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du général J. -M. BORGELLA PAR B. ARDOUIN ANCIEN MINISTRE d'haÏTI PRES LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS,
ANCIEN SECRETAIRE D'ETAT DE LA JUSTICE, DE L INSI RUCTION PUBLIQUE ET DES CULTES. TOME QUATRIÈME. PARIS DEZOBRY ET E. MAGDELEINE, LIB. -ÉDITEURS, RIE DU CLOÎTRE-SAINT-BENOÎT, 10.
ÉTUDES L'HISTOIRE D'HAÏTI Paris. — Impr. de MOQCET, 92, rus ils la Harpe ÉTUDES s un L'HISTOIRE D'HAÏTI SUIVIES DE LA VIE
DU général J. -M. BORGELLÂ PAR R. ARDOUIN ANCIEN MINISTRE d'baÏTI PUES LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS,
ANCIEN SECRETAIRE u'Él'AT DE LA JUSTICE, DEL INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES CULTES. TOME QUATRIEME. a PARIS DEZOBRY ET E. MAGDELE1NE, LIB.-ÉD1TEURS, RIE DU CLOÎTRE-SAINT-BENOÎT, 10. 18 5 3 • j/V. 7^7 ^0~&S PÉRIODE FRANÇAISEQUATRIÈME ÉPOQIÏE. LIVRE QUATRIEME T. IV. CHAPITRE f Aveu d'un écrivain français sur les causes de ia guerre civile du Sud. —
Correspondance entre Toussaint Louverture et Rigaud, entre ce dernier
et Roume. — Roume arrive au Port-au-Prince et convoque les principaux
généraux auprès de lui. — Conférences, et décision prise par Roume. —
Rigaud lui demande sa démission, — Il la refuse. — Rigaud fait évacuer le
Grand-Goave et le PetitGoave par ses troupes. — Il commande le reste du
Sud. — Révolte du Corail. — Neutralité de Bauvais et réflexions à ce sujet. — Toussaint Louverture lance l'anathème contre les hommes de couleur. — Arrestation et massacre de quelques-uns. — Conduite de Bauvais. — Il se
retirée Jacmel. — Roume et Toussaint Louverture vont au Cap. — Intentions respectives de Toussaint Louverture et de Rigaud. — Correspondance
entre eux, entre Roume et Rigaud. — Examen de la conduite de Roume. « La fatalité semblait avoir prédestiné Saint-Domingue
« à voir naître ses maux des pouvoirs de la métropole. La
« scission du général Hédouviile avec T. Louverture -,
« qu'il ne dépendait peut-être pas d'eux d'éviter, eut pour
« résultat la lutte sanglante des noirs et des hommes de
« couleur * . »
verture et de Rigaud. — Correspondance
entre eux, entre Roume et Rigaud. — Examen de la conduite de Roume. « La fatalité semblait avoir prédestiné Saint-Domingue
« à voir naître ses maux des pouvoirs de la métropole. La
« scission du général Hédouviile avec T. Louverture -,
« qu'il ne dépendait peut-être pas d'eux d'éviter, eut pour
« résultat la lutte sanglante des noirs et des hommes de
« couleur * . » C'est le cri de la conscience, poussé par l'un de ces généraux français envoyés plus tard à Saint-Domingue, pour
recueillir le fruit delà guerre fratricide allumée parle Directoire exécutif. Il confirme pleinement la conclusion que 'Mémoires de Pamphile de Lacroix, tome l'r, page 373. 4 études sur l'histoire d'haïti. nous avons tirée, dans notre troisième livre, des intrigues
coupables de Laveaux et de Perroud , de la mission de
Sonthonax et de celle d'Hédouville. Ils ont été les agens
de la discorde semée entre les anciens et les nouveaux
libres de la colonie ; et nous avons dit dans quel esprit,
dans quel but * . Après le départ forcé d'Hédouville, il s'est trouvé un
autre agent de la métropole, préparé à l'avance par le Directoire exécutif, muni de ses instructions. Nous allons
voir ses procédés, et nous pourrons juger si ses instructions, doublement cachetées, ne lui prescrivaient pas,
comme à ses prédécesseurs, de parvenir aux mêmes fins. Nous avons promis d'examiner la conduite politique et
militaire de Rigaud, en parlant de l'autorisation qui lui
fut donnée par Hédouville, de garder le commandement
du département du Sud, de désobéir à T. Louverture,
général en chef de l'armée. Nous remplirons notre promesse. Mais auparavant, il convient de relater les actes
qui eurent lieu entre ces deux rivaux , immédiatement
après le départ d'Hédouville, et quelques-uns du nouvel
agent. T. Louverture avait supprimé la proclamation d'Hédouville qui le dénonçait à la colonie comme pactisant avec
îesémigrés, les Anglais et les Américains, pour prononcer
son indépendance. Il n'ignorait pas que cet agent avait
écrit à Rigaud pour le dégager de toute obéissance envers
lui; et, dans l'espoir de trouver dans la correspondance
de ce dernier, la preuve d'une coalition contre lui-même En parlant de la lettre d'Hédouville à Rigaud, Thibaudeau dit que « c'é-
« tait allumer la guerre civile. »— Histoire du Consulat et de l'Empire. [1798] CHAPITRE I. O entre Rigaud et l'agent, il avait inhumainement ordonné
d'assassiner, près de Mont-Rouis, les officiers Dauzy,
Cyprès et Camus, qui revenaient des Cayes. Cet assassinat était d'autant plus odieux, qu'en les arrêtant, on pouvait les dépouiller des dépêches dont ils étaient porteurs.
Officiers subordonnés, ils remplissaient leur devoir, ils
étaient placés sous la sauvegarde de l'honneur militaire :
ils ne devaient pas périr * !
il avait inhumainement ordonné
d'assassiner, près de Mont-Rouis, les officiers Dauzy,
Cyprès et Camus, qui revenaient des Cayes. Cet assassinat était d'autant plus odieux, qu'en les arrêtant, on pouvait les dépouiller des dépêches dont ils étaient porteurs.
Officiers subordonnés, ils remplissaient leur devoir, ils
étaient placés sous la sauvegarde de l'honneur militaire :
ils ne devaient pas périr * ! Voulant contraindre Rigaud à s'expliquer, à se prononcer, T. Louverture lui écrivit une lettre où il lui annonçait le départ d'Hédouville, l'événement du Fort-Liberté,
en accusant cet agent d'être l'ennemi delà liberté générale
des noirs. Il ne se borna pas à cela : il accusa Rigaud aussi
de participation aux projets de l'agent contre les noirs.
C'était son thème favori, pour pouvoir exciter les passions de la multitude. Conçoit-on une telle accusation contre Rigaud, qui avait
été le premier à affranchir 700 noirs dans le Sud d'un seul
coup, de la part du chef qui, en ce temps-là, servait la
cause des Rois contre la liberté, qui refusa de passer au
service de la France lors de la déclaration de la liberté
générale par les commissaires civils, qui ne s'y rallia que
pour sa sûreté personnelle? Le 27 octobre (Hédouville était encore dans la rade du
Cap), Rigaud répondit à la lettre du général en chef: « Je
« crains que ce ne soient les émigrés qui sèment la mé-
« fiance entre les premières autorités de la colonie. Je vous i Cet assassinat fut exécuté par un détachement commandé par le chef
de bataillon Gabart. Le ministre de la marine ayant écrit à T. Louverture pour lui demander si
les auteurs de cet affreux assassinat avaient été punis, le 23 mars 1799, il lui
répondit simplement que ces officiers avaient péri dans une embûche. 6 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. « engage à les chasser. C'est grandement vous abuser
« que de me croire capable de me prêter à aucun projet
« qui tendrait à l'abaissement et à l'asservissement des
« noirs, moi qui n'ai jamais cessé de combattre pour la
« liberté générale. » Rigaud avait-il autre chose à répondre ? En 1795, n'avait-il pas accepté franchement cette liberté générale,
n'avait-il pas déjà combattu les Anglais à Léogane *, quand
ils venaient rétablir l'esclavage, quand alors T. Louverture opérait dans le Nord et l'Artibonite, de nombreuses
défections en faveur des Espagnols qui rétablissaient aussi
l'esclavage ? Ce dernier n'agissait-il pas de concert avec
les émigrés ? Après cette réponse de Rigaud, T. Louverture lui ayant
écrit de nouveau, il lui répondit encore, le 20 novembre :
« L'agent Hédouville m'a autorisé à étendre mon com-
« mandement jusqu'à Léogane, qui est compris dans les
« limites du département du Sud, d'après la loi du 4 bru-
« maire an 0 (25 octobre 1797) : j'ai notifié cette décision
« au général Laplume , pour couvrir ma responsabilité ;
« car il semble ne pas vouloir servir sous mes ordres2.
« Quant au départ de l'agent, le mal n'est pas sans remède.
« Maintenons la tranquillité dans le pays ; prouvons notre
« fidélité à la France, en chassant les émigrés : an nom
« de notre existence, montrez- vous jusqu'à la fin l'homme
« du gouvernement français. »
25 octobre 1797) : j'ai notifié cette décision
« au général Laplume , pour couvrir ma responsabilité ;
« car il semble ne pas vouloir servir sous mes ordres2.
« Quant au départ de l'agent, le mal n'est pas sans remède.
« Maintenons la tranquillité dans le pays ; prouvons notre
« fidélité à la France, en chassant les émigrés : an nom
« de notre existence, montrez- vous jusqu'à la fin l'homme
« du gouvernement français. » Rigaud avait enfin déclaré ce que T. Louverture désirait, sur la question du commandement du Sud. Certes, i En novembre : il tenla vainement de leur enlever cette place. 2 On se rappelle que le 5 juillet, Laplume avait demandé â Hédouville de
réunir à son arrondissement, les places du GrandGoave, Petit-Goave, etc. et
que cet agent refusa. [1798J CHAPITRE I. 7 sa lettre se terminait d'une manière blessante pour le général en chef ; en l'engageant à prouver sa fidélité à la
France, par l'expulsion des émigrés, à se montrer l'homme
du gouvernement français , c'était lui dire qu'il semblait
trop favorable au projet dont Hédouville l'avait accusé.
Mais, d'après les lois françaises, les émigrés devaient-ils
être admis à Saint-Domingue ? Mais, T. Lôuverture n'avait-il pas blessé Rigaud, en lui imputant des desseins
contraires à la liberté des noirs? Avait-il seul le privilège
des imputationset des injures? Les siennes étaient injustes,
tandis que Rigaud avait raison de lui reprocher ses faveurs
pour les émigrés. Insistant encore sur ses accusations, il reçut de Rigaud
une autre réplique, le 50 novembre : « En me laissant
« séduire par Hédouville, dit Rigaud, j'eusse fait preuve
« de perfidie et de stupidité. Je déclare hautement que le
« général Hédouville ne m'a parlé et écrit que pour la
« prospérité de Saint-Domingue, que pour l'établissement
« de l'ordre constitutionnel et pour l'affermissement de
« la liberté et de l'égalité. Je lui ai vainement demandé
« ma démission ; je la demanderai au Directoire et à Tact gent Roume. » On a vu, dans le 5e livre, que Rigaud avait manifesté à
Roume, par sa lettre du 28 avril 1798, son désir d'aller
en France remplir son mandat de député au corps législatif. Bientôt on le verra solliciter avec insistance sa démission de commandant du département du Sud, de Roume
qui la^lui refusera encore, tant les agens de la France et
son gouvernement avaient besoin de faire éclater la guerre
entre les défenseurs de cette colonie, qu'ils avaient arrachée des mains des Anglais et des colons. Et puis, Rer8 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. verseau et Pamphile de Lacroix ont accusé les Anglais,
Maitland surtout, d'avoir été les auteurs de cette guerre
civile ! Roume était encore à Santo-Domingo. Le 12 décembre
il écrivit à Rigaud qu'il se disposait à se rendre dans la
partie française, et que rendu là, il réunirait auprès de lui
le général en chef, Rigaud, Bauvais et les autres chefs militaires, afin de conférer ensemble avec franchise et cordialité, surles mesures à employer pour la sûreté extérieure
et intérieure du pays, comme pour l'organisation constitutionnelle , la réparation des abus, et la consistance de
toutes les autorités républicaines.
. Le 12 décembre
il écrivit à Rigaud qu'il se disposait à se rendre dans la
partie française, et que rendu là, il réunirait auprès de lui
le général en chef, Rigaud, Bauvais et les autres chefs militaires, afin de conférer ensemble avec franchise et cordialité, surles mesures à employer pour la sûreté extérieure
et intérieure du pays, comme pour l'organisation constitutionnelle , la réparation des abus, et la consistance de
toutes les autorités républicaines. Il arriva au Port-au-Prince, le 12 janvier 4 799. Le 17
il écrivit à Rigaud qu'il venait de recevoir une lettre de T.
Louverture, datée de l'habitation Descahos, et qu'il serait
rendu sous peu de jours au Port-au-Prince : « La confiance que j'ai dans les vertus de ce grand
homme ne me permet'plus de supposer que nous n'agissions de concert pour l'intérêt de Saint-Domingue, qui ne
saurait être différent de celui de la grande nation. Lorsque j'aurai eu ma première entrevue avec ce général, je
m'empresserai de vous écrire pour vous en communiquer
le résultat qui sera, j'espère, de nous réunir tous ici, pour
concerter ensemble les moyens d'opérer partout le bien,
delà même manière, en ne nous écartantyamazs de l'acte
constitutionnel et de la loi organique des colonies, et en ne
voulant pas aller trop vite. » Or, il n'y avait d'autre loi organique pour Saint-Domingue, que celle qui réglait et déterminait les limites des cinq
départemens, dans lesquels des tribunaux civils et correctionnels, et des administrations départementales et communales (levaient être établis. Les colonies françaises, [1799] CHAPITRE I, 9 sous la constitution de l'an 5, étaient régies par cette
constitution et envoyaient leurs députés au corps législatif. On vient de voir comment les vertus du grand homme
avaient bien disposé Roume en faveur de T. Louverture.
Écoutons encore cet agent. Le 22 janvier, il écrivit à Rigaud : « J'espère enfin , citoyen général, qu'après avoir conservé pendant plus de sept ans un très-vif désir de vous
connaître personnellement, sans avoir jamais pul'effectuer
par la fatalité des événemens de Saint-Domingue, j'espère
dis-je, mon cher Rigaud, que sous peu de jours, j'aurai le
bonheur de vous embrasser. « Le général en chef s'est rendu ici hier au soir. Il serait
impossible d'être plus content de quelqu'un, que je ne le
suis de cet homme vertueux ; lui et moi n'avons qu'un
même but, — celui du bonheur de Saint-Domingue, inséparable de la prospérité nationale; lui et moi sommes
également convaincus que pour y parvenir, il faut la plus
parfaite union entre l'agence particulière et les autorités
militaires qui ont le plus d'influence. C'est pour cette raison que je viens d'inviter le général en chef de vous requérir, ainsi que les généraux Rauvais et Laplume, de
venir au plus tôt conférer fraternellement avec nous sur
les mesures à prendre. Votre zèle pour la France et SaintDomingue, dont l'intérêt est le même, m'assure, citoyen
général, que vous ne vous refuserez point à satisfaire à
notre vœu, et c'est au nom du gouvernement national que
je vous fais cette demande. »
que je viens d'inviter le général en chef de vous requérir, ainsi que les généraux Rauvais et Laplume, de
venir au plus tôt conférer fraternellement avec nous sur
les mesures à prendre. Votre zèle pour la France et SaintDomingue, dont l'intérêt est le même, m'assure, citoyen
général, que vous ne vous refuserez point à satisfaire à
notre vœu, et c'est au nom du gouvernement national que
je vous fais cette demande. » Voit-on avec quel art Roume, content de l'homme vertueux, invite le général en chef de requérir Rigaud de se
trouver à ces conférences? Rigaud a été constitué indé10 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. pendant du général en chef; et, c'est cependant celui-ci,
et non pas l'agent , qui le requiert , qui lui ordonne de
venir au Port-Républicain. Mais, comme l'agent connaît
la fierté de Rigaud, et qu'il n'ignore pas la correspondance
qui a eu lieu entre lui et T. Louverture depuis le départ
d'Hédouville , Roume joint une lettre à celle du général en
chef : pour le déterminer à venir, il lui parle de son zèle
pour la France et Saint-Domingue, il lui fait cette demande
au nom du gouvernement national. Avant de partir de Santo-Domingo, il y avait fait venir
Kerverseau, qui était à Saint- Yague, pour le remplacer
comme agent dans la partie espagnole. Le 25 janvier, il
écrit à Kerverseau qu'il a vu T. Louverture : « C'est un
«philosophe, un législateur, un général et un bon citoyen. »
Probablement, c'est cette lettre qui aura porté Kerverseau
à dire, dans son rapport au ministre de la marine, « qu'il
« eût été difficile de fabriquer un personnage plus propre,
« dans les conjonctures, au rôle qu'il convenait à Tousce saint de lui faire jouer. » Kerverseau avait mieux connu
ce dernier que Roume ; il l'avait souvent vu au Cap, et il
l'avait parfaitement observé. Roume aussi, dans sa première mission, en 1791, avait vu T. Louverture au Cap,
venant accompagner les prisonniers blancs que Jean François avait renvoyés sur l'invitation de la commission civile;
et il est possible que cette réminiscence contribua à la
haute idée qu'il concevait de lui en 1799. Mais nous voyons
en Roume, en ce moment, l'agent fidèle à la politique du
Directoire exécutif, revêtu de ses doubles instructions, accomplissant avec intelligence, sous l'apparence de la bonhomie, le but que se proposait cette politique. Le 26 janvier, Rigaud, en accusant réception à Roume
de sa lettre du 17 et envoyant auprès de lui le chef de ba- [1799] chapitre i. 11 taillon S. Doyon, porteur de paquets venus à son adresse
par un navire de Bordeaux, lui disait : « Aussitôt que je recevrai vos ordres pour la réunion
que vous projetez de faire des divers chefs militaires auprès
de vous, je m'empresserai d'y obtempérer. Je ne doute pas
que si tous les habitans de la colonie ont en vous la même
confiance que vous avez inspirée à mes frères d'armes et
à moi, elle ne marche à grands pas vers son organisation
constitutionnelle et sa prospérité. Votre expérience, le
long séjour que vous avez fait dans l'île, tout me fait augurer que vous saurez mieux que personne appliquer aux
malheurs de Saint-Domingue le baume qui leur convient. »
je m'empresserai d'y obtempérer. Je ne doute pas
que si tous les habitans de la colonie ont en vous la même
confiance que vous avez inspirée à mes frères d'armes et
à moi, elle ne marche à grands pas vers son organisation
constitutionnelle et sa prospérité. Votre expérience, le
long séjour que vous avez fait dans l'île, tout me fait augurer que vous saurez mieux que personne appliquer aux
malheurs de Saint-Domingue le baume qui leur convient. » Ayant reçu ensuite la lettre de cet agent, du 22 janvier,
Rigaud y déféra plutôt qu'à celle de T. Louverture qui le
requérait de venir au Port-au-Prince. Il s'y rendit dans
les derniers jours de janvier. Bauvais et Laplume y vinrent
aussi. Le 4 février (16 pluviôse) étant l'anniversaire du décret
de la convention nationale sur la liberté générale, Roume
en fit l'occasion d'une grande fête. Il prononça un discours sur la place d'armes du Port-au-Prince où il était entouré de tous ces officiers généraux. Il les invita à vivre
entre eux, en paix, en union, à conserver l'amour de la
République française et l'obéissance à ses lois. T. Louverture, en sa qualité de général en chef, fit aussi un discours où il prétendit que l'union la plus parfaite existait
entre eux tous : ce qui était démenti par les faits connus
de toute la colonie. Relativement au discours deRoume, c'était encore, pour
ainsi dire, la même médaille dont Sonthonax avait offert
un des côtés à la vue des spectateurs, lorsqu'il pérora sur 1 2 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. la place du Champ-de-Mars au Cap, à l'arrivée de l'agence
de \ 796. Voyons aussi le revers de cette médaille , en
1799. Le 5 février, une assemblée des généraux eut lieu sous
la présidence de Roume. Nous n'en connaissons pas les
détails, mais seulement le résultat. Après s'être bien concerté avec T. Louverture, Roume,
décidant le contraire de ce qu'avait résolu Hédouville à
son départ, invita Rigaud à se dessaisir du commandement
en chef du département du Sud, à renoncer à toute prétention sur Léogane, à abandonner à Laplume, non-seulement le Grand-Goave et le Petit-Goave, où Rigaud avait
étendu son commandement depuis la prise de Léogane
par les Anglais, mais encore la place et la commune entière de Miragoane * . Laplume avait été gagné par T. Louverture. On a vu
qu'il avait déjà refusé d'obéir à la réquisition de Rigaud
par rapport à Léogane. En voulant étendre maintenant
son commandement jusqu'à Miragoane , l'agent de la
France voulait faciliter au général en chef l'invasion du
reste du département du Sud, par l'occupation du point
militaire qui le couvrait. Rigaud refusa de consentir à un tel amoindrissement
de son commandement ; il rappela à Roume les dispositions de la loi organique de la colonie qu'il avait promis
de ne jamais violer, et qui comprenait dans le départe- ' Le commandement de Rigaud avait été fixé jusqu'au Grand-Goave, par
Polvérel : voyez sa Jettre du 11 juin 1794, à la page 465 du 2me volume. En
1796, Sonthonax ordonna d'en distraire les communes de l'Anse-à-Veau, du
Petit-Trou et du Fond-des-Nègres ou Saint-Michel. Sa passion à celte époque
fut cause que les troupes et les habitans protestèrent contre cette décision, et
les choses restèrent comme auparavant. Hédouville les maintint en cet état, et
étendit même le commandement de Rigaud jusqu'à Léogane.
page 465 du 2me volume. En
1796, Sonthonax ordonna d'en distraire les communes de l'Anse-à-Veau, du
Petit-Trou et du Fond-des-Nègres ou Saint-Michel. Sa passion à celte époque
fut cause que les troupes et les habitans protestèrent contre cette décision, et
les choses restèrent comme auparavant. Hédouville les maintint en cet état, et
étendit même le commandement de Rigaud jusqu'à Léogane. [1799] CHAPITRE I. 15 ment du Sud ces différentes communes jusqu'à Léogane.
Roume insistant, il paraît que dans la conférence même,
Rigaud lui demanda sa démission que l'agent refusa.
Écoutons, à ce sujet, Kerverseau dans son rapport :
« Roume, en arrivant dans la partie française, avait
convoqué les plus influens des généraux au Port-Républicain, espérant étouffer tous les ressentimens dans des embrassemens fraternels et réunir tous les efforts pour le
salut de la colonie. Mais le général en chef sut en profiter
pour augmenter les dissentimens, réveiller les jalousies et
rendre les haines plus irréconciliables. Il promettait à
Rauvais le commandement de toute la partie du Sud, et lui
montrait en perspective le commandement en chef de l'armée de Saint-Domingue, et excitait Laplume à demander
à Rigaud la restitution des Grand et Petit- G oave. Ces deux
places avaient autrefois fait partie du commandement du
Sud ; la délégation (dont Kerverseau était membre) voulant établir une sorte d'équilibre entre les chefs de ce département, les avait distraites ainsi que Léogane, de la
dépendance de Rigaud, pour les mettre sous celle de Bauvais, sur la subordination duquel elle comptait davantage.
Sonthonax, qui ne se fiait ni à l'un ni à l'autre, imagina
de placer entre eux deux un général noir, sépara de Jacmel, Léogane et les autres districts que les délégués y
avaient réunis, en forma un arrondissement particulier,
et en donna le commandement à Laplume, qui fut nommé
à cet effet général de brigade Toussaint qui avait gagné
Laplume et qui voulait subjuguer Rigaud, appuyait fortement la demande du premier. La discussion fut vive et
paraissait devoir finir d'une manière sanglante ; mais Rigaud, soit par condescendance pour l'agent, soit pour ôter
à Toussaint tout prétexte d'user de violence sur sa per14 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. sonne, consentit à céder ces deux places, et partit brusquement, emportant dans son cœur, et laissant dans celui du
général en chef, de nouveaux fermens de haine qui ne
tardèrent pas à se développer. » Qui donc était cause de toutes ces haines ? Au lieu d'en
accuser T. Louverture tout seul, Kerverseau ne devait-il
pas reconnaître que le Directoire exécutif, que ses agens,
y poussaient aussi ces généraux? Mais, il ne pouvait pas le
dire au ministre de la marine à qui il relatait les faits. Estce que la décision rendue par Roume prouve qu'il voulait
étouffer tous les ressentimens ? Il les augmentait, au contraire, et à dessein : comme le gouvernement qu'il représentait, il voulait voir éclater la guerre civile entre T. Louverture et Rigaud, pour arriver à l'affaiblissement de ces
hommes dont on méconnaissait les services. Le seul moyen
d'empêcher cette guerre était d'accepter la démission de
Rigaud qui, déjà nommé député au corps législatif depuis
près d'un an, eût eu alors un motif honorable pour quitter
Saint-Domingue. On va voir comment Roume agit à son
égard.
représentait, il voulait voir éclater la guerre civile entre T. Louverture et Rigaud, pour arriver à l'affaiblissement de ces
hommes dont on méconnaissait les services. Le seul moyen
d'empêcher cette guerre était d'accepter la démission de
Rigaud qui, déjà nommé député au corps législatif depuis
près d'un an, eût eu alors un motif honorable pour quitter
Saint-Domingue. On va voir comment Roume agit à son
égard. En effet, le lendemain de cette conférence, où la partialité de cet agent s'était montrée de manière à courroucer Rigaud, le 6 février, ce général lui adressa une lettre
accompagnant un aperçu sur la situation du département
du Sud, qu'il avait soumis à Hédouville. Cet aperçu contenait un précis de tous les événemens qui s'y étaient passés
depuis le départ de Polvérel et Sonthonax ; l'état de la
force armée, des notes sur son organisation, sur l'organisation civile et judiciaire, et était accompagné d'une carte
particulière du Sud. « J'ai cru, dit-il à Roume, que ces détails vous seraient
nécessaires pour le changement que vous aurez à faire. [1799] CHAPITRE f. 18 Je suis prêt à vous donner tous les renseignemens que vous
désirerez sur le département qui m'a été confié jusqu'à ce
jour, heureux de pouvoir le remettre, sinon intact, mais
dans un bon état, en comparaison des autres départemens
et en raison des circonstances. Je vous réitère de nouveau
mes instances pour me remplacer dans le commandement
du Sud. Je ne saurai être heureux ni même vivre, si vous
n'adhérez à ma demande. J'attendrai vos derniers ordres,
citoyen agent, pour partir et me rendre au sein de ma famille : elle ne peut exister sans mes secours fraternels. » Roume n'ayant pas répondu à cette lettre, dans la même
journée du 6 février, Rigaud lui adressa la suivante : « J'ai servi avec honneur et zèle la République française
à Saint-Domingue. Le département du Sud qui m'avait été
confié a été conservé autant qu'il a été en mon pouvoir de
le faire. Je pense que vous serez content de l'état actuel
des cultures, si vous allez faire votre tournée dans ce département ; vous vous en convaincrez par vous-même.
L'état de ma mauvaise santé, le désir de faire place à d'autres militaires qui sont plus en état que moi de continuer
le service, me portent à vous prier de recevoir ma démission. Je vous préviens , citoyen agent , que j'avais reçu
l'ordre du général Hédouville de prendre le commandement du département du Sud, aux limites prescrites par
la loi du 4 brumaire an 6. Vous prescrirez à celui qui doit
me remplacer ce que vous aurez arrêté pour le plus grand
avantage de la chose publique. « Je demeurerai toute ma vie le défenseur ardent de la
République française, à Saint-Domingue ou dans tout autre
endroit sous le pouvoir national. Je serai toujours à vos
ordres et à ceux des autres autorités supérieures, pour
tous les renseignemens que mon expérience me met à Î6 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. même de pouvoir donner, et je vous aurai une reconnaissance éternelle de m accorder la faveur que je vous demande (sa démission) ; et je vous prie de me continuer
vos bontés et votre estime. »
République française, à Saint-Domingue ou dans tout autre
endroit sous le pouvoir national. Je serai toujours à vos
ordres et à ceux des autres autorités supérieures, pour
tous les renseignemens que mon expérience me met à Î6 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. même de pouvoir donner, et je vous aurai une reconnaissance éternelle de m accorder la faveur que je vous demande (sa démission) ; et je vous prie de me continuer
vos bontés et votre estime. » On a dit, et Kerverseau le soutient dans son rapport,
que Roume était placé absolument sous l'influence, sous
la domination de T. Louverture. S'il en était ainsi, n'eûtil pas accepté la démission demandée trois fois par Rigaud? Car, le général en chef ne pouvait que désirer qu'il
fût annulé ou qu'il s'éloignât de la colonie. S'il est vrai
qu'il avait promis le commandement du Sud à Bauvais,
même le commandement en chef de l'armée pour l'avenir,
il pouvait, il devait profiter de cette demande réitérée de
Rigaud, pour déterminer Roume à l'accepter. On ne peut
pas admettre que T. Louverture désirât la guerre avec
Rigaud plutôt que sa démission. En refusant cette démission, Roume était donc parfaitement libre : il obéissait à
ses instructions secrètes l . Voyons comment il formula sa
réponse à Rigaud. Le même jour, 6 février, il lui écrit
enfin: « C'est au moment même que je viens d'achever le brouillon d'un arrêté, que je crois essentiel au salut de votre
pays, et par lequel arrêté vous serez chargé d'une confiance si authentique et si glorieuse, que ce seul acte, fait
au nom du gouvernement national, doit vous consoler et
vous venger, citoyen général, de toutes les intrigues de
vos envieux, et de tous les mensonges de vos ealomnia1 II était aussi libre qu'Hédouvilïe, quand celui-ci refusa la démission de
Rigaud; et Hédouville avait obéi comme lui à ses instructions secrètes. Dans
une de ses lettres à T. Louverture, Hédouville lui disait aussi : « Votre
retraite ne sera pas acceptée, etc. » On conçoit fort bien pourquoi on maintenait l'un et l'autre à leur poste. [1799] CHAPITRE I. 17 teurs; c'est en ce moment, dis-je, que je reçois votre
lettre de ce jour qui demande votre démission ! « La loi du 4 brumaire an vi règle, il est vrai, les limites des nouveaux départemens de Saint-Domingue ; mais
elle ne saurait empêcher les moyens propres à rétablir l'ordre, la tranquillité, l'union. Il ne s'agit pas non plus de
ce que faisait mon prédécesseur, dans les circonstances
où il se trouvait : il nous faut tous de commun accord
sauver la chose publique. « Je vous considère avec raison, citoyen général, comme
l'un des principaux bienfaiteurs de la France à Saint-Domingue. Pensez-vous qu'à l'instant où vous allez jouir de
votre réputation, en dépit de ceux qui l'ont calomniée; où
vous allez rendre à la patrie de nouveaux services, croyezvous que je puisse consentir à votre demande ? Il faudrait
pour cela que je fusse l'ennemi de la France à Saint-Domingue, de vous et de L'agent particulier, Roume.
raison, citoyen général, comme
l'un des principaux bienfaiteurs de la France à Saint-Domingue. Pensez-vous qu'à l'instant où vous allez jouir de
votre réputation, en dépit de ceux qui l'ont calomniée; où
vous allez rendre à la patrie de nouveaux services, croyezvous que je puisse consentir à votre demande ? Il faudrait
pour cela que je fusse l'ennemi de la France à Saint-Domingue, de vous et de L'agent particulier, Roume. Le même jour, cet agent adressa une nouvelle lettre à
Rigaud; il lui disait : « Je vous invite instamment, citoyen général, de venir
«. conférer avec moi demain à onze heures du matin ; car
« il me paraît impossible qu'après avoir déjà rendu tant de
« services signalés , vous refusiez de mettre la dernière
« main à votre ouvrage. Vos deux lettres me déchirent
« l'âme. » Il paraît que s'étant rendu le lendemain auprès de
Roume, Rigaud, par condescendance pour lui, pour prouver sa soumission à l'agent du gouvernement français et
le désir qu'il avait d'éviter toute mésintelligence, toute
guerre civile, consentit à remettre à Laplume le GrandGoaveet le Petit-Goave, mais nan pas Miragoane. Roume T. IV. 2 18 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DIIAÏTI. adhéra à cette résolution, et rendit à cet effet un arrêté
en date du 21 pluviôse. Rigaud resta encore au Port-auPrince jusqu'au 12 février, où il partit pour se rendre dans
le Sud. Ainsi, il n'est pas vrai, comme l'avance Kerverseau, qu'il partit brusquement. En passant au Grand-Goave, il le fît évacuer par le
commandant Laferté. Arrivé au Petit-Goave, le 1 5 février,
il y reçut des dépêches qui lui mandaient qu'une insurrection avait éclaté au Corail. Dans la nuit même où il reçut
cet avis, il en informa Roume. Les révoltés étaient des
soldats de la 4e demi-brigade commandée par Geffrard, et
des cultivateurs du lieu : ils avaient arrêté ce colonel et le
chef de bataillon Jean-Louis Compas. Mais le colonel Dartiguenave, commandant à Jérémie, et d'autres officiers
des environs, ayant fait marcher des troupes contre le
Corail, Geffrard, Compas et d'autres officiers qui étaient
détenus avec eux, furent remis en liberté , et la révolte fut
éteinte. « Le commandant Dartiguenave, dit Rigaud à Roume,
me marque que le pavillon anglais a été un moment
arboré, mais que quelques révoltés, toujours français, l'avaient mis en lambeaux et avaient juré, quoique en état
de révolte, toujours fidélité à la France. Cette révolte,
m'écrit-on, qui ne paraît que l'effervescence d'un peuple
ignorant, prenait sa source dans de grands projets des
ennemis de la République. En effet, est- il possible que des
noirs, qui ont combattu sous mes ordres depuis neuf ans
pour la cause sacrée de la liberté, aient voulu retourner
esclaves, aient arboré le pavillon anglais de leur propre
volonté ? Non. Quelques conspirateurs sont arrêtés et seront interrogés... Je vous instruirai plus amplement
lorsque je serai sur les lieux. »
ignorant, prenait sa source dans de grands projets des
ennemis de la République. En effet, est- il possible que des
noirs, qui ont combattu sous mes ordres depuis neuf ans
pour la cause sacrée de la liberté, aient voulu retourner
esclaves, aient arboré le pavillon anglais de leur propre
volonté ? Non. Quelques conspirateurs sont arrêtés et seront interrogés... Je vous instruirai plus amplement
lorsque je serai sur les lieux. » [I799J CHAPITRE I. 19 Il quitta le Petit-Goave pour se rendre au Corail et à
Jérémie ; il ordonna au capitaine Bouchard d'évacuer cette
place pour se rendre à Miragoane. Rigaud exécuta donc
la promesse qu'il avait faite à Roume ! S'il désirait la
guerre avec T. Louverture, il eût gardé le Grand-Goave
et le Petit-Goave : il se fût efforcé d'enlever Léogane aux
mains de Laplume. On a dit que la révolte éphémère du Corail fut suscitée
par T. Louverture; mais rien ne le prouve. Le fait du
pavillon anglais qui a été arboré momentanément et que
les révoltés eux-mêmes ont .réduit en lambeaux, donne
lieu à penser que cette révolte fut occasionnée par les menées des colons de la Grande-Anse, qui ne pouvaient que
regretter îa domination anglaise , et qui cherchaient à
susciter des embarras à Rigaud, dans le temps où il était
en conférence au Port-au-Prince. A l'occasion de cette révolte, un incident survint qui
motiva de la part de T. Louverture, d'amers reproches
contre Rigaud, comme s'il pouvait en être cause. Dartiguenave, comme on vient de le lire dans la lettre de Rigaud écrite du Petit-Goave, avait arrêté un certain nombre
de révoltés qu'il fit amener dans la prison de Jérémie ;
parmi eux se trouvait un blanc colon reconnu pour être
l'un des instigateurs de la révolte ; il fut mis avec vingt
neuf noirs révoltés dans une des chambres de cette prison,
nouvellement blanchie à la chaux. L'entassement de tous
ces hommes dans un étroit espace vicia l'air à tel point,
qu'ils furent tous asphyxiés durant la nuit. En supposant
qu'ils furent tués, Rigaud ne pouvait être responsable de
ce crime, puisqu'il n'était pas à Jérémie *. ' Si Blanc Cazenave avait pu périr en prison par une colère bilieuse, {rente 20 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Après avoir échangé plusieurs lettres avec Roume sur
le service judiciaire et financier, rendu à Jérémie, le 25
février Rigaud répondit à une autre de Roume , du 20,
qui lui demandait des informations sur les causes de la
mort de ces prisonniers. Il lui dit qu'il avait appris ce malheureux événement dans sa route ; qu'il fut occasionné
par les causes naturelles signalées plus haut ; que Dartiguenave avait formellement ordonné, par écrit, au commissaire des guerres et à l'officier de garde de prendre des
précautions à cet égard. Cet événement le porta à contremander l'ordre qu'il avait donné de faire juger militairement les chefs de la révolte ; il les fit détenir, en élargissant les cultivateurs qu'ils y avaient entraînés, en renvoyant à leur corps les militaires égarés par les factieux.
Au Corail, il avait rendu une proclamation à cet effet, et
le calme se rétablit.
des guerres et à l'officier de garde de prendre des
précautions à cet égard. Cet événement le porta à contremander l'ordre qu'il avait donné de faire juger militairement les chefs de la révolte ; il les fit détenir, en élargissant les cultivateurs qu'ils y avaient entraînés, en renvoyant à leur corps les militaires égarés par les factieux.
Au Corail, il avait rendu une proclamation à cet effet, et
le calme se rétablit. Dans les conférences du Port-au-Prince , le général
Bauvais qui, depuis longtemps, ne comprenait plus le rôle
qu'il était appelé à jouer dans les affaires de la colonie,
par son ancienneté dans la carrière militaire et politique,
s'était montré disposé à tenir une exacte neutralité, dans
la querelle existante entre T. Louverture et Rigaud, par
suite de la décision rendue par Hédouville à son départ.
La perspicacité du général en chef lui fit découvrir facilement le parti qu'il pouvait tirer de cette disposition de,
Bauvais. Il lui manifesta les plus grands égards. Roume,
qui agissait de concert avec lui , en usa de même envers
Bauvais. Celui-ci n'appuya ni les demandes du général
en chef, ni la résistance de Rigaud. hommes entassés dans une chambre étroite pouvaient mourir aussi par une
cause naturelle. Si l'on avait voulu les tuer, c'est au Corail que cette exécution
aurait eu lieu. [1709] CHAPITRE 1. 21 Cependant , de deux choses l'une : — ou Hédouville,
agent delà métropole, contraint de fuir de la colonie, avait
le pouvoir de délier Rigaud de toute obéissance au général
en chef, — ou Roume, nouvel agent, avait le pouvoir de
décider le contraire de ce qu'avait ordonné son prédécesseur. Dans le premier cas, Bauvais devait, à son pays et
à la France, d'appuyer les prétentions de Rigaud : dans
le second, il ne devait pas, il ne pouvait pas s'abstenir
d'appuyer celles de T. Louverture. Il n'en fit rien. Cette
mollesse, cette inintelligence de son devoir de citoyen et
de chef militaire et politique, étaient de nature à porter
Rigaud à persévérer dans ses prétentions ; car, sachant
l'amitié de Bauvais pour lui, il devait espérer qu'au moment décisif, ce général se déclarerait en sa faveur. Si Bauvais s'était prononcé pour Rigaud dans ces conférences, celui-ci, aidé de lui, eût facilement réuni Léogane dans son commandement du Sud ; mais alors, Bauvais se fût trouvé placé sous ses ordres, puisque l'arrondissement de Jacmel faisait partie de ce département,
d'après la loi de brumaire sur la division du territoire.
Fut-ce là, la considération secrète qui agit sur l'esprit de
Bauvais ? Était-ce la répugnance qu'il éprouvait à obéir à
Rigaud, qui le détermina à la neutralité, pour conserver
son commandement à Jacmel ? On ne peut l'affirmer :
cependant, sa conduite personnelle envers Montbrun légitime ce soupçon ; sa conduite aux Cayes, lors de l'affaire de la délégation, l'acceptation par lui, à cette époque, du commandement de l'arrondissement des Cayes, y
donnent encore une nouvelle force. Bauvais était certainement l'ami de Rigaud; mais il se peut qu'ayant été le premier général des anciens libres dans l'Ouest, il n'entendait
pas se soumettre aux ordres du premier général du Sud,
sa conduite personnelle envers Montbrun légitime ce soupçon ; sa conduite aux Cayes, lors de l'affaire de la délégation, l'acceptation par lui, à cette époque, du commandement de l'arrondissement des Cayes, y
donnent encore une nouvelle force. Bauvais était certainement l'ami de Rigaud; mais il se peut qu'ayant été le premier général des anciens libres dans l'Ouest, il n'entendait
pas se soumettre aux ordres du premier général du Sud, "22 études sur l'histoire d'iiaïti. Si, au contraire, Bauvais se fût déclaré en faveur des
prétentions de T. Louverture qui, à titre de généra] en
chef appuyé de Roume, voulait exiger la soumission de
Rigaud à ses ordres, ce dernier, convaincu qu'il ne pourrait plus résister, eût nécessairement persévéré dans sa
demande de démission ; il n'eût pas eu l'espoir de conserver le commandement du Sud, diminué des communes
duGrand-Goave et du Petit-Goave qu'il remit à Laplume ;
trouvant dans son élection de député au corps législatif,
faite en avril 1798, un prétexte, un motif honorable pour
se retirer de la colonie , il n'eût pas accepté l'insidieux
arrêté de Roume , du 21 pluviôse, ou il se fût soumis au
général en chef. La conduite inintelligente de Bauvais fut.donc cause de
la continuation de ces fatales dissensions entre les deux
rivaux qui se disputaient , l'un la totalité du pouvoir ,
l'autre une portion restreinte de ce pouvoir. On va le voir
persévérer dans ce que nous appelons sa coupable neutralité, parce qu'elle a été cause, en partie, de la guerre
civile qui a surgi de ces dissensions. Cette guerre a eu
certainement pour moteur, la perverse politique du Directoire exécutif et de tous ses agens obéissant à ses instructions, laquelle a fait naître la jalousie du pouvoir entre
T. Louverture et Rigaud, qui l'a entretenue en secondant
puissamment les élémens de discorde qu'elle a trouvés
dans leur rivalité et dans la jalousie préexistante entre'les
diverses provinces de Saint-Domingue. Mais, selon nous,
il était possible de l'éviter, si Bauvais eût agi autrement
qu'il n'a fait. Est-ce que Rigaud ne la pressentait pas, même depuis
les premiers jours de 1797, lorsqu'il envoya Pelletier et
d'autres agens secrets auprès de T. Louverture, lorsqu'il [1799] CHAPITRE I. 23 s'attacha à entretenir avec lui une correspondance suivie,
pour éviter que Sonthonax ne parvînt à les désunir ? Ne
resta-t-il pas uni et soumis au général en chef, jusqu'au
départ d'Hédouville ? Mais alors, la conduite de T. Louverture envers les Anglais, les émigrés et les colons, étaitelle de nature à entretenir dorénavant entre eux cette
bonne intelligence? Au moment même où Rigaud condescendait aux demandes de Roume, où il faisait sortir ses
troupes du Grand-Goave et du Petit-Goave, que fit T.
Louverture au Port-au-Prince , en présence de Roume,
agent de la métropole ? v
jusqu'au
départ d'Hédouville ? Mais alors, la conduite de T. Louverture envers les Anglais, les émigrés et les colons, étaitelle de nature à entretenir dorénavant entre eux cette
bonne intelligence? Au moment même où Rigaud condescendait aux demandes de Roume, où il faisait sortir ses
troupes du Grand-Goave et du Petit-Goave, que fit T.
Louverture au Port-au-Prince , en présence de Roume,
agent de la métropole ? v Le 21 février, après qu'on eut su le déplorable événement arrivé dans la prison de Jérémie, il ordonna de faire
battre la générale, et que tous les citoyens eussent à se
rendre à l'église. Il s'y rendit aussi, monta dans la chaire
évangélique, présenta quelques papiers d'où il prétendait
tirer les preuves d'une vaste conspiration ourdie contre la
colonie, par les hommes de couleur (cette expression a
toujours désigné tous les anciens libres, noirs et jaunes),
c'est-à-dire, une conspiration contre lui personnellement,
contre les colons, les émigrés qu'il accueillait, contre la
masse des noirs émancipés depuis 1795. Selon lui, cette
conspiration tendait à replacer ces derniers dans l'esclavage. Une telle imputation n'était faite que pour soulever
les passions, les haines de la multitude contre ceux qu'il
désignait. Dans ce dessein perfide, il rappela la malheureuse affaire de la déportation des suisses, pour prouver
la haine des hommes de couleur pour les noirs, en feignant ainsi, le coupable ! d'ignorer que parmi ces infortunés se trouvaient des mulâtres esclaves. Il ajouta
à ces déclamations criminelles, les injures les plus odieuses, les menaces les plus terribles contre la classe en24 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. tière, objet de ses préventions, sinon de sa jalousie haineuse. « Pourquoi, dit-il, avez-vous sacrifié les suisses ? C'est
« parce qu'ils étaient noirs. Pourquoi le général Rigaud
« refuse-t-il de m'obéir ? C'est parce que je suis noir ; c'est
* parce qu'il m'a voué, à cause de ma couleur, une haine
« implacable *. Mulâtres ! je vois au fond de vos âmes ;
« vous étiez prêts à vous soulever contre moi. Mais en
« quittant le Port-Républicain pour me rendre au Cap,
« j'y laisse mon œil et mon bras : mon œil pour vous surce veiller, mon bras qui saura vous atteindre. » C'était dans l'église même, dans le temple consacré à
la divinité par la religion qu'il semblait vénérer ; c'était du
haut de la chaire quil se faisait ainsi l'apôtre de la haine et de la destruction des hommes ! Pour combler la mesure de son hypocrisie jésuitique, en descendant de
cette chaire, où il n'aurait dû s'inspirer que de sentimens
pieux et charitables, il alla se prosterner au pied du grand
autel; il eut l'air de prier Dieu avec ferveur et se releva,
en faisant le signe de cette croix où le Fils de Dieu mourut
pour avoir enseigné aux hommes à s'aimer tous comme
frères EtT.Louvertureputcroire, en profanant ainsi
les choses les plus sacrées, que la Providence divine ne lui
ferait pas*expier un jour ses sentimens haineux ! —
er que de sentimens
pieux et charitables, il alla se prosterner au pied du grand
autel; il eut l'air de prier Dieu avec ferveur et se releva,
en faisant le signe de cette croix où le Fils de Dieu mourut
pour avoir enseigné aux hommes à s'aimer tous comme
frères EtT.Louvertureputcroire, en profanant ainsi
les choses les plus sacrées, que la Providence divine ne lui
ferait pas*expier un jour ses sentimens haineux ! — En sortant de l'église où il avait jeté la consternation
dans tous les cœurs des jaunes et des noirs présens, non
des colons ravis de cette diatribe furibonde, il se rendit
au palais du gouvernement, où d'autres colons et leurs
femmes vinrent le féliciter de tout ce qu'il avait dit de me- ' Si Rigaud était guidé par de tels sentimens, aurait-il obéi à T. Lou>
verture depuis le départ de Sonthonai jusqu'à- celui d'Hédouville? 1 1790] CHAPITRE r. 2# naçant contre les hommes de couleur. Il faisait parfaitement leurs affaires ; il était naturel qu'ils le félicitassent
de ses véhémentes paroles. Mais nous verrons parla suite
comment ils exploitèrent son absurde aveuglement. Le général Bauvais avait assisté passivement à l'église,
aux accusations portées contre la classe entière dont il
était un des représentans ; il avait entendu surtout celle
qui se rapportait à la déportation des suisses , à laquelle
il avait personnellement consenti : il ne répondit rien au
général en chef! Cependant, il est de ces circonstances
où un homme de cœur doit préférer une mort immédiate
à l'avilissement de sa personne : Bauvais était avili en ce
moment ; il ne le comprit pas ! Au sortir de l'église, il
écrivit à Roume et à T. Louverture pour offrir sa démission. Le lendemain, ou le même jour, il se rendit au palais
où se tenaient ces deux autorités; et là, en présence de
beaucoup d'officiers, il reprocha à T. Louverture, dit-on
avec énergie (nous sommes porté à en douter), d'avoir
rappelé la déportation des suisses comme une preuve des
préjugés de caste et de couleur contre les noirs, de la part
des hommes de couleur 1 ; il lui dit comment ces malheureux avaient été victimes de l'astuce des colons du Portau-Prince, de la fatale condescendance des hommes de
couleur, dans un esprit de paix et de conciliation. C'était
présenter une justification tardive et presque personnelle. C'est à l'église même qu'il fallait prendre la parole,
pour protester contre l'inhumaine intention que le général en chef attribuait à la classe de couleur ; c'est là même
qu'il fallait récriminer contre lui et lui rappeler que dans i Histoire d'Haïti par M. Madiou, t. Ie', p. 334, K nt_ ... 26 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. ce même mois de novembre 1791 où les suisses avaient
été sacrifiés, lui, T.Louverture, agissait de concert avec
Jean François etBiassou, pour replacer les noirs insurgés au Nord dans l'esclavage, sous la verge des colons.
Bauvais eût peut-être péri, dans l'église même, en prononçant de telles paroles ; mais du moins il se fût honoré
aux yeux de l'histoire et de la postérité. Une telle protestation de sa part eût été une gloire pour lui, pour sa mémoire. Et qui sait si son audace n'eût pas fait reculer
l'audace de T. Louverture à ordonner sa mort à l'instant
même?
au Nord dans l'esclavage, sous la verge des colons.
Bauvais eût peut-être péri, dans l'église même, en prononçant de telles paroles ; mais du moins il se fût honoré
aux yeux de l'histoire et de la postérité. Une telle protestation de sa part eût été une gloire pour lui, pour sa mémoire. Et qui sait si son audace n'eût pas fait reculer
l'audace de T. Louverture à ordonner sa mort à l'instant
même? ïl n'avait pas apostrophé le général en chef à l'église ; il
perdit l'occasion que lui offraient la raison, la politique et
ses anciens services dans la cause de la liberté générale
des noirs ; car il avait concouru à assurer l'émancipation
de 144- noirs dans l'Ouest, en 1792, sous l'autorité de
Roume, alors commissaire civil ; car il avait, comme Rigaud et d'autres de ses frères, accepté franchement la liberté générale prononcée par Polvérel et Sonthonax. Sa
harangue au palais ne produisit aucun effet, ni sur l'esprit
des noirs, ni sur celai des hommes de couleur. Cependant, Bauvais pouvait encore être redoutable à
T. Louverture, si, retiré à Jacmel, il se fût prononcé en
faveur de Rigaud. Il avait sous ses ordres cette belle et fameuse légion de l'Ouest, aguerrie, disciplinée, bien commandée par des officiers d'une grande valeur. En ce
moment, le général en chef n'avait pas beaucoup de
troupes au Port-au-Prince. Bauvais, en se joignant à Rigaud, pouvait avec lui s'emparer de Léogane et du Portau-Prince. T. Louverture, tout en lançant l'anathème
contre les hommes de couleur, n'ignorait pas que tous les
noirs anciens libres qui faisaient partie de cette classe [1799] CHAPITRE I. 27 étaient unis de cœur et d'intention avec les mulâtres, pour
désapprouver ses tendances à favoriser les colons, les
émigrés et les Anglais, et que beaucoup de noirs parmi
les nouveaux libres étaient eux-mêmes mécontens de sa
conduite, que ceux de l'Ouest et du Sud étaient dévoués à
Bauvais et à Rigaud. Moïse lui-même, son propre neveu,
et plusieurs autres officiers noirs dans le Nord, tels que le
général Pierre Michel, Barthélemi, Noël Léveillé, etc.,
partageaient la crainte qu'il se laissât trop influencer par
les blancs. Dans cette conviction, après son audacieuse apostrophe
contre les mulâtres particulièrement , il sentit plus que
jamais la nécessité de ménager l'amour-propre de Bauvais,
pour l'empêcher de se jeter du côté de Rigaud. Il répondit donc à Bauvais, avec sa dissimulation accoutumée, que
dans son discours en chaire, il n'avait pas eu l'intention
d'accuser tous les hommes de couleur ; qu'il connaissait
le mérite de ce général dont il avait toujours su apprécier
le noble caractère. Il l'invita à rester à son poste.
ièrement , il sentit plus que
jamais la nécessité de ménager l'amour-propre de Bauvais,
pour l'empêcher de se jeter du côté de Rigaud. Il répondit donc à Bauvais, avec sa dissimulation accoutumée, que
dans son discours en chaire, il n'avait pas eu l'intention
d'accuser tous les hommes de couleur ; qu'il connaissait
le mérite de ce général dont il avait toujours su apprécier
le noble caractère. Il l'invita à rester à son poste. Roume, qui entrait entièrement dans ses vues parce
qu'elles étaient favorables aux projets du Directoire exécutif, engagea aussi Bauvais à ne pas insister sur sa demande de démission. Il n'avait pas voulu accepter celle
de Rigaud ; il devait d'autant plus refuser d'accéder à celle
de Bauvais. Il servait son pays. Qu'on ne vienne pas nous dire que cet agent, faible de
caractère^il est vrai, ne savait pas se conduire comme il
convenait pour remplir sa mission : il obéissait à ses instructions. Comment ! il avait été contraire à Rigaud, depuis l'affaire de la délégation ; il l'avait dénoncé au Directoire exécutif comme l'auteur secret de l'assassinat de
tous les blancs qui périrent aux Cayes en cette circon28 études sur l'histoire d'iiaïti. stance ; et voyez comme il a écrit à Rigaud, dès l'arrivée
d'Hédouville dans la colonie ; comme il a agi envers lui
depuis qu'il fut venu de Santo- Domingo au Port-auPrince ! Bauvais se laissa convaincre par le général en chef et
l'agent du Directoire exécutif : il se retira à Jacmel, bien
disposé à continuer sa neutralité. Roume, en venant dans la partie française, avait rendu
un arrêté pour fixer sa résidence au Port-au-Prince *. Il
se laissa persuader à son tour, par T. Louverture, de se
transporter au Cap : il avait déclaré qu'il agirait de concert avec le philosophe, le législateur; celui-ci parla, il
céda. Est-ce que le général en chef aurait pu l'y contraindre, s'il ne l'avait voulu ? Kerverseau prétend que ce fut
par contrainte. Mais tout décèle le contraire2 .Roume sentait
que l'Ouest ou ses frontières allaient être bientôt le théâtre
de la guerre civile ; il s'en éloigna pour dire, comme excuse,
qu'il ne pouvait s'y opposer, étant au Cap. Il avait pris son
arrêté avant d'avoir vu le général en chef , avant les conférences du Port-au-Prince : dès-lors il put comprendreque la
guerre était inévitable, imminente. D'ailleurs, le jugement
que porte Kerverseau de cette translation du siège de l'agence, n'a eu lieu qu'après que Roume eut été interné au
Dondon,enl800 : il a pensé du fait de 1799 d'après celui-là.
opposer, étant au Cap. Il avait pris son
arrêté avant d'avoir vu le général en chef , avant les conférences du Port-au-Prince : dès-lors il put comprendreque la
guerre était inévitable, imminente. D'ailleurs, le jugement
que porte Kerverseau de cette translation du siège de l'agence, n'a eu lieu qu'après que Roume eut été interné au
Dondon,enl800 : il a pensé du fait de 1799 d'après celui-là. Le 25 février, Roume quitta le Port-au-Prince avec T.
Louverture : ils se rendirent au Cap. Nous avons narré tous les faits ci-dessus rapportés, d'a1 Rapport de Kerverseau. 2 Bientôt nous verrons Roume résister avec énergie à T. Louvertun?. [1799] CHAPITRE!. 29 près des documens authentiques que nous possédons. Mais
nous sentons la nécessité de relever les inexactitudes ou les
incohérences qui se font remarquer dans Pamphile de Lacroix qui, écrivant sous la forme de Mémoires, ne s'est pas
toujours astreint à suivre l'ordre chronologique des faits.
Cette nécessité est d'autant plus urgente, selon nous, que
notre compatriote, M.Madiou, dans son Histoire d'Haïti, a
trop souvent suivi cet auteur dans le classement des événemens. Or, ici, l'ordre chronologique doit nous amener naturellement à porter un jugement impartial sur la conduite
respective de T.LouvertureetdeRigaud,afînde considérer
et de décider qui, des deux, a eu le plus grand tort dans la
guerre fratricide qu'ils se firent tous deux, au nom des intérêts de la France ; qui, des deux, a mieux entendu les
véritables intérêts de la race noire à Saint-Domingue. On a vu Rigaud, se basant sur la décision d'Hédouville,
persister à vouloir obtenir l'intégrité du territoire du
Sud dans son commandement, en vertu de la loi de brumaire an vi ; mais on l'a vu aussi céder à la fin à la nouvelle décision prise par Roume qui, refusant sa démission, lui dit qu'il ne s'agissait pas de ce qu'avait fait son
prédécesseur ; et Rigaud consentit à remettre à Laplume
le Grand-Goave et le Petit-Goave. Eh bien ! c'est au moment où il part pour exécuter ce consentement à l'amoindrissement de son commandement, c'est peu de jours
après avoir exécuté sa promesse, après avoir montré de
la modération ; c'est alors que T. Louverture réunit la population à l'église du Port-au-Prince et fulmine contre
toute la classe des hommes de couleur. Se borne-t-il à ces
paroles injustes, à ces menaces foudroyantes ? Non ! Il fait
opérer immédiatement des arrestations au Port-auPrince, il envoie les personnes arrêtées dans les cachots 50 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. de sa Bastille du Morne-Blanc, aux Gonaïves ; il en fait
massacrer d'autres. Pamphile de Lacroix, et après lui, M. Madiou, place la
sortie virulente du général en chef à une date postérieure,
après que les premières hostilités avaient commencé.
Mais Kerverseau, qui était dans la colonie, qui a dû être
mieux renseigné sur les faits, qui a pu l'être même par
Roume, Kerverseau dit au ministre de la marine :
Bastille du Morne-Blanc, aux Gonaïves ; il en fait
massacrer d'autres. Pamphile de Lacroix, et après lui, M. Madiou, place la
sortie virulente du général en chef à une date postérieure,
après que les premières hostilités avaient commencé.
Mais Kerverseau, qui était dans la colonie, qui a dû être
mieux renseigné sur les faits, qui a pu l'être même par
Roume, Kerverseau dit au ministre de la marine : « Troisj ours après le départ de Rigaud, une diatribe dé-
« goûtante d injures et pleine d'imputations atroces contre
« tous les hommes de couleur, prononcée en chaire par
« Toussaint, au son du tambour, dans l'église du Port-
« Républicain , est suivie dans cette ville de nombreuses
« arrestations ; et, dans les mornes de Jacmel, du mas-
« sacre de près de quarante propriétaires, tous hommes
« de couleur ; un cri de mort retentit dans toute la colo-
« nie contre cette caste ; les uns s' enfuient dans le Sud, les
« autres dans la partie espagnole. Cependant, ce premier
« mouvement s'arrête tout-à-coup ; le carnage fut suspen-
« du, mais l'appel avait sonné1. » Si telle fut la conduite de T. Louverture au moment où,
parti du Port-au-Prince, Rigaud retirait ses troupes du
Grand-Goave et du Petit-Goave, nous le demandons aux
lecteurs impartiaux, qui ne se font point un système préconçu pour juger des actions des hommes, qui ne recherchent que la vérité historique dans les faits imputables à
tous ; nous leur demandons : Entre T. Louverture et Rigaud, lequel montra le plus 1 Bientôt, nous verrons un acte deRoume qui confirme l'assertion de Kerverseau, quant à ia diatribe de T. Louverture, aussitôt après le départ de
Rigaud. Voyez au ihapitre 3. [1799] CHAPITRE I. 31 de modération eja cette circonstance, immédiatement après
les conférences du Port-au-Prince ? Lequel des deux montra plus le désir d'arriver à une guerre où tant de sang
humain devait être versé ? Est-ce celui qui souscrivit à la décision intéressée et
perfide de l'agent de la métropole, qui abandonna deux
communesàun officier supérieur soumis à son adversaire,
qui éloigna ses troupes des lieux où la guerre pouvait commencer, dans le moment où il allait pacifier une autre
commune mise en état de révolte, a-t-on dit, par les propres agens de son adversaire ? Ou bien, est-ce celui qui, pour arriver à ses fins homicides, de propos délibéré, lance Tanathème contre toute
une classe d'hommes, ses frères, en fait arrêter quelquesuns, tandis qu'il en fait massacrer d'autres? Il nous semble que la question est jugée par les faits,
et que la seule réponse raisonnable à y faire, — - c'est que
T. Louverture doit être considéré par la postérité, comme
ayant voulu la guerre civile, comme l'ayant provoquée
par ses injustices envers toute la classe des anciens libres,
par les arrestations, par le massacre qu'il fît opérer parmi
eux. Par ces faits constatés à sa charge, il a contraint Rigaud à prendre une attitude de guerre qui devait nécessairement amener la guerre elle-même.
,
et que la seule réponse raisonnable à y faire, — - c'est que
T. Louverture doit être considéré par la postérité, comme
ayant voulu la guerre civile, comme l'ayant provoquée
par ses injustices envers toute la classe des anciens libres,
par les arrestations, par le massacre qu'il fît opérer parmi
eux. Par ces faits constatés à sa charge, il a contraint Rigaud à prendre une attitude de guerre qui devait nécessairement amener la guerre elle-même. Est-ce tout ? Non, il y a encore d'autres faits à constater
de la part des deux généraux, avant l'ouverture des hostilités. A propos de la mort des prisonniers de la révolte du
Corail, T. Louverture écrivit une lettre àRigaud, lettre
d'accusation où il s'étonna — que dans tous les mouvemens, les noirs étaient toujours victimes, — mettant ainsi
de côté l'assassinat commis par ses ordres, de près de 32 ÉTUDILS SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. quarante hommes de couleur dans les montagnes deJaemel, comme une sorte de compensation à l'asphyxie des
trente prisonniers à Jérémie. Le 20 avril, quelques jours après sa lettre, Rigaud lui
répondit qu'il s'était convaincu sur les lieux, qu'il n'y
avait eu aucune méchanceté de la part des autorités ; que
la mort de ces prisonniers était un de ces événemens
qu'aucune prudence humaine ne pouvait prévoir. « Pourquoi faut-il, dit-il en terminant, que les ennemis
les plus perfides aient aujourd'hui la faculté d'irriter frères
contre frères, amis contre amis ? Jusques à quand la défiance portera-t-ellelesuns à soupçonner les autres et à détruire l'union et l'accord si nécessaires à notre bonheur
et à la prospérité du pays Je gémis en secret du mal
qu'on me veut ainsi qu'à mes frères, les hommes de couleur ; 'mais je ne changerai pas pour cela, et vous me verrez toujours le même, soit à la tête d'une armée, soit au
sein de ma famille, aimant la liberté, chérissant l'égalité,
bravant les calomniateurs, méprisant les intrigans et respectant tout homme de bien. C'est vous dire, citoyen général, que je vous respecte, et que je vous donnerai dans tous
les temps, les preuves de mon sincère et respectueux attachement1. » Rigaud n'avait-il pas raison de parler ainsi au général
en chef? Qui donc étaient les artisans de la mésintelligence,
de la défiance entre les enfans de la race noire, si ce ne
sont les colons qui voulurent toujours leur asservissement ; les émigrés qui étaient accueillis et qui étaient venus se joindre aux Anglais pour les aider au rétablissement de l'esclavage; et le gouvernement français lui1 Vie de Toussaint Louverture par M. Saint-Rémy, p. 227 [1799] CHAPITRE I. 53 même qui les secondait dans cette œuvre machiavélique?
Sans doute, on objectera à ses paroles, que Rigaud, en
s'appuyant sur la décision d'Hédouville, qui n'était que le
résultat des instructions du Directoire exécutif, prêtait la
main lui-même à cette politique. Mais T. Louverture, en
s'appuyant de la décision récente de Roume, agent de ce
gouvernement, n'y prêtait-il pas la main aussi ? Mais du
moins, en tenant au général en chef ce langage fraternel^
Rigaud mettait sous ses yeuxdes considérationspuissantes,
pour le porter à ne pas écouter les conseils perfides des
ennemis de leur race : en lui marquant son respect , en
lui témoignant son attachement personnel, il lui prouvait
qu'il ne le regardait que comme son frère, qu'il ne désirait
pas entrer en lutte avec lui.
ce
gouvernement, n'y prêtait-il pas la main aussi ? Mais du
moins, en tenant au général en chef ce langage fraternel^
Rigaud mettait sous ses yeuxdes considérationspuissantes,
pour le porter à ne pas écouter les conseils perfides des
ennemis de leur race : en lui marquant son respect , en
lui témoignant son attachement personnel, il lui prouvait
qu'il ne le regardait que comme son frère, qu'il ne désirait
pas entrer en lutte avec lui. Poursuivons la narration des faits et de la correspondance'de cette époque. Tandis que T. Louverture, du Cap, lançait ses accusations contre Rigaud, Roume lui écrivait pacifiquement
sur des détails d'administration civile et judiciaire. Le 11
avril, Rigaud l'avait informé que l'assemblée électorale du
département du Sud venait d'élire au corps législatif, Pinchinat et Garnot, qui étaient en France. Le 27, Roume
lui répondit : « Votre lettre du 22 germinal m'a fait beaucoup de plai*-
sir, en m'apprenant le bon choix fait par l'assemblée électorale du Sud, en la personne du citoyen Pinchinat pour
le conseil des Cinq-Cents, et dans le citoyen Garnot pour
celui des Anciens. Vous savez déjà, sans doute, que dans
l'Ouest on a nommé le citoyen Rallier aux Cinq-Cents,
et le citoyen Coisnon aux Anciens , et que le département du Nord a choisi le citoyen Pascal pour les CinqT. IV. 5 34 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. Cents, et le même citoyen Rallier pour l'autre conseil.
— Votre aide de camp Bonnet (qui venait d'arriver de
France) , dont tout le monde s'accorde à faire le plus grand
éloge, vous aura instruit de la sagesse avec laquelle le
Directoire exécutif a jugé les derniers événemens de SaintDomingue. Loin donc que cette crise, qui semblait si effrayante, puisse occasionner le moindre malheur à la colonie, il en résultera le plus grand bien, puisque le gouvernement national, maintenant convaincu de la loyauté
du qénéral en chef, malgré de spécieuses apparences
même assez fortes pour avoir persuadé l'agent Hédouville,
n'en sera que plus facile à rendre justice aux autres généraux qui ont rendu tant de services éclatans à SaintDomingue. Vous reprendrez donc enfin, mon c/ier Rigaud,
le degré de confiance qui vous est si justement acquis, en
dépit de vos calomniateurs; et soyez bien certain que
depuis mon entrée aux fonctions de l'agence, je n'ai laissé
passer aucune occasion de rendre au Directoire le témoignage que je dois à tous les sauveurs et les conservateurs
de Saint-Domingue, parmi lesquels vous occupez toujours,
dans ma correspondance, la place qui vous appartient. « Maintenant il faut, mon cher général, que nous oublions sincèrement tout ce qui s'est passé de désagréable
jusqu'à ce jour ; il faut, comme je ne cesserai de le répéter,
que tous les républicains de l'île se rendent réciproquement la justice qu'ils se doivent et renoncent sincèrement
aux anciennes idées de divisions que les ennemis du bien
public ont si machiavéliquement répandues entre les trois
couleurs. ïl est vraisemblable que de nouveaux agens ne
tarderont pas à venir prendre les rênes du gouvernement. »
réable
jusqu'à ce jour ; il faut, comme je ne cesserai de le répéter,
que tous les républicains de l'île se rendent réciproquement la justice qu'ils se doivent et renoncent sincèrement
aux anciennes idées de divisions que les ennemis du bien
public ont si machiavéliquement répandues entre les trois
couleurs. ïl est vraisemblable que de nouveaux agens ne
tarderont pas à venir prendre les rênes du gouvernement. » Le dernier paragraphe de cette lettre était relatif à beaucoup de militaires déserteurs de Saint-Marc et autres en- [1799] CHAPITRE I. 55 droits de l'Ouest qui se réfugièrent dans le Sud, et notamment à Jérémie, selon Roume. « Je vous ferais une injure, poursuivit-il, également indigne et de vous et de moi, si je supposais que vous en eussiez même connaissance; mais, comme je suis toujours
convaincu de la nécessité d'entretenir le plus parfait accord
entre les chefs de votre département etceux des deux autres,
il est de mon devoir de vous avertir de cet abus, qui, s'il
subsistait, pourrait occasionner de nouveaux soupçons et
réveiller d'anciennes mésintelligences... » Et Roume invitait Rigaud de faire rechercher ces déserteurs et de les renvoyer à leurs corps respectifs , pour
éviter d'être calomnié. « Portez-vous bien, et soyez bien
« persuadé que si je vous aimais moins, je ne serais pas
« si jaloux de tout ce qui peut être utile à votre réputa-
« tion. » Cette lettre de Roume suggère diverses réflexions. D'abord, on voit que Pinchinat (pour ne citer que lui) a été
élu membre du conseil des Cinq-Cents , et que ce choix
a eu l'approbation de l'agent de la France. Pinchinat y
était depuis la fin de 1797. Croit-on qu'il aura été admis
à siéger dans ce corps? Ce serait étrangement s'abuser,
que d'espérer qu'enfin on y fut devenu juste envers les
hommes de couleur du Sud et envers Pinchinat en particulier : il fut encore repoussé ! Il continua à végéter dans
la capitale de la mère-patrie, jusqu'au moment où il finit
ses tristes jours dans l'infirmerie de la Force, accablé de
misère, de chagrins. Ensuite, on voit par cette lettre, que Roume annonce à
Rigaud que le Directoire exécutif, convaincu de la loyauté
de T. Louverture, malgré de spécieuses apparences même
assez fortes, qui avaient persuadé Hédouville, a rendu toute 36 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. sa confiance au général en chef de Saint-Domingue , et par
là, il n'en sera (au futur) que plus facile à rendre justice
aux autres généraux, àRigaud par exemple. Mais, lui a-til envoyé copie des lettres que lui ou T. Louverture a
reçues? — *Vousreprendrez donc enfin le degré de confiance
qui vous est si justement acquis : c'est pour l'avenir ;
en attendant, il reste toujours sous le coup des préventions odieuses qu'on a nourries et qu'on entretient contre
lui. —Depuis son entrée aux fonctions de l'agence, Roume
a bien parlé de lui, a rendu témoignage de ses services ;
mais auparavant , cet agent avait fait ce que nous avons
constaté ; il l'avait dénoncé, calomnié.
rez donc enfin le degré de confiance
qui vous est si justement acquis : c'est pour l'avenir ;
en attendant, il reste toujours sous le coup des préventions odieuses qu'on a nourries et qu'on entretient contre
lui. —Depuis son entrée aux fonctions de l'agence, Roume
a bien parlé de lui, a rendu témoignage de ses services ;
mais auparavant , cet agent avait fait ce que nous avons
constaté ; il l'avait dénoncé, calomnié. Après ces phrases mielleuses, et toutes d'espérances
pour Rigaud, Roume insinue tout doucement qu'il conserve des idées de divisions, en l'invitant à oublier le passé.
C'était le cas, alors, de rapporter son arrêté du 21 pluviôse, de faire cesser son commandement indépendant
dans le Sud, de le sommer, au nom de la France, de se
soumettre au général en chef. Cet agent a été témoin, au Port-au-Prince, delà diatribe verbale de T. Louverture contre tous les hommes de
couleur, en comprenant ainsi une foule d'innocens au
moins parmi eux, s'il y en avait de coupables d'intention;
car aucun jfe de leur part ne légitimait ces accusations ;
il en a vu arrêter beaucoup qui ont été envoyés dans les
cachots du Morne-Blanc, où ils étaient encore détenus ; il
a su le massacre de ceux des montagnes de Jacmel, et
Roume passe tous ces faits sous silence. Il est aussi convaincu que le Directoire exécutif, de la loyauté du général
en chef, philosophe et législateur. Enfin, il termine sa lettre par des reproches assez formels à l'égard des déserteurs. Ces déserteurs, ce sont sans [1799] CHAPITRE I. 57 doute des hommes de couleur qui, n'ayant pas comme lui,
autant de confiance dans la loyauté du général en chef,
ont fui la proscription qui les menaçait ; ce sont ces
hommes dont parle Kerverseau dans le passage cité de son
rapport ; et Roume veut que Rigaud les renvoie au loup
qui doit bientôt dévorer leurs semblables ! . . . Une expression de cette lettre du 27 avril est à remarquer : c'est qu'à propos de ces déserteurs, Roume parle
du département de Rigaud. Il avait donc réellement consenti, dans leur entrevue du 7 février, à ce que Rigaud
gardât le commandement de tout le Sud, à partir de Miragoane et de ses dépendances ! Toutes ses lettres postérieures à ce général, relatives au service judiciaire et administratif, confirment cette disposition prise entre eux ,
et cela est utile et important à constater. Une lettre de
Rigaud à cet agent, du 30 floréal (19 mai) lui rappelle encore que par son arrêté du 21 pluviôse (9 février) , pris
deux jours après leur entrevue conciliatoire, il lui a donné
la surveillance directe sur tous les fonctionnaires de
cette partie, du département du Sud, comme avait fait
Hédouville, Plusieurs autres lettres de Rigaud, des 1er, 14, 18, 19
et 20 mai, sur des détails d'administration, corroborent
encore cet état de choses. Roume l'autorisa à remplacer,
même les fonctionnaires qu'il avait nommés. Dans celle du 1er mai, il témoigne à Roume son regret
de la translation du siège de J'agence au Cap, qui devra
éloigner leurs communications : « Pourquoi faut-il donc que nous soyons privés tout à
la fois et du bonheur de vous posséder comme les autres
départemens, et de jouir des sages mesures que vous indiquez pour leur prospérité et pour le bonheur de ceux qui
l'autorisa à remplacer,
même les fonctionnaires qu'il avait nommés. Dans celle du 1er mai, il témoigne à Roume son regret
de la translation du siège de J'agence au Cap, qui devra
éloigner leurs communications : « Pourquoi faut-il donc que nous soyons privés tout à
la fois et du bonheur de vous posséder comme les autres
départemens, et de jouir des sages mesures que vous indiquez pour leur prospérité et pour le bonheur de ceux qui 58 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. les habitent? De tous les temps, le département du Sud a
été négligé; depuis le commencement de la révolution,
aucune autorité supérieure n'est venue s'assurer de son
état physique et moral ; ses habitans ont été calomniés en
tout genre; mais ils n'en ont pas moins chéri la constitution française, et n'ont pas moins donné des preuves de
leur attachement à la France. Si vous étiez plus près de
nous, vous vous seriez mieux convaincu de la perfidie de
tous ceux qui nous calomnient ; moi en particulier, j'aurais souvent trouvé en vous, non-seulement un guide
pour ma conduite dans mes fonctions , mais encore un
père dans vos salutaires conseils... » Tout ce que Rigaud dit ici est vrai : à l'exception de
Polvérelqui a séjourné deux fois dans le Sud, aucun autre
agent de la France n'y était allé depuis longtemps. Mais
voit-on néanmoins comme il exhale ces plaintes du Sud
contre le Nord, où cesagens ont constamment résidé, et
cela, dans le temps même où la mésintelligence existe entre
lui et T. Louverture ? Quelques mois auparavant, le 15 octobre 1798, Bonnet
qui était en mission à Paris, avait présenté au ministre
de la marine un mémoire dans lequel nous remarquons ce
passage : « L'aspect militaire de la partie du Nord paraît impo-
« sant. Celle du Sud n'est pas, à beaucoup près, dans un
« état de défense aussi respectable. On peut affirmer,
« sans craindre d'être démenti, qu'abandonnée à elle-
« même, oubliée, ipouv ainsi dire, par la métropole, elle n'a
« subsisté jusqu'à ce jour que par le civisme de ses habi-
« tans. Elle na rien reçu de la France depuis le com-
« mencement de la révolution... « Bonnet aussi disait la vérité : mais son mémoire , où [1799] CHAPITRE I. 39 nous trouvons cette haute capacité qu'il a développée plus
tard, par l'appréciation judicieuse qu'il y fait de toutes les
parties du service public, ne renferme pas moins des
plaintes, des reproches que nous disons fondés et résultant néanmoins de la jalousie traditionnelle du Sud contre
le Nord de la colonie. Et dans une telle disposition des
esprits, c'est encore du Nord que vont bientôt sortir les
provocations à la guerre civile ! C'est du Nord que Sonthonax avait fulminé contre le Sud ! Dans ses autres lettres, Rigaud faisait savoir à Roume
les tracasseries qu'il éprouvait , dans les quartiers de la
Grande-Anse et de ïiburori , de la part des colons qui
avaient été sous la domination anglaise. Relativement aux
déserteurs de l'Ouest, il demanda qu'on lui envoyât des
listes de ces hommes, avec désignation de leurs corps,
parce que ceux qui arrivaient dans les communes du Sud,
présentaient des passeports en règle. Et cependant, dans
une dernière lettre de Roume, du 14 mai, il disait à ce sujet:
vait , dans les quartiers de la
Grande-Anse et de ïiburori , de la part des colons qui
avaient été sous la domination anglaise. Relativement aux
déserteurs de l'Ouest, il demanda qu'on lui envoyât des
listes de ces hommes, avec désignation de leurs corps,
parce que ceux qui arrivaient dans les communes du Sud,
présentaient des passeports en règle. Et cependant, dans
une dernière lettre de Roume, du 14 mai, il disait à ce sujet: « J'ai su depuis, que non-seulement les déserteurs de
l'Ouest étaient accueillis à Jérémie, mais même aux Cayes.
Vous sentez, citoyen général, qu'il est urgent que vous
fassiez cesser cet abus dont les suites compromettraient la
tranquillité publique. Je saisis avec zèle toutes les occasions de faire valoir votre mérite et vos services auprès du
Directoire : je n'ai point voulu lui parler encore de cet
abus ; mais je serai malheureusement/orcé de lui en faire
la dénonciation, si vous ne me faites savoir que vous avez
pris des mesures effectives pour le faire cesser et renvoyer
ces déserteurs à leurs corps respectifs. » Roume pouvait-il dire qu'il ignorait que ces déserteurs,
ou peut-être de simples citoyens appelés ainsi, étaient des
hommes de couleur qui fuyaient leurs pénates, à raison 40 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. des craintes qu'ils éprouvaient justement, depuis l'épouvantable cri de mort poussé en chaire par T. Louverture
contre leur classe? Agissant toujours de concert avec ce
philosophe, voulait-il augmenter le nombre des victimes
qui allaient être bientôt sacrifiées? ... . Cette menace de
dénonciation ne peut étonner de la part de l'agent qui avait
déjà dénoncé Rigaud, comme proscrivant les blancs dans
le Sud : aujourd'hui, il s'agissait de le dénoncer pour avoir
accordé asile à ceux de sa classe qui fuyaient la terreur. A
Santo-Domingo, en 1796, Roume n'avait-il pas accueilli
et protégé les, blancs qui sortirent des Cayes, parce qu'ils
craignaient pour leurs jours ? Comment donc la même action peut être méritoire quand elle est l'œuvre d'un blanc,
et condamnable quand elle est celle d'un mulâtre ? Les
blancs sortis du Sud ont pu être protégés, les mulâtres
sortis de l'Ouest ne devraient pas l'être Et c'est Roume, c'est cet agent du Directoire exécutif,
que des historiens haïtiens représentent comme regrettant
ce qui se passait sous ses yeux ! Oublie-t-on qu'il signa,
avec Mirbeck et Saint-Léger, la lettre du 8 janvier 4792
adressée aux confédérés de la Croix-des-Bouquets et du
Fond-des-Nègres, où cette commission civile, livrée à la
libre appréciation des événemens,. disait des hommes de
couleur placés sous l'empire du décret du 24 septembre
4791 : « Ne les exposez-vous pas, même à perdre l'état
« dont ils jouissaient sous l'ancien régime ? La France
« entière les protégeait et ne voyait en eux que les victi-
« mes d'un préjugé ; elle ne les verra plus que comme des
« ingrats dont l'audace doit armer son bras vengeur. »
à la
libre appréciation des événemens,. disait des hommes de
couleur placés sous l'empire du décret du 24 septembre
4791 : « Ne les exposez-vous pas, même à perdre l'état
« dont ils jouissaient sous l'ancien régime ? La France
« entière les protégeait et ne voyait en eux que les victi-
« mes d'un préjugé ; elle ne les verra plus que comme des
« ingrats dont l'audace doit armer son bras vengeur. » Le temps était arrivé pour frapper ces ingrats i ! i En lisant loule ïa législation coloniale, nous avons eu lieu d'être étonné de [1799] CHAPITRE I. 41 Si, postérieurement à cette lettre et sous l'influence de
la loi du 4 avril, Roume se montra équitable; si, à son
arrivée à Santo-Domingo en 1 796, à propos de l'affaire
du 30 ventôse, il se montra conciliant; dans la même
année, après l'affaire de fructidor, il se montra injuste,
parce que telle était la volonté du Directoire exécutif; il
aida à cette injustice en dénonçant Rigaud et " ses frères
dans le Sud. En 1799, la politique machiavélique de ce
gouvernement persistant dans son injustice à leur égard,
Roume étant son agent, s'animait de l'esprit et probablement de la lettre de ses instructions ; il agissait conséquemment au but qu'elle se proposait d'atteindre. Sonthonax aussi n'avait-il pas été juste, et favorable aux anciens libres sous l'empire de la loi du 4 avril ? Mais en
1796, l'était-il quand la politique du gouvernement français avait changé à leur égard ? Avant de relater les derniers faits qui ont précédé le
commencement des hostilités entre Rigaud et T. Louverture, il nous faut parler des négociations de ce dernier
avec les États-Unis et la Grande-Rretagne. ne pas y trouver une loi, qui permettrait bien aux colons de satisfaire leurs
passions avec les femmes noires; mais qui ordonnerait en même temps d'étouffer à sa naissance, tout enfant mulâtre provenant de leurs œuvres. Le système
colonial eût été alors plus conséquent : il eût fait l'admiration des siècles à
venir. CHAPITRE IL Ordonnance de Toussaint Louverture sur le monopole des marchandises
étrangères par l'administration publique. — Objet qu'il a en vue. — 11
envoie des agens aux Etats-Unis. — Edouard Stevens, consul général, arrive
au Cap. — Convention commerciale avec les Etats-Unis. — Arrêté de Roume
à ce sujet. — Motifs qu'il en donne à Kerverseau et Rigaud. — Réponse de
Rigaud qui l'approuve. — Arrivée du général anglais Mailland au Cap. —
Conférences secrètes tenues aux Gonaïves entre lui, Toussaint Louverture et
Stevens. — But de ces conférences, d'après Kerverseau. — Autres faits
relatés par lui. — Libelle injurieux de Toussaint Louverture contre Rigaud.
— Il concentre des troupes au Port-au-Prince. — Lettres du ministre de la
marine au général en chef. — Lettre du 31 mai, de Rigaud à Roume. —
Examen de la conduite respective de Toussaint Louverture, de Rigaud, et
de Roume. — Toussaint Louverture provoque la guerre civile, d'accord avec
Roume. — Ecrit de ce dernier contre Rigaud. — Réponse et proclamation
de Rigaud, du 15 juin. — Positions prises par les deux armées, du Sud et du
Nord. — Situation de l'esprit public.
tres du ministre de la
marine au général en chef. — Lettre du 31 mai, de Rigaud à Roume. —
Examen de la conduite respective de Toussaint Louverture, de Rigaud, et
de Roume. — Toussaint Louverture provoque la guerre civile, d'accord avec
Roume. — Ecrit de ce dernier contre Rigaud. — Réponse et proclamation
de Rigaud, du 15 juin. — Positions prises par les deux armées, du Sud et du
Nord. — Situation de l'esprit public. On a vu dans le 5e livre, quel était le misérable état des
finances dans le Nord et l'Àrtibonite, au moment où T.
Louverture prenait la résolution de contraindre Sonthonax à s'éloigner de la colonie. Si, après le départ de cet
agent, il s'entendit avec J. Raymond pour donner de l'extension au système de fermage des grandes propriétés rurales, afin d'augmenter les produits agricoles et d'attirer
le commerce étranger, celui des États-Unis surtout et des
autres neutres ; néanmoins, la guerre avec les Anglais en- [1799] CHAPITRE II. 45 travait beaucoup les transactions commerciales. On peut
concevoir aussi que les troubles survenus à cette époque, la
mésintelligence qui éclata entre le général en chef et l'agent Hédouville, et les agitations qui eurent lieu pour le
contraindre à son tour à s'embarquer, durent porter une
grande perturbation dans les affaires. Les Anglais, négociant avec T. Louverture pour avoir le monopôle du commerce dans la colonie, gênèrent autant qu'ils purent celui
des neutres. Leurs navires de guerre continuaient à rester
sur les côtes, pour atteindre ce but. Mais, comme il était essentiel de favoriser l'importation
des comestibles exotiques pour l'approvisionnement des
habitans, le général en chef, immédiatement après avoir
fait partir Caze avec ses dépêches pour le Directoire exécutif, rendit une ordonnance, le 17 novembre, à cet effet. Voici les motifs et le dispositif de cet acte : Le peu de commerce qui se fait ici avec les Américains et les Danois
ne tend qu'à enlever le numéraire. Ces étrangers apportant beaucoup
de marchandises sèches et de luxe, et peu de comestibles, la colonie se
trouve toujours au dépourvu de ces objets de première nécessité. Cette
manœuvre mercantile opère le triple but — de soutenir la cherté des
comestibles exotiques, par la pénurie où ils jettent la colonie, — d'enlever tout le numéraire, par la grande valeur de ces marchandises
sèchesetdeluxe,— etde maintenir la denrée de la colonie à un très-bas
prix, par le peu de débouché que cette manœuvre laisse aux productions territoriales. Ces abus subsistent depuis longtemps ; mais , du
moment qu'ils compromettent le salut du peuple , qui est la suprême
loi, il est de la sagesse du gouvernement de les détruire. En conséquence, les ordonnateurs de cette colonie devront acquérir
les cargaisons des navires étrangers, payables en denrées coloniales, au
cours. Ils emploieront les comestibles pour le service public ; mais ils sont
autorisés à faire vendre pour du numéraire, avant de déplacer, les marchandises sèches et de luxe qu'ils auront achetées. 44 ETUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. Ils devront prévenir les capitaines étrangers qu'ils seront contraints
de rapporter leurs marchandises sèches, si elles excèdent dorénavant le
tiers de leur cargaison.
ées coloniales, au
cours. Ils emploieront les comestibles pour le service public ; mais ils sont
autorisés à faire vendre pour du numéraire, avant de déplacer, les marchandises sèches et de luxe qu'ils auront achetées. 44 ETUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. Ils devront prévenir les capitaines étrangers qu'ils seront contraints
de rapporter leurs marchandises sèches, si elles excèdent dorénavant le
tiers de leur cargaison. Cette ordonnance avait plusieurs buts : — d'exciter la
production des denrées du pays, — d'exciter l'importation
des comestibles dont on avait besoin, — de concentrer le
numéraire dans les caisses publiques, pour l'entretien des
troupes qu'on prévoyait de mettre bientôt en campagne.
C'était le monopole à exercer sur une large échelle, au
profit du gouvernement qui tiendrait ainsi tous leshabitans, tous les citoyens dans ses mains. Si le commerce
étranger préférait le numéraire aux produits, c'est une
preuve que les produits ne lui laissaient pas de chances de
gain ou qu'il en trouvait peu à exporter. La première
disposition de cette ordonnance servit de base à un système presque semblable, sous le règne de Dessalines. Un autre objet paraît avoir été le motif secret de cet
acte : c'était de porter le gouvernement des États-Unis à
venir à un arrangement avec T. Louverture. En effet, avant l'arrivée de Roume au Port-au-Prince,
il envoya aux États-Unis un nommé Bunel, « ci-devant
« procureur, puis marchand, homme très-mal famé, dit
« Kerverseau, mais qui avait épousé une femme noire
« très-puissante à la cour du Cap ; et un autre nommé
« Mayer, faisant dans la même ville fonction de consul
« des États-Unis. » Ils revinrent au Cap quand Roume y
était déjà rendu, en mars ou avril, sur une frégate qui
amena aussi Edouard Stevens, nommé consul général à
Saint-Domingue : ce dernier avait rempli les fonctions de
consul à Santo-Domingo. [1 799] CHAPITRE II. 45 John Adams était alors président des États-Unis. Il avait
pris les rênes de l'administration fédérale, pendant que ce
pays était en mésintelligence avec la France, par rapport
à son commerce. Dans la mer des Antilles, ce commerce
avait beaucoup souffert de la course des corsaires français
armés à Saint-Domingue et à la Guadeloupe, en même
temps que les Anglais traquaient les navires de leurs anciennes colonies, qui venaient approvisionner Saint-Domingue. Il y avait donc, pour les États-Unis, un intérêt
immense à faire cesser cet état de choses, tandis que T.
Louverture éprouvait le besoin de favoriser l'importation
de leurs comestibles dans la colonie, puisque le commerce
français ne pouvait lui en fournir. Stevens entra en négociation avec lui ; et à ce sujet,
Kerverseau se plaint de ce que ce ne fut pas avec Roume
principalement : « Si l'agent, dit-il, y fut admis, ce fut sur ses instances
personnelles, et plutôt pour en être le secrétaire que le
modérateur, et lui faire apposer le sceau de l'autorité nationale, à celle des conventions dont le général Toussaint
et l'envoyé de John Adams jugeraient à propos de faire
part au public et à lui ; c'est que son intervention était indispensable pour l'anéantissement de la course que la
commission de Santo-Domingo, qui était hors des atteintes
de Toussaint, aurait maintenue, et qu'un des grands objets était de détruire. »
et plutôt pour en être le secrétaire que le
modérateur, et lui faire apposer le sceau de l'autorité nationale, à celle des conventions dont le général Toussaint
et l'envoyé de John Adams jugeraient à propos de faire
part au public et à lui ; c'est que son intervention était indispensable pour l'anéantissement de la course que la
commission de Santo-Domingo, qui était hors des atteintes
de Toussaint, aurait maintenue, et qu'un des grands objets était de détruire. » Kerverseau , dont nous reconnaissons volontiers la
loyauté et le sens judicieux, nous paraît errer toutes les
fois qu'il s'agit des intérêts de la France. C'est à tort, selon
nous, qu'il fait des reproches ici, et aux États-Unis, et à
T. Louverture, et même à Roume. Ce dernier agissait de
concert avec le général en chef qui, après tout, était un 46 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. homme prévoyant. Or, le commerce français, à cause de
la guerre avec laGrande-Bretagne, était dans l'impuissance
d'apporter les produits de la métropole dans la colonie :
fallait-il donc laisser sa population en proie aux privations
de toute espèce ? N'était-il pas plus convenable, plus juste
et urgent, de se procurer les comestibles que les ÉtatsUnis pouvaient fournir, en faisant cesser la course des
corsaires qui empêchaient ces comestibles d'arriver dans
l'île ? Il est des nécessités pour un peuple, qu'il doit subir
sous peine de périr de faim. Tel fut le but de la convention arrêtée entre Stevens,
T. Louverture et Roume, convention sanctionnée par un
acte de l'agent, en date du 6 floréal (25 avril). Le même
jour, Roume écrivit une lettre à Kerverseau pour lui expliquer ses motifs ; il lui dit que : « S'il vit d'un côté que
« cette convention favorisait les Anglais, associés des
« Américains, de l'autre il sentait qu'il ne fallait pas ré-
« duire les habitans de Saint-Domingue dans l'alternative
« de périr de faim ou de commettre un acte d'indépen-
« dance, en traitant eux-mêmes avec un gouvernement
« étranger. » C'est-à-dire, qu'il ne voulait pas laisser le
général en chef traiter lui seul. En cela, il avait raison K Dans sa lettre du 27 avril à Rigaud, citée au précédent
chapitre, il lui donna également connaissance de son arrêté du 25 : « La misère, dit-il, causée par l'interruption de tout
secours était au comble ; le département du Nord était
sans pain et sans autres approvisionnemens ; le café ne
trouvait plus d'acquéreurs, même à 17 sous la livre, ni le 1 Suivant le Moniteur du 26 vendémiaire an 8 (18 octobre), le Directoire
exécutif approuva cet arrêté du G floréal. [1799] CHAPITRE II. 47 sucre à 2 gourdes et demie le quintal ; les fermiers ne pouvaient plus remplir leurs engagemens ; les cultivateurs,
découragés, renonçaient aux cultures des denrées : tout
enfin menaçait le plus triste avenir, lorsque la colonie
s'est encore vue sauvée par la sagesse du général en chef. . .
c'est à lui que nous devons l'envoi du citoyen Stevens au
Cap... Je suis donc persuadé que dans les départemens de
l'Ouest et du Sud, l'on ne sentira pas moins que dans celui-ci, combien de remercîmens sont dus au général en
chef dans cette occasion. »
découragés, renonçaient aux cultures des denrées : tout
enfin menaçait le plus triste avenir, lorsque la colonie
s'est encore vue sauvée par la sagesse du général en chef. . .
c'est à lui que nous devons l'envoi du citoyen Stevens au
Cap... Je suis donc persuadé que dans les départemens de
l'Ouest et du Sud, l'on ne sentira pas moins que dans celui-ci, combien de remercîmens sont dus au général en
chef dans cette occasion. » Et dans ses lettres des 1er et 18 mai, Rigaud, après lui
avoir exposé une situation presque semblable pour le département du Sud, lui dit : « Depuis huit mois, privé de tous les objets indispensables, je n'ai pu voir qu'avec la plus grande satisfaction,
votre arrêté du 6 floréal, relativement au commerce des
Américains avec Saint-Domingue. Mon cœur est soulagé
de l'espoir flatteur de voir bientôt cette partie, ainsi que le
reste de l'île, florissante. Je rends hommage aux vertus et
à la prévoyance du général en chef, et j'admire en vous le
père et le consolateur des républicains. » Ainsi, la convention prise avec l'agent des États-Unis
semblait faite pour toute la colonie, pour assurer ses bienfaits au département du Sud comme au Nord ; et l'on voit
que Rigaud, encore au 18 mai, était loin d'être jaloux de
ce que faisait T. Louverture, dans l'intérêt général de tous
les habitans ; et cela, plusieurs mois après qu'Hédouville
l'eût dénoncé pour son alliance avec les États-Unis. Dans une autre lettre du 19 mai, Rigaud revient sur
l'effet salutaire que produira l'arrêté du 6 floréal, par rapport aux cultures, aux cultivateurs et aux troupes. Il exprime à Roume son vif désir de le voir enfin organiser 48 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. l'administration départementale du Sud, pour qu'il soit
débarrassé de toutes les affaires administratives dont il a
la surveillance depuis longtemps, et d'après le récent arrêté de Rourne, du 21 pluviôse. Cependant, suivant le rapport deKerverseau,le général
Maitland, qui avait été en Europe depuis la capitulation du
Môle, était arrivé au Cap peu de jours après l'admission de
Stevens en sa qualité de consul général, agent des ÉtatsUnis pour traiter avec T. Louverture. Maitland vint sur
une frégate anglaise. Le gouvernement britannique avait
nommé le colonel Graunt pour résider à Saint-Domingue,
et une proclamation royale, du mois de janvier 1799,
avait ouvert les ports de cette colonie au commerce anglais, ou plutôt, il avait permis à ce commerce de fréquenter ces ports. Maitland aurait passé par les États-Unis avant
de venir au Cap, et y aurait même vu Stevens et John
Adams, pour tout concerter avec eux. Débarqué au Cap, il y vit Roume qui l'accueillit froidement, et T. Louverture avec qui il eut une entrevue particulière. « Son séjour dans la ville fut très-court, dit
« Kerverseau ; sa présence y excitait de la fermenta-
« lion. » Il se rembarqua sur la frégate et fut aux Gonaïves : T. Louverture et Stevens s'y rendirent aussi,
par terre. AuxGonaïves, les attentions les plus marquées
lui furent témoignées ; la voiture du général en chef était
mise à sa disposition.
'accueillit froidement, et T. Louverture avec qui il eut une entrevue particulière. « Son séjour dans la ville fut très-court, dit
« Kerverseau ; sa présence y excitait de la fermenta-
« lion. » Il se rembarqua sur la frégate et fut aux Gonaïves : T. Louverture et Stevens s'y rendirent aussi,
par terre. AuxGonaïves, les attentions les plus marquées
lui furent témoignées ; la voiture du général en chef était
mise à sa disposition. Suivant Kerverseau. « Les conférences qu'ils eurent « « ensemble furent très-orageuses; Toussaint, rassuré sur
« les suites de l'embarquement d'Hédouville revint
« sur plusieurs de ses engagemens. Il ne voulut ni rece-
« voir le colonel Graunt, en sa qualité publique, ni admet- [1799] Chapitre il. 49 «c tre les bâtimens anglais dans ses ports, que sous pavillon
« espagnol on américain, restriction que l'orgueil britan-
« nique trouvait humiliante. Maitland réclamait l'exécu-
« tion de ses promesses, Toussaint l'éludait. Il fallut, pour
« calmer les mécontentemens réciproques, toutes les
« ressources de l'esprit conciliateur de M. Stevens... » Et là-dessus, Kerverseau énumère une foule d'actes et
de pièces du gouvernement des États-Unis, qui prouvent
l'entente de la Grande-Bretagne et de ce gouvernement,
pour arriver aux arrangemens pris avec T. Louverture ;
et il en conclut que ce dernier, stipulant en son nom
sans mentionner celui de la France, arrivait ainsi à l'indépendance de Saint-Domingue. Il dit en preuve de cette
assertion : « Que., même avant les hostilités avec Rigaud, non encore déclarées, mais décidées entre les alliés, les ports
du Sud ont été exclus des avantages du commerce des
États-Unis jusqu'au départ de Rigaud, et que ceux de la
partie espagnole ne l'ont pas été moins sévèrement, jusqu'à ce que T. Louverture les eut réunis à ses domaines que les émigrés se préparaient à rentrer à SaintDomingue (ils y étaient déjà qu'à peine son traité
avec Stevens fut-il conclu, que le 30 floréal (19 mai) au
moment même du départ de Maitland, dont l'apparition à
Saint-Domingue fut toujours l'annonce de nouveaux crimes et de nouvelles calamités, la colonie fut inondée du
libelle le plus insultant pour Rigaud, où lesinjureshs
plus grossières étaient vomies par la rage la plus forcenée,
imprimé sous tous les formats, répandu avec profusion et
inséré tout entier dans le Bulletin officiel. Ce débordement
d'invectives était terminé par la menace d'employer les
voies de rigueur pour ramener le prétendu rebelle à son T. IV. 4 5(X ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. devoir, après, il est vrai, avoir reçu les ordres de l'agent.
Mais l'agent (Roume) n'était plus aux yeux de tout le
monde, que comme une de ces idoles dont on ne consultait
les oracles qu'après lui avoir dicté celui qu'elle devait rendre. Ce manifeste fut suivi, du côté de Toussaint, d'un
rassemblement de troupes au Port-Républicain, de proclamations, d'adresses et de nouvelles rigueurs ; du côté
de Rigaud, de l'invasion du Petit- Goave... »
çu les ordres de l'agent.
Mais l'agent (Roume) n'était plus aux yeux de tout le
monde, que comme une de ces idoles dont on ne consultait
les oracles qu'après lui avoir dicté celui qu'elle devait rendre. Ce manifeste fut suivi, du côté de Toussaint, d'un
rassemblement de troupes au Port-Républicain, de proclamations, d'adresses et de nouvelles rigueurs ; du côté
de Rigaud, de l'invasion du Petit- Goave... » La vérité perce enfin ! Nous venons de louer T. Louverture et Roume, à propos de la convention passée avec
les États-Unis ; nous venons de voir que Rigaud la considéra aussi profitable au Sud qu'au Nord de la colonie ; et
nous avons transcrit la partie de la lettre de Roume à ce
sujet. Suivant Kerverseau, ce n'était donc qu'un leurre
dont cet agent berçait l'espoir du général du Sud ! Si
l'arrivée de Maitland au Cap y occasionna de la fermentation, c'est pour ce motif que les conférences furent transférées aux Gonaïves ; si Roume ne s'y transporta pas aussi^
et que les alliés y décidèrent les hostilités contre Rigaud,
est-ce que cet agent n'y prêta pas la main, en donnant
ses ordres au général en chef? Vainement Kerverseau
essaie-t-il de détourner la responsabilité de la guerre qui
s'alluma, de la tête de l'agent du Directoire exécutif, en
le représentant comme forcé de céder aux exigences de T.
Louverture ; vainement prétend-il que ce furent Maitland
et Stevens, le premier surtout, qui voulurent cette guerre
civile : c'est le gouvernement français qui la conçut
comme utile à ses desseins, qui chargea ses agens de la
fomenter, de l'exciter. T. Louverture rassuré, dit Kerverseau, sur les suites de l'embarquement d'Hédouville... Voici ce qui le prouve : ce sont trois lettres du ministre
de la marine, adressées au général en chef. [1799] CHAPITRE H. 51 La première, du 12 février, lui disait : Le Directoire exécutif, citoyen général, a vu avec élonnemeni le citoyen Hédouville de retour en France avant l'expiration du terme fixé
pour sa mission. Cet événement aurait pu produire de grands maux, et
le Directoire a remarqué /es efforts que vous avez faits pour y remédier.
C'est par les résultats de vos soins à prévenir toute sorte de désordres^,
de votre exactitude à faire exécuter les lois nationales et la volonté du
gouvernement, de votre zèle à maintenir la discipline militaire et à
protéger par-là, et en ce qui vous concerne, les propriétés et l'amélioration des cultures ; c'est par les résultats enfin de votre application
ferme et constante à maintenir l'armée dans la fidélité et l'attachement
à la mère-patrie et à la constitution de Tan ni, que l'opinion du Directoire et celle de la République entière seront fixées, citoyen général,
sur vos assertions et celles de vos détracteurs. Jamais plus belle carrière
ne vous fut ouverte. Le Directoire exécutif se plaît à croire que vous la
fournirez de manière à justifier sa confiance; il applaudit, au surplus,
au parti que vous avez pris d'instruire sur le champ le citoyen Roume,
que le Directoire avait nommé en remplacement du citoyen Hédouville,
au départ de ce dernier. Le citoyen Roume répondra sans doute aux
espérances que son caractère, son civisme et ses talens ont fait conce^-
voir, et qui ont déterminé le Directoire à le désigner d'avance pour
remplacer le citoyen Hédouville.
ournirez de manière à justifier sa confiance; il applaudit, au surplus,
au parti que vous avez pris d'instruire sur le champ le citoyen Roume,
que le Directoire avait nommé en remplacement du citoyen Hédouville,
au départ de ce dernier. Le citoyen Roume répondra sans doute aux
espérances que son caractère, son civisme et ses talens ont fait conce^-
voir, et qui ont déterminé le Directoire à le désigner d'avance pour
remplacer le citoyen Hédouville. Salut et fraternité, E. Bruix. Une autre lettre du 22 février lui transmit de la part
du Directoire, des témoignages de satisfaction pour la campagne qui a été suivie de l'entière expulsion des Anglais
et qui a mis le comble à ses succès. Elle fut encore signée
du même ministre. Enfin, la dernière, signée de Talleyrand, ministre des
relations extérieures, en l'absence de Bruix, lui disait que
le Directoire comptait beaucoup sur son zèle à seconder
son agent dans les mesures qu'il croira devoir prendre
pour le maintien delà tranquillité, en concourant à protéger les propriétaires et en rappelant le commerce qui peut 52 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. seul rendre son ancienne splendeur à une colonie qu'il a
su, par son courage, débarrasser de ses ennemis. C'est ce qui avait rassuré T. Louverture, ainsi que
Roume qui avait déjà ses instructions libellées pour tous
les cas possibles. On remarquera qu'Hédouville était parti
le 27 octobre 1798, et que ce n est que quatre mois après
que le Directoire exécutif approuva le général en chef. Ce
gouvernement ignorait-il qu'en partant, son agent avait
dégagé Rigaud de toute obéissance envers lui, que la mésintelligence avait déjà éclaté entre eux ? Que fit-il pour
faire cesser cet état de choses ? Rien ! Il recommanda au
général en chef de maintenir la discipline militaire, en
thèse générale ; mais si ce dernier juge, ainsi que Roume,
que Rigaud y contrevient, il a donc le pouvoir de le punir ? Quoique Roume ait rétréci le cercle du commandement de Rigaud, ne l'a-t-il pas laissé encore indépendant
du général en chef, après lui avoir refusé sa démission ?
Une telle décision n'est pas faite pour arrêter T. Louverture, alors que Roume agit encore de concert avec lui.
Voit-on comment ce machiavélisme est adroitement mené,
pour susciter la guerre entre les hommes de la race noire?
Et Kerverseau a persisté à prétendre que ce fut Maitland
qui alluma cette guerre ! 11 n'est pas jusqu'aux arrangemens commerciaux de T.
Louverture avec les États-Unis, qui n'aient eu d'avance
l'approbation du Directoire exécutif: il lui a recommandé
de rappeler le commerce, et celui de France en est empéché par la guerre avec les Anglais. Il sait que la principale cause de la mésintelligence survenue entre Hédouviîleet le général en chef, a été, en apparence, Y accueil
fait par ce dernier aux émigrés ; et s'il lui recommande
l'exécution des lois nalionales, par conséquent celles ren-
, qui n'aient eu d'avance
l'approbation du Directoire exécutif: il lui a recommandé
de rappeler le commerce, et celui de France en est empéché par la guerre avec les Anglais. Il sait que la principale cause de la mésintelligence survenue entre Hédouviîleet le général en chef, a été, en apparence, Y accueil
fait par ce dernier aux émigrés ; et s'il lui recommande
l'exécution des lois nalionales, par conséquent celles ren- [1799] CHAPITRE il. 55 dues contre les émigrés, il ne l'approuve pas moins dans
sa conduite. Nous n'ignorons pas qu'on a objecté que dans la situalion de la France, le Directoire exécutif, ne pouvant rien
entreprendre pour faire respecter son autorité par T. Louverture, a dû patienter dans l'espoir que la paix avec la
Grande-Bretagne lui en donnerait les moyens. Cela se
peut ; mais , en attendant, il le confirma dans son pouvoir, dans son autorité de général en chef; il n'ordonna
pas explicitement que Rigaud lui serait soumis, pour faire
cesser toute cause de mésintelligence entre eux ; et son
agent Roume qui a reçu ses instructions, qui a persisté à
refuser la démission de Rigaud, qui l'a contraint moralement à rester à son poste, a maintenu son état indépendant dans le Sud. On l'encouragea donc à résister à T.
Louverture ! Et d'un autre côté, Roume donna des ordres
à ce dernier pour le contraindre à l'obéissance ! Il a vu
le général en chef débuter par un libelle contre Rigaud,
par la menace, par un rassemblement de troupes, par de
nouvelles rigueurs, et il l'approuva ! Mais dans l'ignorance où était Rigaud de la conduite
tortueuse de Roume, de ses criminelles intentions contre
lui, après avoir reçu de T. Louverture la lettre du J9 mai
qui constituait le libelle imprimé dont parle Rerverseau,
îe 51 , Rigaud écrit à Roume : Je suis enfin proscrit sur la terre; vous seul , citoyen agent, me
donnez quelquefois des consolations paternelles et vos sages conseils
que je mets à profit ; mais les amertumes dont je suis abreuvé journellement ne me donnent pas l'espoir de vivre. Faut-il vous dire mon
mal ? Oui, vous ne devez rien ignorer. Je viens de recevoir les injures
lesplusamèresdu général Toussaint; jamais, non jamais, citoyen agent,
un officier ne fut plus injustement et plus cruellement injurié ; jamais Si ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. scélérat ne peut réunir autant de crimes qu'on ne m'en prête : ma conscience n'a rien à se reprocher Je n'ai jamais passé pour un assassin je ne puis être un voleur. L'injure qu'on me fait de me croire ambitieux du commandement est dépourvue de vraisemblance, puisque
je sollicite ma retraite depuis longtemps. 3e ne passe pas dans l'esprit
de mes ennemis mêmes pour un fourbe, untraître, un suborneur, un
ejinemi de la liberté, un tyran des fiairs l J'ai embrassé trop sincèrement, et peut-être trop^chaudement la liberté des noirs; on m'accuse du contraire de ce qui m'est imputé, c'est de trop les protéger.. ..
Je vous préviens, citoyen agent, que je ne répondrai pas à la lettre
insultante du général en chef. Je ne puis donc désormais correspondre
avec un chef qui croit m'avoir déshonoré. J'ai des chefs, mais je n'ai
point de maître ; et jamais maître irrité et mal embouché n'a traité son
esclave de la manière atroce que je l'ai été : il faut que tout mon sang
coule
ire de ce qui m'est imputé, c'est de trop les protéger.. ..
Je vous préviens, citoyen agent, que je ne répondrai pas à la lettre
insultante du général en chef. Je ne puis donc désormais correspondre
avec un chef qui croit m'avoir déshonoré. J'ai des chefs, mais je n'ai
point de maître ; et jamais maître irrité et mal embouché n'a traité son
esclave de la manière atroce que je l'ai été : il faut que tout mon sang
coule Le général Toussaint/^ marcher des troupes ; il menace par les
armes le département du Sud. Les citoyens qui l'habitent se laisseront
égorger, ou ils se défendront ; il faut bien subir le sort qui nous est
destiné, puisque l'agent du Directoire, le représentant de la France à
Saint-Domingue ne peut rien pour nous. Mon crime est d'aimer la République, de vouloir lui rester fidèle, de
faire exécuter les lois contre les émigrés, de maintenir l'ordre et le
travail, et de ne point baisser la tête devant l'idole ! Je périrai, si je
dois périr; mais, citoyen agent, si vous me rendez la justice que je
mérite, comme je V espère, vous assurerez au corps législatif, au Directoire exécutif et à toute la France, que jamais républicain au monde
n'a été plus attaché à sa patrie que moi. L'épée va donc être tirée du fourreau entre des frères,
entre les enfans d'une même race ! .. . C'est le moment d'examiner la conduite respective de
T. Louverture et de Rigaud. Quant à Roume, il est déjà • T. Louverture avait la tête meublée d'expressions injurieuses. Voyez ce
qu'il a dit de Sonlhonax à Laveaux, dans une de ses lettres; voyez encore
quelles épilhctes il appliqua à Raffin, à propos de l'affaire du Fort-Liberté. [1799] CHAPITRE II. 55 presque jugé parle seul exposé de ses actes ; et d'ailleurs,
il jouait un rôle naturel entre ces deux rivaux, le rôle qui
convenait aux hommes de sa race. Ici, nous éprouvons le besoin de faire une déclaration.
Nous allons nous trouver fort souvent en opposition d'appréciations avec un auteur moderne, M. Madiou, notre
compatriote, par rapport à Rigaud et à T. Louverture : le
lecteur le remarquera, tant dans ce livre que dans celui
qui va le suivre. Comme dans ces Études de notre histoire nationale,
nous ne nous bornons pa&à relater des faits; mais que
nous citons des actes et desdocumens, que nous les examinons, que nous réfutons les auteurs quand il y a lieu ;
ainsi nous ferons de l'Histoire d'Haïti par M. Madiou :
ouvrage que nous estimons d'ailleurs par le sentiment patriotique qui l'a dicté, par son mérite, et encore pour
avoir beaucoup aidé à notre propre œuvre. Nous le ferons,
parce que cela nous paraît important dans l'intérêt delà
vérité historique, dans l'intérêt de notre pays. Il nous
semble qu'il faut appeler l'examen des esprits éclairés ,
sur les faits et les actes de nos révolutionnaires, afin de
former une opinion raisonnée, générale, qui puisse guider
la jeunesse de notre pays dans l'étude qu'elle doit faire de
son histoire.
par son mérite, et encore pour
avoir beaucoup aidé à notre propre œuvre. Nous le ferons,
parce que cela nous paraît important dans l'intérêt delà
vérité historique, dans l'intérêt de notre pays. Il nous
semble qu'il faut appeler l'examen des esprits éclairés ,
sur les faits et les actes de nos révolutionnaires, afin de
former une opinion raisonnée, générale, qui puisse guider
la jeunesse de notre pays dans l'étude qu'elle doit faire de
son histoire. M. Madiou décide à priori, pour ainsi dire, contre Rigaud dans sa querelle avec T. Louverture. Il prête à ce
dernier la louable intention, le noble projet dé l'indépendance absolue de Saint-Domingue, pour éviter la réaction qui se préparait en France contre les noirs, anciens
esclaves, et dans le but de conserver leur liberté , de
la sauve garder. Il va même jusqu'à dire que — « les
« Haïtiens doivent remercier la Providence d'avoir se- ,r>G ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. « condé les armes de Toussaint contre Rigaud, qui était
« le principal obstacle à l'indépendance de Saint-Domin-
« gue *. » Aux yeux de cet auteur, en s'opposant au général en
chef, Rigaud ne voulait donc que retenir la colonie dans
les liens de l'obéissance à la métropole, sans envisager
l'avenir de sa race. Nous l'avouons cependant, nous aussi, il y a déjà plus
de vingt ans, nous avions dit, dans un autre ouvrage où
nous parlions de la guerre civile du Sud : «L'impartiale histoire devra recueillir les faits pour
« constater si la politique de T. Louverture n'avait pas
« pénétré le machiavélisme de leurs communs ennemis,
« et s'il n'avait pas senti la nécessité de la grande et im-
« portante mesure de l'indépendance 2 » Privé alors des documens officiels que nous nous
sommes procurés depuis, nous avions fait à T. Louverture l'honneur d'avoir eu, mieux que Rigaud, des idées
plus justes sur la situation de leur pays, d'avoir mieux
compris ce que leur devoir enversla race noire prescrivait.
Mais l'étude consciencieuse que nous avons faite de leur
conduite respective, s'oppose aujourd'hui à ce que nous
maintenions à l'égard du premier, le jugement douteux
que nous portions, dans l'ignorance où nous étions de
toutes les particularités que nous avons déjà exposées et
que nous exposerons encore. Dans tous les cas, examinons la position respective de • Histoire d'Haïti, t. 1« p. 340. 2 Géographie d'Haïti, publiée en 1832, p. 18. — Dans la mission que je
remplis en Fiance en 1838, je me suis procuré beaucoup de documens à
Paris. Depuis six ans que j'y suis encore, j'en ai eu, j'en ai vu d'autres tout récemment, qui m'ont éclairé sur les faits de noire histoire nationale. [1799] CHAPITRE II. 57 ces deux rivaux, à la fin de mai, après la lettre de T. Louverture à Rigaud, et celle de ce dernier à Roume. Il est sans doute utile de remonter aux antécédens de
T. Louverture, pour bien juger des sentimens qui l'animaient en cemoment-là.Unhomme, quel qu'il soit, quelle
que soit sa position sociale, ne renonce pas" volontiers
à son passé : tout se lie dans sa vie, comme la vie d'un
peuple n'est qu'une suite des événemens qui lui ont donné
naissance.
à la fin de mai, après la lettre de T. Louverture à Rigaud, et celle de ce dernier à Roume. Il est sans doute utile de remonter aux antécédens de
T. Louverture, pour bien juger des sentimens qui l'animaient en cemoment-là.Unhomme, quel qu'il soit, quelle
que soit sa position sociale, ne renonce pas" volontiers
à son passé : tout se lie dans sa vie, comme la vie d'un
peuple n'est qu'une suite des événemens qui lui ont donné
naissance. Eh bien ! que nous offre la conduite de T. Louverture ?
En 1 791 , il était l'esclave d'un colon et le favori d'un
autre. Agissant sous l'impulsion de ce dernier et du chef
du gouvernement colonial, il organisa la révolte des noirs
du Nord pour opérer la contre-révolution à Saint-Domingue, dans l'intérêt du pouvoir royal. Toutefois, il ne prit
part à la révolte que lorsque les premiers succès des
noirs l'eurent assurée. Il y devint d'autant plus influent,
qu'il était le seul lettré parmi eux, et le seul capable de
combinaisons politiques. Il usa de son influence pour
porter les chefs principaux de cette armée à consentir à
replacer les masses sous la verge coloniale, pourvu que
l'affranchissement des supérieurs leur fût garanti; et en
cela, il suivait le plan dressé par les blancs contre-révolutionnaires. Biassou et Jean François voulaient porter le
nombre de ces affranchissemens à 300 ; il le fit réduire à
50, par un sentiment d'égoïsme et pour mieux faciliter
l'arrangement. Les colons opposés aux contre révolutionnaires s'y refusant, la révolte continua. D'accord avec le
gouvernement royal de France, l'Espagne la prit sous sa
protection, la fomenta de plus en plus, dans l'intérêt de
la contre-révolution; et T. Louverture, dont l'esprit mo58 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. nacal était en rapport avec les moyens qu'elle employait,
devint parmi les noirs son principal agent. Après une
lutte de deux années, la liberté générale des noirs fut enfin proclamée par les agens de la France républicaine, et
l'influence de T . Louverture retint ses frères dans les rangs
des ennemis de cette France libérale. Des défections, des
trahisons survinrent, et il y aida plus que personne par
les intelligences qu'il pratiqua pour en opérer de nouvelles. Il parvint ainsi à conquérir une position supérieure
dans cette armée qui combattait la République française,
pour soutenir la cause de Dieu et des Rois. Mais alors il arriva une profonde mésintelligence entre
lui et ses rivaux, à propos de leurs grades, de leurs commandemens, et surtout de la question du rétablissement
d'une partie des noirs révoltés sous le joug de leurs maîtres ; il la jugea prématurée, et ce dissentiment entre eux
fît menacer son existence personnelle, sa vie. Il saisit ce
moment pour passer au service de la France ; et en y passant, il immola de nombreuses victimes parmi ses adversaires. La politique de Laveaux, qui accrut ses forces par
lui, exalta son mérite ; lincapacité et la perfidie de ce gouverneur, ses préventions contre les anciens libres, en firent bientôt son principal appui contre eux. T. Louverture exploita avec adresse cette situation ; il profita de
la faute commise par Yillatte et devint le lieutenant au
gouvernement de la colonie. Une nouvelle autorité y
arriva; il la cajola et se fit l'instrument de ses passions,
des vues perfides du gouvernement français réactionnaire.
par
lui, exalta son mérite ; lincapacité et la perfidie de ce gouverneur, ses préventions contre les anciens libres, en firent bientôt son principal appui contre eux. T. Louverture exploita avec adresse cette situation ; il profita de
la faute commise par Yillatte et devint le lieutenant au
gouvernement de la colonie. Une nouvelle autorité y
arriva; il la cajola et se fit l'instrument de ses passions,
des vues perfides du gouvernement français réactionnaire. Enfin, après avoir adroitement éloigné Laveaux de la
colonie, il fut promu au rang de général en chef de l'armée. Il s'était distingué dans la guerre contre les Anglais, [1799J CHAPITRE II. 59 et il fît servir son ascendant pour chasser Sonthonax,
l'auteur de son élévation. Hédouville vint remplacer ce
dernier ; et à cause des faveurs que T. Louverture accordait aux émigrés, contrairement aux lois de la France, à
cause surtout de celles qu'il paraissait vouloir accorder
aux Anglais, à l'aide de ces émigrés, la mésintelligence
éclata entre l'agent et lui. Hédouville fut chassé "à son tour;
mais , en partant, il autorisa Rigaud à la désobéissance
envers le général en chef auquel, jusque-là, il était soumis.
Roume remplaça Hédouville, continua la politique du gouvernement français et s'entendit avec T. Louverture pour
arriver à ses fins. Ce dernier qui avait méprisé l'autorité
de la métropole par des attentats contre ses agens, se vit
approuvé cependant par cette autorité elle-même ; et au
moment où il recevait cette approbation, il était en conférences secrètes avec les agens des États-Unis et de la
Grande-Bretagne. Quelles étaient ses arrière-pensées, quel était le but
qu'il voulait atteindre par une telle conduite qui souleva
la fermentation dans tous les esprits les plus éclairés, au
dire d'un témoin contemporain, sinon oculaire? Là est toute la question pour juger sainement, impartialement, entre T. Louverture et Rigaud. Et encore, s'il s'était borné à ces actes, puisqu'il semblait agir de concert avec Roume, agent delà France, on
pourrait dire qu'il prenait des résolutions dans la plénitude
de son pouvoir, et qu'il n'était soumis à aucun autre contrôle dans la colonie. Mais, oubliant en ce moment tout
respect pour Rigaud, son camarade d'armes, son frère, son
aîné dans la cause de la liberté, il saisit cette occasion de
ses arrangemens secrets, pour lui adresser directement
une lettre offensante, pleine d'injures grossières, dignes GO ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. seulement de l'orgueil qui les avait dictées, dans le but
évident de provoquer son adversaire, par son honneur
blessé et connaissant sa fierté, non-seulement à la résistance, mais à la guerre immédiate. Il ne se borna pas à
cela : il fit publier cette lettre et la répandit à profusion,
pour mieux porter le défi à Rigaud. Il fît encore plus : se
préparant à la guerre , qu'alors il désirait sans doute, pour
trouver l'occasion de s'abreuver de sang humain, pour
opérer regorgement d'une foule d'individus, il ordonna
de nouvelles rigueurs contre quelques-uns et la concentration de ses troupes au Port-au-Prince, pour marcher
contre le Sud.
cela : il fit publier cette lettre et la répandit à profusion,
pour mieux porter le défi à Rigaud. Il fît encore plus : se
préparant à la guerre , qu'alors il désirait sans doute, pour
trouver l'occasion de s'abreuver de sang humain, pour
opérer regorgement d'une foule d'individus, il ordonna
de nouvelles rigueurs contre quelques-uns et la concentration de ses troupes au Port-au-Prince, pour marcher
contre le Sud. Dans ce but criminel, T. Louverture n'était-il pas alors
l'agent passionné, aveugle, de la faction coloniale qui avait
toujours rêvé à une telle complication entre les hommes
de la race noire ; qui, à Paris, suivant le témoignage même
de Roume, avait encore médité son plan de destruction
des anciens libres d'abord, pour arriver ensuite aux nouveaux libres ? Ne secondait-il pas les affreux desseins des
émigrés qui vinrent s'unir aux Anglais pour rétablir l'esclavage des noirs ? Il a prétendu, dans sa correspondance avec Laveaux
et Hédouville, dans son rapport justificatif adressé au Directoire exécutif, après le départ de ce dernier agent,
qu'il était trop clairvoyant pour être soupçonné de se laisser influencer par qui que ce soit. S'il n'était pas réellement sous l'influence pernicieuse des colons et des émigrés,
il n'en a été donc que plus coupable de servir leur cause,
en provoquant la guerre civile: il en doit être responsable;
il doit du moins avoir sa part de responsabilité avec le
Directoire exécutif qui désirait cette guerre, et la postérité ne peut que le blâmer. [1799] CHAPITRE lï. Gl A l'égard de Rigaud , dans notre 5e livre nous avons
parlé de sesanlécédens, jusqu'au moment où les injustices
de l'agence de 1796 le contraignirent à garder le pouvoir
dans le Sud : nous n'y revenons pas. Mais nous l'avons vu
ensuite, prendre l'initiative de démarches fraternelles auprès de T. Louverture, pour l'éclairer, appeler son attention sur les suites que pouvait avoir à Saint-Domingue,
l'astucieux machiavélisme de Sonthonax. Dans le but d'éviter la guerre civile entre les deux classes colorées, il a
continué cette correspondance, il a obéi à son émule devenu général en chef de l'armée, malgré le mécontentement qu'il pouvait éprouver de ce fait ; il s'est entendu
avec lui après le départ de Sonthonax, pour agir de concert contre l'ennemi étranger. Hédouville succède à Sonthonax, et Rigaud continue d'obéir aux ordres de T. Louverture : nous l'avons prouvé par des actes irréfutables. Rigaud se transporte au Port-au-Prince auprès de son
chef; ils vont ensemble au Cap. Peu de jours après l'arrivée d 'Hédouville, Rigaud avait été élu député au corps
législatif, et vraisemblablement il s'était fait élire pour
trouver une occasion de sortir honorablement de la colonie. Sachant les injustes préventions nourries contre lui
par le Directoire exécutif, il sollicite de son agent sa démission du commandement du Sud pour aller remplir son
mandat de député ; mais Hédouville la lui refuse ; il le
comble d'égards et le renvoie à son poste. T. Louverture
en conçoit une puérile jalousie ; cependant ils retournent
ensemble du Cap ; Rigaud agit sous ses ordres dans l'évacuation de Jérémie par les Anglais.
Sachant les injustes préventions nourries contre lui
par le Directoire exécutif, il sollicite de son agent sa démission du commandement du Sud pour aller remplir son
mandat de député ; mais Hédouville la lui refuse ; il le
comble d'égards et le renvoie à son poste. T. Louverture
en conçoit une puérile jalousie ; cependant ils retournent
ensemble du Cap ; Rigaud agit sous ses ordres dans l'évacuation de Jérémie par les Anglais. Attaché, dévoué à la France, comme l'étaient alors tous
les hommes éclairés de sa classe, jaunes et noirs, qui n'attribuaient qu'à ses agens les mauvaises mesures prises G2 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. dans la colonie, qui voyaient dans la métropole[une puissance qui avait proclamé les grands principes de liberté
et d'égalité en faveur de tous les hommes, Rigaud avait
dû, comme eux, faire une grande différence entre Hédouville et Sonthonax. L'ambition effrénée du général en chef
lui suggère une opposition sourde à cet agent ; elle éclate
bientôt par un mouvement insurrectionnel qui contraint
l'agent à fuir ; et, en partant, il donne à Rigaud un commandement indépendant de son chef, parce qu il dénonce
ce dernier comme coupable de connivences avec les ennemis de la métropole : ces connivences étaient visibles à
tous les yeux. Si la mésintelligence d'Hédouville avec T. Louverture
n'avait pas eu pour cause visible, la protection que ce dernier accordait aux émigrés contrairement aux lois de la
France, et ses relations avec les Anglais, Rigaud, à nos
yeux, eût été coupable de s'autoriser de la lettre de cet
agent pour prétendre au commandement de tout le département du Sud. Mais la conduite de T. Louverture n'était
nullement rassurante pour la liberté générale, quoiqu'il
eût constamment ce mot à la bouche pour commettre ses
attentats contre l'autorité de la métropole ; elle ne l'était
pas davantage pour les anciens libres. Rigaud devait donc
s'en défier, attendre ou de Roume , nouvel agent, ou du
Directoire exécutif lui-même, une décision à cet égard. Cependant, Rigaud continue de correspondre avec le
général en chef, malgré ses accusations à propos des noirs
envers lesquels il suppose le général du Sud animé de mauvais sentimens. Cette correspondance n'est pas exempte
d'aigreurs , il est vrai ; mais Rigaud ne veut pas briser
avec lui. Roume arrive enfin au Port-au-Prince ; il les appelle en conférences et se montre d'accord avec T. Lou- [1799] CHAPITRE II. G5 verture. Celui-ci prouve des intentions hostiles contre Rigaud, en portant l'agent à exiger qu'il livre à Laplume les
communes du Grand-Goave, du Petit-Goave et de Miragoane. Rigaud s'aperçoit où tend la décision de l'agent qui
accède aux désirs de son adversaire : il sollicite alors sa
démission, il en fait trois fois la demande pour aller remplir son mandat de député en France. Ce motif honorable
lui restait encore, comme au temps d'Hédouville. En se
retirant de Saint-Domingue , il eût laissé T. Louverture
entièrement maître de ses actions. Mais Roume refuse obstinément ; il représente l'autorité du gouvernement à
laquelle chacun doit obéissance.
de l'agent qui
accède aux désirs de son adversaire : il sollicite alors sa
démission, il en fait trois fois la demande pour aller remplir son mandat de député en France. Ce motif honorable
lui restait encore, comme au temps d'Hédouville. En se
retirant de Saint-Domingue , il eût laissé T. Louverture
entièrement maître de ses actions. Mais Roume refuse obstinément ; il représente l'autorité du gouvernement à
laquelle chacun doit obéissance. Rigaud pouvait-il, en sa qualité de militaire, prendre
lui-même sa démission malgré l'agent, et abandonner son
poste ? La hiérarchie a des règles inflexibles, surtout dans
l'ordre militaire. Roume l'invite à une conférence particulière avec lui, et l'on voit sortir de cette conférence une
nouvelle décision, un arrêté de l'agent qui l'autorise, nonseulement à garder sous ses ordres la commune de Miragoane, mais tout le reste du département du Sud. S'il
restreint les limites du territoire soumis à Rigaud , il ne
lui conserve pas moins un grand commandement dans lequel il lui donne la surveillance de tous les fonctionnaires
publics, la direction de toutes les affaires : il maintient
ainsi pour lui la même autorité qu'il y exerçait depuis Polvérel, la même autorité qu'il avait reçue d'Hédouville. ïï
continue de correspondre avec lui. Roume est l'agent du
Directoire exécutif : ce qu'il fait, semble donc à Rigaud
émaner de ce gouvernement dont il a les instructions, et
Rigaud a remis à Laplume le Grand-Goave et le PetitGoave ; il a montré de la condescendance, de la modération. 04 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Mais, sur ces entrefaites, des lettres du gouvernement
parviennent à T . Louverture ; elles approuvent sa conduite
à l'égard d'Hédou ville. Qu'elles aient été le résultat de son
impuissance ou de son machiavélisme, elles existent néanmoins. Roume n'a pu ignorer ces lettres : ni lui ni le général en chef n'en donnent connaissance à Rigaud, pour
le sommer â l'obéissance absolue aux ordres de ce dernier,
ni aux autres généraux et fonctionnaires publics. On l'endort ainsi dans une fausse sécurité, pendant que l'agent
souscrit à un arrangement commercial avec les États-Unis.
Cet arrangement n'a qu'un motif d'utilité publique pour
toute la colonie, et l'on voit Rigaud, confiant, s'abandonnant à l'espérance , transmettre à Roume son hommage
aux vertus et à la prévoyance du général en chef. Cependant, cet arrangement commercial est suivi d'un
autre, tenu secret, auquel l'agent ne prend aucune part
apparente, entre T. Louverture etMaitland, général anglais. Personne ne connaît le but de ces conférences secrètes, et l'agent delà France ne s'y oppose pas, ne donne
aucun avertissement aux citoyens à ce sujet. Et c'est immédiatement après ce nouvel arrangement, que Rigaud
reçoit du général en chef sa lettre insultante, qui le menace
de toute sa colère , qui le blesse cruellement dans son
honneur ! Rigaud écrit à Roume, le 51 mai, pour se plaindre de ces
injures imméritées. Eh bien ! ce même jour, Roume fait
publier ', parla voie de l'impression, la lettre du 27 avril
qu'il lui avait adressée, — dans le but de prouver sa
propre modération et les prétendus torts de Rigaud envers le général en chef, après avoir donné ses ordres à ce 1 Histoire d'Haïti par M. Madiou, t. 1er, p, 33K
Roume, le 51 mai, pour se plaindre de ces
injures imméritées. Eh bien ! ce même jour, Roume fait
publier ', parla voie de l'impression, la lettre du 27 avril
qu'il lui avait adressée, — dans le but de prouver sa
propre modération et les prétendus torts de Rigaud envers le général en chef, après avoir donné ses ordres à ce 1 Histoire d'Haïti par M. Madiou, t. 1er, p, 33K [1799] CHAPITRE II. 65 dernier pour commencer la guerre. Tandis que Rigaud
croyait s'adresser à un esprit conciliateur, à une autorité
qui devait modérer la fureur de son antagoniste, Roume
le dénonçait à toute la colonie et à la France elle-même,
comme un ambitieux qui ne voulait reconnaître aucune
supériorité hiérarchique ! De tels procédés , pratiqués par l'agent du Directoire
exécutif, sont-ils d'un homme de bien soumis à ses instructions, ou sont-ils d'un fourbe aussi hypocrite que T.
Louverture, et ravi de voir arriver à point le succès de
ses instructions? Lecteurs, c'est à vous de prononcer ! Quant à Rigaud, pouvait-il, dans de telles circonstances,
refuser le combat auquel on le provoquait avec tant de
perfidie ? Non ! mille fois non ! Lorsqu'un militaire, un général, se trouve placé comme
était Rigaud en mai 1 799, il n'a plus qu'à faire appel à son
courage, à mettre l'épée à la main, et à laisser le Destin
accomplir son œuvre. Nous venons de reconnaître que Rigaud ne pouvait
légalement, abandonner son poste, comme militaire. Son
devoir l'obligeait à y rester, puisqu'on n'avait pas voulu
accepter sa démission ; son honneur blessé le contraignait
à accepter la guerre. Mais, comme personnage politique, représentant une
classe d'hommes, n'avait-il pas aussi un devoir à remplir,
qui devait encore le porter à accepter la guerre ? Reportons-nous, par la pensée, à cette époque douloureuse pour les fils régénérés de l'Afrique. Après avoir vaillamment combattu les Anglais sur tous
les points du territoire de Saint-Domingue, et obtenu d'eux
l'abandon des villes qu'ils occupaient, que voyaient les
, comme personnage politique, représentant une
classe d'hommes, n'avait-il pas aussi un devoir à remplir,
qui devait encore le porter à accepter la guerre ? Reportons-nous, par la pensée, à cette époque douloureuse pour les fils régénérés de l'Afrique. Après avoir vaillamment combattu les Anglais sur tous
les points du territoire de Saint-Domingue, et obtenu d'eux
l'abandon des villes qu'ils occupaient, que voyaient les T. IV. 5 C6 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. noirs et les mulâtres, toujours si exécrés des colons qui
avaient appelé ces étrangers ? N'étaient-ce pas ces mêmes colons et les émigrés, leurs adhérens, qui dominaient dans le conseil de T. Louverture? Leur plan dénoncé à la colonie par Roume, à son arrivée en 1796; la
réaction à laquelle ils poussaient le gouvernement français contre la liberté générale, donnaient-ils des garanties aux anciens ni aux nouveaux libres ? N'était-il pas à
craindre, après tout, que dans un avenir plus ou moins
éloigné, le gouvernement de la métropole ne cédât aux
perfides suggestions de la faction coloniale ? Quand il réagissait déjà contre les anciens libres, pour leur enlever la
position qu'ils avaient conquise dans la guerre contre les
Anglais, pouvait-on espérer qu'il eût été toujours plus favorable aux noirs, émancipés dans des circonstances impérieuses? Dans son rapport de 1 797, Marec n'avait-il pas
dit que — « les commissaires civils avaient promis aux
« noirs la liberté , avaient osé leur en promettre et
« même leur en procurer la jouissance provisoire, dont
« la convention nationale avait ratifié le moyen dans un
« moment d'enthousiasme ? » Que signifiaient de telles
paroles prononcées à la tribune du corps législatif, sinon
le regret de cette subite émancipation, une arrière-pensée
à l'égard des noirs ? Or, la classe des anciens libres qui, en majorité, avait
accepté franchement la liberté générale, qui formait la
portion éclairée de la race noire, devenait nécessairement
le principal appui des masses, jadis esclaves, contre la
réaction projetée. Elle le devenait avec d'autant plus de
raison, que si cette réaction s'opérait, elle en subirait ellemême les conséquences. Son intérêt politique était donc
identique à celui des masses, indépendamment de ses affec- ["1799] CHAPITRE II. G7 tions. de famille, des liens du sang qui l'unissaient à leur
sort. L'abbé Maury avait prévu ce résultat, quand il conseillait àl'assemblée constituante de conserver les prérogatives
de la puissance politique du côté des blancs, quand il disait
que les hommes de couleur, noirs et jaunes anciens libres,
deviendraient les maîtres, les rois des colonies. On réagissait contre eux par ces considérations. En 1799, Rigaud était visiblement le chef de ce parti politique; et à
l'égard des nouveaux émancipés, il n'était pas moins un
patron recommandable, par l'influence qu'il avait exercée
sur leur liberté ; car il avait été le premier à en affranchir
plusieurs centaines dans le Sud. Sous ce rapport, il avait
donc un devoir tout politique, tout moral, à remplir envers tous les hommes de la race noire.
colonies. On réagissait contre eux par ces considérations. En 1799, Rigaud était visiblement le chef de ce parti politique; et à
l'égard des nouveaux émancipés, il n'était pas moins un
patron recommandable, par l'influence qu'il avait exercée
sur leur liberté ; car il avait été le premier à en affranchir
plusieurs centaines dans le Sud. Sous ce rapport, il avait
donc un devoir tout politique, tout moral, à remplir envers tous les hommes de la race noire. Qu'on ne vienne pas nous dire que T. Louverture, jadis
esclave, était bien mieux placé que Rigaud, à défendre ses
frères qui avaient été dans la même condition que lui,
qu'il avait naturellement plus d'affection pour eux que
Rigaud lui-même. Oui, il semble que cela aurait dû être
ainsi; mais les faits imputables à T. Louverture prouvaient
le contraire : car, tandis que Rigaud combattait pour la
liberté générale, son adversaire agissait pour le rétablissement de l'esclavage. Tout récemment encore, en 1798,
avant et après le règlement de culture d'Hédou ville, il
avait émis deux autres règlemens qui ordonnaient des
contraintes contre les anciens esclaves. Mais les faits qui
ont suivi ses succès dans la guerre civile, le régime qu'il
a établi à leur égard, ont prouvé que ses sentimens pour
eux n'étaient pas ceux d'un protecteur bienveillant. Que
le lecteur veuille bien attendre cette époque pour se
convaincre de nos assertions, par les actes que nous produirons. 08 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iïAÏTÏ. A un autre point de vue, Rigaud remplissait encore un
devoir politique. Il est certain qu'il était, comme tous les hommes de sa
classe, sincèrement attaché à la France, par cela que la
métropole s'était montrée libérale, juste, envers tous les
hommes de la race noire. Ce sentiment de dévouement raisonné, pour ainsi dire, s'opposait alors à ce qu'aucun d'eux
ne conçût l'idée de l'indépendance de Saint-Domingue. Ils
voyaient bien les tendances du Directoire exécutif; mais
ils pouvaient faire une différence entre ce gouvernement
corrompu, et cette France dont la gloire était alors portée
si haut par ses victoires : le bruit de ces victoires prodigieuses retentissait au cœur de ces hommes éclairés,
presque tous militaires. Durant cinq années de lutte,
toute la population noire avait également prouvé son attachement à la France, en combattant les Anglais. Eh bien ! c'était après leur victoire, obtenue au prix de
leur sang et de mille privations, qu'on voyait T. Louverture s'allier aux colons et aux émigrés qui avaient été dans
les rangs ennemis, paraissant encore s'allier à ces ennemis qu'on venait de vaincre, traiter en secret avec le
général Maitland, avec les États-Unis. N'y avait-il pas
réellement à craindre, que le but de ces négociations secrètes était de proclamer l'indépendance de la colonie,
sous le protectorat de la Grande-Bretagne et des ÉtatsUnis ? Sous un tel régime, y aurait-il eu garantie ni pour
les anciens libres ni pour les nouveaux, alors^que l'influence des colons et des émigrés était déjà puissante ? Ces
deux États ne maintenaient-ils pas l'esclavage, l'un dans
ses colonies, l'autre sur son territoire ? QuehVconfiance
pouvait inspirer T. Louverture qui avait été lié aux colons, aux émigrés, aux Espagnols, pour rétablir l'escla-
is ? Sous un tel régime, y aurait-il eu garantie ni pour
les anciens libres ni pour les nouveaux, alors^que l'influence des colons et des émigrés était déjà puissante ? Ces
deux États ne maintenaient-ils pas l'esclavage, l'un dans
ses colonies, l'autre sur son territoire ? QuehVconfiance
pouvait inspirer T. Louverture qui avait été lié aux colons, aux émigrés, aux Espagnols, pour rétablir l'escla- [1799] CHAPITRE II. 69 vage ? N'était-ce pas une opinion généralement admise,
alors, que Maitland lui avait proposé de se faire Roi de
Saint-Domingue, en déclarant son indépendance de la
métropole * ? L'homme qui s'affublait , chez les Espagnols, de cordons et de croix de la noblesse, ne légitimaitil pas ces soupçons ? Rigaud et tous les anciens libres pouvaient donc redouter les manœuvres du général eu chef de l'armée. S'opposer à ses vues était donc un devoir. T. Louverture, Roume, le Directoire exécutif, les colons, les émigrés, voulaient que le sang fût versé. Il le fut
abondamment ! Quel fut, en définitive, le résultat de cette guerre fratricide, de cette immolation d'hommes dans les combats,
et de l'assassinat de tant d'innocens froidement égorgés ? « La guerre civile allumée par Maitland dans la colo-
« nie, et qu'il regardait sans doute comme le chef-d'œuvre
« de sa politique, fut, par le redoublement de haine qu'elle
« excita contre sa nation, un obstacle invincible à la réus-
« site de ses projets %~. » Non, ce ne fut pas là le résultat de cette guerre. Non,
ce ne fut pas Maitland qui l'alluma. Si l'on dut le soupçonner alors d'y être entré pour quelque chose, on put
se convaincre ensuite que T. Louverture n'était convenu
avec lui que de l'admission des bâtimens anglais sous pavillon espagnol ou américain. • L'affirmation de Pamphile de Lacroix à cet égard prouve qu'on avait raison de le croire. Etablir une royauté dans la colonie, alors, c'eût été rétablir
l'esclavage. Et de quelle liberté ont joui les citoyens du Nord, sous le règne
Jiflreux de H. Christophe?
2 Rapport de Kerverseau. 70 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Mais, T. Louverture, égaré, passionné, voulant satisfaire son excessif orgueil, son ambition démesurée, pour
dominer seul à Saint-Domingue, se jeta en aveugle dans
cette cruelle lutte , en assouvissant ses vengeances. Vainqueur de Rigaud , enivré des louanges et des flatteries
des colons et des émigrés, il ne mit plus de borne à son
régime despotique qui lui désaffectionna les populations
asservies par la terreur. La France, connaissant cet état de
choses , effectuant alors son système de réaction, projeté
depuis longtemps contre la liberté de la race noire tout
entière, tenta le rétablissement de l'ancien régime dans la
colonie. T. Louverture alla finir de tristes jours dans un
cachot, par la plus insigne perfidie, par la plus horrible
ingratitude envers lui. La France vit naître alors une haine
implacable contre elle; et l'un deslieutenans de T. Louverture, uni de cœur avec l'un de ceux de Rigaud, proclama
l'indépendance absolue de la colonie, en proscrivant de
son]sol tous les hommes de la race blanche.
l'ancien régime dans la
colonie. T. Louverture alla finir de tristes jours dans un
cachot, par la plus insigne perfidie, par la plus horrible
ingratitude envers lui. La France vit naître alors une haine
implacable contre elle; et l'un deslieutenans de T. Louverture, uni de cœur avec l'un de ceux de Rigaud, proclama
l'indépendance absolue de la colonie, en proscrivant de
son]sol tous les hommes de la race blanche. Voilà quel fut le résultat final de la guerre civile du Sud ! Convaincu de son devoir comme homme politique ,
blessé dans son honneur comme militaire, Rigaud ne put
donc qu'accepter la guerre. Cela ne détruit pas les assertions que nous avons posées
dans notre introduction, sur les causes préexistantes de
divisions intestines entre les provinces de Saint-Domingue , qui prédisposaient les populations à une guerre
civile. ïl est clair que depuis le gouvernement de Laveaux, les
anciens libres du Sud surtout avaient à se plaindre du mal
qui leur venait du Nord ; que depuis l'agence présidée par
Sonthonax, toute la population du Sud souffrit des injus- [1799] CHAPITRE II. 71 tices de l'autorité placée dans le Nord. En 1799, c'était
encore du Nord que venaient les provocations à la guerre;
c'était un agent de la métropole, placé \h, qui l'ordonnait,
c'était un homme du Nord qui, se targuant de son autorité
de général en chef, voulait réduire le Sud à merci. Nous avons assigné aussi, comme une des causes de
cette guerre, l'influence des principes politiques qui dirigeaient Rigaud et T. Louverture. N'est-il pas visible que
Rigaud voulait soutenir les principes réptihlicains, démocratiques, renfermés dans les mots de liberté et d'égalité,
et en assurer la jouissance aux masses comme à la portion éclairée de la race noire qu'il représentait plus particulièrement ? N'est-il pas également évident que T. Louverture, tout en s'étayant des mêmes mots de liberté et
d'égalité, voulait la prédominance des principes aristocratiques, en assurant aux colons et aux émigrés une
grande part d'influence dans les affaires du pays ? Les
émigrés et beaucoup de colons n'étaient-ils pas des nobles
de l'ancien régime ? Le régime établi par le général en
chef, devenu gouverneur général , était-il autre chose
qu'une aristocratie au profit des grands propriétaires du
sol dont il avait restauré tous les privilèges, et des chefs
militaires dont l'autorité sur les masses était d'un absolutisme révoltant ? Il nous sera facile de le démontrer dans
notre 5e livre.
affaires du pays ? Les
émigrés et beaucoup de colons n'étaient-ils pas des nobles
de l'ancien régime ? Le régime établi par le général en
chef, devenu gouverneur général , était-il autre chose
qu'une aristocratie au profit des grands propriétaires du
sol dont il avait restauré tous les privilèges, et des chefs
militaires dont l'autorité sur les masses était d'un absolutisme révoltant ? Il nous sera facile de le démontrer dans
notre 5e livre. Sous ce rapport, l'un et l'autre adversaire suivaient l'impulsion de leur éducation, des idées traditionnelles de leur
lieu natal. Donc, toutes ces causes réunies prouvent, selon nous,
que la guerre civile du Sud ne fut pas une guerre de
caste, de couleur : elle fut une guerre de principes. Il
s'agissait de savoir laquelle l'emporterait , ou la démo72 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. cratie dans l'intérêt de tous, ou Y aristocratie dans l'intérêt d'un petit nombre de privilégiés. Le Directoire exécutif, par ses agens, favorisa, excita cette guerre dans
l'intérêt de la race blanche, privilégiée exclusivement dans
l'ancien régime, selon les vues constantes de la faction
coloniale. En abattant, en détruisant l'influence des anciens libres, en les faisant désigner aux poignards dès
1796, c'était pour se ménagerie moyen de réagir contre
les noirs nouveaux libres, devenus les instrumens de cette
perverse politique. 1802 a bien prouvé ce plan longuement médité ! Cette guerre fratricide ne fut le résultat d'aucune
antipathie entre le noir et le mulâtre; car , bien que T.
Louverture ait fait à Rigaud, le reproche de ne pas vouloir lui obéir parce qu'il était noir, il savait le contraire,
puisque Rigaud lui avait déjà obéi : adroit, habile hypocrite, il n'employa cette formule que pour passionner les
masses en sa faveur, que comme moyen politique. Et la
preuve, c'est que bientôt nous prouverons qu'il sévit avec
autant de rigueur, autant d'atrocité, contre des noirs ancienslibres, même contre des noirs nouveaux libres, que
contre des mulâtres; c'est que dans les rangs des deux armées figuraient noirs et mulâtres combattant les uns
contre les autres, et jouissant respectivement de la confiance des deux chefs. Même dans ce système de reproche fait à Rigaud par
T . Louverture, on peut considérer cette guerre comme
occasionnée par des principes; car le général en chef
prétendait soutenir ceux de la subordination militaire
contre Rigaud, qu'il accusait de les violer. Vainement nous objectera-t-on qu'il y eut plus de mulâtres sacrifiés par ordre de T. Louverture, qu'il suffisait [1799] CHAPITRE il. 73 de leur couleur pour qu'ils fussent immolés * . Qu'on nous
prouve alors que des noirs ne sont pas tombés également
victimes de leurs lumières et de leurs sentimens de sympathie en faveur de la cause que soutenait Rigaud.
Qu'on nous prouve encore que T. Louverture n'avait aucune confiance dans les mulâtres qui servaient dans son
armée2.
mulâtres sacrifiés par ordre de T. Louverture, qu'il suffisait [1799] CHAPITRE il. 73 de leur couleur pour qu'ils fussent immolés * . Qu'on nous
prouve alors que des noirs ne sont pas tombés également
victimes de leurs lumières et de leurs sentimens de sympathie en faveur de la cause que soutenait Rigaud.
Qu'on nous prouve encore que T. Louverture n'avait aucune confiance dans les mulâtres qui servaient dans son
armée2. Nous aurions lieu de nous étonner que deux de nos devanciers, MM. Madiou et Saint-Rémy, aient considéré la
guerre civile du Sud comme guerre de caste, de couleur s , s'il n'était pas du partage des hommes de différer
souvent d'opinion, sur bien des questions. Si, dans l'ancien régime, les mulâtres et nègres libres
formaient une classe intermédiaire , une caste , si l'on
veut, entre les blancs privilégiés et les esclaves de toutes
couleurs, ayant par conséquent un intérêt politique diffèrent de celui des esclaves; depuis le 29 août 1793, en ■ Cela prouve seulement qu'il y avait parmi eux plus d'hommes éclairés,
que T. Louverture crut devoir sacrifier, pour pouvoir établir son régime de
1800 et 1801 : régime entièrement favorable aux colons, ses amis en 1799 —
ses ennemis en 1802. 2 Le 2 août 1799, Roume lui avait écrit une lettre où il lui disait que
c'était sans doute son discours prononcé à l'église du Port-au-Prince, qui faisait dire à Rigaud qu'il voulait l'eitermination de toute la classe des mulâtres.
Mais, trois jours après, T. Louverture lui répondit que c'était à tort que
Rigaud portait une telle accusation contre lui; qu'il n'en voulait pas à toute
cette classe ; qu'il ne faisait pas une guerre de couleur-, et il cita en preuve, nonseulement Glervaux et les autres hommes de couleur employés dans son armée
active, mais encore Vernet, Laraque, Desruisseaux, Rouanez, etc., tous commandans de communes en qui il avait la plus grande confiance. Si ces explications appuient nos propres opinions sur les causes diverses
de cette guerre déplorable, elles prouvent aussi qu'en homme éclairé, T. Louverture sentait le besoin de se justifier d'une accusation qui aurait pu peser
sur sa mémoire; et nous aimons à citer ici sa propre lettre à ce sujet ; car, si
nous l'accusons d'excès indignes de ses lumières, nous nous devons à nousmème de présenter ses propres excuses. 3 Histoire d'Haïti, t. 1« p. 335. Vie de T. Louverture, p. 23L 74 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. était-il encore de même ? A partir de ce jour, tous les
hommes de la race noire n'étaient-ils pas libres et
égaux en tous les droits que comporte l'ordre social?
C'est à l'arrivée de l'agence, en 1796, qu'on vit reproduire les anciennes distinctions de castes, par Sonthonax
même qui les avait détruites par la liberté générale ; et
l'on a pu voir dans le 3e livre à quel but, à quel dessein.
Mais ces distinctions n'existaient plus, ni dans la constitution française, ni dans les lois.
de la race noire n'étaient-ils pas libres et
égaux en tous les droits que comporte l'ordre social?
C'est à l'arrivée de l'agence, en 1796, qu'on vit reproduire les anciennes distinctions de castes, par Sonthonax
même qui les avait détruites par la liberté générale ; et
l'on a pu voir dans le 3e livre à quel but, à quel dessein.
Mais ces distinctions n'existaient plus, ni dans la constitution française, ni dans les lois. Si nous recourons aux dictionnaires pour avoir la définition du mot caste, que lisons -nous ? « Caste. Nom donné aux diverses tribus ou familles
« formant une nation et distinctes les unes des autres par
«. les mœurs , le sang et la différence des races. Dans
« l'Inde , il existe des castes : l'Egypte ancienne avait
« aussi ses castes. Dans un sens moins restreint, caste
(( s'entend des différens ordres dans lesquels est divisée
« une nation : la caste des nobles, la caste des prêtres , la
« caste du peuple, etc. » En 1799, en était-il de même à Saint-Domingue? Les
noirs, et les mulâtres leurs enfans , différaient-ils alors,
non plus qu'aujourd'hui, par leurs mœurs, leur sang,
leur race? Si Rigaud et beaucoup de ses frères avaient une
couleur différente de celle de T. Louverture, Rigaud n'était-il pas le fils d'une femme noire africaine ? Christophe
Mornet, Pierre Michel, Barthélémy, Noël Lé veillé, etc.,
qui périrent pour avoir manifesté des sympathies pour la
cause soutenue par Rigaud, étaient-ils d'une couleur différente de celle de T. Louverture, qui ordonna leur assassinat ? Clervaux et d'autres mulâtres qui soutinrent la
cause du général en chef, étaient-ils d'une couleur différente de celle de Rigaud ? [1799] CHAPITRE II. 75 Reconnaissons dans cette funeste et cruelle guerre
du Sud, ses véritables causes ; et n'allons pas y chercher
autre chose, copier bénévolement les écrits des étrangers,
particulièrement des écrivains français, qui, abusés par
les termes et les distinctions établies par le système colonial, ont attribué cette querelle à une haine instinctive
entre le noir et le mulâtre. Nous leur faisons l'honneur de
croire qu'ils ont été égarés ; mais, si cette interprétation
erronée de nos discordes passées pouvait tendre à occasionner encore des querelles parmi nous, ce doit être pour
nous un motif de plus de la repousser. De telles discordes
se sont vues et se voient encore en Europe parmi les blancs;
il en est de même en Afrique parmi les noirs : il n'est donc
pas étonnant qu'il y en ait eu entre les noirs et les mulâtres
àSaint-Domingue,;ear tous les hommes se ressemblent par
leurs passions. Nous arriverons un jour à la guerre civile entre Henri
Christophe et Pétion, où de semblables faits se sont reproduits en Haïti ; nous prouverons encore que cette querelle ne fut pas suscitée par la différence des couleurs,
des castes. Ecoutez cependant les écrits des étrangers,
ignorant ses véritables causes ; ils vous disent que ce fut
encore une guerre de couleur, de caste. Mais quand Christophe proposait à Pétion et Geffrard d'abattre Dessalines,
y avait-il de sa part une idée de couleur ni de caste? Il voulait seulement succéder au pouvoir autocratique de l'Empereur ; et de ce que Pétion était un mulâtre et qu'il devint le Fondateur de la République d'Haïti, on ne verrait
dans sa résolution qu'une idée de couleur, de caste, contre
Dessalines ! Nous ne pouvons admettre de tels raisonnemens, fondés uniquement sur la couleur des hommes,
acteurs des événemens à relater.
avait-il de sa part une idée de couleur ni de caste? Il voulait seulement succéder au pouvoir autocratique de l'Empereur ; et de ce que Pétion était un mulâtre et qu'il devint le Fondateur de la République d'Haïti, on ne verrait
dans sa résolution qu'une idée de couleur, de caste, contre
Dessalines ! Nous ne pouvons admettre de tels raisonnemens, fondés uniquement sur la couleur des hommes,
acteurs des événemens à relater. 76 études sur l'histoire d'haïti. Les vraies causes de la querelle entre T.Louverture et
Rigaud étant ainsi trouvées, Rigaud pouvait-il, devait-il
imiter son adversaire, en faisant un appel aux passions
pour l'envenimer ? Non ; car sa position était toute défensive : il acceptait la guerre, mais il ne l'avait pas désirée.
Il publia des écrits, beaucoup trop, pour se justifier des
mauvais sentimens qu'on lui prêtait. Afin de se défendre de l'accusation d'ambition portée
contre lui par Roume et T. Louverture, il émit une proclamation, le lia juin, adressée aux citoyens du Sud: il
leur rappela la modération qu'il avait montrée et le désir
qu'il avait eu de maintenir la paix publique, en faisant
évacuer par ses troupes le Grand-Goave et le Petit-Goave.
Il publia en même temps la lettre qu'il avait reçue d'Hédouville, et l'autorisation que Roume lui avait donnée par
son arrêté du 21 pluviôse. Mais, obligé de se défendre, il
fît avancer ses troupes. Il se déclara investi de tous les
pouvoirs dans le Sud. C'était une nécessité de sa position. Il était alors à Miragoane, d'où il ne tarda pas à partir
avec l'adjudant-général Toureaux, pour Aquin, afin de
faire avancer des munitions de guerre et de bouche. Avant son départ, il avait fait occuper le Pont-de-Miragoane par le colonel Faubert, avec les 2e et 5e demibrigades. Le colonel Geffrard était à Saint-Michel, avec
les lre et 4e demi-brigades. Ces troupes s'élevaient à environ 2500 hommes. Le colonel Renaud Desruisseaux
commandait à Miragoane. En même temps, le général Dessalines occupait le Portau-Prince avec quatre demi-brigades venues de l'Artibonite. Toutes les troupes réunies dans cette ville s'élevaient
à une force de près de 10 mille hommes. La guerre était imminente, et les sympathies de tous les [1799] CHAPITRE II. 77 hommes éclairés de la race noire étaient en faveur de la
cause de Rigaud ; car tous voyaient les tendances rétrogrades et liberticides de T. Louverture, dans son alliance
avec les colons et les émigrés qui se réjouissaient de cette
prochaine lutte, dans l'apparence de son entente avec les
Anglais, bien qu'il n'y eût rien de réel à ce sujet de la part
de ces derniers : le but du général Maitland, en revenant
dans la colonie, n'avait été que d'obtenir l'entrée des navires de sa nation.
; car tous voyaient les tendances rétrogrades et liberticides de T. Louverture, dans son alliance
avec les colons et les émigrés qui se réjouissaient de cette
prochaine lutte, dans l'apparence de son entente avec les
Anglais, bien qu'il n'y eût rien de réel à ce sujet de la part
de ces derniers : le but du général Maitland, en revenant
dans la colonie, n'avait été que d'obtenir l'entrée des navires de sa nation. Que les navires anglais n'aient pas été dans les ports du
Sud, cela se conçoit : Rigaud ne l'eût pas souffert. Que
ceux des États-Unis s'en soient également abstenus, cela
se conçoit encore. Stevens ayant traité avec T. Louverture et Roume, et ces deux autorités marchant d'accord,
représentant à ses yeux l'autorité de la France, le gouvernement fédéral devait donner des ordres à cet effet.
Mais cette abstention ne prouve nullement, comme l'a dit
Kerverseau, qu'il y eut entente entre T. Louverture, Maitland et Stevens, pour faire la guerre du Sud. Le général
en chef aura réclamé d'eux, de ne pas approvisionner ce
département, pour mieux le réduire ; et ils auront cédé à
cette réclamation, pour ne pas perdre les avantages qu'ils
avaient obtenus en faveur du commerce de leur pays. T. Louverture, connaissant les vœux que formaient
naturellement les hommes éclairés de la race noire, fit
opérer de nombreuses arrestations parmi eux : ce sont
ces rigueurs dont parle Kerverseau. Elles établirent la terreur dans tous les lieux soumis immédiatement à son autorité. Des manifestations de mécontentement se firent
jour, des plaintes furent poussées ; mais elles ne prouvent
pas, comme l'a dit Pamphile de Lacroix, que « Rigaud
« ourdit un complot dont les ramifications s'étendirent 78 ÉTUDES SUR LHISTOIRE D HAÏTI. « sur toute la portion de la colonie où commandait Tous-
« saint Louverture * . » Ce fut la conspiration des vœux
légitimes que faisaient les honnêtes gens, pour celui des
deux rivaux qui leur semblait plus favorable au bonheur
de la population noire, plus dans le droit d'une défense
dictée par la raison : il suffisait d'être soupçonné d'en former, pour se voir arrêté par ordre de ce pouvoir farouche.
Les hommes les plus marquans dans la classe des anciens
libres, ceux qui s'étaient mis en évidence depuis 1790,
dans la lutte contre le système colonial, furent supposés
devoir désirer le triomphe de Rigaud ; et les colons les
désignèrent à leur aveugle instrument : aveugle, quoique
fort éclairé, en ce qu'il diminua ses forces pour le jour où
il dut lutter à son tour contre ces mêmes colons, appuyés
des baïonnettes françaises. Tandis que la guerre allait commencer, le général Bauvais continua sa funeste neutralité à Jacmel. Même en ce
moment si pénible, il ne crut pas devoir se prononcer ni
pour T. Louverture ni pour Rigaud ! Et il s'agissait de
l'avenir de sa race tout entière ! Dans les troubles civils, un homme comme Bauvais,
ayant de tels antécédens, s'expose toujours ou à la haine
ou au mépris des combattans, en voulant rester neutre
entre les deux partis qui se querellent : ils lui supposent
naturellement le dessein perfide de profiter de leur ruine,
s'ils succombent. Décidez-vous donc pour celui en qui
vous reconnaissez plus de droit et de raison ; car ils sont
vos frères !
de sa race tout entière ! Dans les troubles civils, un homme comme Bauvais,
ayant de tels antécédens, s'expose toujours ou à la haine
ou au mépris des combattans, en voulant rester neutre
entre les deux partis qui se querellent : ils lui supposent
naturellement le dessein perfide de profiter de leur ruine,
s'ils succombent. Décidez-vous donc pour celui en qui
vous reconnaissez plus de droit et de raison ; car ils sont
vos frères ! Par sa conduite timorée, Bauvais ne conserva ni l'estime 1 Mémoires, elc, t. lif, p. 377. De qui cet auteur a-t-H pu apprendre ce
prétendu complot, si ce n'est des colons blancs intéressés à accuser Rigaud ? [1799] CHAPITRE II. 79 de T. Louverture que sa neutralité favorisa, ni celle de Rigaud qu'elle perdit. Et cependant, elle ne fut pas occasionnée par de mauvais sentimens pour ses frères en général :
ce fat le résultat d'une erreur de jugement, d'une fausse
appréciation de la situation des choses et de la conduite
qu'il devait tenir. Toutefois, nous devons dire ici qu'une tradition rapporte, qu'après le discours tenu par T. Louverture à l'église du Port-au-Prince , Bauvais songea à se déclarer
contre lui, et qu'il s'entendit avec Christophe Mornet, co*
lonel de la 8e demi-brigade et commandant de l'arrondissement, pour gagner son corps et se prononcer au moment qui leur paraîtrait convenable. Cet officier avait fait
la campagne de Savannah avec Bauvais et Rigaud ; il était
dans les mêmes rangs qu'eux pendant leur lutte contre les
colons, à Saint-Marc, où nous l'avons vu figurer honorablement en 1795, adoptant la liberté générale : cette confraternité d'armes et politique le rendait partisan de la
cause que soutenait Rigaud, quoiqu'il eût servi dans l'Artibonite sous les ordres de T. Louverture, dans la guerre
contre les Anglais. Il avait été dévoué au général en chef,
jusqu'au moment où il le vit se jeter dans les bras des colons et des émigrés, paraissant s'allier avec les ennemis
qu'ils avaient glorieusement combattus. Cette tradition
peut donc être fondée ; mais ni Bauvais , ni Christophe
Mornet ne surent agir avec résolution. CHAPITRE III. Les troupes de Rigaud s'emparent du Petit- Goave. — Faits reprochés à Faubert. — Rigaud fait occuper le Grand-Goave. — Faute politique et militaire
qu'il commet. — Proclamation de Toussaint Louverture contre Rigaud. —
Proclamation de Roume qui ordonne la guerre. — Toussaint Louverture à
l'église du Port-au-Prince et de Léogane. — Opinions de Moïse et de Paul
Louverture sur la guerre civile. — Joie des colons au passage des troupes.
— Défection de Pétion. — 11 conseille un mouvement de retraite à Toureaux. —Combats, et succès des troupes du Sud.— Rigaud est blessé. — 11
ne profite pas de sa victoire. — Révolte en sa faveur dans la péninsule
du Nord. — Sympathies manifestées pour sa cause. — Mesures énergiques
et cruelles de Toussaint Louverture. — Sa lettre à Henri Christophe. —
Réflexions à ce sujet. — La révolte du Môle est réprimée. — Embuscades
tendues à Toussaint Louverture. — Il revient au Port-au-Prince. — Quelques faits de Rigaud. — Lettres de Roume à tous les agens français dans les
îles, et à d'autres autorités, demandant des secours contre Rigaud.
. — Sympathies manifestées pour sa cause. — Mesures énergiques
et cruelles de Toussaint Louverture. — Sa lettre à Henri Christophe. —
Réflexions à ce sujet. — La révolte du Môle est réprimée. — Embuscades
tendues à Toussaint Louverture. — Il revient au Port-au-Prince. — Quelques faits de Rigaud. — Lettres de Roume à tous les agens français dans les
îles, et à d'autres autorités, demandant des secours contre Rigaud. T. Louverture n'avait pas menacé Rigaud, et fait occuper le Port-au-Prince par une division , pour l'y laisser
en observation. Son intention était bien de marcher contre le Sud, lorsqu'il faisait avancer encore d'autres trou-,
pes du Nord. Ayant médité et combiné son plan, d'accord
avec l'agent du Directoire exécutif, il était d'un caractère
trop résolu pour s'arrêter devant aucun scrupule. Laplume , commandant de l'arrondissement de Léogane, s'était rendu au Petit-Goave par ses ordres, avec
deux bataillons des 8e et 11e demi-brigades. Ce dernier [1799] chapitre m. 81 occupait le fort situé près du rivage de la mer, à l'entrée
de la ville, du côté de la route du Sud. Jean- Pierre Delva était alors commandant de la garde
nationale du Petit-Goave. C'était un noir d'une ancienne
et honorable famille d'affranchis, homme distingué et
éclairé, qui partageait les craintes de toute la classe de
couleur, à laquelle il appartenait, à l'égard des tendances
du général en chef. Apprenant l'occupation du Port-auPrince par Dessalines , et jugeant bien de la situation qui
ne permettait plus de douter que le Sud ne fût bientôt
attaqué, il se transporta au Pont-de-Miragoane et communiqua sa pensée à Faubert et Renaud Desruisseaux ; il
leur fit savoir qu'il y avait peu de troupes au Petit-Goave * . Ces trois officiers, pensant que la guerre était inévitable,
et qu'un premier succès dans les troubles civils détermine
bien des convictions, se crurent suffisamment autorisés,
par les circonstances, à reprendre le Petit-Goave et même
le Grand-Goave, s'il était possible, puisque l'abandon volontaire de ces deux places par Rigaud n'avait pas empêché
les préparatifs de guerre du général en chef. Les actes
publiés par l'un et l'autre les fortifièrent dans ces idées* Certes, Faubert, commandant en chef du camp formé
au Pont, était celui des trois officiers sur qui la responsabilité d'une telle résolution devait peser ; mais Faubert,
ancien lieutenant de Rigaud au camp Prou, en novembre
1790, son compagnon d'infortune dans les prisons du
Port-au-Prince, son ami dévoué, était aussi une de ces
natures belliqueuses qui ne raisonnent pas froidement en
présence d'un ennemi menaçant : il passa outre les instructions qu'il avait reçues de Rigaud.
en chef du camp formé
au Pont, était celui des trois officiers sur qui la responsabilité d'une telle résolution devait peser ; mais Faubert,
ancien lieutenant de Rigaud au camp Prou, en novembre
1790, son compagnon d'infortune dans les prisons du
Port-au-Prince, son ami dévoué, était aussi une de ces
natures belliqueuses qui ne raisonnent pas froidement en
présence d'un ennemi menaçant : il passa outre les instructions qu'il avait reçues de Rigaud. 1 Vie de Toussaint Louverture par M. Saint-Rémy, page 232, d'après une
déclaration de Gronier, commissaire des guerres au Petit-Goave. T. IV. G 82 études sur l'histoire d'haïti. Dans la nuit du 17 au 18 juin, ces trois officiers marchèrent avec les troupes duPont, et au jour ils attaquèrent
le fort du Petit-Goave qu'ils enlevèrent après une vigoureuse résistance de la 11e. Le général Laplume s'y était
rendu, dès la première attaque : il y fut fait prisonnier.
Mais son attachement bien connu pour les hommes de
couleur, et la conduite toute fraternelle qu'il avait tenue
envers eux dans son commandement, portèrent l'un d'eux,
officier parmi les assaillans, à faciliter son évasion *. Dans
ce moment, ce fut peut-être une faute politique dictée par
le sentiment; car Laplume, prisonnier, eût pu passer
aux yeux de l'armée du général en chef, comme s'étant
laissé prendre parce qu'il désapprouvait secrètement
celui-ci , et cette opinion eût été d'un effet immense
sur l'esprit des chefs et des soldats, sur l'esprit public dans toute la colonie. Laplume se sauva enfin
dans un canot qu'il trouva près du fort et se fit porter à
Léogane. Pendant le combat, le bataillon de la 8e resta l'arme au
bras : il était commandé par Maçon, homme de couleur.
Cette conduite, contraire à son devoir militaire, prouve
que son colonel Christophe Mornet avait gagné son corps
à la cause de Rigaud : elle les perdit tous deux. Maçon
aurait dû rester alors parmi les vainqueurs du fort ; mais
il fit sortir son bataillon avec celui de la 11e : cette troupe
se retira au Grand-Goave. Faubert livra la ville du Petit-Goave au pillage de ses
soldats. C'était agir encore plus mal que de violer ses ins1 M. Saint-Rémy dit que ce fut Léger, M. Madiou prétend que c'est Eloy
Boudeau. L'un et l'autre étaient mulâtres. — Le capitaine Segretlier, adjoint
à l'adjudant-gcnéral Pétion, était venu avec Laplume : fait prisonnier en
même temps, i! resta parmi les vainqueurs, [1799] chapitre m. 83 tractions : débuter ainsi dans une guerre civile où les ennemis étaientdes concitoyens, c'était présenter la causede
Rigaud sous un aspect repoussant. Les habitans ■ leurs
familles n'étaient point responsables de la mésintelligence
des chefs : il fallait les protéger, au contraire, contre la
fureur des soldats, et il n'y avait même pas une excuse
pour ce colonel ; car les habitans n'avaient pas soutenu la
résistance des troupes du fort.
83 tractions : débuter ainsi dans une guerre civile où les ennemis étaientdes concitoyens, c'était présenter la causede
Rigaud sous un aspect repoussant. Les habitans ■ leurs
familles n'étaient point responsables de la mésintelligence
des chefs : il fallait les protéger, au contraire, contre la
fureur des soldats, et il n'y avait même pas une excuse
pour ce colonel ; car les habitans n'avaient pas soutenu la
résistance des troupes du fort. M. Saint-Rémy lui attribue encore une plus mauvaise
action , en prétendant qu'il fit tuer tous les colons qui
habitaient cette ville. M. Madiou assure qu'il n'en fit
mourir aucun. Pamphile de Lacroix avance que « plusieurs
« personnes de tout rang et de toute couleur furent impi-
« toyablement sacrifiées dans la surprise de Léogane par
<r Rigaud, m lorsque cette ville n'a jamais été prise par ses
troupes. Roume lui-même, dans une proclamation du 3 juillet,
dont nous parlerons bientôt plus amplement, dit de Rigaud :
« qu'il a eu l'audace d'envoyer des subalternes s'emparer
« des places du Petit-Goave et du Grand-Goave, où beau-
« coup de fidèles républicains ont, dit-on, péri par le fer
« assassin des rebelles. » Cette expression dubitative dans un tel acte de l'agent,
nous porte à n'admettre que la version de M. Madiou qui
parle seulement du pillage de la ville. Quoi qu'il en fut, en apprenant la prise du Petit-Goave
par ses lieutenans , Rigaud s'y rendit avec les troupes
sous les ordres de Geffrard. De là, il donna Tordre à l'adjudant-général Toureaux de se porter au Grand-Goave»
Pendant la guerre contre les Anglais, il avait fait construire un blockhaus sur un monticule de l'habitation 84 ETUDES SUR LH1ST0IRE d'iIAÏTI. Thozin, qui touche à ce bourg. ïoureaux le mit de nouveau en état de défense. Les troupes du général en chef
évacuèrent le bourg à l'arrivée de Toureaux, et se rendirent à Léogane. On a accusé Rigaud d'avoir lui-même ordonné le mouvement offensif de Faubert contre le Petit-Goave. Que ce
soit lui ou cet officier, comme nous venons de le dire, sur
les observations de Delva , le fait ayant eu lieu, il était
impossible que Rigaud abandonnât de nouveau ce point
militaire qui couvrait mieux le département du Sud que
Miragoane : il devait encore s'emparer du Grand-Goave. Il
devait même faire plus , avancer avec sa petite armée
contre Léogane, afin de tirer parti de l'audace de la première attaque, en essayant d'ébranler le moral des troupes de T. Louverture. Il ne pouvait pas s'imaginer que la
prise du Petit-Goave ne lui serait pas attribuée à lui-même,
lorsqu'il s'y rendit avec Geffrard : la guerre ayant commencé par ses troupes, il devenait l'agresseur aux yeux
de beaucoup de gens, à ceux de Roume et de T. Louverture, qui ne tiendraient pas compte de la présence de
Dessalines au Port-au-Prince, dans le but évident de marcher contre le Sud, dès qu'il serait renforcé par les troupes
attendues du Nord.
prise du Petit-Goave ne lui serait pas attribuée à lui-même,
lorsqu'il s'y rendit avec Geffrard : la guerre ayant commencé par ses troupes, il devenait l'agresseur aux yeux
de beaucoup de gens, à ceux de Roume et de T. Louverture, qui ne tiendraient pas compte de la présence de
Dessalines au Port-au-Prince, dans le but évident de marcher contre le Sud, dès qu'il serait renforcé par les troupes
attendues du Nord. Devenu agresseur, il fallait essayer de faire passer le
prestige des armes de son côté ; et Léogane, en ce moment, était sans défense. Or, il venait de publier la lettre
d'Hédouville qui l'autorisait à étendre son commandement
du Sud jusque-là ; il s'était déclaré investi de tous les pouvoirs dans ce département. Aurait-il été plu s agresseur, plus
coupable, de s'emparer de cette ville que des autres qu'il
avait consenti à abandonner et qu'il reprit? Rendu à
Léogane, qu'il aurait pu défendre comme du temps des [1799] CHAPITRE III. 85 Anglais, il eût pu faire acte d'autorité à l'égard de Bauvais, dont l'arrondissement faisait partie du Sud, ou faire
un appel à son patriotisme pour l'entraîner, et avec lui
la belle légion de l'Ouest. Qui sait si, alors, Bauvais ne se
fût pas déclaré pour lui , si son indécision n'eût pas cédé
devant la résolution de Rigaud ? Dans les troubles civils où les esprits se partagent, les
convictions se décident souvent en faveur de l'homme
que la fortune favorise et qui se montre résolu surtout. A
Léogane comme au Port-au-Prince, beaucoup de personnes formaient des vœux en faveur de Rigaud : toutes s'attendaient à une marche en avant. A l'Arcahaie, à SaintMarc, aux Gonaïves, dans tout le Nord, dès qu'on apprit
l'événement du Petit-Goave, les hommes de couleur (les
anciens libres), manifestèrent le même désir ; et c'est cette
manifestation, sans doute imprudente, que T. Louverture
traduisit en complot, en conspiration ourdie par Rigaud. Loin de saisir cette circonstance si favorable, cette disposition de l'esprit public, Rigaud s'arrêta tout-à-coup.
Le militaire, en lui, fut paralysé par l'homme politique : il
n'apprécia pas cette situation. Cependant, chef d'un parti ,
il avait eu de bonnes raisons pour résister à T . Louverture :
du moment que l'épée était tirée du fourreau, y avait-il à
hésiter? En n'essayant pas d'ébranler le moral des troupes
de son adversaire, il faillit arrêter l'élan de ses propres
troupes. Il en avait peu, il est vrai; mais elles étaient
aguerries, pleines d'ardeur, commandées par des officiers
d'une valeur éprouvée. Il fallait, les pousser en avant,
essayer de conquérir l'opinion des masses en sa faveur.
Vainqueur, il eût été approuvé par le Directoire exécutif
comme l'a été son rival ; car, bien que les vœux patents
de ce gouvernement fussent pour T. Louverture qui ser86 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. vait mieux ses vues, ses arrière-pensées, il eût paru satisfait de Rigaud, jusqu'au moment où la France pourrait
tenter ce qu'elle a fait en 1802. Ayant été vaincu, Rigaud
n'a paru être qu'un ambitieux vulgaire, dont l'orgueil ne
pouvait souffrir un supérieur depuis le départ des commissaires civils, en 1794. Voyez à quoi aboutit l'inintelligence d'une situation politique, au moment où l'homme
d'action doit l'emporter sur l'homme de cabinet !
ues, ses arrière-pensées, il eût paru satisfait de Rigaud, jusqu'au moment où la France pourrait
tenter ce qu'elle a fait en 1802. Ayant été vaincu, Rigaud
n'a paru être qu'un ambitieux vulgaire, dont l'orgueil ne
pouvait souffrir un supérieur depuis le départ des commissaires civils, en 1794. Voyez à quoi aboutit l'inintelligence d'une situation politique, au moment où l'homme
d'action doit l'emporter sur l'homme de cabinet ! Une autre faute de sa part, comme militaire, mais que
la fausse appréciation politique lui fît commettre, ce fut
de n'avoir pas augmenté son armée par un recrutement
considérable, dès qu'il se vit menacé par le général en
chef. Dans la guerre, il faut souvent fortifier le moral des
troupes aguerries, par un surcroît de forces qui prennent
part aux combats, et qui finissent par s'aguerrir aussi.
T. Louverture, dont l'armée était déjà formidable en proportion de celle du Sud, ne fit pas la même faute : il fît
des levées en masse. Rigaud quitta bientôt le Petit-Goave pour se rendre
aux Cayes, Cependant, en apprenant la prise du Petit-Goave et du
Grand-Goave, T. Louverture lança une proclamation où
il établissait te crime de rébellion de Rigaud, pour avoir
te premier tiré t'épée du fourreau. Il y employa des expressions honorables pour Bauvais , afin de le porter à
conserver sa neutralité. 11 était alors aux Gonaïves. S'entendant toujours avec Roume , celui-ci rendit un arrêté,
le 2 juillet, pour ordonner l'impression des trois lettres du
ministre de la marine au général en chef, que nous avons
fait connaître au chapitre précédent. Ce placard fut envoyé aux autorités civiles et militaires, et affiché dans tous [1799] CHAPITRE III. 87 les lieux soumis à T. Louverture. Alors seulement, on
sut l'approbation donnée par le gouvernement français
au général en chef, pour sa conduite envers Hédouville. Le lendemain, 5 juillet, Roume émit une longue proclamation où il faisait les éloges les plus pompeux de l'administration de T. Louverture, de sa sollicitude pour le bonheur de Saint-Domingue. Il commença par ordonner la
levée en masse des cultivateurs pour punir Rigaud, rebelle
à l'autorité delà grandenalion. C'était faire un appel aux
noirs contre les anciens libres. Pour mieux démontrer la
culpabilité de Rigaud, il rappela sa conduite dans l'affaire
de la délégation aux Cayes, en août 1796 : le dénonciateur de Rigaud, à Santo-Domingo, trouvait plaisir à rappeler ces faits \ Il rappela encore ce qui s'était passé aux
conférences du Port-au-Prince ; il paria de son arrêté du
21 pluviôse ; et , tout en convenant que Rigaud remit à
LaplumelePetit-Goaveet le Grand-Goave, il lui reprocha
d'avoir fait enlever dans ces deux places des objets qu'il
devait livrer. Il continua ainsi : « Aussitôt après, ou peut-être même avant le départ de
Rigaud (du Port-au-Prince), le général en chef fut averti
que des citoyens de couleur, qui se disaient les amis et les
agens de Rigaud, parcouraient la ville et provoquaient
des associations contre le général en chef. Ce dernier général, dans l'intention d'effrayer les factieux, sans employer des mesures rigoureuses, convoqua les habitans
du Port-Républicain, leur dévoila le complot et menaça
d'en punir les auteurs. Cette démarche, dictée par l'hu1 T. Louverture en avait justifié Rigaud, en accusant Desfourneaux de les
avoir provoques. Voyez son rapport au Directoire exécutif, dans le 3",c volume,
après le départ d'Hédouville.
Ce dernier général, dans l'intention d'effrayer les factieux, sans employer des mesures rigoureuses, convoqua les habitans
du Port-Républicain, leur dévoila le complot et menaça
d'en punir les auteurs. Cette démarche, dictée par l'hu1 T. Louverture en avait justifié Rigaud, en accusant Desfourneaux de les
avoir provoques. Voyez son rapport au Directoire exécutif, dans le 3",c volume,
après le départ d'Hédouville. 88 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTÎ. manité de Toussaint Louverture, fut atrocement interprêtée par le général Rigaud ; il prétendit que le général
en chef était l'ennemi de tous les hommes de couleur, et
ne négligea aucune des ressources de son éloquence, pour
renouveler les anciennes disputes cutanées. » Tel fut le langage de l'agent du Directoire exécutif sur
l'anathème lancé par T. Louverture contre les hommes de
couleur, à l'église du Port-au-Prince ! Il ne mentionna pas
les arrestations opérées sous ses yeux, le massacre commis
dans les montagnes de Jacmel ; mais bientôt après ce paragraphe, il accusa Rigaud « de n'avoir pas fait juger les
« auteurs de la mort de trente noirs et d'un blanc, étouffés
« dans un cachot à Jérémie, par la plus atroce barbarie * . » Dans ce paragraphe que nous venons de citer, Roume
confirme l'assertion deKerverseau, sur la sortie virulente
du général en chef contre les hommes de couleur, peu de
jours après le départ de Rigaud, au moment où il remettait à Laplume le Grand- Goave et le Petit-Goave. Nous
relevons de nouveau cette observation, parce qu'elle nous
semble importante pour l'ordre chronologique des faits,
pour prouver que les premières provocations partirent de
T. Louverture, en ce qu'il généralisa ses accusations. Dans un autre, Roume accuse Rigaud de n'avoir pas fait
incarcérer un blanc nommé Duranton, d'après les ordres
qu'il lui avait donnés à ce sujet ; et nous avons sous nos
yeux une lettre de ce même Roume , datée du Cap , le
1 er germinal, où il exprime sa satisfaction à Rigaud, de
l'exécution de cet ordre ! « Depuis son départ du Port-Républicain , le général 1 En supposant que ces hommes furent étouffés dans la prison de Jérémie,
c'eût été le fait des officiers de cette ville, et non pas celui de toute la classe
tics hommes de couleur. [1799] CHAPITRE III. 89 « Rigaud s'est dispe?isé de rendre, au général en chef et
« à l'agent, les comptes qu'il leur devait. » Et nous avons cité les nombreuses lettres de Rigaud à
Roume, déjà rendu au Cap, l'entretenant de toutes les
parties du service public ! A propos de celle du 19 mai, de T. Louverture à Rigaud,
si insultante, si provoquante, Roume dit : « Le général en chef, poussé à bout par le sentiment
d'une juste indignation, a fait imprimer une lettre trèsdure contre le général Rigaud, mais dont L'intention n'était
visiblement que d'amener une explication suivie d'un raccommodement. C'était le prétexte que désirait le général
Rigaud : dès-lors ses menées secrètes se sont changées en
préparatifs publics. Il n'avait à choisir, s'il eût été fidèle
aux lois de la République , qu'entre l'un de ces deux
moyens : il fallait qu'il s'empressât de se justifier (des inculpations d'assassin, de voleur, etc.), auprès de son chef, ou
qu'il donnât sa démission, s'il répugnait trop à lui obéir. . . »
aud : dès-lors ses menées secrètes se sont changées en
préparatifs publics. Il n'avait à choisir, s'il eût été fidèle
aux lois de la République , qu'entre l'un de ces deux
moyens : il fallait qu'il s'empressât de se justifier (des inculpations d'assassin, de voleur, etc.), auprès de son chef, ou
qu'il donnât sa démission, s'il répugnait trop à lui obéir. . . » Ne l'avait-il pas demandée trois fois à Roume ? Ce n'est
pas tout : poursuivons. « La lettre de l'agent Hédouville est infamante pour Rigaud ; car si l'agent n'avait pas eu la plus grande défiance
relativement à son civisme, se serait-il enfui de la colonie
en abandonnant le poste important confié à sa responsabilité? Ne se serait- il pas transporté aux Cayes, avec les
trois frégates et la multitude de militaires qui l'accompagnaient ? Soutenu par le général Rigaud et l'armée des
Cayes, n'aurait-il pas proclamé les arrêtés nécessaires
pour la destitution de l'ancien général (T. Louverture), la
nomination du nouveau et la convocation de tous les vrais
républicains de Saint-Domingue, et des îles voisines ? Avec
des forces si majeures , n'aurait-il pas marché contre un 90 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. rebelle, et l'armée de ce rebelle (T. Louvcrture) n'auraitelle pas journellement abandonné son parti pour se rallier
sous les ordres de l'agent et du véritable général en chef?
« Cette lettre ne signifie rien de plus, si ce n'est que
l'agent Hédouville , trompé par d'indignes flagorneurs,
croyant à leurs atroces et ridicules mensonges contre le
sauveur de Saint-Domingue, le vertueux Toussaint Louverture ; ne se défiant pas moins du général Rigaud ; se
croyant obligé de mener en France tous les républicains
que pouvaient contenir les trois frégates, afin de les soustraire aux fureurs de l'un et l'autre général ; s'étant persuadé que tous les Français qu'il laissait à Saint-Domingue
n'étaient que des traîtres dignes du dernier supplice ; se
croyant obligé de leur faire, en partant, tout le mal possible, de tout exterminer, enfin, à l'exception du sol: cet
agent, disons-nous , ne pouvait imaginer rien de plus
analogue à sa manière de voir, que ce qu'il a fait. Sa lettre
à Rigaud n'est- elle pas la pomme de discorde, n'a-t-ilpas
lancé le général Rigaud contre son chef, avec la même
insensibilité qu'il aurait lâché un dogue contre un lion ?
Non-seulement il voulait compromettre Rigaud vis-à-vis
du général en chef, ne le compromettait-il pas également
envers le général Laplume et l'imperturbable Bauvais,
qu'il soumettait, de dessein prémédité, aux ordres de Rigaud * ? L'agent Hédouville ne se croyait-il pas obligé, en
outre des mesures prises pour noyer la colonie dans] le
sang, de recourir à toutes celles qui pouvaient l'affamer?
C'est ce que prouvent les lettres par lui écrites aux receveurs français à Porto-Rico, Curaçao, la Havane et San1 Machiavélisme de Roume, pour porter Bauvais à observer sa neutralise : il
y réussit.
prémédité, aux ordres de Rigaud * ? L'agent Hédouville ne se croyait-il pas obligé, en
outre des mesures prises pour noyer la colonie dans] le
sang, de recourir à toutes celles qui pouvaient l'affamer?
C'est ce que prouvent les lettres par lui écrites aux receveurs français à Porto-Rico, Curaçao, la Havane et San1 Machiavélisme de Roume, pour porter Bauvais à observer sa neutralise : il
y réussit. [1799] CHAPITRE III. 91 YagodeCuba; ces receveurs, munis comme Rigaud, de
prétendus titres authentiques, ont eu, comme lui, la folie
d'y croire, et n'ont pas manqué de vouloir compromettre
le gouvernement légitime de Saint-Domingue auprès des
gouverneurs nos alliés » Ici , nous sommes porté à nous demander, si Roume
était autorisé par le Directoire exécutif à accuser Hédouville comme il l'a fait , — ou, si ces accusations étaient le
résultat de la rude besogne que son prédécesseur lui avait
laissée, — ou si, enfin, sous l'apparence d'une bonhomie
aussi ridicule, il remplissait avec intelligence les instructions qu'il avait reçues ? Dans tous les cas, quel spectacle
dégoûtant qu'offrait à cette colonie, un agent de la métropole qui en accusait un autre ! Nous avouons ne pas être en état de démêler le véritable
objet de cette tirade de la proclamation du 3 juillet. Mais,
si un écrivain français, de nos jours, a cru pouvoir qualifier d'imbécile, la politique du Directoire exécutif suivie
entre T. Louverture et Rigaud *, nous croyons, nous,
pouvoir dire, avec conviction, qu'il n'est pas étonnant que
l'habileté de T. Louverture ait exploité avec tant de profit, la situation que lui avait faite ce gouvernement, représenté en dernier lieu par un agent tel que Roume. Se
moquant de l'un et de l'autre, il agit uniquement dans le but
de rester vainqueur de Rigaud, à quelque prix que ce fût. Enfin, pour tout dire sur cette proclamation, Roume la
termina par une grande apparence de modération à l'égard
de Rigaud ; « il lui offrit son pardon et la conservation du
« commandement de l'arrondissement militaire des Gayes,
« si, vingt-quatre heures après la connaissance acquise
« de cette proclamation, Rigaud reconnaissait, par un ' M. Lepellelier deSaint-Rémy. 9:2 études sur l'histoire d'haïti. « écrit adressé au général en chef et à l'agent, l'énormité
« de sa fatale erreur, et moyennant qu'à l'avenir sa con-
« duite ne se démente pas. » Dans le cas contraire, le général en chef était autorisé et requis de réprimer sa révolte par l'emploi de la force armée ; les gardes nationales
et les cultivateurs étaient mis en réquisition permanente ;
les généraux Bauvais, A. Chanlatte, Moïse, Dessalines,
Agé, Laplume et Clervaux étaient responsables de l'exécution des ordres que leur donnerait le général en chef,
et la même obligation imposée aux officiers et soldats de
l'armée de Saint-Domingue. Avant que cette proclamation eut été rendue par Roume,
T.Louverture se porta au Port-au-Prince où il renouvela,
à l'église, l'anathème qu'il y avait lancé contre la classe
des anciens libres : c'était dans les derniers jours de juin.
Il fit arrêter Christophe Mornet et Maçon, et les envoya
aux Gonaïves où ils furent tués avec les précédens détenus
du Morne-Blanc. Le commandement de la 8e demi-brigade
fut confié au colonel Pierre-Louis Diane ; celui de l'arrondissement du Port-au-Prince, à Paul Louverture ; et celui
de la place resta aux mains de Huin.
y avait lancé contre la classe
des anciens libres : c'était dans les derniers jours de juin.
Il fit arrêter Christophe Mornet et Maçon, et les envoya
aux Gonaïves où ils furent tués avec les précédens détenus
du Morne-Blanc. Le commandement de la 8e demi-brigade
fut confié au colonel Pierre-Louis Diane ; celui de l'arrondissement du Port-au-Prince, à Paul Louverture ; et celui
de la place resta aux mains de Huin. Le général en chef fit désarmer la garde nationale,
composée en grande partie d'hommes de couleur. Après
cette opération, le général Dessalines partit pourLéogane
à la tête des troupes de l'Artibonite, venues avec lui dès
les premiers jours de juin. Le général en chef se rendit dans cette ville, où il joua
de nouveau le rôle hypocrite qu'il avait rempli deux fois
au Port-au-Prince. Voulant toujours paraître inspiré de
l'esprit divin, il s'affubla d'un mouchoir blanc à la tête ; et
tenant un cierge blanc à chacune de ses mains, il s'agenouilla devant la porte de l'église et eut l'air de prier avec [1799] CHAPITRE III. 93 ferveur ; entrant ensuite dans l'intérieur, il monta dans
la chaire d'où il lança des menaces contre les hommes de
couleur, en prenant Dieu à témoin de la justice de sa cause
et des torts de Rigaud envers lui. Dans ces divers discours,
il accusait toujours les hommes de couleur de vouloir rétablir l'esclavage des noirs : nouvelle preuve qu'il feignait
de croire qu'il y avait en eux un principe destructif de la
liberté, et non pas qu'il les envisageât sous le rapport de
caste ni de couleur. Il ne pouvait persuader les noirs de TOuest et du Sud
qui avaient vu ces hommes, leurs frères et leurs enfans, à
l'œuvre depuis le commencement de la révolution. Il ne pouvait persuader non plus les noirs du Nord qui
avaient vu ceux du Cap déclarer la liberté de leurs esclaves,
en demandant à Sonthonax de déclarer la liberté générale.
Dufay en a donné le témoignage à la convention nationale. Il ne pouvait pas persuader même les noirs qui avaient
été insurgés avec lui , puisque des hommes de couleur
étaient dans leurs rangs, combattant contre les colons. Mais la terreur qu'il inspirait par ses assassinats fît
abonder bien des noirs dans le sens de ces reproches injustes, de ces accusations déloyales. Cependant, il faut le dire, parce que c'est la vérité, la
majorité des noirs gémit partout de ces provocations à la
haine d'une classe d'hommes auxquels ils portaient naturellement un vif amour. Son propre neveu, le général
Moïse, fut celui qui put oser manifester le plus de regret,
devoir T. Louverture tomber ainsi dans le piège que lui
tendaient les colons et le gouvernement français ; et si ce
n'était l'affinité du sang qui le liait au général en chef,
celui-ci l'eût fait périr dès le début de la guerre civile. Il
out de ces provocations à la
haine d'une classe d'hommes auxquels ils portaient naturellement un vif amour. Son propre neveu, le général
Moïse, fut celui qui put oser manifester le plus de regret,
devoir T. Louverture tomber ainsi dans le piège que lui
tendaient les colons et le gouvernement français ; et si ce
n'était l'affinité du sang qui le liait au général en chef,
celui-ci l'eût fait périr dès le début de la guerre civile. Il 94 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. semble qu'il réservait cette victime pour un autre temps ! A ce sujet, nous citons ici les lignes suivantes où M.
Madiou rend témoignage des bons sentimens de Moïse. « Moïse, dit-il, ne déployait pas son ardeur ordinaire :
« il gémissait de cette guerre entre frères, dont les blancs
« seuls devaient profiter, osait- il dire, en rétablissant
« l'esclavage. Il eût voulu que Toussaint eût abandonné
« à Rigaud le commandement en chef du département
« du Sud jusqu'à Léogane inclusivement , en attendant
« de nouvelles instructions du Directoire exécutif de
« France. Le général Moïse, de vues bornées, ne pouvait
« comprendre que Toussaint ne s'efforçait d'écraser
« Rigaud , qu'afin de renverser le principal obstacle à
« l'indépendance de Saint-Domingue. . . Paul Louverture
« colonel de la 10e, et frère de Toussaint, partageait les
« opinions de Moïse i . » Avait-il donc tort de gémir de cette guerre fratricide,
avait-il des vues bornées, ce jeune homme qui pressentit
l'expédition formidable arrivée dans la colonie deux mois
après sa triste fin ? Dans quel but venaient cette armée et
cette flotte nombreuses? Moïse n'avait-il pas raison de
penser que le sang de la race noire n'allait être versé que
pour rétablir les colons dans leurs privilèges ? Y eut-il
autre chose après la défaite de Rigaud, et Moïse n'a-t-ii
pas péri pour avoir manifesté ses répugnances contre cet
odieux résultat ? Peut-on croire , peut-on dire que T.
Louverture eût fait, par la suite, plus qu'il ne fit en 4801 ,
en donnant une constitution spéciale à Saint-Domingue,
en prenant ou recevant des colons le titre de gouverneur
général ? Ce n'est qu'en raisonnant sur cette supposition 'Histoire d'Haïti, t. !"■ p. 342 et 343, [1793] CHAPITRE III. 9a gratuite, qu'on peut admettre qu'il avait le dessein ultérieur dune indépendance absolue de la colonie au profit
unique de la race noire ; mais le fait qui a existé, conséquent à tous les antécédens de cet homme, s'oppose à ce
qu'on lui prête des rues aussi généreuses. Relisez donc cette foudroyante accusation portée contre
lui par Dessalines !
ti, t. !"■ p. 342 et 343, [1793] CHAPITRE III. 9a gratuite, qu'on peut admettre qu'il avait le dessein ultérieur dune indépendance absolue de la colonie au profit
unique de la race noire ; mais le fait qui a existé, conséquent à tous les antécédens de cet homme, s'oppose à ce
qu'on lui prête des rues aussi généreuses. Relisez donc cette foudroyante accusation portée contre
lui par Dessalines ! « Généraux, officiers, soldats ; peu semblable à celui qui
« m'a précédé, à l'ex-général T. Louverture, j'ai été
« fidèle à la promesse que je vous ai faite en prenant les
« armes contre la tyrannie Jamais aucun colon » Si Moïse, qui a eu à se plaindre d'Hédouville, a jugé
que sa décision à l'égard du commandement de Rigaud
pouvait être respectée et maintenue, jusqu'à une décision
contraire et formelle du Directoire exécutif, c'est que
Moïse y voyait une sorte de justice par rapport aux grands
services rendus par Rigaud dans la cause de la liberté
générale ; c'est qu'il ne voyait pas en lui un ennemi des
noirs, comme son oncle le disait. Si nous n'avions pas
d'autres raisons pour condamner la conduite de T. Louverture, nous nous arrêterions aux sages opinions émises
par Moïse : elles sont la condamnation la plus frappante
de cette conduite, et d'autant mieux , que Paul Louverture, bien connu par sa modération, les partageait. Le général en chef était encore à Léogane , dans les
premiers jours de juillet, quand les troupes du Nord, sous
les ordres de Moïse, y arrivèrent2. Il décida que Moïse v Proclamation du^28 avril 1804. » Une lettre dé Roume à Kerverseau dit que Toussaint Louverture était à
Léogane le 24 messidor (12. juillet). 96 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. aurait le commandement en chef de toute l'armée, et se
rendit ensuite au Port-au-Princeé Partout, au passage des troupes, les blancs colons manifestèrent la joie la plus vive : les choses allaient selon
leur désir! Au Port-au-Prince, l'armée étant entrée de
nuit, la ville fut illuminée par eux. Bernard Borgella, déjà
influent dans les conseils du général en chef, se distingua
dans cette illumination : il vit avec une satisfaction toute
particulière, arriver le moment de réaliser enfin l'atroce
projet que son triumvirat avec Borel et H. de Jumécourt avait formé en 1795» Que vous avez été inconséquens, colons français ! Les mulâtres sont nés de vos œuvres avec les femmes
noires. Vous avez donné la liberté civile à ces femmes et
à vos enfans. Aces derniers, vous avez procuré l'instruction qui développe l'intelligence de l'homme. Une classe
nombreuse a surgi dans la société coloniale : formée de
ces premiers affranchis, et de noirs que vos libéralités ou
des transactions pécuniaires entre eux et vous ont appelés
également à la liberté, elle s'est accrue , elle s'est élevée
par ses lumières. La législation de votre pays les a tous
admis à la jouissance de leurs droits naturels, et vous
avez trouvé étonnant qu'ils voulussent en profiter ! Pour
conserver vos injustes prérogatives et continuer votre
odieuse domination sur les autres hommes de la race ,
noire, loin de vous réjouir de ce que votre sang n'avait
pas dégénéré dans les veines de vos enfans , vous avez
imaginé de les faire proscrire ! Et votre détestable cupidité a trouvé des gouvernemens pour la seconder dans
ce plan monstrueux ! . . .
mis à la jouissance de leurs droits naturels, et vous
avez trouvé étonnant qu'ils voulussent en profiter ! Pour
conserver vos injustes prérogatives et continuer votre
odieuse domination sur les autres hommes de la race ,
noire, loin de vous réjouir de ce que votre sang n'avait
pas dégénéré dans les veines de vos enfans , vous avez
imaginé de les faire proscrire ! Et votre détestable cupidité a trouvé des gouvernemens pour la seconder dans
ce plan monstrueux ! . . . Eux et vous, vous ne sentiez donc pas que vous alliez [1799] CHAPITRE IIÎ. Ql ainsi porter un défi à toute cette classe intelligente et
énergique ! . . . Mais, laissez-nous raconter ce que fit alors le mulâtre
qui était destiné à relever ce défi. Dès le jour où T. Louverture s'était prononcé contre
les hommes de couleur à l'église du Port-au-Prince, au
mois de février, en reprochant à toute cette classe la
déportation des suisses, Pétion n'avait plus vu en lui que
l'aveugle instrument des colons. Ses nouvelles imprécations à son retour du Nord, l'hypocrisie qu'il avait déployée à l'église de Léogane, avaient achevé en Pétion le
jugement qu'il porta de lui. Les arrestations, les massacres déjà exécutés avant et depuis ces scènes de bigoterie,
ne lui permettaient plus de rester dans les rangs de son
armée. Il était, comme on sait, adjudant-général employé
auprès de Laplume, dans l'arrondissement de Léogane.
Il avait, comme adjointàl'adjudance-générale, le capitaine
J.-P. Boyer, qu'il affectionnait. Il lui communiqua sa pensée de quitter son poste et de passer auprès de Rigaud,
dès que l'occasion s'en présenterait. Ce n'est pas qu'il
aimât Rigaud plus que T. Louverture, ni qu'il approuvât
leur querelle dès son origine; mais, du moment que ce
dernier agissait dans les vues perfides de la faction coloniale , il sentit que sa place était désormais parmi ceux
qui soutenaient le système contraire. Une telle défection,
motivée sur des principes politiques, est toujours louable;
elle ne constitue pas une trahison : la trahison existe
quand on fait défection en faveur d'un ennemi étranger.
Pétion fit encore défection en 1802, et avec raison : en
abandonnant l'armée française pour se joindre à ses
frères, il quitta une cause qui n'était pas légitime.
t. iv. 7 98 ÉTUDES SUR L'UISTOIRE d'hâÏTI. Sur ces entrefaites, Laplume fit arrêter Boyer, qui fut
mis en prison, quand les troupes du Nord arrivèrent à
Léogane. Pétion ne voulut pas quitter cette ville pendant
sa détention : c'eût été le perdre, on l'aurait tué. Ne
pouvant le protéger auprès de Laplume , il parla et fît
parler par d'autres amis de Boyer, à des officiers noirs
d'un régiment du Nord (nous ignorons lequel) qui s'intéressèrent à lui et obtinrent son élargissement de Laplume * *
Ce général, en le mettant en liberté, lui dit qu'il ne servirait plus auprès de Pétion , et lui donna l'ordre d'aller
dans un poste, hors de Léogane, où il fut employé dans
la troupe de ligne. Cette décision de Laplume prouve qu'il
suspectait les sentimens de fidélité de Pétion , comme
ceux de Boyer : ils étaient d'anciens révolutionnaires de
la même bannière que Rigaud et Sauvais; cela suffisait.
Alors Pétion fit savoir à Boyer, clans son cantonnement,
qu'il ne tarderait pas à passer auprès des troupes du Sud*
re d'aller
dans un poste, hors de Léogane, où il fut employé dans
la troupe de ligne. Cette décision de Laplume prouve qu'il
suspectait les sentimens de fidélité de Pétion , comme
ceux de Boyer : ils étaient d'anciens révolutionnaires de
la même bannière que Rigaud et Sauvais; cela suffisait.
Alors Pétion fit savoir à Boyer, clans son cantonnement,
qu'il ne tarderait pas à passer auprès des troupes du Sud* La confusion régnait dans les troupes nombreuses qui
étaientà Léogane et qui allaient bientôt combattre au Grand
Goave : on était arrivé aux premiers jours dejuillet. A ce
moment, Pétion reçut l'ordre de Laplume de se mettre en
route avec l'armée en marche : ce fut pour lui l'occasioD
favorable : il en donna avis à Boyer qui vint le joindre.
Ses fonctions d'adjudant-général lui donnaient le droit de
visiter les postes, les avant-postes, de s'assurer même de
la position des sentinelles. Pendant la nuit, profitant d'une
forte pluie qui avait arrêté la marche des troupes, ilmonta
à cheval avec Boyer , eut l'air de visiter les avant-postes, • Ce fait pourrait expliquer la magnanimité que montra Boyer dans le Nord,
en 1820, si d'ailleurs ses sentimens comme homme, Haïtien et Chef de l'Etat,
ne l'y portaient pas. Jl se montra aussi reconnaissant envers ses frères du Nord,
qu'il le fut ensuite envers J. Boyé qui lui avait sauvé la vie au Cap, en 18-03» [1799] chapitre ni. 99 et se sauva avec son adjoint, son ami. Boyer arriva au
Grand-Goave un peu avant Pétion, qui, pour ne pas éveiller des soupçons de fuite de leur part , mit son calme
ordinaire en allant lentement. Ils furent accueillis avec
joie par les officiers et les soldats du Sud ' . Pétion surtout
arrivait comme une bonne fortune pour cette armée, par
sa spécialité dans l'arme de l'artillerie , par ses connaissances militaires et cet aplomb qui le distingua toujours» Si la défection de Pétion fut considérée par T. Louverture comme une trahison et servit de prétexte à de nouveaux crimes de sa part contre les hommes de couleur,
Rigaud, de son côté, ne paraît pas avoir apprécié, comme
il le fallait, l'acquisition que son armée venait de faire,
dans cette individualité militaire qui était destinée à illustrer la guerre civile du Sud, par le plus beau fait d'armes
qu'elle ait offert. On assure qu'en apprenant cette défection intelligente, dévouée et hardie, il se montra presque
indifférent. Il ne voyait sans doute en Pétion, que l'ancien
chef de bataillon d'artillerie qui, à Jacmel, avait pris parti
pour Montbrun ; et c'est dans cette ville encore qu'il alla
bientôt grandir sa réputation militaire ! Tous ces précédens regrettables expliqueront bien des faits qui se passèrent sur la terre d'Haïti, en 1810.
apprenant cette défection intelligente, dévouée et hardie, il se montra presque
indifférent. Il ne voyait sans doute en Pétion, que l'ancien
chef de bataillon d'artillerie qui, à Jacmel, avait pris parti
pour Montbrun ; et c'est dans cette ville encore qu'il alla
bientôt grandir sa réputation militaire ! Tous ces précédens regrettables expliqueront bien des faits qui se passèrent sur la terre d'Haïti, en 1810. Quant à Pétion, quant à ce noble caractère qui sut faire
encore en 1802, comme nous venons de le dire, le sacrifice d'anciens souvenirs de divisions intestines, pour s'u1 Je tiens toutes ces particularités d'une conversation avec Boyer lui-même.
C'est par erreur que M. Madiou fixe la défection de Pétion après les premiers
combats livrés à Fauché, en juillet : elle eut lieu auparavant. Le récit de
Boyer est positif à cet égard : il était adjoint, et comme tel, il écrivait à l'adjudance ; mais il n'était pas secrétaire de Pétion. Il l'avait été auprès de R.
Desruisseaux à sa fuite du Port-au-Prince, sous les Anglais ; il devint encore secrétaire de Bauvais. Pétion, nommé adjudanUgénéral, le prit alors
comme son adjoint, ainsi que Segrettier. 100 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iïAÏTI. nir à Dessalines et lui prêter son appui contre les Français^
après l'avoir vaillamment combattu à Jacmel, dans toute
la guerre du Sud et à la Crête-à-Pierrot : Pétion voyant la
position peu défendable des troupes du Sud au bourg du
Grand-Goave et à Fauché, habitation située sur la route
qui conduit à Léogane, et sachant la force quintuple de
l'armée du général en chef, il engagea Toureaux, commandant en l'absence de Rigaud, à éviter un combat général dans le bourg et à se porter en arrière du blockhaus
de Thozin , dont l'artillerie , défendrait ses troupes , en
même temps que le terrain y était plus favorable, ayant
une pente rapide. Toureaux goûta cet avis et fit opérer le
mouvement de retraite* Cependant, l'avant-garde resta à
Fauché : le chef de bataillon Octavius, noir originaire de
la Martinique , de la 5e demi-brigade de Dartiguenave*
commandait cette avant-garde. Ici, nous devons avouer l'embarras que nous éprouvons
pour parler des combats qui eurent lieu entre les troupes
de T. Louverture et celles de Rigaud. Nous ne possédons
aucun document à ce sujet : à cette époque, il ne paraît
pas qu'il fut rien publié, soit d'un côté, soit de l'autre. Le
Bulletin officiel qui s'imprimait au Cap ne fît aucune mention des premiers combats de cette guerre, par la raison
que les troupes du général en chef n'y obtinrent pas des
succès : ce journal ne commença à en parler, que lorsque
l'avantage passa de leur côté. Tout ce qui a été publié par
MM. Madiou et Saint-Rémy, paraît reposer sur des traditions orales : ce dernier cite cependant deux rapports
faits par Dessalines et Laplume.
l'autre. Le
Bulletin officiel qui s'imprimait au Cap ne fît aucune mention des premiers combats de cette guerre, par la raison
que les troupes du général en chef n'y obtinrent pas des
succès : ce journal ne commença à en parler, que lorsque
l'avantage passa de leur côté. Tout ce qui a été publié par
MM. Madiou et Saint-Rémy, paraît reposer sur des traditions orales : ce dernier cite cependant deux rapports
faits par Dessalines et Laplume. Le premier auteur, dans son Histoire d'Haïti , men- [1799] CHAPITRE 111. 101 tionne trois combats dans le mois de juillet et quatre autres
dans le mois d'août. Le second, dans sa Vie de Toussaint Louverture, n'en
admet que quatre, dans les journées des 8, 19, 20 et 22
juillet. L'un et l'autre attribuent toujours plus d'avantages aux
troupes du Sud, qui, en dernier lieu, chassèrent l'armée
commandée par Dessalines, du Grand-Goave, où elle s'était portée, et la refoulèrent au-delà de la position de
Bellevue qui fut occupée par Pétion. Il paraît que dans le dernier combat livré à Thozin, soit
en juillet, soit en août, Rigaud commandait en personne,
qu'il fît preuve d'une grande valeur et fut blessé au bras
droit; et que Dessalines ne se montra pas moins brave
sur ce champ de bataille qu'il fut contraint d'abandonner.
Des deux côtés, du reste, se trouvaient des officiers supérieurs qui firent aussi preuve de courage : — dans l'armée
du Sud, les adjudans-généraux Toureaux, Blanchet et
Pétion, les colonels Faubert, Dartiguenave, Geffrard,
Jean Cécile, Renaud Desruisseaux, Tessier ; les chefs de
bataillon Delva, Vaval, Jean-Louis François, Octavius,
Jean-Louis : Compas1, Piverger, Gérin, Martignac, Vendôme, etc.; dans l'armée du Nord, le général Laplume, et
d'autres officiers supérieurs tels que Dommage, C. Béîair,
Guerrier, Montauban, Ferbos, Larose, Bodin, Gabart. C'étaient des frères qui s'entre-tuaient ! Mais, en combattant les uns contre les autres sur ce sol qui devait leur
appartenir un jour, ils s'aguerrissaient et se préparaient aux hautes destinées qui leur étaient réservées.
Ainsi va le monde : le plus grand bien ne s'obtient souvent qu'à la suite de maux déplorables. Quoiqu'ils diffèrent sur le nombre des combats livrés 102 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. entre les deux armées, MM. Madiou et Saint-Rémy s'accordent sur le résultat définitif que nous venons de relater ; — que Dessalines fut refoulé au-delà de la position de
Bellevue. Ces échecs successifs subis par ses troupes
avaient jeté le découragement parmi elles , tandis que
celles du Sud, enflammées par leurs succès, ne demandaient qu'à marcher en avant : les officiers supérieurs
pensaient de même ; tous sentaient la nécessité de profiter
des avantages obtenus, pour achever d'abattre le moral
de l'ennemi.
nous venons de relater ; — que Dessalines fut refoulé au-delà de la position de
Bellevue. Ces échecs successifs subis par ses troupes
avaient jeté le découragement parmi elles , tandis que
celles du Sud, enflammées par leurs succès, ne demandaient qu'à marcher en avant : les officiers supérieurs
pensaient de même ; tous sentaient la nécessité de profiter
des avantages obtenus, pour achever d'abattre le moral
de l'ennemi. Dans cette disposition générale, on apprit la situation
de l'ennemi et les préparatifs qu'il faisait pour retraiter
encore sur Léogane, même pour évacuer cette ville. Après
sa blessure, Rigaud s'était retiré au Petit-Goave : on envoya deux officiers l'avertir de la situation des choses et
lui demander l'ordre de marcher en avant •. Mais, au
grand étonnement de son armée , il fit dire de ne pas
avancer, de garder seulement la position de Bellevue ; et
cependant , dans ses prétentions fondées sur la lettre
d'Hédouville , il devait vouloir occuper Léogane ! La Fortune lui tendait les bras : il lui tourna le dos !
L'homme politique arrêta encore l'élan de l'homme de
guerre : il crut avoir assez fait, en reprenant le GrandGoave. Nous différons donc essentiellement ici du jugement
porté par M, Saint-Rémy à cette occasion, pour nous ranger à celui de M. Madiou : ce dernier n'attribue cette
halte funeste qu'à Toureaux, qu'il accuse de trahison en1 Florant Chevalier, capitaine des guides de son escorte, et Poisson Paris,
lieutenant de cavalerie. [1799] CHAPITRE III. 105 vers Rigaud ; mais ce fut Rigaud lui-môme qui ne voulut
pas profiter de la victoire. « Mais Rigaud, dit M. Saint-Rémy, se contenta d'avoir
« porté les limites de son commandement au Grand-Goave;
« car, à quoi lui eût servi Léogane, qu'avec un bateau sur
« la mer et cent hommes par terre on peut facilement af-
« famer ? Aucune idée de conquête n'entrait dans les vues
« de Rigaud : ce qu'il voulait, c'était garantir l'intégrité
« de son commandement, et conserver le Sud à la métro-
« pôle. Plusieurs de ses lieutenans lui ont reproché cette
« conduite; mais il avait bien plus raison qu'eux K » Non, il n'avait pas raison ; car la lettre d'Hédou ville
sur laquelle il s'étayait, l'autorisait à occuper Léogane ;
et au départ de cet agent , il avait demandé cette place à
Laplume. Il pouvait la défendre comme lorsqu'elle fut attaquée par mer et par terre, par les Anglais. Ce n'est pas le
Sud seul qu'il devait conserver à la métropole; c'était
toute la colonie, puisqu'il croyait T. Louverture disposé
à proclamer son indépendance, d'accord avec les Anglais
et les Américains. Une guerre de conquête devenait donc,
dans cette pensée, une nécessité de la situation : il fallait
conquérir, s'il était possible, devenir vainqueur, pour se
justifier devant le Directoire exécutif qui avait approuvé
la conduite du général en chef envers Hédouville, d'après
ses lettres publiées le 2 juillet par Roume. Roume ayant
déclaré Rigaud rebelle, ce général devenait coupable aux
yeux du Directoire exécutif , dès le jour de la prise du
Petit-Goave.
pensée, une nécessité de la situation : il fallait
conquérir, s'il était possible, devenir vainqueur, pour se
justifier devant le Directoire exécutif qui avait approuvé
la conduite du général en chef envers Hédouville, d'après
ses lettres publiées le 2 juillet par Roume. Roume ayant
déclaré Rigaud rebelle, ce général devenait coupable aux
yeux du Directoire exécutif , dès le jour de la prise du
Petit-Goave. Pour se justifier, il fallait pouvoir lui dire : « Votre agent n'a été qu'un pusillanime, un traître ou 1 Vie de Toussaint Louverture, p. 246. jOi ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. « un imbécile. La colonie allait être ravie à sa métropole :
« la voilà î Donnez-moi vos ordres ; mais que la liberté de
« tous mes frères soit garantie contre l'astuce de la faction
« coloniale, qui s'est entendue avec T. Louverture. J'ai
« chassé les émigrés ; et les Anglais ne peuvent plus rien
(( à Saint-Domingue. » Alors comme alors Mais au lieu d'une telle résolution, que devaient lui suggérer tous les motifs qu'il avait
eus pour résister à son adversaire, pour accepter la guerre
à laquelle il fut provoqué, Rigaud se borna à son inutile
conquête du Grand-Goave. En ce moment, soit que sa
victoire eût lieu en juillet ou en août, il avait encore
d'autres motifs pour aller en avant , à raison des faits qui
se passaient au Môle, dans toute la péninsule du Nord,
dans ce département même , dans l'Artibonite , dans
l'Ouest. Nous avons dit que T. Louverture quitta Léogane, après
le 12 juillet , et se rendit au Port-au-Prince. Étant là, il
apprit ces faits. Au Môle était le chef de bataillon Bellegarde qui commandait la ville. C'était un homme de couleur de la Guadeloupe, qui s'y était distingué dans la guerre contre les
Anglais. Le colonel NoèlLéveillé, un noir, frère du général Baptiste Léveillé qui avait dû partir pour France avec
Hédouville , était en garnison au Môle avec la 5e demibrigade du Nord. Lubin Golard, autre noir, de l'une des
plus anciennes familles d'affranchis venues de SaintChristophe dans la colonie, était chef du bataillon de la
9e demi-brigade, qui était resté au Port-de-Paix tandis que
les deux autres avaient marché contre le Sud. S'étant concertés, ces trois officiers se prononcèrent en faveur de. [1799] CHAPITRE m. 105 Rigaud, pour profiter de l'absence des troupes du Nord.
On était à la mi-juillet. Ils envoyèrent deux officiers, Moreau et Duverger, de la 5e, informer Rigaud de leur prise
d'armes. Le général Clervaux était au Môle alors ; il dut
s'évader, et alla joindre le général en chef au Port-auPrince. En attendant les secours qu'ils espéraient-, Golard,
influent dans toute la péninsule du Nord, fit soulever une
grande partie des cultivateurs de Jean-Rabel, de Rombarde
et du Port-de-Paix. Il assaillit bientôt cette dernière ville,
où commandait le brave Maurepas, colonel dévoué à T.
Louverture, qui lui opposa une résistance héroïque. Cette
ville ne put être enlevée, et ce fut heureux pour le général
en chef; car un succès de ce côté eût pu déterminer des
défections dans tout le Nord.
toute la péninsule du Nord, fit soulever une
grande partie des cultivateurs de Jean-Rabel, de Rombarde
et du Port-de-Paix. Il assaillit bientôt cette dernière ville,
où commandait le brave Maurepas, colonel dévoué à T.
Louverture, qui lui opposa une résistance héroïque. Cette
ville ne put être enlevée, et ce fut heureux pour le général
en chef; car un succès de ce côté eût pu déterminer des
défections dans tout le Nord. Apprenant ces faits, néanmoins, le général Pierre Michel, au Haut-du-Cap, le colonel Rarthélemy, au Limbe,
manifestèrent des sympathies en faveur de Rigaud. Au
Fort-Liberté, où T. Louverture avait sévi avec rigueur
après le départ d'Hédouville, on montra des dispositions
semblables. Au Gros-Morne, aux Gonaïves, à Saint-Marc,
à l'Arcahaie, même à la Croix-des-Rouquets, si voisine du
Port-au-Prince, où était le général en chef, ce fut la
même explosion de sentimens en faveur de Rigaud. Toutes ces manifestations, sans prise d'armes (excepté
dans la péninsule du Nord), étaient occasionnées parles
premiers succès obtenus par les troupes du Sud sur celles
de T. Louverture, par l'opinion qui le condamnait dans
sa querelle avec Rigaud. Mais ce dernier n'avait pas ourdi
des complots dans tous ces lieux. Il ne pouvait envoyer
des soldats au Môle surtout : il en avait si peu à opposer
aux forces de son ennemi ! Et l'on combattait alors au 106 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. Grand-Goave. Mais il expédia Renaud Desruisseaux pour
diriger les opérations : ce colonel était accompagné de
quelques officiers, et il apporta des munitions de guerre et
de bouche. Cependant , T. Louverture qui avait une résolution
énergique, qui avait une âme à toute épreuve, qui était
capable aussi de tous les genres d'excès quand il fallait
acquérir du pouvoir ou s'y maintenir, averti de la révolte
du Môle et des autres faits , ordonna peu après au
général Moïse de se détacher de l'armée avec une partie
des troupes du Nord, moins la 9e, pour se porter contre le
Môle, contre Golard, Il fut peut-être heureux de cette
circonstance pour ôter à Moïse la direction de la guerre
contre Rigaud, à cause de ses opinions. Le commandement en chef fut donné dès-lors à Dessalines dont l'obéissance passive était une garantie de vigueur : son activité
et sa bravoure y ajoutèrent. Le 19 juillet, Toussaint Louverture émit une proclamation à l'occasion de la révolte du Môle. En même temps,
il écrivit à tous les commandans d'arrondissement et de
place, de faire main basse sur toutes les victimes désignées
d'avance à la mort. Voici la lettre qu'il adressa à Henri
Christophe : Au Port-Républicain, le 29 messidor (17 juillet) an 7 de la
République française une et indivisible.
Toussaint Louverture, général en chef de l'armée de Saint-Domingue,
mit une proclamation à l'occasion de la révolte du Môle. En même temps,
il écrivit à tous les commandans d'arrondissement et de
place, de faire main basse sur toutes les victimes désignées
d'avance à la mort. Voici la lettre qu'il adressa à Henri
Christophe : Au Port-Républicain, le 29 messidor (17 juillet) an 7 de la
République française une et indivisible.
Toussaint Louverture, général en chef de l'armée de Saint-Domingue, Au citoyen Christophe, chef de brigade, commandant en chef l'arrondissement du Cap,et surveillant celui de l'Est (celui du Fort «Liberté '.) La révolte du Môle, mon cher commandant, vient de s'opérer par
les agens secrets du perfide Rigaud. Ils font des prosélytes partout, et 1 H. Christophe devint commandant de ces deux arrondissemens après le
départ d'Hédouville. [1799] CHAPITRE m. 107 partout ils opèrent le mal qu'il faut pourtant arrêter dans sa source. Le
Môle correspond directement avec le Fort-Liberté ; il y sème la désunion, et j'ai la certitude que cette place devait aussi se soulever et arborer l'étendard de la révolte : au Cap même, des agens y provoquent
la rébellion. Surveillez- les avec une rigueur étonnante, déployez le
caractère dur que nécessitent les trames de ces scélérats. Tous les
hommes de couleur en général se sont donné la main pour culbuter
Saint-Domingue, en le désunissant et en armant les citoyens les uns
contre les autres ; ils servent la passion du rebelle Rigaud. Ils ont juré
de le servir et de l'élever le chef suprême, sur des corps et des cendres. Dans aucun cas, ne mollissez pas contre les hommes de couleur,
et garantissez par une activité sans égale, l'arrondissement que vous
commandez des horreurs qui menacent déjà quelques-uns. L'arrondissement deTEst doit faire encore l'objet de votre sollicitude dans des circonstances aussi critiques. Vous savez combien sont
remuans les habitans de cette partie de la colonie ; faites former des
camps qui fassent respecter cette place (le Fort-Liberté), et employez
et faites même descendre des mornes les cultivateurs armés, desquels
vous croirez avoir besoin pour également garantir cette place importante. Les hommes de couleur y sont aussi dangereux que vindicatifs ; nayez aucun ménagement pour eux 5 faites arrêter^ et même
punir de mort ceux qui seraient tentés d'opérer le moindre mouvement ; Vallière doit être aussi l'objet de tous vos soins. Je compte plus que jamais sur votre imperturbable sévérité', que
rien n'échappe à votre œil vigilant. Je vous désire une bonne santé.
Salut et amitié, Toussaint Louverture. P. S. Voyez Noël Prieur J, pénétrez-le de la nécessité d'employer de
la rigueur et de surveiller notamment les auteurs : je lui écris à ce sujet. Faites- lui passer ma lettre. Quelle bonne aubaine pour H. Christophe, que cet ordre
facultatif, que cette recommandation d'une rigueur étonnante, de déployer un caractère dur, de ne pas mollir, de
Je vous désire une bonne santé.
Salut et amitié, Toussaint Louverture. P. S. Voyez Noël Prieur J, pénétrez-le de la nécessité d'employer de
la rigueur et de surveiller notamment les auteurs : je lui écris à ce sujet. Faites- lui passer ma lettre. Quelle bonne aubaine pour H. Christophe, que cet ordre
facultatif, que cette recommandation d'une rigueur étonnante, de déployer un caractère dur, de ne pas mollir, de 1 Surnommé Pelil-NoH, homme d'une grande férocité, que Christophe
fit tuer plus tard. 108 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. n'avoir aucun ménagement, de punir de mort tous ces scélérats que le général en chef lui désigne sous la dénomination d'hommes de couleur ! Comme il a dû se réjouir
encore, en voyant son chef, son précepteur dans le crime,
compter sur son imperturbable sévérité ! En fallait-il davantage pour décider cet autre T. Louverture (qui n'a différé du premier que par la franchise de sa violence), à
couvrir de cadavres les lieux confiés à son commandement? Dans tous les autres arrondissemens militaires, un pareil ordre fut donné et exécuté fidèlement. C'est alors que périrent, dans le Nord, la plupart par la
baïonnette, outre une infinité de mulâtres, tels que Bijou
Moline (l'ancien ami de Henri Christophe), des noirs
nouveaux libres, tels que Pierre Michel, Barthélémy,
deux officiers qui s'étaient, des premiers, soumis àPolvérel et Sonthonax en 1793, qui furent constamment fidèles
à T. Louverture, jusqu'au moment où ils le virent s'allier
aux colons et aux émigrés ; Edouard Callot, Pierre Paul,
anciens libres noirs, etc., etc. L'emploi de l'horrible baïonnette, comme instrument
de supplice, fut une invention des chefs de cette partie.
Nous n'accusons pas le peuple qui gémissait de ces horreurs, mais ces chefs qui contraignaient le soldat à se servir de cette arme contre des victimes sans défense. On
conçoit l'emploi de la baïonnette à la guerre, sur le champ
de bataille où la fureur des combattans est égale ; mais on
doit en flétrir l'usage dans les exécutions ordonnées par
l'autorité; car cet usage tend à exciter la férocité dans
celui qui s'en sert ainsi . » Le 17 février 1807, Pétion, alors sénateur et général de division, adressa M 799] CHAPITRE III. 109 Dans l'Artibonite, dans FOuest, les mêmes horreurs
furent commises , en masse , sur des individus noirs et
jaunes simplement soupçonnés d'être secrètement des partisans de Rigaud. A l'Àrcahaie, un mulâtre nommé Laraque, très-clair de teint et s'efforçant d'être blanc, et un
vrai blanc nommé Robes, le premier commandant de
la place, le second adjudant, se distinguèrent. dans ces
boucheries d'hommes. Au Port-au-Prince, Jean-Philippe
Dupin; à Léogane, Dieudonné Chambon ou Jambon, deux
noirs, et un mulâtre nommé Morba, rivalisèrent de cruauté
avec les autres exécuteurs.
mé Laraque, très-clair de teint et s'efforçant d'être blanc, et un
vrai blanc nommé Robes, le premier commandant de
la place, le second adjudant, se distinguèrent. dans ces
boucheries d'hommes. Au Port-au-Prince, Jean-Philippe
Dupin; à Léogane, Dieudonné Chambon ou Jambon, deux
noirs, et un mulâtre nommé Morba, rivalisèrent de cruauté
avec les autres exécuteurs. N'entrons pas dans plus de détails de ces actes de barbarie sauvage commis par la volonté de T. Louverture,
afin de détourner promptement notre vue de ce spectacle
douloureux, qui ne faisait plaisir qu'aux seuls colons de
Saint-Domingue, aux émigrés admis à partager leur joie,
dans ces festins de cannibales, comme au temps où la population blanche du Cap assistait au supplice d'Ogé et de
Chavanne. Mais, résumons ces faits cruels par une nouvelle citation du rapport de l'honnête Kerverseau : « Je ne vous peindrai point , dit- il , Toussaint Louune lettre au Sénat de la République, pour réclamer des modifications au
code pénal militaire de Dessalines, qui établissait de nombreux cas de mort
et la peine des verges contre les soldats. Cette lettre est de la main de lioyer,
alors son aide de camp. Le Sénat forma une commission composée du général
Yayou et Daumec (deux hommes du Nord) et du colonel Lys, trois de ses
membres, pour lui faire un rapport à ce sujet; et cette commission honora
Haïti en proposant un des articles ainsi conçu et décrété: « Le Sénat abolit pour toujours la peine des verges; elle est remplacée par
« six mois de détention. Il abolit également le genre de mort â la baïonnette :
« ceux qui l'ordonneront, exécuteront, seront poursuivis et punis comme
« assassins. • Ainsi, Yayou et Daumec, hommes du Nord, réparèrent le torique nous reprochons aux chefs de cette partie. Nous sommes heureux de le constater. Mais
sous le règne de H. Christophe, cet usage barbare existait dans leNord; il a
cessé à sa mort. J 10 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. verture accablant les habitans de réquisitions d'hommes
et d'animaux, épuisant la colonie pour satisfaire son ambition et assouvir ses vengeances ; et devenu furieux par
ses défaites et une résistance à laquelle il ne s'était point
attendu ; et tourmenté par les soupçons et par la peur qui
rendent Jes hommes cruels , se baignant dans le sang,
couvrant la colonie de commissions militaires composées
d'hommes qui ne savaient pas lire, jugeaient à huis clos,
et faisaient exécuter, de nuit, leurs sentences de mort ;
enfin , renouvelant à Saint-Domingue les fusillades, les
mitraillades et les affreuses scènes des Collot et des Carrier (les noyades, comme à Nantes), et toujours constant
dans sa fausseté et dans son hypocrisie au milieu des
scènes de sang dont l'île entière était le théâtre, et des cris
des milliers de victimes qu'il immolait chaque jour à ses
craintes et à sa tyrannie, faisant célébrer des messes solennelles, des Te-Deum, réciter des rosaires par ses soldats,
et retentir le quartier -général du chant des cantiques
spirituels »
yades, comme à Nantes), et toujours constant
dans sa fausseté et dans son hypocrisie au milieu des
scènes de sang dont l'île entière était le théâtre, et des cris
des milliers de victimes qu'il immolait chaque jour à ses
craintes et à sa tyrannie, faisant célébrer des messes solennelles, des Te-Deum, réciter des rosaires par ses soldats,
et retentir le quartier -général du chant des cantiques
spirituels » On ne peut douter de la véracité du témoignage de Kerverseau, lorsqu'on le voit citer, par comparaison, les actions cruelles de deux blancs comme lui, Collot-d'Herbois
et Carrier, qui souillèrent comme tant d'autres la belle
révolution française, par leurs crimes. C'est qu'en effet,
les actions des hommes doivent être jugées d'après les
principes de la morale qui est une pour tous, qui n'admet
entre eux aucune différence d'origine, de caste et de
couleur. Et cette observation même que nous faisons ici en faveur de Kerverseau, nous porte naturellement à une réflexion. Est-il étonnant, après tout, qu'à Saint-Domingue,
T. Louverture ait commis ces crimes, lorsqu'en France, r 1 799] chapitre ni . 1 M pays civilisé, on a vu de semblables horreurs dans le cours
de la révolution ? Les hommes sont donc partout les
mêmes, soit qu'il s'agisse du bien ou du mal! Mais, ceux
de la race africaine qui ont réclamé à juste titre L'égalité
devant la loi avec la race européenne, comme elle existe
devant Dieu, ne doivent pas s'offenser de ce qu'on reproche aux médians parmi eux, les mauvaises actions
qu'ils commettent, de même qu'on flétrit les mauvaises
actions des blancs qui se montrent cruels. Égalité dansle
blâme comme dans la louange ! Voilà l'impartialité. Nous n'avons pas nié que des manifestations ont eu lieu
par sympathie, moins pour Rigaud personnellement que
pour la cause qu'il soutenait ; car, pouvait-il être plus
aimé que T. Louverture, — de Paul, frère de ce dernier,
— de Moïse, son neveu, — de Pierre Michel, de Barthélémy, etc.? Mais, en persécutant, T. Louverture devait-il
proscrire en masse une foule d'individus, les faire égorger,
parce que leur qualité d'anciens libres les représentait à ses
yeux comme des ennemis personnels , tandis qu'ils n'étaient que des adversaires du système politique qu'il voulait faire prévaloir ? Dans de telles circonstances, un chef
qui est animé d'un bon esprit, qui croit à la sagesse de
ses vues mal appréciées, selon lui, doit restreindre ses
vengeances contre ses adversaires, ses frères ; garder en
prison, s'il le faut, le grand nombre qu'il redoute et dans
lequel il y a nécessairement des hommes qui ne sont
qu'entraînés par leurs opinions. Il faut convaincre leur
esprit, non par le glaive, mais par la persuasion ; il faut
ne frapper que ceux qui font résistance par les armes, et
non pas ceux qui sont supposés, soupçonnés devoir être
ennemis de l'ordre de choses qu'on veut établir. 112 ÉTUDES SLR i/niSTOIRE D'HAÏTI. La conduite de Moïse dans le Nord, celle de Dessalines
à Léogane, prouvent qu'il y avait moyen de tirer parti de
la plupart des victimes. Ces deux généraux firent enrôler
dans les troupes beaucoup d'hommes de couleur qui combattirent avec valeur contre Rigaud. Dessalines les trouva
un jour, quand il lui fallut combattre contre les Français :
ils furent dévoués à ce chef, à leurs frères noirs, à leur
pays.
. La conduite de Moïse dans le Nord, celle de Dessalines
à Léogane, prouvent qu'il y avait moyen de tirer parti de
la plupart des victimes. Ces deux généraux firent enrôler
dans les troupes beaucoup d'hommes de couleur qui combattirent avec valeur contre Rigaud. Dessalines les trouva
un jour, quand il lui fallut combattre contre les Français :
ils furent dévoués à ce chef, à leurs frères noirs, à leur
pays. En se montra nt juste autant quefort, un chef conquiert
les cœurs et se fortifie encore par le concours qu'il peut
obtenir de ceux-là mêmes qui se compromettent par leurs
imprudences. C'est ce que ne comprit pas T. Louverture,
c'est ce qu'il ne voulut pas comprendre, car il était éclairé ;
mais, dominé par son orgueil, par sa soif inextinguible de
domination, par cette ambition qui le dévorait, il n'employa que la terreur. Voyez comment, dans sa lettre à H. Christophe, il veut
bien supposer aux hommes de couleur le désir de faire de
Rigaud, le chef suprême de la colonie ! En faisant mourir
tant d'hommes dont une grande partie s'étaient montrés
énergiques dans leur lutte contre les colons, il ne satisfit
que ces derniers ; et lorsque le moment arriva où il dut
lutter contre ces perfides et leurs auxiliaires, il ne trouva
pas ces hommes. En immolant une foule d'autres dont le
caractère inoffensif n'était pas à craindre pour son système politique , il occasionna une répulsion invincible
pour sa personne, pour son gouvernement : il lui fallut
ensuite constamment réprimer les conspirations, les révoltes qui éclataient de tous côtés, non pas de la part des
hommes de couleur, mais des noirs fatigués de sa tyrannie. La terreur devint le signe caractéristique de son administration, parce qu'elle n'avait d'autre moyen pour se [1799] CHAPITRE m. 115 soutenir, et qu'elle était basée sur le mépris et la haine
qu'il nourrissait pour ses semblables. Aussi sa chute futelle éclatante, exemplaire î En faisant retourner dans le Nord une partie de l'armée
avec le général Moïse, T. Louverture n'était pas resté
au Port-au-Prince. Il se rendit sur tous les points de ce
département et de l'Artibonite où il fallait, par sa présence, assurer le succès de ses mesures atroces. Il courut
des dangers dans une embuscade qui lui fut tendue au
Gros-Morne : heureux d'en sortir sain et sauf, ce fut un
nouveau motif pour continuer ses proscriptions. Après avoir été poursuivi par Moïse et Clervaux, Lubin
Golard, renfermé et canonné dans Jean-Rabel, finit par
l'évacuer pour se porter au Môle. Cette ville elle-même fut
bientôt cernée et canonnée par terre, et bloquée par mer,
pendant quelques jours : la garnison en était trop faible
pour pouvoir résister plus longtemps. R. Desruisseaux et
Bellegarde s'enfuirent dans un canot et se rendirent à Miragoane. Après leur départ, Moïse et Clervaux pénétrèrent
au Môle, où de nombreuses victimes tombèrent, comme à
Jean-Rabel et à Bombarde. Il paraît que ce fut alors que
périt Noël Léveillé. Le Môle fut pris le 51 août.
,
pendant quelques jours : la garnison en était trop faible
pour pouvoir résister plus longtemps. R. Desruisseaux et
Bellegarde s'enfuirent dans un canot et se rendirent à Miragoane. Après leur départ, Moïse et Clervaux pénétrèrent
au Môle, où de nombreuses victimes tombèrent, comme à
Jean-Rabel et à Bombarde. Il paraît que ce fut alors que
périt Noël Léveillé. Le Môle fut pris le 51 août. Lubin Golard , d'une résolution énergique , avait
échappé à l'ennemi. Il se jeta dans les bois du Moustique,
où les troupes du général en chef ne purent jamais l'atteindre. Il y vécut, secrètement secouru et nourri, jusqu'à
l'arrivée de l'armée française, en 1802, où il se rallia à
elle. Une lettre de T. Louverture à Dessalines, datée du Môîe
le 8 septembre, lui rendit compte de ces événemens qui
venaient de se passer. T. IV. 8 114 ÉTUDES SUR LIIISTOIRE DIIAÏTÏ. La prise d'armes de Lubin Golard en faveur du système
politique de Rigaud, les vengeances cruelles qui furent
exercées alors contre les anciens libres, laissèrent auPortde-Paix et dans toute la péninsule du Nord, le germe de la
résistance contre toute autorité despotique placée au Cap.
En 1807, nous verrons ce sentiment se manifester au
Port-de -Paix, par la révolte de Jean-Louis Rebecca, simple
soldat de la 9e, noir d'une ancienne famille d'affran bis
alliée à celle de Golard, qui se prononça et entraîna ce
corps contre l'autorité de H. Christophe, en faveur de
Pétion. Après avoir pacifié le Nord et l'Artibonite dans le sang,
T. Louverture revint au Port-au-Prince. En passant à la
hatte Aubry, près des Sources-Puantes, entre cette ville
et l'Arcahaie, il échappa encore, miraculeusement, à une
embuscade : ceux qui la formaient tirèrent sur sa voiture ;
le cocher fut tué, mais le général en chef n'y était pas : il
était à cheval, à quelques pas en arrière. Toujours bien
monté et escorté par une nombreuse cavalerie, il poursuivit sa route ; et son arrivée au Port-au-Prince fut signalée
par de nouvelles sévérités. Le génie de l'extermination
se vengea ! •s' Peu avant la révolte du Môle, Rigaud s'occupait d'organiser une flotille pour l'opposer à celle du général en
chef. Il fit armer des barges par Panayoty, les deux frères
Gaspard, etc., qui avaient déjà servi contre les Anglais en
leur enlevant même des corvettes de guerre, qui se distinguèrent dans la guerre du Sud, et plus tard dans celle du
Nord. ïl envoya 60 mille piastres à Saint-Yague de Cuba
pour y acheter une corvette de 18 canons. Nous possédons
une lettre de Roume à Kerverseau, du 19 juillet, qui atteste
chef. Il fit armer des barges par Panayoty, les deux frères
Gaspard, etc., qui avaient déjà servi contre les Anglais en
leur enlevant même des corvettes de guerre, qui se distinguèrent dans la guerre du Sud, et plus tard dans celle du
Nord. ïl envoya 60 mille piastres à Saint-Yague de Cuba
pour y acheter une corvette de 18 canons. Nous possédons
une lettre de Roume à Kerverseau, du 19 juillet, qui atteste [1799] chapitra ni. H5 ces faits. Roume écrivit à l'agent français à Cuba, pour
entraver l'acquisition de la corvette, et saisir même les
60 mille piastres, comme fonds de la République. Il envoya un blanc nommé Sasportas dans toules les îles du
Vent, auprès desagens français, notammentDesfourneaux,
à la Guadeloupe, pour demander des bâtimens de guerre
ou des corsaires, afin de réduire Rigaud ; il en demanda
à Kerverseau qui était à Santo-Domingo, et qui lui avait
écrit, au contraire, le 5 juillet, d'interposer son autorité
entre les deux rivaux pour arrêter la guerre civile à sa
naissance *. Il écrivit en même temps, le 17 juillet, à Don
J. Garcia, pour le prémunir contre Rigaud. Il écrivit encore aux gouverneurs de Cuba, de Curaçao, de Saint-Thomas, pour leur demander des vaisseaux et des frégates,
afin de soumettre le rebelle. Et c'est de cet agent que M. Saint-Rémy dit : « Roume
« voyait avec œil et cœur marris le mouvement des
« choses î >; Roume n'était ni fâché, ni repentant de ce
qui se passait : il s'en réjouissait, au contraire. Ainsi, quant à Rigaud , il ne négligea pas d'organiser
sa défense. Cependant, M. Madiou le représente en plusieurs endroits de son ouvrage, comme s'abandonnant
aux plaisirs aux Cayes, y donnant des bals, négligeant
de soutenir la révolte du Môle 3. Cet auteur ne s'est pas
aperçu qu'il a démenti lui-même ces accusations portées
contre Rigaud par les traditions populaires ; car il parle
de la formation de deux escadres de barges sous les ordres
de Panayoty 3; et s'il relate trois combats au Grand-GoaAre> ' Kerverseau lui en adressa d'autres, les 27, 30 juillet et 9 août, dans !e
même but. 5 Histoire d'Haïti, pages 344, 347, 349, 354, 355, 358, du tome îe> \
a Ihid. p. 350. 116 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. en juillet, où Rigaud n'était pas à la tête de son armée,
il en mentionne trois autres dans le mois d'août, où il a
dirigé lui-même les opérations militaires i . Il est vrai qu'il
le fait partir pour les Cayes au moment où un dernier combat contraint Dessalines à abandonner définitivement le
Grand-Goave. Mais ce fait est encore démenti par des
•témoignages des acteurs du temps, qui rapportent que
Dessalines fut refoulé au-delà de Bellevue , dans le
combat où Rigaud fut blessé. Or, la révolte du Môle eut
lieu à la mi-juillet et fut comprimée à la fin d'août; et
durant le mois d'août, Rigaud était à la tête de son
armée. Donc, il soutenait cette révolte en combattant
au Grand-Goave.
encore démenti par des
•témoignages des acteurs du temps, qui rapportent que
Dessalines fut refoulé au-delà de Bellevue , dans le
combat où Rigaud fut blessé. Or, la révolte du Môle eut
lieu à la mi-juillet et fut comprimée à la fin d'août; et
durant le mois d'août, Rigaud était à la tête de son
armée. Donc, il soutenait cette révolte en combattant
au Grand-Goave. Mais, nous nous accordons avec le même auteur, quand
il dit de Rigaud : « Par une inconcevable hésitation, il ne voulut pas, lui
« si audacieux, pousser ses conquêtes au-delà de Léogane
« (ou plutôt du Grand-Goave , puisque Léogane n'était
« pas en son pouvoir) , déclarant qu'il s'en tenait au com-
« mandement que lui avait confié Hédouville. Toussaint,
« général en chef de la colonie, nommé par le Directoire,
« ne l'eût jamais souffert indépendant de son autorité. //
« devait, une fois la guerre commencée , s'efforcer a"é-
« craser son rival*. » Oui, c'est là le reproche que nous faisons aussi à Rigaud; et s'il le mérite, s'il l'a encouru, c'est que l'homme
politique, en lui, était inférieur à l'homme de guerre : il ne
comprit pas sa position. 1 Histoire d'Haïti, t. i. p. 347 et 348.
Ibid p. 351, CHAPITRE IV. Sauvais, cerné à Jacrael, se plaint à Toussaint Louverture et à Roume. — T.
Louverture fait fusiller son aide de camp. — Réponse de Roume. — Combat et prise de Tavet par Birot. — Il est blessé et blâmé par Bauvais. — Préparatifs de défense.— La réponse de Roume porte Bauvais à abandonner
Jacmel.— Sa lettre d'adieux aux officiers supérieurs Réflexions à ce sujet.— Naufrage et mort de Bauvais. — Birot prend le commandement de
Jacmel. — Ecrits de T. Louverture et de Rigaud. — Prise du poste de Bellevue. — Proclamation de T. Louverture, du 11 novembre. — Dessalines marche contre Jacmel. - Investissement et siège de Jacmel. — Tentative infructueuse de Rigaud pour le dégager. — Fuite de Birot et d'autres officiers.
— Capture d'une flotille de T. Louverture par les Anglais. — Pétion va prendre le commandement de Jacmel.— Continuation du siège.— Evacuation
de la place. — Proclamations de Rigaud et de T. Louverture. Nous avons laissé Bauvais, tranquille spectateur à Jacmel, de l'occupation du Petit-Goave et du Grand-Goave
parles troupes de Rigaud. Mais nous allons le voir contraint d'agir contre les manœuvres de Rigaud et de T.
Louverture, qui, tous deux, avaient intérêt à le voir sortir
de son inconcevable neutralité. Dès la prise du Petit-Goave, Rigaud chargea le chef de
bataillon Bouchard , de la demi-brigade de Faubert, de
gagner à sa cause Lafortune et Conflans, ces deux noirs
dont nous avons parlé dans notre 5e livre, qui exerçaient
une grande influence dans la commune de Baynct, et sur118 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI.
qui, tous deux, avaient intérêt à le voir sortir
de son inconcevable neutralité. Dès la prise du Petit-Goave, Rigaud chargea le chef de
bataillon Bouchard , de la demi-brigade de Faubert, de
gagner à sa cause Lafortune et Conflans, ces deux noirs
dont nous avons parlé dans notre 5e livre, qui exerçaient
une grande influence dans la commune de Baynct, et sur118 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. tout dans les cantons de la Vallée et de la Montagne. Ces
deux hommes étaient devenus importans, depuis que
Bauvais et Rigaud les avaient employés à soulever les
populations, contre A. Chanlatte que Sonthonax avait
placé à Jacmel. Rigaud voulait s'appuyer sur eux, pour
entraîner Bauvais à se prononcer en sa faveur avec la
légion de l'Ouest. Mais Bauvais réussit à éteindre leur
insurrection, en envoyant contre eux le chef de bataillon
Benjamin Ogé, de la légion -. Après cet insuccès de Rigaud, T. Louverture, étant à
Léogane dans les premiers jours de juillet, fit donner à
son tour des instructions à Lafortune et Conflans , pour
exciter les cultivateurs en faveur de sa cause. Ces deux
hommes étaient secondés par les nommés Gilles Bambara,
Massanga, Mentor Raison et Germain Lavalette. Ils reprirent les? armes pour le général en chef. Cette fois
encore, Bauvais essaya de comprimer leurs mouvemens
par Ogé, qui fut assailli par leurs bandes et contraint à
rentrer à Jacmel. Dès-lors, T. Louverture fut assuré qu'il
y avait pour lui une force placée entre Rigaud et Bauvais,
qui empêcherait leur jonction. Il ne s'arrêta pas à cette précaution utile au succès de
sa guerre contre le Sud. Il avait agi à l'ouest de Jacmel,
il voulut agir aussi à l'est de cette ville. Dans notre 5e livre, nous avons parlé d'une entrevue
qu'il eut au Mirebalais avec Mamzelle, chef des noirs du 1 Une lettre de Bauvais à Hédouville, du 14 août 1798, dénonçait Lafortune
et Confians pour des méfaits commis par eux. Avant l'arrivée de cet agent,
Conlîans avait été au Cap, former des plaintes contre Bauvais à T. Louverture. A son retour, d'accord avec Lafortune, ils organisèrent les cultivateurs
en compagnies armées et méconnurent l'autorité de Bauvais. Ce dernier les
dénonça au général en chef, qui se borna à leur recommander de se bien conduire à l'avenir. [1799] CHAPITRE IV. 110 Doco, que Borel avait employé, en 1795, contre les
hommes de couleur du Cul-de-Sac. Procédant comme ce
marquis-colon et dans l'intérêt de ses semblables, T. Louverture gagna Mamzelle et un autre chef de ces indépendans, nommé Joseph Aquart, secondés par un blanc
du nom de Gay, pour chasser de Saltrou et de Marigot
les troupes de Bauvais, commandées par Desvallons.
Après quelques combats où ce dernier fut appuyé par
Magloire Ambroise, noir ancien libre, ces deux bourgs
tombèrent au pouvoir des partisans de T. Louverture, et
Desvallons fut forcé de replier sur Jacmel. Mamzelle fit
tuer tous les hommes de couleur que ses bandes purent
atteindre.
Joseph Aquart, secondés par un blanc
du nom de Gay, pour chasser de Saltrou et de Marigot
les troupes de Bauvais, commandées par Desvallons.
Après quelques combats où ce dernier fut appuyé par
Magloire Ambroise, noir ancien libre, ces deux bourgs
tombèrent au pouvoir des partisans de T. Louverture, et
Desvallons fut forcé de replier sur Jacmel. Mamzelle fit
tuer tous les hommes de couleur que ses bandes purent
atteindre. Lamour Desrances, noir africain , se tenait dans les
montagnes du Port-au-Prince, en faisant des incursions
au Cul-de-Sac. Il était favorable aux hommes de couleur et
correspondait avec Bauvais par la montagne de la Selle;
mais il ne put empêcher les auxiliaires de T. Louverture
d'envahir l'arrondissement de Jacmel. En même temps , et pour soutenir Lafortune et Conflans, T. Louverture fit occuper l'habitation ïavet, sur
les limites montagneuses de Jacmel et de Léogane. La
11e demi-brigade, commandée par Néret, homme de
couleur, y campa et se fortifia. Ainsi, Bauvais était resserré dans la ville de Jacmel, à
l'ouest, à l'est et au nord. Ces opérations démontrent
l'intelligence et l'habileté de T. Louverture. Désormais,
il n'avait plus rien à craindre de Bauvais, dans le cas où il
eût voulu appuyer Rigaud. Bauvais, se voyant ainsi traqué, se plaignit à T. Louverture lui-même de ces agressions contre sa neutralité.
ïl lui envoya un noir nommé Gressier, son aide de camp, 120 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. qui fut fusillé par ordre du général en chef, sous le prétexte
que cet officier avait mal parlé de lui i . Il écrivit le \ 7
juillet à Roume, pour se plaindre également , et de la
violence que T. Louverture faisait à sa neutralité, et des
massacres commis par ses partisans contre des hommes
de couleur, en implorant de ce perfide agent d'interposer
son autorité. C'était s'adresser à un juge prévaricateur,
intéressé aux maux, aux crimes qui se commettaient.
Mais, forcé dans ses retranchemens d'une neutralité inintelligente, Bauvais envoya Birot, colonel de la légion de
l'Ouest, occuper l'habitation Besnard, assez près de celle
de ïavet, avec 500 hommes de cette légion appuyés de
gardes nationaux. Birot eut ordre de ne pas attaquer les
troupes du général en chef, dans l'espoir d'une réponse
favorable de Roume. Cette réponse fut concertée avec le philosophe qui, dans
l'intervalle, s'était porté dans le Nord. Elle est datée du
Cap , le 9 août : elle défendait le général en chef qui , selon
Roume, avait dû prendre ses sûretés contre Bauvais, séduit par Rigaud. T. Louverture avait raison de se prémunir contre ce général qui ne se prononçait pas; mais
Roume était coupable, en accusant Bauvais d'avoir été
gagné par Rigaud 9 pour pouvoir justifier l'homme des
colons et du Directoire. Enfin, pour frapper l'âme timorée
de Bauvais d'un dernier coup, Roume, plus coupable que
faible, adressa sa réponse :
Roume, avait dû prendre ses sûretés contre Bauvais, séduit par Rigaud. T. Louverture avait raison de se prémunir contre ce général qui ne se prononçait pas; mais
Roume était coupable, en accusant Bauvais d'avoir été
gagné par Rigaud 9 pour pouvoir justifier l'homme des
colons et du Directoire. Enfin, pour frapper l'âme timorée
de Bauvais d'un dernier coup, Roume, plus coupable que
faible, adressa sa réponse : « A Louis-Jacques Bauvais, ci-devant général de bri-
« gade au service de la République française, et comman-
* dant de l'arrondissement de Jacmel, actuellement chef
« des révoltés du même arrondissement, soiis les ordres
« du traître Rigaud. » > Vie de Toussaint Louverture, page 251. [1799] CHAPITRE IT. 121 Ce fut un coup de massue sur la tête de Bauvais : son
esprit se troubla, quand il reçut cette lettre imaginée par
le machiavélisme de Roume et de T. Louverture. Leblanc
se réunit au noir, pour accabler le pauvre mulâtre qui
avait cru pouvoir garder la neutralité dans une question
où il était nécessairement intéressé. Dès le mois de juin,
Bauvais avait écrit à Roume pour lui demander sa démission. Le 2 juillet, il lui écrivit de nouveau en sollicitant
l'autorisation d'aller au Cap auprès de lui, ou à SantoDomingo, où était Kerverseau. Il déclara à Roume qu'il
avait eu la pensée de quitter son poste, et de partir par
un bâtiment de commerce qui était à Jacmel. Roume refusa d'accéder à toutes ces demandes , d'accord avec le
général en chef. Mais, occupé à éteindre l'insurrection du Nord, T. Louverture n'envoya pas à Bauvais cette lettre foudroyante,
aussitôt qu'elle fut écrite : il attendit sa pacification
sanglante. Aussi bien, n'étant écrite que le 9 août,
cette réponse de Roume avait une apparence spécieuse de
vérité à l'égard de Bauvais : spécieuse, en ce que l'agent,
si digne du Directoire exécutif, ne tenait aucun compte
de l'attaque des partisans de T. Louverture à Saltrou et à
Marigot, delà prise de ces bourgs par eux, ni de l'insurrection de Lafortune et Conflans, à l'ouest de Jacmel. Et
voici ce qui semblait légitimer l'accusation de Roume
contre Bauvais. Le 5 août, après bien des manœuvres de la part des
chefs placés à Tavet, Birot s'était vu contraint d'attaquer fo 11e demi-brigade. Il fut blessé dans ce combat et
y perdit 150 légionnaires; mais il chassa la 11e de Tavet,
malgré la force supérieure de ce corps, sa défense opiniâtre et la position avantageuse qu'il occupait. A cause 122 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE ï) HAÏTI.
Le 5 août, après bien des manœuvres de la part des
chefs placés à Tavet, Birot s'était vu contraint d'attaquer fo 11e demi-brigade. Il fut blessé dans ce combat et
y perdit 150 légionnaires; mais il chassa la 11e de Tavet,
malgré la force supérieure de ce corps, sa défense opiniâtre et la position avantageuse qu'il occupait. A cause 122 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE ï) HAÏTI. de sa blessure, Birot laissa le commandement de sa
troupe à Gautier, chef de bataillon de la légion, et rentra
à Jacmel. A son arrivée en cette ville, Bauvais le blâma publiquement d'avoir attaqué les troupes de T. Louverture, et
l'accusa d'avoir violé sa propre neutralité. Néanmoins,
convaincu qu'il lui fallait combattre maintenant, il fit les
meilleures dispositions, non pour attaquer de nouveau les
troupes du général en chef, mais pour leur résister dans
la place de Jacmel, prévoyant bien que T. Louverture
marcherait contre lui. îl fortifia cette place, pourvut à
tout avec une intelligence et un sang-froid admirables,
Bauvais avait toute la trempe d'un vrai militaire : il était
un ancien élève du collège de La Flèche, en France. Ces
préparatifs de défense accrurent le courage de cette belle
légion de l'Ouest qu'il avait commandée, de tous les
hommes valides qui étaient dans Jacmel . Des officiers d'une
valeur éprouvée, comme leurs soldats, maintenaient dans
leurs rangs cette discipline sévère qui distingua ce corps
et qui était due à Bauvais. Ces officiers étaient Birot, Gautier, Ogé, Brunache, Bazelais , Pierre Fontaine , Dupuche,
Borno Déléard : les autres, de grades inférieurs, étaient
animés du même esprit. Deux jours après la prise de Tavet, Gautier l'avait abandonné pour se reporter à Besnard , à cause de la putréfaction des cadavres, et peut-être parce qu'il avait appris
le blâme donné à Birot par Bauvais. Celui-ci devait être
plutôt satisfait que mécontent de l'abandon de Tavet, qui
entrait dans son système de neutralité. Néretvint réoccuper cette position. Bigaud, présent alors parmi ses troupes (dans les premiers jours d'août), en apprenant le combat de Tavet,, [1799] CHAPITRE IV. 125 avait envoyé Pétion à la tête de 500 hommes pour renforcer ceux de la légion de l'Ouest dans cette position : il
était satisfait de ce résultat qui contraignait Bauvais à
prendre parti pour lui, croyait-il. Mais Pétion dut revenir
a Bellevue, par la réoccupation de Tavet par Néret, Le général en chef étant retourné au Port-au-Prince,
et n'ayant plus de crainte pour le Nord et l'Artibonite, se
disposa à faire reprendre les hostilités avec vigueur. C'est
alors qu'il expédia à Bauvais la lettre de Roume, du 9 août ;
elle lui parvint le 15 septembre. En même temps, T.
Louverture avait donné l'ordre aux troupes du Nord de
revenir dans l'Ouest, sous les ordres de Clervaux et de H.
Christophe : elles arrivèrent à Léogane dans la seconde
quinzaine de septembre. En recevant la lettre de Roume, Bauvais fut atterré. Il
prit immédiatement la résolution d'abandonner son poste
et de se rendre en France. ïl n'y avait point de navire
français dans le port de Jaemel : il s'embarqua furtivement
sur une petite goëlette hollandaise qui le porta à Curaçao,
en laissant à Jaemel sa femme et deux jeunes filles. Il laissa
la lettre suivante, pour expliquer à ses compagnons d'armes les motifs de sa résolution :
la lettre de Roume, Bauvais fut atterré. Il
prit immédiatement la résolution d'abandonner son poste
et de se rendre en France. ïl n'y avait point de navire
français dans le port de Jaemel : il s'embarqua furtivement
sur une petite goëlette hollandaise qui le porta à Curaçao,
en laissant à Jaemel sa femme et deux jeunes filles. Il laissa
la lettre suivante, pour expliquer à ses compagnons d'armes les motifs de sa résolution : Jaemel, le 27 fructidor an 7 (13 septembre),
Louis-Jacques Bauvais,
Aux officiers supérieurs de la garnison de Jaemel.
Mes chers camarades,
Destitué et déclaré en état de révolte par une lettre de l'agent du
Directoire exécutif en cette colonie, datée du Cap ie 22 thermidor
dernier, que je viens de recevoir, je ne puis ni ne dois continuer à vous
commander ainsi que cet arrondissement , sans me rendre plus coupable et encourir de nouvelles disgrâces. 124 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Vous connaissez, mes amis, mon attachement à mes devoirs et mon
respect pour les autorités constituées. Plus d'une fois depuis les troubles
actuels, je vous ai dit ma façon de penser ; et quoique je voyais d'une
manière à n'en plus douter l'horrible complot de détruire les hommes
de couleur , la présence de l'agent du Directoire m! en imposait au point
que je ne pouvais me permettre aucune position hostile. Le Saltrou
venait d'être enlevé par Mamzelle ; le cruel Gay y avait assassiné ses
habitans. La place de Marigot venait d'être surprise par Joseph Aquart,
qui, de concert avec Mamzelle, insurgeait tout et se proposait de venir
cerner Jacmel. Certain que tout cela se faisait par les ordres du général en chef, et voyant que je ne lui avais donné aucun sujet, je lui
écrivis pour me plaindre de cette étrange conduite dans un temps où
je correspondais journellement et de la meilleure foi possible avec lui.
C'est donc à cette époque, après vos pressantes sollicitations et la nécessité de préserver les jours de nos concitoyens et les nôtres, que je
fus contraint par les circonstances de me mettre sur la défensive. Je
m'empressai dinstruire de ces faits extraordinaires le citoyen agent
Roume, dans le ferme espoir qu'il rendrait justice à ma conduite et
blâmerait celle du général Toussaint, qui faisait enlever partiellement
par des hommes sans mœurs les différens quartiers de l'arrondissement
confié à mes soins. Comme je n'avais aucun tort, je m'attendais à recevoir une réponse satisfaisante de l'agent; mais, quelle a été ma surprise
et mon étonnement, lorsque je me suis vu qualifié de ci-devant général de brigade au service de la République 7 actuellement chef des
révoltés? Un coup de foudre n'eût pas été pour moi plus terrible : j'eus
besoin de toute ma raison pour ne pas me porter au dernier désespoir.
Le contenu de la lettre est si plein d'amertume et de choses désagréables,
que je ne puis ni n'ai le temps de vous en laisser copie.
aisante de l'agent; mais, quelle a été ma surprise
et mon étonnement, lorsque je me suis vu qualifié de ci-devant général de brigade au service de la République 7 actuellement chef des
révoltés? Un coup de foudre n'eût pas été pour moi plus terrible : j'eus
besoin de toute ma raison pour ne pas me porter au dernier désespoir.
Le contenu de la lettre est si plein d'amertume et de choses désagréables,
que je ne puis ni n'ai le temps de vous en laisser copie. Ma première idée était de vous assembler tous, vous en donner lecture et vous faire sentir la nécessité d'aller présenter au Directoire ma
justification ou lui porter ma tête, s'il est possible que je me sois rendu
coupable. Mais, réfléchissant que votre désespoir pourrait égaler le
mien, et vous porter à contrarier mes vues en me contraignant de
continuer un commandement qui ne m'appartient plus, j'ai pris la terrible et nécessaire résolution de partir sans vous rien dire. Vous> mes
amis, qui connaissez ma sensibilité et mon attachement pour vous et
pour tous mes concitoyens de cet arrondissement, mettez-vous un instant à ma malheureuse place ; concevez quel chagrin me poignarde
d'être obligé de m'éloigner de vous d'une manière si étrange. Mais» [1799] CHAPITRE IV. 425 telle est la force de la raison et l'empire du devoir, qu'un homme de
bien doit préférer l'honneur à tout ce qu'il a de plus cher au monde.
Connaissant votre attachement et votre amitié pour moi, je me flatte,
mes amis, que vous serez utiles à ma femme et à mes enfans que je
vous recommande comme devant être un jour toute ma consolation. Si
ma femme désirait aller à Santo-Domingo auprès du général Kerverseau, mon ami, ou partout ailleurs, soyez lui favorables, je vous prie. Quanta moi, je vais me rendre à Saint-Thomas et ferai en sorte de
profiter du premier bâtiment qui fera voile pour Hambourg, afin de
me rendre en Europe, et passer de suite en France, où je ne négligerai
rien pour éclairer le Directoire sur tout ce qui se passe dans cette colonie. Comme il est possible que mon départ précipité occasionne quelque
effervescence dans les troupes et des inquiétudes alarmantes aux citoyens de la ville et des campagnes, je vous recommande particulièrement de mettre en usage tout ce que votre prudence et votre sagesse
vous suggéreront pour éviter le plus petit malheur ; car je mourrais de
chagrin si jamais il me parvenait qu'il est arrivé quelque chose de
désagréable à un individu quelconque. Assurez de mon attachement à
tous les officiers et soldats de l'armée. Ne m'oubliez pas auprès de tous
les braves capitaines volontaires de la ville et des mornes. Je compte
beaucoup sur leur fidélité à la République française, au maintien de
l'ordre et à la sûreté des personnes et des propriétés. C'est le moment
de vous signaler tous. Je vous invite à vous rappeler que la commune de Jacmel a envoyé
une députation auprès de l'agent Roume, et que j'ai envoyé aussi un
officier porteur de mes dépêches : peut-être seront-ils assez heureux
de faire revenir le citoyen agent d'une erreur qui m'est en particulier
si funeste. Adieu, mes amis, je vous embrasse de tout mon cœur. Privent la
République française, la liberté et V égalité ! Bauvais. P.S. Je vous recommande l'union la plus étroite entre vous tous et
l'administration municipale.
une députation auprès de l'agent Roume, et que j'ai envoyé aussi un
officier porteur de mes dépêches : peut-être seront-ils assez heureux
de faire revenir le citoyen agent d'une erreur qui m'est en particulier
si funeste. Adieu, mes amis, je vous embrasse de tout mon cœur. Privent la
République française, la liberté et V égalité ! Bauvais. P.S. Je vous recommande l'union la plus étroite entre vous tous et
l'administration municipale. îl faut avouer que T. Louverture, en sa qualité de chef
d'un 'parti politique, était bien supérieur aux deux chefs du
parti contraire. De ces deux adversaires, — l'un est favorisé 426 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. parla fortune, par le courage et la valeur de ses troupes,
et il s'arrête au milieu de ses succès éclatans ; — l'autre,
qui a gardé volontairement une déplorable neutralité entre
eux, qui l'a vu rompre par son lieutenant, qui a fait tous
ses préparatifs de défense, abandonne son poste au moment
où il lui faut combattre, parce qu'un agent, complice de
son adversaire, lui adresse une lettre où il est traité de
chef de révoltés, à' ex-général ! Dans notre troisième livre, nous avons supposé Hédouville débarqué aux Cayes et agissant contre T . Louverture,
et nous avons admis que ce dernier eût été vaincu. Mais
aurait-il tenu compte des actes de cet agent ? Il eût remué
ciel et terre pour lui résister, comme il a fait en 1802 à
l'égard de Leclerc. T, Louverture avait donc une capacité politique incontestable. Pourquoi cet homme de notre race nous a-t-il
donné le droit de l'accuser de cruauté, et de tous les vices
qui en sont le cortège ou qui l'engendre ? Au premier paragraphe de sa lettre aux officiers supérieurs de Jacmel, Bauvais s'avoue coupable; il ne veut pas
l'être davantage et il redoute de nouvelles disgrâces. Et
de quoi donc était-il coupable, sinon de son inconcevable
neutralité ? Il était convaincu de l'horrible complot ourdi
pour détruire les hommes de couleur ; il était certain que
l'envahissement de son arrondissement se faisait par les
ordres de T. Louverture, que les massacres exécutés
étaient ordonnés par lui, et il avait gardé sa neutralité
sans vouloir se joindre à Rigaud ! Dès le jour du discours
à l'église du Port-au-Prince, n'aurait-il pas dû se prononcer pour lui, afin de défendre ses frères, — ou pour T.
Louverture, afin de désarmer sa colère, d'arrêter ses ven- [1799] CHAPITRE IV. 127 geances, en réduisant promptement Rigaud? Mais, il ne
se repent pas de sa neutralité funeste ; il s'excuse même
auxyeux des officiers, d'avoir fait des préparatifs de défense,
en leur rappelant qu'il n'a agi ainsi qu'à leurs pressantes
sollicitations. Il se voit accusé d'être chef de révoltés, par
un agent dont il respecte l'autorité ; mais, en donnant
tant de conseils à ces officiers, leur dit-il de se soumettre
à cette autorité ? Ne sont-ils pas ces révoltés dont parle
Roume ?
de sa neutralité funeste ; il s'excuse même
auxyeux des officiers, d'avoir fait des préparatifs de défense,
en leur rappelant qu'il n'a agi ainsi qu'à leurs pressantes
sollicitations. Il se voit accusé d'être chef de révoltés, par
un agent dont il respecte l'autorité ; mais, en donnant
tant de conseils à ces officiers, leur dit-il de se soumettre
à cette autorité ? Ne sont-ils pas ces révoltés dont parle
Roume ? Et il abandonne ces braves soldats qui comptaient sur
son courage et son expérience militaire; il abandonne
toute cette population qu'il devrait défendre; il abandonne
sa femme et ses enfans, ces êtres si chers, alors qu'il ne
peut douter que l'ennemi va arriver sous les murs de Jacmel ! Il les abandonne, en disant à ces officiers que c'est
le moment pour eux de.se signaler tous dans la protection
due aux personnes et aux propriétés ! Et c'est le brave et
honnête Bauvais qui agit ainsi ! C'est le premier général
de la classe des anciens libres qui méconnaît ainsi son
véritable devoir envers ses frères, sa race, son pays ! Que lui importaient donc, à ce moment décisif, cette
République française dont il invoquait le nom, ce Directoire exécutif qui faisait semer la division par tous ses
agens, l'un après l'autre ? L'avenir de sa race à Saint-Domingue, ne devait-il pas seul préoccuper Bauvais, pour le
porter à affronter les balles de T . Louverture, complice
du Directoire, de son agent, des colons et des émigrés ?
Loin de là, il quitte le poste de l'honneur et du devoir en
se trompant sur ce qu'ils exigent de lui ; il fuit clandestinement, en avouant avec naïveté à ses officiers qu'il a
craint qu'ils contrariassent ses vues, qu'il* le contraignissent à garder son commandement ! Cette idée seule n'au128 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. rait-elle pas dû l'arrêter dans cette résolution, si regrettable pour son caractère, pour sa gloire? Une armée de
4500 combattans, la population entière d'un arrondissement, ne sont-elles pas aussi une autorité respectable ?
Que deviendrait donc la souveraineté 'populaire, si on
pouvait ainsi toujours méconnaître ses droits, même dans
une fraction du peuple ? Oh ! non, ce n'est pas tout que d'être un brave militaire, un héros sur le champ de bataille : il y a encore
d'autres choses essentielles à quiconque devient chef. Ces
choses, elles se trouvent d'abord dans le caractère ferme
et résolu de l'homme, puis dans les idées qui se développent en lui par la pratique du pouvoir, dans l'intelligence
qui lui fait découvrir le nœud d'une situation, pour le
trancher avec la lame de son épée, s'il ne peut parvenir à
le dénouer pacifiquement ; car il est un homme politique
avant tout, puisqu'il est chef d'un parti. Ses contemporains, la postérité n'ont à attendre, à exiger de lui que
d'être avare du sang des hommes, de ses semblables ; car
il n'est pas devenu chef par leur assentiment, pour assouvir ses passions en immolant des victimes sur l'échafaud,
par des assassinats : s'il ne peut éviter la guerre, qu'il la
fasse ; les victimes qui tomberont sur le champ de bataille
ne lui reprocheront pas leur malheureux sort, et la postérité n'aura pas le droit de flétrir sa mémoire.
, à exiger de lui que
d'être avare du sang des hommes, de ses semblables ; car
il n'est pas devenu chef par leur assentiment, pour assouvir ses passions en immolant des victimes sur l'échafaud,
par des assassinats : s'il ne peut éviter la guerre, qu'il la
fasse ; les victimes qui tomberont sur le champ de bataille
ne lui reprocheront pas leur malheureux sort, et la postérité n'aura pas le droit de flétrir sa mémoire. A notre avis, Bauvais ne possédait pas ces choses essentielles au chef d'un parti politique : il l'était depuis le
26 août 1791 , et il ne pouvait résigner une position aussi
honorable ; il la partageait avec Rigaud ; l'avenir de ses
frères lui commandait de ne pas montrer un désintéressement personnel inopportun, et c'est ce qu'il fit dans bien
des circonstances qui précédèrent son départ de Jacmeh [1799] CHAPITRE IT. 129 Honnête homme, le plus honnête peut-être parmi nos
révolutionnaires , digne, par toutes ses qualités morales, de diriger en temps de paix un peuple dans la conquête de ses libertés, il s'effrayait trop des agitations ; il
poussait surtout trop loin son respect pour les autorités
passionnées que la métropole envoyait incessamment
dans la colonie. Ce respect outré le porta toujours à trop
s'effacer, à ne pas montrer assez d'énergie dans certaines
circonstances où il fallait contraindre ces agens à compter avec lui : delà ses fautes, ses torts, produits par Ter'
reur du jugement. Il est évident que dans la résolution
qu'il prit d'abandonner son poste, l'erreur seule détermina sa conduite : la lettre machiavélique de Roume foudroya sa raison, et il le dit lui-même dans la sienne aux
officiers. Connaissant toutes les obligations qui lui étaient
imposées pour le salut de l'armée et des populations qu'il
dirigeait, ne pouvait-il pas en appeler au Directoire exécutif, contre les inculpations de Roume, d'ailleurs si peu
fondées ? Ce jugement que nous portons sur Bauvais, diffère en
bien des points de celui que porte M. Madiou à son égard ;
mais nous avions prévu que nos appréciations différeraient quelquefois, sur les choses et les hommes qui ont
marqué dans les révolutions de notre pays, et plus d'une
fois déjà nous l'avons prouvé. Selon notre compatriote, « Bauvais ne vit qu'une guerre
i d'ambition dans celle qui se faisait alors ; il ne voulait
« pas être dominé ni par T. Louverture, ni par Rigaud ;
« le premier marchait vers l'indépendance et blessait ses
« sentimens tout français; le second le froissait en ne vou-
« lant pas souffrir de supériorité ; si celui-ci devenait
les révolutions de notre pays, et plus d'une
fois déjà nous l'avons prouvé. Selon notre compatriote, « Bauvais ne vit qu'une guerre
i d'ambition dans celle qui se faisait alors ; il ne voulait
« pas être dominé ni par T. Louverture, ni par Rigaud ;
« le premier marchait vers l'indépendance et blessait ses
« sentimens tout français; le second le froissait en ne vou-
« lant pas souffrir de supériorité ; si celui-ci devenait T. IV. 9 150 ÉTUDES SUR l'hîSTOÏRE d'iIAÏTI. « vainqueur dans cette lutte, il eût été obligé de le com-
« battre pour contenir le débordement de ses passions ;
« si l'autre triomphait de son rival, Bauvais eût été té~
« moin de la chute des principes républicains à Saint-
« Domingiie, du triomphe du parti colonial et de l'avilis-
« sèment de sa caste ' . » Mais, si telles étaient les pensées qui dominaient Bauvais, ne devaient-elles pas, au contraire, lui inspirer une
énergie à la hauteur de toutes ces difficultés ? Pourquoi
donc avait-il accepté sa position politique, pour faillir au
moment suprême ? Si la conviction de ses principes républicains le portait à voir en T. Louverture, un antagoniste
de ces principes qui étaient alors ceux de la France qu'il
aimait ; s'il voyait en lui un partisan de la faction coloniale visant à l'avilissement de sa caste, c'étaient autant
de raisons qui devaient le porter à s'unir à Rigaud qui
pensait comme lui, sauf à le combattre ensuite pour arrêter ses passions désordonnées. Il est vrai que M. Madiou
accuse son tempérament de n'avoir pas eu assez d'énergiepour dominer toutes ces difficultés : là est son excuse,
car il n'est pas donné à l'homme de surmonter sa nature. Cet auteur dit encore que « Bauvais était dégoûté de- ' Histoire d'Haïti, t. 2, p. 10. J'atteste sur mon honneur, que j'ai lu aux archives du ministère de la marine,
une lettre de Bauvais à Roume, du 10 juillet, où il lui fait savoir qu'il a envoyé à Rigaud, les exemplaires de la proclamation du 3, rendue par Roume,
qui les lui expédia dans ce but. Bauvais, en le complimentant sur cet acte, lui
dit cependant qu'il se trompait sur le compte de Rigaud ; que ce dernier n'était'
point mu par l 'ambition; que sa conduite résultait de ce que T. Louverture
n'avait aucune confiance en lui, qu'il avait des soupçons injustes contre Rigaud, de même que contre lui, Bauvais. Celui-ci profita de l'occasion pour
renouveler sa demande de démission. Ainsi, il est constant par cette lettre, qus Bauvais resta jusqu'à la fin,
l'ami de Rigaud, qu'il ne lui reprochait pas ce qu'avancent les assertions deM. Madiou. [1799] CHAPITRE IV. 431 « puis longtemps , quoique homme de couleur, de la
« jolie présomption des mulâtres, qui, ambitieux et in~
« disciplinés, se montraient difficiles à contenter. » C'était la thèse que soutenaient T. Louverture, le Directoire exécutif, ses agens et les colons : Bauvais aurait
donc dû se réunir à tous ces ennemis des hommes de
couleur pour les réduire, prêter son appui au général en
chef, et ne pas garder la neutralité.
temps , quoique homme de couleur, de la
« jolie présomption des mulâtres, qui, ambitieux et in~
« disciplinés, se montraient difficiles à contenter. » C'était la thèse que soutenaient T. Louverture, le Directoire exécutif, ses agens et les colons : Bauvais aurait
donc dû se réunir à tous ces ennemis des hommes de
couleur pour les réduire, prêter son appui au général en
chef, et ne pas garder la neutralité. Eh quoi ! ils se montraient ambitieux, indisciplinés,
difficiles à contenter, ces fameux mulâtres qui avaient accepté franchement la liberté générale, qui avaient combattu vaillamment les Anglais et les colons, sans les secours de la France, pour maintenir cette liberté générale !
Et quand ils se montraient résolus à garder leur position,
justifiée par leur valeur, par leur sang versé sur le
champ de bataille, c'était montrer de la présomption !
Depuis quand la juste prétention de l'intelligence, réunie
aux services rendus dans une cause sainte, peut -elle donc
être un sujet de reproches? M. Madiou lui-même n'a-t-il
pas fait l'éloge de beaucoup de ces hommes, de tous ces
braves officiers placés sous les ordres de Rigaud et de Bauvais, de ce Villatte si courageux, contre lequel on avait
commencé ce système de dénigrement, pour pouvoir leur
enlever leur position ? Quoi ! des hommes tels queBrunache, Gautier, B. Ogé,
Birot, Dupuche , B. Déléard, Bazelais , Papaïier, sous les
ordres de Bauvais ; — Faubert , Tessier , Piverger , Panayoty, les deux Gaspard, Dartiguenave, R. Desruisseaux,
J.-L. Compas, Toureaux, Blanchet, Bonnet, Segrettier,
Boyer, Lys, Borgella, Lamarre, Gérin,Férou, Geffrard, Pétion, sous les ordres de Rigaud : tous ces intrépides mulâtres
n'étaient, dites-vous, aux yeux de Bauvais, que des pré132 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. somptueux ! Quoi ! Delva , Fontaine , Frémont, M. Dougé,
J. Cécile, J.-L. François, Octavius,Vendôme,Vaval, Pérou,
G. Lafleur, M. Ambroise,Wagnac, Galant, ce noble Davidïroy, tous ces braves noirs compris dans la même classe :
toutes ces illustrations de notre pays n'étaient à ses yeux
que des ambitieux difficiles à contenter 1 ... « D'une autre part, continue M. Madiou, Bauvais s'a-
« pitoyait sur l'aveuglement de la plupart des chefs noirs
« qui, subissant l'influence des colons, prêtaient leurs ef-
« forts, sans s'en douter, au rétablissement de l'ancien
« régime. » Non, telle n'était pas la situation. T. Louverture seul,
restaurateur de cet ancien régime, lui seul s'aveuglait, su-^
bissait cette influence désastreuse ; mais les chefs noirs qui
agissaient sous ses ordres, obéissaient passivement à son
autorité violente, en vertu de la subordination militaire :
tous pensaient à l'égard de son système politique, comme
Moïse et Paul Louverture, qui furent également contraints
d'obéir au général en chef reconnu par la métropole.
T. Louverture seul,
restaurateur de cet ancien régime, lui seul s'aveuglait, su-^
bissait cette influence désastreuse ; mais les chefs noirs qui
agissaient sous ses ordres, obéissaient passivement à son
autorité violente, en vertu de la subordination militaire :
tous pensaient à l'égard de son système politique, comme
Moïse et Paul Louverture, qui furent également contraints
d'obéir au général en chef reconnu par la métropole. Nous n'étendrons pas plus loin cette discussion. L'avenir des peuples dépend souvent de la manière dont
on leur présente leur passé. S'ils portent un faux jugement sur les faits de leurs annales, sur les principes qui
ont guidé leurs devanciers, leurs hommes politiques, ils
subissent, malgré eux, l'influence de cette erreur, et ils
sont exposés à dévier de la route qu'ils doivent suivre
pour arriver à leur prospérité, à leur civilisation. C'est,
par ces considérations que l'histoire est si utile, si instructive ; car elle est remplie d'enseignemens précieux. Mais, disons une fois ce que devint Bauvais, après son
départ de Jacmeh [I799J CHAPITRE IV. 153 Il avait subi bien des contrariétés dans son projet de se
rendre immédiatement en France, pour exposer la situation dans laquelle il laissait son pays \ Rejoint par sa famille, qui partit de Jacmel peu de jours après lui, il s'était
embarqué avec elle sur un vieux navire qui les portait en
Europe. Le 7 brumaire an îx (29 octobre 1800), étant en
pleine mer, une voie d'eau se déclara dans le navire. En
vain les pompes agirent, le naufrage devint imminent :
pas un autre bâtiment à la vue de tant d'infortunés ! Il
fallut mettre à la mer l'unique chaloupe qu'avait le navire,
et tous ne pouvaient y entrer sans la faire sombrer ellemême. Le sort dut désigner les élus ; il fut favorable à
Bauvais, et contraire à son épouse : leurs enfans en bas
âge étaient privilégiés, et c'était juste, dans une circonstance aussi douloureuse : leur âge, la faiblesse de leur sexe,
le commandaient. Bauvais n'hésita pas un seul instant à
se sacrifier pour sa vertueuse femme : il l'eût fait jquand
même ils n'auraient point eu des filles qui réclamaient l'assistance maternelle. Ce fut un moment pénible pour Madame Bauvais, si tendrement attachée à son mari ; elle dut
céder à sa haute raison, à son autorité, au dévouement
qu'elle devait à ses enfans. Mais, quelles angoisses pour
ces deux cœurs intimement unis! Si Bauvais voyait la
mort sous ses pieds, était-il assuré que sa femme, que ses
enfans y échapperaient dans cette frêle embarcation, au
milieu des flots soulevés en pleine mer ? La Providence
seule pouvait les secourir, les sauver ; et elle a placé l'Espérance dans le cœur de l'homme. Bauvais espéra; il eut
foi en la bonté divine ; elle accomplit son vœu ! Embras-
œurs intimement unis! Si Bauvais voyait la
mort sous ses pieds, était-il assuré que sa femme, que ses
enfans y échapperaient dans cette frêle embarcation, au
milieu des flots soulevés en pleine mer ? La Providence
seule pouvait les secourir, les sauver ; et elle a placé l'Espérance dans le cœur de l'homme. Bauvais espéra; il eut
foi en la bonté divine ; elle accomplit son vœu ! Embras- « Il fut capturé par les Anglais qui lui prirent son argenterie et tous ses
effets. (Histoire d'Haïti, t. 2, p. 13— Lettre de Bauvais à sa fille Coralie.) 1 54 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. sant sa femme, couvrant ses enfans de baisers tendres,
il les fît placer dans la chaloupe avec ceux que le sort
avait favorisés : cette chaloupe s'éloigna. Le cœur plein
d'indicibles émotions, mais résigné à son malheur, Bauvais la suivit des yeux, tandis que le navire se remplissait
d'eau : au moment où il allait sombrer, Sauvais agita son
mouchoir en signe d'un dernier adieu à sa femme, et
disparut sous les flots. Quelle triste fin pour le vertueux Bauvais ! Quel spectacle douloureux pour son épouse ! Quel beau sujet pour un tableau d'histoire, lorsqu'Haïti
aura un peintre capable de sentir ce qu'il y a eu d'héroïque,
de sublime, dans le dévouement, dans l'abnégation de
Bauvais à ce moment suprême ! Discordes civiles ! voilà l'un de vos résultats ! ... Mais,
honneur à la mémoire de Bauvais ! Car une telle fin répare tout : elle inscrit son nom sur l'autel de la patrie;
elle le grave dans tous les cœurs qui se sentent émus au
récit d'actions généreuses \ Après avoir été ballottée par les ilôts durant trois jours
et trois nuits, la chaloupe rencontra un navire anglais
qui la recueillit ; et les infortunés naufragés furent secourus et amenés à Bristol, d'où Madame Bauvais et ses filles
passèrent en France. Cette dame, accablée de peines, sur1 Bauvais naquit à la Croix* des-Bouquets. Pétion qui agit autrement que
lui dans la guerre civile du Sud, mais qui avait le sentiment du beau et du
juste, inscrivit son nom en lettres d'or dans le salon de son château de Volant
Le Tort, à côté de ceux de Lambert, Rigaud, Toussaint Louverture, Ogé, Chavanne, Pinchinat et Villatte. Il joignit à ces noms nationaux, ceux de Ferrand
deBaudières, Raynal, H. Grégoire et Wilberforce, quatre vrais philantropes
parmi les blancs. Aussi juste appréciateur du mérite militaire, il décora ce salon, comme un ornement à tous ces noms chers à la postérité haïtienne, par
les portraits de quatre grands capitaines de l'antiquité : Alexandre, César>
Thémistocle et Annibal.
Pinchinat et Villatte. Il joignit à ces noms nationaux, ceux de Ferrand
deBaudières, Raynal, H. Grégoire et Wilberforce, quatre vrais philantropes
parmi les blancs. Aussi juste appréciateur du mérite militaire, il décora ce salon, comme un ornement à tous ces noms chers à la postérité haïtienne, par
les portraits de quatre grands capitaines de l'antiquité : Alexandre, César>
Thémistocle et Annibal. [1799] CHAPITRE IV. 135 vécut peu à son mari. Un gentilhomme, nommé de Thusy, prit ses demoiselles sous sa tutelle, et les fit élever
avec soin. Honneur aussi à la mémoire de cet homme généreux i ? Mais honte à la mémoire de Roume ! En apprenant ce
qui gavait occasionné le départ de Bauvais, Kerverseau
écrivit à cet agent, pour lui reprocher son tort envers ce
véritable homme de bien dont il avait toujours fait l'éloge. Roume eut l'indignité d'écrire au ministre de la
marine, le 15 août, pour lui dénoncer Bauvais. « ïl n'a-
« vait, dit-il, pas moins à cœur la cause de Rigaud ; mais
« il y mettait une hypocrisie que l'autre n'a point à se
« reprocher. » Une telle conduite déconsidère aux yeux
de la postérité, et le caractère de Roume et le Directoire
exécutif dont il était l'instrument, pour assurer le succès
d'une politique inintelligente, injuste envers des hommes
qui avaient bien mérité de la France, par de glorieux
services. Ce ne fut pas sans étonnement et sans indignation, que
la garnison de Jacmel apprit le départ de Bauvais. Le commandement passa aux mains de Birot, l'officier le plus élevé en grade. 11 assembla les troupes et les gardes nationaux pour leur donner lecture de la lettre adressée aux
officiers supérieurs. Tous ces braves soldats et citoyens
jurèrent de défendre la place jusqu'à extinction : leur
courage sembla grandir par la fuite de leur général, dans
l'expectative d'une guerre acharnée. 1 Au moment où nous écrivons cette page, une des deux filles de Bauvais
vient de mourir à Paris : c'était Madame veuve Tisserant, d'une piété exemplaire, d'une charité inépuisable, estimée de tous les ecclésiastiques et d'une
foule de familles respectables de cette capitale. L'autre fille de Bauvais, non
moins vertueuse, est morte aussi à Paris peu de temps avant sa sœur. 156 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Birot envoya l'ordre à Gautier d'attaquer de nouveau
la position de Tavet ; mais cette fois il ne fut pas possible de l'enlever, parce que de nouvelles troupes avaient
renforcé la 11e demi-brigade. Gautier y perdit inutilement de braves soldats et revint à son poste de Besnard. Bjrot continua les préparatifs de défense commencés
par Bauvais, afin de pouvoir soutenir le siège de Jacmel.
Cette ville, par sa position montueuse, offrit la possibilité d'être vigoureusement défendue. Différens forts
avaient été construits dans le pourtour de la place et sur
des sites convenables, depuis Montbrun, aidé par Pétion,
alors chef de bataillon d'artillerie. On les désignait sous
les noms de Grand-Fort, Blockhaus, Léogane, l'Hôpital,
Béîiot et Talavigne,
Bauvais, afin de pouvoir soutenir le siège de Jacmel.
Cette ville, par sa position montueuse, offrit la possibilité d'être vigoureusement défendue. Différens forts
avaient été construits dans le pourtour de la place et sur
des sites convenables, depuis Montbrun, aidé par Pétion,
alors chef de bataillon d'artillerie. On les désignait sous
les noms de Grand-Fort, Blockhaus, Léogane, l'Hôpital,
Béîiot et Talavigne, Avant que ces choses eurent eu lieu à Jacmel, T. Louverture émit une proclamation, le 9 septembre, où il accusait les hommes de couleur de vouloir s'emparer de toute
l'autorité dans la colonie. C'était pour justifier les massacres qu'il avait ordonnés contre eux. Rigaud, non moins prodigue d'écrits, en fit un, le 11
septembre, où il défendit sa classe et sa propre conduite,
en accusant T. Louverture de ces massacres et de trahison envers la France, par ses traités secrets avec les Anglais et les Américains. Il accusait aussi Roume d'y prêter
la main. T. Louverture jouait un rôle naturel, en publiant ses
longues proclamations; car il sentait le besoin d'accuser
ceux dont il s'était rendu l'ennemi, afin de se justifier,
croyait-il, de ses cruautés. Mais, nous n'aimons pas cette
guerre de plume de la part de Rigaud, lorsqu'il faisait
rester son armée dans l'inaction au Grand-Goave. [1799] CHAPITRE IV. 157 Après les affaires du Nord, T. Louverture avait nommé
Moïse au commandement en chef de cette partie, pourrie
tenir éloigné de l'armée qui allait reprendre l'offensive
contre celle du Sud. En même temps, il donna à Dessalines
le commandement en chef de son armée et du département
de l'Ouest, ayant sous ses ordres les généraux Glervauxet
Laplume, et le colonel H. Christophe. Par un arrêté du
ht octobre, Roume confirma ces dispositions. Cet habile T. Louverture [s'étayait toujours ainsi de
l'autorité qui représentait le Directoire exécutif. Ils s'entendirent pour expédier à cette époque, le colonel du génie
Vincent, changé d'aller exposer au Directoire exécutif la
situation des choses, et sans doute pour lui demander de
nouvelles instructions, à raison de la résistance de Rigaud. Ici encore, nous ne copions ni Pamphile de Lacroix,
ni M. Madiou , ®qui représentent la mission de Vincent
comme étant la preuve des profonds regrets de Roume
par rapport à la guerre civile. Ce colonel ne fût pas parti
si cela n'entrait pas dans les vues de T. Louverture1. Il
arriva à Lorient, sur l'aviso Y Enfant Prodigue, le 25 novembre : déjà les rênes du gouvernement avaient passé 1 Nous ne savons pas nous laisser éblouir par des phrases telles que celleci, que nous lisons dans Pamphile de Lacroix : « L'inhumaine politique ètran-
« gère paraissait insensible à cette guerre qui ne coûlail, disait-elle, que du
« sang africain. » C'est de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis que cet auteur parle ainsi. Mais, que faisait la politique nationale au sujet de cette guerre ? M. Madiou
nous répond : « Le gouvernement des consuls suivra à l'égard de Saint-Do-
« mingue, la même politique que le Directoire. »
Lacroix : « L'inhumaine politique ètran-
« gère paraissait insensible à cette guerre qui ne coûlail, disait-elle, que du
« sang africain. » C'est de la Grande-Bretagne et des Etats-Unis que cet auteur parle ainsi. Mais, que faisait la politique nationale au sujet de cette guerre ? M. Madiou
nous répond : « Le gouvernement des consuls suivra à l'égard de Saint-Do-
« mingue, la même politique que le Directoire. » Roume obéissait donc à cette politique nationale ; il n'était donc pas effrayé
des horreurs qui se renouvelaient chaque jour ! A son arrivée en 1796, i|
avait dénoncé ce plan de la faction coloniale ; mais ensuite il fut pourvu
d'instructions pour l'exécuter : il suivit ses instructions en agent fidèle, comme
Sonthonax et Hédouville avaient suivi celles qu'ils reçurent. 158 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. des mains débiles du Directoire en celles de Bonaparte,
revenu d'Egypte l . T. Louverture ordonna à Dessalines de tout tenter pour
enlever la position de Bellevue, afin de refouler les troupes
du Sud au-delà du Grand-Goave et de pouvoir se ménager
une attaque contre Jacmel. Le départ de Bauvais lui fît
entrevoir plus de possibilité d'enlever cette place qui devenait essentielle au succès de sa guerre^ Il jugea avec
raison que Jacmel tombant en son pouvoir, il envahirait
le Sud;; par toutes les issues. Jusque-là, il n'y avait eu que de continuelles escarmouches du côté de Bellevue. Mais le 22 octffcre, ce poste,
attaqué avec vigueur par l'artillerie de terre et par celle
d'une corvette et d'une goélette, après deux journées d'une
résistance opiniâtre dirigée par Pétion, R. Desruisseaux
et Toureaux, fut évacué par eux. Là périt le brave colonel
ïessier, l'un des meilleurs officiers du Sud. Toureaux fit
également évacuer deux autres postes par Faubert et Dartiguenave ; et ces troupes rentrèrent au Grand-Goave,
s'appuyant sur le blockhaus de Thozin. Dessalines ne poussa pas plus loin ses avantages, par
les motifs exprimés ci-dessus : aussi bien , il eût pu être
encore battu devant Thozin, dont la position était avantageuse pour l'armée du Sud. Il s'agissait maintenant de se diriger contre Jacmel. La
position de Bellevue reçut deux demi-brigades : d'autres 1 Suivant le Moniteur du 10 vendémiaire an 8 (2 octobre 1799), le général
Laveaux donna sa démission de membre du conseil des Anciens, parce qu'il
s'agissait alors de l'envoyer à Saint-Domingue comme agent du Directoire.
Celui du 23 dit qu'il partit en cette qualité pour la Guadeloupe, le 12 octobre.
Celui du 24 vendémiaire parle encore d'une mission que devait aller remplira
Saint-Domingue, M. Saint-Léger, l'ancien collègue de Roume en 1791. Ce
projet n'eut pas de suite. [1799J CHAPITRE IV. 139 postes furent établis aux environs pour se défendre de ce
côté. Le 11 novembre, étant au Port-au-Prince, T. Louverture rendit une proclamation qui était un véritable écrit
en réfutation de celui de Rigaud, du 11 septembre. Le
discutant à chaque paragraphe, il dit : « Rigaud poursuit sa diatribe et dit que j'ai fait-un traité
« avec le général Maitland et le président des États-Unis
« d'Amérique, et qu'il y a des articles secrets.
établis aux environs pour se défendre de ce
côté. Le 11 novembre, étant au Port-au-Prince, T. Louverture rendit une proclamation qui était un véritable écrit
en réfutation de celui de Rigaud, du 11 septembre. Le
discutant à chaque paragraphe, il dit : « Rigaud poursuit sa diatribe et dit que j'ai fait-un traité
« avec le général Maitland et le président des États-Unis
« d'Amérique, et qu'il y a des articles secrets. « Cela est vrai; mais si j'ai fait des traités, ils ont été
« remplis et effectués, tant par l'évacuation entière des An-
« glais que par rétablissement d'un commerce avec les na-
« tions neutres. Tout cela est à l'avantage delaRépublique;
« et s'il y a des articles secrets, ce dont je ne disconviens
« pas, c'est encore pour l'intérêt de la colonie, et je ne
« dois pas compte de mes actions à Rigaud. Ce subalterne
« sanguinaire et barbare, ne doit pas connaître les secrets
« de son chef, qui sait que la modération et la clémence
« sont des vertus, et qui sefaitun devoir de les pratiquer. « Oui, il y a des articles secrets ; mais ils ont pour but
« la prospérité de Saint-Domingue qui a besoin d'un com-
« merce » Si T. Louverture était résolu, il n'était pas moins audacieux , puisqu'il avouait ainsi avoir fait des traités contenant des articles secrets, stipulant des conditions pour
la prospérité de Saint-Domingue. On connaît déjà la convention commerciale souscrite
par lui et Roume, avec l'agent des États-Unis. On connaît également les conventions faites avec le général Maitland, pour l'évacuation des villes de l'Ouest, de Jérémieet
du Môle. Les articles secrets dont il est question dans la procla140 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏÏI. mation de T. Louverture, ont été souscrits par lui, lors de
son entrevue avec Maitland à la Pointe Bourgeoise. C'est
ce qu'il a avoué au général Cafarelli, envoyé auprès de
lui au château de Joux, par le Premier Consul. Il avait été
convenu entre lui et Maitland : laque T. Louverture n'entreprendrait jamais rien contre la Jamaïque ; 2° que les
Anglais consentaient à permettre aux bâtimens de SaintDomingue de naviguer à 5 lieues de ses côtes , sans les.
inquiéter; 5° que les navires anglais pourraient venir
commercer au Port-au-Prince et au Cap seulement, et que
si ces navires étaient rencontrés par des bâtimens de
guerre français, ils ne seraient pas inquiétés. Le général Cafarelli déclara dans son rapport, que l'original de cette convention existait parmi les papiers qui
étaient en possession de T. Louverture, au château de
Joux. Ce dernier lui dit encore, que dans son entrevue avec
Maitland aux Gonaïves, à son retour d'Europe, ce général anglais voulait obtenir le commerce exclusif de l'île et
porter T. Louverture à se placer sous le protectorat de la
Grande-Bretagne ; mais qu'il refusa de souscrire à l'une
et l'autre proposition *.
ara dans son rapport, que l'original de cette convention existait parmi les papiers qui
étaient en possession de T. Louverture, au château de
Joux. Ce dernier lui dit encore, que dans son entrevue avec
Maitland aux Gonaïves, à son retour d'Europe, ce général anglais voulait obtenir le commerce exclusif de l'île et
porter T. Louverture à se placer sous le protectorat de la
Grande-Bretagne ; mais qu'il refusa de souscrire à l'une
et l'autre proposition *. Les propositions lues par Pamphile de Lacroix ne sont
autre chose, si ce n'est celle relative au titre de Roi que
Maitland lui conseillait de prendre. Et quand Kerverseau 1 Nous avons eu occasion de lire le rapport du général Cafarelli, après avoir
écrit les pages 473 à 480 de notre 3e livre. Nous ne maintenons pas moins nos
appréciations consignées dans ces pages, bien que nous ayions douté de l'existence d'une convention faite entre T. Louverture et Maitland, autre que celle
relative à l'évacuation du Môle. Il résulte néanmoins de ce fait, de cet acte, que
le général Hédouville avait raison de l'accuser, et que Rigaud ne fut pas moins
autorisé à l'accuser d'être traître à la France, à redouter son alliance avec le&
Anglais et les Américains, appuyés des émigrés et des colons. [1799] CHAPITRE IV. 141 a dit qu'il y eut entre eux, de vifs débats, c'est sans doute
parce que T. Louverture ne voulait pas consentir à accepter ces propositions, et qu'il exigea que les navires anglais
ne vinssent que sous pavillon neutre, américain ou espagnol. Ainsi, voilà en définitive, toute cette convention
du Môle. Après avoir continué la réfutation de l'écrit de Rigaud,
la proclamation, se basant sur celle de Roume, du 3 juillet,
régla de nouveau le commandement de l'armée agissant
contre le Sud, sous les ordres de Dessalines et des autres
généraux : elle leur ordonna de faire entendre aux révoltés, des paroles de persuasion avant de faire aucune attaque, de protéger ceux qui se soumettraient, etc. Enfin,
elle promettait grâce à tout révolté , même un des plus
coupables, qui arrêterait Rigaud et l'amènerait à Dessalines ou à tout autre commandant de colonne ou de poste. Décidé à faire marcher ses troupes contre Jacmel, T.
Louverture se rendit à Léogane pour activer les opérations
par sa présence. Déjà Gautier, avisé à Besnard que de nouvelles forces
étaient arrivées à Tavet, et qu'on se proposait de le contourner, avait évacué ce poste pour se porter sur l'habi -
tation Arréguy, à trois lieues de Jacmel. Le 16 novembre, Dessalines se mit en marche contre
cette ville. A son approche, Gautier abandonna Arréguy
et y rentra. Birot fit replier sur elle la garnison de Baynet,
commandée par un officier français du nom de Geoffroy. Le 22, l'armée du Nord arriva devant Jacmel. Elle fut
partagée en deux divisions. Celle de droite, commandée
par Laplume, s'établit à l'ouest de la ville, de la mer à
l'habitation Ogé ; celle de gauche, sous les ordres de H. 142 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Christophe, s'établit de cette habitation à celle de SaintCyr, s'étendant vers la mer, à l'est. Jacmel se trouva
cerné. Dessalines établit son quartier-général sur l'habitation Ménuissier, à peu de distance de ses troupes. Elles
étaient considérables et bien commandées.
de la ville, de la mer à
l'habitation Ogé ; celle de gauche, sous les ordres de H. 142 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Christophe, s'établit de cette habitation à celle de SaintCyr, s'étendant vers la mer, à l'est. Jacmel se trouva
cerné. Dessalines établit son quartier-général sur l'habitation Ménuissier, à peu de distance de ses troupes. Elles
étaient considérables et bien commandées. Dans la ville, les différons forts étaient commandés
aussi par des officiers d'une valeur éprouvée : c'étaient
Brunaclie, Bazelais, Gautier , Dupuche et Voltaire. Ogé
commandait la réserve, composée des grenadiers et des
chasseurs de la légion de l'Ouest, qui se tenaient sur la
place d'armes pour secourir les points qui seraient attaqués. Mathieu Dougé, commandait toute la garde nationale. Pierre Fontaine, ancien aide de camp de Bauvais,
commandait la place. Le quartier- général de Birot était
au poste du gouvernement, à toucher la place d'armes,
Mais il y avait peu de provisions à Jacmel : la famine était
à prévoir. Environ 4,500 hommes se trouvaient assiégés par des
forces quadruples. Tous les travaux de fortifications avaient
été exécutés, même avec le concours des femmes qui rivalisèrent de zèle avec les soldats, en apportant les matériaux nécessaires. Les blancs seuls ne voulurent point
s'y prêter : on les laissa dans leur indifférence et leur vœu
pour le triomphe de l'ennemi. Un d'entre eux, cependant,
un chirurgien nommé Dupéroy, ami particulier d'Ogé,
offrit son concours durant tout le siège, pour trahir les
assiégés sur sa fin. Une huitaine de jours se passèrent en escarmouches
entre les combattans. Mais durant ce temps, T. Louverture
présidait à l'envoi, devant Jacmel > de toute l'artillerie
nécessaire pour le siège, de toutes les munitions et des
provisions. Des pièces du plus gros calibre franchirent [1800] CHAPITRE IV. 145 à force de bras les montagnes qui séparent Jacmel de
Léogane. Dieudonné Jambon , commandant de cette dernière ville , activait les travaux où beaucoup de femmes
des campagnes prirent part. Quinze jours après l'investissement de la place, la canonnade put commencer contre
elle. C'était un prodige, vu les difficultés qui furent surmontées ; car, en outre des canons de 24, des obusiers
et des mortiers furent apportés devant Jacmel. Le despotisme et la terreur sont puissans dans leur
action : ils ne prennentpas en pitié les populations. Dominer est leur seul but ! Jacmel était journellement canonné et bombardé; et les
assiégeans avaient donné infructueusement plusieurs assauts. Dans la nuit du 5 au 6 janvier 1800, un assaut général eut lieu contre tous les points de la place, et le GrandFort et Tala vigne, situés en dehors de ses lignes. Ces deux
positions furent enlevées ; mais le Grand-Fort fut aussitôt
repris par Ogé et remis au commandement de Voltaire.
populations. Dominer est leur seul but ! Jacmel était journellement canonné et bombardé; et les
assiégeans avaient donné infructueusement plusieurs assauts. Dans la nuit du 5 au 6 janvier 1800, un assaut général eut lieu contre tous les points de la place, et le GrandFort et Tala vigne, situés en dehors de ses lignes. Ces deux
positions furent enlevées ; mais le Grand-Fort fut aussitôt
repris par Ogé et remis au commandement de Voltaire. Nous n'entrons pas dans les détails de l'attaque et de
ladéfense, qui ontété traités ailleurs. Mais cette lutte, après
que la famine se faisait déjà sentir, porta Birot à former
un conseil de guerre composé des officiers supérieurs de
la garnison : il y examina la situation de la place où les
forces diminuaient chaque jour dans les combats, où il ne
restait que peu de provisions, et qui ne pouvait plus espérer d'être secourue par l'armée du Sud, parce queRigaud
ayant déjà tenté de le faire , avait renoncé à cette entreprise, selon toutes les apparences. Birot proposa donc au
conseil d'opérer l'évacuation au travers des assiégeans,
Borno Déléard, Fontaine et Dupuche acceptèrent cette
proposition ; mais Gautier, Ogé et les autres la repoussèrent, par l'espoir surtout d'une nouvelle tentative de la 1M ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. part de Rigaud. Combattus par le raisonnement, ils cédèrent ; et il fut convenu qu'un secret absolu serait gardé
à cet égard, pour pouvoir préparer l'évacuation. L'indiscrétion de Borno Déléard mit quelques jeunes officiers subalternes dans le secret ; ils se récrièrent, et bientôt les
soldats apprirent eux-mêmes le projet des chefs. Toute la
garnison s'indigna contre eux et demanda à rester et à
combattre. Sublime dévouement au devoir militaire ! Les
chefs de bataillon qui avaient été d'un avis contraire dans
le conseil, profitèrent de cette héroïque exaltation pour
obliger Birot à défendre la place. Rigaud, dès les premiers momens du siège, était effectivement venu en personne avec une trop faible colonne
pour tenter de dégager Jacmel. Un combat avait eu lieu
entre lui et Charles Bélair, colonel de la 7e demi-brigade,
que Dessalines fit soutenir par deux bataillons de la 4e.
Battues par des forces supérieures, les troupes de Rigaud
se mirent à fuir. Indigné, il descendit de cheval en leur
lançant ces paroles : Lâches ! courez donc, puisque l'honneur ne vous retient pas ! Malgré les observations de ses
officiers, il persista à rester à pied, tandis que l'ennemi
avançait et allait les envelopper. Borgella, commandant
de son escorte, et Moulite, aidés des autres officiers, l'enlevèrent, le placèrent sur son cheval et le sauvèrent ainsi
d'une capture qui aurait mis fin de suite à la guerre civile.
Depuis lors, il n'avait plus rien tenté en faveur de la garnison de Jacmel; son armée resta inactive au GrandGoave : ce qui fut une nouvelle faute de sa part, même un
tort grave.
l'ennemi
avançait et allait les envelopper. Borgella, commandant
de son escorte, et Moulite, aidés des autres officiers, l'enlevèrent, le placèrent sur son cheval et le sauvèrent ainsi
d'une capture qui aurait mis fin de suite à la guerre civile.
Depuis lors, il n'avait plus rien tenté en faveur de la garnison de Jacmel; son armée resta inactive au GrandGoave : ce qui fut une nouvelle faute de sa part, même un
tort grave. Dans leur opinion qu'une défense plus longue était impossible, Birot, Borno Déléard, P. Fontaine et Dupuche
prirent la résolution d'abandonner cette brave garnison [1800] CHAPITRE IV. 145 dont ils auraient dû partager les périls. L'exemple tracé
par Bauvais les détermina, sans doute. Dans la nuit du 10
janvier , ils partirent aussi, furtivement , sur une petite
goélette dont Lartigue, chef des mouvemens du port, prit
le commandement. Ils se rendirent aux Cayes, où était
Rigaud. Caneaux, capitaine d'artillerie, était avec eux. Toute autre troupe quel'héroïque légion de l'Ouest eût été
abattue parce nouvel abandon de ses chefs, parmi lesquels
Dupuche était le plus à regretter, à cause de sa spécialité
comme artilleur : il dirigeait toute l'artillerie de la place
contre les assiégeans. Mais, se ranimant d'un courage extraordinaire, ces valeureux soldats promirent à Gautier
et Ogé de les soutenir et de défendre Jacmel jusqu'au dernier. Comme plus ancien chef de bataillon, Gautier prit
le commandement supérieur, parcourut tous les postes,
toute la ligne avec Ogé, et fut acclamé par la garnison. Déjà T. Louverture, toujours prévoyant et actif, avait
envoyé devant Jacmel une petite flotille sous les ordres du
capitaine Boisblanc, afin d'empêcher toutes communications entre cette place et les ports du Sud, d'où elle aurait pu recevoir des approvisionnemens. fl avait même
prié le consul général Stevens, de requérir les capitaines
des navires de guerre des États-Unis qui croisaient sur les
côtes de Saint-Domingue, d'aider sa flotille par leur présence : un brig et une frégate étaient venus sur les parages de Jacmel dans ce dessein. Dès le mois de novembre,
T. Louverture avait fait équiper de forts bâtimens dans
les mêmes vues: sa proclamation du 11 de ce mois,
citée plus avant, en mentionne huit. Mais ces navires expédiés alors, furent capturés par les Anglais vers Tiburonr
dans le courant du mois de décembre. T. IV. 10 140 ÉTUDES SUR l'iIISTOIHE D'HAÏTI. Les motifs qu'eut l'amiral Seymours, commandant la
station navale de la Jamaïque, pour en agir ainsi, étaient
fondés sur une tentative d'insurrection faite dans cette île
parRoume, qui y envoya peu avant deux blancs, Dubuisson et Sasportas, pour nouer des intrigues dansce^but.
Dénoncé et arrêté, le premier dénonça à son tour son
compagnon qui fut pendu, et Dubuissoii obtint son honteux pardon du Lord Gouverneur. Néanmoins, ce dernier
fit une proclamation àcette occasion, où il justifiait T. Louverture de toute participation à cette tentative d'insurrection, qu'il n'attribua qu'à Roume ; mais les navires capturés ne furent point rendus, attendu qu'ils portaient le
pavillon français l .
ues dansce^but.
Dénoncé et arrêté, le premier dénonça à son tour son
compagnon qui fut pendu, et Dubuissoii obtint son honteux pardon du Lord Gouverneur. Néanmoins, ce dernier
fit une proclamation àcette occasion, où il justifiait T. Louverture de toute participation à cette tentative d'insurrection, qu'il n'attribua qu'à Roume ; mais les navires capturés ne furent point rendus, attendu qu'ils portaient le
pavillon français l . La nouvelle de la fuite des quatre officiers supérieurs
de Jacmel étant parvenue au Grand-Goave, les chefs qui
s'y trouvaient déplorèrent le triste sort des braves troupes,
deux fois abandonnées par ceux qui devaient les guider. Mais Pétion éprouva une véritable indignation de cet
oubli du devoir militaire, une sympathie indicible pour la
garnison entière, pour cette valeureuse légion de l'Ouest • M. Madiou a commis plusieurs erreurs à l'occasion de ces faits : il place la
capture de ces navires au mois d'août ; il donne à la proclamation de T. Louverture contre Rigaud la date du 11 septembre, tandis qu'elle est du 11 novembre. L'erreur est encore plus grave à propos de la mission de Dubuisson et
Sasportas: il la place en décembre 1801, lorsqu'elle a eu lieu deux années
plus tôt. A ce sujet, nous nous fondons sur le rapport de Kerverseau qui ait :
« La tentative faite ^ar^oa/H^d'insurger la Jamaïque, irrita contre lui (T. Lou-
« verture) les habitans de cette île, et décida l'amiral Seymours à des hostilités
« contre ses bâlimens armés... » Kerverseau dit ces choses en parlant de la
guerre civile du Sud. Un rapport d'A. Chanlatte au ministre de la marine, dit
que cette tentative d'insurrection eut lieu en brumaire m 8, fin d'octobre ou
novembre 1799. T. Louverture avait trop d'intérêt à ménager les Anglais, surtout en décembre 1801, pour rien tenter contre la sûreté de la Jamaïque: il attendait l'expédition française. Voyez Histoire d'Haïti par M. Madiou, t. l«rp. 350, t. 2,
p. 129. j 1800] CIIAHTKE IV. 147 dont il avait fait partie. Dès qu'il eut vu que l'armée du
Nord allait faire le siège de Jacmel, celle du Sud restant
dans l'inaction au Grand-Goave ; reconnaissant que la
défense du Sud reposait désormais sur la conservation de
Jacmel, il avait écrit à Rigaud, devenu naturellement le
chef de la garnison de cette place par le départ de Bauvais, pour solliciter l'autorisation de s'y rendre afin de
prêter à ses camarades d'armes le concours de son expérience : Rigaud ne lui avait pas répondu. Mais ce dernier,
en voyant arriver Birot et ses compagnons aux Cayes,
envoya î'ordre à Pétion de se porter à Jacmel pour en
prendre le commandement. lise réjouit de cet ordre, partit immédiatement avec Boyer *, à la tête de deux compagnies de la demi-brigade de Faubert , et se dirigea sur
Baynet, où Rigaud avait déjà placé Borgeîla, après son
combat contre Charles Bélair.
son expérience : Rigaud ne lui avait pas répondu. Mais ce dernier,
en voyant arriver Birot et ses compagnons aux Cayes,
envoya î'ordre à Pétion de se porter à Jacmel pour en
prendre le commandement. lise réjouit de cet ordre, partit immédiatement avec Boyer *, à la tête de deux compagnies de la demi-brigade de Faubert , et se dirigea sur
Baynet, où Rigaud avait déjà placé Borgeîla, après son
combat contre Charles Bélair. Pétion trouva à Baynet une petite goélette déjà venue
de Jacmel pour y chercher des provisions. Elle en avait
reçu de Borgeîla, était partie pour retourner à Jacmel,
mais avait dû rentrer à Baynet, étant poursuivie par un brig
des États-Unis. Un brig et deux goélettes arrivèrent en
même temps des Cayes, avec quelques faibles provisions
qu'envoyait Rigaud à une ville affamée. îl avait négligé
jusqu'à cela. Ces bâtimens servirent à Pétion pour se rendre
à sa destination : il fut assez heureux pour éviter et les
bâtimens américains et ceux de la flotille de Boisblanc. îl
fut le premier à descendre dans un canot pour débarquer
à Jacmel, le 20 janvier. 1 M. Saint-Rémy affirme que Segrettier fut aussi à Jacmel ; mais la relation
de ce siège, déjà publiée sur des notes fournies par le sénateur Longchamp,
témoin oculaire des faits, ne mentionne pas Segrctier parmi ceux venus avec
Pétion. 148 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. La garnison entière l'accueillit avec allégresse : Gautier lui remit le commandement supérieur, et ordonna à
tous les forts de faire une vive canonnade contre l'ennemi, pour saluer le nouveau chef, le brave artilleur qui arrivait dans la place : honneurs bien dus au dévouement généreux qui l'y portait ! Mais , dans quelle situation trouvait-il cette place !
Presque sans munitions, dépourvue de projectiles (on était
obligé de recueillir les boulets de l'ennemi pour le canonner), éprouvant déjà la famine, ayant la moitié de la garnison tuée ou hors de combat. Pétion ne fut que plus
porté à communiquer à ses compagnons, ce courage raisonné qui le distinguait. Voyant dans tous les blancs qui
servaient dans l'administration , des hommes froids et
sympathiques aux assiégeans, il les remercia de leurs
services, et pourvut J.-C. Imbert seul de toute la besogne1. Jl n'en était pas de même des officiers blancs qui servaient dans la légion : Voltaire, l'un d'eux, se distinguait
parmi les autres, par une bravoure à toute épreuve. C'est
que ceux-ci étaient des Français vraiment républicains ;
ils avaient une haute estime pour le général Hédouville,
ils respectaient sa décision à l'égard de Rigaud, en condamnant celle de Roume qu'ils jugeaient contraire aux
intérêts de la France. Les assiégeans n'avaient pas tardé à comprendre que
Jacmel était commandé désormais par un officier expérimenté. De son côté, T. Louverture pressait Dessalines et'
les chefs qui le secondaient, de faire tous leurs efforts
pour l'enlever. Diverses attaques furent tentées dans ce
but, et échouèrent par l'habilelé dePétion à diriger la dé1 Imbert devenu secrétaire d'état des finances, sous Pétion et Boyer.
assiégeans n'avaient pas tardé à comprendre que
Jacmel était commandé désormais par un officier expérimenté. De son côté, T. Louverture pressait Dessalines et'
les chefs qui le secondaient, de faire tous leurs efforts
pour l'enlever. Diverses attaques furent tentées dans ce
but, et échouèrent par l'habilelé dePétion à diriger la dé1 Imbert devenu secrétaire d'état des finances, sous Pétion et Boyer. [1800] CHAPITRE IV. 149 fense, à faire porter secours aux points menacés. H. Christophe essaya une seconde fois de prendre de nouveau le
Grand-Fort ; mais la résolution énergique du brave Voltaire, appuyée par l'activité de la réserve d'Ogé, le contraignit à reculer devant ce fort. Là périrent quelques
braves soldats européens, de la 44e, qui servaient dans
l'armée du Nord : ils s'y montrèrent ce que sont toujours
les Français sur le champ de bataille. Enfin, on était arrivé dans la place assiégée, à se nourrir des choses les plus immondes : rats, vieux cuirs recueillis dans les rues ou sur les malles, herbes, raquettes étaient
dévorés après les chevaux, les ânes, les chats, les chiens.
5000 hommes avaient été tués ou blessés. Dans une telle
situation , Pétion prit la résolution qui guide souvent le
commandant d'une ville assiégée : ce fut d'en faire
sortir beaucoup de femmes et leurs enfans, comme autant
de consommateurs inutiles, et dont le sort était à plaindre
dans la place, puisqu'aux rigueurs de la famine se joignait
le danger de périr à chaque instant par les boulets, les
bombes et les obus des assiégeans. Réduit à cette extrémité pénible, il dut espérer que leur humanité accueillerait ces êtres faibles et infortunés et pourvoirait à leur salut. Les femmes qui passèrent dans la ligne commandée
par H. Christophe furent reçues à coups de fusil et mitraillées. Au contraire, celles qui sortirent du côtédeLaplume
et de Dessalines reçurent un accueil bienveillant et furent
nourries et internées dans la campagne.
égeans. Réduit à cette extrémité pénible, il dut espérer que leur humanité accueillerait ces êtres faibles et infortunés et pourvoirait à leur salut. Les femmes qui passèrent dans la ligne commandée
par H. Christophe furent reçues à coups de fusil et mitraillées. Au contraire, celles qui sortirent du côtédeLaplume
et de Dessalines reçurent un accueil bienveillant et furent
nourries et internées dans la campagne. Après le renvoi des femmes, on tint encore quelques
jours dans la place ; mais il était impossible de continuer
plus longtemps cette lutte désespérée , contre tous les
maux qui assiégeaient Jacmel. Pétion résolut l'évacuation
dans un conseil tenu avec les officiers supérieurs. Un brave 150 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. noir nommé Jérémie, commandant des gardes nationaux
de la campagne qui étaient dans la place, fut chargé par
Pétion de guider la route à prendre par les assiégés, pour
aller joindre les troupes du Sud au Grand-Goave. Le point
de la sortie ayant été fixé du côté du Blockhaus où commandait Brunache , Pétion donna le change à l'ennemi
en faisant canonner le côté opposé durant toute la journée
du 10 mars ; c'était sur la route de Baynet, Dessalines,
trompé par cette manœuvre et par le rapport des espions
qui le croyaient aussi, fit concentrer beaucoup de troupes
de ce côté-là. Dans la soirée, vers 8 heures, toute la garnison se réunit en silence sur la place d'armes, après avoir
abandonné les forts. Pétion forma l'ordre de la marche,
en se plaçant à l'avant-garde avec Ogé et Jérémie, et donnant à Gautier le commandement du gros des troupes : il
n'y avait plus qu'environ 1500 hommes en tout. Quelques femmes de militaires, voulant suivre leurs maris, furent placées entre l'avant-garde et le reste des troupes.
Au moment de défiler, l'infâme Dupéroy, l'ami d'Ogé, obtint par une ruse le secret du véritable point de la sortie.
ïl s'empressa d'accourir du côté où Dessalines attendait
les assiégés et dévoila le projet de Pétion. Les assiégeans
arrivèrent en toute hâte pour s'opposer à la sortie. Il fallut combattre aussitôt : les femmes jetèrent le désordre parmi les troupes, et l'avant-garde fut ainsi séparée du reste.
Après des prodiges de valeur et la perte de la moitié de
ces braves soldats, tués ou faits prisonniers, environ 700
hommes se rejoignirent loin de Jacmel et se rendirent,
sous les ordres de Pétion, au camp de ïhozin, oùFaubert
les accueillit avec tous les honneurs militaires dus à leur
persévérance, en leur procurant les secours que leur position réclamait. [1800] CHAPITRE 1Y. l;il Ceux qui tombèrent au pouvoir de Dessalines furent la
plupart incorporés dans ses troupes ; il savait apprécier le
courage, même dans un ennemi : les femmes furent traitées avec humanité. Dessalines agit de même envers les
habitans restés dans la ville. Mais les malheureux qui furent pris par les troupes de H. Christophe furent tous
égorgés ou jetés vivans dans un puits profond "de l'habitation Ogé, qu'il fit combler de fascines auxquelles on mit
le feu. En 1812, dans la guerre civile entre lui et Pétion,
ce barbare commit un pareil acte de cruauté sur des soldats blessés, faits prisonniers par ses troupes : il fit dresser un vaste bûcher sur lequel on plaça ces hommes qui
furent brûlés vivans.
troupes de H. Christophe furent tous
égorgés ou jetés vivans dans un puits profond "de l'habitation Ogé, qu'il fit combler de fascines auxquelles on mit
le feu. En 1812, dans la guerre civile entre lui et Pétion,
ce barbare commit un pareil acte de cruauté sur des soldats blessés, faits prisonniers par ses troupes : il fit dresser un vaste bûcher sur lequel on plaça ces hommes qui
furent brûlés vivans. Jacmel étant tombé au pouvoir de T. Louverture, il était
évident que le Sud serait infailliblement vaincu. Si le siège
de cette ville fît honneur au vainqueur, par les moyens
énergiques employés à cet effet, il ne fit pas moins d'honneur aux vaincus par leur résistance héroïque. On ne peut
qu'admirer le courage de ces soldats dont pas un ne songea à une capitulation ; la bravoure de ces officiers de tous
grades qui, abandonnés par leurs chefs, restèrent à leur
poste pour continuer la défense ; le généreux dévouement
de Pétion qui s'offrit lui-même à aller leur prêter son concours, son intrépidité à traverser les lignes ennemies pour
ramener le reste de cette valeureuse garnison dans l'armée du Sud. Pétion justifia alors la haute opinion qu'on
avait déjà conçue de ses talens militaires et de tout ce qui
constitue un guerrier. Dessalines qui lui était opposé, eut
dès-lors pour lui la plus grande estime, car il savait reconnaître le vrai courage. Ce sentiment servit à les rapprocher
un jour l'un de l'autre, pour arriver à d'autres destinées. 152 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'iIAÏfl. H. Christophe lui-même, quoique moins appréciateur que
Dessalines du mérite réel, apprit à respecter en Pétion le
militaire capable d'une résolution énergique. A la nouvelle de l'évacuation de Jacmel, reçue à Aquin,
où se trouvait Rigaudle 14 mars, il fit une proclamation
déclamatoire contre T. Louverture. il appela tous les citoyens du Sud à défendre leurs foyers, qu'il voyait plus que
jamais menacés de l'invasion. Cet appel était tardif, car
il avait perdu toutes les bonnes chances de succès contre
son ennemi, par sa faute politique. Il ordonna des levées
en masse, organisa une 5e demi-brigade qui fut confiée à
R. Desruisseaux, et après sa mort à Delva. Pétion reçut
le commandement supérieur de l'armée réunie au GrandGoave, tandis que Toureaux commandait les troupes dans
la ligne de Baynet. De son côté, T. Louverture proclama aussi, le 17 mars,
sur la prise de Jacmel. Le 20 avril, il fit une adresse aux
citoyens du Sud pour les engager à se soumettre à son autorité, accusant Rigaud de les avoir égarés par sa folle
ambition, leur ouvrant les bras comme le père de l'Enfant
prodigue avait fait envers son fils repentant : cette adresse
se terminait par des menaces de rigueurs, s'ils ne profitaient pas de ses dispositions généreuses. Il ne fut pas
écouté, tant on redoutait ce caractère hypocrite dont la fureur s'était déjà signalée par d'horribles assassinats. Ceux
commis à Jacmel ne pouvaient non plus inspirer delà confiance en ses promesses de générosité,
ambition, leur ouvrant les bras comme le père de l'Enfant
prodigue avait fait envers son fils repentant : cette adresse
se terminait par des menaces de rigueurs, s'ils ne profitaient pas de ses dispositions généreuses. Il ne fut pas
écouté, tant on redoutait ce caractère hypocrite dont la fureur s'était déjà signalée par d'horribles assassinats. Ceux
commis à Jacmel ne pouvaient non plus inspirer delà confiance en ses promesses de générosité, CHAPITRE V. Ordonnances sur la culture et contre le Faudoux, par Toussaint Louverturc.
— Arrêtés de Roume, sur l'importation des marchandises étrangères, et
l'exportation de divers bois du pays.— Mésintelligence entre Roume et T.
Louverture. — Kerverseau quitte Santo-Domingo où il est remplacé par A.
Chhnlatte.— Refus de Roume d'autoriser T. Louverture à prendre possession de la partie espagnole. — Il refuse de venir au Port-au-Prince, et fait
une adresse contre les agens anglais. —Mouvement insurrectionnel dans le
Nord contre Roume. — Adresse de l'administration municipale du Cap à
Roume. — Il rend un arrêté pour la prise de possession.— T. Louverture
envoie le général Agé à Santo-Domingo dans ce but. — Examen des causes
de cette prise de possession.— Mouvemens populaires à Santo-l'omingo
contre Agé.— Décret du gouverneur Don J. Garcia qui suspend la remise
de la partie espagnole, en référant aux gouvernemens de France et d'Espagne.— Correspondance entre les diverses autorités. — Agé revient au Portau-Prince. — Nouvel arrêté de Roume qui révoque celui sur la prise de
possession.— Lettre de T. Louverture à Don Garcia, protestant contre les
insultes faites à Agé. Suspendons un instant nos relations de guerre, pour
parler des actes de T. Louverture comme administrateur. A peine il avait expulsé Hédouville, en agitant les cultivateurs du Nord, qu'il rendit une proclamation, le 1 5 novembre 1798, pour renforcer les dispositions de son règlement de culture du 18 mai, que nous avons fait connaître
au 5e livre. Elle prescrivait aux chefs militaires et à la
gendarmerie, d'assujétir tous les cultivateurs au travail, 154 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. de punir les vagabonds, les voleurs et les perturbateurs du
repos public. La plus grande sévérité était exigée à leur
égard. T. Louverture se donnait bien le droit des agitations
populaires, afin d'en tirer parti pour ses desseins; mais
il entendait aussi que le fleuve rentrât dans son lit, quand
il n'y était plus nécessaire. Le ht mars 1 799, une nouvelle ordonnance parut encore
à ce sujet, peu après les conférences des généraux avec
Roume, au Port-au-Prince.
oleurs et les perturbateurs du
repos public. La plus grande sévérité était exigée à leur
égard. T. Louverture se donnait bien le droit des agitations
populaires, afin d'en tirer parti pour ses desseins; mais
il entendait aussi que le fleuve rentrât dans son lit, quand
il n'y était plus nécessaire. Le ht mars 1 799, une nouvelle ordonnance parut encore
à ce sujet, peu après les conférences des généraux avec
Roume, au Port-au-Prince. Le 4 janvier 1800, une ordonnance du général en chef
fut publiée pour la répression du Vandoux, secte africaine
qui se livre aux danses connues des adeptes, lesquels pratiquent alors des sortilèges. Il est bon de produire ici cet
acte. Toussaint Louverture, général en chef, etc. , Instruit que plusieurs personnes, mal-intentionnées et ennemies de
la tranquillité publique, cherchent à détourner de ses travaux agrestes
le paisible cultivateur, en flattant la passion violente qu'il a pour les
danses, et principalement pour celle du Vaudoux ; pleinement convaincu que les chefs de ces danses n'ont d'autre but que celui de
troubler V or dre, et d'altérer de nouveau la tranquillité qui commence,
après un éclat orageux, à se rétablir dans les villes et dans les campagnes, et de donner aux personnes qui les écoutent des principes absolument contraires à ceux que doit professer l'homme ami de son
pays, et jaloux du bonheur de ses concitoyens ; voulant couper racine
aux maux incalculables qu'entraînerait après elle la propagation d'une
doctrine aussi vicieuse, puisqu'elle n'enfante que le désordre et
l'oisiveté; j'ordonne ce qui suit : A dater du jour de la publication de la présente, toutes danses et
toutes assemblées nocturnes seront interdites, tant dans les villes et
bourgs que dans les diverses habitations des mornes et de la plaine ;
punition corporelle sera infligée à ceux qui chercheront, au mépris de
celte défense, à lever des danses ou tenir des assemblées uoelurnes; [1800] CHAFITItE V. 155 ils seront incarcérèt, et compte me sera rendu par ceux qui auront
ordonné leur arrestation l. Chargeons spécialement les généraux et chefs de brigade, commandans d'arrondissement, les commandans militaires et commandans de
gendarmerie, de l'exécution de la présente, chacun en ce qui les concerne : les rendant personnellement responsables de son exécution. Cette ordonnance était rendue au plus fort du siège de
Jacmel : la tranquillité dont elle parle, qui commençait à
se rétablir, s'entend du calme qui succéda dans le Nord,
dans l'Artibonite et dans l'Ouest, après les massacres exécutés dans ces départemens. On conçoit que pendant leur
exécution et les agitations qu'ils occasionnaient, tous
les mauvais sujets profitèrent de ces excès pour lever la
tête, puisque c'était la portion éclairée de la population
noire qui en était victime. T. Louverture avait raison de réprimer ces pratiques
superstitieuses venues d'Afrique dans la colonie : elles ne
pouvaient que perpétuer la barbarie dans la population
noire. En agissant ainsi, il s'élevait à la dignité du législateur qui doit se proposer la civilisation des hommes. Le
culte du Vaudoux ne peutqu'y nuire. Tous leschefs du pays
se sont attachés, comme lui, à le défendre, en employant
plus ou moins de sévérité. Il est à remarquer que ceux du
Nord ont toujours mis une rigueur très-grande dans la punition de ces sorciers, dont l'influence sur les esprits
ignorans finit toujours par devenir excessivement dangereuse \ Un chef s'honore aux yeux delà postérité, quand
la civilisation des hommes. Le
culte du Vaudoux ne peutqu'y nuire. Tous leschefs du pays
se sont attachés, comme lui, à le défendre, en employant
plus ou moins de sévérité. Il est à remarquer que ceux du
Nord ont toujours mis une rigueur très-grande dans la punition de ces sorciers, dont l'influence sur les esprits
ignorans finit toujours par devenir excessivement dangereuse \ Un chef s'honore aux yeux delà postérité, quand i La punition corporelle consistait à être battu de verges, quelquefois jusqu'à mort. » Dessalines, devenu chef du gouvernement, fui inexorable envers lesVau^
doux et tous les sorciers : il les punissait de mort. Au reste, la sorcellerie n'est
pas une invention de la race africaine: la race européenne l'a pratiquée aussi
dans les siècles d'ignorance. Il faut des lumières à tous les hommes, pour les
affranchi- de toutes les erreurs. 156 études sur l'histoire d'haïti. il protège son pays contre l'invasion de la barbarie, qui
abrutit les âmes. De son côté, Roume, pour concourir avec T. Louverture à obtenir de la complaisance des navires des ÉtatsUnis, qu'ils aidassent au blocus de Jacmel et des ports du
Sud, rendit un arrêté, le 24 novembre 1799, qui réduisit
à 1 0 pour cent les droits d'importation sur les marchandises des neutres qui avaient été imposées à 12 1/2 pour
cent, par un autre arrêté du 1er août. Ce nouvel arrêté
mentionne que ce fut sur les représentations d'Edouard
Stevens, consul général des États-Unis. Le motif réel de
cette réduction de droits fut déterminé ainsi que nous venons de le dire. Quatre jours après, le 28 novembre, Roume rendit un
autre arrêté pour permettre l'exploitation des bois de campêche et autres bois de teinture. Le 4 janvier, un arrêté
de lui permit aussi l'exploitation du bois d'acajou.
Ces produits furent taxés à 55 pour cent à l'exportation. Jusque-là, Roume marchait d'accord avec le général en
chef : il fallait écraser, annihiler les anciens libres, et l'agent du Directoire exécutif se montrait docile à tout ce que
voulait leur ennemi. Mais la division survint entre eux, dès
qu'il s'agit des blancs. Le 5 juillet, ignorant la proclamation de Roume, du 5,
contre Rigaud, Kerverseau, agent à Santo-Domingo, lui
avait écrit une lettre pour l'engager à interposer son autorité entre lui et T. Louverture et empêcher la guerre civile.
Mécontent sans doute de cette lettre qui était une désapprobation de sa conduite, Roume l'avait communiquée à
T. Louverture qui lui répondit, le 12 août, en lui deman- [1800] CHAPITRE v. 157 dant la révocation de Kerverseau \ Roume ne céda point.
Comme il paraît que T. Louverture se fondait sur ce que
Kerverseau laissait continuer dans la partie espagnole, la
vente des noirs que d'anciens officiers de Jean François et
deBiassou, restés dans cette partie, faisaient toujours de
concert avec les habitans , Roume envoya l'ordre à cet
agent de réclamer contre ce trafic, auprès de Don J. Garcia. Kerverseau exécuta cet ordre.
ocation de Kerverseau \ Roume ne céda point.
Comme il paraît que T. Louverture se fondait sur ce que
Kerverseau laissait continuer dans la partie espagnole, la
vente des noirs que d'anciens officiers de Jean François et
deBiassou, restés dans cette partie, faisaient toujours de
concert avec les habitans , Roume envoya l'ordre à cet
agent de réclamer contre ce trafic, auprès de Don J. Garcia. Kerverseau exécuta cet ordre. Mais, toujours persévérant dans une idée quand il l'avait conçue et méditée, étant au siège de Jacmel, T. Louverture écrivit à Roume, le 28 décembre, pour lui demander l'autorisation de prendre possession de la partie espagnole, afin de faire cesser ce trafic des noirs. N'agréant
point cette demande qu'il n'avait pas prévue, n'étant pas
lui-même autorisé à l'accorder , parce que le Directoire
exécutif s'était réservé d'ordonner cette occupation
quand il pourrait envoyer des troupes européennes pour
l'effectuer, Roume refusa encore ; mais il eut assez de condescendance pour T. Louverture, en mandant Kerverseau
au Gap , sans doute pour l'aider à convaincre le général
en chef de l'impossibilité de lui accorder l'autorisation
qu'il désirait obtenir. Kerverseau se garda de se rendre à cette invitation ; il
jugea au contraire devoir saisir cette occasion, pour aller
en France éclairer le Directoire exécutif sur la marche de
T. Louverture vers tous les envahissemens possibles. Dans
ce dessein, il partit pour Porto-Rico, où il espérait trouver le moyen de se rendre en Europe : ne le pouvant pas,
après y avoir passé quelques mois inutilement, il revint à ■ Nos appréciations différent à ce sujet de celles de M. Saint-Rémy, qui a
fait tous ses efforts pour justifier ou excuser Roume. (Vie de Toussaint Louverture, p. 241.) 158 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. Santo-Domingo. Mais, déjà, Roume l'avait fait immédiatement remplacer par le général A. Chanlatte, qui était
dans la partie française, et que T. Louverture n'avait pas
voulu employer dans la guerre du Sud, comme le disait la
proclamation du 5 juillet. Le nouvel agent avait eu ordre
de Roume, de réclamer de nouveau, avec les plus vives
instances, que Don J. Garcia fît cesser absolument le trafic des noirs, pour ôter tout prétexte à T. Louverture de
prendre possession de la partie espagnole. Une lettre de
Chanlatte à ce gouverneur, du 14 janvier, témoigne de
cette sollicitude en faveur des noirs qu'on y vendait. T. Louverture était parvenu à l'une de ses fins, parle
départ de Kerverseau qu'il avait pris en haine , pour sa
lettre du 5 juillet ; et Roume le crut apaisé par ce résultat ;
mais il ne connaissait pas encore tout ce qu'il y avait de
persévérance et de résolution dans ce caractère1. Il l'avait mécontenté par son refus formel de l'autoriser à prendre possession de la partie espagnole , et déjà
la capture de sa flotille par les Anglais l'avait indisposé
contre cet agent. Or, T. Louverture savait garder rancune.
Le 2 février, il fit refuser à Roume, une somme de mille
piastres qu'il lui demandait à valoir sur son traitement.
En même temps il l'invita à se rendre au Port-au-Prince,
pour légaliser les opérations qu'il voulait ordonner contre
Rigaud. La résistance de Jacmel l'inquiétait, ou plutôt,
étant obligé de se tenir dans l'Ouest pour activer le siège
de cette ville, il voulait avoir Roume à sa portée, afin
une.
Le 2 février, il fit refuser à Roume, une somme de mille
piastres qu'il lui demandait à valoir sur son traitement.
En même temps il l'invita à se rendre au Port-au-Prince,
pour légaliser les opérations qu'il voulait ordonner contre
Rigaud. La résistance de Jacmel l'inquiétait, ou plutôt,
étant obligé de se tenir dans l'Ouest pour activer le siège
de cette ville, il voulait avoir Roume à sa portée, afin t*T. Louverture était vindicatif. Au mois d'août, Martial Besse arrivaau Cap
venant de Bordeaux. Roume écrivit au général en chef et lui annonça son arrivée, en lui disant que Martial Besse pouvait lui parler de ses enfans qu'il
avait vus à Paris ; mais quelque temps après, il le fit déporter aux EtatsUnis. Dieu vengea ce mulâtre* en permettant qu'il pût lui être utile au château de Joux. [1800] CHAPITRE v. 159 d'exercer sur lui la pression nécessaire à l'obtention de
l'autorisation demandée pour la partie espagnole. Roume, qui pouvait et qui savait résister quand il le
voulait, fît publier une adresse pour ordonner l'expulsion
des agens anglais de la colonie. M. Wrigloworth venait
d'y arriver de Londres, à propos des difficultés survenues
par la tentative d'insurrection à la Jamaïque et la capture
delaflotille, et pour les aplanir avec T. Louverture1. En
refusant de se rendre au Port-au-Prince, Roume lui écrivit
le 4 mars : « Faites exécuter cette adresse, mon cher gé-
« néral, si vous voulez que je me rende auprès de vous.
« Alors, réunis de principes, nous agirons de concert.
« Les ennemis de la France vous ont proposé des mesures
« qui doivent justifier la révolte de Rigaud, si vous n'a-
< vez pas le courage de vous prononcer contre les An-
« glais. » Il termina cette lettre, en lui demandant de lui
envoyer au Cap , la corvette la Diligente, arrivée depuis
quelque^temps, pour se rendre en France 2. Roume pouvait donc résister à T. Louverture ! Quand
il se rendit au Cap avec lui, après les conférences du Portau-Prince, c'était donc par sa volonté, ainsi que nous l'avons dit, contrairement aux assertions de Kerverseau !
C'était pour avoir le prétexte de dire, qu'étant éloigné du
théâtre des hostilités , il ne pouvait les empêcher. En se
refusant maintenant de se rendre dans cette ville, il était
encore parfaitement libre; en fulminant contre les agens •Rapport de Kerverseau. 2 Un rapport d'A. Chanlalte au ministre de la marine, du 9 juin 1800, affirme que le capitaine et les officiers de la Diligente furent mis en prhon par
ordre de T. Louverture, dès que la demande de cette corvette lui parvint : sans
doute, il voulut faire sentir à Roume qu'étant son complice, il devait rester
dans la colonie pour partager la solidarité de lous ses actes. 460 ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI.
'A. Chanlalte au ministre de la marine, du 9 juin 1800, affirme que le capitaine et les officiers de la Diligente furent mis en prhon par
ordre de T. Louverture, dès que la demande de cette corvette lui parvint : sans
doute, il voulut faire sentir à Roume qu'étant son complice, il devait rester
dans la colonie pour partager la solidarité de lous ses actes. 460 ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. «anglais, il l'était encore. Quelle preuve plus grande peut-on
administrer de la complicité de cet agent, par sa soumission aux instructions qu'il avait reçues du Directoire exécutif, pour attiser entre Rigaud et T. Louverture, les
dissensions qui firent éclater la guerre civile i ? Mais, en faisant acte de résistance à T. Louverture, et
d'autorité par rapport aux agens britanniques, il blessa
profondément le général en chef par les expressions de sa
lettre. Il crut le menacer d'aller le dénoncer en France,
en lui demandant la corvette pour s'y rendre : il avait affaire à un homme plus habile qu'il ne le pensait, et surtout audacieux. La lettre de Roume parvint à T. Louverture au moment
où Jacmel tombait en son pouvoir. Peu inquiet alors sur
les résultats probables de la guerre du Sud, il tourna ses
regards vers le Cap où était l'agent. Il se rendit aux Gonaïves. Il avait déjà envoyé l'ordre au général Moïse qui
était au Cap, et aux autres commandans militaires, de
faire un mouvement insurrectionnel dans les campagnes
pour se porter sur le Cap. Un attroupement de 7 à 8 mille
noirs se rendit à une demi-lieue de cette ville ; ils vociférèrent contre Roume et tous les blancs qui laissaient,
disaient-ils, vendre leurs frères dans la partie espagnole.
Enfin , ils demandèrent que Roume et l'administration
municipale tout entière comparussent devant eux, pour
recevoir leurs plaintes, sinon ils envahiraient la ville qu'ils
pilleraient et incendieraient. * Ce même rapport de Chanlattereprésente Roume comme agissant de bonw.
foi, éprouvant la plus vive douleur d'avoir été contraint de proclamer Rigaud
rebelle. Dans un autre passage, il dit que cet agent montra dans bien des
circonstances une énergie étonnante pour s'opposer aux vues de T. Louverture. A. Chanlatte prouve seulement qu'il était dupe et de Roume et du gouvernement français, si toutefois sa dépendance de ce gouvernement ne le consignait pas à tenir ce largue. [1800] CHAPITRE V. 161 Pour éviter un résultat aussi funeste, les habitans pressèrent ces autorités d'aller au-devant de cet attroupement.
Aussitôt leur arrivée, un des chefs brandit son sabre sur
la tête de Roume, et tous l'accablèrent d'injures, de menaces. Ils lui dirent qu'il fallait qu'il rendît compte de
tout l'argent qu'il avait indûment dépensé, qu'il donnât
aux cultivateurs la moitié des terres des colons, et la faculté de travailler à leur profit et non à celui des anciens
propriétaires, et enfin qu'il rendît un arrêté pour autoriser la prise de possession de la partie espagnole. C'était
l'objet principal et même unique du rassemblement ; le
reste n'était que des accessoires, pour produire plus d'impression sur l'esprit de Roume et des membres de la municipalité.
l'argent qu'il avait indûment dépensé, qu'il donnât
aux cultivateurs la moitié des terres des colons, et la faculté de travailler à leur profit et non à celui des anciens
propriétaires, et enfin qu'il rendît un arrêté pour autoriser la prise de possession de la partie espagnole. C'était
l'objet principal et même unique du rassemblement ; le
reste n'était que des accessoires, pour produire plus d'impression sur l'esprit de Roume et des membres de la municipalité. Roume ayant montré de la fermeté et se refusant à accorder aucun des points de cette singulière demande, les
noirs dirent alors qu'on en référerait au général en chef,
vers qui ils députèrent pour l'appeler sur les lieux : en
attendant son arrivée, ils enfermèrent Roume et ses compagnons dans un poulailler rempli d'immondices. T. Louverture pouvait y venir en moins d'une journée; mais il
laissa ces hommes passer neuf jours et neuf nuits dans
cette prison d'un genre tout nouveau. En arrivant, il affecta d'être excessivement étonné et
affligé d'une telle détention. Lui qui savait imposer sa
volonté à la multitude, il eut l'air de dire aux noirs assemblés de déclarer ce qu'ils voulaient pour avoir agi ainsi.
On conçoit bien que leur réponse principale fut en faveur
de la prise de possession de la partie espagnole. Roume
ne pouvant être dupe de cette infernale comédie, adressa
à T. Louverture les paroles les plus énergiques : « Non !
« dit-il, je ne signerai point l'arrêt de mort de ces paiT. IV. 11 1G2 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE b'iIAÏTI. « sibles hahitans de la partie espagnole; et puisque je suis
« dans l'alternative d'être sacrifié ou de demander cette
« prise de possession, mon choix est fait. La France me
« vengera ; frappez ! ... » T. Louverture qui ne savait pas reculer, lui dit alors,
avec non moins d'énergie : « Si vous ne signez pas un ar-
« rêté pour m'autoriser à cette prise de possession, c'en
« est fait de tous les blancs de la colonie ; et j'entrerai dans
« la partie espagnole la torche et le fer à la main. » Les membres de l'administration municipale, plus effrayés peut-être que Roume, le supplièrent de céder; ils
lui firent une adresse au nom du peuple assemblé, en le
requérant de remplir ses vœux. Et Roume céda * ! Voici
ces deux pièces d'une scène tragi- comique : Au Cap, le 7 floréal an 8 (27 avril 1800).
L'administration municipale du Gap -Français,
A l'agent Roume.
Citoyen agent, — Nous avons eu connaissance des peines que vous
avez prises pour faire cesser dans la partie ci -devant espagnole, l'infâme
abus qui s'y est introduit depuis que vous en êtes parti, de vendre et
de traiter comme esclaves, des citoyens français conduits de la partie
française à celle-là. — Le cri public s'est élevé contre un abus qui insulte à la majesté du peuple français ; ce peuple aussi vertueux que
courageux s'est prononcé ; il demande par notre organe, qu'en vertu
du traité de Bâle et des instructions dont vous êtes porteur, vous fassiez
immédiatement prendre possession de la ci-devant partie espagnole.
êtes parti, de vendre et
de traiter comme esclaves, des citoyens français conduits de la partie
française à celle-là. — Le cri public s'est élevé contre un abus qui insulte à la majesté du peuple français ; ce peuple aussi vertueux que
courageux s'est prononcé ; il demande par notre organe, qu'en vertu
du traité de Bâle et des instructions dont vous êtes porteur, vous fassiez
immédiatement prendre possession de la ci-devant partie espagnole. Nous vous requérons, citoyen agent, au nom du salut public, de concerter avec le citoyen général en chef, les moyens les plus convenables 1 Nous avons puisé tous ces faits dans !e rapport d'A. Chanlatle. Dans sa
Vie de Toussaint Louverture, p. 278 à 280, M. Saint-Rémy les relate différemment: il n'attribue qu'à Moïse les violences faites à Roume, dans la maison
qu'il occupait. Mais nous avons lieu de croire qu'il confond ces faits avec ceux
qui eurent lieu, à l'occasion de la réclusion de Roume au Dondon, en novembre 1800. [4800] CHAPITRE V. 105 pour cette prise de possession, afin qu'elle s'exécute à la satisfaction
commune. Nous vous invitons l'un et l'autre, à ne point faire aucune espèce de
changement en ce qui regarde le culte religieux.
(Suivent les signatures). Au Cap-Français, le 7 floréal an S.
L'agent du gouvernement national français à Saint-Domingue, Considérant que l'abus qui s'est introduit, en transportant des cultivateurs et autres citoyens de l'ancienne partie française à la nouvelle de
Saint-Domingue, a justement excité l'indignation de toute la portion
du peuple français résidant dans cette colonie ; Que ce peuple l'a requis, par l'organe de l'administration municipale du Cap, de prendre, de concert avec le citoyen général en chef,
en ^ertu du traité de Bâle et des instructions du gouvernement national, les mesures les plus convenables pour prendre immédiatement
possession de ladite partie ci-devant espagnole ; Considérant que ce moyen est réellement le seul qui puisse empêcher
la continuation de cet abus ; Arrête : 1° Le général en chef de l'armée de Saint-Domingue est requis de
donner ordre au général de brigade Agé, chef de l'état-major général
de l'armée de Saint-Domingue, dont le patriotisme et la sagesse sont
connus, de se transporter à la partie ci -devant espagnole pour en
prendre possession au nom du peuple français, avec tel nombre de
troupes blanches que le général en chef jugera nécessaires. 2° L'agence prendra, de concert avec le général en chef, les mesures
convenables pour instruire le gouverneur et capitaine-général de la
partie espagnole, de cette prise de possession et mettre sur sa responsa
bilité les ordres qu'il devra donner pour la bonne réception du général
Agé et de sa troupe, partout où ils se transporteront. S0 Le général de brigade Chanlatte, actuellement employé comme
commissaire du gouvernement à la partie ci-devant espagnole, exercera
provisoirement, dès le jour de la prise de possession de la ville de
Santo-Domingo, les fonctions de délégué de l'agence dans ladite partie. 4° [1 se concertera avec le gouverneur et capitaine-général espagnol^
ainsi qu'avec le général Agé, pour que ce glorieux événement s'opère
à la satisfaction de tous les anciens et nouveaux Français. 5° Il maintiendra, d'accord avec le général Agé, l'exercice du culte
tel qu'il subsiste actuellement, et invitera les curés et autres ecclésiastiques à concourir de tous leurs moyens au bonheur public. 164 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI.
aine-général espagnol^
ainsi qu'avec le général Agé, pour que ce glorieux événement s'opère
à la satisfaction de tous les anciens et nouveaux Français. 5° Il maintiendra, d'accord avec le général Agé, l'exercice du culte
tel qu'il subsiste actuellement, et invitera les curés et autres ecclésiastiques à concourir de tous leurs moyens au bonheur public. 164 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. 6° Le délégué Chanlatte et le général Agé sont expressément chargés
d'avoir pour le gouverneur et capitaine-général et les autres officiers
et fonctionnaires publics espagnols, tous les égards dus à leur mérite
personnel et à leurs grades respectifs, jusqu'à ce qu'ils sortent de la
colonie. Il faut rendre cette justice à Roume, que s'il fut contraint de faire cet arrêté, il n'omit rien de ce qui pouvait
persuader, rassurer les habitans de la partie espagnole.
Il était, dit-on, de la secte des Théophilantliropes dont
Laréveillère-Lépaux, un des membres du Directoire exécutif, était le grand prêtre. En consacrant un article de
son arrêté au maintien du culte catholique, Roume prouvait à ces habitans qu'il respectait leur foi religieuse, et
il entrait aussi dans les vues.de T. Louverture qui, sans
doute, aura dicté cette disposition. D'un autre côté, en chargeant le général Agé de cette
prise de possession avec des troupes blanches, c'était
donner une garantie aux blancs de cette partie, et entrer
en même temps dans les vues du gouvernement français
qui, en différant depuis si longtemps la prise de possession, s'était réservé de ne l'opérer que par de telles troupes.
Mais, il y en avait peu alors. Le général en chef avait eu la
précaution de faire marcher contre le Sud, le peu de soldats français qui restaient dans la colonie, et les chefs de
son armée ne les ménagèrent pas ; ils les firent placer au
premier rang : beaucoup avaient péri, comme nous l'avons
vu au siège de Jacmel. Il fut donc forcé d'envoyer le général Agé seul, espérant qu'aucune difficulté ne lui serait
faite à Santo-Domingo, puisqu'il était muni d'un acte de
l'agent du gouvernement français. Il se trompa dans son
attente. Agé était porteur aussi d'une lettre de Roume et d'une [1800] CHAPITRE v. 165 autre de T. Louverture, de la même date de l'arrêté, adressées à Don J. Garcia, à qui ils annonçaient les motifs delà
prise de possession, fondés sur la vente des noirs. A l'égard des dispositions favorables au maintien du culte,
Roume disait au gouverneur espagnol : « Les habitans doivent se féliciter de devenir membres
« de la République française, au moment où toutes les I« crises de la révolution (en France) viennent de cesser
« par l'établissement d'un gouvernement sage et éner-
« gique, qui accorde la liberté la plus étendue au culte
« catholique. » C'est du gouvernement consulaire qu'il
s'agit \ T. Louverture lui donnait les mêmes assurances à cet
égard: « J'ai également chargé le général Agé, conformé-
« ment audit arrêté et attendu que nous sommes catho-
« liques, de faire respecter la religion, les églises, ses mi-
« nistres et tous les chrétiens qui professent le divin culte,
« de protéger et faire protéger tous les habitans, de faire
« respecter les propriétaires et leurs propriétés. » Enfin,
il annonçait le prochain envoi des troupes blanches, soit
par terre ou par mer ; en attendant, il requérait le gouverneur d'opérer la remise du pouvoir et de tout le matériel militaire aux mains d'Agé.
respecter la religion, les églises, ses mi-
« nistres et tous les chrétiens qui professent le divin culte,
« de protéger et faire protéger tous les habitans, de faire
« respecter les propriétaires et leurs propriétés. » Enfin,
il annonçait le prochain envoi des troupes blanches, soit
par terre ou par mer ; en attendant, il requérait le gouverneur d'opérer la remise du pouvoir et de tout le matériel militaire aux mains d'Agé. Quel a été le vrai motif de cette prise de possession,
tentée alors par T. Louverture? Est-ce uniquement à
cause de la vente des noirs qui se continuait dans la partie espagnole ? 1 M. Madiou prétend (t. 2, p. 44) qu'on ignorait en juin, la révolution du 18
brumaire. La lettre de Roume, en avril, prouve le contraire. Est-il admissible,
d'ailleurs, qu'un tel événement n'ait pas été appris à Saint-Domingue deux
mois après, par la voie des Etats-Unis ou d'Angleterre ? 166 études sur l'histomie d'haïti. Et remarquons, avant de chercher une solution à ces
questions, que ce trafic infâme se faisait dans la partie du
Nord, et non dans l'Ouest qui avoisine aussi la partie
espagnole : cette pratique odieuse s'y continuait depuis
que Jean François et Biassou l'avaient établie à leur profit. Les noirs de l'Ouest avaient des idées plus élevées, des
sentimens plus dignes de la nature humaine : ils ne s'y
livrèrent jamais ! M. Madiou explique ainsi les motifs de T. Louverture : « En s'emparant de la partie de l'Est, Toussaint Lou-
« verture voulait augmenter ses forces et ses ressources,
« que la guerre civile avait considérablement affaiblies,
« et prévenir le général Rigaud qui aurait pu y envoyer
« des députés dans le but d'en prendre lui-même posses-
« sion. D'un autre côté, en y faisant reconnaître son au-
« torité, il enlevait au général de couleur la faculté de s'y
« réfugier s'il était obligé d'abandonner les Cayes, et d'y
« organiser un nouveau parti au centre de l'île. Sa perte spicacité lui faisait prévoir ce à quoi Rigaud n'avait
« jamais songé. Cependant, Antoine Chanlatte était un
« ami politique de Rigaud, son ancien compagnon d'armes
« et partageait toute sa haine contre Toussaint Louver-
« ture Nous voyons que les considérans (de l'arrêté)
<( n'étaient nullement en harmonie avec les causes qui
« portaient Toussaint à vouloir occuper la partie de l'Est.
« Le général en chef cachait sous les apparences des in-
« térêts publics ceux de sa profonde politique i » Nous allions dire : Quel honneur fait à Rigaud ! A Rigaud dont les vues politiques, légitimes et grandes dans
le principe, arrêtèrent l'élan du guerrier. Mais notre comf Histoire d'Haïti, t. 2, pages 30, 33. [1800] CHAPITRE V. 107 patriote nous dit qu'il ne songea jamais à s'emparer de la
partie espagnole, pendant la guerre civile ; et nous pensons comme lui à cet égard, puisque Rigaud avait à peine
des troupes pour faire la guerre. S'en emparer par des députés, lui, déclaré rebelle par l'agent de la France ! Et qui
aurait cédé le terrain à ces députés ? S'y réfugier après
avoir été vaincu dans le Sud, y organiser un nouveau parti
contre T.Louverture et Roume, même avec le concours
d'A. Chanlatte ? Qui connaissait Rigaud dans cette partie?
; et nous pensons comme lui à cet égard, puisque Rigaud avait à peine
des troupes pour faire la guerre. S'en emparer par des députés, lui, déclaré rebelle par l'agent de la France ! Et qui
aurait cédé le terrain à ces députés ? S'y réfugier après
avoir été vaincu dans le Sud, y organiser un nouveau parti
contre T.Louverture et Roume, même avec le concours
d'A. Chanlatte ? Qui connaissait Rigaud dans cette partie? Quant à T. Louverture, nous avons une trop haute idée
de sa capacité politique, de sa 'perspicacité, pour admettre
jamais qu'il ait été guidé par de si frivoles motifs, qu'il ait
pu supposer de telles vues à Rigaud. Ensuite, M. Madiou prétend que T. Louverture voulait
augmenter ses forces et ses ressources affaiblies par la
guerre civile. Les augmenter par des troupes formées des
habitans de l'Est ! Augmenter ses ressources dans un
pays pauvre, dont les fonctionnaires coûtaient à l'Espagne,
annuellement, 550 à 400 mille piastres pour leurs traitemens ! ! Mais, les forces de T. Louverture n'étaient pas si
affaiblies par la guerre, puisque M. Madiou les porte à
50 mille hommes sous les ordres de Dessalines, et celles
de Rigaud à 900 hommes, immédiatement après l'évacuation de Jacmel 2. Ses ressources, il les trouvait dans la terreur qu'il exerçait , dans la maraude que faisaient ses
troupes pour se nourrir dans le territoire conquis, jusquelà bien cultivé ; car elles n'étaient pas soldées. Il faut donc chercher une autre combinaison de la part
de T. Louverture, dans la prise de possession de la partie
espagnole. 1 Rapport précité d'A. Chanlatte.
- Histoire d'Haïti, t. 2, p. 26. 168 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Il n'y a nul doute pour nous, que cette partie étant
cédée à la France depuis 4 795, et le gouvernement français en ayant ajourné la prise de possession pour l'effectuer par des troupes européennes, quand la paix avec la
Grande-Bretagne lui permettrait d'en envoyer, du jour où
T. Louverture fut devenu général en chef de l'armée, il
visait à y étendre sa domination. Cette idée n'a été qu'en
croissant, après qu'il eut expulsé Sonthonax et Hédouville. Parfaitement informé de la situation de la France
sous le Directoire exécutif, occupé de sa guerre contre
Rigaud, qui avait l'approbation anticipée de ce faible gouvernement, il était assuré d'exécuter la prise
de possession, malgré lui, dès qu'il aurait vaincu son
rival, Mais, en apprenant que le 18 brumaire avait appelé le
général Bonaparte au pouvoir, le Premier des Noirs savait
qu'il aurait affaire désormais au Premier des Blancs. La
nouvelle de cette immense révolution a dû lui parvenir
promptement par la voie des États-Unis ou par celle de
l'Angleterre, intéressés l'un et l'autre dans la question du
commerce avec Saint-Domingue. Et alors, T. Louverture
aura pensé que le génie actif qui dirigeait la France, trouverait moyen, soit par la paix, soit en hasardant une expédition maritime, de jeter des troupes blanches dans la
partie espagnole, avec quelques-uns de ces généraux fameux de l'armée française * . Prévenir un tel résultat, fut,
selon nos appréciations, son unique but. Aussi le voyonsnous écrire à Roume, dès le 28 décembre, au sujet de la
prise de possession : c'est à cette époque que dut parvenir
if qui dirigeait la France, trouverait moyen, soit par la paix, soit en hasardant une expédition maritime, de jeter des troupes blanches dans la
partie espagnole, avec quelques-uns de ces généraux fameux de l'armée française * . Prévenir un tel résultat, fut,
selon nos appréciations, son unique but. Aussi le voyonsnous écrire à Roume, dès le 28 décembre, au sujet de la
prise de possession : c'est à cette époque que dut parvenir 1 II est probable qu'il apprit alors l'expédition maritime qui se préparait en
France, sous les ordres de l'amiral Gantheaume et du général Sahuguet. Nous
en parlerons plus loin, [1800] CHAPITRE v. 169 la nouvelle du 18 brumaire. Il ne voulut pas perdre de
temps après la prise de Jacmel, dans la crainte aussi que
le colonel Vincent reviendrait bientôt avec de nouvelles
instructions du gouvernement consulaire, pour maintenir
le statu quo dans la partie espagnole. Il se cramponna au motif résultant de la vente des noirs,
pour passionner ceux du Nord qu'il dirigeait à volonté,
comme il les avait passionnés contre les hommes de couleur, en attribuant à ces derniers le projet du rétablissement de l'esclavage. Mais nous allons voir une lettre curieuse et intéressante, qu'il écrivit au général Agé : auparavant, reprenons la suite de la mission de ce général. Dès le 10 mai, A. Chanlatte avait reçu l'arrêté de
Roume qu'il notifia à Don Garcia. En même temps, on
apprit à Santo-Domingo la violence qui lui avait arraché
cet acte. Ce fut un motif pour Don Garcia et Chanlatte,
d'être opposés à la prise de possession, lorsque les instructions du gouvernement français et ses arrangemens avec
la Cour de Madrid étaient formels à cet égard. Ces deux
autorités communiquèrent indubitablement leur répugnance aux fonctionnaires publics, aux habitans : tous
redoutaient de passer sous les lois, l'autorité d'un homme
qui, à ses antécédens connus dans la partie espagnole,
venait d'ajouter le massacre de tant d'infortunés pour
assurer sa domination tyrannique. On conçoit alors quelle
explosion eut lieu, de craintes, de répugnance, de haine,
de la part de cette population jusqu'alors si paisible. Elle
fut telle, que le général Agé fut menacé d'être lapidé,
poignardé. Le cabildo ou municipalité de Santo-Domingo, le clergé,
et la population par une pétition revêtue de nombreuses 170 ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. signatures, s'adressèrent à Don Garcia pour lui deman •
der, le prier de résister à la prise de possession ; mais,
pour ne pas exciter la vengeance de T. Louverture, on
proposa d'envoyer de suite des députés auprès des deux
gouvernemens d'Espagne et de France, afin de recevoir
leurs ordres définitifs.
, le clergé,
et la population par une pétition revêtue de nombreuses 170 ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. signatures, s'adressèrent à Don Garcia pour lui deman •
der, le prier de résister à la prise de possession ; mais,
pour ne pas exciter la vengeance de T. Louverture, on
proposa d'envoyer de suite des députés auprès des deux
gouvernemens d'Espagne et de France, afin de recevoir
leurs ordres définitifs. Ce mezzo-termine fut adopté par Don Garcia qui rendit un décret à cet effet, lequel prononçait la suspension
de la prise de possession. Avant de le rendre le 21 mai, il
avait consulté A. Chanlatte qui lui répondit le 20, qu'il
s'en remettait à sa sagesse et à sa prudence. Don Garcia
notifia ce décret au général Agé, qui lui fit réponse, le 22,
qu'envoyé en mission, il ne pouvait point discuter aucune
question à ce sujet, qu'il resterait à Santo-Domingo pour
attendre les ordres du général en chef. Mais, bientôt l'effervescence des esprits fut telle, que cet envoyé fut forcé
de quitter cette ville pour revenir au Port-au-Prince. Don
Garcia dut l'accompagner lui-même hors des murs de la
cité des Colomb, et le faire escorter jusqu'aux anciennes
limites des deux colonies, pour éviter qu'il ne fût insulté
par les populations des bourgades et des campagnes à traverser: partout, le mouvement d'opposition s'était répandu. Agé s'était empressé d'informer T. Louverture du peu
d'empressement que mettait Don Garcia à accomplir le
vœu de l'arrêté de Roume ; il espérait alors de parvenir
à aplanir les difficultés. Le 12 prairial (1er juin), étant au Port-au-Prince, T.
Louverture lui répondit, évidemment pour qu'il commu-.
niquât cette réponse : la voici ; c'est cette lettre que nous
venons d'annoncer comme intéressante : Personne plus que vous ne connaît ma façon de penser sur les //ro- [1800] CHAPITRE V. 171 priélaires de Saint-Domingue, à l'effet de les réintégrer dans leurs
propriétés. Si la prise de possession de la partie ci-devant espagnole
s'était déjà effectuée , elle deviendrait le bonheur des propriétaires
français qui s'y sont réfugiés. Mes ennemis auraient beau cherché à
me calomnier ; ils continueraient de le faire, que je ferais dans tous
les temps tout ce qui dépendrait de moi pour être favorable aux propriétaires, et pour faire lever le séquestre de dessus leurs propriétés;
et je croirais d'autant moins faire le mal, que c'est justice de rendre à
César ce qui appartient à César. Depuis quelque temps, j'ai remarqué avec peine que des pères et
mères de familles sont absens de leurs biens abandonnés, sans
moyens, errans dans un pays étranger. L'humanité et la sensibilité
ont toujours eu des droits sur mon cœur, et je n'ai jamais pu être insensible à l'infortune de tant de malhçureux. C'est pourquoi je désire
depuis longtemps les voir sur leurs propriétés. Prenez donc toutes les mesures qui dépendront de vous pour remplir votre mission : rendez-moi compte, à cet égard, de vos plus petites
opérations ; et pour que vos lettres ne puissent éprouver aucun relard,
envoyez-les directement au Port-Républicain.
humanité et la sensibilité
ont toujours eu des droits sur mon cœur, et je n'ai jamais pu être insensible à l'infortune de tant de malhçureux. C'est pourquoi je désire
depuis longtemps les voir sur leurs propriétés. Prenez donc toutes les mesures qui dépendront de vous pour remplir votre mission : rendez-moi compte, à cet égard, de vos plus petites
opérations ; et pour que vos lettres ne puissent éprouver aucun relard,
envoyez-les directement au Port-Républicain. Comme je n'ai reçu encore aucune lettre de monsieur le Président,
mandez-moi le plus promptement possible à quoi vous en êtes de votre
mission. Je ne puis trop vous recommander de ne rien déranger dans
les usages des Espagnols ; laissez-les tels qu'ils sont ; au contraire, loin
de les inquiéter par un nouvel ordre de choses, employez tous vos
moyens de prudence et de sagesse pour qu'ils soient protégés dans leurs
habitudes. Vous connaissez ma manière de voir à ce sujet. Cettepartie
continuera d'être traitée et gouvernée comme par le passé, ne pouvant
Vètre comme la partie française. Il appartient à votre prudence de la
gouverner sagement. Nous avons souvent causé ensemble sur la
mauvaise manière dont la liberté générale a été donnée à la partie
française, et combien il importait d'être sage pour la faire régner
dans cette partie, sans secousse ; il ne faut donc rien changer au
système qui existe. Vous me demanderez seulement la garnison qui
vous sera nécessaire. J'ai fait partir dernièrement pour Santo-Domingo des troupes d'Europe : il reste à Jacmel le bataillon des troupes blanches 1 1 li n'y eut que 60 Européens envoyés à Santo-Domingo. 172 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Voilà le langage de l'homme qui disait à Laveaux, dans
une de ses lettres, que Sonthonax n'était pas plus ami des
noirs que lui ; qui accusait tout récemment Rigaud et tous
les hommes de couleur, de vouloir rétablir leur esclavage !
Dans cette lettre à Agé, il se montre tout au plus partisan
d'uneliberté</rac/we//equi, selon lui, aurait dû être préférée
à la liberté générale subite. Eh bien! n'était-ce pas, dans le
principe de la révolution, l'idée qui dominait Vincent Ogé
et ^beaucoup d'autres hommes de couleur, dans la pensée
d'amener la liberté de tous sans secousse1 ? Mais quand la
liberté générale fut proclamée, Rigaud et les autres qui
combattaient sous lui, n'acceptèrent-ils pas cet ordre de
choses avec sincérité, tandis que T. Louverture servait
les Espagnols pour rétablir l'esclavage ? La sollicitude de
ce dernier pour les colons, pour ces Césars qui erraient
dans les pays étrangers, ne se dévoile-t-elle pas dans toutes
les lignes de cette lettre ? Ne fut-elle pas constamment le
sentiment qui domina en lui, soit avant, soitaprèsla guerre
du Sud? Changea-t-il effectivement l'ordre de choses qui
existait dans la partie espagnole, après qu'il l'eut réunie à
la partie française ?
agnols pour rétablir l'esclavage ? La sollicitude de
ce dernier pour les colons, pour ces Césars qui erraient
dans les pays étrangers, ne se dévoile-t-elle pas dans toutes
les lignes de cette lettre ? Ne fut-elle pas constamment le
sentiment qui domina en lui, soit avant, soitaprèsla guerre
du Sud? Changea-t-il effectivement l'ordre de choses qui
existait dans la partie espagnole, après qu'il l'eut réunie à
la partie française ? Le 5 juin, il écrivit encore une lettre à Agé, en réponse
à celle que ce général lui adressa pour lui rendre compte
des adresses du cabildo, etc. , à Don Garcia. Il insista dans celle-ci sur la nécessité de la prise de possession , pour faire cesser le trafic des noirs ; il repoussa, comme mal fondés, les bruits courus à Santo-Domingo sur la violence exercée contre Roume : « Vous étiez 1 Dans une lettre à Laveaux, en 1796, à l'occasion de l'affaire de Villatte,
T. Louverture dénia tout sentiment de sympathie pour les noirs, de la part de
Vincent Ogé: en 1800, ne raisonnait-il pas comme cet infortuné, même
après la liberté générale ? Voyez en. VI, p. 159 du 3œe livre. [1800] CHAPITRE v. 473 « encore au Port-Républicain, dit-il, quand je partis pré-
« cipitamment pour le Nord et me rendis auprès du peuple
« qui, s'étant réuni en masse, demandait l'embarquement
« de l'agent, et que je prisse les rênes du gouvernement :
<r bien loin d'adhérer à sa demande, je le blâmai fortement,
« et je lui fis entendre raison... » Il méditait dès-lors d'absorber l'autorité de Roume, pour prendre effectivement
les rênes du gouvernement : c'est ce qui arriva avant la
fin de l'année 1800, afin de pouvoir entrer librement dans
la partie espagnole. Cette lettre maintenait la mission du général Agé; mais,
arrivé au moment de la signer; il lui dit : « Réflexions
« faites, pour ne pas abandonner un représentant de
« la nation française à de nouvelles vexations, je vous
« ordonne de quitter Santo-Domingo et de vous rendre
« au Port-Républicain. » Immédiatement après l'avoir
écrite, T. Louverture partit pour Léogane. Le lendemain, le général Agé arriva au Port-au-Prince :
il y trouva encore cette lettre écrite la veille. Il s'empressa d'écrire à Don Garcia pour protester contre toutes les
insultes personnelles qu'il avait reçues à Santo-Domingo,
contre l'injure faite au général en chef et même à Roume :
il lui rendit cependant témoignage de la bonne conduite des
hommes de son escorte envers lui, des attentions dont il
avait été l'objet de la part des cabildos deBany et d'Azua.
Il se rendit ensuite à Léogane auprès de T. Louverture. Le même jour, 4 juin, ce dernier adressa une lettre, de
Léogane, à Don Garcia, pour lui exprimer sa surprise, son
étonnement de la manière dont le général Agé avait été
traité à Santo-Domingo. « Je ne puis vous dissimuler, M.
« le Président, combien cette insulte est grande, de gou-
« vernement à gouvernement, surtout liés par l'union la 174 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. « plus sincère... Je n'ai plus rien à vous dire, M. le Pré-
« sident ; je ne puis que vous manifester mon méconten-
« tement du mauvais traitement fait au représentant de la
« colonie, à un général français. J'en donnerai connais-
« sance à l'agent du Directoire. »
le Président, combien cette insulte est grande, de gou-
« vernement à gouvernement, surtout liés par l'union la 174 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. « plus sincère... Je n'ai plus rien à vous dire, M. le Pré-
« sident ; je ne puis que vous manifester mon méconten-
« tement du mauvais traitement fait au représentant de la
« colonie, à un général français. J'en donnerai connais-
« sance à l'agent du Directoire. » Il y avait sept mois que ce pauvre Directoire avait été
chassé du palais du Luxembourg; T. Louverture ne l'ignorait pas, mais il était formaliste. Roume n'ayant encore reçu aucune confirmation de la part du gouvernement
consulaire, il était toujours, pour T. Louverture, l'agent
du défunt gouvernement ; c'est-à-dire, un agent presque
aussi mort que le pouvoir dont il tenait ses instructions.
Quant à A. Chanlatte, qui ne s'était pas montré bien fervent pour la prise de possession, il prit bonne note de sa
conduite en cette circonstance. C'est alors que Chanlatte
fit son rapport du 9 juin 1 800, déjà cité, qu'il envoya au
ministre de la marine par J. Boyé, qui était à Santo-Domingo *. Cependant, Roume s'était enhardi, en apprenant qu'Agé
était de retour au Port-au-Prince. Le 16 juin (27 prairial),
il rendit un nouvel arrêté pour révoquer celui du 27 avril,
ïl en envoya des expéditions à T. Louverture, à Don Garcia, à Chanlatte et au gouvernement français. Par une
lettre du 5 juillet, au gouverneur espagnol, il lui donna
l'assurance que le général en chef avait renoncé à la prise
de possession ; et il approuva l'envoi en Europe, des députés de Santo -Domingo à l'effet de recevoir les derniers
ordres des gouvernemens de France et d'Espagne. T. Louverture ne s'en tint pas à sa lettre du 4 juin à i J. Boyé fut capluré par les Anglais, presque en vue de Santo-Domingo.
(M. Lepelletier de Saint Rémy, t. I"1 p. 306.) [1800] CHAPITRE V. 17.1 Don Garcia. Le 20 juillet, il lui en adressa une autre où il
se plaignit longuement des injures faites au général Agé
qui le représentait. Mais il ne lui dit pas un mot qui pût
faire soupçonner qu'il avait renoncé à la prise de possession, comme l'affirma Roume. On voit dans cette lettre le langage du chef qui triomphait en ce moment de son ennemi : son armée était partout vainqueur contre les troupes du Sud. Il était alors au
Petit-Goave, où il venait de recevoir une députation de Rigaud, qui se décidait à se rendre en France *. Il est temps de reprendre la narration de ces combats. 1 Nous possédons en copie toutes les pièces et lettres que nous avons citées
dans ce chapitre. Nous avions pris les originaux dans les archives de SanloDomingo; et à la fin de 1828 nous les remîmes aux archives du palais nalio-*
nal du Port-au-Prince. Nous avons encore tous les autres documens concer
nant la prise de possession de la ci-devant partie espagnole, effectuée en
1801.
rendre en France *. Il est temps de reprendre la narration de ces combats. 1 Nous possédons en copie toutes les pièces et lettres que nous avons citées
dans ce chapitre. Nous avions pris les originaux dans les archives de SanloDomingo; et à la fin de 1828 nous les remîmes aux archives du palais nalio-*
nal du Port-au-Prince. Nous avons encore tous les autres documens concer
nant la prise de possession de la ci-devant partie espagnole, effectuée en
1801. CHAPITRE VI Ordre de destruction donné par Rigaud.— Incendie de plusieurs bourgs.—
Succès des troupes de T. Louverture. — Proclamation de Rigaud.— Derniers combats. — Divers actes administratifs de T. Louverture.— Arrivée de
trois agens français. — Actes des consuls. — Politique du gouvernement
consulaire.— Proclamation de T. Louverture offrant amnistie générale aux
habitans du Sud. — Il envoie une députation aux Cayes. — Sauf-conduit
donné par Roume — Réception faite à la députation. — Rigaud se décide
à partir pour France, et envoie une députation à T. Louverture. — Nouvelles instructions de ce dernier à sa députation. — Dessalines marcbe contre
les Cayes. — Rigaud expédie un autre envoyé à T. Louverture.— II quitte
les Cayes avec sa famille et ses principaux officiers.— Il s'embarque à Tiburon.— Fuite générale.— Réflexions sur les actes du gouvernement consulaire, et sur ceux de Roume et de T. Louverture.— T. Louverture entre
aux Cayes et accorde amnistie générale.— Sa proclamation aux habitans de
Saint-Domingue.— Réflexions sur cet acte, et sur la conduite et le caractère
de Rigaud et de T. Louverture.— Résumé de la quatrième Epoque. Après avoir pris possession de Jacmel, T. Louverture
avait réorganisé son armée, en complétant les cadres des
régimens. Immédiatement après sa proclamation du 20
avril, qui offrait aux habitans du Sud de les recevoir dans
ses bras, comme le père de l'Enfant prodigue, jugeant bien
qu'il fallait autre chose pour les soumettre que la citation
d'un passage des Saintes Ecritures, il ordonna au général Dessalines de reprendre les hostilités. La marche de cette armée ne fut plus qu'une suite de
succès chèrement achetés, par la valeur successivement [1800] CHAPITRE vi. 177 déployée sur tous les champs de bataille par les troupes
du Sud. Nos devanciers ont trop bien relaté ces différens
combats, pour que nous en reproduisions ici la narralion. Reconnaissant bien qu'il allait être vaincu, Rigaud avait
donné à ses officiers Tordre barbare de laisser entre leurs
troupes et celles du Nord, un désert de feu, en faisant en
sorte que les arbres même eussent leurs racines en
l'air.
] CHAPITRE vi. 177 déployée sur tous les champs de bataille par les troupes
du Sud. Nos devanciers ont trop bien relaté ces différens
combats, pour que nous en reproduisions ici la narralion. Reconnaissant bien qu'il allait être vaincu, Rigaud avait
donné à ses officiers Tordre barbare de laisser entre leurs
troupes et celles du Nord, un désert de feu, en faisant en
sorte que les arbres même eussent leurs racines en
l'air. Nous condamnons, au nom de la postérité, cet ordre
extravagant donné dans le délire de l'impuissance. Il devait atteindre et atteignit en effet les familles éplorées,
assez malheureuses déjà par la perte de leurs parens tués
dans les combats ou menacés de tomber sous le fer des
assassins. Les propriétés privées et publiques sont des
choses sacrées : elles seules peuvent garantir l'existence
des personnes, des vieillards, des femmes, des enfans. Excepté dans certains cas nécessités par la défense d'une
ville assiégée, un commandant militaire n'a pas le droit
de détruire les propriétés. A plus forte raison, un chef qui
réunit le pouvoir politique au commandement militaire,
en a encore moins le droit, lorsque l'impossibilité de se
défendre le contraint à reculer devant son ennemi. Son
devoir, au contraire, l'oblige à épargner les populations,,
autant que possible, des mots inévitables de la guerre.
Même les 'propriétés des colons , satisfaits de cette guerre,
devaient être épargnées de la flamme. Si nous avons blâ
mé Rigaud pour une semblable excitation contre eux, au
début de la révolution, en 1791, tout en présentant pour
lui une sorte d'excuse par les idées de vengeance qui l'animaient alors, tout en faisant'remarquer que Sonthonax
donna un pareil ordre dans le Nord, nous n'avons pas T. IV. 12 478 études sur l'histoire d'iiaïti. moins qualifié ces ordres comme barbares i . Dans sa lutte
contre T. Louverture, Rigaud faisait une guerre civile, de
frères contre frères ; il fut d'autant moins excusable d'avoir
donné cet ordre, qu'il frappait les propriétés de ses propres
partisans. La conscience publique exige que de tels actes soient
blâmés ; car un chef ne peut jamais avoir une toute-puissance dévastatrice : celle qu'il exerce pour le peuple est
dans l'intérêt de sa conservation. Le bourg de Baynet fut incendié à la fin d'avril. Celui
du Grand-Goave le fut aussi, le 1er mai, dans l'évacuation
de ce lieu. Ce jour-là, dans un combat de la montagne où
il signala sa bravoure accoutumée, le colonel R. Desruisseaux reçut une blessure mortelle à la tête : emporté par
ses soldats, il mourut au Petit-Goave où il fut enterré au
pied de l'arbre de la liberté ; ses compagnons d'armes lui
rendirent les honneurs funèbres dus à son mérite. Le 2
mai, cette ville dut être aussi évacuée, et fut également
incendiée. Talonné par Dessalines, Pétion le combattit pied à pied
jusqu'au Pont-de-Miragoane, où il se retrancha un moment pour offrir une nouvelle résistance. Forcé d'évacuer
ce point et Miragoane même, ce bourg fut encore livré aux
flammes : il se porta à l'Anse-à-Veau, tandis que Rigaud
combattait à Saint-Michel. La route étant interceptée,
Pétion n'avait pu le rejoindre. Rigaud combattit encore
sur les habitations Cadillac et Dufrétey.
le combattit pied à pied
jusqu'au Pont-de-Miragoane, où il se retrancha un moment pour offrir une nouvelle résistance. Forcé d'évacuer
ce point et Miragoane même, ce bourg fut encore livré aux
flammes : il se porta à l'Anse-à-Veau, tandis que Rigaud
combattait à Saint-Michel. La route étant interceptée,
Pétion n'avait pu le rejoindre. Rigaud combattit encore
sur les habitations Cadillac et Dufrétey. De tous côtés, la défection gagnait les esprits. Les municipalités, composées en grande partie des blancs, soufflaient une soumission anticipée aux vainqueurs. Cet état ' Voyez le chapitre X. du Ie' livre. [1800] CHAPITRE VI. 179 de choses porta Rigaud à émettre une proclamation, le
29 mai, pour déclarer qu'à son pouvoir seul il appartenait
de traiter de la paix ou de suspension d'armes avec l'ennemi. Vain effort que font souvent les gouvernemens ou
les chefs qui sont sur le point de succomber. Ces municipalités durent avoir seulement la faculté de transmettre
à Rigaud, les vœux de leurs concitoyens. C'était presque
les convier à demander que la paix se fît une fois. Dans les troubles civils, et même dans une guerre nationale, dès que Ton voit que la résistance n'est plus possible, chacun va au-devant du Joug du vainqueur : de là
les nombreuses plaintes formées contre Rigaud dont on
avait embrassé le parti. Il ne fut plus traité que d'ambitieux, d'orgueilleux, qui continuait la guerre par pur
amour-propre. L'intérêt de la cause qu/il défendait, disparut devant les vengeances qu'on redoutait de la part de
T. Louverture. Le brave et intrépide Ogé, blessé mortellement à Dufrétey, alla mourir aux Cayes, où les rameaux de l'arbre
de la liberté ombragent encore la pierre tumulaire qui recouvre ses restes * . Le dernier combat de cette guerre désastreuse eut lieu
au vieux bourg d'Aquin, le 5 juillet. Le colonel Piverger,
arrivant de l'Anse-à-Veau peu après , combattit encore
les troupes de Dessalines : blessé et fait prisonnier, il fut
respecté par Dessalines qui savait admirer la bravoure. Il
fut envoyé à Saint-Marc avec d'autres officiers prisonniers. Nous dirons comment mourut cet intrépide officier. i Dans une tournée que fit Pétion dans le Sud, en 1808, il honora la mémoire de B. Ogé par un pompeux service funèbre, aux Cayes. Brave comme
Ogé, disait-il, quand il parlait d'un militaire en qui il reconnaissait cette
qualité. Ce jeune homme mourut à 25 ans. 180 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. A Saint-Louis, dans les derniers jours de juillet, les
adjudans-généraux Lefrane et Toureaux firent leur soumission, ïl en fut de même de Gautier avec 150 hommes
qui restaient de toute la belle légion de l'Ouest. Le Sud était vaincu ! Mais une résistance opiniâtre sur
tous les points avait coûté cher à l'ennemi : les officiers
de tous grades, les soldats, Rigaud lui-même, avaient tous
montré un courage, une bravoure, une intrépidité extraordinaires, dignes de leurs premiers succès au GrandGoave, de leur lutte à Jacmel. Dans l'armée du Nord, les
officiers supérieurs avaient prouvé aussi leur vaillance ;
mais les troupes eurent moins d'impétuosité que celles du
Sud. Le grand nombre l'emporta à la fin.
ûté cher à l'ennemi : les officiers
de tous grades, les soldats, Rigaud lui-même, avaient tous
montré un courage, une bravoure, une intrépidité extraordinaires, dignes de leurs premiers succès au GrandGoave, de leur lutte à Jacmel. Dans l'armée du Nord, les
officiers supérieurs avaient prouvé aussi leur vaillance ;
mais les troupes eurent moins d'impétuosité que celles du
Sud. Le grand nombre l'emporta à la fin. Le 8 mai, T. Louverture avait émis une proclamation
contenant les plus fortes menaces contre les citoyens du
Sud : elle déclarait ses ports en état de blocus , et invitait
les navires espagnols et américains à aider les siens à
capturer tous ceux qui entreraient dans ces ports ou en
sortiraient. Les navires de guerre des États-Unis répondirent à cet appel odieux : ils capturèrent sur les côtes,
bien des bâtimens qui portaient dans les îles de l'archipel
des habitans ou des officiers qui fuyaient les proscriptions
de T. Louverture, surtout au moment où arriva la débâcle. Le 14 mai, T. Louverture fit un règlement pour faire
entrer dans les magasins de l'État, les denrées exploitées
des habitations dont les propriétaires étaient absens : les
revenus de leurs propriétés urbaines aboutirent aussi à la
caisse publique. Le 15, un nouveau règlement régularisa les postes aux
lettres, fixa le prix des lettres et des passeports à délivrer
pour voyager à l'intérieur. [1800J CHAPITRE VI. 181 Le 2 juin, un autre réglementa les revenus des habitations affermées par l'administration des domaines, dont
le fameux Idlinger avait la direction. Le 10, un autre statua sur l'organisation de l'administration de la marine. T. Louverture se créait des ressources financières pour
la suite de ses opérations. L'autorité de Roume était complètement annulée, depuis qu'il n'était plus en bonne intelligence avec le général
en chef qui, du reste, n'avait plus besoin de lui, parce que
son armée marchait de succès en succès. Cependant, une nouvelle circonstance l'obligea à s'appuyer encore sur cette ombre d'autorité nationale. Trois
envoyés du gouvernement consulaire arrivèrent à SantoDomingo, peu de jours après le départ du général Agé de
cette ville. C'étaient le colonel Vincent, le général de
division Michel et J. Raymond. Vincent se dirigea sur le Port-au-Prince où il arriva à
la mi-juin. Michel et Raymond se rendirent au Cap, en
compagnie du général Pageot qui se trouvait à SantoDomingo, nous ne savons à quelle fin. Ces derniers rencontrèrent versCotuy, trois hommes et une femme noirs,
garottés , que des Espagnols allaient vendre à SantoDomingo : ces malheureux venaient du Nord. Ils les délivrèrent et les emmenèrent avec eux au Cap. Il paraît que sur leur route, Vincent d'un côté, Michel et
Raymond de l'autre, furent arrêtés sur de futiles prétextes. C'était un accueil peu flatteur; mais ils ne furent
point dépouillés de leurs papiers, comme l'avance Pamphile de Lacroix à qui M, Madiou a emprunté cette assertion.
Vincent trouva T. Louverture au Port-au-Prince. Mi182 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'uAÏTI. chel et Raymond y arrivèrent peu après : ces derniers
retournèrent au Cap le 4 juillet \
'autre, furent arrêtés sur de futiles prétextes. C'était un accueil peu flatteur; mais ils ne furent
point dépouillés de leurs papiers, comme l'avance Pamphile de Lacroix à qui M, Madiou a emprunté cette assertion.
Vincent trouva T. Louverture au Port-au-Prince. Mi182 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'uAÏTI. chel et Raymond y arrivèrent peu après : ces derniers
retournèrent au Cap le 4 juillet \ Ces envoyés étaient porteurs de la constitution du 22
frimaire an 8, d'une lettre du ministre delà marine à T.
Louverture, et des deux actes suivans. Liberté. Égalité. Paris, le k nivôse (25 décembre 1799) l'an 8e de la République
française, une et indivisible.
Les Consuls de la République arrêtent ce qui suit :
Art. 1er Les citoyens Vincent, ingénieur, Raymond, homme de couleur, ex-agent2, et le général Michel, partiront sans délai ; ils se rendront à Saint-Domingue. 2. Ils seront porteurs de la proclamation ci-jointe. 3. Le citoyen Michel sera mis à la disposition de l'agent du gouvernement Roume, pour être employé, dans son grade, dans les troupes
de Saint-Domingue, sous les ordres du général Toussaint Louverture. 4. Le citoyen Raymond sera employé pour le rétablissement de la
culture, sous les ordres de l'agent du gouvernement Roume. G. Ces agens partiront de Paris au plus tard le 5 nivôse (26 décembre), et de Brest douze heures après leur arrivée dans cette ville. 6. Les mots suivans : Braves noirs, souvenez-vous que le peuple
français seul reconnaît voire liberté et l'égalité' de vos droits , seront
écrits en lettres d'or sur tous les drapeaux des bataillons de la garde
nationale de la colonie de Saint-Domingue. Le ministre de la marine et des colonies est chargé de l'exécution du
présent arrêté. Le Premier Consul, Bonaparte. Par le Premier Consul, Le secrétaire d'État, Hugues Maret. • Nous puisons ces faits dans la lettre de Roume à D. Garcia, du 5 juillet ;
il lui dit: >< Le général Michel, revenu hier du Port-Républicain, m'a assuré'
« que le général en chef avait déjà renoncé à la prise de possession... » Nous
croyons donc erronée l'assertion de M. Madiou qui prétend que T. Louverture se rendit au Cap. M. Saint-Rémy est plus exact. T. Louverture, brouillé
avec Roume, ne dut pas vouloir y aller dans cette circonstance, surtout audevant de tels agens déjà connus de lui. 2 Pourquoi cette qualification A"1 homme de couleur, à propos de J. Raymond ?
La constitution de l'an 8 admettait-elle une différence entre les Français ? Arrière-pensée qui se dévoila en 1802. [1800J CHAPITRE. VI. 183 Proclamation.
Paris, le k nivôse, l'an 8e de la République française une et indivisible. Les Consuls de la République française, Aux Citoyens de Saint-Domingue. Citoyens, une constitution qui n'a pu se soutenir contre des violations
multipliées, est remplacée par un nouveau pacte destiné à affermir la
liberté. L'article 91 porte que les colonies françaises seront régies par des
lois spéciales. Cette disposition dérive de la nature des choses et de la différence
des climats. Les habitans des colonies françaises situées en Amérique, en Asie,
en Afrique, ne peuvent être gouvernés par la même loi. La différence des habitudes, des mœurs, des intérêts ; la diversité
du sol, des cultures, des productions, exigent des modifications diverses. Un des premiers actes de la nouvelle législature sera la rédaction des
lois destinées à vous régir.
seront régies par des
lois spéciales. Cette disposition dérive de la nature des choses et de la différence
des climats. Les habitans des colonies françaises situées en Amérique, en Asie,
en Afrique, ne peuvent être gouvernés par la même loi. La différence des habitudes, des mœurs, des intérêts ; la diversité
du sol, des cultures, des productions, exigent des modifications diverses. Un des premiers actes de la nouvelle législature sera la rédaction des
lois destinées à vous régir. Loin qu'elles soient pour vous un sujet d'alarmes, vous y reconnaîtrez la sagesse et la profondeur des vues qui animent les législateurs
de la France. Les Consuls de la République, en vous annonçant le nouveau pacte
social, vous déclarent que les principes sacrés de la liberté et de Vénalité des noirs n'éprouveront jamais parmi vous d'atteinte ni de
modification. S'il est dans la colonie des hommes mal-intentionnés, s'il en est qui
conservent des relations avec les puissances ennemies, — braves
noirs, souvenez-vous que le peuple français seul reconnaît votre
liberté et V égalité de vos droits. Le Premier Consul, Bonaparte.
Par le Premier Consul, Le secrétaire d'Etat, Hugues Maret. Maintenant, nous nous demandons: — Pourquoi ces
envoyés n'arrivèrent- ils qu'en jwm, lorsqu'ils avaient été
nommés dès le 25 décembre 1799, et qu'ils avaient dû
partir de Brest douze heures après leur arrivée dans cette
ville ? Pourquoi cette mission, dont le but principal aurait 184 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏII. été de faire cesser la guerre civile, reçut-elle son exécution
six mois après ? Est-ce à l'hiver qu'il faut attribuer ce
retard, ou bien à ces diables d'Anglais toujours prêts à
barrer le passage aux bonnes actions ? Par notre long séjour en Europe, nous connaissons tous
les inconvéniens de la saison des frimas ; et nous savons
aussi de quoi est capable l'activité britannique, pour traverser tous les projets. Mais nous ne nous arrêtons pas à
ces considérations, à raison de la haute opinion que nous
avons également, de ce que pouvait la volonté de l'homme
qui a dit : — « Impossible n'est pas français ; » — paroles
d'ailleurs justifiées par des faits aussi extraordinaires que
glorieux. Il y a donc eu, probablement, d'autres réflexions faites
à la suite de la résolution prise de faire partir les trois
agens. Roume était maintenu comme agent du gouvernement
de la métropole, en même temps que T. Louverture était
confirmé général en chef. Or, Roume avait déclaré Rigaud
rebelle à l'autorité nationale, et il était d'accord avec le
général en chef pour faire la guerre à ce rebelle, il lui avait
donné des ordres à cet effet. Leur maintien dans leurs
charges respectives implique l'approbation au moins tacite
de cette guerre. La laisser continuer pour en tirer le
meilleur parti possible, n importe le vainqueur, est une
idée simple ; et les idées simples en apparence sont souvent l'expression de la profondeur des vues , des combinaisons. Celles qu'avait adoptées le Directoire exécutif
étaient trop en harmonie avec les idées régnantes alors
en France sur ses colonies, pour n'avoir pas été appréciées
par le gouvernement consulaire.
l'approbation au moins tacite
de cette guerre. La laisser continuer pour en tirer le
meilleur parti possible, n importe le vainqueur, est une
idée simple ; et les idées simples en apparence sont souvent l'expression de la profondeur des vues , des combinaisons. Celles qu'avait adoptées le Directoire exécutif
étaient trop en harmonie avec les idées régnantes alors
en France sur ses colonies, pour n'avoir pas été appréciées
par le gouvernement consulaire. Car, d'un autre côté, est-il possible d'admettre que le [1800] CHAPlTttE Vf. 185 Premier Consul, marié depuis plusieurs années à une
Créole aimable et distinguée par les plus belles qualités,
propriétaire à la Martinique, et nous croyons aussi à SaintDomingue l, n'avait pas déjà réfléchi sur la situation des
colonies françaises, avant d'arriver au pouvoir? Il y parvenait, alors que le travail d'une réaction contre la liberté
générale des noirs s'élaborait, tant dans l'opinion publique que dans le gouvernement et la législature : il était
difficile qu'il ne se laissât pas influencer par ces précédens
qui durent venir en aide à ses propres réflexions. La conduite de Rigaud et des anciens libres à Saint-Domingue,
représentée sous un si faux jour ; les attentats commis
par T. Louverture contre l'autorité de la métropole en la
personne de plusieurs de ses agens, ses liaisons avec les
Anglais et les États-Unis : tout devait contribuer à faire
adopter par le gouvernement consulaire , une politique
expectante par rapport à cette colonie en particulier : de
là le retard mis au départ des trois agens. Pamphile de Lacroix dit qu'à cette époque, — « une exce pédition destinée pour l'Egypte, sous les ordres du gé-
« néral Sahuguet, et commandée par le contre-amiral
« Gantheaume, était partie des ports de France ; et que
« pour masquer sa vraie destination, on fit courir le bruit
« qu'elle allait à Saint-Domingue 2. » Il ajoute que « T.
« Louverture devint soucieux et inquiet, et que les enne-
« mis de la France (les Anglais probablement) profitèrent j II existait une habitation sucrerie sous le nom de Beauharnais, tout près de
Léogane. Nous croyons qu'elle appartenait à la famille du premier mari de
l'Impératrice Joséphine. 2 L'amiral Gantheaume partit de Brest le 5 pluviôse an 8 (25 janvier 1800),
et les trois agens ne partirent qu'en mai suivant. 180 ÉTUDES SUR L'HISTOillE d/ HAÏTI. « de cette disposition fâcheuse de son esprit, pour faire
« circuler que la guerre du Sud était excitée par la mé-
« tropole, qui laissait s'entre-détruire toute la population
« de couleur de sa colonie, ppur arriver plus facilement
<r au rétablissement de l'esclavage • . En écrivant ces lignes, cet auteur oubliait ce qu'il avait
tracé en commençant le même chapitre de son livre d'où
nous les avons extraites : il y convenait que « la fatalité
« semblait avoir prédestiné Saint-Domingue à voir naître
« ses maux des pouvoirs de la métropole. » Si les Anglais firent circuler de tels bruits, les Anglais
étaient dans le vrai ; car ce n'est pas à eux , nous le répétons ici, qu'on doit attribuer la guerre civile du Sud.
qu'il avait
tracé en commençant le même chapitre de son livre d'où
nous les avons extraites : il y convenait que « la fatalité
« semblait avoir prédestiné Saint-Domingue à voir naître
« ses maux des pouvoirs de la métropole. » Si les Anglais firent circuler de tels bruits, les Anglais
étaient dans le vrai ; car ce n'est pas à eux , nous le répétons ici, qu'on doit attribuer la guerre civile du Sud. Que le retard mis au départ des trois agens ait été occasionné par une circonstance quelconque, toujours est-il
que le résultat fut le même. La guerre civile qui aurait pu
être terminée dès le mois de février, par les ordres du
gouvernement français, ne le fut qu'en juillet ; et le sang
des défenseurs de Saint-Domingue contre les Anglais , fut
versé par la volonté des gouvernemens directorial et consulaire. Nous ajoutons à cet égard, comme une justice à rendre
à la mémoire de Sonthonax, si souvent blâmé par nous,
que nous avons lu des notes manuscrites delui, dont copie
fut donnée au ministre de la marine en décembre 1799, où
il proposait au gouvernement de faire cesser la guerre
entre Rigaud et T. Louverture , en envoyant à SaintDomingue trois proconsuls qui auraient mission de laisser le premier dans son commandement du Sud, le second
dans celui du Nord, en gouvernant la colonie au nom de 1 Mémoires, etc. t. l" p. 384. [1800] cHArrriŒvi. 187 la France. Sonthonax était complètement revenu sur ses
préventions contre Rigaud : la conduite de ce général et
celle de T. Louverture l'avaient éclairé ». A la même époque, suivant M. Saint-Rémy 2 , Pinchinat et d'autres personnes proposèrent leurs avis pour la
cessation de la guerre civile du Sud. Pinchinat défendit
Rigaud et proposa de le rappeler en France, en envoyant
dans le Sud un général français, et un autre comme gouverneur général à la résidence du Port-au-Prince : dans
ce plan, T. Louverture eût continué de commander le
Nord. Mais le colonel Vincent prit la défense de ce dernier,
et son avis prévalut : il était sans doute plus initié que
Pinchinat et Sonthonax dans la politique du gouvernement consulaire 3. Quoi qu'il en soit, après avoir vu les trois agens, T,
Louverture se rendit au Petit-Goave où, le 20 juin, il émit
une proclamation adressée à tous les citoyens du Sud :
c'est la plus modérée qu'il ait faite à leur égard ; elle commençait ainsi : «. L'humanité et la sensibilité qui ont toujours été la base
de ma conduite et de toutes mes actions, m'obligent de
vous prévenir encore des malheurs qui vous menacent...
J'ai reçu des ordres du gouvernement français qui me
prescrivent de rétablir la paix et la tranquillité dans cette
malheureuse colonie, de faire cesser la guerre intestine i Au 18 brumaire, Sonthonax, député au conseil des Cinq-Cents, fut incarcéré à la Conciergerie : il en sortit quelques jours après. (Moniteur du 8 frimaire.) C'est peut-être cette circonstance qui fît dédaigner son avis. Du reste,
il avait si bien traqué Rigaud à Saint-Domingue, qu'on ne pouvait plus l'écouter. 2 Vie de T. Louverture, p. 291 et 292. î Suivant Montholon : • Le Premier Consul appela Vincent, lui fit cona naître sa partialité pour les noirs, sa confiance entière dans le caractère
■ de T. Louverture, et le renvoya dans la colonie. Tome 1, p 186. »
C'est peut-être cette circonstance qui fît dédaigner son avis. Du reste,
il avait si bien traqué Rigaud à Saint-Domingue, qu'on ne pouvait plus l'écouter. 2 Vie de T. Louverture, p. 291 et 292. î Suivant Montholon : • Le Premier Consul appela Vincent, lui fit cona naître sa partialité pour les noirs, sa confiance entière dans le caractère
■ de T. Louverture, et le renvoya dans la colonie. Tome 1, p 186. » 188 ÉTUDESSUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. qui nous désole tous, et d'employer pour cela, tous les
pouvoirs dont je suis revêtu... » En conséquence, il offrait pardon et amnistie à tous
ceux qui mettraient bas les armes. Aux chefs, il disait : « Profitons de L'indulgence qui nous est offerte, et abjurons nos torts, pour ne plus penser qu'à les faire oublier
par une conduite digne de la grande nation à laquelle
nous appartenons... Réfléchissez, citoyens, votre sort est
entre vos mains ; si vous êtes encore sourds à la voix de
votre ami, vous succomberez et je n'aurai rien à me reprocher. Le général de division Michel, le citoyen Raymond
et le citoyen Vincent arrivent de France ; je les ai pris à
témoins de toutes mes opérations... » Il adressa aussi une lettre aux autorités civiles et militaires et à tous autres citoyens de la ville des Cayes. Il
y inséra quelques passages de la lettre du ministre de la
marine ; les voici : « Le grade de général en chef dont vous a honoré la
« République et que le nouveau gouvernement vous a con-
« firme, est le premier de la milice militaire. Il demande
« de la prudence et de la modération. Employez votre cré-
« dit» vos talens à calmer toutes les haines ; étouffez tous
« les ressentimens , et soyez grand parle bien que vousfe-
« rez. Le Premier Consul a confiance en vous. Vous y ré-
« pondrez en ramenant la paix dans la belle colonie de
« Saint-Domingue qui intéresse à tant de titres la nation
« entière. » La citation de ces phrases n'avait d'autre but, de la
part de T. Louverture, que de prouver qu'il était confirmé dans le grade de général en chef; car il était fort peu
disposé à suivre les excellens conseils que le ministre lui [1800] CHAPITRE VI. 189 donnait , dans l'intérêt de sa gloire. Il termina sa lettre
aux citoyens des Cayes, en leur disant : « D'après l'humanité qui est toujours mon guide, et la
« lettre du ministre, je vous proteste que j'ai tout oublié
« et que je vous pardonne. Je vous tends les bras ; si vous
« résistez encore à ma voix, ce n'est plus ma faute. Ré-
« ponse de suite : — Oui ou non l. »
CHAPITRE VI. 189 donnait , dans l'intérêt de sa gloire. Il termina sa lettre
aux citoyens des Cayes, en leur disant : « D'après l'humanité qui est toujours mon guide, et la
« lettre du ministre, je vous proteste que j'ai tout oublié
« et que je vous pardonne. Je vous tends les bras ; si vous
« résistez encore à ma voix, ce n'est plus ma faute. Ré-
« ponse de suite : — Oui ou non l. » Cependant, la dépêche du ministre de la marine contenait une phrase qu'il se garda bien défaire connaître aux
citoyens du Sud : « Rappelez-vous, lui disait le ministre,
« que les armes qui vous sont confiées, doivent être exclu -
« sivement employées contre l'ennemi étranger, contre
« l'Anglais*. » En rapprochant ce passage de celui de la proclamation
des consuls où ils disaient aux citoyens de la colonie :
« S'il en est (des hommes) qui conservent des relations
« avec les puissances ennemies » , — on comprend pourquoi celle du général en chef, du 20 juin, fut si modérée :
il voulait prouver que dans sa querelle avec Rigaud, les
torts n'étaient pas de son côté. Cependant, cette précaution était inutile ; car, évidemment, aux yeux du Premier
Consul, le plus grand tort de T. Louverture était dans ses
relations avec les Anglais, et non pas dans la guerre qu'il
faisait à Rigaud. La preuve de notre assertion est dans le silence gardé envers ce dernier; on nedaignapaslui adresser
unelettre, mêmepour lui ordonnerde quitter la colonie, tandis qu'en confirmant T. Louverture dans son grade de général en chef, on lui enjoignait d'employer tous les moyens
en son pouvoir pour terminer la guerre civile. On augmentait ainsi ses moyens d'action, déjà très-grands. A ■ Extrait du Moniteur universel, du 25 vendémiaire an 9 (17 octobre 1800.)
2 Vie de Toussaint Louverture, p. 293. 190 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. notre avis donc, on ne peut inférer des termes de la dépêche ministérielle, que le gouvernement consulaire désapprouvait la guerre civile du Sud : elle entrait aussi bien
dans ses vues que dans celles du Directoire exécutif : la
suite de cette histoire le prouvera. Enhardi par les procédés usés envers lui, T. Louverture
ne voulut pas faire publier la constitution du 22 frimaire,
sous le prétexte qu'elle avait déjà paru dans les gazettes,
ni la proclamation consulaire, encore moins faire écrire
sur les drapeaux desrégimens les mots prescrits par l'arrêté. L'envoi d'un général de division qui avait fait partie des
officiers venus avec Hédouville, lui indiquait une idée de
substitution, bien que Michel dût servir sous ses ordres.
Aussi l'avait -il accueilli plus froidement que les deux autres
agens : c'était, à ses yeux, un mauvais cadeau fait à la
colonie. Cette circonstance, d'après Pamphile de Lacroix,
jointe à l'arrestation de Michel sur la route, porta ce général à retourner promptement en France. Cet auteur ajoute
que l'on s'était flatté que T. Louverture résignerait volontairement ses fonctions entre les mains de Michel ; mais
cette assertion ne peut se soutenir en présence de la disposition de l'arrêté consulaire, qui envoyait Michel pour
servir sous les ordres de T. Louverture, maintenu à son
grade de général en chef: son ambition était trop connue
par tous ses actes, pour qu'on pût concevoir une idée
aussi puérile.
général à retourner promptement en France. Cet auteur ajoute
que l'on s'était flatté que T. Louverture résignerait volontairement ses fonctions entre les mains de Michel ; mais
cette assertion ne peut se soutenir en présence de la disposition de l'arrêté consulaire, qui envoyait Michel pour
servir sous les ordres de T. Louverture, maintenu à son
grade de général en chef: son ambition était trop connue
par tous ses actes, pour qu'on pût concevoir une idée
aussi puérile. Nous pensons que Michel pouvait bien être un chef
éventuel pour toute la colonie, mais qu'il dut aussi avoir
lamission d'observer les choses, de s'entendre avec Roume,
sauf à retourner ensuite en France, s'il y avait lieu, afin
de faire son rapport au Premier Consul. Or, en arrivant
dans la colonie, n'a-t-il pas trouvé Roume brouillé avec [1800] CHAPITRE VI. 191 T. Louverture, par rapport à la partie espagnole ? En débarquant à Santo -Domingo , n'avait-il pas entendu A.
Chanlatte et Don Garcia à ce sujet ? Il est donc probable que
son prompt retour aura été motivé sur ces diverses circonstances. Et d'ailleurs, est-il sensé de croire qu'un général français, envoyé par le Premier Consul pour rester
à Saint-Domingue, se fût permis de retourner si vite, si
telles n'étaient pas ses instructions ? M. Madiou le représente comme effrayé de menaces d'assassinat on de déportation. Nous n'admettons pas une telle version à l'égard d'un militaire qui savait en quelles mains les destinées
de la France étaient remises. Quant à J. Raymond, il ne pouvait être un personnage
bien redoutable pour T. Louverture : les précédens de ce
mulâtre, qui s'était fait renvoyer dans la colonie pour exploiter de nouveau quelques sucreries à son profit, le rendaient plutôt un être nul et passif. En trouvant les rangs
de ses frères clair-semés par les assassinats, il devenait
forcément plus soumis que jamais au général en chef. Restait le colonel Vincent, ami de T. Louverture, disposé à lui donner tous les conseils propres à le rattacher
à la France ; mais incapable néanmoins d'obtenir de lui
quoi que ce soit qui n'entrât pas dans ses idées. Ce fut
celui qui resta auprès de T. Louverture dans l'Ouest. Il
paraît que ce dernier se plaignit à lui, et peut-être aussi
aux deux autres personnages, de ce que le Premier Consul ne lui eût pas écrit : « Il savait, dit-il à Vincent, qu'on
« avait juré sa perte en France, et que, sans le 18 bru-
« maire, il était perdu. Le Premier Consul a-t-il confiance
« en moi, ajouta-t-il * ? »
ât pas dans ses idées. Ce fut
celui qui resta auprès de T. Louverture dans l'Ouest. Il
paraît que ce dernier se plaignit à lui, et peut-être aussi
aux deux autres personnages, de ce que le Premier Consul ne lui eût pas écrit : « Il savait, dit-il à Vincent, qu'on
« avait juré sa perte en France, et que, sans le 18 bru-
« maire, il était perdu. Le Premier Consul a-t-il confiance
« en moi, ajouta-t-il * ? » 1 Lettre du colonel Vincent au ministre de la marine, du 26 juin, citée par
M. Saint-Rémy, page 293. 192 ÉTUDES sur l'histoire D HAÏTI. Sur le premier point, sa vanité l'égarait ; car il n'était
pas le gouverneur de la colonie ; il n'était que le général
en chef de l'armée. C'est Roume qui était censé être gouverneur, en qualité d'agent. T. Louverture n'aurait donc
pas dû avoir la prétention de recevoir une lettre du chef
du gouvernement français. Il relevait , de même que
Roume, du ministre de la marine et des colonies. Rarement les anciens gouverneurs généraux eux-mêmes recevaient-ils des lettres du Roi. Mais T. Louverture était déjà
lancé au galop dans le champ de toutes les prétentions
possibles. Sous le second rapport, qui donc avait pu lui
donner l'assurance que sa perte avait été résolue avant le
18 brumaire, lorsque le Directoire exécutif s'était montré
de si facile composition avec lui ? Seraient-ce encore les
colons qui l'avaient prévenu contre Hédouville, qui étaient
intéressés à le faire tomber dans tous les pièges, pour le
perdre effectivement ? C'est après avoir vu ces trois personnages, qu'il se rendit au Petit-Goave et publia sa proclamation du 20 juin où
il parla de leur mission. Il demanda à Roume un saufconduit pour envoyer Vincent aux Cayes avec deux autres
personnes : — Philippe César, noir, et Arrault, mulâtre,
anciens libres de Léogane, pour prouver qu'il y en avait
encore de vivans, et sans doute pour exercer plus d'influence sur l'esprit de Rigaud, afin de le sommer de se
soumettre à ses ordres et terminer la guerre civile. Voici
le sauf-conduit : Au Cap-Français, le 19 messidor (8 juillet), l'an 8e de la
République française, une et indivisible.
L'agent particulier du gouvernement national français à SaintDomingue,
Autorise par ces présentes, et en vertu des ordres à lui donnés par [1800] CHAPITRE VI. 193 les consuls de la République, le citoyen Vincent, directeur des fortifications à Saint-Domingue, à se transporter immédiatement à la ville
des Cayes, et dans tout autre endroit de l'arrondissement du même
nom où lui et ses deux collègues jugeraient nécessaire de se transporter, pour y porter, au nom des consuls français, et en vertu des pouvoirs à eux donnés par l'agent national et par ie général en chef de
l'armée de Saint-Domingue ; pour y porter, disons-nous, l'olivier de la
paix, et ramener, par un raccommodement effectif, l'ordre, la tranquillité, et le bonheur nécessaires à cette colonie infortunée : ce qui ne
saurait s'effectuer que par la réconciliation d*s habltans de l'arrondissement des Cayes avec leurs concitoyens du reste de la colonie.
eux donnés par l'agent national et par ie général en chef de
l'armée de Saint-Domingue ; pour y porter, disons-nous, l'olivier de la
paix, et ramener, par un raccommodement effectif, l'ordre, la tranquillité, et le bonheur nécessaires à cette colonie infortunée : ce qui ne
saurait s'effectuer que par la réconciliation d*s habltans de l'arrondissement des Cayes avec leurs concitoyens du reste de la colonie. Le citoyen Vincent et ses deux collègues sont mis sous la sauvegarde,
non-seulement des lois françaises, mais même du droit des gens, qui
règle les rapports des peuples divisés par la guerre ; l'agence avertissant que toute personne qui oserait s'opposer à leur marche ou les
molester, se rendrait coupable d'un crime impardonnable aux yeux
du peuple français comme à ceux de toutes les nations policées. Si l'agence vient de faire usage de cet avertissement, ce n'est que
pour satisfaire à la responsabilité qui lui est imposée ; car elle croirait
faire injure aux habitans de l'arrondissement des Cayes, si elle imaginait qu'ils en eussent besoin. L'agent particulier, Roume. Le secrétaire général, Blanchard. Quoique Roume ait affecté de ne pas nommer Rigaud
dans cette pièce, on voit bien que tout ce qu'il y dit était à
son adresse, surtout l'avertissement superflu qu'il y donnait pour faire respecter le caractère des envoyés. Rigaud
n'avait jamais fait assassiner sur les grandes routes, des
officiers français envoyés en mission, comme ceux qui revenaient du Sud auprès d'Hédouville ; il n'avait pas fait
fusiller, comme fit T. Louverture, un officier envoyé en
mission auprès de lui. Cette clause était donc superflue ;
mais Roume semblait juger de lui d'après les faits de son
complice. Munis de ce sauf-conduit et des pouvoirs de T. LouverT. IV. 15 194 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. ture, les envoyés partirent de Jacmel sur une goélette, le
9 juillet, et débarquèrent en parlementaires aux Cayes,
le 14. Rigaud était alors à la tête de ses troupes, hors des
Cayes. Informé de l'arrivée des envoyés par Augustin Rigaud, commandant de la place, il s'y rendit armé de pied
en cap : un trabouc sur l'épaule, des pistolets à la ceinture, un sabre à un côté et un poignard de l'autre1. Descendu dans la maison qu'occupaient les envoyés,
Rigaud, excessivement agité, le devint bien plus encore
en prenant connaissance des pièces dont ils étaient porteurs : il s'indigna de se voir condamné par le gouvernement de la France, pour une guerre qu'il avait cru faire
en partie dans l'intérêt de la métropole ; de recevoir les
ordres du général en chef qui avait évidemment trahi cet
intérêt, croyait-il, par son alliance avec les Anglais et les
Américains, par sa protection accordée aux émigrés. Il
tira son poignard comme pour s'en frapper et terminer
une existence toujours consacrée aux droits de la mèrepatrie. Voilà les motifs de cette exaspération, qui ne pourrait avoir d'excuse que dans son caractère porté trop souvent à la colère : au contraire, il aurait dû se respecter
assez, pour se montrer calme.
ahi cet
intérêt, croyait-il, par son alliance avec les Anglais et les
Américains, par sa protection accordée aux émigrés. Il
tira son poignard comme pour s'en frapper et terminer
une existence toujours consacrée aux droits de la mèrepatrie. Voilà les motifs de cette exaspération, qui ne pourrait avoir d'excuse que dans son caractère porté trop souvent à la colère : au contraire, il aurait dû se respecter
assez, pour se montrer calme. Mais, Pamphile de Lacroix, qui s'est plu à ne pas être
toujours exact, à être souvent injuste, attribue l'irritation
de Rigaud à ce qu'il se voyait condamné à obéi?' à un noir.
Selon lui, « ]e sauf-conduit était une bien faible garantie
« pour braver les dangers qu'allait présenter La licence en 1 Vie de Toussaint Louverture, p. 595. En 1843, on a vu arriver ainsiarmés,
des hommes du Sud au Port-au-Prince, où il n'y avait pas à combattre. Celle
reproduction d'un autre temps, prouve encore l'influence des traditions et de
l'exemple sur les populations. Nous croyons qu'il en était de même des officiers
du Nord, à celte époque de 1800. [1800] C1IAPITKE VI, 195 « fureur chez les chefs désespérés d'une caste si irascible
« (les mulâtres) ; et le colonel Vincent ne dut la conser-
« vation de sa vie qu'à l'attention de s'être muni d'une
« lettre du jeune Rigaud, qui le nommait son second père
« en reconnaissance des soins qu'il lui avait témoignés au
« collège de Liancourt * . » Nous regrettons de trouver dans l'ouvrage de M. Madiou, une addition à cette injuste imputation de ce général
français, qui n'a trouvé l'occasion de faire quelque éloge
de Rigaud, que lorsqu'il combattait contre les Anglais ; et
l'on conçoit pourquoi. Cet auteur national prétend que :
« Les mots de vengeance, d'arrestation, à' exécution (à
« mort sans doute) sortirent delà bouche de Rigaud ; qu'il
« eût méprisé le sauf-conduit et fait emprisonner les dé-
« pûtes, sans la lettre du jeune Rigaud 2 » Or, le rapport du colonel Vincent, au ministre de la
marine, ne dit pas un mot de toutes ces prétendues menaces contre sa vie. On conçoit que la lettre de son fils
dut porter Rigaud au calme, en présence d'un homme qui
avait témoigné de l'intérêt à ce jeune homme ; mais on ne
peut admettre que, se reconnaissant déjà vaincu dans le
Sud et n'ayant d'autre refuge que la France, il eût conçu
l'idée de sacrifier le colonel Vincent, ni même de l'arrêter,
de l'emprisonner, quelle que fût sa colère en cet instant.
Comment ! M. Madiou n'a pas remarqué dans les deux
volumes de Pamphile de Lacroix, qu'il nomme un écrivain
impartial, que toutes les fois qu'il s'agit des mulâtres,
cet auteur s'efforce de les opposer aux noirs, qu'il les ravale autant qu'il peut ! Il n'a été impartial, que lorsqu'il
'idée de sacrifier le colonel Vincent, ni même de l'arrêter,
de l'emprisonner, quelle que fût sa colère en cet instant.
Comment ! M. Madiou n'a pas remarqué dans les deux
volumes de Pamphile de Lacroix, qu'il nomme un écrivain
impartial, que toutes les fois qu'il s'agit des mulâtres,
cet auteur s'efforce de les opposer aux noirs, qu'il les ravale autant qu'il peut ! Il n'a été impartial, que lorsqu'il i Mémoires t. Ie* p. 391 à 392.
* Histore d'Haïti, t. 2. p. 55. 19G ÉTUDES SUR L HISTOIRE t> HAÏTI. a copié le rapport de Garran de Coulon. S'il l'était réellement, il aurait transmis à la postérité le récit des horreurs
commises en 1802 et 1805, par ses compatriotes, par
l'armée d'invasion dont il faisait partie ; mais il a su s'arrêter à temps pour ne pas les décrire, tandis qu'il n'a rien
omis de la part des hommes de la race noire. Ce n'est pas
là de l'impartialité * . Rigaud, convaincu enfin de l'impossibilité de la résistance, et par les forces du Nord qui avançaient toujours,
et par la réduction de ses troupes à une poignée d'hommes,
et par le désaveu de sa conduite par le gouvernement consulaire, prit le parti de se retirer en France : c'est ce qui
résulte des instructions qu'on va lire et que T. Louverture envoya à ses députés. Rigaud, dans cette intention,
résolut d'envoyer aussi une cléputation auprès du général
en chef, pour lui faire savoir sa détermination et demander qu'il fit cesser toutes hostilités par son armée, afin
qu'il eût le temps de faire ses préparatifs de départ 2. La députation était composée d'un blanc, d'un mulâtre
et d'un noir : Ghalvière, Martin Bellefond et Latulipe.
Elle se rendit par terre au Petit-Goave, où elle trouva T.
Louverture. Celui-ci l'accueillit comme il devait le faire,
puisqu'il était un vainqueur autorisé par la métropole ; il
la renvoya de suite, avec de nouvelles instructions à ses
propres envoyés. Il fit publier, le 20 juillet, un compterendu mentionnant l'envoi de cette députation de Rigaud
et de la prise du Petit-Trou par Dessalines. Voici ces instructions : i Voyez l'excuse qu'il se donne à lui-même à ce sujet, dans les deux paragraphes du chapitre 19, t. 2, p. 252. 2 Rapport de Pétion et Dupont, fait à Bresseau, agent français à Curaçao,
le 28 août 1800, cité par M. Saint-Rémy dans la Vie de T. Louverture, p. 296. [■1800] CHAPITRE VI. 197 Instructions pour les citoyens Vincent, Arrault et César, députés auprès
des autorités constituées, tant civiles que militaires, de la ville des
Cayes.
19, t. 2, p. 252. 2 Rapport de Pétion et Dupont, fait à Bresseau, agent français à Curaçao,
le 28 août 1800, cité par M. Saint-Rémy dans la Vie de T. Louverture, p. 296. [■1800] CHAPITRE VI. 197 Instructions pour les citoyens Vincent, Arrault et César, députés auprès
des autorités constituées, tant civiles que militaires, de la ville des
Cayes. Vous demanderez que mon adresse (la proclamation du 20juin) soit sur le champ imprimée et euvoyée de suite dans tous les lieux du
département du Sud, vous autorisant à faire connaître par tous les
moyens que vous croirez les plus convenables, mon ardent désir de terminer la guerre qui nous afflige, ma volonté immuable d'oublier le
passé, de pardonner aux coupables, de proléger chacun dans ses
biens et dans ses affections. Quatre personnes seulement ne pourront
jouir de cette amnistie générale, parce que «'étant rendues coupables
de trahison, je dois, pour le maintien de la subordination et de la discipline militaire, faire une différence entre des hommes qui, attachés
à l'armée du Sud, ont dû obéir au chef qui les commandait (lui seul
étant chargé de la responsabilité de ses opérations), et des hommes qui,
servant dans les armées du Nord et de l'Ouest, ont trahi la confiance,
l'honneur et la République. Ces quatre personnes sont : Bellegarde,
qui, en raison de sa qualité d'étranger (natif de la Guadeloupe), sera
renvoyé de la colonie ; Millet, Dupont et Pèlion, qui seront punis de
leur trahison par quelque temps d'arrêt, après lequel ils seront rendus
à leurs familles. Le parti auquel le général Rigaud s'est arrêté, — celui d'abandonner le département du Sud, pour aller rendre compte de sa conduite
au gouvernement français, est celui que l'honneur devait lui prescrire ;
mais les choses sont dans une position à exiger de lui qu'il le fasse de
suite : i° parce que le général de division Michel étant sur le point de
son départ pour France, il est nécessaire qu'il puisse porter au gouvernement français la nouvelle certaine de la pacification de Saint-Domingue ; 2° parce qu'ensuite, le moindre délai peut porter des entraves à
cette pacification. Le départ du général Rigaud ayant pour objet de rendre compte de
sa conduite au gouvernement, il ne saurait se considérer comme s' expatriant de Saint-Domingue. Pourquoi voudrait-il donc arracher sa
famille à son pays, à ses foyers, à ses propriétés ? Qu'il la laisse avec
sécurité à Saint-Domingue ; elle trouvera sûreté et protection. Il peut
en outre la charger de la direction de ses biens, du soin de ses effets, et il
peut compter que tout ce qui lui appartient sera respecté; je lui en donne
ma parole d'honneur, et il y doit d'autant plus compter, qu'en pareil
cas, je ne pourrais voir avec plaisir que l'on fît de la peine à ma famille
à ses foyers, à ses propriétés ? Qu'il la laisse avec
sécurité à Saint-Domingue ; elle trouvera sûreté et protection. Il peut
en outre la charger de la direction de ses biens, du soin de ses effets, et il
peut compter que tout ce qui lui appartient sera respecté; je lui en donne
ma parole d'honneur, et il y doit d'autant plus compter, qu'en pareil
cas, je ne pourrais voir avec plaisir que l'on fît de la peine à ma famille 198 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. et qu'on la forçât à s'expatrier. Dans une pareille circonstance, je
ferai donc pour elle tout ce que je voudrais que l'on fît pour moi.
Celle assurance de ma part devant, pour ses propres intérêts, le déterminer à partir seul , il n'a plus besoin du délai quil demande pour
faire ses apprêts. S'il ne trouve pas dans le Sud un bâtiment prêt à
mettre à la voile, offrez-lui de se rendre au Cap avec vous, auprès de
l'agent, soit par mer, soit par terre ; je vous ferai fournir pour le
voyage tout ce qu'il vous faudra, pour arriver sûrement et à bon port.
Si, lorsqu'il sera rendu au Cap, il persiste à vouloir aller en France,
>i pourra partir avec le général Michel qui s'y rend par la voie des
États-Unis, sur la frégate de cette nation (le Boston), sur laquelle le
commodore lui a offert un passage. Si, au contraire, il préfère rendre
à l'agent les comptes que le gouvernement exige de lui, il pourra le
faire et sera certain, après sa soumission, de me voir adhérer avec
plaisir à son retour dans le Sud, en qualité de général de brigade
commandant sous mes ordres l'armée dudit département En attendant son départ, il est nécessaire qu'il s'occupe sans délai
du son défaire retourner clans leurs quartiers respectifs et au sein de
leurs familles, tous les habitans, propriétaires, cultivateurs et autres
personnes desdépartemens du Nord et de l'Ouest réfugiés dans le Sud;
qu'il renvoie à Jacmel la légion de l'Ouest, officiers comme soldats, et
dans leurs garnisons respectives, les militaires qu'il peut en avoir re*
tirés Dans l'intervalle où la députation de Rigaud se rendait
au Petit-Goave et en revenait aux Cayes, Dessalines, qui,
avec son activité ordinaire, s'était rabattu du Petit-Trou
sur Aquin, avait poussé son armée en avant et obligé les
troupes du Sud à entrer à Saint-Louis. Il vint aussitôt
contre cette ville , obtint la soumission de Lefranc, de
Toureaux et de Gautier avec la légion de l'Ouest , ainsi
que nousTavons dit, dans les derniers jours de juillet. Il
avança encore sur Cavaillon dont il s'empara.
Dessalines, qui,
avec son activité ordinaire, s'était rabattu du Petit-Trou
sur Aquin, avait poussé son armée en avant et obligé les
troupes du Sud à entrer à Saint-Louis. Il vint aussitôt
contre cette ville , obtint la soumission de Lefranc, de
Toureaux et de Gautier avec la légion de l'Ouest , ainsi
que nousTavons dit, dans les derniers jours de juillet. Il
avança encore sur Cavaillon dont il s'empara. Alors Rigaud expédia Bonnard, ex-administrateur à
Jacmel, auprès de T. Louverture pour obtenir de lui qu'il
donnât l'ordre à Dessalines de s'arrêter, afin qu'il ache- [| 800] CHAPITRE VI . 1 99 vât ses préparatifs de départ, comme il l'avait annoncé,
comme il y était résolu. Si Rigaud fit quelques dispositions de défense aux Cayes, ce n'est pas qu'il fût de mauvaise foi, comme l'en accuse M. Madiou, d'après Pamphile de Lacroix. Les négociations résultantes de l'envoi
respectif des députations, impliquaient suspension d'hostilités entre les deux armées ; et cependant, Dessalines
avançait toujours contre les Cayes : en admettant que ce
ne fut pas par l'ordre de T. Louverture, si capable luimême de mauvaise foi } le fait existait de la part de son
lieutenant. Est-ce que, dans une telle occurence, un chef
militaire ne doit pas prendre des précautions? L'injonction faite par Rigaud à Vincent et ses collègues , selon
M. Madiou l, était dans son droit, puisque par le fait on
violait les négociations pendantes entre lui et le général
en chef. Mais alors, chacun étant pénétré de l'inutilité de toute
défense, de toute résistance, Rigaud dut songer à son salut, à celui de sa famille, de ses principaux officiers. Il était
évident que T. Louverture manœuvrait de manière à les
envelopper tous aux Cayes, à les y prendre, sauf ensuite
à les accuser d'être de mauvaise foi, à les faire fusiller.
Cette pratique lui était trop familière, pour qu'on dût avoir
confiance en un caractère aussi hypocrite. Rigaud prit donc le parti de sortir des Cayes avec sa
famille; et ses principaux officiers le suivirent. Le 28
juillet, Dessalines était à 5 lieues de cette ville, tandis que
deux frégates et trois goélettes des États-Unis en Moquaient le port. Les fugitifs prirent la route de Tiburon.
Avant de partir, Rigaud fit ses adieux à ses amis. ï Histoire d'Haïti, t. 2. p. 58, 200 études sur l'histoire d'iuïti. « Il sortit des Cayes, accompagné de ses parens et d'un
« nombreux cortège d'amis, au milieu de toutes sortes de
« témoignages d'intérêt ; le peuple, respectant son mal-
« heur, le couvrait de bénédictions. Chacun versait des
« larmes et gémissait qu'il eût été trahi par la fortune;
« mais chacun sentait profondément que la résistance
« était devenue impossible. Il fît de touchans adieux à la
« foule, et prit la route de Tiburon *. »
accompagné de ses parens et d'un
« nombreux cortège d'amis, au milieu de toutes sortes de
« témoignages d'intérêt ; le peuple, respectant son mal-
« heur, le couvrait de bénédictions. Chacun versait des
« larmes et gémissait qu'il eût été trahi par la fortune;
« mais chacun sentait profondément que la résistance
« était devenue impossible. Il fît de touchans adieux à la
« foule, et prit la route de Tiburon *. » Que deviennent alors toutes les accusations contre Rigaud, transcrites par le même auteur, dans les pages
59, 40, 61, du même volume, que nous indiquons seulement à nos lecteurs nationaux 2 ? Est-ce qu'un chef qui se
serait ainsi conduit dans sa lutte contre T. Louverture, aurait obtenu à son départ, à sa fuite, de tels témoignages
de regrets et de sympathies de la part de toute la population, — les blancs exceptés ? Et encore, il y eut parmi eux
des hommes qui se joignirent à ceux de la race noire, pour
exprimer de semblables sentimens à Rigaud : c'étaient les
vrais amis de la France , qui comprenaient ses intérêts
dans la colonie, autrement que la généralité des colons. Rigaud s'embarqua à Tiburon, avec sa famille, le 29
juillet, sur un navire danois qui les porta à Saint-Thomas.
Après son départ, une lettre de T. Louverture, à son
adresse, arriva à Tiburon : nous ignorons quel en était le
but5. , Histoire d'Haïti, t. 2, p. 59. a A la page 39, M. Madiou fait une citation sans désigner le nom de l'auteur
des diatribes qu'elle renferme contre Rigaud. Nous craignons qu'il se soit laissé
trop aller à une confiance aveugle en l'auteur anonyme, et aux traditions orales qui l'ont égaré si souvent dans son ouvrage. 3 M. Madiou s'est trompé sur de faux renseignemens, en disant que Dessalines poursuivit Rigaud à Tiburon : il n'y eut que cette lettre portée par un
officier. [1800] CHAPITRE VI. 201 Pétion, Bellegarde, Dupont et Millet, les quatre officiers
exceptés de l'amnistie de T. Louverture, s'y embarquèrent aussi pour Curaçao. Sur le même navire ou d'autres
étaient B. Déléard, Bonnet, Dupuche, Birot, etc. A Jérémie, au Corail, s'embarquèrent Dartigucnave, Geffrard,
Faubert, Blanchet, Delva, Lys, J.-P. Boyer, etc., les uns
pour les États-Unis, les autres pour l'île de Cuba. Des familles entières s'expatrièrent pour fuir les proscriptions. Ce
fut une débâcle générale. Des navires de guerre des États-Unis, placés expressément sur les côtes de Saint-Domingue, capturèrent plusieurs des bâtimens qui les portaient ; mais , quoique aidant T. Louverture dans son œuvre de pacification, ils
eurent assez de pudeur pour ne pas les livrer à sa générosité : ils furent emmenés aux États-Unis. De ces divers lieux, plusieurs de ces officiers du Sud se
rendirent ensuite en France \ Le sauf-conduit de Roume, la proclamation de T. Louverture du 20 juin et ses instructions envoyées aux trois
ément sur les côtes de Saint-Domingue, capturèrent plusieurs des bâtimens qui les portaient ; mais , quoique aidant T. Louverture dans son œuvre de pacification, ils
eurent assez de pudeur pour ne pas les livrer à sa générosité : ils furent emmenés aux États-Unis. De ces divers lieux, plusieurs de ces officiers du Sud se
rendirent ensuite en France \ Le sauf-conduit de Roume, la proclamation de T. Louverture du 20 juin et ses instructions envoyées aux trois i « De Saint-Thomas, Rigaud se dirigea à la Guadeloupe. I! y arriva le 17
« septembre. II en partit le 2 octobre. Fait prisonnier par les américains et
« conduit à Saint-Christophe, (où il resta un mois en prison et fut relâché sur
«parole), il rentrai la Guadeloupe le 1er novembre; et après un séjour forcé
« à la Guadeloupe, il put se rendre à Bordeaux où il débarqua le 31 mars
« 1801 ; et il arriva à Paris le 7 avril. » (Vie de Toussaint Louverture par M.
Saint-Rémy, p. 298, d'après diverses lettres deRigaud au ministre de la marine.) Lys, J. P. Boyer et d'autres, capturés en sortant du Corail, furent maltraités
par un capitaine américain qui les mit dans la cale. Aux Etats-Uois, ils furent
réclamés par M. Pichon, consul français, qui les fit partir pour Bordeaux. Les
francs-maçons d'une petite ville leur prodiguèrent une assistance fraternelle
aux Etats-Unis. Devenu Président d'Haïti, Boyer reconnut ces soins, en assistant une de ces familles de bons Américains qu'il fit rechercher. Il reçut plus
tard M. le Baron Pichon, comme envoyé du gouvernement de Louis-Philippe. 202 ÉTUDES SUR LHIST0IRE d'hàÏTI. députés, prouvent qu'ils avaient reçu des ordres du gouvernement consulaire pour faire terminer la guerre civile.
Il devait vouloir ce résultat tardif, pour 'ramener la tranquillité dans la colonie. Mais il aurait dû expédier plus
tôt les trois agens, si sa politique n'était pas la même que
celle du Directoire exécutif. L'esprit se refuse à toute autre conclusion, en présence des faits. Admettons aussi, qu'en présence des faits qui se 'passaient dans la colonie, résultant de ceux qui leur étaient
antérieurs, il ne pouvait pas agir différemment, qu'il devait approuver T. Louverture et condamner Rigaud : eh
bien ! nous conclurons encore que le général en chef n'avait pas plus les sympathies du gouvernement consulaire
que Rigaud. S'il les avait réellement, on eût envoyé plus
tôt les trois agens, pour lui assurer son haut commandement à Saint-Domingue. Sans doute, son maintien à ce
poste prouve qu'on trouvait son système d'administration
plus convenable aux intérêts des colons, et des émigrés
qui, alors, étaient rappelés en France ; mais, à son égard,
il y avait une arrière-pensée manifeste, dont la réalisation
ne pourrait s'effectuer qu'au moyen de la paix avec la
Grande-Bretagne, qu'on négociait alors. La phrase déjà
signalée de la proclamation des consuls démontre cette
arrière-pensée. T. Louverture ne la remarqua pas assez
peut-être : il ne dut se la rappeler qu'en apprenant les préparatifs de l'expédition de 1801.
rappelés en France ; mais, à son égard,
il y avait une arrière-pensée manifeste, dont la réalisation
ne pourrait s'effectuer qu'au moyen de la paix avec la
Grande-Bretagne, qu'on négociait alors. La phrase déjà
signalée de la proclamation des consuls démontre cette
arrière-pensée. T. Louverture ne la remarqua pas assez
peut-être : il ne dut se la rappeler qu'en apprenant les préparatifs de l'expédition de 1801. Quant à Rigaud, vaincu dans le Sud même au moment
de l'arrivée des trois agens, il n'avait d'autre parti à
prendre que de se retirer en France, puisqu'il était encore
condamné par le gouvernement consulaire , qui suivait
à son égard, à l'égard de tous les anciens libres, la même
politique inaugurée par Sonthonax à la fin de sa première [1800] CHAPITRE VI. 205 mission, suivie par Laveaux et Perroud, adoptée par le
Directoire exécutif, mise en pleine exécution par Sonthonax à son retour dans la colonie, continuée par Hédouville, et surtout par Roume, exécuteur final de ce plan
machiavélique. Dansla position où se trouvait Rigaud, en juillet 1800, se
soumettre à ce dernier agent et à T. Louverturè, c'eût été
de sa part une bassesse impardonnable; et Rigaud avait
trop de fierté, d'orgueil si l'on veut (l'orgueil est méritoire
dans un tel cas), pour en commettre une semblable. //
brisa, et il devait briser cett^e vaillante épêe1 qui avait
enlevé Léogane et Tiburon aux mains des Anglais, qui
s'était montrée étincelante dans d'autres combats contre
eux. Il faut que la patrie ait un empire bien grand sur le
cœur de l'homme, pour que Rigaud ait persévéré dans
son attachement à la France; car elle n'était plus digne
de son amour, de son admiration. Son gouvernement
d'alors, comme tous ses prédécesseurs, entrant dans la
dernière période des injustices qui devaient lui faire perdre
Saint-Domingue, la France en devenait responsable, puisque les gouvernemens sont nécessairement identifiés avec
leurs pays. Car, remarquons-le, la France ne fut libérale, équitable,
juste enfin envers les hommes de la race noire, que lorsque la grande voix du Peuple français se faisait entendre,
dans l'assemblée législative , par l'organe de Rrissot et 1 «Rigaud que la politique du Directoire ne sut pas comprendre, comme
« elle ne sut pas deviner son rival; Rigaud resté jusqu'au dernier moment,
« fidèle à la métropole, dont la politique imbécile le forçait a briser sa vail-
« lanle épée (M. Lepelletier de Saint-Rémy, t, 1 >t p. 277.) Imbécile et perverse, tel fut le caractère de cette politique. 204 ÉTUDES SUll L HISTOIRE D HAÏTI. des Girondins, — et dans la convention nationale , par
l'organe de Danton. Elle ne l'est redevenue envers son ancienne colonie, que
sous le gouvernement d'un Monarque qu'on a trop accusé
de s'être imprégné de l'esprit révolutionnaire. Elle a
complété sa justice envers toute la race africaine, envers
une portion de cette race dans ses colonies actuelles, —
justice encore préparée par le même Monarque, — le jour
où une nouvelle révolution populaire a appelé au timon
des affaires, de vrais philanthropes qui ont honoré leur
pays dans leur court passage au pouvoir. Tant il est vrai
de dire, que les révolutions seules savent inspirer aux
Nations des idées généreuses et grandes, dans l'intérêt
de l'Humanité.
sa justice envers toute la race africaine, envers
une portion de cette race dans ses colonies actuelles, —
justice encore préparée par le même Monarque, — le jour
où une nouvelle révolution populaire a appelé au timon
des affaires, de vrais philanthropes qui ont honoré leur
pays dans leur court passage au pouvoir. Tant il est vrai
de dire, que les révolutions seules savent inspirer aux
Nations des idées généreuses et grandes, dans l'intérêt
de l'Humanité. Il est curieux de lire dans les instructions de T. Louverture, cette sorte de prévision d'un sort semblable, pour
lui, à celui de Rigaud, par le soin qu'il mit à lui donner
l'assurance qu'il traiterait sa famille avec égard et considération, s'il voulait la laisser dans la colonie. Ce pressentiment, au moment de son triomphe , est remarquable *.
Serait-ce au langage intérieur qu'entend souvent l'homme
le plus heureux, ouàl'ironie, qu'il faut attribuer l'assurance
qu'il fait donner ensuite au vaincu, qu'après avoir fait sa
soumission à Roume et à lui, Rigaud pourrait retourner à
son commandement de l'armée du Sud ? T . Louverture
nous a autorisé, malheureusement pour lui, à tout soupçonner, tout douter de sa part. Il n'exceptait de l'amnistie qu'il promettait, pour être
punis seulement de quelque temps d'arrêt, que Pétion, 1 II était réservé à Boyer de traiter avec égards et considération, la famille
de T. Louverture résidant en France, en lui faisant restituer ses biens immobiliers. [1800] CHAPITRE VI. 20:î Bellegarde, Dupont et Millet. On sait déjà comment les
deux premiers passèrent dans le Sud. Dupont était dans
l'armée venant du Nord , et Millet dans les troupes de
l'Ouest ; ils passèrent dans les troupes du Sud à peu près
en même temps que Pétion, pour fuir les proscriptions \ T. Lonverture appelait trahison h su confiance, à l'honneur et à la République française, la résolution que ses
crimes avaient contraint ces quatre officiers de prendre.
Quand lui-même abandonna les Espagnols, la cause de
Dieu et des Rois, en 1794, pour passer au service de cette
République, eut-il d'autres pensées que de soustraire sa
tête aux vengeances de Biassèu, aux violences qu'il redoutait de la part de Jean François ? Leur querelle n'eutelle pas pour origine, la prétention au commandement
distinct dans les troupes sous les ordres de l'Espagne,
comme celle de Rigaud avec lui ? L'armée du Sud, comme celle du Nord, était sous le
drapeau tricolore : on fuyait d'un camp dans un autre,
soumis tous deux au même gouvernement. Mais quand
T. Louverture concourait à obtenir que Neuilly, Lafeuillée, Brandicourt et tant d'autres, abandonnassent le drapeau tricolore, c'était une véritable trahison de la part de
ces officiers français, qui passèrent sous le drapeau de
l'Espagne. Lui trahit l'Espagne, puissance étrangère,
pour revenir au milieu de ses frères, au service de la France
en guerre avec elle. Son excuse est dans le résultat qu'ils
obtinrent par son concours ; mais ce n'est pas moins une 'Bellegarde revint en Haïti, sous Je gouvernement de Boyer. II mourut
colonel commandant l'arrondissement d'Azua, en avril 1836. Dupont, revenu avec l'expédition de Leclerc, servit de nouveau dans le Nord.
En 1815, il fut envoyé par H. Christophe, en mission auprès de Pétion. Peu
après, il fut assassiné par ordre de son Roi: il était Baron. Millet mourut en France206 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI.
ti, sous Je gouvernement de Boyer. II mourut
colonel commandant l'arrondissement d'Azua, en avril 1836. Dupont, revenu avec l'expédition de Leclerc, servit de nouveau dans le Nord.
En 1815, il fut envoyé par H. Christophe, en mission auprès de Pétion. Peu
après, il fut assassiné par ordre de son Roi: il était Baron. Millet mourut en France206 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. trahison. Dans le fait reproché aux quatre officiers, il y
eut défection, abandonnement d'un parti pour un autre,
et non pas trahison. Nous insistons à cet égard, parce que nous verrons les
mêmes faits se reproduire dans nos autres crises intestines, avec beaucoup de mérite pour leurs auteurs. Ainsi
celui de Pétion, de Dessalines, de H. Christophe, de Clervaux, de Geffrard, etc., abandonnant l'armée française
en 1802, changeant de 'parti politique, par conviction
d'une meilleure cause à soutenir dans un camp opposé.
Ainsi des défections nombreuses en faveur de la cause que
soutenait Pétion, dans sa guerre contre H. Christophe. A Aquin, T. Louverture reçut le serment de Gautier
et du reste de la légion de l'Ouest, — d'être fidèle à la
France, d'obéir à ses lois et de ne jamais prendre les armes contre elle. C'est ce qu'ils avaient entendu faire, en
combattant à Jacmel et jusqu'à Saint-Louis. Ce beau
corps, mutilé par la guerre, eut ordre d'aller par les Côtesde-Fer etBaynet, à Jacmel, où ces braves purent contempler encore le théâtre de leurs exploits. Plus tard, ils passèrent à l'Arcahaie où ils entrèrent dans la 5e demibrigade1. Le général en chef fit son entrée aux Cayes, le 1 5 thermidor (1er août). Il se rendit à l'église où le Te-Deum
obligé fut chanté avec la pompe religieuse, entourée de la
pompe militaire. Il monta en chaire, discourut comme à
l'ordinaire, et proclama l'oubli du passé. Après cela, il i La 3» demi-brigade est devenue depuis le 12 mars 1822, le 1er régiment
d'infanterie d'Haïti, par un arrêté de Boyer, daté de la Véga. On peut donc
dire que ce corps où entra le reste de la légion de l'Ouest, premier corps de
troupes régulières formées dans le pays,suivit la destinée de cette fameuse légion. [1800] CHAPITRE VI. 207 alla occuper une des grandes maisons des Cayes, connue
sous le nom de Journu. Ayant montré de l'étonnement,
de ce que les blancs, leurs femmes et les noirs, seuls, venaient le saluer, les hommes de couleur allèrent aussi et
furent accueillis avec beaucoup de bienveillance par lui.
Nous verrons dans un autre livre ce qui advint à la plupart d'entre eux. Les habitans des Cayes, au nombre de 52, firent une
adresse adulatrice à T. Louverture, contenant par contre
les injures les plus infâmes contre Rigaud : elle porte la
date du 5 août.
de l'étonnement,
de ce que les blancs, leurs femmes et les noirs, seuls, venaient le saluer, les hommes de couleur allèrent aussi et
furent accueillis avec beaucoup de bienveillance par lui.
Nous verrons dans un autre livre ce qui advint à la plupart d'entre eux. Les habitans des Cayes, au nombre de 52, firent une
adresse adulatrice à T. Louverture, contenant par contre
les injures les plus infâmes contre Rigaud : elle porte la
date du 5 août. Le même jour, le général en cbef publia une proclamation
adressée à tous les habitans de Saint-Domingue. La voici : Citoyens, Tous les évéïiemens survenus à Saint-Domingue pendant la guerre
civile occasionnée par Rigaud, sont de nature à mériter l'attention publique. Alors qu'ils ne sont plus sur le point d'être renouvelés, il importe à
la prospérité de la colonie et au bonheur de ses habitans, de tirer le rideau sur le passé, pour ne plus s'occuper qu'à réparer les maux qui
ont dû nécessairement être le résultat de la guerre intestine enfantée
par l'orgueil et l'ambition d'un seul. Une grande partie des citoyens de
Saint-Domingue ont été trompés, parce que, trop crédules, ils ne se
sont pas assez méfiés des pièges que les médians leur tendaient pour
les attirer dans leurs desseins criminels. D'autres ont agi dans ces malheureuses circonstances d'après l'impulsion de leur cœur. Mus parles
mêmes principes que le chef de la révolte , ils ont trouvé au-dessous
d'eux, d'être commandes par un noir. Il fallait s'en défaire à tel prix
que ce fût, et pour y parvenir rien ne leur coûtait. L'ambition de ce
chef le portait à s'emparer du pays. Ses satellites n'avaient rien
tant à cœur que de le seconder. Pour leur récompense, on leur avait
assigné en avance les places qu'ils devaient occuper. Ces hommes
avaient le besoin d'un plus fin stimulant. Trompés dans leur attente, et en ma qualité de Vainqueur, voulant
et désirant très-ardemment faire le bonheur de mon pays ; pénétré de 208 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. ce que nous prescrit V oraison dominicale qui dit : Pardonnez-nous nos
offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous ont offensés, y ai
publié une proclamation datée du Petit- Goave le ler messidor dernier
(20juin), par laquelle j'accorde une amnistie générale. Cette proclamation vous est connue, citoyens ; elle a eu l'heureux résultat que je
m'étais promis. Le département du Sud est rentré sous les lois de la
République. Oublions que des médians l'en avaient écarté pour satisfaire leurs passions criminelles, et ne considérons aujourd'hui que
comme desfrèrts ceux qui, assez crédules, osèrent tourner leurs armes
contre le pavillon de la République, et contre leur chef légitime. J'ai ordonné à tous les citoyens de retourner chacun dans sa commune respective, pour jouir des bénéfices de cette amnistie. Aussi
généreux que moi, citoyens, que vos momens les plus précieux ne
soient employés qu'à faire oublier le passé; que tous mes concitoyens
jurent de ne jamais se le rappeler, qu'ils reçoivent à bras ouverts
leurs frères égarés, et qu'à l'avenir ils se tiennent en garde contre les
embûches des médians.
ordonné à tous les citoyens de retourner chacun dans sa commune respective, pour jouir des bénéfices de cette amnistie. Aussi
généreux que moi, citoyens, que vos momens les plus précieux ne
soient employés qu'à faire oublier le passé; que tous mes concitoyens
jurent de ne jamais se le rappeler, qu'ils reçoivent à bras ouverts
leurs frères égarés, et qu'à l'avenir ils se tiennent en garde contre les
embûches des médians. Autorités civiles et militaires, ma tâche est remplie. Il vous appartient maintenant de tenir la main à ce que l'harmonie ne soit plus troublée. Ne souffrez pas le moindre reproche de la part de qui que ce
soit envers les hommes égarés et rentrés dans le devoir. Malgré ma
proclamation, surveillez les méchans et ne les épargnez pas. L'homme
est injuste; il est plutôt enclin au mal quau bien. Comprimez avec
force ses desseins pervers et ne fermez jamais les yeux sursaconduite
et ses démarches. L'honneur doit vous guider tous. Les intérêts de notre pays l'exigent;
sa prospérité a besoin d'une tranquillité franche et loyale. Elle ne peut
naître que de vous. De vous seulement dépend maintenant la tranquillité
publique à Saint-Domingue. Ne prenez point de repos que vous n'y
soyez parvenus. Je l'attends de votre courage et de votre dévouement
à la République française. A travers le rideau que T. Louverture faisait tirer sur
le passé pour l'oublier, malgré tous les termes d'amnistie
générale, de généreux, de frères égarés auxquels il faut
pardonner, on voit sortir quatre fois le mot méchans
sous sa plume : par ce mot, il entendait surtout les mu- [1800] chapitre vi. 209 lâtrès dont l'existence gênait le plan de la faction coloniale. Ce n'est pas Rigaud seul, qui, selon lui, répugnait
à obéir à un noir, ce sont tons ces médians qui l'aidaient
dans sa révolte, tous ces satellites de son ambition et de
son orgueil1. C'était déjà beaucoup dire pour empêcher
l'oubli du passé. Le paragraphe relatif aux autorités civiles et militaires compléta les idées de vengeance qu'il
méditait: — malgré ma proclamation, surveillez les
médians et ne les épargnez pas. Lorsqu'un chef déjà connu par des antécédens récens,
prescrit de pareilles choses à ses subordonnés, le mot
d'ordre est compris d'avance. Lorsqu'un gouvernement part de cette base : — que
l'homme est injuste, qu'il est plutôt enclin au mal qu'aie
bien , qu'il faut comprimer avec force ses desseins perversité., son système d'administration est nécessairement, fatalement, celui de la terreur, parce qu'il est fondé sur la haine et le mépris qu'il porte aux hommes. Nous protestons au nom de l'Humanité tout entière ,
contre un pareil blasphème à la nature de l'homme. Il
n'appartenait qu'au serviteur, à l'allié, à l'ami des colons
de Saint-Domingue, de prononcer cette impiété, de l'écrire
dans un de ses actes, pour motiver ses rigueurs injustes,
pour se justifier des crimes déjà commis par ses ordres et
de ceux qu'il méditait en ce moment, contre les hommes
du département du Sud auxquels il garantissait l'oubli du
passé. Une telle proposition n'est digne de figurer que
dans le code des maximes odieuses de celui qui disait
aussi :
l'ami des colons
de Saint-Domingue, de prononcer cette impiété, de l'écrire
dans un de ses actes, pour motiver ses rigueurs injustes,
pour se justifier des crimes déjà commis par ses ordres et
de ceux qu'il méditait en ce moment, contre les hommes
du département du Sud auxquels il garantissait l'oubli du
passé. Une telle proposition n'est digne de figurer que
dans le code des maximes odieuses de celui qui disait
aussi : i T. Louverture n'était-il pas un noir, quand Rigaud lui obéissait depuis le
départ de Sonthonax jusqu'à celui d'Hédouville?M<ùs alors, il refusa obéissance
au noir révéla de la peau blanche des émigrés, qui avaient trahi la cause de
leur patrie à tous. T. IV. • 14 210 ÉTUDES SUR L'iIÎSTOlUE d'hAÏTI. * Je n'aurais garde de donner un tel précepte ( imiter
« le Renard dans ses actions ), si tous les hommes étaient
« bons; mais, comme ils sont tous médians, et toujours
« prêts à manquer à leur parole, tu ne dois pas te piquer
« d'être plus fidèle à la tienne; et ce manque de foi
« est toujours facile à justifier l. » En se dirigeant par de telles maximes, en gouvernant
ses semblables avec un pareil système, on n'arrive qu'à
de cruels résultats. Nous pourrions dire pour excuser T.
Louverture, qu'il n'en pouvait être autrement de lui puisqu'il croyait dans les autres hommes ce qu'il sentait en
lui ; mais alors , ce serait plutôt une flétrissure qu'une
excuse. Ne portons pas à son égard un jugement à priori; attendons les faits de son gouvernement, de son administration, pour en décider. Désormais, il va régner seul
à Saint-Domingue : nous aurons occasion d'examiner les
actes de sa domination absolue , et nous verrons alors
pourquoi il a plu à Dieu Tout-Puissant de le foudroyer,
pour l'offrir en exemple à la postérité. En attendant, disons encore un mot de Rigaud et de
son heureux vainqueur. La carrière politique et militaire de Rigaud a été terminée par sa fuite. Il est revenu un moment à Saint-Domingue avec la plupart de ses lieutenans ; mais ils ne furent
employés que comme un drapeau dont on avait besoin,, 1 Machiavel, dans son livre : Le Prince. En examinant attentivement la vie
entière de T. Louverture, on est porté à croire qu'il avait fait une étude approfondie de cet ouvrage, pour n'en pratiquer que les plus mauvaises maximes.
Maehiavcl, de même que T. Louverture, jugeait-il des hommes d'après ses
propres sentimens, ou seulement d'après le faux système politique qu'il conseillait à Laurent de Médicis ?
drapeau dont on avait besoin,, 1 Machiavel, dans son livre : Le Prince. En examinant attentivement la vie
entière de T. Louverture, on est porté à croire qu'il avait fait une étude approfondie de cet ouvrage, pour n'en pratiquer que les plus mauvaises maximes.
Maehiavcl, de même que T. Louverture, jugeait-il des hommes d'après ses
propres sentimens, ou seulement d'après le faux système politique qu'il conseillait à Laurent de Médicis ? [1800] CHAPITRE VI. 211 pour obtenir des défections dans le parti qu'il dirigea. Il
fut encore éloigné de sa terre natale, dès que ce besoin eut
cessé, pour n'y retourner que huit ans après, et se jeter
de nouveau dans une crise civile , malheureusement
pour sa gloire, acquise par des services incontestablement
favorables à la Liberté. C'est alors que nous porterons
notre dernier jugement sur son caractère. Quelle est la cause de tous ces revers de la fortune ?
Faut-il n'y voir que son ambition, son orgueil? A l'égard
de l'ambition, nous ne sommes guère porté à en faire un
sujet de reproches aux hommes ; car, nous l'avons déjà dit
à propos de Vincent Ogé : sans ambition, on ne fait rien
d'utile, rien de grand. Quant à l'orgueil dont on l'a accusé,
en disant qu'il lui répugnait d'obéir à un noir, nous
trouvons ce reproche excessivement injuste ; nous pensons encore qu'il n'est pas juste de lui imputer « de la
« répugnance à reconnaître la suprématie d'un citoyen
« qui combattait dans les rangs espagnols pour le rétablis-
« sèment de l'esclavage, pendant qu'il revendiquait les
« droits de l'homme. » Et ce n'est pas « pour ce motif
« que nous voyons presque tous les anciens libres, nègres
'< et mulâtres, connus avant la révolution sousladénomi-
« nation de gens de couleur, se rallier au parti de Rigaud ' . » Non, il y eut autre chose, d'autres motifs plus louables
de la part de Rigaud et de son parti. Qu'il eût de l'orgueil , de la vanité, de la présomption, nous ne l'en défendons pas : ces sentimens peu louables en eux-mêmes,
étaient le résultat des services rendus. Mais Rigaud avait
prDuvé de bons sentimens envers son heureux rival ,
peu après l'élévation de celui-ci au grade divisionnaire ; * Histoire d'H ïti par M. Madiou, 1. 2, p. 61. 212 ÉTUDES SUR L'illSTOIKE D'HAÏTI. il lui en avait encore prouvé après qu'il fut devenu général en chef; il lui obéit en cette qualité, dès le départ
forcé de Sonthonax et dans les dernières opérations militaires pour l'expulsion des Anglais. On ne peut donc pas
l'accuser d'avoir refusé l'obéissance à T. Louverture, pour
les futiles motifs que nous réfutons. Rigaud, loin de haïr les noirs, les aimait au contraire :
pouvait-il haïr sa mère africaine et son frère Joseph, noir
comme elle? N'était-il pas aimé lui-même des noirs? C'est
un fait incontestable. Mais, son refus d'obéissance au général en chef provenait de l'alliance de celui-ci avec les
colons et les émigrés, pour faciliter celle avec les Anglais:
c'était une chose visible à tous les yeux ; et si des noirs
nouveaux libres, si Moïse et Paul Louverture partagèrent
les craintes conçues à ce sujet par Rigaud et tous les anciens libres, noirs et jaunes, n'allons donc pas chercher
d'autres motifs à sa désobéissance.
. Mais, son refus d'obéissance au général en chef provenait de l'alliance de celui-ci avec les
colons et les émigrés, pour faciliter celle avec les Anglais:
c'était une chose visible à tous les yeux ; et si des noirs
nouveaux libres, si Moïse et Paul Louverture partagèrent
les craintes conçues à ce sujet par Rigaud et tous les anciens libres, noirs et jaunes, n'allons donc pas chercher
d'autres motifs à sa désobéissance. Rigaud « n'excita pas sur tous les points de la colonie
« les passions des hommes de couleur, pour les abandon-
« ner aux vengeances de T. Louverture. » Accordons donc
à tous ces hommes éclairés, un jugement égal à celui de
Moïse et de Paul Louverture ; ces derniers n'étaient pas
passionnés à l'égard de leur oncle et frère : ils ont vu au
contraire le précipice où il devait tomber. « Sa chute entraîna celle d'une foule de familles que ses
<r. fautes avaient compromises ; égoïste, colère, jaloux de
« toute influence, il fut, dès l'origine de la révolution, l'en-
« nemi secret de Bauvais dont la gloire toujours pure le
« tourmentait. Sur la terre d'exil, il refusa le pain quoli-
« dien à ses compagnons d'infortune qu'accablait la mi-
« sère... Ses fautes et ses folles passions avaient boule-
« versé la colonie de fond en comble Cependant, la [1800] CHAPITRE VI. 215 « haine contre Toussaint s'était tellement développée dans
« le Sud, que Rigaud y laissa de profonds regrets et une
« aveugle admiration l. » Nous demandons pardon à notre compatriote, de ce
que nos appréciations soient si contraires aux siennes, sur
le caractère et la conduite de Rigaud. Si, au lieu d'être
vaincu, il avait été vainqueur, son caractère et sa conduite
eussent paru mériter autant d'éloges que lorsqu'il guidait
ses frères contre les seuls colons, ou les colons aidés des
Anglais. Le vaincu a toujours tort. En 1810, il a eu tort
envers Pétion ; mais ce futune situation politique bien
différente de celle de l'année 1799. Nous ne lui avons pas épargné les reproches qu'i lnous
a semblé mériter ; mais, le plus grand tort que nous lui
reconnaissions dans la guerre civile du Sud, c'est d'avoir
manqué de jugement comme homme politique , d'avoir
arrêté en lui l'élan du guerrier, de n'avoir pas profité de
ses premiers succès pour s'assurer toutes les chances heureuses qui s'offraient à ses armes ; et ce tort, il l'a eu pour
n'avoir pas apprécié sainement sa situation à l'égard du
Directoire exécutif et de son agent. A l'égard de T. Louveriure, il était dans son droit, dans celui de tout le parti
qu'il dirigeait, qu'il représentait. Tout faire pour essayer
de vaincre son rival, était son devoir. Il usa d'un ménagement intempestif, en espérant une approbation du Directoire, tandis qu'il aurait dû voir que la politique de
ce gouvernement, depuis trois ans, tendait à faire asservir
son parti. Il n'est pas sûr qu'il aurait vaincu T. Louverture jusque dans le Nord; mais il aurait dû tenter de conquérir l'Ouest, de s'emparer au moins du Port-au-Prince.
qu'il représentait. Tout faire pour essayer
de vaincre son rival, était son devoir. Il usa d'un ménagement intempestif, en espérant une approbation du Directoire, tandis qu'il aurait dû voir que la politique de
ce gouvernement, depuis trois ans, tendait à faire asservir
son parti. Il n'est pas sûr qu'il aurait vaincu T. Louverture jusque dans le Nord; mais il aurait dû tenter de conquérir l'Ouest, de s'emparer au moins du Port-au-Prince. ' Histoire d'Hnïti, l 2, p. 61, 214 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Si des familles entières furent compromises , si elles
subirent un sort affreux, en pouvait-il être autrement
lorsque T. Louverture frappait indistinctement tous les
hommes qu'il soupçonnait seulement de sympathie pour
Rigaud? Comment éviter ou empêcher de tels résultats,
avec un homme qui ne se laissait pas guider par la justice?
Ne verrons- nous pas ces scènes barbares se renouveler
sous H. Christophe, dans sa guerre avec Pétion, sans qu'on
puisse accuser ce dernier d'avoir abandonné des familles à
ses vengeances injustes? Qui oserait en accuser Pétion Hors ses premiers pas dans la carrière, Bauvais se montra-t-il jamais à la hauteur de sa position, comme le premier général des anciens libres? Sa neutralité funeste, ne
fut-elle pas une faute pire que celle commise par Rigaud?
Celui-ci ne fut jamais son ennemi secret, il ne se tourmenta pas de sa gloire; mais, plus actif, plus audacieux,
plus ambitieux sans doute que Bauvais, il prit une position
supérieure à la sienne, aux yeux et de l'aveu de tous les
anciens libres, parce qu'en temps de révolution, les partis
se rallient aux hommes résolus et non pas à ceux qui
montrent des scrupules à chaque pas. Comment Rigaud
eût-il pu être jaloux de la gloire de Bauvais, lorsque la
sienne était au moins égale? Ne furent-ils pas toujours en
correspondance intime ? Nous l'avons prouvé. Nous ne savons quelle fortune colossale emporta Rigaud dans l'exil, pour avoir pu refuser le pain quotidien à
ses compagnons d'infortune accablés de misère. Ce sont
là de vagues accusations qui exigent des preuves1. 1 Ainsi que Bauvais, Rigaud fut fait prisonnier parles Américains. Or, si les
Anglais prirent tous les effets et l'argenterie de Bauvais, les Américains n'ont
rien laissé à Rigaud, qu'ils haïssaient. A la Guadeloupe, les agens français
durent subvenir à ses besoins. Nous avons lu des lettres qui l'attestent. [1800] CHAPITRE VI. 215 Rigaud ne bouleversa pas la colonie de Saint-Domingue
de fond en comble. Il ne faut, pas, pour trouver une excuse
aux crimes commis par T. Louverture, accabler ce pauvre
vaincu de la politique astucieuse du Directoire exécutif et
de ses agens. Mais, enfin, s'il laissa de profonds regrets ,
même une aveugle admiration, c'est que le sentiment
public ne lui trouvait pas tous les torts dont on l'accuse.
] CHAPITRE VI. 215 Rigaud ne bouleversa pas la colonie de Saint-Domingue
de fond en comble. Il ne faut, pas, pour trouver une excuse
aux crimes commis par T. Louverture, accabler ce pauvre
vaincu de la politique astucieuse du Directoire exécutif et
de ses agens. Mais, enfin, s'il laissa de profonds regrets ,
même une aveugle admiration, c'est que le sentiment
public ne lui trouvait pas tous les torts dont on l'accuse. Il y a dans le jugement populaire quelque chose qu'un
historien doit respecter , sous peine de passer soi-même
pour avoir un jugement erroné. A l'égard de T. Louverture, si favorisé par toutes les
circonstances de son époque, depuis sa soumission à Laveaux jusqu'à la fuite de Rigaud ; si favorisé par la politique des gouvernernens de France et de leurs agens dans
la colonie : s'il ne suffisait à un homme que de montrer
une haute capacité, pour mériter notre admiration, nous
la lui accorderions volontiers ; et cela, par un sentiment
de juste orgueil pour cette race africaine à laquelle nous
appartenons. Mais il nous faut d'autres titres pour l'accorder à un homme, quel qu'il soit ; car, nous ne séparons
pas les qualités morales de celles qui ne tiennent qu'à ce
qu'on appelle vulgairement la politique. En effet, T. Louverture s'est montré, selon sa nature,
supérieur à tous les hommes de son temps. D'une ambition dévorante (nous ne l'en blâmons pas) , et se sentant
toutes les facultés pour la soutenir, pour acquérir la plus
haute position à Saint-Domingue, il s'est joué avec le plus
grand art, de Laveaux, de Sonthonax, d'Hédouville , de
Roume ; il a profité des fautes et de l'incapacité de Villatte ;
il est parvenu à annuler Sauvais, à vaincre Rigaud, pour
rester seul dominateur sur le terrain colonial. Mais, par 216 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. quels moyens est-il parvenu à ce résultat ? Nous ne les reproduisons pas ici, parce que nous les avons déjà exposés
avec les faits successivement accomplis. Mais encore, que
l'on convienne avec nous que, si T. Louverture n'eût pas
trouvé dans la politique machiavélique du Directoire exécutif et de sesagens, le véhicule de ses succès éclatans, il
n'aurait pu parvenir à ses fins. Tout a été favorable au
développement de sa vaste ambition ; il en a profité habilement d'après sa manière d'être , d'après les principes
qu'il avait adoptés ; mais nous ne saurions l'en féliciter,
à cause des moyens qu'il a employés. Le voilà complètement satisfait. Va-t-il faire le bonheur des hommes de sa race, au point de les trouver tous
unis de cœur avec lui, pour soutenir la lutte à laquelle il
sera tenu, dans son propre intérêt et dans le leur ? Attendons pour juger. [1800] CHAPITRE VI. 217 RÉSUMÉ DE LA QUATRIÈME ÉPOQUE, Si la première époque a offert au lecteur, le spectacle
de la lutte des deux branches de la race noire contre le
régime colonial, — et des pouvoirs de la métropole indécis, flottans entre elles et la race blanche, puis proclamant l'égalité politique de celle qui jouissait déjà de la liberté naturelle et civile ; la deuxième époque lui a présenté
ces pouvoirs, franchement libéraux, équitables, justes,
assurant par ses agens à cette première branche, le bénéfice des lois décrétées en sa faveur, et finissant par proclamer aussi, non-seulement la liberté naturelle et civile
de la seconde branche, mais l'égalité politique à laquelle
elle avait autant de droit que l'autre.
ité politique de celle qui jouissait déjà de la liberté naturelle et civile ; la deuxième époque lui a présenté
ces pouvoirs, franchement libéraux, équitables, justes,
assurant par ses agens à cette première branche, le bénéfice des lois décrétées en sa faveur, et finissant par proclamer aussi, non-seulement la liberté naturelle et civile
de la seconde branche, mais l'égalité politique à laquelle
elle avait autant de droit que l'autre. Ces résultats, dictés par la justice et la plus saine politique, donnèrent à la métropole le seul moyen de conserver sa colonie contre des puissances rivales, auxquelles
les hommes de la race blanche livrèrent ce pays en partie. Dans la troisième époque, ceux de la race noire, reconnaissans des bienfaits de la métropole, arrachèrent successivement aux puissances ennemies les parties du territoire dont elles étaient en possession, et les expulsèrent
définitivement du sol. Mais, durant cette lutte toute glorieuse pour eux, des
agens incapables et maiveillans, s'effrayant de leur attitude et de la position justement acquise par eux, conçurent l'idée de les dépouiller de cette position pour en revêtir les hommes de la race blanche. Afin de parvenir à cette
injustice, ils imaginèrent de semer la division, les dissensions, la haine, entre tous le,s défenseurs de la colonie; et 218 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. le gouvernement de la métropole adoptant leurs vues,
rétablit entre ces défenseurs dévoués les distinctions
éteintes des classes qui existaient dans l'ancien régime ;
il se plaça entièrement sous l'influence de la faction coloniale dont les menées provoquaient une réaction contre
tous les droits proclamés solennellement en faveur de ses
adversaires naturels. Ses agens reçurent l'ordre de réagir
d'abord contre la portion la plus éclairée de la race noire,
celle qui, la première, avait été l'objet de la justice de la
France. Le but du gouvernement étant de parvenir à la
compression des masses, sinon à les rétablir dans leur
ancienne condition, il ne vit d'autre moyen d'obtenir ce
résultat odieux, que de les opposer à cette portion intelligente où se trouvaient leurs patrons légitimes. Cette politique, aussi machiavélique qu'insensée, réussit
complètement; car, dans ces vues coupables, T. Louverture fut appelé successivement aux plus hauts grades militaires. Il devint la cheville ouvrière de leur exécution.
Et bien qu'il portât de rudes atteintes au pouvoir de la
métropole, par l'expulsion de plusieurs de ses agens ; bien
qu'il parût s'allier à la puissance ennemie la plus redoutable pour la France, la protection spéciale qu'il accordait
aux colons le recommanda aux attentions, aux égards de
son gouvernement, parce que celui-ci reconnut dans son
caractère, dans ses procédés, dans toutes ses tendances,
l'instrument nécessaire à la réalisation de ses desseins
contre les masses de la race noire, et qu'il espéra parve nir
à le briser quand il ne serait plus utile.
de ses agens ; bien
qu'il parût s'allier à la puissance ennemie la plus redoutable pour la France, la protection spéciale qu'il accordait
aux colons le recommanda aux attentions, aux égards de
son gouvernement, parce que celui-ci reconnut dans son
caractère, dans ses procédés, dans toutes ses tendances,
l'instrument nécessaire à la réalisation de ses desseins
contre les masses de la race noire, et qu'il espéra parve nir
à le briser quand il ne serait plus utile. T. Louverture devient donc, dans cette quatrième époque, le favori du gouvernement français. Son ambition
se complaît dans le rôle qu'on lui fait jouer. On l'oppose à
André Rigaud, chef politique et militaire de la portion [1800] CHAPITRE VI. 219 éclairée de la race noire, on oppose ce dernier à lui. Hédouville, en fuyant, a jeté entre eux la pomme de discorde,
et Roume qui lui succède vient attiser cette discorde. Une correspondance pleine d'aigreurs a lieu entre ces
deux rivaux, dès le départ d'Hédouville. Roume, en arrivant à son poste, les réunit en sa présence, après s'être
entendu avec T. Louverture sur tous les points à discuter entre eux, par rapport à leurs commandemens respectifs. Dès l'ouverture de ces conférences, cet agent se montre partial ; il veut favoriser exclusivement le général en
chef de l'armée, en annulant la décision de son prédécesseur. Rigaud, qui s'aperçoit quel est le but de cette partialité,
et qui veut ôter tout motif, tout prétexte à une guerre civile
entre les hommes de la race noire, fait le sacrifice des
prétentions qu'il croit légitimes de sa part ; il demande sa
démission avec instance à l'agent de la France , pour s'y
retirer ; il trouve dans son élection de député au corps
législatif un motif honnête, honorable , de sortir de ces
dissensions entre lui et son frère d'armes, son frère de
race, de quitter leur pays entièrement à ses ordres. Mais, l'agent de la France ou plutôt du Directoire exécutif, qui sent que la politique de ce gouvernement n'atteindrait pas le but qu'il se propose, par la retraite de Rigaud en France, Roume, l'hypocrite et astucieux Roume,
sous l'apparence de la bonhomie, se refuse obstinément
à la retraite de Rigaud. Si ce dernier a, en ce moment,
une position politique, il occupe aussi un poste militaire ;
en vertu des règles de la hiérarchie militaire, il ne peut
l'abandonner sans l'aveu de ses supérieurs ; et T. Louverture concourt avec Roume à l'y retenir malgré lui. Pour
mieux y réussir, Roume consent à lui conserver un grand 220 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. commandement, indépendant du général en chef, ne relevant que de l'agent national. Contraint moralement à
rester dans la colonie, Rigaud, de son côté, consent à l'abandon du territoire de deux communes qu'il tenait sous
ses ordres depuis plusieurs années. C'est dans le moment qu'il exécute cet abandon, que
T. Louverture lance l'anathème contre lui et tout le
parti qu'il représente ; c'est dans ce moment même que
ce dernier fait opérer des arrestations et des massacres
sur des hommes de ce parti, sous les yeux de Roume qui se
retire avec lui, volontairement, loin du théâtre où les
dissensions existent, où la guerre doit s'allumer. Ces provocations ont lieu dans le but de forcer Rigaud à prendre
une position hostile ; car il le doit, il y est obligé, pour
préserver son parti de la destruction dont on le menace.
Les deux instrumens du Directoire exécutif connaissent
sa fierté et savent ce que l'honneur lui dictera : ils le contraignent ainsi à se mettre en mesure de résister.
qui se
retire avec lui, volontairement, loin du théâtre où les
dissensions existent, où la guerre doit s'allumer. Ces provocations ont lieu dans le but de forcer Rigaud à prendre
une position hostile ; car il le doit, il y est obligé, pour
préserver son parti de la destruction dont on le menace.
Les deux instrumens du Directoire exécutif connaissent
sa fierté et savent ce que l'honneur lui dictera : ils le contraignent ainsi à se mettre en mesure de résister. immédiatement après, T. Louverture et Roume, agissant de concert, font une convention commerciale avec
les États-Unis ; et cet acte est bientôt suivi de conférences
secrètes entre l'agent de ce pays, un général anglais qui
avait déjà jeté les bases d'une alliance, et T. Louverture,
réunis sur le même point. L'agent de la France garde le silence sur ces conférences qui inquiètent toute la population
noire; et aussitôt qu'elles sont terminées, T. Louverture
lance une diatribe pleine d'injures contre Rigaud, en le
menaçant de tout son courroux, et en faisant marcher de
nombreuses troupes contre lui. Rigaud se plaint de tous ces actes à l'agent de la France
dont le devoir, s'il n'en était pas le complice, devrait le
porter à une désapprobation formelle de la conduite de |1800] CHAPITRE VI. 221 son adversaire ; mais, tandis qu'il s'adressait à lui, cet
agent le dénonçait, à la colonie et à la métropole, comme
ayant tous les torts. Rigaud peut-il ne pas accepter la guerre à laquelle on le
provoque avec tant de perfidie ? Son droit comme homme,
comme citoyen et militaire , est de résister ; son devoir
comme chef politique est de ne pas reculer devant cette
cruelle nécessité. En présence des préparatifs formidables
de son ennemi, la prudence devait lui conseiller de le prévenir, en s'emparant des territoires qu'il avait abandonnés volontairement par désir de la paix, parce que leur
possession pouvait mieux garantir la défense du département du Sud menacé de l'invasion. Ce n'est pas lui qui
effectue cette prise de possession, c'est un de ses officiers:
n'importe, le mouvement offensif est intelligent, il est
dans la nécessité de la défense, et il obtient l'approbation
de Rigaud. Dès-lors celui-ci passe pour agresseur, parce que son
adversaire de mauvaise foi eût voulu qu'il restât dans la
position où il aurait pu être plus facilement vaincu. Mais,
il ne devait pas s'arrêter à ce résultat incomplet ; il devait
pousser ses troupes en avant, pour conquérir l'opinion
par une attitude plus résolue, en entraînant dans sa cause
le second chef de son parti qui, jusque-là, a gardé une
neutralité inintelligente. Loin de faire ce que sa position
lui commandait impérieusement, il s'arrête par une inintelligence aussi funeste au succès de sa cause. T.Louverture, qui comprend mieux la situation qu'il
s'est faite, agissant avec plus de résolution et d'énergie,
tire parti de la faute politique et militaire de son adversaire, et dirige contre lui des forces supérieures aux siennes.
Toutefois , les premiers combats qui se livrent entre eux Q22 ÉTUDES SUR l/lIISTOIRE d'iIAÏTL donnent le succès aux armes de Rigaud. C'est encore le
cas pour celui-ci de profiter de ses avantages ; mais il s'arrête de nouveau, comme pour attendre une approbation
de la part du Directoire exécutif, dont la correspondance
rendue publique aurait dû l'éclairer enfin sur la politique
perfide de ce gouvernement.
supérieures aux siennes.
Toutefois , les premiers combats qui se livrent entre eux Q22 ÉTUDES SUR l/lIISTOIRE d'iIAÏTL donnent le succès aux armes de Rigaud. C'est encore le
cas pour celui-ci de profiter de ses avantages ; mais il s'arrête de nouveau, comme pour attendre une approbation
de la part du Directoire exécutif, dont la correspondance
rendue publique aurait dû l'éclairer enfin sur la politique
perfide de ce gouvernement. En ce moment, toutes les sympathies sont en faveur
de sa cause ; une révolte lointaine occasionne une diversion plus favorable encore, et il n'en profite pas. T. Louverture se livre alors à tous les excès de la vengeance contre ceux qui témoignent ces sympathies, même
contre ceux qu'il suppose, qu'il soupçonne en concevoir.
Ses mesures barbares, ses cruautés atteignent la portion
la plus éclairée de la population noire, au grand désavantage de sa race, au profit des seuls colons et du gouvernement de la métropole qui prépare la réaction contre cette
race entière. T. Louverture se fait ainsi l'agent de la destruction de
ses frères, de ses neveux ; et en amoindrissant sa propre
puissance , il doit infailliblement devenir victime de son
aveuglement. Peu lui importe l'avenir, car il n'envisage
que sa situation présente ; la terreur qu'il exerce, les
moyens énergiques qu'il emploie, déterminent le succès
en sa faveur : il ne marche donc dès-lors que de succès en
succès ; et quoiqu'il rencontre encore une résistance courageuse, il finit par triompher complètement de Rigaud.
A ce moment, il reçoit une nouvelle approbation de sa
conduite, par le nouveau gouvernement qui s'est installé
en France. Rigaud, condamné, est contraint de fuir pour
s'y réfugier. La guerre civile est ainsi terminée. Durant cette lutte désastreuse , la mésintelligence a
éclaté entre T. Louverture et Roume, à propos de la partie [1800] CHAPITRE VI. 223 espagnole de Saint-Domingue cédée à la France, dont le
premier veut s'emparer. S'il a été forcé d'y renoncer momentanément, sa pensée n'est pas moins dirigée vers ce
point ; et il est à prévoir qu'il effectuera son dessein. En attendant, il reste seul dominateur dans la colonie ;
car l'agent de la France n'est plus qu'une ombre d'autorité. Mais là est l'écueil où il doit se briser, parce que la
France est désormais dirigée par un gouvernement fortement constitué, résolu et énergique, qui saura prendre sa
revanche en temps opportun. Néanmoins, si le gouvernement et l'administration de T.Louverture s'appuient sur
l'intérêt réel de la race africaine, il pourra résister à toute
entreprise de la part de la métropole. Entrons donc dans l'examen consciencieux des actes
de sa toute-puissance, obtenue par les moyens les plus
coupables, les crimes les plus affreux. Voyons s'il va obtenir de la postérité qu'elle les oublie, en faveur des résultats qu'il aura obtenus. CHAPITRE VIÏ. Conduite de J.-M. Borgella dans la guerre civile du Sud. A la fin de notre 5e livre, nous avons vu que Borgella
était devenu chef d'escadron commandant les dragons de
l'escorte deRigaud : il reçut ce grade et ce commandement,
le 25 novembre 1798.
crimes les plus affreux. Voyons s'il va obtenir de la postérité qu'elle les oublie, en faveur des résultats qu'il aura obtenus. CHAPITRE VIÏ. Conduite de J.-M. Borgella dans la guerre civile du Sud. A la fin de notre 5e livre, nous avons vu que Borgella
était devenu chef d'escadron commandant les dragons de
l'escorte deRigaud : il reçut ce grade et ce commandement,
le 25 novembre 1798. Durant les dissensions de Rigaud et de T. Louverture,
il était placé à suivre son général partout où il se portait.
Partageant ses sentimens et ses idées, comme homme du
même parti politique, il ne pouvait encore, en qualité de
militaire, que suivre sa destinée à la guerre. Il se trouva
auprès de lui dans presque tous les combats où il prit
part personnellement. Lorsque Rigaud vint près de Jacmel pour tenter une diversion en faveur de cette place assiégée, Borgella se distingua dans l'affaire de la Porte. Nous avons déjà dit que
ce fut à la résolution du chef de son escorte, que Rigaud
dut de ne pas être fait prisonnier par les troupes de
Charles Bélair. Après l'avoir contraint, avec Moulite, à se
placer sur son cheval et à se retirer à quelque distance,
Borgella revint sur le champ de bataille pour sauver deux
petites pièces de faible calibre. Aidé du lieutenant Des- [1800] CHAPITRE VII. 225 moulins et d'un chasseur, ils en portèrent un c sur leurs
épaules : l'autre resta au pouvoir de l'ennemi. En ralliant sa troupe sur l'habitation Desnoy ers, Rigaud, retournant dans le Sud, envoya Borgella prendre
le commandement du bourg de Baynet. Là, il s'occupa de
faire des envois de vivres aux assiégés de Jac mel, malgré
les difficultés qu'offrait au passage des embareat ions, la
flotille que commandait Boisblanc. De temps en temps,
d'autres embarcations venaient de ce port avec des blessés : il leur prodigua tous les secours dont il pouvait disposer. Le chef de bataillon Bazelais , blessé à la défense
du fort de Léogane, dans la nuit du 5 au 6 janvier, et venu
aussi à Baynet, fut l'objet d'attentions et de soins particuliers de sa part. Peu de jours avant l'évacuation de Jacmel, Borgella
tomba dangereusement malade. Rigaud ayant appris cette
circonstance, lui envoya l'ordre de retourner aux Cayes,
dès qu'il le pourrait : il refusa d'abord d'obtempérer à cet
ordre, et ne quitta Baynet que le 15 avril, aux ordres
de Lacole, son adjudant de place, qui l'évacua en l'incendiant, huit jours après. Au lieu de se rendre aux Cayes, Borgella se porta dans
les hauteurs de Saint-Michel où il apprit par Renaud Ferrier, la mort de Renaud Desruisseaux, son frère, de Cochin
etde plusieurs autres de ses amis. Apprenant alors l'évacuation du Grand-Goave, il se rendit au Petit-Goave où il
arriva au moment que Pétion évacuait cette place. Borgella rencontra Rigaud à l'Acuî, et reçut l'ordre de se
transporter de suite au Pont-de-Miragoane pour arrêter
les fuyards. De là, Rigaud l'envoya aux Cayes, afin de
réunir tous les dragons disponibles et de revenir avec
eux à l'armée.
autres de ses amis. Apprenant alors l'évacuation du Grand-Goave, il se rendit au Petit-Goave où il
arriva au moment que Pétion évacuait cette place. Borgella rencontra Rigaud à l'Acuî, et reçut l'ordre de se
transporter de suite au Pont-de-Miragoane pour arrêter
les fuyards. De là, Rigaud l'envoya aux Cayes, afin de
réunir tous les dragons disponibles et de revenir avec
eux à l'armée. t. iv. 15 226 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. A son retour, il trouva Rigaud sur l'habitation Cadillac :
il y fut laissé avec les dragons, pendant que ce général se
portait à Aquin pour faire avancer des troupes. Il prit
part aux combats qui eurent lieu dans la plaine du Fonddes-Nègres ; secondé par Brice Noailles, il protégea avec
ses dragons la fuite des troupes du Sud vaincues dans ces
combats. Il sauva la vie au chef de bataillon Jean Poisson,
de la 5e demi-brigade, qui, blessé, avait été abandonné
par ses soldats : il le prit en croupe de son cheval. Après
l'avoir remis à ces soldats, il revint en arrière et sauva
encore de la fureur de l'ennemi, Corbé qui, par la suite,
devint adjudant de place à Jérémie. Borgella combattit de nouveau sur les habitations Tropenas et Dufrétey ou ïrémé, et au vieux bourg d'Aquin :
montrant toujours sa bravoure accoutumée, il fut blessé
dans cette dernière journée et dut se rendre aux Cayes
avec Renaud Ferrier qui l'était plus dangereusement et
qui mourut dans ses bras, le 16 juillet. Lorsque la députation envoyée par T. Louverture eut
décidé Rigaud à quitter la colonie, il fit distribuer le peu
d'argent qui restait dans la caisse publique, à quelquesuns de ses officiers supérieurs qui allaient se retirer aussi
à l'étranger. Borgella, qui avait la même intention, fut
oublié dans ce partage. Cet oubli était un tort de la part
de Rigaud ; car son chef d'escorte n'avait pas un sou pour
affronter la misère sur la terre d'exil, et il lui avait donné
des témoignages de son dévouement. Borgella ne voulut
rien réclamer de son général ; mais Madame Marthe Bolos,
qu'il respectait comme une seconde mère, à cause de son
ancienne intimité avec sa tante Fillette La Mahautière qui
l'avait élevé et qui était venue se fixer aux Cayes, crut
devoir aller réclamer de Rigaud qu'il accordât quelques [1800] CHAPITRE VII. 227 secours à Borgella. Rigaudlui déclara ne pouvoir plus en
donner, ayant épuisé les sommes qui étaient dans la caisse
publique. Mécontent de cette réponse, Borgella, qui songeait déjà à ne plus partir, résolut de rester dans son pays
et de subir toutes les vicissitudes qui s'offriraient à son
sort. Néanmoins, il considéra comme un devoir pour lui,
de donner à Rigaud une nouvelle preuve de son dévouement, en l'accompagnant jusqu'à Tiburon. Il fit partager
ses sentimens à Lamarre et à Jean Langevin, deux autres
officiers de l'escorte, qui remplirent avec lui cette obligation de la fidélité militaire.
qui songeait déjà à ne plus partir, résolut de rester dans son pays
et de subir toutes les vicissitudes qui s'offriraient à son
sort. Néanmoins, il considéra comme un devoir pour lui,
de donner à Rigaud une nouvelle preuve de son dévouement, en l'accompagnant jusqu'à Tiburon. Il fit partager
ses sentimens à Lamarre et à Jean Langevin, deux autres
officiers de l'escorte, qui remplirent avec lui cette obligation de la fidélité militaire. Après que Rigaud fut parti de Tiburon, ces trois officiers reprirent la route des Cayes. Résolu à tout braver,
Borgella persuada à ses camarades de se présenter à T.
Louverture lui-même. En rentrant dans la ville, ils furent
directement chez le général en chef à qui ils demandèrent
à être présentés , et qui leur fit les questions suivantes
auxquelles Borgella répondit : « D'où venez-vous? leur dit T. Louverture. — De Ti-
« buron, général, où nous avons accompagné le général
« Rigaud. — Quand s'est-il embarqué? — Le 29 juillet.
« — Il n'a donc pas reçu ma lettre?- — Non, général, elle
« est arrivée après son départ. — Pétion, Bellegarde,
« Dupont et Millet, sont- ils partis aussi? — Oui, général.
« — Ils ont bienfait, car ils étaient exceptés de l'amnis-
« tie que j'ai proclamée. Comment vous nommez-vous?
« — Borgella. — Étes-vous le fils de M. Borgella? — Oui,
« général. — Vous êtes le fils de mon ami, et vous me
« faisiez la guerre? — Général, je vous la faisais en obéis-
« sant aux ordres de mon chef; et je pense que si j'avais
« trahi sa cause, vous m'eussiez méprisé. — C'est vrai !» Cette franchise et ce raisonnement d'un officiel' qui 228 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. prouvait qu'il comprenait ce qu'impose le devoir politique, durent plaire effectivement au général en chef qui
voulait l'exiger de ses subordonnés. En reprochant à Pétion et aux trois autres officiers de l'avoir abandonné, il
n'eût pu en vouloir à ceux qui se présentaient devant lui,
sans se mettre en contradiction avec ses principes.! Quant
à Borgella personnellement, il n'y a nul doute que l'amitié qui liait T. Louverture à son père dut contribuer
aussi à lui inspirer quelque considération pour ce jeune
officier. Enfin, on se rappelle que lorsque Borgella passa
de Léogane dans le Sud , avec David-Troy, Lamarre et
quelques autres officiers de dragons, ils avaient adressé
une lettre à T. Louverture, général en chef de l'armée,
pour lui exposer les motifs de plainte qu'ils formaient
contre Bauvais; c'était alors un témoignage de déférence
et de respect à son autorité : cette réminiscence dut venir
en aide au fbon accueil qu'il leur fît. ïl les congédia poliment. Trois ou quatre jours après, l'ordre fut donné à tous les
officiers qui servaient dans l'armée du Sud , comme aux
citoyens qui n'étaient pas de ce département, de retourner dans leur lieu natal. Borgella était de ce nombre ; mais
voulant rester aux Cayes , dont l'arrondissement venait
d'être confié au commandement du général Laplume,
ayant connu ce général à Léogane, il lui témoigna le désir d'être employé à son état-major. Laplume obtint facilement cette autorisation du général en chef qui, en dérogeant ainsi à ses dispositions , accorda une véritable
a veur à Borgella.
taient pas de ce département, de retourner dans leur lieu natal. Borgella était de ce nombre ; mais
voulant rester aux Cayes , dont l'arrondissement venait
d'être confié au commandement du général Laplume,
ayant connu ce général à Léogane, il lui témoigna le désir d'être employé à son état-major. Laplume obtint facilement cette autorisation du général en chef qui, en dérogeant ainsi à ses dispositions , accorda une véritable
a veur à Borgella. Il avait agi différemment envers l'adjudant-général
Toureaux qui fit sa soumission à Saint-Louis. Toureaux
avait laissé croître sa barbe depuis longtemps, elle était [1800] CHAPITRE VII. 229 fort longue. S'étant présenté devant T. Louverture, il
lui dit en se prosternant à ses pieds : « Je vais mainte -
« nant couper ma barbe; car j'avais fait vœu de ne l'ôter
« qu'après le triomphe de vos armes. » Le général en chef
s'honora, en lui répondant avec mépris : « Vous m'en
« avez trop dit, M. Toureaux : sortez de ma présence ! »
Ces deux traits prouvent la dignité que T. Louverture
mettait dans sa haute position : il respecta la fidélitéau
devoir en Borgella, il accabla de son juste mépris la bassesse en Toureaux. TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE QUATRIÈME LIVRE. PERIODE FRANÇAISE QUATRIEME EPOQUE LIVRE QUATRIEME. CHAPITRE PREMIER. Aveu d'un écrivain français sur les causes de la guerre civile du Sud. —
Correspondance entre Toussaint Louverture et Rigaud, entre ce dernier
et Roume. — Roume arrive au Port-au-Prince et convoque les principaux
généraux auprès de lui. — Conférences, et décision prise par Roume. —
Rigaud lui demande sa démission. — Il la refuse. — Rigaud fait évacuer le
Grand-Goave et le Petit-Goave par ses troupes. — II commande le reste du
Sud. — Révolte du Corail. — Neutralité de Rauvais et réflexions a ce sujet. — Toussaint Louverture lance l'anatbème contre les hommes de couleur. — Arrestation et massacre de quelques-uns. — Conduite de Bauvais. — Il se
retire à Jacmel. — Roume et Toussaint Louverture vont au Cap. — Intentions respectives de Toussaint Louverture et de Rigaud. — Correspondance entre eux, entre Roume et Rigaud. — Examen de la conduite de
Roume page 3 CHAPITRE IL Ordonnance de Toussaint Louverture sur le monopole des marchandises
étrangères par l'administration publique. — Objet qu'il a en vue. — H
envoie des agens aux Etats-Unis.— Edouard Stevens, consul général, arrive
au Cap. — Convention commerciale avec les Etats-Unis. — Arrêté de Roume
à ce sujet. — Motifs qu'il en donne à Kerverseau et Rigaud. — Réponse de
amen de la conduite de
Roume page 3 CHAPITRE IL Ordonnance de Toussaint Louverture sur le monopole des marchandises
étrangères par l'administration publique. — Objet qu'il a en vue. — H
envoie des agens aux Etats-Unis.— Edouard Stevens, consul général, arrive
au Cap. — Convention commerciale avec les Etats-Unis. — Arrêté de Roume
à ce sujet. — Motifs qu'il en donne à Kerverseau et Rigaud. — Réponse de TABLE DES MATIÈRES. 251 Rigaud qui l'approuve. — Arrivée du général anglais Mailland au Cap. —
Conférences secrètes tenues aux Gonaïves entre lui, Toussaint Louverture et
Stevens. — But de ces conférences, d'après Kerverseau. — Autres laits
relatés par lui. — Libelle injurieux de Toussaint Louverture contre Rigaud.
—Il concentre des troupes au Port-au-Prince. — Lettres du ministre de la
marine au général en chef. — Lettre du 31 mai, de Rigaud à Roume. —
Examen de la conduite respective de Toussaint Louverture, de Rigaud, et
de Roume. — Toussaint Louverture provoque la guerre civile, d'accord avec
Roume. — Ecrit de ce dernier contre Rigaud. — Réponse et proclamation
de Rigaud, du 15 juin. — Positions prises par les deux armées, du Sud et du
Nord. — Situation de l'esprit public 42 CHAPITRE III. Les troupes de Rigaud s'emparent du Petit Goave. — Faits reprochés à Faubert. — Rigaud fait occuper le Grand-Goave. — Faute politique et militaire
qu'il commet. — Proclamation de Toussaint Louverture contre Rigaud. —
Proclamation de Roume qui ordonne la guerre. — Toussaint Louverture à
l'église du Port-au-Prince et de Léogane. — Opinions de Moïse et de Paul
Louverture sur la guerre civile. — Joie des colons au passage des troupes.
— Défection de Pétion. — 11 conseille un mouvement de retraite à Toureaux. — Combats, et succès des troupes du Sud.— Rigaud est blessé. — Il
ne profite pas de sa victoire. — Révolte en sa faveur dans la péninsule
du Nord. — Sympathies manifestées pour sa cause. — Mesures énergiques
et cruelles de Toussaint Louverture. — Sa lettre à Henri Christophe. —
Réflexions à ce sujet. — La révolte du Môle est réprimée. — Embuscades
tendues à Toussaint Louverture. — Il revient au Port-au-Prince. — Quelques faits de Rigaud. — Lettres de Roume à tous les agens français dans les
îles, et à d'autres autorités, demandant des secours contre Rigaud. . 80 CHAPITRE IV. Bsuvais, cerné à Jacmel, se plaint à Toussaint Louverture et à Roume.— T.
Louverture fait fusiller son aide de camp.— Réponse de Roume. — Combat et prise de Tavet par Birot. — Il est blessé et blâmé par Bauvais.— Préparatifs de défense. — La réponse de Roume porte Bauvais à abandonner
Jacmel.— Sa lettre d'adieux aux officiers supérieurs.— Réflexions à ce sujet Naufrage et mort de Bauvais. — Birot prend le commandement de
Jacmel. — Ecrits de T. Louverture et de Rigaud.— Prise du poste de Bellevue. — Proclamation de T. Louverture, du 11 novembre.— Dessalines marche contre Jacmel.— Investissement et siège de Jacmel. — Tentative infructueuse de Rigaud pour le dégager. — Fuite de Birot et d'autres officiers.
—Capture d'une flotille de T. Louverture par les Anglais.— Pétion va prendre le commandement de Jacmel.— Continuation du siège. — Evacuation
d,e la place.— Proclamations de Rigaud et de T. Louverture. ... 117
poste de Bellevue. — Proclamation de T. Louverture, du 11 novembre.— Dessalines marche contre Jacmel.— Investissement et siège de Jacmel. — Tentative infructueuse de Rigaud pour le dégager. — Fuite de Birot et d'autres officiers.
—Capture d'une flotille de T. Louverture par les Anglais.— Pétion va prendre le commandement de Jacmel.— Continuation du siège. — Evacuation
d,e la place.— Proclamations de Rigaud et de T. Louverture. ... 117 252 TABLE DES MATIÈRES CHAPITRE V. Ordonnances sur la culture et contre le Faudoux, par Toussaint Louverture.
— Arrêtés de Roume, sur l'importation des marchandises étrangères, et
l'exportation de divers bois du pays.— Mésintelligence entre Roume et T.
Louverture. — Kerverseau quitte Santo-Domingo où il est remplacé par A.
Chftnlatte.— Refus de Roume d'autoriser T. Louverture à prendre possession rie la partie espagnole. — 11 refuse de venir au Port-au-Prince, et fait
une adresse contre les agens anglais. —Mouvement insurrectionnel dans le
Nord contre R.oume.— Adresse de l'administration municipale du Cap à
Roume. — Il rend un arrêté pour la prise de possession. — T. Louverture
envoie le général Agé à Santo-Domingo dans ce but. — Examen des causes
de cette prise de possession.— Mouvemens populaires à Santo-Domingo
contre Agé.— Décret du gouverneur Don J. Garcia qui suspend la remise
de la partie espagnole, en référant aux gouvernemens de France et d'Espagne.— Correspondance entre les diverses autorités. — Agé revient au Portau-Prince. — Nouvel arrêté de Roume qui révoque celui sur la prise de
possession.— Lettre de T. Louverture à Don Garcia, protestant contre les
insultes faites à Agé 153 CHAPITRE VI. Ordre de destruction donné par Rigaud. — Incendie de plusieurs bourgs. —
Succès des troupes de T. Louverture. — Proclamation de Rigaud.— Derniers combats. — Divers actes administratifs de T. Louverture. — Arrivée de
trois agens français. — Actes des consuls. — Politique du gouvernement
consulaire. — Proclamation de T. Louverture offrant amnistie générale aux
habitans du Sud. — Il envoie une députation aux Cayes. — Sauf-conduit
donné par Roume — Réception faite à la députation. — Rigaud se décide
à partir pour France, et envoie une députation à T. Louverture. — Nouvelles instructions de ce dernier à sa députation. — Dessalines marche contre
les Cayes. — Rigaud expédie un autre envoyé à T. Louverture.— Il quitte
les Cayes avec sa famille et ses principaux officiers.— Il s'embarque à Tiburon.— Fuite générale.— Réflexions sur les actes du gouvernement consulaire, et sur ceux de Roume et de T. Louverture. — T. Louverture entre
aux Cayes et accorde amnistie générale.— Sa proclamation aux habitans de
Saint-Domingue. — Réflexions sur cet acte, et sur la conduite et le caractère
de Rigaud et de T. Louverture.— Résumé de la quatrième Epoque. . 176
les Cayes avec sa famille et ses principaux officiers.— Il s'embarque à Tiburon.— Fuite générale.— Réflexions sur les actes du gouvernement consulaire, et sur ceux de Roume et de T. Louverture. — T. Louverture entre
aux Cayes et accorde amnistie générale.— Sa proclamation aux habitans de
Saint-Domingue. — Réflexions sur cet acte, et sur la conduite et le caractère
de Rigaud et de T. Louverture.— Résumé de la quatrième Epoque. . 176 CHAPITRE VII. Conduite de J.-M. Rorgella dans la guerre civile du Sud 22 i FIN DE LA TABLE DK LA QUATRIÈME ÉPOQUE, PÉRIODE FRANÇAISE. CINQUIÈME ÉPOQUE. LIVRE CINQUIÈME. CHAPITRE I. Le général Dessalines va à Jérémie.— Nombreux assassinats dans divers lieus
du Sud.— Actes publiés par T. Louverture.— Il quitte les Cayes et se rend
à Léogane— Fête militaire dans cette ville.— Dessalines, général de division.—Assassinats de prisonniers dans plusieurs endroits. — Dessalines en épargne un certain nombre. — Noble conduite de Madame Dessalines à cette
occasion. — Hypocrisie de T. Louverture. — Joie et fête des colons.— Révolte éphémère à TArtibonite.— Inondation extraordinaire.— Règlement
sur la culture et sort des cultivateurs. — Ordonnance relative aux propos
qui leur sont adressés. — Autre ordonnance sur la culture.— Création de
conseils de guerre pour le jugement de divers délits. — Faits relatifs à un
vol commis au préjudice de T. Louverture.— Arrêté concernant les comptes à rendre par les agens des finances — Révolte éphémère dans la plaine
des Cayes.— Nouveaux assassinats.— Supputation générale du nombre des
victimes par divers auteurs. Dès son entrée aux Cayes, T. Louverture avait expédié
le général Dessalines sur Jérémie, avec une partie de
son armée. Au mépris de l'amnistie proclamée, de nombreuses victimes furent immolées dans cette ville, sur
toute la route, et bientôt au Corail, au Petit-Trou, à l'Anseà-Veau, à Miragoane, au Petit-Goave. Les exécutions
furent ajournées aux Cayes, parce que le général en chef
s'y trouvait et qu'il voulait laisser croire qu'elles n'étaient
pas ordonnées par lui, mais bien par ses officiers. Il n'y
eut pas seulement des hommes de couleur de tués : beaucoup de noirs périrent aussi. 238 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. Le Sud subissait ainsi le joug du despotisme brutal qui
avait toujours régné dans le Nord. Il fut traité en vaincu !
Les habitans des villes et des bourgs , les cultivateurs
passèrent sous les fourches de la terreur : nul n'en fut
épargné. Cependant, le 4 août, T. Louverture avait publié une
proclamation adressée aux citoyens du Sud, pour les exhorter à avoir confiance en lui, leur disant que leurs personnes et leurs propriétés seraient respectées. Elle prescrivait la rentrée immédiate des cultivateurs sur les habitations auxquelles ils avaient jadis appartenu. C'était le
niveau de l'égalité étendu sur ceux du Sud ; car il en était
de même dans les autres départemens.
fut
épargné. Cependant, le 4 août, T. Louverture avait publié une
proclamation adressée aux citoyens du Sud, pour les exhorter à avoir confiance en lui, leur disant que leurs personnes et leurs propriétés seraient respectées. Elle prescrivait la rentrée immédiate des cultivateurs sur les habitations auxquelles ils avaient jadis appartenu. C'était le
niveau de l'égalité étendu sur ceux du Sud ; car il en était
de même dans les autres départemens. En même temps, les habitans qui s'étaient réfugiés
dans le Sud pendant les dissensions qui précédèrent la
guerre civile et durant cette guerre, étaient également
contraints à retourner dans leurs foyers : tous les officiers
qui, originaires des autres départemens, avaient servi
dans l'armée rebelle, durent aussi y retourner. Le génie despotique qui distinguait T. Louverture ne
souffrait aucune perturbation, ni dans les choses, ni dans
les personnes : avec lui, il fallait que tout rentrât dans le
cercle qu'il lui plaisait de tracer. Le 6 août, une autre proclamation fut adressée aux
habitans du Sud, pour confirmer les dispositions prétendues bienveillantes du général en chef et régler quelques
points concernant les propriétés, dont partie était séquestrée depuis longtemps par l'absence des propriétaires, et
partie nouvellement séquestrée par la fuite des autres. Les
habitans présens durent partager leurs récoltes, — moitié
à l'État, à raison des dépenses extraordinaires de la guerre,
— le quart à ces propriétaires, — et l'autre quart aux [1800] CHAPITRE I. 239 cultivateurs. C'était une vraie contribution de guerre. Le 16, nouvelle proclamation disposant de la totalité
des récoltes provenant des habitations séquestrées , en
faveur de l'État, ou de la République. Le 25, T. Louverture fit un règlement sur l'administration politique du département du Sud. Quatre arrondissemens militaires furent institués : ceux des -Cayes, de
Tiburon, de Jérémie et de l'Anse-à-Veau. Celui des Cayes fut confié à Laplume; de Tiburon à
Desravines ; de Jérémie , à Dommage ; de l'Ànse-à-Veau ,
à Mamzelle, étonné de sortir de sa sauvagerie du Doco
pour commander à des hommes policés : ses excentricités y devinrent proverbiales. Laplume étant général, étendait sa surveillance sur tous
les autres arrondissemens, commandés par des colonels;
et il était placé lui-même sous la haute inspection de Dessalines, vrai conquérant du Sud. Tous les bourgs, toutes les villes de ce département reçurent pour commandans secondaires, des officiers de
l'armée du Nord, et des troupes pour y tenir garnison. Celles du Sud ayant été réduites à un petit nombre, la
lre demi-brigade prit rang dans l'armée coloniale sous le
numéro 15, à la suite des 12 demi-brigades du Nord et
de l'Ouest. Les autres soldats furent incorporés dans ces
dernières. Après avoir tout organisé, T. Louverture quitta les
Cayes le 27 août pour se porter dans l'Ouest. Rendu à
Léogane, le 50, il fit une adresse de complimens à ses
troupes qui avaient triomphé. Celles qui n'étaient pas nécessaires à l'occupation du Sud se réunirent dans cette
ville avec les généraux Dessalines et Clervaux. Une
fête militaire, célébrée par le Te Deum indispensable,.
dans ces
dernières. Après avoir tout organisé, T. Louverture quitta les
Cayes le 27 août pour se porter dans l'Ouest. Rendu à
Léogane, le 50, il fit une adresse de complimens à ses
troupes qui avaient triomphé. Celles qui n'étaient pas nécessaires à l'occupation du Sud se réunirent dans cette
ville avec les généraux Dessalines et Clervaux. Une
fête militaire, célébrée par le Te Deum indispensable,. 240 ETUDES SUR LOHISTGIRE d'bAÏTI. consacra leur gloire. A l'église même, Dessalines fut élevé
au grade de général de division dû à son mérite, à sa bravoure, à son activité dans la guerre civile. Clervaux fut
récompensé, en recevant du général en chef une carabine
dont il s'était toujours servi *. Ces généraux partirent ensuite pour le Port-au-Prince
et Saint-Marc, avec les troupes qui, delà, furent renvoyées
dans leurs cantonnemens ordinaires. Avant de partir lui-même de Léogane, le général en
chef ordonna de conduire hors de cette ville , environ
500 prisonniers noirs et mulâtres de l'armée du Sud, qui
y étaient détenus. Une compagnie de ses guides assista à
leur massacre par la baïonnette. Après cette immolation,
elle prit la route du Port-au-Prince où elle rencontra l'hypocrite qui avait prescrit cette boucherie inutile et féroce.
S'adressant à l'un des officiers, homme de couleur, il lui
dit : « Tout est tranquille ? — Oui, général en chef. — Vous
« n'avez rien entendu, n'est-ce pas? — Non, général en
« chef. — Il n'y pas eu d'assassinat de ce côté-ci ? — Non,
« général en chef. — J'en suis heureux , car je hais les
« scélérats. Mon amnistie est donc bien observée? — Oui,
« général en chef. — Je suis content de vous, jeune
« homme ; vous comprenez votre devoir. Continuez de
« la même manière, vous serez récompensé 2. » D'autres prisonniers faits dans la guerre civile, d'autres
hommes de couleur, mulâtres et noirs, subirent le même 1 C'est à cette époque qu'il promut H. Christophe et Maurepas au grade
de général de brigade. » Cet officier de ses guides était Lcrebours, devenu aide de camp de Boyer et
général de brigade comrnandarit l'arrondissement du Port-au-Prince. (Hisl.
d'Haïti, t. 2, p. 650 [1800] CHAPITRE I. 241 sort que ceux de Léogane, — au Port-au-Prince, à SaintMarc, au Pont-de-1'Ester , aux Gonaïves. Tous ces massacres furent commis par les ordres du général en chef. Au Port-au-Prince, les chefs de bataillon Gérin et Bazelais furent sauvés par ordre personnel de Dessaîines,
pour avoir montré un courage qui défiait leurs bourreaux.
Et cependant, ce fut Gérin qui se mit à la tête de l'insurrection qui abattit Dessalines au Pont-Rouge ! Quand
nous arriverons à cette époque, nous examinerons ses
motifs pour apprécier sa conduite.
res furent commis par les ordres du général en chef. Au Port-au-Prince, les chefs de bataillon Gérin et Bazelais furent sauvés par ordre personnel de Dessaîines,
pour avoir montré un courage qui défiait leurs bourreaux.
Et cependant, ce fut Gérin qui se mit à la tête de l'insurrection qui abattit Dessalines au Pont-Rouge ! Quand
nous arriverons à cette époque, nous examinerons ses
motifs pour apprécier sa conduite. Le mulâtre Râteau, frère des Louise Râteau chez qui les
hommes de couleur s'étaient réunis le 21 août 1791,
baïonnette parmi d'autres, avait survécu à dix-sept coups
de cette arme meurtrière. Dans la nuit, il reprit ses sens
et se traîna sanglant chez une femme noire, du voisinage
du lieu de ces assassinats. Elle le recueillit et lui prodigua
tous les soins qui étaient en son pouvoir; Dirigée par ce
sentiment que les femmes seules éprouvent, elle hasarda
une démarche auprès de T. Louverture de qui elle implora
la grâce du blessé. « Lui faire grâce, s'écria-t-il, etpour-
« quoi ? Qu'a-t-il fait ? —Il se meurt, il est percé de coups.
« — A-t-on arrêté ses assassins * ?» Et T. Louverture fît
porter ce malheureux en sa présence : en le voyant, il
s'apitoya sur son sort et lui fît donner des soins par des
médecins qui réussirent à le sauver. Personne ne fut dupe
de cette feinte pitié : elle était calculée pour rejeter sur
les officiers secondaires l'odieux de ces massacres. A Saint-Marc, où se trouvait le plus grand nombre des
prisonniers, le jour où Dessalines, par ordre de T. Loui Histoire d'Haïti, t. 2, p. 66. Râteau devint membre de la première législature de la chambre des représentons, en 1 « 1 7 : il était parent deBauvais*
T. IV. 16 242 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. verture, faisait tuer le colonel Piverger, mulâtre, fait prisonnier à Aquin, on conduisait avec lui le chef de bataillon
Galant, noir, qui avait servi dans la légion de l'Ouest : ils
montraient tous deux dans cette circonstance le même
courage dont ils avaient fait preuve à la guerre. Dessalines,
voulant sauver Galant, lui reprocha d'avoir servi la cause
des mulâtres, et ordonna de le placer soldat dansla4edemibrigade.Mais Galant,fîer du parti politique qu'il avait défendu,lui dit: «Moi, soldat! Mon premier coup de fusil serait
« dirigé contre toi ! » Cette déclaration énergique décida
sa mort : il la reçut à côté de Piverger, après l'avoir embrassé. Une action aussi belle de la part d'un noir, est
la protestation la plus frappante contre l'interprétation
donnée aux causes de la guerre civile du Sud, et par Dessalines et par tant d'autres, T. Lou verture en premier ; la
mort de ces deux braves militaires, de couleur différente,
est une nouvelle démonstration en faveur des appréciations que nous avons émises à ce sujet.
ida
sa mort : il la reçut à côté de Piverger, après l'avoir embrassé. Une action aussi belle de la part d'un noir, est
la protestation la plus frappante contre l'interprétation
donnée aux causes de la guerre civile du Sud, et par Dessalines et par tant d'autres, T. Lou verture en premier ; la
mort de ces deux braves militaires, de couleur différente,
est une nouvelle démonstration en faveur des appréciations que nous avons émises à ce sujet. Beaucoup d'autres prisonniers furent incorporés dans
la 4e par Dessalines, contrairement aux intentions du général en chef. Il est positif que dans cette circonstance,
Madame Dessalines influença son mari pour le porter à
diminuer le nombre de ces atroces assassinats. Cette
femme noire, d'une beauté remarquable, d'une âme sensible et compatissante, avait été épousée à Léogane parce
général. Elle ne se borna pas «à arracher à la mort ces,
hommes qu'une barbare stupidité voulait sacrifier ; elle
leur prodigua ensuite tous les soins possibles, en leur faisant donner du linge, de la nourriture ; elle les consola
dans leur malheureux sort. Sa pitié, éclairée par des sentimens vraiment religieux, s'étendit un jour sur des blancs
que son mari voulait sacrifier : à ses yeux, la couleur des [1800] CHAPITRE I. 243 hommes n'était, comme elle est en effet, qu'un accident
de la nature ; tous avaient droit à sa sympathie1. On raconte que, pour mettre le comble à son hypocrisie, T. Louverture, en parcourant ensuite divers quartiers
dans l'Ouest et dans l'Artibonite, affectait de s'informer
de beaucoup d'individus qu'il avait spécialement désignés
à regorgement opéré par ses bourreaux de bas étage ; et
en apprenant que ses ordres sanguinaires avaient été
ponctuellem ent exécutés , il s'écriait : « Je n'avais pas
* commandé de faire tant de mal. J'avais dit de tailler
« l'arbre, mais non pas de le déraciner2. » De quels termes l'historien peut-il se servir, pour exprimer le blâme que mérite ce caractère qui se faisait un
jeu cruel de la vie des hommes? Quelle était donc la nature de ce cœur qui ne se sentait pas ému en ordonnant
tant d'atrocités; de cet esprit éclairé, capable de jugement, qui préférait le mal au bien , le crime au plaisir
d'épargner la vie de ses semblables ; qui promettait solennellement l'oubli du passé après le triomphe et qui faisait
égorger sans pitié des ennemis faits prisonniers dans une
guerre provoquée en partie par ses injustices ; qui joignait
l'ironie sentencieuse à la certitude acquise de l'exécution
de ses ordres barbares? La postérité peut-elle ne pas
mettre la mémoire de T. Louverture, dès à présent, au
pilori de l'opinion publique pour la flétrir? Non, ce serait
trop se hâter ; car cet homme fournira encore l'occasion
d'accuser sa nature essentiellement sanguinaire : attendons !
erre provoquée en partie par ses injustices ; qui joignait
l'ironie sentencieuse à la certitude acquise de l'exécution
de ses ordres barbares? La postérité peut-elle ne pas
mettre la mémoire de T. Louverture, dès à présent, au
pilori de l'opinion publique pour la flétrir? Non, ce serait
trop se hâter ; car cet homme fournira encore l'occasion
d'accuser sa nature essentiellement sanguinaire : attendons ! Mais on conçoit facilement que les colons de Saint-Do1 Le naturaliste Descourlilz fut un des blancs que Madame Dessalines sauva
en 1802, à l'arrivée de l'expédition française.
a Histoire d'Haïti, t. 2, p. 07. 16* 244 ÉTUDES SUR LHISTOIRE d'hAÏTI. mingue étaient parfaitement satisfaits des résultats obtenus par la guerre civile du Sud. S'ils durent se réjouir du
présent qui était tout en faveur de leurs privilèges, ils ne
comptaient pas moins sur l'avenir, alors que la France
était vigoureusement dirigée par un gouvernement qui en
restaurait beaucoup dans son sein. Envoyant T. Louverture lancé à pleines voiles sur cette mer orageuse, ils espérèrent, avec raison, que son système d'administration
faciliterait tôt ou tard l'exécution de la réaction méditée
depuis plusieurs années dans la métropole , et qu'il ne
pourrait échapper au naufrage où il devait nécessairement
aboutir. En attendant ce moment, les colons jugèrent avec
non moins de raison, qu'il fallait d'avance couvrir de fleurs
cette victime pour en rendre le sacrifice plus délicieux. Dans ce dessein, dès qu'ils eurent appris au Cap, rentrée du général en chef aux Caves et la fuite deRigaud, ils
célébrèrent ces événemens par une fête splendide, à laquelle assista le général Moïse qui ne partageait pas leurs
sentimens et qui devait périr victime des siens. Corneille
Brelle, prêtre capucin depuis longtemps curé au Cap, fit
les frais de la fête au Champ-de-Mars , par un discours
prononcé sur l'autel de la patrie, contenant les éloges les
plus pompeux de T. Louverture, qu'il compara au Premier Consul de la République française. Il chanta ensuite
une messe solennelle, un Te Deum, chant favori du général en chef. î Le 29 août, l'administration municipale du Cap, toujours en premier au service de ce chef dans les grandes
occasions, lui fit une adresse de félicitations pour ses succès glorieux, sa générosité, son humanité, en parlant de
la fuite de Rigaud, brigand fameux par ses crimes. Cet
acte se terminait ainsi : « Que les esprits inquiets et re- [1800] CHAPITRE I. 245 « muans, qui prêchent une fausse doctrine, et qui, par des
« discours séditieux, cherchent à troubler l'harmonie qui
« doit régner entre les citoyens, soient dénoncés par les
« bons citoyens aux autorités civiles et militaires ; que les
« médians ne soient pas ménagés, et que la société en soit
« purgée. »
: « Que les esprits inquiets et re- [1800] CHAPITRE I. 245 « muans, qui prêchent une fausse doctrine, et qui, par des
« discours séditieux, cherchent à troubler l'harmonie qui
« doit régner entre les citoyens, soient dénoncés par les
« bons citoyens aux autorités civiles et militaires ; que les
« médians ne soient pas ménagés, et que la société en soit
« purgée. » Les colons paraphrasaient ainsi la proclamation du général en chef datée des Cayes, le 5 août. Moïse recevait
sa part pour la fausse doctrine qu'il prêchait par des discours séditieux ; car aucun des blancs de cette municipalité n'ignorait la désapprobation qu'il donnait au système
politique de son oncle : ils annonçaient assez leur intention de le dénoncer à ce sujet, par leur invitation faite
aux bons citoyens. Cependant, quelques jours après les exécutions commises à Saint-Marc, au Pont-de l'Ester et aux Gonaïves,
un noir nommé Cottereau, de la plaine de l'Artibonite,
révolté de ces atrocités après les actes d'amnistie proclamés partout, conçut l'imprudente idée d'opérer une insurrection dans cette plaine, dans l'espoir qu'elle serait
grossie de cette population qui partageait ses sentimens
d'indignation. A la tête d'une cinquantaine d'hommes, il
campa dans la position de la Crête-à -Pierrot que Dessalines, Lamartinière et Magny devaient illustrer deux ans
après. Mais Dessalines lui-même marcha aussitôt, à la tête
de deux bataillons, contre cette poignée d'hommes. Après
les avoir cernés, il les invita à se rendre au bourg voisin
de la Petite-Rivière pour écouter les plaintes qu'ils auraient
à former, en leur promettant, sur son honneur, de ne leur
faire aucun mal. Convaincus de l'impossibilité d'une résistance à des forces supérieures , pleins de confiance
dans les promesses de ce général, ces malheureux se ren246 étudils sur l'histoire d'haïti. dirent à la municipalité où ils furent arrêtés et tous baïonnettes : leurs cadavres furent jetés dans l'Artibonite. C'était, de leur part, une folle entreprise ; mais aussi
une noble protestation contre les crimes de T. Louverture
et de son lieutenant, aveuglément soumis à ses ordres et
cruel lui-même. L'histoire enregistre un tel fait avec bonheur ; car il est la preuve la plus évidente des sympathies
réelles des noirs pour les mulâtres, assassinés froidement.
Si elles n'existaient pas dans leurs coeurs, pourquoi des
hommes de l'Artibonite se seraient- ils intéressés à ce point,
en faveur de ceux du Sud qu'on immolait injustement,
sans nécessité , et au mépris de promesses solennelles ?
ément soumis à ses ordres et
cruel lui-même. L'histoire enregistre un tel fait avec bonheur ; car il est la preuve la plus évidente des sympathies
réelles des noirs pour les mulâtres, assassinés froidement.
Si elles n'existaient pas dans leurs coeurs, pourquoi des
hommes de l'Artibonite se seraient- ils intéressés à ce point,
en faveur de ceux du Sud qu'on immolait injustement,
sans nécessité , et au mépris de promesses solennelles ? Comme si la nature voulait s'associer au mécontentement général et à celui de ces noirs de l'Artibonite en
particulier, une pluie abondante et continue dura du 11
au 20 octobre, et grossit extraordinairement les eaux de
cette rivière devenue alors un fleuve , produisant les
mêmes effets que dans les débordemens du Nil. La plaine
fut entièrement submergée pendant plusieurs semaines ;
toutes les digues, toutes les jetées formées dans l'ancien
régime pour contenir les eaux de l'Artibonite soumise à
des débordemens assez fréquents, furent rompues : nombre de cultivateurs périrent ; avec eux les animaux de
toutes espèces, les usines des sucreries disparurent sous
l'effort' des eaux. La prospérité des cultures, le travail
furent suspendus. Ce déluge s'était produit dans plusieurs
autres quartiers et y avait occasionné aussi des dégâts,
mais moins grands que dans la plaine de l'Artibonite. T.
Louverture fit un règlement à cette occasion, en date du
5 novembre ; quelques secours furent accordés à ceux qui
en avaient souffert. Le 30 août, étant encore à Léogane, il avait fait un ar- [1800] chapitre i. 247 rêté qui conférait les attributions correctionnelles aux tribunaux civils. Il n'avait plus besoin du concours de Roume, dontl'àutorité fut annulée dès qu'il eut obtenu le sauf-conduit
pour envoyer ses députés aux Cayes. J. Raymond , envoyé pour servir sous ses ordres, était aussi insignifiant
au Cap que son chef; et ils méritaient bien ce mépris. Le 12 octobre, étant au Port-au-Prince, Ï.Louverture
publia un règlement relatif à la culture. Nous croyons
devoir le donner ici en son entier, parce qu'il est le complément de toutes les idées, de presque toutes les mesures
du général en chef sur cette Matière. Il est bon de le comparer à ceux précédemment rendus par lui-même, par
Hédouville, par Polvérel et Sonthonax, de même que cet
acte servira à apprécier, par comparaison, ceux qui furent
rendus dans la suite par d'autres chefs du pays. Nous faisons aussi une remarque au lecteur : — c'est
qu'à partir de la fin de la guerre civile du Sud, et même
depuis l'évacuation du Port-au-Prince par les Anglais, la
plupart des actes importans de T. Louverture ont été faits
dans cette ville. Le motif de cette remarque est de signaler à l'attention du lecteur, la coopération de Bernard
Borgella à leur émission ; il était devenu le principal conseiller du général en chef, son ami, comme il le dit à son
fils, aux Cayes. On se rappelle que nous avons parlé de
la grande capacité de ce colon, dans nos deux premiers
livres. Voici ce règlement :
les Anglais, la
plupart des actes importans de T. Louverture ont été faits
dans cette ville. Le motif de cette remarque est de signaler à l'attention du lecteur, la coopération de Bernard
Borgella à leur émission ; il était devenu le principal conseiller du général en chef, son ami, comme il le dit à son
fils, aux Cayes. On se rappelle que nous avons parlé de
la grande capacité de ce colon, dans nos deux premiers
livres. Voici ce règlement : Toussaint Louverture, général en chef de l'armé» de Saint-Domingue,
A toutes les autorités civiles et militaires. Citoyens,
Notre premier devoir, après avoir terminé !a guerre du Sud , a élé 248 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. d'en remercier le Tout- Puissant ; nous nous en sommes acquitté avec
la ferveur qu'exigeait un si grand bienfait. Maintenant, citoyens, il importe que tous nos momens ne soient consacrés qu'à la prospérité de
Saint-Domingue, à la tranquillité publique, par conséquent au bonheur
de tous nos concitoyens. Mais pour y parvenir d'une manière solide, il faut que toutes les autorités civiles et militaires s'occupent, chacun en ce qui le concerne,
de remplir avec zèle, dévouement et en amis de la chose publique, les
devoirs que sa place lui impose. Vous, vous pénétrerez aisément, citoyens, que la culture est le soutien des gouvernemens, parce qu'elle procure le commerce, l'aisance
et l'abondance, qu'elle fait naître les arts et l'industrie, qu'elle occupe
tous les bras, étant le mécanisme de tous les états ; et alors que chaque
individu s'utilise, la tranquillité publique en est le résultat, les troubles
disparaissent avec l'oisiveté qui en est la mère, et chacun jouit paisiblement du fruit de ses travaux. Autorités civiles et militaires, voilà le plan qu'il faut adopter ; voilà
le but qu'il faut atteindre ; c'est celui que je vais vous prescrire, et je
promets de tenir la main à son exécution ; mon pays exige cette mesure salutaire ; les devoirs de ma place m'en imposent l'obligation, et
la sûreté de la liberté l'exige impérieusement. Mais, considérant que pour assurer la liberté sans laquelle l'homme
ne peut être heureux, il faut que tous s'occupent utilement de manière
à coopérer au bien public et à la tranquillité générale ; Considérant que le militaire qui a des devoirs sacrés à remplir, puisqu'il est la sentinelle du peuple, qu'il est perpétuellement en activité,
pour exécuter les ordres qu'il reçoit de son chef, soit pour maintenir
la tranquillité intérieure, soit pour combattre les ennemis de la République au dehors, est essentiellement obéissant à ses chefs, — et qu'il
importe que lesgérans, conducteurs et cultivateurs qui ont également
des chefs, se comportent comme les officiers, sous-officiers et soldats
pour tout ce qui a rapport à leurs devoirs ; Considérant que lorsqu'un officier, sous-officier ou soldat s'écarte
de ses devoirs, il est traduit à un conseil de guerre, pour y être jugé
et puni conformément aux lois de la République, parce que dans le
service, on ne peut passer de faute pour tel grade que ce soit ; — les
gérans, conducteurs et cultivateurs devant être également subordonnés à leurs chefs et assiduement attachés à leurs travaux, seront
également punis, s'ils manquent à leurs devoirs ;
lorsqu'un officier, sous-officier ou soldat s'écarte
de ses devoirs, il est traduit à un conseil de guerre, pour y être jugé
et puni conformément aux lois de la République, parce que dans le
service, on ne peut passer de faute pour tel grade que ce soit ; — les
gérans, conducteurs et cultivateurs devant être également subordonnés à leurs chefs et assiduement attachés à leurs travaux, seront
également punis, s'ils manquent à leurs devoirs ; [1800] chapitre i. 249 Considérant qu'un soldat, sans encourir la punition la plus sévère, ne peut quitter sa compagnie, son bataillon ou sa demi-brigade pour passer dans une autre, sans une permission bien en règle de ses chefs, — et qu'il doit être également défendu aux cultivateurs de quitter
leurs habitations pour aller résider dans une autre, sans une permis^
sion légale : ce qui ne se surveille pas, puisqu'ils changent d'habitations à volonté, vont et viennent, et ne s'occupent nullement de la
culture, seul moyen cependant de venir au secours des militaires, leur
soutien, se cachent même dans les villes, bourgs et dans les mornes
où ils sont attirés par des personnes ennemies du bon ordre, et ne s'y
occupent que de voler et qu'au libertinage ; Considérant que depuis la révolution, des cultivateurs et cultivatrices qui, parce qu'ils étaient jeunes alors, ne s'occupaient pas encore
de la culture, ne veulent pas aujourd'hui s'y livrer, parce que, disentils, ils sont libres, et ne passent les journées qu'à courir et vagabonder, ne donnent qu'un très-mauvais exemple aux autres cultivateurs, alors cependant que tous les jours, — les généraux, les officiers,
les sous-officiers et soldats sont en activité permanente, pour assurer
les droits sacrés de tous ; Considérant enfin, que ma proclamation du 25 brumaire an 7 (15
novembre 1798), au peuple de Saint-Domingue, aurait dû le porter à
un travail actif et assidu, en même temps qu'elle disait à tous les citoyens indistinctement, que pour parvenir à la restauration de SaintDomingue, le concours de l'agriculteur, du militaire et de toutes les
autorités civiles était indispensable ; En conséquence, voulant absolument que ma proclamation ci-dessus
relatée, ait son entière exécution, et que tous les abus qui se sont glissés parmi les cultivateurs cessent dès la publication du présent règlement \ J'ordonne très-positivement ce qui suit: Article 1er Tous les gérans, conducteurs et cultivateurs seront tenus de remplir avec exactitude, soumission et obéissance, leurs devoirs, — comme le font les militaires. 2. Tous les gérans, conducteurs et cultivateurs qui ne rempliront
pas avec assiduité les devoirs que leur impose la culture, seront arrêtés et punis avec la même sévérité que les militaires qui s1 écartent
des leurs ; et après la punition subie, si c'est un gérant, il sera mis
dans un des corps composant l'armée de Saint-Domingue ; si c'est un
conducteur, il sera cassé de son emploi, remis simple cultivateur pour
travailler à la culture, et ne pourra plus prétendre à l'emploi de con.-
pas avec assiduité les devoirs que leur impose la culture, seront arrêtés et punis avec la même sévérité que les militaires qui s1 écartent
des leurs ; et après la punition subie, si c'est un gérant, il sera mis
dans un des corps composant l'armée de Saint-Domingue ; si c'est un
conducteur, il sera cassé de son emploi, remis simple cultivateur pour
travailler à la culture, et ne pourra plus prétendre à l'emploi de con.- 250 études sur l'histoire d'haïti. ducteur • si c'est un cultivateur ou une cultivatrice, il sera puni
avec la même sévérité quun simple soldat, et suivant l'exigence des
cas. 5. Tous les cultivateurs et cultivatrices qui sont dans l'oisiveté,
retirés dans les villes, bourgs ou dans d'autres habitations que les leurs,
pour se soustraire au travail de la culture, même ceux ou celles qui
depuis la révolution ne s'en seraient pas occupé, seront tenus de rentrer immédiatement sur leurs habitations respectives. Si, dans huit
jours, à compter de la promulgation du présent règlement, ils n'ont
pas justifié aux commandans des places ou militaires des lieux où ils
résident, qu'ils professent un état utile qui les fait exister (bien entendu
que l'état de domesticité n'est point considéré comme état utile), en
conséquence, ceux des cultivateurs ou cultivatrices qui quittèrent la
culture pour louer leur service, seront tenus de rentrer sur leurs habitations, sous la responsabilité personnel le des personnes qu'ils servent. On entend par un état utile, celui qui paye ou pourrait payer une
rétribution quelconque à la République. 4. Cette mesure nécessitée pour le bien général , prescrit positivement à tout individu quelconque, qui nest ni cultivateur ni cultivatrice, de justifier incessamment qu'il professe un état utile qui le fasse
subsister et qu'il est susceptible de payer une rétribution quelconque à la
République : sinon et faute de ce faire, tous ceux ou celles qui seront
trouvés en contravention, seront immédiatement arrêtés, pour être,
s'ils en sont trouvés coupables, incorporés dans un des régimens de
l'armée ; dans le cas contraire, envoyés à la culture, où ils seront
contraints de travailler. Celte mesure à laquelle il importe de tenir
sévèrement la main, empêchera le vagabondage, puisqu'elle forcera un
chacun à s'occuper utilement. 5. Les pères et mères sont fortement invités de se pénétrer de leurs
devoirs envers leurs enfans, qui sont d'en faire de bons ciioyens ; et
pour cela, il faut les élever par de bonnes mœurs, dans la religion chrétienne et dans la crainte de Dieu : sur toute chose, indépendamment
de l'éducation qu'ils devront leur donner, ils devront encore leur faire
apprendre un état quelconque, qui puisse, non -seulement les mettre à
même de gagner leur vie, mais encore de pouvoir venir, au besoin, au
secours de leur pays. 6. Tous domiciliés des villes et bourgs qui recèleront des cultivateurs ou cultivatrices ; tous propriétaires et fermiers qui souffriront
sur leurs habitations, des cultivateurs ou euhivatrices attachés à d'au- [1800] CHAPITRE I. 251 très habitations, et n'en auront pas sur le champ rendu compte aux
commandans des places ou militaires des quartiers où ils résideront,
seront condamnés à une amende de 2, 4 ou 8C0 livres, selon les
moyens des contrevenans, et à une somme triple en cas de récidive. Si
les contrevenans, faute de moyens, ne pouvaient payer cette amende,
ils seraient mis en prison pour un mois ; et en cas de récidive, pour
trois mois.
très habitations, et n'en auront pas sur le champ rendu compte aux
commandans des places ou militaires des quartiers où ils résideront,
seront condamnés à une amende de 2, 4 ou 8C0 livres, selon les
moyens des contrevenans, et à une somme triple en cas de récidive. Si
les contrevenans, faute de moyens, ne pouvaient payer cette amende,
ils seraient mis en prison pour un mois ; et en cas de récidive, pour
trois mois. 7. Les gérans et conducteurs de chaque habitation, seront tenus de
rendre compte au commandant militaire de leur quartier, et au commandant de l'arrondissement, de la conduite des cultivateurs et cultivatrices sous leurs ordres, de même que de ceux qui s'absenteraient
de leur habitation sans permis, comme de ceux des cultivateurs et cultivatrices qui, quoique résidant sur les habitations, ne voudraient pas
travailler à la culture ; ils y seront immédiatement appelés et contraints au travail ; sinon et faute de ce faire, ils seront arrêtés et conduits au commandant militaire, pour être punis, comme il est dit plus
haut, suivant l'exigence des cas. Les commandans militaires qui ne
rendront pas ces comptes aux commandans d'arrondissement, et ces
derniers aux généraux sous les ordres desquels ils sont, seront sévèrement punis à la diligence desdits généraux. 8. Les généraux commandant les départemens, me répondront dorénavant des négligences qui seront apportées dans la culture, et alors
que parcourant les diverses communes et départemens, je m'en apercevrais, je n'actionnerais directement qu'eux, qui les auront tolérés. 9. Je défends expressément à tous militaires quelconques, sous la
responsabilité des chefs de corps , de souffrir aucune femme dans les
casernes, sous peine de punition sévère, à l'exception cependant des
femmes des militaires mariés ou celles qui porteraient à manger à quelques militaires, lesquels, par punition, seraient consignés au quartier -y
mais elles seront, ces dernières, tenues d'en sortir de suite : bien entendu que les cultivatrices en sont totalement exceptées. Les commandans des places et militaires me répondront aussi de l'exécution
de cet article. 10. Les commandans des places ou militaires dans les bourgs ne
souffriront pas que les cultivateurs et cultivatrices restent en ville
pendant les décades 1 ; ils surveilleront même à ce qu'ils ne puissent 1 La décade se composait de dix jours dans le calendrier républicain de cette
époque, et correspondait à la semaine du calendrier grégorien. Le cultivateur 252 études sur l'histoire d'iiaïti. s'y cacher : dans le cas contraire, ceux qui ne se conformeront pas à
cette défense impéralive, seront punis, la première fois, de six jours
d'arrêt, d'un mois en cas de récidive, destitués s'ils retombent dans la
même faute pour la troisième fois. Ils rendront compte des cultivateurs
ou cultivatrices trouvés pendant la décade , aux commandans d'arrondissement qui devront également connaître les personnes chez lesquelles
ils auraient été trouvés, pour iceux contrevenans, payer l'amende énoncée dans l'article U du présent règlement. Les cultivateurs et cultivatrices qui parviendront ainsi, aux commandans d'arrondissement, seront renvoyés par lui sur leurs habitations, après punition subie,
comme je le prescris dans l'article 2 ci-dessus, en les annonçant aux
commandans de leur quartier pour les surveiller à l'avenir.
arrondissement qui devront également connaître les personnes chez lesquelles
ils auraient été trouvés, pour iceux contrevenans, payer l'amende énoncée dans l'article U du présent règlement. Les cultivateurs et cultivatrices qui parviendront ainsi, aux commandans d'arrondissement, seront renvoyés par lui sur leurs habitations, après punition subie,
comme je le prescris dans l'article 2 ci-dessus, en les annonçant aux
commandans de leur quartier pour les surveiller à l'avenir. 11. Toutes les administrations municipales de Saint-Domingue sont
chargées de prendre les mesures les plus sages, de concert avec les
commandans de place et militaires, de même qu'avec les commandans
d'arrondissement, pour s'assurer que ceux ou celles qui se disent domestiques, le soient réellement, en observant que les cultivateurs ni
les cultivatrices ne peuvent l'être: les personnes qui en conserveraient en cette qualité, et iceux reconnus cultivateurs ou cultivatrices,
ces mêmes personnes seraient condamnées à l'amende précitée ; il en
serait de même de tous ceux qui soutireraient des cultivateurs ou cultivatrices, auxquels ils donneraient toute autre dénomination d'emploi. 12. Tous les commissaires du gouvernement près les administrations
municipales, sont chargés de m'instruire de tous les abus qui existeraient de la non-exécution du présent règlement, comme d'en aviser
les généraux commandant les départemens. 13. Chargeons les généraux commandant les départemens, les généraux et officiers supérieurs commandant les arrondissemens, de surveiller l'exécution du présent règlement, de laquelle je les rends personnellement responsables. J'aime à me persuader que leur dévouement
à me seconder pour la prospérité publique, ne sera pas momentané,
convaincus qu'ils sont, que la liberté ne peut subsister sans le travail. Le présent règlement sera imprimé, lu, publié et affiché partout où
besoin sera, même sur les habitations, pour que qui que ce soit n'en
puisse prétendre cause d'ignorance ; il sera de plus envoyé avec ma
proclamation du 25 brumaire an 7 précitée, qui sera à cet effet réim- [pouvail venir en ville pour vendre ses produits, mais H ne devait pas y séjourner. [■1800] CHAPITRE 1. 2o5 primée, à toutes les autorités civiles et militaires, pour que chacun se
conforme positivement aux devoirs qui lui sont imposés.
que qui que ce soit n'en
puisse prétendre cause d'ignorance ; il sera de plus envoyé avec ma
proclamation du 25 brumaire an 7 précitée, qui sera à cet effet réim- [pouvail venir en ville pour vendre ses produits, mais H ne devait pas y séjourner. [■1800] CHAPITRE 1. 2o5 primée, à toutes les autorités civiles et militaires, pour que chacun se
conforme positivement aux devoirs qui lui sont imposés. Délivré au quartier-général du Port-Républicain, le 20 vendémiaire
an 9 de la République française, une et indivisible. Le général en chef, Toussaint Louverture. Ce règlement de culture était l'application du régime
militaire aux personnes adonnées au travail agricole :
même subordination, mêmes devoirs, même sévérité envers ces dernières qu'envers les militaires de tous grades.
En prenant T. Louverture selon sa nature et ses idées,
ce système était logique ; tousjes hommes de son pays devaient plier sous la même discipline. Il renforçait ainsi le
système de réglementation de la liberté proclamée par
Sonthonax, le 29 août 1795 : l'article 9 de cet acte disposait que les noirs attachés aux habitations de leurs anciens maîtres seraient tenus d'y rester pour travailler à
la culture de la terre ; mais ils pouvaient changer d'habitation, d'après la décision des juges de paix, autorité civile. Dans le système de T. Louverture, c'était la même
chose, excepté que l'autorité militaire était juge du cas,
dominait la décision de l'administration municipale. Plusieurs des pénalités étaient semblables dans les deux systèmes ; mais le régime militaire l'emportait dans celui de
T. Louverture. Nous avons dit, dans notre 2e livre, que
le système de Polvérel se rattachait à celui de son collègue
en bien des points, quoique plus libéral. Désormais, voilà les cultivateurs, noirs la plupart * soumis à une discipline sévère pour le maintien de leur liberté; mais au profit des propriétaires présens dans la
colonie, et des chefs militaires fermiers des biens des
absens. Ces derniers, concourant avec les municipalités,
composées presque toutes des blancs colons, h prendre les 234 ÉTUDES SUIt l' HISTOIRE D'HAÏTI. mesures les plus sages, devinrent, comme eux, juges et
parties dans leur propre intérêt contre les masses. T. Louverture réalisa ainsi l'idée principale qui avait
été le sujet de ses difficultés, de son dissentiment avec
Biassou, et qui fut une des causes de sa soumission à Laveaux. En 1794, le moment n'était pas encore venu, les
circonstances n'étaient pas favorables à l'exécution de
ce plan, dans l'intérêt même des colons; mais en octobre 1800, rien ne s'y opposait plus ; il l'exécuta1 . L'article 2 du règlement du \ 2 octobre parle de punition à infliger aux gérans, conducteurs , cultivateurs et
cultivatrices, avec la même sévérité qu'aux militaires;
c'est de la punition corporelle qu'il s'agit, la même qui
était appliquée contre les Vaudoux.
favorables à l'exécution de
ce plan, dans l'intérêt même des colons; mais en octobre 1800, rien ne s'y opposait plus ; il l'exécuta1 . L'article 2 du règlement du \ 2 octobre parle de punition à infliger aux gérans, conducteurs , cultivateurs et
cultivatrices, avec la même sévérité qu'aux militaires;
c'est de la punition corporelle qu'il s'agit, la même qui
était appliquée contre les Vaudoux. Le condamné était placé entre deux lignes de soldats
armés de verges épineuses, tirées principalement du
bayalionde; il était contraint de courir d'un bout à l'autre
de l'enceinte où il était placé, pour que chacun des soldats
pût le frapper de sa verge. Durant cette fustigation, les
tambours battaient la charge comme à la guerre, pour
exciter l'ardeur des soldats. Au commandant militaire
présent et ordonnant la punition, était seul réservée la
faculté (nous allions dire le droit /) de mettre un terme
à ce supplice qui, parfois, était poussé jusqu'à la mortd u
patient, suivant l'exigence des cas, dit cet article 2 2. Remercions Pétion et le Sénat de la République d'Haïti, 1 Voyez tome 2 de cet ouvrage, p. 421, 422 et 431. » Bien jeune encore, j'ai vu battre des verges des soldats et des cultivateurs
sous T. Louverture en 1801, sous Dessalines,de 1804 à -1806. Citons ici un passage curieux et instructif de l'Histoire du consulat et <le
V empire, par M. Thiers, relatif au régime établi par T. Louverture. « Cet esclave noir, devenu dictateur, avait rétabli à Saint-Domingue un
état de société toUrable, et accompli des choses qu'on oserait presque appe- [1800] CHAPITRE I. 255 d'avoir fait cesser ce supplice douloureux, impesé parle
despotisme militaire aux soldats de notre armée, aux cultivateurs, aux cultivatrices de notre pays et à bien des habitans, hommes et femmes, des villes et des bourgs ! A
l'époque où il disparaissait dans l'Ouest et dans le Sud, il
existait et continuait dans le Nord, sous Henri Christophe.
T. Louverture, en sévissant avec cruauté contre les
hommes de couleur, avait agi dans l'intérêt de la faction
coloniale : en rendant son règlement de culture qui atteignait les noirs, c'était encore agir dans cet intérêt principalement , puisque ces hommes étaient pourchassés des
villes et des bourgs, contraints à rentrer sur les habitations de leurs anciens maîtres et d'y travailler, sous l'inspection des chefs militaires. Moïse avait le commandement en chef du département du Nord. Dessalines commandait les départemens de l'Ouest et du Sud. Celui de
l'Artibonite n'était pas encore formé. Mais Moïse mettait
moins de rigueur que Dessalines dans toutes ces mesures.
intérêt principalement , puisque ces hommes étaient pourchassés des
villes et des bourgs, contraints à rentrer sur les habitations de leurs anciens maîtres et d'y travailler, sous l'inspection des chefs militaires. Moïse avait le commandement en chef du département du Nord. Dessalines commandait les départemens de l'Ouest et du Sud. Celui de
l'Artibonite n'était pas encore formé. Mais Moïse mettait
moins de rigueur que Dessalines dans toutes ces mesures. 1er grandes, si le théâtre avait été différent, et si elles avaient été moins éphémères... « Les colons avaient été bien accueillis et avaient reçu leurs habitations
couvertes de nègres, soi-disant libres Souvent même Dessalines et Christophe les faisaient pendre sous leurs yeux. Aussi le travail avait-il recommencé
avec une incroyable activité, sous ces nouveaux chefs qui exploitaient à leur
profit la soumission des noirs prétendus libres. « Et nous sommes loin de mépriser un tel spectacle ! Car ces chefs sachant
imposer le travail à leurs semblables, même pour leur avantage exclusif, ces
nègres sachant le subir, sans grand bénéfice pour eux, dédommagés uniquement par l'idée qu'ils étaient libres, nous inspirent plus d'estime que le
spectacle d'une paresse ignoble et barbare, donné par les nègres livrés à euxmêmes, dans les colonies récemment affranchies. » Tome 4e, édition de 1845. Nous respectons profondément l'autorité de cet homme d'Etat ; mais nous
disons : autre chose est d'écrire un livre à loisir dans son cabinet orné de tout
le luxe de la civilisation, et autre chose est pour des noirs de subir, malgré
eux, la pendaison et la fustigation par des verges épineuses. A moins d'être
imbu des préjugés coloniaux, si M. Thiers avait assisté à l'un de ces supplices, il eût pensé autrement. 256 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Les colons comprirent tellement que les mesures prises
par le règlement du 12 octobre étaient dans leur intérêt,
qu'aussitôt sa publication au Port-au-Prince, ils se montrèrent plus arrogans envers les noirs : des propos furent
tenus par eux, et nécessitèrent une ordonnance du général en chef, qui fut vivement contrarié de ce qu'il considérait comme une imprudence de ses amis : il leur donna
un avertissement, afin de ne pas compromettre l'œuvre
qu'il voulait accomplir. Voici cette ordonnance rendue le
14 octobre, À tous les citoyens de Saint-Domingue.
Citoyens, Voulant prendre des mesures sages et justes pour policer le peuple
de Saint-Domingue, en le ramenant à ses devoirs et empêcher par là
le vagabondage et le libertinage, auxquels l'homme est malheureusement trop enclin, alors qu'il n'est pas retenu par Une police sévère:
voulant aussi faire connaître à tous les Citoyens indistinctement, qu'ils
doivent se rendre utiles à la République, par un état qui puisse assurer
leur bonheur et procurer au besoin des secours à l'État ; Je suis instruit cependant que des dispositions si utiles, en même
temps qu'elles tendent à la tranquillité publique, sont interprétées par
plusieurs mal-intentionnés de toutes couleurs , — et particulièrement
par des habitans et d'anciens propriétaires, — en disant aux cultivateurs et cultivatrices : « VoUs dites que vous êtes libres ! Néan-
« moins, vous allez être forcés de rentrer chez moi ; et là, je vous mè-
« nerai comme anciennement, et vous ferai voir que vous n'êtes pas
« libres. »
temps qu'elles tendent à la tranquillité publique, sont interprétées par
plusieurs mal-intentionnés de toutes couleurs , — et particulièrement
par des habitans et d'anciens propriétaires, — en disant aux cultivateurs et cultivatrices : « VoUs dites que vous êtes libres ! Néan-
« moins, vous allez être forcés de rentrer chez moi ; et là, je vous mè-
« nerai comme anciennement, et vous ferai voir que vous n'êtes pas
« libres. » Considérant que des propos de cette nature ne peuvent que relarder
la restauration de Saint-Domingue, que nuire à la tranquillité publique,
que perpétuer l'anarchie et occasionner les plus grands maux, alors que
tout le monde devrait se restreindre à ses devoirs, ne point se mêler
des mesures sages que prend le gouvernement, que pour jouir paisiblement de leurs heureux résultats, lorsqu'elles ne tendent surtout
qu'au bonheur de tous, en instruisant chaque individu de ses droits,
et en même temps des devoirs qu'ils lui imposent; [1800] CHAPITRE i. 257 En conséquence, tous les commandans militaires de
tous grades, les officiers de gendarmerie, etc. étaient tenus d'arrêter les auteurs de ces propos, de les incarcérer étroitement, en les tenant à la disposition du général
en chef. « Si c'est un propriétaire, il n'en sortira pas qu'il n'ait
« payé deux mille livres d'amende. — Si c'est un mili*
« taire gradué, il sera cassé et remis simple soldat. — Si
« c'est tout autre particulier, non habitant ni militaire,
« il sera également arrêté, puni de prison, et incorporé
« dans un régiment, s'il est d'âge : dans le cas contraire,
« sa détention sera prolongée, selon la nature des propos.
« — Si c'est une femme, telle qu'elle soit, elle payera l'a-
« mende précitée ; et faute de le pouvoir, détenue en pri-
« son durant un mois. » On voit par les motifs de cet acte, que le général en
chef de Saint-Domingue était décidément prévenu contre
la nature de l'homme : aux Cayes, il le considérait méchant
par instinct ; au Port-au-Prince, il le considéra enclin au
vagabondage et au libertinage. Il faut donner cela au despotisme : ses moyens de répression sont aussi simples
qu'énergiques ; et dans son raisonnement, en partant d'un
faux principe, il arrive droit à son but : — interdire aux
hommes la faculté d'examiner ses actes, leur prescrire d'y
obéir aveuglément, parce que lui seul connaît ce qu'il
doit et ce qu'il veut : tel est son but, telle est sa doctrine
en deux mots. Les termes de cette ordonnance nous font différer d'appréciation avec M. Madiou, qui attribue les propos tenus
aux noirs cultivateurs, — aux Français européens, du parti
« républicain particulièrement, qui, voyant Toussaint
« marcher à grands pas vers l'indépendance de Saint-Do - T. IV. 17 258 études sui\ l'histoire d'haïti. « mingue , s'indignaient du dévouement aveugle à sa
« personne, des cultivateurs du Nord et de l'Artiboniîe,
« malgré les mauvais traitemens qu'ils éprouvaient, à
« peu près comme dans l'ancien régime. Ils disaient
« aux anciens laboureurs de leurs habitations, pour les
« exciter à la révolte : — Vous dites que vous êtes lift bres, etc *. »
258 études sui\ l'histoire d'haïti. « mingue , s'indignaient du dévouement aveugle à sa
« personne, des cultivateurs du Nord et de l'Artiboniîe,
« malgré les mauvais traitemens qu'ils éprouvaient, à
« peu près comme dans l'ancien régime. Ils disaient
« aux anciens laboureurs de leurs habitations, pour les
« exciter à la révolte : — Vous dites que vous êtes lift bres, etc *. » Il est évident que cette ordonnance ayant été rendue
au Port-au Prince, deux jours après le règlement de culture qui autorisait à tenir ces propos aux cultivateurs, on
ne peut les attribuer aux Français républicains qui
étaient hors de là : l'ordonnance en fait le reproche à des
mal-intentionnés de toutes couleurs, — et particulièrement aux habitans, aux anciens propriétaires. Or, que
signifiaient ces mots, sinon les colons ? Quand T. Louverture parlait des hommes de toutes couleurs, c'était pour
couvrir ces colons qui, seuls, pouvaient tenir ce langage
aux noirs cultivateurs, que le règlement contraignait à
rentrer sur leurs habitations. Est-ce que les mulâtres et
noirs anciens libres, propriétaires il est vrai, auraient pu
se permettre un tel langage, après les cruautés exercées
récemment encore contre eux? Les colons, propriétaires,
pouvaient-ils désirer la révolte des noirs ? D'ailleurs, les dispositions de ce règlement si sévère,
renferment-elles quoique ce soit qui indique une tendance,
une marche à grands pas vers l'indépendance de SaintDomingue ? Elles contiennent, au contraire, la preuve
que T. Louverture faisait tout en ce moment-là pour complaire au gouvernement français, lui donner des]gages de
sa soumission à sa politique, qui avait pour but de réagir » Histoire d'Haïti t. ?> p. 74. [1800] CHAPITRE I. 259 contre les masses jadis esclaves: le règlement n'est rien
autre chose qu'une réaction habilement cachée sous l'apparence de la liberté ; il en emprunte le mot comme un
prétexte, tandis que les pénalités corporelles, l'emprisonnement, l'incorporation dans les régimens, constituaient
la perte de la liberté pour le malheureux cultivateur et
sa femme, contraints à travailler au profit deleurs anciens maîtres et des chefs militaires. Ces mesures n'étaient-elles pas la restauration complète
de l'ancien régime colonial, et non à peu près, comme le
dit M. Madiou ? Et pouvaient- elles inspirer du dévouement à T. Louverture de la part des cultivateurs? La terreur les obligeait à obéir passivement : ils ne pouvaient
faire autrement * . Le 17 octobre, trois jours après l'ordonnance, parut
une proclamation relative encore à la culture, pour expliquer le règlement du 12 : la gendarmerie était requise
d'en assurer l'exécution sous l'autorité des commandans
militaires.
comme le
dit M. Madiou ? Et pouvaient- elles inspirer du dévouement à T. Louverture de la part des cultivateurs? La terreur les obligeait à obéir passivement : ils ne pouvaient
faire autrement * . Le 17 octobre, trois jours après l'ordonnance, parut
une proclamation relative encore à la culture, pour expliquer le règlement du 12 : la gendarmerie était requise
d'en assurer l'exécution sous l'autorité des commandans
militaires. Enfin, pour compléter son système de fer 2, (ici, nous
sommes d'accord avec M. Madiou), le 25 octobre, T. Louverture fit un arrêté qui créait, dans chaque département,
un conseil de guerre pour juger le vol, l'assassinat, le
pillage et le viol. Les délits militaires étaient aussi de la
compétence de ces conseils. Des conseils de révision
furent institués en même temps, pour réformer leurs ju1 « Mais, comme on s'est toujours servi des mots pour abuser des choses,
« les cultivateurs, à l'aidede celui d'intérêt public, avaient été contraints de
«recommencer leurs travaux pénibles, n'avaient pas obtenu en résultat leur
« part au profit, et avaient été remis par les chefs noirs intéressés, sous unrê.
« cime plus dur que la verge de leurs anciens maîtres. » Pamphile de Lacroix,
t. Ur. p. 397. Les colons étaient aussi intéressés que ces chefs à ce régime. » Histoire dTIa ti, t. 2, p 74. 260 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. gemens s'il y avait lieu. Ces différens cas emportaient
peine de mort, en vertu delà loi du 29 nivôse an vi, rendue en France, et rappelée dans l'arrêté du général en
chef, daté du Port-au-Prince. Les motifs donnés par cet arrêté se fondaient sur la
nécessité de policer le peuple, pour assurer le libre exercice des droits de chaque citoyen et son bonheur, pour
effectuer la restauration de Saint-Domingue qui exigeait
impérieusement les mesures les plus fortes, en garantissant la sûreté des personnes et des propriétés. 11 était dit
aussi que plusieurs citoyens, prévenus de ces crimes,
pourrissaient dans les prisons sans jugemens, parce qu'il
n'existait pas, conformément à la loi, des tribunaux correctionnels. Cependant, par son arrêté du 50 août, daté de Léogane,
T. Louverture avait conféré les attributions correctionnelles aux tribunaux civils existans. Le fait est, que le
but de l'arrêté du 25 octobre était d'obtenir une grande
célérité dans le jugement de ces divers délits, et ce but
est clairement exprimé dans deux autres considérans de
cet acte. « Considérant, dit-il, que ces crimes commis, n'importe
par qui, soit par un militaire, soit par un citoyen non militaire, doivent immédiatement être réprimés avec toute
la force des lois ;
civils existans. Le fait est, que le
but de l'arrêté du 25 octobre était d'obtenir une grande
célérité dans le jugement de ces divers délits, et ce but
est clairement exprimé dans deux autres considérans de
cet acte. « Considérant, dit-il, que ces crimes commis, n'importe
par qui, soit par un militaire, soit par un citoyen non militaire, doivent immédiatement être réprimés avec toute
la force des lois ; «Considérant que les conseils de guerre, seuls, dans
les circonstances actuelles, peuvent mettre un frein à tous
ces crimes, en rendant promptement justice » Les formes ordinaires de la justice civile paraissent
toujours trop lentes à un pouvoir qui veut atteindre promptement ses résultats. L'excuse adonner à T. Louverture
est sans doute dans l'état de démoralisation où était par- [1800J CHAPITRE I. 2()1 venue la population coloniale, par suite des tourmentes
révolutionnaires, des agitations sans cesse renaissantes,
des nombreux crimes commis depuis 1789 et tout récemment encore. Quand une société est arrivée à ce point, si
le gouvernement qui la régit est essentiellement despotique, il est en quelque sorte contraint lui-même à employer
ces mesures expéditives pour assurer son empire-, sa domination : il est forcé de briser toutes les résistances qu'il
fait naître, et chaque jour amène de sa part des moyens
coactifs. T. Louverture sentait lui-même la contradiction qu'il y
avait entre ces deux arrêtés du 50 août et du 25 octobre :
voici comment il cherchait à pallier le mal, si mal il y avait
dans les attributions données aux conseils de guerre. « Art. 4. Les conseils de guerre et de révision seront
« composés d' hommes sages, d'un jugement sain et droit;
« ils jugeront les convaincus (non pas les prévenus) en
« leur âme et conscience, et conformément à la loi ; ils
« n'y mettront pas de passion, de condescendance, de
« vindication, ni de partialité. Les juges devront se pé-
« nétrer de leurs fonctions délicates, d'autant plus détail -
« lées, qu'ils auront en main la vie et l'honneur des
« hommes, qu'ils ne pourront jamais faire perdre imvu-
« nément, sans en être directement responsables envers
« Dieu et les hommes. » Le général en chef se réservait le droit cï approuveriez
jugemens rendus en dernier ressort : ils devaient lui être
expédiés avant de recevoir leur exécution. Accordons que ces conseils de guerre étaient composés
ainsi qu'il est dit en cet article 4, et les convaincus ne
pouvaient guère se plaindre. Mais, s'ils étaient composés
comme ceux qui jugeaient, pour la forme, les convaincus 262 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE 1) HAÏTI. de sympathies pour la cause de Rigaud , comme nous Ta
appris Kerverseau, dont le témoignage a été cité au 4e livre ,
alors c'est autre chose : il n'y avait pas de garantie réelle * . Ce qu'il y eut de singulier alors, c'est que, dans le moment même où T. Louverture créait des conseils de guerre
pour juger les vols (et ce qui, peut-être, fut le motif secret
de son arrêté), un vol domestique fut commis dans son
propre palais, à son préjudice.
Rigaud , comme nous Ta
appris Kerverseau, dont le témoignage a été cité au 4e livre ,
alors c'est autre chose : il n'y avait pas de garantie réelle * . Ce qu'il y eut de singulier alors, c'est que, dans le moment même où T. Louverture créait des conseils de guerre
pour juger les vols (et ce qui, peut-être, fut le motif secret
de son arrêté), un vol domestique fut commis dans son
propre palais, à son préjudice. Une femme, nommée Victoire, avait toute sa confiance ;
elle était dépositaire des clés de ses armoires : dans l'une
se trouvaient des sommes d'argent et des papiers importans, des papiers d'État. Victoire eut la faiblesse d'ouvrir
cette armoire à un cousin du général en chef et son aide
de camp, nommé Hilarion : celui-ci enleva frauduleusement un sac contenant une somme assez forte. Nous
ignorons comment le vol fut découvert ; mais Victoire en
avoua toutes les circonstances à T. Louverture, qui fit
arrêter les deux auteurs du vol et les livra au jugement
d'un conseil de guerre. Il partit aussitôt pour l'Arcahaie,
voulant faire penser qu'il laissait toute la liberté possible
aux juges. Le conseil les condamna à la réclusion, sans
doute en vertu des dispositions pénales du code des délits
et des peines alors en vigueur, et parce qu'aussi, pour
entraîner la peine de mort contre les délinquans, la loi du
29 nivôse an vi disposait que cette peine ne serait appliquée, dans lescas de vols commis dansune maison habitée,
que lorsqu'il y aurait eu effraction extérieure ou escalade. 1 La loi du 29 nivôse an 6 n'attribuait la connaissance de ces crimes aux
conseils de guerre, que lorsqu'il y avait plus dedeux personnes prévenues du
même fait. L'arrêté ne fit point cette distinction,— un seul individu prévenu
en était justiciable, militaire ou particulier. Environ un mois après, des tribunaux spéciaux furent aussi établis en France, pour juger des vols et autres crimes commis sur les grandes routes. [1800] CHArrniE i. 265 Or, dans le fail imputé aux accusés, il n'y avait eu aucune
de ces circonstances aggravantes : c'était un simple vol
domestique, commis par abus de confiance. « Quand Toussaint reçut le jugement, dit M. Madiou,
à qui nous empruntons ce fait, il entra dans une violente
colère , le déchira et écrivit aux juges qu'ils eussent à
mieux prononcer. Hilarion fut de nouveau jugé et condamné à mort... ïl fut fusillé... par dix hommes de la
garde d'honneur. La citoyenne Victoire, qui était enceinte,
fut conduite en prison, où elle ne tarda pas à accoucher;
quelques semaines après elle fut exécutée. L'on prétendit,
à l'époque, que Toussaint ne s'était déterminé à faire
mourir Hilarion, que parce que celui-ci, en lui enlevant le
sac d'argent, avait pris lecture du traité secret qu'il avait
fait avec le général Maitland l .
é... par dix hommes de la
garde d'honneur. La citoyenne Victoire, qui était enceinte,
fut conduite en prison, où elle ne tarda pas à accoucher;
quelques semaines après elle fut exécutée. L'on prétendit,
à l'époque, que Toussaint ne s'était déterminé à faire
mourir Hilarion, que parce que celui-ci, en lui enlevant le
sac d'argent, avait pris lecture du traité secret qu'il avait
fait avec le général Maitland l . M. Madiou a été mal renseigné , en plaçant ces faits
en juillet 1801 : ils se passèrent à la fin d'octobre 1800,
au moment même de la publication de l'arrêté du 25 de
ce mois, daté du Port-au-Prince. T. Louverture ne visitait
pas alors le département du Nord, comme le dit cet auteur ; il n'y fut qu'en novembre suivant. C'est donc pendant sa présence au Port-au-Prince que ce vol fut commis. Nous l'attestons pour avoir lu deux lettres du général
Agé, commandant l'arrondissement, à M. Mirambeau,
alors chirurgien en chef de l'hôpital militaire de cette ville :
la première, datée du 4 brumaire an 9 (26 octobre 1800),
lui ordonnait d'aller visiter Victoire, condamnée la veille
et se déclarant enceinte, afin de faire son rapport. M. Mirambeau, dont l'humanité et l'honorable caractère sont
connus en Haïti, espérant sauver cette femme, déclara illisioire d'Huïli, t. 2, \\ 10(5 et 107 . 264 études sur l'histoire d'haïti. qu'il y avait lieu de la croire réellement enceinte ; il voulait gagner du temps pour cette malheureuse. Mais le 18 nivôse an 9 (8 janvier 1801), Agé lui écrivit
de nouveau, qu'en vertu d'ordres supérieurs, il eût à visiter Victoire de nouveau et à faire son rapport, l'avertissant que ce serait sur sa responsabilité personnelle. Force
fut à M. Mirambeau de déclarer quelle n'était pas enceinte:
elle fut exécutée le 9 janvier. T. Louverture était alors à
Saint-Jean , en marche contre Santo-Domingo : il avait
envoyé ses ordres de-là. Dans cette seconde lettre du général Agé , il est dit qu'Hilarion était aide de camp du
général en chef, et non pas un officier de sa garde. Nous
avons d'ailleurs lu une lettre de ce dernier à Hédouville,
où il qualifiait Hilarion également d'aide de camp. Toutes les traditions du pays attestent l'infirmation du
premier jugement rendu par le conseil de guerre contre
Hilarion et Victoire ; elles imputent également au premier d'avoir pris lecture de papiers importans. Mais, selon
nous, il suffisait du vol commis par eux, soit avant l'arrêté du 23 octobre, soit immédiatement après, pour motiver cette rigueur de la part de T. Louverture; et ce fut
en violation de la loi même du 29 nivôse dont il ordonna
l'application. Que l'on juge, après un tel fait, s'il y avait
aucune garantie pour la vie de qui que ce soit, sous le
gouvernement d'un tel chef. Le 23 octobre, un autre arrêté fut publié, relatif aux
comptes à rendre par les ordonnateurs et les contrôleurs
de l'administration de la marine, autrement dit des finances. Cette administration avait été presque toujours vicieuse , par l'infidélité des comptables ; et nous avons
plus d'une fois cité des faits à ce sujet, même à l'égard
ri'IdJiuger, sous Sonthonax, en 1797. Or, Idlinger, desti- [1800] CHAPITRE I . 265
obre, un autre arrêté fut publié, relatif aux
comptes à rendre par les ordonnateurs et les contrôleurs
de l'administration de la marine, autrement dit des finances. Cette administration avait été presque toujours vicieuse , par l'infidélité des comptables ; et nous avons
plus d'une fois cité des faits à ce sujet, même à l'égard
ri'IdJiuger, sous Sonthonax, en 1797. Or, Idlinger, desti- [1800] CHAPITRE I . 265 tué par J. Raymond, pour cause, avait été promu au grade
d'adjudant-général, aide de camp du général en chef: depuis
le départ d'Hédouville il était devenu le directeur général de
cette branche de service. T. Louve rture était économe,
même parcimonieux des deniers publics1. D'accord avec
Idlinger qui, peut-être, lui en suggérala pensée, ilsupprima
plusieurs emplois dans cette administration, renvoya les
fonctionnaires, et la réorganisa d'une manière plus simple, pour assurer la restauration des finances. Simplifier,
concentrer, sont des procédés naturels au despotisme. Par
là, Idlinger lui-même avait ses coudées plus franches, pour
travailler les finances, dans le sens que l'entendait Rqchambeau. Tandis que ces mesures étaient prises auPort-au-Prince,
une protestation se manifestait dans la plaine des Cayes,
contre la domination de T. Louverture. Elle eut lieu environ un mois après celle dirigée par Cottereau. Le 29
octobre, un autre noir nommé Jean-Charles Tibi, réunit
aussi quelques hommes dans le canton du camp Périn,
situé au haut de la plaine. Le général Laplume marcha
contre eux avec deux bataillons. De même que Dessalines,
il n'attaqua point cette poignée de rebelles, et leur fit offrir le pardon de leur faute. Heureux de cette voie de salut,
lorsqu'ils ne pouvaient pas résister, ils cédèrent à cette
promesse. Laplume, plus humain que Dessalines, fît arrêter et fusiller Jean-Charles Tibi, Jean Michel, son second, et trois autres des principaux révoltés : les autres
furent renvoyés à leurs travaux agricoles.
illons. De même que Dessalines,
il n'attaqua point cette poignée de rebelles, et leur fit offrir le pardon de leur faute. Heureux de cette voie de salut,
lorsqu'ils ne pouvaient pas résister, ils cédèrent à cette
promesse. Laplume, plus humain que Dessalines, fît arrêter et fusiller Jean-Charles Tibi, Jean Michel, son second, et trois autres des principaux révoltés : les autres
furent renvoyés à leurs travaux agricoles. Cette entreprise imprudente paraît avoir été liée à une
autre qui se machinait dans le même temps, et qui était 1 Kerverscau cité dans la Vie de Toussaint Louverture, page 265. 266 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hÀÏTI. une combinaison des colons des Cayes, pour faciliter regorgement d'une foule d'individus, jusque-là épargnés
par l'amnistie de T. Louverture. L'un d'eux, nommé Collet, grand planteur, devenu en
1801 un des membres de la fameuse assemblée centrale
dont nous examinerons les actes, employa à cet effet deux
autres colons, Demuzaine Lagrenonnière et Codère, pour
déterminer un homme de couleur du nom d'Ambouille
Marlot, à se mettre à la tête d'un soulèvement : ils étaient
liés intimement avec ce mulâtre. La nouvelle de la révolte
de Cottereau était sans doute parvenue aux Cayes. Demuzaine et Codère persuadèrent le trop confiant Marlot, que
c'était une insurrection générale dans le Nord , dirigée
par le général Moïse contre son oncle : chacun connaissait
les sentimensde Moïse au sujet de la guerre du Sud. Ils lui
dirent aussi queRigaud, ayant rencontré en mer une escadre française qui venait à Saint-Domingue, pour lui
donner le commandement en chef et le soutenir contre
T. Louverture, avait passé à Cuba afin d'y recueillir ses
officiers : ils lui montrèrent de fausses lettres fabriquées
dans le but de le convaincre. Le pauvre esprit de Marlot
succomba à ce piège ; il ne pouvait supposer tant de perfidie de la part de ces deux blancs avec lesquels il était si
lié : il avait oublié l'expérience faite depuis longtemps de
leurs trames odieuses. Enfin , Marlot consentit à leurs
propositions de se faire général de division de l'insurrection projetée, en même temps que Demuzaine se nommait adjudant-général, et Codère colonel de cavalerie.
Ils furent immédiatement dans la plaine des Cayes recruter d'autres hommes de couleur et des noirs pour former
l'armée : ces derniers s'empressèrent d'arriver sur le lieu
convenu, et d'autres grades furent distribués. Ces faits [1800] CHAPITRE I. 267 se passaient pendant que Jean-Charles Tibi campait vers
le camp Périn, et c'est ce qui donne lieu à croire que ce
dernier agissait de concert avec les autres. Leur rassemblement les avait compromis ; et malgré la
punition des chefs du camp Périn, ils ne pouvaient échapper. Demuzaine et Codère, à ce moment, les quittèrent sur
un prétexte futile et furent avertir Laplume. - Le 29 octobre, quatre jours après la dispersion des premiers révoltés, ce général réunit la troupe aux Cayes,y fit
arrêter tous les officiers, tous les hommes qui avaient servi
sous Rigaud, lesquels furent embarqués et mis aux fers.
Le 50, il sortit de la ville pour aller contre Marlot et ses
gens. S'arrêtant sur l'habitation Laborde, il envoya sa
troupe, bien assuré de n'avoir rien à craindre du rassemblement de Marlot.
29 octobre, quatre jours après la dispersion des premiers révoltés, ce général réunit la troupe aux Cayes,y fit
arrêter tous les officiers, tous les hommes qui avaient servi
sous Rigaud, lesquels furent embarqués et mis aux fers.
Le 50, il sortit de la ville pour aller contre Marlot et ses
gens. S'arrêtant sur l'habitation Laborde, il envoya sa
troupe, bien assuré de n'avoir rien à craindre du rassemblement de Marlot. En apprenant que Laplume marchait contre lui, Marlot
lui avait envoyé une lettre par un blanc nommé Rousseau,
devenu son aide de camp et du pe comme lui de cette trame :
cette lettre exprimait un regret tardif de la part de Marlot,
qui réclamait la clémence du général. Celui-ci ne voulut
pas y consentir et chercha à retenir Rousseau auprès de
lui ; mais, poussé par le sentiment de l'honneur, Rousseau
retourna auprès de Marlot, pour partager son malheureux
sort. Demuzaine était aussi revenu au lieu du rassemblement. Lorsque les troupes parurent, aucune résistance ne leur
fut opposée ; Marlot prit la fuite et fut poursuivi : abandonné, il se fit sauter la cervelle '. Tous ceux qui furent 1 M. Madiou se trompe en disant que Marlot fut pris et fusillé. Il se tua sur
l'habitation Bry. La relation de cet épisode a été écrite par M. E. Perseaud,
des Cayes, sur des notes fournies par des témoins oculaires, el publiée sur
un numéio du journal le Temps, en l8-i"2. 268 études sur l'histoire d'haiti. pris subirent la mort. Demuzaine déclara qu'il avait été
fait prisonnier par ces brigands. Amené pardevant Laplume, celui-ci luidemanda publiquement la woZequ'hTavait
chargé de prendre de tous les complices de Marlot : Demuzaine l'avait déjà remise à un autre colon nommé Duval, secrétaire de Laplume, un des furieux de cette époque. Cette
particularité prouve que Laplume n'ignorait pas la combinaison des colons qui, probablement, s'étaient entendus
aussi avec T. Louverture pour arriver au résultat désiré :
car, Collet devint l'un de ses intimes conseillers. Laplume,
enfin, subjugué par l'influence des colons, témoigna le
plus vif regret de la mort de Rousseau, tué avec ceux dont
il avait épousé la cause. Après ce succès du machiavélisme épouvantable de ce
temps d'horreurs, une foule d'individus furent tués aux
Cayes , les uns mitraillés, les autres noyés , fusillés ,
baïonnettes, poignardés. Une partie fut expédiée à Jacmel,
d'où Dieudonné Jambon les envoya à Léogane, liés et garottés, sous la conduite du chef de bataillon Lacroix, noir,
de sentimens honorables dans tout le cours de sa longue
vie, lequel eut pour ces prisonniers les plus grands
égards *. De Léogane au Port-au-Prince, un infâme conducteur contraignit ces infortunés à trotter, quoique liés,
et à faire huit lieues en cinq heures. Nous regrettons de ne pas connaître le nom de ce barbare, pour le signaler au mépris de la postérité, comme
nous recommandons Lacroix à son estime. Envoyés ensuite à Saint-Marc, quelques-uns furent incorporés dans la 4e demi-brigade par Dessalines, le reste
fusillé ou baïonnette par les ordres de T. Louverture. 1 Lacroix, parvenu au grade de général de division et à 80 ans environ, esl
n)ort au Port-au-Prince, en janvier 1852.
ître le nom de ce barbare, pour le signaler au mépris de la postérité, comme
nous recommandons Lacroix à son estime. Envoyés ensuite à Saint-Marc, quelques-uns furent incorporés dans la 4e demi-brigade par Dessalines, le reste
fusillé ou baïonnette par les ordres de T. Louverture. 1 Lacroix, parvenu au grade de général de division et à 80 ans environ, esl
n)ort au Port-au-Prince, en janvier 1852. [•I800J chapitre i. 2f,o Cette échauffourée d'AmbouilleMarlot servit de prétexte
à d'autres crimes vers Tiburon et dans tout le département du Sud, à de nouvelles rigueurs contre ses habitans. Le Sud prit sa revanche à l'arrivée de l'armée sous les
ordres du général Leclerc, qui venait pour faire autant et
plus de mal encore; mais du moins, la défection de ce département en entier contribua à la chute de T. Louverture.
Des hommes énergiques se levèrent ensuite contre ces nouveaux tyrans ; et enfin, ils furent cause de la chute de
Dessalines , pour le punir à son tour des excès qu'il y
commit sous T. Louverture et sous son propre gouvernement. On peut subjuguer le Sud, comme en 1800; mais il y
a dans son tempérament, quelque chose de vivace qui
sait faire explosion à un moment donné. M. Madiou , déclare avoir eu « des renseignemens
« d'après lesquels T. Louverture aurait fait exécuter,
« pendant la guerre civile et après, sur tous les points de la
« colonie, 5000 hommes Rigaudins, de l'âge de quatorze
« ans à l'âge le plus avancé... Je n'entends pas, ajoute-t-il
« avec raison, excuser ces crimes abominables qui, plus
« tard, ont amené la chute violente de T. Louverture;
« mais avant tout, il faut être vrai i. » Pamphile de Lacroix porte le nombre des victimesàdix
mille, d'après la voix publique; il ajoute que T. Louverture,
seul, a connu le nombre de ces hécatombes humaines -. 1 Histoire d'Haïti, t. 2, p. 68. A ce sujet, nous remarquons que M. Madiou
appelle Rigaudins, les partisans de Rigaud, tandis que T. Louverture les appelait Rigaudisles. Nous avons lu une lettre de lui où cette qualification leur
cfct donnée : elle fut adressée à Roume. 2 Mémoires, t. îrr p. 394. 270 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D IIAÏTI. ï . Louverture lui-même a pu ignorer combien d'hommes
ont été immolés par les ordres barbares qu'il a donnés ;
car lorsqu'un chef proscrit en masse, et qu'il trouve d'affreux exécuteurs auxquels il a laissé une pleine latitude, il
ne peut être assuré qu'ils n'ont pas été au-delà de ses
désirs cruels. C'est pourquoi il disait avec une sanglante
ironie : « J'avais dit de tailler l'arbre, mais non pas de le
« déraciner. »
combien d'hommes
ont été immolés par les ordres barbares qu'il a donnés ;
car lorsqu'un chef proscrit en masse, et qu'il trouve d'affreux exécuteurs auxquels il a laissé une pleine latitude, il
ne peut être assuré qu'ils n'ont pas été au-delà de ses
désirs cruels. C'est pourquoi il disait avec une sanglante
ironie : « J'avais dit de tailler l'arbre, mais non pas de le
« déraciner. » Qu'importe, après tout, à la postérité, de savoir le
chiffre de ses cruautés dans le Sud ou ailleurs, à l'occasion
de la guerre civile ? Sommes-nous à ce moment à la fin
de ses crimes ? Il y en a encore d'autres à relater. CHAPITRE II Règlement sur ia perception des frais par les tribunaux civils. — Création
d'une garde d'honneur. — T. Louverlure va au Cap où il est fêté par les
colons. — Il fait arrêter Roume qui est conduit au Dondon. — Motifs de
cette mesure. — Autres actes administratifs. — Création des douanes, abolition de l'impôt du quart de subvention, établissement de celui sur l'importation des marchandises et l'exportation des denrées. — Acte modifiant le
précédent. — Lettre de T. Louverture à Don J. Garcia, pour la prise de
possession de la partie espagnole. Voyons quelques actes politiques et administratifs de
T. Louverture. Ce sujet nous plaît davantage. Le 5 novembre, étant encore au Port-au-Prince, il fit
un règlement pour autoriser les tribunaux civils à percevoir des frais dans leurs opérations judiciaires. Après son retour au Port-au-Prince, venant desCayes,
il s'était créé une garde d'honneur composée d'environ
deux mille hommes, infanterie et cavalerie * . L'infanterie
fut confiée au commandement du chef de brigade Magny, un des noirs les plus estimables du pays, né au Cap7
parfaitement instruit dans l'art militaire et éclairé, judicieux. La cavalerie, divisée en deux escadrons, était corn- ' U se morlela sur la création de la garde consulaire portée à 1800 homme». 272 ÉTUDES SUU L I1IST01ÏÎE d'iIAÏïI. mandée, l'un par Monpoint, autre noir honorable, et
Morisset, homme de couleur, d'une grande réputation,
tous deux également du Nord. Les officiers inférieurs
étaient aussi des noirs et des hommes de couleur, mêlés à
de jeunes colons blancs, de l'ancienne noblesse de SaintDomingue, tels que O'Gorman, Saint-James, propriétaires
au Cul-de-Sac : ces derniers avaient servi dans les troupes
anglaises. Un riche costume fut donné à cette garde d'honneur :
c'était celui des anciens gardes du corps des Rois de
France. L'homme du Nord, l'ancien serviteur de la cause
de Dieu et des Rois, se peignait dans le choix de ce costume. Les hommes qui composaient cette garde avaient
été choisis parmi les meilleurs des demi-brigades de l'armée : leur discipline était admirable sous de tels chefs et
sous les yeux de T. Louverture; ils étaient déjà parfaitement exercés dans leur métier ; ils acquirent par la suite
plus d'aplomb.
celui des anciens gardes du corps des Rois de
France. L'homme du Nord, l'ancien serviteur de la cause
de Dieu et des Rois, se peignait dans le choix de ce costume. Les hommes qui composaient cette garde avaient
été choisis parmi les meilleurs des demi-brigades de l'armée : leur discipline était admirable sous de tels chefs et
sous les yeux de T. Louverture; ils étaient déjà parfaitement exercés dans leur métier ; ils acquirent par la suite
plus d'aplomb. Quand T. Louverture employait dans sa garde d'anciens colons nobles, c'est dire qu'il s'attacha aussi à remplir les tribunaux et toutes les administrations des autres
colons : partout ils occupaient les meilleures places. Ceux
qui n'étaient pas employés n'en étaient pas moins accueillis
avec faveur *. Les prêtres surtout étaient plus que jamais
l'objet de ses soins , de sa protection particulière ; ils y
répondaient du haut de la chaire, dans le confessionnal,
en exhortant les esprits à la soumission envers celui dont
Dieu avait fait son Élu. Ayant appris que l'ancien gérant de l'habitation Breda « A cette occasion, Pamphile de Lacroix dit que T. Louverture abolit le
calendrier de la République française. Ce n'est pas vrai ; tous ses actes jusqu'à l'arrivée de Leclerc portent ies dates et les mois de ce calendrier. [1800] CHAPITRE II. 275 était dans le dénûment aux États-Unis , il lui fit écrire,
dit-on, de venir s'occuper de nouveau de ses anciens travaux sur cette propriété. Le gérant s'empresse d'arriver
au Port-au-Prince et d'aller se présenter à T. Louverture,
qu'il veut embrasse?' pour lui témoigner sa reconnaissance, croyant encore voir l'ancien cocher de Bayon de
Libertas dans le général en chef de Saint-Domingue. Mais
celui-ci recule avec dignité et dit au gérant : « Doucement,
« M. le gérant, il y a aujourd'hui plus de distance de mol
« à vous qu'il y en avait autrefois de vous à moi, Rentrez
« sur l'habitation Breda; soyez juste et inflexible; fa ites
« bien travailler les noirs, afin d'ajouter par la prospérité
« de vos petits intérêts à la prospérité générale de l'admise nistration du Premier des Noirs, du général en chef de
« Saint-Domingue1. » Cette scène qui laissa ce blanc confus, caractérise fort
bien l'orgueil où T. Louverture était parvenu, et l'indépendance où il mettait ses frères vis-à-vis des colons. Après leur avoir donné tous ces gages d'une protection,
d'une sympathie non équivoques, il voulut aller jouir de
son triomphe dans sa ville chérie. Il partit pour le Cap
dans le courant de novembre. Aux Gonaïves , autre ville
de sa prédilection, il fut fêté. A son approche du Cap, les colons lui dressèrent un
magnifique arc-de-triomphe : il fallait célébrer celui remporté sur « le tyran du Sud, nouveau Cain qui avait fui
« de la colonie, chargé de la malédiction publique et por-
« tant à jamais le signe de la réprobation. » Dans le système colonial , les blancs disaient que les
noirs d'Afrique étaient les descendans deCaïn, maudit par 1 Paraphile de Lacroix, t. Ie' p. 399.
colons lui dressèrent un
magnifique arc-de-triomphe : il fallait célébrer celui remporté sur « le tyran du Sud, nouveau Cain qui avait fui
« de la colonie, chargé de la malédiction publique et por-
« tant à jamais le signe de la réprobation. » Dans le système colonial , les blancs disaient que les
noirs d'Afrique étaient les descendans deCaïn, maudit par 1 Paraphile de Lacroix, t. Ie' p. 399. t. iv. i8 274 ETUDES SUR L'HISTOIRE DHAÏTI. Dieu pour avoir tué son frère, et que leur couleur noire
était le signe visible de sa réprobation : d'où ils concluaient
que leur esclavage était autorisé par la Divinité, pour les
punir de la faute, du crime commis par Caïn sur Abel. En
1800, ils disaient des mulâtres, leurs enfans, ce qu'ils
disaient anciennement des noirs. T. Louverture ne les
autorisait-il pas à tenir ce nouveau langage Patience ! c'est à une lieue de l'endroit où fut dressé
cet arc -de-triomphe, que l'un de ces Caïns, en fuite alors
avec Rigaud, donnera le signal nécessaire à l'affranchissement de Saint-Domingue, de toute la faction coloniale.
Dieu qui voit et entend tout, sait aussi réserver sa justice
pour le moment opportun. Les coupables ! ils ne savaient
donc pas tout ce qu'une âme fîère peut puiser de patriotisme, d'énergie et derésolution, dans l'adversité de l'exil! . . Enfin, T. Louverture fît son entrée triomphale au Cap,
le 25 novembre. Des vers lui furent récités par une femme
blanche d'une rare beauté; elle lui posa une couronne de
lauriers sur la tête et le compara à Bonaparte. T. Louverture l'embrassa, et c'était juste : le compliment méritait cette faveur du général en chef, qui alla occuper la
maison du gouvernement, l'ancien couvent des Jésuites :
ce lieu convenait bien à son logement où il était entouré
de sa belle garde d'honneur. De-là, il se rendit à la Mairie, au sein de l'administration municipale, toujours si obséquieuse. A cet hôtel de
ville, il reçut les complimens de tous les hauts fonctionnaires: dans leurs discours, ils le comparaient, — l'un, à
Bacchus, — l'autre, àHercule, — un troisième, à Alexandrele-Grand, — un quatrième, à Bonaparte, devenu plus
grand que le Macédonien 4 . 1 Nous empruntons le fond de ce récit à M. Madiou, t. 2, p. 75 et 76.
. A cet hôtel de
ville, il reçut les complimens de tous les hauts fonctionnaires: dans leurs discours, ils le comparaient, — l'un, à
Bacchus, — l'autre, àHercule, — un troisième, à Alexandrele-Grand, — un quatrième, à Bonaparte, devenu plus
grand que le Macédonien 4 . 1 Nous empruntons le fond de ce récit à M. Madiou, t. 2, p. 75 et 76. [1800] chapitre il. 275 Il n'en fallut pas davantage pour perdre T. Louverture :
ces comparaisons flatteuses et outrées, surtout celle relative au Premier Consul , étaient propres à augmenter sa
vanité, son orgueil, déjà portés à un haut point. En vain
croira-t-on que par son esprit supérieur, il était inaccessible à ces petites choses qui entraînent les chefs dans de
fausses routes : les louanges démesurées sont un danger
permanent pour' eux, car ils sont des hommes, sujets à
toutes les faiblesses de l'humanité. T. Louverture qui avait
son plan dressé, les accueillait avec plaisir, parce qu'elles
le facilitaient : il jouait son rôle. Les colons aussi avaient
leur plan et jouaient leur rôle convenablement. Eux et
lui arrivaient ainsi à la réalisation de ce qu'ils avaient toujours désiré ; car l'alliance de T. Louverture avec la faction coloniale n'a jamais été suspendue. Qu'on le suive
dans tous ses procédés depuis 1791, on sera forcé d'en
convenir : c'est, parmi nos révolutionnaires, celui qui a
été le plus conséquent avec ses principes , le plus persévérant dans leur application. Comme il n'était pas venu au Cap pour recevoir seulement l'encens des colons, dès le lendemain de son arrivée
en cette ville il rendit l'acte suivant : Toussaint Louverture, général en chef de l'armée de Saint-Domingue,
A ses concitoyens.
Les devoirs de la place du citoyen Roume étaient, en sa qualité de
représentant du gouvernement français, de consacrer ses facultés morales et physiques au bonheur de Saint-Domingue et à sa prospérité.
Bien loin de le faire, il a, ne prenant conseil que des intrigansqui l'environnaient, semé la discorde parmi nous et fomenté les troubles qui
n'ont cessé de nous agiter \ ' Justice divine ! comme tu arrives toujours pour punir les hommes!
Roume avait dénoncé Hédouville, pour avoir jeté la pomme de discorde à 276 ÉTUDES SUR LHISTOIRE D HAÏTI. Cependant, malgré les calomnies qu'il n'a cessé do lancer contre moi
dans ses lettres pour France et Santo-Domingo, il sera à l'abri de tout
désagrément ; mais mon respect pour son caractère (public) ne doit pas
m'empêcher de prendre les mesures les plus sages pour lui ôter la faculté de tramer de nouveau contre la tranquillité, qu'après tant de
secousses révolutionnaires, je viens d'avoir le bonheur d'établir. En conséquence, pour l'isoler des inlrigans qui n'ont cessé de le circonvenir ; pour répondre d'un autre côté aux plaintes que toutes les
communes m'ont faites à son égard par l'organe de leurs magistrats,
le général de brigade Moïse fera procurer audit citoyen Roume , deux
voitures et une escorte sûre, laquelle le conduira, avec tout le respect
dû à son caractère, au bourg du Dondon, Où il restera j usquà ce que
le gouvernement français le rappelle pour rendre ses comptes.
rigans qui n'ont cessé de le circonvenir ; pour répondre d'un autre côté aux plaintes que toutes les
communes m'ont faites à son égard par l'organe de leurs magistrats,
le général de brigade Moïse fera procurer audit citoyen Roume , deux
voitures et une escorte sûre, laquelle le conduira, avec tout le respect
dû à son caractère, au bourg du Dondon, Où il restera j usquà ce que
le gouvernement français le rappelle pour rendre ses comptes. Au Cap-Français, le 5 frimaire an 9 de la République française, une
et indivisible (26 novembre). Ce fut rayant-dernier acte de mépris pour l'autorité de
la métropole, que commit T. Louverture. Les motifs
qu'il donna dans cet acte pour interner Roume au Dondon ne sont pas ceux qu'il avait contre lui : le vrai motif
était l'arrêté du 16 juin, par lequel cet agent avait rapporté celui du 27 avril, qui l'autorisait à prendre possession de la partie espagnole. Décidé à effectuer ce mouvement pour réunir toute l'île sous sa domination et lui donner une constitution spéciale, il lui fallait briser ce reste
d'autorité nationale en faisant Roume prisonnier, en rendant toute protestation de sa part nulle, par le seul fait de
sa détention, cachée sous l'apparence du bien public.
Si Roume était un homme dangereux pour ses vues , il
l'aurait contraint à s'embarquer comme Sonthonax et
Hédouville ; mais T. Louverture jugeait avec un tact admirable, que son complice dans les provocations à la guerre son départ : le voilà maintenant dénoncé par son complice pour le même faitVoilà Rigaud vengé de tout ce que Roume avait écrit et ordonné contre lui. [1800] CHAPITRE II. 277 civile du Sud avait suffisamment dégradé son caractère
de représentant de la France et son caractère d'homme
privé, pour n'être plus à craindre. Les condescendances de Roume pour sa convention
commerciale avec les États-Unis, son silence gardé à l'égard de ses conférences avec Maitland aux Gonaïves, l'avaient jeté dans le mépris de tout Français qui, dans la
colonie, aimait la France. Il n'était pas moins méprisé des colons, quoiqu'il eût
servi leurs vues en cela et dans les opérations pour la
guerre du Sud ; ils ne lui pardonnaient pas d'avoir dévoilé
leurs plans sanguinaires et liberticides, à son arrivée^à
Santo-Domingo, en 1796Enfin, T. Louverture dut penser encore que, jusqu'à
un certain point, le gouvernement consulaire lui-même
ne pouvait avoir en grande estime , un agent qui avait
souscrit à la convention commerciale rédigée contrairement aux intérêts de la France, bien que le Directoire
exécutif l'eût approuvée. Quant à la population noire et jaune , il va sans dire
qu'elle ne pouvait être fâchée de ce que faisait le général
en chef: l'une dominait avec lui, l'autre trouvait dans ce
fait, la juste punition infligée à un coupable qui avait tant
contribué à son malheur. C'est à ce dernier point de vue que nous jugeons aussi
3a détention de Roume au Dondon. Nous ne lui accordons
pas plus nos sympathies, que nous ne les avons accordées
à Savary aîné et J, Raymond pour leur conduite respective, le premier en 1793, le second en 1796. Ils ont tous
trois encouru les justes reproches que nous avons fait à
leur conduite ; ils ont mérité d'être traités comme ils l'ont
été.
qui avait tant
contribué à son malheur. C'est à ce dernier point de vue que nous jugeons aussi
3a détention de Roume au Dondon. Nous ne lui accordons
pas plus nos sympathies, que nous ne les avons accordées
à Savary aîné et J, Raymond pour leur conduite respective, le premier en 1793, le second en 1796. Ils ont tous
trois encouru les justes reproches que nous avons fait à
leur conduite ; ils ont mérité d'être traités comme ils l'ont
été. 278 études sun l'histoire d'iiaïti. Roume resta plusieurs mois au Dondon, sollicitant, son
renvoi en France. Il paraît qu'il n'obtint cette permission
que sur les instances du colonel Vincent, mais après la
prise de possession de la partie espagnole. Il se rendit
d'abord aux États-Unis ' . Le 17 décembre, en apprenant ce fait de réclusion au
Dondon, A. Chanlatte adressa une lettre à Don Garcia,
pour lui demander de mettre à sa disposition « 500 dra-
« gons de son choix, dont le courage et la bonne volonté
« soient bien connus, » afin de se mettre à leur tête et
d'aller enlever Roume. Il voulait, disait-il au gouverneur espagnol, venger l'outrage fait à l'autorité nationale
en la personne de son agent. Il lui faisait le serment de
périr ou de dégager Roume de son emprisonnement, et
demandait que ces 500 dragons fussent bien montés, bien
équipés, bien armés et bien approvisionnés; enfin, surtout le secret et la célérité dans ces préparatifs. Quelle que fût la bravoure de Chanlatte, nous pensons
qu'il voulait seulement avoir dans ses archives de délégué
ou plutôt dans son porte-feuille, la copie de cette lettre
pour aller prouver au gouvernement consulaire qu'il avait
rempli un devoir consciencieux, en faisant cette demande
de dragons ; car il avait trop de sens pour croire que T.
Louverture eût négligé de mettre au Dondon , une force
militaire capable de faire maintenir la détention de son
prisonnier d'État ; et il devait concevoir en outre que la
partie espagnole ne tarderait pas à être envahie par le général en chef : il connaissait assez sa persévérance dans
une idée une fois adoptée. ' Voyez au chapitre 4 de ce livre, la mention d'une lettre de T. Louverture
au Premier Consul, relative à Roume. [1800] CHAPITRE H. 279 Dans le même mois où Roume était confiné auDondon,
le gouvernement consulaire rendait à peu près la pareille
à T. Louverture, à l'égard de ses enfans qui étaient [en
France. Le général en chef y avait envoyé l'adjudantgénéral Huin, avec mission de les ramener' à SaintDomingue , et probablement pour s'assurer aussi 'de
l'opinion qu'on avait de lui. Fouché, ministre de fia
police générale, ne tarda pas à savoir ce qu'il avait
en vue : il ordonna à ses agens de le surveiller, et il fut
décidé que les fils de T. Louverture, Placide et Isaac, resteraient en France.
en
France. Le général en chef y avait envoyé l'adjudantgénéral Huin, avec mission de les ramener' à SaintDomingue , et probablement pour s'assurer aussi 'de
l'opinion qu'on avait de lui. Fouché, ministre de fia
police générale, ne tarda pas à savoir ce qu'il avait
en vue : il ordonna à ses agens de le surveiller, et il fut
décidé que les fils de T. Louverture, Placide et Isaac, resteraient en France. Précédemment, à la fin de 1797, au moment où le général Hédouville devait se rendre à Saint-Domingue, le
Directoire exécutif en avait agi de même à l'égard du fils
d'André Rigaud. Pelletier, que ce général avait envoyé
en mission auprès du Directoire, était chargé de ramener
ce jeune homme : il fut voir le général Hédouville qui
pensa, qu'en raison de la conduite équivoque de Rigaud,
son fils devait être gardé en France. Quelques mois après,
la sollicitude du colonel Vincent pour Louis Rigaud, obtint qu'il passât du collège de Liancourt à celui dirigé par
M. Coisnon, où se trouvaient les autres jeunes gens de
Saint-Domingue : il était malade à Liancourt, et Vincent
lui témoigna des attentions vraiment paternelles. Nous
avons vu que Rigaud sut être reconnaissant des bontés de
ce colonel pour son fils. Il résulte de ces deux faits, que le gouvernement français se faisait des otages en gardant les fils de ces deux généraux en France : ils recevaient néanmoins tous les
soins qu'on leur devait, en continuant leur éducation ' . 1 Le fait relatif aux fils de T. Louverture se trouve confirmé, par ces paro280 ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. En commettant cette violence envers Roume, T.Louverture s'aperçut que des Français attachés à leur pays
n'avaient plus aucune confiance en lui et partaient pour
l'étranger : il craignit les rapports qu'ils ne manqueraient
pas d'y faire et qui parviendraient nécessairement au gouvernement consulaire. Des hommes de couleur aussi cherchaient à se mettre à l'abri des persécutions qui continuaient contre eux. T.Louverture devait craindre d'être
appelé aussi à rendre ses comptes. Ce furent les motifs de l'ordonnance qu'il publia , le
1er décembre, au sujet des passeports à délivrer à ceux
qui demandaient à aller en France ou dans tout autre pays
étranger : lui seul pouvait les accorder, bien entendu
quand il le voudrait. Il y établit des pénalités contre tous
contrevenans, des amendes de 4 mille, de 6 mille gourdes
contre eux, la confiscation de leurs propriétés, et également contre les capitaines des navires qui les recevraient,
même la confiscation de ces navires. Le 2 décembre, il publia une adresse aux habitans de
Saint-Domingue, pour leur faire part d'une lettre qu'il
venait de recevoir de l'abbé G. Mauvielle, curé de Noisyle-Sec, près Paris, qui avait été nommé ou élu évêque par
le concile national de France, afin de venir occuper un
siège à Saint-Domingue. La lettre de cet évêque était du
26 mars ; elle avait été concertée avec H. Grégoire, ancien
évêque de Blois, et répondait à des communications précédemment faites à ce dernier par T. Louverture, qui le
qu'il
venait de recevoir de l'abbé G. Mauvielle, curé de Noisyle-Sec, près Paris, qui avait été nommé ou élu évêque par
le concile national de France, afin de venir occuper un
siège à Saint-Domingue. La lettre de cet évêque était du
26 mars ; elle avait été concertée avec H. Grégoire, ancien
évêque de Blois, et répondait à des communications précédemment faites à ce dernier par T. Louverture, qui le les qu'il adressa à un colon qui était sur le point de partir pour se rendre en
France à la fin de 1801: « Bien plus, dit-il, Bonaparte me refuse mes enfans;
« il semble vouloir en faire des otages, comme si je n'avais pas donné assez
« de garanties à la France ! » —Mémoires de Pamphiie de Lacroix, t. 2. p. 57. [1800J CHAPITRE II. 281 priait de lui envoyer douze bons prêtres pour la colonie.
L'évêque Mauvielle se préparait à s'y rendre avec ces prêtres, et lui faisait savoir que le concile national, procédant
d'après les formes établies par la constitution civile du
clergé en France, avait créé quatre sièges épiscopaux à
Saint-Domingue. Mais aussitôt la publication de cette lettre, les prêtres
curés, déjà fonctionnant dans les diverses paroisses de la
colonie, se déclarèrent en opposition avec l'acte du concile national, par la raison qu'il n'était pas autorisé par le
Pape, seule puissance spirituelle qu'ils reconnaissaient ;
ils se promirent de n'avoir aucune relation avec l'évêque
Mauvielle et les autres prêtres qui viendraient avec lui,,
les considérant comme schismatiques. C'était la reproduction de la querelle entre les prêtres assermentés et nonassermentés, en France, qui avait bouleversé l'Église gallicane. T. réouverture en fut excessivement irrité ; et cette
fois, il blâma sévèrement les curés qui manifestaient de
l'opposition à ses vues : preuve évidente qu'il n'employait
la religion que comme moyen politique *, Le 5 décembre, il émit une ordonnance relative à de
nouvelles rues et des quais qu'il ordonna pour l'agrandissement du Cap. Le 10, il fit installer Julien Raymond en qualité d'administrateur général des domaines nationaux, à la résidence du Cap. Jusque-là, Raymond avait suivi le sort de
Roume dont l'étoile avait pâli depuis longtemps : il recei Néanmoins, à l'arrivée de l'évêque Mauvielle, quelques mois après, il le
plaça dans la partie espagnole, pour éviter toute collision entre lui et les prê>
très de la partie française. Lecun, préfet apostolique au Port-au-Prince, y
était revenu après le départ d'Hédouville. On se rappelle la lettre de T. Lou -
verture à cet agent, concernant Lecun : c'était ce dernier qui était l'âme d^
cette opposition à Mauvielle.
, à l'arrivée de l'évêque Mauvielle, quelques mois après, il le
plaça dans la partie espagnole, pour éviter toute collision entre lui et les prê>
très de la partie française. Lecun, préfet apostolique au Port-au-Prince, y
était revenu après le départ d'Hédouville. On se rappelle la lettre de T. Lou -
verture à cet agent, concernant Lecun : c'était ce dernier qui était l'âme d^
cette opposition à Mauvielle. 282 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. vait l'emploi qui convenait à toutes ses ruines, pour tâcher
de vivre, sinon de refaire sa fortune : l'arrêté consulaire
recevait enfin son exécution. Une autre mesure essentielle à la bonne administration
du pays est celle que prit T. Louverture, le 12 décembre.
Faisons-la connaître dans ses parties principales : c'est
un règlement adressé aux citoyens, et daté du Cap. Ma constante sollicitude pour le bonheur de mon pays m'ayant fait
connaître les abus sans nombre qu'entraîne avec lui l'impôt du quart
de subvention, je me suis déterminé à le convertir en un droit simple
sur les objets d'importation et d'exportation. Et afin que les contributions pèsent également sur toutes les propriétés, d'après leur valeur,
de créer un impôt sur les produits des maisons et des diverses manufactures, équivalant à celui qui est établi sur les revenus des habitations,
de manière que les produits réunis puissent suffire au paiement de
V armée et des fonctionnaires publics, privés depuis longtemps de
leurs appointemens. Mais, n'ayant jamais pu être instruit avec précision de la quotité des
revenus publics, à cause de la complication de l'administration actuelle
et des difficultés de perception ; mon but étant de parvenir à une connaissance exacte de nos ressources, j'ai pensé que le moyen le plus sûr
et le plus naturel d'y parvenir était de simplifier les opérations de l'administration : ce qui doit en même temps affranchir mes concitoyens
des frais de perception considérables, et faire cesser une multitude de
fraudes et d'abus ; me réservant, après avoir obtenu des résultats certains sur nos dépenses et nos recettes, d' 'augmenter ou de diminuer
ces mêmes droits, suivant les besoins de la colonie. En conséquence, j'arrête ce qui suit : 1 . A dater du jour de la publication du présent arrêté, les droits du
quart de subvention, du seizième et du vingtième, établis sur les revenus des habitations et perçus en nature, sont abolis. 2. Toutes les denrées exportées de la colonie, de quelque nature
qu'elles soient, sont soumises à un droit de sortie de vingt pour cent. 4. Toutes les marchandises importées dans la colonie, quelle que
soit leur qualité et leur valeur, sont soumises à un droit d'entrée fixé
à vingt pour cent. M 800] CHAPITRE II. 285 6. Les importations et les exportations de la colonie ne pourront avoir
lieu que par les ports désignés par le gouvernement. 7. Dans les ports désignés pour les importations et exportations, il
sera établi des douanes 8. Dans chacun des ports destinés aux importations et exportations,
il sera nommé un directeur des douanes, un peseur public, un vérificateur, et un contrôleur chargé de surveiller constamment les opérations des trois premiers.
APITRE II. 285 6. Les importations et les exportations de la colonie ne pourront avoir
lieu que par les ports désignés par le gouvernement. 7. Dans les ports désignés pour les importations et exportations, il
sera établi des douanes 8. Dans chacun des ports destinés aux importations et exportations,
il sera nommé un directeur des douanes, un peseur public, un vérificateur, et un contrôleur chargé de surveiller constamment les opérations des trois premiers. 9. Les droits d'exportation et d'importation seront perçus en numéraire — 42. Tout directeur, peseur, vérificateur ou contrôleur des douanes,
prévenu d'avoir prévariqué dans l'exercice de ses fonctions, sera traduit devant un conseil de guerre ; et s'il est déclaré coupable, jugé et
puni conformément aux lois. 17. Toutes les maisons des villes, bourgs et embarcadères sont imposées à un droit de vingt pour cent de la valeur de leur loyer. 21- Toute manufacture, de quelque nature qu'elle soit, comme
guildive, tannerie, chaufournerie, poterie, briqueterie et tuilerie,
dont les produits se consomment dans la colonie, sera assujétie à un
droit de vingt pour cent sur la valeur de tous les objets qui y seront
fabriqués ou manufacturés. Des dispositions de détails, des pénalités étaient établies
pour assurer l'exécution de ce règlement et punir les contraventions qui y seraient faites. Dans les autres ports
non ouverts à l'importation et à l'exportation, des receveurs particuliers étaient établis pour veiller aux fraudes,
délivrer des acquits-à-caution pour le transport des marchandises et des denrées. Nous pensons que l'idée de cette institution de douanes
fut empruntée à l'administration si intelligente des Anglais, durant leur occupation de quelques points de la colonie. Au reste, les hommes qu'employait T. Louverture
dans son administration étaient eux-mêmes fort capables» Le jugement et la punition des fonctionnaires prévari284 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. cateurs par des conseils de guerre, complétaient le système militaire. Le 19 décembre, T. Louverture fixa les appointements
de ces fonctionnaires des douanes : le contrôleur recevait
1 0 mille francs par an, — le directeur 8 mille, — le vérificateur 7 mille, — le peseur 6 mille. T. Louverture seul
pouvait leur faire toucher ces sommes du trésor public,
sur des ordres émanés de lui. Le 51, sur les représentations d'Edouard Stevens, consul général des États-Unis, il modifia le droit imposé sur
les importations, ainsi qu'il suit : Sur les justes représentations qui nous ont été faites par le consul
général des États-Unis à Saint-Domingue, M. Stevens, dont nous connaissons l'attachement pour la colonie -, Désirant maintenir les liaisons commerciales établies entre le continent (d'Amérique) et les diverses autres îles en relation de commerce
avec Saint-Domingue ; Voulant leur en manifester la preuve, par la facilité que je désirerais
pouvoir procurer aux divers arméniens qui se font journellement pour
Saint-Domingue ; Désirant aussi fixer les ports de cette colonie dans lesquels les divers
bâtimens neutres et étrangers pourront entrer et prendre chargement ;
conciliant l'intérêt étranger avec celui du cabotage français sur lequel
aussi je dois porter ma sollicitude ; 2. Toutes les marchandises importées dans la colonie, quelles que
soient leur qualité et leur valeur, sont seulement soumises à un droit
d'entrée fixé à dix pour cent.
ellement pour
Saint-Domingue ; Désirant aussi fixer les ports de cette colonie dans lesquels les divers
bâtimens neutres et étrangers pourront entrer et prendre chargement ;
conciliant l'intérêt étranger avec celui du cabotage français sur lequel
aussi je dois porter ma sollicitude ; 2. Toutes les marchandises importées dans la colonie, quelles que
soient leur qualité et leur valeur, sont seulement soumises à un droit
d'entrée fixé à dix pour cent. 4. Les ports désignés pour les importations et exportations sont
le Gap, le Môle, le Fort-Liberté, le Port-Républicain ^ les Gonaïves,
Jacmel, les Cayes, Saint -Louis et l'Anse-à-Yeau. Ce dernier arrêté fut pris au Port-au-Prince où T. Louverture s'était transporté. On remarqueraque le règlement sur les douanes établisCHAPITRE II. 285 sait les droits d'importation, sans distinction de nationalité pour les navires. Ainsi ceux de France y étaient assujétis comme les autres. Ces idées se complètent dans le
dernier arrêté : les bâtimens neutres ne pouvaient être
que ceux des nations qui n'étaient pas en guerre avec la
France ; les bâtimens étrangers s'entendaient même des
navires français, puisque les navires anglais étaient admis
sous pavillon neutre ; le cabotage français s'entendait de
celui de Saint-Domingue qui était toujours français. Ainsi, avant la constitution qui fut publiée dans cette
colonie quelques mois après, ces dispositions sur le commerce établissaient un ordre de choses tout-à-fait équivoque , par rapport à la métropole. Le génie audacieux de
T. Louverture avait pris son vol, dès son triomphe sur
Rigaud. Il ne pouvait plus s'arrêter ; et à peine il avait
renfermé Roume au Dondon, qu'il donnait suite à ses
idées sur la prise de possession de la partie espagnole. Etant encore au Cap, le 20 décembre, il adressa la
lettre suivante à Don Garcia : Au Cap, le 29 frimaire an 9 de la République française une et
indivisible.
Toussaint Louverture, général en chef de l'armée de Saint-Domingue,
A Son Excellence Don Joachim Garcia, etc.
Monseigneur,
J'avais eu l'honneur de vous mander des Caves *, quey'e me réservais
à mon premier voyage au Cap, de vous écrire pour vous demander justice de l'insulte faite au gouvernement, en la personne d'un de ses
officiers-généraux, son envoyé auprès de l'audience espagnole. Je vous
avoue que si j'ai dû être surpris d'un procédé si contraire aux règles
établies entre les nations policées, mon devoir me prescrit impérativement d'en obtenir une réparation. J'espère donc, Monseigneur, que
ervais
à mon premier voyage au Cap, de vous écrire pour vous demander justice de l'insulte faite au gouvernement, en la personne d'un de ses
officiers-généraux, son envoyé auprès de l'audience espagnole. Je vous
avoue que si j'ai dû être surpris d'un procédé si contraire aux règles
établies entre les nations policées, mon devoir me prescrit impérativement d'en obtenir une réparation. J'espère donc, Monseigneur, que i Nous ne possédons pas la lettre écrite des Cayes. 286 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. vous ne me la laisserez pas désirer plus longtemps, en me répondant
d'une manière satisfaisante à ma réclamation. Des raisons d'État ont déterminé l'agent du gouvernement à m' ordonner, le 7 floréal an 8 (27 avril) de prendre, au nom de la République, possession de la partie de cette île cédée à la France par Sa Majesté Catholique, d'après le traité conclu à Bâle entre les deux nations.
En conséquence, je vous préviens que j'ai chargé le général Moïse,
commandant en chef la division du Nord, de cette importante expédition ; et, d'après l'outrage qu'a essuyé le gouvernement en la personne
du général Agé pour la même mission, j'ai dû faire accompagner le général Moïse d'une force armée suffisante, pour l'exécution du traité et
pour la protection de toute cette partie de l'île, contre les entreprises
des ennemis de la République. Je désire de tout mon cœur que la conduite franche et loyale des
habitans et la vôtre, Monseigneur, réalise mes espérances et me mette
à même de contremander la plus grande partie des troupes que l'expérience a nécessité de mettre en mouvement, pour assurer la pleine et
entière exécution des ordres du gouvernement. J'espère également, Monseigneur, que vous voudrez bien ne point
laisser ignorer aux Espagnols qui resteront sous les lois françaises, que
leurs personnes et leurs propriétés seront respectées, et qu'il ne sera
rien innové aux usages religieux qu'ils professent. Recevez-en, Monseigneur, je vous prie, ma parole inviolable de militaire. Soyez en
même temps persuadé que si j'insiste sur la réparation que je réclame
de Votre Excellence, à l'occasion de l'insulte faite au gouvernement en
la personne du général Agé, c'est parce que j'ai uniquement à cœur,
en faisant respecter le nom français, d'entretenir les liaisons d'amitié
qui existent entre les deux métropoles. Que Dieu vous prenne, Monseigneur, en sa sainte garde. J'ai l'honneur d'être, avec tous les égards dus à votre mérite et à
votre dignité, etc. Toussaint Louverture. Ce n'était plus le même personnage de 1794, se plaignant à Don Garcia contre Biassou, lui demandant sa
protection : en 1 800, il s'agissait d'une réparation à obtenir du gouverneur espagnol lui-même. Que le lecteur [1800] CHAPITRE n. 287
ne, Monseigneur, en sa sainte garde. J'ai l'honneur d'être, avec tous les égards dus à votre mérite et à
votre dignité, etc. Toussaint Louverture. Ce n'était plus le même personnage de 1794, se plaignant à Don Garcia contre Biassou, lui demandant sa
protection : en 1 800, il s'agissait d'une réparation à obtenir du gouverneur espagnol lui-même. Que le lecteur [1800] CHAPITRE n. 287 remarque l'ironie qu'exprime la souscription de celte
lettre : il va la voir reproduite dans une autre lettre. T.
Louverture aimait cette figure, lorsqu'il triomphait de
ceux qui lui étaient opposés. CHAPITRE III. Toussaint Louverture arrive à Saint-Jean . — Lettre du 4 janvier à Don Garcia.— Proclamation du même jour aux Espagnols. — Réponse de Don Garcia, du 6 janvier. — Nouvelle lettre de T. Louverture, datée d'Azua.—
Combat à Nisao.— T. Louverture arrive à Bany.— Lettre à Don Garcia. —
D'Hébécourt envoyé àSanto-Domingo. — Convention prise avec Don Garcia. — T. Louverture entre à Santo-Domingo, le 26 janvier. — Réfutation
de faits rapportés par divers auteurs.— Lettre de T. Louverture à Don Garcia, du 28 janvier, et réflexions à ce sujet.— Dispositions diverses prises par
T. Louverture.— Départ de Don Garcia de Sanlo-Domingo, le 22 février. En écrivant à Don Garcia la lettre du 20 décembre
1800, T. Louverture avait déjà fait toutes ses dispositions
pour entrer dans la partie espagnole. Il ne lui parlait que
du général Moïse , accompagné de quelques troupes ,
chargé d'en prendre possession, tandis que lui-même allait se mettre à la tête d'une autre colonne jilus forte pour
marcher contre Santo-Domingo. Du Cap, il se rendit au
Port-au-Prince, ainsi que nous l'avons vu par l'arrêté du
51 décembre, daté de cette ville et relatif à la réduction
des droits d'importation. Les troupes de la colonne principale étant déjà réunies au Mirebalais, sous les ordres des
colonels Charles Bélair et Jean-Philippe Daut, ayant pour
commandant supérieur le colonel Paul Louverture, le général en chef partit du Port-au-Prince et les joignit. En [1801] CHAPITRE ni. 280 même temps qu'il franchissait avec elles les anciennes
limites des deux colonies française et espagnole, le général Moïse les franchissait aussi à Oaanaminthe, en traversant la rivière du Massacre. Le 4 janvier, T. Louverture était déjà arrivé à SaintJean de la Maguana, sans avoir rencontré aucune résistance de la part des Espagnols. Il n'en était pas de même
de Moïse qui dispersa à coups de fusil quelques miliciens
réunis dans un poste placé, pour la police, au passage de
la rivière de Guayabina, sur la route de Saint- Yague ; il
en rencontra un autre à la Savana-Grande de Maho qu'il
dispersa également : ce qui lui permit d'entrer à SaintYague, le il janvier, et de continuer sa marche sur SantoDomingo, parlaVéga et Gotuy, après avoir placé le général Pageot à Saint- Yague. A Saint-Jean, le général en chef écrivit la lettre suivante
à Don Garcia : A la Maguana, le 4 janvier 1801 (14 nivôse an 9). Le général en chef Toussaint Louverture,
A Son Excellence Don Joachim Garcia. J'ai eu l'honneur de vous écrire, Monsieur le Président, le 20 frimaire dernier du Cap, par le général Moïse. Ignorant si ma lettre vous
est parvenue, je vous en fais passer une copie sous ce pli, à laquelle je
vous invite de me répondre sans perte de temps, en me l'adressant
dans cette ville-ci.
, le 4 janvier 1801 (14 nivôse an 9). Le général en chef Toussaint Louverture,
A Son Excellence Don Joachim Garcia. J'ai eu l'honneur de vous écrire, Monsieur le Président, le 20 frimaire dernier du Cap, par le général Moïse. Ignorant si ma lettre vous
est parvenue, je vous en fais passer une copie sous ce pli, à laquelle je
vous invite de me répondre sans perte de temps, en me l'adressant
dans cette ville-ci. J'ai été depuis au Port-Républicain, pour faire marcher la troupe
nécessaire dans la route du Sud, sous les ordres d'un autre général ;
mais, afin d'éviter l'effusion du sang, et de conserver cette partie intacte et protéger les habitans, je me suis déterminé à y venir moimême en personne. Veuillez me répondre de suite. J'ai l'honneur d'être, avec tous les égards dus à voire mérite et à
votre dignité, etc. Toussaint Louverture.
t. iv. 19 290 études sur l'histoire d'iïaïti. En même temps, il fit une proclamation, en espagnol,
adressée à tous les habitans de cette partie. Elle leur rappelait que la mission du général Agé avait eu pour but d'en
prendre possession, au nom de la République française, en
vertu de l'arrêté de Roume, du 27 avril 1800, et conformément au traité de Râle ; qu'Agé n'était accompagné
que d'un aide de camp et de son secrétaire ; que sans
égard pour sa qualité d'ambassadeur représentant la
nation française, il fut renvoyé d'une manière honteuse ;
que pour éviter que la République française ne fût insultée une seconde fois, il venait lui-même avec une force
armée, afin de donner protection à tous les habitans qui
voudraient se soumettre ; qu'il promettait sécurité et appui
à tous les propriétaires en faisant respecter leurs propriétés ; que les habitans de cette colonie, réunis à
ceux de la colonie française, pourraient dès-lors s'occuper
paisiblement de la culture, du commerce, et jouir de la
paix et de la plus heureuse tranquillité. « Voilà ce que
« je puis vous dire, Messieurs, voilà ce que les principes
« de religion et d'humanité me prescrivent de vous expo-
« ser. Je vous présente votre bonheur et votre malheur.
« Choisissez celui qui vous plaira. » Deux jours après, le 6 janvier, Don Garcia était en possession de la lettre du 4, datée de Saint- Jean : il n'avait
fallu que ce temps au courrier de T. Louverture, pour
franchir les 70 lieues qui séparent Saint-Jean de SantoDomingo. Cette lettre transmettait la copie, le duplicata
de celle du 20 décembre dont leprimata serait donc entre
les mains de Moïse, si toutefois ce ne fut pas une ruse de
T. Louverture. Quoi qu'il en soit, le gouverneur espagnol
apprenait le projet du général en chef en même temps que
sa présence à Saint-Jean, à la tête d'une troupe autre que [1801] CHAPITRE m. 29i celle commandée par Moïse. Il est vraisemblable qu'il dut
avoir appris aussi l'affaire de Guayabina. Don Garcia s'empressa de répondre aux deux lettres , du 20 décembre et
du ht janvier. Voici sa réponse : Santo- Domingo, le 6 janvier 1801.
Très-Excellent Seigneur, La lettre de Votre Excellence par duplicata, en date du 29 frimaire,
que je viens de recevoir, m'est aussi étrange que celle du 14 nivôse
qui l'accompagne : l'une et l'autre sont incompréhensibles, et ne peuvent s'accorder avec ce que Votre Excellence m'a écrit le îer thermidor (20 juillet, datée du Petit-Goave). Cette dernière est digne de celui
qui a été élevé à la suprématie des deux nations.
ès-Excellent Seigneur, La lettre de Votre Excellence par duplicata, en date du 29 frimaire,
que je viens de recevoir, m'est aussi étrange que celle du 14 nivôse
qui l'accompagne : l'une et l'autre sont incompréhensibles, et ne peuvent s'accorder avec ce que Votre Excellence m'a écrit le îer thermidor (20 juillet, datée du Petit-Goave). Cette dernière est digne de celui
qui a été élevé à la suprématie des deux nations. Dans vos dites lettres, il paraît que Votre Excellence traite tantôt
d'une vengeance qui n'est dirigée ni contre moi, ni contre ces peuples
honorables, tantôt il paraît qu'elle traite de la prise de possession. L'agent, par son arrêté du 27 prairial an 8 (16 juin) a annulé celui
du 7 floréal (27 avril) de la même année ; il me l'a transmis par sa lettre
du 15 vendémiaire (7 octobre) ', approuvant mes résolutions, et convenant d'attendre en tout, ce que diraient l'Espagne et la France. A présent, je me trouve avec des lettres, l'une avec le titre de duplicata, et l'autre écrite de Saint- Jean dans laquelle vous me parlez d'éviter
l'effusion du sang, que Votre Excellence approche de notre juridiction
pacifique à la tête de ses troupes menaçantes, et dans le style d'un ennemi déclaré. Je dois douter que ce soit Votre Excellence qui ait dicté ces lettres,
ni qu'on puisse comprendre que ce soit Votre Excellence qui agisse de
la sorte. Notre sang se versera toutes les fois que par son effusion il
pourra résulter quelque honneur à notre gouvernement. Il ne se versera pas pour causer un scandale, une horreur, ni pour baigner un
territoire où régnent de meilleurs sentimens que ceux de V humanité. Votre Excellence me donne des éloges dans ses lettres ; Votre Excellence a des considérations pour ses voisins : comment devons-nous 1 A moins que ce ne soit une erreur de Pamphile de Lacroix, qui nous a
donné cette lettre de Don Garcia, celle de Roume était datée du 16 messidor
(5 juillet). 11 se peut aussi que Roume aura trouvé moyen d'en faire passer
une autre à la date du 15 vendémiaire. 292 ÉTUDES SUR L'iIISTOIRE D* HAÏTI. concilier cela avec l'idée de la vengeance ? Votre Excellence a renvoyé
ses prétendus griefs à la souveraineté de la République française, et
j'ai renvoyé les miens à mon monarque : étant ainsi d'accord par cette
sage mesure, comment nous arrangerons-nous à présent d'une nouveauté attentatoire des meilleures mesures ou satisfactions que nous
sommes sur le point d'espérer de qui nous commande, à Votre Excellence et à moi, et dans le temps que j'attends avec soumission un résultat quelconque, ou une inculpation ? Monsieur Agé n'a reçu aucune insulte, comme Votre Excellence l'a
reconnu dernièrement et m'en a remercié par ses lettres ; ceci me
persuade que je ne suis pas dans l'erreur, et les personnes les plus
étrangères et les plus impartiales qui connaissent notre cas me le confirment; d'où il résulte qu'où il n'y a pas d'injure, il n'est pas besoin
de réparation ; et, s'il en fallait, ce serait l'affaire de nos gouvernement.
? Monsieur Agé n'a reçu aucune insulte, comme Votre Excellence l'a
reconnu dernièrement et m'en a remercié par ses lettres ; ceci me
persuade que je ne suis pas dans l'erreur, et les personnes les plus
étrangères et les plus impartiales qui connaissent notre cas me le confirment; d'où il résulte qu'où il n'y a pas d'injure, il n'est pas besoin
de réparation ; et, s'il en fallait, ce serait l'affaire de nos gouvernement. Que Votre Excellence revienne sur elle-même ; qu'elle éloigne de
soi tous les conseillers qui la conduisent si mal : car les mouvemens
propres de Votre Excellence sont tout différens et dérivent de la religion. Que Votre Excellence n'afflige plus ces peuples qui respirent la
simplicité et l'innocence : la France le sait, et j'assure Votre Excellence
que c'est le seul moyen de les conserver et de les attacher, et qu'il
n'en reste aucun autre à Votre Excellence pour conserver sa réputation
intacte, depuis tant de temps qu'elle combat pour mériter les éloges de
sa patrie. Autrement, je vous fais mille et une protestations, dans la conviction
que c'est un territoire et un vasselage de la République française que
vous menacez sans lui en donner avis, et dont la conservation et la
tranquillité me sont confiées jusqu'à la détermination suprême de les
délivrer, ainsi que j'en ai les ordres. Dieu garde Votre Excellence un grand nombre d'années, Très- Excellent Seigneur. Don Joachim Garcia. Quoique cette lettre du gouverneur contienne beaucoup de choses flatteuses pour T. Louverture, elle renferme aussi un passage où il lui fait sentir amèrement, que
ses protestations pour éviter l'effusion du sang n'étaient
pas justifiées par tout le sang qu'il avait fait verser dans [1801] CHAPITRE III. 293 la partie française : il méritait que ce reproche lui fût
adressé. Don Garcia qui avait ses instructions, qui avait
sans doute appris encore par le général Michel, que le
gouvernement consulaire, ainsi que le Directoire exécutif, ne voulait pas qu'on prît possession de la colonie
cédée à la France sans ses ordres, lui donnait assez de
conseils pour ne pas encourir son blâme. Mais.le moyen
d'empêcher T. Louverture d'exécuter ses desseins une
fois conçus? Cette lettre le trouva à Azua. Il y répondit le 15 janvier
(25 nivôse), par une autre très-longue ; il s'étonna de n'avoir reçu réponse à la sienne dii 4 que le 1 2, après qu'il fût
entré à Azua. Réfutant toutes les raisons alléguées par
Don Garcia pour ajourner la remise de la partie espagnole,
il revint sur l'arrêté de Roume qui l'autorisait à en prendre
possession, en lui disant que celui du 16 juin qui rapportait le premier, ne lui avait pas été notifié officiellement,
qu'il n'a pas eu de publicité (il avait défendu de le publier),
et qu'il n'en a eu même connaissance que parles habitans
d'Azua. Or, nous avons déjà dit que Roume le lui adressa,
et que le général Michel rapporta à Roume que T. Louverture avait renoncé lui-même à cette prise de possession. Mais le général en chef n'avait voulu qu'endormir Roume, Don Garcia et le gouvernement consulaire à
ce sujet, dans le moment où Michel retournait en France :
avocat autant, que général, il chicanait sur le manque de
toute publicité de l'arrêté du 16 juin, tandis que c'était luimême qui avait défendu de le publier. Reprochant ensuite
au gouverneur espagnol de vouloir faire verser inutilement le sang des habitans et de ses soldats, il le rendit responsable de tout ce qui s'ensuivrait. « Les mille et une
« protestations que vous faites deviennent nulles. Je n'ai
France :
avocat autant, que général, il chicanait sur le manque de
toute publicité de l'arrêté du 16 juin, tandis que c'était luimême qui avait défendu de le publier. Reprochant ensuite
au gouverneur espagnol de vouloir faire verser inutilement le sang des habitans et de ses soldats, il le rendit responsable de tout ce qui s'ensuivrait. « Les mille et une
« protestations que vous faites deviennent nulles. Je n'ai 294 ï'tudes sur l'histoire d haïti. « d'autres intentions que de prendre purement et simple-
« ment possession au nom de la République , et je vous
« assure que vous répondrez mille et une fois de tous les
« événemens qui surviendraient d'un refus opiniâtre de
« votre part. * En arrivant à Azua et avant d'avoir reçu la lettre de
Don Garcia, T. Louverture avait envoyé des députés,
pris parmi les habitans de cette ville, auprès du cabildo
de Santo-Domingo, pour rassurer ceux de la capitale sur
ses bonnes intentions de les traiter favorablement : il
espérait que ces députés rendraient compte de la manière
dont il avait agi envers les habitans depuis qu'il avait
franchi les limites ; il les avait effectivement traités avec
égard , n'ayant rencontré aucune résistance. Mais en
même temps, ses troupes marchaient avec rapidité vers
Bany dont elles s'emparèrent. Don Garcia s'était flatté qu'il suffisait de sa lettre du 6
janvier, pour porter T . Louverture à retourner dans la
partie française, et d'autant plus que par celle datée de
Saint-Jean, le général en chef lui disait qu'il attendait sa
réponse dans ce bourg. Mais quel fut son étonnement,
lorsqu'il apprit la présence des troupes noires h Bany !
C'est alors que le gouverneur fît tirer l'alarme à SantoDomingo, et chercha à disposer les habitans à la résistance.
€ Tout le monde était bien convaincu de la nécessité
de résister , dit A. Chanlatte dans un rapport au ministre de la marine, du 28 mai 1801 ; mais chacun craignant de compromettre son existence, celle de sa famille
et-ses propriétés, cherchait à se dispenser de paraître. Il
n'y avait personne qui ne désirât la défaite et l'extermination des envahisseurs; mais presque tous, incertains du
succès, renonçaient à partager les fruits de la victoire. » [1801J CHAPITRE 111. 295 Cependant, Don Garcia avait déjà fait sortir? le peu de
forces dont il pouvait disposer, pour envoyer cette troupe
sur la rive gauche du Nisao, rivière située à six lieues de
Bany, sous les ordres d'un officier espagnol nommé Juan
Baron. D'après le rapport de Chanlatte, il y avait environ
2500 hommes sortis de Santo-Domingo ; mais arrivés sur
les lieux, il n'y en avait plus que 600. Comme on avait
plus de confiance dans l'expérience d'A. Chanlatte qu'en
Juan Baron, les habitans le pressèrent d'aller se mettre
à leur tête : il demanda lui-même au gouverneur ce commandement, et il se rendit sur les bords du Nisao avec
l'adjudant-général KerverseaU, accompagnés de 27 dragons au lieu de 500 qu'il avait demandés.
sortis de Santo-Domingo ; mais arrivés sur
les lieux, il n'y en avait plus que 600. Comme on avait
plus de confiance dans l'expérience d'A. Chanlatte qu'en
Juan Baron, les habitans le pressèrent d'aller se mettre
à leur tête : il demanda lui-même au gouverneur ce commandement, et il se rendit sur les bords du Nisao avec
l'adjudant-général KerverseaU, accompagnés de 27 dragons au lieu de 500 qu'il avait demandés. Déjà les troupes de T. Louverture avaient pris position
sur la rive droite du Nisao. Un engagement ne tarda pas
à avoir lieu entre elles et les troupes espagnoles qui
prirent la fuite après peu de résistance. Le colonel Gautier, cet ancien officier de la légion de l'Ouest, s'y distingua. Le 22 janvier, Chanlatte et Kerverseau rentrèrent à
Santo-Domingo. Toute résistance était devenue impossible, quoique les troupes de T. Louverture n'eussent pas
poursuivi les fuyards. Ces deux officiers et le juge de paix
Pons se décidèrent alors à quitter Santo-Domingo, en emportant les archives de la délégation. Ils se rendirent à
Puerto-Cabello, dans le Venezuela, et de là en France '. Dans ce combat du 14 janvier, six prisonniers faits sur
l'ennemi furent amenés à Bany; T. Louverture qui s'y
était porté ce jour-là même, les renvoya avec un sauf1 Rapport d'A. Chanlatte, du 28 mai 1801. Une fut pas à la Havane, comme
l'ont dit plusieurs auteurs. 296 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTÏ. conduit où il déclarait ne vouloir faire aucun mal aux
habitans. C'était habile de sa part : ces hommes furent
autant de prôneurs de son humanité, de sa générosité. Le 15, Don Garcia adressa une lettre à T. Louverture
par un lieutenant-colonel qu'accompagna une députation
du cabildo de Santo-Domingo. Le 17, le général en chef
renvoya cet officier et la députation, avec l'adjudant-gépéralD'Hébécourt, son aide de camp, porteur d'une lettre
au gouverneur, pour prendre des arrangemens avec lui,
afin d'opérer la prise de possession. Il rassura Don Garcia
sur ses intentions pacifiques, en lui disant qu'il oubliait
tout le passé. « Il ne dépend que de vous maintenant de
« me prouver votre franchise et votre bonne foi. » Le même jour, 17, il écrivit de nouveau à Don Garcia,
en luKenvoyant une lettre pour la faire parvenir à Moïse,
dans le but, disait-il, de lui ordonner de cesser toutes hostilités. Le 19, D'Hébécourt, étant à Santo-Domingo, écrivit
au gouverneur : il lui transmit les propositions, formulées en articles, que T. Louverture l'avait chargé de lui
faire, en l'invitant à y accéder le plus tôt possible. « Vous
« pouvez, dit d'Hébécourt, tranquilliser le peuple sur les
« intentions du général en chef. Vous ne serez pas dé-
« menti et vous aurez occasion de reconnaître, que tel qui
« a osé dire que le général était un homme qui ne res-
« pirait que le sang, s'est trompé ; il est au contraire un
« homme vertueux , religieux, humain , sage et bienfai-
« sant. Voilà les qualités qui le caractérisent. Quelle peut
« être sa conduite, si ce n'est celle d'un honnête homme?»
L'Espagnol qui avait livré Ogé et Chavanne aux
colons de Saint-Domingue, livra Santo-Domingo à leur
ami et protecteur, malgré le souvenir du massacre opéré
ne res-
« pirait que le sang, s'est trompé ; il est au contraire un
« homme vertueux , religieux, humain , sage et bienfai-
« sant. Voilà les qualités qui le caractérisent. Quelle peut
« être sa conduite, si ce n'est celle d'un honnête homme?»
L'Espagnol qui avait livré Ogé et Chavanne aux
colons de Saint-Domingue, livra Santo-Domingo à leur
ami et protecteur, malgré le souvenir du massacre opéré [1801] CHAPITRE III. 297 sur des Espagnols aux Gonaïves, en avril 1794. Il avait
une excuse en 1801 : il fallait céder à la force ! En 1790,
il n'en avait pas ; car le préjugé et la haine pour une
classe d'hommes ne peuvent servir d'excuse. Cette convention, signée le 21 janvier par D'Hébécourt
et Don Garcia, avec quelques additions faites par ce dernier, reçut la ratification de T. Louverture, le 22, au
quartier-général de Jayna, petit village situé près de la
rivière de ce nom : elle fut encore ratifiée par Joachim
Garcia, le 26. Celle de T. Louverture porte : Nous, général en chef de l'armée de Saint-Domingue, approuvons
et ratifions les articles ci-dessus et des autres parts, pour être immédiatement et sans réserve, exécutés selon leur forme et teneur. Quant aux biens des églises revenant aux ministres du culte, je ne
puis décidément prononcer pour le moment, en ce qu'il importe que
je consulte à cet égard les lois de la République : l'adminislration des
domaines nationaux de la colonie peut seule m'en donner connaissance.
En conséquence, il ne sera terminé sur ce point qu'après la prise de
possession de la ville de Sanlo-Domingo. La prise de possession de l'île, notamment de la place de Santo-Domingo, est définitivement arrêlée pour le 6 du courant (pluviôse, ou 26
janvier). Le 5 dudit, les troupes de la République passeront la rivière
de Jayna, et prendront immédiatement possession du fort de l'embouchure. Le 6 au matin, elles se trouveront à la proximité de la ville pour
prendre possession des forts, batteries et autres postes de ladite place. Monsieur le Président est invité, à cet égard, de donner, pour les
jours sus-mentionnés, les ordres les plus précis. Celle du gouverneur est ainsi conçue : « Ratifié en ce qui me concerne, selon les termes de la
« présente convention, en espérant la résolution défini-
« tive concernant les points pendans en faveur des églises
« et de leurs ministres. » 298 études sun l'histoire d'haïti. Le 25 janvier, étant à Boca-Nigua, T. Louverture écrivit à Don Garcia : « Je réponds à la lettre de V. E. de ce jour, et je suis
très-satisfait des mesures qu'elle propose pour amener le
pavillon de S. M. G., et arborer le pavillon français, alors
que les troupes de la République auront pris possession de
l'arsenal. J'observerai seulement à V. E. que le salut national est de 22 coups de canon : j'avais prévenu l'adjudant-général D'Hébécourt sur ce point, sur lequel nous
sommes maintenant d'accord * . »
de ce jour, et je suis
très-satisfait des mesures qu'elle propose pour amener le
pavillon de S. M. G., et arborer le pavillon français, alors
que les troupes de la République auront pris possession de
l'arsenal. J'observerai seulement à V. E. que le salut national est de 22 coups de canon : j'avais prévenu l'adjudant-général D'Hébécourt sur ce point, sur lequel nous
sommes maintenant d'accord * . » T. Louverture avait fait venir des bâtimens armés pour
bloquer Santo-Domingo. L'un d'eux, commandé par un
blanc nommé Pierret, de la station du Sud et sortant des
Cayes ( où il avait noyé beaucoup d'hommes dans l'affaire
d'Ambouille Marlot), ayant capturé une felouque espagnole, le général en chef ordonna à Pierret de la remettre
à son capitaine , attendu que l'Espagne n'était pas en
guerre avec la France. Il écrivit lui-même une lettre à ce
capitaine, pour lui donner avis de cet ordre. Le 26 janvier ( et non le 27, suivant M. Madiou) le général en chef fît son entrée à Santo-Domingo, ainsi qu'il
l'avait réglé, au son des cloches des églises de cette antique
cité. Le gouverneur Garcia et le cabildo étaient venus le recevoir à la porte Del Conde, principale entrée de la ville :
ils l'invitèrent d'aller à l'Hôtel-de-ville où, rendus, ils lui
dirent de prêter le serment usité à la réception des gouverneurs envoyés par le roi d'Espagne, — au nom de la
Très-Sainte Trinité, de gouverner avec équité. Mais T. ' La salve de 22 coups de canon répondait à la date de la fondation de la
République française, qui eut lieu le 22 septembre 1792. [1801] chapitre m. 299 Louverture leur fit observer qu'il n'était pas dans la même
position qu'un gouverneur espagnol, qu'il venait prendre
possession d'un pays cédé à la France et en son nom :
« Dès-lors, je ne puis faire ce que vous me demandez.
« Mais je jure de tout mon cœur, devant Dieu qui m'en-
« tend, que je mets le passé dans l'oubli, et que mes veilles
« et mes soins n'auront d'autre but que de rendre heureux
« et content le peuple espagnol devenu français. » Don Garcia lui ayant présenté alors les clés de la ville,
il dit : « Je les accepte au nom de la République française. »
Et s'adressantàl'assemblée de tousles fonctionnaires, il dit:
« Allons remercier l'auteur de toutes choses d'avoir efficace cernent couronné du plus grand succès notre entreprise
« prescrite par les traités et les lois de la République * . » Il se rendit à la cathédrale avec l'assemblée, et le TeDeum, chanté par un clergé nombreux, consacra solennellement la prise de possession de l'ancienne colonie espagnole. Ce dut être un moment d'extrême bonheur pour T.
Louverture qui voyait Don Joachim Garcia, son ancien
supérieur, obligé, forcé de lui céder le terrain, le commandement dans la partie espagnole où il avait été si
humble. Néanmoins, il lui manquait quelque chose pour
satisfaire cette félicité inespérée ; car les hommes sont
généralement insatiables dans leurs désirs : un titre, une
qualité nouvelle devenait indispensable dans une situation
si prospère : il l'eut !
extrême bonheur pour T.
Louverture qui voyait Don Joachim Garcia, son ancien
supérieur, obligé, forcé de lui céder le terrain, le commandement dans la partie espagnole où il avait été si
humble. Néanmoins, il lui manquait quelque chose pour
satisfaire cette félicité inespérée ; car les hommes sont
généralement insatiables dans leurs désirs : un titre, une
qualité nouvelle devenait indispensable dans une situation
si prospère : il l'eut ! Mais en parvenant à l'apogée de sa puissance, T. Louverture y trouva la principale cause de sa chute ; car l'éni1 Mémoires de Pamphile de Lacroix, t. 2, p. 17 et 18. Cet auteur cile la
date du procès-verbal de la prise de possession au 2? janvier ; il aura été rédigé et signé ce jour-là; mais cette cérémonie eut lieu le 26. 300 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DTlAÏTI. vrement que produit ordinairement une grande fortune
expose à bien des fautes qui entraînent la décadence. Il en
est dans l'ordre moral comme dans l'ordre physique :
quand on a monté bien haut, il faut descendre. Le génie
extraordinaire qui contraignit T. Louverture à descendre,
n'a-t-il pas subi aussi cette loi commune à l'humanité? C'est peut-être ici le lieu de contredire une fable créée
par 1 imagination du général Pamphile de Lacroix, ou racontée d'après de faux renseignemens. M. Madiou, quia
eu, selon nous, le tort de trop suivre les mémoires de cet
auteur souvent inexact, la reproduit dans son Histoire
d'Haïti, contre des faits et desdocumens certains» Pamphile de Lacroix prétend que T. Louverture était
au Cap, quand la vigie de cette ville signala un bâtiment
léger venant de France ; et que, soupçonnant qu'il portait
une injonction du gouvernement consulaire, contraire à
la prise de possession de la partie espagnole, T. Louverture se hâta démonter à cheval, en laissant l'ordre de lui
acheminer ses dépêches. Il ajoute qu'un officier français,
porteur effectivement de cette injonction « s'empressa
« de demander des chevaux pour se mettre sur la piste
« du général en chef; c'était peine inutile. Tout était pré-
« paré pour déjouer sa mission. On lui disait à chaque
« relai — - que T. Louverture semblait avoir pressenti son
« arrivée ; que contre ses habitudes, il s'était reposé et
« n'avait cessé de dire : — J'attends des nouvelles de
« France, et il ne faut rien moins que cette attente pour
« m'empêcher d'être à la tête de mes colonnes, qui, à
« l'heure qu'il est, doivent être engagées. — Le pauvre
« officier de marine, épuisé de fatigues, repartait à l'ins-
« tant à toute bride, et recueillait au premier relai les [1801] CHAPITRE III. 501 «mêmes renseignemens. Il est vrai que T. Louverture
« affectait partout de l'attendre, parce que ses chevaux,
« plus agiles que des cerfs, lui assuraient de l'avance, et
« qu'il ne repartait que lorsque des signaux lui faisaient
« comprendre l'approche de celui devant lequel il s'amu-
« sait à fuir l . » M. Madiou affirme, lui, que du Cap, T. Louverture se
rendit au Mirebalais avec la plus grande précipitation ;
mais, d'après sa version, l'officier de marine n'aura couru
seulement que 48 heures sans atteindre le général en
chef2.
uraient de l'avance, et
« qu'il ne repartait que lorsque des signaux lui faisaient
« comprendre l'approche de celui devant lequel il s'amu-
« sait à fuir l . » M. Madiou affirme, lui, que du Cap, T. Louverture se
rendit au Mirebalais avec la plus grande précipitation ;
mais, d'après sa version, l'officier de marine n'aura couru
seulement que 48 heures sans atteindre le général en
chef2. Un troisième auteur, M. Lepelletier de Saint-Rémy, fait
partir T. Louverture — « de Daxabon où il était venu
« passer, dans le repos et le recueillement, les fêtes de
« Noël : il va, à la tête d'un corps de troupes, châtier le
« noir Galard ( Lubin Golard) dont la bande désole les
« campagnes du Port-de-Paix. Mais, tandis qu'on le
« croit en route pour remonter vers le Nord, il fait une
« volte subite et redescend (ce serait plutôt remonter)
« rapidement sur San-Juan de Maguana 5 » Dans ce
récit, il y a absence complète de tout officier de marine. Eh bien ! les actes et les faits démentent toutes ces
assertions fabuleuses. Nous avons prouvé au chapitre précédent, que T. Louverture était au Port-au-Prince le 51 décembre, y publiant
son arrêté sur la réduction des droits d'importation à 10
pour cent au lieu de 20. Quelle que fût la célérité qu'il mettait dansses voyages, iln'aurait pu, physiquement, se transporter au Cap ensuite pour se rendre de-là à Saint-Jean « Mémoires, t. 2, p. 14 et 15.
a Histoire d'Haïti, t. 2, p. 83.
3 Etude et solution nouvelle de la question haïtienne, t. Ier p. 310. 502 études sur l'histoire d'haïti. le 4 janvier, jour où il adressa sa lettre à Don Garcia : c'est
impossible. Il est donc parti du Port-au-Prince pour joindre son
corps d'armée débouchant par le Mirebalais, Las Caobas,
Las Matas, arrivant à Saint-Jean le 4 janvier (14 nivôse).
Aucun officier français n'était arrivé alors ; et s'il en est
venu un sur un navire de guerre, c'aura été après l'entrée du général en chef à Santo-Domingo. Car, il lui eût
été facile de l'atteindre dans la route, puisque de SaintJean il n'arriva à Azua que le 12 janvier, marchant avec
ses troupes qui allaient vite, il est vrai, selon l'occasion;
mais qui ne couraient pas elles-mêmes comme des cerfs.
On peut concevoir que la prudence commandait à T.
Louverture de ne pas s'en séparer, sur un territoire où il
allait presque en ennemi. Il n'est arrivé à Bany que le 14 janvier ; il n'est entré
à Santo-Domingo que le 26 : l'officier français aurait eu
le temps de le joindre ; et s'il avait eu une telle mission,
rien ne l'eût empêché de poursuivre sa route. Parmi les nombreuses lettres échangées entre le génélalen chef de Saint-Domingue et l'ex-gouverneur espagnol jusqu'au 22 février, jour du départ de ce dernier, il
en est dont il faut faire mention : celle qui suit mérite
d'être connue, à cause de son importance, pour faire connaître l'esprit et les vues de T. Louverture; elle a été
adressée à Don Garcia le 28 janvier.
s'il avait eu une telle mission,
rien ne l'eût empêché de poursuivre sa route. Parmi les nombreuses lettres échangées entre le génélalen chef de Saint-Domingue et l'ex-gouverneur espagnol jusqu'au 22 février, jour du départ de ce dernier, il
en est dont il faut faire mention : celle qui suit mérite
d'être connue, à cause de son importance, pour faire connaître l'esprit et les vues de T. Louverture; elle a été
adressée à Don Garcia le 28 janvier. Excellentissime Seigneur,
Lorsque S. M. le Roi d'Espagne céda à la République française cette
portion de ses Éiats, elle ne prétendait pas qu'on dévasterait le pays
avant de le livrer à son alliée. Les instructions réciproques desdeux puissances contractantes furent, il est vrai, de laisser aux familles espagnoles [1801] ôïïapituk m. 305 ]a faculté de soriir de la colonie ou d'y rester, suivant leur éloigneraient
ou leur attachement pour le régime républicain ; mais elles n'auraient
pu, sans vouloir l'anéantissement de ce pays, permettre l'enlèvement
des hommes consacrés aux travaux de la culture. Cependant, depuis
l'époque où cette cession fut arrêtée entre les deux puissances, nonseulement il est sorti de ce pays une infinité de familles espagnoles ;
niais ce qui est contraire au véritable esprit du traité, elles ont amené
avec elles leurs esclaves qui, pour la plupart, étaient des- noirs volés
dans la partie française et vendus dans celle-ci, ou qui s'y sont trouvés
transplantés par les effets de la guerre. Cette désertion et ces enlèvemensse sont continués jusqu'à ce jour, de telle sorte qu'on peut dire
qu'ils sont la cause première de la prise de possession que je viens
d'opérer au nom de la République française; et ils se sont principalement multipliés alors que j'eus l'honneur de vous faire connaître,
Monsieur le Président, mon inébranlable résolution de faire cesser ces
abus et autres semblables, par la prise de possession que je vous ai demandée de ce pays. J'ai une trop haute idée de la justice qui caractérise S. M. C, pour
croire que son intention soit de dépeupler ce pays en l'abandonnant
à son alliée, et surtout de détruire la source de sa prospérité en enlevant à la culture les bras qui lui étaient consacrés. La République française ne verra pas sans peine qu'on lui ait enlevé sous votre autorité
plus de 5000 cultivateurs que je suis instruit qu'on a déjà fait passer en
d'autres pays espagnols. L'habitation Aristisabal offre un exemple frappant du tort que ces enlèvemens font à ce pays ; les noirs qui la cultivaient ont été embarqués sous vos yeux, et l'habitation la plus belle de
la partie espagnole va tomber en ruine et retourner en friche; il en est
une infinité d'autres qui sont dans le même cas et dans un tei état d'abandon, qu'il fait frémir. Je vous prie donc, Monsieur le Président, de donner des ordres
précis pour que ces enlèvemens ne continuent plus. Je suis instruit
que le trois-mâts qui est en ce moment mouillé en ce port et qui est
sur le point de partir, a une infinité de noirs à bord qui y ont été
embarqués de force, lesquels, bien loin de tourner à l'avantage des particuliers qui les amènent, deviendront la proie des anglais ' ; ils seront alors perdus pour la France, car dans les échanges respectifs (de
prisonniers) qui se font entre les nations, les esclaves n'y sont point
plus. Je suis instruit
que le trois-mâts qui est en ce moment mouillé en ce port et qui est
sur le point de partir, a une infinité de noirs à bord qui y ont été
embarqués de force, lesquels, bien loin de tourner à l'avantage des particuliers qui les amènent, deviendront la proie des anglais ' ; ils seront alors perdus pour la France, car dans les échanges respectifs (de
prisonniers) qui se font entre les nations, les esclaves n'y sont point 1 Des navires de guerre anglais croisaient alors sur les côtes deSanto-Domineo. 504 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. compris. Aussi est-il défendu, dans la partie française, d'embarquer
avec soi ni domestique, ni cultivateur, afin de conserver à la culture les bras qui lui sont destinés, et les empêcher de tomber entre des
mains étrangères et ennemies qui en profiteraient . Veuillez, Monsieur le Président, prendre cet exposé en considération,en ordonnant le débarquement des noirs qui sont en ce moment
à bord du trois-mâls prêt à mettre à la voile, et en ordonnant quil n'en
soit plus embarqué. Je vous demande aussi, au nom de la République,
que vous fassiez revenir l'atelier de l'habitation Aristisabal, sans lequel
cette belle habitation se verrait anéantie. Dans l'état actuel des choses,
il est de notre honneur à tous les deux que nous agissions, dans ce qui
nous reste à terminer pour l'intérêt des deux nations, avec franchise et
loyauté, afin qu'il ne soit porté aucune atteinte aux droits respectifs des
deux nations que nous représentons. M. Madiou affirme que : « Un nouvel ordre de choses
« fut aussitôt établi dans la partie de l'Est. Toussaint
« réunit sur la grande place de la ville toute la population,
« et proclama la liberté générale des esclaves. Les noirs
« de l'Est devenus libres virent dans Toussaint un Dieu
« libérateur. Mais les Dons espagnols en ressentirenttme
a forte indignation qu'ils furent cependant obligés de
« contenir. » Tout cela résulte sans doute de traditions orales ; car
nous ignorons si T. Louverture a fait aucun acte écrit
sur la liberté générale des noirs de la partie espagnole. Mais que ressort-il de sa lettre à Don Garcia, après
qu'une telle proclamation aurait été faite ? Évidemment,
que T. Louverture ne se croyait pas le droit de maintenir cette liberté des noirs dans la partie espagnole ; car il
ne se fût pas borné à solliciter le gouverneur, ainsi que
nous le voyons par cette lettre, de donner des ordres pour
que les enlèvemens ne continuassent plus. Comment î lui
protecteur naturel de ces malheureux, il est informé qu'un
navire ancré dans le port en a à son bord, qui vont aller
été faite ? Évidemment,
que T. Louverture ne se croyait pas le droit de maintenir cette liberté des noirs dans la partie espagnole ; car il
ne se fût pas borné à solliciter le gouverneur, ainsi que
nous le voyons par cette lettre, de donner des ordres pour
que les enlèvemens ne continuassent plus. Comment î lui
protecteur naturel de ces malheureux, il est informé qu'un
navire ancré dans le port en a à son bord, qui vont aller [1801] CHAPITRE III. 505 continuer leur esclavage clans les colonies espagnoles, ou
dans les colonies anglaises si le navire est capturé, et il
n'ordonne pas impérativement qu'ils soient débarqués
sur le champ, pour être libres comme tous les autres
hommes, dans un pays appartenant désormais à la France
qui avait proclamé la liberté générale ! Il prie celui qui a
permis tant d'autres enlèvemens, qui a souffert le trafic
des noirs de la colonie française dans la partie espagnole,
deve nue française depuis le 22 juillet 1795 ! Il ose reconnaître aux Anglais le droit de retenir les noirs de SaintDomingue dont ils se seraient emparés, parce que les esclaves ne sont point compris dans les échanges de prisonniers ! Tous les noirs de ce pays n'etaient-ils pas déclarés
libres et citoyens français depuis 1795 ef 1794 ? Il admettait que la France ne serait pas dans le devoir de les réclamer à titre de citoyens français et de retenir autant d'Anglais prisonniers, pour obliger la Grande-Bretagne à leur
échange contre ces noirs ! Il dit encore que c'est par le
seul motif de leur utilité pour la culture, que, dans la
partie française, on empêche aux colons d'en amener avec
eux ! Ces noirs de la partie française n'étaient donc pas
des hommes libres sous son gouvernement, qu'ils fussent
domestiques ou cultivateurs? En lisant cette lettre et celle du 1er juin 1800, qu'il écrivit au général Agé * , qui pourra nier qu'il était conséquent
avec sa promesse faite de traiter et de gouverner la partie
espagnole comme par le passé, qu'il ne fallait rien changer au système qui y existait, et qu'il regrettait sincèrel Voyez le 5e chapitre du 4e livre, page 170 et 171 de ce volume. L'article 9 du traité de Bâle n'accordait que l'espace d'une année a
compter de sa date, aux habitans de la partie espagnole, pour se transporter
avec leurs biens dans d'autres possessions de S. M. G. Donc en 1801, ils t. iv. 20 506 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. ment que la liberté générale eût été donnée subitement
aux noirs de la partie française ? Qu'on rapproche ces
deux lettres avec les divers règlemens de culture émis par
T. Louverture, notamment celui du 12 octobre 1800, et
tout s'explique de sa part ; on voit dès-lors pourquoi il n'a
pas voulu entendre aux propositions de Sonthonax et de
Polvérel, lorsqu'ils déclarèrent libres les guerriers noirs
après l'affaire de Galbaud, pourquoi il ne s'est soumis à
Laveaux que lorsque ses jours ont été menacés par Biassou. Et c'est cet homme qu'un auteur national représente
constamment, comme marchant à l'indépendance de
Saint-Domingue, au profit de la race noire, comme forcé
d'écraser Rigaud qui y mettait obstacle ! Rigaud n'étaitil pas, encore une fois, dans le devoir de combattre ses
tendances, ses projets liberticides
riers noirs
après l'affaire de Galbaud, pourquoi il ne s'est soumis à
Laveaux que lorsque ses jours ont été menacés par Biassou. Et c'est cet homme qu'un auteur national représente
constamment, comme marchant à l'indépendance de
Saint-Domingue, au profit de la race noire, comme forcé
d'écraser Rigaud qui y mettait obstacle ! Rigaud n'étaitil pas, encore une fois, dans le devoir de combattre ses
tendances, ses projets liberticides Il y avait dans le trésor royal de Santo-Domingo, une
somme de 520 mille piastres-gourdes. Le 29 janvier, T.
Louverture en demanda 50 mille à Don Garcia, à titre de
prêt à la République française, pour acheter des farines et
d'autres provisions nécessaires à ses troupes. Le 12 février, il lui demanda de laisser le reste pour l'entretien
de ces troupes et d'un bataillon espagnol qu'il obtint de
l'ex-gouverneur de faire rester à Santo-Domingo, afin de
n'y pas tenir garnison par des soldats noirs seulement,
la France devant restituer cette somme à l'Espagne, d'an'avaient pas le droit d'enlever leurs esclaves : ce droit était périmé
dès le 22 juillet 1796. T. Louverture ne devait pas intercéder ; il devait
ordonner, s'il était réellement dans l'intention d'assurer la liberté aux
noirs embarqués sur le trois-mâts : ïis étaient français et libres , sinon
depuis 1796, du moins à partir du 26 janvier, jour de son entrée à SsntoDomingo [1801] chapitre m. 307 près l'avis qu'il donnerait de cette disposition au gouvernement consulaire. Don Garcia y ayant consenti et retenu 62 mille gourdes pour les frais de son départ avec les
autres troupes espagnoles, 228 mille gourdes furent remises au trésorier de la République. Mais, le 15 février,
T. Louverture lui adressa une autre lettre où il lui disait
qu'il ne pouvait consentir à cette retenue, qu'il ne pouvait
laisser sortir de la colonie une seule gourde appartenant à
l'État. « Tout me fait un devoir, dit-il, de prendre les
a intérêts de la République ; par conséquent ceux du Roi
« d'Espagne, son allié; et vous devez en votre qualité,
«c vous y porter de tous vos regards et de tout votre pou-
« voir. » L'ancien serviteur de la cause des Rois devait, en effet,
prendre les intérêts du monarque espagnol contre l'éventualité d'une capture par les Anglais. Cette même lettre du 15 février réclamait aussi la remise immédiate de toutes les armes quelconques, habillemens, fournimens, appartenant aux régimens de Cantabre et de Porto-Rico (qui allaient partir avec Don Gar^
cia) et qui excéderaient l'effectif de ces corps ; les vases
et ornemens des églises; et enfin, T. Louverture déclarait à l'ex-gouverneur, que toutes les archives de l'administration espagnole resteraient à Santo-Domingo, sauf
à S. M. C» aies réclamer en temps plus opportun, pour
éviter que ces documens ne tombassent entre les mains
des Anglais. On ne peut disconvenir qu'il avait raison sur ces divers
points, vu la présence des navires anglais sur les côtes de
la partie espagnole. Nous le remercions, au nom de l'Histoire, de sa prévision quant aux archives; car, sans elle, nous eussions été 508 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. privé de la connaissance de bien des faits, surtout par rapport à lui. Dans les déterminations des hommes, des
hommes de génie surtout, il y a quelque chose qui semble
toujours dicté par la prescience de Dieu.
, vu la présence des navires anglais sur les côtes de
la partie espagnole. Nous le remercions, au nom de l'Histoire, de sa prévision quant aux archives; car, sans elle, nous eussions été 508 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. privé de la connaissance de bien des faits, surtout par rapport à lui. Dans les déterminations des hommes, des
hommes de génie surtout, il y a quelque chose qui semble
toujours dicté par la prescience de Dieu. Il y avait peu de navires à Santo-Domingo , pas assez
pour le transport de l'ex-gouverneur, de sa suite, des
fonctionnaires et des troupes espagnoles. Le général en
chef fut forcé d'en demander au Cap à bref délai. Dès le 4
février, il disait à Don Garcia qu'il avait écrit trois fois à ce
sujet, et qu'il avait réitéré ses pressantes instances à
Edouard Stevens, consul général des États-Unis. Cet
Américain lui vint toujours en aide; et dans cette circonstance, il lui rendit un grand service; car il finit par
se fatiguer de la présence de son ancien chef à SantoDomingo. Le 13 février, il lui écrivit : « Je viens de recevoir la lettre de V. E. de ce jour. Je
ne crois pas devoir taire à V. E. qu'il est instant qu'elle
parte avec les troupes de S. M. C, comme nous en sommes
convenus, pour des motifs très-puissans, que je ne puis
détailler à V. E., et qui pourraient altérer la bonne intelligence que je me suis proposé d'entretenir avec elle.
J'ai lieu d'espérer qu'en envoyant à V. E. les papiers des
divers corps, revêtus de mon approbation , comme elle le
désire, elle ne tardera pas un instant à faire ses dernières
dispositions pour son embarquement.» C'est après avoir donné ce congé pressant à Don Garcia,
qu'il lui retira toutes les sommes dont nous avons parlé.
C'était le moyen le plus expéditif de le contraindre à partir. Mais le 16 février, il lui écrivit encore une lettre pour
obliger un officier du régiment de Porto-Rico à remplir
un engagement d'honneur : [1801] CHAPITRE III. 300 « Il a contracté un engagement d'épouser Doiia Ursula
Guerrero : cet officier se dispose à partir pour Porto-Rico
sans remplir cet engagement sacré. J'ai toujours été d'avis qu'un gouvernement sage devait veiller continuellement à la pureté des mœurs ; et je pense que vous, M. le
Président, qui êtes père de famille et chef, vous n'apprendrez pas avec plaisir qu'un officier de S. M. C.quitte l'île
sans s'acquitter d'une promesse solennelle et d'un devoir
aussi sacré. J'ai donc tout lieu d'espérer que, vous joignant
à moi pour maintenir les bonnes mœurs dans toute leur
pureté, vous accorderez un congé à cet officier pour remplir ses engagemens : il pourra partir ensuite pour rejoindre son corps. » Rien n'échappait à la vigilance de T. Louverture : en
faisant cette réquisition, il se recommandait à toutes les
familles qui restaient dans la partie espagnole. Il est probable qu'en invitant Don Garcia à s'en aller
promptement , il redoutait l'arrivée de quelque ordre du
gouvernement consulaire, pour laisser les choses dans le
statu quo par rapport à la partie espagnole; et s'il est vrai
que cet ordre parvint effectivement au Cap , son injonction à l'ex-gouverneur s'explique encore mieux, car il a
dû en avoir connaissance immédiatement.
recommandait à toutes les
familles qui restaient dans la partie espagnole. Il est probable qu'en invitant Don Garcia à s'en aller
promptement , il redoutait l'arrivée de quelque ordre du
gouvernement consulaire, pour laisser les choses dans le
statu quo par rapport à la partie espagnole; et s'il est vrai
que cet ordre parvint effectivement au Cap , son injonction à l'ex-gouverneur s'explique encore mieux, car il a
dû en avoir connaissance immédiatement. Enfin, le 22 février Don Joachim Garcia quitta SantoDomingo où il résidait avant 1776, emmenant avec lui les
fonctionnaires publics et les troupes de sa nation ' . En
1799, l'audience royale (cour suprême de justice) avait été
transférée à Puerto-Principe de Cuba, par un ordre de la 1 Don J. Garcia était commissaire pour le Roi d'Espagne dans le tracé des
limites entre les deux colonies espagnole et française, terminé par un acte du
28 août 1776, signé au Cap par lui et le vicomte de Choiseul. Le comte et mar
quis d'Ennery était alors gouverneur général de la partie française. 510 ETUDES SUR L'HISTOIRE d'ïïAÏTI. cour d'Espagne; et dès que l'ex-gouverneur eut appris la
marche de T. Louverture, il avait fait transportera la
Havane, les restes de Christophe Colomb et de Barthélémy Colomb, son frère, sur le vaisseau YAsia, arrivé à
Santo-Domingo en ce moment -. Dans le chapitre suivant, nous allons énumérerles divers actes administratifs et politiques publiés par T. Louverture pendant son séjour à Santo-Domingo. i Diego Colomb, lils de Christophe Colomb et héritier de tous ses titres, avait
fait construire une espèce de château sur la rive droite de l'Ozama, dans l'enceinte de Santo-Domingo. La superstition remarqua que le jour du départ de
l'audience royale, la charpente de ce château en ruine s'écroula. Les murs en
subsislent encore. CHAPITRE IV. Règlement établissant les droits du timbre et de l'enregistrement. — Ordonnance portant la valeur de la piastre à onze escalins.— Proclamations sur la
prise de possession de l'Est de l'ile, et la convocation d'une assemblée centrale
au Port-au-Prince. — Arrêté sur les acquisitions de terre par les cultivateurs.
— Proclamation sur des propos tenus contre les intentions de T. Louverture.— Proclamation sur les denrées à cultiver dans l'Est. — Arrêté sur l'organisation et l'entretien de la gendarmerie.— Proclamation qui réduit les
droits d importation et d'exportation dans l'Est. — Ordonnance et arrêté sur
la vente des animaux, et portant impôt à ce sujet. — Deux lettres de T.
Louvertureau Premier Consul.— Arrêté qui défend l'exploitation et l'exportation des bois d'acajou et de gayac— T. Louverture fait battre une monnaie à son effigie. — Réception faite à l'évêque Mauvielle qui est placé dans
l'Est.— Assassinat du colonel Gautier, par ordre de T. Louverture.— Commandemens militaires conférés dans l'Est.— Retour de T. Louverture au Porlau-Prince. — Arrêté contre les pirates. — Répression des Faudoux par Dessalines.— Irruption de Lamour Dérance à Marigot.— Il en est chassé et se
réfugie auBahoruco.
naie à son effigie. — Réception faite à l'évêque Mauvielle qui est placé dans
l'Est.— Assassinat du colonel Gautier, par ordre de T. Louverture.— Commandemens militaires conférés dans l'Est.— Retour de T. Louverture au Porlau-Prince. — Arrêté contre les pirates. — Répression des Faudoux par Dessalines.— Irruption de Lamour Dérance à Marigot.— Il en est chassé et se
réfugie auBahoruco. Quand T. Louverture voyageait, ses idées, ses plans,
ses méditations, son génie d'organisation administrative
et politique, franchissaient les distances avec lui ; partout
où il s'arrêtait, il statuait sur les affaires publiques. Quelquefois il faisait une halte dans la route pour envoyer les
ordres les plus importans aux extrémités de la colonie. Durant son séjour à Saint-Jean, il signa deux règlemens qu'il envoya imprimer, et publier dans toute la partie française. 512 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. Le premier, du 9 janvier (19 nivôse), établit les droits
du timbre et de l'enregistrement, conformément aux diverses lois rendues sur ces matières, en France. Ce règlement ouvrit quatorze bureaux pour la perception de
ces droits, dans les principales villes du Nord, de l'Ouest
et du Sud. Il accorda aux receveurs ou percepteurs cinq
centimes par franc de la recette, sans autres frais ni appointemens ; le logement seul leur était donné par la colonie. Chaque département avait un bureau central pour
le timbre. Les fonctionnaires de cette administration relevaient des ordonnateurs ou administrateurs. L'article
9 disait : <r Les peines portées par les lois anciennes et nouvelles
« qui ont été promulguées contre les faussaires, faux mon-
« nayeurs etfauxfabricateurs, seront aussi appliquées con-
* tre les faux fabricateurs du timbre, leurs fauteurs, corner plices et adhérens, qui, à cet effet, seront traduits de-
« vant un conseil de guerre pour y être jugés, d'après
« mon règlement portant établissement desdits conseils
« de guerre. » Le second établit le droit de patentes, comme en France,
proportionnellement à la population des villes et bourgs.
La perception de ce droit était réunie dans les mêmes
mains. Ce règlement fut rendu le 10 janvier. Le lendemain de son arrivée à Azua, il rendit une ordonnance pour porter la piastre-gourde à onze escalins,
comme cela existait dans la partie française depuis le
gouvernement du comte d'Ennery : dans la partie espagnole, elle ne valait que huit réaux, appelés escalins
dans l'autre colonie. Les motifs du règlement du comte
d'Ennery étaient fondés sur la guerre existante alors entre
les colonies anglaises, qui venaient de proclamer leur in- [1801] CHAPITRE IV. 51o dépendance, et l'Angleterre ; on prévoyait une guerre
entre cette dernière puissance et la France. Le 27 janvier, le lendemain de son entrée à SantoDomingo, T. Louverture ayant appris que beaucoup d'habitans étaient déjà partis et que d'autres allaient les imiter, publia un avis pour rassurer ces derniers sur ses dispositions à les traiter avec bienveillance, et engager les
autres à revenir dans leurs foyers. Toute sa conduite
antérieure, depuis qu'il avait abandonné les Espagnols
en 1794, donnait peu de confiance en lui : son hypocrisie
et ses méfaits en étaient cause, car le vice porte sa propre
condamnation.
, T. Louverture ayant appris que beaucoup d'habitans étaient déjà partis et que d'autres allaient les imiter, publia un avis pour rassurer ces derniers sur ses dispositions à les traiter avec bienveillance, et engager les
autres à revenir dans leurs foyers. Toute sa conduite
antérieure, depuis qu'il avait abandonné les Espagnols
en 1794, donnait peu de confiance en lui : son hypocrisie
et ses méfaits en étaient cause, car le vice porte sa propre
condamnation. Le 51 , il écrivit à Don Garcia, d'abord pour lui demander la liste des communes de la partie espagnole, afin d'y
envoyer ses actes : « Il est instant qu'ils soient connus
« pour tranquilliser les esprits ; » ensuite, pour lui déclarer que son intention étant d'établir les mêmes lois et
les mêmes mesures dans toute l'île, il mettait la gourde à
onze esca lins, comme il avait fait à Azua. Le 2 février, il publia une proclamation aux habitans
de Saint-Domingue, annonçant la prise de possession de la
ci-devant partie espagnole de l'île, au nom de la France :
elle contenait sa profession de foi sur son gouvernement
et son administration, dans les vues d'assurer le bonheur
de tous. Afin de compléter ses vues connues depuis longtemps,
T. Louverture publia une autre proclamation le 5 février :
elle était adressée aux administrations municipales de la
colonie et à ses concitoyens '.' Après leur avoir exposé
les faits qui se passèrent dans la mission du général Agé 1 Le 5 février 1801 correspondait au 16 pluviôse an 9: cette dernière date
était l'anniversaire du décret de la convention sur la liberté générale. En ren314 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. à Santo-Domingo et depuis, jusqu'à son entrée dans
cette ville, et promis de leur adresser le procès-verbal de
ses opérations, aussi indispensable que ses Te Deum, il
leur dit : Citoyens, vous avez été témoins de ma sollicitude pour le bonheur
de mon pays, pour la liberté de mes frères. Vous avez été témoins que
je n'ai jamais pris les armes, si ce n'est dans le cas d'une légitime défense ; que l'ordre et la prospérité de cette colonie ont été toujours les
objets les plus chers à mon cœur, ceux de mes vœux les plus constans;
qu'invité à prendre les rênes du gouvernement, d'après l'expression
de la volonté publique, ce nouveau témoignage de confiance qui augmentait le fardeau dont je me voyais chargé à regret, n'a point ralenti
mon zèle ni mon désir de faire le bien. Aujourd'hui ma tâche est remplie. Ma conscience satisfaite me dit
que f ai fait le bien et empêché le mal autant que je l'ai pu. Il ne me
reste qu'un devoir bien doux à remplir : — c'est de proclamer la
bonne conduite des généraux, officiers et soldats de l'armée de SaintDomingue ; ils ont exécuté mes ordres avec courage et intelligence ; ils
m'ont secondé avec un zèledigne des plus grands éloges ; ils ont bien
mérité de la patrie.
ie. Ma conscience satisfaite me dit
que f ai fait le bien et empêché le mal autant que je l'ai pu. Il ne me
reste qu'un devoir bien doux à remplir : — c'est de proclamer la
bonne conduite des généraux, officiers et soldats de l'armée de SaintDomingue ; ils ont exécuté mes ordres avec courage et intelligence ; ils
m'ont secondé avec un zèledigne des plus grands éloges ; ils ont bien
mérité de la patrie. C'est à vous maintenant, citoyens magistrats, à assurer à cette colonie sa tranquillité future, à poser les bases de sa prospérité par des lois
convenables à nos mœurs, à nos usages, à notre climat, à notre industrie, et en même temps propres à nous attacher de plus en plus et
plus fortement encore à la République française. C'est à vous de choisir, en conséquence, des hommes sages, probes, éclairés, dont la première passion soit l'attachement à la République, à l'humanité, à la
liberté, qui, susceptibles d'avoir de bonnes vues, puissent concevoir
et présenter des projets de restauration pour cette colonie qui la porteront rapidement à une prospérité à laquelle elle n'était jamais parvenue. Des citoyens sans préjugés, également recommandables par leurs
talens et par leurs vertus, doués de lumières, mais empressés à recevoir les bonnes idées de leurs concitoyens, et à les rendre profitables à dant sa proclamation ce jour-là, il semble que T. Louverture eut la pensée de
rappeler ce fait. Nous verrons si sa constitution, au fond, raffermit ou non
la liberté générale. [1801] CHAPITRE IV. 51") la chose publique, inaccessibles à l'intrigue et à la corruption, et résolus de se dépouiller, au moins pendant le temps de leur honorable
mission, des petites passions qui rétrécissent l'esprit et avilissent les
hommes. Leurs travaux, pour être paisibles, n'en seront pas moins
glorieux ; et s'ils ont le courage de se livrer à leur devoir, avec le dévouement qu'il exige, ils pourront lire dans l'avenir leurs noms inscrits
parmi les bienfaiteurs de Saint-Domingue, et compter, dès ce moment,
sur la gratitude de leurs concitoyens. L'intérêt que je prendrai au succès de vos utiles travaux me portera
à redoubler de vigilance , pour vous en aplanir les difficultés. Je vous
assure, en mon nom et en celui des généraux, officiers et soldats de
l'armée de Saint-Domingue, de la liberté de vos suffrages et du maintien de l'ordre public ; et d'après la confiance que j'ai en mes compagnons d'armes, que le projet que vousx présenterez pour l'avantage de
cette colonie, sera accueilli avec respect et reconnaissance, exécute
avec empressement et ponctualité, après avoir obtenu l'assentiment
de mes concitoyens et reçu le sceau des lois, par la sanction du gouvernement de la République. En conséquence, j'arrête ce qui suit : I. Le 10 ventôse prochain (16Î mars) toutes les administrations municipales de la colonie seront convoquées, à l'effet de procéder à la nomination d'un député. 3. Le 20 ventôse (11 mars) les députés des administrations municipales, nommés, se réuniront dans le chef-lieu de chaque département,
savoir : — les députés du département du Nord, au Cap ; — ceux de
l'Ouest, au Port-Républicain ; — ceux du Sud, aux Caves ; — ceux
de Samana, à Saint- Yague ; — et ceux de l'Engaiio, à Santo-Domingo '.
l'effet de procéder à la nomination d'un député. 3. Le 20 ventôse (11 mars) les députés des administrations municipales, nommés, se réuniront dans le chef-lieu de chaque département,
savoir : — les députés du département du Nord, au Cap ; — ceux de
l'Ouest, au Port-Républicain ; — ceux du Sud, aux Caves ; — ceux
de Samana, à Saint- Yague ; — et ceux de l'Engaiio, à Santo-Domingo '. U. Les députés des communes, réunis dans les chefs-lieux des départemens, s'occuperont à nommer deux députés à l'assemblée centrale de la colonie, qui sera fixée au Port-Républicain. 6. L'assemblée centrale, composée de dix députés et réunie au PortRépublicain, commencera ses opérations au 1er germinal prochain
(22 mars). 7. Toutes les administrations, soit individuellement, soit collective1 Nous avons dit que le corps législatif de France avait divisé le territoire
de l'île entière en 5 départemens, ainsi dénommés. Déjà T. Louverture avait
formé des municipalités dans toutes les communes de la partie espagnole. 516 études sur. l'histoire d'haïti. ment, tous les citoyens en général, sont invités à adresser leurs vues et
à offrir leurs réflexions à l'assemblée centrale, qui, après avoir mûrement discuté le projet qui sera formé, l'enverra, après l'avoir adopté, à
mon approbation; de là, il sera adressé au gouvernement français ,
pour obtenir sa sanction. 8. Ledit projet, revêtu de la sanction du gouvernement français,
aura force de loi et sera exécuté dans toute la colonie. 9. Les assemblées de département et l'assemblée cenirale ne pourront, sous aucun prétexte, s'occuper d'objets étrangers à leur convocation. Après avoir vaincu toutes les résistances qui s'opposaient à sa marche vers le pouvoir suprême, et non pas
vers l'indépendance de la colonie, T. Louverture arrivait
au dernier acte qui devait le lui assurer et consolider son
autorité légalement, du moins par l'apparence de la puissance populaire. S'étayant de l'article 91 de la constitution
française de l'an 8, cité dans la proclamation des consuls
qu'apportèrent Vincent et ses collègues, il paraphrasa cette
proclamation pour légitimer ce qui, de sa part, était une
violation flagrante de cette constitution; car, Saint-Domingue , comme toutes les autres colonies de la France, devait recevoir les lois qu'il plairait au gouvernement et à
la législature de la métropole de faire pour elles. A moins
de déclarer son indépendance absolue, cette colonie n'avait pas le droit de faire des lois, ni pour son régime intérieur, ni pour ses relations extérieures. C'était déjà un
empiétement considérable qui pouvait encore être excusé,
si le travail qu'aurait à présenter l'assemblée centrale, ne
devait être considéré que comme un vœu de la colonie, un
projet réel à soumettre au gouvernement français.
la métropole de faire pour elles. A moins
de déclarer son indépendance absolue, cette colonie n'avait pas le droit de faire des lois, ni pour son régime intérieur, ni pour ses relations extérieures. C'était déjà un
empiétement considérable qui pouvait encore être excusé,
si le travail qu'aurait à présenter l'assemblée centrale, ne
devait être considéré que comme un vœu de la colonie, un
projet réel à soumettre au gouvernement français. Nous remarquons seulement l'expression d'assemblée
centrale, substituée au titre d'assemblée générale que prit
l'assemblée de Saint-Marc en 1790, et au titre d'assem- [1801] CHAPITRE IV. 317 blée coloniale que prit l'assemblée du Cap en 1791, nous
réservant de faire d'autres rapprochemens , quand son
œuvre sera mise sous les yeux du lecteur. Dans tous les cas, T. Louverture parlait dans sa proclamation, de sa sollicitude pour la liberté de ses frères;
nous allons bientôt citer un autre acte où nous examinerons s'il garantissait ou non leur liberté. Nous verrons
aussi si les membres de l'assemblée centrale étaient des
hommes sans préjugés ; si réellement il y a eu liberté de
suffrages dans leur nomination ; si l'assemblée a travaillé
en dehors de son influence, dans le lieu qui lui était assigné ; et si, enfin, le général en chef a attendu la sanction du gouvernement français pour exécuter le projet en
question, s'il ne s'est pas trop empressé de l'exécuter. Nous voilà tout de suite à l'acte que nous venons d'annoncer. C'est un arrêté publié le 7 février, deux jours
après la proclamation ci-dessus. Comme il complète parfaitement les vues de T. Louverture sur l'administration
de son pays, sur le sort qu'il faisait à ses frères noirs,
déjà assez passablement fixé par ses divers règlemens de
culture, parles punitions corporelles, etc., etc., il est bon
de le produire au grand jour. Dans notre manière d'écrire
sur l'histoire de notre pays, nous ne nous bornons pas à
des assertions ; nous appelons le lecteur à juger des intentions avec nous, à rectifier nos appréciations, si nous
sommes dans l'erreur ou passionné. Voici cet arrêté : Toussaint Louverture, général en chef de l'armée de Saint-Domingue. Plusieurs citoyens s'étant proposé des acquisitions de terre, il est de
mon devoir de régler les dispositions auxquelles ils devront être assujétis. La culture de cette colonie, bien différente de celle des autres pays,
exige une réunion de movens considérables en hommes et en argent, 518 études suu l'histoire d'haïti. sans lesquels il est impossible qu'un planteur puisse obtenir les avantages qu'il doit naturellement se proposer. Presque toutes les habitations des départemens du Nord, du Sud et de l'Ouest manquent de
bras, et dans la ci-devant partie espagnole, le nombre en ayant été diminué depuis cinq ans par de fréquentes émigrations, il serait imprudent et impolitique de permettre de nouveaux établissemens, tandis
que les anciens languissent, et de vouloir en accroître le nombre avant
que la population soit augmentée.
planteur puisse obtenir les avantages qu'il doit naturellement se proposer. Presque toutes les habitations des départemens du Nord, du Sud et de l'Ouest manquent de
bras, et dans la ci-devant partie espagnole, le nombre en ayant été diminué depuis cinq ans par de fréquentes émigrations, il serait imprudent et impolitique de permettre de nouveaux établissemens, tandis
que les anciens languissent, et de vouloir en accroître le nombre avant
que la population soit augmentée. Il est en même temps nécessaire de fixer le nombre de carreaux de
terre qu'il est convenable de laisser acquérir. Il s'est introduit dans
la partie française des abus qu'il est urgent d'arrêter. Un, deux ou
trois cultivateurs s'associent, achètent quelques carreaux de terre,
et abandonnent des habitations déjà en valeur , pour aller se fixer sur
de nouveaux terrains incultes. De cette manière, les anciens établissemens seraient bientôt ruinés, sans utilité pour les entrepreneurs des
nouveaux défrichemens, et sans compensation pour la chose publique,
des pertes que ces isolements occasionnent. Il est de la prudence d'empêcher une semblable désorganisation. En conséquence, aucune vente de terre ne pourra être faite, si ceux
qui désirent faire des acquisitions n'ont préalablement obtenu de Vadminislration municipale de leur canton, V autorisation d'acheter.,
après avoir prouvé qu'ils ont les moyens nécessaires pour former de
nouveaux établissemens : ladite autorisation sera soumise à mon ap'-
probation. Les notaires publics ne pourront passer des contrats de vente, si les
parties se présentent à eux avant d'avoir rempli les formalités ci-dessus indiquées, les rendant responsables personnellement des événemens
qui pourraient en résulter, s'ils s'écartaient des dispositions du présent
arrêté. D'après ces considérations, j'arrête ce qui suit : 1. Aucune vente de terre ne pourra être faite dans la colonie, si la
vente n'est au moins de cinquante carreaux, — me réservant depro-<
noncer sur quelques exceptions qui pourraient avoir lieu à cet égard. 2. Toute personne désirant acquérir un terrain non encore défriché,
ou une propriété déjà établie, sera tenue de se présenter pardevant
l'administration municipale de son canton, pour lui en faire la déclaration. 3- L'administration municipale est tenue d'examiner si le déclarant
est déjà attaché à une habitation, — quel est le genre de culture qu'il [1801] CHAPITRE IV. 510 se propose d'établir, — quel est le nombre de cultivateurs qu'il peut
employer ; et, après avoir examiné s'il a les moyens de former ou de
soutenir un établissement, elle soumettra sa demande a mon approbation. 4. Il est défendu à tout notaire public de passer aucun acte de vente,
si les formalités exigées par le présent arrêté n'ont été préalablement
remplies. Le présent arrêté sera imprimé, publié et spécialement recommandé
à la surveillance des autorités civiles et militaires, chargées de tenir
sévèrement la main à son exécution. A Santo-Domingo, le 18 pluviôse (7 février) an 9 de la République
française une et indivisible. Le général en chef, Tolssaint Louvertore. Le voilà tout entier, ce fameux acte qui limitait le droit
qu'a tout homme libre de se donner légalement une propriété.
é sera imprimé, publié et spécialement recommandé
à la surveillance des autorités civiles et militaires, chargées de tenir
sévèrement la main à son exécution. A Santo-Domingo, le 18 pluviôse (7 février) an 9 de la République
française une et indivisible. Le général en chef, Tolssaint Louvertore. Le voilà tout entier, ce fameux acte qui limitait le droit
qu'a tout homme libre de se donner légalement une propriété. Contre qui était-il dirigé, si ce n'est contre les cultivateurs noirs ? En faveur de qui était-il conçu, si ce n'est
en faveur des colons blancs de Saint-Domingue ? Le mot
de planteur qui y figure dit toute la pensée de T. Louverture à cet égard. Selon lui, il était imprudent et impolitique de permettre aux noirs (qui n'avaient pas de grands
moyens et qui s'associaient pour acquérir des terres), de
se rendre indépendans du caprice et de la tyrannie de leurs
anciens maîtres, de leurs oppresseurs naturels, — du despotisme des chefs militaires qui s'adjugeaient de nombreuses habitations, — en achetant quelques carreaux de
cette terre qu'eux ou leurs ancêtres avaient défrichée, arrosée de leur sueur et de leur sang ! Ces noirs étaient-ils
des esclaves ou des hommes libres? Que signifiaient donc
ces mots pompeux de liberté, d'égalité, placés en tête des
actes du général en chef de Saint-Domingue, si ces hommes ne pouvaient jouir des mêmes droits que tous autres 520 études sur l'histoire d'haïti. dans cette colonie ? Lorsque cet ancien esclave lui-même
avait sagement économisé le fruit de son travail, pour employer ce pécule accumulé à s'acheter des habitations,
telles que celles situées à Ennery et aux Cahos, il trouvait
qu'il était juste d'interdire à ses frères qui avaient été dans
la même condition que lui, la faculté d'employer le fruit
de leurs épargnes à s'acquérir aussi de petites portions de
terre pour les transmettre à leur postérité ! L'esprit comme
le cœur se soulève à la lecture de cet acte de T. Louverture. Et à qui conférait-il le droit de statuer sur de pareilles
demandes ? Aux administrations municipales, aux municipalités, composées presque toutes des blancs colons.
Qui étaient notaires publics ? Les blancs colons. Au sommet de cette juridiction administrative était le général en
chef, qui va devenir bientôt le gouverneur général de la
colonie, statuant en dernier ressort, pour donner ou refuser son approbation ; et comme ce noir, devenu blanc
par ses sentimens d'attachement aux autres blancs, par
l'effet de son funeste système, pensait qu'il serait imprudent et impolitique de tolérer l'acquisition des terres par
des cultivateurs, qu'il fallait empêcher une semblable désorganisation de la grande propriété, on conçoit facilement
quel espoir pouvait rester à ces malheureux de devenir
propriétaires. C'est sous les yeux de Moïse, présent à Santo-Domingo,
que cet arrêté a été publié. Ne voit-on pas dès-lors comment l'indignation de ce jeune homme, mécontent du système affreux de son oncle, ira sans cesse croissant, pour
s'exhaler ensuite par des murmures sortis de son cœur
oppressé, pour aboutir à la mort ? Il est constant, d'après cet arrêté, que les cultivateurs,
se voyant traqués de tous côtés pour rentrer sur les habi-
yeux de Moïse, présent à Santo-Domingo,
que cet arrêté a été publié. Ne voit-on pas dès-lors comment l'indignation de ce jeune homme, mécontent du système affreux de son oncle, ira sans cesse croissant, pour
s'exhaler ensuite par des murmures sortis de son cœur
oppressé, pour aboutir à la mort ? Il est constant, d'après cet arrêté, que les cultivateurs,
se voyant traqués de tous côtés pour rentrer sur les habi- [1801] CHAPITRE IV. 521 tarions de leurs anciens maîtres, devenus plus arrogans
depuis la fin de la guerre civile du Sud ; étant de plus contraints au travail par la flagellation , mais reconnaissant,
d'un autre côté, qu'on accordait toutes les faveurs aux
propriétaires, ils imaginèrent de se rendre eux-mêmes
propriétaires aussi, en espérant que la loi de l'égalité leur
assurerait les mêmes avantages, puisqu'on disait qu'ils
étaient libres et qu'ils savaient qu'ils l'étaient effectivement, et par le droit naturel et par la proclamation de la
liberté générale. Ne pouvant, la plupart, avoir assez d'argent pour atteindre leur but, ils s'associaient en réunissant leur petit pécule. Loin de favoriser cette tendance
de la population noire, T. Louverture l'arrêta tout-à-coup:
il découvrit l'ingénieux moyen employé par ses frères pour
se soustraire au châtiment corporel, à toutes les vexations
de ce temps barbare, et il l'entrava, en rendant ses complices et lui, juges de ce louable désir d'acquérir ce qui
constitue pour l'homme la vraie liberté, — la propriété, —
par l'indépendance qu'elle lui procure dans la société. Sont-ce là le fait d'un administrateur bienveillant, le
droit d'un gouvernement juste et équitable ? M. Madiou, ne trouvant pas la pensée de T. Louverture
assez clairement formulée, ajoute à ses motifs, en disant :
« Il avait remarqué que deux, trois ou un plus grand
« nombre de cultivateurs s'associaient pour acheter queî-
« ques carreaux de terre sur lesquels ils se retiraient, se
« livrant à la paresse ; il en était résulté un dépérissement
« général dans les cultures ' . »
le
droit d'un gouvernement juste et équitable ? M. Madiou, ne trouvant pas la pensée de T. Louverture
assez clairement formulée, ajoute à ses motifs, en disant :
« Il avait remarqué que deux, trois ou un plus grand
« nombre de cultivateurs s'associaient pour acheter queî-
« ques carreaux de terre sur lesquels ils se retiraient, se
« livrant à la paresse ; il en était résulté un dépérissement
« général dans les cultures ' . » Cette accusation de paresse portée par cet auteur, contre
les cultivateurs associés, ne se trouve pas dans l'arrêté du 1 Histoire d'Haiti, t. 2. p. 83. T. IV. 2l 522 études sur l'histoire d'haïti. général en chef : celui-ci ne parle que de l'isolement où
ils allaient se placer des grandes habitations qui seraient
ainsi ruinées ; il considérait ce résultat comme un abus
contraire aux intérêts des planteurs, des colons, grands
propriétaires ; il ne voulait pas la formation de la petite
propriété, plus favorable à la liberté, parce que son système
d'administration était tout aristocratique. Voilà la pensée
politique de cet acte. Y ajouter par cette accusation de paresse, c'est légitimer les- calomnies répandues par la faction coloniale contre les hommes de la race noire ; c'est
presque justifier le régime monstrueux contre lequel ils
s'étaient levés ; c'est reproduire l'idée exprimée dans la
proclamation de Whitelocke, en 1795, « qu'une colonie
« ne doit pas devenir le théâtre des vertus républicaines,
« ni du développement des connaissances humaines; que
« sa prospérité consiste à faire beaucoup de denrées pour
« en exporter le plus avec le moins de frais possible. »
Voilà le but que se proposait T. Louverture qui, àlasmême
époque, agissait dans le Nord pour le rétablissement de
l'esclavage des noirs, déclarés libres par les commissaires
civils. Qu'il se soit montré, en 1801, conséquent avec
ses anciens principes, d'accord ; mais n'accusons pas les
cultivateurs d'une chose qui ne se trouve point dans un
acte qui était si contraire à leurs droits. Brissot, qui, certes, était un véritable ami des noirs,
dans un de ses écrits publié le 20 novembre 1790, considérait la petite culture comme plus propre à augmenter
les produits des colonies , à les rendre moins chers , à
rendre surtout l'esclavage moins nécessaire, alors qu'il
n'était question que d'une liberté graduelle à accorder aux
noirs esclaves. Mais en 1801 , après huit années d'affranchissement généra], après les idées émises par Polvérel, [1801] 0HÂPÏTRE IV. 5â3 dans son système d'affranchissement , sur les terrains à
donner aux nouveaux libres, T. Louverture réagissait
contre eux par son arrêté : en limitant le droit d'acquérir
à 50 carreaux de terre, c'était repousser ces hommes de
la société civile, parce qu'il n'était guère possible qu'ils
pussent en acquérir autant à la fois ; et encore, il entrava
ce droit par les autorisations préalables à obtenir des colons eux-mêmes, fonctionnant dans les municipalités, par
l'approbation qu'il se réservait de donner à ces autorisations ou de les refuser.
contre eux par son arrêté : en limitant le droit d'acquérir
à 50 carreaux de terre, c'était repousser ces hommes de
la société civile, parce qu'il n'était guère possible qu'ils
pussent en acquérir autant à la fois ; et encore, il entrava
ce droit par les autorisations préalables à obtenir des colons eux-mêmes, fonctionnant dans les municipalités, par
l'approbation qu'il se réservait de donner à ces autorisations ou de les refuser. Sans doute, nous verrons plus tard, le Sénat de la République d'Haïti, en 1807, limiter le droit d'acquisition à
10 carreaux de terre, et Pétion, plus libéral, le restreindre
à 5 carreaux ; mais cette limitation étant posée, chacun
était libre d'acheter sans avoir besoin de recourir à des
autorisations préalables, à une approbation despotique. Malgré tous ses actes en faveur des Espagnols devenus
Français, des bruits alarmans étaient répandus sur les intentions perfides qu'on supposait à T. Louverture, de vouloir accorder quatre heures de pillage à ses troupes et de
les charger de massacrer les kabitansâe Santo-Domingo,
comme les Espagnols avaient laissé faire à celles de Jean
François, sur les Français au Fort-Liberté ; cet ordre,
disait-on, devait être exécuté aussitôt son départ de SantoDomingo. Ces bruits épouvantables portaient beaucoup
de gens à l'émigration. Pour les dissiper, le 8 février, T. Louverture émit une
proclamation où il disait : « Mes principes et mon carac-
« tère m'interdisent de me justifier de semblables hor-
« reurs. » Cependant, jugeant bien que ses faits antérieurs
dans la partie française justifiaient un peu ces appréhen524 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE IMIAÏTI. sions , il déclara qu'il ne permettrait plus qu'à Don Garcia
et à sa troupe de quitter la colonie, que tous les habitans y
resteraient jusqu'à ce qu'il reçût de nouveaux ordres de
France. Il ajouta à cette déclaration, qu'il mettait tous
les Espagnols indistinctement sous la protection de la République ; qu'il se rendait personnellement responsable
de tous les attentats qui seraient commis contre leurs personnes et leurs propriétés, en ordonnant en outre des
punitions sévères contre tout officier ou soldat de son armée qui serait coupable d'une vexation quelconque contre
les habitans ; mais d'arrêter aussi les auteurs de ces calomnies. Les officiers supérieurs furent requis de tenir la
main aven rigueur, à l'exécution de sa proclamation. Don Garcia demanda à T. Louverture une copie authentique de cet acte, qui lui fut remise le 9 février. L'exgouverneur voulait avoir un titre en forme, en cas d'événement sinistre, pour accuser au besoin l'homme qui lui
écrivait, le 27 mars 1794, tant de protestations de soumission et de fidélité, au moment où il se préparait à massacrer les Espagnols aux Gonaïves, où il tendait un piège
à Don Cabrera. C'est la punition anticipée des hommes sans] foi, des
grands coupables, de voir leurs intentions sans cesse suspectées. La méfiance publique devient ainsi le précurseur
du jugement de Dieu à l'égard de leurs méfaits , et elle
porte le trouble dans leur conscience. Le mêmejour, 8 février, une autre proclamation parut,
adressée aux habitans de la ci-devant partie espagnole.
Après leur avoir fait la comparaison, entre l'état des cultures dans cette partie et celui existant dans la partie française, tout à l'avantage de cette dernière, pour les inviter
à imiter les Français dans la production des denrées des-
La méfiance publique devient ainsi le précurseur
du jugement de Dieu à l'égard de leurs méfaits , et elle
porte le trouble dans leur conscience. Le mêmejour, 8 février, une autre proclamation parut,
adressée aux habitans de la ci-devant partie espagnole.
Après leur avoir fait la comparaison, entre l'état des cultures dans cette partie et celui existant dans la partie française, tout à l'avantage de cette dernière, pour les inviter
à imiter les Français dans la production des denrées des- [1801] chapitre iv. 525 tinées à l'exportation, qui procurent l'aisance et même la
richesse, il ordonna la plantation des cannes, du café, du
coton, du cacao. « Il est de l'intérêt des habitans, dit-il, de sortir de l'indolence à laquelle ils étaient livrés : partout la terre n'attend que les secours des bras pour ouvrir ses trésors, pour
récompenser ceux qui se livreront à la culture de ces riches productions, — tandis qu'elle laisserait dans la misère ceux qui cultivent des bananes, des patates, des ignames, productions sans valeur dans cette colonie. » Sans valeur, bien entendu pour l'exportation , mais immensément utile pour la nourriture du peuple. C'est donc une erreur commise par M. Madiou, quand
il dit que T. Louverture prohiba la culture de ces vivres '.
Il n'y a pas de défense faite d'en planter, dans cette proclamation ; et il aurait été coupable de prendre une telle
mesure, qui aurait exposé ces populations à la disette, à
périr de faim. Il était trop prévoyant pour agir ainsi. « C'est un bon père qui parle à ses enfans, continue la
proclamation, qui leur indique la route du bonheur pour
eux et leur famille, qui désire les voir heureux. Je n'ai jamais pensé que la liberté fût la licence, que des hommes
devenus libres pussent se livrer impunément à la paresse,
au désordre : mon intention bien formelle est que les cultivateurs restent attachés à leurs habitations respectives;
qu'ils jouissent du quart des revenus; qu'on ne puisse impunément être injuste à leur égard ; mais en même temps,
je veux qu'ils travaillent plus encore qu'autrefois, qu'ils
soient subordonnés ; qu'ils remplissent avec exactitude
tous leurs devoirs, bien résolu à punir sévèrement celui ' Histoire d'Haïti, t. 2, p. 88. 5i(j ÉTUDES SUR L HISTOIRE d' HAÏTI. qui s'en écartera... » — par la verge épineuse, par le bâton de l'inspecteur de culture, de la gendarmerie dont l'organisation va être décrétée. Nous doutons alors que les noirs de la partie de l'Est,
habitués à une vie paisible, aient réellement vu en T. Louverture, un Dieu libérateur, ainsi que l'a affirmé M.
Madiou.
p. 88. 5i(j ÉTUDES SUR L HISTOIRE d' HAÏTI. qui s'en écartera... » — par la verge épineuse, par le bâton de l'inspecteur de culture, de la gendarmerie dont l'organisation va être décrétée. Nous doutons alors que les noirs de la partie de l'Est,
habitués à une vie paisible, aient réellement vu en T. Louverture, un Dieu libérateur, ainsi que l'a affirmé M.
Madiou. L'indolence reprochée à la faible population de la partie de l'Est d'Haïti, n'a jamais été aussi grande qu'on l'a
cru généralement. Ses principales productions ont toujours été l'élève des bestiaux et la coupe du bois d'acajou,
et elles exigent plus d'activité qu'on ne pense. Si elle avait
montré peu de disposition à produire autre chose, on doit
en accuser l'administration espagnole qui négligea constamment cette colonie, et dont l'inintelligence ne sut pas
tirer parti de cette terre fertile et de ses habitans. L'influence des ordres religieux, les innombrables fêtes célébrées toute l'année, y contribuaient; ces fêtes absorbaient
presque tout le temps qui aurait dû être accordé au travail.
Mais, pendant la période de vingt-deux années que ce territoire a été réuni à la République d'Haïti, on a vu ses produits en tabacs décupler, les autres portés à un chiffre inconnu jusqu'alors; et certes, on n'y employait pas la punition corporelle, ni aucune contrainte morale : le commerce
fut le seul agent provocateur de la production, comme il
l'a été dans la partie occidentale de l'île, aidé de la petite
propriété, également établie dans la partie orientale. Le 11 février, T. Louverture fit un arrêté qui créait une
compagnie de gendarmerie dans chaque commune de toute
la colonie : composée de 54 hommes, y compris 5 officiers
et un trompette, elle devait être entretenue, payée, habillée et montée, aux frais de la commune; le gouvernement [18011 CUAPlTliE iv. %ffl fournissait les armes. Le 6 mai suivant, rendu au Cap , il
rendit un autre arrêté pour régler cet entretien de la
gendarmerie par les communes, taxant les propriétaires,
fermiers et cultivateurs, proportionnellement aux produits
retirés de la terre. Ainsi, les cultivateurs étaient tenus de
contribuer à l'entretien des hommes chargés de les contraindre au travail, en les assommant de coups. La gendarmerie appliquée au service des campagnes recevait la
ration journalière en vivres du pays, celle des villes et
bourgs en argent. Un des articles du second arrêté supprima dans l'Est
les anciennes contributions, excepté la dîme, et les remplaça par les impôts établis dans la partie française. La
dîme était anciennement payée au roi d'Espagne au lieu
de l'être au clergé, parce que la couronne faisait tous les
frais du service divin • . C'était le dixième de tous les produits. Le 11 février, T. Louverture avait rendu une ordonnance pour défendre la vente des animaux dans l'Est,
afin de conservera cette partie ces instrumens de travail.
Le 7 mars, pour donner suite à cette idée et mettre la police à même de surveiller les vols qui se faisaient, principalement de chevaux, il rendit un arrêté, qui établissait
un impôt, un droit de passage sur tous les animaux qu'on
menait d'un département à un autre : des formalités rigoureuses étaient prescrites aux particuliers pour obtenir
la permission de vendre des animaux quelconques, et les
autorités civiles et militaires qui ne les observeraient pas
seraient considérées complices des vols commis : les con-
mettre la police à même de surveiller les vols qui se faisaient, principalement de chevaux, il rendit un arrêté, qui établissait
un impôt, un droit de passage sur tous les animaux qu'on
menait d'un département à un autre : des formalités rigoureuses étaient prescrites aux particuliers pour obtenir
la permission de vendre des animaux quelconques, et les
autorités civiles et militaires qui ne les observeraient pas
seraient considérées complices des vols commis : les con- » Voyez la description de la partie espagnole par Moreau de Saint-Méry,
pour connaître les détails de cet impôt que T. Louverture maintint, probablement par rapport aux animaux de toutes espèces. 528 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. seils de guerre jugeaient ces délits et devaient confisquer
les animaux au profit de la colonie. Le 12 février, une proclamation réduisit à six pour
cent, dans la partie de l'Est, les droits d'importation portés à dix pour cent, et ceux d'exportation portés à vingt
pour cent dans la partie française. Voici les motifs donnés
par cet acte. L'état de nullité dans lequel j'ai trouvé la culture et le commerce
dans !a partie espagnole, mon extrême désir de la voir sortir du néant
où elle était restée, et de la rendre florissante, me font un devoir d'exciter l'émulation des anciens habitans, par des encouragemens qui
doivent, en même temps, y attirer de nouveaux colons. Les départemens de l'Engafio et de Samana offrent, sans doute, aux
hommes industrieux, de grandes ressources- mais il est une partie de
l'île faite surtout pour fixer l'attention générale. La superbe plaine de
Samana (ceile de la Véga-Réal), sur laquelle la Providence paraît avoir
répandu toutes ses faveurs, se trouve propre à la fois à tous les genres
de culture. A la plus étonnante fécondité, à une température plus douce
que celle des autres plaines de Saint-Domingue, elle réunit des débouchés faciles, des rivières qui l'arrosent dans tons les sens ; et enfin, elle
est traversée par le fleuve Youna, qui, après avoir été navigable à une
grande distance dans les terres, porte ses eaux dans la grande baie de
Samana, où se trouve naturellement formé le port le plus vaste et le
plus sûr. Avec des bras, de l'intelligence et de l'activité, les hommes
laborieux sont assurés, sur une terre aussi fertile, d'être payés au centuple de leurs avances et de leurs travaux. Que les Français industrieux, que les amis d'une sage liberté, du
travail, des bonnes mœurs et de la prospérité de cette colonie, dirigent,
leurs spéculations vers ce grand établissement. S'ils réunissent ces qualités, ils peuvent me demander des concessions; ils me trouveront toujours disposé à favoriser leurs utiles travaux. T en atteste celui qui lit
dans mon cœur, et ma conduite entière : nul homme n'a une volonté
plus ferme et en même temps plus d'intérêt à rendre son pays heureux.
Que cette conviction excite l'émulation, inspire la confiance ; que les
anciens et les nouveaux habitans soient bien persuadés qu'ils trou-
spéculations vers ce grand établissement. S'ils réunissent ces qualités, ils peuvent me demander des concessions; ils me trouveront toujours disposé à favoriser leurs utiles travaux. T en atteste celui qui lit
dans mon cœur, et ma conduite entière : nul homme n'a une volonté
plus ferme et en même temps plus d'intérêt à rendre son pays heureux.
Que cette conviction excite l'émulation, inspire la confiance ; que les
anciens et les nouveaux habitans soient bien persuadés qu'ils trou- [1801] CHAPITRE IV. 529 veront toujours en moi un ami, dans un chef constamment disposé h
les aider et à les seconder de tout son pouvoir. Les ports de Monte-Christ, Puerto-Plata , Samana,
Santo-Domingo, Azua et Neyba furent alors ouverts au
commerce d'importation et d'exportation, afin de faciliter ces grandes vues d'établissemens nouveaux. Nous avons donné les considérans, les motifs de cette
réduction d'impôts dans la partie de l'Est, pour faire apprécier le bonheur dont jouissait T. Louverture au moment
où il l'ordonnait. On le voit pleinement satisfait de cette
prise de possession effectuée au nom de la France ; il a la
conscience de ce qu'il va devenir dans son pays , car sa
constitution est déjà rédigée entre lui et ses conseillers,
B. Borgella principalement. Dans cette conviction, il appelle de nouveaux colons,
il convie les Français à venir se fixer dans ces possessions
qu'ils avaient toujours convoitées. Pour mieux les déterminer, il devient poète, pour ainsi dire, par la ravissante
description qu'il fait de l'immense et fertile plaine de la
Véga-Réal, qui a eu l'honneur de recevoir ce nom de Christophe Colomb lui-même1. Il parle de sa douce température ; il énumère ces mille rivières tributaires de la majestueuse Youna, qui décharge ensuite leurs eaux dans la
superbe baie de Samana ; il fait parcourir de l'œil avec
lui, ces lieux agrestes où tant d'établissemens pouvaient
être fondés pour acquérir des richesses, objet des désirs
incessans des Européens. Enfin, il invoque celui qui lit ' Féga-Réal, en espagnol, signifie PlàinëRôyale. D'après Charlevoix, elle
a 80 lieues de longueur et 10 de largeur : une infinité de ruisseaux, de rivières
y coulent leurs eaux et forment la Youna et le Grand Yaque. A cause de son
élévation, on y jouit de la plus délicieuse température. 550 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. dans son cœur comme dans tous les cœurs ; il rappelle
aux colons sa conduite entière qui leur a été toujours favorable, pour inspirer plus de confiance en lui, en ses déclarations, en ses promesses. Cependant, il n'y avait que cinq jours écoulés, depuis
qu'il avait restreint le droit des noirs à acquérir des propriétés ! Il refusa cette jouissance légitime à ses frères,
tandis qu'il offrit des concessions gratuites aux blancs
qui viendraient d'Europe T. Louverture était, sans contredit, un homme supérieur par son esprit qui saisissait, qui embrassait toutes
choses. Mais il oublia toujours, dans tous ses rapports avec
les colons, qu'il était noir.
Cependant, il n'y avait que cinq jours écoulés, depuis
qu'il avait restreint le droit des noirs à acquérir des propriétés ! Il refusa cette jouissance légitime à ses frères,
tandis qu'il offrit des concessions gratuites aux blancs
qui viendraient d'Europe T. Louverture était, sans contredit, un homme supérieur par son esprit qui saisissait, qui embrassait toutes
choses. Mais il oublia toujours, dans tous ses rapports avec
les colons, qu'il était noir. Hélas ! en ce moment même où son cœur s'épanouissait, que faisait la faction coloniale à Paris, dans toute la
France, peut-être même à Saint-Domingue? Elle le trahissait, elle le livrait à la vengeance de F'autorité de la
métropole, si souvent méconnue par lui dans ses rêves
d'ambition extrême ; elle sollicitait de son côté toute la
puissance de la France contre lui, pour lui arracher cette
position où un noir n'aurait jamais dû prétendre. Ce projet se réalisa, contrairement aux intérêts bien entendus
de la France : son succès occasionna des regrets; mais
il était trop tard ! Les temps étaient déjà accomplis pour
toutes les grandes fortunes. Ainsi l'avait réglé la Providence. Le 12 février, le général en chef adressa une lettre au
Premier Consul, par laquelle il lui demanda la confirmation des grades supérieurs auxquels il avait promu plusieurs de ses officiers. Il lui dit qu'après la prise du Môle
sur les rebelles du Sud , il avait nommé Moïse , général [180!] CHAPITRE IV. 331 de division, à raison de sa bonne conduite; mais que cette
nomination fut secrète jusqu'à la prise de possession de
la partie espagnole où il la rendit publique, d'après la
manière digne d'éloges avec laquelle il s'était conduit
dans cette circonstance. Il lui déclara avoir élevé Dessaiines au même grade , immédiatement après la pacification du Sud. Relativement à Moïse, il mentait impunément : les opinions de son neveu sur la guerre civile et les ménagemens
dont il avait usé envers des hommes de couleur dans le
Nord, avaient mécontenté T. Louverture au point qu'il
éleva Dessalines seul à ce grade divisionnaire. Mais, après
la prise de possession de l'Est, il ne pouvait plus refuser
le même grade à Moïse, sans paraître injuste aux yeux de
l'armée. Voilà la cause de sa promotion faite à Santo-Domingo. T. Louverture dit ensuite au Premier Consul, qu'il
avait nommé aussi, au grade de général de brigade, Maurepas, H. Christophe, Paul Louverture, Charles Bélair et
D'Hébécourt, en ajoutant un mot d'éloges pour chacun
d'eux. H. Christophe était loué par lui, pour avoir préservé le Cap et les blancs de la fureur des partisans de
Rigaud. Il aurait pu ajouter, — pour les avoir fait tuer
avec plus de zèle qu'aucun autre de ses officiers. Enfin, il
s'excusait de l'élévation de Charles Bélair, malgré son
jeune âge, à cause de son mérite : cet officier avait alors
25 ans. Chose singulière ! presque en même temps, le 1 7 pluviôse an 9 (6 février) , le Premier Consul rendait un arrêté par lequel il nommait T. Louverture, capitainegénéral de la partie française de Saint-Domingue. Mais
nous ignorons si cet acte lui fut adressé. oo2 études sur l'histoire d'haïti. Une autre lettre de la même date disait au Premier
Consul, qu'il avait cru devoir interner RoumeauDondon,
pour avoir écouté des intrigans qui le firent rapporter
l'arrêté relatif à la prise de possession de la partie espagnole ; mais que cet agent était encore au Dondon, à ses
ordres * . C'était donc là le vrai motif de sa réclusion !
française de Saint-Domingue. Mais
nous ignorons si cet acte lui fut adressé. oo2 études sur l'histoire d'haïti. Une autre lettre de la même date disait au Premier
Consul, qu'il avait cru devoir interner RoumeauDondon,
pour avoir écouté des intrigans qui le firent rapporter
l'arrêté relatif à la prise de possession de la partie espagnole ; mais que cet agent était encore au Dondon, à ses
ordres * . C'était donc là le vrai motif de sa réclusion ! Le 3 mars, après avoir parcouru tous les lieux du département de l'Engaiio jusqu'à Samana qu'il visita aussi,
revenu à Santo-Domingo, il publia un arrêté par lequel
i! défendit la coupe des bois d'acajou et de gayac, et leur
exportation de cette partie, ne permettant que l'exploitation du bois de campêclie par les seuls propriétaires
des terrains où il serait coupé, et encore sous la condition d'obtenir préalablement une permission expresse du
gouvernement. Ses motifs étaient fondés sur le gaspillage qu'on faisait
des bois d'acajou, dont la plus grande partie restait sur
les lieux , abandonnée par les coupeurs qui se contentaient d'enlever les plus grosses billes. Il avait un autre
motif exprimé dans l'arrêté : c'était de porter, de contraindre les habitans à se livrer aux grandes cultures des
autres denrées déjà prescrites, seules capables, dit cet
acte, de rendre à la colonie et au commerce national leur
ancienne splendeur. Par suite de toutes ses mesures fiscales et de l'augmentation de la valeur de la piastre-gourde à onze escalins, il
paraît que l'idée lui vint , à Santo-Domingo même, d'y ,Ces deux lettres furent publiées sur le Moniteur du 15 octobre 1801, au
moment où l'expédition se préparait dans les ports de France contre Saint-Domingue. Il semble que la pensée du gouvernement consulaire était de la justilier d'avance, en démontrant la nécessité de punir T. Louverture pour tous
ses actes commis en violation de l'autorité de la métropole. [1801] chapitre iv. 553 faire battre une monnaie à son effigie : elle portait dans
l'exergue les mots de : République française. Nous ne
garantissons pas ce fait, ne connaissant aucun acte public à ce sujet; nous le puisons dans un auteur national ■
et dans un manuscrit du général Kerverseau , résumant
son rapport si souvent cité par nous : au reste, les traditions populaires l'appuient. Avant de quitter Santo-Domingo pour retourner dans
l'Ouest, T. Louverture apprit l'arrivée de l'évêque Mauvielle à Puerto-Plata. Il s'empressa d'envoyer des ecclésiastiques à sa rencontre; ils le trouvèrent à la Véga.
Apprenant lui-même que le général en chef était à SantoDomingo, il venait au-devant de lui. L'évêque fut parfaitement accueilli : les départemens de TEngano et de
Samana furent confiés à sa juridiction spirituelle, à la
résidence'de Santo-Domingo, dont le siège archiépiscopal était vacant. L'éducation de ce prélat, son instruction supérieure, ses mœurs, ses manières distinguées le
firent aimer de tous les fidèles de l'ancienne possession
espagnole , habitués qu'ils étaient depuis trois siècles à
vénérer les hauts dignitaires de l'Église.
accueilli : les départemens de TEngano et de
Samana furent confiés à sa juridiction spirituelle, à la
résidence'de Santo-Domingo, dont le siège archiépiscopal était vacant. L'éducation de ce prélat, son instruction supérieure, ses mœurs, ses manières distinguées le
firent aimer de tous les fidèles de l'ancienne possession
espagnole , habitués qu'ils étaient depuis trois siècles à
vénérer les hauts dignitaires de l'Église. Quelques mois après, cet évêque contribua à la défection'ôe toute cette partie en faveur de l'expédition française : il répondait ainsi, dans l'intérêt de cette armée,
aux sentimensque lui avait manifestés T. Louverture. Celui-ci, en partant de Santo-Domingo, donna la
preuve d'autres sentimens contre un de ses officiers, qui,
peut-être, lui fût resté fidèle dans cette conjoncture. Nous
avons dit que le colonel Gautier, cet ancien légionnaire
de l'Ouest, s'était distingué dans le combat livré sur les ■ M. Madiou, Histoire d'Haïti, t. 2, p. 89. 7,54 études sua l'histoire d'iiàïti. bords du Nisao. Il ne convenait pas à la politique cruelle
de T. Louverture, de conserver un officier qui s'était
conduit avec tant de valeur à Tavet, au siège de Jacmel,
dans l'évacuation de cette place, et dans les autres combats qui eurent lieu, entre lui et Rigaud, jusqu'à Aquin :
ce brave avait eu encore le tort de montrer son courage
récemment ; il pouvait devenir influent. L'homme qui
venait d'en appeler de toute sa conduite antérieure, qui
en appelait au témoignage de Dieu lisant dans son cœur,
pour donner des assurances aux colons, voulut leur donner un autre gage : il ordonna à son frère Paul Louverture
de faire assassiner Gautier. Cet infortuné, digne d'un
meilleur sort, eut ordre à son tour de remplir une mission
dans l'arrondissement de Santo-Domingo : il tomba dans
une embuscade tendue à son innocence, et fut baïonnette. La justice de Dieu annota ce nouveau crime. Paul Louverture, élevé, comme on vient de le voir, au
grade de général de brigade dès l'entrée du général en
chef à Santo-Domingo, y resta en qualité de commandant
du département de l'Engano : la 10e demi-brigade, sous
les ordres du colonel Jean-Philippe Daut, y tint garnison. Le département de Samana fut confié au commandement du général Clervaux, à la résidence de Saint- Yague :
la 6e demi-brigade, qu'il avait commandée, prit garnison
dans cette partie.
vient de le voir, au
grade de général de brigade dès l'entrée du général en
chef à Santo-Domingo, y resta en qualité de commandant
du département de l'Engano : la 10e demi-brigade, sous
les ordres du colonel Jean-Philippe Daut, y tint garnison. Le département de Samana fut confié au commandement du général Clervaux, à la résidence de Saint- Yague :
la 6e demi-brigade, qu'il avait commandée, prit garnison
dans cette partie. T. Louverture traversa toutes les bourgades par où il
avait passé, pour retourner au Port-au-Prince. Arrivé là,
il reçut un accueil digne de toutes les opérations qu'il venait d'accomplir dans l'ancienne partie espagnole. Un
arc-de-triomphe fut dressé à l'entrée de la ville, au-devant
de la porte Saint-Joseph. Le curé Lecun, préfet aposto- [1801] chapitre iv. 335 lique, y vint avec le dais et tous les accessoires~d'une
pareille cérémonie ; les rues étaient jonchées de fleurs,
par les dispositions prises par le général Agé, commandant de l'arrondissement , par le colonel Dalban, commandant de la place. Ces trois personnages, Européens,
ne négligèrent rien pour rendre cette réception aussi
pompeuse que possible : des salves d'artillerie se faisaient
entendre pendant la marche d'un cortège nombreux, pour
se rendre à l'église, où le Te Deum devait être chanté.
Là, le général en chef s'assit dans le banc des anciens
gouverneurs généraux de Saint-Domingue, au-dessus
duquel le curé Lecun avait fait placer un arc recouvert de
soiries : sur cet arc étaient écrits ces mots : Dieu nous l'a
donné, Dieu nous le conservera. Mais, dans le cœur de
ce prêtre était écrit aussi : Dieu nous l'enlèvera; car il
contribua aum défections peu de mois après. Agé et Dalban les suivirent, s'ils ne les ordonnèrent pas. Peu de jours après son arrivée au Port-au-Prince, T.
Louverture publia un arrêté, le 3 avril, à l'occasion de
quelques actes de piraterie qui avaient été commis sur
les côtes de l'île : il prescrivit des mesures pour s'en garantir à l'avenir. A cette époque, des Vaudoux, conduits par une vieille
africaine, commettaient leurs sorcelleries habituelles
dans la plaine du Cul - de - Sac , malgré l'ordonnance répressive publiée à leur égard. Ces pratiques superstitieuses nuisaient, comme toujours, aux travaux
agricoles des cultivateurs. Pour y mettre ordre, Dessalines, inspecteur général des cultures, répondant de leur
résultat au général en chef, se mit en campagne à la tête
d'un bataillon de la 8e demi-brigade; ayant cerné ces
Yaudoux réunis dans une case, il ordonna un feu deba35G ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.
répressive publiée à leur égard. Ces pratiques superstitieuses nuisaient, comme toujours, aux travaux
agricoles des cultivateurs. Pour y mettre ordre, Dessalines, inspecteur général des cultures, répondant de leur
résultat au général en chef, se mit en campagne à la tête
d'un bataillon de la 8e demi-brigade; ayant cerné ces
Yaudoux réunis dans une case, il ordonna un feu deba35G ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. taillon qui les en fit sortir. ; une cinquantaine d'entre ces
hommes grossièrement ignorans tombèrent au pouvoir
de la troupe qui lesfeaïonnetta *. Leur audace à se montrer ouvertement en contravention à l'ordonnance précitée, paraît avoir été concertée
avec une incursion faite en même temps par LamourDérancedont nous avons déjà parlé. Cet africain., ancien
esclave de l'habitation Dérance, située dans la montagne
de la Selle, était lui-même un grand sectateur du fétichisme
de son pays natal. Il s'était dévoué à Bauvais, à la cause de
Rigaud ; il était attaché aux hommes de couleur. Retiré
dans les montagnes de Bahoruco, il avait remplacé Mainzelle, (autre africain, devenu commandant à Y Anse-àVeau) comme chef de ces indépendans sauvages. Il les
réunit et vint s'emparer du bourg de Marigot, dans l'arrondissement de Jacmel que commandait Dieudonné Jambon : des soldats de la légion de l'Ouest tenaient garnison
à Marigot. Soit qu'il leur répugnât de combattre avec vigueur, ce chef qui avait été dans la même cause qu'eux,
soit qu'ils dussent céder au nombre, on leur imputa «à
crime, ou du moins à leurs officiers, hommes de couleur,
l'enlèvement de ce bourg. Dieudonné Jambon marcha
d'abord contre Lamour Dérance, lui reprit Marigot et le
refoula dans les montagnes. Dans cet intervalle, Dessalines avait passé par ces montagnes pour venir se joindre à Dieudonné Jambon. Arrivé
à Jacmel, il fît fusiller quatre officiers de couleur de la ' Histoire d'Haïti, t. 2, p. 91. M. Madiou affirme que T. Louverture détestait les f'audoux, parce qu'il prétendait n'être devenu nasillard que par des
maléfices qu'ils avaient lancés sur lui. Il était trop éclairé pour le croire ;
mais, s'il a dit cela, c'était pour justifier ses rigueurs contre eus, aux yeux de
ta multitude ignorante. Au dire de Kerverseau, il passait lui-même pour un
Macandal dans l'esprit de bien des ignorans du Nord. [1801] CHAPITRE iv. 537 légion de l'Ouest, les accusant d'avoir trahi pour ménager
Lamour Dérance. Il donna ensuite à un autre mulâtre,
nommé Cassé-Camp (nom de guerre), le commandement
de 400 hommes pour aller chasser entièrement Lamour
Dérance. Cassé-Camp réussit dans cette opération, tua
beaucoup d'hommes aux indépendans. Lamour Dérance
se réfugia au Bahoruco pour ne reparaître que quelques
mois après, en apprenant l'arrivée de Rigaud au Portau-Prince avec l'armée française : il fit sa soumission
alors.
donna ensuite à un autre mulâtre,
nommé Cassé-Camp (nom de guerre), le commandement
de 400 hommes pour aller chasser entièrement Lamour
Dérance. Cassé-Camp réussit dans cette opération, tua
beaucoup d'hommes aux indépendans. Lamour Dérance
se réfugia au Bahoruco pour ne reparaître que quelques
mois après, en apprenant l'arrivée de Rigaud au Portau-Prince avec l'armée française : il fit sa soumission
alors. T. Louverture n'était pas retourné au Port-au-Prince,
sans avoir ordonné une des mesures les plus utiles qu'il
ait prises dans l'ancienne colonie espagnole, — l'élargissement des routes publiques. Avant cette prise de possession, elles n'étaient à peu près que des sentiers. Une
population extrêmement faible par rapport à l'étendue de
ce territoire, éparse comme les troupeaux qu'elle élevait,
pauvre et se contentant de sa condition , n'éprouvant
aucune excitation de la part de ses administrateurs, privée de tout commerce intérieur, ne sentait pas elle-même
la nécessité des grandes routes qui donnent tant de facilité aux communications des hommes entre eux. Les gouverneurs espagnols, une fois débarqués à Santo-Domingo,
n'en sortaient jamais pour parcourir le domaine confié à
leurs soins : leur apathie était d'une influence capitale sur
toute la population. Mais un gouverneur comme T. Louverture ne pouvait souffrir la continuation d'un tel état
de choses : en peu de mois, toutes les routes publiques
furent améliorées, bien entretenues. L'administration de la colonie française , introduite
tout entière dans cette partie, fit sentir certains bons
t. iv. 22 53S ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. effets sous tous autres rapports. M. Madiou dit à cette
occasion : « Jusqu'aujourd'hui (1847) les habitans de la partie de
l'Est, qui maudissent les noms de Dessalines et de Christophe, parlent de T. Louverture sans animosité. Cependant les cinq-sixièmes de la population de ce pays étaient
de couleur (mulâtres). Mais Toussaint n'y avait pas rencontré à l'établissement de son autorité les mêmes obstacles que dans la partie française. Sa conduite dans la partie de l'Est prouve que sa politique cruelle ne l'avait porté
à frapper avec tant d'acharnement sur les hommes de
couleur, que parce quils contrariaient , comme Français
dévoilés à la métropole, tous ses actes tendant h-U'indépendance de Saint-Domingue *. » Nous convenons avec notre compatriote que T. Louverture n'exerça pas dans l'Est, les cruautés que Dessalines
et Christophe y commirent en 1805. Mais nous pouvons
dire aussi, que, n'ayant pas voyagé dans l'Est, comme
nous l'avons fait nous-même, il ne peut guère connaître
l'opinion qu'avaient les habitans de cette partie qui furent
contemporains du règne de T. Louverture : il aurait pensé autrement, s'il les avait entendus. Ensuite, nous craignons qu'en faisant toujours l'honneur à T. Louverture,
d'avoir conçu le projet de rendre Saint-Domingue indépendant de la France, comme Dessalines l'a fait, le lecteur ne soit induit à conclure : — que les mulâtres et les
noirs anciens libres de la partie française, ayant voulu
rester Français malgré T. Louverture, celui-ci a eu raison
de les exterminer. Telle n'est pas la pensée de M. Madiou,
nous le reconnaissons ; car Tépithèîe de cruelle dont il
T. Louverture,
d'avoir conçu le projet de rendre Saint-Domingue indépendant de la France, comme Dessalines l'a fait, le lecteur ne soit induit à conclure : — que les mulâtres et les
noirs anciens libres de la partie française, ayant voulu
rester Français malgré T. Louverture, celui-ci a eu raison
de les exterminer. Telle n'est pas la pensée de M. Madiou,
nous le reconnaissons ; car Tépithèîe de cruelle dont il ' Histoire d'Haïti, t. 2, p. 86 et 87. [1801] chapitre iv. 539 se sort l'explique suffisamment; mais sa phrase se prête
à cette interprétation, pour les esprits qui jugent d'après
ce proverbe qui excuse tous les forfaits : — qui veut la
fin veut les moyens ; proverbe qui a heureusement nour
correctif cet autre : telle vie telle fin. Si les principes de la morale doivent céder à ce que
certains hommes considèrent comme la perfection de la
politique, rien de mieux : T. Louverture a eu raison de
tuer. Mais alors, on a eu raison aussi de le faire mourir de
faim ou de froid dans un cachot. Qui donc, à Saint-Domingue, se montra plus Français
que celui qui restaura tous les privilèges des colons de cette
île ; qui les rappela de tous côtés pour les remettre en possession de leurs biens ; qui contraignit les noirs cultivateurs,
par la verge et le bâton à rentrer sur ces biens, et à travailler pour leurs anciens maîtres ; qui convia les Français
avenir d'Europe, pour former de nouveaux étabiissemens
dans la plaine de la Véga-Réal et dans toute la partie de
l'Est, en même temps qu'il entravait toute acquisition de
terres de la part des noirs ? Dans sa proclamation du
5 février, qui convoqua une assemblée centrale, T. Louverture n'avait-il pas fait pressentir la constitution coloniale qu'elle allait donner, et les lois qui seraient plus
propres à attacher Saint-Domingue à la République française ? Nous verrons bientôt cette constitution et ces
lois, et notre tâche sera de découvrir si ses promesses ne
sont pas réalisées au profit de la France. Si le Premier
Consul crut devoir renverser T. Louverture, en partie
pour ces actes, les regrets exprimés tardivement à SainteHélène sont la démonstration la plus frappante de ce que
nous venons de dire : autrement, ils n'auraient aucune
signification. 340 ÉTUDES SUR l/ HISTOIRE d'ïIAÏTI. L'observation de M. Madiou sur la conduite de T. Louverture envers les habitans de l'Est, presque tous hommes
de couleur, nous fournit toutefois un nouvel argument en
faveur de nos opinions sur les causes de la guerre civile
du Sud, en prouvant qu'elle ne fut pas une querelle de
couleur; car cet auteur reconnaît lui-même que les hommes
assassinés de sang-froid ne l'ont été, que pour avoir montré de l'attachement à la France, mais à un autre point
de vue que leur persécuteur. Nous revenons sur cette observation, parce que nous ne comprenons pas qu'on puisse
persécuter un homme uniquement à cause de la couleur
de sa peau.
ur de nos opinions sur les causes de la guerre civile
du Sud, en prouvant qu'elle ne fut pas une querelle de
couleur; car cet auteur reconnaît lui-même que les hommes
assassinés de sang-froid ne l'ont été, que pour avoir montré de l'attachement à la France, mais à un autre point
de vue que leur persécuteur. Nous revenons sur cette observation, parce que nous ne comprenons pas qu'on puisse
persécuter un homme uniquement à cause de la couleur
de sa peau. CHAPITRE V. Formation, composition et réunion de l'assemblée centrale au Port-au-Prince. — Toussaint Louverturese rend au Cap — Sa proclamation à l'armée.—
Arrêté pour son habillement.— Nouveau règlement fiscal sur le commerce.—
Arrêtés contre les jeux, sur l'exportation des bois d'acajou dans l'Est, sur
les boucheries dans toute la colonie. — Examen de quelques opinions émises
sur le gouvernement de Toussaint Louverture. — Il met des hommes de
couleur en liberté. — Examen de la constitution coloniale décrétée par l'assemblée centrale, et d'opinions émises à son sujet par divers auteurs. — Publication de cet acte au Cap, discours et cérémonie à cette occasion.—
Mission du colonel du génie Vincent en France, pour apporter la constitution au gouvernement consulaire. D'après la proclamation du 5 février, l'assemblée centrale devait se réunir au Port-au-Prince le 22 mars, pour
commencer ses opérations. Ses membres, nommés par le
choix préalable de T. Louverture, furent élus pour la
forme par les députés des départemens. C'étaient : Bernard Borgella et Lacour, pour le département de
l'Ouest ; Etienne Viartet Julien Raymond, pour celui du Nord; Collet et Gaston Nogérée, pour celui du Sud ; Juan Mancebo et Francisco Morillas, pour celui de
l'Engano ; Carlos Roxas et Andres Munoz, pour celui de Samana. 542 études suu l'histoire d'haïti. Les noms soulignés sont ceux de trois hommes de couleur. Les autres étaient des blancs *. On aurait lieu de s'étonner de voir figurer parmi ces
membres, des mulâtres, si ceux-là n'étaient pas inféodés
au général en chef qui accusait leurs'semblables de vouloir
occuper tous les hauts emplois. Ceux-là étaient du reste
des hommes éclairés ; et c'est une preuve que le pouvoir
le plus farouche est obligé d'employer les capacités* s'il
veut obtenir d'heureux résultats 2. On connaît déjà les antécédensdeB. Borgella, l'âme de
cette assemblée dont il fut le président : tout avait été
concerté d'avance entre lui et T. Louverture. On a vu
mentionner le nom de Collet, dans l'affaire d'Ambouille
Marlot aux Cayes, et cette circonstance suffît pour le faire
connaître. Gaston Nogérée était un colon de Jérémie, jadis uni aux Anglais. Les députés blancs de la partie de
l'Est ne purent que suivre leurs inspirations 3. M. Madiou affirme que T. Louverture assista à plusieurs
séances où cette assemblée rédigea le projet de constitution coloniale. Qu'il s'y soit trouvé ou non, peu importe;
car le plus parfait accord existait entre lui et les membres
qui la composaient. Mais à la fin d'avril, le général en chef était parti du
Port-au-Prince pour se rendre au Cap. Là, le 26 il émit
une proclamation adressée à l'armée de Saint-Domingue,
sur la nécessité d'observer la discipline militaire. Le 29,
que T. Louverture assista à plusieurs
séances où cette assemblée rédigea le projet de constitution coloniale. Qu'il s'y soit trouvé ou non, peu importe;
car le plus parfait accord existait entre lui et les membres
qui la composaient. Mais à la fin d'avril, le général en chef était parti du
Port-au-Prince pour se rendre au Cap. Là, le 26 il émit
une proclamation adressée à l'armée de Saint-Domingue,
sur la nécessité d'observer la discipline militaire. Le 29, 1 Cette affirmation a été donnée par T. Louverture, dans le cachot dufortde
Joux, au général Cafarelli. Il lui dit que F. Morillas mourut avant la réunion de l'assemblée centrale. Son rom ne figure pas en effet dans les actes. 2 M. Madiou affirme que Moïse, élu, refusa de siéger dans cette assemblée.
Il aura fait alors un grand acte d'indépendance qui aura contribué à sa mort. 3 T. Louverture avoua à Cafarelli que tous ces membres de l'assemblée centrale étaient à sa dévotion, mais qu'ils avaient la liberté de leurs opinions. [1801] CHAMTltE V. 543 il publia un arrêté pour ordonner l'habillement de ces
troupes. Le 8 mai, il fit un nouveau règlement fiscal qui embrassait plusieurs des impôts qu'il avait précédemment
établis, en déclarant que des observations lui avaient été
faites à leur égard, par des hommes instruits, amis de la
chose publique , et que des modifications .devenaient
nécessaires, par son désir de favoriser le commerce et
l'agriculture. Reconnaissant que les ressources de la
colonie reposaient surtout sur les impôts perçus dans les
douanes, et que des fraudes pratiquées par les armateurs
avaient commandé les mesures déjà arrêtées, mais que,
« malgré les précautions prises, on a encore tenté d'en
« commettre , et toutes celles qui ont été découvertes
« ayant été commises par des négocians étrangers, il
« convenait de rendre les Français domiciliés consignait taires des cargaisons , parce qu'ils offraient plus de
i garantie au gouvernement ; » T. Louverture supprima
d'abord le fdroit & enregistrement et celui de dix pour
cent] établi sur les loyers des maisons, en maintenant
l'impôt du timbre et celui des patentes. Il maintint encore
les droits d'exportation à vingt pour cent et ceux d'importation à dix pour cent, excepté sur les objets de première nécessité, tel que farine, biscuits, salaisons, bois
de construction, cordages, houes, serpes et tous autres
instrumens aratoires, qui ne furent plus taxés qu a un
droit de six pour cent. Un tarif nouveau et uniforme
remplaça les évaluations que faisaient auparavant les
commerçans des ports ouverts au commerce étranger;
et le cas échéant où des marchandises non évaluées
seraient introduites avec apparence d'un prix frauduleux
dans les factures des armateurs, l'administration était
ons, bois
de construction, cordages, houes, serpes et tous autres
instrumens aratoires, qui ne furent plus taxés qu a un
droit de six pour cent. Un tarif nouveau et uniforme
remplaça les évaluations que faisaient auparavant les
commerçans des ports ouverts au commerce étranger;
et le cas échéant où des marchandises non évaluées
seraient introduites avec apparence d'un prix frauduleux
dans les factures des armateurs, l'administration était 544 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D' HAÏTI. autorisée à les acheter à ce prix, augmenté de quinze
pour cent. L'exportation du numéraire, déjà défendue,
le fut encore sévèrement. Ces détails sont utiles à connaître ; car tous les gouvernemens qui ont succédé à celui de T. Louverture, ont
basé leur système fiscal sur celui qu'il avait établi. La réduction du droit d'importation sur les objets de
première nécessité avait le double but de favoriser leur
consommation à l'intérieur et le commerce particulier des
États-Unis : E. Stevens lui avait été trop utile dans la
guerre civile du Sud, pour qu'il ne reconnût pas ses services. Et c'est une chose remarquable, qu'à cette époque
l'orgueil des États-Unis ne souffrait pas de leurs relations
avec un chef noir, ancien esclave, tandis que de nos
jours, il croirait s'humilier, si le gouvernement fédéral
en entretenait avec le chef d'Haïti, quel qu'il soit. Cependant, le même intérêt mercantile qui motivait ces relations, a décuplé au moins de valeur dans le commerce des
deux pays : il est vrai qu'au commencement de ce siècle,
les États-Unis n'étaient pas ce qu'ils sont aujourd'hui. Le lecteur nous pardonnera cette digression, à raison
de son importance sous le rapport moral et même politique.
Revenons au règlement de T. Louverture. « Tout armateur arrivant dans la colonie était obligé
de consigner sa cargaison à un négociant domicilié. Nul
n'était admis à être consignataire, s'il n'était 1° citoyen
français; 2° si dans quelque circonstance, il avait
manqué à ses engagemens ; 5° s'il n'avait une fortune
suffisante pour établir une responsabilité , — sauf les
exceptions à faire en faveur des négocians étrangers
à qui le gouvernement se réservait d'accorder le même
droit, après avoir examiné les services qiiils auraient [1801] chapitre v. 545 rendus à la colonie, leur bonne foi, leur crédit et leur
moralité. Des listes de négocians, ayant les qualités
requises pour être admis à être con signataires , étaient
soumises à l'approbation du général en chef et affichées
ensuite dans les chambres de commerce. Tout cosignataire était solidairement responsable des fraudes commises sur les bâtimens à lui consignés ; et dans le cas où
il serait convaincu d'être auteur ou complice de ces
fraudes, il était de plus rayé de lalistedes cosignataires.»
moralité. Des listes de négocians, ayant les qualités
requises pour être admis à être con signataires , étaient
soumises à l'approbation du général en chef et affichées
ensuite dans les chambres de commerce. Tout cosignataire était solidairement responsable des fraudes commises sur les bâtimens à lui consignés ; et dans le cas où
il serait convaincu d'être auteur ou complice de ces
fraudes, il était de plus rayé de lalistedes cosignataires.» Ainsi, en prenant des mesures fiscales nécessitées par
les circonstances, T. Louverture favorisait les Français
et ne faisait que des exceptions pour les étrangers , de
quelque nation qu'ils fussent, et moyennant des conditions
bien formulées dont il était juge en dernier ressort.
Logique en tout, son despotisme tenait dans ses mains
tous les individus de la colonie. Le 9 mai, sur les représentations qui lui furent faites,
dit-il, des malheurs et des désordres qu'entraîne la passion
du jeu, et considérant qu'il importait à la morale, à la
sûreté du commerce, au maintien de l'ordre public et au
bonheur des familles, d'interdire les maisons de jeu, —
il les défendit sous peine d'emprisonnement et d'amende,
à prononcer par les conseils de guerre ; l'amende était au
profit de l'hôpital delà Providence, situé au Cap : cette disposition prouve que c'était dans cette ville surtout qu'existait ce jeu effréné. Tout fonctionnaire civil ou militaire
surpris dans une maison de jeu était destitué et puni d'un
mois de prison. Tout citoyen rencontré dans les rues,
jouant à des jeux de hasard, devait être arrêté et puni de
quatre mois de prison, pendant lesquels il serait employé
aux travaux publics. Toutes les classes de la population étaient ainsi attein546 études sun l'histoire D HAÏTI. tes dans la pratique d'une habitude réellement nuisible à
la société et aux individus. On a toujours imputé à H.
Christophe, alors général commandant l'arrondissement
du Cap, d"être fort passionné pour le jeu; maisce reproche
pouvait s'adresser à beaucoup d'autres hommes : c'était
le résultat des mœurs coloniales. Les colons, grands
planteurs, en donnaient le funeste exemple dans leurs
jours de prospérité : la plupart d'entre eux se ruinèrent
au jeu, au lieu de payer leurs dettes au commerce français,
qui leur avait fait d'énormes avances pour l'exploitation
de leurs propriétés. Le 10 mai, sur les représentations à lui faites par les
habitans des communes de Santo-Domingo et de MonteChrist, au sujet des bois d'acajou déjà coupés dont il avait
défendu l'exportation, le général en chef permit cette
exportation, en payant au fisc un droit de 25 pour cent;
mais il renouvela la défense d'eu faire d'autres coupes.
L'exportation des bois de teinture fut aussi permise dans
ces deux ports, pour l'avenir, moyennant un droit de 20
pour cent. Le 19 mai, un arrêté régla les boucheries dans toute la
colonie : elles furent affermées, et les bouchers fermiers
eurent seuls le droit de tuer des bestiaux et d'en vendre
la viande au public ; eux seuls avaient aussi le droit
d'acheter des bestiaux pour cet objet, ainsi que les propriétaires ou fermiers d'habitations, pour l'exploitation des
terres ; mais les uns et les autres devaient obtenir préalablement une permission du générai en chef. Des amendes
étaient applicables aux contrevenans.
oucheries dans toute la
colonie : elles furent affermées, et les bouchers fermiers
eurent seuls le droit de tuer des bestiaux et d'en vendre
la viande au public ; eux seuls avaient aussi le droit
d'acheter des bestiaux pour cet objet, ainsi que les propriétaires ou fermiers d'habitations, pour l'exploitation des
terres ; mais les uns et les autres devaient obtenir préalablement une permission du générai en chef. Des amendes
étaient applicables aux contrevenans. Jamais, à aucune époque antérieure ou postérieure, le
despotisme ne fut plus fortement organisé que sous T. [1801] CHAPITRE v. 347 Louverture. Une se bornait pas à permettre ou à défendre
en thèse générale; il fallait eneore toujours recourir à
son autorité, pour jouir de toute permission accordée par
ses actes. Pour mieux apprécier ce despotisme, aidonsnous de quelques opinions émises par M. Madiou, avec
qui nous nous trouvons souvent en opposition d'appréciations par rapport à T. Louverture. En caractérisant
son gouvernement, cet auteur dit : « Depuis la chute de Rigaud et la réunion de l'ancienne
possession espagnole à la colonie française, l'autorité de
Toussaint était devenue sans bornes sur toute l'étendue de l'île Toussaint paraissait tenir entre ses mains les destinées de la colonie ïl était parvenu à remplir, les
caisses de la trésorerie générale, qui étaient les siennes,
et à établir sa puissance sur les têtes les plus fières qu'il
courbait ou qu'il tranchait. Aucun obstacle n'arrêtait plus
sa marche: il avait anéanti, après l'embarquement de Rigaud, ceux des noirs et des hommes de couleur qui auraient pu s'indigner contre ses faits cruels et les contrarier Dans les savanes, dans les gorges des montagnes,
des cultivateurs noirs montraient en frémissant aux voyageurs de vastes espaces couverts d'ossemens Immains.
Jusqu'alors, Toussaint se montrait sourd aux gémissemens qui arrivaient jusqu'à lui. Entouré de prêtres scélérats, de colons perfides , qui l'excitaient sans cesse à continuer le massacredes hommes de couleur, il se confessait
après chaque crime et s'approchait de la sainte table.
Nous avons vu qu'il y avait dans son armée un grand
nombre d'hommes de couleur, particulièrement du Nord
et de l'Artibonite, parmi lesquels on remarquait le général
Clervaux, les commandans Nérette, Larose, Gabart,Ferbos, officiers de mérite et de courage, qui avaient servi
de colons perfides , qui l'excitaient sans cesse à continuer le massacredes hommes de couleur, il se confessait
après chaque crime et s'approchait de la sainte table.
Nous avons vu qu'il y avait dans son armée un grand
nombre d'hommes de couleur, particulièrement du Nord
et de l'Artibonite, parmi lesquels on remarquait le général
Clervaux, les commandans Nérette, Larose, Gabart,Ferbos, officiers de mérite et de courage, qui avaient servi 548 études sur l'histoire d'uaïti. sa cause avec zèle contre Rigaud. Nous n'avons aucun
reproche à leur adresser : Rigaud fut l'auteur de cette
malheureuse guerre civile, en infusant de se soumettre au
général en chef reconnu par la métropole. Le commandement en chef du département du Sud qui lui avait été
donné par Hédouville et qui n'avait pas été confirmé par
le Directoire exécutif, nepouvait le porter à s'armer contre
T. Louverture. Les officiers de couleur qui combattirent
Rigaud ne virent en lui qu'un ennemi du bien public, refusant la seconde place de la colonie, voulant renverser
celui auquel il devait obéissance, et se souciant fort peu,
pour satisfaire son ambition, de répandre sur son pays
toutes sortes de maux. Après la victoire (et avant cette
victoire? ) , ils gémirent des cruautés de leur chef; ils ne
prévoyaient pas cette horrible réaction; ils eussent voulu
qu'on eût pardonnéaux vaincus. Mais alors que pouvaientils faire ? Se taire, gémir, en se soumettant à la puissance
des circonstances. Dessalines disait souvent, après la
guerre civile, qu'il avait reçu l'ordre de Toussaint, défaire
main basse sur toute la race de couleur femmes et enfans,
si des officiers tels queClervaux, Nérette, Ferbos, Gabart,
suivant l'exemple de l'adjudant-général Pétion, avaient
aussi passé dans les rangs de Rigaud l . » Il résulte de ce passage qui caractérise fort bien le
gouvernement de T. Louverture, que M. Madiou partage
entièrement l'opinion des officiers de couleur qui servirent
sa cause ; il les défend contre tout reproche qu'on voudrait leur adresser. Nous l'avons déjà dit, dans les dissensions civiles des
peuples, chacun adopte le parti qui lui semble le plus juste 1 Histoire d'Haïti t. 2, p. 94 et 95. [1801] chapitre v. 54.9 dans ses idées, dans ses prétentions. Nous n'eussions pas
blâmé, même Bauvais, si, au lieu de rester neutre, il eût
pris parti pour T. Louverture. Si telle fut la conviction de
Clervaux et des autres, on n'a rien à reprocher à leur
mémoire. Mais aussi, on ne doit rien reprocher à la mémoire de tous les noirs, anciens et nouveaux libres, de tous
les mulâtres, qui adoptèrent le parti de Rigaud, probablement parce qu'ils y virent autre chose que son ambition.
Lorsqu'un homme comme Pétion abandonna l'armée
du général en chef pour aller prêter à Rigaud l'appui de
son courage et de ses talens militaires, il faut croire qu'il
y avait au fond de cette querelle désastreuse, autre chose
que l'ambition de ce général, quelque chose qui valait la
peine de cette défection remarquable. Car, nous ne supposons pas qu'il entre dans la pensée de notre compatriote, de comparer, pour l'intelligence, ni Clervaux, ni
Gabart, ni Néret, etc., à Pétion.
ée
du général en chef pour aller prêter à Rigaud l'appui de
son courage et de ses talens militaires, il faut croire qu'il
y avait au fond de cette querelle désastreuse, autre chose
que l'ambition de ce général, quelque chose qui valait la
peine de cette défection remarquable. Car, nous ne supposons pas qu'il entre dans la pensée de notre compatriote, de comparer, pour l'intelligence, ni Clervaux, ni
Gabart, ni Néret, etc., à Pétion. En 1802, le général Leclerc était mieux le représentant
de l'autorité de la France, que T. Louverture en 1799 :
c'est donc à dire que Pétion eut tort d'abandonner l'armée
française, pour se placer sous les ordres de Dessalines,
son ancien ennemi ? N'est-ce pas lui qui entraîna Clervaux,
H. Christophe et tant d'autres ? A cette époque, il agit
encore d'après ses convictions. Mais, voyons un autre passage du même auteur, à l'occasion de la querelle entre Hédouville et T. Louverture.
« Toussaint entrait hardiment dans le système que vou-
« laient les colons. Excité par l'ambition, et voulant,
« par n'importe quel moyen, éloigner Hédouville de la
« colonie, il sacrifiait momentanément les vrais intérêts
« des noirs à la cupidité coloniale 1 . » 1 « Histoire d'Haïti, t. 1er, p 321. 530 études sur l'histoire d'haïti. Rigaud n'était donc pas le seul qui eût de l'ambition !
Et Hédouville, n'était-il pas l'agent du Directoire exécutif?
Pourquoi donc T. Louverture lui refusa-t-il obéissance?
Pourquoi ne voulut-il pas occuper sous lui la secondeplace?
C'est bien par son ambition, selon M.Madiou lui-même.
Mais apparemment, il était privilégié sous ce rapport. Et ce système des colons, T. Louverture ne le poursuivit-il pas en tout point, soit dans les assassinats prémédités de longue main, suivant les aveux de Roume en 1796,
soit par ses règlemens de culture ? Après son triomphe sur
Rigaud, après la prise de possession de l'Est, ne sacrifiat-il pas les vrais intérêts des noirs? Ne sont-ce pas tous
ces résultats prévus qui portèrent Rigaud à lui résister? Cependant, admettons, pour un instant, que Rigaud
fut l'auteur delà guerre civile du Sud. Était-ce une raison
pour T. Louverture de couvrir d'ossemens humains, de
vastes espaces ? De ce que Pétion fit défection, de ce qu'il
était à prévoir qu'un ou même plusieurs autres officiers
eussent pu l'imiter, y avait-il justice, y avait-il nécessité
de donner l'ordre à Dessalines, de faire main basse sur
des femmes et des enf ans, sur toute une classe d'hommes,
devenue une race sous la plume de M. Madiou ? C'est en
vain que cet auteur qualifie de faits cruels, de cruautés,
à' horrible réaction, les crimes commis par ordre de T.
Louverture : selon lui, c'est Rigaud qui est seul respon -
sable de toutes ces horreurs, — « parce qu'ayant refusé
« la seconde place, voulant renverser celui auquel il de-
« vait obéissance, se souciant fort peu, pour satisfaire son
« ambition, de répandre sur son pays toutes sortes de
« maux, » — c'est lui qui en est la cause.
els, de cruautés,
à' horrible réaction, les crimes commis par ordre de T.
Louverture : selon lui, c'est Rigaud qui est seul respon -
sable de toutes ces horreurs, — « parce qu'ayant refusé
« la seconde place, voulant renverser celui auquel il de-
« vait obéissance, se souciant fort peu, pour satisfaire son
« ambition, de répandre sur son pays toutes sortes de
« maux, » — c'est lui qui en est la cause. Ainsi, tous ces crimes commis se trouvent en quelque [4801] CHAPITRE V. 351 sorte justifiés, parce que T. Louverture les jugea nécessaires. Par la même raison (nous sommes forcé d'anticiper
sur les événemens pour comparer), les crimes commis par
Rochambeau, après la défection de Pétion et des autres,
se trouveraient aussi justifiés. Nous ne concevons pas cette manière de relater les faits
historiques ; car, à nos yeux, que ce soit un noir, ou un
blanc, ou un mulâtre qui commette un crime, nous l'appelons crime : nous l'imputons à lui seul. Mais enfin, T. Louverture s'amenda. M. Madiou dit de
lui: « Voyant tous ses projets se réaliser, et voulant se
créer des amis, même parmi les vaincus, il jeta un regard
de compassion sur les hommes de couleur Rigaudins et se
résolut à leur pardonner. Le 28 mai, il réunit dans l'église du Cap tous les mulâtres qui, depuis la chute de Rigaud, languissaient dans les prisons, ou marchaient à la
suite des troupes, en guenilles, et exposés à toutes sortes
de mauvais traitemens. Il monta en chaire et leur dit :
« Je vous pardonne généreusement, je vous donne des
a consolations ; soyez pleins de courage, et retournez en
« paix au sein de vos familles. » Toussaint, croyant n'avoir plus rien à redouter d'un parti qui avait été presque exterminé , se montrait généreux Il fit connaître à Dessalines, par une lettre en date du 51 mai, la décision
qu'il venait de prendre relativement aux Rigaudins, et
lui recommanda de les laisser se rendre dans leurs familles. « Quant à moi (dit-il), je les regarde comme des
« frères et comme mes enfans Qu'ils pratiquent surtout
« la religion, en élevant leurs enfans dans la crainte de « Dieu » Il faut avoir été dans une position semblable à celle de ces infortunés, ayant chaque jour la mort sous o52 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. les yeux, pour apprécier la clémence d'un chef dans de
telles circonstances, quelle qu'en soit la cause1. » Si l'auteur que nous citons n'a pas été lui-même dans
une semblable position, nous craignons qu'il n'ait pu apprécier avec justesse le sentiment que durent éprouver
ces infortunés. La clémence s'exerce envers des coupables, et non envers des hommes que la tyrannie se plaît à considérer
comme tels. A moins d'être sans énergie, sans dignité,
sans honneur, on accepte ce qui n'est qu'un retour à la
justice de la part du tyran, comme on s'était résigné à sa
violence, en espérant sa punition de l'Être Tout-Puissant
qui décide de tout.
avec justesse le sentiment que durent éprouver
ces infortunés. La clémence s'exerce envers des coupables, et non envers des hommes que la tyrannie se plaît à considérer
comme tels. A moins d'être sans énergie, sans dignité,
sans honneur, on accepte ce qui n'est qu'un retour à la
justice de la part du tyran, comme on s'était résigné à sa
violence, en espérant sa punition de l'Être Tout-Puissant
qui décide de tout. Il ne faut pas induire en erreur les chefs qui voudraient
abuser de leur force, et encore plus de l'autorité dont ils
ne sont revêtus que pour être justes, en leur faisant penser qu'il puisse jamais exister de la sincérité de la part de
l'opprimé envers l'oppresseur. L'opprimé supporte tout ;
mais au fond du coeur, il conserve à l'oppresseur toute la
rancune, toute la haine qu'il a méritée 2. Il faut dire sans cesse, qu'il y a une histoire qui recueille
les actes des tyrans, — une postérité qui les juge en flétrissant leur mémoire, — et un Dieu dans le ciel qui les
fait périr dans un cachot, quand il ne dispose pas autrement de leur vie souillée de crimes. Que ceux qui aiment mieux tyranniser que gouverner, i Histoire d'Haïti, t. 2, p. 98. a « Les troupes du Sud, composées des citoyens de ce département, nour-
« rissaient contre le gouverneur une haine implacable qui éclatera avec f'u-
« reur, aussitôt après l'arrivée à Saint-Domingue de l'expédition de Leclerc. »
Histoire d'Haïti, t. 2, p. 110. Voilà le sentiment de tout opprimé ! Après deux siècles d'injustices inouies,
les mulâtres et les noirs l'ont prouvé à Saint-Domingue. [1801] CHAPITRE v. 555 le sachent d'avance ! La mission de l'historien est de dire
la vérité, dans l'intérêt des peuples : il ne peut que
s'honorer en remplissant son devoir. Le siège de l'assemblée centrale avait été fixé au Portau-Prince; mais T. Louverture, continuant son séjour au
Cap, l'y manda par une lettre du 1er mai adressée à son
président. Le 9, elle acheva et signala Constitution .-elle
partit le \ \ . Rendus au Cap, ses membres continuèrent la
préparation des lois organiques qui en découlaient, en
attendant que la constitution fût publiée.
. Le 77e et dernier article de cet acte portait : « Le général en chef Toussaint Louverture est et défi; meure chargé d'envoyer la présente constitution à la
« sanction du gouvernement français. Néanmoins, et vu
« l'absence absolue des lois, l'urgence de sortir de cet état
« de péril, la nécessité de rétablir promptement la cul-
« tare, et le vœu unanime bien prononcé des habitons de
« Saint-Domingue, le général en chef est et demeure in-
« vite, au nom du bien public, à la faire mettre à exé-
« cution dans toute l'étendue du territoire de la colonie. i> Jouant fort bien son rôle avec les membres de l'assemblée centrale, T. Louverture mit le sceau à cette constitution, en ces termes, le \ 4 messidor (5 juillet) : « Après avoir pris connaissance de la constitution, Je
« lui donne mon approbation. L'invitation de l'assem-
« blée centrale est un ordre pour moi. En conséquence, je
« la ferai parvenir au gouvernement français pour obtenir
« sa sanction. Quant à ce qui regarde son exécution dans
« la colonie, le vœu exprimé par l'assemblée centrale sera
« également rempli et exécuté. »
ces termes, le \ 4 messidor (5 juillet) : « Après avoir pris connaissance de la constitution, Je
« lui donne mon approbation. L'invitation de l'assem-
« blée centrale est un ordre pour moi. En conséquence, je
« la ferai parvenir au gouvernement français pour obtenir
« sa sanction. Quant à ce qui regarde son exécution dans
« la colonie, le vœu exprimé par l'assemblée centrale sera
« également rempli et exécuté. » Il était dit dans la proclamation du 5 février, articles 7
t. iv. 23 554 études sur l'histoire dWïti. et 8, que le travail de l'assemblée centrale ne serait qu'un
projet qui devrait recevoir l'approbation préalable du général en chef, mais qui serait envoyé au gouvernement
français pour obtenir sa sanction ; 'que ledit projet, revêtu de cette sanction, aurait force de loi, et serait (alors)
exécuté dans toute la colonie. Le dernier paragraphe des
considérans disait cependant que ce projet serait exécuté
avec empressement et ponctualité, après avoir obtenu
l'assentiment des citoyens et reçu le sceau des lois, —
par la sanction du gouvernement de la République. Cette rédaction jésuitique faisait présager une opération
de mauvaise foi. Trois choses étaient nécessaires pour que la constitution eût force de loi : 1° l'approbation du général en chef;
20 l'assentiment des citoyens, 5° la sanction du gouvernement de la métropole. T. Louverture l'approuva ; pour
obtenir l'assentiment des citoyens, il est clair qu'il fallait
publier cet acte ; la sanction du gouvernement ne venait
qu'après cette formalité1. Mais l'assemblée centrale, se
basant sur le vœu unanime bien prononcé des habitans,
requit le général en chef de mettre la constitution à exécution : elle dévia donc des termes de la proclamation
sur son institution . Quel fut le motif secret de cette déviation, qui indique
un désir ardent d'arriver à leurs fins, de la part du général en chef et des colons rédacteurs ? Car les motifs allégués par ces derniers, de l'absence absolue des lois, de
l'état de péril qui en résultait, de la nécessité de rétablir
promptement la culture, n'étaient pas sérieux : une foule 1 Le gouvernement consulaire avait soumis la constitution du 22 frimaire
an VIII à l'acceptation du peuple français. T. Louverture, se piquant d'être
le Bonaparte de Saint-Domingue, agit d'après les mêmes erremens.
Car les motifs allégués par ces derniers, de l'absence absolue des lois, de
l'état de péril qui en résultait, de la nécessité de rétablir
promptement la culture, n'étaient pas sérieux : une foule 1 Le gouvernement consulaire avait soumis la constitution du 22 frimaire
an VIII à l'acceptation du peuple français. T. Louverture, se piquant d'être
le Bonaparte de Saint-Domingue, agit d'après les mêmes erremens. [1801] chapitre v. 555 de lois anciennes et nouvelles existaient sur le régime des
colonies françaises; T. Louverture en avait promulgué
beaucoup sous la forme d'ordonnances, .d'arrêtés, de proclamations, de règlemens ; la culture était rétablie par
tous ces actes ; la constitution ne pouvait mieux faire sur
cette matière importante, ni sur toutes autres. Le motif secret et non avoué était donc autre chose :
il fallait parvenir à la situation que les colons avaient toujours rêvée pour Saint-Domingue ; que T. Louverture
avait constamment désirée aussi, puisque, dans tout le
cours de sa carrière, il marcha d'accord avec eux, suivant
leur impulsion, obéissant à leur influence. Cette situation,
quelle était-elle ? Que le lecteur se rappelle que nous l'avons prié de prendre note de la lettre de l'assemblée provinciale du Nord, en date du 24 décembre 1789, adressée
aux comités de l'Ouest et du Sud, lorsqu'il s'agissait d'établir une assemblée coloniale 1. Qu'il se rappelle aussi tout
ce que nous avons dit de l'assemblée provinciale de l'Ouest,
de la municipalité du Port-au-Prince, et en particulier, de
B. Borgella, alors maire de cette ville 2. En relisant ces
pages, tout s'explique de la part de l'assemblée centrale
et de T. Louverture ; c'est que, dans leur manière de voir: « Saint-Domingue faisait partie de la confédération qui
i< unissait toutes les provinces de l'empire français ; c'est
« comme alliée, et non comme sujette, que cette colonie
« figurait dans l'assemblée de la grande famille ; elle avait
« donc le droit de faire elle-même sa constitution, en
« tout ce qui regarde son régime intérieur ; ce n'était que
« dans ses rapports avec la métropole, soit en ce qui • Voyez livre et lome premier, page 121 et 122. 2 Livre et lome deuxième, p. 52, 63, 64, 69 et suivantes. 358 études sur l'histoire d'iiaÏtî. « touche les impositions, soit en ce qui concerne le com-
« merce, ou enfin en tout ce qui tient à l'union commune
« et générale, que son droit se bornait à des propositions
« qu'il dépendrait de la métropole d'accepter oude refuser.
« Car, qu'importait, en effet, à la métropole que cette co-
« lonie eût un régime différent de celui de toutes les au-
« très provinces de la France, pourvu qu'elle contribuât
« comme elle à l'utilité générale? C'était là tout ce que
« la France pouvait exiger, parce qu'elle n'avait pas in-
« térêt d'exiger autre chose ; car l'intérêt est la mesure des
« droits de société à société, comme il est la mesure des
« actions de particulier à particulier. »
Car, qu'importait, en effet, à la métropole que cette co-
« lonie eût un régime différent de celui de toutes les au-
« très provinces de la France, pourvu qu'elle contribuât
« comme elle à l'utilité générale? C'était là tout ce que
« la France pouvait exiger, parce qu'elle n'avait pas in-
« térêt d'exiger autre chose ; car l'intérêt est la mesure des
« droits de société à société, comme il est la mesure des
« actions de particulier à particulier. » Voilà quelle fut, en résumé, la doctrine des colons du
Nord adoptée par l'assemblée générale de Saint-Marc, dont
B. Borgella avait été l'un des plus chauds partisans. Que
le lecteur relise encore les bases de la constitution coloniale décrétées par cette assemblée, le 28 mai 1790 S et
il se convaincra que l'œuvre que nous allons faire connaître
ne fut autre chose 2. Elle établissait pour la France, un
droit de suzeraineté, ou plutôt de souveraineté extérieure,
de protectorat, ainsi que l'avaient toujours voulu tous les
colons. T. Louverture suivit d'autant mieux ce plan, qu'il
en retirait tout le profit, étant nommé gouverneur à vie,
avec faculté de désigner son successeur. En acceptant,
en approuvant la constitution, il remplissait la fonction
que l'assemblée de Saint-Marc avait réservée à l'assemblée
constituante : la sanction laissée au gouvernement con1 Livre et tome premier, p. 122, 123, 124, 125. 2 C'est aussi l'opinion émise par M. Hérard Dumesle dans son ouvrage intituié Voyage dans le Nord d 'Haïti, page 373. L'exécution provisoire de la
constitution de 1801 rentrait dans les dispositions de l'article 3 du décret du
28 mai 1790. [1801] CHAPITRE V. 357 sulaire était la même qui était départie au Roi. Le régime
intérieur de Saint-Domingue était déjà fixé par tous les
actes du général en chef, notamment par son règlement
de culture du 12 octobre 1800, avec la seule différence
qu'en \ 790, l' esclavage était formellement maintenu, tandis qu'en 1801, la constitution disait qu'il ne pouvait
exister, qu'il était à jamais aboli : les mots de liberté et
d'égalité subsistaient dans les actes officiels, dans toutes
les bouches ; mais nous avons déjà fait connaître l'économie du règlement précité. Voyons donc les principales dispositions de la constitution de 1801. « Art. 1er. Saint-Domingue et ses îles adjacentes for-
« ment le territoire d'une seule colonie faisant partie de
« l 'empire français , mais soumise à des lois particu-
« Hères. » Mêmes principes que ceux contenus dans la lettre du 24
décembre 1789. L'article 91 delà constitution française
de l'an 8 appuya l'idée des lois particulières, déjà conçue
depuis longtemps. « 3. Il ne peut exister d'esclavage sur ce territoire ; la
« servitude y est à jamais abolie. Tous les hommes y nais-
« sent, vivent et meurent libres et français. » Excellens principes sur le papier ; mais la contrainte
faite aux cultivateurs noirs de rentrer sur les habitations
des anciens maîtres et d'y travailler, avec la punition corporelle de la verge épineuse, du bâton, rétablissait l'esclavage défait. « 4. Tout homme, quelle que soit sa couleur, y est ad-
«. missibîe à tous les emplois ... La loi y est la même pour
« tous, soit qu'elle punisse, soit qu'elle protège. »
» Excellens principes sur le papier ; mais la contrainte
faite aux cultivateurs noirs de rentrer sur les habitations
des anciens maîtres et d'y travailler, avec la punition corporelle de la verge épineuse, du bâton, rétablissait l'esclavage défait. « 4. Tout homme, quelle que soit sa couleur, y est ad-
«. missibîe à tous les emplois ... La loi y est la même pour
« tous, soit qu'elle punisse, soit qu'elle protège. » 558 ÉTUDES SUU L HISTOIRE D HAÏTI. Autres bons principes ; mais la plupart des emplois
étaient occupés par les blancs et les noirs ; il n'y avait
de mulâtres employés, que ceux qui s'étaient soumis au
joug ; tous les autres, et les noirs anciens libres, épargnés
des massacres de 1799 et 1800, en étaient soigneusement
écartés. L'assassinat de Gautier, les entraves mises à l'acquisition des terres par les noirs cultivateurs, disaient
quelle foi il fallait donner à ces principes de punition et
de protection légales. <i 6. La religion catholique, apostolique et romaine y
« est la seule publiquement professée. » Cette disposition était réellement exécutée : T.Louverture y trouvait un des appuis de son autorité, par le concours des prêtres qui prêchaient constamment la soumission à ses ordres, qui le représentaient comme l'élu de
Dieu jusqu'au moment où parut l'expédition française,
sans en excepter l'évêque Mauvielle, si bien accueilli par
le général en chef. « 9. Le mariage, par son institution civile et religieuse,
« tendant à la pureté des mœurs, les époux qui pratique-
« ront les vertus qu'exige leur état, seront toujours dis-
« tingués et spécialement protégés par le gouvernement.
« Le divorce n'aura pas lieu dans la colonie. » T. Louverture prêchait sans cesse, il est vrai, le mariage à ses fonctionnaires, à tout le monde ; il le recommandait comme nécessaire aux bonnes moeurs, et il avait
raison en principe. Mais Pamphile de Lacroix n'a pas ou-'
blié de faire connaître dans ses Mémoires, la découverte
faite par lui et le général Boudet : « d'un double fond dans
« une caisse contenant des documens importans, où se
<t trouvaient des tresses de cheveux de toutes couleurs,
« des bagues, des cœurs en or traversés de flèches (celles [1801] chapitre v. 359 « qu'envoyait le Cupidon de la mythologie), de petites clés,
« des nécessaires, des souvenirs, et une infinité de billets
« doux qui ne laissaient, dit-il, aucun doute sur les succès
« obtenus en amour par le vieux Toussaint Louverture.
« Cependant, ajoute-t-il, il était noir, et il avait un physique repoussant * » Cet auteur fait cette réflexion
par rapport aux femmes blanches : nous n'en ajoutons
pas d'autres sur cette matière délicate. « 14. La colonie, étant essentiellement agricole, ne
« peut souffrir la moindre interruption dans les travaux
« de sa culture, « 15. Chaque habitation est une manufacture quiexige
« une réunion de cultivateurs et ouvriers. « 16. Tout changement de domicile de la part des cul-
*[tivateurs entraîne la ruine des cultures. Pour réprimer
« un vice aussi funeste à la colonie que contraire à l'ordre
« public, le gouverneur fait tous règlemens de police que
« les circonstances nécessitent, et conformes aux bases
« du règlement de police du 20 vendémiaire an 9 (12 oc-
« tobre 1800), et de la proclamation du 19 pluviôse sui-
« vant (8 février), du général en chef Toussaint Louver-
« ture.
ivateurs entraîne la ruine des cultures. Pour réprimer
« un vice aussi funeste à la colonie que contraire à l'ordre
« public, le gouverneur fait tous règlemens de police que
« les circonstances nécessitent, et conformes aux bases
« du règlement de police du 20 vendémiaire an 9 (12 oc-
« tobre 1800), et de la proclamation du 19 pluviôse sui-
« vant (8 février), du général en chef Toussaint Louver-
« ture. « 17. L'introduction des cultivateurs, indispensables
« au rétablissement et à l'accroissement des cultures, aura
« lieu à Saint-Domingue ; la constitution charge le gou-
« verneur de prendre les mesures convenables pour en-
« courager et favoriser cette augmentation de bras, sti-
« puler et balancer les divers intérêts, assurer et garantir
« l'exécution des engagemens respectifs résultant de cette
«< introduction. » 1 Mémoires, t. 2, p, 105. o60 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iïAÏTI. Voilà quatre articles fondamentaux, des institutions
proclamées par T. Louverture et les colons qui le conseillaient. Après les actes déjà relatés sur les cultures et rappelés dans l'article 16, est-il encore besoin d'en faire voir
le but et les conséquences ? Le changement de domicile
de la part des noirs cultivateurs devenait un vice, funeste
aux propriétés des colons principalement, qu'il fallait reconstituer : de là sa répression. Que devenaient alors l'abolition de l'esclavage, de la servitude, et la liberté proclamées dans l'article 3? Où était l'égalité décrétée dans le 4e? Quelle était cette introduction de cultivateurs qui devait
avoir lieu dans la colonie ? Où les prendre, sinon à la côte
d'Afrique ? Car il ne s'agissait pas de blancs, encore moins
de mulâtres, ces derniers étant des êtres pestiférés1.
Toutes les fois que les actes disaient cultivateurs, il était
entendu que c'étaient des noirs. Les mesures à prendre
par le gouverneur à ce sujet, pour encourager et favoriser
l'augmentation de ces hommes, les stipulations qui devaient assurer et garantir l'exécution des engagemens respectifs résultant de cette introduction, étaient les conventions prévues entre T. Louverture et les Anglais, ces derniers lui ayant promis, a-t-on dit, de donner toutes les
facilités à cette traite des noirs : les armateurs-négriers
de toutes les nations y auraient concouru, et il fallait garantir l'exécution des engagemens à ce sujet, entre ces
trafiquans de chair humaine et les colons propriétaires. Est-il un seul lecteur de bonne foi qui, connaissant les
antécédens de T. Louverture, s'étonnera de telles dispo1 Ne verra-t-on pas clairement dan3 les dispositions de l'article 17 ci-dessus,
la cause des assassinats commis sur les anciens libres dont l'existence gênait
les vues libt;rticides de T. Louverture? Dès-lors, la guerre civile du Sud ne
fut pas une guerre de couleur. [1801 j CHAPITRE V. 5Q|
lecteur de bonne foi qui, connaissant les
antécédens de T. Louverture, s'étonnera de telles dispo1 Ne verra-t-on pas clairement dan3 les dispositions de l'article 17 ci-dessus,
la cause des assassinats commis sur les anciens libres dont l'existence gênait
les vues libt;rticides de T. Louverture? Dès-lors, la guerre civile du Sud ne
fut pas une guerre de couleur. [1801 j CHAPITRE V. 5Q| sitions 'consenties par lui? S'il ne trafiqua pas personnellement des noirs du Nord, comme Jean François et
Biassou ; s'il réclama la prise de possession de la partie espagnole pour faire cesser ce commerce infâme qui s'y
continuait, n'arrivait-il pas au même crime par sa constitution ? N'avait-il pas voulu l'esclavage des noirs chez les
Espagnols, ne le rétablit-il pas effectivement par ses règlemens de culture? On a dit qu'il fut le descendant d'un Roi d'Afrique, et
nous avions douté de cette filiation royale dans notre
deuxième livre ; mais ici, nous sommes forcé de reconnaître que toutes les apparences sont en faveur d'une telle
prétention. En Afrique, les Rois font bon marché de leurs
sujets. Ainsi nous verrons Dessalines, Empereur, et Henri
Christophe, Roi, incliner à l'introduction de noirs
d'Afrique, par la traite, entrer en pourparler à ce sujet
avec les Anglais, sous le prétexte avoué d'augmenter leur
armée; mais réellement pour avoir des cultivateurs plus
abrutis que les anciens, et les placer sous la verge et le
bâton. Que de tristes erremens, quels funestes exemples T . Louverture n'a-t-il pas laissés dans son pays Il fut d'autant plus coupable, qu'il ne manquait pas de lumières :
son égoïsme, son despotisme, son orgueil , furent cause
de tout le mal qu'il va fait. « 19. Le régime de la colonie est déterminé par des
« lois proposées par le gouverneur et rendues par une
« assemblée d'habitans... 20. La promulgation de la loi
« a lieu ainsi qu'il suit : Au nom de la colonie française de
« Saint-Domingue, le gouverneur ordonne... 22. L'as-
« semblée centrale est composée de deux députés par dé562 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. i parlement... 23. Elle est renouvelée tous les deux ans
« par moitié... En cas de décès, démission ou autrement
« d'un ou de plusieurs membres, le gouverneur pourvoit
« à leur remplacement. Il désigne également les membres
a de l'assemblée actuelle, qui, à l'époque du premier re-
« nouvellement, devront rester membres de l'assemblée
« pourdeux autres années... 24. L'assemblée centrale vote
« l'adoption ou le rejet des lois qui lui sont proposées par
« le gouverneur ; elle exprime son vœu sur les règlemens
« faits et sur l'application des lois déjà faites, sur les abus
« à corriger, sur les améliorations à entreprendre, dans
« toutes les parties du service de la colonie.
poque du premier re-
« nouvellement, devront rester membres de l'assemblée
« pourdeux autres années... 24. L'assemblée centrale vote
« l'adoption ou le rejet des lois qui lui sont proposées par
« le gouverneur ; elle exprime son vœu sur les règlemens
« faits et sur l'application des lois déjà faites, sur les abus
« à corriger, sur les améliorations à entreprendre, dans
« toutes les parties du service de la colonie. « 27. Les rênes administratives de la colonie sont con-
« fiées à un gouverneur qui correspond directement
« avec le gouvernement de la métropole, pour tout ce qui
« est relatif aux intérêts de la colonie. — 28. La consti-
« tution nomme gouverneur, le citoyen T. Louverture,
« général en chef de l'armée de Saint-Domingue; et en
« considération des importans services que ce général a
« rendus à la colonie, dans les circonstances les plus cri-
« tiques de la révolution, et sur le vœu des habitans recon-
« naissans, les rênes lui en sont confiées pendant le reste
« de sa glorieuse vie. — 29. A l'avenir, chaque gouver-
« neur sera nommé pour cinq ans, et pourra être contia nué tous les cinq ans, en raison de sa bonne adminis-
« tration. — 30. Pour affermir la tranquillité que la colo-
« nie doit à la fermeté, à l'activité, au zèle infatigable et
« aux vertus rares du général T. Louverture, et en signe
« de la confiance illimitée des habitans de Saint-Domin-
« gue, la constitution attribue exclusivement à ce général
« le droit dechoisirle citoyen qui, au malheureux événei ment de sa mort, devra immédiatement le remplacer. [1801] CHAPITRE V. 365 « Ce choix sera secret. — 54. Le gouverneur... nomme à
« tous les emplois civils et militaires. Il commande la
« force armée... » T. Louverture, qui aimait tant à citer des proverbes,
était plus que jamais attaché à celui-ci : Passez-moi la
rhubarbe, je vous passerai le, séné. Dans ce partage d'attributions législatives et gouvernementales, son lot était
certainement plus considérable que celui qu'il faisait à ses
complices. C'étaient des hommes qui disposaient d'une
chose appartenant à un tiers, sans s'embarrasser de ce
que dirait ce dernier. Seulement, les colons avaient encore la ressource de pouvoir dire au légitime propriétaire :
Nous n avons pu faire autrement ; reprenez votre chose,
et nous vous aiderons de toutes nos forces. Pour T. Louverture, pauvre noir que l'encens des colons étourdit,
il paya seul la folie qu'il commit d'ajouter foi à leurs^promesses, de ne pas voir en eux des ennemis naturels, intéressés à le perdre. §y II est constant, cependant, que dans l'esprit de cette
constitution, Saint-Domingue continuait de rester une
possession française. L'erreur de T. Louverture, entraîné
par sa vanité et son orgueil, fut de croire que le gouvernement consulaire lui passerait la fantaisie de gouverner
cette colonie, indépendamment de sa volonté. Il avait eu
jusque-là tant d'impunités aux violations qu'il avait portées à l'autorité de la France, qu'il dut espérer que celleci serait encore approuvée. Son espoir avait quelque
chose de fondé; car, malgré ces actes, depuis sa soumission à Laveaux, il n'avait fait qu'agir dans l'intérêt de la
métropole, en protégeant constamment les colons, en
faisant tout pour plaire à cette faction haineuse. Sa conduite envers les anciens libres, les massacres organisés
és aux violations qu'il avait portées à l'autorité de la France, qu'il dut espérer que celleci serait encore approuvée. Son espoir avait quelque
chose de fondé; car, malgré ces actes, depuis sa soumission à Laveaux, il n'avait fait qu'agir dans l'intérêt de la
métropole, en protégeant constamment les colons, en
faisant tout pour plaire à cette faction haineuse. Sa conduite envers les anciens libres, les massacres organisés 564; ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. qu'il fit commettre sur cette classe, la contrainte exercée
contre les noirs cultivateurs: tout était calculé de sa part
pour obtenir l'assentiment du gouvernement français à ce
qu'il dominât à Saint-Domingue. Il n'avait oublié qu'une
chose essentielle : c'est qu'il était noir Cette constitution établit un principe qui passa dans
les mœurs du peuple de Saint-Domingue, devenu Haïti:
c'était de reconnaître dans son 35e article, certains droits
au général le plus élevé en grade. Tout nouveau gouverneur, après T. Louverture, était tenu de convoquer l'assemblée centrale, un mois au plus tard avant l'expiration
du terme de son mandat de cinq années : en cas qu'il ne
l'eût pas fait, ce général, ou le plus ancien à grade égal,
prendrait, de droit et provisoirement, les rênes du gouvernement en faisant la convocation voulue. En cas de décès, démission ou autrement d'un gouverneur, avant
l'expiration de ses fonctions, le gouvernement devait
encore passer provisoirement entre les mains du général
le plus élevé en grade, ou du plus ancien à grade égal. C'est en vertu de ce principe que Dessalines fut reconnu
le général en chef des Indigènes d'Haïli, combattant pour
l'indépendance du pays; que H. Christophe, général en
chef sous son gouvernement, le remplaça provisoirement
à sa mort ; que d'autres généraux furent choisis pour gouverner Haïti. Le gouvernement militaire fut ainsi institué: du reste, Saint-Domingue avait toujours été gouverné par un militaire gradué. Les peuples ne renoncent
pas facilement à leurs traditions. Toutes les attributions exercées par les anciens
gouverneurs généraux furent également déférées à T.
Louverture. Il recevait 500 mille francs de traitement
annuellement , quant à présent, disait l'article 41 de la [1801] CHAPITRE Y. 3G5 constitution. Sa garde d'honneur était entretenue aux
frais de la colonie. Des tribunaux de première instance et d'appel, ayant
les attributions civiles et criminelles, étaient décrétés.
Un tribunal de cassation était créé. Des tribunaux spéciaux jugeaient les délits des militaires, et ceux commis
par n'importe qui, pour vols et enlèvement quelconques,
violation d'asile, assassinats, meurtres, incendies, viol,
conspirations et révoltes. La loi déterminait les premiers,
le gouverneur organisait les tribunaux spéciaux. Chaque paroisse ou commune avait une administration
municipale composée d'un niaire et de quatre autres
membres. Un commissaire du gouvernement y était attaché. Les finances de la colonie devaient reposer sur les règlemens existans, en toutes matières. Dans ce titre, était
compris un article qu'il faut faire connaître. « 60. Les étrangers succédant en France à leurs pa-
« rens étrangers ou français, leur succéderont égale-
« ment à Saint-Domingue ; ils pourront contracter, ac-
« quérir et recevoir des biens situés dans la colonie, et
« en disposer de même que les Français, par tous les
« moyens autorisés par les lois. »
sur les règlemens existans, en toutes matières. Dans ce titre, était
compris un article qu'il faut faire connaître. « 60. Les étrangers succédant en France à leurs pa-
« rens étrangers ou français, leur succéderont égale-
« ment à Saint-Domingue ; ils pourront contracter, ac-
« quérir et recevoir des biens situés dans la colonie, et
« en disposer de même que les Français, par tous les
« moyens autorisés par les lois. » Dans celui des dispositions générales était encore celui-ci : « 75. Les propriétaires absens, pour quelque cause que
« ce soit, conservent tous leurs droits sur les biens à eux
« appartenant et situés dans la colonie ; il leur suffira,
« pour obtenir la main levée du séquestre qui y aurait été
« posé, de représenter leurs titres de propriété, et à défaut
« de titres, des actes supplétifs dont la loi détermine la
« formule. Sont néanmoins exceptés de cette disposition 5G6 études sur l'histoire d'haïti. « ceux qui auraient été inscrits et maintenus sur la liste
<r. générale des émigrés de France : leurs biens, dans
a ce cas, continueront d'être administrés comme domai-
« nés coloniaux, jusqu'à leur radiation. » Il était impossible de faire davantage pour les colons
et tous les hommes de la race européenne, que par les dispositions de ces deux articles. Les seuls émigrés de France
étaient exceptés du bénéfice du dernier, jusqu'à ce qu'ils
obtinssent leur radiation de la liste générale : quant à ceux
réputés émigrés de Saint-Domingue, par des lois antérieures, ils rentraient dans la plénitude de leurs droits. Lors donc que des écrivains étrangers, particulièrement
des Français, ont représenté T. Louverture comme enlevant aux blancs toutes les garanties de l'ordre social, ils
ont été injustes envers lui : les écrivains français surtout
l'ont accusé, pour pouvoir légitimer l'expédition qui vint
peu de temps après, tenter par la force de rétablir légalement l'esclavage qui existait de fait sous son gouvernement. Qu'on l'accuse de s'être emparé définitivement de
l'autorité, en dépit du droit du gouvernement français à la
déférer à qui lui eût semblé bon, on sera dans le vrai;
mais il ne plaça pas Saint-Domingue, pour cela, dans une
véritable indépendance de la France : il n'en eut pas plus
l'intention que l'assemblée centrale elle-même ; c'est ce
qui résulte du Discours préliminaire placé en tête de cette
constitution ; le voici : La colonie de Saint-Domingue existait depuis plusieurs années sans
lois positives. Longtemps gouvernée par des hommes ambitieux, son
anéantissement était inévitable, sans le génie actif et sage du général en
chef Toussaint Louverture qui, par les combinaisons les plus justes,
les plans les mieux réfléchis, et les actions les plus énergiques, a su la
délivrer presque en même temps de ses ennemis extérieurs et intérieurs, [1801] CHAPITRE v. 567 étouffer successivement tous les germes de discorde, du sein de l'anarchie préparer sa restauration, faire succéder l'abondance à la misère
l'amour du travail et de la paix à la guerre et au vagabondage, la sécurité à la terreur, et enfin, la soumettre tout entièrement à l'empire
français. La révolution avait renversé avec violence tout ce qui constituait le
régime par lequel l'île de Saint-Domingue était anciennement administrée.
ouffer successivement tous les germes de discorde, du sein de l'anarchie préparer sa restauration, faire succéder l'abondance à la misère
l'amour du travail et de la paix à la guerre et au vagabondage, la sécurité à la terreur, et enfin, la soumettre tout entièrement à l'empire
français. La révolution avait renversé avec violence tout ce qui constituait le
régime par lequel l'île de Saint-Domingue était anciennement administrée. Les différentes assemblées législatives de France y avaient substitué,
à diverses époques, des lois nouvelles ; mais l'incohérence de ces lois
aussitôt rapportées que rendues, leur vice ou leur insuffisance reconnus par ceux-là mêmes qui en avaient été les auteurs, la manière dont
elles étaient exécutées par des factieux et des hommes de partis, habiles
à les interpréter suivant leurs intérêts, contribuaient plutôt à propager
le désordre qu'à le comprimer. Et la conséquence naturelle de cet ordre de choses avait été de faire
regarder des lois, qui n'auraient dû être reçues qu'avec un sentiment
de respect, comme des objets d'alarmes, ou, lorsqu'elles étaient impuissantes, comme des objets de mépris. Les hommes sages qui ont coopéré à la constitution française de l'an
8, ont sans doute senti la nécessité d'adopter un nouveau système pour
des colonies éloignées, et de consulter dans la création des lois qui
doivent les régir, les mœurs, les usages, les habitudes, les besoins des
Français qui les habitent, même les circonstances dans lesquelles
elles se trouvent. Serait-il facile, en effet, de peser toutes ces considérations, d'après
des rapports souvent infidèles, d'apprécier à une aussi grande distance,
les changemens opérés dans l'esprit d'un peuple, de connaître ses
maux, et d'y porter des remèdes à propos et efficaces, surtout pendant
la guerre ? L'article 91 de la constitution française aurait pu seul autoriser les
habitans de la colonie française de Saint-Domingue à présenter au
gouvernement français, les lois qui doivent les régir, si l'expérience du
passé ne leur en avait fait un devoir impérieux '. Et quel moment plus propre à choisir pour cet important ouvrage,
que celui où le chaos débrouillé, l'ancien édifice déblayé de ses ruines, i Le passé des colons qui avaient tenté de constituer Saint-Domingue, en
dépit de la France. 568 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. les préjugés guéris et les passions calmées, semblaient avoir marqué
comme l'instant propice où il fallait en poser les fondemens ? Il est des circonstances qui ne se présentent qu'une seule fois pendant une longue série de siècles, pour fixer la destinée des peuples ; si
on les laisse échapper, elles ne se retrouvent plus. Et à ces causes fondamentales qui faisaient seules la nécessité d'une constitution pour
l'île de Saint-Domingue, combien, d'après les intérêts de ses habitans
intimement liés à ceux de la métropole, se joignaient des motifs également puissans? Les justes réclamations des départemens de la colonie, pour rapprocher les tribunaux des justiciables ; La nécessité d'introduire de nouveaux cultivateurs pour V accroissement des cultures, h revivification du commerce et le rétablissement
des manufactures ' ; L'utilité de cimenter l'union de la ci-devant partie espagnole avec
l'ancienne partie française ; L'impossibilité pour la métropole de secourir et d'alimenter cette
immense colonie pendant la guerre avec les puissances maritimes ;
es réclamations des départemens de la colonie, pour rapprocher les tribunaux des justiciables ; La nécessité d'introduire de nouveaux cultivateurs pour V accroissement des cultures, h revivification du commerce et le rétablissement
des manufactures ' ; L'utilité de cimenter l'union de la ci-devant partie espagnole avec
l'ancienne partie française ; L'impossibilité pour la métropole de secourir et d'alimenter cette
immense colonie pendant la guerre avec les puissances maritimes ; Le besoin d'établir un régime simple et uniforme dans l'administration des finances de la colonie et d'en réformer les abus ; L'obligation de tranquilliser les propriétaires absens sur leurs propriétés ; Et enfin, l'importance de consolider et de rendre stable la paix intérieure, d'augmenter la prospérité dont commence à jouir la colonie
après les orages qui l'ont agitée, de faire connaître à chacun ses droits
et ses devoirs, et d'éteindre toutes les méfiances en présentant un code
de lois auquel viendront se lier toutes les affections, se réunir tous les
intérêts. Tels ont été les motifs qui ont décidé le général en chef à convoquer
une assemblée législative, chargée de proposer au gouvernement français la constitution la plus convenable à la colonie de Saint-Domingue.
Ainsi, cet ouvrage sera encore un de ses bienfaits. Le peu de membres dont il a formé cette assemblée prouve qu'il a ' Ainsi voilà fort bien expliqué le motif du projet qu'avait T. Louverture
d'introduire des noirs d'Afrique ; et quand il aura dit à un colon, selon Pamphile de Lacroix, que c'était pour en faire des soldats pour la France, il
enimposait; si, toutefois, ce n'est pas un conte fabriqué par ce colon. Voyez
Mémoires, l. 2, p. 57. [1801] chamïue v. 569 voulu éloigner de ses discussions les passions el le tumulte ; mais en
même temps, il a voulu qu'elle fût environnée des lumières et des ré •
flexions de tous les hommes instruits, afin qu'un ouvrage d'un aussi
grand intérêt fût pour ainsi dire celui de la colonie entière. Si l'assemblée centrale n'a pas complètement rempli les vœux de ses
commetians, si elle n'a pas atteint le but que se proposait le général
en chef, elle aura fait au moins ce que les circonstances lui permettaient : elle n'a pu proposer à la fois tous les changemens qu'on pouvait
désirer. La colonie ne peut parvenir à sa plus grande prospérité qu'avec le temps et par degré ; le bien, pour être durable, ne peut s'opérer que lentement ; il faut, à cet égard, imiter la nature qui ne fait
rien avec précipitation, mais qui mûrit peu à peu ses productions bienfaisantes. Heureuse, si cette première tentative peut contribuer à améliorer le
sort de ses concitoyens et lui mériter leur estime et leur indulgence,
ainsi que des témoignages de satisfaction de la France, quand bien
même elle n'aurait pas atteint une certaine partection ! Tous les articles de la constitution ont été discutés et arrêtés sans
passion, sans préjugés, sans partialité, et spécialement le mode de gouvernement, adopté comme le seul propre, dans les circonstances, à
conserver à la colonie sa tranquillité et à la ramener à son ancienne
splendeur.
concitoyens et lui mériter leur estime et leur indulgence,
ainsi que des témoignages de satisfaction de la France, quand bien
même elle n'aurait pas atteint une certaine partection ! Tous les articles de la constitution ont été discutés et arrêtés sans
passion, sans préjugés, sans partialité, et spécialement le mode de gouvernement, adopté comme le seul propre, dans les circonstances, à
conserver à la colonie sa tranquillité et à la ramener à son ancienne
splendeur. D'ailleurs, tous les deux ans, les assemblées centrales suivantes pourront opérer les changemens que le temps et l'expérience rendront nécessaires. L'assemblée centrale n'a pas la vanité de croire qu'elle a proposé la
meilleure constitution possible ;mais, ce qu'elle peut assurer à ses concitoyens, c'est que tous les membres qui la composent ont constamment eu l'ardent désir du bien, l'intention d'affermir la tranquillité
actuelle de la colonie, de rendre sa prospérité durable, de l'augmenter
et de prouver leur attachement au gouvernement français. Ainsi, le premier comme le dernier paragraphe de ce
discours préliminaire, expliquant les motifs de la constitution de 1801, témoignent de la volonté de maintenir
Saint-Domingue comme colonie de la France. Quant à M. Madiou qui montre sans cesse T. Louverture, marchant à grands pas vers son indépendance, au
t. iv. 24 570 ÉTUDES SUK l'hISTOIKE d'hAÏÏI. moment où il va parler de cette constitution, il est forcé
de convenir qu'elle n'atteignit pas ce but : « Jusqu'alors, dit cet auteur, Toussaint n'osait exécuter pleinement son projet : la puissance de la France l'effrayait Cependant, ses grandes vues, s'étaient tellement développées, qu'il résolut, malgré les dangers qu'il
allait réunir sur sa tête, de sonder les dispositions du gouvernement consulaire à l'égard de Saint-Domingue, en
faisant une constitution qui, devant satisfaire son ambition momentanément, ne le 'proclamerait cependant pas
souverain, indépendant de la métropole l. » Comment ! un homme aussi résolu , aussi audacieux
que T. Louverture s'effrayait de la puissance de la France !
Ayant de si grandes vues, il se borna à sonder les'dispositions du gouvernement consulaire ! Il avait l'ambition de rendre son pays, Saint-Domingue ,
souverain et indépendant de la métropole, et il se borna
à faire une constitution qui, en la satisfaisant momentanément, n'établissait pas cet ordre de choses ! Cependant
n'est-ce pas le même auteur qui avait déjà dit : « Quant à Toussaint, en triomphant de Rigaud, il aura
renversé le principal obstacle à l'indépendance de SaintDomingue... La guerre civile eut pour cause réelle la
marche de T. Louverture vers l'indépendance, marche
que voulut arrêter le général Rigaud (ce n'est plus l'ambitionde Rigaud, refusant obéissance, qui en fut cause
Toussaint sentit plus que jamais le besoin de se rendre
indépendant, afin que l'état politique des siens ne fût pas
sans cesse laissé à la discrétion du gouvernement français. Il comprit aussi combien il lui importait de se hâter
d'écraser Rigaud qui, ayant toujours foi en la sincérité de
épendance, marche
que voulut arrêter le général Rigaud (ce n'est plus l'ambitionde Rigaud, refusant obéissance, qui en fut cause
Toussaint sentit plus que jamais le besoin de se rendre
indépendant, afin que l'état politique des siens ne fût pas
sans cesse laissé à la discrétion du gouvernement français. Il comprit aussi combien il lui importait de se hâter
d'écraser Rigaud qui, ayant toujours foi en la sincérité de 'Histoire d'Haïti, t. 2, p. 95. [1801] CHAPITRE V. 57| la métropole, était le plus grand obstacle à la proclamation de l'indépendance de Saint-Domingue. Il prit la ferme
détermination de continuer, au travers du sang, sa marche vers le bonheur des masses noires l. » Voilà T. Louverture animé des plus grandes, des plus
nobles vues, — le bonheur des masses noires, la fixité de
leur état politique. Pour les réaliser, il fallait proclamer
l'indépendance de son pays, en commençant par écraser
cet indocile Rigaud qui avait trop foi en la sincérité de la
France, qui faisait obstacle à ces vues généreuses. Rigaud
est enfin vaincu, obligé de fuir sa terre natale, avec tous
ses intrépides lieutenans qui ne sont pas tombés soùs le
courroux de son adversaire. Plus d'obstacle ! Le général
en chef triomphant est eil bons rapports avec les ÉtatsUnis qui approvisionnent la colonie, en bons rapports
avec la Grande-Bretagne, ennemie de la France, en guerre
avec elle ; il augmente ses domaines par la réunion de la
partie espagnole. Aussitôt il convoque une assemblée politique : l'indépendance indispensable va donc sortir de
ses travaux ! Non ; il faudra sonder seulement les dispositions du gouvernement consulaire. Comme cette conclusion rapetisse le génie audacieux de T. Louverture !
Voyons donc la vérité dans les faits 3 / Écoutons aussi un auteur français, parlant de la constitution de 1801 : « Ce document curieux est, par sa contexture, par les i Histoire d'Haïti, t. W p. 340, -- t. 2, p. 47. , Nous renouvelons ici l'excuse que nous avons présentée au ¥ livre, pour
Terreur où nous étions sur les vues de T. Louverture, avant d'avoir eu en notre possession tous les documens que nous avons produits jusqu'ici. Nous
croyons aussi que M. Madiou eût jugé autrement des vues de T. Louverture,
s'il les avait possédés lui-même. 572 ÉTUDES SÏJR L HISTOIRE D HAÏTI. hésitations et les perplexités de son enfantement, l'expression la plus complète du caractère étrange dont nous n'avons pu qu'esquisser l'ensemble ; l'étroite portée politique
de cet esprit, d'ailleurs si énergique et si entreprenant, s'y
révèle tout entière : il n'ose ni aborder de front l'indépendance, ni se résigner à la vassalité. Bien plus, avec cette
duplicité du barbare si naïvement pénétrée de sa profondeur, il eut la simplicité de croire que, après avoir fait un
tel pas, il pourrait encore demeurer en bonne intelligence
avec la mère-patrie, en protestant de son dévouement et
de sa soumission1. »
énergique et si entreprenant, s'y
révèle tout entière : il n'ose ni aborder de front l'indépendance, ni se résigner à la vassalité. Bien plus, avec cette
duplicité du barbare si naïvement pénétrée de sa profondeur, il eut la simplicité de croire que, après avoir fait un
tel pas, il pourrait encore demeurer en bonne intelligence
avec la mère-patrie, en protestant de son dévouement et
de sa soumission1. » Là fut son erreur, il est vrai ; car d'après la constitution française , Saint-Domingue n'avait pas le droit de
faire jme constitution spéciale, ni des lois particulières;
elles devaient venir de la métropole. Mais au point de vue
durégime intérieur établi par cette constitution et par les
règlemens de culture, arrêtés, etc., qui la précédèrent,
par les lois qui la suivirent, personne ne pouvait faire ce
que fit T. Louverture en faveur des colons et de tous les
blancs en général. La France en a fait l'expérience peu
après ; et des regrets superflus sont venus prouver l'erreur
où tomba lui-même l'homme de génie qui la gouvernait
alors. S'il avait mieux jugé de la situation, s'il avait été
moins empressé de rétablir légalement l'esclavage, il
eût laissé T. Louverture gouverner Saint-Domingue qui,
alors, fût resté plus attaché que jamais à la France. Certes,
Rigaud voulait aussi la dépendance de cette colonie de sa
métropole ; mais à des conditions tout autres que celles
conçues par son heureux vainqueur. Ils ont été tous
deux expier au fort de Joux, l'un avec un sort plus affreux «M. Lcpellelier de Saint-Rémy, t. 1. p. 146. [1801] chapitre v. 573 que l'autre , l'attachement qu'ils avaient pour la France,
à des points de vue différens. Toutefois, il est un côté moral par lequel il faut aussi
envisager la constitution de 1801 : c'est M. Madiou qui
va nous fournir des observations à cet égard : « Tout n'était, dit-il, que mensonge dans la constitution; la liberté individuelle (la liberté naturelle aussi)
n'était pas respectée; les propriétés étaient souvent confisquées, et le despotisme le plus dur pesait sur les citoyens
(surtout sur les citoyens noirs cultivateurs). Quant à la
liberté de l'instruction publique, elle n'était qu'illusoire ;
aucun établissement ne se formait sans l'autorisation du
gouverneur qui imposait aux instituteurs le système d'enseignement et d'éducation qui lui convenait. On apprenait aux enfans dans les écoles, à lire et à écrire ; on leur
enseignait l'histoire sainte interprétée de manière à ne
former "que des fanatiques, les hauts faits de Toussaint,
gouverneur de l'île par la volonté du Tout-Puissant qui
l'avaitî|choisi pour être le Spartacus moderne prédit par
Raynal * . » C'était donc pour aboutir à ce résultat, qu'il avait ordonné tant d'assassinats sur la portion la plus éclairée de
la population de son pays, sur ses frères ! Cette guerre
civile, qu'il fit avec tant d'acharnement, pour la prétendue
indépendance de Saint-Domingue, ne produisit que ce
fruit honteux ! Sont-ce là de grandes vues de la part d'un
législateur? Nous entendons par ces mots, des vues libérales, ayant pour objet le bonheur réel des hommes.
Était-ce en violant leur liberté naturelle et individuelle,
la plus éclairée de
la population de son pays, sur ses frères ! Cette guerre
civile, qu'il fit avec tant d'acharnement, pour la prétendue
indépendance de Saint-Domingue, ne produisit que ce
fruit honteux ! Sont-ce là de grandes vues de la part d'un
législateur? Nous entendons par ces mots, des vues libérales, ayant pour objet le bonheur réel des hommes.
Était-ce en violant leur liberté naturelle et individuelle, 1 Histoire d'Haïti, t. 2, p. 97. 574 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. en confisquant leurs propriétés, en faisant des enfansune
foule de fanatiques, en faisant peser sur les citoyens le
despotisme le plus dur, que T. Louverture prouvait son
désir de les rendre heureux ? Il avait la plénitude de la
puissance en donnant une constitution à son pays ; et
après y avoir fait consacrer des principes salutaires, des
institutions, il fit tout le contraire de ce qu'elle établissait comme droits pour ses concitoyens. Mais qui souffrait réellement de toutes ces violations ? Sont-ce les colons, ou bien les hommes dont il paraissait être le protecteur naturel? Après avoir asservi les mulâtres, est-ce
qu'il n'asservit pas aussi les noirs, les uns par les autres ?
Son armée n'était-elle pas composée de noirs, employés
constamment à contraindre les cultivateurs noirs à produire pour les colons ? On nous parlera sans doute de ces
grandes productions, de ces richesses créées en si peu de
temps. Oui, nous le savons ; mais par quels moyens,
grand Dieu ! mais au profit de qui ? Des colons, toujours
les colons, — des chefs militaires qui ne valaient pas
mieux, puisqu'ils tyrannisaient leurs frères. Ah ! que mon pays conserve sa médiocrité, sa pauvreté, plutôt que de parvenir à la richesse par le renouvellement de pareilles horreurs ! Venons enfin à la cérémonie de la proclamation de la
constitution. Elle eut lieu, le 8 juillet , sur la place d'armes du Cap,
en face de la grande et belle église qui y existait. Les
troupes de ligne , la garde nationale, les fonctionnaires
publics, civils et militaires, les membres de l'assemblée
centrale et T. Louverture s'y rendirent. Le peuple s'y
porta en foule. Bernard Borgella, en sa qualité de prési- [1801J CHAPITRE v. 375 dent de l'assemblée centrale, prononça sur l'autel de la
patrie l'adresse suivante déjà rédigée au Port-au-Prince,
dès le 9 mai, à la date de la constitution : Colons français, et vous, braves Soldats, Depuis longtemps, Saint-Domingue aspire au bonheur inappréciable
d'avoir une constitution locale. Des factions qui se sont successivement
remplacées dans le gouvernement de la métropole, e?i propageant leurs
principes subversifs dans cette île lointaine, avaient étouffé les justes
réclamations de ses infortunés habitans, les avaient dégradés de la
dignité d'hommes libres, leur avaient ravi jusqu'aux élans précieux de
ces nobles sentimensqui élèvent et agrandissent les âmes, et les avaient
forcés de recevoir la loi qu'ils n'avaient ni faite ni consentie '.
gouvernement de la métropole, e?i propageant leurs
principes subversifs dans cette île lointaine, avaient étouffé les justes
réclamations de ses infortunés habitans, les avaient dégradés de la
dignité d'hommes libres, leur avaient ravi jusqu'aux élans précieux de
ces nobles sentimensqui élèvent et agrandissent les âmes, et les avaient
forcés de recevoir la loi qu'ils n'avaient ni faite ni consentie '. Les colonies françaises, disait la constitution de l'an 3, sont parties
intégrantes de la République et sont soumises à la même loi constitutionnelle. Ainsi, par la fatalité la plus terrible, les destinées de Saint-Domingue
ont été associées à celles de la métropole qui a étendu ses ramifications
à travers l'immensité des mers, et a fait courber Saint-Domingue sous
l'énorme poids de son influence. Cet état affreux, cet état de dissolution, pouvait-il avoir une durée?
Non ! Il était réservé à un génie réédificateur de fixer bientôt
le sort de la République. En effet, Bonaparte vole des confins de l'Egypte dans le cœur de la France; et tout-à-coup les factions disparaissent ; un ordre social succède aux convulsions de l'anarchie -, la République goûte au-dedans les douceurs de la paix, et se prépare à aller
en recueillir les fruits au-dehors. Une constitution nouvelle est posée;
elle est dégagée de cette multiplicité de rouages qui se heurtent mutuellement et qui donnent lieu aux cabales populaires, à la diversité
d'opinions, aux calamités publiques. Mais, cette constitution nouvelle, a-t-elle été faite pour vous, insulaires, qui habitez une région si éloignée et si différente de la métro1 Brissot, les Girondins, Danton, qui firent proclamer l'égalité et la liberté
générale. B. Borgella se vengeait, par ces paroles, de ces défenseurs des droits
de l'humanité, de Polvérel qui lui avait remis une plume pour signer la liberté
de ses esclaves, de Sontbonax qui avait interprété, comme sort collègue, les
vœux de Brissot et des Girondins. o7b ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. pôle? Vos représenians, comme ceux des autres départemens français,
y ont-ils concouru ou participé ? INon ! La sagesse et toutes les vertus ses compagues qui ont présidé à la rédaction de cet acte constitutionnel, y ont consacré vos droits^ stipulé
vos intérêts, en proclamant qu'il n'était pas fait pour vous, que vous
seriez soumis à l'empire de lois particulières. Dès ce moment, enfin,
la justice a lui pour vous ; la nation puissante et généreuse dont vous
avez les goûts et le caractère , et dont vous faites partie, a brisé les fers
honteux que l'esprit de parti et l'anarchie s'étaient plu à vous donner.
Elle a reconnu les droits que vous tenez de la nature. Désormais,
vous ne serez plus exposés à ces commotions terribles, à ces secousses
violentes, à ces tempêtes politiques qui naissent de l'exécution des lois
faites sans intérêt, loin de vous, et qui ne pouvaient convenir ni à vos
mœurs, ni à vos usages, ni au climat que vous habitez.
onteux que l'esprit de parti et l'anarchie s'étaient plu à vous donner.
Elle a reconnu les droits que vous tenez de la nature. Désormais,
vous ne serez plus exposés à ces commotions terribles, à ces secousses
violentes, à ces tempêtes politiques qui naissent de l'exécution des lois
faites sans intérêt, loin de vous, et qui ne pouvaient convenir ni à vos
mœurs, ni à vos usages, ni au climat que vous habitez. Grâces soient rendues à la nouvelle constitution française ! Colons français, vous avez été éveillés par l'article 91. Le besoin
des lois s'est fait entendre aussitôt, et vous avez manifesté votre vœu
au général qui gouverne cette colonie, au général qui l'a tant de fois sauvée contre les entreprises des ennemis du nom français et contre l'influence de toutes les factions. Hé ! pouviez-vous ne pas être écoutés
de celui qui consacre tous les momens de sa vie à cicatriser les profondes plaies faites à la colonie, et à répandre sur vous un baume
consolateur ? Toussaint Louverture, cet homme extraordinaire, dont les belles actions commandent votre admiration et votre reconnaissance, s'est élevé
comme un phénix du milieu des cendres, et s'est dévoué tout entier à
la défense de votre pays^ de vos personnes et de vos propriétés. Au
milieu des mouvemcns convulsifs de l'anarchie, il a eu la générosité,
le courage de se charger des rênes d'une colonie abandonnée sans défenses autres que celles qui lui sont naturelles, et dénuée de tous les
moyens qu'assurent la culture et le commerce. Il y a fait, vous le savez, respecter le nom français , en y faisant partout arborer ses couleurs j ,
il a su approvisionner vos ports, vivifier vos cultures, appeler le commerce, rétablir vos cités, discipliner les troupes ; il a plus fait encore,
il a vaincu les préjugés invétérés ; il a cimenté parmi vous les nœuds
deiapius douce fraternité, ces nœuds que l'ancien système colonial
avait si inhumainement réprouvés, et que l'anarchie, pour maintenir
son odieux empire, se faisait un jeu barbare de resserrer ou de rompre
à loisir. La proclamation du général en chef qui a convoque vos man- [1801] CHAPITRE V. 577 dataires, vous prouve à quel point il désire votre bonheur', il vous annonce que le temps des déchiremens est passé ; il vous démontre la
nécessité de vous donner des lois de convenance ; et adoptant cette
maxime constante, que les lois sont des conventions établies par des
hommes qui doivent s'y conformer pour régler l'ordre de la société, il
vous fait concevoir qu'il en est d'elles comme des productions de la
terre, que chaque pays a ses mœurs, ses statuts , comme ses fruits
propres.
quel point il désire votre bonheur', il vous annonce que le temps des déchiremens est passé ; il vous démontre la
nécessité de vous donner des lois de convenance ; et adoptant cette
maxime constante, que les lois sont des conventions établies par des
hommes qui doivent s'y conformer pour régler l'ordre de la société, il
vous fait concevoir qu'il en est d'elles comme des productions de la
terre, que chaque pays a ses mœurs, ses statuts , comme ses fruits
propres. D'après ces principes, une assemblée àliabitans a reçu de vous
l'importante lâche de poser les bases constitutionnelles du régime inlèiieur de cette colonie; et fidèle à la métropole, le général qui a autorisé la convocation de cette assemblée, a proclamé que ces bases constitutionnelles seront soumises à la sanction du gouvernement français. \ Mais vos mandataires ont dû interpréter favorablement le trop long
silence de la métropole. Considérant son éloignement et l'état de guerre
où elle se trouve, ils ont dû être effrayés de l'absence des lois ; et dans
ce'péril imminent, ils ont dû, par amour pour vous et attachement à la
France, dissiper toutes les inquiétudes, rassurer tous les esprits. Ils se
sont rappelés que le salut de tous est la suprême loi, et ils ont cru devoir inviter le général qui veille sur les destinées de Saint-Domingue à
faire mettre sur le champ à exécution les bases de législation qu'ils
ont posées. Aujourd'hui ces bases vous sont offertes. Votre bonheur présent et futur a constamment occupé vos mandataires ; ils se sont efforcés de le rendre durable. Puissent-ils ne s'être point trompés ! Colons français , et vous, braves Soldats, n'oubliez jamais et pénétrez-vous bien qu'il n'est que le temps el l'expérience qui puissent consolider les institutions humaines. Ralliez-vous autour du pacte de famille qui vous est présenté. Vos mandataires le déposent dans votre
sein, comme le palladium de votre liberté civile et politique, et comme
le gage de leur affection pour vous et de leur dévouement à la République. Vive la République qui réédifie et qui protège les colonies ! B. Borgella lut immédiatement après, la constitution
annoncée par cette adresse. Cette lecture n'excita, dit-on,
aucun enthousiasme, ni de la part des fonctionnaires publics qui entrevoyaient, dans l'exécution immédiate de
cet acte, une cause de répression infaillible par le gou578 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. vernement consulaire, ni de la part des troupes qui n'y
comprenaient pas grand'chose, ni de la part du peuple.
Dans cette scène, B. Borgella n'était pas d'ailleurs, l'acteur qu'il fallait applaudir.
,
aucun enthousiasme, ni de la part des fonctionnaires publics qui entrevoyaient, dans l'exécution immédiate de
cet acte, une cause de répression infaillible par le gou578 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. vernement consulaire, ni de la part des troupes qui n'y
comprenaient pas grand'chose, ni de la part du peuple.
Dans cette scène, B. Borgella n'était pas d'ailleurs, l'acteur qu'il fallait applaudir. Le Cap avait toujours pour maire, le noir Cézar Thélémaque dont nous avons déjà parlé, Martiniquais qui,
après une longue résidence en France, était venu se
fixer à Saint-Domingue : c'était un homme de beaucoup
de sens et très-dévoué à la mère-patrie ; il lui répugnait,
comme à tous les autres fonctionnaires, de voir prendre
de telles mesures sans autorisation préalable du gouvernement français. Personne n'ignorait que le colonel Vincent, Pascal et bien d'autres avaient tenté de détourner
T. Louverture de cette infraction à la constitution de
l'an 8, que lui et l'assemblée centrale interprétaient de
mauvaise foi. Si, encore, ils s'étaient bornés à ne^faire
de cet acte que l'objet d'un vœu, d'une proposition pour
la législation du régime intérieur de la colonie, ils auraient eu, sans nul doute, l'assentiment général de tous
ces hommes qui devaient profiter de ses dispositions ;
mais l'exécuter tout d'abord, c'était manquer au respect
dû à l'autorité souveraine de la France sur sa colonie. Ce discours explicatif, prononcé par B. Borgella, exprime toute la pensée des colons qui inspiraient T. Louverture : c'est aux colons français qu'il s'adresse particulièrement ; c'est de leur pays, de leurs intérêts, de leurs,
propriétés, de leur bonheur, qu'il s'agit; le reste de la
population de Saint-Domingue n'y est compté pour rien;
et si mention y est faite des braves soldats, c'est que les
colons et leur grand complice avaient besoin de l'armée
pour assurer le succès de l'œuvre. Qu'on relise tous les
documens fournis dans nos deux premiers livres, émanés [1801] CHAPITRE V. 579 des colons et exprimant leurs prétentions à constituer la
colonie, à lui donner des lois locales, à ne réserver à la
France qu'un haut patronage sur elle, et l'on se convaincra que cette constitution de 1801 ne fut que la suite
de ces idées. Nous avons souligné expressément tous les
passages de ce discours qui prouvent ce que nous avançons ici. T. Louverture s'y prêta sincèrement, parce
que, dans son égoïsme, il y trouvait ses avantages. Revêtu d'un bel et riche uniforme, il prononça à son
tour le discours suivant : Peuple de Saint-Domingue, La constitution coloniale pour cette île importante vient de m'être
remise par rassemblée centrale, composée de législateurs qui, en vertu
de ma proclamation du 46 pluviôse dernier, se sont réunis pour établir
les lois qui doivent nous régir et nous gouverner. Je l'ai lue avec attention, cette loi, et persuadé qu'elle doit faire le bonheur de mes concitoyens, puisqu'elle est fondée sur les bonnes mœurs, sur les localités,
et principalement sur la religion, je l'approuve.
île importante vient de m'être
remise par rassemblée centrale, composée de législateurs qui, en vertu
de ma proclamation du 46 pluviôse dernier, se sont réunis pour établir
les lois qui doivent nous régir et nous gouverner. Je l'ai lue avec attention, cette loi, et persuadé qu'elle doit faire le bonheur de mes concitoyens, puisqu'elle est fondée sur les bonnes mœurs, sur les localités,
et principalement sur la religion, je l'approuve. Mais, quand je considère que je suis chargé de faire exécuter ces
lois constitutionnelles, je vois que ma tâche est plus pénible que n'a été
celle des législateurs. Néanmoins, je l'annonce, quelque vaste que soit
cette carrière, je ferai mon possible pour la parcourir. O vous, mes
concitoyens, de tout âge, de tout étal, et de toutes couleurs, vous êtes
libres, et la constitution qui m'est remise aujourd'hui doit éterniser
votre liberté. Prosternons-nous d'abord devant le Créateur de l'univers, pour le remercier d'un bienfait si précieux.. Je dois vous parler le langage de la vérité. Cette constitution assure
à chaque individu la jouissance de ses droits; elle exige de chaque
citoyen la pratique des vertus, comme elle appelle aussi dans nos climats le règne des bonnes mœursetde la religion divine de Jésus-Christ.
Ainsi donc, magistrats, servez d'exemple au peuple dont vous devez,
être toujours les pères et les défenseurs. Que la probité comme la droiture dirigent vos actions et dictent vos sentences \ vous vous attirerez
l'estime de vos concitoyens ; c'est la plus douce consolation qu'un
homme en place puisse désirer. 380 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTÏ. Braves militaires, généraux, officiers, sous -officiers et soldats, observez la discipline et la subordination activez la culture , obéissez à
vos chefs, défendez et soutenez la constitution, contre les ennemis intérieurs et extérieurs qui chercheraient à l'attaquer. Que votre devise
soit sans cesse la bravoure, et votre guide l'honneur ; vous mériterez
bien de la patrie. Cultivateurs, fuyez l'oisiveté; elle est la mère des vices ; gardez-vous
principalement de vous laisser séduire par des hommes aussi malintentionnés que malveillans. Vous trouverez dans tous les temps , en moi,
comme dans les généraux, mes représentans, les répresseurs de l'injustice et des abus. Habitans industrieux des villes, soyez soumis aux lois ; elles ne cesseront d'être votre protection et votre égide. Peuple, magistrats et militaires, je vous expose vos devoirs et les
miens. Pour moi, je promets, à la face du ciel, de faire ce qui dépendra de moi, si Dieu me le permet, pour conserver l'union, la paix et la
tranquillité publique, en conséquence le bonheur de mes concitoyens.
Je promets d'exécuter ce qui m'est prescrit par la constitution coloniale. Jurez également, devant l'Être suprême et entre mes mains, que
vous vous soumettez à ces lois qui doivent faire votre bonheur, et consolider votre liberté. Je vous préviens que la loi est la boussole de tous les citoyens
quelconques : quand elle parle, ils doivent tous fléchir devant elle. Les
autorités civiles et militaires doivent être les premières à lui céder et à
donner par-là l'exemple au peuple. Suivez de point en point la constitution que l'assemblée centrale et législative de Saint-Domingue vient
de consacrer ; que les principes qu'elle proclame restent éternellement
gravés dans vos cœurs.
vous préviens que la loi est la boussole de tous les citoyens
quelconques : quand elle parle, ils doivent tous fléchir devant elle. Les
autorités civiles et militaires doivent être les premières à lui céder et à
donner par-là l'exemple au peuple. Suivez de point en point la constitution que l'assemblée centrale et législative de Saint-Domingue vient
de consacrer ; que les principes qu'elle proclame restent éternellement
gravés dans vos cœurs. Dans tous les temps, mes chers concitoyens et amis, mon désir, mes
vœux et mon ambition consistèrent à trouver et à préparer les moyens
de vous rendre libres et heureux. Si je puis atteindre un but si cher
à mon cœur, je ne regretterai point la vie, et j'irai, sans aucun remords, rendre compte de mes actions au Dieu Tout-Puissant et souverain auteur de toutes choses. Vivent à jamais !a République française et la constitution coloniale l Après ce discours, les troupes crièrent : Vive le gouverneur ! C'était la meilleure investiture que le général [1801] CHAPITRE V. 381 en chef pût recevoir de son nouveau titre. Les fonctionnaires publics le félicitèrent en lui donnant l'accolade
républicaine, à lui qui était presque un Roi par la pompe
dont il s'entourait. Cinq coups de canon tirés de la place
d'armes donnèrent le signal aux forts et aux bâtimens
en station dans la rade, qui tirèrent chacun une salve de
vingt-trois coups l . Un citoyen Fouqueau, président du tribunal civil du
Cap, prononça aussi un discours où il louait T. Louverture,
sauveur et restaurateur de la colonie : c'était un blanc. On se rendit à l'église, où Corneille Brelle chanta une
messe solennelle. Après cette cérémonie religieuse , il y
eut un banquet magnifique au palais habité par le gouver
neur, l'ancien couvent des Jésuites. La ville du Cap fut
illuminée dans la soirée et durant toute la nuit. Le 11 juillet, un arrêté du gouverneur ordonna l'élargissement de tous les prisonniers, autres que ceux pour
vols et assassinats. La constitution fut imprimée , répandue dans toute la
colonie, et publiée partout avec une pompe inusitée. On peut remarquer, dans le discours prononcé par T.
Louverture, le tact qu'il savait mettre en toutes choses,
en toutes circonstances. Si l'assemblée centrale, dans le
discours de son président, ne s'adressa qu'aux colons et à
l'armée, le gouverneur parla à tout le monde, en disant à
chacun ce qui était à propos dans une telle occurence. 1 Histoire d'Haïti, t. ?, p. 103. La salve de la République française était de
22 coups en en faisant tirer un de plus, T Louverture avait un senïiment
d'orgueil : il voulait faire comprendre qu'il devenait plus grand que cette
République. Peut-être cependant, il voulait rappeler la date de l'insurrection
des noirs du Nord qui eut lieu dans la nuit du 22 au 23 août 1791. Une proclamation de lui, en 1796, disait qu'il aveit été le chef de cette insurrection.
salve de la République française était de
22 coups en en faisant tirer un de plus, T Louverture avait un senïiment
d'orgueil : il voulait faire comprendre qu'il devenait plus grand que cette
République. Peut-être cependant, il voulait rappeler la date de l'insurrection
des noirs du Nord qui eut lieu dans la nuit du 22 au 23 août 1791. Une proclamation de lui, en 1796, disait qu'il aveit été le chef de cette insurrection. 382 études suii l'histoire d'haïti. Son discours ne manquait ni dignité ni fermeté : il y
faisait sentir toute son autorité, et avertissait , prévenait
chacun de ce qu'il exigeait. Jésuite autant que général
et législateur, il n'oublia pas de s'appuyer sur la religion
du Christ pour prescrire ce qu'il voulait obtenir de tous.
Enfin, arrivé à l'apogée de sa gloire et de sa fortune, il
déclara qu'il n'éprouvait aucun remords pour ses actions.
C'était , sans doute, la fermeté d'âme d'un homme qui
comprenait la politique à sa manière ; mais le Dieu ToutPuissant qu'il invoquait conservait aussi tous ses droits
pour juger ses actions passées et celles qu'il faudra relater;
car en juillet 1801, T.Louverture n'avait pas achevé sa
carrière. Les Mémoires de Pamphile de Lacroix rapportent des
extraits d'un compte-rendu remis au ministre de la marine par le colonel Vincent, sur ce qui se passa entre lui
et le gouverneur, au sujet de la constitution coloniale. Il
paraît que ce colonel lui fit de vives représentations sur
la publication de cet acte, avant de l'avoir soumis au gouvernement français, et encore plus sur son impression.
« Il m'écouta avec attention, dit Vincent, surtout quand
« je lui demandai ce que pourrait faire le gouvernement
« français, aujourd'hui qu'aux termes de la constitution,
« il n'aurait plus personne à nommer ni à envoyer dans
« la colonie. Il me répondit que le gouvernement enverrait
« des commissaires pour parler avec lui. — Dites plutôt
« que l'on veut qu'il vous envoie des chargés d'affaires, des
« ambassadeurs... » Dans la pensée de Vincent , T. Louverture était donc placé sous l'influence d'hommes qui le
portaient à agir comme il fit î Ces hommes ne sont que
les colons. Enfin, Vincent reçut la mission d'apporter la constitu- [1801] CHAPITRE V. 585 tion au gouvernement français, et partit pour la France.
Il a fait savoir aussi, qu'avant de quitter le Cap, il remit à
H. Christophe une lettre adressée à T. Louverture : elle
était décachetée, et à la lecture qu'il en fit à Christophe, ce
dernier lui aurait dit : « Commandant Vincent, vous êtes
« le seul Européen qui aimez réellement les hommes de
« Saint-Domingue. Vous nous avez toujours dit la vérité.
« Le projet de constitution a été rédigé par nos ennemis
« les plus dangereux. » Il résulte de ces paroles, que
Christophe voyait avec regret, comme Moïse, que T. Louverture était trop placé sous l'influence des colons; et que,
de plus , Christophe était attaché à la France, dont il
voyait les droits méconnus par cet acte. Vincent était porteur d'une lettre de T. Louverture, du
16 juillet, adressée directement au Premier Consul. Il lui
rappelait qu'il avait envoyé au ministre de la marine sa
proclamation du 16 pluviôse, qui convoquait l'assemblée
centrale, en l'informant de la prise de possession de la
partie espagnole et de la situation politique de la colonie ; qu'il lui avait fait savoir que le but de cette assemblée était de fixer les destinées de ce pays par des lois sages, calquées sur les localités et les mœurs de ses habitans.
ée directement au Premier Consul. Il lui
rappelait qu'il avait envoyé au ministre de la marine sa
proclamation du 16 pluviôse, qui convoquait l'assemblée
centrale, en l'informant de la prise de possession de la
partie espagnole et de la situation politique de la colonie ; qu'il lui avait fait savoir que le but de cette assemblée était de fixer les destinées de ce pays par des lois sages, calquées sur les localités et les mœurs de ses habitans. « J'ai aujourd'hui, poursuivait-il, la satisfaction de vous
annoncer que la dernière main vient d'être portée à cet
ouvrage, et qu'il en résulte une constitution qui promet
le bonheur aux habitans de cette colonie si longtemps
infortunée. Je m'empresse de vous l'adresser pour avoir
votre approbation et la sanction de mon gouvernement.
L'assemblée centrale m'ayant requis, en l'absence des
lois, et vu la nécessité de faire succéder leur règne à celui
de l'anarchie, de faire exécuter provisoirement cette 384 études sur l'histoire d'haïti. constitution, comme devant l'acheminer plus vite vers sa
prospérité future, je me suis rendu à ses désirs; et cette
constitution a été accueillie par toutes les classes de citoyens avec des transports de joie qui ne manqueront
pas de se reproduire, lorsqu'elle leur sera renvoyée revêtue de la sanction du gouvernement. » Vincent arriva en France dans les premiers jours d'octobre, quelques jours après la signature des préliminaires
de la paix qui fut conclue à Amiens le 25 mai 1802.
La pensée de l'expédition contre Saint-Domingue était
déjà arrêtée ; nous espérons prouver cette assertion à la
fin de ce volume. CHAPITRE VI Diverses lois organiques rendues par l'assemblée centrale.— Lettré de Toiis*
saint Louverture à cette assemblée, et sa réponse.— Produits, état financier
en 1801.— Système agricole et politique de Toussaint Louverture.— Il est
désapprouvé par Dessalines et Mo ïse.-^ Opinions diverses et discussion à ce
sujet. L'article 54 de la constitution donnait le droit au gouverneur de déterminer la division du territoire, de la manière la plus conforme aux relations intérieures. Cette
division ne tarda pas : le 15 juillet, sur sa proposition de
la consacrer par une loi, l'assemblée centrale rendit cette
loi. Au lieu des cinq départemens qui existaient, il y en
eut six: ceux du Sud, de l'Ouest, du Nord, de Cibao,
(autrefois Samana), de l'Ozama (autrefois Engafîo) , et un
nouveau auquel on donna le nom de Louverture. Nous
n'avons pu savoir si cette désignation fut le fait du gouverneur ou celui de l'assemblée centrale * . On se rappelle
que les colons avaient déjà donné le nom de Louverture
au bourg d'Ennery , par rapport à l'habitation acquise
par Toussaint dans cette paroisse. 1 Ce département de Louverture est devenu celui de CArlibonile.
t. iv. 25 386 ÉTUDES SUR 1/ HISTOIRE D'HAÏTI. Les limites de ces départemens furent fixées et ont été
maintenues dans la suite, par tous les gouvernemens,
par toutes les constitutions publiées dans ce pays. Ces
départemens furent subdivisés en arrondissemens militaires et en paroisses. Celui du Sud comprenait 5 arrondissemens et 14 paroisses.— L'Ouest, 6 arrondissemens et 14 paroisses. —
Le Nord, 6 arrondissemens et 24 paroisses. — Louverture, 4 arrondissemens et 15 paroisses. — Le Cibao, 4
arrondissemens et 5 paroisses. — L'Ozama, 5 arrondissemens et 15 paroisses.
issemens militaires et en paroisses. Celui du Sud comprenait 5 arrondissemens et 14 paroisses.— L'Ouest, 6 arrondissemens et 14 paroisses. —
Le Nord, 6 arrondissemens et 24 paroisses. — Louverture, 4 arrondissemens et 15 paroisses. — Le Cibao, 4
arrondissemens et 5 paroisses. — L'Ozama, 5 arrondissemens et 15 paroisses. La même distribution en arrondissemens et paroisses
n'a pas été toujours maintenue parla suite : les paroisses
ont fait place aux communes. Le 1 5 juillet, une loi fut rendue sur la religion catholique, apostolique et romaine, la seule publiquement professée. Elle admettait cependant qu'on pût avoir une opinion religieuse différente, à la condition de respecter le
culte reconnu parla constitution, sous peine d'être poursuivi et puni comme perturbateur de l'ordre public. Aucun ordre, décret ou loi ecclésiastique, quoique en matière purement spirituelle, ne pouvait être exécuté dans
la colonie, sans le consentement du gouverneur. C'était
la même disposition observée en France, Les dimanches étaient les seuls jours de repos. Neuf
fêtes solennelles étaient aussi observées généralement,
et pour chaque paroisse, sa fête patronale. Dans les fêtes
solennelles était comprise celle de Saint-Dominique,
patron de l'île : c'était aussi le patron du gouverneur, et
la Toussaint était une autre fête pour lui '. 'Le gouverneur se nommail François Dominique Toussaint. Louverture
fui un surnom devenu célèbre. [1801] CHAPITRE VI. 587 Toutes les autorités civiles et militaires étaient tenues
d'assister régulièrement au service du culte, en corps. Il en
fut nécessairement de même des troupes qui , de plus, soir
et matin dans leurs casernes, priaient et chantaient des
cantiques spirituels dont plusieurs furent composés expressément, par ordre du gouverneur et à sa louange. Ces
cantiques étaient chantés aussi dans les écoles * . Il y avait un préfet apostolique pour l'ancienne partie
française, Tévêque Mauvielîe occupant l'archevêché de
Santo-Domingo, dont la juridiction s'étendait sur toute
l'ancienne partie espagnole. Sur la présentation du préfet, le gouverneur nommait les curés des paroisses, en
leur assignant l'étendue du territoire où ils devaient exercer leur juridiction spirituelle. Il nommait aussi les 'vicaires, sur la même présentation. Ces ecclésiastiques
étaient justiciables du préfet pour les cas religieux, et"des
tribunaux ordinaires pour les cas civils ; mais le préfet
devait participer au gouverneur tous les jugemens de condamnation emportant déposition ou interdiction pour cas
religieux. Le préfet faisait tous règlemens relatifs à la police, à l'exercice du culte, à la discipline des ecclésiastiques, en se conformant à la constitution et aux lois civiles. Les ministres du culte recevaient un traitement fixe et
une part sur les droits appelés curianx, conformément
au tarif de 1775 émané du comte d'Ennery. La dîme fut
alors supprimée dans l'ancienne partie espagnole. Les biens appartenant aux paroisses dans toute l'île
étaient conservés et administrés par les municipalités. i Etant à l'école sous le règne de Dessalines, je chantais ces cantiques avec
mes condisciples; mais à la louange de noire Empereur, qui ayait commencé
par être gouverneur général.
x, conformément
au tarif de 1775 émané du comte d'Ennery. La dîme fut
alors supprimée dans l'ancienne partie espagnole. Les biens appartenant aux paroisses dans toute l'île
étaient conservés et administrés par les municipalités. i Etant à l'école sous le règne de Dessalines, je chantais ces cantiques avec
mes condisciples; mais à la louange de noire Empereur, qui ayait commencé
par être gouverneur général. 588 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. Ceux appartenant aux missionnaires, moines et couvens,
l'étaient par l'administration générale des domaines ; et
enfin, ceux provenant des fondations de famille suivaient
leur destination originaire et particulière. Le 18 juillet, une autre loi fut décrétée sur les enfans
nés hors mariage. Pour faire connaître toutes ses dispositions favorables aux bonnes mœurs, à la préférence qui
doit être toujours donnée au mariage légitime dans la
société, il faudrait la donner tout entière. La plupart de
ses dispositions se trouvent dans le code civil d'Haïti.
Pour cette époque, où les mœurs coloniales n'avaient fait
qu'une masse denfans naturels, cette loi était un bienfait
pour eux et la colonie. Le 23 juillet, loi sur l'organisation des tribunaux créés
parla constitution. La justice était rendue- — au nom de la
colonie française de Saint-Domingue. Les actes devaient
continuer à porter la date du calendrier républicain, en
mettant entre parenthèses la date correspondante à l'ancien calendrier grégorien : c'était un acheminement à la
suppression totale du premier. Tous les tribunaux existans furent supprimés pour être
réorganisés. Ceux de paix et de commerce disparurent
tout-à-fait. Le jugement par des arbitres du choix des
parties était d'abord suivi dans les cas permis par les lois.
Les tribunaux de première instance et d'appel réunissaient
toutes les attributions civiles, commerciales, correctionnelles et criminelles. La constitution avait reconnu le droit
au gouverneur d'organiser lui-même les tribunaux spéciaux, conseils de guerre, qui jugeaient une foule de délits. Il y avait seize tribunaux de première instance répartis
dans les différens départemens, et composés chacun d'un [1801] CHAPITRE VI. 589 juge et d'un lieutenant de police, d'un commissaire du
gouvernement et d'un greffier. Dans chaque paroisse était
un substitut du commissaire du gouvernement, faisant les
actes conservatoires et préparatoires. Ces magistrats
étaient tous payés par des émolumens taxés sur leurs actes,
d'après un ancien tarif rendu sous le comte d'Ennery. Un tribunal d'appel siégeant à Saint-Marc " était établi
pour les quatre départemens du Sud, de l'Ouest, de Louverture et du Nord : un autre à Santo-Domingo pour ceux
de l'Ozama et de Cibao. Ils étaient composés d'un président, de quatre juges, de deux assesseurs, d'un commissaire du gouvernement , d'un substitut et d'un greffier.
La justice y était rendue gratuitement, et les magistrats
recevaient un traitement du trésor colonial, à fixer par
le gouverneur. Le tribunal de cassation, siégeant dans la ville où résiderait ordinairement le gouverneur, était composé d'un
président, de huit juges, d'un commissaire du gouvernement et d'un greffier. Ils recevaient le même traitement
que les magistrats des tribunaux d'appel. Les officiers ministériels étaient réglementés par cette
loi, ainsi que la forme de procéder en matière civile et
criminelle. La jurisprudence des anciennes 'ordonnances
des rois de France était observée. La hiérarchie et la
police de ces tribunaux réglées convenablement.
é d'un
président, de huit juges, d'un commissaire du gouvernement et d'un greffier. Ils recevaient le même traitement
que les magistrats des tribunaux d'appel. Les officiers ministériels étaient réglementés par cette
loi, ainsi que la forme de procéder en matière civile et
criminelle. La jurisprudence des anciennes 'ordonnances
des rois de France était observée. La hiérarchie et la
police de ces tribunaux réglées convenablement. Dans les dispositions additionnelles , les substitutions
et les exhérédations par testamens furent abolies. Un
autre principe salutaire était ainsi établi : « Toute personne légalement acquittée ne peut être re~
« prise ni accusée pour le même fait. » Le gouverneur ordonna que cette loi fût scellée, promulguée et exécutée dans toute la colonie ; mais, au mo590 ÉTUDES SUR l'HISTOIIIE d'hâÏTI. ment de signer, il se fit la restriction mentale attribuée
aux Jésuites, d'observer ce principe quand il y aurait lieu,
de le violer quand il le jugerait convenable. Des faits seront produits bientôt à ce sujet. Le 25 juillet, — loi sur les notaires, arpenteurs, officiers
de santé, pharmaciens, vendeurs publics (encanteurs)
et sur les prisons , maisons de détention, les concierges
et gardiens. Chacun y trouvait la règle de ses devoirs. Le 28, — loi sur les administrations municipales, composées dans chaque paroisse d'un maire et de quatre administrateurs, ayant pour organes du gouvernement les
commissaires ou leurs substituts près les tribunaux de première instance. Leurs attributions étaient clairement définies, et celles particulières aux maires étaient surtout le
maintien' de la police : ils jugeaient seuls les cas de contraventions en matière de simple police, sur les conclusions des commissaires du gouvernement ou de leurs substituts. Les commissaires de police, les gendarmes à pied,
étalonneurs, officiers de l'état civil, avaient leurs devoirs
déterminés dans la même loi. Le gouverneur publia aussi un avis, le 28 juillet, concernant des fonctionnaires publics qui exigeaient des particuliers, pour obtenir la prompte expédition de leurs
affaires, des rétributions qui n'étaient pas autorisées par
les lois. En défendant la conlinuation de cet abus, il qualifia ces fonctionnaires de maîtres voleurs, et les menaça
de la destitution. Cet acte, cette expression sont d'une
originalité remarquable entre tant d'autres de T. Louverture. Le 50 juillet, la garde nationale non soldée fut organisée par une loi. Depuis l'âge de 14 ans jusqu'à 55, tout
homme valide était tenu d'en faire partie. Elle était dis- [1801] CHAPITRE VI. 391 pensée de faire le service, mais elle prenait les armes
chaque jour de parade des troupes soldées, dans les villes
et bourgs. En temps de guerre, une revue générale avait
lieu tous les premiers dimanches de chaque mois. En temps
de paix, cette revue ne se faisait que tous les trois mois.
Les conducteurs et les cultivateurs dans les campagnes
ne devaient passer une revue générale que tons les ans ;
il en était de même des domestiques. Les fonctionnaires
et employés secondaires de l'administration civile et judiciaire étaient aussi exempts de tout service. En cas de
trouble ou d'attaque, la population entière des villes et
des campagnes, excepté ces fonctionnaires et employés,
prenait les armes et était tenue de marcher au premier
ordre du commandant militaire, de place ou d'arrondissement, d'après l'ordre supérieur qu'il en aurait reçu.
rale que tons les ans ;
il en était de même des domestiques. Les fonctionnaires
et employés secondaires de l'administration civile et judiciaire étaient aussi exempts de tout service. En cas de
trouble ou d'attaque, la population entière des villes et
des campagnes, excepté ces fonctionnaires et employés,
prenait les armes et était tenue de marcher au premier
ordre du commandant militaire, de place ou d'arrondissement, d'après l'ordre supérieur qu'il en aurait reçu. Le Ier août, une autre loi régla ce qui était relatif aux
dettes particulières. Elle prit pour base les deux époques
du 25 août 1791 et du 5 octobre 1798, — la première, date
des insurrections des noirs dans le Nord, et des hommes
de couleur dans l'Ouest et le Sud, — la seconde, date de
l'évacuation totale des Anglais au Môle. Les intérêts respectifs des débiteurs et des créanciers furent compensés
avec équité, en raison des troubles perpétuels survenus
(■ans l'intervalle de ces deux époques. Le 5 août, une loi organisa l'administration des finances de la colonie. Il fut établi ou maintenu un administrateur général des finances et un trésorier général,
ayant sousleurs ordres des trésoriers particuliers dans chaque département et dans chaque port ouvert au commerce extérieur, les receveurs et autres percepteurs des
deniers publics. Les dépenses pour l'armée, les hôpitaux
militaires, les arsenaux, les édifices publics, ponts, 592 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. chaussées et fortifications étaient réglées par le gouverneur seul. Le mode de reddition de comptes par les agens
comptables était fixé en même temps. La plupart de ces
dispositions furent basées sur les règlemens déjà publiés
par le général en chef. Un arrêté du gouverneur ordonna le même jour le paiement de ce qui était dû parles fermiers des biens domaniaux. Le 5 août, il émit une ordonnance pour interdire toutes
communications entre les quartiers voisins de la PetiteRivière de l'Artibonite, Saint-Raphaël, Hinche, Banica et
autres lieux, à cause des vols fréquens qui s'y commettaient. Malgré l'extrême sévérité des peines établies, delà
discipline militaire étendue sur toute la population, et
l'activité de la police, ce vice débordait : ce qui prouve
que le despotisme le plus dur est souvent insuffisant pour
arrêter les mauvaises inclinations. Si des fonctionnaires publics même s'exposèrent à être
qualifiés de maîtres voleurs sous un tel régime, c'est qu'il
faut autre chose qu'zm bras de fer dans la direction de la
société. Il faut la moralisation des hommes, et le despotisme n'en est pas le meilleur agent : il renferme en luimême un principe destructeur des bons sentimens, en avilissant les âmes, en corrompant les cœurs ; et ce principe
réagit contre ses propres intentions. Le 6 août, une loi fut rendue sur les émigrés et sur
leurs biens situés à Saint-Domingue. Il faut la faire connaître, parce que la question qu'elle jugea et décida, contribua beaucoup à la guerre civile du Sud, à tous les crimes
commis à l'occasion de cette guerre fratricide.
me en luimême un principe destructeur des bons sentimens, en avilissant les âmes, en corrompant les cœurs ; et ce principe
réagit contre ses propres intentions. Le 6 août, une loi fut rendue sur les émigrés et sur
leurs biens situés à Saint-Domingue. Il faut la faire connaître, parce que la question qu'elle jugea et décida, contribua beaucoup à la guerre civile du Sud, à tous les crimes
commis à l'occasion de cette guerre fratricide. L'assemblée centrale de Saint-Domingue , Considérant qne la colonie faisant partie de l'empire français, il [1801] CHAPITRE VI. 393 existe entre elle et la métropole des rapports fondés sur des principes
tellement généraux et communs, que le législateur à Saint-Domingue
ne peut se défendre d'en faire et prescrire l'application ; Considérant que la nation française a déclaré par sa dernière constitution, qu'en aucun cas, elle ne souffrira le retour des Français, qui,
ayant abandonné leur patrie depuis le 14 juillet 1789, ne sont pas compris dans les exceptions portées aux lois rendues contre les émigrés ; Considérant que le paragraphe 2 de l'article 73 de la constitution de
Saint-Domingue, ne conserve pas aux Français maintenus sur la liste
définitive des émigrés, leurs droits de propriété sur les biens à eux appartenant situés dans l'île ; Considérant que les biens des Français qui n'ont point obtenu leur
radiation sur la liste des émigrés, ont été, en France, confisqués et vendus au profit de la République ; v Considérant, enfin, que les biens situés à Saint-Domingue, appartenant à ces mêmes émigrés, doivent suivre le sort de leurs biens situés
en France ; Sur la proposition du gouverneur, rend la loi suivante : 1. Le gouverneur de la colonie est et demeure invité de demander
au gouvernement français, la liste des Français notoirement et définie
tivement reconnus émigrés. 2. Les Français dont les noms se trouvent inscrits sur cette liste
fatale, ne seront, sous aucun prétexte et dans aucun cas, admis à
débarquer dans l'île. 3. Les biens situés dans la colonie, appartenant à des Français main-^
tenus sur la liste définitive des émigrés, sont irrévocablement acquis
au profit de la colonie. U. Ces biens seront vendus suivant le mode qui sera déterminé par
une loi spéciale, lors de la réception de la liste mentionnée en l'article
1er de la présente loi, qui sera imprimée. Il résulte de cette loi, que dans la pensée de T.Louverture et des colons membres de l'assemblée centrale, SaintDomingue restait une colonie dépendante de la France,
soumise à ses lois générales, mais avec le droit de se faire
des lois locales pour son régime intérieur : tout ce que
nous avons vu jusqu'ici témoigne de cette intention. E«
iale, lors de la réception de la liste mentionnée en l'article
1er de la présente loi, qui sera imprimée. Il résulte de cette loi, que dans la pensée de T.Louverture et des colons membres de l'assemblée centrale, SaintDomingue restait une colonie dépendante de la France,
soumise à ses lois générales, mais avec le droit de se faire
des lois locales pour son régime intérieur : tout ce que
nous avons vu jusqu'ici témoigne de cette intention. E« 594 études sur l'histoire d'haïti. prenant enfin ces mesures à l'égard des émigrés français,
dont beaucoup avaient servi avec les colons sous les Anglais, on faisait sous T. Louverture ce que Rigaud lui demandait, lui conseillait, aussitôt le départ d'Hédouville :
ce qui augmenta l'irritation du général en chef contre
lui. Que lui disait Rigaud, par ses lettres du 27 octobre et
du 20 novembre 1 798 ? « Je crains^ disait-il, que ce ne soient les émigrés qui
« sèment la méfiance entre les premières autorités de la
« colonie. Je vous engage à les chasser Maintenons
« la tranquillité dans le pays : prouvons notre fidélité à la
« France, en chassant les émigrés : au nom de notre
« existence, montrez-vous jusqu'à la fin l'homme du gou-
« vernement français, » N'étaient-ce pas des conseils judicieux, fraternels, pour
éviter entre eux toutes dissensions, toute lutte sanglante ?
Rigaud demandait-il que les colons fussent chassés du
pays ? Non]; mais ces émigrés d'Europe qui, après avoir
combattu contre leur patrie sur le continent européen,
étaient 'venus la combattre dans sa colonie, et qui étaient
alors accueillis par T. Louverture, contrairement aux lois
existantes en France, lesquelles étaient alors aussi obligatoires que la constitution de l'an 8. Ce dissentiment
entre eux ne fut-il pas une des causes de la continuation
de leurs dissensions et de la guerre civile, en même temps
que le général en chef semblait pactiser avec les Anglais?
Cette loi de l'assemblée centrale sur les émigrés , n'estelle pas, enfin, la condamnation de la conduite atroce qu'il
tint dans cette guerre? Le 7 août, une loi régla ce qui avait rapport aux mi- [1801] CHAPITRE VI. 595 nutes des greffes des tribunaux supprimés dans'la nouvelle organisation judiciaire : elles durent être portées aux
Greffes des nouveaux tribunaux. Le même jour, autre loi qui prescrivait la nomination
des députés à fournir à l'assemblée centrale par le département de Louverture : elle devait avoir lieu en mars 1802.
Mais le gouverneur et l'assemblée comptaient d'avance
sans les nouveaux hôtes que la France se préparait à envoyer dans la colonie. Au lieu des opérations paisibles des
électeurs, ce furent de glorieux combats livrés par le gouverneur lui-même , et l'héroïque résistance de Dessalines , de Lamartinière, de Magny, à la Crête-à-Pierrot,
dans ce même département de Louverture. Le même jour encore, autre loi pour prescrire le mode de
constater les décès survenus de cause violente aux époques
malheureuses de la révolution, et de suppléer aux titres
de propriétés qui ont été perdus ou incendiés. Les décès survenus de cause violente, et qui n'avaient
pas été consignés sur les registres publics, devaient être
constatés , à la diligence des parties intéressées, par enquête devant le juge du tribunal de première instance dans
le ressort duquel les personnes avaient péri; et ce, sur
la déposition de trois témoins ayant les qualités requises.
aux époques
malheureuses de la révolution, et de suppléer aux titres
de propriétés qui ont été perdus ou incendiés. Les décès survenus de cause violente, et qui n'avaient
pas été consignés sur les registres publics, devaient être
constatés , à la diligence des parties intéressées, par enquête devant le juge du tribunal de première instance dans
le ressort duquel les personnes avaient péri; et ce, sur
la déposition de trois témoins ayant les qualités requises. On conçoit que cette loi était de pure forme, qu'elle
prescrivait une chose difficile à exécuter dans bien des cas ;
car, comment obtenir ce témoignage de la part des assassins, seuls témoins et exécuteurs des massacres en masse,
des hommes immolés en 1799 et 1800, par ordre de T. Louverture ? S'il n'avait pas déclaré, dans son discours prononcé au Cap le 8 juillet, qu'il n'éprouvait aucun remords
pour ses actions, c'aurait été pour lui, qui proposa cette loi, 596 ÉTUDES sur l'histoire d'iiaïti. une occasion de repentir religieux,; mais on sait comment
il comprenait la religion du Christ. Le 7 août, fut encore publiée une loi qui fixait la résidence du gouverneur et le lieu des séances de l'assemblée
centrale. Voici l'article unique de cette loi : « La résidence ordinaire du gouverneur est provisoire-
« ment fixée au Port-Républicain. Jusqu'à ce que la ville
« centrale de la colonie soit reconnue, l'assemblée cen-
« traie tiendra ses séances au Port-Républicain. » Aucune autre ville que celle-là ne pouvait être plus centrale, et ne réunissait plus d'avantages pour le siège du
gouvernement : c'était à cause de sa position topographique que le Port-au-Prince avait été fondé dans l'ancien
régime, pour la résidence des gouverneurs de la colonie.
Il y avait dans cette disposition de la loi une pensée que
nous ne pouvons connaître ni apprécier. Le 9 août, une loi fut rendue sur la mise en activité des
tribunaux créés récemment. Le gouverneur en personne
dut installer le tribunal de cassation et les tribunaux d'appel : les tribunaux de première instance, par les administrations municipales de leurs lieux respectifs. Le 10 août, — loi sur les délits et les peines de la compétence des tribunaux spéciaux, des conseils de guerre. Les simples vols étaient punis de gêne, d'emprisonnement; les autres vols, suivant différentes circonstances
déterminées, étaient punis de mort. Il en était de même
pour l'incendie, les violences contre les personnes sur les
grandes routes ou voies publiques, le meurtre, l'assassinat, le viol, la révolte, la conspiration. Les complices subissaient la même peine que les auteurs de ces délits. Le 1 1 août, une loi régla la manière de procéder aux
jugemens de ces délits parles tribunaux spéciaux. Toute [1801] CHAPITRE VI. 397 condamnation à mort devait recevoir l'approbation du
gouverneur avant d'être exécutée ; mais il se réserva aussi,
in petto, la désapprobation des condamnations que ces
tribunaux prononceraient , sans emporter la peine de
mort, afin de les contraindre à la prononcer.
1 août, une loi régla la manière de procéder aux
jugemens de ces délits parles tribunaux spéciaux. Toute [1801] CHAPITRE VI. 397 condamnation à mort devait recevoir l'approbation du
gouverneur avant d'être exécutée ; mais il se réserva aussi,
in petto, la désapprobation des condamnations que ces
tribunaux prononceraient , sans emporter la peine de
mort, afin de les contraindre à la prononcer. Le 12, une autre loi décréta le costume des membres
de l'assemblée centrale, des magistrats et des .officiers
ministériels attachés aux tribunaux, des maires et administrateurs municipaux , et des officiers de l'administration des finances. A quelques modifications près, ces costumes sont les
mêmes que ceux des sénateurs, des magistrats et autres
fonctionnaires civils d'Haïti. Telles furent les lois décrétées par l'assemblée centrale,
sur la proposition de T. Louverture qui, en sa qualité de
gouverneur, avait seul l'initiative des lois. Ces actes, qui
étaient, pour le moment, le complément de la constitution
coloniale, ayant été promulgués par le gouverneur, il
adressa la lettre suivante à l'assemblée centrale qui venait de terminer l'unique session qu'elle tint dans la colonie ; elle est du 28 août : Citoyens législateurs,
Je me suis empressé de lire attentivement les lois organiques que
vous m'avez remises. En annonçant à vos concitoyens qu'elles seraient
le développement de la constitution que vous leur avez donnée, vous
n'avez point trompé leur espoir. On ne peut rien voir de plus concis
ni de plus clair ; ils trouveront dans ce recueil de lois, écrites en lettres
ineffaçables, leurs devoirs, leur bonheur, la prospérité de leur pays ; il
sera le régulateur du fonctionnaire public et du particulier, l'appui du
faible contre les entreprises du plus fort, le refuge de l'innocence et le
Vengeur du crime. Pénéiré d'admiration pour ce monument immortel
de votre attachement à votre pays, je ne saurais trop tôt vous témoigner
toute la satisfaction que sa lecture m'a causée, et vous assurer de la part 598 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. du peuple de Saint-Domingue, lessentimensde respect et de reconnaissance qu'il vous conservera pour ce bienfait qu'il vient de recevoir de
vous, lequel va le convaincre qu'il ne s'est pas trompé dans le choix
qu'il a fait de ses législateurs. Vous avez rempli l'espoir de la colonie
entière, et comme en étant le chef, je vous déclare que vous avez bien
mérité d'elle : et si, auprès de ce témoignage authentique de la reconnaissance publique, mes sentimens particuliers peuvent être de quelque prix, agréez ceux de mon estime et de ma considération.
fait qu'il vient de recevoir de
vous, lequel va le convaincre qu'il ne s'est pas trompé dans le choix
qu'il a fait de ses législateurs. Vous avez rempli l'espoir de la colonie
entière, et comme en étant le chef, je vous déclare que vous avez bien
mérité d'elle : et si, auprès de ce témoignage authentique de la reconnaissance publique, mes sentimens particuliers peuvent être de quelque prix, agréez ceux de mon estime et de ma considération. Salut et respect, Toussaint Louverture. L'assemblée centrale ne pouvait être en reste de complimens envers le gouverneur qu'elle avait créé ; elle lui
répondit en ces termes : Citoyen gouverneur, Votre lettre du 10 de ce mois (10 fructidor) contient les expressions
les plus flatteuses pour nous. Dans ce témoignage de votre satisfaction,
nous trouvons la récompense de nos travaux, par le présage que vous
nous annoncez de la prospérité de cette colonie. Nous n'en doutons pas,
citoyen gouverneur ; un avenir heureux sourit encore à Saint-Domingue. Sous vos auspices, le cultivateur reprendra avec gaieté ses instrumens aratoires, parce qu'il sera assuré qu'en vain il n'arrosera pas
la terre de ses sueurs. Le militaire, plein de ses devoirs, se bornera à
défendre le poste d'honneur qui lui sera confié ; la subordination, l'aménité et le courage seront les vertus qui le distingueront. La justice
reparaîtra dans tout son éclat. Une administration simple et uniforme
rétablira le crédit et la confiance. Dans le cœur de chaque fonctionnaire,
une noble émulation excitera et entretiendra les plus précieux sentimens ; tous, à l'envi, s'empresseront de suivre Ips traces de celui qui
a su mettre un terme à nos malheurs. Votre nom ne cessera d'être cher
au peuple de Saint-Domingue ; il suffira de le proférer, pour indiquer
à chacun la roule qu'il doit tenir. La constitution et les lois vous imposent une grande tâche ; mais elle
n'est pas au-dessus de vos forces physiques et morales. Nous pouvons
dire avec assurance qu'elle est digne de vous, et que vous la remplirez
entièrement, parce que nous connaissons vos rares vertus. Le gouvernement de la métropole ajoutera à la récompense qui vous [1801] chapitre vi. 599 a été décernée : il se rappellera qu'il vous doit la conservation et le rétablissement d'une colonie abandonnée, livrée aux ennemis, et déchirée par une infinité de factions ; il apposera le sceau de la justice à la
constitution que la colonie s'est donnée ; il y applaudira .. . : Il
l'approuvera, parce qu'il verra dans cet acte le premier pas au retour
de l'ordre social ; il l'approuvera, parce qu'il sait que la prospérité de
celle île tournera à l'avantage de la métropole, et qu'une colonie doit
être agricole et paisible. Pour nous, mandataires du peuple dont vous êtes l'espoir et la consolation, nous ne terminerons point celte session, sans vous assurer,
citoyen gouverneur, que dans tous les temps, vous nous trouverez disposés à seconder vos vues bienfaisantes ; l'attachement que nous vous
portons et qui est fondé sur la reconnaissance publique, et que vous ont
méritée vos belles actions, vous en est un sûr garant. Agréez, nous
vous en prions, cette expression de nos cœurs, de même que le sentiment de notre respect.
uple dont vous êtes l'espoir et la consolation, nous ne terminerons point celte session, sans vous assurer,
citoyen gouverneur, que dans tous les temps, vous nous trouverez disposés à seconder vos vues bienfaisantes ; l'attachement que nous vous
portons et qui est fondé sur la reconnaissance publique, et que vous ont
méritée vos belles actions, vous en est un sûr garant. Agréez, nous
vous en prions, cette expression de nos cœurs, de même que le sentiment de notre respect. BOKGELLA, président, RAYMOND ', COLLET, GASTON NOGÉRÉE, Lacour, Roxas, Munoz, Mancebo, E. Viart, secrétaire. Le 22 août, le gouverneur avait rendu un arrêté sur la
formation des nouveaux tribunaux, en exécution de la loi
rendue à cet égard. Le 10 septembre, il en publia un autre qui érigea en
communes plusieurs bourgs de l'ancienne partie espagnole : ainsi, communes et paroisses étaient identiques. Saint-Domingue avait reçu une constitution spéciale,
des lois organiques sur les matières les plus importantes;
— des règlemens, des arrêtés, des ordonnances, des proclamations de T. Louverture, précédemment publiés,
faisaient mouvoir toute l'administration publique avec
ensemble . C'est donc ici l'occasion d'examiner j usqu'à quel
point était parvenue la prospérité de cette colonie essen- , Julien Raymond mourut au Cap, le 25 vendémiaire an X (17 octobre 1801).
Il était né à Baynet, en 1744. 400 études sur l'histoire d'haïït. tiellemeiit agricole, avec le travail contraint auquel étaient
assujétis les cultivateurs. Suivant Pamphile de Lacroix, qui aura sans doute vu
les états présentés à l'assemblée centrale, par Voilée, administrateur général des finances, les produits de la colonie pour l'an ix , c'est-à-dire de septembre 1800 à septembre 1801, s'élevèrent, pour l'ancienne partie française, à lOjO^tvJ ];Tre« pesant de sucre '6/ TCt au lieu de ' " millions de sucre OlttïlC eil 1 lov) 18,518,572 « brut, 95 « brut « 45,220,270 « café, 68 « 2,480,540 « coton, 6 ' « « 804 « indigo, 1 « « 648,518 « cacao, 150,000 livres « 6,768,654 « campêche, 1,500,000 gayac et acajou,
99,419 « sirop, 50,000 75,519 « gomme de gayac.
120,000 livres (monnaie) ferme des boucheries.
La partie espagnole ne pouvait encore entrer en ligne
de compte : elle venait d'être réunie à l'ancienne possession française. Pamphile de Lacroix a douté de l'exactitude des comptes
de Voilée, surtout lorsque cet administrateur a présenté
le chiffre de toutes les dépenses à la somme de 54,942,408
francs ; et cela , en comparant les produits de 1801 à
ceux de 1789, les recettes et les dépenses de cette dernière année d'une prospérité inouie, à celles de 1801 : il s'étonna alors du déficit apparent de 15,686,477fr., puisque,
suivant Voilée, les recettes s'élevaient à 19,255,951 fr.
En 1789, elles ne s'élevèrent qu'à 45 millions, et les dé -
penses à 1 5 millions de livres de la colonie, différentes
d'un tiers de la livre tournois ou franc.
, les recettes et les dépenses de cette dernière année d'une prospérité inouie, à celles de 1801 : il s'étonna alors du déficit apparent de 15,686,477fr., puisque,
suivant Voilée, les recettes s'élevaient à 19,255,951 fr.
En 1789, elles ne s'élevèrent qu'à 45 millions, et les dé -
penses à 1 5 millions de livres de la colonie, différentes
d'un tiers de la livre tournois ou franc. [1801] CHAPITRE VI. 401 Cet auteur a raisonné ainsi, parce qu'on s'était fait, en
France, des idées exagérées de la prospérité de SaintDomingue sous T. Louverture, et que l'on voulait bien
croire qu'il avait des réserves considérables : on les a portées à des sommes fabuleuses. Aussi a-t-on torturé Yâme
de T. Louverture, pour qu'il déclarât où il avait enfoui ses
trésors. Que n'a-t-on pas imaginé, inventé à cet égard * ? Il eût suffi cependant d'un peu de réflexion, pour concevoir que les dévastations produites par la première révolution, de 1791 à 1795 ; les agitations sans cesse renaissantes dans la classe productrice ; la guerre contre les
Anglais durant cinq années consécutives ; les nouvelles
agitations durant ce temps, la guerre civile du Sud : tout
devait contribuer à réduire les produits agricoles à un
chiffre minime. Ensuite, l'infidélité des agens comptablés, la création d'une armée, les pertes en hommes occasionnées par la guerre (ces hommes étant tirés en grande
partie de la classe des cultivateurs) devaient diminuer les
revenus, en augmentant énormément les dépenses. Loin donc d'admettre avec Pamphile de Lacroix : « que
« T. Louverture voulait prouver à la France que la pos-
« session de Saint - Domingue lui était à charge ;
« qu'ensuite il voulait se ménager vis-à-vis des subalternes
« la faculté de leur refuser ; qu'enfin, il désirait inaugurer
« vis-à-vis des habitans le droit d'établir un impôt supplé-
« mentaire de 15 millions de francs, en impositions
« somptuaires et foncières, pour niveler la recette à la déi Le principal objet de la mission du général Cafarelli auprès du prisonnier
de Joux, était de le porter à avouer où il avait enfoui ses trésors. Il lui déclara qu'à l'arrivée de Leclerc, il y avait 11,700,000 fr. dans toutes les caisses
publiques, et aucune somme enfouie nulle part. Il lui dit aussi que lui et sa
femme possédaient, pour toute fortune, 250 mille francs qui furent pris par
la division Rochambeau aux Cabos. t. iv. 26> 402 ETUDES SUR L'lIISTOlRE d'iIAÏTÏ. « pense ; » — nous serions porté à ne lui adresser que
des éloges, pour avoir mis tant d'ordre dans les finances
de ce pays, si les moyens qu'il employait pour obtenir des
produits n'avaient pas mérité notre blâme. Il est bien entendu que nous ne blâmons pas les mesures prises par lui,
pour porter les agens comptables à être plus fidèles dans
la gestion des deniers publics ; car de telles mesures sont
toujours louables de la part d'un gouvernement, qui ne
peut mettre trop de sévérité pour arriver à une comptabilité régulière.
mis tant d'ordre dans les finances
de ce pays, si les moyens qu'il employait pour obtenir des
produits n'avaient pas mérité notre blâme. Il est bien entendu que nous ne blâmons pas les mesures prises par lui,
pour porter les agens comptables à être plus fidèles dans
la gestion des deniers publics ; car de telles mesures sont
toujours louables de la part d'un gouvernement, qui ne
peut mettre trop de sévérité pour arriver à une comptabilité régulière. Entrant dans la voie d'une organisation raisonnée de
toutes les parties du service public, T. Louverture devait
vouloir que les fonctionnaires publics, leurs employés,
l'armée entière , pussent recevoir régulièrement ce qui
était dû à leurs services, en même temps que les édifices
étaient la plupart à reconstruire : de là le chiffre de près
de 35 millions de francs porté à son budget des dépenses.
Mais Pamphile de Lacroix, raisonnant sur l'actualité des
choses, et sachant que l'armée, par exemple, ne recevait
pas sa solde exactement, que la dépense pour elle s'élevait
au budget à 16,540,226 fr., tandis qu'elle ne recevait effectivement que 4,542,600 fr., trouve de suite que le gouverneur détournait \ 2 millions pour d'autres emplois. Il
ne fit pas attention qu'un budget règle d'avance une dépense quelconque: d'où la nécessité de pourvoir a ux voies
et moyens ; mais que cela ne signifie pas qu'on soit déjà
en possession de ces ressources , qu'on en dispose. Les accusations de cet auteur nous paraissent donc injustes et mal fondées. Une remarque est à faire, à propos des divers produits
agricoles dont nous venons de donner les chiffres : c'est
que, dès cette époque, la grande production diminue [1801] CHAPITRE VI. 40ô dans le pays , pour se porter sur des denrées exigeant
moins de labeur de la part du cultivateur. Ainsi, presque
plus de sucre blanc, 16 mille livres de sucre terré, inférieur en qualité, au lieu de 70 millions de cette qualité
supérieure ; 80-4 livres d'indigo au lieu d'un million ; peu
de coton, beaucoup plus de cacao, de campêche, de sirop,
qu'anciennement. Et pour avoir obtenu 18 millions et
demi de sacre brut, il a fallu la contrainte contre les cultivateurs, la verge du gendarme, le bâton de l'inspecteur
de culture, les sévérités de toutes sortes des chefs militaires. Le café seul, qui exige nioins de soins et de peines,
a donné alors un produit relativement moins inférieur
en chiffre, que dans le temps de la plus grande prospérité de la colonie française. C'est cette denrée qui, de nos
jours, est mieux exploitée que toutes autres, et qui est
devenue la base de la production agricole d'Haïti : elle
s'est soutenue, à l'aide de la petite propriété vers laquelle
les cultivateurs montraient une tendance marquée, quand
ils s'associaient pour acheter des terrains et qu'ils en furent empêchés par l'arrêté du 7 février 1801 . Toutes ces données économiques sont extrêmement
intéressantes pour comprendre, non-seulement la situation actuelle d'Haïti, mais celle où se trouve déjà la Jamaïque, par suite de l'émancipation des noirs dans les colonies anglaises. Le vœu naturel à tout homme qui travaille
de ses bras, est de s'acquérir une propriété, un morceau
de cette terre qu'il féconde de sa sueur : de là le travail
isolé qui ne permet plus les grandes exploitations, comme
dans l'ancien régime colonial ; de là aussi les monstrueuses
accusations contre les noirs auxquels on impute une paresse instinctive, parce qu'on s'est longtemps habitué à
considérer les Antilles comme des champs qui devaient
aises. Le vœu naturel à tout homme qui travaille
de ses bras, est de s'acquérir une propriété, un morceau
de cette terre qu'il féconde de sa sueur : de là le travail
isolé qui ne permet plus les grandes exploitations, comme
dans l'ancien régime colonial ; de là aussi les monstrueuses
accusations contre les noirs auxquels on impute une paresse instinctive, parce qu'on s'est longtemps habitué à
considérer les Antilles comme des champs qui devaient 404 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. toujours produire d'immenses richesses , ainsi qu'elles
faisaient lorsque le travail était forcé par l'esclavage1.
Donnez-leur une population plus nombreuse, cultivez,
développez l'intelligence des noirs, laissez au temps son
action sur la civilisation des masses, et vous aurez de nouveau des produits considérables. Nous ne terminerons pas cette digression, sans regretter que la commission spéciale, créée en 1840, enFrance,
pour faire un rapport sur la question de l'abolition de l'esclavage dans les colonies françaises, n'ait pas eu en sa
possession les divers règlemens de culture et les autres
actes de T. Louverture sur cette matière, que nous avons
successivement produits , afin d'en parler en connaissance de cause. Dans ce rapport si remarquable, rédigé
par l'homme d'État éminent qui la présidait", il a été
dit : « Il est bon de remarquer que, en 1801 , les propriétés
« des colons n'étaient point confisquées, que ceux d'entre
« eux qui avaient survécu aux troubles civils se trouvaient
« encore sur leurs habitations, et qu'ils sont représentés
« comme vivant paisibles, et très -efficacement protégés
« par l'administration de Toussaint. On serait donc tenté
« de penser, en voyant une telle réduction dans les ex-
« portations de la colonie, que son état n'était pas aussi
« prospère, sous cette administration, que le prétendent
« le général Pamphile de Lacroix et le colonel Malen-
« fant. » En effet, ces deux auteurs se sont accordés pour repré1 De là l'accusation injuste portée par M. Thiers, contre la paresse ignoble
des noirs. Dans le moyen-âge, l'industrie, le travail des blancs en Europe,
ètaient-ils ce qu'ils sont aujourd'hui ? Tous les peuples passent par des degrés avant d'arriver à la civilisation: les lumières en sont le véhicule le plus
puissant. » M. le duc de Broglie. [180 1J CHAPITRE VI. 403 senter ainsi cette administration : le premier a beaucoup
puisé dans le livre publié en 1814 par Malenfant ; celui-ci
y a dit : « Sous Toussaint, la colonie était florissante; les
« blancs étaient heureux et tranquilles sur leurs biens,
« et les nègres travaillaient, au profit des blancs et
des chefs militaires. Cette commission française a, d'une autre part, puisé
des renseignemens dans le rapport présenté au gouvernement anglais par M. Mackensie, son consul général
en Haïti, qui, lui-même, recueillit des données de plusieurs anciens officiers, vivant encore, lesquels avaient
été employés à surveiller les cultures sous T. Louverture.
florissante; les
« blancs étaient heureux et tranquilles sur leurs biens,
« et les nègres travaillaient, au profit des blancs et
des chefs militaires. Cette commission française a, d'une autre part, puisé
des renseignemens dans le rapport présenté au gouvernement anglais par M. Mackensie, son consul général
en Haïti, qui, lui-même, recueillit des données de plusieurs anciens officiers, vivant encore, lesquels avaient
été employés à surveiller les cultures sous T. Louverture. « Aussitôt qu'il eut décidément établi son pouvoir, dit
Mackensie, et pris la direction suprême de la colonie, il
plaça tout le système agricole sous la direction de Dessalines, depuis Empereur, et de Moïse, son propre neveu :
ces deux hommes furent créés inspecteurs généraux ; ils
eurent sous leurs ordres des inspecteurs de district, et
ceux-ci eurent sous leur autorité les propriétaires, les
fermiers, les gérans des plantations. Ces officiers exerçaient sur leurs subordonnés un pouvoir sans limites, et
tontes les déclarations concourent à représenter le système
établi comme aussi arbitraire et aussi despotique que possible. Le fouet fut aboli; mais on usait sans scrupule du
bâton et des racines de ces plantes rampantes qu'on appelle à Haïti lianes (les verges étaient pires que les lianes) ;
le sabre, le mousquet, étaient fréquemment employés
pour dompter les ateliers et les bandes réfractaires ; on
allait jusqu'à enterrer des hommes vivans. Dans les environs des Cayes, un propriétaire respectable m'a assuré
qu'il avait vu lui-même une femme enceinte battue par 406 ÉTUDES SUR l'îIISTOIUE D'HAÏTI. ordre de Dessalines ; le châtiment fut si sévère que l'avortement s'en suivit sur le lieu même ! . » Et Mackensie avait parcouru toute l'île en tout sens,
recueillant des renseignemens de tout le monde, de beaucoup d'hommes qui avaient été acteurs ou témoins des
faits qu'il relaya au gouvernement anglais. Pamphile de Lacroix raconte de pareilles choses dans
ses mémoires. « On conçoit, dit-il, qu'avec des moyens
« aussi barbares, dix nouveaux citoyens, prétendus libres,
« menacés de l'inspection du général Dessalines, faisaient
« plus de travail et cultivaient mieux que trente esclaves
«d'autrefois2.» De là l'idée erronée qu'il eut sur la
grande prospérité de la colonie pendant le gouvernement
de T. Louverturc. On peut remarquer, dans ces deux citations, qu'il est
fortement question des rigueurs de Dessalines et non pas
de Moïse. Bientôt, en effet, nous parlerons de Moïse, de
sa mort, occasionnée en grande partie pour sa négligence h. ce sujet; c'est-à-dire, pour son humanité envers
les cultivateurs. La conséquence à tirer du système agricole de T. Louverture, de son administration de fer (et c'est pour cela
que nous avons fait ces citations), c'est que les blancs
colons jouissaient sous lui de toutes leurs prérogatives,
c'est qu'il réagit contre les noirs cultivateurs, ses propres
frères, dans l'intérêt de ces colons. Les chefs militaires
profitèrent sans doute de cet état de choses ; mais, dans
; c'est-à-dire, pour son humanité envers
les cultivateurs. La conséquence à tirer du système agricole de T. Louverture, de son administration de fer (et c'est pour cela
que nous avons fait ces citations), c'est que les blancs
colons jouissaient sous lui de toutes leurs prérogatives,
c'est qu'il réagit contre les noirs cultivateurs, ses propres
frères, dans l'intérêt de ces colons. Les chefs militaires
profitèrent sans doute de cet état de choses ; mais, dans 1 Dessalines était fermier de 32 habitations sucreries dont on estimait les
revenus à 20 mille piastres chacune. En réduisant cette estimation à la moitié, c'était déjà une immense fortune : de là son intérêt personnel à user de
férocité envers les cultivateurs. 2 Tome 2, p. 47. [4801] CHAPITRE V!. 407 la pensée du gouverneur de Saint-Domingue, caressé,
flatté par les colons, c'était pour eux qu'il en agissait ainsi. Veut-on d'autres témoignages pour prouver la préférence qu'il leur accordait sur les noirs et les hommes de
couleur? C'est Pamphile de Lacroix qui nous les fournira.
11 dit que T. Louverture avait établi des cercles, des audiences où étaient admises des personnes des deux sexes :
les grands cercles où l'on était invité comme une faveur,
— les petits qui étaient des audiences publiques tous les
soirs. Dans les premiers : « Il affectait de ne parler qu'aux femmes des anciens
colons ainsi qu'à celles des étrangers qui fréquentaient
Saint-Domingue ; il leur donnait toujours le titre de madame. S'il parlait à des femmes de couleur, et par extraordinaire à des noires, il les appelait citoyennes. Toute
femme blanche était reçue de droit. Quant aux autres, il
n'admettait que celles dont les maris avaient des fonctions
supérieures Il aimait beaucoup à embarrasser les noirs
qui venaient aux petits cercles. Il affectait de la bonté pour
ceux dont le trouble provenait du respect et de l'admiration qu'il leur inspirait ; mais lorsqu'un noir lui répondait
avec quelque assurance, il s'étudiait à lui faire, d'un ton
dur, une question sur le catéchisme ou sur l'agriculture,
à laquelle le noir, déconcerté, ne savait que répondre.
Alors il ne manquait pas d'ajouter à sa confusion en lui
reprochant dans des termes sévères son ignorance et son
incapacité. C'est ainsi qu'on l'a vu dire à des noirs et à
des hommes de couleur qui lui demandaient des places de
juges: — Je le veux bien, parce que je présume que vous
savez le latin. — Non, mon général. — Comment, vous 408 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. voulez être juge, et vous ne savez pas le latin ? Après
avoir fait dans les petits cercles la tournée de la grande
salle, Toussaint Louverture faisait introduire dans une
pièce qui précédait sa chambre à coucher, et qui lui servait
de bureau, les personnes avec lesquelles il voulait passer
la soirée. Le plus grand nombre de ces personnes était
toujours les principaux blancs du pays Pour captiver
les anciens maîtres, il flattait leur vanité particulière (ils
le lui rendaient) et tous les intérêts propriétaires ; il les
secourait de son crédit moral sur les noirs.
salle, Toussaint Louverture faisait introduire dans une
pièce qui précédait sa chambre à coucher, et qui lui servait
de bureau, les personnes avec lesquelles il voulait passer
la soirée. Le plus grand nombre de ces personnes était
toujours les principaux blancs du pays Pour captiver
les anciens maîtres, il flattait leur vanité particulière (ils
le lui rendaient) et tous les intérêts propriétaires ; il les
secourait de son crédit moral sur les noirs. « Les soldats le regardaient comme un être extraordinaire, et les cultivateurs se prosternaient devant lui comme
devant une divinité. Tous ses généraux tremblaient à son
aspect ; Dessalines n'osait pas le regarder en face . . . Jamais
armée européenne n'a été soumise à une discipline plus sévère que celle qui était observée par les troupes de Toussaint Louverture. Chaque grade y commandait le pistolet
à la main, et avait droit de vie et de mort sur ses subalternes. Le système de fermage avait assuré le bien-être
des officiers-généraux et supérieurs ; c'était avec des paroles qu'on maintenait les officiers subalternes et les soldats dans une obéissance qui différait peu de celle de l'esclavage. Onleur disait qu 'ils étaient libres et ils le croyaient,
parce qu'une suite d'insinuations adroites les plaçait audessus des cultivateurs, et qu'un soldat avait toujours
raison lorsqu'il se plaignait d'un noir qui n'était pas soldat » En voilà assez, sans doute, pour faire juger des sentimens et du système de gouvernement de T. Louverture,
si favorable aux blancs colons, si contraire aux vrais intérêts des noirs et des hommes de couleur. Et comment la
faction coloniale se conduisit elle envers lui? Que faisait [1801J CHAPITRE VI. 400 elle alors en France , auprès du gouvernement consulaire? Nous en parlerons bientôt. En attendant, voyons
ce que dit M. Madiou : « Les officiers noirs qui l'entouraient (le gouverneur)
« voyaient avec douleur combien il se plaçait sous l'in-
« fluence des colons, autrefois ses maîtres et secrètement
« ses plus cruels ennemis. Les généraux Dessalines et
« Moïse surtout se plaignaient de cette tendance vers
« l'ancien régime, le premier sourdement, le second ou-
« vertement ' . » Moïse n'avait donc pas dçs vues si bornées, quand,
dans la querelle de son oncle avec Rigaud, il pressentait le funeste résultat qu'elle produirait ? Et comment
M. Madiou a-t-il pu ajouter , quelques pages plus
loin: « Cette terreur qui régnait partout s'était évanouie
mais le pouvoir le plus absolu se faisait partout sentir ; le
cultivateur était assujéti à un travail forcé, et le blanc,
soutenu de la forte autorité du gouverneur, occupait toujours le premier rang Un homme de cœur, mais d'intelligence sans culture, va bientôt rompre l'harmonie qui
existait déjà entre toutes les classes de la société . . . Dans le
département du Nord, l'agriculture, sous la direction du général Moïse n'était pas aussiflorissante que dans l'Ouest et
dans le Sud,sousla direction de Dessalines. Moïse se refusait
à employer les moyens violens pour contraindreles cultivateurs au travail. // disait qu'il n'était pas le bourreau
des siens, que les noirs n avaient pas conquis leur liberté
pour exploiter encore, sous la verge et le bâton, les propriétés des blancs. Il demandait que le gouverneur son
l'agriculture, sous la direction du général Moïse n'était pas aussiflorissante que dans l'Ouest et
dans le Sud,sousla direction de Dessalines. Moïse se refusait
à employer les moyens violens pour contraindreles cultivateurs au travail. // disait qu'il n'était pas le bourreau
des siens, que les noirs n avaient pas conquis leur liberté
pour exploiter encore, sous la verge et le bâton, les propriétés des blancs. Il demandait que le gouverneur son T Histoire d'Haïti, t. 2, p, 10â. 41 0 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. oncle vendît les terres de l'État aux officiers subalternes
et même aux soldats. Toussaint, au contraire, ne voulait
pas du morcellement des terres (son arrêté du 7 février en
fait foi) et continuait le système des grandes habitations.
Il avait, prétendait-on, le projet de se faire proclamer Roi
de Saint-Domingue, et les trésors qu'il amassait devaient
être employés à l'exécution de son plan Moïse protégeait les cultivateurs contre les vexations des blancs, et
faisait distribuer rigoureusement aux premiers, le quart
qui leur revenait dans les produits. Aussi était-il l'objet
de toutes sortes de plaintes : on l'accusait de négliger ses
devoirs et de souffrir que le désordre régnât dans les campagnes. Quand il recevait des reproches du gouverneur,
il disait : — « Je ne maltraiterai jamais les miens. Le gou-
« verneur me parle toujours des intérêts de la France ;
« mais ces intérêts sont ceux des colons blancs. » — Il ne
sympathisait pas avec le système en vigueur qui éloignait
desfonctions publiques les hommes de couleur éclairés.
Il avait cru découvrir que le but de son oncle était de rétablir l'esclavage dans les campagnes, et de créer une
aristocratie noire et blanche. Cette disposition de la constitution par laquelle des Africains pouvaient être transportés à Saint-Domingue comme cultivateurs, le confirmait dans cette opinion ; c'était une masse nouvelle, qui,
n'ayant pas connu la liberté, l'aurait éteinte Toussaint
voulait devenir indépendant, par l'union du noir avec le
colon blanc, tandis que Moïse s'efforçait de le devenir par
l'union du noir avec le jaune. En \ 805, Dessalines ne délivrera le pays du joug de l'étranger, qu'en réunissant
contre les Français le nègre et le mulâtre. Néanmoins, le
général Moïse se trompait sur les véritables intentions de
Toussaint Louverture, qui ne rêva jamais au rétablisse- [1801] CHAPITRE VI. 41! ment de l'esclavage, et qui s'inquiétait sans cesse du sort
des siens après sa mort *. r> T. Louverture n'avait pas effectivement besoin de rêver
à une chose qui existait défait par son odieux système ;
et s'il s'inquiéta jamais du sort de ses frères, après sa mort,
il leur fit un sort pénible de son vivant. Au moment où l'ordre chronologique va nous amener
à parler du sanglant épisode qui entraîna la mort de cet
infortuné Moïse, nous avons tenu à citer ces passages du
livre de notre compatriote, immédiatement après ceux que
nous avons empruntés aux Mémoires de Pamphile de Lacroix, qui résument si bien tout le système de T. Louverture.
éta jamais du sort de ses frères, après sa mort,
il leur fit un sort pénible de son vivant. Au moment où l'ordre chronologique va nous amener
à parler du sanglant épisode qui entraîna la mort de cet
infortuné Moïse, nous avons tenu à citer ces passages du
livre de notre compatriote, immédiatement après ceux que
nous avons empruntés aux Mémoires de Pamphile de Lacroix, qui résument si bien tout le système de T. Louverture. On voit, d'après M. Madiou (et il a raison), que Dessalines lui-même ne s'aveuglait pas sur cette situation tendue, malgré la férocité qu'il mettait dans l'exécution des
mesures ordonnées par son chef. Il arriva donc à penser
comme Moïse ! Mais, plus prudent que ce dernier et passivement obéissant, ayant d'ailleurs l'instinct de la violence,
il n'osait pas s'exprimer aussi publiquement que lui : les
liens du sang ne l'unissaient pas, comme son collègue, au
gouverneur qui ne savait souffrir aucune contradiction.
C'est beaucoup cependant, en faveur de Moïse, que cette
conformité dans le jugement de ces deux principaux généraux. Ensuite, est-il vrai que la terreur s'était évanouie, en
présence de ce pouvoir absolu qui se faisait sentir partout?
Où la terreur peut-elle exister, si ce n'est quand l'arbitraire
s'exerce dans la plénitude de la puissance ? Les blancs colons dominaient, soutenus par l'autorité du gouverneur ; 1 Histoire d'Haïtf,t. 2, p. 116, 117 et 118. 412 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. les cultivateurs noirs étaient opprimés, vexés par eux ; les
hommes de couleur les plus éclairés étaient écartés des
fonctions publiques, — et l'harmonie existait entre toutes
les classes de la société ! Et Moïse, qui gémissait de cet
état de choses; qui pensait que ses frères ne devaient pas
être contraints au travail par la verge et le bâton ; qui eût
désiré l'aliénation du domaine public disponible en faveur
du pauvre officier privé de tout, en faveur du soldat encore
plus pauvre ; qui entrevoyait le bonheur des masses dans
la petite propriété ; qui désirait l'union étroite du noir et
du mulâtre ; qui voyait sacrifier leurs intérêts à ceux des
colons : Moïse n'avait qu'une intelligence sans culture !
Faut-il donc savoir faire des phrases, écrire correctement
sa langue, pour être apte à découvrir ce qu'il faut à une
société1 ? L'intelligence de Moïse ne se dévoile- t-elle pas
dans toutes ses vues si en harmonie avec les vrais intérêts des hommes de sa race, lui qu'on accuse d'avoir rompu
l'harmonie prétendue existante alors ? Quand il jugeait
que l'union du blanc et du noir était une monstruosité politique, que l'aristocratie à fonder entre ces hommes était
une contradiction palpable, qu'elle aurait pour but, avec
son accessoire royal, de rétablir l'esclavage des cultivateurs noirs, étaient-ce autant d'erreurs de sa part ?
toutes ses vues si en harmonie avec les vrais intérêts des hommes de sa race, lui qu'on accuse d'avoir rompu
l'harmonie prétendue existante alors ? Quand il jugeait
que l'union du blanc et du noir était une monstruosité politique, que l'aristocratie à fonder entre ces hommes était
une contradiction palpable, qu'elle aurait pour but, avec
son accessoire royal, de rétablir l'esclavage des cultivateurs noirs, étaient-ce autant d'erreurs de sa part ? 1 Plus tard, nous produirons une espèce de fac-similé de l'écriture de T.
Louverture, et Ton verra qu'il ne savait pas le fiançais, pas même orthographier} mais son intelligence, son génie, sont évidens. CHAPITRE VU. Conduite imprudente de Moïse.— Révolte des cultivateurs dans le Nord, et
ses causes. — Accusation contre Moïse. — Prompte répression de la révolte
par Henri Christophe, Dessalines et T, Louverture. — Massacre des révoltés.— Arrestation etjugemens prononcés contre Moise. — Sa mort.— Proclamation de T. Louverture, du 25 novembre, fortifiant le règne de la terreur.— Réflexions à ce sujet.— T. Louverture va dans l'Ouest.— Situation
de son esprit. Nous venons de voir comment les idées de Moïse étaient
en opposition au système politique adopté par T. Louverture. Si Dessalines lui-même s'en plaignait sourdement,
s'adressant sans doute aux hommes qui possédaient sa
confiance, Moïse s'en plaignant ouvertement, il étaitimpossible que ses opinions publiquement manifestées, n'arrivassent pas aux oreilles des chefs militaires placés sous ses
ordres, et des cultivateurs du Nord, qu'il protégeait contre
les vexations des colons : de là, la disposition à la révolte
par ces derniers qui souffraient réellement, et de la part
de quelques chefs à les ménager, en cas qu'ils vinssent à
se prononcer. Ilya certainement toujours un grand danger pour tout
fonctionnaire public, pour tout officier supérieur, à manifester, sans retenue, des opinions contraires à l'ordre de M4 études sur l'histoïre d'iiaïtî. choses établi par le gouvernement qui l'emploie : ou il doit
en parler dans une confidence intime dont il soit sûr, ou il
doit se démettre de sa charge, pour ne pas participer à des
mesures qu'il juge contraires à l'intérêt public. S'il y reste,
et surtout sous un gouvernement organisé comme celui
de T. Louverture, la prudence lui devient nécessaire : il
doit s'abstenir complètement d'énoncer aucune idée contraire aux vues du gouvernement.
tî. choses établi par le gouvernement qui l'emploie : ou il doit
en parler dans une confidence intime dont il soit sûr, ou il
doit se démettre de sa charge, pour ne pas participer à des
mesures qu'il juge contraires à l'intérêt public. S'il y reste,
et surtout sous un gouvernement organisé comme celui
de T. Louverture, la prudence lui devient nécessaire : il
doit s'abstenir complètement d'énoncer aucune idée contraire aux vues du gouvernement. C'est ce que ne comprit pas Moïse, chargé d'un grand
commandement, général de division et inspecteur général
des cultures dans le Nord : sa qualité de neveu du gouverneur lui donna des illusions ; sa jeunesse, son caractère imprudent, les services qu'il avait rendus à son oncle
personnellement : tout servit contre lui ; il crut qu'il pouvait impunément hasarder l'expression de ses idées» On peut facilement croire que les colons dont il contrariait les intérêts exclusifs, que presque tous les blancs du
Nord, recueillaient avec avidité les moindres paroles qu'il
proférait, pour les transmettre au gouverneur, leur ami et
protecteur, en dénonçant cet officier général comme essentiellement contraire à ses vues. Le 29 août 1800, l'administration municipale du Cap, composée de colons, en
faisant au général en chef, vainqueur de Rigaud , une
adresse de félicitations, n'avait-elle pas dès-lors « invité
« les bons citoyens à dénoncer les esprits inquiets qui prê-
« chent une fausse doctrine, et qui, par des discours séh ditieux, cherchent à troubler l'harmonie qui doit régner
« entre les citoyens ; en ajoutant — que les méchans ne
« soient pas ménagés, et que la société en soit purgée ? »
Pour eux, Moïse était l'un de ces esprits inquiets ; il troublait l'harmonie existante. Et croit-on qu'un officier tel que H. Christophe, exécu- [1801] CHAPITRE VII. 415 teur passif des ordres du gouverneur, ambitieux du pouvoir, déjà général de brigade, n'était pas aise de trouver
l'occasion de se frayer la route d'un poste plus élevé, en
dénonçant son supérieur hiérarchique ? Croit-on que les
nombreux espions du gouverneur (tout despote ne peut
s'en passer) ne lui rendaient pas compte exactement des
imprudences de Moïse ? T. Louverture n'avait besoin que de la moindre dénonciation pour arriver à une résolution contre les jours de
son neveu. Il paraît qu'à peu près dans le même temps,
des négocians blancs du Cap, voyant la répugnance de
Moïse à employer des moyens de rigueur contre les cultivateurs des habitations qu'il tenait à ferme, lui offrirent
de les gérer pour son compte, moyennant une somme de
20 mille piastres par mois, dit Pamphile de Lacroix, par
«2i,ditM.Madiou: on peut croire plus exacte l'assertion du
premier auteur, parce que Moïse devait avoir au moins autant d'habitations que Dessalines. Le gouverneur ayant
appris cette particularité, fut excessivement irrité contre
son inspecteur général de culture , disposé à laisser à
d'autres, l'exploitation de ces biens: il lui témoigna toute
sa colère, en le menaçant.
mois, dit Pamphile de Lacroix, par
«2i,ditM.Madiou: on peut croire plus exacte l'assertion du
premier auteur, parce que Moïse devait avoir au moins autant d'habitations que Dessalines. Le gouverneur ayant
appris cette particularité, fut excessivement irrité contre
son inspecteur général de culture , disposé à laisser à
d'autres, l'exploitation de ces biens: il lui témoigna toute
sa colère, en le menaçant. « Moïse, obsédé de menaces, dit M. Madiou, contrarié
dans toutes ses idées et ses entreprises, résolut de s'armer
contre le gouverneur dont le système, à son avis, faisait
le malheur de Saint-Domingue. Il se tenait au Cap, cheflieu de son commandement; il était toujours en lutte avec
les blancs qui, fiers de la protection du colonel (général)
Christophe, n'avaient pas pour lui les égards qu'ils lui
devaient. Dans le courant de vendémiaire an x (octobre
1801) il se trama au Cap une conspiration dont les
rayons se prolongeaient au Port-Margot, à la Marmelade, 416 ÉTUDES SUR i/HISTOIRE D HAÏTI. au Dondon, enfin dans toute la province du Nord. Par
une matinée du 25 vendémiaire (17 octobre) le général
Moïse sortit du Cap (foyer de la conspiration où il est le
chef supérieur), réunit plusieurs centaines de cavaliers et
parcourut la plaine du Nord, organisant l'insurrection
quidevait éclater le 29 vendémiaire. En effet, danslanuitdu
29au30dumême mois,desmouvemensinsurrectionnels se
manifestèrent dans presque tout le département du Nord.
250 blancs furent massacrés... Moïse entreprenait une
guerre dont le but était l'extermination des blancs, l'union
des noirs et des jaunes, et l'indépendance de son pays.
L'on disait dans les campagnes du Nord, que Dessalines
et Christophe avaient consenti au projet du rétablissement de l'esclavage par le gouverneur. ' » Ecoutons maintenant Pamphile de Lacroix, arrivé dans
la colonie trois mois après ces événemens : « Le général Moïse, présomptueux dans sa fortune
ne changea rien (après la menace du gouverneur) à ses
propos ni à ses mœurs, que son oncle blâmait. Pour son
malheur, quelque temps après, pendant que T. Louverture était au Port-au-Prince, les noirs du département du
Nord, à qui le travail plaisait moins que la licence, voulurent reprendre leurs anciennes habitudes. Plusieurs
ateliers, dans la plaine du Limbe, égorgèrent tout-à-coup
leurs gérans et les blancs qu'ils purent atteindre. Ce soulèvementinattenduz;m£ auxportesdu Cap, et coûta la vie à
300 blancs ; mais comme la révolte n'était point tramée de,
longue main, et qu'elle dérivait plutôt des dégoûts de la
culture que de l'inquiétude occasionnée par les bruits de
paix (en Europe), les nouveaux révoltés furent facilement
ateliers, dans la plaine du Limbe, égorgèrent tout-à-coup
leurs gérans et les blancs qu'ils purent atteindre. Ce soulèvementinattenduz;m£ auxportesdu Cap, et coûta la vie à
300 blancs ; mais comme la révolte n'était point tramée de,
longue main, et qu'elle dérivait plutôt des dégoûts de la
culture que de l'inquiétude occasionnée par les bruits de
paix (en Europe), les nouveaux révoltés furent facilement ' Histoire d'Haïti, 1. 1, p. 118. [1801] CHAPITRE Vil. 417 enveloppés par l'ascendant et l'autorité de T. Louverture. A son approche et à sa voix, ils rentrèrent effrayés
dans le devoir. Ils déclarèrent qu'on les avait poussés à
la révolte, en leur disant qu'ils allaient de nouveau être
les esclaves des blancs, et en les assurant que les généraux Dessalines et Christophe y avaient consenti, mais que
le général Moïse s'tj était refusé. T. Louverture-, qui était
étranger à cet événement, comprit la juste défiance qu'il
pouvait donner contre sa couleur (contre les noirs) dans
un moment où la paix allait rendre à la métropole de nouveaux moyens de force et de puissance. // n'hésita point
à accueillir les accusations" qui signalaient son neveu
comme le chef 'd'un mouvement dont sa haine pour les
blancs était bien capable, — mais qui ne dérivait au fond
que d'un esprit de révolte contre le travail1. » Voilà deux versions certainement bien différentes, et
indiquant la cause de cette révolte d'une manière à jeter
le doute dans l'esprit du lecteur. Sur quoi se sont fondés
les deux narrateurs? Sur des traditions orales, l'un à trois
mois d'intervalle, l'autre à plus de quarante ans après l'événement. Lequel mérite plus de créance ? Nous n'hésitons pas à dire que c'est Pamphile de Lacroix. En effet, T. Louverture ne pouvait que nourrir un secret mécontentement contre Moïse, depuis qu'il avait manifesté des opinions contraires à ses procédés à l'égard de
Rigaud ; il avait saisi l'instant de la révolte du Môle pour
l'éloigner du théâtre de la guerre civile, et donner le commandement supérieur à Dessalines ; après le succès de
cette guerre, il avait élevé ce dernier au grade de général
de division, en laissant Moïse à celui de général de bri1 Mémoires, etc.; tome 2, p. 49 et 50. t. iv. 27 418 études sur l'histoire d'haÏti. gade, parce qu'encore, dans la répression de la révolte
du Môle, Moïse avait ménagé beaucoup d'hommes de couleur ; il ne s'était décidé à l'élever au grade de général de
division qu'en prenant possession de la partie espagnole;
et en proclamant sa constitution, il fit de nombreuses promotions dans l'armée, pour attacher tous ces militaires
au nouvel ordre de choses qu'elle consacrait. Mais ce fut,
au contraire, pour Moïse, une occasion de reconnaître
tout ce qu'il y avait de faux dans le système politique de
son oncle, et d'en parler trop publiquement : delà les accusations, les délations contre Moïse, par tous ceux qui
étaient intéressés à le perdre.
division qu'en prenant possession de la partie espagnole;
et en proclamant sa constitution, il fit de nombreuses promotions dans l'armée, pour attacher tous ces militaires
au nouvel ordre de choses qu'elle consacrait. Mais ce fut,
au contraire, pour Moïse, une occasion de reconnaître
tout ce qu'il y avait de faux dans le système politique de
son oncle, et d'en parler trop publiquement : delà les accusations, les délations contre Moïse, par tous ceux qui
étaient intéressés à le perdre. Ses paroles imprudentes étant colportées parmi les
cultivateurs qui souffraient du régime intolérable sous lequel on les avait placés, ces hommes qui étaient vexés,
tourmentés chaque jour , auront probablement pensé
qu'en se révoltant, en massacrant des blancs, ils contraindraient le gouverneur à changer de système. Ce fut un
mouvement non prémédité de longue main, ainsi que le
dit Pamphile de Lacroix ; il aura eu lieu d'abord sur une
habitation du Limbe, où peut-être des actes de violence
avaient été commis, et le mouvement se sera propagé de
proche en proche jusqu'aux portes du Cap, dans d'autres
communes de l'intérieur où les autres cultivateurs souffraient aussi ; mais sans que ce fût le fait de Moïse « or-
« ganisant une vaste conspiration dans les campagnes,
« après en avoir établi le siège au Cap. » Peut-on concevoir, en effet, que Moïse, général de division, commandant en chef le département du Nord, n'ait
pas gagné un seul soldat de la troupe en garnison au Cap,
et qu'il ait couru les campagnes pour les soulever, quatre
jours seulement avant celui fixé pour sa conspiration : [1801] CHAPITRE VII. 419 Indépendamment de l'attachement qu'il avait toujours
montré à son oncle, est-il encore supposable que, voyant
son pouvoir plus fortement assis que jamais, Moïse aurait
choisi ce moment « pour s'armer contre lui, exterminer
« les blancs, réunir les noirs et les- jaunes, et proclamer
« l'indépendance de la colonie ? » Est-ce que les mulâtres
étaient comptés pour rien à cette époque et pouvaient seconder un tel mouvement ? Pesons donc cette appréciation du général français,
qui a dû entendre bien des colons au sujet de cette révolte, et qui reconnaît que Moïse haïssait les blancs, mais
qui le disculpe de ce fait, en disant deux fois dans sa narration que ce fait eut lieu par rapport au travail exigé des
cultivateurs. Il dit bien qu'on l'accusait d'en être le chef,
que le gouverneur accueillit ces accusations ; mais qu'au
fond cela n'était pas. Les noms de Christophe et de Dessalines qui se trouvent mêlés dans ces troubles, ne semblent-ils pas indiquer
que le premier s'en sera fait un mérite auprès du gouverneur, pour accabler Moïse, de concert avec les colons ?
L'ambition de Christophe , sa servilité envers le gouverneur , son union avec les blancs, la protection qu'il leur
accordait contre Moïse, son chef, jusqu'à les porter « à
« n'avoir point pour lui les égards qu'ils lui devaient » :
tout dénote que dans cette circonstance, il aura exploité
le mécontentement du gouverneur contre son neveu, qui
blâmait son système de gouvernement. Christophe en
était bien capable !
ïse, de concert avec les colons ?
L'ambition de Christophe , sa servilité envers le gouverneur , son union avec les blancs, la protection qu'il leur
accordait contre Moïse, son chef, jusqu'à les porter « à
« n'avoir point pour lui les égards qu'ils lui devaient » :
tout dénote que dans cette circonstance, il aura exploité
le mécontentement du gouverneur contre son neveu, qui
blâmait son système de gouvernement. Christophe en
était bien capable ! Que quelques hommes dans l'enceinte du Cap se soient
montrés favorables au mouvement, aux cruautés des cultivateurs agissant contre les blancs, cela se conçoit fort
bien dans cette ville, où il y avait toujours eu des agita420 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. teurs ; mais cela ne prouve pas une conspiration ourdie
par Moïse. Que le colonel Joseph Flaville, au Limbe, n'ait
pas tenté de réprimer les premiers actes commis par les
cultivateurs, on le conçoit encore de la part de cet officier, dont le caractère désordonné s'est montré dans notre
troisième livre, agissant tantôt pour Villatte, tantôt pour
T. Louverture. Gomment ! M. Madiou affirme que ce fut au Cap que se
trama la conspiration, que le Cap en était le foyer, et il
montre Moïse ensuite, « ayant vu échouer tous ses projets,
« pénétrant au Cap et tentant de soulever cette ville où il
« fut accueilli avec tant d'indifférence par les habitans,
« qu'il en sortit deux heures après, dans la crainte d'être
« arrêté. » Si Moïse en était sorti d'abord pour aller dans les campagnes, il est présumable que c'était pour apaiser le mouvement des cultivateurs, et non pour l'exciter. Lui, chef
de la conspiration au Cap, il aurait abandonné ce lieu où
il avait à disposer de ses forces militaires, dès munitions,
pour laisser le champ libre à Christophe , en opposition
avec lui ? N'aurait-il pas eu assez d'agens pour envoyer ses
ordres aux cultivateurs ? Lorsque, parles ordres de T.
Louverture, il les avait soulevés contre Sonthonax et
Roume , eut-il besoin de parcourir lui-même les campagnes ? Quoi qu'il en soit, Christophe , le commandant blanc
Barada, avaient agi avec vigueur et énergie pour rétablir
l'ordre au Cap. Christophe s'était porté contre les révoltés,
et d'autres officiers l'avaient secondé dans la répression
de ce mouvement sans ensemble , sans chef visible et
réel. En apprenant la révolte, T. Louverture s'était rendu [1801] CHAPITRE VII. 'Cl) dans le Nord avec sa rapidité ordinaire. Dessaiincs y vint
par ses ordres avec des troupes sortant desGonaïves. Traqués de tous côtés, fusillés, baïonnettes, poignardés, les
révoltés qui échappèrent aux massacres dans cette répression (que «le peuple des campagnes appela la guerre
« couteaux »), rentrèrent dansl'ordre, c'est-à-dire sous le
joug de l'esclavage défait qui leur était imposé-.
rapidité ordinaire. Dessaiincs y vint
par ses ordres avec des troupes sortant desGonaïves. Traqués de tous côtés, fusillés, baïonnettes, poignardés, les
révoltés qui échappèrent aux massacres dans cette répression (que «le peuple des campagnes appela la guerre
« couteaux »), rentrèrent dansl'ordre, c'est-à-dire sous le
joug de l'esclavage défait qui leur était imposé-. Moïse se trouvait, à ce qu'il paraît, dans le voisinage de
la Marmelade où était le gouverneur : celui-ci lui écrivit à
son ordinaire ; il y vint le rencontrer ; il fut blâmé pour
avoir agi avec faiblesse, pour n'avoir pas sévi contre les
révoltés qui avaient mis son nom en avant, en le compromettant ainsi. Selon M. Madiou, le gouverneur le
voyant perdu pour avoir pris les armes contre lui et contre
les blancs, et voulant le sauver en lui. donnant le moyen
de se cacher, il lui ordonna de se mettre en campagne
contre les révoltés qui n'étaient pas encore soumis ; mais,
étant sans perspicacité, Moïse ne comprit pas la pensée
secrète de son oncle ; il se borna à parcourir les campagnes, cherchant à faire des prisonniers, sans doute lorsqu'il aurait dû tuer tous ceux qu'il rencontrerait : nouveau tort de sa part. Finalement, Moïse se serait rendu ensuite sur l'habitation D'Héricourt où le gouverneur s'était porté, et où vinrent aussi Dessalines et H. Christophe. Là, le gouverneur
lui aurait fait de vifs reproches (en le traitant avec douceur) d'avoir pris les armes parce qu'il croyait que les
blancs redevenaient les maîtres; il lui dit qu'il avait été
plus qu'imprudent, qu'il aurait dû avoir confiance en sa
politique, puisqu'ayant été esclave, il ne pouvait lui-même
travailler au rétablissement de la servitude. « Nous sommes libres, ajouta-t-il; le moment de nous 422 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. « détacher entièrement de la France n'est pas encore
« arrivé ; vous avez nui à mes projets ; vous m'obligerez
« peut-être à un sacrifice qui fera saigner mon cœur,
« mais que commandera l'intérêt de tous. — Toussaint lui
«c ordonna de garderies arrêts sur cette habitation. Il fit
« ensuite consulter l'opinion des colons blancs. Ceux-ci
« lui conseillèrent de sacrifier Moïse à la France ; ce serait
« donner à Bonaparte une haute idée de son attachement
« à la mère-patrie, s'il n'hésitait pas à faire périr un géné-
« rai influent, son neveu, qui avait pris les armes contre la
«. métropole. Il pensa lui-même que ce sacrifice détourne-
« rait de sa tête la colère du Premier Consul, que sa cons-
« titution devait infailliblement exciter. îl n'hésita plus à
« accuser hautement le général Moïse d'avoir été le chef
« de l'insurrection * . »
à la mère-patrie, s'il n'hésitait pas à faire périr un géné-
« rai influent, son neveu, qui avait pris les armes contre la
«. métropole. Il pensa lui-même que ce sacrifice détourne-
« rait de sa tête la colère du Premier Consul, que sa cons-
« titution devait infailliblement exciter. îl n'hésita plus à
« accuser hautement le général Moïse d'avoir été le chef
« de l'insurrection * . » Si M. Madiou représente incessamment Moïse comme
ayant des vues bornées, sans intelligence, sans perspicacité, il faut convenir que dans cette circonstance il fait
jouer un singulier et triste rôle à T. Louverture, dont la
capacité ne peut être contestée. Nous concevons que les
colons aient saisi l'occasion pour accourir de toutes parts
auprès du gouverneur ou pour lui écrire de sacrifier Moïse ;
mais avec la haute opinion que nous avons des facultés
intellectuelles de cet homme, dont nous avons étudié le
caractère énergique, résolu, porté au despotisme le plus
violent quand on contrariait ses idées, ses vues, nous ne
pouvons concevoir qu'il ait eu même la pensée de faire
consulter les colons. N'avait-il pas en ce moment auprès
de lui, en Dessalines et Christophe, deux conseillers intéressés à le pousser dans les voies extrêmes contre Moïse?
si toutefois il avait besoin de conseil ? 1 Histoire d'Haïti, t. % p. 121 et 122, [1801] CHAPITRE VII. 423 Non ; disons simplement avec Pamphile de Lacroix,
qu'il n'hésita point à accueillir les accusations produites
contre Moïse ; trop de motifs concouraient à la perte de ce
jeune homme, pour qu'il échappât à son funeste sort : nous
les avons déjà énumérés. Le 6 brumaire (28 octobre) , Moïse fut considéré comme
prisonnier d'État : le 10 (1er novembre), beau jour delà
fête du gouverneur, il donna l'ordre au général Clervaux
de le conduire dans le cachot du Grand-Fort du Port-dePaix. Pourquoi pas au Cap où il aurait conspiré ? Il y avait
en cela une pensée que nous verrons se produire bientôt
au grand jour. De D'Héricourt, le gouverneur se rendit au Cap, ensuite
au Fort-Liberté, au Trou; et dans tous ces1 lieux, d'affreuses exécutions, des boucheries d'hommes signalèrent
la présence de T. Louverture. M. Madiou porte le nombre des victimes, au Trou, à
un millier de cultivateurs' . En supposant ce chiffre exagéré (et nous le croyons) , en le portant seulement à cent,
n'est-ce pas déjà trop d'hommes sacrifiés, après le rétablissement de l'ordre? Eh quoi ! tous sont soumis au despotisme du sabre, et
la baïonnette exerce encore ses meurtriers ravages sur
des hommes, jadis esclaves, devenus libres, rétablis de
fait dans l'esclavage, qui se soulèvent un instant contre
leurs oppresseurs ! T . Louverture n'avait donc point d'entrailles, même pour ses frères qui avaient jadis souffert
comme lui? Dans notre deuxième livre, nous avions promis que si
nous le rencontrions dans la fatale voie d'une réaction
du sabre, et
la baïonnette exerce encore ses meurtriers ravages sur
des hommes, jadis esclaves, devenus libres, rétablis de
fait dans l'esclavage, qui se soulèvent un instant contre
leurs oppresseurs ! T . Louverture n'avait donc point d'entrailles, même pour ses frères qui avaient jadis souffert
comme lui? Dans notre deuxième livre, nous avions promis que si
nous le rencontrions dans la fatale voie d'une réaction 1 Histoire d'Haïti, t. 2, p. 123. 42-4 études sur l'histoire d'haÏti. contre ses frères, nous lancerions l'anathème contre sa
mémoire. Ces faits douloureux sont la preuve la plus sanglante de cette réaction. Nous appelons l'anathème de la
postérité contre cette indigne mémoire ! Moïse n'avait pas été envoyé au cachot pour y rester
prisonnier d'État. Le gouverneur composa un conseil de
guerre, dit-on, sous la présidence du général Pageot, ce
blanc dont nous avons fait l'éloge en 1795, quand d'autres officiers français trahirent la cause de leur patrie. Il
avait toujours continué d'être un homme honorable. Que
se passa-t-il réellement à l'égard de l'accusé ? Nous avons sous les yeux le texte de quatre auteurs,
sur cette affaire. Pamphile de Lacroix dit seulement que « Moïse fut
« livré à une commission militaire, et fusillé comme coûte pable de négligence dans l'exercice de ses fonctions.1 »
Me Hérard Dumesle dit que « Moïse fut livré au juge-
« ment d'un premier conseil qui le renvoya absous ; mais
■« que T. Louverture fit convoquer un autre conseil au*
« quel il dicta son arrêt de mort qui fut exécuté au Port-
{( de-Paix2. » M. Saint-Rémy prétend que « traduit devant un con-
« seil de guerre, séant au Port-de-Paix, Moïse se défonce dit avec une merveilleuse clarté : et comme on ne pouce vait rien préciser contre lui, il fut acquitté. Mais cet
« acquittement ne convenait pas aux vues de Louverture.
« ïl arrive au Port-de-Paix, fait casserle jugement, con-
« voque un autre conseil de guerre qu'il préside en per1 Mémoires, t. 2, p. 50. 2 Voyage durs le Nord d'Haïti, p. 181 [1801] CHAPITRE Vil. 425 sonne; et Moïse, condamné à mort, est exécuté le même
« jour * . » M. Madiou affirme que la commission militaire présidée parle général Pageot siégea au Cap, et que « Moïse ne
« fut pas amené devant ses juges ; il demeura au Port-de-
« Paix. Le conseil militaire n'ayant pas entendu la dé-
« fense de l'accusé et ne pouvant juger que sur le rapport
« fait par T. Louverture, déclara que le général Moïse
« était coupable, d'après les pièces remises contre lui au
« tribunal militaire par le commandant de la place Bara-
« da. T. Louverture, mécontent de ce jugement qui faisait
« peser sur lui toute la responsabilité de la mort de son
« neveu, te cassa et forma au Port-de-Paix une nouvelle
» commission qui condamna Moïse à la peine capitale,
« comme coupable du crime de rébellion. Le condamné
« fut fusillé le 29 novembre 1801 dans le Grand-Fort du
« Port-de-Paix, sous les yeux du général Clervaux2. »
ant de la place Bara-
« da. T. Louverture, mécontent de ce jugement qui faisait
« peser sur lui toute la responsabilité de la mort de son
« neveu, te cassa et forma au Port-de-Paix une nouvelle
» commission qui condamna Moïse à la peine capitale,
« comme coupable du crime de rébellion. Le condamné
« fut fusillé le 29 novembre 1801 dans le Grand-Fort du
« Port-de-Paix, sous les yeux du général Clervaux2. » De ces quatre auteurs, quel est celui qui a vu et Iules
pièces du procès fait à Moïse? Nous l'ignorons, car aucun
d'eux ne l'apprend au lecteur : ils auront donc écrit sur
des traditions orales , souvent inexactes. Nous-même ,
dans une note de notre deuxième livre, avons mentionné
ce fait sur la foi de la version de M. Saint-Rémy. S'il y a
eu erreur de notre part, c'est lui qui nous y a induit. Dans
tous les cas, il existe dans ces quatre versions que nous
venons de citer, une preuve de fureur reprochable à la
mémoire de T. Louverture. S'il est vrai que Moïse ne fut reconnu coupable que de
négligence dans l'exercice de ses fonctions, un tel fait de 'Vie de Toussaint Louverlure, p. 319.
2 Histoire d'Haïti, t. 2 p. 124. 426 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DIIAÏTI. sa part ne méritait pas la mort qu'il subit : aucune loi de
ce temps n'appliquait une telle peine contre la négligence
clans ses fonctions ; elle a donc été arbitraire; elle est imputable à la volonté personnelle du gouverneur, et il commit un crime en l'ordonnant : crime politique d'autant
plus odieux, qu'il avait pour but d'asseoir le système du
gouvernement de T. Louverture sur les cadavres des
hommes. Si Moïse fut d'abord absous, acquitté par un premier
conseil de guerre , et que le gouverneur dicta son arrêt
de mort à un nouveau conseil, le gouverneur fut encore
coupable; car aucun chef de gouvernement n'a le droit
de dicter le moindre arrêt à un tribunal compétent; aucun ne doit se placer entre l'accusé et la conscience des
juges. Si ce général, d'abord acquitté, fut jugé de nouveau
et condamné à mort par un second conseil présidé par
le gouverneur, celui-ci ne paraît plus aux yeux de la postérité que comme un tyran digne de son exécration : aucun chef de gouvernement ne peut, ne doit présider un tribunal qui juge un homme accusé par lui. Enfin, si T. Louverture accusa Moïse devant une première commission militaire, sans le faire comparaître devant elle pour être entendu dans sa défense, il aura violé
toutes les règles delà justice à son égard. Cette commission ayant seulement fait une déclaration de culpabilité
contre l'accusé, d'après les pièces à charge, aura voulu
sans doute laisser au gouverneur la faculté d'exercer son
omnipotence par une punition moindre que la mort; elle
aura trouvé que les faits à lui imputés ne méritaient pas
cette peine, et elle voulait réserver au gouverneur une occasion d'être jus te : un tel jugement ne nous étonnerait pas
outes les règles delà justice à son égard. Cette commission ayant seulement fait une déclaration de culpabilité
contre l'accusé, d'après les pièces à charge, aura voulu
sans doute laisser au gouverneur la faculté d'exercer son
omnipotence par une punition moindre que la mort; elle
aura trouvé que les faits à lui imputés ne méritaient pas
cette peine, et elle voulait réserver au gouverneur une occasion d'être jus te : un tel jugement ne nous étonnerait pas [1801] chapitre vu. 427 de la part d'un tribunal présidé par le général Pageot.
Mais T. Louverture, en se montrant mécontentée ce jugement, en le cassant, aura encore violé les lois qu'il avait
lui-même édictées, promulguées : c'était à un conseil de
révision à prononcer la cassation de cet acte, et il en avait
établi pour la réforme des jugemens des conseils de guerre.
En cassant le jugement lui-même, en formant un nouveau conseil spécial, même alors qu'il ne l'aura pas présidé, il lui dicta réellement la condamnation à mort qui
s'en suivit contre l'accusé ; car un tel acte de sa volonté
arbitraire indiquait ce qu'il désirait, et les juges ne pouvaient qu'obéir à cette injonction sanguinaire, par la terreur qu'il exerçait sur toutes les âmes. Lui seul est donc
responsable de ce jugement injuste ! A notre avis, devant l'histoire qui relate les faits, devant la postérité qui les juge, T. Louverture fut le seul auteur de la mort de Moïse. On doit en charger sa mémoire. Et croit-on qu'il se soit arrêté à cette action odieuse,
croit-on qu'il en ait éprouvé des remords, et qu'il aura
voulu laisser penser aux hommes de son temps, que cette
condamnation à la peine capitale contre Moïse fut jugée
juste par le conseil de guerre ? Après avoir assouvi sa rage contre son neveu, il accusa
encore cette victime de sa politique inhumaine : c'est ce
que l'on va voir par la proclamation suivante. Quelle que
soit sa longueur, nous la donnons sans en rien omettre,
parce qu'elle résume , à nos yeux , tout le système politique deT. Louverture, et que l'accusant nous-même, nous
croyons de notre devoir de le laisser présenter les motifs
qui le guidèrent dans l'administration de son pays. C'est
exercer la justice envers lui, que d'offrir au lecteur l'ex*
cuse qu'il donnait à ses actes. 428 ÉTUDES SUR LHISTOIRE d'iIAÏTI. Proclamation. Depuis la révolution, j'ai fait tout ce qui a dépendu de moi pour ramener le bonheur dans mon pays, pour assurer la liberté de mes concitoyens. Forcé de combattre les ennemis intérieurs et extérieurs de la
République française, j'ai fait la guerre avec courage, honneur et
loyauté. Avec mes plus grands ennemis, je ne me suis jamais écarté
des règles de la justice ; et si j'ai employé tous les moyens qui étaient
en mon pouvoir pour les vaincre, j'ai cherché, autant qu'il était en
moi, à adoucir les horreurs de la guerre , à épargner le sang des
hommes. J'ai toujours eu pour principe, le pardon des offenses, pour
premier sentiment, V humanité; souvent, après la victoire, j'ai accueilli,
comme des amis et des frères, ceux qui, la veille, étaient sous des drapeaux ennemis. Par V oubli des erreurs et des fautes, j'ai voulu faire
aimer la cause légitime et sacrée de la liberté, même à ses plus ardens
adversaires.
les horreurs de la guerre , à épargner le sang des
hommes. J'ai toujours eu pour principe, le pardon des offenses, pour
premier sentiment, V humanité; souvent, après la victoire, j'ai accueilli,
comme des amis et des frères, ceux qui, la veille, étaient sous des drapeaux ennemis. Par V oubli des erreurs et des fautes, j'ai voulu faire
aimer la cause légitime et sacrée de la liberté, même à ses plus ardens
adversaires. Amis, frères d'armes, généraux et officier s, ]e leur ai constamment
rappelé que les grades auxquels ils étaient élevés, ne devaient être que
la récompense de la bravoure et d'une conduite privée irréprochable ;
que, plus ils étaient au-dessus de leurs concitoyens, plus toutes leurs
actions et toutes leurs paroles devaient être mesurées et irréprochables ;
que le scandale des hommes publics avait des conséquences encore plus
funestes pour la société, que celui des simples citoyens ; que les grades
et les fonctions dont ils étaient revêtus ne leur étaient pas donnés pour
servir uniquement à leur fortune ou à leur ambition ; maisque ces institutions nécessaires avaient pour cause et pour but le bien général;
qu'elles imposaient des devoirs qu'il fallait d'abord remplir avant de
songer à soi ; que l'impartialité et l'équité devaient dicter toutes leurs
décisions ; l'amour de l'ordre, la prospérité de la colonie, la répression
de tous les vices, exciter sans cesse leur activité, leur surveillance et
leur zèle. J'ai toujours et énergiquement recommandé à tous les militaires la
subordination, la discipline et l'obéissance, sans lesquelles il ne peut
exister d'armée. Elle est créée pour protéger la liberté, la sûreté des
personnes et des propriétés, et tous ceux qui la composent ne doivent
jamais perdre de vue l'objet de son honorable destination : c'est aux
officiers à donner à leurs soldats^ avec de bonnes leçons, de bons
exemples. Chaque capitaine doit avoir la noble émulation d'avoir sa
compagnie la mieux disciplinée , la plus proprement tenue, la mieux [1801] CHAPITRE VII. 429 exercée ; il doit penser que les écarts de ses soldats rejaillissent sur lui,
et se croire avili des fautes de ceux qu'il commande. Les mêmes sentimens doivent animer à un plus haut degré encore, les chefs de bataillons pour leurs bataillons, et les chefs de brigades pour leurs brigades. Ils doivent les regarder comme leurs propres familles, quand les
individus qui les composent remplissent bien leurs devoirs, et se montrer en chefs rigides lorsqu'ils s'en écartent.
429 exercée ; il doit penser que les écarts de ses soldats rejaillissent sur lui,
et se croire avili des fautes de ceux qu'il commande. Les mêmes sentimens doivent animer à un plus haut degré encore, les chefs de bataillons pour leurs bataillons, et les chefs de brigades pour leurs brigades. Ils doivent les regarder comme leurs propres familles, quand les
individus qui les composent remplissent bien leurs devoirs, et se montrer en chefs rigides lorsqu'ils s'en écartent. Tel est le langage que j'ai tenu au général Moïse depuis dix ans,
dans toutes mes conversations particulières, que je lui ai répétées mille
fois en présence de ses camarades, en présence des généraux, que je
lui ai renouvelé dans ma correspondance : tels sont les principes et les
sentimens consignés dans mille de mes lettres. Dans toutes les occasions, j'ai cherché à lui expliquer les saintes maximes de noire religion^ à lui prouver que l'homme n'e$t rien, sans la puissance et la volonté de Dieu ; que les devoirs d'un chrétien qui a reçu le baptême ne
devaient jamais être négligés; que, lorsqu'un homme brave laProvidence, il doit s'attendre à une fin terrible : que n'ai-je pas fait pour
le ramènera la vertu, à l'équité, à la bienfaisance, pour changer ses
inclinations vicieuses, pour l'empêcher de se précipiter dans l'abîme?
Dieu seul le sait. Au lieu d'écouter les conseils d'un père, d'obéir aux
ordres d'un chef dévoué au bonheur de la colonie, il n'a voulu se laisser guider que par ses passions, ne suivre que ses funestes penchans:
il a péri misérablement ! Tel est le sort réservé à tous ceux qui voudront l'imiter . La justice
du ciel est lente, mais elle est infaillible, et tôt ou tard elle frappe
les méchans et les écrase comme la foudre. La cruelle expérience que je viens de faire ne sera pas inutile pour
moi ; et d'après Vinconduite du général Moïse, il ne sera plus nommé de général divisionnaire, jusqu'à de nouveaux ordres du gouvernement français. Le général Dessalines, néanmoins, à cause des services qu'il a rendus, conservera son grade de général divisionnaire. Dans une de mes proclamations, à l'époque de la guerre du Sud,
j'avais tracé les devoirs des pères et mères envers leurs enfans, l'obligation où ils étaient de les élever dans l'amour et la crainte de Dieu,
ayant toujours regardé la religion comme la base de toutes les vertus et
le fondement du bonheur des sociétés. En effet, quels sont ceux qui,
depuis la révolution, ont causé les plus grands malheurs de la colonie ?
N'ont-ils pas été tous des hommes sans religion et sans mœurs? Celui
du Sud,
j'avais tracé les devoirs des pères et mères envers leurs enfans, l'obligation où ils étaient de les élever dans l'amour et la crainte de Dieu,
ayant toujours regardé la religion comme la base de toutes les vertus et
le fondement du bonheur des sociétés. En effet, quels sont ceux qui,
depuis la révolution, ont causé les plus grands malheurs de la colonie ?
N'ont-ils pas été tous des hommes sans religion et sans mœurs? Celui 430 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. qui méprise Dieu et ses divins préceptes, qui ne chérit pas ses premiers parens, aimera-t-il ses semblables ? Père et mère honoreras,
afin que tu vives longuement, est un des premiers eommandemens de
Dieu '. Un enfant qui ne respecte pas son père et sa mère, écoutera-til les bons conseils de ceux qui lui sont étrangers ? Obéira-t-il aux lois
de la société, celui qui a foulé aux pieds la plus sainte et la plus douce
loi de la nature ? Et cependant, avec quelle négligence les pères et mères
élèvent-ils leurs enfans, surtout dans les villes ! Au lieu de les instruire dans leur religion, d'exiger d'eux le respect et l'obéissance qui
leur sont dus, de leur donner des idées conformes à leur état ; au lieu
de leur apprendre à aimer le travail, ils les laissent dans l'oisiveté et
dans l'ignorance de leurs premiers devoirs : ils semblent mépriser euxmêmes et leur inspirer le mépris pour la culture, le premier, le plus
honorable et le plus utile de tous les états. A peine sont-ils nés, on voit
ces mêmes enfans avec des bijoux et des pendans d'oreilles, couverts
de haillons, salement tenus, blesser par leur nudité les yeux de la décence. Ils arrivent ainsi à l'dge de douze ans, sans principes de morale, sans métier, avec le goût du luxe et de la paresse pour toute
éducation. Et comme les mauvaises impressions sont difficiles à corriger, à coup sûr, voilà de mauvais citoyens, des vagabonds et des voleurs; et si ce sont des filles, voilà des prostituées, toujours prêts les
uns et les autres à suivre les impulsions du premier conspirateur qui
leur prêchera le désordre, l'assassinat et le pillage. C'est sur des pères
et mères aussi vils, sur des élèves aussi dangereux, que les magistrats
du peuple, que les commandans militaires doivent avoir sans cesse les
yeux ouverts, que la main de la justice doit toujours être étendue. Les mêmes reproches s'adressent également à un grand nombre de
cultivateurs et cultivatrices sur les habitations. Depuis la révolution,
des hommes pervers se sont adressés à des lâches, à des perturbateurs,
et leur ont dit : que la liberté était le droit de rester oisif, de faire le
mal impunément, de mépriser les lois et de ne suivre que leurs caprices. Une pareille doctrine devait être accueillie par tous les mauvais
sujets, les voleurs et les assassins. Il est temps de frapper sur les
hommes endurcis qui persistent dans de pareilles idées ; il faut que
tout le monde sache qu'il n'est d'autre moyen pour vivre paisible et
respecté, que le travail, et un travail assidu.
é était le droit de rester oisif, de faire le
mal impunément, de mépriser les lois et de ne suivre que leurs caprices. Une pareille doctrine devait être accueillie par tous les mauvais
sujets, les voleurs et les assassins. Il est temps de frapper sur les
hommes endurcis qui persistent dans de pareilles idées ; il faut que
tout le monde sache qu'il n'est d'autre moyen pour vivre paisible et
respecté, que le travail, et un travail assidu. 1 Et celui-ci ? Homicide, point ne seras... T. Louverture l'ignorait-il ? [1801] CHAPITRE VII. 431 Telle est la leçon que les pères et mères doivent donner à leurs enfans tous les jours et tous les instans de leur vie. A peine un enfant peut-il marcher, il doit être employé sur les habitations à quelque travail utile, suivant ses forces, au lieu d'être envoyé dans les filles où, sous prétexte d'une éducation qu'il ne reçoit
pas, il vient apprendre des vices, grossir la tourbe des vagabonds et
des femmes de mauvaise vie, troubler par son existence le repos des
bons citoyens, et la terminer par le dernier supplice0 // faut que les
commandans militaires, que les magistrats soient inexorables à V égard
de cette classe d'hommes ; il faut, malgré elle, la contraindre à être
utile à la société dont elle serait le fléau, sans la vigilance la plus
sévère. Depuis la révolution, il est évident que la guerre a fait périr beaucoup
plusd'hommes que de femmes ; aussi s'en trouve-t-il un plus grand nombre
de ces dernières dans les villes, dont l'existence est uniquement fondée
sur le libertinage. Entièrement livrées aux soins de leur parure, résultat de leur prostitution; dédaignant non-seulement les travaux de
la culture, mais même toutes autres occupations, elles ne veulent absolument rien faire d'utile. Ce sont elles qui recèlent tous les mauvais
sujets qui vivent du produit de leurs rapines, qui les excitent au brigandage, afin de partager le fruit de leurs crimes. Il est de l'honneur des
magistrats, généraux et commandans, de n'en pas laisser une seule
dans les villes ou bourgs ; la moindre négligence à cet égard les rendrait, dignes de la mésestime publique. Moïse, il est vrai, était V âme et le chef de la dernière conspiration ; mais il n'aurait jamais pu consommer son infamie, s'il n'avait
trouvé de pareils auxiliaires. Quant aux domestiques, chaque citoyen ne doit en avoir qu'autant
qu'ils sont nécessaires à un service indispensable. Les personnes chez
lesquelles ils demeurent doivent être les premiers surveillans de leur
conduite, et ne rien tolérer de leur part de contraire aux bonnes mœurs,
à la soumission et au bon ordre. S'ils sont paresseux, ils doivent les
corriger de ce vice ; s'ils sont voleurs, les dénoncer aux commandans
militaires, pour les punir conformément aux lois. Un bon domestique,
traité avec justice, mais aussi/orce à remplir tous ses devoirs, fait plus
d'ouvrage que quatre mauvais ; et puisque dans le nouveau régime,
tout travail mérite salaire, tout salaire doit exiger son travail. Telle
est l'invariable et la ferme volonté du gouvernement.
ordre. S'ils sont paresseux, ils doivent les
corriger de ce vice ; s'ils sont voleurs, les dénoncer aux commandans
militaires, pour les punir conformément aux lois. Un bon domestique,
traité avec justice, mais aussi/orce à remplir tous ses devoirs, fait plus
d'ouvrage que quatre mauvais ; et puisque dans le nouveau régime,
tout travail mérite salaire, tout salaire doit exiger son travail. Telle
est l'invariable et la ferme volonté du gouvernement. II est encore un objet digne de son attention : c'est la surveillance 452 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. des étrangers qui arrivent dans la colonie. Quelques-uns d'entre eux,
ne connaissant que par les rapports des ennemis du nouvel ordre de
choses les changemens qui se sont opérés, sans avoir réfléchi sur les
causes qui les ont amenés, sur les difficultés à vaincre pour faire succéder au plus grand désordre qui ait jamais existé, la tranquillité, la
paix, la restauration des cultures et du commerce, tiennent despropos
d'autant plus dangereux, qu'ils sont recueillis avec avidité par tous
ceux qui, fondant leurs espérances sur les troubles, ne demandent que
des prétextes. De pareils écarts doivent être d'autant plus sévèrement
punis, que l'insouciance des fonctionnaires publics à cet égard nuirait à la confiance dont ils ont besoin, et les ferait regarder, avec justice, comme complices des ennemis de ia liberté. La plus sainte de toutes les institutions parmi les hommes qui vivent
en société, celle d'où découlent les plus grands biens, c'est le mariage.
Un bon père de famille, un bon époux entièrement occupé du bonheur
de sa femme et de ses enfans, doit être au milieu d'eux l'image vivante
de la divinité. Aussi, un gouvernement sage doit-il toujours être occupé
à environner les bons ménages d honneur, de respect et de vénération -,
il ne doit se reposer qu'après avoir extirpé la dernière racine de l'immoralité. Les commandans militaires, les fonctionnaires publics surtout, sont sans excuse lorsqu'ils donnent publiquement le scandale du
vice. Ceux qui, ayant des femmes légitimes, souffrent des concubines
dans l'intérieur de leurs maisons, ou ceux même qui, n'étant pas
mariés, vivent publiquement avec plusieurs femmes, sont indignes de
commander ; ils seront destitués. En dernière analyse, tout homme qui existe dans la colonie, doit de
bons exemples à ses concitoyens ; tout commandant militaire, tout
fonctionnaire public doit remplir exactement ses devoirs ; ils seront
jugés sur leurs actions, sur le bien qu'ils auront fait, sur la tranquillité et la prospérité des lieux qu'ils commandent. Tout homme qui veut
vivre doit travailler. Dans un État bien ordonné, l'oisiveté est la
source de tous les désordres; et si elle est soufferte chez un seul individu, je m'en prendrai aux commandans militaires, persuadé d'avance
que ceux qui tolèrent les paresseux et les vagabonds, ont de mauvais
desseins, qu'ils sont ennemis secrets du gouvernement.
auront fait, sur la tranquillité et la prospérité des lieux qu'ils commandent. Tout homme qui veut
vivre doit travailler. Dans un État bien ordonné, l'oisiveté est la
source de tous les désordres; et si elle est soufferte chez un seul individu, je m'en prendrai aux commandans militaires, persuadé d'avance
que ceux qui tolèrent les paresseux et les vagabonds, ont de mauvais
desseins, qu'ils sont ennemis secrets du gouvernement. Personne, sous aucun prétexte, ne doit être exempt d'une tâche quelconque, suivant ses facultés. Les pères et mères créoles, qui ont des
enfans et des propriétés, doivent aller y demeurer, pour y travailler,
faire travailler leurs enfans ou en surveiller les travaux ; et, dans les [1801] CHAPITRE VII. 433 moraens de repos, les instruire eux-mêmes ou par des instituteurs, des
préceptes de notre religion, leur inspirer l'horreur du vice, leur expliquer les commandemens de Dieu, en graver les principes dans leurs
cœurs, d'une manière ineffaçable, et les bien pénétrer de cetie vérité :
Que puisque V oisiveté est la mère de tous les vices, — le travail est
le père de toutes les vertus. C'est par ces moyens que seront formés
des citoyens utiles et respectables, qu'on peut espérer de voir cette
belle colonie l'une des plus heureuses contrées de la terre, et en éloigner, pour toujours, les horribles événemens dont le souvenir ne doit
jamais s'effacer de notre mémoire;
En conséquence, j'arrête ce qui suit : 1. Tout commandant qui, lors de la dernière conspiration, a eu
connaissance des troubles qui devaient éclater et a toléré le pillage et
les assassinats; qui, pouvant prévenir ou empêcher la révolte, a laissé
enfreindre la loi qui déclare la vie, la propriété et l'asile de tout citoyen sacrés et inviolables, sera traduit devant un tribunal spécial, et
puni conformément à la loi du 22 thermidor an 9 (10 août 1801. —
Peine de mort.) Tout commandant militaire qui, par imprévoyance ou négligence,
n'a pas arrêté les désordres qui se sont commis, sera destitué et puni
d'un an de prison. Il sera fait en conséquence une enquête rigoureuse de leur conduite,
d'après laquelle le gouverneur prononcera sur leur sort. 2. Tous généraux, commandans d'arrondissement ou de quartiers
qui, à l'avenir, négligeront de prendre toutes les mesures nécessaires
pour prévenir ou empêcher les séditions, et laisseront enfreindre la loi
qui déclare la vie, la propriété et l'asile de chaque citoyen sacrés et inviolables, seront traduits devant un tribunal spécial et punis conformément à la loi du 22 thermidor an 9. (Peine de mort.) 3. En cas de troubles ou sur des indices qu'il doit en éclater, la
garde nationale d'un quartier ou d'un arrondissement sera aux ordres
des commandans militaires, sur sa simple réquisition. Tout commandant militaire qui n'aura pas pris toutes les mesures nécessaires pour
empêcher les troubles dans son quartier, ou la propagation des troubles
d'un quartier voisin dans celui qu'il commande; tout militaire, soit de
ligne, soit de la garde nationale, qui refusera d'obéir à des ordres légaux, sera puni de mort, conformément aux lois.
ater, la
garde nationale d'un quartier ou d'un arrondissement sera aux ordres
des commandans militaires, sur sa simple réquisition. Tout commandant militaire qui n'aura pas pris toutes les mesures nécessaires pour
empêcher les troubles dans son quartier, ou la propagation des troubles
d'un quartier voisin dans celui qu'il commande; tout militaire, soit de
ligne, soit de la garde nationale, qui refusera d'obéir à des ordres légaux, sera puni de mort, conformément aux lois. h. Tout individu, homme ou femme, quelle que soit sa couleur.
qui sera convaincu d'avoir tenu des propos graves, tendant à exciter
t. iv. 28 434 ÉTUDES SUH L'ïUSTOiRE DHAÏTI. la sédition, sera traduit devant un conseil de guerre, et puni conformément aux lois. (Peine de mort.) 5. Tout individu créole, homme ou femme, convaincu d'avoir tenu
des propos tendant à altérer la tranquillité publique, mais qui ne serait
pasjugé digne de mort, sera renvoyé à la culture, avec une chaîne à
un pied, pendant six mois. 6. Tout individu-, étranger qui se trouverait dans le cas de l'article
précédent, sera déporté de la colonie, comme mauvais sujet. 7. Dans toutes les communes de la colonie où il existe des administrations municipales, tous les citoyens et citoyennes qui les habitent,
quelle que soit leur qualité ou leur condition, sont tenus de se munir
de cartes de sûreté. Ladite carte contiendra les noms, surnoms, domiciles, états, professions et qualités, l'âge et le sexe de ceux qui en seront porteurs. El'e
sera signée du maire et du commissaire de police du quartier dans lequel habite l'individu à qui elle sera délivrée. Elle sera renouvelée tous
les six mois et payée un gourdin par chaque individu, pour les sommes
qui en proviendront être destinées aux dépenses communales. 8. Il est expressément ordonné aux administrations municipales de
ne délivrer des cartes de sûreté qu'à des personnes qui auront un état
ou métier bien reconnu, une conduite sans reproche et des moyens
d'existence bien assurés. Tous ceux qui ne pourront remplir les conditions rigoureusement nécessaires pour en obtenir, — s'ils sont créoles,
seront renvoyés à la culture, — s'ils sont étrangers, renvoyés de la
colonie. 9. Tout maire ou officier de police qui, par négligence ou pour
favoriser le vice, aura signé et délivré une carte de sûreté à un individu qui n'est pas dans le cas d'en obtenir, sera destitué et puni d'un
mois de prison. 10. Quinze jours après la publication du présent arrêté, toute personne trouvée sans carte de sûreté sera, — si elle est créole, renvoyée
à la culture ; — si elle est étrangère, déportée de la colonie sans
formes de procès, si elle ne préfère servir dans les troupes de ligne. 11. Tout domestique qui, en sortant d'une maison dans laquelle
il servait, n'aura pas été jugé digne d'obtenir un certificat de bonne
conduite, sera déclaré incapable de recevoir une carte de sûreté. Toute
personne qui, pour le favoriser, lui en aurait délivré un, sera punie
d'un mois de prison.
trangère, déportée de la colonie sans
formes de procès, si elle ne préfère servir dans les troupes de ligne. 11. Tout domestique qui, en sortant d'une maison dans laquelle
il servait, n'aura pas été jugé digne d'obtenir un certificat de bonne
conduite, sera déclaré incapable de recevoir une carte de sûreté. Toute
personne qui, pour le favoriser, lui en aurait délivré un, sera punie
d'un mois de prison. 12. A dater de quinze jours après la publication du présent arrêté, [1S01] CHAPITRE VII. 435 tous gërans ou conducteurs d'habitations sont tenus d'envoyer aux commandans de leurs quartiers, la liste exacte de tous les cultivateurs de
leurs habitations, de tout âge et de tout sexe, à peine de huit jours de
prison. Tout gérant ou conducteur est le premier surveillant sur son
habitation -, il est déclaré personnellement responsable de toute espèce
de désordre qui y serait commis, de la paresse ou du vagabondage des
cultivateurs. 15. A dater d'un mois après la publication du présent arrêté, tous
les commandans de quartiers sont tenus d'envoyer les listes des cultivateurs et de toutes les habitations de leurs quartiers aux commandans
d'arrondissemens, sous peine de destitution. 14. Les commandans iV arrondis s emens sont tenus d'envoyer des
listes de toutesles habitations de leurs arrondissemensawxgeWrtfu.rsous
les ordres desquels ils sont, et ces derniers au gouverneur, dans le plus
bref délai, sous peine de désobéissance. Lesdites listes, déposées aux
archives du gouvernement, serviront, pour l'avenir, de base immuable
pour la fixation des cultivateurs sur les habitations. 15. Tout gérant ou conducteur d'habitation sur laquelle se serait
réfugié un cultivateur étranger à l'habitation, sera tenu de le dénoncer
au capitaine ou commandant de section, dans les 24 heures, sous peine
de huit jours de prison. 16. Tout capitaine ou commandant de section qui, par négligence,
aura laissé un cultivateur étranger plus de trois jours sur une habitation de sa section, sera destitué. 17. Les cultivateurs vagabonds, ainsi arrêtés, seront conduits au
commandant du quartier qui les fera ramener par la gendarmerie sur
leur habitation. Il les<recommandera à la surveillance particulière des
conducteurs et des gérans, et ils seront privés, pendant trois mois de
passeports pour sortir de l'habitation. 18. Il est défendu à tout militaire d'aller travailler sur une habitation on chez des particuliers en ville. Ceux qui voudront travailler et
ceux qui en obtiendront la permission de leurs officiers, seront employés à des travaux pour le compte de la République, et payés de leurs journées suivant leurs peines. 19. Il est défendu à tout militaire d'aller sur une habitation, à
moins que ce ne soit pour y voir son père ou sa mère, et avec un permis limité de son chef. S'il manque de rentrer à son corps à l'heure
fixée, il sera puni suivant l'exigence des cas, conformément aux ordonnances militaires.
ront la permission de leurs officiers, seront employés à des travaux pour le compte de la République, et payés de leurs journées suivant leurs peines. 19. Il est défendu à tout militaire d'aller sur une habitation, à
moins que ce ne soit pour y voir son père ou sa mère, et avec un permis limité de son chef. S'il manque de rentrer à son corps à l'heure
fixée, il sera puni suivant l'exigence des cas, conformément aux ordonnances militaires. 456 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. 20. Toute personne convaincue d' avoir dérangé ou tenté de déranger un ménage, sera dénoncée aux autorités civiles et militaires qui
en rendront compte au gouverneur, qui prononcera sur son sort, suivant l'exigence des cas. 21. Mon règlement relatif à la culture, donné au Port- Républicain
le 20 vendémiaire an 9 (12 octobre 1800) sera exécuté dans sa forme
et teneur : il est enjoint aux commandans militaires de s'en bien pénétrer et de le faire exécuter à la rigueur et littéralement, en tout ce
qui n'est pas contraire a la présente proclamation. La présente proclamation sera imprimée, transcrite sur les registres
des corps administratifs et judiciaires, lue, publiée et affichée partout
où besoin sera, et en outre insérée au Bulletin officiel de Saint-Domingue. Un exemplaire sera envoyé à tous les minisires du culte, pour le lire
à tous les paroissiens après la messe. I! est enjoint à tous les généraux, commandans militaires, à toutes
les autorités civiles dans tous les départemeus, de tenir la main la plus
sévère à l'exécution pleine et entière de toutes ses dispositions, sur leur
responsabilité personnelle, et sous peine de désobéissance. Donné au Cap-Français, le 4 frimaire an 10(25 novembre) de la République française une et indivisible 1. Le gouverneur général de Saint-Domingue,
Toussaint Lotjverture. Cet acte ne fut pas seulement une espèce de code pénal,
mais le testament politique de T.Louverture : on y retrouve toutes ses maximes religieuses, tous les préceptes
épars dans ses précédentes proclamations. Il y compléta
toutes ses mesures rigoureuses, et il expliqua les motifs
de son administration despotique. Qu'on le juge d'après les
principes qu'il expose, et il serait presque irréprochable ;
mais qu'on se rappelle de quelle manière il a adouci les
horreurs de la guerre, épargné le sang des hommes, suivi i M. Madiou s'est trompé en disant que Moïse fut fusillé le 29 novembre ;
c'est le 24, comme le dit M. Sainl-Rémy (3 frimaire) ; la date de la proclamation ne permet pas d'en douter. [1801] chapitre vil 457 les règles de la justice, agi loyalement ; de quelle manière il a respecté l'institution du mariage (suivant le témoignage de Pamphile de Lacroix), alors il ne paraîtra
plus qu'avec son hypocrisie, traçant à ses subordonnés et
aux citoyens en général, des préceptes qu'il était loin de
suivre lui-même ; et l'on dira de lui ce qu'il a dit de Moïse :
la proclamation ne permet pas d'en douter. [1801] chapitre vil 457 les règles de la justice, agi loyalement ; de quelle manière il a respecté l'institution du mariage (suivant le témoignage de Pamphile de Lacroix), alors il ne paraîtra
plus qu'avec son hypocrisie, traçant à ses subordonnés et
aux citoyens en général, des préceptes qu'il était loin de
suivre lui-même ; et l'on dira de lui ce qu'il a dit de Moïse : « Lorsqu'un homme brave la Providence,- il doit s'at-
« tendre à une fin terrible. La justice du ciel est lente,
« mais elle est infaillible, et tôt ou tard elle frappe les méu chans et les écrase comme la foudre. T. Louverture a
« péri misérablement. » Non ! il n'éprouva aucun remords, aucun regret du triste
sort qu'il fît subir à Moïse ; cette proclamation témoigne
de la dureté de son cœur. Pour justifier ce crime politique,
il accusa son neveu des plus viles passions ; pour légitimer
les affreuses exécutions commises sur les cultivateurs et
motiver de nouvelles rigueurs contre eux, il les accabla
de reproches : personne ne fut exempté de ses menaces. Une singulière disposition se trouve dans cette proclamation : c'est celle qui conserva à Dessalines son grade
de général de division, comme si le grade, une fois acquis,
ne devenait pas la propriété du militaire, qu'il ne peut
perdre que par un jugement d'un tribunal compétent et
d'après les lois * ; c'est la déclaration faite à tous ses généraux, qu'aucun d'eux ne devait plus prétendre au même
grade, à moins d'ordres ultérieurs du gouvernement français. Le malheureux! dans l'aveuglement de son despotisme, il préparait lui-même leur défection à l'armée fran1 Le gradé du militaire est distinct de V emploi qu'il reçoit du gouvernement.
H ne peut perdre le grade que par jugement d'un tribunal ; mais le gouvernement peut le destituer de son emploi, le lui retirer ou ne pas l'employer
du luul. 458 études suit l'histoire d'haïti. çaise qui allait bientôt arriver. On semble voir dans cette
déclaration la main de Dieu qui le pousse dans l'abîme
qu'il s'est creusé lui-même. Aussi, la brochure imprimée à Paris en 1802, d'où nous
avons extrait cette proclamation, dit-elle : « ha proclamation de T. Louverture est écrite avec sagesse. Cependant le règlement de police intérieure qui la
suit, cligne en tout de figurer à côté des règîemens de sûreté de l'infâme Robespierre, excita, par l'arbitraire qui
y régnait, un mécontentement général. Il était facile de
voir que l'inquiétude l'avait dicté. T. Louverture était devenufim tyran cruel dont l'ambition démesurée lui faisait
voir des assemblées de conspirateurs là où il n'y avait que
des réunions d'amis. Son despotisme pesait sur toutes les
familles : sa sévérité préparait sa chute. »
reté de l'infâme Robespierre, excita, par l'arbitraire qui
y régnait, un mécontentement général. Il était facile de
voir que l'inquiétude l'avait dicté. T. Louverture était devenufim tyran cruel dont l'ambition démesurée lui faisait
voir des assemblées de conspirateurs là où il n'y avait que
des réunions d'amis. Son despotisme pesait sur toutes les
familles : sa sévérité préparait sa chute. » Tel est";toujours le sort du despotisme sanguinaire. Après
la mort de Moïse, quel officier supérieur pouvait désormais
avoir confiance dans le gouverneur de Saint-Domingue,
lorsqu'ils se voyaient tous menacés par ce chef barbare ?
D'après cette proclamation, il suffirait que l'un d'eux fût
accusé d'avoir toléré un paresseux ou un vagabond, pour
que le gouverneur le considérât comme ayant de mauvais desseins, comme étant un ennemi secret de son pouvoir. Joignez à cette incertitude de sa vie, la nullité des
conseils de guerre, l'absence de toute garantie d'un jugement équitable de leur part, et vous direz encore que cette
proclamation fut le coup de grâce que T. Louverture porta
lui-même à son autorité. ïl perdit dès-lors toute influence
sur l'opinion qui fait la force réelle des gouvernemens. On
restait soumis par crainte de perdre la vie ; mais il ne pouvait plus exister de dévouement pour un chef, qui n'avait
pas reculé devant l'immolation de son neveu, toujours si [1801] CHAPITRE VIL 459 dévoué. Désormais, il était un homme usé par l'abus du
pouvoir. S'il est vrai, ainsi que l'affirme M. Madiou, qu'il quitta
le Nord pour venir dans l'Ouest, et qu'on remarqua en lui
« un abattement profond, de l'inquiétude, de l'agitation;
« qu'il parut bourrelé de remords et de chagrin, » — c'est
que le crime occasionne souvent de tels effets, "même dans
l'âme de l'homme le plus pervers. En vain le coupable
cherche-t-il à cacher les reproches qu'il reçoit de sa conscience ; on les aperçoit sous le masque qu'il emprunte
pour les dissimuler. Néanmoins, nous avons lieu de douter que T. Louverture éprouva un vrai remords des excès qu'il venait de
commettre , quand nous le voyons représenté ensuite
comme s'entourant des hommes de couleur les plus marquans du Port-au-Prince , et leur adressant ces paroles : « Je sais que j'ai été, après la chute de Rigaud, injuste
« envers les hommes de couleur, en violant l'amnistie du
« ier messidor; mais des bla ncs scélérats m'avaient con-
« seillé d'agir ainsi envers eux. Je suis revenu de mes er-
« reurs ; je vous jure de vous accorder toute ma confiance;
« je ne verrai désormais dans les blancs que des monstres.
« Réunissez-vous à mo\,ajîn quejeles détruise; faites savoir
« à vos frères cequeje vous dis ; exhortez-les à ne-pas m'a-
« handonner Je veux, dit-il ensuite à des officiers noirs
« qu'il voulait convaincre de la nécessité d'un massacre
« général contre les blancs, je veux que sous peu l'on
« ne puisse pas trouver à Saint-Domingue, même une
<f parcelle de la chair de l'homme blanc, du Français sur-
<c tout, pour s'en servir comme un remède si c'était près -
« dit dans la maladie la plus grave ' »
vous dis ; exhortez-les à ne-pas m'a-
« handonner Je veux, dit-il ensuite à des officiers noirs
« qu'il voulait convaincre de la nécessité d'un massacre
« général contre les blancs, je veux que sous peu l'on
« ne puisse pas trouver à Saint-Domingue, même une
<f parcelle de la chair de l'homme blanc, du Français sur-
<c tout, pour s'en servir comme un remède si c'était près -
« dit dans la maladie la plus grave ' » 1 HislOTe d'Haïli, t. 2, p. 125 et 120. 440 études sur l'histoire d'iiaïti. Nous n'hésitons pas à considérer ces allocutions comme
des fables de la tradition populaire. T. Louverture pouvait
et devait même éprouver de l'inquiétude, s'il apprit alors,
comme il paraît, que les préliminaires de la paix entre la
France et la Grande-Bretagne faisaient présager une paix
définitive ; car il était incertain si le gouvernement consulaire approuverait la constitution et la législation qu'il
venait de donner à la colonie. Mais nous ne pouvons croire
qu'avec son tact ordinaire, son orgueil excessif ne se fût
pas considéré humilié de tenir aux hommes de couleur le
langage qu'on lui prête. Il avait trop de dignité dans
l'exercice de son autorité pour s'abaisser à ce point, trop
de fierté pour convenir de ses torts envers ceux qu'il
avait persécutés injustement. Et quant à ses intentions
manifestées aux officiers noirs, les faits qui suivirent prouvent le contraire ; car il ne donna aucun ordre positif à
ses officiers supérieurs, pour les éventualités qu'il avait
pu prévoir : ils ne surent que faire, la plupart. S'il avait
résolu le massacre des blancs, il l'eût organisé de la même
manière qu'il avait prescrit celui des hommes de couleur. Il ne l'a ordonné qu'à l'arrivée de l'expédition française, après la prise du Fort-Liberté et du Cap, après le
massacre des prisonniers noirs par les généraux Rochambeau et Hardy, CHAPITRE VIII. Organisation et état militaire de Saint-Domingue, à la fin de 1801. Position
des troupes dans les divers départemens. — Faits antérieurs à l'arrivée du
colonel Vincent en France. — L'expédition contre Saint-Domingue est résolue par le gouvernement consulaire^ avant la constitution de Toussaint
Louverture. — Motifs divers de cette expédition. — Son but était de rétablir
l'esclavage des noirs.— Citation de divers écrits à ce sujet, et examen des
opinions émises. — Préparatifs dans les ports de France. — Perplexité de
Toussaint Louverture. — Sa proclamation du 18 décembre. — Il ne se prépare à aucune résistance. — Résumé de la cinquième Epoque. Arrivé au moment de parler de ce qui se passait en
France relativement à Saint-Domingue, il est convenable
de faire connaître au lecteur quels sont les hommes et les
moyens sur lesquels T. Louverture pouvait compter, en
cas qu'il y eût lieu de résister aux volontés du gouvernement consulaire. Après la mort de Moïse, H. Christophe, commandant
l'arrondissement du Cap, était, en sa qualité de général
de brigade, l'officier le plus élevé en rang dans cette partie
principale du département du Nord. La 2e demi-brigade
coloniale fournissait garnison au Cap et au Limbe. La 5e
était au Fort-Liberté dont l'arrondissement était aussi
sous le commandement de Christophe. Le général de brigade Maurepas commandait celui du Port -de- Paix, ayant
la 9e sous ses ordres.
l'arrondissement du Cap, était, en sa qualité de général
de brigade, l'officier le plus élevé en rang dans cette partie
principale du département du Nord. La 2e demi-brigade
coloniale fournissait garnison au Cap et au Limbe. La 5e
était au Fort-Liberté dont l'arrondissement était aussi
sous le commandement de Christophe. Le général de brigade Maurepas commandait celui du Port -de- Paix, ayant
la 9e sous ses ordres. 442 études suu l'histoire d'haïti. Le général de brigade Vernet commandait aux Gonaïves, principal arrondissement du département de Louverture : il n'avait que des détachemens de troupes avec lui.
Le Môle Saint-Nicolas était sous son commandement. Dessalines, général de division commandant les départements de l'Ouest et du Sud, avait sous ses ordres les généraux de brigade Agé, au Port-au-Prince, avec la 5e et
la 15e demi-brigades ; Charles Bélair, à l'Arcahaie avec la
7e ; Laplume, aux Cayes avec la IIe et la 12e. Saint-Marc
était commandé par le colonel Gabart avec une partie de
la 4e ; Jérémie, parle colonel Dommage avec l'autre partie de ce corps. Les colonels Pierre-Louis Diane et Dieudonné Jambon commandaient, le premier à Léogane avec
une partie de la 8e, le second à Jacmel avec l'autre partie.
Le colonel Mamzelle commandait à l'Anse-à-Veau, le colonel Néret à Saint-Louis, le colonel Desravines à Tiburon, avec des détachemens de la 11e et de la 12e. Le général de brigade Clervaux commandait le département deCibao, ayant sous ses ordres la 6e demi-brigade
à Saint-Yague, etlalre à Samana. Le général de brigade Paul Louverture commandait celui de l'Ozama, ayant avec lui à Santo-Domingo la J0C demi-brigade. Tous ces corps de troupes, la garde d'honneur, l'artillerie, la gendarmerie et les guides des généraux, formaient
un total d'environ 20 mille hommes fournissant garnison ,
dans les villes ou bourgs de moindre importance. L'armée coloniale régulière se trouvait ainsi disséminée
sur la vaste étendue du territoire de Saint-Domingue, mais
pouvant se recruter ou s'adjoindre la garde nationale des
paroisses, urbaine et des campagnes. 2 à 500 soldats européens étaient aux Cayes, ou à Jacmel. [1801] cîiafitre vrn. 445 Agé était chef de l'état- major général de l'armée. Idlinger, adjudant-général et directeur général des domaines,
se tenait au Port-au-Prince. D'Hébécourt, général de brigade , adjudant, était au Cap. Voilée, administrateur général des finances, résidait au
Cap. Là, se trouvait Allier, secrétaire du gouverneur, et
Pascal, autre secrétaire, au Port-au-Prince. Telle était l'organisation du gouvernement de T. pLouverture ; tels étaient les hommes qui le faisaient mouvoir
sous l'impulsion du gouverneur général dont la prodigieuse
activité le portait sur tous les points ; telles étaient enfin
ses ressources pour s'opposer à l'autorité de la France, si
son gouvernement jugeait à propos de la foire valoir dans
sa colonie, constituée indépendamment de sa volonté,
mais non pas détachée entièrement de son obéissance.
Telle était l'organisation du gouvernement de T. pLouverture ; tels étaient les hommes qui le faisaient mouvoir
sous l'impulsion du gouverneur général dont la prodigieuse
activité le portait sur tous les points ; telles étaient enfin
ses ressources pour s'opposer à l'autorité de la France, si
son gouvernement jugeait à propos de la foire valoir dans
sa colonie, constituée indépendamment de sa volonté,
mais non pas détachée entièrement de son obéissance. Que se passait-il alors dans la métropole relativement à
Saint-Domingue, quelles étaient les vues du gouvernement
consulaire sur cette colonie et sur toutes les autres ? Avant
d'en parler, il convient de relater quelques précédens de
ce gouvernement, qui aideront à faire comprendre la résolution qu'il prit d'envoyer une armée à Saint-Domingue,
l'objet qu'elle avait en vue, le but qu'elle se proposait
d'atteindre. Il faut donc recourir à ce qui a été publié à cet
égard. On se rappelle que le colonel Vincent avait été envoyé
en France, à la fin de 1799, par Roume et du consentement de T. Louverture, pour exposer au Directoire exécutif la situation de la colonie en guerre civile ; que Vincent
y arriva le 25 novembre, quelques jours après le 18 brumaire ; qu'à la fin de décembre, il fut expédié de Paris
avec J. Raymond et le général Michel, et qu'ils n'arrivé444 études sui\ l'histoire d'haïti. rent à Santo-Domingo que dans les premiers jours de juin
1800, porteurs de la proclamation des consuls aux habitans de Saint-Domingue, qui déclarait aux noirs que les
principes sacrés de la liberté et de l'égalité n'éprouveraient jamais aucune atteinte ni de modification. La
même proclamation leur répétait les paroles que l'arrêté
consulaire, qui nommait ces trois agens, ordonnait d'écrire sur les drapeaux des corps de troupes. T. Louverture, enfin, était confirmé dans son grade de général en
chef, et Rigaud presque vaincu déjà, condamné dans sa
rébellion. Il avait suffi de ces deux actes pour exciter les clameurs
de la faction coloniale en France. A ce sujet, dans son
Histoire du consulat et de l'empire, Thibaudeau dit : « Les colons qui, depuis le 18 brumaire, comptaient sur
une prompte réintégration dans leurs propriétés et sur
l'esclavage des noirs, furent frappés de consternation en
lisant la proclamation du Premier Consul (publiée sur le
Moniteur). Il essaya de les rassurer par des articles de journaux. La garantie de la propriété des colons etde la liberté
des noirs paraissait alors être son système ; mais il n'était guère possible désormais de concilier ces deux principes; les colons du moins ne le croyaient pas et voulaient
qu'on rétablît l'esclavage l . » Le Moniteur du 15 nivôse an vin (5 janvier 1800) publia en effet un article pour les rassurer. Il disait, entre
autres choses : « Il était facile de concevoir que la révolution du 18
brumaire ne pouvait, par sa nature, par son objet, parles 1 Tome 3, p. 105. Thibaudeau avait été membre de la convention nationale
et de la commission qui entendit les débats enlïe les colons cl les commissaires,
civils. Sous le consulat, il était conseiller d'Etat.
vin (5 janvier 1800) publia en effet un article pour les rassurer. Il disait, entre
autres choses : « Il était facile de concevoir que la révolution du 18
brumaire ne pouvait, par sa nature, par son objet, parles 1 Tome 3, p. 105. Thibaudeau avait été membre de la convention nationale
et de la commission qui entendit les débats enlïe les colons cl les commissaires,
civils. Sous le consulat, il était conseiller d'Etat. IlôOÎ] CHAPITRE VIII. 445 hommes qui l'ont conduite, présager aucune atteinte ni à
la sûreté individuelle, ni à la propriété territoriale sur
laquelle repose tout l'édifice de la société. Il n'y avait point
de colon qui ne dût voir, dans les derniers événemens,
l'augure d'une possession paisible, garantie par la loi,
assurée par la puissance. L'ignorance ou la mauvaise foi
pouvaient, au contraire, abuser du silence de l'acte constitutionnel et faire croire aux noirs affranchis par la révolution ,qu 'on ne songeât à leurjorger de nouveaux fers. C'était donc eux qu'il convenait derassurer ; c'était à e^qu'il
{'àWaitpromettreqae cette liberté qu'ilsidolâtrentnepérii^ait
point avec la constitution qui l'avait confirmée; et puisque
les lois françaises sont les seules qui les reconnaissent
pour libres et citoyens, il fut convenable de leur rappeler
cette considération, très-propre à leur faire rejeter les séductions étrangères , des offres perfides dont le résultat
infaillible serait pour eux la mort ou l'esclavage. » Ces suggestions étrangères, ces offres perfides s'entendaient de celles faites à T . Louverture par les Anglais :
le Premier Consul n'ignorait rien à ce sujet, et nous avons
déjà dit qu'il l'avait averti sur ce point ; cet article lui disait encore que, s'il y persistait, la mort ou l'esclavage des
noirs, serait le résultat de sa trahison, la France se réservant d'agir en temps opportun. Voilà donc une pensée bien
arrêtée contre les noirs, dès janvier \ 800, alors même que
T. Louverture seul serait coupable. x\ussi, voyons-nous que T. Louverture se garda de rien
conclure avec les Anglais, et parce que d'ailleurs il n'eut
jamais l'intention de leur livrer Saint-Domingue, qu'il ne
voulait constituer que de la manière même que les colons
l'avaient conçue, étant toujours d'accord avec eux. Averti
de leurs démarches en France, averti des intentions du 446 ÉTUDES SUR L' HISTOIRE d'ïIAÏTI. Premier Consul, que fit-il après avoir vaincu Rigaud ? Tous
ses actes répondent à cette question, depuis son règlement de culture jusqu'à sa constitution et à sa proclamation après la mort de Moïse. On a vu dans quelle proportion, il laissa lui-même la liberté aux noirs cultivateurs.
Ainsi, avant que le gouvernement consulaire pût rien entreprendre contre la colonie, T. Louverture avait fait et
accompli tout ce que les colons pouvaient désirer à l'égard
de leurs anciens esclaves, mieux encore que n'aurait pu
l'exécuter ce gouvernement ; et l'on peut croire que le
Premier Consul était parfaitement renseigné à cet égard.
de Moïse. On a vu dans quelle proportion, il laissa lui-même la liberté aux noirs cultivateurs.
Ainsi, avant que le gouvernement consulaire pût rien entreprendre contre la colonie, T. Louverture avait fait et
accompli tout ce que les colons pouvaient désirer à l'égard
de leurs anciens esclaves, mieux encore que n'aurait pu
l'exécuter ce gouvernement ; et l'on peut croire que le
Premier Consul était parfaitement renseigné à cet égard. Mais, dans le temps même où T. Louverture opérait la
prise de possession de la partie espagnole, la paix de Lunéville se concluait, le 9 février 1801 . Quelles'furent alors
les idées du Premier Consul sur Saint-Domingue ? Laissons parler les mémoires de l'Empereur Napoléon dictés
à Saint-Hélène : « La situation prospère où se trouvait la République dans
le courant de 1801, après la paix de Lunéville, faisait déjà
prévoir le moment où l'Angleterre serait obligée de poser
les armes, et où on serait maître d'adopter un parti définitifsur Saint-Domingue. Il s'en présenta alors deux aux
méditations du Premier Consul : le premier, de revêtir de
l'autorité civile et militaireet du titre de gouverneur général de la colonie, le général T. Louverture; de confier le
commandement aux généraux noirs ; de consolider, de légaliser l'ordre de travail établi par Toussaint, qui était
déjà couronné par d'heureux succès ; d'obliger les fermiers noirs à payer un cens ou redevance aux anciens
propriétaires français , de conserver à la métropole le
commerce exclusif de toute la colonie, en faisant surveiller
les côtes par de nombreuses croisières. Le dernier parli ['1801] CHAPITRE VIII. 4i7 consistait à reconquérir la colonie par la force des armes,
à rappeler en France tous les noirs qui avaient occupé des
grades supérieurs à celui de chef de bataillon, à désarmer
les noirs, en leur assurant la liberté civile et en resiituant les propriétés aux colons. » Et les avantages et les inconvéniens des deux partis
sont ensuite exposés et discutés. « Aussi le Premier Consul inclinait pour le premier
parti, parce que c'était celui que paraissait lui conseiller
la politique , celui qui donnerait le plus d'influence à son
pavillon dans l'Amérique Tels étaient l'état de SaintDomingue et la politique adoptée par le gouvernement
français à son égard, lorsque le colonel Vincent arriva à
Paris. Il était porteur de la constitution qu'avait adoptée
de sa pleine autorité T. Louverture, qui l'avait fait imprimer et mise à exécution, et qu'il notifiait à la France. Nonseulement l'autorité, mais même l'honneur et la dignité
de la République étaient outragés : de toutes les manières
de proclamer son indépendance et d'arborer le drapeau
de la rébellion, T. Louverture avait choisi la plus outrageante, celle que la métropole pouvait le moins tolérer.
De ce moment il n'y eut plus à délibérer ; les chefs des
noirs furent des Africains ingrats et rebelles, avec lesquels il était impossible d'établir un système. L'honneur,
comme l'intérêt de la France, voulut qu'on les fît rentrer
dans le néant Comme T. Louverture était le plus
modéré des généraux noirs ; que Dessalines, Christophe
et Clervaux, etc., étaient plus exagérés, plus désaffectionnés et plus opposés encore à l'autorité de la métropole,
il n'y eut plus à délibérer : le premier parti n'était plus
praticable ; il fallut se résoudre à adopter le deuxième et
à faire le sacrifice qu'il exigeait. »
, voulut qu'on les fît rentrer
dans le néant Comme T. Louverture était le plus
modéré des généraux noirs ; que Dessalines, Christophe
et Clervaux, etc., étaient plus exagérés, plus désaffectionnés et plus opposés encore à l'autorité de la métropole,
il n'y eut plus à délibérer : le premier parti n'était plus
praticable ; il fallut se résoudre à adopter le deuxième et
à faire le sacrifice qu'il exigeait. » 44,8 études sur l'histoire d'haïti. Certes, de la manière que les choses ont été ainsi arrangées dans les Mémoires de Sainte-Hélène, c'est T.
Louverture qui a eu tous les torts pour avoir fait sa constitution et l'avoir mise à exécution ; car le Premier Consul
était bien disposé en sa faveur comme en faveur des noirs.
Eh bien ! tâchons de prouver qu'il y a au moins de l'inexactitude dans ce récit, et que le plan exécuté par l'expédition envoyée sous les ordres du général Leclerc existait
avant l'arrivée de Vincent avec la constitution coloniale. Si la paix de Lunéville fit prévoir le moment où la paix
serait aussi conclue avec l'Angleterre, dès le 27 juin une
convention avait été signée pour l'évacuation de l'Egypte
par l'armée française. La France se voyait déchue dans
son espoir d'y fonder une colonie qui eût pu remplacer
Saint-Domingue. Aussi ne s'agissait-il que de reprendre
cette ancienne colonie et d'y joindre la Louisiane que la
France avait également fondée et possédée. La Guadeloupe
elle-même était dans la même situation que Saint-Domingue, quant à la condition des noirs ; leur liberté s'y était
maintenue, par le courage et l'énergie de ces hommes qui
en avaient chassé les Anglais. Suivant le Moniteur du 6 fructidor an 9 (24 août) , un
acte des consuls y avait créé un capitaine-général, un
préfet colonial et un commissaire de justice * . Le capitaine-général pouvait, dans certains cas urgens, surseoir
en tout ou en partie, à l'exécution des lois et règlemens
exislans, après en avoir conféré avec le préfet ou le commissaire. Le décret de la convention nationale sur la liberté générale était une loi. Le Moniteur du 4 vendé1 On a vu au chapitre IV que le titre de capil aine-général fut décrété, le 6
février, en faveur de T. Louverture. La pensée de l'organisation du pouvoir à
Saint-Domingue était donc la même que pour la Guadeloupe. [1801] CHAPITRE vin. 449 miaire an 10 (26 septembre) contient une adresse au Premier Consul, de la part du conseil d'administration de
cette colonie qui assistait le capitaine-général; il y était
dit : « que cette île gémissait encore sous le régime mons*
« trueux de 1793, quand il y envoya le contre-amiral
« Lacrosse. » Aussi, ce capitaine-général y rétablit-il l'ancien régime colonial, en Î802, c'est-à-dire Y esclavage,
malgré toutes les déclarations contraires du gouvernement
consulaire au sujet de la Guadeloupe ; et ce gouvernement
l'approuva.
ette colonie qui assistait le capitaine-général; il y était
dit : « que cette île gémissait encore sous le régime mons*
« trueux de 1793, quand il y envoya le contre-amiral
« Lacrosse. » Aussi, ce capitaine-général y rétablit-il l'ancien régime colonial, en Î802, c'est-à-dire Y esclavage,
malgré toutes les déclarations contraires du gouvernement
consulaire au sujet de la Guadeloupe ; et ce gouvernement
l'approuva. C'est ce que l'on méditait également pour Saint-Domingue. Dès le 20 fructidor (7 septembre), le général Kerverseau avait présenté au ministre de la marine et des colonies, son rapport dont nous avons cité déjà une foule de
passages. Il lui présentait les faits relatifs à la partie française de Saint-Domingue jusqu'au 22 mars de la même
année : il y joignit un résumé cinq jours après, en proposant dans l'un et l'autre écrit les mesures qu'il croyait
propres à assurer la souveraineté de la France dans cette
colonie, en mentionnant des opinions qu'il attribuait aux
divers chefs noirs, relativement à la métropole. « Tel est, j'ose l'affirmer, dit-il, tel est l'esprit des chefs
actuels de la colonie, d'où Ton peut voir quelles seraient
les suites funestes d'une tentative imprudente et mal concertée qui serait faite pour les réduire. Sans doute, il faut
employer la force, mais une force telle, qu'il ne soit pas
besoin d'en faire usage, et que son appareil seul démontre
l'inutilité de la résistance; il faut employer la force, mais
présenter de bonne foile pardon à la soumission et au repentir, en même temps qu'un châtiment terrible et inévitable à l'obstination de la révolte... 11 faut employer la
t. iv. 29 450 études sur l'histoire d'haïti. force, non pour asservir Saint-Domingue, mais pour l'ajfranchir de la tyrannie de ses oppresseurs, et la placer
enfin sous la protection et sous l'empire de la loi. « Je sais qu'on a proposé de réduire cette île, en armant
les chefs les uns contre les autres, et de mettre à profit
leur ambition effrénée, pour les détruire de leurs propres
mains l . Un tel moyen est facile sans doute ; mais je ne
puis croire que cette politique barbare soit compatible
avec la majesté de la première nation du monde, avec les
principes d'un gouvernement qui ne veut fonder sa puissance que sur les plus nobles vertus, qui regarde la loyauté,
la franchise et l'humanité comme de saints devoirs , et
qui est trop plein de la grandeur du peuple français, pour
ne pas sentir fortement qu'uneindulgencemagnanime fait
partie essentielle de la justice nationale... Les blancs qui le
caressent (T. Louverture)ne sont soumis que par la crainte,
et n'obéissent qu'avec un dépit secret; les rouges échappés à la proscription ne le contemplent qu'avec horreur ;
les cultivateurs, fatigués de réquisitions, et vexés par ses
lieutenans, verraient avec joie succéder à ce despotisme
anarchique un régime bienfaisant qui les garantirait des
outrages et leur assurerait le fruit de leurs travaux... Que
l'arrivée de nos troupes soit donc précédée par des proclamations de paix, qu'elles débarquent l'olivier à la main,
et qu'elles se montrent comme des forces protectrices,
et non comme des ministres de vengeance... Qu'elles
descendent à la fois sur quatre points principaux pour partager les forces ennemies... S'il faut faire la guerre, qu'on
anarchique un régime bienfaisant qui les garantirait des
outrages et leur assurerait le fruit de leurs travaux... Que
l'arrivée de nos troupes soit donc précédée par des proclamations de paix, qu'elles débarquent l'olivier à la main,
et qu'elles se montrent comme des forces protectrices,
et non comme des ministres de vengeance... Qu'elles
descendent à la fois sur quatre points principaux pour partager les forces ennemies... S'il faut faire la guerre, qu'on i Ce passage, qui fait honneur à la loyauté de Kerverseau, et que nous avons
déjà cité, prouve bien qu'avant l'arrivée de Vincent à Paris, en octobre, on
recherchait, on méditait les moyens de subjuguer la race noire i\ Saint Domingue, en commençant par ses Chefs. dlAPITUEVlII. 45 ï îa pousse avec vigueur et célérité ; qu'elle soit terrible
pour qu'elle soit de courte durée... « Il ne m'appartient pas d'examiner quel est le régime qui convient aux colonies... L'Africain ne sait pas
raisonner l'obéissance; il regarde son chef, obéit s'il lui
en impose, s'en moque s'il ne lui fait pas peur. . . Il ne cesse
pas d'être homme, il ne peut donc pas cesser-d'ètre libre. . .
Dans tous les systèmes (à choisir), il est deux points sur
lesquels on ne peut trop insister... L'un est la réhabilitation politique des blancs, marqués aujourd'hui à SaintDomingue d'un sceau d'infamie plus honteux encore que
celui dont le préjugé frappait autrefois les hommes de couleur ; le second est Y expulsion de la colonie de ceux qui
en ont usurpé tous les pouvoirs... Saint-Domingue appartient au peuple français et non à un peuple d'Afrique...
C'est à la République à examiner si, après avoir donné
des lois à tous les monarques de l'Europe , il convient à sa
dignité d'en recevoir dans une de ses colonies d'un nègre
révolté... Quels moyens peut y trouver la métropole d'y
établir son autorité sur des chefs qui, ne tenant à elle ni
par les liens du sang, ni par l'éducation, ni par les principes, ne verront en elle qu'une puissance toujours prête
à les asservir, et dans les Européens qu'une race secrètement ennemie Croit-on quune immense multitude
d'une race absolument différente de la nôtre par ses habitudes, son caractère, ses préjugés et sa constitution physique et morale, s'identifiera assez fortement avec une
métropole éloignée d'elle de deux mille lieues, et qu'elle
ne connaîtra que parles gênes auxquelles elle voudra l'assujétir Il faut avant tout, que tous les chefs actuels
sortent de la colonie ; car, tant qu'ils y seront, leur volonté sera plus puissante que la loi. îî y aura des soldats
ument différente de la nôtre par ses habitudes, son caractère, ses préjugés et sa constitution physique et morale, s'identifiera assez fortement avec une
métropole éloignée d'elle de deux mille lieues, et qu'elle
ne connaîtra que parles gênes auxquelles elle voudra l'assujétir Il faut avant tout, que tous les chefs actuels
sortent de la colonie ; car, tant qu'ils y seront, leur volonté sera plus puissante que la loi. îî y aura des soldats 432 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. de Toussaint, de Rigaud, de Moïse, de Dessalines et de
Christophe ; il y en aura fort peu de la République. L'ostracisme est ici commandé par la loi impérieuse du salut de
la colonie i . . . » Tels furent les conseils donnés au gouvernement consulaire, en septembre 1801, par Kerverseau en qui nous
avons reconnu de l'honnêteté dans ses sentimens, de la
modération dans son langage comme dans sa conduite.
Arrivé au moment de conclure son rapport, il ne fit pas
attention qu'en faisant une nouvelle édition du discours
de l'abbé Maury , prononcé à la constituante le 1 5mai 1 791 ,
il allait fournir l'idée de mesures diamétralement opposées
à ses vues pour le maintien de la liberté des noirs : conseiller l'ostracisme de tous leurs chefs, n'était-ce pas exciter, en quelque sorte, au rétablissement de leur esclavage ? Qui les avait guidés dans la conquête de ce droit
précieux, sinon ces chefs? Qui les avait conduits dans les
nombreux combats livrés aux Anglais pendant cinq années consécutives? Et c'était-là, enfin, la récompense
réservée à ces hommes de la race noire qui se dévouèrent à la défense de Saint-Domingue, qui versèrent
leur sang pour l'arracher aux mains des ennemis de la
France, avec lesquels les colons blancs s'entendaient
pour la ravir à leur patrie ! . . . Cependant, T. Louverture avait rétabli ces mêmes colons dans tous leurs privilèges, au détriment de ses frères;
ceux-ci étaient redevenus esclaves par toutes les mesures
qu'il avait prises contre eux ; mais il était noir, il n'était 1 Cette partie du rapport de Kerverseau est un passage d'une lettre du 13
juin 1800 qu'il adressa de Sanlo-Domingo, au minière de la marine, avant la
fuite de Rigaud, au moment où le colonel Vincent et ses col'ègues y arrivaient connue ngens du gouvernement consulaire. [1801] CHAPITRE VIII. 453 plus qu'un nègre révolté* Oh ! nous ne ie plaignons
pas d'avoir encouru la disgrâce des colons et du gouvernement consulaire ! Il la méritait bien, ce grand coupable
qui, pour satisfaire son insatiable ambition, son égoïsme,
couvrit le sol de son pays des cadavres de ses frères et
de ses neveux ! On peut reconnaître des rapprocliemens "entre le rapport de Kerverseau et les Mémoires de Sainte-Hélène, notamment ce qui concerne la déportation des chefs. On
verra encore les troupes françaises débarquer à SaintDomingue sur quatre points à la fois, — au Fort-Liberté,
— au Cap, — au Port-au-Prince et à Santo-Domingo,
dans cette dernière ville, sous les ordres de Kerverseau
lui-même, ainsi qu'il l'avait conseillé et probablement
indiqué ;*car il connaissait cette colonie. Nous pourrions
donc induire de ces rapprocliemens que la pensée de l'expédition était arrêtée d'avance, avant la réception de la
constitution de T. Louverture. En veut- on d'autres
preuves ?
— au Fort-Liberté,
— au Cap, — au Port-au-Prince et à Santo-Domingo,
dans cette dernière ville, sous les ordres de Kerverseau
lui-même, ainsi qu'il l'avait conseillé et probablement
indiqué ;*car il connaissait cette colonie. Nous pourrions
donc induire de ces rapprocliemens que la pensée de l'expédition était arrêtée d'avance, avant la réception de la
constitution de T. Louverture. En veut- on d'autres
preuves ? Les Mémoires de Sainte-Hélène, reproduits dans l'ouvrage du général Monthoion , et qui avaient pour objet
principal de réfuter certaines erreurs commises par Pamphile de Lacroix, disent encore : « Les années 1800 et 1801 furent deux années de prospérité pour la colonie. Cependant, les vraies dispositions des chefs des noirs ne pouvaient pas échapper ai»
gouvernement français. Toussaint continuait à avoir de 1 II faut dire que T. Louverture persécuta Kerverseau, d'abord pour lui
avoir adressé une lettre énergique après le départ d'Hédouville, où il lui reprocha cet attentat contre l'autorité de la France ; ensuite, pour en avoir
écrit plusieurs autres à Roume, où il reprochait à ce dernier sa mollesse à
l'occasion de la guerre du Sud. Comme on l'a vu au 4e livre, T. Louverture
e.»igea son remplacement de Roume. 454 études sur l'histoire d'haïti. intelligences secrètes à la Jamaïque et à Londres. Il avait
constamment éludé l'ordre de faire écrire en lettres d'or,
sur les drapeaux de ses régimens, l'inscription ordonnée
par l'arrêté consulaire de 1799. » Conçoit-on qu'un esprit de la trempe du Premier Consul avait besoin d'autres motifs pour se déterminer à ordonner une expédition contre Saint-Domingue? Qu'on
rapproche ce passage des Mémoires , avec l'article du
Moniteur, du 5 janvier 1800. Mais il fallait attendre la conclusion de la paix avec la Grande-Bretagne : celle de
Luné ville l'avait fait présager. Les préliminaires de la
paix d'Amiens furent signés à Londres le 1er octobre. Le 29 septembre, la France avait conclu la paix avec le
Portugal ; le 50, une convention fut signée avec les ÉtatsUnis, pour régler tous les différends existans depuis plusieurs années entre les deux pays. Le 8 octobre, la paix
se fit avec la Russie, le 9 avec la Turquie. La France n'était donc plus gênée dans ses vues sur sa
colonie. Le Moniteur du 5 octobre (11 vendémiair e) publia la
constitution de T. Louverture, qui venait d'arriver parles
États-Unis, avec ces seuls mots : « Nous ne garantissons
« pas l'authenticité de la constitution de Saint-Domingue
« que nous avons extraite des papiers américains. » Celui du 4 contient l'analyse d'une brochure qui venait
de paraître, publiée par Charles Esmangart, colon de SaintDomingue. Il y concluait an maintien de la liberté des
noirs, quoiqu'elle eût été faite avec précipitation ; qu'il
serait aussi injuste qu' 'impolitique de revenir sur le principe de cette émancipation. Il faisait sentir néanmoins la
nécessité d'établir à Saint-Domingue un gouvernement
très-fort, de rétablir les colons dans leurs biens, de proté-
ait
de paraître, publiée par Charles Esmangart, colon de SaintDomingue. Il y concluait an maintien de la liberté des
noirs, quoiqu'elle eût été faite avec précipitation ; qu'il
serait aussi injuste qu' 'impolitique de revenir sur le principe de cette émancipation. Il faisait sentir néanmoins la
nécessité d'établir à Saint-Domingue un gouvernement
très-fort, de rétablir les colons dans leurs biens, de proté- [1801] CHAPITRE VIII. 435 ger leur retour dans la colonie. Il proposait aussi de la
peupler de noirs par la traite, pour servir durant sept années ceux qui les achèteraient, après quoi ils pourraient
aller travailler où ils voudraient i . Si cette brochure contenait des vues libérales, même
lorsqu'il s'agissait de la traite des noirs, lesquels ne seraient pas condamnés à un esclavage perpétuel (ce qui n'était pas prévu dans le système de la constitution de SaintDomingue), elle est aussi la preuve que la question relative à cette colonie était à l'ordre du jour avant l'arrivée
du colonel Vincent. Le Moniteur du 14 octobre (22 vendémiaire) dit à ce
sujet ; « Le citoyen Vincent, chef de brigade, directeur du génie à Saint-Domingue, est arrivé à Paris. lia apporté plusieurs lettres de T. Louverture, et officiellement la constitution que l'on présente à l'approbation delà métropole.
Ce projet va, sous peu de jours, être soumis à la discussion du conseil d'État. Le citoyen Vincent donne les
renseignemens les plus satisfaisans sur la culture de la
colonie. « T. Louverture, presque sans communication avec le
gouvernement, n'étant pas bien à même de connaître son
intention, a pu se tromper quelquefois ; mais il a constamment rendu de grands services. La guerre civile a enfin
cessé ; la colonie est tranquille, et le peuple français ne
peut pas oublier que c'est en partie à lui qu'il doit la conservation de cette belle et importante colonie. « Il est possible que l'on n'adopte pas en France plu- 'Nous ne savons pas si l'auteur de cette brochure est le même personnage
qui vint en mission avec le vicomte de Fontanges à Haïti, en 1816 , et qui
contribua ensuite aux arrangemens qui eureut lieu entre la France et Haïti. 458 études sur l'histoire d'haï jt. sieurs articles de la constitution qu'il a proposée ; mais les
changemens que l'intérêt de la métropole pourrait commander seront à l'avantage du commerce, de l'agriculture
et de la prospérité de Saint-Domingue. » Voilà un article rédigé convenablement pour endormir
T.Louverture sur les projets du gouvernement consulaire :
tous les gouvernemens emploient, au besoin, de pareils
soporatifs. Mais lisons ce que dit Thibaudeau : « A la nouvelle apportée par Vincent, l'indignation du
Premier Consul fut extrême. La conduite de T. Louverture
lui parut attentatoire à l'autorité et à la dignité de la République ; et ne voyant dès-lors dans les chefs noirs que des
Africains ingrats et rebelles avec lesquels il était impossible de pactiser, il résolut de les anéantir par les armes,
ïl fut influencé dans cette détermination, non, comme on
l'a dit, par l'opinion des ministres et du conseil d'État qui
ne fut pas même consulté, mais par les importunités des
colons, des négociants, des spéculateurs * »
à la dignité de la République ; et ne voyant dès-lors dans les chefs noirs que des
Africains ingrats et rebelles avec lesquels il était impossible de pactiser, il résolut de les anéantir par les armes,
ïl fut influencé dans cette détermination, non, comme on
l'a dit, par l'opinion des ministres et du conseil d'État qui
ne fut pas même consulté, mais par les importunités des
colons, des négociants, des spéculateurs * » Cette narration est écrite à peu près d'après les Mémoires
de Sainte-Hélène. Cependant, une assertion de Thibaudeau, conseiller d'État, détruit ce qui y est dit relativement au conseil d'État et aux ministres. II paraît donc
que s'il y eut des membres de ce conseil qui furent consultés, le conseil lui-même, comme corps délibérant, appelé
par la constitution à donner son avis, ne le fut point. Thibeaudeau paraît avoir raison; car les mémoires de H.
Grégoire disent : « Que les ministres, des conseillers dÉtat, des sénateurs, au nombre de soixante, furent réunis par le Premier
Consul pour aviser au moyen de rétablir à Saint-Domingue i Tome 3, p. 111. [1801] CHAPITRE VIII. 457 l'autorité française. — Tous ces hommes avaient donné
leur opinion, et Grégoire se taisait : le Premier Consul
lui dit : « Qu'en pensez-vous ? — Je pense, répondit Gré-
« goire, que fût-on aveugle, il suffirait d'entendre de tels
« discours pour être sûr qu'ils sont tenus par des blancs.
« Si ces messieurs changeaient à l'instant de couleur, ils
« tiendraient probablement un tout autre langage. — Al-
« Ions, répartit le Premier Consul, vous êtes incorrigible.» Continuons de lire Thibaudeau. « A peine s'était-il écoulé quelques jours depuis l'arrivée
de Vincent, que le Premier Consul avait fait toutes ses dispositions pour envoyer une armée à Saint-Domingue. Le
général Leclerc fut mandé du corps d'observation de la
Gironde, et des ordres furent donnés pour que l'expédition fût prête à partir du 12 au 15 brumaire an x (duo au
6 novembre). Mais en même temps, le Premier Consul
fit publier dans les journaux des articles pacifiques, pour
ne point donner l'éveil h T.Louverture, ou du moins pour
dissiper les inquiétudes que pourrait lui inspirer cet armement y » — Nous venons de lire cet article. Cet auteur cite à ce sujet des lettres du Premier Consul au
ministre de la guerre, en date des 16, 21, 29 vendémiaire
et Ier brumaire (8, 15, 21 et 25 octobre). Nous remarquons
que la première ayant été écrite le 8 octobre, — elle l'aura
été avant l'arrivée de Vincent, puisque ce fait n'a été annoncé que dans le Moniteur du 14, et que celui du 5 annonçait déjà et publia la constitution de Saint-Domingue
qui venait d'arriver par les États-Unis.
la guerre, en date des 16, 21, 29 vendémiaire
et Ier brumaire (8, 15, 21 et 25 octobre). Nous remarquons
que la première ayant été écrite le 8 octobre, — elle l'aura
été avant l'arrivée de Vincent, puisque ce fait n'a été annoncé que dans le Moniteur du 14, et que celui du 5 annonçait déjà et publia la constitution de Saint-Domingue
qui venait d'arriver par les États-Unis. De tout ce qui précède, il résulte, selon nos appréciations, que ce n'est pas l'arrivée de Vincent avec la consti- = Tome 3, p. 112. 458 ETUDES sur l'histoire d'haïti. tution qui fît naître l'idée de l'expédition : elle était déjà
résolue. Nous tirons encore cette induction du passage
suivant de YHistoire deFranceyar Bignon : « Dans les préliminaires de Londres, le Premier Consul
avait posé, comme condition absolue, la restitution de
toutes les possessions françaises dans les deux Indes. Avec
de telles dispositions, il était naturel que Timportan te colonie de Saint-Domingue eût surtout appelé son attention
et ses soins Des communications préalables avec le
cabinet de Londres avaient donné l'assurance que cette
expédition ne rencontrerait de sa part aucun obstacle i . » Selon cet auteur, — qui réfute tous les motifs allégués
par divers ouvrages , même ceux énoncés dans les Mémoires de Sainte-Hélène , en disant : « Le prisonnier de
« Sainte-Hélène, écrivant d'après des souvenirs plus ou
« moins exacts ; — » — les vrais motifs de l'expédition
étaient : 1° que T. Louverture avait refusé d'écrire sur les
drapeaux de ses régimens les paroles ordonnées par l'arrêté consulaire ; 2° qu'il était suspect depuis longtemps de
viser à l'indépendance de la colonie ; 5° qu'on était mécontent de la prise de possession de la partie espagnole et
de l'arrestation de Roume ; 4° enfin, que sa constitution
acheva de le perdre dans l'esprit du Premier Consul. M. Lepelleîier de Saint-Rémy, dans son ouvrage déjà
cité, attribue positivement l'expédition à l'influence de
l'Impératrice Joséphine, qui devint l'intermédiaire entre
le Premier Consul, désirant l'entière pacification de la
Vendée, et les nobles de la Vendée et de la Bretagne dont
beaucoup parmi eux étaient propriétaires à Saint-Domingue, par leurs alliances avec les filles des premiers colons. 1 Tome 2, p. 128. [1803] CHAPITRE VIII. 4&9 « On leur promit, dit cet auteur, de ramener Saint-Do-
« mingue dans le giron de la mère-patrie : ils promirent
« leur concours pour faire rentrer le fleuve vendéen dans
« son lit 1 . » • Malenfant, qui fait savoir qu'il était breton, mais qui
n'était pas noble, confirme à peu près cette assertion en
disant : « Madame Bonaparte, qui ne connaissait que la
a. Martinique, a beaucoup contribué, dit-on, à persuader
« le Premier Consul de ramener l'esclavage 2. »
-Do-
« mingue dans le giron de la mère-patrie : ils promirent
« leur concours pour faire rentrer le fleuve vendéen dans
« son lit 1 . » • Malenfant, qui fait savoir qu'il était breton, mais qui
n'était pas noble, confirme à peu près cette assertion en
disant : « Madame Bonaparte, qui ne connaissait que la
a. Martinique, a beaucoup contribué, dit-on, à persuader
« le Premier Consul de ramener l'esclavage 2. » M.Thiers,dans sonHistoii*e du consulat et de l'empire,
en résumant les divers motifs de l'expédition, dit aussi : « Une considérable partie des nobles français déjà privés
de leurs biens en France par la révolution, étaient en
même temps colons de Saint-Domingue et dépouillés des
riches habitations qu'ils avaient jadis possédées dans cette
île. On ne voulait pas leur rendre leurs biens en France,
devenus biens nationaux ; mais on pouvait leur rendre
leurs sucreries, leurs caféteries à Saint-Domingue, et c'était un dédommagement qui semblait pouvoir les satisfaire.
Ce furent là les motifs divers qui agirent sur la détermination du Premier Consul. Recouvrer la plus grande de
nos colonies, la tenir non pas de la douteuse fidélité d'un
noir devenu dictateur, mais de la force des armes ; la posséder solidement contre les noirs et les Anglais ; rendre
aux anciens colons leurs propriétés cultivées par des
mains libres; joindre enfin à cette Reine des Antilles les
bouches du Mississipi, en acquérant la Louisiane : telles
furent les combinaisons du Premier Consul, — combinaisons regrettables, comme on le verra bientôt, mais coin1 Tome 1er, p. 153.
* Page 265. 460 études sur l'histoire d'haÏti. mandées, pour ainsi dire, par une disposition des esprits
qui était générale en France *. » Il est donc constant que le rétablissement des noblescolons dans leurs propriétés à Saint-Domingue, entra
comme une des causes principales de l'expédition qui allait renverser T. Louverture, pour le conduire ensuite au
fort de Joux. Ceci est très-curieux et d'un haut enseignement ; car, il a été prouvé que ce fut à la suggestion des
nobles, contre-révolutionnaires du Nord, qu'il organisa la
révolte des noirs en 1791. Sous les Espagnols, il s'affublait de décorations de la noblesse; devenu tout-puissant,
dictateur, il s'entoura de ces nobles émigrés, il en admit
dans sa garde d'honneur ; il les restaura dans leurs propriétés. Sa querelle, sa guerre avec Rigaud avait eu pour
origine la trop grande faveur qu'il leur accordait ; et en
définitive, il mourut dans un cachot, en grande partie à
cause d'eux. M. Thiers, comme on le voit, n'admet pas que le rétablissement de l'esclavage devait être la conséquence de
l'expédition : c'est ce que pense aussi M. Bignon, quoiqu'il
ait dit à propos de ce fait consommé en 1802 à la Guadeloupe : « Il est des conjonctures où il y aurait une stupide
« imprudence à ne pas museler des tigres. » Or, comme
les noirs de la Guadeloupe ne redevinrent esclaves que
pour avoir résisté les armes à la main, ceux de SaintDomingue ayant aussi résisté de la même manière, il est
plus que probable que des instructions secrètes avaient dû
prévoir ce cas, pour qu'on agît à leur égard comme on fit
envers ceux de la Guadeloupe, — pour les museler !
ures où il y aurait une stupide
« imprudence à ne pas museler des tigres. » Or, comme
les noirs de la Guadeloupe ne redevinrent esclaves que
pour avoir résisté les armes à la main, ceux de SaintDomingue ayant aussi résisté de la même manière, il est
plus que probable que des instructions secrètes avaient dû
prévoir ce cas, pour qu'on agît à leur égard comme on fit
envers ceux de la Guadeloupe, — pour les museler ! ■ Tome 3. « Eu un mot, la nation avait la rage de recouvrer Saint-Domingue,
« et je fus forcé d'y céder. » Mémorial de Sainte-Hélène, par Las Cases. [4801] CHAPITRE VIII. 401 C'est ce qu'affirme M. Lepelletier de Saint-Rémy ; il dit:
« Tandis que les publicistes agitaient la question de savoir quel parti il conviendrait à la France de prendre en
redevenant maîtresse de la colonie, celui qui traçait au
général Leclerc jusqu'au moda du débarquement de ses
troupes, lui donnait pour instructions verbales, mais formelles, de rétablir l'ancienne organisation coloniale aussitôt la pacification opérée *. » Précédemment, le même auteur avait dit :
« On sait le mot du Premier Consul ; ayant demandé
en prenant le pouvoir , sous quel régime les colonies
avaient le plus prospéré, il lui fut répondu que c'était sous
celui en vigueur au moment où avait éclaté la révolution :
« Alors, qu'on le leur applique de nouveau, et au plus
« vite, répondit-il 2. » Cependant, dans l'exposé de la situation de la République, présenté le 25 novembre par le conseiller d'État
Thibaudeau au corps législatif, il était dit : « À Saint-Domingue, des actes irréguliers ont alarmé
la soumission. Sous des apparences équivoques, le gouvernement n'a voulu voir que l'ignorance qui confond les
noms et les choses, qui usurpe quand elle ne croit qu'obéir;
mais une flotte et une armée qui s'apprêtent à partir des
ports de l'Europe, auront bientôt dissipé tous les nuages,
et Saint-Domingue rentrera tout entière sous les lois de , Cet auteur ajoute dans une note : « Nous tenons ce fait de l'un des offi-
« ciers généraux de l'armée, glorieux débris de l'expédition de 1802, et auquel
« Leclerc en avait fait la confidence. » T. 1er p. 191. Dans ses mémoires, Fouché attribue l'expédition principalement à Malouet, Fleuri.eu, (deux conseillers
d'Etat) et tout le parti des colons. « On décida . dit-il, qu'après la conquête
« on maintiendrait l'esclavage, conformément aux lois et règlemens antérieurs
« à 17t9, et que la traite des noirs et leur importation auraient lieu suivant
« les lois existantes à celte époque. » a Tome îer, page 92. 462 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. la République. À Saint-Domingue et à la Guadeloupe, il
n'est plus d'esclaves : tout y est libre, tout y restera libre.
La sagesse et le temps y ramèneront Tordre et y rétabliront la culture et les travaux. — A la Martinique, ce seront
des principes differens. La Martinique a conservé l'esclavage, et l'esclavage y sera conservé. Il en a trop coûté à
l'humanité, pour tenter encore, dans cette partie, une révolution nouvelle. — La Guyane, les îles de France et de
la Réunion ... Ces colonies si importantes sont rassurées;
elles ne craignent plus que la métropole, en donnant la
liberté aux noirs, ne constitue l'esclavage des blancs. »
. — A la Martinique, ce seront
des principes differens. La Martinique a conservé l'esclavage, et l'esclavage y sera conservé. Il en a trop coûté à
l'humanité, pour tenter encore, dans cette partie, une révolution nouvelle. — La Guyane, les îles de France et de
la Réunion ... Ces colonies si importantes sont rassurées;
elles ne craignent plus que la métropole, en donnant la
liberté aux noirs, ne constitue l'esclavage des blancs. » Les raisons n'ont pas manqué pour justifier le maintien
de l'esclavage dans les colonies, autres que Saint-Domingue. Les Mémoires de Sainte-Hélène les font connaître en
ces termes : « La loi du 50 floréal an 10 (20 mai 1802) ... était juste,
politique, nécessaire. Il fallait assurer la tranquillité de la
Martinique qui venait d'être rendue par les Anglais. La
loi générale de la République était la liberté des noirs. Si
l'on ne l'eût pas rapportée pour cette colonie et pour l'Ile
de France, les noirs de ces colonies l'eussent relevée
Quant à la continuation de la traite des nègres, cela ne
put pas affecter les noirs de Saint-Domingue qui la désiraient pour se recruter et s'augmenter en nombre ; ils
l'avaient encouragée pour leur propre compte. » Quand les chefs de gouvernement sont déchus de leur
autorité, et qu'ils se voient en face de la postérité, ils sentent le besoin d'expliquer, sinon de justifier les actes les
plus importans de leur administration. Mais si M. Lepelletier de Saint-Rémy est fondé à rapporter le mot cité du
Premier Consul et prononcé par lui au moment où ilprenait le pouvoir ; s'il a tenu d'un officier général de l'ex- [1801] chapitre vin. 4-G5 pédition l'aveu mentionné dans sa note et résultant delà
confidence du général Leclerc ; il est clair que les Mémoires
de Sainte-Hélène ne disent pas toute la vérité sur cette
question, et que les assertions de MM. Bignon et Thiers
tombent devant les instructions verbales et formelles
données au chef de l'expédition. Aussi M. Lepelletier de
Saint-Rémy ajoute-t-il dans la même page de son livre : « Le secret fut d'abord absolu, et le leurre des proclamations du Consul acheva l'œuvre si vigoureusement
ébauchée par nos soldats. Mais on devint moins circonspect
à mesure qu'approchait le moment d'exécuter les ordres
de la métropole. Le chef du gouvernement, en apprenant
la résistance meurtrière opposée à l'armée expéditionnaire, ne put lui-même contenir l'explosion du mépris
haineux qu'il portait à la race noire. Les paroles violentes
qu'il jeta au mégrophile Grégoire * , et le décret consulaire
qui rétablissait l'esclavage à la Guadeloupe, révélèrent
sa pensée à l'Europe, tandis que, entraînés par cet exemple, les familiers du général Leclerc ne gardaient aucune
mesure. » Veut-on une confirmation des assertions fondées de cet
auteur? C'est Thibaudeau qui nous la fournira dans son
Histoire du consulat et de l'empire. ïl dit que, lorsqu'il
s'agissait d'instituer à Paris des chambres d'agriculture
pour représenter les colonies et faire connaître leurs besoins à la métropole, cette question fut portée au conseil
d'État où l'ancien ministre Truguet, l'un de ses membres,
fit des objections contre cette institution. Le Premier
Consul, impatienté de ses raisonnemens, dit avec chaleur:
ibaudeau qui nous la fournira dans son
Histoire du consulat et de l'empire. ïl dit que, lorsqu'il
s'agissait d'instituer à Paris des chambres d'agriculture
pour représenter les colonies et faire connaître leurs besoins à la métropole, cette question fut portée au conseil
d'État où l'ancien ministre Truguet, l'un de ses membres,
fit des objections contre cette institution. Le Premier
Consul, impatienté de ses raisonnemens, dit avec chaleur: i « D'après ce qui se passe à Saint-Domingue, je voudrais que les Amis des
noirs eussent, dans toule l'Europe, la tèle voilée d'un crêpe funèbre. » 464 études sur l'histoire d'haïti. « On suppose que les colons sont pour les Anglais ;
« mais je puis assurer qu'à la Martinique il y a de très-
« bons citoyens. Les partisans des Anglais y sont connus;
« ils y sont peu nombreux On ne veut voir que des
« partisans des Anglais dans nos colonies, pour avoir le
« prétexte de les opprimer. Eh bien ! M. Trugoet, si vous
a étiez venu en Egypte nous prêcher la liberté des Noirs
« ou des Arabes, nous vous eussions pendu au haut d'un
« mât. On a livré tous les blancs à la férocité des noirs,
« et on ne veut pas même que les victimes soient mécon-
« tentes : eh bien ! si j'avais été à la Martinique, j'aurais
« été pour les Anglais, parce qu'avant tout il faut sauver
« sa vie. Je suis pour les blancs parce que je suis blanc :
« je n'en ai pas d'autre raison, et celle-là est la bonne.
« Comment a-t-on pu donner la liberté à des Africains,
« à des hommes qui n'avaient aucune civilisation, qui ne
« savaient seulement pas ce que c'était que colonie, ce que
« c'était que la France ■ ? Il est tout simple que ceux qui
<r ont voulu la liberté des noirs, veuillent encore l'escla-
« vage des blancs. Mais encore, croyez-vous que, si la
« majorité de la convention avait su ce qu'elle faisait et
« connu les colonies, elle aurait donné la liberté aux
« noirs? Non, sans doute ; mais peu de personnes étaient
« en état d'en prévoiries résultats, et un sentiment d'hu-
« manité est toujours puissant sur l'imagination. Mais, à
« présent, tenir encore à ces principes, il n'y a pas de
'( bonne foi; il n'y a que de l'amour-propre et de l'hijpo-
« crisie »
si la
« majorité de la convention avait su ce qu'elle faisait et
« connu les colonies, elle aurait donné la liberté aux
« noirs? Non, sans doute ; mais peu de personnes étaient
« en état d'en prévoiries résultats, et un sentiment d'hu-
« manité est toujours puissant sur l'imagination. Mais, à
« présent, tenir encore à ces principes, il n'y a pas de
'( bonne foi; il n'y a que de l'amour-propre et de l'hijpo-
« crisie » 1 Si les noirs de Saint-Domingue et de la Guadeloupe n'avaient pas su ce
que c'était que la France, ils n'auraient pas chassé les Anglais de ces deux
îles. Au reste, le Premier Consul, à ce qu'il paraît, employait autant d'argumenspour rester vainqueur dans une discussion, que de moyens stratégiques
pour gagner une bataille. [4801] CHAPITRE VIII. 465 Cette discussion eut lieu dans la séance du conseil d'État ,
du 21 ventôse an 11 (12 mars 1805). Sans doute, on peut
dire que les événemens qui se passaient à Saint-Domingue depuis un an, ont dû avoir quelque influence sur
ces paroles du Premier Consul. Mais il ressort aussi de
toutes les idées exprimées dans ce peu de mots, que le
chef du gouvernement français avait des opinions faites
sur la question de la liberté des noirs, avant d'être parvenu à ce haut rang. Ce n'est pas à un tel génie qu'on osera
faire le reproche de n'y avoir jamais réfléchi, surtout lorsque, par son alliance avec une Créole, il avait dû être informé de tout ce qui concernait les colonies françaises.
D'ailleurs, nous l'avons déjà dit, depuis 1795 la réaction
s'opérait dans l'opinion, en France, contre la liberté générale ; des regrets avaient été manifestés souvent à ce
sujet dans les discussions qui eurent lieu au corps législatif, et il était impossible que le général Bonaparte igno -
rat tous 'ces précédons : sa noble compagne était particulièrement intéressée à le lui apprendre jusqu'en
Egypte ; et nous félicitons sincèrement l'amiral ïruguet
de n'y avoir pas été se faire pendre par rapport aux
noirs. Une réflexion naît des paroles que nous venons de rapporter d'après l'ouvrage de Thibaudeau : c'est que, selon
le Premier Consul, les colons de Saint-Domingue n'eurent
aucun tort, lorsqu'ils livrèrent cette colonie aux Anglais
et aux Espagnols. Page et Brulley avaient soutenu cette
thèse dans les débats contre Polvérel et Sonthonax * . Or, i D'après les mémoires de H. Grégoire, en 1802, pendant qu'une loi ordonnait le rétablissement de l'esclavage dans les colonies françaises, Page publia
une brochure où il prenaitpour base la liberté générale des noirs. Etaii-il
sincèrement converti, lui toujours si furieux, si perfide ?
lais
et aux Espagnols. Page et Brulley avaient soutenu cette
thèse dans les débats contre Polvérel et Sonthonax * . Or, i D'après les mémoires de H. Grégoire, en 1802, pendant qu'une loi ordonnait le rétablissement de l'esclavage dans les colonies françaises, Page publia
une brochure où il prenaitpour base la liberté générale des noirs. Etaii-il
sincèrement converti, lui toujours si furieux, si perfide ? t. iv. 50 4G6 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. comme T. Louverture agissait alors de concert avec les
colons, il faisait fort bien aussi de travailler au rétablissement de l'esclavage des noirs, aboli par ces commissaires
civils. Mais, comme il vint ensuite se soumettre à la République française représentée par eux, comme il combattit
constamment contre les Anglais, qu'il réussit à chasser
de Saint-Domingue avec le concours de tous ses frères, il
eut\un grand tort par ses succès ; car il est probable qu'à
la paix, les Anglais rendant Saint-Domingue comme la
Martinique, l'esclavage des noirs y étant maintenu par eux,
on n'eût pas eu besoin d'y envoyer une flotte et une armée.
Vainement T. Louverture fit-il tous ses règlemens de culture, tous ses autres actes qui rétablissaient défait l'esclavage des noirs cultivateurs ; les mots de liberté et d'égalité
qu'il continuait d'écrire hypocritement dans ses actes , les
autres faits qu'on pouvait justement lui reprocher, et surtout sa prétention à gouverner la colonie, lui noir,
faisaient sa condamnation aux yeux du Premier Consul1. Si nous avons devancé l'ordre chronologique des faits
par toutes ces citations , c'est qu'avant de parler de la
formidable expédition dirigée contre Saint-Domingue, il
nous a paru convenable de bien préciser son caractère ,
son objet, le but qu'elle se proposait d'atteindre. Aussi, ne
sommes- nous pas étonné de trouver, dans le rapport de
la -commission française présidée par le duc de Broglie* ' N'oublions pas néanmoins qu'à Sainte-Hélène, suivant Las Cascs,l'EmpereiK
Napoléon a flétri les colons « tous royalistes et vendus à la faction anglaise »
dont les criailleries ont provoqué l'expédition. Le temps lui avait fait connaître
la vérité à leur égard; mais iî était trop tard : [1801] CHAPITRE VIII. 467 cette conclusion vraie contre les procédés du gouvernement consulaire : « Lorsqu'en 1795, à la suite des violences de notre
« première révolution, l'esclavage s'est trouvé aboli dans
«r nos colonies, le premier soin du gouvernement consu-
« laire, au retour de l'ordre, a été de remettre les noirs
« en servitude. Rien ne lui a coûté pour cela, ni les
« hommes, ni l'argent, ni même, il faut bien le dire, les
« cruautés, les perfidies. Il a semblé considérer la li-
« berté des noirs comme l'une des folies d'un temps de
« folie * . »
l'esclavage s'est trouvé aboli dans
«r nos colonies, le premier soin du gouvernement consu-
« laire, au retour de l'ordre, a été de remettre les noirs
« en servitude. Rien ne lui a coûté pour cela, ni les
« hommes, ni l'argent, ni même, il faut bien le dire, les
« cruautés, les perfidies. Il a semblé considérer la li-
« berté des noirs comme l'une des folies d'un temps de
« folie * . » Oui, cette appréciation est judicieuse ; et si, à SaintDomingue, les hommes de la race noire ont dû déployer
toute leur énergie, pour échapper au résultat obtenu dans
les autres colonies françaises, il n'est pas moins vrai qu'on
y a pratiqué tout ce que le génie de l'enfer pouvait suggérer pour arriver à ces fins détestables. On le verra dans
le sixième livre de cet ouvrage qui terminera la période
française. ,. Comment donc concevoir qu'il y a de la sincérité dans
tous les ouvrages qui ont prétendu, d'après les Mémoires
de Sainte-Hélène, que le rétablissement de l'esclavage n'était pas prescrit par les instructions secrètes du Premier
Consul à son beau-frère ? Il suffit de lire encore la déclaration suivante dans l'exposé des motifs de la loi du 20
mai 1802, pour rester convaincu de cette résolution si
contraire aux droits naturels des noirs. Le conseiller
d'État Dupuy disait : « Dans les colonies où les lois révolutionnaires ont été
« mises à exécution , il faut se hâter de substituer aux * Rapport de la commission, page 270. 4G8 études suit l'histoire d'haïti. « séduisantes théories, un système réparateur dont les
« combinaisons se lient aux circonstances, varient avec
« elles, et soient confiées à la sagesse du gouvernement, y
Que signifiait une telle déclaration, sinon que le gouvernement consulaire se réservait de faire rétablir l'esclavage à Saint-Domingue et à la Guadeloupe , dès que
les circonstances y seraient favorables? Aussi, peu après,
cette mesure fut-elle prise à la Guadeloupe par le contreamiral Lacrosse et sanctionnée par les consuls. Était-ce
d'ailleurs logique, de maintenir l'esclavage à la Martinique et de laisser subsister la liberté dans cette colonie si
voisine de cette île, même à Saint-Domingue? La bonne foi ne fut donc pas le signe caractéristique de
tous les actes que nous aurons à énumérer, de la part du
gouvernement consulaire à l'égard de notre pays ; et c'est
avec raison que M. Lepelletier de Saint-Rémy dit : « Si le gouvernement consulaire eût marché ouverte-
« ment au rétablissement de l'ancien système colonial,
« l'insuccès eût été sans doute le même. Mais cet insuccès
« fût demeuré réduit aux seules proportions d'un grand
« désastre militaire. La combinaison astucieuse qui fit
« d'une perfidiela. base de l'expédition de 1802, frappa la
« politique de la France d'un discrédit dont rien ne put
k la relever aux yeux des noirs i . »
ulaire eût marché ouverte-
« ment au rétablissement de l'ancien système colonial,
« l'insuccès eût été sans doute le même. Mais cet insuccès
« fût demeuré réduit aux seules proportions d'un grand
« désastre militaire. La combinaison astucieuse qui fit
« d'une perfidiela. base de l'expédition de 1802, frappa la
« politique de la France d'un discrédit dont rien ne put
k la relever aux yeux des noirs i . » Cette politique avait été déjà frappée de discrédit, par
les horreurs produites par la guerre civile du Sud, excitée,
allumée par les agens de la France. En 1802, on pouvait
encore espérer de la métropole un retour à dessentimens
généreux : ce fut le contraire. On a vainement dit ensuite que les instructions secrètes 1 Tome 1or., page 193. [1801] CHAPITRE VIII. 409 données au général Leclerc portaient — «de meltre la
« plus grande confiance dans les hommes de couleur , de
« les traiter à l'égal des blancs, de favoriser les mariages
«. des hommes de couleur avec les blanches, et des mu-
« lâtresses avec les blancs , mais de suivre un système
« tout opposé envers les noirs. Il devait, dans la semaine
<c même où la colonie serait pacifiée, faire notifier à tous
« les généraux, adjudans-généraux, colonels et chefs de
« bataillon noirs, des ordres pour servir en France avec
« leurs grades, les faire embarquer sur huit ou dix bâti-
« mens, dans tous les ports delà colonie et les diriger sur
« Brest et Toulon ; il devait désarmer tous les noirs en
« conservant un corps de six mille hommes, dans lequel
« les places d'officiers et de sous-officiers seraient répar-
« ties également par tiers entre les noirs, les hommes de
>< couleur et les blancs. Il lui était ordonné, du reste, d'as-?
« surer aux noirs la libellé civile et de les en faire jouir,
« en confirmant l'ordre de classement et de travail établi
« par Toussaint Louverture1. » Ce sont autant d'inexactitudes empruntées aux Mé--
moires de Sainte-Hélène ; car on prouvera que si Rigaud
et les officiers du Sud furent amenés dans l'expédition,
c'était pour en faire un drapeau de défection dans ce déi Thibaudeau, t. 3, p. 115. Bignon parle des instructions secrètes dans le
même sens et d'après les mémoires de Sainte-Hélène. M. Thiers dit le contraire
de ces mémoires et du Mémorial de Las Cases. Selon lui, (tome 4>, « Leclerc
« avait pour instructions de ménager Toussaint, de lui offrir le rôle de lieulc-
« nant, la confirmation des grades et des biens acquis par ses oifieiers, la garan-
« tie de la liberté des noirs, mais avec l'autorité positive de la métropole, repré-
« sentée par le capitaine-général. ..El de se débarrasser des chefs noirs au moin-
« dre signe de désobéissance. » Or, dans ie Mémorial de Las Cases, Napoléon
accuse Leclerc de n'avoir pas envoyé en France, dans le principe, Toussaint et
les officiers noirs. En présence de tant de contradictions, il est permis de douter et de ne juger
que d'après les f mis. 4/0 ÉTUDES SUll L HISTOIRE DILVÏTI. partemeiit et partout où il avait encore des partisans secrets de la cause qu'il soutint contre T. Louverture, et
qu'il fut embarqué et déporté en France avec plusieurs de
ces officiers, avant son rival. On verra aussi quelles mesures furent prises ensuite, en France même, contre les
hommes de couleur.
ence de tant de contradictions, il est permis de douter et de ne juger
que d'après les f mis. 4/0 ÉTUDES SUll L HISTOIRE DILVÏTI. partemeiit et partout où il avait encore des partisans secrets de la cause qu'il soutint contre T. Louverture, et
qu'il fut embarqué et déporté en France avec plusieurs de
ces officiers, avant son rival. On verra aussi quelles mesures furent prises ensuite, en France même, contre les
hommes de couleur. Si nous pouvions nous convaincre que Leclerc a réellement enfreint ses instructions à l'égard des hommes de
couleur, comme on l'a dit, nous provoquerions de notre
pays l'érection d'une statue à ce général; car, alors, il aurait rendu le service le plus éminent à la race noire. Mais,
non, il n'y a pas lieu pour sa mémoire de jouir d'un tel
honneur : il a positivement fait ce qui lui avait été prescrit, et c'est au Premier Consul lui-même que nous devons en rendre grâces. Nous applaudissons sincèrement
à la résolution qu'il prit de renverser T. Louverture dont
la tyrannie opprimait sa race, de faire persécuter les
hommes de couleur et de tenter le rétablissement de l'esclavage légal à Saint-Domingue : par ces injustices, même
en ce qui concerne T. Louverture si dévoué aux colons,
il a donné naissance à un peuple de plus dans le monde,
il a accéléré l'émancipation générale des noirs dans les
Antilles ; car cet événement inattendu y a puissamment
contribué. Supposons, au contraire) T. Louverture maintenu à
son poste par le gouvernement consulaire, et il sera facile
de concevoir que la servitude des noirs se serait perpétuée à Saint-Domingue et ailleurs. En effet, son despotisme sanguinaire se fût maintenu sur son pays, il se fût
raffermi — par le courant de barbarie que ce chef y
aurait introduit avec la traite des noirs d'Afrique, prévue
dans sa constitution toute favorable à la race blanche, — [1801] chai hue vin. 471 par l'immigration de nouveaux colons européens qu'aurait facilitée la métropole. Ah ! sans doute, si au lieu de supprimer la liberté dans
les possessions françaises, le gouvernement consulaire se
fût borné à la réglementer par des dispositions modérées et
généreuses, dans les vues d'élever la race noire à la dignité des hommes libres par l'instruction , son puissant
patronage n'eût fait que le bonheur de cette race tout
entière : dans l'introduction même de colons européens,
elle eût trouvé un véhicule à sa civilisation. Une si noble
entreprise était-elle au-dessus du génie du Premier Consul
et des forces dont il disposait ? Peut-on concevoir où se
serait arrêtée la puissance de la France dans les Antilles,
appuyée surtout sur une population de 600 mille noirs et
mulâtres, à Saint-Domingue, tous aguerris, tous dévoués
à cette métropole dont ils avaient défendu les droits, en
repoussant les Anglais du sol de leur pays? En leur
envoyant des officiers pour les instruire dans l'art de la
guerre, des administrateurs pour les diriger, le Premier
Consul, dont la renommée avait excité leur admiration,
n'en eût-il pas fait des guerriers redoutables aux possessions de la Grande-Bretagne ? Quelle gloire pure pour la
France, qui, la première parmi les puissances possédant
des colonies, avait proclamé la liberté des noirs, si son
gouvernement eût agi ainsi ? Mais il préféra les millions
que procure le travail esclave, à l'influence immense qu'il
eût pu exercer sur des hommes libres, et il ne retira que
des ruines de son entreprise. Ainsi l'avait sans doute voulu
la Providence : bénissons-la !
aux possessions de la Grande-Bretagne ? Quelle gloire pure pour la
France, qui, la première parmi les puissances possédant
des colonies, avait proclamé la liberté des noirs, si son
gouvernement eût agi ainsi ? Mais il préféra les millions
que procure le travail esclave, à l'influence immense qu'il
eût pu exercer sur des hommes libres, et il ne retira que
des ruines de son entreprise. Ainsi l'avait sans doute voulu
la Providence : bénissons-la ! Quoi qu'il en soit, d'après le plan adopté pour user du
droit incontcstablequ'avait la France sur Saint-Domingue, 4-72 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. le gouvernement consulaire ne pouvait saisir un moment
plus favorable pour agir contre T. Louverture, que celui
où il dirigeait la flotte française dans cette colonie. Ce gouverneur de motu proprio venait de mettre le comble à sa
tyrannie, par le supplice de Moïse et les meurtres commis
dans le Nord sur les noirs cultivateurs. Les officiers supérieurs redoutaient tous le sort de leur collègue, de leur
frère d'armes ; toutes les parties de la population soupiraient après un changement dans l'état des choses, et ce
changement ne pouvait venir que de la métropole :
toutes les espérances étaient donc dirigées vers la France,
mais vers la France libérale et non réactionnaire. La
résistance qui fut opposée à l'armée expéditionnaire, n'a
été occasionnée d'abord que par les craintes conçues à son
apparition, et ensuite par ces espérances déçues, et non
parle dévouement qu'on portait à T. Louverture. Aussi, le colonel Vincent, qui connaissait l'esprit de la
population noire, avait -il fait tout ce qui dépendait de lui
pour détourner le Premier Consul de la résolution
d'envoyer cette armée, en exposant d'ailleurs toutes les
difficultés de l'entreprise par rapport à l'influence du
climat sur les troupes européennes, — « sans prétendre
« néanmoins qu'elle fût impossible \ » On profita des
renseignemens qu'il put donner comme officier du génie
et directeur des fortifications de Saint-Domingue 2. D'après ces affirmations, nous doutons de l'assertion de
M. Madiou qui prétend que Vincent adressa à T. Louveri Mémorial de Sainte-Hélène, par Las Cases. 2 Montholon, t. Ie1. A cette occasion, Napoléon détruit les imputations de
Pamphile de Lacroix, relatives à l'exil de Vincent à l'île d'Elbe. Il affirme que
cet officier, devenu suspect par rapport à ses opinions en faveur de T. Louverture, témoigna lui-même le désir d'être employé dans un pays chaud, et
qu'il obtint la direction des fortifications de la Toscane. Il se plaisait, dit-il, à
Florence, où il maria une de ses filles. P. de Lacroix a commis plus d'uneerreur. [1.801] CHAPITRE Vlïl. 475 ture, des dépêches qu'il reçut par la voie de Jacmel, et
qui lui annonçaient qu'une expédition formidable se
préparait en France contre Saint-Domingue *. En bon
Français, Vincent avait bien pu tenter de détourner son
gouvernement de l'expédition ; mais par cette raison
même, il n'eût pas trahi son pays : or une telle information
n'eût été de sa part qu'une trahison. Cet officier était
trop honorable pour agir ainsi.
475 ture, des dépêches qu'il reçut par la voie de Jacmel, et
qui lui annonçaient qu'une expédition formidable se
préparait en France contre Saint-Domingue *. En bon
Français, Vincent avait bien pu tenter de détourner son
gouvernement de l'expédition ; mais par cette raison
même, il n'eût pas trahi son pays : or une telle information
n'eût été de sa part qu'une trahison. Cet officier était
trop honorable pour agir ainsi. T. Louverture a dû être informé de ce projet par la
voie de l'Angleterre, des États-Unis et de la Jamaïque,
peut-être parles soins de quelque particulier de France.
Nous avons lu dans le Moniteur que , dès le 6 octobre , le
schooner Wilmington, de 14 canons, partit de Plymouth,
pour aller aux Indes occidentales annoncer la signature
des préliminaires de paix entre la Grande-Bretagne et la
France, ettransmettre les ordres du gouvernement anglais .
Ce bâtiment a dû arriver dans les Antilles, au milieu ou à
la fin de novembre, au moment de la répression de la révolte des cultivateurs du Nord et de la mort de Moïse. Pamphile de Lacroix prétend « que le général Nugent,
« gouverneur de la Jamaïque, venait de signer une con-
« vention avec T. Louverture pour augmenter au besoin
a ses moyens de résistance, lorsqu'il apprit la signature
« des préliminaires de paix, et qu'il congédia les agens de
« T . Louverture qui résidaientprès de lui depuis deux mois,
« en rappelant du Cap le résident britannique dont la
« mission n'avait jamais été officiellement reconnue. » Nous doutons de l'existence d'une telle convention; car
tous les auteurs français se sont accordés pour accuser T.
Louverture d'avoir eu le projet de l'indépendance de Saint- ' Histoire d'HaïU, t. 2, p. 125. 474 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. Domingue,afin de justifier l'expédition de 1802 l. Ce sont
sans doute ces accusations multipliées qui ont porté M.
Madiou à admettre l'assertion dePamphile de Lacroix, et
à ajouter, comme motif de cette convention, que — « T.
« Louverture s'était déterminé à hâter l'exécution de son
« projet d'indépendance. » Cette affirmation de sa part
n'est pas plus fondée en cette circonstance, que dans les
autres, où il a attribué ce projet à T. Louverture. M. Thiers, de son côté, affirme que : « Les Anglais
« furent inquiets de l'expédition. On eut quelque peine à
« les rassurer, bien qu'en réalité ils désirassent l'expédi-
« tion, par rapport à leurs colonies : la liberté des noirs
« les effrayait. Ils souhaitaient donc le succès de notre
« entreprise. Ils promirent même de mettre toutes les
« ressources de la Jamaïque, en vivres et munitions, à la
« disposition de l'armée française, moyennant, bien en-
« tendu, le paiement de ce qui serait fourni ". »
dition. On eut quelque peine à
« les rassurer, bien qu'en réalité ils désirassent l'expédi-
« tion, par rapport à leurs colonies : la liberté des noirs
« les effrayait. Ils souhaitaient donc le succès de notre
« entreprise. Ils promirent même de mettre toutes les
« ressources de la Jamaïque, en vivres et munitions, à la
« disposition de l'armée française, moyennant, bien en-
« tendu, le paiement de ce qui serait fourni ". » La promesse d'un tel concours de la part du gouvernement anglais ne doit pas étonner, et elle prouve encore
qu'il était dans le secret du but réel de l'expédition — le
rétablissement de l'esclavage après la conquête. Les Anglais l'avaient rétabli à Saint-Domingue durant leur occupation ; ils le savaient rétabli dejait par T. Louverture
avec le mot de liberté ; et à cette époque, ils étaient bien
éloignés de vouloir l'émancipation des noirs. Que leur imi T. Louverture a déclaré au général Cafarelli, qu'il avait d'abord envoyé
Bunel à la Jamaïque, pour réclamer ses navires de guerre capturés à la fin de
1799 ; et qu'ensuite, il l'envoya pour obtenir que les Anglais étendissent à la
partie espagnole, la permission qu'ils accordèrent pour la navigation autour de
la partie française; que Bunel re\\nt peu avant l'arrivée de l'expédition française. Il a déclaré aussi avoir acheté des Etats-Unis, 10 mille fusils, 16 canons
de 4 et peu de poudre. En envoyant Bunel à la Jamaïque, en dernier lieu, ce
n'était donc pas pour faire la convention dont parle Pamphile de Lacroix. 2 Histoire du consulat, t 3. [1801] ciiAPiïitE vin. 475 portait, d'ailleurs, que la France réduisît à néant le pouvoir de T. Louverture qui ne voulut pas souscrire à leurs
propositions relatives au monopole du commerce de SaintDomingue, et qui ne leur avait accordé que la faculté d'y
faire entrer leurs navires sous pavillon neutre ? Ils se
vengeaient de son indifférence, de son dévouement à la
France, en même temps qu'en faisant la paix avec elle
et lui restituant plusieurs de ses colonies, ils ne pouvaient
pas soutenir le gouverneur de Saint-Domingue. D'un autre
côté, croit-on que le gouvernement britannique, si prévoyant, après avoir fait l'essai de ses forces contre les
noirs de cette colonie, n'entrevoyait pas l'insuccès de l'expédition française, surtout avec l'arrière-pensée qu'il pouvait avoir de la rupture de la paix? Donc, dans tous les
cas, la Grande- Bretagne ne pouvait que gagner à laisser
effectuer cette entreprise : elle y gagna considérablement;
on le verra dans la suite de cette histoire. Ainsi, à la fin de 1801, T. Louverture, bien informé
des préparatifs qui se faisaient dans les ports de France,
se trouvait réduit aux seules ressources de son génie et
des forces dont il pouvait disposer. Ses troupes étaient
disséminées sur toute l'étendue du territoire de SaintDomingue. La population entière des anciens esclaves
pouvait les recruter ; car la plupart d'entre eux étaient
armés comme gardes nationaux.
insi, à la fin de 1801, T. Louverture, bien informé
des préparatifs qui se faisaient dans les ports de France,
se trouvait réduit aux seules ressources de son génie et
des forces dont il pouvait disposer. Ses troupes étaient
disséminées sur toute l'étendue du territoire de SaintDomingue. La population entière des anciens esclaves
pouvait les recruter ; car la plupart d'entre eux étaient
armés comme gardes nationaux. Que fit-il, que pouvait-il faire dans une telle occurence?
Ce sont des questions qui ressortent nécessairement de
cette situation. Ce qu'il fit se borna à peu de chose. Tous les hommes
éclairés étaient également informés de la nouvelle du projet d'expédition : elle s'était propagée dans les masses» 476 études sur l'histoire d'haïti. Quoique satisfaits au fond du cœur, les colons conçurent
des inquiétudes pour leurs jours : la population noire pouvait se ruer contre eux qui étaient favorisés par le gouverneur, si elle venait à être persuadée que, loin de se
présenter comme protectrice , l'armée française était
destinée à river ses fers. De même que les autres blancs
employés dans l'administration, ils pouvaient encore tout
redouter de la part de T. Louverture lui-même, si, menacé
dans son pouvoir, il prenait la résolution de soulever cette
population : son hypocrisie, sa perfidie connue, quand il
s'agissait de son autorité, légitimaient ces inquiétudes. T. Louverture qui, cependant, n'avait aucun dessein
contre les blancs, se décida néanmoins à publier une proclamation, le 27 frimaire (18 décembre), pour rassurer
les esprits. Nous ne la possédons pas; mais nous trouvons
dans les Mémoires de Pamphile de Lacroix, qu'il y disait,
en parlant de l'expédition : « Qu'il fallait recevoir tes
« ordres et les envoyés de la métropole avec le respect de
« la piété filiale. » Et dans l'ouvrage de M. Saint-Rémy
sur sa vie, que cette proclamation se terminait ainsi : « Je suis soldat, je ne crains pas les hommes ; je ne
« crains que Dieu : s'il faut mourir, je mourrai comme un
« soldat d'honneur qui n'a rien à se reprocher — Tou-
« jours au chemin de l'honneur, je vous montrerai la route
« que vous devez suivre. Soldats ! vous devez, fidèles ob-
« servateurs de la subordination et de toutes les vertus
« militaires, vaincre ou mourir à votre poste. » Pamphile de Lacroix lui attribue encore ces paroles :
at, je ne crains pas les hommes ; je ne
« crains que Dieu : s'il faut mourir, je mourrai comme un
« soldat d'honneur qui n'a rien à se reprocher — Tou-
« jours au chemin de l'honneur, je vous montrerai la route
« que vous devez suivre. Soldats ! vous devez, fidèles ob-
« servateurs de la subordination et de toutes les vertus
« militaires, vaincre ou mourir à votre poste. » Pamphile de Lacroix lui attribue encore ces paroles : « Un enfant bien né doit de la soumission et de l'obéis-
« sance à sa mère ; mais au cas que cette mère soit si
« dénaturée que de chercher la destruction de son enfant,
« l'enfant doit remettre sa vengeance entre les mains de [1801] CHAPITRE VIII. 477 « Dieu. Si je dois mourir, je mourrai en brave soldat, en
« homme d'honneur: je ne crains personne. » Ces paroles faisaient allusion à la position de la colonie
vis-à-vis de la France. Mais ni elles, ni la proclamation,
ne disaient qu'il fallait résister à l'armée expéditionnaire:
au contraire, la proclamation était explicite à l'égard de
la soumission qu'il fallait faire à cette armée, malgré sa
finale qu'on a considérée comme une sorte d'appel à l'armée coloniale. On voit donc en T. Louverture un homme,
un inférieur parfaitement résigné à subir le sort qu'il plairait au gouvernement consulairede lui infliger. L'entretien
même que lui prête encore Pamphile de Lacroix avec un
créole ^colon)du Port-au-Prince, qui lui demanda unpasseport pour se rendre en France, appuie nos appréciations.
Ce colon lui disait, pour motiver sa'demande de passeport: « Je vous vois à la veille d'être le chef irrité des noirs,
« et depuis quelques jours vous n'êtes plus le protec-
« tenr des blancs, puisque vous venez d'en faire déporter
« plusieurs pour s'être réjouis de la prochaine arrivée des
« Européens à Saint-Domingue. » A cela, que répondit T. Louverture? « Oui, ils ont eu l'imprudence et la sottise de se réjouir
de cette prochaine arrivée, comme si cette expédition
n'était pas destinée à me perdre, à perdre les blancs,
à perdre la colonie. On me représente en France comme
une puissance indépendante, et on y arme contre moi
Contre moi qui ai refusé au général Maitland de me
constituer en indépendance sous la protection de l'Angleterre, et qui ai toujours rejeté les propositions que Sonthonax n'a cessé de me faire à ce sujet i !
se réjouir
de cette prochaine arrivée, comme si cette expédition
n'était pas destinée à me perdre, à perdre les blancs,
à perdre la colonie. On me représente en France comme
une puissance indépendante, et on y arme contre moi
Contre moi qui ai refusé au général Maitland de me
constituer en indépendance sous la protection de l'Angleterre, et qui ai toujours rejeté les propositions que Sonthonax n'a cessé de me faire à ce sujet i ! ■ Quelle preuve pius grande peut-on donner que T. Louverture ne conçut
jamais l'idée de l'indépendance absolue de Saint-Domingue, que ces paroles, 478 ÉTUDES SUR L'HIST0I«E D HAÏTI. « Puisque vous voulez partir pour la France, j'y consens:
mais que votre voyage soit au moins utile à la colonie :
je vous remettrai des lettres pour le Premier Consul, et
je le prierai de vous écouter. Faites-lui connaître Toussaint; faites-lui connaître l'état prospère de l'agriculture
et du commerce delà colonie. Enfin, faites-lui connaître
mes œuvres : c'est d'après tout ce que j'ai fait ici que je
dois et que je veux être jugé. Vingt foisj'ai écrit à Bonaparte pour lui demander l'envoi de commissaires civils,
pour lui dire de m'expédier les anciens colons, des blancs
instruits dans l'administration, de bons mécaniciens, de
bons ouvriers; il ne m'a jamais répondu. Tout-à-coup il
profite de la paix pour diriger contre moi une expédition
formidable dans les rangs de laquelle je vois figurer mes
ennemis personnels et des gens funestes à la colonie dont
je l'avais purgée... Si Bonaparte est le premier homme
en France, Toussaint est aussi le premier dans l'Archipel
des Antilles. » En voilà assez pour prouver que dans cette circonstance
si critique, T. Louverture se préoccupait surtout de son
sort personnel ; c'est toujours de lui-même qu'il s'agit
dans cet entretien, des blancs, des colons: son égoïsme,
sa vanité percent dans ses paroles. Si ensuite il dit : « Je
« saisis mes armes pour la liberté de ma couleur que la
« France a seule proclamée, mais qu'elle n'a plus le droit
« de rendre esclave ! Notre liberté ne lui appartient plus !
« Ce bien est à nous ! Nous saurons la défendre ou périr ; »
ce n'est de sa part qu'une déclaration comminatoire ,
destinée à faire impression sur le Premier Consul, quand justifiées par de simples propositions secrètes du général Maitland, et non
acceptées par lui? Car sa convention avec ce général, citée à la page 140, ne tendait nullement à le constituer indépendant de la France. [1801 J CHAPITRE VIII. 470 le colon interlocuteur pourrait lui rapporter ces paroles.
Car s'il était fermement résolu à défendre la liberté des
noirs, qu'il avait foulée aux pieds, eût-il proclamé qu'il
fallait se soumettre aux envoyés de la France avec le respect de la piété filiale ? N'eût-il pas donné à ses généraux
des ordres formels de résistance ? Loin de là, il les laissa
dans le vague, il les abandonna à leur propre impulsion.
APITRE VIII. 470 le colon interlocuteur pourrait lui rapporter ces paroles.
Car s'il était fermement résolu à défendre la liberté des
noirs, qu'il avait foulée aux pieds, eût-il proclamé qu'il
fallait se soumettre aux envoyés de la France avec le respect de la piété filiale ? N'eût-il pas donné à ses généraux
des ordres formels de résistance ? Loin de là, il les laissa
dans le vague, il les abandonna à leur propre impulsion. C'est qu'au fond, T. Louverture restait conséquent à
tous ses antécédens. Il sentait d'ailleurs que d'après sa
conduite, d'après ses œuvres, il n'avait plus le droit de tenir un langage énergique à ses frères. Sans revenir à ses
atrocités pendant et après la guerre du Sud, les massacres
qu'il venait de faire commettre dans le Nord par rapport
à l'assassinat des blancs par les cultivateurs de ce département, l'avertissaient qu'il s'était dépopularisé, qu'il était
un homme fini, à bout de sa puissance. La preuve du déconcertement de son esprit, ordinairement si ferme, si résolu, se trouve encore dans le voyage
qu'il effectua, après sa proclamation du 18 décembre, en
se portant à Santo-Domingo pour y installer le tribunal
d'appel en personne, conformément à sa constitution.
Etait-ce dans une telle conjoncture qu'il devait s'éloigner
de la partie française, où la force de son pouvoir résidait
dans ses premiers lieutenans ? Ne devait-il pas savoir, par
expérience, que ce serait dans le Nord que les vaisseaux
aborderaient en premier lieu ? Mais , après le meurtre
récent de l'infortuné Moïse, comment s'y serait-il tenu, il
est vrai, pour préparer la défense contre l'armée expéditionnaire ? A ce sujet M. Madioudit : « Il partit du Port-Républicain où il laissa Lamartinière,
« homme de couleur, commandant de la 5e coloniale. 480 études sur l'histoire d'ïiaïti. « avec ordre de surveiller le général Agé, commandant de
« l'arrondissement, et le colonel Dalban, commandant de
« la place, tous les deux blancs français. Partout où il
« passa, il ordonna à ses lieutenans de massacrer les
« blancs, de brider les villes , et d'exciter les hommes de
(f couleur a s'armer en sa faveur, si les Français attaquaient
« la colonie. Il gagna la partie espagnole pour y établir
« un système de résistance , sans néanmoins être parfai-
« tement certain des projets de la France à son égard '.» S'il était vrai que de tels ordres eussent été donnés par
T. Louverture, la ville du Port-Républicain n'eût-elle pas
été incendiée par Lamartinière qui montra tant d'intrépidité et de résolution à l'apparition des troupes françaises?
Et ce serait dans la partie espagnole, avec une population
clairsemée et d'une fidélité douteuse, sur un territoire
aussi vaste, que le gouverneur de Saint-Domingue aurait
été organiser sa résistance ? Il n'y avait que deux demibrigades, la 6e et la 10e, dans ces deux tiers de l'île. Et
comment cet auteur peut-il dire que T. Louverture n était
pas certain des projets de la France, lorsqu'il a affirmé
précédemment que le gouverneur avait reçu des dépêches
du colonel Vincent, qui lui annonçaient la formidable expédition qui se préparait dans les ports de France contre
Saint-Domingue? Sa proclamation du 18 décembre prouve
qu'il avait reçu des informations positives, non par Vincent
(nous osons le soutenir), mais par d'autres voies. Son entretien ci-dessus cité avec un colon en est encore une preuve.
verture n était
pas certain des projets de la France, lorsqu'il a affirmé
précédemment que le gouverneur avait reçu des dépêches
du colonel Vincent, qui lui annonçaient la formidable expédition qui se préparait dans les ports de France contre
Saint-Domingue? Sa proclamation du 18 décembre prouve
qu'il avait reçu des informations positives, non par Vincent
(nous osons le soutenir), mais par d'autres voies. Son entretien ci-dessus cité avec un colon en est encore une preuve. Disons-le donc, parce que c'est la vérité'.T. Louverture » Histoire d'Haïti, t. 2, p. 129.— T. Louverture a déclaré au général Cafarelli, que les incendies des villes ont eu lieu sans ses ordres. Il sera encore
prouvé que ce n'est pas lui qui ordonna l'incendie du Cap, que ce fait eut
lieu par l'initiative de H. Christophe. [1801] CHAPITRE VIII. 481 n'avait réellement aucune intention de résister à la puissance de la métropole. En s'accordant avec les colons
pour faire sa constitution, il avait cru naïvement que le
gouvernement consulaire l'aurait sanctionnée , ou tout au
plus modifiée en quelques parties, pour laisser la colonie
sous le patronage, le protectorat de la France. Toutes les
dispositions de cet acte étaient trop favorables à la race
blanche, pour qu'il ne dût pas espérer cette sanction. Elles
confirmaient tous ses actes personnels, tous ses règlemens
de culture ; elles leur donnaient une nouvelle force par
l'article spécial qui ordonnait la traite des noirs, dont les
colons auraient profité pour restaurer leurs biens. T.
Louverture s'imaginait, qu'après tant de témoignages de
son dévouement aveugle aux intérêts coloniaux, à ceux de
la France elle-même, il eût été conservé à son poste de
gouverneur général : ce fut là son unique pensée, car son
égoïsme égalait cette ambition dévorante qui avait toujours été le mobile de toutes ses actions. Ce sont ces deux
sentimens, ces deux passions, poussées à l'excès, qui le
portèrent à faire si bon marché du sang et de la liberté
des hommes de sa race. Que le gouvernement consulaire ne l'ait pas compris,
qu'il se soit mépris sur la vraie situation des choses à
Saint-Domingue, sur le parti qu'il pouvait en tirer, même
dans le système qu'il adopta pour la restauration de l'esclavage dans les possessions françaises, c'est ce qui n'est
pas douteux : les aveux faits, les regrets exprimés à
Sainte-Hélène en disent assez à ce sujet. Une nouvelle lutte s'est ouverte dans mon pays, entre
la race blanche et la race noire. Je sens le besoin de
reprendre haleine pour la décrire. T. IV. oi 482 ETUDES SUR l'hISTOIIIE b' HAÏTI. Parvenu à la fin du règne de T. Louverture, après avoir
flétri ses crimes, il me reste à parler de la dernière
époque de sa vie politique et militaire, pour arriver au
moment où la Providence appesantit sur lui sa main
vengeresse. Je n'appellerai point de son jugement. Mais, si cet homme de ma race me donne l'occasion de
prouver qu'en tombant du pouvoir, il a montré de la résolution, de l'énergie, de la dignité ; s'il résulte de cette
dernière période de sa brillante destinée, qu'il est seulement vraisemblable qu'il a reconnu ses torts, je saisirai
cette occasion pour lui tendre une main fraternelle.
où la Providence appesantit sur lui sa main
vengeresse. Je n'appellerai point de son jugement. Mais, si cet homme de ma race me donne l'occasion de
prouver qu'en tombant du pouvoir, il a montré de la résolution, de l'énergie, de la dignité ; s'il résulte de cette
dernière période de sa brillante destinée, qu'il est seulement vraisemblable qu'il a reconnu ses torts, je saisirai
cette occasion pour lui tendre une main fraternelle. J'imiterai André Rigaud et Martial Besse , détenus
comme lui au fort de Joux, lui donnant des témoignages
de leurs sympathies. J'imiterai Alexandre Pétion, écrivant son nom à côté
de celui des autres héros de mon pays, traçant aux générations contemporaines et futures le noble exemple de
l'oubli des torts, pour ne songer qu'à rehausser le mérite
des hommes de notre race, à laquelle nous devons être
fiers d'appartenir. I80Î1 CHAPITRE VIII. 185 RÉSUMÉ DE LA CINQUIÈME ÉPOQUE. Cette époque, d'une durée si courte, mais si féconde
par les actes de la toute-puissance de T. Louverture,
nous donne l'occasion d'apprécier toutes les idées, toutes
les vues politiques et administratives de ce noir célèbre.
Vainqueur de Rigaud, qui a été forcé de fuir de son pays
natal pour aller chercher un refuge dans la métropole, il
n'a plus trouvé aucune résistance à son pouvoir colossal.
C'était le moment pour lui de prouver ses sentimens envers les hommes de sa race, d'exercer sa justice envers
les vaincus du Sud, son impartialité envers tous. Mais, violant aussitôt toutes ses promesses d'amnistie
si solennellement faites et renouvelées, T. Louverture ordonne de nouveaux massacres sur tous les points du département du Sud, dans d'autres localités de l'Ouest, de
l'Artibonite et du Nord. Un joug de fer est étendu sur toute
la population : la terreur est mise à l'ordre du jour par ses
divers lieutenans , notamment par Dessalines, exécuteur
de ses volontés. La joie des colons français se manifeste partout : ils
s'ingénient à flatter celui qui n'a été toujours que leur allié,
leur instrument ; ils le comparent, dans leurs discours,
aux plus grands hommes de l'antiquité ; ils réussissent aie
persuader qu'il est semblable à Bonaparte, Premier Consul
de la République française. Toutefois, des actes isolés, des protestations armées
sans entente, intempestives, de la part de quelques noirs,
contre le régime inhumain qui pèse sur eux et sur leurs 484 études sur l'histoire d iiaïti. enfans, l'avertissent en vain, qu'il prend une fausse route.
Ces infortunés subissent le châtiment le plus terrible. Pour ôter à l'avenir toute pareille idée aux masses qu'il
a déjà contraintes à un travail qui ne profite qu'aux colons et aux chefs militaires ; en même temps, pour compléter son système agricole , basé sur celui de l'ancien
régime que le souffle de la révolution avait emporté, T.
Louverture proclame de nouveaux règlemens sur la culture du sol. Afin d'en assurer l'exécution par son aristocratie militaire, il assimile ce nouveau régime à celui qui
tient l'armée dans la subordination : même discipline,
mêmes pénalités, mêmes rigueurs sont prescrites contre
l'ouvrier des champs devenu en quelque sorte soldat de
la terre. Des conseils de guerre jugent la plupart des
délits.
ffle de la révolution avait emporté, T.
Louverture proclame de nouveaux règlemens sur la culture du sol. Afin d'en assurer l'exécution par son aristocratie militaire, il assimile ce nouveau régime à celui qui
tient l'armée dans la subordination : même discipline,
mêmes pénalités, mêmes rigueurs sont prescrites contre
l'ouvrier des champs devenu en quelque sorte soldat de
la terre. Des conseils de guerre jugent la plupart des
délits. Un système financier, conséquence nécessaire de celuilà, est imaginé. Toutes les parties de l'administration publique sont organisées dans le même but, sans même excepter l'ordre judiciaire ; car la plus grande partie de ses
attributions sont dévolues au jugement des conseils de
guerre. C'est le despotisme, c'est la tyrannie étendant le niveau
de l'égalité, dans la cruauté, sur toutes les têtes. Les lois,
les ordonnances, les arrêtés ont tout prévu ; mais aucune
indépendance n'est laissée, ni aux juges civils, ni aux
juges militaires, dans leurs décisions; car T. Louverture
se réserve un jugement en dernier ressort, et des faits
monstrueux justifient ses intentions à cet égard. Afin de commander le respect, la servilité à sa personne, il s'entoure d'un luxe aristocratique, d'une garde
d'honneur où entrent des nobles colons en qualité d'officiers : ce sont d'anciens émigrés à la solde de la Grande- [1801] chapitke vin. 48,> Bretagne, quand elle possédait quelques points du territoire de la colonie. Il dirige alors sa pensée , déjà conçue dans l'époque
précédente, vers la réunion totale de toute l'île de SaintDomingue sous sa domination. Il n'ignore pas que le gouvernement de la métropole s'est réservé à lui seul d'ordonner la prise de possession delà partie espagnole, quand
il le jugerait convenable; que, si Roume, agent national,
avait été forcé de l'ordonner, il avait néanmoins rapporté
ensuite son arrêté à cet effet. Pour ôter à cette ombre
d'autorité tout désir de s'y opposer, il ordonne qu'il soit
interné dans l'intérieur du département du Nord, où il le
tient en chartre privée, après l'avoir accusé d'être l'auteur de la guerre civile du Sud. Roume reçoit ainsi la juste
récompense de toutes ses condescendances, basées du
reste sur les instructions du gouvernement directorial;
et T. Louverture, en agissant ainsi, ne se base pas moins
sur les condescendances constantes de la métropole envers lui. Se mettant à la tête d'une- portion de l'armée, il se dirige
contre la partie espagnole dont il s'empare par la force
des armes. Là, enfin, il développe toutes ses vues sur l'organisation définitive de son gouvernement. De Santo-Domingo,
il convoque une assemblée délibérante pour donner une
constitution et des lois particulières à la colonie, en interprétant de mauvaise foi une disposition de la constitution
française qui a institué le gouvernement consulaire. En
même temps, il y fait de nombreuses promotions militaires
pour s'assurer le dévouement des chefs de son armée. Là aussi, il proclame une disposition contraire aux
droits naturels et civils de ses frères, les cultivateurs noirs 480 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. qui, pour se soustraire aux caprices des colons, aux rigueurs des chefs militaires , avaient imaginé de se créer,
d'acquérir de petites propriétés rurales pour jouir des faveurs accordées aux propriétaires. Reconnaissant leur
but, T. Louverture entrave cette louable intention pour
mieux les tenir sous le joug de son système.
ire aux
droits naturels et civils de ses frères, les cultivateurs noirs 480 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. qui, pour se soustraire aux caprices des colons, aux rigueurs des chefs militaires , avaient imaginé de se créer,
d'acquérir de petites propriétés rurales pour jouir des faveurs accordées aux propriétaires. Reconnaissant leur
but, T. Louverture entrave cette louable intention pour
mieux les tenir sous le joug de son système. Comme une conséquence naturelle d'une injustice aussi
criante, il fait un appel aux Français d'Europe, à tous les
blancs qui voudraient venir dans la colonie, pour y former
des établissemens agricoles ; à eux, il offre des concessions
gratuites de terres inoccupées , tandis qu'il vient d'interdire aux noirs d'acquérir légitimement parleurs deniers. Revenant alors dans l'ancienne partie française de
Saint-Domingue, il installe son assemblée constituante,
composée de colons, d'hommes qu'il a fait nommer pour
ne rencontrer aucune opposition à ses vues. Bientôt leur
oeuvre principale est achevée : la constitution coloniale
sort de leurs travaux. En en considérant toute l'économie,
on voit facilement qu'elle n'est que le résultat des vues
constantes des colons depuis 1789, de régir Saint-Domingue indépendamment des lois de la métropole, de statuer seuls sur son régime intérieur, tout en conservant
à la France un haut patronage, un protectorat, enfin la
souveraineté extérieure sur sa colonie. Aussi, l'une des
principales dispositions de cet acte est-elle le recrutement
des ateliers agricoles, par la traite des noirs d'Afrique. Les
colons et T. Louverture veulent ainsi augmenter la population, par des hommes abrutis par la barbarie où est
plongé leur pays natal, afin de tuer la liberté à SaintDomingue. Le despotisme de T. Louverture sent qu'il a
besoin de cet auxiliaire. Son égoïsme le porte à condescendre à tout ce que dé- [1 801] CHAPITRE VIII. 487 sirent, que veulent les colons, parce qu'ils lui défèrent le
titre et les pouvoirs des anciens gouverneurs généraux de
la colonie, pour toute la durée de sa vie , avec faculté de
désigner son successeur. Ainsi, le droit de la métropole, à laquelle on rattache
néanmoins Saint-Domingue, se trouve anéanti. Des lois organiques suivent la constitution et la complètent. Une cérémonie pompeuse proclame ces actes et les
mettent à exécution, sans attendre la sanction réservée
cependant au gouvernement de la métropole. Mais, dès
ce jour, commencent les inquiétudes de tous les hommes
éclairés de la colonie, qui pensent, non sans raison, que
Je gouvernement consulaire, fortement organisé, ne laissera pas impuni ce dernier attentat à la souveraineté de
la France. Des observations, des représentations judicieuses sont faites en vain à T. Louverture; il persiste
dans sa résolution, et adresse la constitution au gouvernement consulaire, par l'homme même qui a osé lui en
faire le plus dans son intérêt personnel. Le Destin l'entraîne malgré lui dans l'abîme qu'il a creusé de ses propres
mains.
gouvernement consulaire, fortement organisé, ne laissera pas impuni ce dernier attentat à la souveraineté de
la France. Des observations, des représentations judicieuses sont faites en vain à T. Louverture; il persiste
dans sa résolution, et adresse la constitution au gouvernement consulaire, par l'homme même qui a osé lui en
faire le plus dans son intérêt personnel. Le Destin l'entraîne malgré lui dans l'abîme qu'il a creusé de ses propres
mains. Cependant, son neveu, le général Moïse, depuis longtemps mécontent de ses tendances ; encore plus mécontent du système de gouvernement qu'il a établi ; se croyant
peut-être à l'abri de son despotisme par les liens du sang
qui les unissent, Moïse aie malheur de se prononcer avec
imprudence contre la conduite du gouverneur général et
surtout contre les colons qui le conseillent. Ses paroles,
recueillies avec avidité par les cultivateurs noirs du Nord
qu'il ménage dans son commandement , excitent ) la révolte parmi eux qui souffrent le plus du' nouvel ordre de 488 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. choses. Ils prennent les armes et assassinent des colons.
Ce mouvement, non concerté, menace de se propager
dans toute la colonie, parce que le nom de Moïse prononcé
par les révoltés, semble en faire le drapeau. T. Louverture accourt aussitôt sur les lieux. Aidé de
Dessalines et de Henri Christophe , il réprime la révolte
dans le sang des infortunés qui se sont révoltés. Moïse
lui-même devient victime de ses imprudences, sans aucun
respect pour les lois protectrices qui lui garantissaient un
jugement équitable. Ces actes sanguinaires mettent le comble à la tyrannie
de T. Louverture, et lui aliènent tous les cœurs. Il y ajoute
par une proclamation qui menace chacun dans son existence individuelle. Le gouvernement consulaire, qui n'attendait que la
conclusion de la paix entre la France et la Grande-Bretagne, apprenant l'état des choses à Saint-Domingue au
moment où les préliminaires de cette paix sont signés, et
que la paix définitive est conclue avec d'autres puissances,
saisit ce moment pour ordonner les préparatifs d'une
expédition formidable dans les ports de la métropole, Son
but est de renverser le pouvoir de T. Louverture et de
rétablir l'esclavage à Saint-Domingue. L'instant en est
des plus propices, puisque l'esclavage était rétabli de fait,
par tous les actes du gouverneur général de cette colonie,
et qu'en outre, la désaffection de la population noire tout
entière avait usé tous les ressorts de son administration. T. Louverture apprend les dispositions faites par le
gouvernement consulaire, et tombe dans un état de perplexité inconcevable de la part d'un caractère ordinairement si résolu. Il proclame la nécessité de la soumission
aux ordres de la métropole, alors que pour conserver son [1801] CHAPITRE VIII. 489 pouvoir il eût fallu ordonner une résistance générale. C'est
qu'il avait la conscience qu'il était un homme usé , par
l'excès de ses crimes et de son despotisme.
rend les dispositions faites par le
gouvernement consulaire, et tombe dans un état de perplexité inconcevable de la part d'un caractère ordinairement si résolu. Il proclame la nécessité de la soumission
aux ordres de la métropole, alors que pour conserver son [1801] CHAPITRE VIII. 489 pouvoir il eût fallu ordonner une résistance générale. C'est
qu'il avait la conscience qu'il était un homme usé , par
l'excès de ses crimes et de son despotisme. Une lutte nouvelle est donc sur le point de s'ouvrir à
Saint-Domingue, entre les deux races européenne et africaine; car, si le gouvernement consulaire emploie les
moyens les plus propres à tromper la population sur ses
véritables intentions, elle ne tardera pas à reconnaître
les vues coupables qui amènent l'expédition française. CHAPITRE IX Positions occupées par J.-M. Borgclla, après la guerre civile du Sud. Devenu aide de camp du général Laplume, dès son retourdeTiburon, Borgella était considéré de ce général qui
lavait connu à Léogane, et encore à cause de l'estime que
lui avait témoignée T. Louverture. Il en avait obtenu un
permis pour aller à Miragoane où il se trouvait à la fin
d'octobre 1800, quand l'insurrection deJ.-C. Tibiet d'A,
Marlot éclata dans la plaine des Cayes. Il s'empressa de
retourner auprès de son chef qu'il joignit dans cette plaine,
après la répression de cette prise d'armes. Les colons, machinateurs secrets de ce mouvement d'A.
Marlot, avaient préparé un repas sur l'habitation Laborde
pour Laplume. En se levant de table, ce général dit à
Borgella : « Eh bien ! mon cher Borgella, vous voyez que
« les nègres et les mulâtres qui devraient être mes amis,
« sont au contraire ceux qui se montrent mes ennemis,
« tandis que les blancs me sont attachés. — Ce sont les
« blancs qui vous le font accroire, général, répondit Bor-
« gella avec vivacité, sans considérer qu'il était en présence
« de tous ces pervers. Cependant, général, si vous rcflc-
« chissiez un peu, vous reconnaîtriez que les blancs nepeu- [1801] CU ANTRE IX. 491 « vent pas plus être vos amis que les nègres et les mute làtres qui sont vos frères, et dont les intérêts sont liés
« aux vôtres. Pensez- vous que l'adjudant-général Salomon,
« par exemple, qui appesantit sa rage maintenant sur
« les malheureux officiers qu'il fait arrêter et mettre aux
« fers, soit plus votre ami que ces innocens ? Est-ce en
'< désapprouvant les actes du général Rigaud, dont il dit
« aujourd'hui tant de mal, que de tambour-major il serait
« devenu colonel ? Et croyez-vous qu'il vous montrera
« plus de reconnaissance qu'au général Rigaud? » Les blancs furent excessivement irrités de ces paroles
d'une franchise imprudente. ChériCongo, jeune noir, gendre de Laplume et son aide de camp, tira son poignard et
s'avança sur Borgella en lui disant: «Vous oubliez que vous
« parlez au général Laplume! — Chéri, répartitBorgellad'un
« ton aussi dédaigneux qu'imposant, vous êtes trop jeune
« pour vous mêler de semblables choses. » Laplume, de
son côté, s'était avancé pour lui imposer silence.
d'une franchise imprudente. ChériCongo, jeune noir, gendre de Laplume et son aide de camp, tira son poignard et
s'avança sur Borgella en lui disant: «Vous oubliez que vous
« parlez au général Laplume! — Chéri, répartitBorgellad'un
« ton aussi dédaigneux qu'imposant, vous êtes trop jeune
« pour vous mêler de semblables choses. » Laplume, de
son côté, s'était avancé pour lui imposer silence. Ce général, nous l'avons dit, s'était toujours montré
l'ami des hommes de couleur, dans son commandement
de Léogane : il en avait reçu lui-même des témoignages
non équivoques d'attachement. Rigaud et Bauvais lui
avaient prouvé ce sentiment depuis qu'il les avait aidés à
arrêter Pierre DieudonnéetPompée. Lorsqu'ilfut fait prisonnier à la prise du fort du Petit-Goave, en juin 1 799,
c'est un homme de couleur qui avait facilité son évasion. Il
n'eut donc pas de peine à comprendre la vérité sortie du
cœur de Borgella ; car il connaissait ses sentimens pour
ses frères noirs. Laplume, Africain, était une de ces bonnes
natures, comme on en à remarqué tant d'autres parmi les
noirs, victimes de la cupidité des Européens. Mais, que
pouvait-il faire contre le système inhumain de T. Loti492 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. verture ? Il avait reçu ses instructions, il était forcé d'y
obéir sous peine de périr lui-même ; mais du moins, on
peut dire à sa louange, qu'il tempéra autant qu'il put les
ordres barbares qu'il reçut de T. Louverture et de Dessalines *. Quand nous avons vu Sonthonax, Hédouville,
Roume, hommes éclairés parmi les blancs, suivre à la
lettre les instructions perfides de leur gouvernement,
nous comprenons la soumission d'un noir, privé de lumières, aux ordres de ses chefs. On conçoit aussi que Salomon , commandant de la
place des Cayes , ne tarda pas à savoir la sortie de
Borgella à son sujet. C'était ce blanc surtout qui, s'entendant avec Collet et les autres colons, exerçait les rigueurs contre les officiers du Sud. Il fit arrêter Borgella
par un autre blanc nommé Morélon; Borgella fut mis
d'abord en prison , puis embarqué sur le bâtiment de
l'État nommé Le département du Nord. C'était l'envoyer
aux noyades qui s'exécutaient alors dans la rade des
Cayes par un blanc nommé Pierret et surnommé GrosPierre. Borgella y trouva d'autres camarades destinés au 1 Je saisis cette occasion pour mentionner une bonne action du généra!
Laplume. Dans l'ancien régime, il était l'esclave d'un blanc nommé Grenier,
propriétaire de l'habitation où les Anglais avaient établi un camp. II se rendait souvent sur celle de mon oncle (le colonel Doyon aîoé, mort au camp
Thomas dans la Grande-Anse), pour voir des Africains, ses amis, qui s'y trouvaient aussi esclaves. Doyon l'avait remarqué et lui avait souvent témoigné de
la bienveillance. Devenu commandant en second du département du Sud,
Laplume fit une tournée au Petit-Trou où se trouvaient une sœur de Doyon
et toute sa famille, à laquelle mon père était allié. Il recommanda toute cette
famille aux attentions de Gracia, autre noir, commandant du Petit-Trou, l'un
des hommes les plus honorables parmi les officiers placés dans le Sud. Gracia devint le protecteur de ma famille et de mon père en particulier, durant
l'administration de T. Louverture.
u commandant en second du département du Sud,
Laplume fit une tournée au Petit-Trou où se trouvaient une sœur de Doyon
et toute sa famille, à laquelle mon père était allié. Il recommanda toute cette
famille aux attentions de Gracia, autre noir, commandant du Petit-Trou, l'un
des hommes les plus honorables parmi les officiers placés dans le Sud. Gracia devint le protecteur de ma famille et de mon père en particulier, durant
l'administration de T. Louverture. Après ces faits, qui excitèrent toujours toute ma gratitude envers la mémoire
de Laplume et de Gracia, est-on fondé à dire qu'il n'a existé aucun attachement entre les noirs et les mulâtres ? [1801] chapitre ix. 493 même sort, notamment Laeoule, un mulâtre de ses amis. Parmi les méchans se trouvent toujours des hommes
bons. Borgella était franc-maçon, et connu pour tel par
plusieurs des blancs des Cayes. L'un d'eux, nommé Desclaux, véritable frère et vénérable de la loge des francsmaçons de cette ville, le recommanda à toute la bienveillance de Pierret, franc-maçon lui-même.. Celui-ci se
transporta à bord du garde-côtes et le prit sous sa protection, lui donna l'autorisation de coucher dans sa chambre,
et déféra à sa sollicitation en faveur de Laeoule qui jouit
dès-lors du même avantage. Pendant ce temps, la sollicitude de Madame Marthe
Bolos n'avait épargné aucune démarche auprès du général
Laplume, pour obtenir la mise en liberté de Borgella.
Elle donna même 400 piastres à un jeune blanc, nommé
Libertas, qui servait de secrétaire à Laplume, pour l'intéresser à solliciter aussi la faveur qu'elle demandait. Huit
jours après, Laplume fit descendre Borgella qui obtint la
même faveur pour Laeoule. Disons ici que la conduite de Pierret envers Borgella
fut reconnue dans une circonstance où ce dernier était devenu tout-puissant. Ce blanc était à Santo-Domingo, en
1822, lorsque Borgella y fut nommé commandant d'arrondissement. Le 15e régiment d'Aquin, dont il avait été le
colonel, y fut laissé en garnison : dans ses rangs se trouvaient des militaires dont les pères avaient été victimes des
exécutions commises par Pierret, aux Cayes, en 1800 ;
ils voulaient en tirer vengeance contre lui. Mais Borgella
protégea à son tour, celui qui lui avait rendu service dans
son malheur : Pierret se décida à quitter Santo-Domingo,
et obtint de son protecteur reconnaissant les facilités qu'il
désirait. 494 études sur l'histoire d'haïti. Les hommes ne sont-ils pas nés pour s'entre- aider les
uns les autres ? Si la méchanceté de quelques-uns est souvent punie, presque toujours une bonne action reçoit sa
récompense. Les paroles tenues par Borgella au général Laplume
avaient eu trop de retentissement dans un moment aussi
critique, et Salomon était trop irrité contre lui, pour qu'il
pût rester encore aux Cayes. D'ailleurs, un ordre de T.
Couverture enjoignit à Laplume d'envoyer tous les officiers
de Rigaud dans l'Ouest. Continuant sa bienveillance à Borgella, il le fit escorter par un seul officier au Port-auPrince, et Borgella obtint encore de lui la même faveur
pour son ami Lacoule.
ella au général Laplume
avaient eu trop de retentissement dans un moment aussi
critique, et Salomon était trop irrité contre lui, pour qu'il
pût rester encore aux Cayes. D'ailleurs, un ordre de T.
Couverture enjoignit à Laplume d'envoyer tous les officiers
de Rigaud dans l'Ouest. Continuant sa bienveillance à Borgella, il le fit escorter par un seul officier au Port-auPrince, et Borgella obtint encore de lui la même faveur
pour son ami Lacoule. Rendus là, ils furent mis en prison et aux fers. Dans
le même cachot se trouvaient Renaud Delisle et Rey Delmas, deux blancs qui avaient toujours été les amis des
hommes de couleur, deux hommes justes enfin, qui ne
partageaient pas les préjugés de la généralité des colons.
Rey Delmas, on se le rappelle, avait été élu membre du
corps législatif par le département de l'Ouest, en 1796,
et avait été captif en Angleterre avec Pinchinat et Bonnet.
Revenu à Saint-Domingue après avoir été écarté, comme
Pinchinat, de la législature, les colons le poursuivirent.
Pendant une nuit, il disait à Borgella : « Je vais être sacri-
« fié à la haine des colons qui ne peuvent me pardonner
« mon amour pour la liberté des noirs. T. Louverture se
« montre bien ingrat ! » Ces paroles furent à peine prononcées, que le geôlier vint ouvrir la porte de leur cachot,
et appela Rey Delmas. Cet homme honorable fit ses adieux
à ses compagnons; il sortit et fut bientôt sacrifié. Il avait
été secrétaire de Bauvais. Bernard Borgella sentit enfin ses entrailles émues en [1801] CHAPITRE IX. 49'i faveur de son fils : il intercéda auprès de T. Louverture
dont il obtint sa mise en liberté, le 1er janvier 1801. Il
n'était pas le seul ; d'autres prisonniers furent aussi relaxés. Il fut placé à la tête de la ¥ compagnie du 5e bataillon
de la 15fi demi-brigade, formée des débris des troupes du
Sud. Bardet était son chef de bataillon. Jean-Louis François, et Coco Herne, qui prit plus tard le nom de Moreau,
étaient commandans des deux autres bataillons, et Vendôme, colonel du corps. C'étaient tous des camarades qui
avaient défendu la même cause. N'oubliant pas encore
Lacoule, il l'obtint pour sergent-major de sa compagnie * . Ce fut une faveur faite à Borgella qui, de chef d'escadron, devint capitaine : tant d'autres officiers supérieurs
avaient été faits soldats ! Dans cette position, Borgella devint aussi capitaine rapporteur près la commission militaire organisée au Port -
au-Prince. En juin 1801, le général Agé, chef de l'état-major général de l'armée et commandant de l'arrondissement du
Port-au-Prince, le prit de la 13e pour servir auprès de lui,
toujours au grade de capitaine. Ce fut encore à la recom-
chef d'escadron, devint capitaine : tant d'autres officiers supérieurs
avaient été faits soldats ! Dans cette position, Borgella devint aussi capitaine rapporteur près la commission militaire organisée au Port -
au-Prince. En juin 1801, le général Agé, chef de l'état-major général de l'armée et commandant de l'arrondissement du
Port-au-Prince, le prit de la 13e pour servir auprès de lui,
toujours au grade de capitaine. Ce fut encore à la recom- > Peu de jours après avoir été fait capitaine de cette compagnie, Borgella
y reçut, comme soldat, le jeune Chardavoine, âgé alors de 14 ans. Il était
venu de lui-même s'incorporer dans la 13e demi-brigade. Dans une absence
momentanée du colonel Vendôme, il s'adressa au chef de bataillon ,T. L. François, qui lui fit des objections sur son jeune âge, en lui demandant à quelle
famille il appartenait. Apprenant qu'il était neveu de Doyon aîné, dont J. L.
François vénérait la mémoire, ce chef de bataiilon le plaça dans la compagnie
de Borgella, afin qu'il eût plus d'égards pour lui. C'est dès-lors que commença pour Chardavoine la vive amitié que lui porta Borgella durant toute
sa carrière, et à laquelle il répondit par un attachement et un dévouement
inaltérables. Leur destinée se lia intimement par des circonstances qui se
produiront dans la suite. 49G ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. mandation de son père dont le général Agé était l'ami.
Ce dernier ne tarda pas à lui accorder toute son estime, à
cause des qualités qui le distinguaient. Il était dans cette position, quand l'expédition française
arriva. TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE CINQUIÈME LIVRE» PÉRIODE FRANÇAISE. CINQUIEMS EPOQUE LIVRE CINQUIEME.
CHAPITRE PREMIER. Le général Dessalines va à Jérémie.— Nombreux assassinats dans divers lieux
du Sud.— Actes publiés par T. Louverture.— II quitte les Cayes et se rend
à Léogane. — Fête militaire dans celte ville. — Dessalines, général de division.—Assassinats de prisonniers dans plusieurs endroits. — Dessalines en épargne un certain nombre. — Noble conduite de Madame Dessalines à cette
occasion. — Hypocrisie de T. Louverture. — Joie et fête des colons.— Révolte éphémère à l'Artibonite. — Inondation extraordinaire. — Règlement
sur la culture et sort des cultivateurs. — Ordonnance relative aux propos
qui leur sont adressés.— Autre ordonnance sur la culture.— Création de
conseils de guerre pour le jugement de divers délits. — Faits relatifs à un
vol commis au préjudice de T. Louverture.— Arrêté concernant les comptes à rendre par les agens des finances — Révolte éphémère dans la plaine
des Cayes.— Nouveaux assassinats.— Supputation générale du nombre des
victimes par divers auteurs 23? CHAPITRE IL Règlement sur la perception des frais par les tribunaux civils. — Création
d'une garde d'honneur. — T. Louverture va au Cap où il est fêté par les
colons.— Il fait arrêter Roume qui est conduit au Dondon.— Motifs de
T. iy. 52 498 TABLE DES MATIÈREScette mesure.— Autres actes administratifs. — Création des douanes, abofition de l'impôt du quart de subvention, établissement de celui sur l'importation des marchandises et l'exportation des denrées. — Acte modifiant le
précédent.— Lettre de T. Louverture à Don J. Garcia, pour la prise de
possession de la partie espagnole 27 1
Roume qui est conduit au Dondon.— Motifs de
T. iy. 52 498 TABLE DES MATIÈREScette mesure.— Autres actes administratifs. — Création des douanes, abofition de l'impôt du quart de subvention, établissement de celui sur l'importation des marchandises et l'exportation des denrées. — Acte modifiant le
précédent.— Lettre de T. Louverture à Don J. Garcia, pour la prise de
possession de la partie espagnole 27 1 CHAPITRE III. Toussaint Louverture arrive à Saint-Jean. — Lettre du 4 janvier à Don Garcia.— Proclamation du même jour aux Espagnols. — Réponse de Don Garcia, du 6 janvier. — Nouvelle lettre de T. Louverture, datée d'Azua.—
Combat à Nisao.— T. Louverture arrive à Bany. — Lettre à Don Garcia. —
D'Hébécourt envoyé à Santo-Domingo. — Convention prise avec Don Garcia. — T. Louverture entre à Santo-Domingo, le 26 janvier. — Réfutation
de faits rapportés par divers auteurs.— Lettre de T. Louverture à Don Garcia, du 28 janvier, et réflexions à ce sujet.— Dispositions diverses prises par
T. Louverture. — Départ de Don Garcia de Santo-Domingo, le 22 février 288 CHAPITRE IV. Règlement établissant les droits du timbre et de l'enregistrement.— Ordonnance portant la valeur de la piastre à onze escalins.— Proclamations sur la
prise de possession de l'Est de l'île, et la convocation d'une assemblée centrale
au Port-au-Prince. — Arrêté sur les acquisitions de terre par les cultivateurs.
— Proclamation sur des propos tenus contre les intentions de T. Louverture.— Proclamation sur les denrées à cultiver dans l'Est. — Arrêté sur l'organisation et l'entretien de (a gendarmerie.— Proclamation qui réduit les
droits d'importation et d'exportation dans l'Est. — Ordonnance et arrêté sur
la vente des animaux, et portant impôt à ce sujet.— Deux lettres de T.
Louverture au Premier Consul.— Arrêté qui défend l'exploitation et l' exportation des bois d'acajou et de gayac— T. Louverture fait battre une monnaie à son effigie. — Réception faite à l'évêque Mauvielle qui est placé dans
l'Est.— Assassinat du colonel Gautier, par ordre de T. Louverture.— Commandemens militaires conférés dans l'Est. — Retour de T. Louverture au Port'
au-Prince.— Arrêté contre les pirates.— Répression des Faudoux par Dessalines.— Irruption de Lamour Dérance à Marigot.— Il en est chassé et se
réfugie au Bahoruco 311 CHAPITRE V. Formation, composition et réunion de l'assemblée centrale au Port-au-Prince. — Toussaint Louverture se rend au Cap. — Sa proclamation à l'armée.—
Arrêté pour son habillement. — Nouveau règlement fiscal sur le commerce.— TABLE DES MATIÈRES. 499 Arrêtés contre les jeux, sur l'exportation des bois d'acajou dans l'Est, sur
les boucheries dans toute la colonie.— Examen de quelques opinions émises
sur le gouvernement de Toussaint Louverture.— Il met des hommes de
couleur en liberté.— Examen de la constitution coloniale décrétée par l'assemblée centrale, et d'opinions émises à son sujet par divers auteurs.— Publication de cet acte au Cap, discours et cérémonie à cette occasion.—
Mission du colonel du génie Vincent en France, pour apporter la constitution au gouvernement consulaire 341
dans l'Est, sur
les boucheries dans toute la colonie.— Examen de quelques opinions émises
sur le gouvernement de Toussaint Louverture.— Il met des hommes de
couleur en liberté.— Examen de la constitution coloniale décrétée par l'assemblée centrale, et d'opinions émises à son sujet par divers auteurs.— Publication de cet acte au Cap, discours et cérémonie à cette occasion.—
Mission du colonel du génie Vincent en France, pour apporter la constitution au gouvernement consulaire 341 CHAPITRE VI. Diverses lois organiques rendues par l'assemblée centrale. — Lettre de Toussaint Louverture à cette assemblée, et sa réponse. — Produits, état financier
en 1801 — Système agricole et politique de Toussaint Louverture.— 'Il est
désapprouvé par Dessalines et Moïse. — Opinions diverses et discussion à ce
sujet i 38& CHAPITRE VIL Conduite imprudente de Moïse.— Révolte des cultivateurs dans le Nord, et
ses causes.— Accusation contre Moïse.— Prompte répression de la révolte
par Henri Christophe, Dessalines et T. Louverture.— Massacre des révoltés.— Arrestation etjugemens prononcés contre Moïse.— Sa mort.— Proclamation de T. Louverture, du *25 novembre, fortifiant le règne de la terreur.— Réflexions à ce sujet.— T. Louverture va dans l'Ouest.— Situation
de son esprit 413 CHAPITRE VIII. Organisation et état militaire de Saint-Domingue, à la fin de 1801. — Position
des troupes dans les divers départemens. — Faits antérieurs à l'arrivée du
colonel Vincent en France. — L'expédition contre Saint-Domingue est résolue par le gouvernement consulaire, avant la constitution de Toussaint
Louverture. — Motifs divers de cette expédition. — Son but était de rétablir
l'esclavage des noirs.— Citation de divers écrits à ce sujet, et examen des
opinions émises. — Préparatifs dans les ports de France. — Perplexité de
Toussaint Louverture. — Sa proclamation du 18 décembre. — Il ne se prépare à aucune résistance.— Résumé de la cinquième Epoque. ... 441 CHAPITRE IX. Positions occupées par J. -M. Borgella, après la guerre du Sud. . . . 490 FIN DE LA TABLE DE LA CINQUIÈME EPOQUE. pCw£>s3CCC:«Cw£3CCC^^ . ex3CC=^o PARIS, IMPRIMERIE DE MOQUET, 92, RUE DE LA HARPE. ïfeX^Si$^C^i^CC^$CC^^=X^^CC*oaCCC^ BOSTON PUBLIC LIBRARY 3 9999 04687 404 4 ard ; to g
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choisis
verner Haiti. Le gouvernement
pour goutué: du reste,
militaire fut ainsi instiSaint-Domingue avait
verné
toujours été
par un militaire gradué. Les
goupeuples ne
pas facilement à leurs traditions.
renoncent
Toutes les attributions exercées
par les anciens
gouverneurs généraux furent également déférées à T.
Louverture. Il recevait 500 mille francs de traitement
annuellement, quant à présent, disait l'article 41 de la --- Page 377 ---
CHAPITRE V.
[1801]
d'honneur était entretenue aux
constitution. Sa garde
frais de la colonie.
de première instance et d'appel, ayant
Des tribunaux
étaient décrétés.
les attributions civiles et criminelles,
de cassation était créé. Des tribunaux spéUn tribunal
délits des militaires, et ceux commis
ciaux jugeaient les
n'importe qui, pour vols et enlèvement quelconques,
par
assassinats, meurtres, incendies, viol,
violation d'asile,
les premiers,
conspirations et révoltes. La loidéterminait
les tribunaux spéciaux.
le gouverneur organisait
administration
Chaque paroisse ou commune avait une
composée d'un maire et de quatre autres
municipale
était atmembres. Un commissaire du gouvernement y
taché.
de la colonie devaient reposer sur les rèLes finances
matières. Dans ce titre, était
glemens existans, en toutes
compris un article qu'il faut faire connaitre.
succédant en France à leurs pa-
( 60. Les étrangers
leur succéderont égaleC rens étrangers ou français,
contracter, acà
ils pourront
( ment Saint-Domingue; biens situés dans la colonie, et
des
a quérir et recevoir
tous les
de même que les Français, par
A en disposer
autorisés par les lois. D
C moyens
générales était encore ceDans celui des dispositions
lui-ci:
absens, pour quelque cause que
(( 75. Les propriétaires
droits sur les biens à eux
tous leurs
a ce soit, conservent
dans la colonie ; il leur suffira,
G appartenant et situés
qui y aurait été
la main levée du séquestre
E pour obtenir
titres de
et à défaut
leurs
propriété,
C posé, de représenter
dont la loi détermine la
(( de titres, des actes supplétifs
de cettc disposition
E formule. Sont néanmoins exceptés
(( 75. Les propriétaires
droits sur les biens à eux
tous leurs
a ce soit, conservent
dans la colonie ; il leur suffira,
G appartenant et situés
qui y aurait été
la main levée du séquestre
E pour obtenir
titres de
et à défaut
leurs
propriété,
C posé, de représenter
dont la loi détermine la
(( de titres, des actes supplétifs
de cettc disposition
E formule. Sont néanmoins exceptés --- Page 378 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI,
(( ceux qui auraient étéinscrits et maintenus
C générale des émigrés de France
sur la liste
: leurs
(( ce cas, continueront d'être
biens, dans
administrés
( nes coloniaux, jusqu'à leur
comme domairadiation. ))
Il était impossible de faire davantage
et tous les hommes de la
pour les colons
race européenne, que par les dispositions de ces deux articles. Les seuls
étaient
émigrés de France
exceptés du bénéfice du
obtinssent leur radiation de la liste dernier.jusqu'a ce qu'ils
réputés
générale: quant à ceux
émigrés de
rieures, ils
Saint-Domingue, par des lois antérentraient dans la plénitude de leurs droits.
Lors doneque des écrivains étrangers,
des Français, ont
particulièrement
représenté T. Louverture comme
vant aux blancs toutes les
enlegaranties de l'ordre
ont été injustes envers lui : les écrivains
social, ils
l'ont accusé,
français surtout
pour pouvoir
de
léghimerTexpédition qui vint
peu
temps après, tenter par la force de rétablir
ment l'esclavage qui existait de
légalement. Qu'on l'accuse de
fait sous son gouvernel'autorité,
s'être emparé définitivement de
en dépit du droit du gouvernement
déférer à qui lui eût semblé
français à la
mais il
bon, on sera dans le vrai;
Ineplaça pas Saint-Domingue,
véritable
pour cela, dans une
indépendance de la France : il n'en eut
l'intention que l'assemblée
pas plus
centrale elle-méme
qui irésulte du Discours
; c'est ce
constitution le
préliminaire placé en tête de cette
; voici :
La colonie de Saint-Domingue existait
lois positives. Longtemps
depuis plusieurs années sans
anéantissement était
gouvernée par des hommes ambitieux, son
chef Toussaint
inévitable, sans le génie actif et sage du général en
les plans les mieux Louverture qui, par les combinaisons les plus justes,
délivrer
réfléchis, et les actions les plus
a
presque en même temps de ses ennemis extérieurs énergiques, su la
et intérieurs,
:
La colonie de Saint-Domingue existait
lois positives. Longtemps
depuis plusieurs années sans
anéantissement était
gouvernée par des hommes ambitieux, son
chef Toussaint
inévitable, sans le génie actif et sage du général en
les plans les mieux Louverture qui, par les combinaisons les plus justes,
délivrer
réfléchis, et les actions les plus
a
presque en même temps de ses ennemis extérieurs énergiques, su la
et intérieurs, --- Page 379 ---
CHAPITRE V.
[1801]
de
du sein de l'anarétoufler successivement tous les germes discorde,
faire succéder l'abondance à Ia misère,
chie préparer sa restauration, à la
et au vagabondage, la sél'amour du travail et de la paix
guerre
à
curité à la terreur, et enfin, la soumettre tout entièrement l'empire
français.
avait renversé avec violence tout ce qui constituait le
La révolution
était anciennement admirégime par lequel l'ile de Saint-Domingue
nistrée.
de France y avaient substitué,
Les différentes assemblées législatives
des lois nouvelles ; mais l'incohérence de ces lois
à diverses époques,
rendues, leur vice ou leur insuffisance reconaussitôt rapportées que
avaient été les auteurs, la manière dont
nus par ceux-là mêmes qui en
de
habiles
elles étaient exécutées par des factieux et des hommes partis,
suivant leurs intérêts, contribuaient plutôt à propager
à les interpréter
le désordre qu'à le comprimer.
ordre de choses avait étéde faire
Et la conséquence naturelle de cet
n'auraient dû être reçues qu'avec un sentiment
regarder des lois, qui
lorsqu'elles étaient imde respect, comme des objets d'alarmes, ou,
puissantes, comme des objets de mépris.
de l'an
hommes
ont coopéré à la constitution française
Les
sages qui
pour
doute senti la nécessité d'adopter un nouveau système
8, ont sans
dans la création des lois qui
des colonies éloignées, et de consulter
les besoins des
doivent les régir, les moeurs, les usages, les habitudes,
les habitent, même les circonstances dans lesquelles
Frangais qui
elles se trouvent.
de
toutes ces considérations, d'après
Serait-il facile, en effet,
peser
distance,
infidèles, d'apprécier à une aussi grande
des rapports souvent
d'un peuple, de connaitre ses
les changemens opérés dans l'esprit
surtout pendant
des remèdes à propos et efficaces,
maux, et d'y porter
la guerre ?
française aurait pu seul autoriser les
L'article 91 de la constitution
à présenter au
habitans de la colonie française de Saint-Domingue
du
français, les lois qui doivent les régir, si l'expérience
gouvernement
I .
passé ne leur en avait fait un devoir impérieux
ouvrage,
moment plus propre à choisir pour cet important
Et quel
l'ancien édifice déblayé de ses ruines,
que celui où le chaos débrouillé,
avaient tenté de constiluer Saint-Domingue, en
1 Le passé des colons qui
dépit de la France.
habitans de la colonie française de Saint-Domingue
du
français, les lois qui doivent les régir, si l'expérience
gouvernement
I .
passé ne leur en avait fait un devoir impérieux
ouvrage,
moment plus propre à choisir pour cet important
Et quel
l'ancien édifice déblayé de ses ruines,
que celui où le chaos débrouillé,
avaient tenté de constiluer Saint-Domingue, en
1 Le passé des colons qui
dépit de la France. --- Page 380 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
les préjugés guéris et les passions
calmées,
comme l'instant
semblaient avoir
propice où il fallait en poser les
marqué
Il est des circonstances
fondemens?
qui ne se
dant une longue série de siècles,
présentent qu'une seule fois penpour fixer la
on les laisse échapper, elles ne
destinée des peuples ; si
damentales
se retrouvent plus. Età ces causes
qui faisaient seules la nécessité d'une
fonl'ile de Saint-Domingue, combien,
constitution pour
intimement liés à
d'après les intérêts de ses
ceux de la
habitans
métropole, se
ment puissans ?
joignaient des motifs égaleLes justes réclamations des
cher les tribunaux
départemens de la colonie,
des justiciables
pour rapproLa nécessité d'introduire de :
nouveaux
sement des cultures, la revivification
cultivateurs pour l'accroisdes manufactures
du commerce et le rétablisement
';
L'utilité de cimenter l'union de la ci-devant
l'ancienne partie
partie espagnole avec
française ;
L'impossibilité pour la métropole de secourir et
immense colonie pendant la
d'alimenter cette
Le besoin d'établir
guerre avec les puissances maritimes
un régime simple et
;
tion des finances de la colonie
uniforme dans l'administraet d'en réformer les abus
L'obligation de tranquilliser les
;
propriétaires absens
priétés; :
sur leurs proEt enfin, l'importance de consolider et de rendre
térieure, d'augmenter la
stable la paix inaprès les
prospérité dont commence à jouir la
orages qui l'ont agitée, de faire connaître
colonie
et ses devoirs, et d'éteindre
à chacun ses droits
de lois auquel
toutes les méfiances en présentant un code
viendront se lier toutes les
intérêts,
allections, se réunir tous les
Tels ont été les motifs qui ont décidé le
une assemblée
général en chefà
législative, chargée de
convoquer
çais la constitution la plus
proposer au gouvernement franconvenable à la colonie de
Ainsi, cet ouvrage sera encore un de ses bienfaits. Saint-Domingue.
Le peu de membres dont il a formé cette assemblée
prouve qu'il a
1 Ainsi voilà fort bien expliqué le motif du
d'introduire des noirs
et
projet qu'avait T. Louverture
phile de Lacroix, d'Afrique; quand il aura dit à un colon, selon
enimposait;
que c'était pour en faire des soldals pour la
Pamsi, toutefuis, ce n'est pas un conte
France, il
Mémoires, t. 2, p. 57.
fabriqué par ce colon. Voyez
cette assemblée
prouve qu'il a
1 Ainsi voilà fort bien expliqué le motif du
d'introduire des noirs
et
projet qu'avait T. Louverture
phile de Lacroix, d'Afrique; quand il aura dit à un colon, selon
enimposait;
que c'était pour en faire des soldals pour la
Pamsi, toutefuis, ce n'est pas un conte
France, il
Mémoires, t. 2, p. 57.
fabriqué par ce colon. Voyez --- Page 381 ---
CHAPITRE v.
[1801]
les
et le tumulte; mais en
voulu éloigner de ses discussions
passions des lumières et des rè.
même temps, il a voulu qu'elle fàt environnée
d'un aussi
flexions de tous les hommes instruits, afin qu'un ouvrage
intérêt fàt pour ainsi dire celui de la colonie entière.
grand
rempli les vOeux de ses
Si l'assemblée centrale n'a pas complètement
le général
si elle n'a pas atteint le but que se proposait
commettans,
les circonstances lui permeten chef, elle aura fait au moins ce que
pouvait
taient : elle n'a pu proposer à la fois tous les changemens qu'on
sa plus grande prospérité qu'adésirer. La colonie ne peut parvenirà
le bieu, pour être durable, ne peut s'opévec le temps et par degré ;
imiter la nature qui ne fait
lentement ; il faut, à cet égard,
rer que
mais qui mûrit peu à peu ses productions bienrien avec précipitation,
faisantes.
tentative peut contribuer à améliorer le
Heureuse, si cette première
leur estime et leur indulgence,
sort de ses concitoyens et lui mériter
bien
de satisfaction de la France, quand
ainsi que des témoignages
certaine
!
même elle n'aurait pas atteint une
per'ection été discutés et arrêtés sans
Tous les articles de la constitution ont
le mode de gousans partialité, et spécialement
passion, sans préjugés,
le seul propre, dans les circonstances, à
vernement, adopté comme
et à la ramener à son ancienne
conserver à la colonie sa tranquillité
splendeur.
les deux ans, les assemblées centrales suivantes pourD'ailleurs, tous
et
rendront néles changemens que le temps l'expérience
ront opérer
cessaires.
n'a
la vanité de croire qu'elle a proposé la
L'assemblée centrale
pas
peut assurer à ses conmeilleure constitution possible ; mais, ce qu'elle
constamc'est
tous les membres qui la composent ont
citoyens,
que
l'intention d'affermir la tranquillité
ment eu l'ardent désir du bien,
durable, de l'augmenter
actuelle de la colonie, de rendre sa prospérité
leur attachement au gouvernement, français.
et de prouver
le dernier paragraphe de ce
Ainsi, le premier comme
les motifs de la constidiscours préliminaire, expliquant
de la volonté de maintenir
tution de 4801, témoignent
comme colonie de la France.
Saint-Domingue
montre sans cesse T. LouverQuant à M. Madiou qui
vers son indépendance, au
ture, marchant à grands pas
T. IV.
de rendre sa prospérité
leur attachement au gouvernement, français.
et de prouver
le dernier paragraphe de ce
Ainsi, le premier comme
les motifs de la constidiscours préliminaire, expliquant
de la volonté de maintenir
tution de 4801, témoignent
comme colonie de la France.
Saint-Domingue
montre sans cesse T. LouverQuant à M. Madiou qui
vers son indépendance, au
ture, marchant à grands pas
T. IV. --- Page 382 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
moment où il va parler de cette
de convenir qu'elle
constitution, il est forcé
n'atteignit pas ce but
C Jusqu'alors, dit cet auteur,
:
Toussaint
ter pleinement son projet: : la
n'osait exécufrayait
puissance de la France
Cependant, ses grandes
l'efment développées,
wues, s'étaient tellequ'il résolut, malgré les
allait réunir sur sa tête, de sonderles
dangers qu'il
vernement consulaire à
dispositions du goul'égard de
fuisant une constitution qui, devant Saint-Domingue, en
tion
satisfaire son ambimomentanément, ne le proclamerait
souverain, indépendant de la
cependant pas
métropole : D
Comment! un homme aussi résolu, aussi
que' T.Louverture s'effrayait de la
audacieux
Ayant de si grandes
puissance de la France!
vues, il se borna à sonder
tions du gouvernement consulaire!
rles'disposiIlavait l'ambition de rendre son pays,
sowverain et indépendant de la
Saint-Domingue,
à faire une constitution
métropole, et il se borna
qui, en la satisfaisant
nément, n'établissait pas cet ordre de choses! ! momentan'est-ce pas le même auteur qui avait
Cependant
déjà dit :
C Quant à Toussaint, en triomphant de
renversé le; principal obstacle à
Rigaud, il aura
l'indépendance de SaintDomingue... La guerre civile eut
marche de T. Louverture
pour cause réelle la
vers lindépendance, marche
que voulut arrêter le général Rigaud (ce n'est
bition de Rigaud, refusant
plus l'amToussaint
obéissance, qui en fut
sentit plus que jamais le besoin de se cause).. rendre
indépendant, afin que l'état politique des siens ne
sans cesse laissé à la discrétion du
fût pas
çais. Il comprit aussi combien il lui gouvernement frand'écraser
importait de se hâter
Rigaud qui, ayant toujours foi en la sincérité de
1 Histoire d'Haiti, t.2, p. 95.
refusant
plus l'amToussaint
obéissance, qui en fut
sentit plus que jamais le besoin de se cause).. rendre
indépendant, afin que l'état politique des siens ne
sans cesse laissé à la discrétion du
fût pas
çais. Il comprit aussi combien il lui gouvernement frand'écraser
importait de se hâter
Rigaud qui, ayant toujours foi en la sincérité de
1 Histoire d'Haiti, t.2, p. 95. --- Page 383 ---
CIAPITRE v.
[1801]
obstacleà la proclamaétait le plus grand
la métropole,
Il
la ferme
de Saint-Domingue. prit)
tion de l'indépendance
du
sa mardétermination de continuer, au travers
sang,
le bonheur des masses noires 1 . ))
che vers
animé des plus grandes, des plus
Voilà T. Louverture
noires, la fixité de
nobles vues, - le bonheurdes masses
Pour les réaliser, il fallait proclamer
leur état politique.
écraser
Tindépendance de son pays, en commençant par
qui avait trop foi en la sincérité de la
cet indocile Rigaud
faisait obstacleà ces vues généreuses. Rigaud
France, qui
de fuir sa terre natale, avec tous
est enfin vaincu, obligé
tombés sous le
lieutenans qui ne sont pas
ses intrépides
adversaire. Plus d'obstacle! Le général
courroux de son
avec les Étatschef
est eil bons rapports
en
triomphant
la colonie, en bons rapports
Unis qui approvisionnent
ennemie de la France, en guerre
avec la Grande-Bretagne,
la réunion de la
avec elle; il augmente ses domaines par
Aussitôt il convoque une assemblée popartie espagnole.
indispensable va donc sortir de
litique: : Tindépendance
seulement les disposises travaux! Non; il faudra sonder
consulaire. Comme cette conclutions du gouvernement
le génie audacieux de T. Louverture!
sion rapetisse
Voyons donc la vérité dans les faits"!
auteur français, parlant de la consÉcoutons aussi un
titution de 1801:
les
curieux est,
sa contexture, par
a Ce document
par
1 Histoire d'Haiti, t. 1er p. 340, 1 t.2, p. 47.
au 40 livre, pour
renouvelons ici l'excuse que nous avons présentée
l'erreur 3 Nous où nous étions sur les vues de T. Louverture, avant d'avoir eu en Nous notre possession tous les documens que nous avons produits de jusqu'ici. T. Louverture,
croyons aussi que M. Madiou ett jugé autrement des vues
s'il les avait possédés lui-mème.
istoire d'Haiti, t. 1er p. 340, 1 t.2, p. 47.
au 40 livre, pour
renouvelons ici l'excuse que nous avons présentée
l'erreur 3 Nous où nous étions sur les vues de T. Louverture, avant d'avoir eu en Nous notre possession tous les documens que nous avons produits de jusqu'ici. T. Louverture,
croyons aussi que M. Madiou ett jugé autrement des vues
s'il les avait possédés lui-mème. --- Page 384 ---
ÉTUDES SUR L'HISTORRE D'HlAÎTI.
hésitations et. les perplexités de son
sion la plus complète du caractère enfantement, T'expresétrange dont
vons pu qu'esquisser
nous n'al'ensemble : l'étroite
de cet esprit, d'ailleurs si
portée politique
énergique et si
révèle tout entière : il n'ose ni aborder de entreprenant, s'y
dance, ni se résigner à la vassalité. Bien front l'indépenduplicité du barbare si naïvement
plus, avec cette
pénétrée de sa
deur, ileut la simplicité de croire
profontel pas, il pourrait
que, après avoir fait un
encore demeurer en bonne
avec la mère-patrie, en protestant de
intelligence
de sa soumission 1
son dévouement et
- D
Là fut son erreur, il est vrai; car
la
tion française,
d'après constitufaire.une
Saint-Domingue n'avait pas le droit de
constitution spéciale, ni des lois
elles devaient venir de la métropole. Mais particulières;
durégime intérieur établi
au point de vue
par cette constitution et
les
règlemens de culture, arrétés, etc., qui la
par
par les lois qui la suivirent,
précédèrent,
que fit T. Louverture
personne ne pouvait faire ce
en faveur des colons et de
blancs en général. La France
tous les
en a fait
après; a et des regrets superflus sont
l'expérience peu
où tomba lui-même l'homme
venus prouverl'erreur
de génie
la
alors. S'il avait mieux
qui
gouvernait
jugé de la situation, s'il avait
moins empressé de rétablir
été
légalement
eût laissé T. Louverture
l'esclavage, il
gouverner
alors, fàt restéplusattaché
Saint-Domingue qui,
que jamais à la France.
Rigaud voulait aussi la
Certes,
dépendance de cette colonie de sa
métropole; mais à des conditions tout autres
celles
conçues par son heureux
que
deux
vainqueur. Ils ont été tous
expier au fort de Joux, l'un avec un sort plus affreux
1 M. Lepelletier de Saint-Rémy, t. 1. P. 146.
alors, fàt restéplusattaché
Saint-Domingue qui,
que jamais à la France.
Rigaud voulait aussi la
Certes,
dépendance de cette colonie de sa
métropole; mais à des conditions tout autres
celles
conçues par son heureux
que
deux
vainqueur. Ils ont été tous
expier au fort de Joux, l'un avec un sort plus affreux
1 M. Lepelletier de Saint-Rémy, t. 1. P. 146. --- Page 385 ---
CHAPITRE V.
[1801]
Pattachement qu'ils avaient pour la France,
que T'autre,
à des points de vue différens.
Toutefois, il est un côté moral par lequel il faut aussi
la constitution de 1801 : c'est M. Madiou qui
envisager fournir des observations à cet égard 1 :
va nous
dans la constitua Tout n'était, dit-il, que mensonge naturelle aussi)
tion; la liberté individuelle (la liberté
respectée; les propriétés étaient souvent conn'était pas
leplus dur pesait sur les citoyens
fisquées, etledespotisme
Quant à la
(surtout sttr les citoyens noirs cultivateurs).
elle n'était qu'illusoire;
liberté de Tinstruction publique,
T'autorisation du
aucun établissement ne se formait sans
d'enqui imposait aux instituteurs lesystème
gouverneur
d'éducation
lui convenait. On appreseignement et
qui à lire et à écrire ; on leur
naitaux enfans dans les écoles,
à ne
l'histoire sainte interprétée de manière
enseignait
les hauts faits de Toussaint,
former, que des fanatiques,
qui
gouverneur de l'ile par la volonté du Tout-Puissant
être le Spartacus moderne prédit par
T'avaitfchoisi pour
Raynal'.,
aboutir à ce résultat, qu'il avait orC'était donc pour
éclairéede
donné'tant d'assassinats sur la portion la plus
la population de son pays, sur ses frères ! Cette guerre
tant d'acharnement, pour la prétendue
civile, qu'ilfitavec
ne produisit que ce
indépendance de Saint-Domingue,
de la
d'un
fruit honteux! Sont-ce là de grandes vues
part
ces mots, des vues libélégislateur? Nous entendons par
réel des hommes.
rales, ayant pour objet le bonheur
violant leur liberté naturelle et individuelle,
Etait-ce en
1 Histoire d'Haiti, t. 2, p. 97.
acharnement, pour la prétendue
civile, qu'ilfitavec
ne produisit que ce
indépendance de Saint-Domingue,
de la
d'un
fruit honteux! Sont-ce là de grandes vues
part
ces mots, des vues libélégislateur? Nous entendons par
réel des hommes.
rales, ayant pour objet le bonheur
violant leur liberté naturelle et individuelle,
Etait-ce en
1 Histoire d'Haiti, t. 2, p. 97. --- Page 386 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAÎTI.
en confisquant leurs
foule de
propriétés, en faisant des enfans une
fanatiques, en faisant peser sur les
despotisme le plus dur, que T. Louverture citoyens le
désir de les rendre heureux? Il avait
prouvait son
puissance en donnant
la plénitude de la
une constitution à son
après y avoir fait consacrer dés
pays; et
institutions, il fit tout le contraire principes salutaires, des
sait comme droits
de ce qu'elle établisfrait réellement
pour ses concitoyens. Mais qui soufde toutes ces violations ? Sont-ce les
lons, ou bien les hommes dont il
COteur naturel?
paraissait étrele protecAprès avoir asservi les
qu'iln'asservit
muldtres, est-ce
pas aussi les noirs, les uns par les
Son armée n'était-elle
autres ?
pas composée de noirs,
constamment à contraindre les cultivateurs
employés
duire pour les colons? On
noirs à pronous parlera sans doute de ces
grandes productions, de cesrichesses créées en si
de
temps. Oui, nous le savons; mais
peu
grand Dieu! mais au profit de
par quels moyens,
les
qui? Des colons,
colons, - des chefs militaires
toujours
mieux, puisqu'ils
qui ne valaient pas
tyrannisaient leurs frères.
Ah! que mon pays conserve sa médiocrité,
té, plutôt que de parvenir à la richesse
sa pauvrement de pareilles horreurs!
par le renouvelleVenons enfin à la cérémonie de la
constitution.
proclamation de la
Elle eut lieu, le 8 juillet, sur la place d'armes du
en face de la grande et belle église
Cap,
troupes de ligne, la
quiy existait. Les
garde nationale, les fonctionnaires
publics, civils et militaires, les membres de l'assemblée
centrale et T. Louverture s'y rendirent. Le
porta en foule. Bernard
peuple s'y
Borgella, en sa qualité de prési-
érémonie de la
constitution.
proclamation de la
Elle eut lieu, le 8 juillet, sur la place d'armes du
en face de la grande et belle église
Cap,
troupes de ligne, la
quiy existait. Les
garde nationale, les fonctionnaires
publics, civils et militaires, les membres de l'assemblée
centrale et T. Louverture s'y rendirent. Le
porta en foule. Bernard
peuple s'y
Borgella, en sa qualité de prési- --- Page 387 ---
CHAPITRE v.
[1801]
sur T'autel de la
dent de l'assemblée centrale, prononça
l'adresse suivante déjà rédigée au Port-au-Prince,
patrie
à la date de la constitution :
dès le 9 mai,
Colons français, et vous, braves Soldats,
Saint-Domingue aspire au bonheur inappréciable
Depuis longtemps,
qui se sont successivement
d'avoir une constitution locale. Des factions
del la métropole, en propageantleurs
remplacées dans le gouvernement
étouffé les justes
subversifs dans cette ile lointaine,avaient
principes
habitans, les avaient dégradés de la
réclamations de ses infortunés
élans précieux de
d'hommes libres, leur avaient ravijusqu'aux
dignité
les âmes, et les avaient
ces nobles sentimens qui élèvent et agrandissent
'.
de recevoir la loi qu'ils n'avaient ni faite ni consentie
forcés
disait la constitution de l'an 3, sont parties
Les colonies françaises,
soumises à la même loi constituintégrantes de la République et sont
tionnelle.
les destinées de Saint-Domingue
Ainsi, par la fatalité la plus terrible,
à celles de la métropole qui a étendu ses ramifications
ont été associées
et a fait courber Saint-Domingue sous
à travers l'immensité des mers,
l'énorme poids de son influenceavoir une durée?
Cet état affreux, cet état de dissolution, pouvait-il de fixer bientôt
Il était réservé à un génie réédificateur
. Non ! .
vole des confins de PEle sort de la République. En effet, Bonaparte les factions disparaisgypte dans le ceeur de la France; et tout-à-coup
la Répusocial succède aux convulsions de l'anarchie ;
sent ; un ordre
douceurs de la paix, el se prépare à aller
blique goûte au-dedans les
constitution nouvelle est posée;
les fruits au-dehors. Une
en recueillir
de rouages qui se heurtent muelle est dégagée de cette multiplicité
à la diversité
donnent lieu aux cabales populaires,
tuellement et qui
d'opinions, aux calamités publiques. a-t-elle été faite pour vous, insuMais, cette constitution nouvelle,
et si différente de la métrolaires, qui habitez une région si éloignée
qui firent proclamer l'égalité et la liberté
1 Brissot, les Girondins, Danton,
de ces défenseurs des droits
générale. B. Borgella se vengeait, par ces paroles,
pour signer la liberté
de Polvérel qui luia avait remis une plume
de Thumanité,
avait interprété, comme son collègue, les
de ses esclaves, de Sonthonax qui
veux de Brissot et des Girondins.
qui habitez une région si éloignée
qui firent proclamer l'égalité et la liberté
1 Brissot, les Girondins, Danton,
de ces défenseurs des droits
générale. B. Borgella se vengeait, par ces paroles,
pour signer la liberté
de Polvérel qui luia avait remis une plume
de Thumanité,
avait interprété, comme son collègue, les
de ses esclaves, de Sonthonax qui
veux de Brissot et des Girondins. --- Page 388 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTT.
pole? Vos représentans, comme ceux des autres
y ont-ils concouru ou participé ?
Non!
départemens français,
La sagesse et toutes les vertus ses
daction de cet acte
compagnes qui ont présidé à la révos
constitutionnel, y ont consacré vOS
intérêts, en proclamant qu'il n'était
droits, stipulé
seriez soumis à l'empire de lois
pas fait pour vous, que vous
la justice a lui
particulières. Dès ce moment,
pour vous ; la nation
enfin,
avez les gouts et le caractère,
puissante et généreuse dont vous
honteux
et dont vous faites partie, a brisé les
que l'esprit de parti etl'anarchie s'étaient
fers
Elle a reconnu les droits
plu à vous donner.
vous
que vous tenez de la
ne serez plus exposés à ces commotions
nature. Désormais,
violentes, à ces tempêtes
terribles, à ces secousses
politiques qui naissent de
faites sans intérêt, loin de
l'exécution des lois
vous, et qui ne pouvaient
inceurs, nià VOS usages; ni au climat
convenir ni à vOS
Grâces soient rendues
que vous habitez.
à la nouvelle constitution
Colons
française!
français, vous avez été éveillés par
des lois s'est fait entendre
l'article 91. Le besoin
aussitôt, et vous avez
au général qui gouverne cette
manifesté votre voeu
vée contre les
colonie, au général quil'a tant de fois sauentreprises des ennemis du nom
fluence de toutes les factions. Hé!
français et contre l'inde celui qui consacre
pouviez-vous ne pas être écoutés
fondes
tous les momens de sa vie à cicatriser les
plaies faites à la colonie, et à
proconsolateur ?
répandre sur wous un baume
Toussaint Louverture, cet homme
tions commaadent votre
extraordinaire, dont les belles acadmiration et votre
comme un phénix du milieu des
reconnaissance, s'est élevé
la défense de votre
cendres, et. s'est dévoué tout entier à
milieu des
pays, de vOS personnes et de voS propriétés. Au
mouvemens convulsifs de
le courage de se charger des
l'anarchie, il a eu la générosité,
rênes d'une colonie
fenses autres que celles qui lui sont
abandonnée sans démoyens qu'assurent la culture
naturelles, et dénuée de tous les
et le commerce.
a
vez, respecter le pom français,
Ily fait, vous le sail a su
en y faisant partout arborer ses
approvisionner VOS ports, vivilier vos
couleurs;,
merce, rétablir VOS cités,
cultures, appeler le comdiscipliner les
il a vaincu les préjugés
troupes ; il a plus fait encore,
de ia
invétérés ; il a cimenté parmi vous les
pius douce
noeuds
fraternité, ces noeuds que l'ancien
avait si inhumainement
systène colonial
réprouvés, et
son odieux
que l'anarchie, pour maintenir
empire, se faisait un jeu barbare de
à loisir. La
resserrer ou de rompre
proclamation du général en chef qui a convoqué VOS
man-
troupes ; il a plus fait encore,
de ia
invétérés ; il a cimenté parmi vous les
pius douce
noeuds
fraternité, ces noeuds que l'ancien
avait si inhumainement
systène colonial
réprouvés, et
son odieux
que l'anarchie, pour maintenir
empire, se faisait un jeu barbare de
à loisir. La
resserrer ou de rompre
proclamation du général en chef qui a convoqué VOS
man- --- Page 389 ---
CHAPITRE V.
[1801]
il désire votre bonheur; il vous andataires, vous prouve à quel point
il vous démontre la
le temps des déchiremens est passé; ;
nonce que
donner des lois de convenance; i et adoptant cette
nécessité de vous
des conventions établies par des
maxime constante. que les lois sont
l'ordre de la société, il
hommes qui doivent s'y conformer pour régler
de la
fait concevoir qu'il en est d'elles comme des productions
vous
ses statuts, comme ses fruits
terre, que chaque pays a ses moeurs,
propres.
assemblée d'habitans a reçu de vous
D'après ces principes, une
du régime inl'importante tâche de poser les bases constitutionnelles
a aufidèle à la métropole, le général qui
térieur de cette colonie; et
ces bases contorisé la convocation de cette assemblée, a proclamé que
stitutionnelles seront soumises d la sanction du gouvernementfrançais.
favorablement le trop long
Mais VOs mandataires ont dû interpréter
de
Considérant son éloiguement et l'état guerre
silence de la métropole.
de l'absence des lois; et dans
où elle se trouve, ils ont dû être effrayés
à la
imminent, ils ont dû, par amour pour vous et attachement
ce'péril
rassurer tous les esprits. Ils se
France, dissiper toutes les inquiétudes,
loi, et ils ont cru dele salut de tous est la suprême
sont rappelés que
veille sur les destinées de Saint-Domingue à
voir inviter le général qui
les bases de législation qu'ils
faire mettre sur le champ aexécution olfertes. Votre bonheur préces bases vous sont
ont posées. Aujourd'hui
; ils se sont efforsent et futur a constamment occupé VOS mandataires
!
cés de le rendre durable. Puissent-ils ne s'être point trompés
braves Soldats, n'oubliez jamais et pénéColons français, et vous,
qui puissent contrez-vous bien qu'iln'est que le temps etl'expérience du
de fahumaines. Ralliez-vous autour
pacte
solider les institutions
mandataires le déposent dans votre
mille qui vous est présenté. Vos
civile et
et comme
sein, comme le palladium de votre liberté
politique, à la Répude leur affection pour vous et de leur dévouement
le gage
réédifie et qui protège les colonies!
blique. Vive la République qui
la constitution
B. Borgella lut immédiatement après,
adresse. Cette lecture n'excita, ( dit-on,
annoncée par cette
puni de la part des fonctionnaires
aucun enthousiasme,
l'exécution immédiate de
dans
blics qui entrevoyaient,
infaillible par le goucet acte, une cause de répression
, à la Répude leur affection pour vous et de leur dévouement
le gage
réédifie et qui protège les colonies!
blique. Vive la République qui
la constitution
B. Borgella lut immédiatement après,
adresse. Cette lecture n'excita, ( dit-on,
annoncée par cette
puni de la part des fonctionnaires
aucun enthousiasme,
l'exécution immédiate de
dans
blics qui entrevoyaient,
infaillible par le goucet acte, une cause de répression --- Page 390 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HIAYTI,
vernement consulaire, ni de la part des troupes
comprenaient pas grand'chose, ni de la part du quin'y
Dans cette scène, B. Borgella n'était
peuple.
teur qu'il fallait
pas d'ailleurs, l'acapplaudir.
Le Cap avait toujours pour maire, le noir Cézar Thélémaque dont nous avons déjà parlé,
après une longue résidence
Martiniquais qui,
fixer à
en France, était venu se
Saint-Domingue : c'était un homme de
de sens et très-dévoué à la
beaucoup
mère-patrie; illui
comme à tous les autres
répugnait,
de telles
fonctionnaires, de voir
mesures sans autorisation
prendre
nement français. Personne
préalable du gouvern'ignorait que le colonel
cent, Pascal et bien d'autres avaient
VinT. Louverture de
tenté de détourner
cette infraction à la
l'an 8, que lui et l'assemblée centrale constitution de
mauvaise foi. Si, encore, ils s'étaient interprétaient de
de cet acte quel
bornés à ne.faire
l'objet d'un voeu, d'une
la législation du régime intérieur
proposition pour
de la
raient eu, sans nul doute, l'assentiment colonie, ils auces hommes qui devaient
général de tous
profiter de ses
maisl'exécuter tout d'abord, c'était
dispositions;
dà à l'autorité souveraine de la
manquer au respect
Ce discours
France sur sa colonie.
explicatif, prononcé par B. Borgella, exprime toute la pensée des colons qui
verture: c'est aux colons
inspiraient T. Loulièrement; e'est de leur français qu'il s'adresse partioupays, de leurs intérêts, de
propriétés, de leur bonheur,
leurs
qu'il s'agit; le reste de la
population de
Saint-Domingue n'y est
et si mentiony est faite des braves
compté pour rien;
colons et leur grand
soldats, c'est que les
complice avaient besoin de l'armée
pour assurer le succès de l'oeuvre. Qu'on relise
documens fournis dans
tous les
nos deux premiers livres, émanés
'adresse partioupays, de leurs intérêts, de
propriétés, de leur bonheur,
leurs
qu'il s'agit; le reste de la
population de
Saint-Domingue n'y est
et si mentiony est faite des braves
compté pour rien;
colons et leur grand
soldats, c'est que les
complice avaient besoin de l'armée
pour assurer le succès de l'oeuvre. Qu'on relise
documens fournis dans
tous les
nos deux premiers livres, émanés --- Page 391 ---
CHAPITRE V.
[1801]
à constituer la
des colons et exprimant leurs prétentions réserver à la
à lui donner des lois locales, à ne
colonie,
sur elle, et l'on se conFrance qu'un haut patronage
la suite
cette constitution de 1801 ne fut que
vaincra que
expressément tous les
de ces idées. Nous avons souligné
avande ce discours qui prouvent ce que nous
passages
préta sincèrement, parce
ici. T. Louverture s'y
çons
il
trouvait ses avantages.
que, dans son égoisme,
y
à son
Revêtu d'un bel et riche uniforme, il prononça
tour le discours suivant:
Peuple de Saint-Domingue,
cette ile importante vient de m'être
La constitution coloniale pour
de législateurs qui, en vertu
remise par l'assemblée centrale, composée
réunis
établir
du 16 pluviôse dernier, se sont
pour
de ma proclamation
Je l'ai lue avec atles lois qui doivent nous régir et nous gouverner. le bonheur de mes contention, cette loi, et persuadé qu'elle doit faire
sur les localités,
puisqu'elle est fondée sur les bonnes moeurs,
citoyens,
et principalement sur la religion, je T'approuve. de faire exécuter ces
Mais, quand je considère que je suis chargé
n'a été
je vois que ma tâche est plus pénible que
lois constitutionnelles,
l'annonce, quelque vaste que soit
celle des législateurs. Néanmoins, je
la parcourir. 0 vous, mes
cette carrière, je ferai mon possible pour
wous étes
concitoyens, de tout age, de tout étal, et de toutes couleurs, éterniser
m'est remise avjourd'hui duil
libres, et la constitution qui
devant le Créateur de l'univotre liberté. Prosternons-nous d'abord
le remercier d'un bienfait si précieux.
vers, pour
de la vérité. Cette constitution assure
Je dois vous parler le langage
elle exige de chaque
à chaque individu la jouissance de ses droits; aussi dans nos clicitoyen la pratique des vertus, comme elle appelle
des bonnes moeursetde la religion divine dejésus-Christ.
mats le règne
d'exemple au peuple dont vous devez
Ainsi donc, magistrats, servez
Que la probité comme la droiêtre toujours les pères et les défenseurs.
vous vous attirerez
ture dirigent VOS actions et dictent VOS sentences 3 consolation qu'un
c'est la plus douce
l'estime de VOS concitoyens ;
homme en place puisse désirer.
clicitoyen la pratique des vertus, comme elle appelle
des bonnes moeursetde la religion divine dejésus-Christ.
mats le règne
d'exemple au peuple dont vous devez
Ainsi donc, magistrats, servez
Que la probité comme la droiêtre toujours les pères et les défenseurs.
vous vous attirerez
ture dirigent VOS actions et dictent VOS sentences 3 consolation qu'un
c'est la plus douce
l'estime de VOS concitoyens ;
homme en place puisse désirer. --- Page 392 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HATTI.
Braves militaires, généraux, officiers, sous-officiers
servez la discipline et la subordination
et soldats, obvOs chefs, défendez et
activez la culture, obéissez à
soutenez la constitution, contre
térieurs et extérieurs qui chercheraient
les ennemis insoit sans cesse la
à l'attaquer. Que votre devise
bravoure, et votre guide
bien de la patrie.
l'honnear ; vous mériterez
Cultivateurs, fuyez l'oisiveté; elle est la mère des vices
principalement de vous laisser séduire
des
; gardez-vous
tionués que malveillans. Vous
par
hommes aussi malintentrouverez dans tous
comme dans les
les temps, en moi,
généraux, mes représentans, les
Justice et des abus,
répresseurs de l'inHlabitans industrieux des villes, soyez soumis aux
seront d'être votre protection et votre
lois ; elles ne ceségide.
Peuple, magistrats et militaires, je vous
miens. Pour moi, je promets, à la face du expose VOS devoirs et les
dra de moi, si Dieu me le
ciel, de faire ce qui dépentranguillité
permet, pour conserver l'union, la paix et la
publique, en conséquence le bonheur de mes
Je promets d'exécuter ce qui m'est
concitoyens.
niale. Jurez également,
prescrit par la constitution colodevantlEtre suprême et entre
vous vous soumettez à ces lois qui doivent faire
mes mains, que
solider votre liberté.
votre bonheur, et conJe vous préviens que la loi est la boussole de tous les
quelconques : quand elle parle, ils doivent tous fléchir
citoyens
autorités civiles et militaires doivent
devant elle. Les
donner par-là
être les premières à lui céder et à
l'exemple au peuple. Suivez de
en
tution que l'assemblée centrale
point point la constiet législative de
de consacrer ; que les principes qu'elle
Saint-Domingue vient
gravés dans VOS coeurs.
proclame restent éternellement
Dans tous les temps, mes chers concitoyens et
voeux et mon ambition consistèrent à
amis, mon désir, mes
de vous rendre libres et heureux.
trouver et à préparer les moyens
à mon coeur,
Sije puis atteindre un but si cher
je ne regretterai point la vie, et j'irai, sans
nords, rendre compte de mes actions au Dieu
aucun reverain auteur de toutes choses.
Tout-Puissant et sou -
Vivent à jamais la République française etla constitution
coloniale !
Après ce discours, les troupes crièrent: Vive le
verneur! C'était la meilleure investiture
gouque le général
rendre libres et heureux.
trouver et à préparer les moyens
à mon coeur,
Sije puis atteindre un but si cher
je ne regretterai point la vie, et j'irai, sans
nords, rendre compte de mes actions au Dieu
aucun reverain auteur de toutes choses.
Tout-Puissant et sou -
Vivent à jamais la République française etla constitution
coloniale !
Après ce discours, les troupes crièrent: Vive le
verneur! C'était la meilleure investiture
gouque le général --- Page 393 ---
CHAPITRE V.
[1801]
nouveau titre. Les fonctionen chef pût recevoir de son
donnant l'accolade
le félicitèrent en lui
naires publics
était presque un Roi par la pompe
républienine, à lui qui
tirés de la
il s'entourait. Cinq coups de canon
place
dont
le signal aux forts et aux bâtimens
d'armes donnèrent
tirèrent chacun une salve de
en station dans la rade, qui
vingt-trois coups*.
du tribunal civil du
Un citoyen Fouqueau, président
aussi un discours où il lounitT.Louverture,
Cap, prononça
de la colonie : c'était un blanc.
sauveur et restaurateur
Corneille Brelle chanta une
On se rendit à T'église, où
ily
solennelle. Après cette eérémonie religieuse,
messe
magnifique au palais habité par le gouvereut un banquet
Jésuites. La ville du Cap fut
neur, l'ancien couvent des
illuminée dans la soirée et durant toute la nuit.
ordonna l'élarLe 11 juillet, un arrêté du gouverneur
autres que ceux pour
gissement de tous les prisonniers,
vols et assassinats.
dans toute la
La constitution fut imprimée, répandue
avec une pompeinusitée.
colonie, et publiée partout
par T.
dans le discours prononcé
On peut remarquer,
mettre en toutes choses,
Louverture, le tact qu'il savait
dans le
circonstances. Si l'assemblée centrale,
en toutes
s'adressa
colons et à
ne
qu'aux
discours de son président,
en disant à
le
parla à tout le monde,
l'armée, gouverneur
dans une telle occurence.
chacun ce qui était à propos
t.2, 103. La salve de la République française était de
1 Histoire d'Haiti, faisant tirer p. un de plus, T Louverture avait un sentiment
22 coups; en en
devenait plus grand que cette
d'orgueil : il voulait faire comprendre il voulait qu'il rappeler la date de l'insurrection
République. Peut-être cependant, eutlieu dans la nuit du 22 au 23 août 1791. Une pro.
des noirs du Nord qui
disait qu'il avait été le chef de cette insurrection.
clamation de lui, en 1796,
ire d'Haiti, faisant tirer p. un de plus, T Louverture avait un sentiment
22 coups; en en
devenait plus grand que cette
d'orgueil : il voulait faire comprendre il voulait qu'il rappeler la date de l'insurrection
République. Peut-être cependant, eutlieu dans la nuit du 22 au 23 août 1791. Une pro.
des noirs du Nord qui
disait qu'il avait été le chef de cette insurrection.
clamation de lui, en 1796, --- Page 394 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE D'HAYTI,
Sondiscours ne manquait ni dignité ni fermeté
faisait sentir toute son autorité, et
: il y
avertissait,
chacun de ce qu'il exigeait. Jésuite autant
prévenait
et législateur, il n'oublia
de
que général
du Christ
pas
s'appuyer sur la religion
pour prescrire ce qu'il voulait obtenir de
Enfin, arrivé à l'apogée de sa gloire et de
tous.
déclara qu'il n'éprouvait
sa fortune, il
C'était,
aucun remords pour ses actions.
sans doute, la fermeté d'âme d'un homme
comprenait la politiqueà sa manière; mais le Dieu
qui
Puissant qu'il invoquait conservait
Toutaussi tous ses droits
pourjuger: ses actions passées et cellesqu'il faudra
car en juillet 1801, T.I Louverture n'avait
relater;
carrière.
pas achevé sa
Les Mémoires de Pamphile de Lacroix
extraits d'un compte-rendu remis
rapportent des
rine par le colonel
au ministre de la maVincent, sur ce qui se
entre
et le gouverneur, au sujet de la constitution passa
lui
parait que ce colonel lui fit de vives
coloniale. Il
la publication de cet acte, avant de l'avoir représentations sur
vernement français, et
soumis au gouC Il m'écouta
encore plus sur son impression.
avec attention, dit
C
je lui demandai
Vincent, surtout quand
ce que pourrait faire le
a français, aujourd'hui
gouvernement
qu'aux termes de la
C il n'aurait plus personne à
constitution,
nommer ni à
( la colonie. Il me répondit
envoyer dans
que
A des commissaires
legouvernement enverrait
A
pour parler avec lui. - - Dites
quel'on veut qu'il vous envoie des
plutôt
A
ambassadeurs...
chargés d'affaires, des
D Dans la pensée de
verture était done
Vincent, T. Louplacé sous l'influence d'hommes
portaient à agir comme il fit ! Ces hommes
qui le
les colons.
ne sont que
Enfin, Vincent reçut la mission d'apporter la
constitu-
que
A des commissaires
legouvernement enverrait
A
pour parler avec lui. - - Dites
quel'on veut qu'il vous envoie des
plutôt
A
ambassadeurs...
chargés d'affaires, des
D Dans la pensée de
verture était done
Vincent, T. Louplacé sous l'influence d'hommes
portaient à agir comme il fit ! Ces hommes
qui le
les colons.
ne sont que
Enfin, Vincent reçut la mission d'apporter la
constitu- --- Page 395 ---
CHAPITRE V.
[1801]
français, et partit pour la France.
tion au gouvernement
de quitter le Cap, il remit à
Il a fait savoir aussi, qu'avant
à T. Louverture : elle
H. Christophe une lettre adressée
ce
età la lecture qu'il en fit à Christophe,
était décachetée,
Vincent, vous êtes
dernier lui aurait dit : C Commandant
de
aimez réellement les hommes
C le seul Européen qui
dit la vérité.
Vous nous avez toujours
a Saint-Domingue.
été
nos énnemis
de constitution a
rédigé par
( Le projet
Il résulte de ces paroles, que
K les plus dangereua. D
Moise, que T. LouChristophe voyait avec regret, comme
sous l'influence des colons; et que,
verture était trop placé
dont il
était attaché a la France,
de plus, Christophe
voyait les droits méconnus par cet acte.
du
était
d'une lettre de T. Louverture,
Vincent
porteur
Premier Consul. Il lui
16 juillet, adressée directement au
de la marine sa
rappelait qu'il avait envoyé au ministre
T'assemblée
proclamation du 16 pluviose, qui iconvoquait
de la
de la prise de possession
centrale, en l'informant
de la coloespagnole et de la situation politique
partie
avait fait savoir que le but de cette assemnie; qu'illui
des lois sablée était de fixer les destinées de ce pays par
habiles localités et les moeurs de ses
ges, calquées sur
tans.
la satisfaction de vous
a J'ai aujourd'hui, poursuivait-il, vient d'être portée à cet
annoncer que la dernière main
promet
et
en résulte une constitution qui
ouvrage,
qu'il habitans de cette colonie si longtemps
le bonheur aux
l'adresser
avoir
infortunée. Je m'empresse de vous
pour
et la sanction de mon gonvernement.
votre approbation
requis, en l'absence des
L'assemblée centrale m'ayant succéder leur règne à celui
lois, et vu la nécessité de faire
cette
de faire exécuter provisoirement
de l'anarchie, --- Page 396 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
constitution, comme devant l'acheminer
prospérité future,
plus vite vers sa
je me suis rendu à ses désirs; et cette
constitution a été accueillie par toutes les classes de citoyens avec des transports de joie
pas de se reproduire,
qui ne manqueront
lorsqu'elle leur sera
vêlue de la sanction du
renvoyée regouvernement. D
Vincent arriva en France dans les
tobre, quelques jours après la
premiersjours d'ocsignature des
de la paix qui fut conclue à Amiens
préliminaires
La
le 25 mai 1802.
pensée de l'expédition contre Saint-Domingue
déjà arrêtée; nous espérons
était
fin de ce volume.
prouver cette assertion à la
qui ne manqueront
lorsqu'elle leur sera
vêlue de la sanction du
renvoyée regouvernement. D
Vincent arriva en France dans les
tobre, quelques jours après la
premiersjours d'ocsignature des
de la paix qui fut conclue à Amiens
préliminaires
La
le 25 mai 1802.
pensée de l'expédition contre Saint-Domingue
déjà arrêtée; nous espérons
était
fin de ce volume.
prouver cette assertion à la --- Page 397 ---
CHAPITRE VI.
Diverses luis organiques rendues par
saint Louverture à cette assemblée, l'assemblée et sa
centrale.- Lettre de Tousen 1801.- Système agricole et politique de réponse.- Produits, état financier
désapprouvé par Dessalines et Moise.- Opinions Toussaint Louverture.- - Il est
sujet.
diverses et discussion à ce
L'article 54 de la constitution
donnait le droit au
verneurdedéerminer la division du
gounière la plus conforme
territoire, de la maaux relations
division ne tarda pas : le 13
intérieures. Cette
la
juillet, sur sa
consacrer par une loi, l'assemblée
proposition de
loi.
centrale rendit cette
Au lieu des cinq départemens
eut six: ceux du Sud, de
qui existaient, ily en
l'Ouest, du Nord, de
(autrefois Samana), de l'Ozama
Cibao,
(autrefois
nouveau auquel on donna le
Engafio), et un
nom de Louverture.
n'avons pu savoir si cette
Nous
désignation fut le fait du
verneur ou celui de
goul'assemblée centrale I .
que les colons avaient déjà donné le
Onserappelle
nom de
au bourg d'Ennery,
Louverture
par rapport à T'habitation
par Toussaint dans cette paroisse.
acquise
- Ce département de Louverlure est devenu celui de
T. IV.
LArtibonite.
--- Page 398 ---
58G
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI,
Les limites de ces départemens furent fixées
maintenues dans la suite,
et ont été
par tous les
par toutes les constitutions
gouvernemens,
départemens furent
publiées dans ce pays. Ces
subdivisés en arrondissemens
taires et en paroisses.
miliCelui du Sud comprenait Sarrondissemens
et 14 paroises.-1/Ouest, 6 arrondissemens et 14
Le Nord, 6 arrondissemens et 24
paroisses.
ture, 4 arrondissemens
paroisses. - Louveret 15 paroisses. - Le Cibao, 4
arrondissemens et 5 paroisses. - 1'Ozama, 5
semens et 13 paroisses.
arrondisLa même distribution en arrondissemens
n'a pas été toujours maintenue
et paroisses
ont fait
par la suite: : les
place aux communes.
paroisses
Le 15 juillet, une loi fut rendue
lique,
sur la religion cathoapostolique et romaine, la seule
fessée. Elle admettait
publiquement pronion
cependant qu'on pàt avoir une
religieuse différente, à la condition de
opiculte reconnu parla
respecter le
suivi et
constitution, sous peine d'être
puni comme perturbateur de l'ordre
pourcun ordre, décret ou loi
public. Auecclésiastique,
tière purement
quoique en maspirituelle, ne pouvait être
la colonie, sans le consentement
exécuté dans
du
la même disposition observée
gouverneur. C'était
en France.
Les dimanches étaient les seuls jours de
fêtes solennelles étaient aussi
repos. Neuf
observées
et pour chaque paroisse, sa fête
généralement,
solennelles était
patronale. Dans les fêtes
comprise celle de
patron de Tile: c'était aussi le
Saint-Dominique,
la Toussaint était
patron du gouverneur, et
une autre fête pour lui'.
'Le gouverneur se nommait
fat un surnom devenu célébre. François Dominique Toussaint. Louverture
dimanches étaient les seuls jours de
fêtes solennelles étaient aussi
repos. Neuf
observées
et pour chaque paroisse, sa fête
généralement,
solennelles était
patronale. Dans les fêtes
comprise celle de
patron de Tile: c'était aussi le
Saint-Dominique,
la Toussaint était
patron du gouverneur, et
une autre fête pour lui'.
'Le gouverneur se nommait
fat un surnom devenu célébre. François Dominique Toussaint. Louverture --- Page 399 ---
CHAPITRE VI.
[1801]
autorités civiles et militaires étaient tenues
Toutes les
au service du culte, en corps. Il en
d'asiserrégpilirenent
soir
même des troupes qui, deplus,
fut nécessairementde:
et chantaient des
et matin dans leurs casernes, priaient
spirituels dont plusicurs furent composés exprescantiques
du
et à sa louange. Ces
sément, par ordre
gouverneur aussi dans les écoles 1,
cantiques étaient chantés
pour l'ancienne partie
Il y avait un préfet apostolique
l'archevèché de
française, l'évèque Mauvielle occupant
dont la juridiction s'étendait sur toute
Santo-Domingo,
Sur la présentation du prél'ancienne partie espagnole.
en
nommait les curés des paroisses,
fet, le gouverneur
territoire où ils devaient exerleur assignant l'étendue du
Il nommait aussi lesvicer leur juridiction spirituelle.
caires, sur la même présentation. Ces ecclésiastiques
étaient justiciables du préfet pour les cas religieux, et"des
tribunaux ordinaires pour les cas civils; mais le préfet
tous les jugemens de condevait participer au gouverneur
cas
ou interdiction pour
damnation emportant déposition
relatifs àla poreligieux. Le préfet faisait tous règlemens
à l'exercice du culte, à la discipline des ecclésiastilice,
à la constitution et auxlois civiles.
ques, en se conformant
traitement fixe et
Les ministres du culte recevaient un
droits
curiaua, conformément
une part sur les
appelés
La dime fut
au tarif de 1775 émané du comte d'Ennery.
alorss supprimée dans l'ancienne partie espagnole.
dans toute l'ile
Les biens appartenant aux paroisses
étaient conservés et administrés par les municipalités.
à l'école sous le règne de Dessalines, je chantais ces cantiques avec
1 Etant
mais à la louange de notre Empereur, qui avait commencé
mes condisciples;
par être gouverneur général.
appelés
La dime fut
au tarif de 1775 émané du comte d'Ennery.
alorss supprimée dans l'ancienne partie espagnole.
dans toute l'ile
Les biens appartenant aux paroisses
étaient conservés et administrés par les municipalités.
à l'école sous le règne de Dessalines, je chantais ces cantiques avec
1 Etant
mais à la louange de notre Empereur, qui avait commencé
mes condisciples;
par être gouverneur général. --- Page 400 ---
ETUDES SUR L'IISTOIRE D'HAITI.
Ceux appartenant aux missionnaires, moines et
l'étaient par l'administration générale des
couvens,
enfin, ceux provenant des fondations
domaines; et
leur destination
de famille suivaient
originaire et particulière.
Le 18 juillet, une autre loi fut décrétée
nés hors mariage. Pour faire
sur les enfans
sitions favorables
connaitre toutes ses
aux bonnes moeurs, à la
dispodoit être toujours donnée
préférence qui
société, il faudrait la
au mariage légitime dans la
donner tout entière.
ses
La plupart de
dispositions se trouvent dans le code civil
Pour cette époque, où les moeurs coloniales
d'Haiti.
qu'une masse d'enfans
n'avaient fait
naturels, cette loi était un
pour eux et la colonie.
bienfait
Le 25juillet, loi sur l'organisation des tribunauz
parla constitution. La justice était
créés
colonie
rendue-au nom de la
française de Saint-Domingue. Lesactes devaient
continuer à porter la date du calendrier
mettant entre parenthèses la date
républicain, en
cien calendrier
correspondante: àl'angrégorien : c'était un acheminement à la
suppression totale du premier.
Tousles tribunaux existans furent
réorganisés. Ceux de
supprimés pour être
paix et de commerce
tout-à-fait. Le jugement par des arbitres du disparurent choix
parties était d'abord suivi dans les cas
des
Les tribunaux de première
permis par les lois.
instance et d'appel réunissaient
toutes les attributions civiles, commerciales,
nelles et criminelles. La constitutionavait
correctionau gouverneur d'organiser
treconnu ledroit
lui-même les tribunaux
ciaux, conseils de guerre,
spéquijugeaient une foule de délits.
Ily avait seize tribunaux de première instance
dans les différens départemens, et
répartis
composés chacun d'un
Les tribunaux de première
permis par les lois.
instance et d'appel réunissaient
toutes les attributions civiles, commerciales,
nelles et criminelles. La constitutionavait
correctionau gouverneur d'organiser
treconnu ledroit
lui-même les tribunaux
ciaux, conseils de guerre,
spéquijugeaient une foule de délits.
Ily avait seize tribunaux de première instance
dans les différens départemens, et
répartis
composés chacun d'un --- Page 401 ---
CHAPITRE VI.
[1801]
d'un commissaire du
juge et d'un lieutenant de police,
était
etd'un greflier. Dans chaque paroisse
gouvernement
faisant les
un substitut du commissairedu gonvernement,
Ces magistrats
actes conservatoires et préparatoires.
émolumens taxés sur leurs actes,
étaient tous payés spardes
ancien tarif rendu sous le comte d'Ennery.
d'après un
à Saint-Marc" était établi
Un tribunal d'appel siégeant
de Loudu Sud, de l'Ouest,
pour les quatre départemens
pour ceux
verture et du Nord : un autre à Santo-Domingo
l'Ozama et de Cibao. Ils étaient composés d'un préside
d'un commisdent, de quatre juges, de deux assesseurs,
d'un substitut et d'un greffier.
saire du gouvernement,
et les magistrats
La justice y était rendue gratuitement,
à fizer par
recevaient un traitement du trésor colonial,
le gouverneur.
dansla ville où résiLe tribunal de cassation, siégeant
d'un
ordinairement le
était composé
derait
gouverneur,
d'un commissaire du gouverneprésident, de huit juges,
le même traitement
ment et d'un greffier. Ils recevaient
que les magistrats des tribunaux d'appel.
cette
Les officiers ministériels étaient réglementés par
la forme de procéder en matière civile et
loi, ainsi que
des anciennes 'ordonnances
criminelle. La jurisprudence
La hiérarchie et la
des rois de France était observée.
convenablement.
police de ces tribunauxréglées
les substitutions
Dans les dispositions additionnelles,
abolies. Un
et les exhérédations par testamens furent
salutaire était ainsi établi:
autre principe
acquittée ne peut être rea Toute personne légalement
ni accusée
mêmefait. ))
a prise
pourle
cette loi fat scellée, proLe gouverneur ordonna que
mais, au moinulgnée et exécutée dans toute la colonie;
.
convenablement.
police de ces tribunauxréglées
les substitutions
Dans les dispositions additionnelles,
abolies. Un
et les exhérédations par testamens furent
salutaire était ainsi établi:
autre principe
acquittée ne peut être rea Toute personne légalement
ni accusée
mêmefait. ))
a prise
pourle
cette loi fat scellée, proLe gouverneur ordonna que
mais, au moinulgnée et exécutée dans toute la colonie; --- Page 402 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
de
il se fit la restriction mentale attribuée
ment
signer,
ily aurait lieu,
Jésuites, d'observer ce principe quand
aux
convenable. Des faits sede le violer quand il lej jugerait
ront produits bientôt à ce sujet.
oficiers
surles notaires, arpenteurs,
Le 2juillet,--loi
(encanteurs)
vendeurs publics
de santé, pharmaciens, maisons de détention, les concierges
et sur les prisons,
trouvait la règle de ses devoirs.
et gardiens. Chacun y
municipales, comLe 28,-loi sanrlesadiminisratione d'un maire et de quatre adposées dans chaque paroisse
les
ministrateurs, ayant pour organes du gouvernement
ouleurs substituts près les tribunaux de precommissaires
attributions étaient clairement démière instance. Leurs
aux maires étaient surtoutle
finies, et celles particulières
seuls les cas de conmaintien'de la police : ils jugeaient
conclutraventions en matière de simple police, sur les
du gouvernement ou deleurs subsions des commissaires
les gendarmes à pied,
stituts. Les commissaires depolice,
leurs devoirs
étalonneurs, officiers de l'état civil, avaient
déterminés dans la même loi.
aussi un avis, le 28 juillet, conLe gouverneur publia
qui exigenient des parcernant des fonctionnaires publics
de leurs
ticuliers, pour obtenir la prompte expédition
des rétributions qui n'étaient pas autorisées par
affaires,
défendant la continuation de cet abus, il quales lois. En
de maitres voleurs, et les menaça
lifia ces fonctionnaires
sont d'une
de la destitution. Cet acte, cette expression
Louremarquable entre tant d'autres de T.
originalité
verture.
nationale non soldée fut orgaLe 50 juillet, la garde
55, tout
nisée
une loi. Depuis T'âge de 14 ans jusqu'à
par
d'en faire partie. Elle était dishomme valide était tenu
la continuation de cet abus, il quales lois. En
de maitres voleurs, et les menaça
lifia ces fonctionnaires
sont d'une
de la destitution. Cet acte, cette expression
Louremarquable entre tant d'autres de T.
originalité
verture.
nationale non soldée fut orgaLe 50 juillet, la garde
55, tout
nisée
une loi. Depuis T'âge de 14 ans jusqu'à
par
d'en faire partie. Elle était dishomme valide était tenu --- Page 403 ---
CHAPITRE VI.
[1801]
de faire le service, mais elle prenait les armes
pensée
soldées, dans les villes
chaque jour de parade des troupes
avait
En temps de guerre, une revue générale
et bourgs.
de chaque mois. En temps
lieu tousles premiersdimanchese
tous les trois mois.
de paix, cette revue ne se faisait que
conducteurs et les cultivateurs dans les campagnes
Les
tous les ans ;
ne devaient passer une revue générale que
était de même des domestiques. Les fonctionnaires
il en
civile et judisecondaires de T'administration
et employés
de tout service. En cas de
ciaire étaient aussi exempts
entière des villes et
trouble ou d'attaque, la population
excepté ces fonctionnaires et employés,
des campagues,
était tenue de marcher au premier
prenait les armes et
militaire, de place ou d'arrondisordre du commandant
d'après l'ordre supérieur qu'ilen aurait reçu.
sement,
autre loi régla ce qui était relatifaux
Le er août, une
Elle prit pour base les deux époques
dettes particulières.
date
octobre 1798,-la première,
du 23 août 1791etdus
et des hommes
des noirs dans le Nord,
des insurrections
date de
couleur dans l'Ouest et le Sud, - la seconde,
de
des
au Môle. Les intérêts resT'évacuation totale
Anglais
des débiteurs et des créanciers furent compensés
pectifs
raison des troubles perpétuels survenus
avec équité, en
dans l'intervalle de ces deux époques.
T'administration des finanLe 3 août, une loi organisa
adminisde la colonie. Il fut établi ou maintenu un
ces
des finances et un tréscrier général,
trateur général
orlresdestrésoriers partieuliersdansclaayant sousleurs
ouvert au comdépartement et dans chaque port
que
et autres
des
les receveurs
percepteurs
merce extérieur,
l'armée, les hopitaux
deniers publics. Les dépenses pour
les arsenaux, les édifiees publies, ponts,
militaires,
isa
adminisde la colonie. Il fut établi ou maintenu un
ces
des finances et un tréscrier général,
trateur général
orlresdestrésoriers partieuliersdansclaayant sousleurs
ouvert au comdépartement et dans chaque port
que
et autres
des
les receveurs
percepteurs
merce extérieur,
l'armée, les hopitaux
deniers publics. Les dépenses pour
les arsenaux, les édifiees publies, ponts,
militaires, --- Page 404 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
chaussées et fortifications étaient réglées
le
neur seul, Le mode de reddition de
par
gouvercomptes par les
comptables était fixé en même temps. La plupart de agens
dispositions furent basées sur les règlemens
ces
par le général en chef.
déjà publiés
Un: arrétédu gouverneur ordonna le
mentdecequictaitda
mémejour le paieparles
Le 5
Pmiadeabrendienoniant.
août, il émit une ordonnance
communications
pour interdire toutes
entre les quartiers voisins de la PetiteRivière de l'Artibonite, Saint-Raphaël,
Hinche,
autres lieux, à cause des vols
Banica et
taient. Malgré Textrême
fréquens qui s'y commetsévérité des peines établies, dela
discipline militaire étendue sur toute la
l'activité de la
population, et
police, ce vice débordait: ce
que le despotisme le plus dur est souvent
qui prouve
arrêter les mauvaises inclinations.
insuffisant pour
Si des fonctionnaires publics même
qualifiés de maîtres voleurs
s'exposèrent à être
faut autre
sous un tel régime, c'est
chose qu'un bras de fer dans la direction qu'il
société. Il faut la moralisation
de la
tisme
des hommes, et le
n'en est pas le meilleur agent : il renferme despomême un principe destructeur des bons
en luilissant les
sentimens, enaviâmes, en corrompant les coeurs ; et ce
réagit contre ses propres intentions.
principe
Le 6 août, une loi fut rendue sur les
leurs biens situés à
émigrés et sur
Saint-Dominque. Il faut la faire connaître, parce que la question qu'elle jugea et
tribua beaucoup à la
décida, conguerre civile du Sud, à tous les crimes
commis à l'occasion de cette guerre fratricide.
L'assemblée centrale de Saint-Domingue
Considérant que la colonie faisant partie 2 de l'empire
francais, il
principe
Le 6 août, une loi fut rendue sur les
leurs biens situés à
émigrés et sur
Saint-Dominque. Il faut la faire connaître, parce que la question qu'elle jugea et
tribua beaucoup à la
décida, conguerre civile du Sud, à tous les crimes
commis à l'occasion de cette guerre fratricide.
L'assemblée centrale de Saint-Domingue
Considérant que la colonie faisant partie 2 de l'empire
francais, il --- Page 405 ---
CHAPITRE VI.
[1801]
des rapports fondés sur des principes
existe entre elle et la métropole
le législateur à Saint-Domingue
tellement généraux et communs, que
se défendre d'en faire et prescrire l'application ;
ne peut
a déclaré par sa dernière constiConsidérant que la nation française
des
qui,
aucun cas, elle ne souffrira le retour
Français,
tution, qu'en
le 14 juillet 1789, ne sont pas comayant abandonné leur patrie depuis
rendues contre les émigrés ;
pris dans les exceptions portées aux lois
la
de
le paragraphe 2 de l'article 73 de constitution
Considérant que
maintenus sur la liste
Saint-Domingue, ne conserve pas aux Français
les biens à eux apdéfinitive des émigrés, leurs droits de propriété sur
partenant situés dans l'ile ;
n'ont point obtenu leur
Considérant que les biens des Français qui
el venradiation sur la liste des émigrés, ont été, en France, confisqués
dus au profit de la République;
apparteConsidérant, enfin, que les biens situés à Saint-Domingue, situés
doivent suivre le sort de leurs biens
nant à ces mêmes émigrés,
en France :
rend la loi suivante :
Sur la proposition du gouverneur,
demeure invité de demander
1. Le gouverneur de la colonie est et
notoirement et définifrançais, la liste des Français
au gouvernement
tivement reconnus émigrés.
trouvent inscrits sur cette liste
2. Les Français dont les noms se
admis û
sous aucun prétezte et dans aucun cas,
fatale, ne seront,
débarquer dans l'ile.
à des Français main3. Les biens situés dans la colonie, appartenant
acquis
la liste définitive des émigrés, sont irrévocablement
tenus sur
au profit de la colonie.
suivant le mode qui sera déterminé par
4. Ces biens seront vendus
de la liste mentionnée en l'article
lors de la réception
une loi spéciale,
1er de la présente loi, qui sera imprimée.
dans la pensée de T.LouverIl résulte de cette loi, que
Saintcentrale,
ture et des colons membres del'assemblée
de la France,
Domingue restait une colonie dépendante
faire
mais avec le droit de se
soumise à ses lois générales,
tout ce que
intérieur :
des lois locales pour son régime
intention. En
témoigne de cette
nous avons vIl jusqu'ici
une loi spéciale,
1er de la présente loi, qui sera imprimée.
dans la pensée de T.LouverIl résulte de cette loi, que
Saintcentrale,
ture et des colons membres del'assemblée
de la France,
Domingue restait une colonie dépendante
faire
mais avec le droit de se
soumise à ses lois générales,
tout ce que
intérieur :
des lois locales pour son régime
intention. En
témoigne de cette
nous avons vIl jusqu'ici --- Page 406 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'AYTI.
prenant enfin ces mesures à l'égard des
dont beaucoup avaient servi
émigrés français,
avec les colons sous les
glais, on faisait sous T.Louverture
Anmandait, lui
ce que Rigaud lui deconseillait, aussitôt le départ
ce qui augmenta l'irritation du
d'Hédouville:
lui.
général en chef contre
Que lui disait Rigaud, par ses lettres du 27
du 20 novembre 1798?
octobre et
( Je crains, disait-il, que ce ne soient les
( sèment la méfiance entre les
émigrés qui
C colonie. Je vous
premières autorités de la
engage à les chasser
( la tranquillité dans le
Maintenons
a
pays: prouvons notre fidélité à la
France, en chassant les émigrés : az
a ezistence,
nom de notre
montrez-vous jusqu'a la fin
A
C'homme du gousermemeut.franpais. D
N'étaient-ce pas des conseils judicieux,
éviter entre eux toutes
fraternels, pour
dissensions, toute lutte
?
Rigaud demandait-il que les colons fussent sanglante
pays? Non'; mais ces émigrés
chassés du
combattu
d'Europe qui, après avoir
contre leur patrie sur le continent
étaient_venus la combattre dans sa colonie,
européen;
alors accueillis
T.
et qui étaient
par
Louverture, contrairement aux
existantes en France, lesquelles étaient
lois
gatoires que la constitution
alors aussi oblide l'an 8. Ce
entre eux ne fut-il pas une des causes de la dissentiment
de leurs dissensions et de la
continuation
que le
guerre civile, en même
général en chef semblait pactiser
temps
Cette loi de l'assemblée
avec les Anglais?
centrale sur les
elle pas, enfin, la condamnation
émigrés, n'estde la conduite
tint dans cette guerre?
atrocequ'il
Le 7 août, une loi régla ce qui avait
rapport aux mi-
l'an 8. Ce
entre eux ne fut-il pas une des causes de la dissentiment
de leurs dissensions et de la
continuation
que le
guerre civile, en même
général en chef semblait pactiser
temps
Cette loi de l'assemblée
avec les Anglais?
centrale sur les
elle pas, enfin, la condamnation
émigrés, n'estde la conduite
tint dans cette guerre?
atrocequ'il
Le 7 août, une loi régla ce qui avait
rapport aux mi- --- Page 407 ---
CHAPITRE VI.
[1801]
dans*la nounutes des greffes des tribunauz supprimés
: elles durent être portécs aux
velle organisation; judiciaire
greffes des nouveaux tribunaux.
autre loi qui prescrivait la nomination
Le même jour,
centrale par le dépardes députés à fournir à l'assemblée
1802.
elle devait avoir lieu en mars
tement de Louverture:
d'avance
Mais le gouverneur et l'assemblée comptaient
hôtes que la France se préparait à ensans les nouveaux
des
dans la colonie. Au lieu des opérations paisibles
voyer
furent de glorieux combats livrés par le gouélecteurs, ce
résistance de Dessaverneur lui-même, et T'héroique
de Magny, à la Crôte-à-Pierrot,
lines, de Lamartinière,
dans ce même département de Louverture.
le modede
Le même jour encore, autreloi pourprescrire.
les décès survenus de cause violente aux époques
constater
et de suppléer aux titres
malheureuses de la révolution,
ont été
Ou incendiés.
-
de propriétés qui
perdus
Les décès survenus de cause violente, et quin'avaient
devaient être
été consignés sur les registres publics,
pas
des
intéressées, par enconstatés, à la diligence
parties
dans
quête devant lejuge du tribunal de premitreinstance
les personnes avaient péri; et ce, sur
le ressort duquel
les qualités rela déposition de trois témoins ayant
quises.
cette loi était de pure forme, qu'elle
On conçoit que
exécuter dans bien des cas;
prescrivait une chose difficileà
de la part des assascar, comment obtenir ce témoignage
en masse,
sins, seuls témoins et exécuteurs des massacres T.Loudeshommes immolés en 1799 et 1800, par ordre de
déclaré, dans son discours proverture' ? S'iln'avait pas
aucun remords
noncé au Cap le 8juillet, qu'il n'éprouvait
cetteloi,
actions,
été
qui proposa
ses
ç'aurnit
pourlui,
pour
à
de la part des assascar, comment obtenir ce témoignage
en masse,
sins, seuls témoins et exécuteurs des massacres T.Loudeshommes immolés en 1799 et 1800, par ordre de
déclaré, dans son discours proverture' ? S'iln'avait pas
aucun remords
noncé au Cap le 8juillet, qu'il n'éprouvait
cetteloi,
actions,
été
qui proposa
ses
ç'aurnit
pourlui,
pour --- Page 408 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAiTi.
une occasion
il
derepentireligieux: mais on sait
comprenait la religion du Christ.
comment
Le 7 août, fut encore publiée une loi
dence du
qui fixait la résigouverneur et le lieu des séances de
centrale. Voicil'article
T'assemblée
unique de cette loi:
C La résidence ordinaire du
a ment fixée au
gouverneur est provisoire.
Port-Républicain.
a centrale de la colonie soit
Jusqu'd ce que la ville
( trale tiendra ses séances
reconnue, l'assemblée cenAucune
au Port-Républicain. D
autre ville que celle-là ne pouvait être
trale, et ne réunissait plus
plus cend'avantages pour le siége du
gonvernement: c'était à cause de sa position
que que le Port-au-Prince avait été fondé topographirégime, pour la résidence des
dans l'ancien
gouverneurs de la colonie.
Ilyavait dans cette disposition de la loi une
nous ne pouvons connaître ni
pensée que
apprécier.
Le 9 août, une loi fut rendue sur la mise
tribunauz créés récemment.
en activité des
Le
dut installer le tribunal de
gouverneur en personne
cassation et les tribunaux
pel: les tribunaux de première
d'aptrations
instance, par les adminismunicipales de leurs lieux respectifs.
Le 10 août, - loi sur les délits et les
pétence des tribunaux
peines de la comspéciaua, des conseils de
Les simples vols étaient punis de
guerre,
gêne,
ment; les autres vols, suivant différentes d'emprisonnedéterminées, étaient punis de mort. Il en était circonstances de même
pour l'incendie, les violences contre les
grandes routes ou voies
personnes sur les
publiques, le meurtre, l'assassinat, leviol, la révolte, la conspiration. Les
bissaient la même peine
les
complices suLe 11
que
auteurs de ces délits.
août, une loi régla la manière de procéder
jugemens de ces délits par les tribunaux
aua
spéciaux, Toute
. Il en était circonstances de même
pour l'incendie, les violences contre les
grandes routes ou voies
personnes sur les
publiques, le meurtre, l'assassinat, leviol, la révolte, la conspiration. Les
bissaient la même peine
les
complices suLe 11
que
auteurs de ces délits.
août, une loi régla la manière de procéder
jugemens de ces délits par les tribunaux
aua
spéciaux, Toute --- Page 409 ---
CHAPITRE VI.
[1801]
devait recevoir l'approbation du
condamnation à mort
exécutée ; maisi il se réserva aussi,
gouverneur: ravantd'être
que ces
des condamnations
in petto, la désapprobation
la
de
sans emporter
peine
tribunaux prononceraient,
afin de les contraindre à la prononcer.
mort,
loi décréta le costume des membres
Le 12, une autre
centrale, des magistrats et des officiers
de l'assemblée
des maires et admiministériels attachés aux tribunaux,
et des officiers de l'administranistrateurs municipaux,
tion des finances.
sont les
modifications près, ces costumes
Aquelques
des magistrats et autres
mêmes que ceux des sénateurs,
fonctionnaires civils d'Haiti.
centrale,
Telles furent les loisdécrétées parl'assemblée
de T. Louverture qui, en sa qualité de
surla proposition
l'initiative des lois. Ces actes, qui
gouverneur, avait seul
le complément de la constitution
étaient, pour le moment,
il
coloniale, ayant été promulgués par le gouverneur,
suivante à l'assemblée centrale qui veadressa la lettre
tint dans la COnait de terminer l'unique session qu'elle
lonie; elle est du 28 août :
Citoyens législateurs,
les lois organiques que
Je me suis empressé de lire attentivement
qu'elles seraient
vous m'avez remises. En annonçant à VOS concitoyens avez donnée, vous
le développement de la constitution que vous leur voir de plus concis
n'avez point trompé leur espoir. On ne peut rien
écrites en lettres
ni de plus clair: : ils trouveront dans ce recueil de lois, de leur pays ; il
leurs devoirs, leur bonheur, la prospérité
ineffaçables,
public et du particalier, l'appui du
sera le régulateur du fonctionnaire
le refuge de linnocence et le
faible contre les entreprises du plus fort,
immortel
du crime. Pénétré d'admiration pour ce monument
vengeur
ne saurais trop tôt vous témoigner
de voire attachement à votre pays, je causée, et vous assurer de la part
toutela satisfaction que sa lecture m'a
il
leurs devoirs, leur bonheur, la prospérité
ineffaçables,
public et du particalier, l'appui du
sera le régulateur du fonctionnaire
le refuge de linnocence et le
faible contre les entreprises du plus fort,
immortel
du crime. Pénétré d'admiration pour ce monument
vengeur
ne saurais trop tôt vous témoigner
de voire attachement à votre pays, je causée, et vous assurer de la part
toutela satisfaction que sa lecture m'a --- Page 410 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
du peuple de Saint-Domingue, les sentimens de
sance qu'il vous conservera
respect et de reconnaispour ce bienfait qu'il vient
vous, lequel va le convaincre
de recevoir de
qu'il ne s'est pas
qu'il a fait de ses législateurs. Vous
trompé dans le choix
avez rempli
entière, et comme en étant le chef,
l'espoir de la colonie
mérité
je vous déclare que vous
d'elle; et si, auprès de ce témoignage
avez bien
naissance publiqne, mes sentimens
authentique de la reconque prix, agréez ceux de mon estime particuliers peuvent être de quelet de ma considération.
Salut et respect, TOUSSAINT LOUVERTURE.
L'assemblée centrale ne pouvait être en reste de
plimens envers le gouverneur
comqu'elle avait créé; elle lui
répondit en ces termes :
Citoyen gouverneur,
Votre lettre du 10 de ce mois (10 fructidor)
les plus flatteuses
contient les expressions
pour nous. Dans ce
de
nous trouvons la récompense de
témoignage votre satisfaction,
nous annoncez de la
nos travaux, par le présage que vous
prospérité de cette colonie, Nous
citoyen
n'en doutons
gouverneur ; un avenir heureux sourit
pas,
gue. Sous vos auspices, le cultivateur
encore à Saint-Domintrumens aratoires,
reprendra avec gaieté ses insparce qu'il sera assuré
vain
la terre de ses sueurs. Le
qu'en
il n'arrosera pas
défendre le
militaire, plein de ses devoirs, se bornera
poste d'honneur qui lui sera confié la
à
ménité et le courage seront les vertus
; subordination, l'aqui le
reparaîtra dans tout son éclat. Une administration distingueront. La justice
rétabliralecrédit et la confiance. Dans le
simple et uniforme
une noble émulation excitera
ceeur de chaque fonctionnaire,
et entretiendra les
mens : tous, à l'envi, s'empresseront de
plus précienx sentisuivre'les
a su mettre un terme à nos malheurs. Votre
traces de celui qui
au peuple de
nom ne cessera d'être cher
Saint-Domingue ; il suffira de le
à chacun la route qu'il doit tenir.
proférer, pour indiquer
La constitution et les lois vous
n'est pas au-dessus de
imposent une grande tâche ; mais elle
VOS forces physiques et
dire avec assurance qu'elle est digne de
morales. Nous pouvons
entièrement,
vous, et que vous la
parce que nous connaissons vos rares vertus, remplirez
Le gouvernemento de la métropole ajoutera à la récompense
qui vous
Saint-Domingue ; il suffira de le
à chacun la route qu'il doit tenir.
proférer, pour indiquer
La constitution et les lois vous
n'est pas au-dessus de
imposent une grande tâche ; mais elle
VOS forces physiques et
dire avec assurance qu'elle est digne de
morales. Nous pouvons
entièrement,
vous, et que vous la
parce que nous connaissons vos rares vertus, remplirez
Le gouvernemento de la métropole ajoutera à la récompense
qui vous --- Page 411 ---
CHAPITRE VI.
[1801]
vous doit la conservation et le réa élé décernée : il se rappellera qu'il
livrée aux ennemis, et déchitablissement d'une colonie abandonnée,
le sceau de la justice à la
rée par une infinité de factions ; il apposera
la colonie s'est donnée . ; il y applaudira : e : Il
constitution que
verra dans cet acte le premier pas au retour
l'approuvera, parce qu'il
qu'il sait que la prospérité de
de l'ordre social ; il l'approuvera, parce
colonie doit
celle ile tournera à l'avantage de la métropole, et qu'une
être agricole et paisible.
dont vous êtes l'espoir et la conPour nous, mandataires du peuple
sans vous assurer,
solation, nous ne terminerons point cette session,
trouverez disgouverneur, que dans tous les temps, vous nous
citoyen
bienfaisantes ; l'attachement que nous vous
posés à seconder VOS vues
publique, et que vous ont
portons et qui est fondé sur la reconnaissance
nous
belles actions, vous en est un sûr garant. Agréez,
méritée vos
de nos coeurs, de même que le sentivous en prions, cette expression
ment de notre respect.
COLLET, GASTON NOGÉRÉE,
BORGELLA, président, RAYMOND '
secrétaire.
LACOUR, ROxAS, MUNOZ, MANCEBO, E. VIART,
avait rendu un arrêté sur la
Le 22 août, le gouverneur
exécution de la loi
formation des nouveaux tribunaux, en
rendue à cet égard.
il en publia un autre qui érigea en
Le 10 septembre,
bourgs de l'ancienne partie espacommunes plusieurs
communes et paroisses étaient identiques.
gnole : ainsi,
Saint-Domingue avait reçu une constitution spéciale,
lois
sur les matières les plus importantes;
des
organiques
des arrêtés, des ordonnances, des prodes règlemens,
publiés,
clamations de T. Louverture, précédemment
mouvoir toute l'administration publique avec
faisaient
ensemble.
CHmd
la
de cette colonie essenpoint était parvenue prospérité
mourut au Cap, le 25 vendémiaire an X (17 octobre 1801).
I Julien Raymond
II élait né à Baynet, en 1744.
lois
sur les matières les plus importantes;
des
organiques
des arrêtés, des ordonnances, des prodes règlemens,
publiés,
clamations de T. Louverture, précédemment
mouvoir toute l'administration publique avec
faisaient
ensemble.
CHmd
la
de cette colonie essenpoint était parvenue prospérité
mourut au Cap, le 25 vendémiaire an X (17 octobre 1801).
I Julien Raymond
II élait né à Baynet, en 1744. --- Page 412 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D' HAÎTI.
tiellement agricole, avec le travail contraint
assujétis les cultivateurs.
auquel étaient
Suivant Pamphile de Lacroix,
les états
qui aura sans doute vu
présentés à l'assemblée centrale,
ministrateur général des
par Vollée, ad.
finances, les
de
nie pour l'an IX , c'est-à-dire de
produits
la colotembre 1801, s'élevèrent,
septembre 1800 à seppour l'ancienne
çaise, à
partie fran16,540 livres pesant de sucre terré, au lieu de 70 millions de sucre
18,518,572 C
brut,
blanc.. 1790
a
brut
A
45,220,270 a café,
(
2,480,340 A coton,
A
(
804 ( indigo,
648,518 C cacao,
150,000 livres
6,768,654 C campêche, 1,500,000
gayac et
99,419 ( sirop,
30,000
acajou,
75,519 C gomme de gayac.
120,000 livres (monnaie) ferme des boucheries.
La partie espagnole ne pouvait encore entrer
de compte : elle venait d'être
en ligne
sion française.
réunieàl l'ancienne possesPamphile de Lacroixa douté del l'exactitude
de Vollée, surtout
des comptes
lorsque cet administrateur
le chiffrede toutes les
a présenté
dépenses à la somme
francs ; et cela, en
de34,942,408
comparant les produits de
ceux de 1789, les recettes et les
1801 à
nière eannéed'une
dépenses de cette derprospéritéinouie, à celles de
tonna alors du déficit apparentde
1801:ils'ésuivant Vollée, les
15,686, ,477fr., puisque,
recettes s'élevaient à
En 1789, elles ne s'élevèrent
19,255,931 fr.
qu'à 15 millions, et les dé -
pensesà 15 millions de livres de la colonie,
d'un tiers de la livre tournois
différentes
ou franc.
ed'une
dépenses de cette derprospéritéinouie, à celles de
tonna alors du déficit apparentde
1801:ils'ésuivant Vollée, les
15,686, ,477fr., puisque,
recettes s'élevaient à
En 1789, elles ne s'élevèrent
19,255,931 fr.
qu'à 15 millions, et les dé -
pensesà 15 millions de livres de la colonie,
d'un tiers de la livre tournois
différentes
ou franc. --- Page 413 ---
CHAPITRE VI.
[1801]
raisonné ainsi,
s'était fait, en
Cet auteur a
parcequ'on
des idées exagérées de la prospérité de SaintFrance,
et
voulait bien
Domingue sous T. Louverture,
quel'on
avait des réserves considérables : on les a porcroire qu'il
fabuleuses. Aussi a-t-on torturé l'âme
tées à des sommes
déclaràt ouilavait enfoui ses
de T. Louverture.pour qu'il
inventé à cet égard 1 ?
trésors. Que n'a-t-on pas imaginé,
suffi
d'un peu de réflexion, pour conIl eût
cependant
réles dévastations produites parla première
cevoir que
les agitations sans cesse revolution, de 1791 à 1795;
dans la classe productrice ; la guerre contre les
naissantes
années consécutives ; les nouvelles
Anglais durant cinq
civile du Sud: tout
agitations durant ce temps, la guerre
contribuer à réduire les produits agricoles à un
devait
des agens comptachiffre minime. Ensuite, linfidélité
d'une armée, les pertes en hommes occables, la création
hommes étant tirés en grande
sionnées par la guerre (ces
diminuer les
de la classe des cultivateurs) devaient
partie
énormément les dépenses.
revenus, en augmentant
de Lacroix : G que
Loin donc d'admettre avec Pamphile
voulait prouver: à la France que la posC T. Louverture
lui était à charge :
a session de Saint - Domingue
subalternes
se ménager vis-à-vis des
C qu'ensuite ilvoulait
de leur refuser ;
il désirait inaugurer
A
la faculté
qu'enfin,
suppléhabitans le droit d'établirmimpôt
E vis-à-visdes
de 15 millions de francs, en impositions
a mentaire
niveler la recette à la déa somptuaires et foncières, pour
objet de la mission du général Cafarelli auprès du prisonnier
I Le principal
à avouer où il avait enfoui ses trésors. Il lui déde Joux, élait de le porler
il avait 11.700,000 fr. dans toutes les caisses
clara qu'à l'arrivée de Leclerc, enfouie y nulle part. II lui dit aussi que lui et sa
publiques, et aucune somme toute fortune, 250 mille francs qui furent pris par
femme possédaient, pour
la division Rochambeau aux Cahos.
T. IV.
nier
I Le principal
à avouer où il avait enfoui ses trésors. Il lui déde Joux, élait de le porler
il avait 11.700,000 fr. dans toutes les caisses
clara qu'à l'arrivée de Leclerc, enfouie y nulle part. II lui dit aussi que lui et sa
publiques, et aucune somme toute fortune, 250 mille francs qui furent pris par
femme possédaient, pour
la division Rochambeau aux Cahos.
T. IV. --- Page 414 ---
ETUDES SUR L'TISTOIRE D'HIAYTI.
A pense ; ))
nous serions porté à ne lui
des éloges, pour avoir mis tantd'ordre
adresser que
de ce pays, siles
dans les finances
moyens qu'il employait pour obtenir des
produitsn'avaient pas mérité notre blâme. Il est bien
tendu que nous ne blâmons pasles mesures
enpour porter les agens comptables à être
prises par lui,
la gestion des deniers
plus fidèles dans
publies; car de telles mesures
toujours louables de la part d'un
sont
gouvernement,
peut mettre trop de sévérité
qui ne
lité
pour arriver à une
régulière.
comptabiEntrant dans la voie d'une organisation
toutes les parties du service
raisonnée de
public, T. Louverture
vouloir que les fonctionnaires
devait
publics, leurs
l'armée entière, pussent recevoir
employés,
était dà à leurs services, en même régulièrement ce qui
étaient la plupart à
temps que les édifices
reconstruire: de là le chiffre
de 35 millions de franes
de près
porté à son budget des
Mais Pamphile del Lacroix, raisonnant
dépenses.
choses, et sachant
sur l'actualité des
que l'armée, par exemple, ne
pas sa solde exactement, que la dépense
recevait
au budget à 16,540,226 fr., tandis
pour elle s'élevait
fectivement
qu'elle ne recevait efque 4,542, 600 fr., trouve de suite
le
verneur délournait 12 millions
que goupour d'autres
ne fit pas attention qu'un budget
emplois. Il
règle d'avance une dépense quelconque : d'où la nécessité de
et moyens ; mais que cela ne signifie pourvoir aux voies
en possession de ces
pas qu'on soit déjà
ressources, qu'on en
Les accusations de cet auteur nous
dispose.
justes et mal fondées.
paraissent donc inUne remarque est à faire, à propos des divers
agricoles dont nous venons de donner les chiffres produits
que, dès cette époque, la grande
: c'est
production diminue
'un budget
emplois. Il
règle d'avance une dépense quelconque : d'où la nécessité de
et moyens ; mais que cela ne signifie pourvoir aux voies
en possession de ces
pas qu'on soit déjà
ressources, qu'on en
Les accusations de cet auteur nous
dispose.
justes et mal fondées.
paraissent donc inUne remarque est à faire, à propos des divers
agricoles dont nous venons de donner les chiffres produits
que, dès cette époque, la grande
: c'est
production diminue --- Page 415 ---
CHAPITRE VI.
T1801]
sur des denrées exigcant
dans le pays, pour sC porter
Ainsi,
moins de labeur de la part du cultivateur.
presque
blanc, 16 mille livres de sucre terré, inféplus de sucre
lieu de 70 millions de cette qualité
rieur en qualité, au
lieu d'un million; peu
supéricure: 804 livres d'indigo au
plus de cacao, de campêche, de sirop,
de coton, beaucoup
avoir obtenu 18 millions et
qu'anciennement. Et pour
contre les culdemi de sucre brut, il a fallu la contrainte
la verge du gendarme, le bâton de l'inspecteur
tivateurs,
sévérités de toutes sortes des chefs milide culture, les
moins de soins et de peines,
taires. Le caféseul, quiexige
inférieur
alors un produit relativement moins
a donné
dans le temps de la plus grande prospéen chiffre, que
C'est cette denrée qui, de nos
rité de la colonie française.
et
est
est mieux exploitée que toutes autres,
qui
jours,
la base de la production agricole d'Haiti : elle
devenue
vers laquelle
à l'aide de la petite propriété
s'est soutenue,
unetendance marquée, quand
les cultivateurs montraient
acheter des terrains et qu'ils en fuils s'associaient pour
l'arrêté du 7 février 1801.
rent empêchés par
sont extrêmement
Toutes ces données économiques
comprendre, non-seulement la situaintéressantes pour mais celle où se trouve déjà la Jamaition actuelle d'Haiti,
des noirs dans les coloque, par suite de l'émancipation
Le voeu naturelà tout homme quitravaille
nies anglaises.
un morceau
de ses bras, est de s'acquérir une propriété, le travail
terre
féconde de sa sueur : de là
de cette
qu'il
comme
isolé qui ne permet plusles grandes exploitations,
dansl'ancien régime colonial ; delà aussiles monstrueuses
accusations contre les noirs auxquels on impute une paqu'on s'est longtemps habitué à
resse instinetive, parce
devaient
considérer les Antilles comme des champs qui
aille
nies anglaises.
un morceau
de ses bras, est de s'acquérir une propriété, le travail
terre
féconde de sa sueur : de là
de cette
qu'il
comme
isolé qui ne permet plusles grandes exploitations,
dansl'ancien régime colonial ; delà aussiles monstrueuses
accusations contre les noirs auxquels on impute une paqu'on s'est longtemps habitué à
resse instinetive, parce
devaient
considérer les Antilles comme des champs qui --- Page 416 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAITI.
richesses, ainsi qu'elles
toujours produire d'immenses
lorsque le travail était forcé par T'esclavage'.
faisaient
nombreuse, cultivez,
Donnez-leur une population plus
l'intelligence des noirs, laissez au temps son
développez
des masses, et vousaurezde nouaction sur la civilisation
veau des produits considérables.
terminerons pas cette digression, sans regretNous ne
créée en 1840, en France,
ter que la commission spéciale,
del'essurla question de l'abolition
pour faire un rapport
n'ait pas eu en sa
clavage dans les colonies françaises,
de culture et les autres
possession les divers règlemens
sur cette matière, que nous avons
actes de T. Louverture
en connaissuccessivement produits, afin d'en parler
de cause. Dans ce rapport si remarquable, rédigé
sance
éminent
la présidait*, il a été
T'homme d'État
qui
par
en 1801, les propriétés
dit: C Il est bon de remarquer que,
d'entre
colons
point confisquées, que ceux
A des
n'étaient
troubles civils se trouvaient
survécu aux
A eux quiavaient
sont
sur leurs habitations, et qu'ils
représentés
C encore
protégés
vivant
et très-efficacement
A comme
paisibles,
On serait donc tenté
de Toussaint.
< parl l'administration
telle réduction dans les exA de penser, en voyant une
état n'était
ausst
de la colonie, que son
pas
C portations
que le prétendent
A prospère, sous cette administration, le colonel Malende Lacroix et
C le général Pamphile
( fant. >)
auteurs se sont accordés pour repréEn effet, ces deux
injuste portée par M. Thiers, contre la paresse ignoble
1 De là l'accusation
lindustrie, le travail des blancs en Europe,
des noirs. Dans le moyen-àge,
P Tous les peuples passent par des deétaient-ils ce qu'ils sont aujourd'hui civilisation: les lumières en sont le véhicule le plus
grés avant d'arriver à la
puissant.
2 M. le duc de Broglie.
auteurs se sont accordés pour repréEn effet, ces deux
injuste portée par M. Thiers, contre la paresse ignoble
1 De là l'accusation
lindustrie, le travail des blancs en Europe,
des noirs. Dans le moyen-àge,
P Tous les peuples passent par des deétaient-ils ce qu'ils sont aujourd'hui civilisation: les lumières en sont le véhicule le plus
grés avant d'arriver à la
puissant.
2 M. le duc de Broglie. --- Page 417 ---
CHAPITRE VI.
[1801]
administration : le premier a beaucoup
senter ainsi cette
Malenfant; celui-ci
puisé dans le livre publié en 1814 par
florissante; les
Toussaint, la colonie était
ya dit : C Sous
sur leurs biens,
heureux et tranquilles
C blancs étaient
au
des blancs et
D...
profit
a et les nègres travaillaient,
des chefs militaires.
commission française a, d'une autre part, puisé
Cette
dans le rapport présenté au gouverdes renseignemens
son consul général
nement anglais par M. Mackensie, des dounées de plurecueillit
en Haiti, qui, lui-mème,
lesquels avaient
sieurs anciens officiers, vivant encore,
T. Louverété employés à surveiller les cultures sous
ture.
établi son pouvoir, dit
C Aussitôt qu'il eut décidément
de la colonie, il
Mackensie, et pris la direction suprême
agricole sous la direction de Dessaplaça tout le système
neveu :
et de Moise, son propre
lines, depuis Empereur,
; ils
deux hommes furent créés inspecteurs généraux;
ces
ordres des inspecteurs de district, et
eurent sous leurs
les
les
ceux-ci eurent sous leur autorité
propriétaires,
des
Ces officiers exerfermiers, les gérans
plantations.
limites, et
un pouvoir sans
çaient sur leurs subordonnés
le système
toutes les déclarations concourentà représenter
et aussi despotique que posétabli comme aussiarbitraire
du
aboli; mais on usait sans scrupule
sible. Lefouct fiut
apbâton et des racines de ces plantes rampantes qu'on
Haitilianes (les verges étaient pires que les lianes);
pelleà
employés
le sabre, le mousquet, étaient fréquemment réfractaires; on
dompter les ateliers et les bandes
pour
des hommes vivans. Dans les enallait jusqu'a enterrer
m'a assuré
virons des Cayes, un propriétaire respectable
lui-même une
enceinte battue par
qu'il avait vu
femme
ut
apbâton et des racines de ces plantes rampantes qu'on
Haitilianes (les verges étaient pires que les lianes);
pelleà
employés
le sabre, le mousquet, étaient fréquemment réfractaires; on
dompter les ateliers et les bandes
pour
des hommes vivans. Dans les enallait jusqu'a enterrer
m'a assuré
virons des Cayes, un propriétaire respectable
lui-même une
enceinte battue par
qu'il avait vu
femme --- Page 418 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'TIAÎTI.
ordre de Dessalines ; le châtiment fut si sévère
tement s'en suivit sur le lieu même
que l'avorEt Mackensie
1,. D
avait parcouru toute l'ile en
recueillant des
tout sens,
renseignemens de tout le
de
coup d'hommes qui avaient été
monde,
beaufaits qu'il relata au
acteurs ou témoins des
gouvernement anglais.
Pamphile de Lacroix raconte de
ses mémoires.
pareilles choses dans
C On conçoit, dit-il,
a aussi barbares, dix
qu'avec des moyens
nouveaux
C menacés
citoyens, prétendus libres,
delinspection du général
a plus de travail et cultivaient
Dessalines, faisaient
mieux
C d'autrefois
que trente esclaves
:. )) De là l'idée erronée
grande
qu'il eut sur la
prospérité de la colonie
le
de T. Louverture.
pendant gouvernement
On peut remarquer, dans ces deux citations,
fortement question des
qu'il est
rigueurs de
de Moïse. Bientôt,
Dessalines et non pas
en effet, nous
sa mort, occasionnée
parlerons de Moise, de
en grande partie pour sa
genceà ce sujet; c'est-à-dire,
négliles cultivateurs.
pour son lumanité envers
La conséquence à tirer dus système
verture, de
agricole de T. Louson administration de fer (et c'est
que nous avons fait ces
pour cela
colons
citations), c'est que les blancs
jouissaient sous lui de toutes leurs
c'est qu'il réagit contre lesnoirs
prérogatives,
frères, dans l'intérêt
cultivateurs, ses propres
de ces colons. Les chefs militaires
profitèrent sans doute de cet état de choses;
mais, dans
I Dessalines était fermier de 32 habitations
revenus à 20 mille piastres chacune. En
sucreries dont on estimait les
tié, c'élait déjà une immense fortune : de réduisant là
cette estimation à la moiférocité envers les cultivateurs.
son intérêt personnel à user de
2 Tome 2,p. 47,
cultivateurs, ses propres
de ces colons. Les chefs militaires
profitèrent sans doute de cet état de choses;
mais, dans
I Dessalines était fermier de 32 habitations
revenus à 20 mille piastres chacune. En
sucreries dont on estimait les
tié, c'élait déjà une immense fortune : de réduisant là
cette estimation à la moiférocité envers les cultivateurs.
son intérêt personnel à user de
2 Tome 2,p. 47, --- Page 419 ---
CHAPITRE VI.
[ISCI]
caressé,
du
de Saint-Domingue,
la pensée
gouverneur c'était
eux qu'il en agisflatté par les colons,
pour
sait ainsi.
d'autres témoignages pour prouver la préféVeut-on
les noirs et les hommes de
rence qu'il leur accordait sur
les fournira.
couleur? C'est Pamphile de Lacroix qui nous
Louverture avait établi des cercles, des auIl dit que T.
des deux sexes :
diences où étaient admises des personnes
cercles où l'on était invité comme une faveur,
les grands
audiences
tous les
les petits qui étaient des
publiques
soirs. Dans les premiers :
des anciens
C Il affectait de ne parler qu'auz femmes
colons ainsi qu'à celles des étrangers qui fréquentaient
il leur donnait toujours le titre de maSaint-Domingue ;
de couleur, et par extradame. S'il parlait à desfemmes
Toute
ordinaire à des noires, il les appelait citoyennes.
il
blanche était reçue de droit. Quant auc autres,
Jemme
celles dont les maris avaient des fonctions
n'admettait que
à embarrasser les noirs
supérieures
Il aimait beaucoup
cercles. Tlaffectait de la bonté pour
qui venaient aux petits
et de T'admiraceux dont le trouble provenait du respect
leur inspirait ; mais lorsqu'un noir lui répondait
tion qu'il
il s'étudiait à lui faire, d'un ton
avec quelque assurance,
sur le catéchisme ou surl'agriculture,
dur, une question
le noir, déconcerté, ne savait que répondre.
à laquelle
à sa confiusion en lui
Alors il ne manquait pas d'ajouter
et son
reprochant dans des termes sévères son ignorance
ainsi
T'a vu dire û des noirs et à
incapacité. C'est
qu'on demandaient des places de
des hommes de couleur qui lui
que vous
-
présume
juges: Je le veux bien, parce queje
mon
- Comment, vous
savez le latin. - Non,
général.
, ne savait que répondre.
à laquelle
à sa confiusion en lui
Alors il ne manquait pas d'ajouter
et son
reprochant dans des termes sévères son ignorance
ainsi
T'a vu dire û des noirs et à
incapacité. C'est
qu'on demandaient des places de
des hommes de couleur qui lui
que vous
-
présume
juges: Je le veux bien, parce queje
mon
- Comment, vous
savez le latin. - Non,
général. --- Page 420 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
voulez être juge, et vous ne savez pas le
avoir fait dans les petits cercles la
latin? e
Après
salle, Toussaint
tournée de la grande
Louverture faisait introduire dans
pièce qui précédait sa
une
de bureau, les
chambreacoucher, et qui lui servait
la soirée. Le personnes avec lesquelles il voulait passer
plus grand nombre de ces
toujours les principaua blancs du
personnes était
les anciens maitres, il flattait
pays.. Pour captiver
le lui
leur vanité particulière
rendaient) et tous les intérêts
(ils
secourait de son crédit moral
propriétaires ; il les
sur les noirs.
C Les soldats le regardaient
naire, et les cultivateurs
comme un être extraordise prosternaient
devant une divinité, Tous ses généraux devantluicomme
aspect; Dessalines n'osait
tremblaient à son
armée
pasle regarder en face Jamais
européenne n'a été soumise à
vère que celle qui était observée
unedisciplineplus: sésaint Louverture.
par les troupes de Tousà la
Chaque grade y commandait le
main, et avait droit de vie et de mort sur
pistolet
ternes. Le système de
ses subaldes
fermage avait assuré le bien-être
ofliciers-généraux et supérieurs ; c'était
roles qu'on maintenait les
avec des paofficiers
dats dans une obéissance
subalternes et les solclavage.
qui diférait peu de celle del'esparce qu'une suite
SaceR
dessus des
d'insinuations adroites les plaçait aucultivateurs, et qu'un soldat avait
raison lorsqu'il se plaignait d'un noir
toujours
dat
)
qui n'était pas solEn voilà assez, sans doute, pour faire
mens et du système de
juger des sentisi favorable
gouvernement de T. Louverture,
aux blanes colons, si contraire
térêts des noirs et des hommes
aux vrais infaction
de couleur. Et comment la
coloniale se conduisit elle envers lui? Que faisait
inuations adroites les plaçait aucultivateurs, et qu'un soldat avait
raison lorsqu'il se plaignait d'un noir
toujours
dat
)
qui n'était pas solEn voilà assez, sans doute, pour faire
mens et du système de
juger des sentisi favorable
gouvernement de T. Louverture,
aux blanes colons, si contraire
térêts des noirs et des hommes
aux vrais infaction
de couleur. Et comment la
coloniale se conduisit elle envers lui? Que faisait --- Page 421 ---
CHAPITRE VI.
[1801]
consuelle alors en France, auprès du gouvernement
bientôt. En attendant, voyons
laire? Nous en parlerons
ce que dit M. Madiou:
(le gouverneur)
C Les officiers noirs quilentouraient
sous linavec douleur combien il se plaçait
( voyaient
autrefois ses maitres et secrètement
a fuence des colons,
Dessalines et
cruels ennemis. Les généraux
G ses plus
de cette tendance vers
a Moïse surtout se plaignaient
le second Oule premier sourdement,
C V'ancien régime,
< vertement'.
des wues si bornées, quand,
Moïse n'avait donc pas
dans la querelle de son oncle avec Rigaud, il pressenEt comment
tait le funeste résultat qu'elle produirait?
M. Madiou a-t-il pu ajouter, quelques pages plus
loin:
s'était évanbuie - -
C Cette terreur qui régnait partout
sentir; le
mais le pouvoir le plus absolu se faisait partout
cultivateur était assujéti û un travail) forcé, et le blanc,
soutenu de la forte autorité du gouverneur, occupait touUn homme de coeur, mais d'injours lepremier rang :
Pharmonie equi
telligence sans culture, va bientôt rompre
toutes les classes dela société. ... Dansle
existait déjàentre
sousl la direction du gedépartement du Nord, T'agriculture,
dansl'Ouest et
néral Moise n'était pas aussiflorissante que
dansleSud,sousla direction de Dessalines.Molsese refusait
violens
contraindre les cultià employer les moyens
pour
le bourreau
vateurs au travail. Il disait qu'il n'était pas
conquis leurl liberté
des siens, que les noirs n'avaient pas
les
caploiter encore, sous la verge et le bâton,
propour des blancs. Il demandait que le gouverneur son
priélés
T Histoire d'Haiti, t.2, p. 105.
leSud,sousla direction de Dessalines.Molsese refusait
violens
contraindre les cultià employer les moyens
pour
le bourreau
vateurs au travail. Il disait qu'il n'était pas
conquis leurl liberté
des siens, que les noirs n'avaient pas
les
caploiter encore, sous la verge et le bâton,
propour des blancs. Il demandait que le gouverneur son
priélés
T Histoire d'Haiti, t.2, p. 105. --- Page 422 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
oncle vendit les terres de l'Etat aux officiers
et même aux soldats.
subalternes
Toussaint, au contraire,
pas du morcellement des terres
ne voulait
fait
(son arrêté du 7 février
foi) et continuait le système des
en
Il avait, prétendait-on, le
grandes habitations.
de
projet de se faire proclamer Roi
Saint-Domingue, et les trésors qu'il amassait
être employés à l'exécution de
devaient
geait les cultivateurs
son plan e
Moïse protécontre les vezations des
faisait distribuer
blancs, et
qui leur revenait rigoureusement aux premiers, le quart
dans les produits. Aussi
de toutes sortes de
-
était-il l'objet
plaintes : on l'accusait de
devoirs et de souffrir que le désordre
négliger ses
régnât dans les
pagnes. Quand il recevait des
camil
reproches du
disait : - - a Je ne maltraiterai
les gouverneur,
( verneur me parle
jamais
miens. Le goutoujours des intérêts de
a mais ces intérêts sont ceux des colons
la France;
sympathisait
blancs. D -Il ne
pas avec le systême en vigueur qui éloignait
desfonctions publiques les hommes de
Il avait Cru découvrir
le
couleur éclairés.
tablir
que but de son oncle élait de rél'esclavage dans les campagnes, et de créer zne
aristocratie noire et blanche. Cette
stitution
disposition de la conpar laquelle des Africains pouvaient être
portés à Saint-Domingue
transmait dans cette
comme cultivateurs, le confiropinion; c'était une masse nouvelle,
n'ayant pas connu la liberté, l'aurait éteinte..
qui,
voulait devenir indépendant,
Toussaint
colon blanc, tandis
par l'union du noir avec le
l'union
que Moïse s'efforçait de le devenir
du woiraxeclejaue. En 1803, Dessalines
par
livrera le pays du joug de l'étranger,
ne décontre les Français le
qu'en réunissant
nègre et le muldtre.
général Moise se trompait sur les véritables Néanmoins, le
Toussaint Louverture,
intentions de
qui ne rêva jamais au rétablisse-
l'union du noir avec le
l'union
que Moïse s'efforçait de le devenir
du woiraxeclejaue. En 1803, Dessalines
par
livrera le pays du joug de l'étranger,
ne décontre les Français le
qu'en réunissant
nègre et le muldtre.
général Moise se trompait sur les véritables Néanmoins, le
Toussaint Louverture,
intentions de
qui ne rêva jamais au rétablisse- --- Page 423 ---
CIAPITRE VI.
[1801]
sans cesse du sort
ment de Fesclavage, et qui s'inquiétait
des siens après sa mort
:. ))
n'avait pas effectivement besoin de rêver
T.Louverture:
son odieux système :
à une chose qui existait de fait par
jamais du sort des ses frères, après sa mort,
ets'ils'inquiéta,
il leur fit un sort pénible de son vivant.
Au moment où l'ordre chronologique va nous amener
qui entraina la mort de cet
à parler du sanglant épisode
du
nous avons tenu à citer ces passages
infortuné Moise,
immédiatement après ceux que
livre de notre compatriote,
de
de Laaux Mémoires
Pamphile
nous avons empruntés
tout le
de T. Lourésument si bien
système
eroix, qui
verture.
DessaM. Madiou (et il a raison), que
On voit, d'après
sur cette situation tenlines lui-méme ne s'aveuglait pas
Texéeution des
due, malgré la férocité qu'il mettait dans
ordonnées par son chef. Il arriva donc à penser
mesures
que ce dernier et passicomme Moise ! Mais, plus prudent
l'instinct del la violence,
vement obéissant, ayantd'ailleurs
lui : les
s'exprimer aussi publiquement que
iln'osait pas
comme son collègue, au
liens du sang ne l'unissaient pas,
contradiction.
gouverneur qui ne savait souffrir aucune
cependant, en faveur de Moise, que cette
C'est beaucoup
conformité dans le jugement de ces deux principaux généraux.
est-il vrai que la terreur s'était évanouie, en
Ensuite,
absoluqui se faisait sentir partout?
présencede ece pouvoir
exister, si ce n'est quandlarbitraire
Oûla terreur peut-elle
? Les blancs COs'exerce dans la plénitude de la puissance
soutenus par l'autorité du gouverneur;
lons dominaient,
1 Histoire d'Haili,t. 2, p. 116, 117 et 118.
de ces deux principaux généraux.
est-il vrai que la terreur s'était évanouie, en
Ensuite,
absoluqui se faisait sentir partout?
présencede ece pouvoir
exister, si ce n'est quandlarbitraire
Oûla terreur peut-elle
? Les blancs COs'exerce dans la plénitude de la puissance
soutenus par l'autorité du gouverneur;
lons dominaient,
1 Histoire d'Haili,t. 2, p. 116, 117 et 118. --- Page 424 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
les cultivateurs noirs étaient opprimés, vexés
hommes de couleur les plus éclairés
par eux; ; les
fonctions
étaient écartés des
publiques,-et P'harmonie existait
les classes de la société ! Et Moïse,
entre toutes
état de choses; qui
qui gémissait de cet
être
pensait que ses frères ne devaient
contraints au travail par la verge etle
pas
désiré l'aliénation du domaine
bâton; ; qui ieût
du pauvre oflicierprivéde
public disponible en faveur
tout, en faveur du soldat
plus pauvre ; qui entrevoyait le bonheur
encore
la petite
des masses dans
propriété; ; qui désirait l'union
du mulâtre; qui voyait sacrifier
étroite du noir et
colons: Moïse
leurs intérêts à ceux des
n'avait qu'une intelligence sans
Faut-il donc savoir faire des
culture!
phrases, écrire
sa langue, pour être apte à découvrir
correctement
société'?
ce qu'il faut à une
L'intelligence de Moïse ne se dévoile-t-elle
dans toutes ses vues si en harmonie
pas
rétsdeshommes de
avec les vrais intésa race,luiqu'on accuse d'avoir
Tharmonie prétendue existante alors ?
rompu
Quand il
que l'union du blanc et du noir était une
jugeait
litique, que l'aristocratie à fonder entre monstruosité poune contradiction
ces hommes était
palpable, qu'elle aurait
son accessoire royal, de rétablir
pour but, avec
teurs noirs, étaient-ce
l'esclavage des cultivaautant d'erreurs desa part ?
I Plus tard, nous produirons une espèce de fac-simile de
Louverture, et l'on verra qu'il ne savait pas le
l'écriture de T.
phier; mais son intelligence, son génie, sont évidens. français, pas même orthogra-
onder entre monstruosité poune contradiction
ces hommes était
palpable, qu'elle aurait
son accessoire royal, de rétablir
pour but, avec
teurs noirs, étaient-ce
l'esclavage des cultivaautant d'erreurs desa part ?
I Plus tard, nous produirons une espèce de fac-simile de
Louverture, et l'on verra qu'il ne savait pas le
l'écriture de T.
phier; mais son intelligence, son génie, sont évidens. français, pas même orthogra- --- Page 425 ---
CHAPITRE VII.
Révolte des cultivateurs dans le Nord, et
Conduite imprudente de Moise.- Molse.- Prompte répression de la révolte
ses causes.- - Accusation contre
Massacre des révolHenri Christophe, Dessalines et T, Louverture.-
Propar
prononcés contre Moise. Sa mort.-
tés.- Arrestation etjugemens du 25 novembre, fortitiant le règne de la terclamation de T. Louverlure,
va dans r'Ouest.- Situation
reur.-- Réflexions à ce sujet. - T. Louverture
de son esprit.
de voir comment les idées de Moise étaient
Nous venons
T. Louadopté par
en opposition au système politique
sourdement,
plaignait
verture. Sibasalisnlsi-momeke)
doute aux hommes qui possédaient sa
s'adressant sans
étaitimposcontiance,Noises'en) plaignant ouertement.ild
manifestées, n'arrisible que ses opinions publiquement
sous ses
oreilles deschefs militaires placés
vassent pas aux
contre
ordres, et des cultivateurs du Nond.quilprotégecit révolte
les vexations des colons : de là, la dispositionàla
réellement, et de la part
par ces derniers qui souffraient
vinssent à
chefs à les ménager, en cas qu'ils
de quelques
se prononcer.
danger pour tout
Ilya certainement toujours un grand
manitout officier supérieur, à
fonctionnaire public, pour
àl l'ordre de
des opinions contraires
fester, sans retenue,
, et des cultivateurs du Nond.quilprotégecit révolte
les vexations des colons : de là, la dispositionàla
réellement, et de la part
par ces derniers qui souffraient
vinssent à
chefs à les ménager, en cas qu'ils
de quelques
se prononcer.
danger pour tout
Ilya certainement toujours un grand
manitout officier supérieur, à
fonctionnaire public, pour
àl l'ordre de
des opinions contraires
fester, sans retenue, --- Page 426 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'TAYTI.
qui l'emploie: ou il doit
choses établi parlegouvernement intime dont il soit sûir, ou il
en parlerdans une confidence
à des
doit se démettre de sa charge, pour ne pas participer
contraires à l'intérêt public. S'ily reste,
mesures qu'iljuge
organisé comme celui
et surtout sous un gouvernement
nécessaire : il
de T. Louverture, la prudence lui devient
complètement d'énoncer aucune idée condoit s'abstenir
traire aux vues du gouvernement.
d'un grand
C'est ce que ne comprit pas Moise, chargé
général de division et inspecteur général
commandement, dans le Nord : sa qualité de neveu du goudes cultures
son caraclui donna des illusions ; sa jeunesse,
verneur
services
avait rendusà son oncle
tère imprudent, les
qu'il
: tout servit contre lui; il crut qu'il poupersonnellement hnsarderTexpression de ses idées.
vait impunément
les colons donti il contraOn peut facilement croire que
les blancs du
riait les intérêts exclusifs, que presque tous
recueillaient avec avidité les moindres paroles qu'il
Nord,
leur ami et
proférait, pour les transmettre au gouverneur,
dénonçant cet officier général comme esprotecteur, en contraire: à ses vues. Le 29 août 1800, l'adsentiellement
de colons, en
ministration municipale du Cap, composée
de Rigaud, une
faisant au général en chef, vainqueur
n'avait-elle pas dès-lors a invité
adresse de félicitations,
esprits inquiets qui préa les bons citoyens à dénoncerles
des discours sédoctrine, et qui, par
C chent une) fausse
Pharmoniequi doit régner
cherchentà troubler
< ditieux,
- que les méchans ne
C entre les citoyens ; en ajoutant
soit
? D
ménagés, et que la société en
purgée
a soient pas
il trouMoîse était l'un de ces espritsinquiets;
Pour eux,
blait Pharmonie ezistante.
exécuofficier tel que H. Christophe,
Et croit-on qu'un
, et qui, par
C chent une) fausse
Pharmoniequi doit régner
cherchentà troubler
< ditieux,
- que les méchans ne
C entre les citoyens ; en ajoutant
soit
? D
ménagés, et que la société en
purgée
a soient pas
il trouMoîse était l'un de ces espritsinquiets;
Pour eux,
blait Pharmonie ezistante.
exécuofficier tel que H. Christophe,
Et croit-on qu'un --- Page 427 ---
[1801]
CHAPITRE VII.
teur passif des ordres du
voir, déjà général de brigade, gouverneur, ambitieux du poul'occasion de
n'était pas aise de
se frayer la route d'un
trouver
dénonçant son supérieur
poste plus élevé, en
nombreux
hiérarchique ? Croit-on que les
espions du gouverneur (tout
s'en passer) ne lui rendaient
despote ne peut
pas compte exactement
imprudences de Moise?
des
T.Louverture n'avait besoin que de la
ciation pour arriver à une résolution
moindre dénonson neveu. Il parait qu'à
contre les jours de
des
peu près dans le même
négocians blancs du Cap, voyant la
temps,
Moïse à employer des moyens de
répugnance de
vateurs des habitations
rigueur contre les cultiqu'il tenait à
de les gérer
ferme, lui offrirent
20 mille
pour son compte, moyennant une somme de
piastres par mois, dit Pamphile de Lacroix,
an,dit.M.Madiou: on peut croireplus exacte l'assertion par
premierauteur, parce que Moïse devaitavoir
du
tant d'habitations
au moins auque Dessalines. Le gouverneur
appris cette particularité, fut excessivement
ayant
son inspecteur général de culture,
irrité contre
d'autres,
disposé à laisser à
l'exploitation de ces biens:i il lui
sa colère, en le menaçant.
témoigna toute
C Moïse, obsédé de menaces, dit M.
dans toutes ses idées et ses
Madiou, contrarié
contre le
entreprises, résolut ides'armer
gouverneur dont le
à
le malheur de
système, son avis, faisait
lieu de
Saint-Domingue. Il se tenait au
son
Cap, chef
commandement; il était
les
toujours en lutte avee
Wlanesqui,fiers de la protection du colonel
Christophe, n'avaient
(général)
devaient. Dans
pas pour lui les égards qu'ils lui
le courant de vendémiaire an X
1801) il se trama au Cap une
(octobre
conspiration dont
rayons se prolongeaient au
les
Port-Margot, à la Marmelade,
-Domingue. Il se tenait au
son
Cap, chef
commandement; il était
les
toujours en lutte avee
Wlanesqui,fiers de la protection du colonel
Christophe, n'avaient
(général)
devaient. Dans
pas pour lui les égards qu'ils lui
le courant de vendémiaire an X
1801) il se trama au Cap une
(octobre
conspiration dont
rayons se prolongeaient au
les
Port-Margot, à la Marmelade, --- Page 428 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATTI.
au Dondon, enfin dans toute la province du Nord.
une matinée du 25 vendémiaire (17
Par
Moïse sortit du
octobre) le général
Cap (foyer de la conspiration où il est le
chef'supérieur), réunit plusieurs centaines de cavaliers
parcourut la plaine du Nord, organisant
et
quidevaitéclaterle 29 vendémiaire. En effet, l'insurrection
29au30duméme mois,
danslanuitdu
manifestèrent
se
domsmteminsmrmetsnnih
danspresque tout le département du
250 blancs furent massacrés...
Nord.
guerre dont lel but était l'eztermination Moïse entreprenait une
des noirs et des jaunes, et
desblanes,f'union
L'on disait dans les
l'indépendance de son pays.
campagnes du Nord,
et Christophe avaient consenti
que Dessalines
ment de
au projet du rétablissel'esclavage par le gouverneur. 1 D
Ecoutons maintenant Pamphile de
la colonie trois mois
Lacroix, arrivé dans
après ces événemens :
( Legénéral Moise, présomptueux dans sa
ne changea rien (après la menace du
fortune,..
propos ni à ses moeurs,
gouverneur) à ses
que son oncle blâmait. Pour son
malheur, quelque temps après, pendant
T.
ture était au
que
LouverPort-au-Prince, les noirs du
du
Nord, à qui le travail plaisait moins
département
Jurent
que la licence, voureprendre leurs anciennes habitudes. Plusieurs
ateliers, dans la plainedu Limbé, égorgèrent
leurs gérans et les blancs qu'ils
tout-à-coup
livementinattendusiar
purent atteindre. Ce sou500blancs;
auaportes du Cap, et coûta la vieà
mais comme la révolten'était point tramée de
lonque main, et qu'elle dérivait plutôt des
de
culture que de l'inquiétude
dégoûts
la
paix (en
occasionnée par les bruits de
Europe), les nouveaux révoltés furent facilement
1 Histoire d'Haiti, t.2, p. 118.
-à-coup
livementinattendusiar
purent atteindre. Ce sou500blancs;
auaportes du Cap, et coûta la vieà
mais comme la révolten'était point tramée de
lonque main, et qu'elle dérivait plutôt des
de
culture que de l'inquiétude
dégoûts
la
paix (en
occasionnée par les bruits de
Europe), les nouveaux révoltés furent facilement
1 Histoire d'Haiti, t.2, p. 118. --- Page 429 ---
CHAPITRE VI1.
[1801]
T'ascendant et l'autorité de T. Louverenveloppés par
et à sa voix, ils rentrèrent effrayés
ture. A son approche
les avait poussés à
dans le devoir. Ils déclarèrent qu'on
être
leur disant qu'ils allaient de nouveau
la révolte, en
blancs, et en les assurant que les généles esclaves des
consenti, mais que
rauxl Dessalines et Christopheyavaient
qui était
le général Moise s'y était refusé. T.Louverture,
comprit la juste défiance qu'il
étranger à cet événement,
les noirs) dans
donner contre sa couleur (contre
pouvait
où la paix allait rendre à la métropole de nouun moment
de force et de puissance. IL n'hésita point
veaux moyens les accusations qui signalaient son neven
à accueillir
mouvement dont Sa haine pour les
comme le chefd'un
mais
ne dérivait aufond
blancs était bien capable, -
qui
d'un esprit de révolte contre le travail'. D
que
deux versions certainement bien différentes, et
Voilà
de cette révolte d'une manière à jeter
indiquant la cause
Sur
se sont fondés
le doute dans l'esprit du lecteur.
quoi
narrateurs? Sur des traditions orales, lun à trois
les deux
T'autreà plus de quarante ans après l'émois d'intervalle,
de créance? Nous n'hévénement. Lequel mérite plus
sitons pas à dire que c'est Pamphile de Lacroix.
En effet, T. Louverture ne pouvait que nourrir un secontre Moise, depuis qu'il avait tmacret mécontentement
à
de
nifesté des opinions contraires à ses procédés l'égard
il avait saisi l'instant de la révolte du Môle pour
Rigaud;
théâtre de la
civile,et donner le comT'éloigner du
guerre
le succès de
mandement supérieur à Dessalines ; après
il avait élevé ce dernier au grade de général
cette guerre,
laissant Moîse à celui de général de bride division, en
I Mémoires, etc., tome 2,p. 49 et 50.
'. 1V.
opinions contraires à ses procédés l'égard
il avait saisi l'instant de la révolte du Môle pour
Rigaud;
théâtre de la
civile,et donner le comT'éloigner du
guerre
le succès de
mandement supérieur à Dessalines ; après
il avait élevé ce dernier au grade de général
cette guerre,
laissant Moîse à celui de général de bride division, en
I Mémoires, etc., tome 2,p. 49 et 50.
'. 1V. --- Page 430 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
gade, parce qu'encore, dans la répression de
du Môle, Moïse avaitménagé
la révolte
beaueoup d'hommes de
leur; il ne s'était décidé à l'élever au
coudivision
grade de généralde
qu'en prenant possession de Ia
et en proclamant sa
partie espagnole;
constitution, il fit de
motions dans l'armée,
nombreuses propour attacher tous ces
au nouvel ordre de choses qu'elle
militaires
consacrait.
au contraire,
Maisce fut,
pour Moïse, une occasion de
tout ce qu'il y avait de faux dans le
reconnaître
son oncle, et d'en parler
système politique de
trop publiquement:d delà les
cusations, les délations contre Moise,
acétaient intéressés à le
par tous ceux qui
perdre.
Ses paroles impradentes étant
cultivateurs
colportées parmi les
qui souffraient du régime intolérable
quel on les avait
sous leplacés, ces hommes qui étaient
tourmentés chaque
vexés,
jour, auront probablement
qu'en se révoltant, en massacrant des
pensé
draient le
blanes, ils contraingouverneur à changer de système. Ce fut
mouvement non prémédité de longue main,
un
dit Pamphile de Lacroix ; il
ainsi que le
habitation
aura en lieu d'abord sur une
du Limbé, où peut-être des actes de violence
avaient été commis, et le mouvement se sera
proche en proche jusqu'aux
propagé de
portes du Cap, dans
communes de l'intérieur Où les autres
d'autres
fraient aussi; mais
cultivateurs soufsans que ce fut le fait de
a ganisant une vaste
Moise C orconspiration dans les
C après en avoir établi le
campagnes,
siége au Cap. )
Peut-on concevoir, en effet, que Moise, général de division, commandant en chefle département du
pas gagnéun seul soldat de la
Nord, n'ait
et
ait
troupe en garnison au
qu'ila couru les campagnes
les
Cap,
jours seulement
pour
soulever, quatre
avant celui fixé pour sa conspiration ?
ganisant une vaste
Moise C orconspiration dans les
C après en avoir établi le
campagnes,
siége au Cap. )
Peut-on concevoir, en effet, que Moise, général de division, commandant en chefle département du
pas gagnéun seul soldat de la
Nord, n'ait
et
ait
troupe en garnison au
qu'ila couru les campagnes
les
Cap,
jours seulement
pour
soulever, quatre
avant celui fixé pour sa conspiration ? --- Page 431 ---
CHAPITRE VII.
[1801]
de T'attachement qu'il avait toujours
Indépendamment est-il encore supposable que, voyant
montré às son oncle,
Moise aurait
plus fortement assis que jamais,
son pouvoir
s'armer contre lui, exterminer
choisi ce moment (( pour
réunir les noirs etles-jaunes, et proclamer
C les blancs,
les mulâtres
de la colonie ? >) Est-ce que
a Tindépendance
rien à cette époque et pouvaient seétaient comptés pour
conder un tel mouvement ?
français,
Pesons donc cette appréciation du général
bien des colons au sujet de cette réqui a dû entendre
haissait les blancs, mais
volte, et qui reconnait queMoise
dans sa narle disculpe de ce fait, en disant deuzfois
qui
au travail exigé des
ration que ce fait eut lieu par rapport
être le
cultivateurs. Il dit bien qu'on laccusait d'en
chef,
accueillit ces accusations; mais qu'au
que le gouverneur
fond cela n'était pas.
se trouLes noms de Christophe et de Dessalines qui
ne semblent-ils pas indiquer
ventmlés dans ces troubles,
s'en sera fait un mérite auprèsdu gouverque le premier
de concert avec les colons ?
neur, pour accabler Moise,
envers le gouverL'ambition de Christophe, sa servilité
leur
son union avec les blanes, la protection qu'il
neur ,
les porter C à
accordait contre Moise, son chef, jusqu'à
lui devaient > :
lui les égards qu'ils
C n'avoir point pour
il aura exploité
tout dénote que dans cette circonstance,
du
contre son neveu, qui
le mécontentement
gouverneur
Christophe en
blâmait son système de gouvernement.
était bien capable !
l'enceinte du Cap se soient
Que quelques hommes dans
cruautés des culmontrés favorables au mouvement, aux
fort
contre les blancs, cela se conçoit
tivateurs agissant
avait
eu des agitabien dans cette ville, où il y
toujours
oir point pour
il aura exploité
tout dénote que dans cette circonstance,
du
contre son neveu, qui
le mécontentement
gouverneur
Christophe en
blâmait son système de gouvernement.
était bien capable !
l'enceinte du Cap se soient
Que quelques hommes dans
cruautés des culmontrés favorables au mouvement, aux
fort
contre les blancs, cela se conçoit
tivateurs agissant
avait
eu des agitabien dans cette ville, où il y
toujours --- Page 432 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'TAYTI.
teurs; mais cela ne prouve pas une conspiration
ourdie
par Moïse. Que le colonel Joseph Flaville,
au:
pas tenté de réprimer les
Limbé, n'ait
premiers actes commis par les
cultivateurs, on le conçoit encore de la part de cet officier, dontlecaractère désordonnés'est montré
troisième livre, agissant tantôt
dans notre
T. Louverture.
pour Villatte, tantôt pour
Comment! M. Madiou affirme que ce fut au
trama la conspiration,
le
Cap que se
que Cap en était le
montre Moïse
foyer, et il
ensuite, C ayant vu échouer
A pénétrant au Cap et tentant de
tous ses projets,
soulever cette
C fut accueilli avec tant
ville où il
d'indifférence
les
a qu'il en sortit deux heures
par
habitans,
après, dans la
( arrété. D
crainte d'être
Si Moïse en était sorti d'abord
aller
pagnes, il est
pour
dans les camprésumable que c'était pour apaiser le
vement des cultivateurs, et non
moude la
pour l'exciter. Lui, chef
conspiration au Cap, il aurait abandonné
il avait à
de
ce lieu où
disposer
ses forces militaires, dès
pour laisser le champ libre à
munitions,
Christophe, en
avec lui? N'aurait-il pas eu assez d'agens
opposition
ordres aux cultivateurs?
pour envoyer ses
Lorsque, par les ordres de T.
Louverture, il les avait soulevés
Roume, eut-il besoin de
contre Sonthonax et
parcourir lui-même les
gnes?
campaQuoi qu'il en soit, Christophe, le commandant
Barada, avaient agi avec
blanc
vigueur et énergie
l'ordre au Cap. Christophes'était
pour rétablir
et d'autres officiers
porté contre. les révoltés,
l'avaient secondé dans la
de ce mouvement sans ensemble,
répression
réel.
sans chef visible et
En apprenant la révolte, T.Louverture
s'était rendu
contre Sonthonax et
parcourir lui-même les
gnes?
campaQuoi qu'il en soit, Christophe, le commandant
Barada, avaient agi avec
blanc
vigueur et énergie
l'ordre au Cap. Christophes'était
pour rétablir
et d'autres officiers
porté contre. les révoltés,
l'avaient secondé dans la
de ce mouvement sans ensemble,
répression
réel.
sans chef visible et
En apprenant la révolte, T.Louverture
s'était rendu --- Page 433 ---
CIAPITRE VII.
[1801]
ordinaire. Dessalines y vint
dans le Nord avec sa rapidité
Traordresavec des troupes sortant des Gonaives.
par: ses
baionnettés, poignardés, les
qués de tous côtés, fusillés,
dans cette répresrevobhisquiécharpbent aux massacres
des campagnes appela la guerre
sion (que C le peuple
c'est-à-dire sous le
rentrèrent danslordre,
4 couteaua >),
leur était imposé,
joug de l'esclavage de fait qui
de
à ce
parait, dans le voisinage
Moïse se trouvait,
qu'il
celui-ci lui écrivit à
la Marmelade où était le gouverneur :
vint le rencontrer; il fut blâmé pour
son ordinaire; ily
sévi contre les
avoir agi'arcefaiblesse, pour n'avoir pas
avaient mis son nom en avant, en le comrévoltés qui
le
le
ainsi. Selon M. Madiou,
gouverneur
promettant
pris les armes contrelui et contre
voyant perdu pouravoir, le sauver en lui donnant le moyen
les blancs, et voulant
il lui ordonna de se mettre en campagne
de se cacher,
encore soumis; mais,
contre les révoltés qui n 'étaient pas
Moise ne comprit pas la pensée
étant sans perspicacité,
les
secrète de son oncle; il se borna à parcourir
campacherchant à faire des prisonniers, sans doute lorsgnes, aurait dà tuer tous ceux qu'il rencontrerait : nouqu'il
veau tort de sa part.
ensuite sur l'habitaFinalement, Moise se serait rendu
où le
s'était porté, et où vintion D'Héricourt
gouverneur
aussi Dessalines et H. Christophe. Là, le gouverneur
rent
le traitant avec doului aurait fait de vifs reproches (en
les
ceur) d'avoir pris les armes parce qu'il croyait que été
redevenaient les maitres; il lui dit qu'il avait
blancs
aurait dà avoir confiance en sa
plus qu'imprudent, qu'il
lui-même
puisqu'ayant étéesclave, il ne pouvait
politique,
de la servitude.
travailler al rétablissement
le moment de nous
(4 Nous sommes libres, ajouta-t-il;
avec doului aurait fait de vifs reproches (en
les
ceur) d'avoir pris les armes parce qu'il croyait que été
redevenaient les maitres; il lui dit qu'il avait
blancs
aurait dà avoir confiance en sa
plus qu'imprudent, qu'il
lui-même
puisqu'ayant étéesclave, il ne pouvait
politique,
de la servitude.
travailler al rétablissement
le moment de nous
(4 Nous sommes libres, ajouta-t-il; --- Page 434 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAirI.
C détacher entièrement de la France
C arrivé; vous avez nuià
n'est pas encore
mes
vous
C
projets;
peut-être à un sacrifice qui fera
m'obligerez
a mais que commandera l'intérêt
saiqner mon caeur,
de tous. 1
C ordonna de garder les arrêts
Toussaint lui
sur cette
C ensuite consulter
habitation. ILfie
l'opinion des colons
a lui conseillèrent de sacrifier
blancs. Ceux-ci
Moise à la
( donner à
France; ce serait
Bonaparte une haute idée de son
a à la mère-patrie, s'il n'hésitait
attachement
à faire
A rali
pas
périr un généinfluent,s son neveu, qui avait
les
C
pris
armes contre la
métropole. Ilj pensa lui-même que ce sacrifice
C rait de sa tête la colère du Premier
détourneC titution devait
Consul, que sa consinfailliblement exciter. Il
a accuser hautement le
n'hésita plus à
général Moise
(
de
d'avoir été le
l'insurrection 1. ))
chef
Si M. Madiou représente incessamment
ayant des vues bornées,
Moïse comme
sans intelligence, sans
cité, il faut convenir que dans cette
perspicacirconstance il
jouer un singulier et triste rôle à T.J
fait
Louverture, dont la
capacité ne peut être contestée. Nous
colons aient saisil'occasion
concevons que les
pour accourir de toutes
auprès du gouverneur ou pour lui écrire de sacrifier parts
mais avec la haute opinion
Moïse;
intellectuelles
que nous avons des facultés
de cet homme, dont nous avons étudié le
caractère énergique, résolu,
violent
porté au despotisme le plus
quand on contrariait ses idées, ses
pouvons concevoir
vues, nous ne
qu'il ait eu même la pensée de faire:
consulter les colons. N'avait-il
de
pas en ce moment
lui, en Dessalines et
auprès
Christophe, deux conseillers
ressés à le pousser dans les voies extrêmes
intési toutefois il avait besoin
contre Moise,
de conseil I ?
- Histoire d'Haiti, t. 2, p. 121 et 122.
it ses idées, ses
pouvons concevoir
vues, nous ne
qu'il ait eu même la pensée de faire:
consulter les colons. N'avait-il
de
pas en ce moment
lui, en Dessalines et
auprès
Christophe, deux conseillers
ressés à le pousser dans les voies extrêmes
intési toutefois il avait besoin
contre Moise,
de conseil I ?
- Histoire d'Haiti, t. 2, p. 121 et 122. --- Page 435 ---
CIAPITRE VII.
[1801]
de Lacroix,
Non; disons simplement avec Pamphile
n'hésita point à accueillir les accusations produites
qu'il
de motifs concouraient à la perte de ce
contre Moïse; trop
échappât à son funeste sort : nous
jeunehomme, pour qu'il
les avons déjà énumérés.
Moïse fut considéré comme
Le 6 brumaire (28 octobre),
beau jour de la
prisonnier d'Etat : le 10 (ier novembre),
Clervaux
il donna l'ordre au général
fétedu gouverneur,
du Port-dede le conduire dans le cachot du Grand-Fort
Paix. Pourquoi pas au Cap où il aurait conspire7llyavait
nous verrons se produire bientôt
en cela une pensée que
au grandjour.
se rendit au Cap, ensuite
De D'Héricourt, le gouverneur
d'afau Trou; et dans tous ces lieux,
au Fort-Liberté,
d'hommes signalèrent
freuses exécutions, des boucheries
la présence de T.Louverture. des victimes, au Trou, à
M. Madiou porte le nombre
chiffre examillier de cultivateurs'. En supposant ce
aen
en
seulement à cent,
géré (et nous le croyons), leportant
le rétan'e est-ce pas déjà trop d'hommes sacrifiés, après
blissement de l'ordre?
du sabre, et
Eh quoi! tous sont soumis au despotisme
baionnette exeree encore ses meurtriers ravages sur
la
devenus libres, rétablis de
des hommes, jadis esclaves,
instant contre
fait dans l'esclavage, qui se soulèvent un
d'en-
! T. Louverture: en'avait donc point
leurs oppresseurs'!
frères
avaient jadis souffert
trailles, même pour ses
qui
comme lui?
que si
Dans notre deuxième livre, nous avions promis
dans la fatale voie d'une réaction
nous le rencontrions
1 Histoire d'Haili, t. 2, p. 123.
27*
des hommes, jadis esclaves,
instant contre
fait dans l'esclavage, qui se soulèvent un
d'en-
! T. Louverture: en'avait donc point
leurs oppresseurs'!
frères
avaient jadis souffert
trailles, même pour ses
qui
comme lui?
que si
Dans notre deuxième livre, nous avions promis
dans la fatale voie d'une réaction
nous le rencontrions
1 Histoire d'Haili, t. 2, p. 123.
27* --- Page 436 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
lancerions l'anathème contre sa
contre ses frères, nous
sont la preuve la plus sanmémoire. Ces faits douloureux
l'anathème de la
glante de cette réaction. Nous appelons
postérité contre cette indigne mémoire!
n'avait pas été envoyé au cachot pour y rester
Moise
composa un conseil de
prisonnier d'État. Le gouverneur
ce
dit-on, sous la présidence du général Pageot,
guerre,
avons fait l'éloge en 1795, quand d'aublanc dont nous
trahirent la cause de leur patrie. Il
tres officiers francais
homme honorable. Que
avait toujours continué d'être un
réellement à l'égard de l'accusé ?
se passa-t-il
les
le texte de quatre auteurs,
Nous avons sous
yeux
sur cette affaire.
seulement
C Moise fut
Pamphile de Lacroix dit
que
militaire, et fusillé comme couA livré à une commission l'exercice de ses fonctions.' >
( pable de négligence dans
fut tlivré au
Hérard Dumesle dit que C Moise
jugeM.
conseil qui le renvoya absous ; mais
a ment d'un premier
conseil auLouverture fit convoquer un autre
A que T.
de mort
fut exécuté an Portson arrêt
qui
( quel il dicta
( de-Paix". D
devant un conM. Saint-Rémy prétend que C traduit
Moise se défende
séant au Port-de-Paix,
a seil
guerre,
clarté: et comme on ne poua dit avee une merveilleuse
Mais cet
rien
contre lui, il fut acquitté.
C vait
préciser
vues de Louverture.
a acquittement ne convenait pas aux
concasserle jugement,
C Il arrive au Port-de-Paix,fair
en perautre conseil de guerre qu'il préside
( voque un
- Mémoires, t. 2, P. 50.
181.
2 Voyage dans le Nord d'Haiti, p.
il
guerre,
clarté: et comme on ne poua dit avee une merveilleuse
Mais cet
rien
contre lui, il fut acquitté.
C vait
préciser
vues de Louverture.
a acquittement ne convenait pas aux
concasserle jugement,
C Il arrive au Port-de-Paix,fair
en perautre conseil de guerre qu'il préside
( voque un
- Mémoires, t. 2, P. 50.
181.
2 Voyage dans le Nord d'Haiti, p. --- Page 437 ---
CHAPITRE VII.
[1801]
condamné à mort, est exécuté le même
sonne; et Moise,
C jour:. >
commission militaire présiM. Madiouaffirme que la
au Cap, et que (C Moise ne
dée parle général Pageotsiègea
Port-dedevant ses
ildemeura au
( fut pas amené
juges;
entendu la déLe conseil militaire n'ayant pas
C Paix.
del'accusé et ne pouvantj juger que sur le rapport
a fense
déclara que le général Moise
C fait par T. Louverture,
remises contre lui au
les pièces
A était coupable, d'après commandant de la place Bara-
( tribunal militaire par le
faisait
mécontent de cej jugement qui
( da. T. Louverture,
de la mort de son
( peser sur lui toute la responsabilité
nouvelle
le cassa et forma au Port-de-Paix une
C neveu,
condamna Moise à la peine capitale,
( commission qui
Le condamné
du crime de rébellion.
C comme coupable
1801 dans le Grand-Fort du
( fut fusillé le 29 novembre
Clervaux . >
sousles
du général
C Port-de-Paix,
yeux est celui qui a vel et lu les
De ces quatre auteurs, quel
car aucun
du procès fait à Moise ? Nous l'ignorons,
pièces
: ils auront donc écrit sur
d'eux ne l'apprend au lecteur
traditions orales, souvent inexactes. Nous-même,
des
deuxième livre, avons mentionné
dans une note de notre
S'il y a
fait sur la foi de la version de M. Saint-Rémy.
ce
c'est lui qui nous
Dans
de
yainduit.
eu erreur notre part,
nous
tous les cas, il existe dans ces quatre versions que à la
une
de fureur reprochable
venons de citer,
preuve
mémoire de T. Louverture.
de
S'il est vrai que Moïse ne fut reconnu coupable que
un tel fait de
dans l'exereice de ses fonctions,
négligence
'Vie de Toussaint Louverture, p. 319.
23 Histoire d'Haiti, t. 2 P 121.
yainduit.
eu erreur notre part,
nous
tous les cas, il existe dans ces quatre versions que à la
une
de fureur reprochable
venons de citer,
preuve
mémoire de T. Louverture.
de
S'il est vrai que Moïse ne fut reconnu coupable que
un tel fait de
dans l'exereice de ses fonctions,
négligence
'Vie de Toussaint Louverture, p. 319.
23 Histoire d'Haiti, t. 2 P 121. --- Page 438 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAYTI.
sa part ne méritait pas la mort qu'il subit:
ce temps
: aucune loi de
n'appliquait une telle peine contre la
dans sesfonctions; elle a donc été
négligence
putableà la volonté
arbitraire; elle est impersonnelle du
mit un crime en. l'ordonnant
gouverneur, et il com-
: crime politique
plus odieux, qu'il avait pour but d'asseoir
d'autant
le
gouvernement de T. Louverture
système du
hommes.
sur les cadavres des
Si Moïse fut d'abord absous,
conseil de
acquitté par un premier
guerre, , et que le gouverneur dicta
de mort à un nouveau conseil, le
son arrêt
gouverneur fut encore
coupable; car aucun chef de
de dicter le moindre arrêt
gouvernement n'a le droit
à un tribunal
cun ne doit se placer entre laccusé
compétent; aujuges.
et la conscience des
Si ce général, d'abord acquitté, fut
et condamné à mort
jugé de nouveau
par un second conseil
le gouverneur, celui-ci ne
présidé par
térité
parait plus aux yeux de la
que comme un tyran digne de son
poscun
chefde
exécration : atlgouvernement ne peut, ne doit présider un tribumnalquijuge un homme accuséparlui.
Enfin, si T. Louverture accusa Moïse devant
mière commission
une premilitaire, sans le faire
vant elle pour être entendu dans
comparaitre detoutes les
sa défense, il aura violé
règles de la justice à son égard. Cette
sion ayant seulement fait une déclaration
commisde
contre l'accusé, d'après les pièces à
culpabilité
sans doute laisser
charge, aura voulu
au gouverneur la faculté d'exercer son
omnipotence par une punition moindre
la
aura trouvé que les faits à lui
que
mort; elle
imputés ne méritaient
cette peine, etellevoulait réserver au
pas
sion
gouverneur une occad'étrejuste:u un tel jugement ne nous étonnerait
pas
commisde
contre l'accusé, d'après les pièces à
culpabilité
sans doute laisser
charge, aura voulu
au gouverneur la faculté d'exercer son
omnipotence par une punition moindre
la
aura trouvé que les faits à lui
que
mort; elle
imputés ne méritaient
cette peine, etellevoulait réserver au
pas
sion
gouverneur une occad'étrejuste:u un tel jugement ne nous étonnerait
pas --- Page 439 ---
CIIAPITRE VIi.
[180i]
la
d'un tribunal présidé par le général Pageot.
de
part
mécontent de ce juMais T. Louverture, en se montrant
le
aura encore violé les lois qu'ilavait
gement, en cassant,
: c'était à un conseil de
lui-même édictées, promulguées
en avait
révision à prononcer la cassation de cet acte, etil
des conseils deguerre.
établi pourla réforme des jugemens
lui-même, en formant un nouEn cassant le jugement
même alors qu'ilne l'aura pas présiveau conseil spécial,
d mort qui
dé, il lui dicta réellement la condamnation
contre l'accusé; car un tel acte de sa volonté
s'en suivit
désirait, et les juges ne pouarbitraire indiquait ce qu'il
parla tervaient qu'obéir à celte injonetion sanguinaire,
toutes les âmes. Lui seul est donc
reur qu'il exerçait sur
responsable de ce jugement injuste!
dedevant l'histoire qui relate les faits,
A notre avis,
T.Louverture fut le seul auvant la postérité qui lesjuge,
mémoire.
teur de la mort de Moise. Ondoit en charger sa
croit-on
se soit arrêté à cette action odieuse,
Et
qu'il
des remords, et qu'il aura
croit-on qu'il en ait éprouvé
cette
laisser
aux hommes de son temps, que
voulu
penser
contre Moise fut jugée
condamnation à la peine capitale
juste par le conseil de guerre ?
il accusa
Après avoir assouvi sa rage contre son neveu,
inhumaine : c'est ce
encore cette victime de sa politique
suivante. Quelle que
que l'on va voir par laj proclamation
nous la donnons sans en rien omettre,
soit sa longueur,
tout le système poliqu'elle résume, à nos yeux,
parce
etquel'aceusant nous-même, nous
tiquedeT.1 Louverture,
les
de notre devoir de le laisser présenter
motifs
eroyons
de son pays. C'est
qui le guidérent dans Tadministration
lecteur l'exenvers lui, que d'offrir au
exercer lajustice
cuse qu'il donnait à ses actes.
par laj proclamation
nous la donnons sans en rien omettre,
soit sa longueur,
tout le système poliqu'elle résume, à nos yeux,
parce
etquel'aceusant nous-même, nous
tiquedeT.1 Louverture,
les
de notre devoir de le laisser présenter
motifs
eroyons
de son pays. C'est
qui le guidérent dans Tadministration
lecteur l'exenvers lui, que d'offrir au
exercer lajustice
cuse qu'il donnait à ses actes. --- Page 440 ---
ÉTUDES SUR L'RISTOIRE D'IAïTI.
Proclamation.
Depuis la révolution, j'ai fait tout ce
a
mener le bonheur dans
qui dépendu de moi pour racitoyens. Forcé de
mon pays, pour assurer la libertéde mes concombattre les ennemis intérieurs et extérieurs
République française, j'ai fait la
de la
loyauté, Avec mes plus grands
guerre avec courage, honneur et
des règles de
ennemis, je ne me suis jamais écarté
lajustice ; et si j'ai employé tous
en mon pouvoir pour les vaincre,
les moyens qui étaient
moi, à adoucir les horreurs
j'ai cherché, autant qu'il était en
hommes, J'ai
de la guerre, à épargner le
des
toujours eu pour principe, le pardon des
sang
premierventinent, thumanité;
offenses, pour
comme des amis et des
souvent, après la victoire, j'ai accueilli,
frères, ceux qui, la veille, étaient
peaux ennemis. Par l'oubli des
sous des draaimer la cause
erreurs et des fautes, j'ai voulu faire
légitime et sacrée de la liberté, même à
adversaires.
ses plus ardens
Amis, frères d'armes,
rappelé
les
générauz et offciers,jeleur ai
que
grades auxquels ils étaient
constamment
la récompense de la
élevés, ne devaient être que
bravoure et d'une conduite
que, plus ils étaient au-dessus de leurs
privée irréprochable;
actions et toutes leurs paroles devaient concitoyens, plus toutes leurs
que le scandale des hommes
être mesurées et irréprochables;
publics avait des
funestes pour la société,
conséquences encore plus
que celui des simples
et les fonctions dont ils étaient
citoyens ; que les gracles
servir
revêtus ne leur étaient pas donnés
uniquement à leur fortuneon à leura
pour
titutions nécessaires avaient
ambition; maisque ces insqu'elles
pour cause et pour but le bien
imposaient des devoirs qu'il fallait d'abord
général; ;
songer à soi ; que l'impartialité et
remplir avant de
décisions ; l'amour de
l'équité devaient dicter toutes leurs
de
l'ordre, la prospérité de la
tous les vices, exciter sans cesse leur
colonie, la répression
leur zèle.
activité, leur surveillance et
J'ai toujours et énergiquement recommandé à tous les
subordination, la discipline et l'obéissance,
militaires la
exister d'armée. Elle est créée
sans lesquelles il ne peut
pour protéger la liberté, la
personnes et des propriétés, et tous ceux
la
sûreté des
jamais perdre de vue l'objet de
qui composent ne doivent
officiers à donner à leurs
son honorable destination : c'est aux
exemples.
soldats, avec de bonnes leçons, de bons
Chaque capitaine doit avoir la noble émnulation
compagnie la mieux disciptinée, la
d'avoir sa
plus proprement tenue, la mieux
ée
sans lesquelles il ne peut
pour protéger la liberté, la
personnes et des propriétés, et tous ceux
la
sûreté des
jamais perdre de vue l'objet de
qui composent ne doivent
officiers à donner à leurs
son honorable destination : c'est aux
exemples.
soldats, avec de bonnes leçons, de bons
Chaque capitaine doit avoir la noble émnulation
compagnie la mieux disciptinée, la
d'avoir sa
plus proprement tenue, la mieux --- Page 441 ---
CHAPITRE VII.
[1801]
les écarts de ses soldats rejaillissent sur lui,
exercée ; il doit penser que
commande. Les mêmes senavili des fautes de ceux qu'il
et se croire
haut degré encore, les chefs de batimens doivent animer à un plus
de
pour leurs brileurs bataillons, et les chefs
brigades
taillons pour
comme leurs propres familles, quand les
gades. Ils doivent les regarder
hien leurs devoirs, et se monindividus qui les composent remplissent
rigides
s'en écartent.
trer en chefs
lorsqu'ils
Moïse depuis dix ans,
Tel est le langage que j'ai tenu au général lui ai répétées mille
dans toutes mes conversations particulières, que je
que je
de ses camarades, en présence des généraux,
fois en présence
: tels sont les principes etles
lui ai renouvelé dans ma correspondance lettres. Dans toutes les occasentimens consignés dans mille de mes
maximes de notre relicherché à lui expliquer les saintes
sions, j'ai
Phomme n'est rien, sans la puissance et la vOgion, à lui prouver que
d'un chrétien qui a reçu le baptême ne
lonté de Dieu; que les devoirs
homme brave la Providevaientj jamais être négligés ; que, lorsqu'un
fait pour
il doit s'attendre à une fin terrible : que n'ai-je pas
dence,
à la hienfaisance, pour changer ses
le ramener à la vertu, à l'équité,
dans l'abîme?
inclinations vicieuses, pour l'empêcher de se précipiter
sait. Au lieu d'écouter les conseils d'un père, d'obéir aux
Dieu seul le
bonheur de la colonie, il n'a voulu se laisordres d'un chef dévoué au
ne suivre que ses funestes penchans:
ser guider que par ses passions,
il a péri misérablement!
Lajustice
Tel est le sort réservé à tous ceur quiwoudrontlimiter, tard elle
mais elle est infaillible, el tôl ou
frappe
du ciel est lente,
les méchans et les écrase comme la foudre.
inutile
viens de faire ne sera pas
pour
La cruelle expérience que je
Moise, il ne sera plus nommoi ; et d'après linconduite du général
ordres du gouvermé de général divisionnaire, jusqu'à de nouveaux
nement français.
à cause des services qu'il a renLe général Dessalines, néanmoins,
dus, conservera son grade de général divisionnaire.
du Sud,
à l'époque de la guerre
Dans une de mes proclamations,
envers leurs enfans, l'oblij'avais tracé les devoirs des pères et mères
la crainte de Dieu,
où ils étaient de les élever dans l'amour ct
gation
comme la base de toutes les vertus et
ayant toujours regardé la religion
En effet, quels sont ceux qui,
le fondement du bonheur des sociétés.
malheurs de la colonie?
depuis la révolution, ont causé les plus grands
moeurs? Celui
été tous dcs hommes sans religion et sans
N'ont-ils pas
'oblij'avais tracé les devoirs des pères et mères
la crainte de Dieu,
où ils étaient de les élever dans l'amour ct
gation
comme la base de toutes les vertus et
ayant toujours regardé la religion
En effet, quels sont ceux qui,
le fondement du bonheur des sociétés.
malheurs de la colonie?
depuis la révolution, ont causé les plus grands
moeurs? Celui
été tous dcs hommes sans religion et sans
N'ont-ils pas --- Page 442 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAiTI.
qui méprise Dieu et ses divins préceptes,
miers parens, aimera-t-il
qui ne chérit pas ses preses semblables ? Pèrc et mère
afin que tu vives longuement, est un des
honoreras,
Dieu : Un enfant qui ne
premiers commandemens de
il les bons
respecte pas son père et sa mère,
conseils de ceux qui lui sont étrangers ?
écoutera-tde la société, celui qui a foulé aux
Obéira-t-il aux lois
loi de la nature P Et
pieds la plus sainte et la plus douce
cependant, avec quelle
les
élèvent-ils leurs enfans, surtout dans
négligence pères et mères
les villes ! Au
truire dans leur religion,
lieu de les insleur
d'exiger d'eux le respect et
sont dus, de leur donner des idées conformes
l'obéissance qui
de leur apprendre à aimer le travail,
à leur état; au lieu
dans l'ignorance de leurs
ils les laissent dans l'oisiveté et
mêmes
premiers devoirs : ils semblent
et leur inspirer le mépris
la
mépriser euxhonorable et le plus utile de tous les pour culture, le premier, le plus
états. A
ces mêmes enfans avec des
peine sont-ils nés, on voit
bijoux et des
de haillons, salement
pendans d'oreilles, couverts
tenus, blesser par leur
cence. Ils arrivent ainsi à
nudité les yeux de la déldge de douze ans,
rale, sans métier, avec le goit du luze
sansprincipes de moéducation. Et comme les
et de la paresse pour toute
mauvaises impressions sont
ger, à coup sûr, voilà de mauvais
difficiles à corricitoyens, des
leurs; et si ce sont des filles, voila des
vagabonds el des wOuns et les autres à suivre les
prostituées, toujours prêts les
impulsions du
leur prêchera le désordre, l'assassinat
premier conspirateur qui
et le
et mères aussi vils, sur des élèves aussi
pillage. C'est sur des pères
du peuple, que les commandans
dangereux, que les magistrats
militaires doivent avoir
yeux ouverts, que la main de la justice doit
sans cesse les
Les niêmes reproches
toujours être étendue.
cultivateurs et cultivatrices s'adressent également à un grand nombre de
sur les habitations.
des hommes pervers se sont adressés à des
Depuis la révolution,
et leur ont dit : que la liberté était le
lâches, à des perturbateurs,
droit de rester oisif, de
malimpunénent, de mépriser les lois et de
faire le
prices. Une pareille doctrine devait
ne suivre que leurs caêtre accueillie
sujets, les voleurs et les assassins.
par tous les mauvais
hommes endurcis qui
Il est temps de frapper sur les
persistent dans de
tout le monde sache qu'il n'est
pareilles idées ; il faut que
respecté, que le travail, et un travail d'autre moyen pour vivre paisible et
assidu.
I Et celui-ci P Homieide, point ne
seras... T.I Louverture l'ignorait-il?
Une pareille doctrine devait
ne suivre que leurs caêtre accueillie
sujets, les voleurs et les assassins.
par tous les mauvais
hommes endurcis qui
Il est temps de frapper sur les
persistent dans de
tout le monde sache qu'il n'est
pareilles idées ; il faut que
respecté, que le travail, et un travail d'autre moyen pour vivre paisible et
assidu.
I Et celui-ci P Homieide, point ne
seras... T.I Louverture l'ignorait-il? --- Page 443 ---
CHAPITRE VII.
[1801]
et mères doivent donner à leurs enTelle est la leçon que les pères
les
et tous les instans de leur vie.
fans tous jours
il doit être employé sur les haA peine un enfant peut-il marcher,
au lieu d'être entravail utile, suivant ses forces,
bitations à quelque
d'une éducation qu'il ne reçoit
voyé dans les villes où, sous prétexte
la tourbe des vagabonds et
il vient apprendre des vices, grossir
des
pas,
mauvaise vie, troubler par son existence le repos
des femmes de
le dernier supplice. Il faut que les
bons citoyens, et la terminer par
soientinezorables àl légard
commandans militaires, que les magistrats
la contraindre à être
de cette classe d'hommes ; il faut, malgré elle,
la plus
dont elle serait le fléau, sans la vigilance
utile à la société
sévère.
la guerre a fait périr beaucoup
Depuis la révolution, il est évidentque
aussis Nsmessenpeemaineee
Henthemnogeaikremmie les willes, dont l'existence est uniquement fondée
de ces dernières dans
livrées aux soins de leur parure, résur le libertinage. Entièrement
non-seulement les travaux de
sultat de leur prostitution; dédaignant
elles ne veulent abla cilture, mais même toutes autres occupations, recèlent tous les mauvais
solument rien faire d'utile. Ce sont elles qui
de leursrapines, qui les excitent au brigansujets qui vivent du produit
Il est de l'honneur des
afin de partager le fruit de leurs crimes.
dage,
de n'en pas laisser une seule
magistrats, généraux et commandans, négligence à cet égard les rendans les villes ou bourgs ; la moindre
drait dignes de la mésestime publique. le
de la dernière conspiraMoise, il est vrai, était lime et chef
s'il n'avait
tion mais il n'aurait jamais pu consommer son infamie,
;
trouvé de pareils auxiliaires.
citoyen ne doit en avoir qu'antant
Quant aux domestiques, chaque
Les personnes chez
qu'ils sont nécessaires à un service indispensable. surveillans de leur
ils demeurent doivent être les premiers
lesquelles
tolérer de leur partde contraire aux bonnes meurs,
conduite, et nerien
ils doivent les
à la soumission et au bon ordre. S'ils sont paresseuz,
vice s'ils sont voleurs, les dénoncer aux commandans
corriger de ce
;
aux lois. Un bon domestique,
militaires, pour les punir conformément
tous ses devoirs, fait plus
mais aussi forcé à remplir
traité avecjustice,
et
dans le nouveau régime,
d'ouvrage que quatre mauvais ; puisque
mérite salaire, tout salaire doit exiger son travail,Telle
tout travail
l'invariable et la ferme volonté du gouvernement.
est
digne de son attention : c'est la surveillance
Il est encore un objet
cer aux commandans
corriger de ce
;
aux lois. Un bon domestique,
militaires, pour les punir conformément
tous ses devoirs, fait plus
mais aussi forcé à remplir
traité avecjustice,
et
dans le nouveau régime,
d'ouvrage que quatre mauvais ; puisque
mérite salaire, tout salaire doit exiger son travail,Telle
tout travail
l'invariable et la ferme volonté du gouvernement.
est
digne de son attention : c'est la surveillance
Il est encore un objet --- Page 444 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI,
des étrangers qui arrivent dans la colonie.
ne connaissant que par les rapports des ennemis Quelques-uns d'entre eux,
choses les
du nouvel ordre de
changemens qui se sont opérés, sans avoir
causes qui les ont amenés, sur les difficultés
réfléchi sur les
céder au plus grand désordre
à vaincre pour faire sucqui ait jamais
la
paix, la restauration des cultures et du
existé, tranquillité, la
d'autant plus dangereuz,
commerce, tiennent des propos
qu'ils sont recueillis
ceux qui, fondant leurs
avec avidité par tous
espérances sur les
des prétextes. De pareils écarts
troubles, ne demandent que
doivent être d'autant
punis, quel'insouciance des fonctionnaires
plus sévèrement
rait à la confiance dont ils ont
publics à cet égard nuibesoin, et les ferait
tice, comme complices des ennemis de la liberté, regarder, avec jusLa plus sainte de toutes les institutions
en société, celle d'où découlent les
parmi les hommes qui vivent
Un bon père de
plus grands biens, c'est lei
famille, un bon époux entièremnent
mariage.
de sa femme et de ses enfans, doit être
occupé du bonheur
de la divinité.
au milieu
Aussi, un gouvernement
d'euxl'image vivante
à environner les bons
sage doit-il toujours être occupé
ménages d' honneur, de
il ne doit se reposer qu'après avoir
respect et de vénération;
moralité, Les commandans
extirpé la dernière racine de l'immilitaires, les
tout, sont sans excuse lorsqu'ils donnent fonctionnaires publics survice. Ceux qui, ayant des femmes
publiquement le scandale du
dans l'intérieur de leurs
légitimes, souffrent des concubines
maisons, ou ceux même
mariés, vivent publiquement avec
qui, n'étant pas
commander;ils seront destitués. plusieurs femmes, sont indignes de
En dernière analyse, tout homme qui existe dans la
bons exemples à ses concitoyens ; tout
colonie, doit de
commandant
fonctionnaire public doit remplir
militaire, tout
exactement ses
jugés sur leurs actions, sur le bien qu'ils
devoirs; ils seront
lité et la prospérité des lieux
auront fait, sur la tranquilqu'ils commandent. Toul
vipre doit travailler. Dans un État bien
homme quiveut
source de tous les désordres; et si elle
ordonné, l'oisiveté est la
vidu, je m'en
est soufferte chez un seul indiprendrai aux commandans militaires,
que ceux qui tolerent les paresseuz et les
persuadé d'avance
desseins, qu'ils sont ennemis
vagabonds, ont de mauvais
secrets du gouvernement.
Personne, sous aucun prétexte, ne doit être exempt d'une
conque, suivant ses facultés. Les pères et mères
tâche quelenfans et des propriétés, doivent aller
créoles, qui ont des
faire travailler leurs enfans
J demeurer, pour y travailler,
ou en surveiller les travaux; ct, dans les
les paresseuz et les
persuadé d'avance
desseins, qu'ils sont ennemis
vagabonds, ont de mauvais
secrets du gouvernement.
Personne, sous aucun prétexte, ne doit être exempt d'une
conque, suivant ses facultés. Les pères et mères
tâche quelenfans et des propriétés, doivent aller
créoles, qui ont des
faire travailler leurs enfans
J demeurer, pour y travailler,
ou en surveiller les travaux; ct, dans les --- Page 445 ---
CHAPITRE VII.
[1801]
instruire eux-mèmes ou par des instituteurs, des
momens de repos, les
l'horreur du vice, leur explipréceptes de notre religion, leur inspirer
les
daos leurs
les commandemens de Dieu, en graver
principes
quer
ineffaçable, et les bien pénétrer de cette vérité:
coeurs, d'une manière
mère de tous les vices, le travailest
Que puisque P'oisiveté est la
seront formés
le père de toutes les wertus. C'est par ces moyens que de voir cette
utiles et respectables, qu'on peut espérer
des citoyens
heureuses contrées de la terre, et en éloibelle colonie l'une des plus
dont le souvenir ne doit
toujours, les horribles événemens
gner, pour
jamais s'effacer de notre mémoire:
En conséquence, j'arrête ce qui suit :
a eu
commandant qui, lors de la dernière conspiration,
1. Tout
devaient éclater et a toléré le pillage et
connaissance des troubles qui
la révolte, a laissé
les assassinats; qui, pouvant prévenir ou empêcher
de tout cila vie, la propriété et Vasile
enfreindre la loi quid déclare
tribunal
et
sera traduit devant un
spécial,
toyen sacrés et inviolables, du 22 thermidor an 9 (10 août 1801.
puni conformément à la loi
Peine de mort.)
ou négligence,
Tout commandant militaire qui, par imprévoyance destitué el puni
arrêté les désordres qui se sont commis, sera
n'a pas
d'un an de prison.
de leur conduite,
Il sera fait en conséquence une enquête rigoureuse
surleur sort.
d'après laquelle le gouverneur prononcera d'arronlissement 0:t de quartiers
2. Tous généraux, commandans
toutes les mesures nécessaires
de prendre
qui, à l'avenir, négligeront
et laisseront enfreindre la loi
prévenir ou empêcher les séditions,
pour
et l'asile de chaque citoyen sacrés etinqui déclare la vie, la propriété
et punis conforméseront traduits devant un tribunal spécial
violables, à la loi du 22 thermidor an 9. (Peine de mort.)
ment
troubles ou sur des indices qu'il doit en éclater, la
3. En cas de
sera aux ordres
nationale d'un quartier ou d'un arrondissement
garde
Tout commanmilitaires, sur sa simple réquisition.
des commandans
toutes les mesures nécessaires pour
dant militaire qui n'aura pas pris
des troubles
les troubles dans son quartier, ou la propagation
empêcher
commande; to:t militaire, soit de
d'un quartier voisin dans celui qu'il refusera d'obéir à des ordres léligne, soit de la garde nationale, qui
de mort, conformément aux lois.
gaux, sera puni
que soit Sa couleur.
4. Tout individu, homme ou femme, quelle
tendant à exciter
convaincu d'avoir tenu des propos graves,
qui sera
T. IV.
'aura pas pris
des troubles
les troubles dans son quartier, ou la propagation
empêcher
commande; to:t militaire, soit de
d'un quartier voisin dans celui qu'il refusera d'obéir à des ordres léligne, soit de la garde nationale, qui
de mort, conformément aux lois.
gaux, sera puni
que soit Sa couleur.
4. Tout individu, homme ou femme, quelle
tendant à exciter
convaincu d'avoir tenu des propos graves,
qui sera
T. IV. --- Page 446 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATTI,
la sédition, sera traduit devant un conseil de
ment aux lois. (Peine de mort.)
guerre, et puni conformé5. Tout individu créole, homme ou
des propos tendant à altérer la
femme, convaincu d'avoir tenn
pas_jugé digne; de
tranquillité publique, mais qui ne serait
morl, sera renvoyé d la
un pied, pendant sixc mois.
culture, avec une chaine d
6. Tout individu:
étranger qui se trouverait dans le
précédent, sera déporté de la colonie,
cas de l'article
7. Dans toutes les communes de la comme mauvais sujet.
trations municipales,
colonie où il existe des
tous les citoyens et citoyennes
adminisquelle que soit leur qualité ou leur condition,
qui les habitent.
de cartes de sireté.
sont tenus de se munir
Ladite carte cortiendra les noms,
sions et qualités, l'âge et le sexe de surnoms, domiciles, états, professera signée du maire et du
ceux qui en seront porteurs. Elle
commissaire de police du
quel habite l'individu à qui elle sera délivrée.
quartier dans leles six mois et payée un gourdin
Elle sera renouvelée tous
par chaque
qui en proviendront être destinées
individu, pour les sommes
aux dépenses
8. Il est expressément ordonné aux
communales.
ne
administrations
délivrer des cartes de sûreté qu'à des
municipales de
ou métier bien
personnes qui auront un état
reconnu, une conduite sans
et
d'existence bien assurés. Tous
reproche
des moyens
ceux qui ne
ditions rigourensement nécessaires
pourront remplir les conpour en
seront renvoyés à la culture,
s'ils
obtenir,-s'ils. sont créoles,
sont
colonie.
étrangers, renvoyés de la
9. Tout maire ou officier de police
favoriser le vice, aura
qui, par négligence ou pour
signé et délivré une carte de
vidu qui n'est pas dans le cas d'en
sûreté à un indiobtenir, sera destitué et
mois de prison.
puni d'un
10. Quinze jours après la publication du présent
sonne trouvée sans carte de sûreté
arrêté, toute perà la
sera, - si elle est créole,
culture; - si elle est étrangère,
renvoyée
formes de procès, si elle ne
déportée de la colonie sans
préfère servir dans les
de
11. Tout
troupes ligne.
domestique qui, en sortant d'une maison dans
il servait, n'aura pas été jugé digne d'obtenir
laquelle
un certificat de
conduite, sera déclaré incapable de recevoir une carte de sûreté. bonne
personne qui, pour le favoriser, lui en aurait délivré
Toute
d'un mois de prison.
un, sera punie
12. A dater de quinze jours après la publication du
présent arrêté,
de
11. Tout
troupes ligne.
domestique qui, en sortant d'une maison dans
il servait, n'aura pas été jugé digne d'obtenir
laquelle
un certificat de
conduite, sera déclaré incapable de recevoir une carte de sûreté. bonne
personne qui, pour le favoriser, lui en aurait délivré
Toute
d'un mois de prison.
un, sera punie
12. A dater de quinze jours après la publication du
présent arrêté, --- Page 447 ---
CHAPITRE VII.
[1801]
d'habitations sonttenus d'envoyer aux comtous gérans ou conducteurs
liste exacte de tous les cultivateurs de
mandans de leurs quartiers, la
à peine de huit jours de
leurs habitations, de tout âge et de tout sexe,
surveillant sur son
Tout gérant ou conducteur est le premier
prison.
responsable de toute espèce
habitation: ; il est déclaré personnellement
des
serait commis; de la paresse ou du vagabondage
de désordre qui y
cultivateurs.
la
du présent arrêté, tous
15. A dater d'un mois après publication
les listes des cultiles commandans de quartiers sont tenus d'envoyer
commandans
vateurs et de toutes les habitations de leurs quartiers aux
d'arrondissemens, sous peine de destitution.
des
d'arrondisemens sont tenus d'envoyer
14. Les commandans
arrondisemensarg généraux sous
listes de toutesles habitationsdeleurs
dans le plus
les ordres desquels ils sont, et ces derniers au gouverneur,
de désoblissance. Lesdites listes, déposées aux
bref délai, SOLS peine
l'avenir, de base immuable
archives du gouvernement, serviront, pour
des cultivateurs sur les habitations.
pour la fixcation
conducteur d'habitation sur laquelle se serait
15. Tout gérant ou
sera tenu de le dénoncer
réfugié un cultivateur étranger à l'habitation,
de section, dans les 24 heures, sous peine
au capitaine ou commandant
de huit jours de prison.
de section qui, par négligence,
16. Tout capitaine Ou commandant
étranger plus de trois jours sur une habitaaura laissé un cultivateur
tion de sa section, sera destitué.
seront conduits au
17. Les cultivateurs wagabonds, ainsi arrêtés,
du quartier qui les fera ramener par la gendarmerie sur
commandant
à la surveillance particulière des
leur habitation. Il lesreconmandera
trois mois, de
conducteurs et des gérans, et ils seront privés, pendant
passeports pour sortir de Thabitation. d'aller travailler sur une habi18. Il est défendu à tout militaire
voudront travailler et
tation ou chez des particuliers en ville. Ceux qui
seront emobtiendront la permission de leurs officiers,
ceux qui en
le compte de la République, et payés de
ployés à des travaux pour
leurs journées suivant leurs peines.
d'aller sur une habitation, à
19. Il est défendu à tout mililaire
et avec un permoins
ce ne soit pour y voir son père ou sa mère,
que
chef. S'il manque de rentrer à son corps à P'heure
mis limité de son
conformément aux ordonsuivant l'exigence des cas,
fixée, il sera puni
nances militaires.
le compte de la République, et payés de
ployés à des travaux pour
leurs journées suivant leurs peines.
d'aller sur une habitation, à
19. Il est défendu à tout mililaire
et avec un permoins
ce ne soit pour y voir son père ou sa mère,
que
chef. S'il manque de rentrer à son corps à P'heure
mis limité de son
conformément aux ordonsuivant l'exigence des cas,
fixée, il sera puni
nances militaires. --- Page 448 ---
ÉTUDES SUR L'UISTOIRE D'HAïTI.
20. Toute personne convaincue d'avoir
ger un ménage, sera dénoncée
dérangéou tenté de déranaux autorités civiles et
en rendront compte au gouverneur, qui
militaires qui
vant l'exigence des cas.
prononcera sur son sort, sui21. Mon règlement relatif à la culture, donné au
le 20 vendémiaire an 9 (12 octobre 1800) sera
Port-Républicain
et teneur : il est enjoint aux commandans
exécuté dans sa forme
militaires de s'en
trer, et de le faire exécuter à la
bien pénéqui n'est pas contraire à la
rigueur et littéralement, en tout ce
présente proclamation.
La présente proclamation sera imprimée, transcrite
des corps administratifs et judiciaires,
sur les registres
où besoin sera, et en outre insérée lue, publiée et affichée partout
au Bulletin officiel de
mingue.
Saint-DoUn exemplaire sera envoyé à tous les ministres du'
à tous les paroissiens après la messe,
culte, pour le lire
Il este cenjoint à tous les généraur, commandans
les autorités civiles dans tous les
militaires, à loutes
sévère à l'exécution
départemens, de tenir la main la
pleine et entière de toutes ses
plus
responsabilité personnelle, et sous peine de
dispositions, sur leur
Donné au Cap-Français, le 4 frimaire an désobeissance, 10(25
publique française une et indivisible 1.
novembre) de la RéLe gouverneur général de Saint-Domingue,
TOUSSAINT LOUVERTURE.
Ceta acte ne fut pas seulement une
mais le
espèce de code
testament
pénal,
politique de T.Louverture
trouve toutes ses maximes
: on y rereligieuses, tous les
épars dans ses précédentes
préceptes
proclamations. Il
toutes ses mesures
y compléta
rigoureuses, et il
de son administration
expliqua les motifs
despotique. Qu'on lejuge d'après les
principes qu'il expose, et il serait
mais
presque
se
qu'on
irréprochable:
rappelle de quelle manière il a adouci les
horreurs de la
querre,épargné le sang des hommes, suivi
1 M. Madiou s'est trompé en disant
c'est le 24, comme le dit M.
que Moise fut fusillé le 29 novembre:
malion ne permet pas d'en douter. Saint-Rémy (8 frimaire); la date de la procla-
principes qu'il expose, et il serait
mais
presque
se
qu'on
irréprochable:
rappelle de quelle manière il a adouci les
horreurs de la
querre,épargné le sang des hommes, suivi
1 M. Madiou s'est trompé en disant
c'est le 24, comme le dit M.
que Moise fut fusillé le 29 novembre:
malion ne permet pas d'en douter. Saint-Rémy (8 frimaire); la date de la procla- --- Page 449 ---
CHIAPITRE VII.
[1801]
loyalement; de quelle males règles de la justice, agi
le tédu mariage (suivant
nière il a repectélinstitntion
de Lacroix), alors il ne paraitra
moignage de Pamphile
et
traçant à ses subordonnés
plus qu'avec son hypocrisie,
était loin de
en
des préceptes qu'il
aux citoyens
général,
dit de Moise:
suivrelui-méme ; etl'ondira de lui ce qu'ila
homme brave la Providence, il doit s'ata Lorsqu'un
La
du ciel est lente,
< tendre à une fin terrible.
justice
les méelle est infaillible, et tôt ou tard elle frappe
( mais
la foudre. T. Louverture a
( chans et les écrase comme
a péri misérablement. ))
du triste
Non!il n'éprouva aucun remords,aucun regret
fit subir à Moise ; cette proclamation témoigne
sort qu'il
Pour
ce crimepolitique,
de la dureté de son coeur.
justifier
légitimer
il accusa son neveu des plus viles passions; pour
et
exécutions commises sur les cultivateurs
les affreuses
contre eux, il les accabla
motiver de nouvelles rigueurs
ne fut exempté de ses menaces.
de reproches : personne
trouve dans cette proclaUne singulière disposition se
c'est celle
conserva à Dessalines son grade
mation :
qui
de division, comme si le grade, une foisacquis,
de général
ne peut
devenait
la
du militaire, qu'il
ne
pas
propriété
et
d'un tribunal compétent
perdre que par un jugement
faite à tous ses géd'après les lois*; c'est la déclaration
même
d'eux ne devait plus prétendre au
néraux, qu'aucun
à moins d'ordres ultérieurs du gourerneneufrangrade,
de son despoçais. Le malheureux! dans T'aveuglement l'armée franlui-même leur défection à
tisme, il préparait
est distinct del'emploi qu'il reçoit du gouvernement.
1 Le grade dur militaire
jugement d'un tribunal ; mais le gouverIl ne peut perdre le grade que par
le lui retirer ou ne pas T'employer
nement peut le destituer de son emploi,
du luut.
qu'aucun
à moins d'ordres ultérieurs du gourerneneufrangrade,
de son despoçais. Le malheureux! dans T'aveuglement l'armée franlui-même leur défection à
tisme, il préparait
est distinct del'emploi qu'il reçoit du gouvernement.
1 Le grade dur militaire
jugement d'un tribunal ; mais le gouverIl ne peut perdre le grade que par
le lui retirer ou ne pas T'employer
nement peut le destituer de son emploi,
du luut. --- Page 450 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOILE D'TATT.
çaise qui allait bientôt arriver. On semble voir
déclaration la main de Dieu qui le
dans cette
qu'ils'est creusé lui-méme.
pousse dans l'abime
Aussi, la brochure imprimée à Paris en
avons extrait cette
1802, d'oà nous
proclamation, dit-elle:
a Laproclamation de T.
Louverture est écrite avec sa -
gesse. Cependant le règlement de policeintérieure
suit, digne en tout de figurer à côté des
qui la
retéde l'infàme
règlemens de sàRobespierre, ezcita, par l'arbitraire
y régnait, zn mécontentement
qui
voir
général. Il était facile de
que l'inquiétude l'avait dicté. T. Louverture était
venulun tyran cruel dont l'ambition
devoirdes assemblées
démesurée lui faisait
de conspirateurs là
des réunions d'amis. Son
ohiluyavaitque
familles
despotisme pesait sur toutes les
: sa sévérité préparait sa chute. D
Tel esttoujours le sort du despotismes
la mort de Moise, quel officier
esanguinaire. Après
avoir
supérieurpouvait désormais
confiance dans le gouverneur de
lorsqu'ils se voyaient tous menacés
Saint-Domingue,
par ce chef barbare?
D'après cette proclamation, il suffirait quel'un
accusé d'avoir toléré un
d'eux fut
paresseux ou un
que le gouverneur le considéràt
vagabond, pour
vais desseins,
comme ayant de maucomme étant un ennemi secret de
voir. Joignez à cette incertitude de
son pouconseils de
sa vie, la nullité des
guerre, l'absence de toute garantie d'un
ment équitable de leur part, et vousdirez
jugeproclamation fut le coup de grice
T. encore que cette
lui-même à son autorité. Il
que Louverture porta
perdit dès-lors toute influence
surl'opinion qui fait la force réelle des
restait soumis par crainte de perdre la vie gouvernemens. On
vait plus exister de
; mais il ne poudévouement pour un chef,
pas reculé devant l'immolation
qui n'avait
de son neveu, toujours si
ment équitable de leur part, et vousdirez
jugeproclamation fut le coup de grice
T. encore que cette
lui-même à son autorité. Il
que Louverture porta
perdit dès-lors toute influence
surl'opinion qui fait la force réelle des
restait soumis par crainte de perdre la vie gouvernemens. On
vait plus exister de
; mais il ne poudévouement pour un chef,
pas reculé devant l'immolation
qui n'avait
de son neveu, toujours si --- Page 451 ---
CHAPITRE VII.
[1801]
homme usé par T'abus du
dévoué. Désormais, il était un
pouvoir.
l'affirme M. Madiou, qu'ilg quitta
S'il lest vrai, ainsi que
enlui
venir daus l'Ouest, et qu'on remarqua
le Nord pour
de l'agitation;
de Tinquiétude,
C un abattement profond,
bourrelé de remords et de chagrin, p-c'est
( qu'il parut
souvent de tels effets, même dans
que le crime occasionne
En vain le coupable
l'âme de l'homme le plus pervers.
de sa concherche-t-ilà cacher les reproches qu'il reçoit
les
sous le masque qu'il emprunte
science; on
aperçoit
pour les dissimuler.
lieu de douter que T. LouverNéanmoins, nous avons
venait de
un vrai remords des excès qu'il
ture éprouva
ensuite
commettre, quand nous le voyons représenté
des hommes de couleurles plus marcomme s'entourant
Port-au-Prince, et leur adressant ces paroles
quans du
la chute de Rigaud, injuste
a Jesais quej'ai été, après
violant l'amnistie du
de couleur, en
( envers les hommes
scélérats m'avaient conmais des blancs
( lerr messidor;
eux. Je suis revenu de mes erG seillé d'agir rainsi envers
confianee;
de vous accorder rtoute ma
a reurs ;je vous jure
blancs
des monstres.
désormais dans les
que
( je ne verrai
quejeles datraise:fitessnvoir -
a Réunissez-vousa moi,afin
à ne pas m'aa àvos frères cequeje vous dis ; exhortez-les
noirs
Je veux, dit-il ensuiteà des officiers
4 bandonner
d'un massacre
voulait convainere de la nécessité
a qu'il
veux que sous peu l'on
( général contre les blanes, je
même une
trouver à Saint-Domingue,
( ne puisse pas
Phomme blanc, du Français sur-
( parcellede la chair de
sic'était press'en servir comme un remède
C toul, pour
G crit dans la maladie la plus grave..
- Histo: re d'Haiti, t. 2, p. 125 et 125.
bandonner
d'un massacre
voulait convainere de la nécessité
a qu'il
veux que sous peu l'on
( général contre les blanes, je
même une
trouver à Saint-Domingue,
( ne puisse pas
Phomme blanc, du Français sur-
( parcellede la chair de
sic'était press'en servir comme un remède
C toul, pour
G crit dans la maladie la plus grave..
- Histo: re d'Haiti, t. 2, p. 125 et 125. --- Page 452 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'TAITI.
Nous n' 'hésitons pas à considérer ces allocutions
des fables de la tradition populaire. T.
comme
et devait même éprouver de
Louverture pouvait
l'inquiétude, s'il
comme il parait, que les préliminaires de la apprit alors,
France et la Grande-Bretagne
paix entre la
faisaient présagerune
définitive; car il était incertain sile
paix
laire approuverait la constitution gouvernement consuet la
venait de donner à la colonie. Mais
législation qu'il
nous nepouvons croire
qu'avec son tact ordinaire, son orgueil excessif
pas considéré humilié de tenir
ne se fut
aux hommes de couleur le
langage qu'on lui prête. Il avait trop de
l'exercice de son autorité
dignité dans
de fierté
pour s'abaisser à ce point, trop
pour convenir de ses torts envers
avait persécutés
ceux qu'il
injustement. Et quant à ses
manifestées aux officiers noirs, les faits
intentions
vent le
qui suivirent proucontraire; car il ne donna aucun
ses officiers supérieurs,
ordre positif à
pour les éventualités
:
pu prévoir: ils ne surent
qu'il avait
résolule
que faire, la plupart. S'il avait
massacre des blanes, ill'eàt organisé de la
manière qu'il avait prescrit celui des
même
leur. Il ne l'a ordonné
hommes de couqu'à l'arrivée de l'expédition française, après la prise du Fort-Liberté et du
massacre des prisonniers
Cap, après le
noirs par les
beau et Hardy,
généraux Rocham-
pu prévoir: ils ne surent
qu'il avait
résolule
que faire, la plupart. S'il avait
massacre des blanes, ill'eàt organisé de la
manière qu'il avait prescrit celui des
même
leur. Il ne l'a ordonné
hommes de couqu'à l'arrivée de l'expédition française, après la prise du Fort-Liberté et du
massacre des prisonniers
Cap, après le
noirs par les
beau et Hardy,
généraux Rocham- --- Page 453 ---
CHAPITRE VIII.
état militaire de Saint-Domingue, à la fin de 1801. Position
Organisation et
Faits antérieurs à l'arrivée du
des troupes dans les divers départemens- contre Saint-Domingue est récolonel Vincent en France. L'expédition avant la constitution de Toussaint
solue par le gouvernement consulaire,
Son but était de rétablir
Louverture.- Motifs divers de cette de divers expédition.- écrits à ce sujet, et examen des
l'esclavage des noirs.- Citation dans les ports de France. - Perplexité de
opinions émises. Préparatifs Sa proclamation du 18 décembre. Il ne se préToussaint Louverture. résistance. Résumé de la cinquième Epoque.
pare à aucune
de parler de ce qui se passait en
Arrivé au moment
il est convenable
France relativement à Saint-Domingue,
lecteur
sont les hommes et les
de faire connaitre au
quels
T. Louverture pouvait compter, en
moyens sur lesquels
volontés du
eût lieu de résister aux
gouvernecas qu'il y
ment consulaire.
commandant
Après la mort de Moise, H. Christophe,
du Cap, était, en sa qualité de général
Tarrondissement
T'officier le plus élevé en rang dans cette partie
de brigade,
du Nord. La 2e demi-brigade
principale du département
Limbé. La 5e
coloniale fournissait garnison au Cap et au
Tarrondissement était aussi
était au Fort-Liberté dont
de briChristophe. Le général
sous le commandementde
Port-de-Paix, ayant
gade Maurepas commandait celuidu
la 9 sous ses ordres.
sa qualité de général
Tarrondissement
T'officier le plus élevé en rang dans cette partie
de brigade,
du Nord. La 2e demi-brigade
principale du département
Limbé. La 5e
coloniale fournissait garnison au Cap et au
Tarrondissement était aussi
était au Fort-Liberté dont
de briChristophe. Le général
sous le commandementde
Port-de-Paix, ayant
gade Maurepas commandait celuidu
la 9 sous ses ordres. --- Page 454 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'naini.
Le général de brigade Vernet commandait
ves, principal arrondissement du
aux Gonaiture : iln'avait que des
département de Louverdétachemens de
Le Môle Saint-Nicolas était
troupes avec lui.
sous son commandement.
Dessalines, général de division commandant
temens de l'Ouest et du Sud, avait
les déparnéraux de brigade
sous ses ordres lesgéAgé, au
la 13°
Port-an-Prince, avec la
-
3°et
demi-brigades; ; Charles Bélair, à l'Arcahaie
7;1 Laplume, aux Cayes avecla
avec la
était commandé
11°etla 12, Saint-Marc
parle colonel Gabart avec
la 4o; Jérémie, parle colonel
une partie de
tie de ce corps. Les colonels Dommage avec l'autre pardonné Jambon
Pierre-Louis Diane et Dieucommandaient, le premierà
une partie de la 8°, lesecond à Jacmel
Léogane avec
Le colonel Mamzelle
avec l'autre partie.
commandait à
lonel Néret à
T'Anse-à-Veau, le COSaint-Louis, le colonel Desravines sà Tiburon, avec des détachemens dela 11°etde la 120,
Le général de brigade Clervaux commandait
tement de Cibao, ayant sous ses ordres la 6
le déparà Saint-Yague, et la Are à Samana.
demi-brigade
Le général de brigade Paul Louverture
lui de
commandait ce1Ozama,ayantavee) lui à Santo-Domingo la 10° demi-brigade.
Tous ces corps det troupes, la garde d'honneur, l'artillerie, la gendarmerie et les guides des
un totald'environ 20 mille hommes généraux, formaient
fournissant
dans les villes ou bourgs de moindre
garnison
L'armée coloniale
importance.
régulière se trouvait ainsi disséminée
surla.vasteétendue du territoire de
Saint-Domingue, mais
pouvant se recruter ou s'adjoindre la garde nationale des
paroisses, urbaine et des campagnes. 2 à 500 soldais curopéens élaient aux Cayes, ou à Jacmel.
hommes généraux, formaient
fournissant
dans les villes ou bourgs de moindre
garnison
L'armée coloniale
importance.
régulière se trouvait ainsi disséminée
surla.vasteétendue du territoire de
Saint-Domingue, mais
pouvant se recruter ou s'adjoindre la garde nationale des
paroisses, urbaine et des campagnes. 2 à 500 soldais curopéens élaient aux Cayes, ou à Jacmel. --- Page 455 ---
CHAPITRE VIII.
[1801]
l'état-major général de l'armée. IdlinAgé était chefde
des domaines,
adjudant-général et directeur général
ger,
D'Hébécourt, général de brise tenait au Port-au-Prince.
gade, adjudant, était au Cap.
résidait au
Vollée, administrateur, général des finances,
trouvait Allier, secrétaire du gouverneur, et
Cap. Là, se
Pascal, autre secrétaire, au Port-au-Prince.
du
de T. [LouTelle était T'organisation gouvernement
mouvoir
verture; tels étaient les hommes quile faisaient
sousl'impulsion du; igouverneur général dontlaprodigieuse
activité le portait sur tous les points; ; telles étaient enfin
à l'autorité de la France, si
ses ressources pour s'opposer
de la faire valoir dans
son gouvernenentjagesiti à propos
volonté,
colonie, constituée indépendamment de sa
sa
détachée entièrement de son obéissance.
mais non pas
alors dans la métropole relativement à
Que se passait-il
étaient les vues du gouvernement
Saint-Domingue, quelles
toutes les autres? Avant
consulaire sur cette colonie et sur
précédens de
d'en parler, il convient de relater quelques
la résoqui aiderontà faire comprendre
ce gouvernement,
une armée à Saint-Domingue,
lution qu'il prit d'envoyer
but
se
avait en vue, le
qu'elle
proposait
T'objet qu'elle
donc recourir à cequi a été publié à cet
d'atteindre. Il faut
égard.
le colonel Vincent avait été envoyé
On se rappelle que
Roume et du consenteen France, à la fin de 1799, par
Directoireexéeument de T.J Louverture, pour exposerau
Vincent
tifla situation de la colonie en guerre civile 3 que
jours après le 18 bruy arriva le 25 novembre, quelques
de Paris
maire ; qu'à la fin de décembre, il fut expédié
et le général Michel, et qu'ils n'arrive.
avec J. Raymond
égard.
le colonel Vincent avait été envoyé
On se rappelle que
Roume et du consenteen France, à la fin de 1799, par
Directoireexéeument de T.J Louverture, pour exposerau
Vincent
tifla situation de la colonie en guerre civile 3 que
jours après le 18 bruy arriva le 25 novembre, quelques
de Paris
maire ; qu'à la fin de décembre, il fut expédié
et le général Michel, et qu'ils n'arrive.
avec J. Raymond --- Page 456 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
que dans les premiers jours dejuin
rent à Santo-Domingo
des consuls aux habi1800, porteurs de la proclamation
qui déclarait aux noirs que les
tans de Saint-Domingue,
sacrés de la liberté et de l'égalité n'éprouveprincipes
atteinte ni de modification. La
raient jamais aucune
l'arrété
leur répétait les paroles que
même proclamation
ordonnait d'éconsulaire, qui nommait ces trois agens,
des corps de troupes. T. Louvercrire sur les drapeaux
de
en
enfin, était confirmé dans son grade
général
ture,
vaincu déjà, condamné dans sa
chef, et Rigaud presque
rébellion.
exciter les clameurs
Ila avait suffi de ces deux actes pour
faction coloniale en France. A ce sujet, dans son
de la
Thibaudeau dit:
Histoire du consulat et de l'empire,
le 18brumaire, comptaient sur
G Les colons qui, depuis
et sur
dans leurs propriétés
une prompte réintégration
de consternation en
l'esclavage des noirs, furent frappés
sur le
du Premier Consul (publiée
lisantla proclamation
articles de jourMoniteur). Il essaya deles rassurer pardes
des colons etde la liberté
naux. La garantie de la propriété
mais ilni'éalors être son système;
des noirs paraissait
de concilier ces deux printat quère possible désormais
et voulaient
cipes; ; les colons du moins ne le croyaient pas
qu'on rétablit l'esclavage *. D
1800) puLe Moniteur du 15 nivôse an VIII (5 janvier
les rassurer. Il disait, entre
blia en effet un article pour
autres choses: :
la révolution du 18
facile de concevoir que
A Il était
son objet, parles
brumaire ne pouvait, par sa nature, par
Thibaudeau avail été membre de la convention nationale
1 Tome 3, p. 105.
les débats entre les colons et les commissaire es
ct dela commission qui entendit
d'Etat.
civils. Sous le consulat, il était conseiller
(5 janvier
les rassurer. Il disait, entre
blia en effet un article pour
autres choses: :
la révolution du 18
facile de concevoir que
A Il était
son objet, parles
brumaire ne pouvait, par sa nature, par
Thibaudeau avail été membre de la convention nationale
1 Tome 3, p. 105.
les débats entre les colons et les commissaire es
ct dela commission qui entendit
d'Etat.
civils. Sous le consulat, il était conseiller --- Page 457 ---
(IS01]
CHAPITRE VIII.
hommes qui l'ont conduite,
WS
la sûreté individuelle,
présager aucune atteinte ni à
ni à la propriété territoriale
laquelle repose toutl'édifice de la société.
sur
de colon qui ne dût voir, dans les
Iln'y avait point
derniers
l'augure d'une possession paisible,
événemens,
assurée par la puissance.
garantie par la loi,
L'ignorance ou la mauvaise foi
povaient,aucontrmire; abuser du silence del'acteconstitntionneletfairecroire, aux noirs affranchis par la
tion,qu'on ne. songedt d leurforger de
révolutait donceuz qu'ilconvenait
nouveauz fers.C'6derassurerse'était tà euzqu'il
point avecl la constitution
PRE
nquilavait
les lois
confirmée;et
françaises sont les seules qui les
puisque
pour libres et citoyens, il fut convenable de reconnaissent leur
cette considération, très-propre à leur Jaire
rappeler
ductions étranères, des
rejeterles séinfaillible
offres perfides dont le résultat
serait pour eux la mort Ou
Ces suggestions
l'esclavage. D
étrangères, ces offres
daient de celles faites à T. Louverture perfides s'entenle Premier Consul
par les Anglais :
déjà dit qu'il l'avait n'ignorait rienà ce sujet, et nous avons
averti sur ce point ; cet
sait encore que, s'il y persistait, la mort
article luidinoirs, serait le résultat de sa trahison, la oul'esclavage des
vantd'agir en temps
France se réseropportun. Voilà donc une
arrêtée contre les noirs, dès
pensée bien
T.Louverture
janvier 1800, alors même
seul serait coupable.
que
Aussi, voyons-nous que T. Louverture se
de
conelure avec les Anglais, et
garda
rien
jamais l'intention de leur
parce que d'ailleurs il n'eut
livrer
voulait constituer que de la manière Saint-Domingue, qu'il ne
l'avaient
même que les colons
conçue, étant toujours d'accord
de leurs démarches
avec eux. Averti
en France, averti des intentions du
seul serait coupable.
que
Aussi, voyons-nous que T. Louverture se
de
conelure avec les Anglais, et
garda
rien
jamais l'intention de leur
parce que d'ailleurs il n'eut
livrer
voulait constituer que de la manière Saint-Domingue, qu'il ne
l'avaient
même que les colons
conçue, étant toujours d'accord
de leurs démarches
avec eux. Averti
en France, averti des intentions du --- Page 458 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOINE D'nAïTI.
Rigaud? Tous
Premier Consul, que itilaprdsaveirvaineal
à cette question, depuis son règleses actes répondent
et à sa proclamament de culture jusqu'à sa constitution
la mort de Moïse. On a vu dans quelle proportion après lui-même la liberté aux noirs cultivateurs.
tion, il laissa
consulaire pût rien enAinsi, avant que le gouvernement
avait fait et
treprendre contre la colonie, T. Louverture
les colons
désireràl l'égard
accompli tout ce que
pouvaient
n'aurait
anciens esclaves, mieux encore que
pu
a de leurs
; et l'on peut croire que le
l'exécuter ce gouvernement
renseigné à cet égard.
Premier Consul était parfaitement
la
dans le temps même où T. Louverture opérait
Mais,
la paix de Ludepossession de la partie espagnole,
prise
le 9 février 1801. Quelles'furent alors
néville se concluait,
? Laisles idées du Premier Consul sur Saint-Domingue? dictés
les mémoires de l'Empereur Napoléon
sons parler
à Saint-Hélène :
la
dans
situationprospère où se trouvait République
cLa
1801, après la paix de Lunéville, faisait déjà
le courantde
serait obligée de poser
prévoir le moment où l'Angleterre
et où on serait maitre d'adopter un partid définiles armes,
Ils'en présenta alors deux aux
tifsur Saint-Domingue. Premier Consul : le premier, de revêtirde
méditations du
l'autorité civile et militaireet du titre de gonerneurgénéle général T. Louverture; de confier lc
ral de la colonie,
delécommandement aux généraux noirs; de consolider,
Pordre de travail établi par Toussaint, qui était
galiser
d'heureux succès; d'obliger les ferdéjà couronné par
ou redevance aux anciens
miers noirs à payer un cens
le
français, de conserver à la métropole
propriétaires exclusifde toute la colonie, en faisant surveiller
commerce
nombreuses croisières. Le dernier parli
les côtes parde
ie,
delécommandement aux généraux noirs; de consolider,
Pordre de travail établi par Toussaint, qui était
galiser
d'heureux succès; d'obliger les ferdéjà couronné par
ou redevance aux anciens
miers noirs à payer un cens
le
français, de conserver à la métropole
propriétaires exclusifde toute la colonie, en faisant surveiller
commerce
nombreuses croisières. Le dernier parli
les côtes parde --- Page 459 ---
CHAPITRE VIII.
[1801] consistaitd reconquérir la colonie parl la force des armes,
à rappeler en France tous les noirs quiavaient occupédes
supérieurs û celui dechefdebataillon, à désarmer
grades
leur assurant la liberté civile et en restiles noirs, en
tuant les propriétés aux colons. )
et les inconvéniens des deux partis
Et les avantages
sont ensuite exposés et discutés.
le
le Premier Consul inclinait pour
premier
a Aussi
lui conseiller
parti, parce que c'était celui que paraissait
celui qui donnerait le plus d'influence à son
la politique,
Tels étaient l'état de Saintpavillon dans TAmérique
Domingue et la politique adoptée par le gouvernement
lorsque le colonel Vincent arriva à
français à son égard,
adoptée
de la constitution qu'avait
Paris. Ilétait porteur
l'avait fait impriT. Louverture, qui
de sa pleineautorité
la France. Nonmer et mise à exécution, et quilnotifiaità
l'autorité, mais même T'honneur et la dignité
seulement
étaient outragés : de toutes les manières
de la République
et d'arborer le drapeau
de proclamer son indépendance avait choisi la plus outrade la rébellion, T. Louverture
tolérer.
celle que la métropole pouvait le moins
geante, moment il n'y eut plus à délibérer; ; les chefs des
De ce
et rebelles, avec lesnoirs furent des Africains ingrats
était impossible d'établir un système. L'honneur,
quelsil l'intérêt de la France, voulut qu'on les fit rentrer
comme
Comme T. Louverture était le plus
dans le néant
Christophe
modéré des généraux noirs; que Dessalines,
etc., étaient plus exagérés, plus désaffectionet Clervaux,
à l'autorité de la métropole,
nés et plus opposés encore
n'était plus
iln'y eut plus à délibérer : le premier parti
à
le deuxième et
praticable ; il fallut se résoudre adopter
à faire le sacrifice qu'il exigeait. )
fit rentrer
comme
Comme T. Louverture était le plus
dans le néant
Christophe
modéré des généraux noirs; que Dessalines,
etc., étaient plus exagérés, plus désaffectionet Clervaux,
à l'autorité de la métropole,
nés et plus opposés encore
n'était plus
iln'y eut plus à délibérer : le premier parti
à
le deuxième et
praticable ; il fallut se résoudre adopter
à faire le sacrifice qu'il exigeait. ) --- Page 460 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITT.
les choses ont été ainsi arCertes, de la manière que
c'est T.
dans les Mémoires de Sainte-Hélène,
rangées
a eu tous les torts pour avoir fait sa consLouverture qui mise à exécution; : car le Premier Consul
titution et l'avoir
faveur comme en faveur des noirs.
était) bien disposé en sa
au moins de l'inexEh bien ! tàchons de prouver quilya:
dans ce récit, et que le plan exécuté parl l'expéactitude
les ordres du général Leclerc existait
dition envoyée sous
coloniale.
Varrivéc de Vincent avec la constitution
avant
Lunéville fit prévoir le moment où la paix
Si la paix de
dès le 27 juin une
serait aussi conclue avec l'Angleterre,
del l'Egypte
convention avait été signée pour l'évacuation
La France se voyait déchue dans
par l'armée française.
colonie
eût pu remplacer
d'y fonder une
qui
son espoir
de reprendre
Saint-Domingue. Aussi ne s'agissait-il que
la Louisiane que la
cette ancienne colonie et d'y joindre
fondée et possédée. La Guadeloupe
France avait également
Saint-Dominelle-même était dans la même situation que
des noirs; leur liberté s'y était
gue, quant à la condition
de ces hommes qui
maintenue, par le courage et l'énergie
en avaient chassé les Anglais.
août), un
Suivant le Moniteur du 6 fructidor an (24
créé un capitaine-général, un
acte des consuls yavait
de justice 1 : 2 Le capipréfet colonial et un commissaire
surseoir
pouvait, dans certains cas urgens,
taine-général
à Pezécution des lois et règlemens
en tout ou en partie,
le
ou le comen avoir conféré avec préfet
existans, après
nationale sur la limissaire. Le décret de la convention
vendéétait une loi. Le Moniteur du 4
berté générale
fut décrété, le 6
1 On a vu au chapitre IV que le titre de capitaine-général de
du pouvoir à
février, en faveur de T. Louverture. La pensée l'organisation
Saint-Domingue était donc la même que pour la Guadeloupe. --- Page 461 ---
[1801]
CHAPITRE VIII. miaire an 10(26 septembre) contient
mier Consul, de la part du conseil uneadresse au Precette colonie qui assistait le
d'administration de
dit : C que cette ile gémissait capitaine-géméral; il y était
encoresous le
C trueuz de 1793, quand il
régime monsy envoya le
C Lacrosse. ) Aussi, ce
contre-amiral
capitaine-généralyn
cien régime colonial, en 1802, c'est-à-dire rétablit-illanmalgrétoutes lesdéelarations
T'esclarage,
contraires - du
consulaire an sujet de la
gouvernement
l'approuva.
dit : C que cette ile gémissait capitaine-géméral; il y était
encoresous le
C trueuz de 1793, quand il
régime monsy envoya le
C Lacrosse. ) Aussi, ce
contre-amiral
capitaine-généralyn
cien régime colonial, en 1802, c'est-à-dire rétablit-illanmalgrétoutes lesdéelarations
T'esclarage,
contraires - du
consulaire an sujet de la
gouvernement
l'approuva. Guadeloupe ; et ce gouvernement
C'estce que lon méditait également
gue. pour Saint-DominDès le 20 fructidor (7
septembre), le
seau avait présenté au ministre de la
général Kervermarine et des
nies, son rapport dont nous avons cité
colopassages. Il lui présentait les faits
déjà une foule de
relatifs à la
çaise de Saint-Domingue
partie franannée
jusqu'au 22 mars de la
: ily, joignit un résumé
même
posant dans l'un et l'autre écrit cingjours les
après, en promesures
propres à assurer la souveraineté de la
qu'il croyait
colonie, en mentionnant
France dans cette
des opinions qu'il attribuait
divers chefs noirs, relativement à la
aux
C Tel est,j'ose l'affirmer,
métropole. actuels de la
dit-il, tel est l'esprit des chefs
colonie, d'où l'on peut voir
les suites funestes d'une tentative
quelles seraient
certée qui serait faite
imprudente et mal conpour-les réduire. Sans doute,
employer la force, mais une force telle,
ilfaut
besoin d'en faire
qu'il ne soit pas
usage, et que son appareil seul
l'inutilité de la résistance; il faut
démontre
présenter de bonne
employer la force, mais
foile pardon à la soumission et
pentir, en même temps qu'un châtiment
au retable à
terrible eti inéviT'obstination de la révolte... Il fhut
T. IV. employer la
--- Page 462 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'DAÎTI. maispour Lafasservir Saint-Domingue,
force, non pour
et la
de la tyrannie de ses oppresseurs,
placer
franchir
de la loi. enfin sous la protection et sous l'empire
de réduire cette ile, en armant
( Je saisqu'on a proposé
de mettre à
les uns contre les autres, et
profit
les chefs
les détruire de leurs propres
leur ambition effrénée, pour
doute; mais ne
mains ' Un tel moyen est facile sans
je
cette politique barbare soit compatible
puis croire que
nation du monde, avec les
avec la majesté de la première
qui ne veut fonder sa puisprincipes d'un gouvernement
aloyauté,
surles plus nobles vertus, quiregardelal
sance que
T'humanité comme de saints devoirs, et
la franchise et
pour
de la grandeur du peuple français,
qui est trop plein
fait
ne
sentir fortement
pieistujgenpegraied
pas
nationale... Les blancs quile
partie esentilledelajauatice
ne sont soumis queparlacrainte,
caressent (T.Louverture):
secret ; les rouges échapet n'obéissent qu'avec un dépit
horreur;
pés à la proseription ne le contemplent qu'avec
ses
fatigués de réquisitions, et vexés par
les cultivateurs,
succéder à ce despotisme
lieutenans, verraient avec joie
des
qui les garantirait
anarchique un régime bienfaisant
leur assurerait le fruit de leurs travaux...
ice
ne sont soumis queparlacrainte,
caressent (T.Louverture):
secret ; les rouges échapet n'obéissent qu'avec un dépit
horreur;
pés à la proseription ne le contemplent qu'avec
ses
fatigués de réquisitions, et vexés par
les cultivateurs,
succéder à ce despotisme
lieutenans, verraient avec joie
des
qui les garantirait
anarchique un régime bienfaisant
leur assurerait le fruit de leurs travaux... Que
outrages et
des
soit donc précédée par
proclal'arrivée de nos troupes
à la main,
mations de paia, qu'elles débarquentlolivier
se montrent comme des forces protectrices,
et qu'elles
Qu'elles
et non comme des ministres de vengeance... pour pardescendentdlafois sur quatre points principauz
forces ennemies... S'il faut faire' la guerre, qu'on
tager les
fait honneur à la loyauté de Kerverseau, et que nous avons
1 Ce passage, qui
l'arrivée de Vincent à Paris, en oelobrr. on
déjà cité, prouve bien qu'avant de subjuguerla race noire a Saint Dominrecherchait, on méditait les moyens
gue, en commençant par ses chefs. --- Page 463 ---
[1801]
CHAPITRE VIII.
la pousse avec vigueur et célérité;
qu'elle soit
pour qu'elle soit de courte durée...
terrible
C Il ne m'appartient pas d'examiner
gime qui convient aux colonies...
quel est le réraisonner l'obéissance; il
L'Africain ne sait pas
regarde son chef, obéit
en impose,s'en moque s'ill ne lui fait
s'il lui
pas d'être homme, ilne
pas peur... Ine cesse
peut donc pas
Dans tous les systèmes (à choisir), il cesserd'dtrelibre. est deux
lesquels on ne peut trop insister... L'un
points sur
tation politique des blancs,
est la réhabilimarqués aujourd'huià
Domingue d'un sceau d'infamie
Saintcelui dont lepréjugé
plus honteux encore que
frappait autrefois les hommes
leur ; le second est
de coul'ezpulsion de la
en ont usurpé tous les pouvoirs...
colonie de ceux qui
tient au peuple français et non à Saint-Domingue un
apparC'est à la République à examiner
peuple dAfrimue.
des lois à tous les
si, après avoir donné
monarques de l'Europe, il
dignité d'en recevoir dans une de
convient à sa
révolté... Quels
ses colonies d'un
moyens pent y trouver la
négre
établir son autorité sur des
métropole d'y
par les liens du
chefs qui, ne tenant à elle ni
sang, ni parl l'éducation, ni
cipes, ne verront en elle qu'une
parl les prinàles asservir, et dans les
puissance toujours prête
Européens
ment ennemie Croit-on
qu'une race secrèted'unerace absolument
qu'une immense multitude
tudes,
différente de la nôtre
son caractère, ses
par ses habisique et morale,
préjugés et sa constitution phymétropole éloignée s'idenifiera assez fortement avec une
d'elle de deux mille
ne connaitra
lieues, et
que parles gênes auxquelles elle
qu'elle
sujétir Il faut avant toul,
voudra l'assortent de la colonie;
que lous les chefs actuels
lonté
car, tant qu'ils y
sera plus puissante
la
seront, leur VOque
loi. lly aura des soldats
ique et morale,
préjugés et sa constitution phymétropole éloignée s'idenifiera assez fortement avec une
d'elle de deux mille
ne connaitra
lieues, et
que parles gênes auxquelles elle
qu'elle
sujétir Il faut avant toul,
voudra l'assortent de la colonie;
que lous les chefs actuels
lonté
car, tant qu'ils y
sera plus puissante
la
seront, leur VOque
loi. lly aura des soldats --- Page 464 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOINE D'HAÎTI.
de Toussuint, de Rigaud, de Moïse, de Dessalines
et de
Christophe;ilyent aura fort peu de la République.
cisme est ici commandé
la
L'ostrala colonie'.
par loi impérieuse du salut de
>>
Tels furent les conseils donnés au
sulaire, en septembre 1801,
gouvernement conpar Kerverseau en
avons reconnu de l'honnéteté dans
qui nous
modération dans
ses sentimens, de la
son langage comme dans sa
Arrivé au moment de conclure
conduite.
attention
son rapport, il ne fit pas
qu'en faisant une nouvelle édition du discours
del'abbéMaury, prononcéà la constituantele
il allait fournirl l'idée de mesures
15mai1791,
diamétralement
à ses vues pour le maintien de la liberté des
opposées
seiller l'ostracisme de tous leurs
noirs: conchefs, n'élait-ce
ter, en quelque sorte, au rétablissement
pas excivage? Qui les avait
de leur esclaguidés dans la conquête de ce droit
précieux, sinon ces chefs? Quiles avait conduits dans
nombreux combats livrés aux Anglais
les
nées consécutives? Et
pendant cinq anc'était-là, enfin, la
réservée à ces hommes de la
récompense
vouèrent à la
race noire qui se dédéfense de Saint-Domingue,
leur sang pour l'arracher
qui versèrent
aux mains des ennemis de la
France, avec lesquels les colons blancs
pour la ravir à leur patrie
s'entendaient
Cependant, T. Louverture avait rétabli ces
lons dans tous leurs
mêmes COceux-ci
priviléges, au détriment de ses frères;
étaient redevenus esclaves
qu'il avait
par toutes les mesures
prises contre eux; mais il élait noir, il n'était
juin "Cette 1800 partie du rapport de Kerverseau est un
qu'il adressa de
passage d'une lettre du 13
fuite de Rigaud, au moment Santo-Domingo, où le colonel aur ministre de la marine, avant la
vaient commeagens du gouvernement
Vincent et ses col'ègues y arriconsulaire.
priviléges, au détriment de ses frères;
étaient redevenus esclaves
qu'il avait
par toutes les mesures
prises contre eux; mais il élait noir, il n'était
juin "Cette 1800 partie du rapport de Kerverseau est un
qu'il adressa de
passage d'une lettre du 13
fuite de Rigaud, au moment Santo-Domingo, où le colonel aur ministre de la marine, avant la
vaient commeagens du gouvernement
Vincent et ses col'ègues y arriconsulaire. --- Page 465 ---
CHAPITRE VIII.
[1801]
révolté Oh! nous ne le plaignons
plus qus nègre
des colons et du gouverd'avoir encouru la disgràce
pas
consulaire ! Il la méritait bien, ce grand coupable
nement
insatiable ambition, son égoisme,
qui, pour satisfaire son
cadavres de ses frères et
couvrit le sol de son pays des
de ses neveux!
Fentre le rapOn peut reconnaitre des rapprochemens
Kerverseau et les Mémoires de Sainte-Hélene, noport de
des chefs. On
tamment ce qui concerne la déportation
débarquer à Saintverra encore les troupes françaises
à la fois,-au Fort-Liberté,
Domingue sur quatre points
Port-au-Prince et à Santo-Domingo,
au Cap, -au
de Kerverseau
dans cette dernière ville, sous les ordres
ainsi qu'il l'avait conseillé et probablement
lui-même,
connaissait cette colonie. Nous pourrions
indiqué;'ear il
de l'exdonc induire de ces rapprochemens que la pensée
de la
était arrêtée d'avance, avant la réception
pédition
En veut-on d'autres
constitution de T. Louverture.
preuves ?
dans l'ouLes Mémoires de Sainte-Hélène, reproduits
Montholon, et qui avaient pour objet
vrage du général
Pamde réfuter certaines erreurs commises par
principal
phile de Lacroix, disent encore :
années 1800 et 1801 furent deux années sde prosC Les
les eraies disposipérité pour la colonie. Cependant,
échapper av
tions des chefs des noirs ne pouraient pas
de
Toussaint continuait à avoir
gouvernement français.
Kerverseau, d'abord pour lui
1 Il faut dire que T. Louverture persécuta
d'Hédouville, où il lui reavoir adressé une lettre énergique T'autorité après de le la départ France : ensuite, pour en avoir
procba cet attentat autres contre à Roume, où il reprochait à ce dernier sa mollesse à
écrit T'occasion plusieurs de la guerre du Sud. Comme on l'a vu au 40 livre, T. Louverture
esigca son remplacement de Roumc.
nement français.
Kerverseau, d'abord pour lui
1 Il faut dire que T. Louverture persécuta
d'Hédouville, où il lui reavoir adressé une lettre énergique T'autorité après de le la départ France : ensuite, pour en avoir
procba cet attentat autres contre à Roume, où il reprochait à ce dernier sa mollesse à
écrit T'occasion plusieurs de la guerre du Sud. Comme on l'a vu au 40 livre, T. Louverture
esigca son remplacement de Roumc. --- Page 466 ---
13k
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'TAYTI.
intelligences secrètes à Ja Jamaique et à Londres. Il lavait
constamment éludé l'ordre de faire écrire en
sur les drapeaux de ses régimens,
lettres d'or,
T'inscription
par l'arrété consulaire de 1799.>
ordonnée
Conçoit-on qu'un esprit de la trempe du
sul avait besoin d'autres motifs
Premier Condonner une
pour se déterminer à orexpédition contre Saint-Domingue?
rapproche ce passage des Mémoires,
Qu'on
Moniteur,
avec l'article du
dubjanvier 1800. Maisil fallait attendre la
clusion de la paiz avec la
conLunéville l'avait
Grande-Bretagne : celle de
fait présager. Les préliminaires de la
paix d'Amiens furent signés à Londres le 1er
Le 29 septembre, la France avait conclu la octobre.
Portugal ; le50, une convention fut
paix avec le
Unis,
signée avec les Etatspour régler tous les différends existans
sieurs années entre les deux
depuis plupays. Le 8
se fit avec la Russie, le 9 avec la
octobre, la paix
La France n'était donc plus
Turquie.
colonie.
génée dans ses vues sur sa
Le Moniteur du 5 octobre (11 vendémiair
constitution de T.Louverture,
e) publia la
Etats-Unis,
qui venait d'arriver parles
avee ces seuls mots: : C Nous ne
a pas l'authenticité de la constitution de
garantissons
C que nous avons extraite des papiers américains. Saint-Domingue
Celui du 4 contient l'analyse d'une
D
deparaitre, publiée
brochure quivenait
par Charles Esmangart, colondeSaintDomingue. Ily concluait au maintien de la liberté
noirs, quoiqu'elle eùt été
des
serait
fuite avec précipitation ;
aussi injuste ql'impolitique de revenir
qu'il
cipe de cette émancipation. Il faisait
sur leprinnécessité d'établir à
sentir néanmoins la
Saint-Domingue un gouvernement
très-fort,de rétablir les colons dans leurs biens, de proté-
Esmangart, colondeSaintDomingue. Ily concluait au maintien de la liberté
noirs, quoiqu'elle eùt été
des
serait
fuite avec précipitation ;
aussi injuste ql'impolitique de revenir
qu'il
cipe de cette émancipation. Il faisait
sur leprinnécessité d'établir à
sentir néanmoins la
Saint-Domingue un gouvernement
très-fort,de rétablir les colons dans leurs biens, de proté- --- Page 467 ---
CHAPITRE VIII.
[1801]
Il
aussi de la
leur retour dans la colonie.
proposait
ger
la traite, pour servir durant sept anpeupler de noirs par
quoi ils pourraient
nées ceux qui les achèteraient, après
aller travailler où ils voudraient ',
brochure contenait des vues libérales, même
Si cette
de la traite des noirs, lesquels n e selorsqu'ils s'agissait
(cequi n'éraient pas condamnés à un esclavage perpétuel
Saintdans le système de la constitution de
tait pas prévu
la
la question relaDomingue), elle est aussi preuve que
l'arrivée
colonie était àl'ordre du jour avant
tive à cette
du colonel Vincent.
dit à ce
Le Moniteur du 14 octobre (22 vendémiaire)
sujet: :
chef del brigade, directeur du gé-
( Le eitoyen Vincent,
est arrivé à Paris. Ila apporté plunie à Saint-Domingue,
la conssieurs lettres de T. Louverture, et officiellement
àl'approbation dela métropole.
titution que l'on présente
être soumis à la discusCe projet va, sous peu de jours,
Vincent donne les
sion du conseil d'Etat. Le citoyen
culture de la
renseignemens les plus satisfaisans sur la
colonie.
avec le
sans communication
C T. Louverture, presque bien à même de connaitre son
gouvernement, n'étant pas
; mais il a constamintention, a pu se tromper quelquefois
civile a enfin
ment rendu de grands services. La guerre
est
et le peuple français ne
cessé; la colonie
tranquille,
doit la Conoublier que c'est en partied lui qu'il
peut pas
colonie.
servation de cette belle et importante
n'adopte pas en France plua Il est possible quel'on
si l'auteur de cette brochure est le même personnage
I Nous ne savons pas le vicomte de Fontanges à Haiti, en 1816, et qui
qui vint en mission avec
qui eureut licu entre la France et Hlaiti.
contribua ensuite aux arrangemens
le peuple français ne
cessé; la colonie
tranquille,
doit la Conoublier que c'est en partied lui qu'il
peut pas
colonie.
servation de cette belle et importante
n'adopte pas en France plua Il est possible quel'on
si l'auteur de cette brochure est le même personnage
I Nous ne savons pas le vicomte de Fontanges à Haiti, en 1816, et qui
qui vint en mission avec
qui eureut licu entre la France et Hlaiti.
contribua ensuite aux arrangemens --- Page 468 ---
ÉTEDES SUR L'HISTOIRE D'nAiTI.
sieurs articles de la constitution
changemens
qu'ilaproposée; ; mais les
que l'intérêt de la métropole
mander seront à T'avantagedu
pourrait comet de la prospérité de
commerce, de. T'agriculture
Voilà
Saint-Domingue. ))
un article rédigé convenablement
T.Louverture: surles
pour endormir
tous les
projstedagnveraement consulaire:
gouvernemens emploient, au besoin, de
soporatifs. Mais lisons ce que dit Thibaudeau
pareils
C A la nouvelle apportée
:
Premier Consul
par Vincent, l'indignation du
fut extrême. La conduitede T.J
lui parutattentatoire àl'autorité
Louverture
età la dignité de la
blique ; et ne voyant dès-lors dans les chefs
RépuAfricains ingrats et rebelles
noirs que des
sible de
avec lesquels il était
pactiser, il résolut de les anéantir
imposIl fut influencé dans cette
par les armes.
l'a dit, par. l'opinion des ministres détermination, non, comme on
nefiut
et du conseil d'Etat
pas même consulté, mais par les
qui
colons, des négocians, des
importunités des
Cette
spéculateurs
1 D
narration est écriteà peuj
de Sainte-Hélène.
prèsd'aprèsles Mémoires
Cependant, une assertion de
deau, conseiller d'Etat, détruit
Thibaument
ce quiy est dit
au conseil d'État et aux ministres. Il
relativeque s'il y eut des membres de ce
parait done
tés, le conseil lui-même,
conseilqui furent consulcomme corps
par la constitution à
délibérant, appelé
beaudeau
donnersonavis, ne le fut point. Thiparait avoir raison; car les mémoires de H.
Grégoire disent :
( Que les ministres, des conseillers
teurs, au nombre de soixante,
d'Etat, des sénaConsul
furent réunis par le Premier
pour aviserau moyen de rétablirà Saint-Domingue
I Tome 3, p. 111.
,
conseilqui furent consulcomme corps
par la constitution à
délibérant, appelé
beaudeau
donnersonavis, ne le fut point. Thiparait avoir raison; car les mémoires de H.
Grégoire disent :
( Que les ministres, des conseillers
teurs, au nombre de soixante,
d'Etat, des sénaConsul
furent réunis par le Premier
pour aviserau moyen de rétablirà Saint-Domingue
I Tome 3, p. 111. --- Page 469 ---
CIAPITRE VIIL.
[1801]
avaient donné
l'autorité française. - - Tous ces hommes
se taisait : le Premier Consul
leur opinion, et Grégoire
Gré-
? - Je pense, répondit
lui dit: : a Qu'en pensez-vous
tels
fat-on aveugle, il suffirait d'entendrede
C goire, que
sont tenus par des blancs.
G discours pour être sûr qu'ils
de couleur, ils
à l'instant
C Sic ces messieurs changeaient
-Alun tout autre langage.
a tiendraient probablement
le Premier Consul, vous étesincorrigible.
C lons, répartit
Continuons de lire Thibaudeau.
l'arrivée
écoulé
depuis
a
quelquesjours
Ap peines'était-il
Consul avait fait toutes ses disde Vincent, que le Premier
Le
envoyer une armée à Saint-Domingue.
positions pour
d'observation de la
général Leclerc fut mandé du corps
Gironde, et des ordres furent donnés pour que l'expédià
du 12 au 15 brumaire an X (du3 au
tion fàt prête partir
le Premier Consul
6 novembre) ). Mais en même temps,
fit publier dans les journaux des articles pacifiques, pour
Péveila T.Louverture, ou du moins pour
ne point donner
luiinspirer cet armedissiper les inquiétudes que pourrait
de lire cet article.
ment 1. ) - Nous venons
Consulau
Cetauteur citeàce sujetdes lettres du Premier
ministrede la guerre, en date des 16, 21, 29 vendémiaire
et lerbrumaire (8, 15, 21 et 25octobre).Nous remarquons l'aura
été écrite le 8 octobre, elle
que la première ayant
ce fait n'a été anété avantl'arrivée de Vincent, puisque
celui du 3 annoncé que dans le Moniteur du 14, et que
nonçait déjà et publia la constitution de Saint-Domingue
qui venait d'arriver par les États-Unis.
il résulte, selon nos appréciaDe tout ce qui précède,
avec la constitions, que cer n'est pas l'arrivée de Vincent
: Tome 3, p. 112.
rite le 8 octobre, elle
que la première ayant
ce fait n'a été anété avantl'arrivée de Vincent, puisque
celui du 3 annoncé que dans le Moniteur du 14, et que
nonçait déjà et publia la constitution de Saint-Domingue
qui venait d'arriver par les États-Unis.
il résulte, selon nos appréciaDe tout ce qui précède,
avec la constitions, que cer n'est pas l'arrivée de Vincent
: Tome 3, p. 112. --- Page 470 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
tution qui fit naitre l'idée de
résolue. Nous
l'expédition : elle était
tirons encore cette induction du
déjà
suivant de I'Histoire de France
passage
G Dans les
par Bignon :
préliminaires de Londres, le
avait posé, comme condition
Premier Consul
toutes les
absolue, la restitution de
de
possessions françaises dans les deux
telles dispositions, il était naturel
Indes. Avec
lonie de
quel'importante COSaint-Domingue eût surtout
et ses soins
Des
appelé son attention
communications
cabinet de Londres avaient
préalables avec le
eapédition
donné l'assurance
cette
ne rencontrerait de sa part aucun
que
Selon cet auteur, - qui réfute
obstacle '. )
tous les motifs
par divers ouvrages, mêine ceux énoncés
allégués
moires de
dans les MéSainte-Hélène, en
G
a
Sainte-Hélène,
disant: Le prisonnier de
écrivant d'après des
(( moins
souvenirs plus Ou
ezacts;.
D
les vrais motifs
élaient: 1° queT.Louverture
del'expédition
de
avait refusé d'écrire sur les
drapeaux
ses régimens les paroles
rêté consulaire; ; 20 qu'il était
ordonnées par l'arviser à
suspect depuis longtemps de
l'indépendance de la colonie ; 30
était
content de la prise de
qu'on
méde l'arrestation
possession de la partie espagnole et
de Roume ; 4o enfin, que sa
acheva de le perdre dans
constitution
l'esprit du Premier
M. Lepelletier de
Consul.
Saint-Rémy, dans son
cité, attribue positivement
ouvrage déjià
l'expédition à l'influence de
l'Impératrice Joséphine, qui devint
le Premier Consul, désirant
l'intermédiaire entre
l'entière
de
Vendée, et les nobles de la Vendée et de pacification la
la
beaucoup
Bretagne dont
parmi eux étaient propriétaires à Saint-Dominguc, par leurs alliances avec les filles des premiers colons.
1 Tome 2, p. 122.
cité, attribue positivement
ouvrage déjià
l'expédition à l'influence de
l'Impératrice Joséphine, qui devint
le Premier Consul, désirant
l'intermédiaire entre
l'entière
de
Vendée, et les nobles de la Vendée et de pacification la
la
beaucoup
Bretagne dont
parmi eux étaient propriétaires à Saint-Dominguc, par leurs alliances avec les filles des premiers colons.
1 Tome 2, p. 122. --- Page 471 ---
CIAPITRE VIII.
[1801]
dit cet auteur, de ramener Saint-Do-
( On leur promit,
ils promirent
dans le giron de la mère-patrie:
G mingue
faire rentrer le fleuve vendéen dans
a leur concours pour
C son lit : D
était breton, mais qui
Malenfant, qui fait savoir qu'il
noble, confirme à peu près cette assertion en
n'était pas
qui ne connaissait que la
disant: C Madame Bonaparte,
dit-on, à persuader
a Martinique, a beaucoup contribué,
Consul de ramener l'esclavage - D
e le Premier
du consulat et de l'empire,
M.Thiers, dans sonHistoire
dit aussi:
résumant les divers motifs de l'expédition,
en
partie des nobles/ranpaisdGja privés
al Une considérable
la révolution, étaient en
de leurs biens en France par
des
colons de Saint-Domingue et dépouillés
même temps
dans cette
riches habitations qu'ils avaient jadis possédées
voulait
leur rendre leurs biens en France,
ile. On ne
pas
leur rendre
devenus biens nationaux ; mais on pouvait
c'éleurs caféteries à Saint-Domingue, et
leurs sucreries,
pouvoirles satisfairetait un dédommagement quisemblait
sur la détermiCe furent la les motifs divers qui agirent
de
Consul. Recouvrer la plus grande
nation du Premier
fidélité d'un
la tenir non pas de la douteuse
nos colonies,
mais de la force des armes ; la posnoir devenu dictateur,
rendre
solidement conire les noirs et les Anglais;
séder
cultivées par des
aux anciens colons leurs propriétés
des Antilles les
mains libres ; joindre enfin à cette Reine
telles
la Louisiane :
bouches du Mississipi, en acquérant
du Premier Consul, - combinaifurent les combinaisons
mais comcomme on le verra bientôt,
sons regrettables,
1" Tome ler,p. 153.
2 Page 265.
devenu dictateur,
rendre
solidement conire les noirs et les Anglais;
séder
cultivées par des
aux anciens colons leurs propriétés
des Antilles les
mains libres ; joindre enfin à cette Reine
telles
la Louisiane :
bouches du Mississipi, en acquérant
du Premier Consul, - combinaifurent les combinaisons
mais comcomme on le verra bientôt,
sons regrettables,
1" Tome ler,p. 153.
2 Page 265. --- Page 472 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HIAÎTI.
mandées, pour ainsi dire, par une disposition des
qui était générale en France : D
esprits
Ilest donc constant que le rétablissement des
colons dans leurs
noblespropriétés à
comme une des causes
Sain#-Domingue, entra
principales de
lait renverser T.
l'expédition qui alLouverture, pour le conduire
fort de Joux. Ceci est très-curieux
ensuite au
et d'un haut
ment; car, il a été
enseigneprouvé que ce fut à la suggestion des
nobles, contre-révolutionnains du Nord, qu'il
révolte des noirs en 1791. Sous les
organisa la
blait de décorations de la
Espagnols, il s'affunoblesse; devenu
dictateur, ils'entoura de ces nobles
tout-puissant,
dans sa garde
émigrés, il en admit
d'honneur; il les restaura dans leurs
priétés. Sa querelle, sa guerre avec Rigaud avait
proorigine la trop grande faveur qu'il leur
eu pour
définitive, il mourut dans
accordait; et en
un cachot, en
cause d'eux.
grande partie à
M. Thiers, comme on le voit, n'admet
blissement de
pas que le rétaT'esclavage devait être la conséquence de
T'expédition : c'est ce que pense aussiM.
ait dit à propos de ce fait consommé
Bignon, quoiqu'il
en 1802 à la Guadeloupe : C Il est des conjonetures où
a
ily aurait une stupide
imprudence à ne pas museler des
les noirs de la
tigres. D Or, comme
Guadeloupe ne redevinrent esclaves
pour avoir résisté les armes à la main,
que
Domingue
ceux de Saintayant aussi résisté de la même manière, il est
plus que probable que des instructions secrêtes avaient dû
prévoir ce cas, pour qu'on agit à leur
envers
égard comme on fit
ceux de la
Guadeloupe, - pour les museler !
Tome 3. a En un mot, la nation avait la
ct je fus forcé d'y céder. > Mémorial de rage de recouvrer Saint-Domingue,
Sainte-ilélène, par Las Cases.
que
Domingue
ceux de Saintayant aussi résisté de la même manière, il est
plus que probable que des instructions secrêtes avaient dû
prévoir ce cas, pour qu'on agit à leur
envers
égard comme on fit
ceux de la
Guadeloupe, - pour les museler !
Tome 3. a En un mot, la nation avait la
ct je fus forcé d'y céder. > Mémorial de rage de recouvrer Saint-Domingue,
Sainte-ilélène, par Las Cases. --- Page 473 ---
CHAPITRE VIII.
[1801]
de Saint-Rémy; 2 ildit:
Cestcequ'allirme M. Lepelletier
agitaient la question de saa Tandis que les publicistes
France de
en
il conviendrait à la
prendre
voir quel parti
de la colonie, celui qui traçait au
rolerenant-maitresse
mode du débarquement de ses
général Leclerc jusqu'au
verbales. mais fortroupes, lui donnait pour instructions
V'ancienne organisation coloniale ausmelles, de rétablir
sitôt la pacification opérée 1. D
le même auteur avait dit:
Précédemment,
ayant demandé
a On sait le mot du Premier Consul;
colonies
le
sous quel régime les
en prenant
pouroir,
c'était sous
avaient le plus prospéré, il lui fut répondu que
moment où avait éclaté la révolution: :
celui en vigueur au
de nouveau, et au plus
C Alors, qu'on le leur applique
e vite, répondit-il :. D
situation de la RépuCependant, dans l'exposé de la
d'Etat
présenté le 25 novembre par le conseiller
blique,
il était dit: :
Thibaudeau au corps législatif,
ont alarmé
des actes irréguliers
C A Saint-Domingue,
le gouverla soumission.Souse des apparenesépuivoques, confond les
nement n'a voulu voir que T'ignoranee qui
choses, qui usurpe quand elle ne croit qu'obéir;
nomsetles
à partir des
mais une flotte et une armée qui s'apprétent
auront bientôt dissipé tous les nuages,
ports de I'Europe,
sous les lois de
rentrera tout entière
et Saint-Domingue
dans une note : a Nous tenons cefait de l'un des offiI Cet auteur ajoute
glorieux débris de Texpédition de 1802, et auquel
a ciers généraux de l'armée,
p T. 1er p. 191. Dans ses mémoires, Foua Leclerc en avaitfail la confidence.
à Malouet, Fleurieu, (deux conseillers
ché attribue l'expédition principalement décida : dit-il,
la conquéte
d'Etat) et tout le parti des colons. a On
lois et qu'aprés antérieurs
maintiendrait l'esclavage, conformément aux
règlemens
on
traite des noirs et leur importation auraient lieu suivant
( à 1789, et que la
les lois existantes à celte époque. >
2 Tome ler, page 92.
ouet, Fleurieu, (deux conseillers
ché attribue l'expédition principalement décida : dit-il,
la conquéte
d'Etat) et tout le parti des colons. a On
lois et qu'aprés antérieurs
maintiendrait l'esclavage, conformément aux
règlemens
on
traite des noirs et leur importation auraient lieu suivant
( à 1789, et que la
les lois existantes à celte époque. >
2 Tome ler, page 92. --- Page 474 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'IAÎTI.
la République.
ASaint-Domingue et à la
n'est plus d'esclaves : tout est
Guadeloupe, il
La
J
libre, tout 3 restera
sagesse et le temps y ramèneront l'ordre
libre.
ront la culture et les
et y rétablitravaux. - -
des principes différens. La
AlaMartinique, ce seront
Martinique a conservé l'esclavage, et l'esclavage sera conservé. Il en a trop coûté à
t'humanité, pour tenter encore, dans cette
volution
partie, une rénouvelle. - La Guyane, les iles de
la
France et
: e
Réunion
Ces colonies si
de
elles ne craignent
importantes sont rassurées;
plus que la métropole, en
liberté aux noirs, ne constitue
donnant la
Les raisons n'ont
l'esclavage des blancs. D
pas manqué pour justifier le maintien
del'esclavage dans les colonies, autres
gue. Les Mémoires de Sainte-Hélène
que Saint-Dominles font
ces termes :
connaître en
G La loi du 50 floréal an 10 (20 mai
politique, nécessaire. Il fallait
1802) : étaitjuste,
assurer la tranquillité de la
Martinique qui venait d'être rendue
les
loi générale de la
par
Anglais. La
République était la liberté des noirs.
l'on ne l'eut pas rapportée
Si
de
pour cette colonie etpourl'Tle
France, les noirs de ces colonies l'eussent
Quant à la continuation de la traite des
relevée
put pas affecter les noirs de
nègres, cela ne
Saint-Domingue
raient pour se recruter et
quila désil'avaient
s'augmenter en nombre ; ils
encouragée pour leur propre compte. D
Quand les chefs de gouvernement
autorité,
sont déchus de leur
et qu'ils se voient en face de la
tent le besoin
postérité, ils sen-.
d'expliquer, sinon de justifier les actes les
plus importans de leur administration. Mais si M.
letier de
LepelSaint-Rémy est fondé à rapporter le mot cité du
Premier Consul et prononcé par lui au moment ot
nait le pouvoir ; s'il a tenu d'un officier
ilpregénéral de l'ex-
Quand les chefs de gouvernement
autorité,
sont déchus de leur
et qu'ils se voient en face de la
tent le besoin
postérité, ils sen-.
d'expliquer, sinon de justifier les actes les
plus importans de leur administration. Mais si M.
letier de
LepelSaint-Rémy est fondé à rapporter le mot cité du
Premier Consul et prononcé par lui au moment ot
nait le pouvoir ; s'il a tenu d'un officier
ilpregénéral de l'ex- --- Page 475 ---
CHAPITRE VIII.
[1801]
mentionné dans sa note et résultant dela
pédition l'aveu
; il est clair que les Mémoires
confidence du généralLeclerc; toule la vérité sur cette
de Sainte-Hélène ne disent pas
et Thiers
les assertions de MM. Bignon
question, et que
instructions verbales et formelles
tombent devant les
Aussi M. Lepelletier de
données au chef de T'expédition.
livre:
ajoute-t-il dans la même page de son
Saint-Rémy
d'abord absolu, et le leurre des procla-
( Le secret fut
l'ocuvre si vigoureusement
mations du Consul acheva
soldats. Mais on devint moins circonspect
ébauchée parnos
moment d'ezécuter les ordres
à mesure qu'approchait le
de la métropole. Le chef du gouvernement, en apprenant
résistance meurtrière opposée à l'armée expéditionla
lui-même contenir T'explosion du mépris
naire, ne put
û la race noire. Les paroles violentes
haineux qu'il portait
Grégoire 1 , et le décret consulaire
qu'iljeta au négrophile
révélèrent
rétablissait l'esclavage à la Guadeloupe,
qui
tandis que, entrainés parcet exemsa pensée à l'Europe,
aucune
les familiers du général Leclerc ne gardaient
ple,
mesure. D
des assertions fondées de cel
Veut-on une confirmation
la fournira dans son
auteur? C'est Thibaudeau qui nous
Histoire du consulat et de T'empire. Il dit que, lorsqu'il
d'instituer à Paris des chambres d'agriculture
s'agissait
les colonies et faire connaitre leurs bepour représenter
fut
au conseil
soins à la métropole, cette question
portée
d'Etat oùt l'ancien ministre Truguet, l'un de ses membres,
contre cette institution. Le Premier
fit des objections
dit avec chaleur:
Consul,i impatienté de ses raisonnemens,
à
je voudrais que les Amis des
1 e D'après ce qui se passe Ssint-Domingue, la tète voilée d'un crèpe funèbre.
* noirs eussent, dans toute l'Europe,
fut
au conseil
soins à la métropole, cette question
portée
d'Etat oùt l'ancien ministre Truguet, l'un de ses membres,
contre cette institution. Le Premier
fit des objections
dit avec chaleur:
Consul,i impatienté de ses raisonnemens,
à
je voudrais que les Amis des
1 e D'après ce qui se passe Ssint-Domingue, la tète voilée d'un crèpe funèbre.
* noirs eussent, dans toute l'Europe, --- Page 476 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAiTt.
C On suppose que les colons sont
les
(( mais je puis assurer qu'à la
pour
Anglais;
C bons
Martinique il y a de trèscitoyens. Les partisans des
a
ils y sont
Anglais y sont connus;
peu nombreuz
On ne veut voir
a partisans des Anglais dans
que des
nos colonies,
(C prétexte de les opprimer. Eh bien !
pour avoir le
M.
a étiez venu en
Truguet, si vous
Egypte nous précher la liberté des
C ou des Arabes, nous vouS eussions
Noirs
( mât. On a livré tous les blancs
pendu au haut d'un
à la
a et on ne veut
férocité des noirs,
pas même que les victimes
(( tentes : eh bien ! sij'avais été à la
soient méconC été pour les Anglais,
Nartinique.faurais
parce qu'avant tout il
( sa vie. JE SUIS POUR LES BLANCS
faut sauver
a je n'en ai
d'autre
PARCE QUE JE SUIS BLANC:
pas
raison, et celle-là est
(( Comment a-t-on
la bonne.
pu donner la liberté à des
(( à des hommes qui n'avaient
Africains,
aucune
a savaient seulement
civilisation, qui ne
pas ce que c'était que
( c'était que la France 2'2 Il est
colonie, ceque
tout
C ont voulu la liberté des
simple que ceux qui
noirs, veuillent
A vage des blanes. Mais
encore l'esclaencore,
C majorité de la convention
croyez-vous que, si la
avait SU ce
C conmu les colonies, elle
qu'elle faisait et
aurait donné
C noirs? Non,
la liberté aua
sans doute ; mais
de
C en état d'en
peu
personnes étaient
prévoir les résultats, et
C manité est
un sentimentd'hutoujours puissant sur
C présent, tenir
l'imagination. Mais, à
encore à ces
4 bonne foi; il
principes, il n'y a pas de
n'y a que de
C crisie
lamour-propre et de
))
thypoSi les noirs de
que c'était que la Saint-Domingue France, ils
et de la Guadeloupe n'avaient pas su ce
iles. Au reste, le Premier Consul, n'auraient à
pas chassé les Anglais de ces deux
mens pour rester vainqueur dans
ce qu'il parait, employaitautant
pour gagner une bataille.
une discussion, que de moyens stratégiques d'argu-
pas de
n'y a que de
C crisie
lamour-propre et de
))
thypoSi les noirs de
que c'était que la Saint-Domingue France, ils
et de la Guadeloupe n'avaient pas su ce
iles. Au reste, le Premier Consul, n'auraient à
pas chassé les Anglais de ces deux
mens pour rester vainqueur dans
ce qu'il parait, employaitautant
pour gagner une bataille.
une discussion, que de moyens stratégiques d'argu- --- Page 477 ---
CHAPITRE VIII.
[1801]
eut lieu dansla séance du conseild'Etat,
Cettediseussion
mars 1803). Sans doute, on peut
du 21 ventôse an 11 (12
Saint-Domindire
les événemens qui se passaient à
que
ont dû avoir quelque influence sur
gue depuis un an,
Mais il ressort aussi de
du Premier Consul.
ces paroles
dans ce peu de mots, que le
toutes les idées exprimées
faites
français avait des opinions
chef du gouvernement
avant d'être parvesur la question de la liberté des noirs,
pas à un tel génie qu'on osera
nu à ce haut rang. Cen'est
surtout lorsfaire le reproche de n'yavoirjamais réfléchi,
être inalliance avec une Créole, il avait dà
que, par son
concernait les colonies françaises.
formé de tout ce qui
1795 la réaction
D'ailleurs, nous l'avons déjà dit, depuis
en France, contre la liberté gés'opérait dans T'opinion,
manifestés souvent à ce
nérale; des regrets avaient été
eurent lieu au corps législasujet dans les discussions qui
ignole général Bonaparte
tif, et il était impossible que
était parrât tous ces précédens : sa noble compagne
intéressée à le lui apprendre jusqu'en
ticulièrement
sincèrement l'amiral Truguet
Egypte; et nous félicitons
rapport aux
de n'y avoir pas été se faire pendre par
noirs.
nous venons de rapUne réflexion nait des paroles que
selon
T'ouvrage de Thibaudeau : c'est que,
porter d'après
n 'eurent
Consul, les colons de Saint-Domingue
le Premier
livrèrent cette colonie aux Anglais
aucun tort, lorsqu'ils
avaient soutenu cette
et aux Espagnols. Page et Brulley
Sonthonax .. Or,
thèse dans les débats contre Polvérel et
mémoires de H. Grégoire, en 1802, pendant qu'une loi ordon1 D'après les
dans les colonies françaises, Page publia
nait le rétablissement de l'esclavage base la liberté générale des noirs. Etait-il
une brochure où il prenait pour si furieux, si perfide ?
sincèrement converli, lui toujours
T. IV.
et aux Espagnols. Page et Brulley
Sonthonax .. Or,
thèse dans les débats contre Polvérel et
mémoires de H. Grégoire, en 1802, pendant qu'une loi ordon1 D'après les
dans les colonies françaises, Page publia
nait le rétablissement de l'esclavage base la liberté générale des noirs. Etait-il
une brochure où il prenait pour si furieux, si perfide ?
sincèrement converli, lui toujours
T. IV. --- Page 478 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'TAITI.
agissait alors de concert avec les
comme T. Louverture
aussi de travailler au rétablissecolons, il faisait fort bien
des noirs, aboli par ces commissaires
ment de l'esclavage vint ensuite se soumettre à la Répucivils. Mais, commeil
comme il combattit
blique française représentée par eux,
réussit à chasser
constamment contre les Anglais, qu'il
il
avec le concours de tous ses frères,
de Saint-Domingue
car il est probable
ses
succès;
qu'à
eutun grand tort par
comme la
la paix, les Anglais rendant Saint-Domingue
T'esclavage edes noirsy étant maintenu par eux,
Martinique, besoin
envoyer une flotte et une armée.
on in'eût pas eu
d'y
de culT. Louverture fit-il tous ses règlemens
Vainement
rétablissaient de fait l'esclature, tous ses autres actes qui
les mots de liberté et d'égalité
vage des noirs scultivateurs;
dans ses actes, les
qu'il continuait d'éerirelypecriteent
et surautres faits qu'on pouvait justement lui reprocher,
à gouverner la colonie, lui noir,
tout sa prétention
du Premier Confaisaient sa condamnation aux yeux
sul'.
devancé l'ordre chronologique des faits
Si nous avons
de parler de la
toutes ces citations, c'est qu'avant
par
dirigée contre Saint-Domingue, il
formidable expédition
convenable de bien préciser son caractère,
nous a paru
d'atteindre. Aussi, ne
son oljet, le but qu'elle se proposait
de
étonné de trouver, dans le rapport
sommes-nous pas
présidée par le duc de Broglie,
la commission française
suivant Las Cases,'Empereor
1 N'oublions pas néanmoins qu'à Sainte-Hélene, et vendus à la faction anglaise
Napoléon afletri les colons 4 tous royalistes Le temps lui avait fait connaitre
dont les criailleries ont provoqué mais il étail l'expédition. trop lard :
la vérité à leur égard;
de
étonné de trouver, dans le rapport
sommes-nous pas
présidée par le duc de Broglie,
la commission française
suivant Las Cases,'Empereor
1 N'oublions pas néanmoins qu'à Sainte-Hélene, et vendus à la faction anglaise
Napoléon afletri les colons 4 tous royalistes Le temps lui avait fait connaitre
dont les criailleries ont provoqué mais il étail l'expédition. trop lard :
la vérité à leur égard; --- Page 479 ---
CHAPITRE VIII.
[1801]
conclusion vraie contre les procédés du gouvernecette
ment consulaire:
à la suite des violences de notre
< Lorsqu'en 1795,
s'est trouvéaboli dans
a première révolution, l'esclavage
consule
soin du gouvernement
A nos colonies,
premier
été de remettre les noirs
a laire, au retour del l'ordre, a
cela, ni les
Rien ne lui a coûté pour
( en servitude.
il faut bien le dire, les
a hommes, ni l'argent, ni même,
considérer la liles
Il a semblé
a cruautés,
perfidies. l'une des folies d'un temps de
4 berté des noirs comme
C folie'.>
est judicieuse ; et si, à SaintOui, cette appréciation
noire ont dû déployer
Domingue, les hommes de la race
au résultat obtenu dans
toutel leur énergie, pour échapper
colonies françaises, il n'est pas moins vraiqu'on
les autres
tout ce que le génie de l'enfer pouvait sugya pratiqué
fins détestables. Onle verra dans
gérer pour arriver à ces
terminera la période
le sixième livre de cet ouvrage qui
française. da
a de la sincérité dans
Comment donc concevoir qu'ily:
les Mémoires
tous les ouvrages qui ont prétendu, d'après
n'éle rétablissement del'esclavage
de Sainte-Hélène, que instructions secrètes du Premier
tait pas prescrit par les
suffit de lire encore la déclaConsul à son beau-frère ? Il
de la loi du 20
ration suivante dans l'exposé des motifs
rester convaincu de cette résolution si
mai 1802, pour
naturels des noirs. Le conseiller
contraire aux droits
d'Etat Dupuy disait:
ont été
les colonies où les lois révolutionnaires
C Dans
il faut se hater de substituer aux
4 mises à exécution,
$ Rapport de la commission, page 270.
crit par les
suffit de lire encore la déclaConsul à son beau-frère ? Il
de la loi du 20
ration suivante dans l'exposé des motifs
rester convaincu de cette résolution si
mai 1802, pour
naturels des noirs. Le conseiller
contraire aux droits
d'Etat Dupuy disait:
ont été
les colonies où les lois révolutionnaires
C Dans
il faut se hater de substituer aux
4 mises à exécution,
$ Rapport de la commission, page 270. --- Page 480 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D 'HAÎTI.
dont les
théories, un système réparateur
(( séduisantes
varient avec
se lient aux circonstances,
A combinaisons confiées sàla sagesse du gouvernement. y
A elles, et soient
déclaration, sinon que le gouQue signifiait une lelle
de faire rétablir l'esvernement consulaire se réservait
dès que
et à la Guadeloupe,
clavage à Saint-Domingue favorables? Aussi, peu après,
les circonstances y seraient
le contremesure fut-elle prise à la Guadeloupe par
cette
sanctionnée par les consuls. Était-ce
amiral Lacrosse et
T'esclavage à la Martinid'ailleurs logique, de maintenir
dans cette colonie si
et de laisser subsister la liberté
que voisinede cette ile, même à Saint-Domingue?
de
La bonne foi ne fut donc pas le signe caractéristique du
nous aurons à énumérer, de la part
tous les actes que
à l'égard de notre pays ; et c'est
gouvernement consulaire
dit:
avec raison que M. Lepelletier de Saint-Rémy
ouverteconsulaire eût marché
< Si le gouvernement
colonial,
rétablissement de l'ancien système
A ment au
doute le même. Mais cetinsuccès
C l'insuccès eût été sans
d'un grand
demeuré réduit aux seules proportions
e fût
astucieuse qui fit
désastre militaire. La combinaison
(C
de 1802, frappa la
ela base del'expédition
( d'une perfidiel
d'un discrédit dont rien ne put
e politique de la France
relever aux
des noirs 1 . >)
K la
yeux
de discrédit, par
Cette politique avait été déjà frappée
horreurs
par la guerre civiledu Sud, excitée,
les
produites de la France. En 1802, on pouvait
allamée par les agens
retourà des sentimens
encore espérer de la métropole un
généreux : ce fut le contraire.
secrêtes
On a vainement dit ensuite que les instructions
Tome 10"., page 193.
aux
des noirs 1 . >)
K la
yeux
de discrédit, par
Cette politique avait été déjà frappée
horreurs
par la guerre civiledu Sud, excitée,
les
produites de la France. En 1802, on pouvait
allamée par les agens
retourà des sentimens
encore espérer de la métropole un
généreux : ce fut le contraire.
secrêtes
On a vainement dit ensuite que les instructions
Tome 10"., page 193. --- Page 481 ---
CHAPITRE VIII.
[1801]
Leclerc portaient - ( de mettre la
données au général
les hommes de couleur, de
confiance dans
( plus grande
blancs, de favoriser les mariages
C les traiter à légaldes
blanches, et des mude couleur avec les
6 des hommes
mais de suivre un système
C Jâtresses avec les blancs,
dans la semaine
envers les noirs. Ildevait,
a tout opposé
faire notifier à tous
où la colonie serait pacifiée,
A même
colonels et chefs de
( les généraut, adjudans-générauz,
France avec
des ordres pour servir en
C bataillon noirs,
sur huit ou dix bàtiles faire embarquer
( leurs grades,
dela colonie et les diriger sur
mens, dans tous les ports
désarmer tous les noirs en
a Brest et Toulon; il devait
de six mille hommes, danslequel
(( conservant un corps
seraient répard'officiers et de sous-officiers
( les places
les noirs, les hommes de
tiers entre
( ties également par
ordonné, du reste, d'aset les blancs. Illuiétait
I couleur
liberté civile et de les en faire jouir,
a surer aux noirs la
de travail établi
de classement et
a en confirmantlordre
Toussaint Louverture 1. D
C par
d'inexactitudes empruntées aux MéCe sont autant
si Rigaud
moires de Sainte-llélène; car on prouvera que
du Sud furent amenés dans l'expédition,
et les officiers
dans ce déc'était pour en faire un drapeau de défection
115. Bignon parle des instructions secrèles dans le
17 Thibaudeau, t. 3, p.
de Sainte-Héléne.M." Thiers dit le contraire
meme sens et d'après les mémoires de Las Cases. Sclon lui, (tome 43, e Leclerc
de ces mémoires et du Mémorial
Toussaint, de lui offnr le rôle de lieutea avait pour instructions des de grades ménager et des biens acquis par ses olliciers, la garane nant, la confirmation
mais avec l'autorité positive de la métropole, reprétie de la liberté des noirs,
de se débarrasser des chefs noirs au moina sentée par le eapiaine-genéral.Ei dans le Mémorial de Las Cases, Napoléon
dre signe de désobéissance. > Or,
dans le principe, Toussaint et
accuse Leclerc de n'avoir pas envoyé en France,
les officiers noirs.
il est permis de douter et de ne juger
En présence de tant de contradictions,
que d'après les fuils.
ropole, reprétie de la liberté des noirs,
de se débarrasser des chefs noirs au moina sentée par le eapiaine-genéral.Ei dans le Mémorial de Las Cases, Napoléon
dre signe de désobéissance. > Or,
dans le principe, Toussaint et
accuse Leclerc de n'avoir pas envoyé en France,
les officiers noirs.
il est permis de douter et de ne juger
En présence de tant de contradictions,
que d'après les fuils. --- Page 482 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE D' 'TAiTi.
partement et partout où il avait encore des
erets de la cause qu'il soutint contre
partisans seT.
qu'il fut embarqué et
Louverture, et
déporté en France avec
ces officiers, avant son rival. On
plusieurs de
sures furent prises ensuite,
verra aussi quelles mehommesde
en France méme, contre les
couleur.
Si nous pouvions nous convaincre
ment enfreint sesinstructions
que Leclerc a réelleà l'égard des
couleur, comme on l'a dit, nous
hommes de
pays l'érection d'une statue à
provoquerions de notre
rait rendu le service le
ce général; car, alors, il auplus éminentàl la race noire.
non, iln'ya pas lieu pour sa mémoire de
Mais,
honneur : il a
jouir d'un tel
positivement fait ce qui ilui avait
crit, et c'est au Premier Consul
été preslui-méme
vons en rendre grâces. Nous
que nous deàla résolution
applaudissons sincèrement
qu'il prit de renverser T.
la tyrannie
Louverture dont
opprimait sa race, de faire
hommes de couleur et de tenter le
persécuter les
clavage légal à
rétablissement de l'esSaint-Domingue :
en ce qui concerne T. Louverture parcesinjustices, même
il a donné naissance à
si dévoué aux colons,
il
un peuple de plus dans
a accéléré
le monde,
l'émancipation générale des noirs dans
Antilles; ; car cet événement inattendu
les
contribué.
y a puissamment
Supposons, au contraire, T. Louverture
son poste par le gouvernement
maintenu à
de concevoir
consulaire, etils sera facile
que la servitude des noirs se
tuée à
serait perpéSaint-Domingue et ailleurs. En effet,
me sanguinaire se fàt maintenu
son despotissur son
il
raffermi - par le courant de
pays,
se fût
aurait introduit
barbarie que ce chef y
avec la traite des noirs
dans sa constitution
d'Afrique, prévue
toute favorable à la race blanche,-
nement
maintenu à
de concevoir
consulaire, etils sera facile
que la servitude des noirs se
tuée à
serait perpéSaint-Domingue et ailleurs. En effet,
me sanguinaire se fàt maintenu
son despotissur son
il
raffermi - par le courant de
pays,
se fût
aurait introduit
barbarie que ce chef y
avec la traite des noirs
dans sa constitution
d'Afrique, prévue
toute favorable à la race blanche,- --- Page 483 ---
[1801]
CHAFITRE VIII.
par limmigration de nouveaux colons
rait facilitée la métropole.
européens qu'auAh ! sans doute, si au lieu
les possessions
desupprimer la liberté dans
françaises, le gouvernement
fot
consulaire se
boréàlaréglementery par des dispositions modérées et
généreuses, dans les vues d'élever la race noire à la dignité des hommes libres
par T'instruction, son
patronage n'eût fait que le bonheur de eette puissant
entière : dans l'introduction
race tout
elle eût trouvé
même de colons
un
européens,
véhicule à sa civilisation. Une si noble
entreprise était-elle au-dessus du génie du Premier
et des forces dont il disposait ? Peut-on
Consul
serait arrétée la
concevoir où se
puissance de la France dans les
appuyée surtout sur une population de 600 mille Antilles,
mulâtres, à
noirs et
à cette
Saint-Domingue, tous aguerris, tous dévoués
métropole dont ils avaient défendu les
repoussant les Anglais du sol de leur
droits, en
envoyant des officiers
les
pays? En leur
pour
instruire dans l'art
guerre, des administrateurs
de la
Consul, dont la
pour les diriger, le Premier
renommée avait excité leur
n'en eût-il pas fait des guerriers
admiration,
sions de la
redoutables aux possesGrande-Bretagne? ? Quelle gloire
France, qui, la première parmi les
pure pour la
des colonies, avait
puissances possédant
proclamé la liberté des noirs, si son
gouvernement eût agi ainsi? Mais il préféra les millions
que procurele travail esclave, à l'influence immense
eût pu exercer sur des hommes libres,
qu'il
des ruines de
et il ne retira
son entreprise. Ainsil'avait
que
la Providence
sans doute voulu
: bénissons-la!
Quoi qu'il en soit, d'après le plan adopté
pour user du
dretinrontostilogrhnain la France sur Saint-Domingue,
liberté des noirs, si son
gouvernement eût agi ainsi? Mais il préféra les millions
que procurele travail esclave, à l'influence immense
eût pu exercer sur des hommes libres,
qu'il
des ruines de
et il ne retira
son entreprise. Ainsil'avait
que
la Providence
sans doute voulu
: bénissons-la!
Quoi qu'il en soit, d'après le plan adopté
pour user du
dretinrontostilogrhnain la France sur Saint-Domingue, --- Page 484 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'tATTI.
le gouvernement consulaire
ne pouvait saisir un
plus favorable
moment
pour agir contre T.
où il dirigeait la flotte
Louverture, que celui
française dans cettecolonie.
verneur de motu proprio venait de
Ce goutyrannie,
le
mettre le comble à sa
par supplice de Moïse et les meurtres
dans le Nord sur les noirs cultivateurs.
commis
ricurs redoutaient
Les officiers supétous le sort de leur
frère d'armes;
collègue, de leur
; toutes les parties de la
raient
population
après un changement dans l'état des
soupichangement ne
choses, et ce
pouvait venir que de la
toutes les espérances étaient donc
métropole :
mais
dirigées vers la
vers la France libérale et non
France,
résistance
réactionnaire. La
qui fut opposée à l'armée
étéoccasionnée
expéditionnaire, n'a
d'abord que par les craintes conçuesà son
apparition, et ensuite par ces espérances déçues, et
par le dévouement qu'on portait à T. Louverture. non
Aussi, le colonel Vincent, qui connaissait
population noire, avait-il fait
l'esprit de la
tout ce qui ( dépendait de lui
pour détourner le Premier Consul de la résolution
d'envoyer cette armée, en exposant d'ailleurs toutes les
difficultés de l'entreprise
elimat
par rapport à l'influence du
sur les troupes européennes,
((
( néanmoins qu'elle fut
sans prétendre
impossible : D On profita des
renseignemens qu'il put donner comme officier du
et directeur des fortifications de
génie
Saint-Domingue 2 .
D'après ces affirmations, nous
M. Madiou qui prétend
doutonsdel'asertion de
que Vincent adressa à T. Louver21 a Mémorial de Sainte-Hélène, par Las Cases.
Montholon, t. ler, A cette occasion, Napoléon détruit
Pamphile de Lacroix, relatives à l'exil de
les imputations de
cet officier, devenu suspect par rapport à Vincent à l'ile d'Elbe. Ilaffirme que
verture, témoigna lui-mème le désir d'étre ses opinions en faveur de T. Louqu'ilobtint la direction des fortifications de la employé dans un pays chaud, et
Florence, ou il maria une de ses tilles. P. de Lacroixa Toscane. Il se plaisait, dit-il, à
commis plus d'uneerreur.
, relatives à l'exil de
les imputations de
cet officier, devenu suspect par rapport à Vincent à l'ile d'Elbe. Ilaffirme que
verture, témoigna lui-mème le désir d'étre ses opinions en faveur de T. Louqu'ilobtint la direction des fortifications de la employé dans un pays chaud, et
Florence, ou il maria une de ses tilles. P. de Lacroixa Toscane. Il se plaisait, dit-il, à
commis plus d'uneerreur. --- Page 485 ---
CHAPITRE VIII.
[1801]
reçut par la voie de Jacmel, et
ture, des dépêches qu'il
formidable se
qu'une expédition
qui lui annonçaient
Saint-Domingue 1. En bon
préparait en France contre
tenter de détourner son
Français, Vincent avait bien pu
raison
de l'expédition; ; mais par cette
gouvernement
même, iln'eàt pas trahison pays - : orunetelleintormation était
trahison. Cet officier
n'eût été de sa part qu'une
trop honorable pour agir ainsi.
la
Louverture a dà être informé de ce projet par
T.
des États-Unis et de la Jamaique,
voie de TAngleterre,
de France.
peut-être parles soins de quelque particulier
le
lu dans le Moniteur que, dès le'6 octobre,
Nous avons
de Plymouth,
schooner Wilmington, de 14 canons, partit
Indes occidentales annoncer la signature
pour aller aux
et la
des préliminaires de paix entre la Grande-Bretagne
sdu goivernementanghais.
France, etransmettrelesondres
au milieu ou à
Ce bâtiment a dû arriver dans les Antilles,
de la réla fin de novembre, au moment de la répression
cultivateurs du Nord et de la mort de Moïse.
volte des
Pamphile de Lacroix prétend ( quel le généralNugent,
de la Jamaique, venait de signer une con-
(( gouverneur
augmenter au besoin
A vention avec T. Louverture pour
la signature
de résistance, lorsqu'il apprit
( ses moyens
les agens de
des
de paix, et qu'il congédia
(
préliminaires résidaientprès de lui depuisdeux mois,
ce T.Louverture qui
dont la
du Cap le résident britannique
( en rappelant
reconnue. D
n'avait
été officiellement
C mission
jamais
d'une telle convention; car
Nous doutons de l'existence
T.
tousles auteurs français se sont accordés pour accuser
de SaintLouvertured'avoir eu le projet delindépendance
- Histuire d'Haili, t.2, p. 125.
préliminaires résidaientprès de lui depuisdeux mois,
ce T.Louverture qui
dont la
du Cap le résident britannique
( en rappelant
reconnue. D
n'avait
été officiellement
C mission
jamais
d'une telle convention; car
Nous doutons de l'existence
T.
tousles auteurs français se sont accordés pour accuser
de SaintLouvertured'avoir eu le projet delindépendance
- Histuire d'Haili, t.2, p. 125. --- Page 486 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'nAiri.
Domingue, afin
dejestilierlexpéilition de 1802
sans doute ces accusations
'. Ce sont
multipliées
ont
Madiou à admettre l'assertion
qui
porté M.
à ajouter,
dePamphile de Lacroix, et
comme motif de cette
( Louverture s'était
convention, que - C T.
déterminé à
a
projet
hâterl'exécution de son
d'indépendance. D Cette affirmation de
n'est pas plus fondée en cette
sa part
autres, où il a attribué
circonstance, que dans les
ce projet à T. Louverture,
M. Thiers, de son côté, affirme
a furent inquiets de
que : ( Les Anglais
l'expédition. On eut
( les rassurer, hien
quelque peine à
qu'en réalité ils
(
désirassent
tion, par rapport à leurs colonies
l'expédi-
: la
C
les effrayait. Ils
liberté des noirs
souhaitaient donc le
( entreprise. Ils
succès de notre
promirent même de
A ressources de la
mettre toutes les
Jamaique, en vivres et
a disposition de l'armée
munitions, à la
française,
( tendu, le paiement de
moyennant, bien ence qui serait fourni*.
La promesse d'un tel concours de la
ment anglais
part du
ne doit pas étonner, et elle
gouvernequ'il était dans le secret du but réel
prouve encore
de l'expédition -le
rétablissement de l'esclavage après la
glais l'avaient rétabli à
conquête. Les AnSaint-Domingue durant leur occupation: ; ils le savaient rétabli de Jait
avec le mot de liberté;
par T. Louverture
et à cette époque, ils étaient bien
éloignés de vouloir
l'émancipation des noirs. Que leur im-
* T. Louverture a déclaré au général
Bunel à la Jamaique, pour réclamer
Cafarelli, qu'il avait d'abord envoyé
1799 ; et qu'ensuite, il
ses navires de guerre capturés à la fin de
partie espagnole, la permission l'envoya pour obtenir que les Anglais étendissent à la
la partie française; que Bunel revint qu'ils accordèrent pour la navigation autour de
çaise. Il a déclaré aussi avoir acheté peu des avanl l'arrivée de l'expédition frande 4 et peu de poudre. En envoyant Bunel Etats-Unis, 10 mille fusils, 16 canons
n'était donc pas pour faire la
à la Jamaique, en dernier lieu, ce
2 Histoire du consulat, t. 3. convention dont parle Pamphile de Lacroix,
la partie française; que Bunel revint qu'ils accordèrent pour la navigation autour de
çaise. Il a déclaré aussi avoir acheté peu des avanl l'arrivée de l'expédition frande 4 et peu de poudre. En envoyant Bunel Etats-Unis, 10 mille fusils, 16 canons
n'était donc pas pour faire la
à la Jamaique, en dernier lieu, ce
2 Histoire du consulat, t. 3. convention dont parle Pamphile de Lacroix, --- Page 487 ---
CHAPITRE VIII.
[1801]
la France réduisit à néant le pouportait, d'ailleurs, que
voulut
souscrire à leurs
voir de T. Louverture qui ne
pas
de Saintrelatives au monopole du commerce
propositions
leur avait accordé que la faculté d'y
Domingue, et qui ne
neutre? Ils se
faire entrer leurs navires sous pavillon
à la
de son dévouement
vengeaient de son indifférence, faisant la paix avec elle
France, en même temps qu'en
de ses colonies, ils ne pouvaient
et lui restituant plusieurs
D'un autre
soutenirl le gouverneur de Saint-Domingue.
pas
britannique, si précôté, croit-on que le gouvernement
forces contre les
voyant, après avoir fait l'essai de ses
del'expas l'insuccès
noirs de cette colonie, n'entrevoyait
poupédition française, surtout avec Parrière-pensée qu'il les
vait avoir de la rupture de la paix? Donc, dans tous
gagner à laisser
cas, la Grande- Bretagne ne pouvait que
effectuer cette entreprise: elle y gagna considérablement;
on le verra dans la suite de cette histoire.
Ainsi, à la fin de 1801, T. Louverture, bien informé
qui se faisaient dans les ports de France,
des préparatifs
seules ressources de son génie et
se trouvait réduit aux
étaient
des forces dont il pouvait disposer. Ses troupes
toute l'étendue du territoire de Saintdisséminées sur
entière des anciens esclaves
Domingue. La population
d'entre eux étaient
pouvait les recruter ; car la plupart
armés comme gardes nationaux.
pouvait-il faire dans une telle occurence?
Que fit-il, que
nécessairement de
Ce sont des questions qui ressortent
cette situation.
de chose. Tous les hommes
Ce qu'il fit se borna à peu
du
informés de la nouvelle
proéclairés étaient également
dans les masses.
jet d'expédition : elle s'était propagée
ciens esclaves
Domingue. La population
d'entre eux étaient
pouvait les recruter ; car la plupart
armés comme gardes nationaux.
pouvait-il faire dans une telle occurence?
Que fit-il, que
nécessairement de
Ce sont des questions qui ressortent
cette situation.
de chose. Tous les hommes
Ce qu'il fit se borna à peu
du
informés de la nouvelle
proéclairés étaient également
dans les masses.
jet d'expédition : elle s'était propagée --- Page 488 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
Quoique satisfaits au fond du coeur, les colons
des inquiétudes pour leurs jours : la population conçurent
vait se ruer contre eux qui étaient
noire pouverneur, si elle venait à être
favorisés par le gouprésenter
persuadée que, loin de se
comme protectrice 2 l'armée
destinée à river ses fers. De même
française était
employés dans
que les autres blancs
T'administration, ils pouvaient
redouter de la part de T.Louverturel
encore tout
dans son pouvoir, il
lui-méme, si, menacé
prenait la résolution de soulever
population: : son hypocrisie, sa
cette
perfidie connue,
s'ngissait de son autorité,
quand il
légitimaient ces
T. Louverture qui,
inquiétudes.
cependant, n'avait aucun
contre les blancs, se décida
dessein
néanmoins à publierune
clamation, le 27 frimaire (18
prodécembre),
les esprits. Nous ne la possédons
pour rassurer
dans les Mémoires
pas ; mais nous trouvons
de Pamphile de Lacroix,
en parlant de
qu'ily disait,
l'expédition : a Qu'il fallait
C ordres et les envoyés de la
recevoir les
métropole avec
( la
le respect de
piété filiale. D Et dans l'ouvrage de M.
sur sa vie, que cette
Saint-Rémy
proclamation se terminait
a Je suis
ainsi:
soldat, je ne crains
les
C crains que Dieu: : s'il faut
pas
hommes; ; je ne
mourir, je mourrai
C soldat d'honneur qui n'a rien à
comme un
se
( jours au chemin de
reprocher
Touvous
<
Thonneur,je
montrerai la route
que vous devez suivre. Soldats! vous
a servateurs de la
devez, fidèles obsubordination et de
e militaires, vaincre
toutes les vertus
ou mourir à votre poste. ))
Pamphile de Lacroix lui attribue
a Un enfant bien né doit de la
encore ces paroles:
( sance à sa mère;
soumission et de l'obéismais au cas
e
que cette mère soit si
dénaturéeque de chercher la destruction
( l'enfant doit
de son enfant,
remettre sa vengeance entre les mains de
a servateurs de la
devez, fidèles obsubordination et de
e militaires, vaincre
toutes les vertus
ou mourir à votre poste. ))
Pamphile de Lacroix lui attribue
a Un enfant bien né doit de la
encore ces paroles:
( sance à sa mère;
soumission et de l'obéismais au cas
e
que cette mère soit si
dénaturéeque de chercher la destruction
( l'enfant doit
de son enfant,
remettre sa vengeance entre les mains de --- Page 489 ---
[1801]
CILAPITRE VIII.
C Dieu. Sije dois mourir, je mourrai
en
C
brave
homme
soldat, en
d'honneur:j je ne crains
Ces paroles faisaient allusion à la personne. D
vis-à-vis de la France. Mais ni
position de la colonie
elles, ni la
ne disaient qu'il fallait résister à l'armée proclamation,
au contraire, la proclamation était
expéditionnaire:
la soumission
explicite à Tégard de
qu'il fallait faire à cette
finale qu'on a considérée
armée, malgré sa
mée coloniale. On voit
comme une sorte d'appel à l'ardonc en T. Louverture
un inférieur parfaitement
unhomme,
raitau
résiqné à subir le sort qu'il plaiparemeneautcomulainede luiinfliger.
même que lui prête encore Pamphile de
L'entretien
créole(colon)du
Lacroix avec un
un
Hheterbdienpibsiaomaliy
port pour se rendre en France, appuie
passeCecolonlui disait,
nos appréciations.
pour motiver sa demande
C Je vous vois à la veille d'être le
de passeport:
E
et depuis
chefirrité des noirs,
quelques jours vous n'êtes
C teur des blancs,
plus le protecpuisque vous venez d'en
C plusieurs pour s'être réjouis de la
faire déporter
A Européens à
prochaine arrivée des
Saint-Domingue. )
A cela, que répondit T. Louverture?
R Oui, ils ont eu l'imprudence et la sottise de
de cette prochaine arrivée,
se réjouir
comme si cette
n'était pas destinée à me perdre, à
expédition
aperdre la colonie. On
perdre les blanes,
me représente en France comme
unepuissance indépendante, et on ya arme contre
Contre moi qui ai refusé au général
moil...
constituer en
Maitland de me
indépendance sous la protection de
terre, et qui ai toujours rejeté les
l'Anglethonax n'a cessé de
propositions que Sonme faire à ce sujet*!
jamais I Quelle l'idée preuve de pius grande peut-on donner que T. Louverture ne
tindépendance absolue de Saint-Domingue,
conçut
que ces paroles,
epuissance indépendante, et on ya arme contre
Contre moi qui ai refusé au général
moil...
constituer en
Maitland de me
indépendance sous la protection de
terre, et qui ai toujours rejeté les
l'Anglethonax n'a cessé de
propositions que Sonme faire à ce sujet*!
jamais I Quelle l'idée preuve de pius grande peut-on donner que T. Louverture ne
tindépendance absolue de Saint-Domingue,
conçut
que ces paroles, --- Page 490 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIE D'HATTr.
a Puisque vous voulez partir pour la
mais que votre
France,Tyconseons:
voyage soit au moins utile à la colonie:
je vous remettrai ideslettres pour le Premier
je le prierai de vous écouter. Faites-lui
Consul, et
connaître Toussaint; faites-lui connaître l'état prospère
et du commerce de la colonie. Enfin, faites-lui del'agriculture
connaître
mes ceuvres : c'est d'après tout ce
dois et
quejaifait ici
que je veux être jugé. Vingt foisj'ai écrità quej je
Bonaparte pour lui demander l'envoi de commissaires
pour lui dire de m'expédier les anciens
civils,
instruits dans
colons, des blancs
T'administration, de bons
bons ouvriers; il ne m'a jamais
mécaniciens, de
répondu.
profite de la paix pour
Tout-d-coup il
diriger contre moiune
formidable dans les rangs de laquelle je vois expédition
ennemis personnels et des
figurer mes
jel'avais
gens funestes à la colonie dont
purgée... Si Bonaparte est le premier
enl France, Toussaint est aussi le
homme
des Antilles. D
premier dans l'Archipel
En voilà assez pour prouver que dans cette
si critique, T. Louverture
circonstance
se préoccupait surtout
sort personnel ; c'est toujours de
de son
lui-mme
dans cet entretien, des blancs, des
qu'il s'agit
sa vanité percent dans
colons: son égoisme,
ses paroles. Si ensuite
( saisis mes armes
il dit : a Je
pour la liberté de ma
a France a seule
couleur que la
proclamée, mais
a de rendre
qu'elle n'a plus le droit
esclave! Notre liberté ne lui
-
a Ce bien estànous ! Nous
appartient plus!
saurons la
ce
n'est de sa
défendre ou périr;s
part qu'une déclaration
destinée à faire
comminatoire,
impression sur le Premier Consul, quand
justifiées par de simples propositions secrêtes du
acceptées par lui? Car sa convention avec ce
général Maitland, et non
dait nullement à le constituer indépendant de général, citée à la page 140, ne tenla France,
lui
-
a Ce bien estànous ! Nous
appartient plus!
saurons la
ce
n'est de sa
défendre ou périr;s
part qu'une déclaration
destinée à faire
comminatoire,
impression sur le Premier Consul, quand
justifiées par de simples propositions secrêtes du
acceptées par lui? Car sa convention avec ce
général Maitland, et non
dait nullement à le constituer indépendant de général, citée à la page 140, ne tenla France, --- Page 491 ---
[1801J
CHAPITRE VIII.
le colon interlocuteur
Car s'il était
pourrait lui rapporter ces paroles.
fermement résolui défendre la liberté
noirs, qu'il avait foulée aux pieds, eut-il
des
fallait se soumettre aux envoyés de la France proclamé qu'il
pect de la piété filiale? N'eût-il
avec le resdes ordres
pas donné à ses
formels de résistance 2 Loin de là, il généraux les
dans le vague, il les abandonna à leur
laissa
C'est qu'au fond, T. Louverture propre impulsion.
restait
tous ses antécédens. Il sentait
conséquent à
conduite,
d'ailleurs que d'après sa
d'après ses ceuvres, iln'avait plus le droit
nir un langage
à
de teénergique
ses frères. Sans
atrocités pendant et après la guerre du
reveniràs ses
Sud, les
qu'il venait de faire commettre dans le Nord massacres
à l'assassinat des blancs
les
par rapport
par
cultivateurs de ce
tement,
déparTavertisaientquil. s'étaitd
un homme fini, à bout de sa
dépopularisé, qu'ilétait
puissance.
La preuve du déconcertement de son
ment si ferme, si résolu, setrouve
esprit, ordinaireencore dans le
qu'il effectua, après sa proclamation du 18
voyage
se portant à Santo-Domingo
décembre, en
pour y installer le
d'appel en personne, conformément à
tribunal
Etait-ce dans une telle
sa constitution.
de la partie
conjoncture qu'il
où
devaits'éloigner
française,
la force de son
dans ses premiers lieutenans ? Ne
pouvoir résidait
expérience,
devait-il pas savoir,
que ce serait dans le Nord que les
par
aborderaient en premier lieu ? Mais,
vaisseaux
récent de l'infortuné
après le meurtre
Moïse, comment
est vrai,
s'y serait-il tenu, il
pour préparer la défense contre l'armée
tionnaire?
expédiA ce sujet M. Madiou dit :
C Ilp partit du Port-Républicain oùil laissa
€ homme de couleur, commandant
Lamartinière,
de la 3e coloniale,
pas savoir,
que ce serait dans le Nord que les
par
aborderaient en premier lieu ? Mais,
vaisseaux
récent de l'infortuné
après le meurtre
Moïse, comment
est vrai,
s'y serait-il tenu, il
pour préparer la défense contre l'armée
tionnaire?
expédiA ce sujet M. Madiou dit :
C Ilp partit du Port-Républicain oùil laissa
€ homme de couleur, commandant
Lamartinière,
de la 3e coloniale, --- Page 492 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOINE D'nAini.
commandant de
ordre de surveiller le général Agé,
A avec
le colonel Dalban, commandant de
et
a T'arrondissement,
blancs français. Partout où il
( la place, tous les deux
de massacrer les
il ordonna à ses lieutenans
G passa,
villes, et d'exciter les hommes de
(( blancs, de briler les
sa faveur, siles] Français attaquaient
(( couleuràs'armerens
pour J établir
Il
la partie espagnole
a la colonie. gagna
néanmoins être parfaide
sans
(
unsystème résistance,
1,D
des
de la France à son égard
A tement certain
projets ordres eussent été donnés par
S'il était vrai que de tels
eût-elle
la ville du Port-Républieain n'
pas
T.I Louverture, Lamartinière qui montra tant d'intrépiétéincendiée par
françaises?
dité et de résolution à T'apparition des troupes
Etce serait dans la partie espagnole, avec une population
fidélité douteuse, sur un territoire
clairsemée et d'une
aurait
le
de Saint-Domingue
aussi vaste, que gouverneur
deux demiété organiser sa résistance ? Il n'y avait que
la 6 et la 10°, dans ces deux tiers de l'ile. Et
brigades,
T. Louverture n'était
comment cet auteur] peut-ildire que
affirmé
des
de la France, lorsqu'il a
pas certain
projets
le gouverneur avait reçu desdépêches
précédemment que
la formidable exdu colonel Vincent, qui ilui annonçaient
dans les ports de France contre
pédition qui se préparait
Sa proclamationdu 180 décembre prouve
Saint-Domingue?:
non par Vincent
qu'ilavait reçu des informations positives,
entrevoies.Son
(nous osons lesoutenir),mis pard'autres
tien ci-dessus cité avec un colon en est encore une preuve.
Disons-le donc, parce que c'est la vérité:T. Louverture
129.-- T.I Louverture a déclaré au général Cafa11 Histoire d'Haiti, t. 2, p. villes ont eu lieu sans ses ordres. II sera encore
relli, que les incendies des
ordonna lincendie du Cap, que ce fait eut
prouvé que ce n'est pas lui qui
lieu par l'initiative de H. Christophe.
tien ci-dessus cité avec un colon en est encore une preuve.
Disons-le donc, parce que c'est la vérité:T. Louverture
129.-- T.I Louverture a déclaré au général Cafa11 Histoire d'Haiti, t. 2, p. villes ont eu lieu sans ses ordres. II sera encore
relli, que les incendies des
ordonna lincendie du Cap, que ce fait eut
prouvé que ce n'est pas lui qui
lieu par l'initiative de H. Christophe. --- Page 493 ---
CHAPITRE VIII.
(1801]
intention de résistera la puisn'avait réellement aucune s'accordant avec les colons
sance de la métropole. En
naîvement
le
constitution, il avait cru
que
pour faire sa
l'aurait sanctionnée, ou tout au
gouvernement consulaire
laisser la colonie
modifiée en quelques parties, pour
plus
de la France. Toutes les
sous le patronage, le protectorat
favorables à la race
dispositions de cet acte étaient trop
Elles
qu'ilne dût pas espérer cette sanction.
blanche, pour
tous ses règlemens
confirmaient tous ses actes personnels,
elles leur donnaient une nouvelle force par
de culture ;
la traite des noirs, dont les
l'article spécial qui ordonnait
leurs biens. T.
colons auraient profité pour restaurer
de
s'imaginait, qu'après tant de témoignages
Louverture
auxintérêts coloniaux, à ceux de
son dévouement aveugle il eût été conservé à son poste de
la France elle-méme,
car son
général : ce fut là son unique pensée,
gouverneur
ambition dévorante qui avait touégoisme égalait cette
étéle mobile de toutes ses actions. Ce sont ces deux
jours
a lT'excès, qui le
sentimens, ces deux passions, poussées
liberté
à faire si bon marché du sang et de la
portèrent
des hommes de sa race.
consulaire ne l'ait pas compris,
Que le gouvernement
situation des choses à
qu'il se soit mépris sur la vraie
même
Saint-Domingue, sur le parti iqu'il pouvait en tirer,
adopta pour la restauration de l'esdans le système qu'il
n'est
dans les possessions françaises, c'est ce qui
clavage
les
à
douteux : les aveux faits,
regrets exprimés
pas
Sainte-Hélène en disent assez à ce sujet.
nouvelle lutte s'est ouverte dans mon pays, entre
Une blanche et la race noire. Je sens le besoin de
la race
reprendre haleine pour la décrire.
T. IV.
parti iqu'il pouvait en tirer,
adopta pour la restauration de l'esdans le système qu'il
n'est
dans les possessions françaises, c'est ce qui
clavage
les
à
douteux : les aveux faits,
regrets exprimés
pas
Sainte-Hélène en disent assez à ce sujet.
nouvelle lutte s'est ouverte dans mon pays, entre
Une blanche et la race noire. Je sens le besoin de
la race
reprendre haleine pour la décrire.
T. IV. --- Page 494 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
Parvenu à la fin durègne de T. Louverture,
flétri ses crimes, il me reste à
après avoir
parler de la dernière
époque de sa vie politique et militaire,
moment où Ia Providence
pour arriver au
appesantit sur lui sa main
vengeresse. Je n'appellerai point de son jugement.
Mais, si cethomme dema race me donne l'occasion
prouver qu'en tombant du pouvoir, il a montré de la réso- de
lution, de l'énergie, de la dignité ; s'il résulte de
dernière période de sa brillante
cette
ment vraisemblable
destinée, qu'il est seulequ'il a reconnu ses torts,
cette occasion pour lui tendre
je saisirai
une main fraternelle.
J'imiterai André Rigaud et Martial Besse,
comme lui au fort de Joux, lui donnant
9 détenus
de leurs
des témoignages
sympathies.
J'imiterai Alexandre Pétion, écrivant
de celui des autres héros
son nom à côté
rations
de mon pays, traçant aux génécontemporaines et futures le noble
l'oubli des torts,
exemple de
pour ne songer qu'à
des hommes de
rehausser le mérite
notre race, à laquelle nous
fiers d'appartenir.
devons être --- Page 495 ---
CHAPITRE VIII.
11801]
RESUMÉ DE LA CINQUIÈME ÉPOQUE.
d'une durée si courte, mais si féconde
Cette époque,
de T. Louverture,
les actes de la toute-pnissance
par
toutes les idées, toutes
nous donne el'occasion d'apprécier
noir célèbre.
et administratives de ce
les vues politiques
a été forcé de fuir de son pays
Vainqueur de Rigaud, qui
il
aller chercher un refuge dans la métropole,
natal pour
résistance à son pouvoir colossal.
n'a plus trouvé aucune
enC'était le moment pour lui de prouver ses sentimens
les hommes de sa race, d'exercer sa justice envers
vers
envers tous.
les vaincus du Sad, son impartialité
d'amnistie
Mais, violant aussitôt toutes ses promesses
faites eti crenouvelées, T. Louverture Orsisolennellement massacres sur tous les points du dédonne de nouveaux
d'autres localités de l'Ouest, de
partement du Sud, dans
de fer est étendu sur toute
T'Artibonite et du Nord. Un joug
: la terreur est mise à l'ordre du jour par ses
la population
Dessalines, exécuteur
divers lieutenans, notamment par
de ses volontés.
manifeste
: ils
Lajoie des colons français se
partout
flatter celui qui n'a été toujours que leurallié,
s'ingénientà
ils le comparent, dans leurs discours,
leur instrument;
de
; ilsréussissent à le
auxplus grands hommes
l'antiquité
est semblable à Bonaparte, Premier Consul
persnaderqu'il
de la République française.
armées
Toutefois, des actes isolés, des protestations
de la part de quelques noirs,
sans entente, intempestives,
sur leurs
contre le régime inhumain qui pèse sur eux et
n'a été toujours que leurallié,
s'ingénientà
ils le comparent, dans leurs discours,
leur instrument;
de
; ilsréussissent à le
auxplus grands hommes
l'antiquité
est semblable à Bonaparte, Premier Consul
persnaderqu'il
de la République française.
armées
Toutefois, des actes isolés, des protestations
de la part de quelques noirs,
sans entente, intempestives,
sur leurs
contre le régime inhumain qui pèse sur eux et --- Page 496 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'TAiTI.
enfans, l'avertissent en vain, qu'il prend une fausse
Ces infortunés subissent le châtiment
route.
Pour ôter à l'avenir
le plus terrible.
toute pareille idée aux
a déjà contraintes à un travail
masses qu'il
qui ne
lons et aux chefs militaires
profite qu'aux CO-
; en même temps,
pléter son système agricole, basé
pour comrégime que le souffle de la
sur celui de l'ancien
révolution avait
Louverture proclame de
emporté, T.
nouveaux règlemens sur
ture du sol. Afin d'en assurer
la cull'exécution
son
cratie militaire, il assimile
par
aristoce nouveau
à
tient l'armée dans la
régime celui qui
subordination : même
mêmes pénalités, mêmes
discipline,
rigueurs sont
l'ouvrier des champs devenu
prescrites contre
la terre. Des
en quelque sorte soldat de
conseils de guerre jugent la
délits.
plupart des
Un système finaneier, conséquence nécessaire
là, est imaginé. Toutes les
de celuiparties de
blique sont organisées dans le même T'administration pucepter l'ordre
but, sans même exjudiciaire; car la plus grande partie de
attributions sont dévolues au
ses
guerre.
jugement des conseils de
C'est le despotisme, c'est la tyrannie
de l'égalité, dans la cruauté,
étendantle niveau
les
sur toutes les têtes. Les lois,
ordonnances, les arrétés ont tout prévu; mais
indépendance n'est laissée, ni aux
aucune
juges militaires, dans leurs
juges civils, ni aux
se réserve
décisions; car T.
un jugement en dernier
Louverture
monstrueux
ressort, et des faits
justifient ses intentionsà cet
Afin de commander le
égard.
respect, la servilité à
sonne, ils'entoure' d'un luxe
sa perd'honneur où
aristocratique, d'une garde
ficiers
entrent des nobles colons en
: ce sont d'anciens
qualité d'ofémigrés à la solde de la Grande-
, ni aux
se réserve
décisions; car T.
un jugement en dernier
Louverture
monstrueux
ressort, et des faits
justifient ses intentionsà cet
Afin de commander le
égard.
respect, la servilité à
sonne, ils'entoure' d'un luxe
sa perd'honneur où
aristocratique, d'une garde
ficiers
entrent des nobles colons en
: ce sont d'anciens
qualité d'ofémigrés à la solde de la Grande- --- Page 497 ---
CHAPITRE VIII.
[1801]
quelques points du terriBretagne, quand elle possédait
toire de la colonie.
dans l'époque
Il dirige alors sa pensée, déjà conçue
la réunion totale de toute l'ile de Saintprécédente, vers
Iln'ignore pas que le gouDomingue sous sa domination. réservé à lui seul d'orvernement de la métropole s'est
de
del la partie espagnole, quand
donnerla prise possession
national,
illejugerait convenable; que, si Roume, agent
avaitété forcé de l'ordonner, il avait néanmoins rapporté
à cet effet. Pour ôter à cette ombre
ensuite son arrêté
il ordonne qu'il soit
d'autorité tout désir de s'y opposer,
où il le
l'intérieur du
du Nord,
interné dans
département accusé d'être T'autient en chartre privée, après l'avoir
ainsi la juste
teur dela guerre civile du Sud. Roume reçoit
du
basées
récompense de toutes ses condescendances,
directorial;
reste sur les instructions du gouvernement
moins
en agissant ainsi, ne se base pas
et T. Louverture,
de la métropole ensur les condescendances constantes
vers lui.
del'armée, il se dirige
Semettant a la tête d'une portion
la force
la
dont il s'empare par
contre
partie espagnole
des armes.
toutes ses vues sur' l'organisaLà, enfin, il développe
De Santo-Domingo,
tion définitive de son gouvernement.
donner une
il convoque une assemblée délibérante pour
interconstitution et des lois particulières à la colonie, en
de mauvaise foi une disposition de la constitution
prétant
consulaire. En
française qui a institué le gouvernement
militaires
même temps, ily fait de nombreuses promotions
s'assurer le dévouement des chefsde son armée.
pour
contraire aux
Là aussi, il proclame une disposition
noirs
droits naturelset civils sde SCS frères, les cultivateurs
que une assemblée délibérante pour
interconstitution et des lois particulières à la colonie, en
de mauvaise foi une disposition de la constitution
prétant
consulaire. En
française qui a institué le gouvernement
militaires
même temps, ily fait de nombreuses promotions
s'assurer le dévouement des chefsde son armée.
pour
contraire aux
Là aussi, il proclame une disposition
noirs
droits naturelset civils sde SCS frères, les cultivateurs --- Page 498 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'nAITI.
aux caprices des colons, aux riqui, pour se soustraire
avaient imaginé de se créer,
gueurs des chefs militaires,
jouir des fad'acquérir de petites propriétés rurales pour
leur
Reconnaissant
veurs accordées aux propriétaires.
intention
Louverture entrave cette louable
pour
but, T.
mieux les tenir sous lejoug de son système.
aussi
naturelled'une injustice
Comme une conséquence
à tous les
criante, il fait un appel aux Français d'Europe, former
voudraient venir dans la colonie, pour y
blancs qui
; à eux, il offre des concessions
des drabisemensagrieoles:
tandis qu'il vient d'intergratuites de terres inoccupées,
deniers.
dire aux noirs d'acquérir légitimement parleurs
de
Revenant alors dans T'ancienne partie française
Saint-Domingue, il installe son assemblée constituante,
d'hommes qu'il a fait nommer pour
composée de colons,
à ses vues. Bientôt leur
ne rencontrer aucune opposition
coloniale
est achevée : la constitution
ceuvre principale
considérant toute l'économie,
sortde leurs travaux. En en
le résultat des vues
on voit facilement qu'elle n'est que
Saint-Doconstantes des colons depuis 1789, de régir
indépendamment des lois de la métropole, de stamingue
intérieur, tout en conservant
tuer seuls sur son régime
enfin la
à la France un haut patronage, un protectorat, l'une des
souveraineté extérieure sur sa colonie. Aussi,
dispositions de cet acte est-elle le recrutement
principales
parla traite des noirs d'Afrique. Les
des ateliers agricoles,
ainsi
la pocolons et T. Louverture veulent
augmenter où est
des hommes abrutis par la barbarie
pulation, par
afin de tuer la liberté à Saintplongé leur pays natal,
sent qu'il a
Domingue. Le despotisme de T. Louverture
besoin de cet auxiliaire.
tout ce que déSon égoisme le porte à condescendreà
le recrutement
principales
parla traite des noirs d'Afrique. Les
des ateliers agricoles,
ainsi
la pocolons et T. Louverture veulent
augmenter où est
des hommes abrutis par la barbarie
pulation, par
afin de tuer la liberté à Saintplongé leur pays natal,
sent qu'il a
Domingue. Le despotisme de T. Louverture
besoin de cet auxiliaire.
tout ce que déSon égoisme le porte à condescendreà --- Page 499 ---
CHAPITRE VIII.
[1801]
qu'ils lui déferentle
sirent, que veulent les colons, parce
généraux de
litreetles pouvoirs des anciens gouverneurs
faculté de
toute la durée de sa vie, avec
la colonie, pour
désigner son successeur.
à laquelle on rattache
Ainsi, le droit de la métropole,
néanmoins Saint-Domingue, se trouveanéanti.
suivent la constitution et la comDes lois organiques
plètent.
proclame ces actes et les a
Une cérémonie pompeuse
la sanction réservée
mettent à exécution, sans attendre
Mais, dès
de la métropole.
cependant au gouvernement
de tous les hommes
ce jour, commencent les inquiétudes
non sans raison, que
éclairés de la colonie, qui pensent,
ne laisfortement organisé,
le gouvernement consulaire, attentat à la souveraineté de
sera pas impuni ce dernier
judila France. Des observations, des représentations
faites en vain à T. Louverture; il persiste
cieuses sont
adresse la constitution au gouverdans sa résolution, et
même
a osé lui en
nement consulaire, par l'homme
qui
l'enfaire le plus dans son intérêt personnel. Le Destin
malgré lui dans l'abime qu'ile a creusé de ses propres
trainel
mains.
le
Moise, depuis longCependant, son neveu, général
méconmécontent de ses tendances ; encore plus
temps
a établi; se croyant
tent du système de gouvernementquil: les liens du sang
peut-être à l'abri de son despotisme par
les unissent, Moïse ale malheur de se prononcer avec
qui
contre la conduite du gonverneur général et
imprudence
le conseillent. Ses paroles,
surtout contre les colons qui
noirs du Nord
recueillies avec avidité par les cultivateurs
réexcitent jla
qu'il ménage dans son commandement, du nouvel ordre de
volte parmi cux qui souffrent le plus
: les liens du sang
peut-être à l'abri de son despotisme par
les unissent, Moïse ale malheur de se prononcer avec
qui
contre la conduite du gonverneur général et
imprudence
le conseillent. Ses paroles,
surtout contre les colons qui
noirs du Nord
recueillies avec avidité par les cultivateurs
réexcitent jla
qu'il ménage dans son commandement, du nouvel ordre de
volte parmi cux qui souffrent le plus --- Page 500 ---
ÉTUDES SUR L'IIISTOIRE D'HAÎTI.
choses. Ils prennent les armes et assassinent
Ce mouvement,
des colons.
non concerté, menace de se
dans toute la colonie, parce
le
propager
que nom de Moïse
par les révoltés, semble en faire le
prononcé
T. Louverture
drapeau.
accourt aussitôt sur les lieux. Aidé
Dessalines et de Henri
de
dans le
Christophe, il réprime la révolte
sang des infortunés qui se sont révoltés. Moise
lui-méme devient victime de ses imprudences,
respect pour les lois protectrices
sans aucun
jugement
qui lui garantissaient un
équitable.
Ces actes sanguinaires mettent le comble à
de
la tyrannie
T.Louverture, et lui aliènent tous les coeurs.
par une proclamation
Ily ajoute
qui menace chacun dans
tence individuelle.
son exisLe gouvernement consulaire,
conclusion de la
qui n'attendait que la
paix entre la France et la Grande-Bretagne, apprenant l'état des choses à
moment où les
Saint-Domingue au
préliminaires de cette paix sont
que la paix définitive est conclueavec
signés, et
saisit ce moment
d'autres puissances,
pour ordonner les préparatifs d'une
expédition formidable dans les ports de la
but est de renverser le
métropole. Son
rétablir
pouvoir de T. Louverture et de
l'esclavage à Saint-Domingue, L'instant
des plus propices,
en est
puisque l'esclavage était rétabli
par tous les actes du
de fait,
et
gouverneur général de cette
qu'en outre, la désaffection de la
colonie,
entière avait usé tous les
population noire tout
ressorts de son
T. Louverture
administration.
apprend les dispositions faites par le
gouvernement consulaire, et tombe dans un état de
plexité inconcevable de la part d'un caractère
perment si résolu. Il
ordinaireproclame la nécessité de la
aux ordres de la
soumission
métropole, alors que pour conserver son --- Page 501 ---
CHAPITRE Vill.
[1801]
résistance générale. C'est
pouvoir il eût fallu ordonnerune
usé,
avait la conscience qu'il était un homme
par
qu'il
l'excès de ses crimes et de son despotisme.
à
lutte nouvelle est donc sur le point de s'ouvrir
Une
et afriSaint-Domingue, entre les deux races européenne
consulaire emploie les
caine; car, si le gouvernement
sur ses
moyens les plus propres à tromper la population
elle ne tardera pas à reconnaitre
véritables intentions,
amenentlexpédition française.
les vues coupables qui
usé,
avait la conscience qu'il était un homme
par
qu'il
l'excès de ses crimes et de son despotisme.
à
lutte nouvelle est donc sur le point de s'ouvrir
Une
et afriSaint-Domingue, entre les deux races européenne
consulaire emploie les
caine; car, si le gouvernement
sur ses
moyens les plus propres à tromper la population
elle ne tardera pas à reconnaitre
véritables intentions,
amenentlexpédition française.
les vues coupables qui --- Page 502 ---
CHAPITRE IX.
J.-M. Borgella, après la guerre civile du Sud.
Tositions occupées par
Laplume, dès son reDevenu aide de camp du général
Borgella était considéré de ce généralqui
tourdeTiburon,
et encore à cause de l'estime que
l'avait connual Léogane,
avait obtenu un
T.Louverture. Il en
lui avait témoignée
où il se trouvait à la fin
permis pour allerà Miragoane
deJ.-C. Tibi et d'A.
d'octobre 1800, quand Tinsurrection
de
Marlot éclata dans la plaine des Cayes. Il s'empressa
de son chef qu'iljoignit dans cette plaine,
retourner auprès
d'armes.
après la répression de cette prise
d'A.
machinateurs secrets de ce mouvement
Les colons,
T'habitation Laborde
Marlot, avaient préparé un repas sur
dit à
Laplume. En se levant de table, ce général
pour
bien mon cher Borgella, vous voyezque
Borgella : C Eh
!
mes amis,
a les nègres et les mulâtres quidevraientêtre
contraire ceux qui se montrent mes ennemis,
K sont au
attachés. 1 Ce sont les
( tandis que les blanes me sont
répondit Borle font accroire, général,
C blancs qui vous
en présence
sans consitérerquilétait
G gella avec vivacité,
général, si vous réfléa de tous ces pervers. Cependant,
les blanes nepeud chissiez un peu, vous reconnaitriczque
les nègres et les mulâtres quidevraientêtre
contraire ceux qui se montrent mes ennemis,
K sont au
attachés. 1 Ce sont les
( tandis que les blanes me sont
répondit Borle font accroire, général,
C blancs qui vous
en présence
sans consitérerquilétait
G gella avec vivacité,
général, si vous réfléa de tous ces pervers. Cependant,
les blanes nepeud chissiez un peu, vous reconnaitriczque --- Page 503 ---
CHAPITRE IX.
[1801]
amis
les nègres et les muêtre vOS
que
4 vent pas plus
et dont les intérêts sont liés
C lâtres qui sont vOS frères,
a aux
cernrarce
sa rage maintenant sur
a par exemple, qui appesantit fait arrêter et mettre aux
A les malheureux officiers qu'il
? Est-ce en
soit
votre ami que ces innocens
C fers,
plus
dont il dit
les actes du général Rigaud,
4 désapprouvant
il serait
tant demal, que de tambour-major
C aujourd'hui
vous montrera
colonel ? Et croyez-vous qu'il
C devenu
qu'au général Rigaud ? )
( plus de reconnaissance
irrités de ces paroles
Les blancs furent excessivement
ChériCongo, jeune noir, gend'une franchise imprudente.
et
et son aide de camp, tira son poignard
dre de Laplume
lui disant: C Vous oubliez que vous
s'avança sur Borgella en
Chéri, repartitBorgelladm
( patermpinenila.lomele
vous êtes trop jeune
C ton aussi dédaigneux qu'imposant,
de
méler de semblables choses. D Laplume,
C pour vous
lui imposer silence.
son cûté, s'était avancé pour
montré
Ce général, nous l'avons dit, s'était toujours
l'ami des hommes de couleur, dans son commandement
de Léogane : il en avait reçu lui-même des témoignages
d'attachement. Rigaud et Bauvais lui
non équivoques
les avait aidésà
avaient prouvé ce sentiment depuis qu'il
Lorsqu'ilfut fait priarrêter Pierre DieudonnéetPompée.
1799,
sonnier à la prise du fort du Petit-Goave, en juin
II
couleur
facilité son évasion.
c'est un hommede
quiavait
la vérité sortie du
n'eut donc pas de peine à comprendre
de
; car il connaissait ses sentimens pour
coeur
Borgella
Africain, était une de ces bonnes
ses frères noirs. Laplume,
d'autres
les
natures, comme on en a remarqué tant
parmi
victimes de la cupidité des Européens. Mais, que
noirs,
inhumain de T. Loupouvait-il faire contre le système
évasion.
c'est un hommede
quiavait
la vérité sortie du
n'eut donc pas de peine à comprendre
de
; car il connaissait ses sentimens pour
coeur
Borgella
Africain, était une de ces bonnes
ses frères noirs. Laplume,
d'autres
les
natures, comme on en a remarqué tant
parmi
victimes de la cupidité des Européens. Mais, que
noirs,
inhumain de T. Loupouvait-il faire contre le système --- Page 504 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
verture ?Il avait reçu ses
obéir
instructions, il était forcé
sous peine de périr lui-méme
d'y
; mais du
peut dire à sa louange,
moins, on
qu'il tempéra autant
ordres barbares
qu'il put les
qu'il reçut de
lines :
T.Louverture et de DessaQuand nous avons vu Sonthonax,
Roume, hommes éclairés
Hédouville,
parmi les
lettre les instructions
blanes, suivre à la
perfides de leur
nous comprenons la soumission d'un
gouvernement,
noir, privé de lumières, aux ordres de ses chefs.
On conçoit aussi
que Salomon, commandant de la
place des Cayes, ne tarda
à
pas
savoir la sortie de
Borgella à son sujet. C'était ce blanc surtout
tendant avec Collet et les
qui, s'enautres colons, exerçait les rigueurs contre les officiers du Sud. Il fit'a arrêter
par un autre blanc nommé
Borgella
d'abord
Morélon; Borgella fut mis
en
l'État
prison, 2 puis embarqué sur le bâtiment de
nommé Ledépartement du Nord. C'était
aux noyades qui s'exécutaient
l'envoyer
alors dans la rade des
Cayes par un blanc nommé Pierret et
Pierre.
surnommé GrosBorgella y trouva d'autres
camaradesdestinésant
I Je saisis cette occasion
Laplume. Dans l'ancien
pour mentionner une bonne action du
propriétaire de
régime, il était l'esclave d'un blanc nommé générat
T'habitation où les
Grenier,
dait souvent sur celle de mon oncle Anglais (le avaient établi un camp. II se renThomas dans la Grande-Anse),
voir colonel Doyon ainé, mort au camp
vaient aussi esclaves. Doyon l'avait pour
des Africains, ses amis, quis'y troula bienveillance. Devenu
remarqué et lui avait souvent témoigné de
Laplume fit une tournée au commandant Petit-Trou en second du département du Sud,
et toute sa famille, à laquelle mon
où se trouvaient une sceur de Doyon
famille aux attentions de Gracia, père était allié. Il recommanda toute cette
des hommes les plus honorables autre noir, commandant du Petit-Trou, l'un
cia devint le protecteur de ma parmi les officiers placés dans le Sud. GraTadministration de T. Louverture. famille et de mon père en particulier, durant
Après ces faits, qui excitèrent
de Laplume et de Gracia, est-on toujours fondé toute ma gratitude envers la mémoire
ment entre les noirs et les mulâtres ? à dire qu'il n'a existé aucun attache-
était allié. Il recommanda toute cette
des hommes les plus honorables autre noir, commandant du Petit-Trou, l'un
cia devint le protecteur de ma parmi les officiers placés dans le Sud. GraTadministration de T. Louverture. famille et de mon père en particulier, durant
Après ces faits, qui excitèrent
de Laplume et de Gracia, est-on toujours fondé toute ma gratitude envers la mémoire
ment entre les noirs et les mulâtres ? à dire qu'il n'a existé aucun attache- --- Page 505 ---
[1801]
CHAPITRE IX.
méme sort, notamment Lacoule,
Parmi les méchans
un mulâtre de ses amis.
bons.
se trouvent toujours des hommes
Borgella était
frane-maçon, et connu
plusieurs des blancs des Cayes. L'un
pour tel par
claux, véritable frère et
d'eux, nommé Desvénérable de la loge des
maçons de cette ville, le recommanda à
francsveillance de Pierret,
toute la bienfranc-maçon lui-méme..
transporta à bord du garde-côtes et le
Celui-ci se
tion, lui donna Tautorisation
prit sous sa protecde coucherdans
et déféra à sa sollicitation en faveur de
sa chambre,
dès-lors du même
Lacoule qui jouit
avantage.
Pendant ce temps, la sollicitude de Madame
Bolos n'avaitépargné aucune
Marthe
Laplume,
démarcheauprès du général
pour obtenir la mise en liberté de
Elle donna même 400 piastres à un
Borgella.
Libertas, qui servait de secrétaire jeune blanc, nommé
à
téresserà solliciter aussi la faveur
Laplume, pour l'injours après,
qu'elle demandait. Huit
Laplume fit descendre Borgella
même faveur
qui obtint la
pour Lacoule.
Disons ici que la conduite de Pierret
fut reconnue dans une circonstance
envers Borgella
venu
où ce dernier était detout-puissant. Ce blane était à
1822, lorsque Borgella y fut nommé Santo-Domingo, en
dissement. Le 15€
commandant d'arronrégiment d'Aquin, dont il avait été le
colonel, y fut laissé en garnison : dans ses
vaient des militaires dont les
rangs se trouexécutions
pères avaient été victimes des
commises par Pierret, aux
ils voulaient en tirer
Cayes, en 1800;
vengeance contre lui. Mais
protégea à son tour, celui qui lui avait rendu
Borgella
son malheur : Pierret se décida à
service dans
et obtint de son
quitter Santo-Domingo,
désirait.
protecteur reconnaissant les facilités qu'il
issé en garnison : dans ses
vaient des militaires dont les
rangs se trouexécutions
pères avaient été victimes des
commises par Pierret, aux
ils voulaient en tirer
Cayes, en 1800;
vengeance contre lui. Mais
protégea à son tour, celui qui lui avait rendu
Borgella
son malheur : Pierret se décida à
service dans
et obtint de son
quitter Santo-Domingo,
désirait.
protecteur reconnaissant les facilités qu'il --- Page 506 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAiTr.
Les hommes ne sont-ils pas nés pour
uns les
autres ? Si la méchanceté de
s'entre-aider les
vent punie,
quelques-uns est soupresque toujours une bonne action
récompense.
reçoit sa
Les paroles tenues par Borgella au général
avaient eu trop de retentissement dans
Laplume
critique, et Salomon était
un moment aussi
trop irrité contre lui,
pût rester encore aux Cayes.
pour qu'il
Louverture
D'ailleurs, un ordre de T.
enjolgnitàlLaplame d'envoyer tous les
de Rigaud dansl'Ouest. Continuant
officiers
gella, il le fit escorter
sa bienveillanceà Borpar un seul officier au
Prince, et Borgella obtint
Port-auencore de lui la même
pour son ami Lacoule.
faveur
Rendus là, ils furent mis en prison et aux
le même cachot se trouvaient
fers. Dans
Renaud Delisle et
Delmas, deux blancs qui avaient
Rey
hommes de
toujours été les amis des
couleur, deux hommes justes enfin,
partageaient pas les préjugés de la
qui ne
Rey Delmas,
généralité des colons.
on se le rappelle, avait été élu membre du
corps législatif par le département de
etavait été
l'Ouest, en 1796,
captif en Angleterre avec Pinchinat et
Revenu à Saint-Domingue
Bonnet.
après avoir été écarté, comme
Pinchinat, de la législature, les colons le
Pendant une nuit, il disait à
poursuivirent.
Borgella: C Je vais
C fié à la haine des colons
être sacriqui ne
(( mon amour pour la liberté des peuvent me pardonner
noirs. T.
C montre bien ingrat ! D Ces
Louverture se
paroles furent à
noncées, que legeôlier vint ouvrir la
de peine proet appela Rey Delmas. Cet
porte
leur cachot,
à
homme honorable fit ses
ses compagnons; il sortit et fut bientôt sacrifié. Il adieux
été secrétaire de Bauvais.
avait
Bernard Borgella sentit enfin ses entrailles émues
en
(( mon amour pour la liberté des peuvent me pardonner
noirs. T.
C montre bien ingrat ! D Ces
Louverture se
paroles furent à
noncées, que legeôlier vint ouvrir la
de peine proet appela Rey Delmas. Cet
porte
leur cachot,
à
homme honorable fit ses
ses compagnons; il sortit et fut bientôt sacrifié. Il adieux
été secrétaire de Bauvais.
avait
Bernard Borgella sentit enfin ses entrailles émues
en --- Page 507 ---
CIAPITRE IX.
[1801]
faveur de son fils : il intercéda auprès de T.Louverture
le 1er
1801. 2 Il
dont il obtint sa mise en liberté,
janvier
furent aussi rcn'était pas le seul; d'autres prisonniers
laxés.
tête de la 4° compagnie du 50 bataillon
Il fut placé à la
débris des troupes du
de la 15 demi-brigade, formée des
FranSud. Bardet était son chef de bataillon. Jean-Louis
prit plus tard le nom de Moreau,
çois, et Coco Herne, qui
bataillons, et Venétaient commandans des deux autres
C'étaient tous des camarades qui
dôme, colonel du corps.
encore
défendu la même cause. N'oubliant pas
avaient
de sa compagnie 1.
Lacoule, ill'obtint pour sergent-major de chef d'escaCe fut une faveur faite à Borgella qui,
tant d'autres officiers supérieurs
dron, devint capitaine:
avaient été faits soldats! !
Borgella devint aussi capitaine rapDans cette position,
au Portla commission militaire organisée
porteur près
au-Prince.
chef de l'état-major g6Enj juin 1801, le général Agé,
du
de Tarrondissement
néral de l'armée et commandant
de lui,
Port-au-Prince, le prit de la 13 pour servir auprès
de capitaine. Ce fut encore à la recomtoujours au grade
avoir été fait capitaine de cette compagnie, Borgella
Peu de jours après
Chardavoine, àgé alors de 14 ans. II était
y reçut, comme soldat, le jeune dans la 13e demi-brigade. Dans une absence
venu de lui-mème s'incorporer Vendôme, il s'adressa au chef de bataillon J. L. Franmomentanée du colonel
en lui demandant à quelle
çois, qui lui tit des objections sur son jeune était neveu âge, de Doyon ainé, dontJ. L.
famille il appartenait. Apprenant ce chef qu'il de bataillon le plaça dans la compagnie
François vénérait la mémoire, d'égards pour lui. C'est dès-lors que comde Borgella, afin qu'il eût la plus vive amitié que lui porta Borgella durant toule
mença pour Chardavoine il répondit par un attachement et un dévouement
sa carrière, et à laquelle
lia intimement par des eirconstances qui se
inaltérables. Leur destinée se
produiront dans la suite. --- Page 508 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D IIAITI.
mandation de son père dont le général Agé était l'ami.
Ce dernier ne tarda pas à lui accorder toute son estime, à
cause des qualités qui le distinguaient.
Il était dans cette position, quundlexpédition française
arriva. --- Page 509 ---
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE CINQUIÈME LIVRE. PÉRIODE FRANÇAISE. CINQUIÈME ÉPOQUE.
508 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D IIAITI.
mandation de son père dont le général Agé était l'ami.
Ce dernier ne tarda pas à lui accorder toute son estime, à
cause des qualités qui le distinguaient.
Il était dans cette position, quundlexpédition française
arriva. --- Page 509 ---
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS LE CINQUIÈME LIVRE. PÉRIODE FRANÇAISE. CINQUIÈME ÉPOQUE. LIVRE CINQUIEME. CHAPITRE PREMIER. Le général Dessalines va à Jérémie. - Nombreux assassinats dans divers lieux
du Sud.- - Actes publiés par T. Louverture.- Ilq quitte les Cayes et se rend
à Léogane.. - - Fête militaire dans cette ville.- Dessalines, général de division.-Assassinats de prisonniers dans plusieurs endroits.- -Dessalines en épargne un certain nombre.- Noble conduite de Madame Dessalines à cette
occasion.- Hypocrisie de T. Louverture.- Joie et fète des colons.- Révolte éphémère a P'Artibonite. - Inondation extraordinaire. Règlement
sur la culture et sort des cultivateurs. Ordonnance relative aux
qui leur sont adressés. Autre ordonnance sur la culture. Création propos de
conseils de guerre pour le jugement de divers délits.- Faits relatifs à un
vol commis au préjudice de T. Louverture.- Arrêté concernant les
comptes à rendre par les agens des finances. Révolte éphémère dans Ia plaine
des Cayes. - Nouveaux assassinats.- Supputation générale du nombre des
victimes par divers auteurs. CHAPITRE II. Règlement sur la perception des frais par les tribunaux civils. - Création
d'une garde d'honneur.- - - T. Louverture Va au Cap où il est fété par les
colons. - Il fait arrêter Roume qui est conduit au Dondon.. Motifs de
T. IV. --- Page 510 ---
TABLE DES MATIÈRES. cette mesure. - Autres actes administratifs.-
tion de l'impôt du quart de subvention,
Création des douanes, abolitation des marchandises et
établissement de celui sur l'imporl'exportation des
précédent.- - Lettre de T. Louverture à
denrées. Acte modifiant le
possession de la partie
Don J. Garcia, pour la prise de
espagnole. e
CHAPITRE III. Toussaint Louvertare arrive à Saint-Jean Lettre du
cia.- Proclamation du même jour
4 janvier à Don Garcia, du 6 janvier. Nouvelle aux Espagnols. Réponse de Don GarCombat à Nisao.- T. lettre de T. Louverture, datée d'Azua.-
D'Hébécourt
Louverturearrive à Bany.- Lettre à Don
envoyé à
Garcia. -
Santo-Domingo. cia. T. Louverture entre à
Convention prise avec Don Garde faits rapportés
Santo-Domingo, le 26 janvier. par divers auteurs.- Lettre de T. Réfutation
cia, du 28 Janvier, et réflexions à
Louverture à Don GarT. Louverture. cesujet.- - Dispositions diverses
Départ de Don Garcia de
prises par
vrier.. Santo-Domingo, le 22 fé288
CHAPITRE IV. Règlement établissant les droits du
nance portant la valeur de la
timbre et de T'enregistrement.- Ordonprise de
piastre à onze escalins. -
possession de l'Est de l'ile, et la
Proclamations sur la
au Port-au-Prince.- Arrêtés
convocation d'une assemblée centrale
Proclamation
sur les acquisitions de terre par les
sur des propos teous contre
cultivateurs.
prises par
vrier.. Santo-Domingo, le 22 fé288
CHAPITRE IV. Règlement établissant les droits du
nance portant la valeur de la
timbre et de T'enregistrement.- Ordonprise de
piastre à onze escalins. -
possession de l'Est de l'ile, et la
Proclamations sur la
au Port-au-Prince.- Arrêtés
convocation d'une assemblée centrale
Proclamation
sur les acquisitions de terre par les
sur des propos teous contre
cultivateurs. ture.- Proclamation sur les denrées
les intentions de T. Louverganisation et l'entretien de la
à cultiver dans l'Est.- Arrêté sur l'ordroits
gendarmerie. Proclamation
d'importation et d'exportation dans
qui réduit les
Ia vente des animaux, et
l'Est. -Ordonnance et arrêté sur
Louvertureau
portant impôt à ce sujet. Deux
Premier Consul.-Arrêté
lettres de T. tation des bois
qui défend
et
d'acajou et de gayac. . T. l'exploitation l'expornaie à son efligie. -
Louverture fait battre une monRéception faite à
l'Est. - Assassinat du colonel
l'évèque Mauvielle qui est placé dans
mandemens militaires
Gautier, par ordre de T. Louverture. conférés dans l'Est.-Retour de
-Comau-Prince. -Arrêté contre les
T. Louverture au Port. salines.. Irruption de Lamour pirates.-Répresion des Faudoux par DesDérance à
réfugie au Baborueo.
igie. -
Louverture fait battre une monRéception faite à
l'Est. - Assassinat du colonel
l'évèque Mauvielle qui est placé dans
mandemens militaires
Gautier, par ordre de T. Louverture. conférés dans l'Est.-Retour de
-Comau-Prince. -Arrêté contre les
T. Louverture au Port. salines.. Irruption de Lamour pirates.-Répresion des Faudoux par DesDérance à
réfugie au Baborueo. Marigot.- Il en est chassé et se
CHAPITRE V. Formation, composition et réunion de l'assemblée
ce. Toussaint
centrale au Port-au-PrinArrété
Louverture se rend au Cap.- Sa
pour son habillement, Nouveau
proclamation à l'armée. règlement fiscal sur le commerce. - --- Page 511 ---
TABLE DES MATIÈRES.
des bois d'acajou dans I'Est, sur
Arrètés contre les jeux, sur l'exportation Examen de quelques opinions émises
boucheries dans toute la colonie.-
hommes de
les
Louverture.- - Il met des
le
de Toussaint
l'assur gouvernement
de la constitution coloniale décrétée par
couleur en liberté. 1 Examen
divers auteurs.- Pucentrale, et d'opinions émises a son sujet par
occasion.-
semblée
discours et cérémonie à cette
blication de cet acte au Cap,
pour apporter la constituMission du colonel du génie Vincent en France,
consulaire:
tion au gouvernement
CHAPITRE VI.
l'assemblée centrale.- - Lettre de TousDiverses luis organiques rendues par
Produits, état financier
à cette assemblée, et sa réponse.-
II est
saint Louverture
de Toussaint Louverture.-
en 1801.- Système agricole et politique Opinions diverses et discussion à ce
désapprouvé par Dessalines et Moise.-
sujet.
CHAPITRE VII.
Révolte des cultivateurs dans le Nord, et
Conduite imprudente de Moise.-
répression de la révolte
Aceusation contre Moise.- Prompte
révolses causes.-
Dessalines et T. Louverture.- Massacre des
par Henri Christophe,
contre Moise. Sa mort.- Protés.- Arrestation etjugemens prononcés
fortifiant le règne de la terclamation de T. Louverture, du 25 novembre,
rOuest.- Situation
Réflexions à ce sujel.-" T. Louverture va dans
reur.-
de son esprit..
CHAPITRE VIII.
à la fin de 1801.- Position
Organisation et état militaire de Saint-Domingue, Faits antérieurs à l'arrivée du
des troupes dans les divers départemens. contre Saint-Domingue est récolonel Vincent en France. L'expédition la constitution de Toussaint
solue par le gouvernement consulaire, avant
Son but était de rétablir
Louverture.- Motifs divers de cette expédition.
et examen des
des noirs.- Citation de divers écrits à ce sujet,
de
l'esclavage
dans les ports de France. Perplexité
opinions émises. Préparatifs
du 18 décembre. Il ne se préToussaint Louverture. Sa proclamation
Epoque.
: 441
résistance.- Résumé de la cinquième
pare à aucune
CHAPITRE IX.
J.-M. Borgella, après la guerre du Sud.
Positions occupées par
FIN DE LA TABLE DE LA CINQUIÈME ÉPOQUE.
irs.- Citation de divers écrits à ce sujet,
de
l'esclavage
dans les ports de France. Perplexité
opinions émises. Préparatifs
du 18 décembre. Il ne se préToussaint Louverture. Sa proclamation
Epoque.
: 441
résistance.- Résumé de la cinquième
pare à aucune
CHAPITRE IX.
J.-M. Borgella, après la guerre du Sud.
Positions occupées par
FIN DE LA TABLE DE LA CINQUIÈME ÉPOQUE. --- Page 512 --- --- Page 513 --- --- Page 514 ---
G2
PARIS, IMPRIMERIE DE MOQUET, 92, RUE DE LA HARPE. * --- Page 515 --- --- Page 516 --- --- Page 517 --- --- Page 518 --- --- Page 519 ---
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B.P.L.Bind
DEC 8 1882
3 9999 04687 404 4
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T --- Page 520 ---