i*. y ji. ; V** ds^ C>T->r'k- V^ ftéfef V* '+ " * ÎK^i " ^A h L, u Shelf^o. ^A/sa^/'pfi $^^e X3e©^^C3ee$ccc$^c^({s^g: ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI SUIVIES DE LA VIE du général J.-M. BORGELLA PAR B. ARDOUIN ANCIEN MINISTRE D'HAÏTI PRES LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS,
ANCIEN SECRÉTAIRE d'ÉTAT DE LA JUSTICE, DE L INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES CULTESTOME TROISIEME, PARIS DEZOBRY ET E. MAGDELE1NE, LIB. -ÉDITEURS, ÉTUDES L'HISTOIRE D'HAÏTI Digitized by the Internet Archive in 2010 with funding from University of Ottawa http://www.archive.org/details/tudessurlhisto03ardo ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI SUIVIES DE LA du général J.-M. BORGELLA
PAR B. ARDOUIN ANCIEN MINISTRE d'hAÏTI PRES LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS, a ncien secrétaire d'état de la justice, de l'instruction publique et des cjltes. TOME TROISIÈME. PARIS DEZOBRY ET E. MAGDELEINE, LIB. -ÉDITEURS, nUE DU CLOÎTRE- SAINT-BENOÎT, 10. 1 853 7 ^tdj&t ■/■ PÉRIODE FRANÇAISE TROISIÈME ÉPOQUE. LIVRE TROISIEME. T. III. CHAPITRE î. Situation de Saint-Domingue au départ de Polvérel et Sonthonax pour la
France.— Energie et dévouement des chefs militaires. — Mesures prises par
les Anglais. — Massacre des Français au Fort-Dauphin. — Dissensions entre
Montbrun et Bauvais, à Jacmel. — Bauvais le remplace. — Arrestation et
emprisonnement de Montbrun par Rigaud. —Il est transféré, jugé et acquitté en France. Le départ de Polvérel et Sonthonax fît succéder la dictature militaire à leur dictature civile. Désormais, c'était
aux officiers supérieurs nommés par eux que revenait la
glorieuse mission, non-seulement de combattre les ennemis de la France et de les chasser de la colonie, d'assurer la liberté générale et l'égalité entre tous les citoyens ,
mais d'administrer, de conserver Saint-Domingue. L'énergie de tous ces chefs militaires et de leurs officiers inférieurs fut à la hauteur de cette mission, de leurs devoirs
envers la patrie et leur pays. Il s'agissait de justifier leur
titre de citoyen français : leur dévouement fut sincère,
sans presque espérer d'obtenir aucun secours de la métropole, qu'ils savaient engagée dans une guerre générale
en Europe pour défendre son indépendance, et privée
d'une marine militaire suffisante. Le succès le plus complet va couronner leurs efforts ; ! ■'■
4 ÉTUDES SUR LHIST01RE D'HAÏTI. mais nous n'aurons pas terminé cette époque guerrière,
sans voir le gouvernement français et ses agens dans la
colonie méconnaître les services rendus par les hommes
de la race noire, réagir contre leurs droits si solennellement proclamés, semer la division entre eux pour faire
naître la guerre civile la plus désastreuse, et parvenir
par-là à les subjuguer de nouveau. La France, enfin, si
libérale, si généreuse dans l'époque précédente, rentrera
pleinement dans les vues de la faction coloniale toujours
hostile aux défenseurs de ce pays, toujours perverse . dans
ses procédés.
les services rendus par les hommes
de la race noire, réagir contre leurs droits si solennellement proclamés, semer la division entre eux pour faire
naître la guerre civile la plus désastreuse, et parvenir
par-là à les subjuguer de nouveau. La France, enfin, si
libérale, si généreuse dans l'époque précédente, rentrera
pleinement dans les vues de la faction coloniale toujours
hostile aux défenseurs de ce pays, toujours perverse . dans
ses procédés. Voyons néanmoins quelle était la situation respective
de ces défenseurs et de leurs ennemis. Dans le Nord, Laveaux, gouverneur général par intérim,
se tenait au Port-de-Paix avec les adjudans -généraux
Pageot et Lesuire : ils défendaient cette partie de la péninsule septentrionale de la colonie française jusqu'à Bom -
barde et à Jean-Rabel, contre les Anglais en possession
du Môle Saint-Nicolas. Villatte, cantonné au Cap, opposait ses forces aux irruptions des Espagnols du côté de la terre, et défendait
cette ville contre leurs vaisseaux et ceux des Anglais qui
la bloquaient. ï . Louverture, ayant son quartier-général aux Gonaïves, se portait souvent à la Marmelade et sur la rive droite
de l'Artibonite, pour garantir son cordon de l'Ouest des
entreprises des Espagnols et des Anglais. Dans la même province du Nord et dans une partie de
l'Ouest, les Espagnols étaient maîtres du Borgne, du PortMargot, du campBertin, du Fort-Dauphin, d'Ouanaminthe, de Vallière, de la Petite-Rivière de l'Artibonite et
duMirebalais. Leurs forces occupaient aussi Saint-Michel [1794] CHAPITRE I. 5 de l'Atalaya et Saint-Raphaël, deux communes de leur
territoire, voisines de la colonie française. Les Anglais possédaient dans l'Ouest, Saint-Marc, les
Vérettes, l'Arcahaie, Léogane, le Port-au-Prince, et la
Croix-des-Bouquets au centre de la plaine du Cul-de-Sac :
les noirs de cette plaine leur étaient soumis par l'influence
de Hyacinthe qui , lui-même, était dirigé par Hanus de
Jumécourt. Mais ceux des montagnes voisines guerroyaient contre
eux, sous la direction de Pierre Dieudonné , se disant
commissaire civil, de Pompée et Laplume, ses lieutenans. L'imprudence de Sonthonax les avait rendus in •
dépendans de toute autorité. Montbrun, rétabli par les commissaires civils dans
son commandement de gouverneur général de l'Ouest,
se tenait à Jacmel avec Bauvais et les autres officiers
supérieurs de la légion de cette province : ils gardaient
les montagnes de Léogane contre les Anglais qui avaient
aussi quelques forces à Saltrou, à l'est de Jacmel. Dans le Sud était André Rigaud, gouverneur général
de la province et des paroisses de l'Ouest y annexées.
Son commandement s'étendait, — d'une part, jusqu'au
Grand-Goave où il contenait les Anglais ; — de l'autre,
jusqu'aux limites des Baradères dans le nord de la péninsule méridionale, et au poste des Anglais, dans le
sud de cette péninsule. Ses postes se reliaient par les
montagnes voisines de la ville des Cayes.
était André Rigaud, gouverneur général
de la province et des paroisses de l'Ouest y annexées.
Son commandement s'étendait, — d'une part, jusqu'au
Grand-Goave où il contenait les Anglais ; — de l'autre,
jusqu'aux limites des Baradères dans le nord de la péninsule méridionale, et au poste des Anglais, dans le
sud de cette péninsule. Ses postes se reliaient par les
montagnes voisines de la ville des Cayes. Dans cette province, enfin, les Anglais étaient en possession des paroisses qui formaient les quartiers de la
Grande-Anse et de Tiburon. Quoique les communications fussent interrompues ,
par terre surtout, entre le Nord et les deux autres pra» 6 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. vinces, l'intelligence et le patriotisme de Montbrun et de
Rigaud avaient trouvé dans le dévouement de quelques
marins le moyen de correspondre avec Laveaux, en qui
ils reconnaissaient leur supérieur. Ceci est attesté par le
témoignage de Laveaux lui-même, dans son compterendu que nous avons déjà cité : il parle des lettres qu'il
reçut de ces deux officiers * . Montbrun le dit aussi dans
ses écrits; et Rigaud, dans son mémoire de 1797, dit également : « Après le départ des commissaires civils pour
« la France, mon premier soin fut d'établir une corres-
« pondance avec le gouverneur général Laveaux, pour
« lui demander ses ordres, quoique les commissaires
« m'eussent investi du gouvernement général du dépar-
« tement du Sud et des quartiers de l'Ouest y annexés,
« tant que les communications seraient interrompues. »
Nous notons cette particularité, parce que nous remarquons qu'en France on croyait le contraire , puisque
Garran dit à la page 248 du tome 4 de son rapport :
« L'autorité du gouverneur ( Laveaux) résidant dans la
« province du Nord, n'aurait pas été probablement re-
« connue, quand bien même on aurait eu la facilité d'y
« recourir. » Et cela, à propos du titre de gouverneur
général donné à Montbrun et à Rigaud. Nous inférons
de ce passage, qu'à cette époque déjà, en 1795, on accusait les chefs des hommes de couleur, dans l'Ouest et
dans le Sud, de prétendre à l'insoumission envers Laveaux , officier européen , à l'indépendance envers le
pouvoir de la métropole. Nous avons lieu de croire que
ce fut Laveaux qui transmettait cette imputation menson1 Toutes les affirmations que nous citerons de Laveaux proviennent de son
compte-rendu publié à Paris, dont nous avons déjà fait mention à la page 414
da2e volume. [1794] CHAPITRE I. 7 gère, parce que déjà il se plaignait de Villatteà cet égard :
esprit étroit, d'une incapacité politique qui sera prouvée,
il avait commencé ce système de dénigrement contre les
hommes de couleur, qu'il développa par la suite , et qu'il
fît adopter par le Directoire exécutif. Quoi qu'il en soit , nous avons déjà vu que Laveaux
s'était empressé de pourvoir au rétablissement des cultures dans le voisinage du Port-de-Paix. Il continua les
mêmes soins, et trouva en T. Louverture un administrateur qui le seconda parfaitement, en appliquant aux travaux des campagnes tous les hommes qui n'étaient pas
nécessaires à la défense du territoire. Dans le voisinage
du Cap, il en fut de même de la part de Villatte.
exécutif. Quoi qu'il en soit , nous avons déjà vu que Laveaux
s'était empressé de pourvoir au rétablissement des cultures dans le voisinage du Port-de-Paix. Il continua les
mêmes soins, et trouva en T. Louverture un administrateur qui le seconda parfaitement, en appliquant aux travaux des campagnes tous les hommes qui n'étaient pas
nécessaires à la défense du territoire. Dans le voisinage
du Cap, il en fut de même de la part de Villatte. Dans l'Ouest et dans le Sud , Montbrun , Bauvais et
Rigaud rivalisèrent dans de pareils soins. Les règlemens de culture contenus dans les proclamations relatives à la liberté générale avaient tout prévu à
cet égard. Partout on les exécuta, afin de pourvoir aux
premières nécessités de la vie, et d'obtenir des denrées
d'exportation. Ces denrées attirèrent bientôt dans les
ports des navires du commerce des États-Unis et des
autres nations neutres , qui échangèrent leurs marchandises contre elles, en apportant aussi de la poudre et du
plomb dont on avait le plus pressant besoin. De leur côté , les Anglais qui n'avaient que peu de
troupes dans les lieux qu'ils occupaient , les voyant atteintes par la fièvre jaune endémique au climat des Antilles, où un soleil vengeur venait au secours des hommes
que ces étrangers replaçaient dans l'esclavage , durent
songer à se créer des défenseurs avec les traîtres qui s'é8 ETUDES SUR i/lIISTOIRE D'HAÏTI. taient soumis à eux. Beaucoup d'émigrés français, semblables aune nuée de vautours, s'étaient abattus d'Europe
sur Saint-Domingue; ils le considéraient comme une
proie qui resterait entre les mains des ennemis de leur
patrie. La plupart des colons expatriés depuis le commencement de la révolution, contre-révolutionnaires ou
factieux déportés par les commissaires civils, y revinrent
presque aussitôt. Parmi ces derniers , on distinguait
Cambefort , Touzard , Rouvray , O'Gorman , Montalet,
Belin de Villeneuve, Montazeau, etc., tous nobles et propriétaires dans la colonie. Avec les émigrés , les colons , les mulâtres et nègres
libres soumis à eux , les Anglais formèrent bientôt plusieurs beaux régimens, bien habillés, parfaitement équipés,organisés enfin tels que sait le faire la Grande-Bretagne
en pareils cas, avec cette intelligence et cette vigueur qui
lui sont propres. Des troupes venues successivement
d'Europe portèrent leurs forces à douze mille hommes.
Leurs vaisseaux complétèrent leurs moyens d'action. Naturellement le régime colonial ancien fut rétabli.
Mais si les Anglais usèrent de ménagemens étudiés envers les mulâtres et les nègres libres , leurs sympathies
étaient pour les blancs. Ils employèrent ces derniers dans
toutes les administrations, dans les tribunaux qu'ils rétablirent sur le pied de l'ancien régime , avec les mêmes
lois antérieures à la révolution. Ils ne pouvaient mieux
faire à cet égard. Les noirs furent remis en esclavage
dans le voisinage de toutes les villes occupées par eux.
L'influence de quelques-uns de leurs chefs, tels que Jean
Kina dans la Grande-Anse, Hyacinthe au Cul-de-Sac , et
la défection des mulâtres et nègres libres, contribuèrent
à cet odieux résultat.
pied de l'ancien régime , avec les mêmes
lois antérieures à la révolution. Ils ne pouvaient mieux
faire à cet égard. Les noirs furent remis en esclavage
dans le voisinage de toutes les villes occupées par eux.
L'influence de quelques-uns de leurs chefs, tels que Jean
Kina dans la Grande-Anse, Hyacinthe au Cul-de-Sac , et
la défection des mulâtres et nègres libres, contribuèrent
à cet odieux résultat. [4794] CHAPITRE ï. 9 Quant aux Espagnols, ils avaient au Fort-Dauphin
principalement plusieurs régimens de troupes européennes tirées du Mexique, de l'île de Cuba, de Porto-Rico
et de la Côte-Ferme. Quelques forces gardaient les autres
points déjà désignés , où des émigrés et des colons s'étaient également rendus. Au Fort-Dauphin surtout, ces
derniers s'étaient groupés en grand nombre , depuis la
capitulation de cette place. Les bandes de Jean François
et de Biassou complétaient l'armée espagnole, et c'étaient
elles qui agissaient contre la colonie française. Don Gaspard de Cassassola commandait au Fort-Dauphin. C'était un vieillard infirme, par conséquent incapable d'énergie. Probablement il partageait les préjugés
que sa nation avait alors contre les Français, considérés
comme un peuple d'athées et de régicides. Or, il y avait fort peu de temps que des dissensions
avaient éclaté entre Jean François et Biassou : le premier
avait promis à ses gens de leur donner le pillage du FortDauphin , s'ils l'aidaient à vaincre Biassou. Promesse
faite devait être tenue avec de pareils hommes, habitués
depuis trois ans à tous les genres de crimes dont les
chefs eux-mêmes donnaient le honteux exemple. Après
ses succès contre Biassou , ces bandes demandèrent à
Jean François l'exécution de sa promesse. Ce généralissime espérait sans doute d'avoir une part du butin ; mais
il craignait aussi leur défection en faveur de ï. Louverture qui, récemment converti à la République française,
employait des agens secrets à travailler leur esprit. Use
résolut alors à tenir à sa parole. D'un autre côté , les autorités espagnoles, redoutant également de nouvelles défections parmi ces noirs , n'étaient que trop disposées à
leur accorder tout ce qu'ils demanderaient. 10 ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Le 5 juillet , jour fixé pour la livraison ordinaire des
provisions qu'on donnait au Fort-Dauphin à ces troupes
auxiliaires, Jean François fît approcher les siennes de la
place, comme s'il ne s'agissait que de recevoir ces objets.
Le 7, vers 9 heures du matio , il réussit à tromper la
vigilance d'un officier qui gardait une des portes de la
ville, et ses soldats y pénétrèrent en grand nombre. Car,
jusque-là , la capitulation de Candi et de Knappe avait
été exécutée par rapport à ces bandes indisciplinées,
dans l'intérêt des habitans.
approcher les siennes de la
place, comme s'il ne s'agissait que de recevoir ces objets.
Le 7, vers 9 heures du matio , il réussit à tromper la
vigilance d'un officier qui gardait une des portes de la
ville, et ses soldats y pénétrèrent en grand nombre. Car,
jusque-là , la capitulation de Candi et de Knappe avait
été exécutée par rapport à ces bandes indisciplinées,
dans l'intérêt des habitans. Jean François se porta à cheval chez Don Gaspard de
Cassassola , à qui il déclara d'un ton impérieux , qu'il
avait appris que les Français du Fort-Dauphin tramaient
pour livrer cette place à leurs concitoyens républicains,
et qu'il demandait leur expulsion immédiate, sinon qu'il
ferait main basse sur eux. Déjà , l'officier espagnol avait
reçu des avis de cette intention barbare de Jean François.
S'il n'était pas de complicité avec lui , n'aurait-il pas fait
prendre des mesures par les officiers supérieurs sous ses
ordres, tous capables d'empêcher un tel résultat? Au
contraire , il se borna à répondre à Jean François , que
l'expulsion des Français ne pouvait être ordonnée que
par le gouverneur général Don J. Garcia qui était à SantoDomingo : il ne lui fit pas la moindre objection à la seconde
partie de sa déclaration. C'était consentir tacitement à
son exécution. Alors Jean François sortit de la maison et agita un
mouchoir blanc , signal convenu entre lui et les affreux
exécuteurs de cette nouvelle Saint-Barthélémy. Aussitôt,
ces assassins commencent l'œuvre impie que secondait
encore, par ses exhortations , un prêtre catholique du
nom de Vasquez, qui remplissait les fonctions de vicaire [1794] CHAPITRE ï. 11 général de l'armée. Il reproduisit la scène sacrilège dont
des fanatiques avaient donné l'exemple, en Amérique,
contre les Indiens, qu'ils avaient renouvelée, sous Charles
IX, contre les Huguenots. Afin de laisser sans doute un libre cours à la barbarie
de Jean François, Don G. de Gassassola sortit de la ville,
où il ne rentra que deux jours après. Les noirs massacrèrent tous les Français qu'ils rencontrèrent dans les rues ; ils les poursuivirent dans leurs
demeures et firent main basse également sur leurs familles. 745 personnes de tout âge et de tout sexe furent
victimes de ces atroces fureurs. Celles qui réussirent à
gagner les chaloupes des navires de guerre espagnols qui
étaient dans la baie, furent généreusement sauvées de ce
carnage. L'amiral Don F. Montés avait immédiatement
donné l'ordre à ses officiers d'envoyer ces embarcations
sur le rivage. Quelques autres qui purent pénétrer parmi
les troupes espagnoles furent également épargnées ; mais
ces troupes ne firent rien pour empêcher le massacre,
leurs chefs n'en ayant pas reçu l'ordre, ou approuvant le
crime eux-mêmes. On conçoit facilement que le pillage
des effets de ces malheureux habitans en fut le résultat
final. Si Jean François vendait aux Espagnols des noirs pour
être esclaves , il ne pouvait guères être humain envers
les blancs français du Fort-Dauphin. S'il promit le pillage
de ces habitans à ses bandes de forcenés, pour les retenir sous ses ordres , il est également probable que Don
Gaspard de Cassassola consentit à ces actes de barbarie.
L'histoire est donc en droit de les accuser tous deux
d'avoir violé en cette circonstance les saintes obligations
de l'homme envers ses semblables.
des noirs pour
être esclaves , il ne pouvait guères être humain envers
les blancs français du Fort-Dauphin. S'il promit le pillage
de ces habitans à ses bandes de forcenés, pour les retenir sous ses ordres , il est également probable que Don
Gaspard de Cassassola consentit à ces actes de barbarie.
L'histoire est donc en droit de les accuser tous deux
d'avoir violé en cette circonstance les saintes obligations
de l'homme envers ses semblables. 12 ETUDES SUR LI1IST0IRE DI1AÏTI. Quittons ce théâtre ensanglanté pour voir ce qui se
passa à Jacmel, après le départ des commissaires civils. On se rappelle les termes de la lettre du H juin, adressée par Polvérel à Rigaud, concernant Montbrun. Celuici fut peut-être le seul qui ignorât alors les conseils inspirés, donnés au gouverneur général du Sud à son égard .
Mais Bauvais et les autres principaux officiers durent
le savoir, sinon immédiatement, du moins peu de temps
après. Au départ de Martial Besse avec les commissaires ,
Montbrun était rentré dans l'exercice de ses fonctions
de gouverneur général de l'Ouest. Suivant ses écrits publiés en France, son premier soin fut de donner à Bauvais le commandement de la légion de l'Ouest, et de l'envoyer dans le canton de Saltrou pour en chasser les
Anglais et les émigrés qui s'étaient emparés de ce point,
afin de relier leurs opérations avec la Croix-des-Bouquets,
par les montagnes. Bauvais ne réussit pas alors dans cette
campagne * . Il reçut néanmoins de Montbrun le commandement de l'arrondissement de l'est, formé de ce canton,
et de celui de Marigot ; et Déléard Borno, frère de Marc,
fut placé à Marigot ; ce qui permit à Bauvais de se tenir
à Jacmel , où était la plus grande partie de la légion qu'il
commandait . D'après Montbrun lui-même, étant au Port-au-Prince,
il s'occupait d'entreprises industrielles et d'opérations
commerciales. On a vu que l'émigré Larue lui parlait de
ses richesses, dans sa lettre insidieuse dont nous avons
fait mention dans le deuxième livre. 11 y avait relevé une
guildive où il faisait fabriquer du tafia , qu'il vendait à 1 Mémoire de Rigaud, en 1797, p. 29. [1794] CHAPITRE I. 13 l'État pour le rationnement des troupes privées de vin.
A Jacmel, il s'empressa de se livrer à de nouvelles spéculations , sans doute pour se récupérer des pertes qu'il
avait faites au Port-au-Prince , et , dit-il , pour procurer à
la garnison de Jacmel les objets dont elle avait besoin.
Dans ce but, il envoya à Saint-Thomas un officier nommé
Geoffroy qui dut apporter de là, des armes, de la poudre,
des effets d'habillement, de la farine, etc. ïl chargea
aussi un négociant de Jacmel de faire venir de l'étranger
de semblables objets, toujours dans les vues de les vendre
à l'État.
-Prince , et , dit-il , pour procurer à
la garnison de Jacmel les objets dont elle avait besoin.
Dans ce but, il envoya à Saint-Thomas un officier nommé
Geoffroy qui dut apporter de là, des armes, de la poudre,
des effets d'habillement, de la farine, etc. ïl chargea
aussi un négociant de Jacmel de faire venir de l'étranger
de semblables objets, toujours dans les vues de les vendre
à l'État. En général, on peut le dire, c'est toujours une chose
fâcheuse pour un chef supérieur de s'occuper de telles
affaires, dans son intérêt personnel. C'est surtout quand
les inférieurs sont dans le dénuement, qu'ils sont le plus
portés à lui reprocher de faire valoir ses intérêts, même
alors qu'il se propose de leur être utile. Ces spéculations
de Montbrun déplurent aux officiers sous ses ordres ; ils
l'accusèrent de spéculer sur les fonds de la République,
d'avoir un esprit d'avidité, d'accaparement. Une loi de la
convention nationale avait prévu ce cas et défendu de
telles choses , sous des peines sévères. Ceux qui avaient
mission de se défier de Montbrun et même de l'arrêter,
ne trouvant pas de motifs dans sa conduite militaire et
politique, saisirent celui-là. C'était un prétexte qui devait
couvrir ce qu'il y aurait d'odieux dans son arrestation.
On conçoit d'un autre côté , que Montbrun ne dut pas
ignorer les rumeurs, les plaintes qu'on formait tout bas,
et qu'il en fut aigri. Cependant , il laissa Bauvais à Jacmel et se rendit le
25 juillet sur son habitation située dans la paroisse d'Aquin. Étant là, il apprit, dit-il, les menées qu'on ourdis- •I 4 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. sait contre lui à Jacmel : il y retourna. A son arrivée , il
trouva cette ville agitée. Considérant Sauvais comme le
principal auteur de ces troubles, il lui ordonna les arrêts :
c'était dans la nuit du 16 au 17 août. Mais Bauvais , loin
d'obéir à cet ordre, se porta au fort Béliot, qui est dans la
ville même, et déclara qu'il ne se soumettrait plus à Montbrun. Une partie des officiers et de la légion se manifesta
en faveur de Bauvais, l'autre pour Montbrun, l'artillerie
surtout que commandait Pétion. Jacques Boyé était pour
Bauvais * . Afin d'éviter un combat , les officiers s'entremirent
entre ces deux rivaux , et ils consentirent tous deux à
s'en rapporter à la médiation de Rigaud , d'après l'avis
des officiers. Cette issue devait favoriser l'exécution des
conseils , ou plutôt des instructions , des ordres de
Polvérel. Rigaud ayant accepté la médiation, s'adjoignit Pinchinat, déjà rendu aux Caves. Ils arrivèrent ensemble à Jacmel ; et le 29 août , après avoir entendu les deux adversaires , ils dressèrent un procès-verbal où ils décidèrent
que Montbrun céderait le commandement de l'Ouest à
Bauvais, pour se retirer sur son habitation à x\quin. Force
fut à Montbrun de se soumettre à cette décision. Il gagna
ses pénates immédiatement.
accepté la médiation, s'adjoignit Pinchinat, déjà rendu aux Caves. Ils arrivèrent ensemble à Jacmel ; et le 29 août , après avoir entendu les deux adversaires , ils dressèrent un procès-verbal où ils décidèrent
que Montbrun céderait le commandement de l'Ouest à
Bauvais, pour se retirer sur son habitation à x\quin. Force
fut à Montbrun de se soumettre à cette décision. Il gagna
ses pénates immédiatement. Le 7 septembre, Rigaud étant à Miragoane, y décida l'arrestation de Montbrun, dans un conseil où il avait appelé
Doyon , Tessier , Renaud Desruisseaux , Marc Borno et
Blanchet jeune. Ce dernier fut chargé d'exécuter l'ordre
écrit par Rigaud. Le 8 septembre, il l'exécuta,, dit Monti Nous avons ouï dire qu'à cette occasion, Pétion et J. Boyé eurentun duel
où le premier fut légèrement blessé. [1794] CHAPITRE I. 15 brun, avec dureté et rigueur. Blanchct le trouva couché,
étant malade d'un crachement de sang et des suites de
ses blessures reçues au fort Bizoton. Il fut conduit à
Saint-Louis chez Lefranc, à qui Rigaud avait écrit à ce
sujet. Il y garda les arrêts. Quelques jours après, il reçut
une lettre de Rigaud qui lui proposait de partir par un
navire américain pour les États-Unis, d'où il pourrait se
rendre en France. Il y consentit, et demanda à Lefranc
de le faire conduire sur son habitation pour y prendre ses
effets , qu'il fit porter à Saint-Louis , où il fut réintégré
chez Lefranc. De retour à Saint-Louis, Montbrun écrivit à l'ordonnateur des Cayes d'arrêter son passage, et répondit à Rigaud
qu'il était prêt à partir. Mais celui-ci, qui avait déjà repris
Léogane , envoya de cette ville l'ordre à Lefranc , d'apposer les scellés sur ses malles et de le déposer dans un
cachot du fort de Saint- Louis, où il fut mis le 2 novembre.
On brisa ensuite les scellés de ses malles hors de sa présence ; on prit ses papiers , et dit-il encore , son linge et
285 portugaises en or. Que cette dernière partie de sa relation soit exagérée ou
non , toujours est-il que Montbrun subit une détention
dans le fort de Saint-Louis, qui dura jusqu'au 6 avril! 796,
où il fut transféré, comme prisonnier, à bord de la frégate
la Concorde , commandée par le capitaine Mahé. Cette
frégate ayaut passé par les États-Unis , n'est arrivée à
Rochefort que le 29 juillet suivant. Mis en prison, ensuite
à l'hôpital militaire , il écrivit vainement et au Directoire
exécutif et au conseil des Anciens , pour demander des
juges. Dès le 15 juin 1794, Dufay, J. B.Belley et Mills, députés de Saint-Domingue, avaient répondu à une lettre de 1G ÉTUDES SUR L H1ST0IHE D HAÏTI. la commission des colonies, qui leur demandait des renseignemens sur la conduite de Montbrun à Saint-Domingue. Ceux qu'ils donnèrent lui étaient favorables, jusqu'à
leur départ en octobre 1 795. Cette demande de renseignemens était sans doute motivée , ou par la dénonciation
que Sonthonax aura portée contre lui après l'affaire du
18 mars , ou par les plaintes de Desfourneaux, à son arrivée en France.
ÉTUDES SUR L H1ST0IHE D HAÏTI. la commission des colonies, qui leur demandait des renseignemens sur la conduite de Montbrun à Saint-Domingue. Ceux qu'ils donnèrent lui étaient favorables, jusqu'à
leur départ en octobre 1 795. Cette demande de renseignemens était sans doute motivée , ou par la dénonciation
que Sonthonax aura portée contre lui après l'affaire du
18 mars , ou par les plaintes de Desfourneaux, à son arrivée en France. Rigaud écrivit à Laveaux , le 1 ! septembre , pour l'informer de l'ordre d'arrestation lancé contre Montbrun,
qu'il accusa de vexations atroces, d'agiotage, d'accaparemens, en lui envoyant les plaintes formées contre cet officier supérieur. ïl n'était pas question de l'autorisation
inscrite dans la lettre de Polvérel, et des motifs politiques
sur lesquels l'ex-commissaire s'appuyait. C'étaient cependant ces motifs-là qui formaient le fond de cette arrestation arbitraire et déloyale. Laveaux répondit à Rigaud, le
23 septembre ; il approuva cette mesure et donna l'ordre
d'envoyer Montbrun en France, avec les pièces à l'appui.
C'est sans doute cet ordre qui fit changer de dispositions
à Rigaud ; il ne pouvait plus le laisser partir par le navire
américain , où il ne serait pas en état d'arrestation.
Aucun navire de guerre ne s'étant présenté avant la
Concorde, le prisonnier resta victime de ce contretemps. Nous avons jugé l'intention et la lettre de Polvérel ;
jugeons maintenant la conduite de Rigaud à l'égard de
Montbrun, jugeons celle de Bauvais. Après les faits que nous venons de relater, quel lecteur
intelligent peut ajouter foi aux motifs donnés par Rigaud
à Laveaux, sur l'arrestation de Montbrun ? Qui peut ne [1794] CHAPITRE I. 17 pas y voir l'effet du machiavélisme de Polvérel ? Si Montbrun, l'égal de Rigaud, avait commis des vexations atroces
contre Bauvais ou tous autres officiers, lui appartenait-il
de l'arrêter pour ce motif? Laveaux, leur chef supérieur,
n'était-il pas plus apte à en juger et le seul autorisé à en
décider ? S'il avait fait des actes d'agiotage et d'accaparement, était-ce encore au gouverneur du Sud à en juger ?
Le gouverneur général de Saint-Domingue n'était-il pas
là, dans le devoir de recevoir les plaintes et d'en décider?
Nous ne doutons nullement , qu'après avoir reçu la^ lettre
de Desfourneaux contre Montbrun, et celle de Sonthonax
à son départ, Laveaux n'eût ordonné lui-même son arrestation, sachant surtout la pensée de Polvérel à son égardsmais c'était à lui à prendre cette mesure, et non à Rigaud.
Ce coupable excès de zèle , à notre avis , prouve peu de
modération de la part de celui-ci, un oubli de la qualité de
Montbrun et du droit qui en dérivait , de n'être jugé que
par son supérieur hiérarchique. Rigaud montra trop de
condescendance aux conseils de Polvérel. Quant à Bauvais, il se rendit tout simplement, en
cette circonstance, un instrument de Rigaud. Sans nul
doute, il aura été flatté d'occuper la position de Montbrun dont l'un et l'autre ont pu être jaloux, parce qu'il
était venu de France, après qu'ils étaient déjà à la tête
de la classe de couleur. Mais Bauvais n'aura pas entrevu alors, que le résultat de cette affaire ferait passer la
prépondérance du pouvoir du côté de Rigaud. Au reste,
pour Bauvais , la lettre du délégué de la France était un
ordre déterminant ; il fallait y obéir.
doute, il aura été flatté d'occuper la position de Montbrun dont l'un et l'autre ont pu être jaloux, parce qu'il
était venu de France, après qu'ils étaient déjà à la tête
de la classe de couleur. Mais Bauvais n'aura pas entrevu alors, que le résultat de cette affaire ferait passer la
prépondérance du pouvoir du côté de Rigaud. Au reste,
pour Bauvais , la lettre du délégué de la France était un
ordre déterminant ; il fallait y obéir. Si Pinchinat reconnut la nécessité d'enlever le commandement à Montbrun, vu les circonstances diverses
de cette affaire, rien ne prouve qu'il trempa dans le pro
t. ni. 2 i 8 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. jet de le faire arrêter. Aussi, nous ne voyons pas dans
les écrits de Montbrun qu'il l'en ait accusé. Il n'accuse
pas non plus les officiers appelés en conseil à Miragoane,
par Rigaud. Que pouvaient-ils opposer à la volonté de
leur chef, muni de la lettre de Polvérel ? Il se plaint seulement de la brutalité de Blanchet jeune et de Lefranc.
Il est fort probable , que si son arrestation n'a pas eu
lieu à Jacmel même , c'est que Rigaud aura craint d'ensanglanter cette ville, puisqu'une partie de la légion
s'était déclarée en faveur de Montbrun. Cette circonstance aurait pu atténuer ses torts, si l'on pouvait lui
concéder quoi que ce soit à ce sujet. Mais nous découvrons dans l'opinion de Pétion en faveur de Montbrun,
la cause du peu d'estime qu'il eut pour Rigaud et Bauvais, et dont nous aurons à citer quelques traits par la
suite i. L'arrestation opérée quelques jours après, alors
que Montbrun était sur sa propriété, sur la foi de la
décision rendue le 29 août, ne dut pas être un motif de
le faire revenir sur le compte de ces deux chefs. Disons ici , pour terminer ce qui est relatif à Montbrun, comment il fut traité en France. Après avoir langui encore près de deux ans dans les
prisons, malgré toutes ses réclamations pour être jugé,
il fut transféré à Nantes où, le 21 avril 1798, on commença l'instruction de son procès. Le 2 juin, enfin , il
comparut par devant un conseil de guerre présidé par un
adjudant-général 2. i Voyez à ce sujet, la note de la page 164 de la Vie de T. Louverture, par
M. Saint-Rémy. 2 Le signalement décrit dans le jugement rendu le même jour, porte que
Hugues Montbrun était né dans la paroisse d'Aquin,le 12 juin 1756, qu'il avait [1794] CHAPITRE I. i9 Il était accusé: 1° d'avoir livré le Port-Républicain aux
Anglais ; 2° d'accaparement de marchandises ; 5° de vexations envers les capitaines neutres; 4° d'avoir exporté,
à titre de commerce, des denrées à Saint-Thomas ; 5°
enfin, d'actes arbitraires dans l'exercice de ses fonctions
à Saint-Domingue.
le 12 juin 1756, qu'il avait [1794] CHAPITRE I. i9 Il était accusé: 1° d'avoir livré le Port-Républicain aux
Anglais ; 2° d'accaparement de marchandises ; 5° de vexations envers les capitaines neutres; 4° d'avoir exporté,
à titre de commerce, des denrées à Saint-Thomas ; 5°
enfin, d'actes arbitraires dans l'exercice de ses fonctions
à Saint-Domingue. Le conseil reconnut que l'ordre de son arrestation, par
Rigaud, portait la date du 21 fructidor an 2 (7 septembre
1794), qu'il n'était nullement motivé et d'ailleurs illégament décerné par un homme égal en grade au prévenu
et qui déclara prendre tout sur sa responsabilité. Il reconnut enfin que la plainte ou dénonciation de Bauvais,
était datée du 10 brumaire an 5 ( 51 octobre 1794), et
par conséquent postérieure de près de deux mois à
l'ordre d'arrestation. Il y avait dans ce procès 491
pièces à charge, toutes lesquelles pièces, dit le conseil,
ne sont que des expéditions informes d'originaux qui
n'ont point été envoyés, ou des copies conformes sans
aucun caractère légal. Et quant aux pièces à décharge, il fut également constaté que la correspondance originale des commissaires
civils Polvérel et Sonthonax avec le prévenu, depuis la
fin de 1792 jusqu'au départ des mêmes commissaires
pour la France, le 15 juin 1794, contient des témoignages
multipliés et très honorables du civisme, des talens, du
zèle, de l'activité et des services du prévenu. 200 autres
pièces originales constataient, au dire du conseil, le civisme et la moralité du prévenu, et établissaient pleinement, selon l'appréciation de ses juges , sa justification
sur tous les griefs portés contre lui. 5 pieds 5 pouces, cheveux et sourcils noirs, front grand et cicatrisé, yeux noir*,
nez aquilin, bouche moyenne, menton rond et barbe noire. 20 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. Après avoir entendu Montbrun personnellement et uiî
défenseur officieux , ces juges militaires , l'un après
l'autre, déclarèrent unanimement, sur les cinq chefs
d'accusation, que Montbrun n'était pas coupable. Leur
jugement porte en outre, qu'arrêté illégalement et arbitrairement à Saint-Domingue, il n'a pas moins été illégalement et injustement arrêté en France ; que les droits
sacrés de l'homme et du citoyen et le droit imprescriptible de la liberté individuelle ont été violés à son égard ;
et cela, en s'appuyant encore de l'opinion d'une commission du conseil des Cinq-cents, adoptée par ce corps *. Ajoutons encore que le conseil de guerre a jugé, que
la dénonciation de Bauvais et les pièces qui l'appuyaient,
n'ont été évidemment que l'ouvrage de la haine, de
la mauvaise foi et delà calomnie; que les rapports de J.
Boyé, de Bauvais lui-même, de Marc Borno, de Ricard,
sur la prise du Port-Républicain par les iVnglais, attestaient tous que Montbrun avait rempli son devoir, et qu'il
avait reçu plusieurs blessures d'arme blanche, en défendant le fort Bizoton.
de Bauvais et les pièces qui l'appuyaient,
n'ont été évidemment que l'ouvrage de la haine, de
la mauvaise foi et delà calomnie; que les rapports de J.
Boyé, de Bauvais lui-même, de Marc Borno, de Ricard,
sur la prise du Port-Républicain par les iVnglais, attestaient tous que Montbrun avait rempli son devoir, et qu'il
avait reçu plusieurs blessures d'arme blanche, en défendant le fort Bizoton. En conséquence, Montbrun fut acquitté et remis en
liberté. Si Montbrun a été acquitté, l'histoire n'est-elle pas dans
l'obligation d'accuser à son tour la mémoire de Polvérel,
de Sonthonax, de Rigaud, de Bauvais et du Directoire 1 II n'est pas étonnant qu'en 1796, le Directoire exécutif agît aussi injustement envers Montbrun, en France. Ce qu'il faisait exécuter à Saint-Domingue,
dans cette même année, contre tous les hommes de couleur, par Sonthonax,
l'accusateur de Montbrun, nous explique son déni de justice. Quelle leçon
donnée aux gouvernemens par ces juges militaires,qui flétrirent ainsi l'arbitraire
du Directoire exécutif! [1794] CHAPITRE I. 21 exécutif, qui concoururent tous à la longue détention que
ce brave militaire subit durant près de quatre ans ? Oui, il faut que les autorités, que les chefs sachent que
lorsqu'ils abusent du-pouvoir, même légitime , ils doivent
rendre compte à la postérité de leurs actes. A plus forte
raison, lorsque ces actes portent l'empreinte de la passion.
Il faut qu'ils sachent que dans de tels cas, il y a l'histoire
dont la mission est de recueillir les faits, et la postérité
qui les juge, pour flétrir leurs actes, sinon leur mémoire. Montbrun fut élevé à Bordeaux où il avait été envoyé
à l'âge de 5 ans. Il n'était pas retournéà Saint-Domingue,
et il n'y avait conservé que des rapports de famille. Il était capitaine au 11e régiment des dragons d'Àngoulême. En 1792, il devint chef d'un bataillon de volontaires
nationaux du département de la Gironde , et comme tel,
employé aux frontières du midi. C'est là que le ministre
de la guerre le prit pour en faire un aide de camp de
d'Esparbès, avec qui il passa à Saint-Domingue. Par suite de son acquittement, il servit de nouveau en
France. Il parvint au grade de général et commanda le
Château-Trompette, à Bordeaux. Il y est mort en 1831,
à l'âge de 75 ans. CHAPITRE II. Prise du Borgne, du Port-Margot, du camp Bertin, du Pont*de-l'Ester et de
la Petite-Rivière. — Toussaint Louverture propose une entrevue au major
Brisbane. —II marche contre Saint-Marc et prend les Vérettes. — Il entre à
Saint-Marc d'où il est chassé. — Il enlève Saint-Raphaël et Saint-Michel.
ette, à Bordeaux. Il y est mort en 1831,
à l'âge de 75 ans. CHAPITRE II. Prise du Borgne, du Port-Margot, du camp Bertin, du Pont*de-l'Ester et de
la Petite-Rivière. — Toussaint Louverture propose une entrevue au major
Brisbane. —II marche contre Saint-Marc et prend les Vérettes. — Il entre à
Saint-Marc d'où il est chassé. — Il enlève Saint-Raphaël et Saint-Michel. — Rigaud prend Léogane et le fort Ça-Ira. — Labuisonnière est fusillé. — Laveaux va au Cap. — Toussaint Louverture prend Hinche. — Laveaux
visite divers bourgs. — Il retourne au Cap. — Intrigues dans cette ville. —
Propositions de Jean-François à Villatte. — Négociations infructueuses. —
Laveaux retourne au Port-de-Paix. —Rigaud enlève Tiburon aux -Anglais. Dans le chapitre précédent, on a vu quelle était la position respective des défenseurs de la colonie et de ses
ennemis. Dans le Nord, entre le Port-de-Paix et le Cap,
les Espagnols occupaient encore les bourgs du Borgne et
du Port-Margot, et le camp Bertin, non loin de ce dernier.
La première opération indiquée par cette position même,
était d'enlever ces points à l'ennemi, afin de rétablir une
libre communication entre ces deux villes. En conséquence, Laveaux dirigea lui-même avec Pageot, l'attaque contre le Borgne, qu'ils enlevèrent. Villatte,
sorti du Cap, reprit le Port-Margot et seconda T. Louverture dans la prise du camp Bertin. Laveaux raconte qu'au Port-Margot, l' adjudant-général
Lesuire, Européen, qui aida Villatte, y ayant trouvé de [1794] CHAPITRE II. 23 nombreux déserteurs français, en fit fusiller 60 et continuait cette affreuse boucherie, lorsqu'il y arriva et la fit
cesser. Il n'en accuse pas Villatte. Presque en même temps, Laveaux fit fusiller Belle-Ile,
blanc, maire de Bombarde, qui tramait dans ce lieu en
faveur des Anglais. Deux ou trois fois traître, il méritait
sans doute ce malheureux sort. Le 19juillet, T. Louverture écrivit une lettre à Laveaux,
en apprenant le massacre des Français au Fort-Dauphin.
Nous y remarquons ce passage : « Vous pouvez compter,
« général, sur mes sentimens d'humanité. J'ai toujours
« eu en horreur ces chefs qui aiment tant à répandre le
« sang. Ma religion me le défend, et j'en suis les
« principes. » — Nous prenons bonne note de cette
confession. Dans cette lettre, il prenait le simple titre de
serviteur delà République1 . Quelques jours auparavant, il écrivait à Laveaux, qu'il
avait lu le décret de la convention sur l'abolition de l'esclavage, et qu'il lui demanderait bientôt une entrevue
pour conférer ensemble. Jusque-là, en juillet, il n'avait
pas encore vu Laveaux. A peu près à la même époque, secondé par Blanc Cazenave, il enleva le poste du Pont-de-FEster aux mains des
Anglais. Guy, homme de couleur, luilivra alors la PetiteRivière de l' Artibonite qui était occupée parles Espagnols.
Ce fait est constaté par Laveaux dans son compte-rendu.
qu'il lui demanderait bientôt une entrevue
pour conférer ensemble. Jusque-là, en juillet, il n'avait
pas encore vu Laveaux. A peu près à la même époque, secondé par Blanc Cazenave, il enleva le poste du Pont-de-FEster aux mains des
Anglais. Guy, homme de couleur, luilivra alors la PetiteRivière de l' Artibonite qui était occupée parles Espagnols.
Ce fait est constaté par Laveaux dans son compte-rendu. 1 Nous avertissons lelecteur,que toutes les lettres que nous citerons de T. Louverture proviennent des archives générales de France, à Paris ; Laveaux les
avait sans doute remises au gouvernement français. Partout où l'historien peut trouver un document utile â la manifestation
de la vérité, il doit le saisir. La vérité est, et doit être inexorable; et l'historien se déshonorerait à ses propres yeux, s'il la cachait à la postérité qui doit
juger les hommes. 24 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Le 12 septembre, le gouverneur-général adressa une
proclamation aux habitans de Saint-Marc, pour les inviter à revenir au giron delà République. Elle leur promettait l'oubli du passé ; mais elle les avertissait que, s'ils
persistaient dans leur trahison, il donnerait Tordre à T.
Louverture de saccager cette ville. Dans le même temps, ce dernier fit proposer au major
Brisbane de se livrer à lui , avec les points qu'il occupait
déjà, notamment les Gonaïves. L'entrevue devait avoir
lieu au Pont-de-1'Ester. Les uns disent que Brisbane était
sur le point de s'y rendre, lorsqu'il fut conseillé de ne pas
trop se fier à son adversaire, vieilli dans la dissimulation :
ce qui le porta à envoyer le colonel Gautier à sa place.
D'autres prétendent que l'entrevue se fît avec beaucoup
de précautions de la part de Brisbane, qui y amena des
forces respectables , pourvues d'artillerie ; que les deux
armées fraternisèrent pendant huit jours, et qu'enfin T.
Louverture livra effectivement les Gonaïves, croyant y
attirer Brisbane, qui se serait contenté d'envoyer Gautier.
D'après Laveaux , nous avons lieu de croire erronée
cette dernière version. îldit que si T. Louverture arrêta
Gautier dans leur entrevue, ce fut pour se venger de
Brisbane qui lui avait enlevé deux officiers par trahison;
qu'il lui avait effectivement proposé de se voir, pour pouvoir arrêter cet Anglais lui-même. Gautier , envoyé au Fort-de-Paix, fut considéré par
Laveaux comme un traître, et subit la mort avec courage.
C'était un émigré français. T. Louverture n'usa à l'égard de cet ennemi, que du
droit de représailles, puisque Brisbane lui avait enlevé des
officiers par trahison. Après cet incident, il marcha contre Saint-Marc qui, n 794] chapitre il. 25 alors , n'était pas bien fortifié : c'était dans les premiers jours de septembre. Les Anglais repoussèrent l'attaque dirigée contre cette ville. Pendant que T. Louverture laissait ses troupes aux environs, il fut de sa personne
s'emparer des Vérettes. Revenant ensuite au milieu de son
armée, il pénétra à Saint-Marc par le chemin des Guêpes,
et enleva le fort Belair et le Morne-Diamant : en faisant
monter un canon sur ce morne, il se brisa les doigts de
la main gauche, ayant travaillé à cette opération comme
ses soldats. Cet accident le contraignit à se retirer à une
lieue de la ville.
troupes aux environs, il fut de sa personne
s'emparer des Vérettes. Revenant ensuite au milieu de son
armée, il pénétra à Saint-Marc par le chemin des Guêpes,
et enleva le fort Belair et le Morne-Diamant : en faisant
monter un canon sur ce morne, il se brisa les doigts de
la main gauche, ayant travaillé à cette opération comme
ses soldats. Cet accident le contraignit à se retirer à une
lieue de la ville. Il paraît qu'il pénétra à Saint-Marc dans les derniers
jours de septembre. Soit que la proclamation deLaveaux,
du 12, eût produit son effet, soit que les intelligences
pratiquées par T. Louverture eussent été encore plus
heureuses, Morin , un des amis de Savary aîné, entraîna
beaucoup d'hommes de couleur comme lui à se joindre à
l'armée assaillante. Mais celle-ci, aussitôt son entrée dans
la ville, se livra au pillage le plus affreux. Les Anglais profitèrent de ce moment de désordre et chassèrent l'ennemi. Morin se retira avec les troupes de T. Louverture ;
mais la plupart des hommes de couleur qui avaient fait
défection avec lui, abandonnèrent le nouveau parti qu'ils
avaient embrassé et rentrèrent à Saint-Marc ; pour se racheter aux yeux des Anglais, ils essayèrent la capture de
T. Louverture lui-même. A cette occasion, il écrivit à
Laveaux , le 4 octobre : « Cet échec ne nous arrive que
« de la perfidie des hommes de couleur de cette partie :
« jamais il n'a régné tant de trahisons. Aussi, je vous
« proteste que désormais je tiendrai à leur égard une
« conduite toute différente de celle que j'ai eue ci-devant.
« Quand je les ai faits prisonniers, je les ai traités en bon 26 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. c père ; et par une trame horrible, les ingrats n'ont-ils
« pas voulu me livrer à nos ennemis ? Les scélérats se
« repentiront un jour de leur s mauvais procédés. * Nousne saurions approuver cette lâche conduite etla perfidie des hommes de couleur ; mais en fait de trahison, T.
Louverture ne nous semble pasuntrèsbon juge : ilauraitdû
comprendre qu'il n'en avait pas seul le honteux privilège.
Toutefois, nous signalons au lecteur la promesse qu'il se
fît à lui-même d'exercer un jour des vengeances, et le
lecteur verra que Laveaux ne négligea pas d'exploiter
cette fâcheuse disposition. Cet échec ne le découragea pas. Ne pouvant agir à
cause de sa blessure, il fit marcher ses soldats de nouveau contre Saint-Marc, sous les ordres de Guy, Blanc
Cazenave et Morin, ces trois mulâtres qui lui restèrent
fidèles. Dans sa même lettre à Laveaux, il leur rend justice des efforts qu'ils firent pour reprendre Saint-Marc,
dont ils ne purent s'emparer faute de munitions et n'étant pas secondés par le bonheur. Renonçant alors à cette entreprise, il fit occuper les
Yérettes, le Pont-de-1'Ester et la Petite-Rivière par ces
trois officiers.
Saint-Marc, sous les ordres de Guy, Blanc
Cazenave et Morin, ces trois mulâtres qui lui restèrent
fidèles. Dans sa même lettre à Laveaux, il leur rend justice des efforts qu'ils firent pour reprendre Saint-Marc,
dont ils ne purent s'emparer faute de munitions et n'étant pas secondés par le bonheur. Renonçant alors à cette entreprise, il fit occuper les
Yérettes, le Pont-de-1'Ester et la Petite-Rivière par ces
trois officiers. Apprenant en ce moment que les Espagnols reparaissaient du côté de la Marmelade, il s'y porta rapidement ;
et partant de là, le 9 octobre, avec une troupe de près
de 5 mille hommes, il enleva d'assaut, dans la nuit du 20
au 21, le bourg de Saint-Raphaël. Il eut le même succès
contre Saint -Michel. Dans ces deux endroits, toute l'artillerie et les munitions tombèrent en son pouvoir. Laveaux
atteste qu'il gracia tous les Français qu'il fit prisonniers,
ïl paraît qu'à cette occasion, le gouverneur général lui
envoya un plumet de grenadier qu'il porta dès-lors à son [1794] CHAPITRE II. 27 chapeau de général : récompense due à sa valeur et à son
activité. Il reçut aussi un autre témoignage de confraternité militaire, de la part de Rigaud, qui lui adressa une
lettre de félicitations pour ses brillans succès * . En félicitant ainsi son camarade d'armes , c'est qu'il
venait lui-même de prouver qu'il était digne aussi de son
approbation. En effet, les hommes de couleur de Léoga ne
s'étaient repentis déjà d'avoir déserté le drapeau français
pour se placer sous la bannière britannique. Ils avaient
formé une conspiration dans le but de replacer cette ville
sous l'autorité nationale, et envoyé des émissaires à Rigaud pour l'avertir de leur projet, afin d'en être secourus.
Rigaud invita Bauvais de concourir avec lui à l'attaque
de Léogane, en lui envoyant une partie de la légion de
l'Ouest, infanterie, artillerie et cavalerie. Ces troupes se
rendirent au Grand-Goave, où Rigaud les joignit avec la
légion du Sud. Evitant le fortdel'Acul-de-Léogane occupé
parles Anglais, il se porta devant la ville de Léogane qu il
enleva d'assaut, dans la nuit du 5 au 6 octobre, après un
combat acharné qui dura deux heures, suivant le compte
qu'il en rendit à Laveaux. Le fort Ça-Ira, jadis fort La
Pointe, situé à l'embarcadère de Léogane, fut également
enlevé des mains des Anglais. Le poste de l'Àcul subit le
même sort.
é
parles Anglais, il se porta devant la ville de Léogane qu il
enleva d'assaut, dans la nuit du 5 au 6 octobre, après un
combat acharné qui dura deux heures, suivant le compte
qu'il en rendit à Laveaux. Le fort Ça-Ira, jadis fort La
Pointe, situé à l'embarcadère de Léogane, fut également
enlevé des mains des Anglais. Le poste de l'Àcul subit le
même sort. Les Anglais ayant découvert la conspiraion des hommes
de couleur, avaientemprisonné tous ceux qui ne purentpas
s'évader de la ville. Campan, chevalier de Saint-Louis et
colon propriétaire dans cette paroisse, la commandait en
chef. Elle était parfaitement fortifiée, flanquée de bastions ' Vie de Toussaint Louverture par M. Saint-Uémy, p. 128. 28 études sur l'histoire d'iiaïti. etentourée d'un large fossé. Vaincu, il fît sa retraite sur le
Port-au-Prince avec une partie de sa troupe. De nombreux
prisonniers tombèrent entre les mains des assaillans :
parmi eux, on distinguait Labuissonnière, Marcelin Lemaire, M. Lamartinière, trois mulâtres : Sanlecque, Davezac, Tiby, trois blancs. Agissant sans pitié envers eux, à
cause de leur trahison en novembre \ 793, Rigaud les fît
juger immédiatement par une commission militaire , qui
les condamna à la peine de mort décrétée par les lois de
la convention nationale. Il les fît exécuter, comme Laveaux avait fait à l'égard des traîtres tombés dans le Nord
en son pouvoir. Les autres prisonniers anglais furent
envoyés dans les prisons du Sud, à l'exception du curé de
Léogane, dont nous ignorons le nom, et de Tliiballier,
ancien officier des Cayes, qui furent fusillés dans cette
ville à leur arrivée. Il paraît que des femmes de couleur de Léogane, remplissant ce devoir que l'humanité inspire toujours à leur
sexe , supplièrent vainement Rigaud de pardonner aux
condamnés, de les gagner à la cause de la France par sa
générosité : ils étaient tous des premières familles de Léogane. Rigaud se montra inflexible, comme la loi. Il ne
comprit pas, peut-être, quen révolution , il faut savoir
user d'indulgence envers les hommes égarés par leurs
opinions politiques, lesquelles peuvent changer avec les
circonstances ; il ne comprit pas quen guerre civile, ce
sont des frères qui se combattent pour faire prévaloir une
idée, un système. Certainement, son excuse aux yeux de
la postérité, c'est que le système soutenu par les vaincus
était contraire à la liberté générale. Mais cette cause
même, celle de la France à Saint-Domingue, ne pouvaientelles pas gagner au pardon de ces hommes, en démontrant [1794] CHAPITRE II. 29 aux autres traîtres qui étaient encore dans les rangs des
Anglais, qu'ils pouvaient espérer aussi l'oubli de leurs
torts? Dans l'assaut contre Léogane, les officiers qui signalèrent leur bravoure furent Marc Borno, Faubert, Renaud
Desruisseaux, et Pétion dans la prise du fort Ça-ïra ,
outre Rigaud personnellement : pour mieux dire, toute
cette armée se conduisit avec la plus grande valeur. Rigaud nomma Marc Borno, commandant de la place. Ce
succès glorieux, après l'arrestationde Montbrun , luidonna
la prépondérance dans l'Ouest comme dans le Sud.
aut contre Léogane, les officiers qui signalèrent leur bravoure furent Marc Borno, Faubert, Renaud
Desruisseaux, et Pétion dans la prise du fort Ça-ïra ,
outre Rigaud personnellement : pour mieux dire, toute
cette armée se conduisit avec la plus grande valeur. Rigaud nomma Marc Borno, commandant de la place. Ce
succès glorieux, après l'arrestationde Montbrun , luidonna
la prépondérance dans l'Ouest comme dans le Sud. Le 7 octobre, étant au Port-de-Paix, Laveaux expédia
aux Etats-Unis, pour se rendre en France, Seguinard et
Grandet, chargés de rendre compte à la convention nationale et au comité du salut public, de la situation des affaires dans la colonie. Le 29, il se rendit au Cap, accompagné dePageot, commandant de la province du Nord, d'Henri Perroud, ordonnateur général des finances, et de Richebourg , payeur
général. Il déclare lui-même, que Villatte vint au-devant
de lui avec une nombreuse cavalerie, et lui fît l'accueil le
plus flatteur ; qu'il trouva toutes les troupes et la garde
nationale dans une tenue admirable : les forts, l'arsenal
étaient dans l'état le plus parfait. Il rend justice à ce sujet à Villatte, B. Léveillé, Pierre Michel et Guillement. Il y
avait alors un an que Laveaux était sorti du Cap. Pageot
n'y avait jamais paru, étant aussi toujours au Port-dePaix. Laveaux dit encore que la municipalité était en mésintelligence avec Villatte. L'esprit factieux de cette ville
surnageait toujours. Ce corps civil contestait sans doute
l'influence dans les affaires, à l'autorité militaire qui, ce50 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. pendant, là comme ailleurs, devait y avoir la principale
part, vu l'état de guerre subsistant l . Pendant que le gouverneur général arrivait au Cap,
l'infatigable T. Louverture enlevait le bourg de Hinehe
aux mains des Espagnols. Le 4 novembre, Laveaux se rendit du Cap à la Marmelade : « Tous les habitans, dit-il, et surtout les blancs,
« hommes et femmes, ne se lassaient pas de rendre hom-
« mage aux vertus d'un homme qui comptait tous les
« instans de son existence par les bienfaits qu'il répandait
« sur tout ce qui l'entourait , par les services de tous
€ genres qu'il rendait à tous, sans distinction d'opinions
« ni de couleurs ; et qui, dans toutes les occasions, faisait
« observer pour le droit de propriété , le respect sans le-
« quel il n'existe ni ordre, ni société. » C'est de T. Louverture qu'il parle. Nous aimerions à trouver , sous la
plume de Laveaux, l'éloge de ce révolutionnaire qui faisait
respecter les habitans sans distinction aucune, qui faisait
respecter aussi les propriétés non moins sacrées, si, rendu
en France alors, cet éloge de sa part n'était pas le résultat d'un système injuste envers d'autres officiers supérieurs
qu'il dénigra , sans raison. Nous aurons beaucoup de reproches à lui faire à ce sujet. De la Marmelade, Laveaux et Perroud allèrent visiter
Saint-Michel, Saint-Raphaël et Dondon, que T. Louverture
venait de conquérir à la France. Là, le gouverneur général et lui se voyaient pour la première fois. T. Louverture
lui présenta les principaux officiers qui s'étaient distingués
par leur bravoure , en combattant les Espagnols. C'étaient 1 Nous croyons erronée, d'après Laveaux même, l'assertion de M. Madiou
(Hist. d'Haïti, t. 1, p. 208,) qui dit que « ce gouverneur vintau Cap où la municipalité dévouée à Villatte lui suscita toutes sortes d'embarras. »
la première fois. T. Louverture
lui présenta les principaux officiers qui s'étaient distingués
par leur bravoure , en combattant les Espagnols. C'étaient 1 Nous croyons erronée, d'après Laveaux même, l'assertion de M. Madiou
(Hist. d'Haïti, t. 1, p. 208,) qui dit que « ce gouverneur vintau Cap où la municipalité dévouée à Villatte lui suscita toutes sortes d'embarras. » [1794] CHAPITRE II. SI Moïse, J. J. Dessaliues, Christophe Mornet, Desrouleaux,
Clervaux, Duménil, Maurepas, Bonaventure, etc. Le 7 novembre, Laveaux rentra au Cap. Le 8, il reçut,
sans dire de qui, une pétition qui lui demandait de nommer Yillatte, commandant de la province du Nord, à l'exclusion de Pageot. Quel qu'en fût l'auteur, c'était un acte
factieux. Laveaux prétend avoir fait mettre en liberté cent
noirs détenus à la chaîne par ordre de Villatte, et beaucoup d'autres dans divers postes. ïl le dit pour insinuer
que ce dernier haïssait les noirs ; et, cependant, les noirs
aimaient Yillatte ! Comment ont-ils pu aimer un homme
qui les haïssait ? Le 10, la commune s'assembla sous prétexte de nommer un procureur et quatre officiers municipaux ; mais
on n'y parla que de nommer des députés au corps législatif. Laveaux y mit empêchement , et les citoyens protestèrent. Depuis l'incendie du Cap, dit-il, beaucoup de maisons
(il voulait dire emplacemens) étaient désertes par l'absence
des propriétaires. Les mulâtres et noirs anciens libres s'en
étaient emparés pour leur compte. Laveaux et Perroud
décidèrent le contraire : de là, du mécontentement, des
cabales de la part des détenteurs. Il ajoute qu'en cette
circonstance , Villatte lui dénonça les auteurs de ces
plaintes : c'étaient Despassier et Péré , deux mulâtres
comme Villatte - . Celui-ci ne les approuvait donc pas ! A
ce moment, T. Louverture écrivit à Pierrot et à Flaville, 1 Comment, après cet aveu de Laveaux, M. Madiou a-til pu dire que —
« Villatte profita du mécontentement qui était général, pour organiser un
« mouvement populaire contre Laveaux, afin, en l'abattant, de se soustraire à
" l'autorité de Toussaint Louverture qui grandissait chaque jour ? » (Histoire
d'Haïti, t. 1, p. 209). — M. Madiou n'aura sans doute pas lu le compte-rendu
de Laveaux. 32 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. deux noirs, officiers supérieurs , pour les engager à faire
cesser ce désordre. Cependant Villatte engagea lui-même
Laveaux à user de modération à l'égard des plaignans,
et il déféra à ces avis ou conseils. Malgré les clameurs des
mulâtres (sic) , les maisons furent affermées au nombre
de 198 pour la somme de 152,000 livres. Perroudmitde
l'ordre dans l'administration, fît placer des gérans sur
les habitations, afin d'avoir des ressources financières.
ager à faire
cesser ce désordre. Cependant Villatte engagea lui-même
Laveaux à user de modération à l'égard des plaignans,
et il déféra à ces avis ou conseils. Malgré les clameurs des
mulâtres (sic) , les maisons furent affermées au nombre
de 198 pour la somme de 152,000 livres. Perroudmitde
l'ordre dans l'administration, fît placer des gérans sur
les habitations, afin d'avoir des ressources financières. En même temps, les mulâtres du Limbe refusaient le
noir Barthélémy pour commandant : ils voulaient pour
tel un mulâtre nommé Blondeau. Tout cet écrit de Laveaux, ainsi que nous l'avons déjà
vu, témoigne de ses préventions contre les anciens libres,
surtout les mulâtres. Il n'attribue aucun tort aux blancs
du Cap qui , par leurs intrigues et d'après le rapport de
Ganan, avaient en quelque sorte porté Sonthonax et lui
à abandonner cette ville. S'il fait l'éloge de Villatte à l'occasion de la tenue des troupes, du bon ordre existant dans
les choses relatives à la guerre, c'est pour le décrier en le
présentant comme persécutant les noirs. Il insinue que
c'est Villatte qui fît dresser une pétition tendante à lui
faire donner le commandement de la province. Le Cap
a été incendié dans l'affaire de Galbaud ; des hommes de
couleur ont occupé , réparé ou reconstruit des maisons
abandonnées, et il les montre comme des envahisseurs
qui veulent tout s'approprier. Si Villatte lui a dénoncé les
auteurs des plaintes formées à l'occasion de leur affermage, en déférant aux conseils qu'en même temps il lui
donna pour agir avec modération à leur égard , n'est-ce
pas une preuve que Villatte soutenait son autorité, et voulait qu'elle se recommandât aux yeux de tous par sa douceur ? Serait-ce le militaire Villatte qui aura voulu se faire [1794] CHAPITRE It. oo nommer membre du corps législatif? On voit qu'au Cap,
il ne manquait pas d'intrigans qui eussent voulu jouir de
cet honneur ; et d'après le passé, nous sommes en droit
de soupçonner les blancs d'avoir été les auteurs de ces intrigues. Le 20 novembre, Laveaux adressa une lettre à Jean
François. La voici : E. Laveaux, gouverneur général, à Jean François. Le citoyen que vous avez envoyé est arrivé à bon port, et m'a fait
part , ainsi qu'à ViUatte, de vos sentiments. II est toujours temps de
réparer ses torts. Je crois à la sincérité de vos sentiments , et je vais,
d'après cela, vous découvrir bien des choses qui prouvent le caractère
de la nation espagnole, et les risques que vous avez courus. Potre tête a été offerte pour le rachat de tous les prisonniers espagnols qui sont au pouvoir des Français républicains. Il fallait faire commettre un crime , et mon cœur n'est pas né pour des actions aussi
noires. Oui, je désire vous avoir, vous et tous les nègres qui sont avec
vous; mais je vous veux revenus de vos erreurs, repentants de bonne foi
de l'oubli que vous avez fait de votre patrie. Revenez, et jurez de faire
autant de bien à votre patrie, que vous lui avez fait de mal, et tout le
passé est oublié. La République française, en donnant la liberté générale, a voulu se donner des citoyens ; elle ne cherche point à se venger ;
elle veut des hommes libres, et non des esclaves ; elle veut retrouver
des frères , elle ne cherche point à les trouver coupables.. .
repentants de bonne foi
de l'oubli que vous avez fait de votre patrie. Revenez, et jurez de faire
autant de bien à votre patrie, que vous lui avez fait de mal, et tout le
passé est oublié. La République française, en donnant la liberté générale, a voulu se donner des citoyens ; elle ne cherche point à se venger ;
elle veut des hommes libres, et non des esclaves ; elle veut retrouver
des frères , elle ne cherche point à les trouver coupables.. . Regardez le cruel assassinat commis au Fort-Dauphin. Ce sont eux
(les Espagnols) qui vous l'ont fait faire; et pour se justifier, ils vous
accusent : dans les gazettes anglaises , vous seul paraissez coupable.
Pour se laver, pour avoir leurs prisonniers, ils offrent votre tête. Réfléchissez à leur conduite infâme avec Ogé. Qui l'a livré aux
Français ? Ce sont les Espagnols. Le même sort vous attend. A la paix,
n'ayant plus besoin de vous, n'ayant plus besoin de vos soldats, ils vous
égorgeront. La crainte seule qu'ils ont de vous leur fera commettre ce
crime. Méfiez-vous-en ; ils sont capables de tout. Tout ce que je viens de vous écrire est dicté par un cœur qui aime
les hommes, qui chérit la liberté. t. in. 5 o4 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI.' Je vais actuellement vous parler en gouverneur. Si, revenus de toutes vos erreurs, vous êtes dans l'intention de vous
ranger sous le drapeau tricolore , au nom de la République française,
je vous promets amnistie générale pour vous et pour toutes vos troupes.
Voyez quelle a été et quelle est ma conduite avec Toussaint, avec Fiaville, Barthélémy, Noël Arthaud, Pierrot et tant d'autres. Toussaint, en se rendant à la République, a tout réparé en prenant
les Gonaïves. Vous , vous pouvez vous faire honneur aux yeux de toute
la République française. Rentrez dans le sein de vos frères par un coup
d'éclat digne de vous, foici les moyens (Ils consistaient à s'emparer
du Fort-Dauphin , sans tuer personne , sans piller, ni faire aucun mal
quelconque, en livrant les vaisseaux espagnols.) Une telle action répare
tout ce que vous avez fait de mal Vous paraissez désirer causer avec Villatte. Il ne s'agit que de savoir le jour, le lieu. Prenez vos mesures , pour que tout ce que vous
me proposerez soit prêt. Comptez sur la parole d'un républicain
français. Salut. E. Laveaux. La partie de cette lettre que nous avons omise est relative aune comparaison faite par Laveaux, entre le régime
français et le régime espagnol. C'est l'original même que
nous avons, pour l'avoir pris dans les archives de SantoDomingo. Cette lettre est tout entière de la main du
gouverneur général. On voit que Jean François paraissait disposé à se soumettre , qu'il avait envoyé un agent auprès de Villatte,
avec qui il désirait s'entretenir , et qui en a référé à son
chef. On remarquera que ce dernier ne donne aucun titre
à Jean François et ne lui en promet aucun : en lui rappelant ses erreurs, ses torts, ses crimes même, il ne lui promet qu'une amnistie. Or, ce noir était reconnu général
par les Espagnols. Si Laveaux avait été adroit, ne lui aurait-il pas donné l'espoir d'avoir un rang semblable, pour
auprès de Villatte,
avec qui il désirait s'entretenir , et qui en a référé à son
chef. On remarquera que ce dernier ne donne aucun titre
à Jean François et ne lui en promet aucun : en lui rappelant ses erreurs, ses torts, ses crimes même, il ne lui promet qu'une amnistie. Or, ce noir était reconnu général
par les Espagnols. Si Laveaux avait été adroit, ne lui aurait-il pas donné l'espoir d'avoir un rang semblable, pour [1794] CHAPITRE II. §a le déterminer à la soumission ? Dans une telle conjoncture,
était-il sensé de sa part de lui rappeler l'affaire du FortDauphin, et de l'exciter à la désertion uniquement en l'assurant que les Espagnols offraient de le livrer, de le tuer,
d'envoyer sa tête pour avoir leurs prisonniers? A notre
avis, Laveaux manqua de tact ; et sa manière d'agir envers
Jean François est pour nous une preuve indirecte qu'il
n'eût pas réussi à amener T. Louverture à la défection,
si ce dernier n'était pas, au 4 avril 1794, en complète
insurrection contre les Espagnols. Peut-être que Villatte
eût réussi à gagner Jean François, si Laveaux n'était pas
au Cap en ce moment. Nous allons voir maintenant la réponse que fit Jean
François, et que nous possédons en copie tirée également
des archives de Santo-Domingo. Fort-Dauphin, le 26 novembre 1794Jean François, général des troupes auxiliaires de S. M. C,
A E. Laveaux, gouverneur général pour la République française, au Cap. Général ,
Votre lettre datée du 30 brumaire de l'an 3 de la République française, que je viens de recevoir, me fait connaître les nobles sentimens
avec lesquels vous l'avez dictée. Elle commence avec le mépris que
tous vous autres aurez toujours pour les gens de ma race. J'ai l'honneur d'être nommé général parmi mes amis et mes ennemis : titre
glorieux que je me suis acquis par mes exploits, ma bonne conduite,
ma probité et mon courage ; et vous me privez de cet honneur dans la
première parole de votre lettre , en me nommant d'un air dédaigneux
et méprisant : Jean François, tout comme vous pourriez faire dans ces
temps malheureux où votre orgueil et votre cruauté nous confondaient avec les chevaux et les bêtes-à-cornes et les plus vils animaux, et précisément dans une occasion où vous avez besoin de moi !
Et vous me proposez la perfidie la plus noire , que vous cherchez à 56 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. embellir avec des promesses séduisantes, menteuses, et remplies d'artifices, et par lesquelles vous faites connaître l'indigne idée que vous
avez de mon caractère et de mon procédé. Mon parti est pris, et je suis
inébranlable ; une fois déterminé , je vivrai , je mourrai dans la belle
cause que j'ai adoptée. Et sans tâcher de faire l'apologie de messieurs
les Espagnols , je pourrai vous prouver que je n'ai que des louanges à
faire d'eux, les ayant trouvés toujours fidèles et religieux observateurs
dans toutes leurs promesses. Quoique je pourrais bien répondre à tous les chapitres de votre lettre, je les omets, parce qu'ils sont presque tous décaillés dans un manifeste que j'ai fait circuler à mes compatriotes , dans lequel je leur fais
connaître , sans artifice , le sort qui les attend , s'ils se laissent séduire
par vos belles paroles légalité et liberté ,etc. etc. Et seulement j'augmente à celui-là, que jusqu'à ce que je vois Monsieur Laveaux et
d'autres messieurs français de sa qualité, accordent leurs filles en mariage aux nègres, alors je pourrai croire à V égalité prétendue.
décaillés dans un manifeste que j'ai fait circuler à mes compatriotes , dans lequel je leur fais
connaître , sans artifice , le sort qui les attend , s'ils se laissent séduire
par vos belles paroles légalité et liberté ,etc. etc. Et seulement j'augmente à celui-là, que jusqu'à ce que je vois Monsieur Laveaux et
d'autres messieurs français de sa qualité, accordent leurs filles en mariage aux nègres, alors je pourrai croire à V égalité prétendue. Il ne me reste plus, Monsieur le général, que de vous demander la
grâce de m'envoyer cette lettre de Monsieur le Président (Don Garcia)
que vous citez dans d'autres écrits qui sont entre mes mains , dans laquelle il vous promet ma tête pour la rançon de tous les prisonniers
espagnols ; et vous prier de faire la guerre en respectant le droit des
gens, et cette générosité observée anciennement par les nobles guerriers
français dont vous trouverez bien des exemples dans vos illustres ancêtres , et de vous instruire que jamais la trahison et la perfidie ne
seront le partage du général Jean François.
Je suis sans réserve, Jean François , général de S. M. C.
Lefèvre, aide de camp général. Cette lettre, copiée textuellement, prouve que le principal objet de Jean François , en faisant des ouvertures à
Villatte , était d'avoir l'assurance de la conservation deson grade de général. Certes, c'était la moindre des choses
auxquelles il pouvait prétendre en se soumettant à la
France. îl relève avec raison le mépris que semblait faire
de lui le gouverneur Laveaux , en ne lui donnant aucun
titre , parce qu'il sentait qu'il était de l'intérêt de celui-ci, [1794] CHAPITRE II. 57 de rallier à la cause de son pays tous les noirs insurgés
depuis trois ans. On voit néanmoins que Jean François
attachait peu de prix à la liberté générale. Celui qui vendait ses frères aux Espagnols pour continuer leur esclavage, ne pouvait guères être sensible à leur réhabilitation
morale et politique. Il ne considéra pas moins l'égalité
comme une chimère , comme s'il avait le pressentiment
de ce qui surviendrait par la suite. Pour lui, l'égalité ne
serait réelle, qu'autant que les blancs de Saint-Domingue
consentiraient à donner leurs filles en mariage aux noirs :
étrange interprétation du droit à l'égalité ! Enfin , il est
assez curieux de voir l'ancien esclave du colon Papillon,
rappeler à l'ancien comte de Laveaux , que la noblesse
française n'a jamais pratiqué la trahison et la perfidie. A
ce'moment, Jean François ne semble-t-il pas prendre au
sérieux , les titres de noblesse et les cordons dont il se
chamarrait ? Malgré cette réponse de Jean François , nous voyons
dans une seconde lettre de Laveaux à un autre noir nommé
Jean-Baptiste Ducrosse , en date du 1 1 décembre , qu'il
persistait dans la pensée de porter ces insurgés à s'emparer du Fort-Dauphin, en prenant d'abord le fort Labouque
qui défendait la baie, pour empêcher les vaisseaux espagnols d'en sortir. Cette fois , il leur promit le pillage des
vaisseaux, à l'exception des canons et des munitions de
guerre. C'était indirectement leur dire de piller encore
les effets restés au Fort-Dauphin , après le massacre des
Français. Laveaux ne nous semble pas avoir compris son
rôle de chef politique , et il nous prépare aux fautes plus
graves qu'il a commises plus tard sous ce rapport.
défendait la baie, pour empêcher les vaisseaux espagnols d'en sortir. Cette fois , il leur promit le pillage des
vaisseaux, à l'exception des canons et des munitions de
guerre. C'était indirectement leur dire de piller encore
les effets restés au Fort-Dauphin , après le massacre des
Français. Laveaux ne nous semble pas avoir compris son
rôle de chef politique , et il nous prépare aux fautes plus
graves qu'il a commises plus tard sous ce rapport. Après ces négociations infructueuses, il retourna au
Port-de-Paix , où il arriva le 27 décembre. On ne 58 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. conçoit pas les motifs qui ont pu le porter à abandonner
une'seconde fois le Cap, où, par sa présence, il aurait pu
déjouer les intrigues incessantes de ceux dont il se plaignait, Pageot eût suffi à garder le Port-de-Paix , JeanRabel et Bombarde étant des postes avancés contre les
Anglais renfermés au Môle. Peu de temps après la prise de Léogane par Rigaud,
Jacmel se vit menacé par les émigrés et les Anglais qui
étaient à Saltrou. Bauvais, informé qu'ils attendaient des
renforts dans ce but , dirigea ses forces contre eux : il
reçut quelques troupes de Rigaud et deux bâtimens de
guerre qui l'aidèrent à s'emparer de ce canton. Les émigrés furent presque tous faits prisonniers : tombés au
pouvoir de Bauvais, ils furent traités avec cette humanité
qui honorait son caractère , et à laquelle, du reste, ils
avaient quelque droit comme prisonniers. Jacmel et tout
le quartier environnant furent dès-lors à l'abri des insultes
de l'ennemi. Dans les premiers jours de décembre, Rigaud partit des
Cayes à la tête d'une armée qu'il dirigea contre Tiburon.
Cette place était bien fortifiée et défendue par 450 hommes,
sous les ordres du lieutenant -colonel Bradfordet de Sevré,
chevalier de Saint-Louis ) . Vigoureusement attaquée et
défendue, elle tomba au pouvoir de Rigaud qui montra en
cette occasion sa valeur accoutumée. Dartiguenave, Faubert, Poly carpe, Lapoty , Gilles Bénech et toute cette
armée se distinguèrent également par leur bravoure. De
nombreux prisonniers anglais restèrent entre leurs mains; 1 Sevré avait trahi la cause française en livrant aux Anglais le poste de l'IIetà-^Pierre-Joseph qu'il commandait : ce qui facilita alors la prise de Tiburon par
les Anglais, le 2 février 1794. [1794] CHAPITRE II. 59 mais Bradford se donna la mort pour ne pas survivre à
sa défaite. Cette affaire eut lieu le 29 décembre l. C'est à
cette époque que les Anglais firent offrir trois millions de
francs à Rigaud pour trahir ses devoirs. Il repoussa cette
offre avec mépris pour ses auteurs. Rigaud confia le commandement de Tiburon à Dartiguenave qui le garda par la suite, malgré diverses tentatives faites par les Anglais. Ainsi se termina l'année 1 794.
Dans le deuxième livre de cet ouvrage, nous avons vu
que cette année commençait sous des auspices peu favorables à la cause de la France à Saint-Domingue. Six mois
sont à peine écoulés depuis le départ des commissaires
civils, que déjà dans l'Ouest et dans le Sud, deux villes,
places fortes importantes par leur position, tombent au
pouvoir des républicains qui les arrachent aux mains des
Anglais.
les Anglais. Ainsi se termina l'année 1 794.
Dans le deuxième livre de cet ouvrage, nous avons vu
que cette année commençait sous des auspices peu favorables à la cause de la France à Saint-Domingue. Six mois
sont à peine écoulés depuis le départ des commissaires
civils, que déjà dans l'Ouest et dans le Sud, deux villes,
places fortes importantes par leur position, tombent au
pouvoir des républicains qui les arrachent aux mains des
Anglais. Dans l'Artibonite et dans le Nord, sept bourgs non moins
importans sont enlevés aux Espagnols, et la ville de SaintMarc a failli subir le même sort. D'un côté, c'est Rigaud, de l'autre, c'est T. Louverture
qui se distinguent tous deux par ces succès éclatans. Ace
moment, leur valeur personnelle et leur génie d'organisation leur ont conquis, — au premier, la position où il est
considéré comme personnifiant la classe des anciens libres,— au second, celle où il personnifie la classe des nouveaux libres. Leurs talens militaires leur assurent ce rang
parmi leurs frères. Emules de courage et de gloire, ils vont
continuer de justifier l'espoir qu'on place en eux, sous le i M.Saint-Rémy s'est trompé en plaçact ce fait au 9 décembre 1795 ; la date
républicaine qu'il y donne démontre le contraire. 11 dit que c'est le 9 nivôse
an 3 : cette date correspond au 29 décembrs l*'Ji. 40 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DHAÏTI. rapport militaire. Vont-ils le justifier aussi sous le rapport politique? Comprendront-ils tous deux la noble mission que le ciel semble leur réserver, pour garantir la1 liberté générale dans leur pays natal ? Des machinations
perverses ne réussiront-elles pas à les diviser, pour les
vaincre et subjuguer de nouveau leurs frères qu'eux seuls
peuvent protéger ? En temps et lieu, leur conduite respeo»
tive sera appréciée et jugée. CHAPITRE III. Divers combats livrés par Toussaint Louverture, aux Anglais et aux Espagnols. — Conspirations des hommes de couleur à Saint Marc, à l'Arcahaie et
au Port-au-Prince. — Mort de Blanc Cazenave. — Mort de Brisbane. —
Arrivée de la corvette la Muselle au Cap. — Lettre de Villatte à Laveaux. — Rigaud et Bauvais contre les Anglais, au Port-au-Prince. — Mort de
Markhams. — Toussaint Louverture contre Saint-Marc. — Adresse de JeanFrançois aux noirs, et réponse de Toussaint Louverture. — Origine de la
jalousie entre Toussaint Louverture et Villatte. — Blanchet aîné aux Cayes.
—Organisation des troupes par Toussaint Louverture.— Prises et reprises du
Mirebalais, par Toussaint Louverture et les Anglais. — Dernière tentative
de Jean François contre le Dondon — Lettre de Renaud Desruisseaux à
Toussaint Louverture, sur celle de Victor Hugues à Rigaud et Bauvais. L'année 1 795 commença par de nouvelles opérations
militaires de la part de T. Louverture. Du 1er au
7 janvier, cet homme infatigable entreprit de chasser
définitivement du territoire du Nord, Jean François et ses
bandes qui y reparaissaient toujours. Après avoir obtenu
contre lui des succès qui le refoulèrent près des limites des
parties française et espagnole, T. Louverture se vit contraint à son tour par son ennemi, de revenir sur sa ligne
de la Marmelade. Abandonnant aussitôt à Moïse et à ses
autres officiers supérieurs le soin de garder cette ligne,
il se porta sur celle de l'Artibonite.
finitivement du territoire du Nord, Jean François et ses
bandes qui y reparaissaient toujours. Après avoir obtenu
contre lui des succès qui le refoulèrent près des limites des
parties française et espagnole, T. Louverture se vit contraint à son tour par son ennemi, de revenir sur sa ligne
de la Marmelade. Abandonnant aussitôt à Moïse et à ses
autres officiers supérieurs le soin de garder cette ligne,
il se porta sur celle de l'Artibonite. 42 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Sur la fin de janvier, les hommes de couleur de SaintMarc, maltraités par les colons et les Anglais, peut-être excités par les intelligences de T. Louverture et de Morin,
tentèrent une conspiration dont le but était d'arrêter le
major Brisbane et de livrer Saint-Marc à la République
française. Mais, découverts dans leur projet, ils furent
arrêtés. Brisbane se disposait à les envoyer à la Jamaïque
sur des pontons, lorsque les colons et les émigrés s'y opposèrent et en égorgèrent environ une cinquantaine : c'est
ce qu'écrivit T. Louverture à Laveaux, le 25 janvier. A peu près dans le même temps, à l'Arcahaie et au
Port-au-Prince, les hommes de couleur essayèrent aussi de
conspirer en faveur de la France. ^Les mauvais traitemens
des colons leur faisaient repentir de l'avoir trahie. Ils y
furent également traqués et fusillés. Lapointe s'acharna
contre ceux de l'Arcahaie où il commandait : il en fit égorger une trentaine là même, et poursuivant, par réflexion
sans doute, ceux qu'il envoyait au Port-au-Prince, il fut
de sa personne les assassiner à bord d'un bâtiment où ils
avaient été embarqués ; de ce nombre étaient deux frères
Leroux. Ce mulâtre cruel agissait du reste avec autant de
barbarie, contre les blancs et les noirs qui lui déplaisaient
ou contrariaient ses volontés. De son côté, T. Louverture fît à peu près alors ce que
faisait Lapointe, mais à l'égard d'un seul homme de couleur, Blanc-Cazenave. Cet officier était son premier lieutenant dans l'Artibonite : brave militaire depuis longtemps
soumis à ses ordres, même avant sa soumission à Laveaux,
il l'aidait avec fidélité et dévouement à obtenir ses succès
contre les Anglais. Mais, privé d'éducation, Blanc Cazenave avait la rudesse d'un esprit inculte, le despotisme et la
violence qui en naissent souvent, surtout dans le métier [1795] chapitre in, 45 des armes. T. Louverture lui avait envoyé des munitions,
comme aux autres officiers ; et en ayant encore demandé
à ce général, de même que ses autres camarades, le 18 janvier ce dernier leur écrivit à tous, se plaignant amèrement
de ces demandes réitérées ; il n'avait pas lui-même beaucoup de poudre en ce moment-là : il reprocha surtout à
Blanc Cazenave d'en faire un mauvais usage, de vendre
sans doute cette poudre, puisqu'il en demandait. Il est probable que la contrariété qu'éprouvait T. Louverture, le
porta seule à imputer une telle chose à cet officier.
ses autres camarades, le 18 janvier ce dernier leur écrivit à tous, se plaignant amèrement
de ces demandes réitérées ; il n'avait pas lui-même beaucoup de poudre en ce moment-là : il reprocha surtout à
Blanc Cazenave d'en faire un mauvais usage, de vendre
sans doute cette poudre, puisqu'il en demandait. Il est probable que la contrariété qu'éprouvait T. Louverture, le
porta seule à imputer une telle chose à cet officier. Quoi qu'il en soit, Blanc Cazenave, ayant encore vu
venir sur les lieux un autre officier, envoyé par son général, et chargé de dire à lui et à ses camarades des choses
désagréables, ne pouvant plus se contenir, il exhala son
indignation. Le rapport en fut fait à T. Louverture :
celui-ci voulait l'arrêter, mais sachant qu'il était courageux et fort aimé de sa troupe ; que les autres officiers,
entre autres Guy et Christophe Mornet, étaient sourdement
mécontens aussi, il s'y prit avec toute la ruse qui étaitdans son caractère hypocrite. T. Louverture manda donc
ces divers officiers l'un après l'autre, leur donna des ordres
pour le service, en dissimulant son intention réelle. Il
était aux Gonaïves. Ces officiers étant retournés à leurs
postes, Blanc Cazenave fut mandé à son tour : cette circonstance était propre à ne lui inspirer aucune crainte ;
d'ailleurs il ne s'imaginait pas que quelques paroles proférées dans son emportement dussent être un motif pour
son arrestation. Elle eut lieu cependant, dès qu'il arriva
auprès de T. Louverture qui le fît mettre en prison. Des
dénonciations vinrent de toutes parts signaler cet officier,
comme excitant les cultivateurs au désordre et à la fainéantise, leur ayant dit que Laveaux et T. Louverture 44 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. voulaient rétablir l'esclavage, etc. Venues après coup, ces
dénonciations paraissent avoir été l'œuvre de T/Louverture lui-même. Cependant, suivant La veaux, il aurait
accusé Blanc Cazenave d'avoir dit publiquement qu'il
tournerait ses armes contre la République , et d'avoir assassiné 40 noirs dans divers accès de colère :
deux crimes énormes aux yeux du gouverneur général,
toujours disposé à ne rencontrer que de la perfidie dans
les mulâtres. Quoi qu'il en soit, T. Louverture quitta les Gonaïves
aussitôt, pour se porter sur la ligne de i'Àrtibonite. Blanc
Cazenave avait été arrêté le 50 janvier : le 6 février, T.
Louverture annonça sa mort à Laveaux, en ces termes : «c Blanc Cazenave, pendant sa détention, a été'vive-
« ment atteint d'une colère bilieuse qui avait toutes les
« apparences d'une rage effrénée ; il en a été étouffé. Re-
« quiescat in pace. Il est hors de ce monde ; nous en dece vons à Dieu des actions de grâces. Pour moi, général,
« en le faisant arrêter, je n'ai fait que mon devoir. Tou-
« jours, je saisirai avec zèle l'occasion de servir la patrie ;
« je combattrai sans cesse les ennemis intérieurs et exce térieurs. Cette mort de Blanc Cazenave a anéanti contre
« lui toute espèce de procédure, attendu que de son crime,
« il n'y a point de complices ni de participes. Vernet ne
« m'ayant pas encore fait passer le procès-verbal de sa
« mort, je lui écris de vous l'envoyer. »
devoir. Tou-
« jours, je saisirai avec zèle l'occasion de servir la patrie ;
« je combattrai sans cesse les ennemis intérieurs et exce térieurs. Cette mort de Blanc Cazenave a anéanti contre
« lui toute espèce de procédure, attendu que de son crime,
« il n'y a point de complices ni de participes. Vernet ne
« m'ayant pas encore fait passer le procès-verbal de sa
« mort, je lui écris de vous l'envoyer. » Vernet commandait alors la place des Gonaïves. Cet
homme de couleur devint l'époux d'une nièce de T. Louverture. Cette colère bilieuse, semblable à une rage effrénée,
qui étouffa le malheureux Blanc Cazenave dans la prison
des Gonaïves, rappelle assez bien ce proverbe : Quand [1795] CHAPITRE III- 45 on veut noyer son chien, on dit qu'il a la rage. Mêlant
toujours quelque chose de la religion dans ses paroles,
T. Louverture, en récitant, en chantant le Requiem,
trahit aussitôt la joie que lui occasionnait la mort de cet
officier : il en rendit grâces à Dieu Hélas ! il ne se
doutait pas alors qu'un jour viendrait où, appelé lui-même
avec une ruse égale à la sienne, arrêté et garotté, il serait
embarqué dans cette même ville des Gonaïves pour aller
mourir dans un cachot, sur de la paille ; et qu'après sa mort
douloureuse, on dirait aussi de lui, avec la même insensibilité : Ce vieux nègre est mort de froid. Nous ne trouvons rien dans nos documens, qui dénote
que T. Louverture soupçonnait Blanc Cazenave d'être un
partisan de Villatte. En énumérantà Laveaux, par une lettre
du 31 janvier, les divers motifs qu'il donna pour son arrestation, il n'insinua rien à ce sujet. Cependant, il parlait
à cœur ouvert à Laveaux ! Dans les premiers jours de février, au moment de la
mort de cet officier qui guerroyait si bien contre les Anglais, le major Brisbane sortit de Saint-Marc pour diriger
une attaque générale contre les républicains, sur toute
la ligne de l'Artibonite. Il était secondé par le colonel
Dessources, français au service delà Grande-Bretagne, et
par Lapointe appelé de l'Arcahaie dans le même but : ces
deux derniers avaient chacun un régiment sous leurs ordres. Si l'attaque fut vive de la part des iVnglais, les répupublicains, guidés par T. Louverture, leur firent la résistance la plus vigoureuse : Christophe Mornet, noir ancien
libre, se distingua par sa valeur. Brisbane et Dessources
ayant été blessés, le premier dangereusement, les Anglais
furent repoussés de toutes parts, excepté du bourg des 46 ETUDES SUR L HISTOIRE I) HAÏTI. Vérettes dont ils s'étaient emparés, et qu'ils avaient bien
fortifié. Brisbane mourut à Saint-Marc : c'était un officier
d'une grande bravoure . Dans un de ces combats, un émigré français nommé
Chadirac, fut fait prisonnier par T. Louverture qui l'envoya à Laveaux. Celui-ci le fit fusiller au Port-de-Paix.
T. Louverture, peu après, fit lui-même fusiller des noirs
qui ourdissaient un complot dans le camp de Moïse, pour
se joindre aux Espagnols. Il y avait certainement une différence entre ces deux cas ; mais dès lors, T. Louverture évitait de mettre la même sévérité envers les Français traîtres
à leur patrie, que Rigaud avait mise à Léogane. C'est à
Laveaux qu'il réservait ces rigueurs. Il y avait en cela une
grande adresse de sa part.
verture, peu après, fit lui-même fusiller des noirs
qui ourdissaient un complot dans le camp de Moïse, pour
se joindre aux Espagnols. Il y avait certainement une différence entre ces deux cas ; mais dès lors, T. Louverture évitait de mettre la même sévérité envers les Français traîtres
à leur patrie, que Rigaud avait mise à Léogane. C'est à
Laveaux qu'il réservait ces rigueurs. Il y avait en cela une
grande adresse de sa part. Le 16 février, la corvette la Musette, commandée parle
capitaine Desagenaux , entra au Cap, venant de Brest,
avec 30 barils de poudre, 6000 cartouches d'infanterie,
1000 lames de sabres, 1000 fusils et des exemplaires du
décret du 4 février 1794, sur la liberté générale. Le comité
de salut public estimait que cette loi était, dans les circonstances, une espèce d'armes pour la population de
Saint-Domingue. C'était dire aux noirs déclarés libres,
que la France n'entendait pas revenir sur la liberté générale. Laveaux prétend en avoir envoyé 50 exemplaires à
la municipalité du Cap pour le faire publier, parce que
jusque-là on avait négligé cette publication. Cependant,
l'année précédente le capitaine Chambon lui avait envoyé
ce décret, en l'engageant à lui donner publicité. Cette assertion de sa part nous paraît une insinuation , et contre la
municipalité et contre Villatte. Le 9 avril, la Musette reprit la mer, ayant à son bord [1795] CHAPITRE III. 47 le chef de bataillon Bedos, chargé de dépêches du gouverneur général pour le ministre de la marine. Depuis l'apparition delà corvette Y Espérance à Jacmel, en juin 1794,
c'était le premier navire de guerre français qui fût venu
dans la colonie. Nous trouvons parmi nos documens une lettre de Villatte à Laveaux, du 22 février, qui nous met sur la voie de
ce qui existait entre eux, et de ce qui est survenu par la
suite. La voici : J'ai réclamé l'amitié que tu m'as manifestée dans tes lettres et tes
discours , pour obtenir une réponse de toi , et je n'en suis pas plus
avancé. Ce silence obstiné , et ce qui m'est rapporté de toutes parts,
me donneraient lieu d'en douter ; car les paroles ne sont rien pour moi;
ce sont les actions. Je le l'ai déjà dit : je ne suis point fin , je ne suis
point homme de cabinet ; mais je suis bien l'homme de la révolution,
par goût et par principes. Je vais rondement en besogne , et quand je
me trompe , je suis de bonne foi : cependant, avec mon gros bon sens,
je sais démêler la vérité. Je sais que Moreau est très-exact à t'envoyer le mouvement du port,
et que beaucoup d'autres, anticipant sur mes droits, te rendent compte
de tout ce qui se passe ici : ce qui pourrait me dispenser de t'en rendre ;
mais je serai toujours exact à mon devoir envers toi. Permets -moi de te dire que tu en as un aussi à remplir envers moi :
c'est de répondre à tous les points de ma correspondance , soit que tu
approuves ou que tu improuves mes actions : cela ne doit pas être pénible pour toi , puisque je lis dans une de tes lettres que j'ai sous les
yeux, que tu m'as adopté pour ton fils, et que tu me portes dans ton
cœur. Plaise à Dieu que tu n'y portes pas des individus qui neveulent
pas le bien autant que moi !
i de te dire que tu en as un aussi à remplir envers moi :
c'est de répondre à tous les points de ma correspondance , soit que tu
approuves ou que tu improuves mes actions : cela ne doit pas être pénible pour toi , puisque je lis dans une de tes lettres que j'ai sous les
yeux, que tu m'as adopté pour ton fils, et que tu me portes dans ton
cœur. Plaise à Dieu que tu n'y portes pas des individus qui neveulent
pas le bien autant que moi ! Cette lettre de Villatte était daus le style républicain de
l'époque. Les militaires surtout se tutoyaient : Laveaux
lui-même employait cette formule avec les autres officiers.
Cependant, nous remarquons que dans ses lettres au 48 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. gouverneur général, T. Louverture disait vous. Son républicanisme était réservé. La franchise toute militaire de Villatte paraît dans sa
lettre. Il était subordonné à Laveaux ; il commandait une
grande ville et ses dépendances; il rendait exactement
compte au gouverneur général de ses opérations ; il lui
demande ses ordres, et celui-ci ne répond à rien. N'a-t-il
pas raison de se plaindre à lui-même de ce silence obstiné,
lorsqu'il sait que Laveaux entretient une correspondance
suivie avec des inférieurs qui lui rendent compte de tout
ce qui se passe au Cap ? Etait-ce là le devoir d'un chef
supérieur? Quelles pouvaient être ses raisons? Il va nous
les apprendre. « Depuis longtemps, dit-il, Villatte et ses amis ourdis-
« saient des intrigues contre moi, d'accord avec la muni-
« cipalité. On courait des bruits sur moi, en disant que
« je voulais passer aux Anglais avec Pageot, etc. » Pauvres motifs ! car à son voyage récent au Cap, il a dit
lui-même que Villatte était en mésintelligence avec la municipalité : comment alors se seraient-ils entendus depuis
longtemps pour le calomnier ? Ces préventions n'ont fait que s'enraciner de plus en
plus dans son esprit. En effet, en parlant de son retour
au Port-de-Paix, il dit : « qu'à la date du 9 janvier, il
« fut averti que le mulâtre Chevalier, commandant à
« Terre-Neuve, devait ouvrir chez lui une réunion de
« chefs militaires des paroisses, à l'effet de former une
« assemblée coloniale ; qu'il en avisa T. Louverture qui
« lui répondit de se tenir tranquille, que le coup venait
« du Cap. » Quelles que fussent les intrigues existantes au
Cap, il n'y a nulle apparence que Chevalier ni aucun des
autres chefs militaires, à cette époque, voulussent créer [1795] CHAPITRE III. 49 une asseméble coloniale, autorité purement civile, tandis
que tous se trouvaient incessamment en lutte avec les
municipalités, par rapport à l'autorité despotique qu'ils
exerçaient dans les paroisses. N'est-ce pas un désir naturel et inhérent au pouvoir militaire, de vouloir toujours
absorber toute autorité? Laveaux lui-même, voulait-il
une autorité civile à côté de la sienne? Dès qu'il eut reconnu ou cru que de telles intrigues, existaient au Cap,
pourquoi ne s'y rendit-il pas de nouveau pour les déjouer ?
te avec les
municipalités, par rapport à l'autorité despotique qu'ils
exerçaient dans les paroisses. N'est-ce pas un désir naturel et inhérent au pouvoir militaire, de vouloir toujours
absorber toute autorité? Laveaux lui-même, voulait-il
une autorité civile à côté de la sienne? Dès qu'il eut reconnu ou cru que de telles intrigues, existaient au Cap,
pourquoi ne s'y rendit-il pas de nouveau pour les déjouer ? Dans le courant du mois de mars, Rigaud et Bauvais
ayant réuni leurs forces, marchèrent ensemble dans le but
d'attaquer le Port-au-Prince. Arrivés à Marliany, lieu où
la grande route passe près du rivage de la mer, ils trouvèrent un vaisseau et un brig anglais qui s'y étaient embossés et dont le feu empêchait l'armée d'avancer. Dans la
nuit, Pétion plaça sur un monticule, des canons dont les
coups bien dirigés contraignirent ces deux bâtimens à se
retirer. L'armée put ainsi aller en avant : elle s'arrêta au
carrefour de l'habitation Trutier. Le quartier-général se
trouvait dans la maison principale ,de cette propriété. Les Anglais, sortis du Port-au-Prince , le 26 mars,
vinrent l'y attaquer en surprenant le camp ; il y avait
1000 hommes sous les ordres du lieutenant-colonel Markhams. Dans ce premier moment de surprise, les assaillans obtinrent le plus grand succès. Mais bientôt Rigaud
et Bauvais, aidés de l'artillerie de Pétion, rétablirent le
combat et chassèrent les Anglais. Markhams fut tué dans
cette action. Joseph Cazeau, noir ancien libre, qui avait
pris parti avec les Anglais, périt aussi dans cette journée. Les deux chefs républicains, dans un sentiment tout
chevaleresque , firent proposer au général Horneck qui T. III. £ 50 ETUDES SUR l'hISTOIRE D'HAÏTI. commandait le Port-au-Prince, de lui rendre le corps de
Markhams . Cette proposition , agréée comme un témoignage
de la justice rendue par les vainqueurs au courage de cet
officielles porta à faire accompagner ce cadavre avec toute
la pompe militaire , jusqu'aux portes de la ville où il fut reçu. Après cette victoire, l'armée républicaine entreprit le
siège du fort Bizoton, par des batteries de canons et de
mortiers placés sur les éminences voisines. Ce siège dura
cinquante-cinq jours, pendant lesquels des actions d'éclat
eurent lieu des deux côtés * . Au bout de ce temps, il fut
levé, et l'armëe républicaine retourna à Léogane. Cette retraite se fit sur l'observation adressée par Laveaux à Rigaud, de l'impossibilité de conserver le fort
Bizoton, dans le cas même où il aurait été pris, puisque
les républicains n'avaient plus de poudre, et qu'ils en
avaient demandé à Laveaux qui ne put leur en envoyer.
En outre, sur la demande de Rigaud, le gouverneur
général avait donné l'ordre à T. Louverture d'attaquer
Saint-Marc, pour faire diversion aux forces anglaises; et
après divers assauts donnés infructueusement à cette
ville, les 25, 26 et 27 juin, ce général avait été contraint
d'y renoncer et de lever le siège de cette ville \
ient plus de poudre, et qu'ils en
avaient demandé à Laveaux qui ne put leur en envoyer.
En outre, sur la demande de Rigaud, le gouverneur
général avait donné l'ordre à T. Louverture d'attaquer
Saint-Marc, pour faire diversion aux forces anglaises; et
après divers assauts donnés infructueusement à cette
ville, les 25, 26 et 27 juin, ce général avait été contraint
d'y renoncer et de lever le siège de cette ville \ Le 11 juin, Jean François fit une adresse aux noirs du i Nous avons ouï dire que c'est durant le siège de Bizoton que Faubert donna
Je surnom de Mètellus à un sergent noir qui fit un acte de bravoure extraordinaire. Ce sergent devint général de division, sous la présidence de Pétion;
il était aussi un des meilleurs citoyens de la République d'Haïti. 2 M. Madiou fait à Laveaux l'honneur d'avoir lui-même conçu le plan d'attaque générale contre les Anglais au Port-au-Prince et à Saint-Marc, tandis
que ce gouverneur dit tout simplement , que c'est sur la demande de Rigaud,
qui voulait attaquer le Port-au-Prince, qu'il donna l'ordre à Toussaint Louverture de l'assister en allant contre Saint-Marc. Ainsi c'est plutôt à Rigaud que
revient cette initiative. (Hist. d'Haïti, t. 1", p. 219.) [1793] CHAPITRE III. 51 Dondon pour les engager à se réunir à lui. Il leur disait :
que c'était en vain qu'ils se croyaient libres; que la République française n'avait pas le droit de leur donner la
liberté, sans payer préalablement une indemnité à leurs
maîtres ; que si la paix avait lieu en Europe, la France
enverrait des escadres et des troupes à Saint-Dominque
pour rétablir l'esclavage , à moins qu'elle n'eût assez de
moyens pour indemniser les maîtres ; que le rétablissement de la monarchie en France aurait le même résultat,
parce que la France avait besoin de Saint-Domingue pour
son commerce et ses manufactures, et que l'esclavage
seul pouvait donner la possibilité de satisfaire à ce besoin,
etc. Son adresse se terminait, en engageant les noirs à se
soumettre à l'Espagne qui les rendrait réellement libres,
qui les entretiendrait : enfin, il leur accordait une amnistie durant deux mois. Certainement, de telles pensées n'étaient pas sorties
du cerveau de Jean François ; les Espagnols et les émigrés ou colons français seuls pouvaient les concevoir et
employer cet homme, pour les transmettre aux noirs de
la partie française. Néanmoins, il est curieux de voir
comment ces prévisions se sont réalisées par la suite.
Nous aurons 'bientôt occasion de prouver que déjà ,
dans la même année 1795, ces idées se propageaient en
France. Deux jours après cette adresse, T. Louverture y fît
une réponse où il qualifiait son ancien collègue, de vil
esclave des rois, en lui reprochant la vente de ses frères
aux Espagnols, pour être envoyés dans leurs mines du
Mexique.
. Néanmoins, il est curieux de voir
comment ces prévisions se sont réalisées par la suite.
Nous aurons 'bientôt occasion de prouver que déjà ,
dans la même année 1795, ces idées se propageaient en
France. Deux jours après cette adresse, T. Louverture y fît
une réponse où il qualifiait son ancien collègue, de vil
esclave des rois, en lui reprochant la vente de ses frères
aux Espagnols, pour être envoyés dans leurs mines du
Mexique. C'est à cette époque, au mois de juin 1795, que nous 52 ETUDES SUR L'HISTOIRE d'hàÏTI. paraît commencer la jalousie entre T. Louverture et Villatte ; et voici à quelle occasion. II paraît que le premier, afin d'empêcher les vols de
cafés qui se commettaient au préjudice des propriétaires
des montagnes situées entre les Gonaïves et le Cap, avait
défendu à ces mêmes propriétaires comme aux cultivateurs, de porter leurs produits au Cap, en exigeant d'eux
devenir les vendre aux Gonaïves où, d'ailleurs, T. Louverture cherchait à attirer les navires des Etats -Unis pour
en recevoir de la poudre. Par cette décision, le Cap ne se
trouvait plus alimenté dans son commerce, les autres lieux
de l'intérieur où se récolte le café étant infestés journellement par les gens de Jean François. De là, des observations à ce sujet adressées par Villatte à Laveaux, qui
s'empressa de les transmettre à T. Louverture comme
des plaintes formées par Villatte : c'était pour les diviser»
T. Louverture lui répondit en ces termes : « Si Villatte eût été un de mes véritables frères, il m'eût
« aussi donné connaissance des propos qu'on lui tenait
« contre moi. Malgré que mes frères du Cap agissent de la
« sorte envers moi, je n'ai rien à dire d'eux, je les re-
« garde toujours comme frères et amis. Avec la grâce de
€ Dieu, le temps nous fera connaître le juste. » Cette lettre est du lîjuin. Ne dirait-on pas, à la douceur de ses termes, que tout
est à peu près oublié ? Mais le 18, T. Louverture, à son tour, écrit à Laveaux
contre le commandant Joseph Flaville, noir, agent du Cap,
dit-il, qui se laisse égarer par les conseils du Cap, en ajoutant qu'il l'avait dénoncé à Villatte et à Pierre Michel. Le 26 juin, Joseph Flaville, informé de sa plainte, écrit [1795] chapitre m. 55 lui-même à T. Louverture et lui avoue qu'il se reconnaît
le tort de ne l'avoir pas informé que lui, Flaville, était
entièrement sous les ordres de Villatte ; mais qu'il prie T.
Louverture d'oublier le passé. Il le tutoyait en républicain. Le 1er juillet, T. Louverture lui répond qu'il est trèssatisfait de savoir qu'il est sous les ordres de Villatte, et
qu'il aurait dû l'en informer et non pas lui rendre incessamment compte de ses opérations; mais, cependant, qu'il
doit lui remettre toutes les troupes que lui, T. Louverture,
avait placées sous les ordres de Flaville. Nous remarquons
que dans cette lettre, écrite avec dignité, T. Louverture
ne le tutoie pas.
1er juillet, T. Louverture lui répond qu'il est trèssatisfait de savoir qu'il est sous les ordres de Villatte, et
qu'il aurait dû l'en informer et non pas lui rendre incessamment compte de ses opérations; mais, cependant, qu'il
doit lui remettre toutes les troupes que lui, T. Louverture,
avait placées sous les ordres de Flaville. Nous remarquons
que dans cette lettre, écrite avec dignité, T. Louverture
ne le tutoie pas. Quelques jours après, il insista auprès deLaveaux pour
contraindre J. Flaville à lui rendre les troupes et les postes qu'il lui avait confiés, étant dans son cordon de l'Ouest. Enfin, le 16 septembre, T. Louverture revint à la
charge auprès de Laveaux, au sujet de Joseph Flaville.
Selon lui, cet officier était sous ses ordres quand il combattait sous les Espagnols, pour la cause de la liberté ;
Flaville l'abandonna pour aller se soumettre aux commissaires civils (qui, sans doute, combattaient pour la cause
de] Dieu et des Rois) ; qu'il abandonna ces derniers pour
rejoindre Jean François ; qu'il abandonna Jean François
pour revenir, comme l'Enfant prodigue, auprès de T.
Louverture qui, en adoptant le parti républicain, le plaça
au Morne Anglais, près du Cap. Joseph Flaville, enfin,
par pusillanimité, n'a pas marché contre l'ennemi ; il est
allé se placer sous les ordres de Villatte, mon camarade,
dit-il, qui l'a accueilli sans m'en rien dire: je ne puis
passer ce trait d'insubordination, pour l'exemple. Un mois après, le 22 octobre, T. Louverture écrivit 54 ETUDES SUR l'hTSTOIRE d'hAÏTI. encore à Laveaux au sujet de Joseph Flaville à qui Maurepas imputait dès propos tenus à l'Acul, contre le travail ;
T. Louverture insistant, Flaville est relevé de son poste
et envoyé définitivement au Cap. Mais là-même, loin de
lui échapper, cet homme inconséquent devint peu après
un agent secret pour T. Louverture. Si nous avons cité ces différentes lettres, si nous sommes
entrés dans tous ces petits détails, c'est qu'il nous a paru
important de constater à quelle cause on peut attribuer
le commencement, l'origine de la division survenue entre
T. Louverture et Villatte. C'est, comme il est évident, à
la jalousie du pouvoir, et non à aucune pensée, aucune
différence de couleur entre eux. Si Rigaud, en arrêtant
Montbrun, a pu se laisser influencer par l'idée de se débarrasser, dans l'Ouest, d'un concurrent plus redoutable à
son pouvoir que Bauvais (et certes sans aucune pensée de
couleur) pourquoi n'en serait-il pas de même entre T.
Louverture et Villatte, de quelque côté que soit venu le
premier tort ? Que les préventions et les rancunes de Laveaux, d'abord, contre Villatte et les hommes de couleur
en général, que celles de Sonthonax ensuite, aient saisi
l'occasion pour tâcher de faire naître une distinction de
couleur dans la colonie entre les noirs et les mulâtres,
toujours est-il qu'on peut reconnaître que de la part de
ces derniers, il n'en était pas question. Quand des blancs
se divisent entre eux à propos du pouvoir, on ne peut
certainement pas attribuer de telles querelles à la couleur des hommes : Garran a constaté cette jalousie du
pouvoir entre Sonthonax et Polvérel, pendant leur mission à Saint-Domingue. Les noirs entre eux peuvent être
jaloux les uns des autres par les mêmes causes, les mulâtres également ; tous les hommes, quels qu'ils soient,
reconnaître que de la part de
ces derniers, il n'en était pas question. Quand des blancs
se divisent entre eux à propos du pouvoir, on ne peut
certainement pas attribuer de telles querelles à la couleur des hommes : Garran a constaté cette jalousie du
pouvoir entre Sonthonax et Polvérel, pendant leur mission à Saint-Domingue. Les noirs entre eux peuvent être
jaloux les uns des autres par les mêmes causes, les mulâtres également ; tous les hommes, quels qu'ils soient, [1795J CHAPITRE III. 55 étant sujets à l'ambition, à ce désir ardent du commandement, ils peuvent tous se diviser par ce motif. Nous nous bornons, pour le moment, à constater aussi
une chose delà part de T. Louverture : c'est qu'il joignait
à la persévérance dans ses idées, une volonté, une énergie de résolution peu commune ; il fallait qu'on lui cédât
toujours. L'idée qu'il se faisait de son pouvoir, de son autorité, n'admettait aucune transaction ni avec les hommes,
ni avec les choses : sur ce point, nous avons présenté sa
conduite sous les Espagnols , au moment où il a passé au
service de la République française ; depuis qu'il y est , la
première occasion qui s'offre à une pareille observation,
est sa conduite envers son brave lieutenant Blanc Cazenave ; d'autres observations s'offriront encore, jusqu'à ce
que nous arrivions à la mort de son cher neveu Moïse. Comme nous nous efforçons de suivre, autant que possible, Tordre chronologique dans la narration des faits,
nous en plaçons un ici , pour donner une idée de la manière dont concevait aussi l'exercice du pouvoir, un homme
de couleur qui, par la suite, a joué un rôle important dans
la politique de notre pays. C'est de Blanchet aîné qu'il
s'agit. On a vu dans le deuxième livre de cet ouvrage, qu'en
quittant les Cayes pour revenir au Port-au-Prince, en avril
1794, Polvérel l'avait nommé délégué de la commission
civile pour la province du Sud. Quoique les deux commissaires civils fussent partis accusés et prisonniers , Blanchet aîné , si éclairé d'ailleurs , n'avait pas considéré que
sa délégation était anéantie par ce fait ; il l'avait retenue,
malgré sa nullité. Or, quelques membres du conseil supérieur créé par Polvérel etSonthonax au Port-au-Prince, 56 études suu l'histoire d'haïti. pour les provinces de l'Ouest et du Sud , s'étant réfugiés
aux Cayes depuis la prise de cette première ville par les
Anglais, crurent à la possibilité d'y siéger pour administrer la justice. Un blanc nommé Domergue en était le
président, et Pinchinat le commissaire du pouvoir exécutif. Blanchet aîné s'opposa à la tenue du conseil supérieur,
en sa qualité de délégué civil ; cette opposition occasionna
une altercation entre lui et Domergue, et notre délégué fit
tout bonnement mettre enprisonie magistrat. Domergue
et Pinchinat s'en plaignirent au gouverneur général Laveaux, en lui demandant de vouloir bien désigner, nommer des membres pour remplacer ceux qui étaient restés
au Port-au-Prince. Mais Laveaux n'en fit rien. Il n'existait plus de conseil supérieur de justice au Cap ; il n'était
pas juste d'en établir un aux Cayes.
opposition occasionna
une altercation entre lui et Domergue, et notre délégué fit
tout bonnement mettre enprisonie magistrat. Domergue
et Pinchinat s'en plaignirent au gouverneur général Laveaux, en lui demandant de vouloir bien désigner, nommer des membres pour remplacer ceux qui étaient restés
au Port-au-Prince. Mais Laveaux n'en fit rien. Il n'existait plus de conseil supérieur de justice au Cap ; il n'était
pas juste d'en établir un aux Cayes. Quand nous considérons les lumières qui distinguaient
Blanchet aîné, nous sommes porté à croire que Rigaud
n'a pas été étranger à l'acte despotique de cet homme.
Rigaud ne devait pas , plus que Laveaux , vouloir d'une
cour de justice. Quoiqu'il en soit, ce fait de Blanchet aîné,
sans pouvoir réel, sert à prouver que tous les hommes se
ressemblent , quand il s'agit d'une autorité qu'ils croient
devoir exercer. Ainsi, T. Louverture, dont nous venons
de parler, n'était pas le seul dans la colonie qui fût jaloux
de son pouvoir et de celui des autres. Villatte, comme
lui, a pu avoir de pareils sentimens. Tous les chefs militaires de cette époque, à peu près comme toujours, revendiquaient l'omnipotence de l'autorité. Dans le même temps, T . Louverture fit sentir à Laveaux
la nécessité dune organisation dans les troupes placées
sous son commandement. Jusque-là , elles formaient de
simples bataillons, des compagnies détachées, sans liaison. [1795] CHAPITRE III. 57 La valeur dont certains officiers donnaient des preuves
réitérées sur le champ de bataille , nécessitait aussi des
récompenses militaires : les grades en étaient la plus
précieuse. Aussi bien, on ne fait pas une guerre continuelle
sans organisation de troupes. Déjà, au Cap, existaient
trois régimens organisés : le premier sous les ordres d'un
blanc nommé Rodrigue ; le deuxième sous ceux de Pierre
Michel ; le troisième sous ceux de B. Léveillé, deux colonels noirs. Ces trois corps désignés sous les n0s 1er, 2e et
3e, étaient sous les ordres immédiats de Villatte , colonel
lui-même. Une question était à résoudre alors : fallait-il
donner aux quatre régimens dont T. Louverture demandait l'organisation , des numéros qui suivissent l'ordre
commencé au Cap ? Commandant en chef le cordon de
l'Ouest, plus important que le commandement déféré à
Villatte, T. Louverture, qui avait le titre et le rang de
général lorsqu'il fit sa soumission, ne pouvait pas déchoir :
en créant ces quatre corps , il leur donna les n°* 1er, 2e,
3e et Ae; mais il demanda à Laveaux le commandement
du 1 er : c'était se donner l'apparence d'une grande modestie. Laveaux consentit à ce qu'il n'aurait pu empêcher.
L'organisation se compléta par l'instruction militaire que
T. Louverture fit donner à ses soldats, par des soldats
européens du régiment de Dillon qu'il avait faits prisonniers. Ces troupes arrivèrent bientôt à un maniement parfait de leurs armes. Quant à la discipline , nous n'avons
pas besoin de dire que sous un tel chef , elle ne pouvait
être que très-régulière.
d'une grande modestie. Laveaux consentit à ce qu'il n'aurait pu empêcher.
L'organisation se compléta par l'instruction militaire que
T. Louverture fit donner à ses soldats, par des soldats
européens du régiment de Dillon qu'il avait faits prisonniers. Ces troupes arrivèrent bientôt à un maniement parfait de leurs armes. Quant à la discipline , nous n'avons
pas besoin de dire que sous un tel chef , elle ne pouvait
être que très-régulière. Cette organisation avait eu lieu vers le 25 juillet. Le
28 , Christophe Mornet et Valleray, furent envoyés par T.
Louverture prendre possession du bourg et du canton du
iMirebalais , en en chassant les Espagnols qui se réfugièrent 58 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. à Las Caobas. Ils y furent poursuivis , et Las Caobas
tomba aussi au pouvoir de ce général. Il avait préalablement ménagé des intelligences avec les hommes de couleur du Mirebalais : ce sont eux qui facilitèrent l'entreprise
de T. Louverture. Partout, ils se repentaient de leur trahison envers le drapeau français. Ce fait est constaté par
T. Louverture lui-même , dans sa lettre à Laveaux , en
date du 6 août : il lui dit «que le Mirebalais s'est rendu à
« lui au moyen des intelligences qu'il avait préparées , et
« il convient qu'il aurait été presque impossible de le sou-
« mettre par la force , tant son site est fortifié par la na-
« tnre ; et nous ne devons sa possession qu'au retour de
« ses habitans à la mère-patrie. » Selon son habitude , T. Louverture fit dresser procèsverbal , tant au Mirebalais qu'à Las Caobas , en faisant
prêter serment aux habitans de rester fidèles. Nous remarquons, en passant, qu'à la fin de sa lettre à
Laveaux, comme il faisait déjà, il lui renouvelle ses vœux
de bonne santé et des complimens affectueux pour les officiers de son état-major. Il y avait une grande différence
entre cette formule récidivée , et le langage soldatesque
de Villatte : de là naturellement de la part de Laveaux, une
préférence aussi en faveur de celui qui employait les formes
d'un attachement doucereux envers son supérieur. Le 15 août , T. Louverture adressa une lettre au gouverneur général où il lui dit qu'il se ménage des intelligences à l'Arcahaie , et qu'il a reçu au Mirebalais une
députation envoyée par Mamzelle , chef des nègres indépendans du Doko, qu'il tâchera de soumettre à son autorité. Il parle à Laveaux de la manière d'organiser les
choses au Mirebalais et à la montagne des Grands-Bois,
pour s'assurer de la soumission de ces cantons qui tourj79o] CHAPITRE ut. 59
se ménage des intelligences à l'Arcahaie , et qu'il a reçu au Mirebalais une
députation envoyée par Mamzelle , chef des nègres indépendans du Doko, qu'il tâchera de soumettre à son autorité. Il parle à Laveaux de la manière d'organiser les
choses au Mirebalais et à la montagne des Grands-Bois,
pour s'assurer de la soumission de ces cantons qui tourj79o] CHAPITRE ut. 59 chent à la plaine du Cul-de-Sac. Dans ses vues, il tend à
resserrer la possession des Anglais dans cette partie. Le
moyen pour Laveaux, qui reste paisiblement auPort-dePaix, de ne pas subir l'influence de cet esprit organisateur,
de cette intelligence remarquable , qui ne cèdent rien à
une activité prodigieuse ! Toutefois, si T. Louverture comptait sur les manœuvres
qu'il pratiquait à l'Arcahaie, il ne comptait pas sur l'habileté de Lapointe à les déjouer , avec son courage et son
activité pour entreprendre des conquêtes hors du lieu où
il commandait. Le Mirebalais était à peine soumis, que
T. Louverture dut se porter, et sur la ligne de la Marmelade
menacée par les Espagnols et Jean François, et sur celle
de l'Artibonite menacée par les Anglais. Il secourut à
temps, le colonel Moïse chargé de la défense de la première, et les ennemis furent repoussés de ce côté. Accouru aux Vérettes, il battit Dessources qui était sorti de
Saint-Marc : là, il était secondé par la bravoure de Dessalines, de Clervaux, de Desrouleaux et de ses autres officiers, dont il rendit témoignage à Laveaux. « Les chevaux
« ( les cavaliers ) que j'avais mis aux trousses des
« fuyards m'amènent à l'instant M. le chevalier deQuin-
« carneau, major de la légion de Dessources. Je vais
« vous envoyer cet officier. » Il est sous-entendu que si
le gouverneur général juge convenable de faire fusiller
cet émigré français, ce sera à lui d'en répondre devant
Dieu. Nous venons de parler de Lapointe. A la fin d'août,
après s'être ménagé aussi des intelligences avec Rebel,
homme de couleur du Mirebalais, Lapointe partit de l'Arcahaie avec une colonne, en même temps que l'émigré
vicomte de Bruges partait du Port-au-Prince, à la tête 60 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. d'une autre. Ils se dirigèrent sur le Mirebalais qu'ils enlevèrent facilement. Le vicomte de Bruges y resta en qualité
de commandant, et Rebel devint le chef de la milice royale.
Ce fait se passa le 25 août, suivant Laveaux.
it de l'Arcahaie avec une colonne, en même temps que l'émigré
vicomte de Bruges partait du Port-au-Prince, à la tête 60 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. d'une autre. Ils se dirigèrent sur le Mirebalais qu'ils enlevèrent facilement. Le vicomte de Bruges y resta en qualité
de commandant, et Rebel devint le chef de la milice royale.
Ce fait se passa le 25 août, suivant Laveaux. Le vicomte de Bruges s'occupa immédiatement de fortifier ce point déjà défendu par les localités. Il paraît
qu'ayant obtenu des sommes considérables pour ces fortifications, il reçut avis que le général anglais A. Williamson allait y venir pour visiter ce bourg. A cette nouvelle,
notre Vicomte, pour ne pas se trouver en défaut, fit
sauter les ouvrages minimes qu'il avait élevés, et évacua
la place sans avoir vu les républicains. T. Louverture, apprenant ce fait, envoya son frère Paul, connu aussi sous
le nom de Louverture, qui s'en empara sans coup férir.
Mais le général Williamson ordonna la reprise du lieu :
ce qui s'opéra encore par Lapointe avec une colonne
sortie de l'Arcahaie et une autre du Port-au-Prince. Paul
Louverture n'était pas de taille à soutenir leur choc ; il
s'enfuit. Le Mirebalais resta donc, pour le moment, au
pouvoir des Anglais, Ce dernier fait se passa le 50 sepr
tembre. Le 9 du même mois, T. Louverture se trouvant à SaintMichel, écrivit à Laveaux, au sujet des lieux qui devaient
être compris dans son commandement du cordon de
l'Ouest. Sa lettre n'était qu'une réponse à celle que lui
avait adressée Laveaux, après une réclamation de Yillatte
tendant à/£rer les limites de leur commandement respectif.
Nous remarquons que Laveaux envoya en communication à T. Louverture, la lettre de Villatte à ce sujet. Evidemment, ce gouverneur voulait diviser ces deuxhommes ;
car lui seul était compétent pour décider de la question, en [1795] CHAPITRE III. 64 assignant à chacun l'étendue du territoire qu'ils devaient
commander. Incapable peut-être de rien décider sans l'aveu/de T. Louverture, il se met à sa merci. Celui-ci,"en
employant dans sa réponse les formes les plus propres à
dissimuler sa propre décision aux yeux du gouverneur,
raisonnep'ailleurs parfaitement la situation des lieux et
des choses ; et il n'insiste pas moins , pour faire sentir à
son supérieur qu'il faut lui céder. Nous ne trouvons encore rien dans cette réponse , qui décèle une animosité
personnelle du noir contre le mulâtre ; mais seulement la
jalousie du pouvoir, de l'autorité entre eux.
merci. Celui-ci,"en
employant dans sa réponse les formes les plus propres à
dissimuler sa propre décision aux yeux du gouverneur,
raisonnep'ailleurs parfaitement la situation des lieux et
des choses ; et il n'insiste pas moins , pour faire sentir à
son supérieur qu'il faut lui céder. Nous ne trouvons encore rien dans cette réponse , qui décèle une animosité
personnelle du noir contre le mulâtre ; mais seulement la
jalousie du pouvoir, de l'autorité entre eux. Le 15 octobre, T. Louverture était rendu à la Marmelade, d'où il écrivit à Laveaux, qu'il s'y est porté pour déjouer des trames ourdies au Dondon , à Plaisance, et à la
Marmelade même. « J'ai lu et relu , dit-il , avec la plus scrupuleuse attention! tous *es DOns conseils que vous voulez bien me
donner. Je les reçois avec reconnaissance, comme un fils
respectueux reçoit ceux de son père , pour les mettre à
profit. Soyez sûr que je les ai profondément gravés dans
mon cœur, et que je ne m'en écarterai jamais. Combien
je vous aurai d'obligations, si mes travaux sont agréables
et utiles à ma patrie ! C'est à vous que j'en serai redevable ; aussi pouvez-vous compter sur toute ma reconnaissance et sur une soumission sans réserve à tout ce
que vous me prescrirez. — Il se répand partout, des bruits
de paix avec l'Espagne. Faites-moi le plaisir de m'instruire
au juste de qui en est. Je n'ajoute pas facilement foi à ce
qui ne vient pas de vous. » Le lendemain de la date de cette lettre, Jean François
fit un dernier effort pour s'emparer des points où com62 ÉTUDES sur l'histoire d'haîti. mandait son ancien collègue. Il agissait de concert avec
Biassou, et leurs troupes montaient à 4000 hommes. Ils
attaquèrent le Dondon qu'ils enlevèrent aux mains de
Moïse qui se battit vaillamment, mais qui fut forcé de céder au nombre. T. Louverture se porta à la rencontre
de son neveu , et réussit à repousser Jean François et
Biassou et à les chasser loin du Dondon. Le 15 octobre, en rendant compte à Laveaux de ces
faits, T. Louverture lui transmit une copie de la lettre
qu'il venait de recevoir de Renaud Desruisseaux. Il avait
adressé à T. Louverture, par les Gonaïves, un imprimé
contenant une lettre imprégnée du fiel colonial et écrite
par Victor Hugues , alors commissaire français à la
Guadeloupe , à Rigaud et Bauvais ; il leur reprochait ,
comme aux hommes de couleur de l'Ouest et du Sud, la
déportation des nègres-suisses. Cet imprimé contenait
aussi la réponse de ces deux officiers supérieurs à Victor
Hugues , et ils donnaient la plus grande publicité à ces
deux pièces. Nous remarquons qu'en transmettant ces
deux documens à Laveaux, T. Louverture ne fit aucune
réflexion, ni sur le fait malheureux dont il était question,
ni sur les lettres imprimées. La prudence, la réserve de
l'homme politique se décèlent dans cette absence de réflexion. Plus tard, il s'en fit une arme offensive contre
tous les hommes de couleur.
supérieurs à Victor
Hugues , et ils donnaient la plus grande publicité à ces
deux pièces. Nous remarquons qu'en transmettant ces
deux documens à Laveaux, T. Louverture ne fit aucune
réflexion, ni sur le fait malheureux dont il était question,
ni sur les lettres imprimées. La prudence, la réserve de
l'homme politique se décèlent dans cette absence de réflexion. Plus tard, il s'en fit une arme offensive contre
tous les hommes de couleur. 11 est temps que nous parlions de l'accusation portée
parles colons de Saint-Domingue contre Polvérel etSonthonax, des débats qui s'en sont suivis entre eux, et du
résultat qu'elle a eu. Ce sera le sujet du chapitre suivant. CHAPITRE IV. Arrivée de Polvérel et Sonthonax en France.— Décret qui suspend l'exécution
de l'accusation portée contre eux et les met en liberté provisoire.- Décret
sur l'élargissement des colons accusateurs. — Décret sur la formation d'une
commission pour entendre les accusateurs et les accusés. — Conduite des colons antérieurement à l'accusation et depuis. — Les colons réfugiés aux ÉtatsUnis approuvent la liberté générale des noirs.— .Ouverture des débats.—
Acte d'accusation des colons. — Mort de Polvérel. — Fin des débats. —
Rapport et arrêté de la commission des colonies sur l'accusation. — Décret
de la convention nationale qui décharge Sonthonax de l'accusation.— Opinion générale de la commission. Dans le deuxième livre, on a vu que Polvérel et Sonthonax étaient partis, le 15 juin 1794, pour se rendre en
France sur la corvette YEspérance. Ce bâtiment arriva à
Rochefort le 9 thermidor de l'an n (27 juillet), le même
jour où le règne de la terreur finissait à Paris. Le comité
révolutionnaire de Rochefort fit apposer les scellés surleurs papiers, et ils furent bientôt transférés à Paris, où
ils arrrivèrent le 16 thermidor (5 août). Le lendemain, la convention nationale rendit un décret
qui suspendit l'exécution de l'accusation portée contre
eux par celui du 16 juillet 1793 ; ce décret les mit en liberté provisoire, mais en leur faisant défense de sortir de
Paris jusqu'à nouvel ordre. Il décida en même temps que
les comités de salut public , d e marine et des colonies 64 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'HAÏTI. feraient dans un bref délai un rapport sur leur conduite. En ce moment encore, les colons qui avaient provoqué
le décret du 16 juillet étaient en état d'arrestation. Ils réclamèrent contre le décret de suspension , qui fut maintenu par la convention nationale. Cependant, cette assemblée , par un sentiment d'impartialité , finit par décréter,
le 20 septembre, que les comités de sûreté générale, de
salut public , de marine et des colonies , pourraient prononcer la liberté , ou provisoire ou définitive , des colons
détenus. Page et Brulley étaient encore détenus eux
mêmes, quand ils demandèrent des débats contradictoire
entre les colons et les ex-commissaires civils. Le 50 septembre, la convention nationale, sur le rapport de ses comités, rendit un nouveau décret qui ordonnait la formation d'une commission de neuf membres
pris dans son sein, pour s'occuper de ces débats : tous
pouvoirs à ce nécessaires lui furent accordés. Deux autres
décretsordonnèrentqueces débats commenceraient dans
trois jours ; mais ils ne furent rendus que les 25 et 26
janvier 1795, quatre mois après la formation de la commission. Des sténographes furent chargés de recueillir les
de ses comités, rendit un nouveau décret qui ordonnait la formation d'une commission de neuf membres
pris dans son sein, pour s'occuper de ces débats : tous
pouvoirs à ce nécessaires lui furent accordés. Deux autres
décretsordonnèrentqueces débats commenceraient dans
trois jours ; mais ils ne furent rendus que les 25 et 26
janvier 1795, quatre mois après la formation de la commission. Des sténographes furent chargés de recueillir les débats. La commission fut originairement composée de Garran, de Lecointre-Puyraveau (des Deux-Sèvres), secrétaire ;
Guyomard, Marc , Grégoire , Thibaudeau, Fouché ( de
Nantes), Mazade et Castillon : ils furent pris dans toutes
les nuances d'opinion. Desremplacemens successifs eurent
lieu parmi eux, et en définitive, il n'y resta plus que Garran , Fouché , Merlino , Grégoire , Dabray , Lanthenas ,
Mollevaut, Guyomard et Thibaudeau. Nous avons dit comment, à force d'intrigues, Page, [1793] CHAPITRE IV. 63 Brulley et consorts étaient parvenus à faire suspendre les
décrets des 5 et 6 mars 1795, qui donnaient une grande
latitude de pouvoir àPolvérel, Sonthonax et Delpech.
Ces deux colons s'étaientfait recevoir au club des Jacobins,
pour emprunter les couleurs de l'époque ; après la mort
de Louis XVI, ils avaient vociféré contre cet infortuné,
en feignant d'être alors les plus chauds patriotes. D'une
capacité incontestable, revêtus du titre de commissaires
de l'assemblée coloniale qui les avait envoyés en France
auprès du roi, en 1792, quoique cette assemblée eût été
dissoute par les commissaires civils, ils étaient parvenus
à se maintenir dans cette position, au moyen du patriotisme exalté qu'ils affichaient auprès de tous les hommes
influens de la convention et de ses comités. Ils faisaient de
nombreux écrits, des pamphlets, dans l'intérêt de la
cause coloniale. Quand les déportés du Cap arrivèrent en
France, ils se les adjoignirent pour exciter l'opinion
contre les commissaires civils. Ils entrèrent avec les déportés ou autres réfugiés aux Etats-Unis, dans une correspondance suivie, pourêtre au courant decequi sepassait
à Saint-Domingue. Page et Brulley devinrent enfin les
coryphées de cette faction criminelle, en France. Ils réussirent ainsi à changer les dispositions de la convention nationale, relativement à Saint-Domingue, précisément au moment où l'orage se formait dans son sein
contre Brissot et les Girondins. Ces défenseurs des noirs et
deshommesde couleur ayant été arrêtés le Slmai 1795,les
colons eurent plus de facilité pour inspirer leurs préventions, sinon leur haine, contre ceux que protégaient ces
illustres victimes. Dès l'arrivée de Blanchelande en France, ils se mirent
à sa poursuite : sa mort fut leur premier triomphe. Ils
t. m. 5 G6 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. s'acharnèrent successivement contre les autres contrerévolutionnaires, d'Esparbès, Cambefort, Touzard, etc.
Ces derniers eurent le bonheur de se voir acquittés ou
remis en liberté. Mais Page et Brulley contribuèrent puissamment à la mort de Brissotetdes Girondins, de Barnave, de Milscent, de Grimouard. Ils firent arrêter et
incarcérer Julien Raymond, Roume, Saint-Léger, Cambis,
Leborgne, Louis Boisrond, Castaing, G.-H. Vergniaud,
Dufay, Mills, J.-B. Belley, dans le cours de l'année 1795.
bonheur de se voir acquittés ou
remis en liberté. Mais Page et Brulley contribuèrent puissamment à la mort de Brissotetdes Girondins, de Barnave, de Milscent, de Grimouard. Ils firent arrêter et
incarcérer Julien Raymond, Roume, Saint-Léger, Cambis,
Leborgne, Louis Boisrond, Castaing, G.-H. Vergniaud,
Dufay, Mills, J.-B. Belley, dans le cours de l'année 1795. Enfin, c'est à leurs démarches que la convention nationale rendit le décret du 16 juillet contre Polvérel, Sonthonax et Delpech. Pour couronner leur œuvre odieuse,
ils dénoncèrent Danton à Robespierre, à Couthon, à
Saint-Just, pour avoir fait décréter la liberté générale
dans les colonies françaises, et contribuèrent ainsi à sa
mort. Les colons réfugiés aux Etats-Unis, informés du décret
d'accusation contre les commissaires civils, dressèrent
une dénonciation contre eux, qui a servi de base à l'acte
d'accusation dont nous allons parler. Elle était l'œuvre
particulière de Tanguy Labossière. Ils députèrent plusieurs d'entre eux pour venir en France soutenir cette
dénonciation. Mais dans leur conduite infâme envers Genêt, ambassadeur français près les Etats-Unis, ce dernier
avait fait saisir les papiers de Tanguy, de Galbaud et d'autres, et les avait expédiés en France ; ces documens servirent à éclairer la commission chargée d'entendre les
accusateurs et les accusés. Cependant, lorsque ces colons eurent appris aux EtatsUnis, que la convention nationale avait rendu le décret
sur la liberté générale, ils lui firent une adresse pour y
adhérer. Il est vraiment curieux de voir les colons dire à [1795] CHAPITRE IV. G7 cette occasion : « L'affranchissement des nègres était
« prononcé à Saint-Domingue, depuis l'instant de leur
« révolte en 1791 C'est du gouvernement d'un seul,
« depuis 1790, que sont découlés tous les maux. On nous
« dira : mais la liberté générale était inévitable d'après
« les principes de la France. On peut répondre que les
« principes delà constitution monarchique n'allaient pas
« si loin; que cependant on s'y est opposé dans la colonie
« même, et que ce sont ceux-là même qui s'y sont opposés,
« qui ont provoqué la liberté générale, en la rendant plus
« funeste qu'elle n'eût été, par la révolte impolitique à la-
« quelle ils ont donné les mains, et dont est résultée la
« nécessité de l'exécution des principes de la France,
« principes auxquels elle ne peut plus se permettre de
« déroger, » Il n'est pas moins curieux de lire ce qui suit , extrait
d'un écrit de Page, publié au mois de mars 1793, alors
que lui et Brulley entravaient l'envoi à Saint-Domingue
du ^décret du 5 du même mois, par lequel les commissaires civils étaient autorisés à modifier le régime des ateliers d'esclaves. Page y dit : « La convention nationale a consacré la liberté, l'éga-
« lité des hommes. « Les hommes des colonies diffèrent entre eux par
« leurs formes; mais ils naissent tous libres et égaux en
« droits.
au mois de mars 1793, alors
que lui et Brulley entravaient l'envoi à Saint-Domingue
du ^décret du 5 du même mois, par lequel les commissaires civils étaient autorisés à modifier le régime des ateliers d'esclaves. Page y dit : « La convention nationale a consacré la liberté, l'éga-
« lité des hommes. « Les hommes des colonies diffèrent entre eux par
« leurs formes; mais ils naissent tous libres et égaux en
« droits. « La convention ne peut s'occuper de la législation des
« colonies, sans s'occuper des hommes qui les habitent.
« Elle ne peut sans crime consacrer leur esclavage.
« Elle ne peut même décréter leur affranchissement
graduel; car alors elle consacrerait implicitement ou explicitement l'esclavage » 68 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. Mais on serait bien dans l'erreur, si on croyait Page de
bonne foi. Son but était de parvenir, à l'aide de ces principes absolus , à capter la convention pour faire accorder aux colons le droit de se régir eux-mêmes , et de
prendre des mesures d'humanité en faveur des esclaves. Enfin, le 11 pluviôse an m (50 janvier 1795) , six mois
après l'arrivée des commissaires civils, la première séance
des débats eut lieu. Les accusateurs furent Page, Brulley,
Thomas Millet, Verneuil, Senac, Duny, Clausson, Fondeviolle et Daubonneau. Larchevesque-Thibaud s'y joignit et
abandonna l'accusation ensuite. Galbaud voulut prendre
qualité à cet égard, et fut écarté par la commission pour
avoir émigré au Canada. Le 21 février, ils présentèrent l'acte contenant onze
chefs d'accusation contre Polvérel et Sonthonax. Le voici: Nous, soussignés, commissaires de Saint-Domingue, députés près la
convention nationale, et les colons soussignés , accusons Polvérel et
Sonthonax : lor chef. De n'avoir pas exécuté la loi du h avril 1792 , qui était
l'objet de leur mission, et même de s'être opposés à son exécution. 2e chef. De s'être opposés à l'exécution du décret du 22 août 1792,
relatif à la nomination des députés à la convention nationale. 3e chef. D'avoir usurpé le pouvoir législatif, et de s'être attribué les
fonctions du pouvoir exécutif et administratif. Ue chef. D'avoir paralysé les forces de terre et de mer envoyées par
la France pour rétablir J "ordre dans la colonie, et d'avoir tout tenté
pour les détruire. 5e chef. D'avoir organisé la guerre civile dans la colonie et provoqué
la rébellion contre l'assemblée nationale. 6e chef. D'avoir canonné la ville du-Port-au- Prince, et incendié celle
du Cap-Français. 7e chef. D'avoir délégué des pouvoirs, notamment le droit de vie et
de mort, au commandant militaire de la ville du Cap.
8e chef. D'avoir ordonné, dans tous les ports de Saint-Domingue, de [1795] CHAPITRE IV. 69 repousser à coup de canon tous les vaisseaux de l'État qui s'y présenteraient, sans distinction, quels que fussent leurs besoins. 9e chef. D'avoir préparé la conquête de Saint-Domingue aux ennemis de la France , et d'avoir livré aux Anglais la ville du Port-auPrince avec tous les bâtimens du commerce français qui s'y trouvaient. 10e chef. D'avoir dilapidé le trésor public, et envahi les fortunes
particulières.
69 repousser à coup de canon tous les vaisseaux de l'État qui s'y présenteraient, sans distinction, quels que fussent leurs besoins. 9e chef. D'avoir préparé la conquête de Saint-Domingue aux ennemis de la France , et d'avoir livré aux Anglais la ville du Port-auPrince avec tous les bâtimens du commerce français qui s'y trouvaient. 10e chef. D'avoir dilapidé le trésor public, et envahi les fortunes
particulières. 11e chef. D'avoir cherché à avilir la représentation nationale, en
envoyant pour siéger dans son sein ceux de leurs complices qui s'y sont
présentés avec des pouvoirs illégaux. Les débats s'ouvrirent, comme la raison l'indiquait, par
l'examen de la situation générale de Saint-Domingue au
moment ' de l'arrivée des commissaires civils dans cette
colonie, "afin de constater l'esprit public et l'état des divers
partis dans les différentes classes de la population. Mais
cet examen même amenait naturellement les débats sur
la question de l'état intérieur de la colonie, au moment où
la révolution française y donnait son contre-coup : de là
l'examen de la conduite des colons et des classes colorées
durant tous les troubles survenus depuis 1789 jusqu'à
septembre 1792, époque de l'arrivée des commissaires
civils. C'est cet examen contradictoire entre les accusés
et les accusateurs, qui a fait ressortir tout ce qu'il y avait
d'odieux dans le régime colonial , de pervers de la part
des Colons , de criminel de leur part , dans leurs desseins
de rendre la colonie indépendante de la France , pour la
régir à leur manière, ou la soumettre au protectorat de la
Grande-Bretagne. L'accusation tourna ainsi contre les
colons eux-mêmes ; la France put alors être éclairée à leur
égard. Les débats continuant sur l'administration des
commissaires civils pendant leur séjour à Saint-Domingue,
on eut ainsi l'histoire de cette série de faits durant une
période de cinq années. 70 ÉTUDES SUR LHISTOIRE D'HAÏTI. Toutefois, bien des particularités sont restées ignorées,
quant aux faits survenus dans les provinces de l'Ouest
et du Sud, parce que la mort surprit Polvérel qui aurait
pu les faire connaître et les expliquer, ayant eu l'administration particulière de ces provinces. Il mourut à Paris, le
6 avril 1 795 , de la maladie qu'il avait contractée dans la
colonie et dont il. parlait à Sonthonax , dans une de ses
lettres que nous avons citée au deuxième livre. Malgré ses
souffrances physiques , il assista aux débats jusqu'au
1er avril. Verneuil, un de ses accusateurs , eut l'infamie
de requérir un officier de police , de faire exhumer son
cadavre pour en faire l'autopsie, sous le prétexte d'examiner s'il ne s'était pas empoisonné, par crainte du résultat
de l'accusation. On avait vu ce pervers oser contrefaire indécemment la voix faible et épuisée de Polvérel , dans les
derniers jours où il assista aux débats. Cette conduite de
la part d'un colon de Saint-Domingue suffirait seule à faire
apprécier les sentimens qui animaient ces hommes cruels,
si l'histoire n'avait pas à constater d'autres faits encore
plus blâmables de leur part.
pas empoisonné, par crainte du résultat
de l'accusation. On avait vu ce pervers oser contrefaire indécemment la voix faible et épuisée de Polvérel , dans les
derniers jours où il assista aux débats. Cette conduite de
la part d'un colon de Saint-Domingue suffirait seule à faire
apprécier les sentimens qui animaient ces hommes cruels,
si l'histoire n'avait pas à constater d'autres faits encore
plus blâmables de leur part. Pour nous, qui les recueillons, afin d'écrire notre histoire nationale sur des bases certaines, nous ne pouvons
que nous féliciter de l'idée qu'ont eue les colons d'accuser
Polvérel et Sonthonax. Sans cette accusation , notre postérité ne pourrait savoir tout ce qu'il y a eu de détestable
dans le système qui régissait notre pays ; elle ignorerait
toutes les turpitudes signalées à chaque page de ces débats , tous les mauvais sentimens que nourrissaient les
colons de Saint-Domingue contre les hommes de la race
africaine, qu'ils subjuguèrent par l'abus de leurs lumières
et de leur force. Notre postérité, enfin, pourra mieux apprécier le généreux dévouement de nos devanciers qui [1795] CHAPITRE IV. 71 luttèrent contre le régime oppressif qu'ils détruisirent
par leur courage, leur valeur sur le champ de bataille et
leur expérience acquise dans la science politique. Ainsi, les passions des méchans finissent toujours par
tourner contre eux-mêmes. C'est là la justice divine, souvent lente à se manifester, mais infaillible comme Dieu
lui-même. La mauvaise foi des colons , leurs divagations perpétuelles depuis le commencement des débats, obligèrent la
commission qui les écoutait, à leur intimer une marche
sûre pour terminer ces débats. C'était de préciser les faits
qui se rattachaient aux chefs d'accusation posés par eux.
Ils le firent le 10 mai, dans un acte supplémentaire contenant le développement de cette accusation. Nous n'avons pas besoin de le donner ici. La convention nationale
elle-même, sur l'information que lui transmit la commission, finit par rendre deux décrets, le 50 juin et le 7 juillet, pour circonscrire les débats. Il fut accordé aux accusateurs cinq décades ou cinquante jours, pour arriver à
leur terme. Sonthonax, resté seul après la mort de ïoii
collègue, dut soutenir la défense contre les colons. Il
montra beaucoup de capacité dans sa tâche : ce fut heureux pour lui d'être un avocat distingué ; car il avait affaire à des hommes d'une grande capacité eux-mêmes ,
Page, Brulley et Thomas Millet surtout. Mettons ici l'appréciation de la commission, relativement à la mort de Polvérel : « Sa mort, dit- elle dans son
» rapport, fut une perte irréparable pour les débats. H
» joignait à beaucoup de mémoire une grande netteté
» dans les idées et dans les expressions. Plus maître de lui-
» même dans la discussion que Sonthonax, il savait ne
» pas se laisser écarter du but par les interruplions et les 72 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. » injures artificieusement combinées de ses adversaires. »
Un autre événement nuisit à l'éclaircissement de bien
des faits passés dans l'Ouest et le Sud : ce fut la capture
par les Anglais, d'un bâtiment sur lequel Rigaud avait
expédié un grand nombre de papiers des archives de la
commission civile. Si la commission des colonies les avait
eus sous les yeux, son intelligent rapporteur eût pu suppléer en partie au manque d'explications résultant de la
mort de Polvérel.
ificieusement combinées de ses adversaires. »
Un autre événement nuisit à l'éclaircissement de bien
des faits passés dans l'Ouest et le Sud : ce fut la capture
par les Anglais, d'un bâtiment sur lequel Rigaud avait
expédié un grand nombre de papiers des archives de la
commission civile. Si la commission des colonies les avait
eus sous les yeux, son intelligent rapporteur eût pu suppléer en partie au manque d'explications résultant de la
mort de Polvérel. Nous regrettons que ce commissaire n'ait pas eu le
temps d'arriver au chef d'accusation, où la conduite des
hommes de couleur de l'Ouest et du Sud a été examinée.
Nous aurions aimé à trouver cette appréciation de la part
de Polvérel, surtout lorsque survinrent les trahisons de
beaucoup d'entre eux, tant envers la cause de la France
qu'envers celle de la liberté générale. Sonthonax a
peut-être assez dit à ce sujet pour fixer l'opinion de la
postérité, ettnous avons déjà cité la sienne propre en divers endroits du deuxième livre. Nous avons même pris
acte de ses aveux à cet égard. Nous ne les répéterons pas
ici, même au moment que nous allons bientôt parler de
son retour à Saint-Domingue, où il a agi à l'égard des
hommes de couleur d'une manière que nous examinerons,
pour reconnaître s'il ne fut pas en contradiction avec lui
même. Quoi qu'il en soit, disons q ue les débats se terminèren
à la fin du mois d'août 1795. Garran de Coulon, président
de la commission, fut chargé delà rédaction du rapport
qu'elle présenta à la convention nationale. Déjà ce procès,
recueilli en neuf volumes par les sténographes, imprimés
successivement et livrés à la convention et au public,
avaient préparé l'opinion sur le jugement à porter dans [1795] CHAPITRE IV. 75 l'accusation des colons. Le rapport contenu en quatre
volumes, est un modèle d'impartialité entre les accusateurs et les accusés, de jugement raisonné sur la conduite
des différentes classes d'hommes qui formaient la population de Saint-Domingue, sur celle des individus qui marquèrent dans le cours delà révolution de cette colonie, sur
les partis qui se dessinèrent à cette occasion. Il prouve la
haute sagacité, le talent, la justice du rapporteur lui-même,
l'un des hommes les plus honorables parmi ceux qui siégèrent dans l'assemblée nationale législative et dans la
convention nationale. Le 25 octobre, après avoir entendu la lecture de ce rapport durant plusieurs séances, la commission rendit l'arrêté suivant : « La commission des colonies, réunie aux commissaires
des comités de salut public, de législation et de marine ;
« Après avoir entendu durant plusieurs séances, le rapport sur les troubles de Saint-Domingue, fait par JeanPhilippe Garran, l'adopte dans tout son contenu, charge
Garran d'en surveiller l'impression, et d'en revoir les
détails avec tous les soins qui dépendront de lui. « Arrête qu'Etienne Mollevaut, un autre de ses membres, en présentera le résultat à la convention nationale,
et;qu'il lui proposera de déclarer qu'il n'y a pas lieu à inculpation contre Sonthonax , et d'ordonner que sa mise
en liberté provisoire sera définitive. « Signé, J.Ph. Garran, président; Mollevaut, Debray,
Merlino, Grégoire, F. Lanthenas, secrétaire. » Enfin, la convention nationale rendit le décret suivant,
le 25 octobre :
autre de ses membres, en présentera le résultat à la convention nationale,
et;qu'il lui proposera de déclarer qu'il n'y a pas lieu à inculpation contre Sonthonax , et d'ordonner que sa mise
en liberté provisoire sera définitive. « Signé, J.Ph. Garran, président; Mollevaut, Debray,
Merlino, Grégoire, F. Lanthenas, secrétaire. » Enfin, la convention nationale rendit le décret suivant,
le 25 octobre : « La convention nationale , après avoir ouï le rapport
de la commission des colonies, laquelle a déclaré qu'il n'y 74 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. avait lieu à inculpation contre Léger-Félicité Sonthonax,
ex-commissaire civil à Saint-Domingue, « Décrète que ledit Léger-Félicité Sonthonax, ex-commissaire à Saint-Domingue , est définitivement mis en liberté. » Il n'est pas question de Polvérel dans ces actes : le rapport de Garran va nous en dire les motifs : « Le fils de Polvérel (après la mort de son père) a demandé instamment àêtre admis aux débats pour y défendre
la mémoire de son père ; mais la commission , tout en
rendant hommage à sa piété filiale, n'a pu accueillir cette
demande. Elle a considéré que — nul ne pouvait représenter un accusé dans les procédures criminelles ; que les
citoyens ne peuvent être traduits en justice après leur
mort, pour y être condamnés ou justifiés; leur mémoire
appartenant au jugement de la postérité. » Ce lumineux rapport a d'ailleurs examiné la conduite
respective des accusateurs et des accusés durant les débats ; il a flétri celle des premiers qui montrèrent tant de
haine et de passions de toutes sortes, en rendant justice
aux derniers. Il a examiné chacun des chefs d'accusation
en particulier , excepté le dernier concernant l'élection
des députés du Nord à la convention nationale , par la
raison qu'à cette dernière seule il appartenait d'y statuer,
et qu'elle l'avait fait en les admettant dans son sein , le
jour même où elle prononça et confirma la liberté générale. Il a examiné, enfin, une foule de documens outre les
dires contradictoires, pour former le jugement de la commission. Nous y remarquons ce passage : « C'est l'ensemble de l'administration des commissaires
civils que doivent juger les représentans de la nation, et
qu'ils ont à juger en hommes d'État. Ils ne peuvent pas [1795] CHAPITRE IV. 73 ignorer qu'au milieu de la tourmente d'une révolution bien
plus grande encore dans les colonies que dans la métropole, il était impossible que des administrateurs ne commissent pas beaucoup de fautes ; que les commissaires
civils, forcés de prendre rapidement leur parti dans des
événemens imprévus , n'ont pas eu le plus souvent le
choix des moyens ; qu'ils ont été réduits dans plus d'une
circonstance à prendre , en connaissance de cause, de
deux maux le moindre , et que plus d'une fois ils ont dû
être égarés par ceux qui les entouraient. » On ne pouvait pas porter un jugement plus éclairé sur
la conduite de Polvérel et de Sonthonax : c'est, en effet,
par les grands résultats d'une administration quelconque,
qu'il faut juger les hommes politiques. Lorsque ces résultats profitent à la grande majorité d'un peuple, la postérité passe volontiers condamnation sur les faits particuliers, quoique la morale ait toujours le droit de réclamer
contre les abus de pouvoir qui blessent ses principes , et
que la saine politique qui en est inséparable , ait aussi le
droit d'examiner si une faute commise n'exerce pas ensuite
une influence désastreuse sur des faits postérieurs. Mais,
où trouver un seul homme infaillible dans l'exercice du
pouvoir ?
ent à la grande majorité d'un peuple, la postérité passe volontiers condamnation sur les faits particuliers, quoique la morale ait toujours le droit de réclamer
contre les abus de pouvoir qui blessent ses principes , et
que la saine politique qui en est inséparable , ait aussi le
droit d'examiner si une faute commise n'exerce pas ensuite
une influence désastreuse sur des faits postérieurs. Mais,
où trouver un seul homme infaillible dans l'exercice du
pouvoir ? Peut-être cet acquittement, ou cette absolution donnée
à ses actes , influa-t-elle sur la conduite de Sonthonax
dans sa seconde mission. C'est ce que nous allons examiner bientôt, afin de reconnaître s'il doit être seul responsable de ses actes, ou si le Directoire exécutif ne doit pas
en partager la responsabilité. Nous remarquons que si les débats recueillis furent
successivement imprimés et livrés au public, le rapport
lui-même n'a été imprimé et distribué au corps législatif 7G ETUDES SUR L* HISTOIRE D* HAÏTI. qu'au mois de ventôse an v, c'est-à-dire , en février ou
mars 1797. Ainsi, le public n'a pu en avoir connaissance
entière, que seize mois après sa présentation à la convention nationale. L'opinion de la commission sur les diverses
causes des troubles de Saint-Domingue et sur les individus qui y prirent une grande part , n'a pu être connue
dans cette île que dans le courant de \ 797. Nous ne pouvons savoir à qui ou à quoi attribuer cette espèce de réticence , dans la manifestation de vérités qu'il eût été si
convenable d'y propager. Une autre observation est à faire au sujet de la publicité donnée aux débats. C'est que, s'ils servirent à justifier les commissaires civils , ils ne prouvèrent pas moins
qu'en prononçant la liberté générale, ils avaient été contraints^, cet acte parles événemens, et qu'ils n'en avaient
pas l'autorisation de la part de la métropole, dont les assemblées ne voulaient pas d'une telle émancipation pour
les esclaves, du moins subitement. Or, comme la convention nationale elle-même y avait été contrainte pour pouvoir conserver Saint-Domingue à la France , la faction
coloniale s'en prévalut pour provoquer une réaction dans
l'opinion publique, dans celle du corps législatif et du Directoire exécutif : elle y réussit en partie , car les actes
que nous avons à relater de la part de ce gouvernement,
prouveront que s'il ne voulait pas revenir entièrement
sur la liberté générale , du moins il avait conçu un système politique pour la modifier : afin d'arriver à son plan,
il prescrivit des mesures contre la classe des anciens
libres. Cette vérité ressortira dans les chapitres qui conduiront à la fin de ce volume. CHAPITRE V. Etat des cultures dans les lieux soumis aux républicains. — Mesures diverses
prises par les Anglais ; cultures et prospérité. — Rapport du comité de salut
public à la Convention nationale, sur Saint-Domingue. — Rigaud, Toussaint
Louverture, Rauvais et Villatte, généraux de brigade. — Rapport de Boissyd'Anglas à la Convention. — Traité de paix avec l'Espagne, et cession de la
partie espagnole à la France. — Arrivée de la corvette la Fenus au Cap.
— Départ de Jean François pour la Havane. — Agitation au Cap et au Portde-Paix. — Préventions de Laveaux contre Villatte et les hommes de couleur. — Faits divers. — Pinchinat, Sala et Fontaine au Cap. — Us retournent dans l'Ouest.
raux de brigade. — Rapport de Boissyd'Anglas à la Convention. — Traité de paix avec l'Espagne, et cession de la
partie espagnole à la France. — Arrivée de la corvette la Fenus au Cap.
— Départ de Jean François pour la Havane. — Agitation au Cap et au Portde-Paix. — Préventions de Laveaux contre Villatte et les hommes de couleur. — Faits divers. — Pinchinat, Sala et Fontaine au Cap. — Us retournent dans l'Ouest. Rigaud et Bauvais, après avoir levé le siège qu'ils faisaient au fort Bizoton, s'attachèrent de nouveau à faire
fleurir l'agriculture dans les lieux deleurs commandemens.
En exécutant les règlemens de Polvérel, ils firent comprendre aux cultivateurs la nécessité du travail de la terre
pour sauvegarder leur propre liberté ; et ces hommes rendus cala jouissance de ce droit sacré, comprirent pour la
plupart cette obligation imposée par l'état social. Mais le
petit nombre parmi eux qui aimaient mieux se livrer à la
paresse, au vagabondage, durent y être contraints, en
vertu de ces règlemens. La proclamation de Sonthonax
particulièrement n'avait-elle pas prévu ces cas, notammentdans ses articles 9, 27, 33, 54 et 35 ? Ne leur avait78 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'iIAÏTr. elle pas rappelé les paroles qu'il avait prononcées à l'occasion de la plantation de l'arbre de la liberté au Cap :
En France tout le monde est libre, et tout le monde travaille ?Lui et son collègue n'avaient-ils pas prescrit aux
noirs guerriers l'obligation de forcer au travail ce tas de
vagabonds et de fainéans qui ne veulent ni cultiver la
terre ni défendre les cultivateurs ? Eh bien ! c'est ce que
l'on faisait dans le Sud et dans l'Ouest. Lefranc, nommé
inspecteur des cultures dans le Sud, remplissait avec
zèle ce service. Cependant, nous verrons accuser cet officier et Rigaud lui-même, de vexations inouïes, detraitemens barbares à l'égard de tous les noirs sans distinction. Aux Cayes, l'ordonnateur Gavanon, Européen instruit
et honorable, à Jacmel, l'ordonnateur Bonnard, homme
de couleur non moins recommandable, secondaient les
deux officiers supérieurs qui commandaient le Sud et
l'Ouest. Par leur administration éclairée et sage, le commerce des États-Unis surtout, celui des îles neutres de
l'archipel des Antilles, affluaient dans ces deux ports et
échangeaient les produits étrangers contre ceux de la
colonie. L'abondance y régnait et se répandait dans les
autres communes de l'intérieur ou des côtes du golfe de
l'Ouest. Des corsaires armés par les républicains capturaient des navires anglais ; on vit après la prise de Tiburon, deux de ces faibles bâtimens capturer même une
corvette de guerre. Des bâtimens négriers subirent le
même sort, et Rigaud éprouva la satisfaction de rendre à
la liberté, les malheureux arrachés du sein de l'Afrique
pour être faits esclaves à la Jamaïque.
communes de l'intérieur ou des côtes du golfe de
l'Ouest. Des corsaires armés par les républicains capturaient des navires anglais ; on vit après la prise de Tiburon, deux de ces faibles bâtimens capturer même une
corvette de guerre. Des bâtimens négriers subirent le
même sort, et Rigaud éprouva la satisfaction de rendre à
la liberté, les malheureux arrachés du sein de l'Afrique
pour être faits esclaves à la Jamaïque. De son côté T. Louverture agissait de la même manière
dans les lieux où il commandait; les cultures reprirent vigueur; et le commerce américain et des îles fréquenta le [1793] CHAPITRE V. 79 port des Gonaïves : il put ainsi se procurer de la poudre
et du plomb. Nous avons sous les yeux plusieurs de ses
lettres à Laveaux, qui attestent ce que nous disons ici. Dans la circonscription du Port-de-Paix, dans celle du
Cap , il en fut de même par les soins de Laveaux et de
Villatte. Cependant on n'a point songé à accuser ces deux
officiers, Laveaux et T. Louverture, d'actes arbitraires à
l'égard des noirs. Le moment viendra où nous en dirons
les motifs. Dès le mois d'avril, des renforts de troupes européennes
étaient arrivés aux Anglais , au Port-au-Prince. Adam
Williamson, nommé gouverneur général de Saint-Domingue par le roi de la Grande-Bretagne, y arriva au mois de
mai : il releva le général Horneck. C'est par ses ordres
que de nombreuses fortifications, des blockaus furent
établis sur divers points de l'intérieur, tant dans la partie de l'Ouest occupée par les Anglais, que dans le quartier de la Grande-Anse. Ce système de défense était fort
bien entendu de la part de ces ennemis qui ne pouvaient
guères entreprendre de conquérir d'autres portions de
territoire. Williamson dut même acheter des colons un
certain nombre d'esclaves pour en faire des soldats et renforcer les corps déjà organisés. Au moyen de ces mesures militaires, la plaine du Culde-Sac et celle de l'Arcahaie furent on ne peut mieux cultivées. Lapointe se distingua sous ce rapport ; mais il joignit aussi une sévérité à l'égard des esclaves, qui allait
souvent jusqu'à la férocité. Il va sans dire que le commerce anglais florissait dans les ports soumis à la GrandeBretagne. Le Port-au-Prince, l'Arcahaie et Jérémie jouissaient de l'abondance : l'or était répandu à profusion. Il 80 ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. n'en était pas de même au Môle, lieu dont les environs sont
arides, ni à Saint-Marc, dans le voisinage de la plaine de
l'Artibonite, où T. Louverture harcelait l'ennemi constamment. Le major général Forbès ne tarda pas à remplacer A.
Williamson. Il étendit la possession des Anglais, du Mirebalais à Las Caobas et à Banica, d'accord avec les Espagnols. Il put ainsi se procurer de nombreux bestiaux de la
partie espagnole, pour la nourriture des troupes.
irons sont
arides, ni à Saint-Marc, dans le voisinage de la plaine de
l'Artibonite, où T. Louverture harcelait l'ennemi constamment. Le major général Forbès ne tarda pas à remplacer A.
Williamson. Il étendit la possession des Anglais, du Mirebalais à Las Caobas et à Banica, d'accord avec les Espagnols. Il put ainsi se procurer de nombreux bestiaux de la
partie espagnole, pour la nourriture des troupes. Telle était la situation des choses à Saint-Domingue,
lorsque le comité de salut public fit présenter un rapport
à la convention nationale par Defermon, représentant du
peuple, le 25 messidor an 3 (13 juillet 1795). Le comité
venait de recevoir les dépêches de Laveaux apportées par
le chef de bataillon Bedos, envoyé sur la Musette. En rendant compte des efforts faits par tous les chefs
militaires qui, — c privés des secours de la France et
» même des nouvelles de ce qui s'y passait... sont restés
» fidèles à leur patrie et ont combattu pour elle, » — le
comité signalait chacun d'eux par les faits honorables qui
les distinguaient. Il faisait valoir la prise de Léogane et
de Tiburon par Rigaud, l'importance de la soumission de
T. Louverture à la République française : « C'est un mi-
» litaire intrépide et subordonné, c'est un chef entrepre-
» nant. Usait se concilier l'affection des noirs, des blancs,
» des hommes de couleur qui sont dans sa petite armée.
» Il sait faire respecter les propriétés, et rien n'est plus
» propre que sa conduite pour détruire les préjugés élevés
» contre les hommes de sa couleur. » Tous ces éloges étaient mérités. Mais nous remarquons
qu'à l'égard de Villatte, également intrépide et bon mili- 'il 795] CHAPITRE v. SI taire, le comité ajoutait : « Le seul vœu que nous ayons
« à former , c'est qu'il s'occupe avec soin d'établir une
« grande discipline dans sa troupe, et de prouver, par
« son exemple, qu'il est convaincu que la subordination
« dans le service est la principale garantie des succès mili-
« taires. » Or, Villatte avait résisté avec succès aux Espagnols et
aux Anglais ; il y avait donc discipline et subordination
dans sa troupe. Mais la subordination dont'parle le comité
était relative à Laveaux : celui-ci l'avait dénoncé sous ce
rapport, en faisant l'éloge contraire de T. Louverture. Si
ce gouverneur général n'avait pas pu contenir son mécontentement et ses préventions, le gouvernement français se trouvait lui-même prévenu contre Villatte. Nous remarquons encore les passages suivans dans le
rapport du comité : « Les colons ont mieux aimé se jeter sous une tyrannie étrangère que de renoncer à posséder des esclaves.
Si vous consultez les colons qui sont en France, presque
tous aussi attachés à l'esclavage que les nobles l'étaient a
leurs vassaux , ils vous diront que sans l'esclavage les
colonies sont perdues, et qu'elles ont mieux fait de se livrer aux étrangers que de se laisser enlever la propriété
de leurs esclaves C'est à l'effervescence des passions,
sous un soleil brûlant, qu'il faut attribuer, en grande
partie, les désastres de la colonie : la liberté ne devait
France, presque
tous aussi attachés à l'esclavage que les nobles l'étaient a
leurs vassaux , ils vous diront que sans l'esclavage les
colonies sont perdues, et qu'elles ont mieux fait de se livrer aux étrangers que de se laisser enlever la propriété
de leurs esclaves C'est à l'effervescence des passions,
sous un soleil brûlant, qu'il faut attribuer, en grande
partie, les désastres de la colonie : la liberté ne devait peut-être y être portée qu'avec des ménagemens Qu'on ne parle plus delà nécessité de l'esclavage pour la culture... Voulez-vous consolider le bonheur de ces hommes
(les noirs) attachés à la patrie ? Voulez-vous accroître
leur courage et leur dévouement ? Eloignez d'eux toute
inquiétude, toute incertitude sur leur sort; que Y Africain
T. .m. (> 82 ÉTUDES SUR LïifSTOIRE d'hàÏÏT. qui peut être libre, et à qui vous avez promis la liberté
qu'il défend avec courage, reçoive une nouvelle assurance que vous maintiendrez vos décrets ; que X homme
de couleur ne soit plus avili... » Il ressort de ces passages du rapport, que la caste coloniale s'agitait en France pour faire revenir la convention
nationale sur son décret du 4 février 1794. Si le comité
de salut public conclut à son maintien, du moins il exprima une sorte de regret par les réflexions qu'il faisait au
sujet de la liberté générale. Ce langage était-il assez positif sur le droit qu'avaient les noirs d'être libres comme
tous autres hommes ? N'était-il pas de nature à encourager les intrigues des colons ? Aussi , nous ne nous étonnons pas de ce que nous lisons dans l'introduction générale du rapport de Garran, présenté à la convention nationale trois mois après celui du comité de salut public.
Garran y dit : « L'instabilité des lois sur les colonies, et leur fréquent
« changement ont beaucoup ajouté aux maux de Saint-
« Domingue. Si les législateurs avaient encore le malheur
« d'être abusés par les trames perfides d'une faction (celle
« des colons) si dangereusement aveugle ; s'il se pouvait
« qu'on accueillît le projet coupable de remettre les nègres
« dans la servitude, Saint-Domingue serait perdu pour
« la France , et ce serait alors qu'il serait impossible
« d'éteindre les feux de la guerre civile , et de préserver
« les blancs de la rage des noirs. »
1804 prouva cette prédiction sensée !
Nous aurons à offrir, suivant Tordre chronologique,
d'autres faits , d'autres opinions émises dans le sein des
assemblées qui remplacèrent la convention nationale,
provoquant toujours le rétablissement de l'esclavage dans [1795] CHAPITRE V. 83 les colqnies françaises ; et nous prouverons que , si le
gouvernement consulaire , mieux constitué que celui du
Directoire exécutif, a entrepris de réaliser ces vues, c'est
qu'il trouva ces précédens en France , en même temps
qu'à Saint-Domingue, en 1801, T. Louverture avait établi
un régime qui facilitait la conception de cette odieuse
mesure : circonstances qui pourraient atténuer la faute
du gouvernement consulaire, si l'on pouvait jamais excuser le génie transcendant qui le dirigeait , d'être tombé
dans une telle erreur , disons mieux , un tel crime aux
yeux de l'humanité.
vues, c'est
qu'il trouva ces précédens en France , en même temps
qu'à Saint-Domingue, en 1801, T. Louverture avait établi
un régime qui facilitait la conception de cette odieuse
mesure : circonstances qui pourraient atténuer la faute
du gouvernement consulaire, si l'on pouvait jamais excuser le génie transcendant qui le dirigeait , d'être tombé
dans une telle erreur , disons mieux , un tel crime aux
yeux de l'humanité. Enfin, revenons au rapport du comité de salut public.
Il proposait à la convention nationale de rendre le décret
suivant, qui fut adopté : La convention nationale, sur le rapport de son comité de salut public, décrète : Art. 1" — Les hommes armés dans la colonie de Saint-Domingue,
pour la défense de la République, ont bien mérité de la patrie. 2. — Le brevet de général de division sera expédié au général Laveaux , à prendre rang du jour qu'il a rempli à Saint-Domingue les
fonctions de gouverneur ; il continuera provisoirement de les exercer. 3. — Le citoyen Perroud est provisoirement maintenu dans le grade
et les fonctions d'ordonnateur dans la colonie. U. — Les brevets de généraux de brigade seront expédiés aux
çommandans Villatte, Toussaint Louverture, Bauvais et Rigaud. 5. — Les autres grades donnés par le général Laveaux, sont provisoirement maintenus ; et la convention renvoie au comité de salut public à déterminer les avancemens qu'il a proposés. 6. — Les lois sur les émigrés seront envoyées dans la colonie pour
y être exécutées comme en France. 7. — Tous les cultivateurs qui ne seront pas appelés au service des
aimées, seront tenus de continuer leurs cultures, sous les conditions
et aux avantages déterminés par les règlemens proclamés par le gouverneur et l'ordonnateur. 8. — Toute assemblée coloniale est défendue , jusqu'à ce qu'il eit M ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. ait été autrement ordonné par la constitution. Toutes autres assemblée*
sont également interdites, si elles n'ont été permises et autorisées par
le gouverneur et l'ordonnateur. 9. — Les règlemens faits par le gouverneur et l'ordonnateur seront
provisoirement exécutés ; ils les adresseront , aussitôt qu'il leur sera
possible, à la commission de marine, pour en être rendu compte à la
convention nationale, et être par elle statué définitivement. 10. — Le comité de salut public est chargé de faire donner au citoyen Desageneaux, commandant la corvette la Musette , et à son second, ainsi qu'à l'équipage qui les a secondés, les avancemens dont ils
sont susceptibles. lî. — Le présent décret sera , sans délai , envoyé à la colonie de
Saint-Domingue, avec les secours provisoires que les circonstances permettent d'y faire passer. Ce décret, en date du 25 juillet, accordait à chacun ce
qu'il méritait : les chefs militaires recevaient les grades
qui étaient dus à leur valeur et à leurs services ; les inférieurs étaient provisoirement maintenus dans les leurs ;
tous, jusqu'aux soldats, recevaient leur récompense par la
déclaration de l'autorité souveraine , quils avaient bien
mérité de la patrie , de cette patrie dont ils défendaient
la cause à 1800 lieues avec un dévouement si énergique.
L'ordonnateur civil était aussi récompensé.
'il méritait : les chefs militaires recevaient les grades
qui étaient dus à leur valeur et à leurs services ; les inférieurs étaient provisoirement maintenus dans les leurs ;
tous, jusqu'aux soldats, recevaient leur récompense par la
déclaration de l'autorité souveraine , quils avaient bien
mérité de la patrie , de cette patrie dont ils défendaient
la cause à 1800 lieues avec un dévouement si énergique.
L'ordonnateur civil était aussi récompensé. A l'égard des cultivateurs, des noirs pour la plupart,
jadis esclaves , nous remarquons qu'ils étaient tenus de
continuer les cultures, non pas sous les conditions et aux
avantages déterminés précédemment par les commissaires
civils, mais d'après les règlemens qu'il plairait au gouverneur et à l'ordonnateur de prendre à cet égard. Depuis
plusieurs mois , en effet , Polvérel et Sonthonax , et ce
dernier après la mort de son collègue, étaient soumis aux
débats de l'accusation portée contre eux : le résultat étant
incertain à ce sujet , les règlemens qu'ils avaient faits eu
proclamant la liberté générale, ne se trouvaient pas sanc- [1795] CHAPITRE V. 85 tionnés , quoique cette liberté l'eût été par le décret du
4 février 1794 , et que le comité de salut public y eût
conclu également. Le gouverneur et l'ordonnateur étaient
rendus à l'omnipotence de l'autorité qu'exerçaient anciennement les deux chefs de la colonie, le gouverneur et
l'intendant. Ils étaient investis du droit d'interdire toutes
les assemblées populaires, même les municipalités, attendu
que la constitution de l'an m s'élaborait alors et qu'elle se
réservait de prononcer à ce sujet. Presqu'immédiatement après ce décret, le 4 août, Boissyd'Anglas présenta un autre rapport à la convention nationale, au nom de la commission des onze. L'objet de
celui-ci était d'examiner quelle organisation il fallait donner aux colonies françaises en général. Ce rapport lucide
et important discuta la question de savoir s'il convenait
de faciliter leur indépendance de la métropole, et celle relative au droit de se constituer des assemblées locales,
chargées de régler leur régime intérieur. Il conclut à refuser l'une et l'autre chose, et à distribuer leur territoire
en départemens qui seraient représentés par des députés
aux assemblées législatives de la métropole. Dans son
plan, Saint-Domingue devait être divisé en deux départemens seulement, celui du Nord et celui du Sud. Mais cette
division ne prévalut pas à raison de la cession, par l'Espagne, de la partie espagnole qui venait d'avoir lieu, et
dont nous parlerons bientôt. Nous y remarquons les passages suivans, qui sans doute
influèrent sur les résolutions de la convention nationale. « Pour qu'un peuple puisse être indépendant, il faut
qu'il sache se suffire à lui-même ; il faut qu'il soit composé
de manière à pouvoir, par ses propres forces, résister aux
entreprises de ceux qui tenteraient de le subjuguer ; il 86 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. faut qu'il trouve dans ses productions les moyens de s'alimenter, dans son énergie et dans son courage, ceux de
repousser ses ennemis. Tout peuple qui n'est pas essentiellement agricole et guerrier ne peut conserver son indépendance. Or, si l'on considère le climat heureux et les
riches productions de nos colonies, on jugera que les
hommes qui les habitent ne peuvent être ni l'un ni
l'autre... Un tel peuple doit donc borner ses vœux à être
sagement et paisiblement gouverné par des hommes humains et justes, ennemis de la tyrannie.
courage, ceux de
repousser ses ennemis. Tout peuple qui n'est pas essentiellement agricole et guerrier ne peut conserver son indépendance. Or, si l'on considère le climat heureux et les
riches productions de nos colonies, on jugera que les
hommes qui les habitent ne peuvent être ni l'un ni
l'autre... Un tel peuple doit donc borner ses vœux à être
sagement et paisiblement gouverné par des hommes humains et justes, ennemis de la tyrannie. « Nos colonies américaines, affranchies des liens qui les
unissent à la France, seraient d'abord la conquête de quelque brigand audacieux qui, sous le nom de liberté, leur
préparerait de nouvelles chaînes. Elles se diviseraient ensuite en de petits états tributaires les uns des autres, lesquels redeviendraient bientôt la conquête de celle des puissances de la terre, dont la marine serait la plus active... Si
l'indépendance absolue a dû se naturaliser en Amérique,
ce n'a pu être que dans son continent. La nature avait
promis la liberté au Nord de cet hémisphère, et elle lui a
tenu parole. Mais comment les habitans des Antilles
pourraient-ils éviter l'envahissement de quelque puissance
que ce fût, sans fer, sans marine, sans troupes organisées ? Il est aisé de supposer , au contraire, que celle de
qui la marine serait la plus nombreuse et la plus exercée,
celle dont la position géographique la rapprocherait le
plus de ces contrées , l'emporterait nécessairement sur
toutes les autres, et que la France, par exemple, ne pouvant rivaliser à cet égard ni avec l'Angleterre en Europe,
ni avec les États-Unis, en Amérique, serait forcée d'abdiquer en leur faveur tous les avantages qu'elle peut retirer d'un ordre de choses mieux établi. [1793] CHAPITRE T. 87 « Que les colonies soient toujours françaises, au lieu
d'être seulement américaines ; qu'elles soient libres, sans
être indépendantes; que leurs députés, appelés dans cette
enceinte, y soient confondus avec ceux du peuple entier
qu'ils seront chargés de représenter, qu'ils y délibèrent
sur tous les intérêts de leur commune patrie, inséparables
des leurs... Si, comme on vous l'a proposé, il existait
dans les colonies des assemblées délibérantes, investies
du droit dé prononcer sur tout ce qui pourrait tenir à
leur législation intérieure, la France n'exercerait plus
sur elles qu'une sorte de suzeraineté féodale — Admettre
un pareil ordre de choses, ce serait organiser, sous un
autre mode, l'indépendance dont nous avons parlé, et à
laquelle vous ne saurez consentir. » Une administration de cinq membres investis de
■pouvoirs des municipalités dans chaque canton, des
tribunaux judiciaires dans chaque département... achèveront de compléter le système de l'organisation des colonies. » L'état des citoyens est réglé parla constitution même,
et vous n'y apporterez aucune exception j s'il est permis
d'en appliquer à des dispositions législatives , ce ne peut
être qu'en faveur de la liberté des hommes. L'abolition de l'esclavage a été solennellement décrétée, et vous
ne voudrez point la modifier; c'était une conséquence de
vos principes, un des résultats de votre révolution, et vous
ne pouviez vous dispenser de les proclamer avec éclat :
c'est le seul acte de justice que la tyrannie vous ait enlevé ; vous ne voudrez pas sans doute paraître moins attachés qu'elle à ces principes éternels qu'elle a su si peu respecter (la tyrannie de Robespierre , lequel ne voulait pas
cependant donner la liberté aux noirs.) Rendre à tous les
rez point la modifier; c'était une conséquence de
vos principes, un des résultats de votre révolution, et vous
ne pouviez vous dispenser de les proclamer avec éclat :
c'est le seul acte de justice que la tyrannie vous ait enlevé ; vous ne voudrez pas sans doute paraître moins attachés qu'elle à ces principes éternels qu'elle a su si peu respecter (la tyrannie de Robespierre , lequel ne voulait pas
cependant donner la liberté aux noirs.) Rendre à tous les 88 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. habitans des colonies indistinctement cette liberté qu'on
n'avait pu leur ravir que par la violence et par la force,
c'est en faire non-seulement des hommes libres , mais
encore des citoyens. » Enfin, les commissaires à nommer par le Directoire
exécutif (créé déjà dans le corps de la constitution inachevée) pourront suspendre, destituer et remplacer les
fonctionnaires publics dans la colonie où ils sont envoyés.
Certes, on ne pouvait pas confier à un homme plus honorable que Boissy-d'Anglas, un tel rapport sur l'organisation des colonies. On voit comment le sentiment de la
justice domine dans cet acte. Mais il en ressort encore,
comme du rapport précédent, que le parti colonial cherchait à égarer la convention nationale pour modifier l'abolition de l'esclavage, sinon rétablir entièrement ce fait
monstrueux K Si le rapporteur parle de l'impossibilité, pour le peuple
des Antilles, de résister aux entreprises de ceux quitenteraientdele subjuguer, c'est qu'en 1 795, à Saint-Domingue,
par exemple, les Anglais paraissaient assez fortement assis pour qu'on doutât en France, si l'on réussirait à les en
chasser. Mais le temps a prouvé que le peuple de ce pays,
essentiellement agricole et guerrier, pouvait conserver
son indépendance. Il est curieux néanmoins de reconnaître
comment le rapporteur prévoit, que quelque brigand audacieux réussirait, sous le nom de liberté, à préparer des
chaînes àcepezjp/e.Quandnousseronsàrannée 1800, nous
examinerons si cette prévision s'est réalisée. Il n'est pas i Gouly, député de l'île de France à la convention, publia une opinion
après ce rapport de Boissy-d'Anglas, avec C autorisât ion de. la convention ;
rien n'est plus favorable au rétablissement de l'esclavage. 11 concluait a attendre la paix pour régler le sort des colonies. [1795] CHAPITRE v. 89 moins curieux de voir qu'il a prévu ce qui entrerait dans
les desseins qu'on prête de nos jours aux Etats-Unis , de
faire la conquête des Antilles. Avant Boissy-d'Anglas ,
Turgot, consulté par Louis XVI sur l'intervention réclamée de la France par les colonies anglaises insurgées,
avait entrevu la possibilité de tels desseins de la part de
ce pays. Dans le moment où la convention nationale rendait son
décret proposé par Defermon, l'Espagne consentait à la
cession de sa colonie de Saint-Domingue en faveur de la
France : elle eut lieu par le traité de paix conclu à Baie, le
22 juillet. L'article 9 du traité portait : « En échange de la restitution portée par l'article 4
(celle des places prises parla France en Europe ) , le roi
d'Espagne, pour lui et ses successeurs, cède et abandonne
en toute propriété à la République française, toute la partie espagnole de l'île de Saint-Domingue aux Antilles.
Saint-Domingue en faveur de la
France : elle eut lieu par le traité de paix conclu à Baie, le
22 juillet. L'article 9 du traité portait : « En échange de la restitution portée par l'article 4
(celle des places prises parla France en Europe ) , le roi
d'Espagne, pour lui et ses successeurs, cède et abandonne
en toute propriété à la République française, toute la partie espagnole de l'île de Saint-Domingue aux Antilles. « Un mois après que la ratification du présent traité
sera connue dans l'île, les troupes espagnoles devront se
tenir prêtes à évacuer les places, ports et établissemens
qu'elles y occupent, pour les remettre aux troupes de la
République française au moment où celles-ci se présenteront pour en prendre possession. Les places, ports et
établissemens dont il est fait mention ci-dessus, seront
remis à la République française avec les canons, munitions de guerre et effets nécessaires à leur défense , qui y
existeront au moment où le présent traité sera connu à
Saint-Domingue. « Les habitans de la partie espagnole de Saint-Domingue qui, par des motifs d'intérêt ou autres, préféreront de
se transporter a vec leurs biens dans les possessions de 90 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. S. M. C, pourront le faire dans l'espace d'une année, à
compter de la date de ce traité. « Les généraux et commandans respectifs se concerteront sur les mesures à prendre pour l'exécution du présent
article. » Par suite du décret du 25 juillet, le capitaine Desageneaux, qui avait eu le bonheur de traverser les croisières
anglaises avec la Musette, fut encore chargé de revenir à
Saint-Domingue pour porter le décret, les instructions du
comité de salut public et le traité relatif à la cession de la
partie espagnole à la France. Cette fois, il monta la corvette la Vénus sur laquelle on mit quelques secours en argent, poudre, fusils ethabillemens. La corvette réussit
encore et arriva au Gap, le 14 octobre. Cette circonstance obligea Laveaux à retourner au Cap
pour y fixer sa résidence, d'après l'ordre du comité de salut public. Il quitta le Port-de-Paix le 46 octobre, en y
laissant Pageot : il était accompagné dePerroud. Avant de
partir, il expédia à T. Louverture son brevet de général
de brigade, en le chargeant de faire parvenir les leurs, à
Rigaud et Bauvais. Rendu au Cap, il fît reconnaître Villatte à son grade en lui remettant son brevet, et Rodrigue,
colonel du \ er régiment des troupes franches. La nouvelle de la paix avec l'Espagne et de la cession*
de sa colonie fut accueillie avec autant de joie que le décret de la convention nationale, qui déclarait que l'armée
coloniale avait bien mérité de la patrie. Chacun se sentit
digne du titre et de la qualité de français, puisque l'assemblée souveraine de la France le proclamait dans cette
forme, si propre à enorgueillir ceux qui en étaient l'objet.
Les généraux, pénétrés de reconnaissance, se sentirent
Espagne et de la cession*
de sa colonie fut accueillie avec autant de joie que le décret de la convention nationale, qui déclarait que l'armée
coloniale avait bien mérité de la patrie. Chacun se sentit
digne du titre et de la qualité de français, puisque l'assemblée souveraine de la France le proclamait dans cette
forme, si propre à enorgueillir ceux qui en étaient l'objet.
Les généraux, pénétrés de reconnaissance, se sentirent [1795] CHAPITRE T. 9i fiers de leur dignité et résolurent de se distinguer encore
plus. Tous comprirent que la cessation de la guerre avec
l'Espagne allait leur donner plus de facilité pour combattre les Anglais. Le 28 octobre, étant à la Petite-Rivière de l'Artibonite, T. Louverture transmit àLaveaux les copies d'une
lettre qu'il avait adressée à Jean François, pour l'engager
à se soumettre à la France, et de la réponse de ce dernier.
Douze jours étaient à peine écoulés depuis l'arrivée de la
Vénus au Cap, que déjà T. Louverture avait entamé une
négociation tendante à faire jouir son ancien compagnon
des mêmes avantages que lui. « Mais, dit-il à Laveaux,
« je désespère de rien faire de bon avec lui. » Il informa
le gouverneur que les Espagnols avaient retiré du FortDauphin beaucoup de poudre pour donnera Jean François; ce qui était une violation formelle du traité de paix,
et ce qui annonçait que les Espagnols voulaient engager
Jean François à continuer la guerre, soit par lui-même,
soit en se joignant aux émigrés et aux Anglais. Laveaux s'était empressé, dès son arrivée au Cap, d'écrire au marquis de Casa Calvo , commandant au FortDauphin, pour lui notifier le traité de paix contenant la
cession de la partie espagnole , et lui demander la remise
immédiate de tous les points de la partie française occupés par les Espagnols, en attendant qu'il pût faire occuper
ceux de l'autre partie. Il lui demanda aussi l'éloignement
de Jean François et de ses principaux officiers , du territoire de Saint-Domingue. Le chef de bataillon Grandet fut
chargé de négocier cette mesure indispensable. Ce n'est
que le 4 janvier 1796 que Jean François partit du FortDauphin pour la Havane , d'où il se rendit en Espagne :
là, i! jouit du rang et des honneurs de lieutenant général. 92 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DHAÏTI. Il y mourut. Ni aucun document, ni les traditions orales*
n'ont fait savoir ce que devint le fameux Biassou. Rigaud s'était empressé d'écrire à Laveaux, pour lui
proposer de lui permettre d'aller prendre possession de la
partie espagnole , avec mille hommes de troupes : ce que
le gouverneur refusa, non sans raison, car on ne comprend pas qu'il conçût un tel projet , lorsqu'il avait les
Anglais à combattre dans le Sud.
HAÏTI. Il y mourut. Ni aucun document, ni les traditions orales*
n'ont fait savoir ce que devint le fameux Biassou. Rigaud s'était empressé d'écrire à Laveaux, pour lui
proposer de lui permettre d'aller prendre possession de la
partie espagnole , avec mille hommes de troupes : ce que
le gouverneur refusa, non sans raison, car on ne comprend pas qu'il conçût un tel projet , lorsqu'il avait les
Anglais à combattre dans le Sud. Laveaux déclare qu'aussitôt son arrivée au Cap avec
Perroud, les officiers du 1er régiment, sous les ordres de
Rodrigue, lui suscitèrent des tracasseries , et que c'était
l'effet des intrigues qui se préparaient contre eux. Ces officiers recevaient au Cap 66 livres par mois, en argent, et
des rations en nature , tandis que ceux du Port-de-Paix
en recevaient 99, mais en un papier-monnaie créé là par
Perroud Laveaux leur offrit ce papier-monnaie qu'ils acceptèrent , et l'ordonnateur en émit pour une valeur de
21 ,000 livres. Le papier ayant été accepté par les commerçans, notamment par un blanc du nom de Ponsignon,
le mulâtre Demangle, l'un des officiers, et quelques autres menacèrent ce Ponsignon de l'assommer à coup de
bâton, s'il ne rendait pas ce papier à l'ordonnateur. Ces
faits obligèrent celui-ci à retirer le papier émis : de là encore, dit-il, de nouvelles tracasseries de la part des officiers. C'est souvent dans certains petits détails qui paraissent
insignifians, qu'on trouve l'explication de faits graves. On a vu précédemment que Perroud avait affermé les
maisons du Cap et les habitations de la campagne, pour
en retirer des moyens financiers. Puisque les officiers de
la garnison de cette ville recevaient chacun 66 livres en [1793] CHAPITRE V. 95 argent , c'est une preuve que la caisse publique pouvait y
subvenir. Dès lors , pourquoi l'ordonnateur voulut -il
changer le mode de paiement, pour donner à ces officiers
un papier-monnaie évidemment déprécié de sa valeur, à
50 °/o > puisqu'il le donnait à raison de 99 livres ? Et au
Port-de-Paix , n'avait -il pas aussi des ressources financières, pour ne pas y créer ce papier-monnaie ? Et c'était
au moment où la Vénus venait d'apporter de l'argent de
France, qu'il contraignait les officiers à recevoir son papier ! Ce fait seul condamne une telle mesure ; et ce Ponsignon nous semble être un compère aposté pour faciliter
l'émission du papier-monnaie, en l'achetant à vil prix des
mains des officiers. Après avoir envoyé Grandet au Fort-Dauphin, Laveaux
avait expédié une députation qui devait , de là , se rendre
à Santo-Domingo pour en prendre possession. Mais le
7 novembre, Mauban, auditeur des guerres et chef de cette
députation , lui écrivit pour l'informer que le marquis de
Casa Calvo ne voulait pas qu'elle continuât sa route, attendu que Don Garcia avait été autorisé par la convention
nationale , à continuer d'administrer l'ancienne partie
espagnole, jusqu'à ce que le gouvernement françaisjugeât
opportun d'y envoyer un général et des troupes pour en
prendre possession. La députation dut revenir au Cap.
7 novembre, Mauban, auditeur des guerres et chef de cette
députation , lui écrivit pour l'informer que le marquis de
Casa Calvo ne voulait pas qu'elle continuât sa route, attendu que Don Garcia avait été autorisé par la convention
nationale , à continuer d'administrer l'ancienne partie
espagnole, jusqu'à ce que le gouvernement françaisjugeât
opportun d'y envoyer un général et des troupes pour en
prendre possession. La députation dut revenir au Cap. Effectivement, le gouvernement français s'était entendu
à ce sujet avec la Cour de Madrid. Ce n'est que quelques
mois après, qu'il prit des dispositions à l'effet de faire occuper la partie espagnole. Pendant que Laveaux se débattait au Cap contre ce qu'il
appelle les tracasseries des officiers de la garnison et des
citoyens, il écrivit à T. Louverture pour l'informer de ces
faits. Nous remarquons qu'il ne se sert que de ce mot à 94 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'haÏTI. propos du refus fait par les officiers de recevoir le papiermonnaie de Perroud ; cependant, on va voir qu'il présenta
les choses sous un autre aspect à T. Louverture, d'après
la réponse suivante de ce dernier, en date du 21 novembre : « Le détail que vous me faites de la conduite abominable
des citoyens du Cap à votre égard, me remplit d'indignation ; et je ne vous cache pas que je suis bien courroucé
contre eux. Quoi ! ils ont eu l'audace de vous menacer
en propos et de prendre les armes contre vous ? Que prétendent-ils donc? Auraient- ils au moins l'idée extravagante de croire qu'ils doivent se conduire à leur gré? Je
perdrai milleviespour une, ou ils rentreront dans le devoir .
Je leur envoie aujourd'hui 4 députés avec une lettre. Vous
pouvez vous tranquilliser à l'égard de Pierrot, Flaville, etc.
(officiers noirs). Je leur ai envoyé des hommes de confiance pour leur indiquer la marche qu'ils doivent suivre.
Comme il leur avait été envoyé du Cap des émissaires, ils
n'ont voulu rien faire sans me prévenir. » Il résulte de cette réponse de T. Louverture, que Laveaux l'excitait contre les officiers et les citoyens du Cap,
en les accusant de l'avoir menacé en propos et d'avoir
même pris les armes contre lui. Or, il ne dit pas un mot
de tels faits. De son côté, ces hommes de confiance que T.
Louverture envoya aux officiers supérieurs noirs, qui paraissent avoir été alors dans des postes hors du Cap, indiquent que celui-ci secondait les intentions du gouverneur général, en lui préparant des soutiens contre les
mulâtres qu'il accusait toujours de tout. Ces préventions
de Laveaux étaient-elles justes, alors que par une mauvaise mesure financière, Perroud mécontentait les officiers de toutes couleurs par son papier-monnaie déprécié ? [1795] CHAPITRE Y. 9S Laveaux quitta alors le Cap, avec Perroud et le capitaine Desageneaux, pour visiter les lieux où commandait
T. Louverture. Arrivé, dit-il, à Plaisance, il y trouva
Pierre Duménil, officier noir, qui avait succédé à Gabart,
mulâtre qui ne voûtait plus voir de blancs. Les habitans
étaient rentrés sur leurs habitations, beaucoup de blancs
parmi eux. Aux Gonaïves ils rencontrèrent T. Louverture ; et les blancs, hommes et femmes, faisaient son
éloge. Ils visitèrent tous les camps ou postes de l'Artibonite. Tous les lieux placés sous les ordres de T. Louverture jouissaient de l'aisance et de la tranquillité : les habitans de toutes couleurs bénissaient son administration.
ne voûtait plus voir de blancs. Les habitans
étaient rentrés sur leurs habitations, beaucoup de blancs
parmi eux. Aux Gonaïves ils rencontrèrent T. Louverture ; et les blancs, hommes et femmes, faisaient son
éloge. Ils visitèrent tous les camps ou postes de l'Artibonite. Tous les lieux placés sous les ordres de T. Louverture jouissaient de l'aisance et de la tranquillité : les habitans de toutes couleurs bénissaient son administration. Retournant par le Gros-Morne, Laveaux et ses compagnons arrivèrent au Port-de-Paix le 28 novembre, et y
séjournèrent jusqu'au 15 décembre qu'ils en partirent
pour revenir au Cap où ils arrivèrent le 18. Là étaient
déjà rendus Pinchinat, Sala et Pierre Fontaine. En recevant le décret du 25 juillet, qui les avait élevés
au grade de général de brigade et déclaré que les citoyens
de Saint-Domingue avaient bien mérité de la patrie,
Rigaud et Rauvais, pour établir une union plus étroite
entre les départemens du Sud et de l'Ouest et la France,
et donner à celle-ci un gage de leur fidélité, avaient demandé à Laveaux et Perroud l'autorisation de convoquer
les citoyens en assemblées primaires, pour nommer des
députés à la convention nationale encore existante. On
se rappelle que lorsque Sonthonax en fit nommer six pour
le Nord, en septembre 1793, Polvérel n'en avait rien fait
pour ces deux provinces qu'il administrait. Il y avait donc
deux années écoulées, que le Nord était représenté en
France, tandis que ces deux provinces ne l'étaient pas 96 ÉTUDES SLR L'HISTOIRE D'HAÏTI. encore. Mais Laveaux et Perroud, usant des pouvoirs que
leur conférait le décret du 23 juillet, refusèrent l'autorisation réclamée ; ils permirent seulement àRigaud etBauvais d'envoyer en France des personnes chargées de porter a la convention nationale et au comité de salut public,
l'expression de leur gratitude pour les brevets qu'ils avaient
reçus, en même temps qu'ils donnaient à T. Louverture
et à Villatte une autorisation semblable. La Vénus devant
partir du Cap le 16 décembre, Pinchinat et ses deux compagnons s'y rendirent à cet effet pendant que Laveaux
était auPort-dePaix. De son côté, Villatte choisit pour cette mission un nommé Hennique, et T. Louverture désigna Cazeaîné, Viart
et Lacroix. T. Louverture fit prêter serment par écrit à
ses trois envoyés, de bien remplir leur mission, défaire
connaître sa valeur, ses travaux, ses conquêtes, son
amour pour l'agriculture, etc. Ce serment fut prêté le
7 décembre, ils se rendirent au Cap après que Pinchinat
et ses compagnons y étaient déjà arrivés. A cette occasion, Laveaux prétend que Villatte reçut ces
derniers chez lui, et qu'il refusa de loger les envoyés de
T. Louverture, qu'il reçut alors dans sa demeure, et que
c'est dès lors que commencèrent les intrigues qui aboutirent à son arrestation et à celle de Perroud, dont nous
parlerons ensuite ; car les mulâtres accoururent de toutes
parts pour voir et consulter l'oracle Pinchinat. Si le lecteur se rappelle les termes de la lettre de Desfourneaux à Laveaux, datée du Môle, il ne s'étonnera pas
de ceux dont se sert ici le gouverneur général à l'égard de
Pinchinat qui , suivant Desfourneaux, s'était ligué avec
Montbrun pour le faire assassiner ainsi que Sonthonax.
Prévenu déjà depuis le mois de mars 1794, contrePinchi-
tres accoururent de toutes
parts pour voir et consulter l'oracle Pinchinat. Si le lecteur se rappelle les termes de la lettre de Desfourneaux à Laveaux, datée du Môle, il ne s'étonnera pas
de ceux dont se sert ici le gouverneur général à l'égard de
Pinchinat qui , suivant Desfourneaux, s'était ligué avec
Montbrun pour le faire assassiner ainsi que Sonthonax.
Prévenu déjà depuis le mois de mars 1794, contrePinchi- [1795], CHAPITRE V. 97 nat, le trouvant logé chez Villatte, qu'il n'aimait pas,
voyant venir de perfides mulâtres pour le voir, il en tire
naturellement la conséquence que son esprit étroit et jaloux lui dictait. Gomment ! les hommes de couleur du Nord
avaient vu Pinchinat à l'œuvre, dans la commission intermédiaire au Cap , dans les agitations du mois de décembre 1792, où il s'agissait de la destruction de leur
classe par les blancs , et ces hommes qui savaient d'ailleurs tous les services qu'il avait rendus à la cause de la
liberté, n'auraient pas dû avoir la faculté de venir lui donner des témoignages de leur estime et de leur attachement,
au moment où il allait partir pour se rendre en France ! Nous ignorons jusqu'à quel point il faut ajouter foi à
cette assertion de Laveaux, qui affirme que Villatte refusa
de loger les envoyés de T. Louverture. Mais quand nous
relisons tout ce que nous avons transcrit de son compterendu relativement à Villatte, nous nous trouvons, malgré
nous, enclin à douter de sa véracité à cet égard. Et quand
cela serait vrai, ne se peut-il pas que Villatte n'avait pas
un logement assez vaste pour recevoir six personnes chez
lui, sans qu'il y eût mauvais vouloir de sa part ? Si nous insistons sur des détails aussi minutieux, c'est
que nous ne pouvons narrer que d'après les écrits de Laveaux lui-même, et qu'ils doivent nous conduire bientôt
à l'affaire du 50 ventôse, ou 20 mars 1796. Ainsi, il dit qu'en son absence et celle de Perroud, les
baux à loyer des maisons du Cap étant échus à cette époque, l'administration les fit crier de nouveau, et que des
jeunes gens empêchèrent que les adjudications ne s'élevassent à un taux convenable. Dès leur retour au Cap,
le gouverneur et l'ordonnateur annulèrent ces criées
publiques, ces adjudications , et de nouvelles criées eurent
t. m. 7 98 ETUDES SUR 1,'fUSTOIRE D HAÏTI. lieu; celles-ci portèrent à la somme de 458 mille livres, ce
qui n'avait produit l'année précédente que 152 mille livres:
de là une inimitié violente contre ces deux fonctionnaires. En même temps, les officiers et même les soldats
des trois régimens de la garnison du Cap demandèrent
des avances sur leur solde, en toiles et autres marchandises existant dans les magasins de la République, qu'ils
furentforcés de leur délivrer pour éviter des troubles. Quel mal y avait-il donc, pour l'administration, à payer
la solde à ces militaires, qui avaient rempli leurs devoirs
et souffert tant de privations, en objets dont ils avaient
besoin ? N'était-ce pas pour eux qu'on les achetait ? C'est ici l'occasion de dire ce que nous trouvons dans
un écrit publié en 1797., par un blanc nommé Gatereau,
qui avait été journaliste au Cap. Nous ne pouvons garantir l'exactitude de son récit ; mais il peut du moins
nous conduire à entrevoir la vérité dans ce ce qui se passait de la part dePerroudetdeLaveaux.
et souffert tant de privations, en objets dont ils avaient
besoin ? N'était-ce pas pour eux qu'on les achetait ? C'est ici l'occasion de dire ce que nous trouvons dans
un écrit publié en 1797., par un blanc nommé Gatereau,
qui avait été journaliste au Cap. Nous ne pouvons garantir l'exactitude de son récit ; mais il peut du moins
nous conduire à entrevoir la vérité dans ce ce qui se passait de la part dePerroudetdeLaveaux. Gatereau affirme que Henri Perroud était venu dans la
colonie avant la révolution, chargé par la maison JournuAubert, de Bordeaux, de vendre les cargaisons qu'elle
envoyait au Port-de-Paix , et dont il fit une mauvaise
gestion. ïl l'accuse encore d'avoir contribué aux persécutions exercées dans cette ville, en 1791 , contre les hommes
de couleur. Nous citerons des écrits de Perroud qui confirment pleinement ses mauvais sentimens à l'égard de
ces hommes. Dans tous les cas, on peut avec raison supposer qu'ayant été nommé par Laveaux à la charge d'ordonnateur, et trouvant ce général si prévenu contre eux,
Perroud devait s'attacher à lui complaire à ce sujet, à partager ses préventions et à les exciter même. Ce n'est pas
dans le moment où il venait d'être confirmé dans sa charge [1795] CHAPITRE V. 99 d'ordonnateur, que Perroudeût cherché à contrarier Laveaux sur ce point. Suivant Gatereau, Perroud aurait imaginé de créer
son papier-monnaie au Port-de-Païx, pour trouver moyen
de s'enrichir : ce papier étant déprécié successivement à
50, 60 et 70%, des agens dans le commerce se chargèrent de le recevoir ainsi, pour le compte de l'ordonnateur
personnellement. Ce que Laveaux dit de ce Ponsignon qui,
au Cap, recevait le papier-monnaie, ne semble-t-il pas donner créance à l'assertion de Gatereau? Quelle nécessité y
avait-il d'y émettre pour 21,000 livres de papier, aussitôt
leur arrivée au Cap , en contraignant les officiers de la
garnison à le recevoir à 50 % do perte ? Ce fait de l'ordonnateur, d'accord avec le gouverneur, n'était-il pas de
nature à faire naître des soupçons contre eux et à exciter le mécontentement des militaires ? Si Perroud retira
de la circulation ces 21 ,000 livres de papier, c'est qu'effectivement il y avait moyen de payer les officiers en argent. Gatereau affirme enfin, que Perroud achetait du
commerce , tant au Port-de-Paix qu'au Cap, des toiles,
des draps, etc., de mauvaise qualité, à un prix élevé, qu'il
donnait aux cultivateurs au lieu d'argent, pour ce qui leur
revenait de leur portion, sur les denrées récoltées des habitations séquestrées et gérées pour compte de la République, et aux officiers et aux soldats en place d'argent pour
leur solde.
Gatereau affirme enfin, que Perroud achetait du
commerce , tant au Port-de-Paix qu'au Cap, des toiles,
des draps, etc., de mauvaise qualité, à un prix élevé, qu'il
donnait aux cultivateurs au lieu d'argent, pour ce qui leur
revenait de leur portion, sur les denrées récoltées des habitations séquestrées et gérées pour compte de la République, et aux officiers et aux soldats en place d'argent pour
leur solde. Que tous ces faits soient exagérés ou non, on conçoit
néanmoins que dans un pays où l'on était habitué à voir
les comptables, les administrateurs de finances abuser de
leur position, dilapider les deniers publics , ces faits, ces
mesures prises par Perroud, devaient motiver de graves
soupçons contre lui, et môme contre Laveaux qui lap400 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. puyait de son autorité : de là l'irritation des esprits, des
propos légers contre ces deux fonctionnaires , et leur mécontentement personnel , leurs préventions contre les
hommes qu'ils supposaient être les excitateurs des bruits
qui circulaient au sujet de l'infidélité dont on les accusait.
On conçoit alors que les intrigans du Cap exploitèrent
cette situation pour y faire naître des désordres. Laveaux
étant déjà en mésintelligence avec Viîlatte, depuis la fin
de 1795, et ce dernier jalousant T. Louverture à cause de
la préférence que lui accordait le gouverneur, il n'était
guère possible que le Cap jouît de l'union entre les citoyens, et de la tranquillité qui en résulte ordinairement. Cependant, que fait Pinchinat aussitôt son arrivée au
Cap ? Reconnaissant la mésintelligence qui existait entre
Laveaux et Viîlatte, il essaie de les réconcilier ; il offre son
concours à ce sujet, ignorant que Laveaux tient la lettre
de Desfourneaux. Celle que lui écrivit Sonthonax , de
Jacmel , ne devait pas non plus faire l'éloge de Pinchinat. Celui-ci échoue dans sa louable intention de réconciliation; et il n'en pouvait être autrement. Une croisière
anglaise contraignant la Vénus à prolonger son séjour sur
la rade du Cap , Pinchinat et ses deux compagnons sont
forcés d'y rester aussi, pour attendre le moment favorable
au départ de cette corvette ; et chaque jour ajoute au
danger de cette situation. Devons-nous chercher à justifier Viîlatte de rester en
mésintelligence avec son chef? Non, sans doute ; car une
telle situation ne pouvait que nuire à la chose publique.
Mais il paraît que cette mésintelligence ne consistait que
dans leurs rapports d'homme à homme, et non pas d'inférieur à supérieur ; car, nous ne trouvons rien dans les
écrits de Laveaux qui accuse Viîlatte d'avoir négligé son [ 1 796] CHAPITRE V. iOl
chercher à justifier Viîlatte de rester en
mésintelligence avec son chef? Non, sans doute ; car une
telle situation ne pouvait que nuire à la chose publique.
Mais il paraît que cette mésintelligence ne consistait que
dans leurs rapports d'homme à homme, et non pas d'inférieur à supérieur ; car, nous ne trouvons rien dans les
écrits de Laveaux qui accuse Viîlatte d'avoir négligé son [ 1 796] CHAPITRE V. iOl devoir comme militaire. A ce sujet, nous le verrons bientôt charger Villatte d'une opération importante, et celuici s'en acquitter loyalement et vaillamment. On était arrivé en janvier 1796, et la Vénus ne pouvait
encore prendre la mer. Suivant Laveaux , un officier de
marine nommé Martinet donna un déjeûner où il se
trouva avec Villatte , Pinchinat , Rodrigue et plusieurs
autres officiers. C'était le 5 janvier. Là, dans une conversation générale sur le gouvernement des États-Unis, Rodrigue, blanc et colonel du 1 er régiment du Cap, soutint
par comparaison, que Saint-Domingue pouvait se passer
de la France, tandis que celle-ci avait essentiellement besoin de sa colonie : Rodrigue se plaignit du gouvernement
français qui , cependant , venait de lui envoyer le brevet
de colonel. Laveaux se retira, pour ne pas être témoin
d'une telle conversation. Toutefois , il avait entendu un
jeune enseigne du nom de Lonaty contester l'opinion de
Rodrigue, et il demanda à Lonaty une déclaration écrite
et signée, pour constater cette opinion de Rodrigue. Était-ce agir selon son devoir de gouverneur général,
que de se retirer purement et simplement, sans prendre
part à la conversation ? De deux choses l'une : ou l'opinion émise par Rodrigue était une appréciation erronée
des rapports existans entre la France et Saint-Domingue,
ou elle était le résultat d'idées conçues pour rendre la colonie indépendante de la métropole , d'un projet existant à
cet égard. Dans le premier cas, Laveaux devait la combattre par des argumens ; dans le second , il aurait dû
interposer son autorité de gouverneur général, et agir
immédiatement contre Rodrigue et ses adhérens. Mais il
se retire, il se borne à requérir Lonaty de lui donner par
écrit une pièce dont il puisse faire usage contre Rodrigue. 102 ETUDES SUR i/lIISTOIKE D'HAÏTI. Fait-il arrêter celui-ci ? Non. Que voulait-il donc faire de
cette pièce? Apparemment l'envoyer en France. N'avonsnous pas raison d'accuser Laveaux d'incapacité politique,
d'après ses propres aveux? Il laisse Rodrigue en liberté, et cet officier, dit-il, quitta
le Cap, et se rendit au Port-Margot et au Borgne où il essaya de soulever les habitans contre Laveaux. Au Borgne,
les noirs se mirent en mouvement en se plaignant des
blancs. Et cependant, l'instigateur de ce mouvement était
un blanc !
en France. N'avonsnous pas raison d'accuser Laveaux d'incapacité politique,
d'après ses propres aveux? Il laisse Rodrigue en liberté, et cet officier, dit-il, quitta
le Cap, et se rendit au Port-Margot et au Borgne où il essaya de soulever les habitans contre Laveaux. Au Borgne,
les noirs se mirent en mouvement en se plaignant des
blancs. Et cependant, l'instigateur de ce mouvement était
un blanc ! Le 25 janvier , Rodrigue , revenu au Cap , se présenta
chez Laveaux (nous relatons toujours d'après lui) , et prit
un ton insolent. C'est alors seulement que le gouverneur
général lui reprocha sa conversation sur les relations entre
la colonie et la France. Mais Rodrigue lui répondant avec
plus d'arrogance , Laveaux le fît arrêter et le conduisit
lui-même en prison. La municipalité intervint auprès de
Laveaux qui céda à ses instances, etVillatte fut alors retirer Rodrigue de la prison, le 29 janvier, et le rendit au
1er régiment. Villatte n'agissait donc ainsi, que parce que
Laveaux avait déféré aux démarches de la municipalité ?
Puisque le gouverneur semblait convaincu des mauvais
desseins du colonel Rodrigue , devait-il céder dans cette
circonstance ? Le 50 janvier, continue-t-il, il partit pour le Borgne où
il apaisa l'effervescence qui se manifestait. Le lendemain,
il retourna au Cap. Mais, durant son absence, Villatte s'était porté au Haut-du-Cap, où il ordonna à un officier
nommé Edouard, commandant de ce poste, de ne laisser .
entrer au Cap aucune troupe armée ; et cela, parce que
Villatte croyait que le gouverneur était allé chercher T.
Louverture avec des forces, Cet ordre fut eau se qu'Edouard [179CJ CHAPITRE v. 103 fit feu sur le colonel Pierre Michel , qui revenait au Cap
avec six hommes. En son absence du Cap , un bâtiment espagnol y était
arrivé avec 200 prisonniers français, tous blancs. Villatte
les accueillit fort mal : ils étaient blancs , dit Laveaux,
c'était assez pour que cet officier général ne leur permît
pas de descend?^ à terre. Ainsi, voilà Villatte ordonnant
de tirer sur les noirs et refusant à des blancs de descendre
au Cap ! Et cependant , Villatte était aussi aimé d'une
grande portion des blancs comme de tous les noirs de
cette ville, pour avoir partagé leurs dangers, leurs privations de toutes sortes. Laveaux envoya ces militaires français au Port-de-Paix
qu'il croyait en parfaite tranquillité. Mais, des émissaires
de Pinchinat y avaient excité les noirs à la révolte. Un
noir nommé Etienne Datty et son secrétaire avaient fait
arrêter un inspecteur noir des travaux de la culture, fort
ami des blancs. Ils attaquèrent un autre noir nommé Vincent, commandant du poste Aubert , et Pageot fut obligé
de sortir du Port-de-Paix , pour le soutenir et reprendre
le poste sur les insurgés. Ceux-ci avaient eu le temps d'égorger plusieurs blancs et plusieurs mulâtres. Ce serait
donc Pinchinat qui aurait fait tuer ces hommes ! Mais
Laveaux ne dit pas que le secrétaire d'Etienne Datty était
lui-même un blanc qui paraît avoir poussé cet homme à
ces crimes, et qu'il fut soupçonné de connivence avec les
Anglais, qui s'efforçaient de gagner les noirs de ces quartiers à leur cause, selon les accusations générales de cette
époque.
ient eu le temps d'égorger plusieurs blancs et plusieurs mulâtres. Ce serait
donc Pinchinat qui aurait fait tuer ces hommes ! Mais
Laveaux ne dit pas que le secrétaire d'Etienne Datty était
lui-même un blanc qui paraît avoir poussé cet homme à
ces crimes, et qu'il fut soupçonné de connivence avec les
Anglais, qui s'efforçaient de gagner les noirs de ces quartiers à leur cause, selon les accusations générales de cette
époque. Des désordres eurent lieu en même temps à la Tortue,
à Saint-Louis, au Borgne; et Pageot (dit Laveaux), soupçonna les mulâtres Delair et Levasseur, qui étaient à 104 ÉTUDES SUR L'iIISTOiRE D* HAÏTI. Jean-Rabel, d'être les auteurs de ces actes d'insubordination de la part des noirs. Cependant, Pageot ne pouvant pas réussir à calmer
cette effervescence , Laveaux écrivit à T . Louverture qui
se transporta dans les montagnes du Port-de-Paix et qui
fît arrêter Magnot , le blanc secrétaire d'Etienne Datty,
reconnu par lui comme étant l'instigateur des assassinats
survenus dans ces montagnes. Quant à Etienne Datty, il
le porta à accepter le commandement d'un poste au Moustique, d'après la décision de Laveaux. Nous venons de dire que ce gouverneur a prétendu que
le général Pageot soupçonnait Delair et Levasseur, d'être
les instigateurs des faits qui se passaient à plus de vingt
lieues de Jean-Rabel. Mais nous lisons dans un rapport
fait le 1er mars 1797, au conseil des Cinq-Cents , par Marée, d'après les documens transmis enFrance par Laveaux,
que, suivant Pageot lui-même, « c'étaient les Anglais qu'il
« accusait de vouloir mettre dans la colonie , la guerre ci-
« vile entre les hommes de toutes les couleurs. » Quelle foi
peut-on donc avoir aux assertions de Laveaux , quand il
accusait incessamment les hommes de couleur de mauvaises intentions, de tous les crimes ? Le même rapport de
Marec dit que Labatut, à la Tortue, signalait quelques
mauvais sujets dans cette île d'être la cause de la fermentation qui existait parmi les noirs contre les blancs ; et
cependant, Laveaux en accuse encore Delair et Levasseur I
Dès-lors ne voit-on pas que ce gouverneur général dressait un plan d'extermination, ou tout au moins de compression odieuse contre les hommes de couleur ?
amment les hommes de couleur de mauvaises intentions, de tous les crimes ? Le même rapport de
Marec dit que Labatut, à la Tortue, signalait quelques
mauvais sujets dans cette île d'être la cause de la fermentation qui existait parmi les noirs contre les blancs ; et
cependant, Laveaux en accuse encore Delair et Levasseur I
Dès-lors ne voit-on pas que ce gouverneur général dressait un plan d'extermination, ou tout au moins de compression odieuse contre les hommes de couleur ? A propos de cette affaire d'Etienne Datty, il est curieux
de lire les passages suivans d'une lettre que T. Louverture
lui écrivit, le 14 février, étant encore aux Vérettes et [1796] ciui'iTRE v. 105 avant qu'il se fût transporté dans les montagnes du Portde-Paix. Vous savez , dit-il à Etienne Datty, que je suis l'ami de l'ordre, de
l'union, de la tranquillité, et que je suis noir comme vous, et que mes
intérêts sont les vôtres et ceux de tous tes hommes de notre couleur.
Écoutez-moi, mon ami, écoutez un noir comme vous... Rappelez-vous
que Toussaint Louverture est le véritable ami de sa couleur, et que
son amitié pour eux le fera plutôt mourir mille fois que les voir rentrer
sous le joug tjrannique a" où il s' est efforcé de les 1 étirer. Vous savez
que lorsqu'une personne a quelques taches sur sa figure, il cherche
un miroir pour les voir. Eh bien ! mon ami , c'est moi qui suis le
miroir des noirs, c'est moi qu ils doivent consulter, s'ils veulent jouir
de la liberté. C'est à moi qu'il fallait vous adresser... Écoutez un
frère qui veut le bonheur de tous les noirs. J'envoie auprès de vous
le commandant Jean-Pierre Duménil qui est un noir comme vous, qui
vous dira de vive voix mes intentions ... J'ai vu par la lettre que vous
avez écrite à Danty (mulâtre), commandant du Gros-Morne, qu'il semblerait que vous voudriez suivre le régime du Cap ... Vous ne devei
pas écouter les ennemis de la liberté et de la République. — Je désirerais beaucoup vous voir, ayant bien des choses à vous dire qui nous
sont essentielles pour toute notre couleur ... Je suis fâché que vous
ayez agi sans m'écrire, et que vous ayez écrit aux autres (à Danty). Si
vous n'aviez pas pu écrire au gouverneur général, c'était à moi qu'il
fallait vous adresser ; je vous aurais mis dans le bon chemin, et lui aurais parlé pour vous. Je vous embrasse de tout mon cœur, ainsi que
tous vos officiers et soldats. Plus tard nous verrons qu'on a été forcé de fusiller
Etienne. En attendant, T. Louverture envoie copie de sa
lettre à Laveaux, et celui-ci en est on ne peut plus ravi. T.
Louverture est entré complètement dans ses vues . Il est
clair que le régime du Cap , à ses yeux , est contraire à la
liberté des noirs, et ce régime est personnifié en Villatte,
et celui-ci est considéré par Laveaux comme étant son
ennemi et l'ennemi des blancs. C'est le mulâtre qui ne
veut ni des noirs ni des blancs, d'après Laveaux.
lettre à Laveaux, et celui-ci en est on ne peut plus ravi. T.
Louverture est entré complètement dans ses vues . Il est
clair que le régime du Cap , à ses yeux , est contraire à la
liberté des noirs, et ce régime est personnifié en Villatte,
et celui-ci est considéré par Laveaux comme étant son
ennemi et l'ennemi des blancs. C'est le mulâtre qui ne
veut ni des noirs ni des blancs, d'après Laveaux. 106 ÉTUDES SUll L'HISTOIRE DI1AÏTI. Le 19 février, cinq jours après cette lettre à Etienne
Datty, T. Louverture étant au Gros-Morne, annonce à Laveaux la soumission de ce noir. « Je viens, dit-il, de rece-
« voir votre lettre par le citoyen Fressinet, par laquelle je
« vois que vous devez être au Borgne demain. Si vous pou-
« vez vous rendre au Port-de-Paix , suivez le conseil d'un
«fils qui aime son père. Tâchez d'y rester et de n'en point
« sortir, sans m'en donner avis. Je vous parle au nom de
« mon armée, au nom du peuple républicain qui vous aime
« comme moi. C'est pour votre bien , c'est pour celui de
« tout le peuple. Je vous en écrirais plus au long, si je
« n'étais pressé de partir pour mon cordon où je suis me-
« nacé d'être attaqué par les Anglais Sitôt que j'aurai
« mis mon cordon en ordre, je vous écrirai tout ce que je
« pense. » Comme il exploite habilement les préventions de Laveaux contre les hommes de couleur , et Villatte en particulier ! Laveaux qui lui a fait des aveux à cet égard, qui
les a divisés, peut-il ne pas subir cette influence de T.
Louverture, qui veut grandir à l'aide du gouverneur général ? Notons encore à l'égard d'Etienne Datty, ce que nous
trouvons dans le rapport de Marec. Si ce noir a soulevé
les cultivateurs de la montagne du Port-de-Paix, c'est
qu'ayant été primitivement nommé inspecteur des cultures] par Pageot, celui-ci l'avait remplacé ensuite, à
cause de son inconduite, par un autre noir nommé J.-B.
Grissot , fort ami des blancs, d'après Laveaux. Irrité de
sa destitution, et conseillé parle blanc Magnot, son secrétaire, il prend les armes, arrête J.-B. Grissot, tue des
blancs et des mulâtres; et suivant Laveaux, ce sont les
émissaires de Pinchinat qui ont provoqué cette prise
ot, celui-ci l'avait remplacé ensuite, à
cause de son inconduite, par un autre noir nommé J.-B.
Grissot , fort ami des blancs, d'après Laveaux. Irrité de
sa destitution, et conseillé parle blanc Magnot, son secrétaire, il prend les armes, arrête J.-B. Grissot, tue des
blancs et des mulâtres; et suivant Laveaux, ce sont les
émissaires de Pinchinat qui ont provoqué cette prise [1796] CHAPITRE v. 107 d'armes et ces assassinats : il le dit, tandis qu'il avait écrit
la vérité du fait, en France. Immédiatement après la nouvelle reçue de la paix entre
la France et l'Espagne et de la cession de la partie espagnole, les Anglais et les émigrés avaient combiné leurs
mesures pour s'emparer du Fort-Dauphin, à l'aide d'intelligences qu'ils s'y ménagèrent avec un noir nommé
Titus, ancien officier de l'état-major de Jean François,
qui y était resté avec le titre de brigadier des troupes
auxiliaires. Ils lui firent passer 1200 fusils, des pistolets
et autres armes, de la poudre et de l'argent, pour réunir
le plus de monde possible, des anciennes troupes noires
licenciées au moment du départ de Jean François pour la
Havane. Titus forma un camp dans la paroisse de Vallière ,
au Maribaroux, d'où il menaçait la partie française, ne
reliant ses opérations avec les Anglais postés à Banica et
au Mirebalais. En même temps, les Anglais formèrent un
camp à la Pointe Isabellique, où ils recevaient des bestiaux
des Espagnols et d'autres approvisionnemens en violation,
du traité de paix : de là, les bâtimens de guerre' mouillés
dans le port d'Isabellique et dans la baie deMancenille,
devaient se porter sur le Fort-Dauphin pour s'en emparer.
Ils firent une descente à cet effet dans le voisinage de
cette ville. Mais Laveaux ordonna à Villatte de marcher contre
Titus. Villatte partit du Cap avec de l'infanterie et 200
hommes de cavalerie . Il réussit , pendant la nuit , à surprendre
le camp de Titus. Le chef de bataillon Beaucorps, mulâtre,
fait entourer la case où était Titus : celui-ci , réveillé,
veut faire feu sur Beaucorps; mais ses armes le trahissent,
Beaucorps le tue. Les bandes de Titus se rallient, et se 108 études suu l'histoire d'uaïti. mettent en mesure de combattre; mais Villat te leur déclare que s'ils font feu, ils seront tous exterminés : il les
harangue et réussit à les convaincre de se disperser. Cet heureux résultat obtenu par le courage et la fermeté de Villatte, ne prouve-t-il pas l'empire qu'il exerçait
sur les noirs, une sorte d'attachement pour lui de leur
part, et que si ce général était en mésintelligence avec
Laveaux, du moins ce n'était pas quand il fallait remplir son devoir de militaire ? Si Laveaux avait été moins
prévenu contre les hommes de couleur, cette circonstance
n'eût-elle pas été une occasion pour lui de s'attacher Villatte, de se réconcilier avec lui ? Mais , peut-être ne
l'aurait-il pas pu alors; car par tout ce que nous avons vu
précédemment , il est évident que ses passions s'étaient
déjà donné un maître exigeant, en T. Louverture : il ne
lui était plus permis de ne rien faire sans son aveu.
Laveaux avait été moins
prévenu contre les hommes de couleur, cette circonstance
n'eût-elle pas été une occasion pour lui de s'attacher Villatte, de se réconcilier avec lui ? Mais , peut-être ne
l'aurait-il pas pu alors; car par tout ce que nous avons vu
précédemment , il est évident que ses passions s'étaient
déjà donné un maître exigeant, en T. Louverture : il ne
lui était plus permis de ne rien faire sans son aveu. Après la mort de Titus et la dispersion de ses bandes, le
marquis de Rouvray et le baron de Cambefort, émigrés à
la solde de l'Angleterre, réussirent néanmoins à réorganiser une partie de ces anciens soldats de Jean François,
en se mettant à leur tête dans le voisinage de Banica. Ces
faits se passèrent à la fin de février. La corvette la Vénus était partie du Cap le 13 de ce mois.
Chassée par un vaisseau anglais , elle était rentrée au
Borgne et ensuite au Port-de-Paix d'où elle remit à la
voile : elle réussit à se rendre en France. Les seuls députés de T. Louverture, ( Caze aîné, Viart et Lacroix ) partirent sur ce bâtiment. Villatte renonça à envoyer Hennique, et Pinchinat. Sala et P. Fontaine renoncèrent
aussi à partir pour la France : ils remirent leurs dépêches
au capitaine Desageneaux. Examinons leurs motifs. [1796] CHAPITRE V. 109 Etant au Cap, ils avaient vu des lettres écrites par Dufay, Mills et J.-B. Belley, qui exposaient la convenance
d'une représentation à la convention nationale, pour les
provinces de l'Ouest et du Sud. Ils en informèrent Bauvais et Rigaud qui, alors, renouvelèrent auprès de Laveaux et de Perroud la demande relative à une convocation des assemblées primaires et électorales, à l'effet de
nommer des députés. Ces deux fonctionnaires se refusant
encore à donner leur autorisation , Pinchinat, Sala et P.
Fontaine eurent des conférences avec eux où ils finirent
par y consentir. En conséquence, ces trois envoyés, au
lieu de partir sur la Vénus , se chargèrent des dépêches
du gouverneur et de l'ordonnateur, et quittèrent le Cap
le 2 ventôse ( 21 février ) , le jour même où Villatte dispersait les bandes de Titus : ils arrivèrent à Léogane le
23 février. Ce fut une faute politique de leur part, de renoncer à
se rendre en France ; c'en fut une aussi de la part de
Villatte de n'y pas envoyer Hennique, tandis que les commissaires de T. Louverture s'y rendaient avec la mission
de le prôner sous tous les rapports, ainsi que nous l'avons vu dans le serment qu'ils lui prêtèrent. La mésintelligence qui existait entre Laveaux et Villatte, les préventions que le gouverneur nourrissait contre les hommes de
couleur, auraient dû faire comprendre à Pinchinat la nécessité d'aller en France, pour éclairer la métropole sur
les dangers que faisait naître cet état de choses. Par cette
faute, il laissait un champ libre aux dépêches de Laveaux
et de Perroud, d'égarer le gouvernement français, aux
envoyés de T. Louverture de les appuyer par leurs rapports , en relevant ce dernier à ses yeux, en diminuant le
mérite de Villatte, de Rigaud et de Bauvais. Probableïïè ETUDES SER L'HISTOIRE d'iIAÏTI.
éclairer la métropole sur
les dangers que faisait naître cet état de choses. Par cette
faute, il laissait un champ libre aux dépêches de Laveaux
et de Perroud, d'égarer le gouvernement français, aux
envoyés de T. Louverture de les appuyer par leurs rapports , en relevant ce dernier à ses yeux, en diminuant le
mérite de Villatte, de Rigaud et de Bauvais. Probableïïè ETUDES SER L'HISTOIRE d'iIAÏTI. ment, Pinchinat désirait d'être nommé député ; mais pour
cela, il n'avait pas besoin de retourner dans l'Ouest ou
dans le Sud ; on eût pu l'y élire, et se trouvant déjà en
France, il est plus que probable qu'il aurait été admis.
Dans tous les cas, avec son talent reconnu, il aurait été
extrêmement utile à sa classe que Laveaux représentait
déjà comme indocile , dévorée d'ambition , voulant se
substituer à la race blanche et étant contraire aux noirs.
Pinchinat, enfin, devait comprendre que les fâcheuses
dispositions que Sonthonax avait contre cette classe à
son départ, le porteraient à la représenter sous un jour
contraire à la vérité. Tout ce qui s'en est suivi, et dont
nous parlerons bientôt, tient peut-être à la funeste résolution prise par Pinchinat, Sala et Fontaine de ne pas
aller en France. Écoutons Laveaux parlant du départ de Pinchinat pour
le Sud : « Enfin, dit-il, le fameux Pinchinat quitte le Cap, après
avoir organisé toutes ses machinations. Pendant plus de
deux mois qu'il l'avait habitée, la ville n'avait cessé d'être
en agitation. Il y jouait un jeu effroyable, occasionnait
des réunions nombreuses et montrait dans toutes les occasions les dispositions les plus séditieuses. — « S'il y avait
du trouble entre Laveaux et Villatte, disait-il un jour au
colonel Léveillé, pour qui vous déclareriez-vous ? — Pour
celui qui serait pour la loi. — Mais encore, faudrait- il
prendre parti pour l'un ou pour l'autre. Laveaux n'est
pas de ce pays-ci : Villatte est homme de couleur. »
Pinchinat ne put rien obtenir de Léveillé. Les hommes
de couleur de toutes les paroisses venaient voir Pinchinat, et des courriers s'expédiaient à chaque moment.
C'est ainsi que l'on amenait la journée du 50 ventôse. » [179G]' chapitre v. 4 H N avons-nous pas raison de regretter que Pinchinat ne
soit pas parti sur la Vénus F Que de choses les dépêches
de Laveaux n'ont pas mentionnées dès-lors, et contre lui,
et contre les hommes de couleur ! Nous ajournons à les
faire savoir, pour les grouper au moment où nous parlerons de l'affaire du 30 ventôse. Laveaux et Perroud avaient consenti à la formation
des assemblées primaires dans l'Ouest et dans le Sud, par
une ordonnance en date du 29 pluviôse (18 février),
rendue sur la demande réitérée de Bauvais et de Rigaud,
du 7 février. Elle portait : 1° convocation de ces assemblées primaires pour le 1er germinal (21 mars) ; 2° désignation de la ville de Léogane pour le siège de l'assemblée électorale du département de l'Ouest, et de la ville
des Caves pour celui de l'assemblée électorale du Sud ;
3o fixation du nombre de six députés à élire, à raison de
trois par chaque département.
réitérée de Bauvais et de Rigaud,
du 7 février. Elle portait : 1° convocation de ces assemblées primaires pour le 1er germinal (21 mars) ; 2° désignation de la ville de Léogane pour le siège de l'assemblée électorale du département de l'Ouest, et de la ville
des Caves pour celui de l'assemblée électorale du Sud ;
3o fixation du nombre de six députés à élire, à raison de
trois par chaque département. « Cette ordonnance, dit le rapport de Marec, quelque
» répugnance que Laveaux eût à la rendre, dans la crainte
» de fournir un prétexte d'agitation et de trouble à cer-
» tains hommes désignés par lui comme des inlrigans, et
» qui commençaient dès-lors à manifester les desseins
» les plus pernicieux ; cette ordonnance excita le plus vif
» intérêt parmi tous les bons citoyens. » Qui peut douter que parmi ces hommes ainsi désignés
dans sa correspondance avec le gouvernement français,
Pinchinat ne fût porté au premier rang ? Voilà Laveaux
dénonçant secrètement Pinchinat et d'autres; et cela ne
doit pas étonner de sa part, lorsqu'on l'a vu à table chez
Martinet, d'après ses propres aveux, se refuser à prendre
part à une conversation, et sollicitant ensuite le jeune H2 ÉTUDES SUR LHISÏOIRE d'ïIAÏTI. enseigne Lonaty de lui donner une déclaration écrite à ce
sujet, pour s'en servir contre le colonel Rodrigue, un blanc
comme lui. Cette ordonnance rendue, soulève aussitôt des réclamations de la part de T. Louverture et des municipalités des
communes comprises dans les lieux où il commandait. Ils
prétendent que la population y étant plus nombreuse que
dans le territoire soumis au commandement de Bauvais,
c'est aux Gonaïves et non à Léogane que doit être le
siège de l'assemblée électorale. Or, si dans l'ancien régime même il était assez difficile
de connaître au juste la population vraie des paroisses,
comment, après les guerres d'une révolution qui durait
depuis près de sept ans, pouvait-on être assuré de la population de ces lieux? Cette difficulté n'était donc qu'une
querelle née de la jalousie du pouvoir et de l'influence politique. De plus, les Gonaïves , à cette époque , n'était
qu'une bourgade à côté delà ville de Léogane; et en outre,
sur les dix-sept paroisses de la province de l'Ouest,— six
étaient au pouvoir des Anglais : le Port-au-Prince, la Croixdes-Bouquets, le Mirebalais , Saint-Marc, l'Arcahaie et le
Môle; — cinq autres étaient dans le commandement de
Bauvais : Léogane, Jacmel , les Cayes- Jacmel , Baynet et le
Grand-Goave ;— cinqétaient dans celui de T. Louverture :
lesVérettes, la Petite-Rivière , les Gonaïves, le Port-àPimentou Terre-Neuve, et Bombarde ;-—Jean-Rabel, enfin,
était sous les ordres directs de Pageot. On se rappelle que
le Petit-Goave était considéré comme dépendant du Sud
et sous les ordres de Rigaud.
Bauvais : Léogane, Jacmel , les Cayes- Jacmel , Baynet et le
Grand-Goave ;— cinqétaient dans celui de T. Louverture :
lesVérettes, la Petite-Rivière , les Gonaïves, le Port-àPimentou Terre-Neuve, et Bombarde ;-—Jean-Rabel, enfin,
était sous les ordres directs de Pageot. On se rappelle que
le Petit-Goave était considéré comme dépendant du Sud
et sous les ordres de Rigaud. Il y avait donc un nombre égal de paroisses de l'Ouest
sous les ordres de T . Louverture et de Bauvais ; elles étaient
séparées par l'occupation anglaise au centre de la pro- [1796] CHAPITRE v. 113 vince; et il y avait toujours danger à traverser la mer du
petit golfe de l'Ouest , par conséquent difficulté pour les
électeurs qui seraient nommés dans les assemblées primaires, à se rendre soit auxGonaïves, soit à Léogane.
Dans une telle conjoncture, que devaient faire Laveaux
et Perroud ? Scinder l'assemblée électorale, en former une
à Léogane, une autre aux Gonaïves, et décider de leur autorité, laquelle nommerait deux députés sur les trois. Mais , au lieu d'une telle décision , ils rendirent une
nouvelle ordonnance le 9 ventôse (28 février), par laquelle
ils suspendirent la convocation des assemblées primaires
dans toutes les paroisses de l'Ouest, en se rapportant à T.
Louverture et à Bauvais pour constater , dit Marec , le
point de fait allégué (celui relatif à la population) et pour
concilier les prétentions réciproques. Était ce agir comme des autorités sensées, que de décider ainsi ? Le fait est, qu'ils ne voulaient d'aucune représentation en France de la part de l'Ouest et du Sud, qu'ils
y redoutaient l'apparition d'hommes clairvoyans qui eussent pu éclairer la métropole, à raison même de leur position de députés. Cependant , ni Rigaud ni Bauvais n'observèrent l'une
et l'autre ordonnances rendues par Laveaux et Perroud.
La première, en fixant à trois, le nombre de députés pour
chaque province , établissait arbitrairement un mode de
représentation ; car à cette époque, la constitution dite de
l'an m , n'avait point déterminé le nombre de députés
pour Saint-Domingue, et n'était même pas encore envoyée
officiellement à ces autorités. Ces deux généraux crurent
qu'il fallait nommer 6 députés pour chaque province,
ainsi qu'on avait fait pour le Nord , en 1795. Bauvais,
considérant sans doute que le territoire de l'Ouest soumis
t. m. 8 •114 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. à son commandement était plus considérable que celui soumis à T. Louverture, en fit nommer 4 : c'étaient P. Fontaine, Bonnard, Lebonet ReyDelmas. Quant à Rigaud, il
fit nommer 6 députés : Pinchinat, Sala, Découd, Daniel
Gelée , Georges Pierre , et Julien Raymond qui était en
France. Les assemblées électorales eurent lieu les 20 et
24 germinal (9 et 10 avril). T. Louverture, plus sage que les deux administrateurs,
s'entendit avec Bauvais : il fit nommer deux députés dont
nous ignorons les noms. Ainsi , comme Bauvais , il n'observa pas la première ordonnance * . Nous verrons plus tard qu'aucun des députés élus dans
l'Ouest et dans le Sud ne fut admis en France , soit au
conseil des Anciens, soit à celui des Cinq-Cents, qui avaient
remplacé la Convention nationale , d'après la nouvelle
constitution française qui créa aussi le Directoire exécutif.
endit avec Bauvais : il fit nommer deux députés dont
nous ignorons les noms. Ainsi , comme Bauvais , il n'observa pas la première ordonnance * . Nous verrons plus tard qu'aucun des députés élus dans
l'Ouest et dans le Sud ne fut admis en France , soit au
conseil des Anciens, soit à celui des Cinq-Cents, qui avaient
remplacé la Convention nationale , d'après la nouvelle
constitution française qui créa aussi le Directoire exécutif. i Une lettre de lui à LaveaUx, en date du 7 floréal (26 avril ) annonce
au gouverneur qu'il a reçu de Bauvais, le procès-verbal de la nomination des
4 députés, et qu'il va en faire nommer deux autres auxGonaives, le 10. Il se
rendit done aux raisons alléguées par Bauvais. CHAPITRE VI. Pierre Dieudonné et Pompée, leur conduite, leur arrestation et leur mort. —
Laplume les remplace. — Belle défense de Léogane contre les Anglais. —
Affaire du 30 ventôse, au Cap. — Précédens de Laveaux, de Perroud, de
Toussaint Louverture, de Villatte et d'autres.— Laveaux, Perroud et d'autres fonctionnaires sont arrêtés et mis en prison. — Conduite de la municipalité et des officiers militaires. — Les détenus sont remis en liberté. —
Villatte se rend à son camp. — Arrivée de Toussaint Louverture au Cap. — Laveaux le proclame Lieutenant au gouvernement de Saint-Domingue. — Jugement sur Villatte, Laveaux et Toussaint Louverture. Il a déjà été question de Pierre Dieudonné et de Pompée,
deux noirs commandans des volontaires nationaux campés àNéret, près delà ville du Port-au-Prince, au moment
où Polvérel et Sonthonax se rendaient à Jacmel. Sonthonax ayant effectivement donné son cordon tricolore à
Dieudonné , celui-ci se disait dès-lors commissaire civil,
croyait en avoir l'autorité et se faisait assister de Pompée
et de Laplume , ses principaux officiers. Dans le premier
chapitre de ce livre , nous avons dit qu'ils faisaient la
guerre contre les Anglais. Pour s'attirer plus d'influence
sur les noirs des campagnes, Dieudonné feignit de vouloir
s entendre avec Hyacinthe qui avait soumis ceux de la 1 1 6 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI . plaine du Cul-de-Sac à l'autorité des Anglais ; il l'invita à
une conférence, le fît arrêter et fusiller *. Ce résultat dut porter les Anglais à mettre tout en œuvre
pour gagner à leur cause, celui qui devenait ainsi toutpuissant dans ces montagnes, d'où ils ne pouvaient plus
tirer des denrées. Ils savaient que Dieudonné n'obéissait
ni à Laveaux, ni à Rigaud, ni même àBauvais, resté
commandant de l'Ouest après l'arrestation deMontbrun.
En conséquence de ce plan, ils réussirent à faire admettre
auprès de Dieudonné, en qualité de secrétaire, un colon
du nom de Baudouin, qui paraît être le même qui suivitBorel
à la Jamaïque, quand celui-ci s'y réfugia en avril 1793.
Baudouin, on le conçoit bien, une fois établi dans ce poste
de confiance , devint le conseiller qui dirigeait Dieudonné
et ses lieutenans.
un.
En conséquence de ce plan, ils réussirent à faire admettre
auprès de Dieudonné, en qualité de secrétaire, un colon
du nom de Baudouin, qui paraît être le même qui suivitBorel
à la Jamaïque, quand celui-ci s'y réfugia en avril 1793.
Baudouin, on le conçoit bien, une fois établi dans ce poste
de confiance , devint le conseiller qui dirigeait Dieudonné
et ses lieutenans. Dans son mémoire de 4797, Rigaud nous apprend,
qu'après le départ des commissaires civils, il avait fait
passer des munitions à ces hommes , en les engageant à
agir toujours de concert avec lui etBauvais, et que ce fut
pendant qu'il faisait le siège de Bizoton , qu'ils reconnurent que Dieudonné était hostile à leur autorité, puisqu'il
se refusa à les seconder dans cette entreprise. Bientôt,
ces généraux apprirent que Dieudonné permettait à ses
gens d'aller commercer au Port-au-Prince, et aux Anglais
et aux émigrés de venir dans ses camps. La trahison
était donc manifeste ; elle était l'œuvre de ces derniers,
qui inspirèrent à Dieudonné, Pompée et Laplume, l'idée i Le fameux Malenfant dit à ce sujet : a Les mulâtres ont tendu un piège à
« Hyacinthe, en lui indiquant un rendez- vous par le moyen de quelques noirs:
« il s'y rendit, fut saisi et fusillé. Ainsi périt ce jeune chef, âgé de 22 ans.
« Ami des blancs, il ne fut jamais l'ennemi des mulâtres; cependant ils ne
« l'aimaient pas il était nègre, si h! mulâtres! » (Pag. 75.) Ne serait-ce pas le cas de dire aussi ; Ah! blanc [1796] CHAPITRE VI. 117 de ne pas reconnaître l'autorité des mulâtres. Les Anglais méditant une attaque contre Léogane, ces auxiliaires
devenaient excessivement dangereux pour cette ville et
les républicains. Il fallait trouver moyen de mettre
un terme à l'indépendance de tels hommes, gagnés aux
ennemis que l'on combattait. Le baron de Montalembert
surtout exerçait un grand empire sur eux. Convaincu, comme Rigaud et Bauvais, du danger que
présentait cette situation, T. Louverture écrivit une lettre
à Dieudonné, le 12 février 1798, qu'il lui fit porter par
deux de ses officiers, Docteur etMaurepas. Nous y remarquons les passages suivans, après qu'il lui eut parlé de la
nécessité de se ranger franchement sous les bannières de
la France, que lui-même avait adoptées, en abandonnant
les Espagnols. « Si quelques raisons particulières, que j'ignore, vous
empêchent d'avoir confiance dans les généraux Rigaud
et Bauvais, le gouverneur Laveaux, qui est notre père à
tous, et en qui notre mère -patrie a mis sa confiance,
doit mériter la vôtre. Je pense que vous ne me la refuserez pas aussi, à moi qui suis noir comme vous, et qui vous
assure que je ne désire autre chose dans le monde que de
vous voir heureux, vous et tous nos frères indistinctement Ainsi vous devez être uni avec les généraux Rigaud et Bauvais qui sont, j'en suis sûr, de bons républicains, puisque notre patrie les a récompensés de leurs
services. Quand même vous auriez quelques petites tracasseries ensemble, vous ne devez pas vous battre contre
eux Croyez-moi, mon cher ami, oubliez toute animosité particulière, réconciliez-vous avec vos frères Rigaud
et Bauvais : ce sont de braves défenseurs de la liberlé générale , qui , j'en suis sûr , aiment trop leur
uni avec les généraux Rigaud et Bauvais qui sont, j'en suis sûr, de bons républicains, puisque notre patrie les a récompensés de leurs
services. Quand même vous auriez quelques petites tracasseries ensemble, vous ne devez pas vous battre contre
eux Croyez-moi, mon cher ami, oubliez toute animosité particulière, réconciliez-vous avec vos frères Rigaud
et Bauvais : ce sont de braves défenseurs de la liberlé générale , qui , j'en suis sûr , aiment trop leur 118 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. patrie pour ne pas désirer de tout leur cœur d'être vos
amis , ainsi que de tout le peuple que vous commandez... » A moins de supposer que les envoyés de T. Louverture étaient chargés de détruire verbalement les bons
conseils qu'il donnait à Dieudonné par cette lettre, on ne
peut que la trouver irréprochable par rapport à Rigaud
et Bauvais. En la rapprochant même de celle qu'il écrivit deux jours après, le 14 février, à Etienne Datty,
et dont nous avons donné un extrait dans le 5e chapitre,
il ne semble pas que T. Louverture était alors animé
contre tous les hommes de couleur. Dans cette dernière,
on a pu voir qu il l'était contre Villatte, contre le régime
du Cap, d'après les suggestions de Laveaux et sa propre
jalousie du pouvoir, par rapport à Villatte. La preuve de
ce que nous disons ici se trouve dans une autre lettre qu'il
écrivit à Laveaux, le 23 février, pour lui dire : « que
« Docteur et Maurepassont revenus de leur mission auprès
« de Dieudonné ; qu'ils ont été au camp Néret ; qu'ils
« ont réussi à faire comprendre à sa troupe, que Dieuce donné les trompait et les livrait aux Anglais; que Lace plume a profité de l'indignation de cette troupe pour
« faire arrêter Dieudonné et deux de ses complices ; que
« Laplume a la plus grande influence sur ces noirs, etc.»
Il résulte de cette dernière lettre , que les envoyés de
T. Louverture reconnurent ce que Rigaud et Bauvais
avaient appris déjà, — que Dieudonné et Pompée étaient
deux traîtres qu'il fallait annuler. Ces deux généraux, de
leur côté , n'avaient pas négligé de prendre des mesures
à cet effet ; et dans son mémoire , Rigaud nous apprend
qu'ils réussirent à persuader Laplume et d'autres , d'arrêter ces deux hommes : Dieudonné d'abord, Pompée en-
és de
T. Louverture reconnurent ce que Rigaud et Bauvais
avaient appris déjà, — que Dieudonné et Pompée étaient
deux traîtres qu'il fallait annuler. Ces deux généraux, de
leur côté , n'avaient pas négligé de prendre des mesures
à cet effet ; et dans son mémoire , Rigaud nous apprend
qu'ils réussirent à persuader Laplume et d'autres , d'arrêter ces deux hommes : Dieudonné d'abord, Pompée en- [1796] CHAPITRE VI. 119 suite. Ils furent conduits à Léogane, et de là envoyés dans
les cachots du fort de Saint-Louis. Si l'on se rapporte à Montbrun qui y était alors, ce
serait le 5 mars que Pompée , Zéphir et Saint-Cyr, trois
noirs, et le blanc Baudouin y furent conduits ; que Lefranc
et plusieurs autres officiers leur firent subir des traitemens atroces ; que Lefranc surtout s'y distingua ; qu'il fît
mettre Pompée à la barre, les pieds croisés et les mains
menottées ; qu'on lui couvrit le visage d'un masque de
fer ; et ce supplice ne cessa qu'à la sollicitation de Mahé,
commandant français de la frégate la Concorde , alors
dans le port de Saint-Louis. Montbrun ajoute que le 22
mars, vers 5 heures du soir, arrivèrent Pierre Dieudonné,
Noël, Cyprien, César et Léveillé, tous noirs ; qu'en cette
circonstance, Lefranc commit encore de nouvelles barbaries contre Dieudonné , qu'il traita de la même manière
que Pompée ; que, de plus, il fit passer ses mains menottées par-dessous la barre, de sorte qu'il avait le corps forcément plié en deux ; qu'une chaîne lui ceignait les reins
et était attachée à un carcan qu'il avait au cou ; que le
masque de fer qui avait servi à Pompée , lui fut mis de
force, étant trop étroit pour sa tête ; que Dieudonné resta
dans cette douloureuse position jusqu'au 31 mars où il
mourut ; que Lefranc vint dans le fort, trois heures après
sa sépulture, et qu'il fit exhumer le cadavre pour s'assurer
de la mort de Dieudonné. Nous avons copié textuellement ce que dit Montbrun,
du sort affreux fait à ces hommes que Polvérel indiquait à
Rigaud, comme n'ayant plus confiance en Montbrun. Si
le lecteur croit que l'animosité de ce dernier a pu le porter
à exagérer les faits, nous lui dirons qu'il produit à ce sujet un procès-verbal qui aurait été rédigé par des prison120 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. niers comme lui , pour les constater. Toujours est-il que
Montbrun n'en accuse pas Rigaud, mais Lefranc personnellement, qui a toujours été réputé pour être un homme
cruel. Ce fait d'exhumation du cadavre de Dieudonné , qui
dénoterait une barbarie odieuse de la part de Lefranc,
n'est-il pas croyable, lorsqu'on a lu dans le chapitre IV de
ce livre, que Verneuil poussa sa vengeance jusqu'à requérir l'exhumation du cadavre de Polvérel , pour que la
justice s'assurât si cet homme de bien ne s'était pas empoisonné? Toute la différence entre ces deux faits, consiste
en ce que le mulâtre agit de sa propre autorité, tandis que
le blanc fut contraint de s'adresser à un officier public
préposé parla loi ; mais la coupable intention, la dépravation du cœur est la même de leur part.
que Verneuil poussa sa vengeance jusqu'à requérir l'exhumation du cadavre de Polvérel , pour que la
justice s'assurât si cet homme de bien ne s'était pas empoisonné? Toute la différence entre ces deux faits, consiste
en ce que le mulâtre agit de sa propre autorité, tandis que
le blanc fut contraint de s'adresser à un officier public
préposé parla loi ; mais la coupable intention, la dépravation du cœur est la même de leur part. Laveaux dit à ce sujet : « Dieudonné et Pompée ne vouer lant pas être commandés par des mulâtres , Rigaud
« réussit à les faire tomber entre ses mains. On les con-
« duisit à Léogane où ils périrent dans les plus affreux
« tourmens. Quelques torts qu'ait pu avoir Dieudonné, il
« sera toujours bien difficile de justifier une vengeance
« dont les circonstances d'ailleurs font frémir » *. Nous sommes de son avis quant à cette mort affreuse.
Mieux eût valu que , reconnaissant la trahison de Dieudonné, Rigaud l'eût fait juger et fusiller, comme il avait
fait de Labuissonnière , comme Laveaux lui-même avait
fait de Gautier, de Chadirac et d'autres traîtres. Enfin, Rigaud explique la mort de Dieudonné et de 1 Voyez la partialité de Laveaux : il a su par le rapport de T. Louverture,
d'après ses officiers, que ces hommes avaient des intelligences avec les Anglais,
et il ne parle de leur mort que comme une vengeance de Rigaud, parce qu'ils
fie voulaient pas être commandés par des mulâtres. [1796] CHAPITRE VI. 121 Pompée, en disant : « On les traduisit dans les prisons ;
« ils ont fini misérablement leurs jours, soit qu'ils fussent
« dévorés de chagrin et navrés de désespoir, de ce que
« leurs projets avaient été déconcertés, soit que, prévoyant
« que l'énormité de leur crime appelait sur leurs têtes un
« exemple éclatant de justice, ils aient préféré détruire en
« eux le germe de la vie et finir ainsi leur exécrable caret rière. » Cette déclamation n'est nullement convenable de la part
de Rigaud. Elle prouve qu'il a bien su comment ont péri
ces deux hommes. Chef supérieur, il n'aurait pas rempli
son devoir si, n'ayant ordonné que la détention de ces
malheureux, il n'eût pas fait rechercher la véritable cause
de leur mort. L'autorité publique ne doit pas se jouer ainsi
de la vie des hommes : c'est à la loi à les punir quand ils
le méritent, à les protéger quand ils ne sont pas réellement
coupables. Produisons ici une lettre de T. Louverture à Laveaux,
écrite le même jour, 25 février, après qu'il lui eut rendu
compte du retour de Docteur et de Maurepas. Les actes
sont ce qui sert mieux à faire connaître les intentions, et
les faits subséquens qu'on ne pourrait souvent expliquer,
si on les ignorait. Nous tenons beaucoup à juger nos révolutionnaires par leurs propres actes. « Malgré que je vous aie écrit et vous aie donné avisde
l'arrivée de mes députés que j'avais envoyés auprès de
Dieudonné, je me suis réservé à écrire particulièrement
ce que je vais vous marquer. Laplume, commandantgénéral du camp Néret, d'après ce que mes envoyés lui
ont dit, a envoyé auprès de moi son fils nommé Rive, et
un homme de confiance. J'ai causé beaucoup particulièrement avec eux... Je vous prie, mon général, de m'ac122 ÉTUDES SUR LIIISTOII\E D HAÏTI.
que j'avais envoyés auprès de
Dieudonné, je me suis réservé à écrire particulièrement
ce que je vais vous marquer. Laplume, commandantgénéral du camp Néret, d'après ce que mes envoyés lui
ont dit, a envoyé auprès de moi son fils nommé Rive, et
un homme de confiance. J'ai causé beaucoup particulièrement avec eux... Je vous prie, mon général, de m'ac122 ÉTUDES SUR LIIISTOII\E D HAÏTI. corder une grâce : j'ai fait promettre de vive voix par
mes députés à Laplume , un brevet , n'ayant pas voulu
lui écrire, crainte que Rigaud ne le vît. Comme il a environ 3,000 hommes armés avec lui, je vous serai obligé de
lui accorder un brevet de colonel. Je vous engage aussi à lui
écrire et à le lui envoyer. Je vous assure que cela fera le
meilleur effet possible. Je vous embrasse detoutmon cœur. » Par cette lettre toute confidentielle, T. Louverture nous
fait voir clairement ce que nous n'avions qu'entrevu plus
haut, d'après la lettre officielle. Il est visible qu'il secondait puissamment les préventions , le machiavélisme de
Laveaux, à qui il en donne même de bonnes leçons. Et
comment ce triste gouverneur ne céderait-il pas à une demande que lui fait un serviteur dévoué corps et âme, en
l'embrassant de tout son cœur ! Ce brevet de colonel fut
en effet expédié par Laveaux : Bauvais fit reconnaître
Laplume en cette qualité. Nous verrons plus tard comment les causeries particulières de T. Louverture avec son fils et son homme de
confiance portèrent un fruit heureux pour T. Louverture.
En attendant, le 1? mars, Bauvais témoigna à Laveaux
combien il était enchanté qu'il eût élevé Laplume au grade
de chef de brigade. Cette récompense lui était certainement due ; mais dans sa candeur , Bauvais ne se doutait
pas avec quelle intention le gouverneur expédiait ce brevet. « Nous apprenons, dit-il à Laveaux, que le général
» Toussaint fait des prodiges de valeur dans la partie du
» Mirebalais. Je désire que ces bruits avantageux se con-
» firment. » Ainsi , point de jalousie de la part de Bauvais pour les succès obtenus par T. Louverture. Après avoir obtenu la soumission des gens de Dieu- [1796] CHAPITRE VI. 123 donné, Rigaud forma un corps franc de la plupart d'entre
eux, qui fut placé sous les ordres deLaplume, devenu
colonel. Il se rendit ensuite aux Cayes. Les Anglais venaient de recevoir quelques forces d'Europe : ils se décidèrent à aller attaquer Léogane. Le général Bowyer commanda cette expédition et partit du
Port-au-Prince, le 20 mars, avec 2,000 hommes de
troupes européennes et 1 ,200 des légions de Montalembert et de Lapointe (1). Ces troupes étaient sur plusieurs
vaisseaux, frégates et autres navires de guerre : elles débarquèrent à la Petite-Rivière et à l'Ester, et marchèrent
contre Léogane. L'escadre était placée sous les ordres de
l'amiral Parker.
Bowyer commanda cette expédition et partit du
Port-au-Prince, le 20 mars, avec 2,000 hommes de
troupes européennes et 1 ,200 des légions de Montalembert et de Lapointe (1). Ces troupes étaient sur plusieurs
vaisseaux, frégates et autres navires de guerre : elles débarquèrent à la Petite-Rivière et à l'Ester, et marchèrent
contre Léogane. L'escadre était placée sous les ordres de
l'amiral Parker. Léogane était commandé par le chef d'escadron Renaud
Desruisseaux, depuis la mort de Marc Borno : il fît ses
dispositions pour repousser l'attaque des ennemis. Deux
mille hommes étaient dans la place que les Anglais avaient
déjà fortifiée. AufortÇa-Ira, garni de pièces de gros calibre,
se trouvaient trois cents hommes sous les ordres du chef
de bataillon Pétion. Le 21 mars, le combat commença par la canonnade de
ce fort contre lequel les bâtimens de guerre s'embossèrent.
Elle fut vive et longue ; mais Pétion ayant réussi à jeter
de nombreux boulets à leur bord, ces navires levèrent
l'ancre et se retirèrent. En même temps la ville était attaquée par les troupes
débarquées. Elles donnèrent assaut à un fort où commandait le capitaine d'artillerie Dupuche, qui les repoussa
par le feu de ses pièces : l'ennemi battu se retira. Alors, 1 Pamphile de Lacroix donne une date erronée à cette expédition, en la
plaçant au 22 décembre 1795. Un écrit de Pinchinat confirme celle du 20 mars» 124 études sur l'histoire d'haïti. les Anglais dressèrent une batterie contre la place. Le 22
mars, elle tira contre le fort où était Dupuche, qui lui
riposta avec avantage. Le général anglais ordonna un
nouvel assaut qui n'eut pas plus de succès que celui de la
veille : repoussées par l'artillerie et l'infanterie, ses troupes furent poursuivies par celles de la place qui leur
enlevèrent deux pièces de canon , des caissons de munitions, etc. Les Anglais se disposaient à attaquer de nouveau Léogane , quand ils apprirent que Bauvais avançait de Jacmel et Rigaud des Cayes , à son secours : ils se rembarquèrent sur leurs vaisseaux et se retirèrent au Port-auPrince. La défense de Léogane fit honneur à Renaud Desruisseaux, comme celle du fort Ça-Ira à Pétion. Les officiers
qui se distinguèrent sous eux furent Dupuche et Benjamin Ogé, jeune militaire de 21 ans (1). Rigaud et Bauvais, arrivés à Léogane après le départ
des Anglais, firent publier une relation de la belle défense
de cette ville; ils rendirent justice à la valeur de tous ceux
qui s'y étaient distingués. Mais ils eurent l'indignité de ne
pas faire mention de la défense du fort Ça-Ira , par
Pétion. On a dit, à cette occasion, que c'était parce que
Pétion avait blâmé la conduite de Villattedans l'affaire du
30 ventôse an k (20 mars 1796), qui se passait au Cap la
veille du jour où il repoussait les bâtimens anglais (2). 1 Dupuche était un mulâtre de la Guadeloupe : venu à Saint-Domingue, il se
trouva au Camp Diègue, devint sous-lieutenant de la compagnie de Pétion et
chef de bataillon le 2 prairial an 5 (21 mai 1797}. B. Ogé, d'une famille du Port-au-Prince, n'était pas le parent du martyr d«
1791. On le verra plus tard donner de nouvelles preuves d'une bravoure extraordinaire. 2 Histoire d'Haïti, t. 1, p. 242.
oupe : venu à Saint-Domingue, il se
trouva au Camp Diègue, devint sous-lieutenant de la compagnie de Pétion et
chef de bataillon le 2 prairial an 5 (21 mai 1797}. B. Ogé, d'une famille du Port-au-Prince, n'était pas le parent du martyr d«
1791. On le verra plus tard donner de nouvelles preuves d'une bravoure extraordinaire. 2 Histoire d'Haïti, t. 1, p. 242. [1796] CHAPITRE vî. 123 Cette coexistence même des deux faits indique que ce ne
fut pas le motif de la partialité de Rigaud et de Sauvais.
Selon nous, elle dut avoir pour motif le mécontentement
de ces deux généraux contre Pétion, qui avait pris parti
pour Montbrun, dans ses démêlés avec eux. Au moment
où cette relation fut publiée, on ne pouvait guère avoir
appris ce qui s'était passé au Cap, pour pouvoir en juger
en connaissance de cause. Ce fut un tort grave de la part de ces deux généraux,
de ne pas mentionner Pétion dans leur relation. Mais Pétion ne se laissa pas influencer par cette injustice , pour
négliger son devoir comme militaire : des faits honorables
de sa part le prouveront par la suite. Nous remarquons
dans le mémoire de Rigaud, en 1797, qu'il répara son
tort, en le faisant encore de mauvaise grâce : en parlant
de la défense de Léogane, il y cite nommément Renaud
Desruisseaux : « Il était secondé, dit-il, par des officiers
y> d'une grande bravoure aussi l'escadre anglaise fut-
» elle foudroyée » Il lui répugnait de nommer Pétion. Sans nul doute, Rigaud et Bauvais durent transmettre
à La veaux la relation de la défense de Léogane, puisqu'ils
lui rendaient compte de toutes leurs opérations; mais
nous ne voyons pas que le gouverneur en ait fait aucune
mention dans son compte-rendu. Le rapport de Marec,
du 1er mars 1797, qui relate toute la correspondance de
Laveaux avec le gouvernement français à cette époque
même, ne cite aucune lettre de ce gouverneur à ce sujet.
C'était un fait assez remarquable cependant ; mais si nos
deux généraux furent assez partiaux pour ne pas rendre
justice à Pétion, il n'est pas étonnant que Laveaux fût
lui-même porté à ne pas informer la métropole, de ce qui 126 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hâÏTI. pouvait faire l'éloge des officiers et soldats soumis à leurs
ordres. L'injustice systématique des supérieurs à l'égard de
leurs subordonnés , militaires ou civils, est toujours une
chose odieuse. Les hommes, en général, ne peuvent être
poussés au bien, que lorsque leur juste amour-propre obtient la satisfaction qui lui est due. Les esprits supérieurs
savent sans doute se mettre au-dessus de ces petites passions des chefs ; mais il est de leur devoir de créer, d'entretenir une noble émulation parmi ceux qu'ils gouvernent. Nous voilà enfin arrivé à la fameuse affaire du 30 ventôse, coupable aux yeux de la loi, cause de fautes nombreuses et de crimes politiques dont les résultats s'enchaînèrent successivement. Quoique nous ayons cité déjà bien
des faits et des actes qui expliquent comment elle a été
préparée, il nous faut encore en citer pour mieux la faire
comprendre et la juger. Suivant le rapport de Marec, dès le 24 nivôse an 4 (14
janvier 1796), Laveaux écrivait au président du comité
de salut public; il n'existait plus, on ignorait à SaintDomingue l'installation du Directoire exécutif :
rent successivement. Quoique nous ayons cité déjà bien
des faits et des actes qui expliquent comment elle a été
préparée, il nous faut encore en citer pour mieux la faire
comprendre et la juger. Suivant le rapport de Marec, dès le 24 nivôse an 4 (14
janvier 1796), Laveaux écrivait au président du comité
de salut public; il n'existait plus, on ignorait à SaintDomingue l'installation du Directoire exécutif : « Il existe ici (au Cap) de mauvaises têtes qui travaillent
» à faire naître Y indépendance, qui publient que la colo-
» nie n'a aucun besoin de la France. Je citerai Rodrigue
» (blanc), chef de brigade du 1er régiment des troupes
» noires. C'est lui qui se montre chef de ce parti. » Cette dénonciation était le résultat de la conversation
qui eut lieu chez Martinet, où nous avons vu Laveaux
manquer si essentiellement à ses devoirs comme gouverneur général : de son aveu, ce ne sont pas Les mulâtres
qui étaient à la tête du parti. [1796] CHAPITRE VI. 127 « Il existe d'autres personnes qui se permettent de dire
» qu'elles ne marcheront que sous les ordres de Villatte et
» les chefs d'un parti qui est formé, mais qui n'ose écla-
» ter, et Rodrigue est encore chef de ce parti. » Ce pauvre Rodrigue avait eu le tort, en effet, d'aimer
Villatte pour sa bravoure , pour la douceur de son commandement depuis que Laveaux et Sonthonax étaient
sortis du Cap, en octobre 1795, et parce que cet officier
avait partagé la misère et les privations qui accablèrent
les troupes et les habitans pendant que les Anglais et les
Espagnols bloquaient ce port, et que Jean François,
Biassouet T. Louverture, au service de l'Espagne, resserraient l'enceinte du Cap par leurs bandes. Et c'était en
janvier 1796, lorsque la Vénus ne pouvait quitter cette
rade, à cause de la présence des bâtimens anglais, que
Rodrigue aurait conçu le projet de rendre Saint-Domingue
indépendant de la France ! Mais Pinchinat était alors au
Cap, et dans l'esprit de Laveaux, c'était lui qui soufflait
cette idée, qui était chef du parti qui n'osait éclater. «Il existe, ajoute Laveaux, une jalousie abominable
entre les citoyens de couleur contre les blancs et les noirs.
Les citoyens de couleur sont au désespoir de ce que ce
n'est pas un d'eux qui soit gouverneur de Saint-Domingue ; ils se permettent de dire : — C'est mon pays et non
pas le sien : pourquoi nous donner des blancs pour gouverner, pour administrer notre pays? — Les citoyens de
couleur ont été au désespoir de voir T. Louverture (noir)
élevé au grade de général de brigade ; et toute l'armée
venue de France a été enchantée parce qu'il a bien combattu. Tous les hommes de l'armée de T. Louverture en
ont été enthousiasmés. » Or, dans cette armée se trouvaient beaucoup de mu128 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. lâtres; ils ont donc été aussi satisfaits que les noirs et les
blancs, de la récompense accordée au juste mérite de T.
Louverture. Jalousie abominable, double désespoir, tel
est l'aspect sous lequel le gouverneur européen faisait
envisager les hommes de couleur qui combattaient à
Saint-Domingue pour la France, au moment où le Directoire exécutif allait y envoyer de nouveaux agens. Conçoiton bien alors quelles durent être les préventions de ce
gouvernement ?
ont donc été aussi satisfaits que les noirs et les
blancs, de la récompense accordée au juste mérite de T.
Louverture. Jalousie abominable, double désespoir, tel
est l'aspect sous lequel le gouverneur européen faisait
envisager les hommes de couleur qui combattaient à
Saint-Domingue pour la France, au moment où le Directoire exécutif allait y envoyer de nouveaux agens. Conçoiton bien alors quelles durent être les préventions de ce
gouvernement ? Cependant, après avoir ainsi généralement accusé ces
hommes, le même Laveaux, dans la même dépêche, désignait comme les principaux chefs des désordres qui se
passaient auCap, outre Péré et Maucomble, deuxmulâtres,
— Legris, Binet, Puech, trois blancs, — Pierre Paul et Pierre
Antoine fils, deux noirs, — en accompagnant ces divers
noms d'imputations particulières ; de ce dernier, il disait:
noir ignorant etméchant , semettant toujours en avant (1).
L'homme le plus dangereux, selon lui, était un autre blanc
du nom de Léger Duval, ancien membre de X assemblée
coloniale, et alors juge depaix du canton du Terrier-Rouge. Ainsi, sur neuf individus , y compris Rodrigue , cinq
étaient blancs, deux mulâtres, et deux noirs, désignés au
gouvernement français comme étant les principaux agitateurs du Cap : la majorité, comme on voit, était de la
couleur privilégiée de Laveaux ; car nous sommes forcé
de nous servir de ce terme, malgré l'égalité existante alors
dans la colonie, puisque le grand crime des mulâtres était
de s'imaginer que l'un d'eux pût être gouverneur. Del'aveu
même de ce chef, les hommes de toutes les couleurs pen- « Plus tard, en 1797, Sonthonax lit nommer Pierre Antoine fils, représentant
du peuple, parce qu'A était noir. En 1796, quoique noir, il n'avait aucun mérite aux yeux de Laveaux. [■179G] CHAPITRE VI. 129 saient de même, soit envers la métropole, soit envers lui
personnellement ; et pourquoi ce concert ? C'est qu'apparemment son administration laissait beaucoup à désirer.
Mais Laveaux était loin de se croire incapable, et surtout
despote, comme le sont à peu près tous les chefs militaires, par la nature même de leur profession, et à plus forte
raison pendant la guerre. Le rapporteur Marec jugea autrement que lui, à propos
de Rodrigue ; voici ce qu'il dit, après avoir parlé de l'arrestation de ce colonel : <r L'arrestation de Rodrigue, quelque chose qu'il faille
penser de cet officier, et l'ordre de sa traduction à
bord de la Vénus, étaient une véritable déportation prononcée par le général. Cette mesure avait toute l'apparence, et, il faut le dire, tout le caractère de ce que, dans
l'ancien régime, on appelait an coup d'autorité, et de ce
que les esprits justes et les amis de la liberté civile ont
appelé, dans tous les temps, un acte arbitraire. En frappant Rodrigue, elle avait un inconvénient de plus ; c'était
de porter sur un chef accrédité, sur un chef de parti,
suivant Laveaux lui-même, et, par conséquent, de provoquer une résistance qui pouvait être étayée par la désobéissance des uns, combattue par l'action des autres, et
marquée par l'effusion du sang de tous, et par une nouvelle dévastation, un nouvel incendie de l'infortunée ville
du Cap. »
arbitraire. En frappant Rodrigue, elle avait un inconvénient de plus ; c'était
de porter sur un chef accrédité, sur un chef de parti,
suivant Laveaux lui-même, et, par conséquent, de provoquer une résistance qui pouvait être étayée par la désobéissance des uns, combattue par l'action des autres, et
marquée par l'effusion du sang de tous, et par une nouvelle dévastation, un nouvel incendie de l'infortunée ville
du Cap. » Voilà, certes, une judicieuse appréciation d'un acte arbitraire, qui excita le mécontentement, non-seulement
des noirs du 1er régiment commandé par Rodrigue, mais
encore des habitans du Cap : aussi Laveaux fut-il
contraint de consentir à l'élargissement de cet officier : ce
qu'il appela son pardon. t. m. 9 150 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. C'est à partir de cet acte, que l'aigreur grossit au Cap
contre Laveaux, et contre Perroud qui partageait sa manière devoir. On va en juger par les lignes suivantes que
Perroud adressa à la même époque, par la Vénus, au ministre de la marine. Après avoir abondé dans les reproches faits par Laveaux à ceux qu'il accusait de rêver à
l'indépendance, Perroud dit : « Au surplus, comment le Cap serait-il calme et tranquille, comment se pourrait-il que les lois y fussent exécutées et les autorités respectées, quand le moteur de tous
les maux de Saint-Domingue, l'auteur de tous les crimes
qui s'y sont commis, est dans son sein, Pinchinat qui,
de concert avec le traître Montbrun, a voulu assassiner
le commissaire Sonthonax Pinchinat, qui, d'accord
avec Montbrun, a vendu et livré aux Anglais et aux émigrés la superbe ville du Port-au-Prince Pinchinat qui,
en ce moment même, se flatte encore de tromper la France,
et ne craint pas d'y porter sa tête coupable ? » Pinchinat
devait partir sur la Vénus. « Telles sont, dit le rapporteur Marec, les expressions
enflammées de l'ordonnateur Perroud sur ce qui concerne
Pinchinat; et à cet égard le gouverneur signale Pinchinat
sous le même rapport de complicité avec Montbrun, au
crime près d'avoir tenté l'assassinat de Sonthonax ; mais
il le peint comme le principal fauteur des troubles actuels
de la colonie, et comme dévoré d'une ambition démesurée. Depuis un mois que les nouvelles cabales ont recommencé, dit Laveaux, je les attribue au séjour de Pinchinat
au Cap L'orgueil qui domine Pinchinat le porte à
désirer à être dictateur de la colonie. J'ai étudié sa conduite, et avec vérité, je puis dire qu'il perd la colonie. »
assassinat de Sonthonax ; mais
il le peint comme le principal fauteur des troubles actuels
de la colonie, et comme dévoré d'une ambition démesurée. Depuis un mois que les nouvelles cabales ont recommencé, dit Laveaux, je les attribue au séjour de Pinchinat
au Cap L'orgueil qui domine Pinchinat le porte à
désirer à être dictateur de la colonie. J'ai étudié sa conduite, et avec vérité, je puis dire qu'il perd la colonie. » Cette colonie fut perdue effectivement pour la France, [1796] CHAPITRE VI. 131 mais Pinchinat n'y était pas alors. En ce moment marqué par Dieu, Pinchinat était à Sainte-Pélagie, à Paris,
subissant des persécutions inouïes. Laveaux y avait plus
contribué que lui. Par ces imputations accumulées contre le malheureux
Pinchinat, ne voit-on pas l'effet produit sur l'esprit du
gouverneur et de l'ordonnateur, par la lettre de Desfourneaux écrite du Môle ? Ne sent-on pas dans les paroles de Perroud, l'ancien persécuteur des hommes de
couleur au Port-de-Paix, en 1791, quand Pinchinat dirigeait les efforts de sa classe pour la conquête de leur égalité civile et politique avec les blancs? Ah! sans doute,
ce mulâtre fut bien coupable, de penser alors que c'était
une chose juste : en janvier 1796, il l'était encore parce
qu'il plaisait aux deux chefs de Saint-Domingue, de lui
supposer l'intention de rendre cette colonie indépendante
de la France. Encore un mot de Laveaux contre Rodrigue :
« Ces mauvais sujets blancs tiennent les propos les
plus indécens, entre autres Rodrigue, qui s'est permis de dire : Mon seul regret est d'être né blanc La colonie ne sera en paix, que lorsqu'elle sera gouvernée par un mulâtre. Voilà les absurdités que l'on propage '. De là vient
la /ïamepour les blancs delà partr/es mulâtres; carie
noir aime le blanc et beaucoup, et le chérit, a grande confiance en lui; et sans le blanc, le mulâtre serait sacrifié
par le noir. Il faut le blanc pour maintenir la balance entre
les deux. » C'est-à-dire , pour gouverner, dominer les
deux. 1 S'il suffisait de trente années de paix pour justifier cette prédiction, ceuj:
qui l'ont faite en 1706 pourraient fort bien avoir eu raison de parler ainsi. 452 ÉTUDES SUR L HISTOIRE DIIaÏTI. En écrivant sa lettre, Laveaux oubliait sans doute ou il
ignorait que Sonthonax, son patron, en novembre \ 793,
avait regretté aussi de n'être pas un noir. Pourquoi donc
Rodrigue n'eût-il pas pu regretter de n'être pas un mulâtre? N'y a-t-il pas aussi des mulâtres qui ont pu regretter
de n'être pas blanc ou noir ? Toutes ces pauvres distinctions de couleur ne sont imputables qu'au régime colonial
établi par les blancs eux-mêmes. Laveaux le savait bien!
Et voyez quelle opinion il avait des sentimens des noirs !
Il les ravalait au niveau de ces colons qui haïssaient leurs
enfans ; il les supposait sans entrailles pour leurs descendais ! Quittons un moment le rapport de Marec, qui nous instruit si bien des sentimens de Laveaux, afin de faire voir
sur quoi il fondait la bonne opinion qu'il avait de ceux des
noirs pour les blancs. Le 1er mars, étant à la Petite-Rivière
de rArtibonite, T. Louverture lui écrivit : « Les soucis et les chagrins que vous me marquez avoir,
me sont bien sensibles. Pour un bon père comme vous,
qui aime tant ses enfans, soyez persuadé que je les partage avec vous, me doutant bien ce qui en est cause. Mais,
mon général , que la volonté de Dieu se fasse ! Patience
bat la force ! Doucement allé loin ! ' »
blancs. Le 1er mars, étant à la Petite-Rivière
de rArtibonite, T. Louverture lui écrivit : « Les soucis et les chagrins que vous me marquez avoir,
me sont bien sensibles. Pour un bon père comme vous,
qui aime tant ses enfans, soyez persuadé que je les partage avec vous, me doutant bien ce qui en est cause. Mais,
mon général , que la volonté de Dieu se fasse ! Patience
bat la force ! Doucement allé loin ! ' » Le 12 mars, il lui écrit de nouveau : « Les noirs ont trop d'ennemis ; mais avec la grâce de
Dieu, news déjouerons leurs projets. Notre bon père les aime
trop , pour ne pas réussir à les rendre tous heureux
Je ne sais comment m'exprimer pour vous remercier de
tout ce que vous me dites d'agréable. Que je suis heureux ■ Doucement allé loin est un proverbe créole qui signifie : En prenant bien
ses mesures, on réussit avec le temps. [1796] u.Ai.1^ ... loÔ d'avoir un père aussi bon et qui m'aime autant que vous
faites ! Soyez persuadé que votre fils est votre ami sincère, qu'il vous soutiendra jusqu'à la mort. » Le 18 mars, deux jours avant l'affaire du 50 ventôse,
il lui écrit encore des Gonaïves : « 11 est impossible à moi , mon cher général et cher
papa , de trouver des expressions assez fortes pour vous
témoigner la satisfaction que mon âme a éprouvée, en lisant votre lettre consolante du 26 (du 16 mars). Mon cœur
a été si plein et l'est encore, que je ne puis la fixer, ni
penser à vous sans répandre des larmes de tendresse. Il
existe sans doute des amitiés pures, mais je ne puis me le
persuader qu'il en est qui surpasse celle que j'ai pour vous,
ni de plus sincère. Oui , général , Toussaint est votre fils,
il vous chérit ; votre tombeau sera le sien ; il vous soutiendra au péril de sa vie. Son bras et sa tête sont toujours
à votre disposition ; et si jamais il venait à succomber, il
emportera avec lui la douce satisfaction d'avoir défendu
un père, un ami vertueux, et la cause de la liberté — « Les officiers et les soldats de l'armée que je commande,
vous assurent de leur attachement ; et moi, je vous embrasse un million de fois. » Siï.Louverture tirait bon parti de la crédulité de Laveaux, il ressort aussi de ses trois lettres ci-dessus, qu'il
se concertait entre eux certain plan contre Villatte ou tous
autres au Cap : ces promesses récidivées de le soutenir, ce
bras et cette tête qui sont toujours à la disposition du
gouverneur, sont des expressions qui l'indiquent. N'cst-il
pas présumable alors qu'au Cap môme, Laveaux a dû faire
des dispositions, agir envers les officiers supérieurs noirs
qui s'y trouvaient, de manière à inspirer des soupçons sur
ses intentions? Si, lui-même, il soupçonnait Villatte, Ro154 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. drigue et tous les hommes de couleur et des blancs de
cette ville, ceux-ci n'ont-ils pas pu le mettre aussi en suspicion , et croire qu'il avait contre eux de mauvais desseins ? Dans une pareille situation, toujours propre à faire naître
des complications sérieuses, Rodrigue ayant été déjà arrêté
pour être embarqué pour France, lui et les autres désignés
dans les dépêches de Laveaux, ont pu croire à la possibilité d'une tentative de sa part contre eux : de là, l'attentat
commis sur sa personne, sur celle de Perroud et de quelques autres , dont nous allons parler. Nous nous expliquons ce fait, d'après un passage des dépêches de Laveaux
au gouvernement français :
une pareille situation, toujours propre à faire naître
des complications sérieuses, Rodrigue ayant été déjà arrêté
pour être embarqué pour France, lui et les autres désignés
dans les dépêches de Laveaux, ont pu croire à la possibilité d'une tentative de sa part contre eux : de là, l'attentat
commis sur sa personne, sur celle de Perroud et de quelques autres , dont nous allons parler. Nous nous expliquons ce fait, d'après un passage des dépêches de Laveaux
au gouvernement français : « Le peuple , dit-il , est bon et très-bon , facile à per-
« suader ; et s'il n'existait pas un parti turbulent qui, par
« le départ de six ou sept personnes , serait totalement
« anéanti, la tranquillité serait au Cap. » Lorsqu'une autorité , et une autorité militaire surtout,
a de pareilles pensées, il n'est qu'un pas de l'idée à l'exécution. Laveaux avait débuté par Rodrigue, pour essayer
ses forces ; il avait dû renoncer à l'embarquer, mais il devait fatalement persévérer dans son projet, en s assurant
du concours de T. Louverture et des autres officiers noirs
à la dévotion de celui-ci. Nous regrettons de n'avoir pu
posséder les lettres du gouverneur à T. Louverture, qui
eussent pu mieux éclaircir les faits. Quoi qu'il en soit, Laveaux nous apprend que le 10 mars,
il donna un bal auquel il invita blancs, mulâtres et noirs ;
qu'on y fut fort gai et content , et qu'on lui en demanda
un autre pour le 20. Mais que le 19, beaucoup d'hommes
de couleur de toutes les paroisses arrivèrent au Cap ; Maillot, Levasseur et d'autres (mulâtres) vinrent le voir : il les [1796] CHAPITRE VI. 155 accueillit, en leur reprochant toutefois d'avoir quitté si
légèrement leurs postes et en si grand nombre. Ce même
jour, le mulâtre Bienaimé Gérard donna un grand déjeuner où se concerta la journée du lendemain. Il ajoute que
Villatte et Paul Ravine assistèrent à ce déjeuner. Le 30 ventôse (20 mars), Villatte, à la tête des officiers
de la garnison, vint lui faire visite après la parade : il dit
à-Laveaux que tout était tranquille. Un attentat coupable survint alors contre la personne
du gouverneur et celle de l'ordonnateur. Laissons-les raconter eux-mêmes comment il fut commis/en violation
des lois et du respect qui leur était dû. Nous extrayons du rapport de Marec ce qui suit, écrit
par Laveaux au gouvernement français : il se trouvait chez
lui, dans son cabinet de travail, avec l'ingénieur Galley,
occupé d'objets relatifs aux fortifications. « On entre chez moi par deux côtés différens : à l'instant, ma chambre est remplie d'hommes. Je leur demande ce qu'ils veulent, ils me répondent : Tu vas voir.
Un nommé Baussière me lance un coup de poing dans la
tête ; je pare le coup, je le renverse. Un autre saute sur
moi, tous alors m'accablent des sottises les plus grossières.
On veut m'enlever de chez moi. Je résiste pendant une
demi-heure. Enfin ces scélérats m'accablent de coups et
me traînent dans un cachot. J'arrive à la geôle : quelle fut
ma surprise d'y voir aussi mes aides de camp etFressinet,
adjudant- général, lesquels ont tous été accablés"de coups
de bâton ! Cette surprise fut bien plus grande encore,' en
apprenantque Perroud, l'ordonnateur, venait d'être traîné
dans un autre cachot. On m'enferme sous cadenas, seul
et éloigné de tous les autres ! On amène après plusieurs
autres prisonniers. »
un cachot. J'arrive à la geôle : quelle fut
ma surprise d'y voir aussi mes aides de camp etFressinet,
adjudant- général, lesquels ont tous été accablés"de coups
de bâton ! Cette surprise fut bien plus grande encore,' en
apprenantque Perroud, l'ordonnateur, venait d'être traîné
dans un autre cachot. On m'enferme sous cadenas, seul
et éloigné de tous les autres ! On amène après plusieurs
autres prisonniers. » 136 ÉTUDES SUR LHISTOIRE D'HAÏTI. Telle fut la version de cette odieuse arrestation, transmise par Laveaux en France. Le 26 mars, il écrivit à T.
Louverture et lui rendit compte aussi de cette affaire. Nous
remarquons dans cette relation, les variantes suivantes: « Que tous les assaillans qui entrèrent chez lui, étaient
tous citoyens de couleur , pas un citoyen noir, pas un
blanc Vous êtes des assassins, leur dis-je, je suis sans
armes. En même temps, une douzaine sautent sur moi,
en disant : Au nom du peuple, on va le traîner au cachot.
Je leur dis : Où est la municipalité? — Nous n'en avons
pas besoin. Marche, coquin, répond-on. — Non, leur disje, vous n'êtes pas le peuple ; il n'y a ni citoyens noirs,
ni citoyens blancs : vous êtes des assassins. » Ici, Laveaux dit les choses avec un peu plus de détails,
quant à son emprisonnement au cachot. « J'ai resté, continua-t-il, le 50 et le \ er germinal (20 et
21 mars) jusqu'à 8 heures et demie du soir sans voir personne, sans aucun secours. A 8 heures et demie, la municipalité est venue me trouver et me dire qu'elle était au désespoir de mon arrestation ; qu'elle était aussi injuste qu'abominable, et qu'elle espérait me faire sortir sous peu. Les
moyens qu'on avait employés avaient prolongé singulièrement ma sortie : on voulait consulter toutes les autres
municipalités. Mais le brave colonel Pierre Michel, avec
son régiment, le brave Barthélémy, Thomas, Mondion,
Flaville, Cagnet, Romain, le brave Pierrot (tous officiers
noirs), chacun à la tête de leurs troupes, se sont réunis
au colonel Pierre Michel qui a formellement refusé d'obéir
aux ordres de Villatte, qui, sans doute, avait résolu ma
perte. Grâce à leur activité, grâce aux lettres menaçantes
que tu as écrites, les méchans ont tremblé ; et à 9 heures
du matin, le 2 germinal (22 mars) je suis sorti. La muni- [1796] CHAPITRE VI.. 157 cipalité , en écharpes , avec une suite nombreuse de citoyens, est venu me faire sortir. Je suis entré avec Perroud
dans la salle municipale, aux grands applaudissemens du
peuple, surtout de mes enfans adoptifs (les noirs). J'ai
dit , par amour pour le bien, que je ne poursuivrai pas les
coupables. Mais un pareil crime ne peut s'oublier; et ce
même jour, à 4 heures du soir, Perroud et moi, nous avons
été remercier nos libérateurs qui étaient bien décidés à
exécuter tes ordres » Villatte étant déjà sorti du Cap , Laveaux dit ensuite à
T. Louverture : « Il faut, mon ami, que tu m'envoies des
« forces pour réduire sur le champ ces rebelles. S'il t'est
« possible de venir, tu me feras grand plaisir. » A son tour, Perroud écrivit aussi en France et dit : « J'étais occupé des opérations qui me sont confiées,
« lorsqu'une horde de mulâtres , se précipitant sur moi,
« m'arrachent des bras de ma famille éplorée et m'entraî-
à
T. Louverture : « Il faut, mon ami, que tu m'envoies des
« forces pour réduire sur le champ ces rebelles. S'il t'est
« possible de venir, tu me feras grand plaisir. » A son tour, Perroud écrivit aussi en France et dit : « J'étais occupé des opérations qui me sont confiées,
« lorsqu'une horde de mulâtres , se précipitant sur moi,
« m'arrachent des bras de ma famille éplorée et m'entraî- « lient, au nom du peuple français » Le reste s'accorde avec ce qu'en dit Laveaux, quant à l'emprisonnement de
Perroud. On remarquera que le gouverneur a dit au gouvernement français que sa chambre fut remplie d'hommes, sans
particulariser de quelle couleur ils étaient ; et que ce n'est
qu'à T. Louverture qu'il déclare qu'ils étaient tous des
mulâtres. Perroud a été plus précis à cet égard : saphrast
est plus calculée , ce sont les mulâtres qui prétendaient
agir au nom du peuple français. Le fait est, que des hommes des trois nuances de peau,
blancs, mulâtres et noirs, se réunirent en cette circonstance pour commettre cet attentat. Peut-on croire qu'il
en fût autrement, lorsqu'on lit les précédentes dénonciations de Laveaux au gouvernement français , contre des 138 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. hommes qu'il désigne nominativement dans les trois couleurs ? Ce que nous disons de la participation de tous, est
constaté par l'écrit de Gatereau, déjà cité ; — par un autre
de Barbault-Royer, homme de couleur, ancien aide de
camp de Galbaud, venu au Cap peu après, en qualité de
secrétaire de Julien Raymond ; — par le mémoire de Rigaud. Nous trouvons de plus , dans un livre récemment
publié à Paris ' , dont l'auteur a pu se renseigner sur des
documens authentiques qu'il a vus aux Archives générales
de cette capitale, que dans ce tragique événement, un
noir nommé Toussaint, dragon de la garde nationale, se
signala par son exaspération contre Laveaux et Perroud. Disons quelles furent les suites de cet attentat. La municipalité s'était empressée, dans une séance extraordinaire, de prendre un arrêté, aussitôt la consommation de ce crime politique , par lequel elle requit Villatte
de prendre le commandement supérieur. Art. h. Le général de brigade Villatte qui, par son grade, remplace
de droit le gouverneur Laveaux, par absence ou autrement, sera de
suite requis de s'assurer de la rade et autres postes dans les environs,
et particulièrement de la corvette teffyéna, et de tous les papiers qui
peuvent être à son bord, et même de faire apposer les scellés, s'il le
juge nécessaire, et enfin de faire tout ce qu'il jugera convenable par
ses fonctions, pour le bien public.
Le général de brigade Villatte qui, par son grade, remplace
de droit le gouverneur Laveaux, par absence ou autrement, sera de
suite requis de s'assurer de la rade et autres postes dans les environs,
et particulièrement de la corvette teffyéna, et de tous les papiers qui
peuvent être à son bord, et même de faire apposer les scellés, s'il le
juge nécessaire, et enfin de faire tout ce qu'il jugera convenable par
ses fonctions, pour le bien public. 12. Le général de brigade Villatte demeure invité d'écrire aux généraux de brigade Toussaint Louverture, Rigaud et Bauvaiset à tous les
commandans de la province du Nord, pour leur faire connaître ce qui
se passe en ce moment. Cet arrêté avait été pris, dit-on, sous la pression du
peuple qui s'était porté en foule à la maison commune où ' Vie de Toussaint Louverture, par M. Saint-Rémy, p. 170. [1796] CHAPITRE vi. 150 siégeait la municipalité. Elle fait plus; elle fait une
adresse aux autres municipalités de l'arrondissement du
Gap, pour convoquer un ou deux de leurs membres dans
cette ville, afin d'aviser au bien général, et elle s'adjoint
les nommés Binet et Legris ( deux des blancs signalés par
Laveaux, comme chefs des intrigans qui agitaient cette
ville ) , pour l'aider dans la rédaction des dépêches, etc.
Enfin, la municipalité, dans le même acte, requiert le
prétendu peuple de déduire les motifs qui l'ont porté à arrêter et emprisonner le gouverneur et l'ordonnateur; et
le peuple déclare que ces deux chefs ont perdu la confiance
publique, et qu'il déduira ses griefs en temps et lieu. Sur la réquisition de la municipalité, Villatte, qui s'était
tenu à l'écart pendant l'attentat et les attroupemens qui
suivirent, prend l'autorité et agit en conséquence de ce
que prescrivait l'arrêté. Nous continuons à narrer, avant
déjuger sa conduite. Mais, le colonel B. Léveillé, commandant le 2e régiment et la place du Cap, ne partageant pas les vues des
intrigans, rassemble ses officiers pour se préparer à
résister au mouvement, et envoie une lettre au colonel
Pierre Michel, commandant le poste du Haut-du-Cap et le
3et régiment, pour l'instruire des faits et l'inviter à concourir avec lui. Pierre Michel s'empresse d'en aviser
tous les chefs noirs des postes voisins, et T. Louverture,
qui était alors aux Gonaïves. Il adresse ensuite une lettre
à la municipalité et demande, d'une manière pressante,
les motifs de l'arrestation du gouverneur et de l'ordonnateur. La municipalité lui répond, en l'engageant à se
joindre à Villatte ; mais il réplique, en se refusant et demandant l'élargissement des deux fonctionnaires.
Pendant ce temps, il envoie une centaine d'hommes 140 ÉTUDES SCRX HISTOIRE DHAÏTÏ. s'emparer du fort Belair qui domine le Cap, et il voit
bientôt arriver auprès de lui, avec leurs troupes, les officiers supérieurs Pierrot, Barthélémy, Flaville, Romain,
Ignace et d'autres. De leur côté, B. Léveillé, N. Léveillé
et Lechat, deux adjudans de place, parcourent la ville
du Cap, en criant aux noirs : Si vous laissez périr le gouverneur et l'ordonnateur, vous deviendrez esclaves des
mulâtres; ils vous livreront aux Anglais. Telles sont les
paroles que leur prête Laveaux.
officiers supérieurs Pierrot, Barthélémy, Flaville, Romain,
Ignace et d'autres. De leur côté, B. Léveillé, N. Léveillé
et Lechat, deux adjudans de place, parcourent la ville
du Cap, en criant aux noirs : Si vous laissez périr le gouverneur et l'ordonnateur, vous deviendrez esclaves des
mulâtres; ils vous livreront aux Anglais. Telles sont les
paroles que leur prête Laveaux. Villatte fait alors arrêter B. Léveillé qui est mis en
prison. Son régiment s'empare de suite de l'arsenal et de
la poudrière, et une heure après, Villatte est contraint de
retirer Léveillé de la prison et de le garder chez lui. Il
fait prendre une attitude de guerre par Rodrigue, et le
\ er régiment qu'il commande. La municipalité était en permanence. Puech, autre blanc
désigné comme chef de parti par Laveaux, y prononce un
discours où il suppose les deux fonctionnaires coupables,
tout en parlant du respect qui leur est dû. Mais le peuple lui
répond par l'organe d'un individu qu'on ne nomme pas,
qu'il s'oppose à leur élargissement, que la tyrannie est à
son comble. La municipalité décide qu'ils garderont les
arrêts, mais qu'il leur sera procuré les secours dont ils
peuvent avoir besoin. Ces faits se passaient dans la
journée du 1er germinal (21 mars). Pierre Michel et les autres officiers réunis au Haut-duCap écrivent une lettre à la municipalité, à laquelle ils
demandent avec instance la mise en liberté des deux fonctionnaires, sinon de leur faire savoir les crimes qu'ils ont
commis. Cette lettre fut apportée par le célèbre Henri
Christophe, alors capitaine, dont l'énergie, dit Laveaux,
intimida la municipalité et les personnes qui s'y trouvaient [1796] CHAPITRE VI. 141 rassemblées. En même temps, Annecy, autre noir ancien
libre qui était allé au Haut-du-Cap, rapporte qu'il y a vu
de nombreuses troupes, décidées à agir avec vigueur
sous leurs chefs. Le 22, à une heure du matin, Villatte vient à la municipalité et donne connaissance d'une lettre qu'il venait
de recevoir de Pierre Michel, qui le sommait impérieusement de faire mettre en liberté Laveaux et Perroud. Une
lettre de T. Louverture arrive aussi dans le même but et
les mêmes termes. Tous ces officiers font la menace de
marcher contre la ville du Cap et de se porter aux dernières extrémités. La municipalité, vaincue ainsi que Villatte, envoie sur
le champ une députation à Pierre Michel pour lui porter
des paroles de paix, et concerter avec lui des mesures de
réconciliation générale. Le 2 germinal (22 mars), à sept heures du matin, la municipalité délibère à huis-clos et convoque les citoyens,
le peuple, à 9 heures : elle leur fait adresser un discours
par Puech pour les préparer à la mise en liberté de Laveaux, de Perroud et des autres détenus. Ils s'en rapportent à sa sagesse . La municipalité déclare alors, à l'una-
« nimité, que les fonctions du gouverneur et de l'ordon-
« nateur ont été mal à propos suspendues , et leurs
« personnes , ainsi que celles des officiers qui leur sont
« attachés, aussi mal à propos arrêtées.» Elle se transporte immédiatement en corps à la prison, élargit les
détenus, etles ramène àla maison commune^oùdesdiscours
sont prononcés, où Laveaux, de son aveu, promet de tout
oublier, de ne pas se venger. Ensuite, le gouverneur et
l'ordonnateur sont accompagnés solennellement à la maic°n du gouvernement : ils reprennent leurs fonctions.
iers qui leur sont
« attachés, aussi mal à propos arrêtées.» Elle se transporte immédiatement en corps à la prison, élargit les
détenus, etles ramène àla maison commune^oùdesdiscours
sont prononcés, où Laveaux, de son aveu, promet de tout
oublier, de ne pas se venger. Ensuite, le gouverneur et
l'ordonnateur sont accompagnés solennellement à la maic°n du gouvernement : ils reprennent leurs fonctions. 142 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. De retour à la maison commune, la municipalité proteste (comme de droit), contre toutes les mesures qu'elle
avait prises elle-même. Laveaux et Perroud étant allés dans l'après-midi au
Haut-du-Cap, en revinrent bientôt. La promesse qu'il
avait faite publiquement de tout oublier, laissa du calme
dans les esprits. Mais le 5 germinal (25 mars), il abandonna la ville pour aller se fixer dans cette bourgade,
où les troupes sont encore réunies. Alors Villatte , craignant sans doute d'être arrêté, prend la résolution de
quitter aussi le Cap : dans la nuit du 5 au 6 germinal,
il en sort, accompagné de Benjamin, Allers, Descoubet,
Biénaimé Gérard, Massi, Jeannot, Chervin etDaumec.Ils
étaient tous hommes de couleur. Après le départ de Villatte, qui se rendit à son camp, appelé aussi Villatte, Laveaux fait arrêter Léger Duval, ce blanc désigné par lui
comme l'homme le plus dangereux, cet ancien membre
de l'assemblée coloniale, qui, durant cette espèce de gouvernement provisoire exercé par Villatte, lui servait de
secrétaire. Laveaux fait enfin arrêter Poirier, Laignoux,
Legris., Lobis et Binet, tous blancs, et les fait embarquer
sur la corvette la Hyéna. D'autres se cachent, s'enfuient
ousont comprimés. Rodrigue, avec tous ses officiers et sousofficier s de son 1er régiment, jurent, devant la municipalité,
obéissance aux lois et aux autorités constituées, fidélité à
la République, et dévouement aux chefs de la colonie.
Rodrigue se tire ainsi d'affaire.
Le calme se rétablit insensiblement dans la ville du Cap,
pour le moment. Nous avons relaté tous ces événemens, d'après Laveaux et le rapport de Marec. Ce dernier ajoute alors : [4796] cuapitre vi. 145 « Pinchinat, Sala et Fontaine ne paraissent pour rien
dans toute cette affaire. » Ils avaient quitté le Cap, pour retourner dans l'Ouest,
depuis le 21 février, un mois avant l'affaire du 50 ventôse
(20 mars). Marec est le même qui avait d'abord fait partie de la
commission qui entendit Polvérel et Sonthonax, et les
colons accusateurs; qui cessa d'en être membre, lorsqu'il
passa au comité de salut public. Il a fait son rapport au
conseil des Cinq-Cents, le 1er mars 1797, d'après toutes
les pièces transmises sur cette affaire, même après que
la nouvelle agence envoyée à Saint-Domingue eut accusé
Pinchinat d'être le moteur secret de ces troubles. Ainsi
son opinion est de quelque poids pour faire apprécier
l'accusation portée contre Pinchinat, par Laveaux et Perroud.
être membre, lorsqu'il
passa au comité de salut public. Il a fait son rapport au
conseil des Cinq-Cents, le 1er mars 1797, d'après toutes
les pièces transmises sur cette affaire, même après que
la nouvelle agence envoyée à Saint-Domingue eut accusé
Pinchinat d'être le moteur secret de ces troubles. Ainsi
son opinion est de quelque poids pour faire apprécier
l'accusation portée contre Pinchinat, par Laveaux et Perroud. Après le départ de Villatte, qui s'était rendu enfin au
camp de la Martellière, les noirs de divers autres postes
s'étaient rassemblés pour prendre sa défense. Il fut accusé
par Laveaux d'avoir fait tirer le canon d'alarme à cet
effet, et d'avoir dit aux noirs qu'il avait été forcé de fuir
de la ville, parce que le gouverneur voulait les remettre
dans l'esclavage. Laveaux avait fait apposer les scellés
sur les papiers et effets du fugitif : il avait écrit aux commandans noirs des divers postes d'arrêter Villatte, et ces
officiers lui répondirent qu'ils ne reconnaissaient pas ses
ordres, mais ceux de Villatte. Laveaux transporta son
quartier-général à la Petite-Anse où commandait Beaubert ; mais là éclate, suivant Laveaux, une nouvelle insurrection contre lui, Perroud et tous lesblancs. Le 8 germinal (28 mars) T. Louverture arriva enfin 144 ÉTUDES SLR L'HISTOIRE d'iïAÏTI . et vint l'y joindre, avec deux bataillons et une nombreuse
cavalerie. Laveaux, excédé de fatigues, dit le rapport de
Marec, déposa toute son autorité entre ses mains durant
24 heures. T. Louverture écrivit alors à Villatte, à qui il
envoya une députation composée de membres de^la municipalité, du tribunal civil et d'officiers supérieurs, pour
l'engager à l'obéissance aux ordres du gouverneur général. Mais, dit le rapport, Villatte fut sourd à toutes ses
remontrances et proféra même ces paroles: Oui, je veux
qu'il soit égorgé par les noirs mêmes qu'il caresse.
Cependant, suivant Laveaux, Villatte répondit à T. Louverture, en lui proposant une entrevue; ce que ce dernier n'accepta pas, dans la crainte que ce fût une embûche. Voilà deux versions opposées, écrites par Laveaux
lui-même. Le 29 mars, des femmes du Cap s'étaient rendues au
camp de Villatte, pour obtenir de lui l'obéissance à Laveaux ; elles revinrent le 50 au soir, en répandant le bruit
que ce dernier et Perroud avaient fait venir des chaînes
pour remettre les noirs dans l'esclavage. A ces propos,
les noirs coururent aux armes, en criant de tuer les blancs:
ils s'emparèrent des postes, et les blancs d'accourir chez
Laveaux. Les noirs marchèrent sur sa maison et voulurent le tuer. Ce que voyant, T. Louverture fît ouvrir les
magasins et vider les boucauds et les barils, pour prouver qu'il n'y existait point de chaînes, mais des approvisionnemens : il réussit ainsi à les apaiser et à maintenir
l'ordre, en faisant reprendre les postes par les troupes.
Ces propos de femmes furent punis peu de temps après,
et nous dirons comment et par qui.
aux. Les noirs marchèrent sur sa maison et voulurent le tuer. Ce que voyant, T. Louverture fît ouvrir les
magasins et vider les boucauds et les barils, pour prouver qu'il n'y existait point de chaînes, mais des approvisionnemens : il réussit ainsi à les apaiser et à maintenir
l'ordre, en faisant reprendre les postes par les troupes.
Ces propos de femmes furent punis peu de temps après,
et nous dirons comment et par qui. Avant de partir des Gonaïves pour venir au Cap, suivant Laveaux, T. Louverture avait fait arrêter et mettre [1790] chapitre vi. 145 en prison aux Gonaïves, les mulâtres Guy, de la PetiteRivière ; Chevalier, de Terre-Neuve ; et Danty, du GrosMorne. Ce fut sans doute la cause du retard qu'il mit ù
se rendre au Cap, et par suite du plan que ses lettres à
Laveaux, des 1er, 12 et 18 mars, ont semblé nous indiquer
entre eux. Car, pourquoi arrêter des chefs militaires, ses
lieutenans, qui étaient si éloignés du Cap, et qui ne faisaient rien en rapport à ce qui s'y passait alors ? Pourquoi ces précautions, s'il n'y avait pas déjà un projet à
cet effet? A propos de l'imputation relative aux chaînes, Laveaux
nous explique comment et pourquoi il s'adjoignit T. Louvertureen qualité de lieutenant au gouvernement. « Cet horrible moyen de sédition étant déjoué, on en
chercha d'autres. On affecta de répandre que les blancs
possédaient toutes les places qui auraient dû être partagées entre les diverses couleurs ; qu'il était affreux de voir
toute l'autorité entre les mains d'un homme unique, et
que cet homme unique fût un blanc. On m'insinuait de
m'adjoindre Villatte (Villatte vaincu et obligé de fuir !), et
que ce moyen seul pouvait ramener le calme. Je compris
que je ne réussirais à bien affermir la confiance que m'avaient accordée les noirs, qu'en m'adj oignant en effet un
homme d'une autre couleur ; mais je ne crus pas que cet
honneur dût être la récompense de la perfidie et de la
trahison. Je pris donc mon parti, et fis reconnaître pour
adjoint au général gouverneur, le brave, le fidèle Toussaint Louverture. Ce choix fit autant de plaisir aux noirs
et aux blancs, qu'il déplut aux amis et complices de Villatte (les mulâtres). » Dans la relation de ce fait qu'il envoya en France,
Laveaux avait dit, d'après Maire, au lieu d'une insinuat. m. 10 14G ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. lion, que Villatte était hautement désigné pour être son
adjoint. La différence entre les deux versions est certainement grande. On pourrait encore concevoir l'insinuation ; mais prétendre qu'en ce moment quelqu'un se permît de dire hautement qu'il fallait Villatte à cette fonction, c'est ce que le bon sens réfute. Ce dernier était visiblement vaincu; il était en état de fugitif à son camp, et
T. Louverture triomphait de son rival, entouré qu'il était
de nombreux officiers dévoués à lui, de nombreuses troupes obéissant passivement à ses ordres.
deux versions est certainement grande. On pourrait encore concevoir l'insinuation ; mais prétendre qu'en ce moment quelqu'un se permît de dire hautement qu'il fallait Villatte à cette fonction, c'est ce que le bon sens réfute. Ce dernier était visiblement vaincu; il était en état de fugitif à son camp, et
T. Louverture triomphait de son rival, entouré qu'il était
de nombreux officiers dévoués à lui, de nombreuses troupes obéissant passivement à ses ordres. Mais il est clair qu'alors, et d'après la nouvelle émeute
des noirs de la campagne et de la ville contre les blancs,
contre Laveaux et Perroud en particulier, Laveaux dut
reconnaître qu'il était à bout de son autorité, qu'il ne lui
était plus possible de s'y maintenir, et qu'il était victime
de son incapacité politique et de sa perfidie, qui l'avaient
porté à commettre faute sur faute, et à faire naître une
division funeste entre T. Louverture et Villatte, entre les
noirs et les hommes de couleur ; que dès-lors il lui fallait
subir le joug de son cher fils. Ne venait-il pas de déposer
entre ses mains toute son autorité durant vingt-quatre
heures ? Le rusé T. Louverture n'a-t-il pas pu lui-même faire
répandre ce bruit dont parle Laveaux, pour amener son
bon papa à cette nécessité, en ménageant son amourpropre ? Ce serait peu connaître la finesse de tact de ce
noir célèbre, que de croire qu'il était incapable d'une
telle combinaison. Évidemment, en cette circonstance, le génie du noir
l'emporta sur l'étroit esprit du blanc nommé Laveaux.
En place des chaînes qui n'existaient pas pour mettre les
noirs dans l'esclavage, Laveaux s'en mit volontairement [179G] CHAPITRE VI. 147 une au cou. Il fut aussitôt remplacé défait, dans le gouvernement de Saint-Domingue. Dès ce moment il ne put
rien faire sans l'aveu de T. Louverture, sans prendre
ses conseils , nous allions dire ses ordres. Il en fut ainsi
jusqu'à l'arrivée de Sonthonax, qui eut lieu peu après,
lequel l'effaça encore défait, jusqu'à ce qu'enfin T. Louverture îe fît nommer membre du corps législatif, en lui
donnant cette planche de salut pour sortir honnêtement
de la colonie. Avant d'avoir récompensé les services de T. Louverture, Laveaux avait reconnu ceux des colonels B. Léveillé,
Pierre Michel et Pierrot, en les élevant au grade de général de brigade. Certes, on ne peut le nier, sans eux le
gouverneur et l'ordonnateur ne fussent pas sortis de prison , et peut-être même qu'à la fin ils eussent péri. Il ne
fît donc rien de trop par cette promotion ; mais comme ils
avaient agi sous l'inspiration de T. Louverture, qui depuis longtemps leur avait envoyé des hommes de confiance l , il était juste que ce dernier reçût quelque chose
de plus distingué, et ce fut la lieutenance du gouvernement. C'est à cette occasion que Laveaux, dans son enthousiasme philantropique, représenta T. Louverture comme
le Spartacns prédit par Raynal, dont la destinée était de
venger les outrages faits à tonte la race noire. Ce gouverneur aimait à faire preuve de ses connaissances en
histoire : ainsi , le rapport de Marec dit qu'en rendant
compte au gouvernement français des motifs qu'il avait
eus pour mettre Rodrigue en liberté, lors de son arrestation, il écrivait : « Que, voulant imiter l'empereur Titus,
me philantropique, représenta T. Louverture comme
le Spartacns prédit par Raynal, dont la destinée était de
venger les outrages faits à tonte la race noire. Ce gouverneur aimait à faire preuve de ses connaissances en
histoire : ainsi , le rapport de Marec dit qu'en rendant
compte au gouvernement français des motifs qu'il avait
eus pour mettre Rodrigue en liberté, lors de son arrestation, il écrivait : « Que, voulant imiter l'empereur Titus, 1 Voyez sa lettre du 21 février à Laveaux au chapitre V. 148 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. » qui regrettait une journée, parce qu'elle n'avait pas été
» couronnée par une belle action, il décida que Rodrigue
» n'irait point à bord de la Vénus. » Dans une pareille circonstance, comparer T. Louver^
ture à Spartacus, c'était, selon nous, faire une fausse application de la pensée de Raynal ; car il ne s'agissait pas
de se venger des blancs européens, auteurs de tous les
maux endurés par la race noire, et c'est ainsi que Raynal
l'entendait. Les mulâtres du Cap, auxquels Laveaux attribuait seuls son arrestation, n'étaient certainement pas
les ennemis des noirs; ils l'avaient prouvé au moment de
la déclaration de la liberté générale par Sonthonax, et les
noirs ont prouvé aussi leurs sentimens d'attachement
pour eux dans l'affaire de Galbaud, en les défendant; ils
l'ont prouvé encore, en partie du moins, en voulant prendre la défense de Villatte, en voulant se ruer contre Laveaux et Perroud, qu'on leur dénonçait comme ayant fait
venir des chaînes pour les remettre dans l'esclavage. Le
sentiment de la reconnaissance égara donc la tête du gouverneur et le fit déraisonner : son excuse est dans ce sentiment même qui est toujours honorable. Si nous ne voulions voir dans son exaltation que la
pensée politique conçue dans le dessein d'abattre une fois
pour toutes l'influence des hommes de couleur, en prônant ainsi T. Louverture aux yeux des noirs, nous dirions
avec Pamphile de Lacroix : « Cette déclaration produisit d'abord un bien apparent;
« mais elle fut le coup de grâce qui fit expirera Saint-?
« Domingue l'autorité de la métropole. C'est de cette dé-
« claration, qu'il faut dater la fin du crédit des blancs et
« la naissance du pouvoir chez les noirs. » Sans nul doute , cet auteur se connaissait mieux en r 1 79G] CHAPITRE VI . 1 49 politique que Laveaux : son appréciation est judicieuse-.
Au reste, ce résultat devait infailliblement arriver à SaintDomingue : Sonthonax est venu l'accroître peu après. Ils
n'en sont pas l'un et l'autre plus coupables, peut-être, pour
l'avoir produit : il était dans la nécessité de la situation.
La maxime politique du divide etimpera finit toujours
par amener un tel résultat, contre tout gouvernement
qui la pratique * .
APITRE VI . 1 49 politique que Laveaux : son appréciation est judicieuse-.
Au reste, ce résultat devait infailliblement arriver à SaintDomingue : Sonthonax est venu l'accroître peu après. Ils
n'en sont pas l'un et l'autre plus coupables, peut-être, pour
l'avoir produit : il était dans la nécessité de la situation.
La maxime politique du divide etimpera finit toujours
par amener un tel résultat, contre tout gouvernement
qui la pratique * . Et qu'importe à la postérité de savoir que ce fut T.
Louverture qui jouit de cet honneur au lieu de Villatte ?
Ils étaient tous deux de la race noire, et le premier était certainementbien supérieur au second, par son aptitude à diriger les affaires ; il avait donc plus de droit à ce poste, malgré
les services antérieurs de Villatte. La postérité n'a qu'une
chose à attendre de lui ; c'est qu'il use de son pouvoir
dans l'intérêt général de sa race. Si l'histoire prouve qu'il
a manqué à sa mission, alors la postérité usera de son
droit, pour demander compte à sa mémoire de tout le bien
qu'il n'aura pas fait, de tout le mal qu'il aura occasionné.
Voilà la justice, voilà le sentiment avec lequel nous devons juger aujourd'hui du résultat de l'affaire du 50 ventôse. Nous venons de comparer T. Louverture avec Villatte :
c'est le moment d'exprimer notre opinion sur la conduite
qu'a tenue ce dernier en cette circonstance. A notre avis, que nous fassions abstraction ou non de
toutes les particularités que nous avons signalées à la
charge de Laveaux, indiquant de sa part une intention 1 Le machiavélisme n'est pas seulement presque toujours une preuve de senlimens pervers dans un gouvernement ; c'est encore une sottise de sa part. 150 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. malveillante contre Yillatte personnellement et contre
tous les hommes de couleur sans distinction, nous ne
pouvons que blâmer la conduite de Villatte et la qualifier
de coupable, moralement, militairement et politiquement
parlant. Moralement, en ce que, quels que fussent les torts de
Laveaux envers lui, il n'avait pas le droit de laisser avilir
son autorité de gouverneur, ni celle de Perroud comme
ordonnateur : son droit était d'adresser ses plaintes au
gouvernement français, en exposant les faits, en les particularisant, de manière à espérer justice. Son devoir moral
lui indiquait cette marche, conforme à la hiérarchie du
pouvoir. Comme militaire, il se devait de faire appeler immédiatement Pageot, qui était commandant de la province
du Nord, pour prendre l'autorité dans la ville du Cap,
n'étant lui-même que commandant militaire de l'arrondissement. Ensuite, sous le rapport politique, Villatte devait reconnaître que les intrigans de toutes couleurs au Cap ne
formaient pas le peuple de la colonie, dont l'insurrection
simultanée (si elle avait été possible) eût pu justifier, peutêtre, cette dépossession du pouvoir légal en Laveaux et
Perroud. Encore sous ce rapport, le tort de Villatte ne fut
pas moins grave : il n'ignorait pas sans doute tout ce qui
se préparait, se ménageait entre Laveaux et T. Louverture;
il devait prévoir que ce dernier prendrait infailliblement
parti pour le gouverneur, et qu'alors il ne pourrait lutter
contre lui, qu'il serait cause de l'élévation de son rival heureux. Enfin, quel résultat pouvait-il espérer, même de
son succès plus que douteux ? Villatte, simple général de
brigade comme T. Louverture, Bauvais etRigaud, espé-
sans doute tout ce qui
se préparait, se ménageait entre Laveaux et T. Louverture;
il devait prévoir que ce dernier prendrait infailliblement
parti pour le gouverneur, et qu'alors il ne pourrait lutter
contre lui, qu'il serait cause de l'élévation de son rival heureux. Enfin, quel résultat pouvait-il espérer, même de
son succès plus que douteux ? Villatte, simple général de
brigade comme T. Louverture, Bauvais etRigaud, espé- [1796] , CHAPITRE VI. 151 rait-il se poser en gouverneur de Saint-Domingue, au détriment de ses collègues ? Pouvait-il croire que Je gouvernement de la métropole eût approuvé la déchéance de
Laveaux, survenue par une cabale populaire, en violation
de toutes les lois ? Le devoir strict de Villa tte, sous le triple rapport moral, politique et militaire lui prescrivait donc de se placer
à la tête des troupes de la garnison, de mettre immédiatement en liberté le gouverneur, l'ordonnateur et les
autres^ détenus, de les rétablir dans leur autorité, et de
balayer la ville du Cap des intrigans qui souillaient cette
autorité, qui troublaient la tranquillité publique. Ce serait
perdre le sens moral et faire preuve de passions indignes
de l'historien, que de conclure autrement. Supposons qu'après une telle conduite, Laveaux eût
persévéré dans ses préventions contre Villatte, tout l'odieux lui serait resté aux yeux de la métropole, aux yeux de
tous les homme sensés de la colonie, aux yeux de l'histoire.
N'est-il pas, pour un homme placé à une situation élevée
dans la société, dans la hiérarchie des fonctions publiques,
des circonstances où il faut préférer d'être victime de
l'accomplissement d'un devoir consciencieux, plutôt que
d'être ou même de paraître de connivence avec les médians? La postérité n'est-elle pas là, ne doit-elle pas
arriver pour flétrir les supérieurs qui abusent de leur
pouvoir ? La condition de l'homme est-elle de toujours
réussir, alors même qu'il est animé des meilleurs, des
plus beaux sentimens? Il faut qu'un homme public
s'attende à ces revers de fortune ; mais il ne doit jamais
les mériter par ses fautes, par une conduite que sa propre
conscience condamne. Comparons la conduite de Villatte avec celle de Mont452 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. brun, au Port-au-Prince, le 18 mars 1794; et reconnaissons que, si ce dernier fut animé contre Desfourneaux
dont il exigea l'embarquement, du moins il a respecté
en Sonthonax le représentant de l'autorité de la métropole ; il l'a rétabli dans ses fonctions de commissaire
civil, et il n'avait pas autre chose à faire. Montbrun a été
victime de ses exigences à l'égard de Desfourneaux ; cela
est prouvé par son odieuse arrestation, par sa longue
détention durant 46 mois. Mais, enfin, le jour de la justice
a lui ensuite pour ce brave militaire : un tribunal impartial
l'a justifié aux yeux de ses contemporains ; il a pu être
rendu à sa patrie qu'il a continué de servir honorablement ; et la postérité ne peut que condamner ses persécuteurs.
Montbrun a été
victime de ses exigences à l'égard de Desfourneaux ; cela
est prouvé par son odieuse arrestation, par sa longue
détention durant 46 mois. Mais, enfin, le jour de la justice
a lui ensuite pour ce brave militaire : un tribunal impartial
l'a justifié aux yeux de ses contemporains ; il a pu être
rendu à sa patrie qu'il a continué de servir honorablement ; et la postérité ne peut que condamner ses persécuteurs. Villatte aurait donc dû agir comme Montbrun. Loin de
là, il acquiesce à l'arrêté de la municipalité; il se revêt
de l'autorité supérieure ; il laisse le gouverneur et l'ordonnateur en prison ; il s'empresse d'écrire au marquis de CasaCalvo, au Fort-Dauphin, pour lui notifier sa position nouvelle. Il justifierait par ces actes , toutes les imputations
qui lui ont été faites par Laveaux et Perroud , si l'histoire
ne pouvait pas constater la conduite tortueuse de ces deux
administrateurs, qui semaient intentionnellement la division parmi les défenseurs de la colonie. Dans tous les cas,
il a mal agi en cette circonstance : en prenant pour secrétaire, dans ce moment, ce Léger Duval signalé par Laveaux, cet ancien membre de l'assemblée coloniale, il s'est
placé sous l'influence évidente d'un ennemi de sa couleur,
de sa classe ; il a prouvé un défaut de bon sens et donné
lieu à croire (et nous le croyons aussi), qu'il était satisfait
de l'humiliation subie par ces deux autorités. Cela même
était un tort de sa part. [1796] CHAPITRE VI. 153 Sans contredit , Villatte était un bon militaire , brave
et intrépide, fidèle à la France, alors notre patrie ; il a eu
le mérite d'avoir défendu le Cap et ses dépendances contre
les Anglais et les Espagnols , d'avoir honorablement résisté à toutes leurs offres , à toutes les séductions qu'ils
employèrent pour le porter à trahir ses devoirs ; il a maintenu l'ordre et la discipline parmi les troupes qu'il commandait, tracé le noble exemple de subir toutes les privations auxquelles les habitans étaient en proie dans son
commandement. Mais il n'était qu'un soldat, qui savait
seulement aller rondement en besogne, selon son expression dans sa lettre à Laveaux, en date du 22 février 1795 :
il était incapable de combinaisons politiques, et il l'a
prouvé au 50 ventôse. Pour l'instruction de nos lecteurs, mettons en regard,
à côté de notre appréciation du caractère et de l'incapacité de Villatte, l'appréciation que nous fournit le rapport
de Marec, sur la capacité de Laveaux. Après avoir résumé
la situation de Saint-Domingue, d'après la correspondance
des deux hauts fonctionnaires de cette colonie, Marec dit
au conseil des Cinq-Cents : « Mais cette situation n'est en général que la situation
militaire de la colonie à cette époque, et c'est la situation
politique et commerciale que le conseil des Cinq-Cents a
désiré surtout connaître. J'observe que depuis le départ
pour France des derniers commissaires civils à Saint-Domingue, la colonie n'a cessé d'être régie sous l'empire du
gouvernement militaire, gouvernement robuste de sa nature, et le seul peut-êtrequiconviendraità cette colonie jusqu à la pacification générale ; mais gouvernement devenu
sans vigueur et sans efficacité dans les mains débiles qui en
la situation
politique et commerciale que le conseil des Cinq-Cents a
désiré surtout connaître. J'observe que depuis le départ
pour France des derniers commissaires civils à Saint-Domingue, la colonie n'a cessé d'être régie sous l'empire du
gouvernement militaire, gouvernement robuste de sa nature, et le seul peut-êtrequiconviendraità cette colonie jusqu à la pacification générale ; mais gouvernement devenu
sans vigueur et sans efficacité dans les mains débiles qui en 15i ETUDES SUR L'lIISTOIRE D'HAÏTI. tenaient les rênes, et surtout au milieu de l'anarchie, pour
ainsi dire organisée, qui dévorait toutes les parties de la colonie. J'ajoute que l'immense correspondance que je viens
d'analyser, est en général la correspondance d'officiers militaires, plus enclins à parler de ce qui concerne leur état,
de ce qui a trait à la défense ou à l'attaque , de ce qui
touche à la police militaire, que de ce qui concerne l'économie politique, l'ordre judiciaire ou administratif, les
finances, l'agriculture, le commerce et l'industrie. J'avoue
que cette correspondance volumineuse n'offre aucun détail sur la plupart de ces importans objets ; que sur quelques-uns d'entre eux elle n'indique que de faibles aperçus,
et que je me trouve hors d'état de vous présenter aucun
résultat positif sur l'administration économique de SaintDomingue à l'époque dont il s'agit » Telle fut l'appréciation du savant rapporteur, sur l'administration de Laveaux et de Perroud, au moment où il
allait parler de celle de l'agence envoyée dans la colonie,
et dont Sonthonax était le chef. Laveaux, comme gouverneur et militaire , y est jugé par les passages que nous
avons soulignés. Quant à Perroud, qui savait tourner ses phrases lorsqu'il s'agissait de dénoncer Pinchinat et tous les mulâtres
comme auteurs de tous les maux de Saint-Domingue, on
reconnaît la même stérilité dans sa correspondance que
dans celle de Laveaux, dans les parties qui étaient de son
ressort, comme ordonnateur des finances, embrassant les
divers objets qui s'y rapportaient. Ainsi, cette doublure d'incapacités politique et administrative n'avait de capacité réelle que pour l'intrigue, que
pour réussir à établir la mésintelligence entre les défenseurs de la colonie, à calomnier les vrais patriotes auprès [1796] chapitre vi. 155 de la métropole, si toutefois on peut appeler capacité, ce
qui tendait évidemment à lui faire perdre Saint-Domingue,
dans un avenir plus ou moins éloigné. Après ce jugement porté sur Laveaux , il est curieux
d'entendre son propre jugement sur les hommes de couleur en général, à l'occasion de l'affaire du 50 ventôse.
Nous l'extrayons encore de son compte-rendu qui nous a
fourni tant d'observations. Il avait débuté dans ce pamphlet par établir, comme un fait positif, que Vincent Ogé
avait soulevé les esclaves; il concluait : « Que ce sont les
« mulâtres qui sont les premiers auteurs de la révolte des
« esclaves et qui les ont armés pour leur aider à conqué-
« rir leurs droits, avant l'arrivée de Polvérel et Sontho-
« nax ,» — partant, que les mulâtres furent la cause des
dévastations commises par les noirs dans le Nord et dans
toutes les autres localités de la colonie. Arrivé à l'affaire
du 50 ventôse, il dit :
« Que ce sont les
« mulâtres qui sont les premiers auteurs de la révolte des
« esclaves et qui les ont armés pour leur aider à conqué-
« rir leurs droits, avant l'arrivée de Polvérel et Sontho-
« nax ,» — partant, que les mulâtres furent la cause des
dévastations commises par les noirs dans le Nord et dans
toutes les autres localités de la colonie. Arrivé à l'affaire
du 50 ventôse, il dit : « Mais, s'il est évident que des hommes de couleur seuls
ont ourdi et exécuté le complot de notre arrestation,
beaucoup de lecteurs ne verront pas aussi clairement les
motifs qui les ont portés à ces excès. Il est douloureux
sans doute d'avoir à les éclairer sur une vérité aussi affligeante qu'incontestable. Les hommes de couleur sont tourmentés d'une haine insurmontable contre les blancs. Cette
haine est d'autant plus active qu'elle a pour principe un
orgueil qu'ils n'osent pas avouer. Ils voient avec dépit la
nécessité dont leur seront toujours les blancs, attendu
l'impéritie et l'incapacité qu'ils ne justifient que par une
ambition sans bornes. A les entendre, ils devraient seuls
posséder le pays et lui donner des lois ; mais il est à présumer que la France n'a pas fait tant de sacrifices à la 1 56 ETUDES SUR L'HISTOIRE d'ïIAÏTI. liberté et à l'égalité, pour remettre entre les mains de dominateurs imbéciles, le sort des hommes (les noirs) qui
lui doivent leur existence civile et politique. Loin de moi
cependant l'idée de confondre tous les hommes de couleur
avec les perfides agitateurs de la colonie. Non, je sais qu'il
en est un grand nombre qui ont mérité et obtenu le plus
haut degré d'estime, et loin de les envelopper dans le mépris
que méritent les autres, je les trouve d'autant plus recommandables, qu'ils ne manqueraient pas d'exemples propres
à les entraîner vers le mal, s'ils étaient capables d'y
tomber. » Cet ancien gouverneur de Saint-Domingue, alors à
Paris, avait encore le cœur gros par le souvenir du coupable attentat commis sur sa personne : l'excuse de ce
jugement porté contre la masse des hommes de couleur est
naturellement dans ce fait exorbitant. Nous remarquons
seulement qu'il eut tort d'avancer cette assertion : que ce
furent les seuls hommes de couleur du Cap qui ourdirent ce
complot. Le rapport de Marec, que nous venons de citer,
nous dispense ici de réfuter le jugement de Laveaux sur
Timpéritie et l'imbécilité des mulâtres ; et nous regrettons
vraiment qu'il n'ait pas désigné nominativement quelquesuns du grand nombre de ceux qu'il exceptait de son mépris : peut-être y aurions-nous trouvé le nom de celui qui,
par un sentiment de justice, se trouvant à la tête d'un
gouvernement républicain, assura le sort des noirs et leur
liberté en partageant entre eux les propriétés des blancs
colons. Car, nous l'avons dit, et personne ne peut en
disconvenir, c'est surtout par la propriété qu'on garantit
aux hommes leur liberté naturelle, en leur procurant
cette indépendance individuelle qui la leur assure dans la
société civile. Pétion, enfin, a prouvé qu'il pouvait se
, se trouvant à la tête d'un
gouvernement républicain, assura le sort des noirs et leur
liberté en partageant entre eux les propriétés des blancs
colons. Car, nous l'avons dit, et personne ne peut en
disconvenir, c'est surtout par la propriété qu'on garantit
aux hommes leur liberté naturelle, en leur procurant
cette indépendance individuelle qui la leur assure dans la
société civile. Pétion, enfin, a prouvé qu'il pouvait se [1796] chapitre vi. » 157 passer des blancs pour faire le bien qu'il trouvait dans
son cœur. Le lecteur aura remarqué que jusqu'ici nous n'avons
pas dit notre opinion sur la manière habile dont T. Louverture a exploité la situation faite à la colonie par l'affaire du 50 ventôse. La postérité est-elle en droit de blâmer ce noir intelligent d'avoir profité de l'incapacité politique de Laveaux
pour s'élever à une position supérieure ? Nous osons dire :
non! T. Louverture avait le sentiment, la conscience de ce
dont il était capable, et il l'a justifié. Ambitieux comme
tous les militaires, il devait désirer d'arriver, sinon au
pouvoir, du moins à un grade plus éminent que celui de
général de brigade. Dès qu'il se fut soumis à Laveaux, il a
pu reconnaître ses préventions contre Yillatte , contre
tous les hommes de couleur. Laveaux étant gouverneur
général et Européen , il était le seul homme qui pût le
recommander au gouvernement français : il fallait donc
le flatter, le fasciner par des témoignages d'une considération soutenue , par une obéissance raisonnée, par les
expressions d'un tendre attachement, en se prêtant à
toutes ses passions. Tout prouve, d'après leur correspondance citée, que Laveaux se préparait à une lutte contre
Villatte , ou tout au moins qu'il prévoyait cette éventualité. Villatte excitait la jalousie de T. Louverture, de
même que celui-ci excitait la sienne : ils étaient rivaux. Avec de pareils sentimens de part et d'autre, survient l'affaire du 50 ventôse où Villatte se conduit mal :
ce serait vouloir trop exiger de la nature humaine et de
l'ardente passion de l'ambition, que de désirer que T. 138 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Louverture, en cette circonstance, n'eût pas profité de la
faute de son rival. Tant pis pour celui-ci, s'il n'a^pas su
se conduire en militaire soumis, en fonctionnaire subordonné, en bon citoyen, en homme politique perspicace.
Tout ce que nous devons désirer pour T. Louverture, en
nous supposant témoin de ces événemens, c'est qu'il sache
s'arrêter sur la pente de l'abîme que Laveaux a ouvert devant lui, que Sonthonax va bientôt élargir sous ses pas.
S'il s'y précipite, nous examinerons aussi sa conduite
pour dire notre opinion à son égard, comme nous l'exprimons à l'égard de Villatte.
, en homme politique perspicace.
Tout ce que nous devons désirer pour T. Louverture, en
nous supposant témoin de ces événemens, c'est qu'il sache
s'arrêter sur la pente de l'abîme que Laveaux a ouvert devant lui, que Sonthonax va bientôt élargir sous ses pas.
S'il s'y précipite, nous examinerons aussi sa conduite
pour dire notre opinion à son égard, comme nous l'exprimons à l'égard de Villatte. En attendant cette époque, nous voyons dans sa correspondance avec Laveaux, que dès le 10 avril, étant à la Marmelade, T. Louverture lui signalait Delair, à Jean-Rabel,
comme un perturbateur de la tranquillité publique; que
le 4 5, rendu aux Gonaïves, il lui annonce avoir pris des
mesures pour éclairer les noirs contre leurs ennemis; que là
encore, le 18, il revint sur le compte de Delair qui, selon
lui, travaillait l'esprit des noirs de Jean-Rabel, du Moustique et du Pendu , ainsi qu'Etienne Datty , mais qu'il
prend ses précautions pour les éclairer ; qu'ensuite , des
blancs ayant été tués dans la paroisse de Bombarde, par
des assassins dont le chef se nommait Larose (un noir de
l'habitation Foache, fort lié avec Delair, dit Laveaux, pour
insinuer contre ce mulâtre), T. Louverture lui écrivit :
« J'ai frémi d'horreur en apprenant ce fait. Vous n'auy> rez pas de peine à deviner d'où est parti ce coup funeste.
t> Est-il donc décidé que les cultivateurs seront toujours
y> le jouet et l'instrument des vengeances de monstres que
» l'enfer a vomis dans cette colonie ! Cela surpasse l'ima-
» gination. Le sang de tant de victimes crie vengeance ! »
Ces monstres, ce sont les mulâtres ! [i 796^ CHAPITRE VI. 159 Enfin, pour terminer nos citations dans ce long chapitre, une autre lettre de T. Louverture à Laveaux, datée
des Gonaïves, le 21 avril , lui dit que le général Pierre
Michel lui en a envoyé quelques-unes venant du camp Villatte: « Ma première observation a été, dit-il, avant de prendre lecture, de ne pas trouver la signature de Villatte. Ce
fin merle s'en est bien gardé ; il a cependant su blouser
les autres sans se compromettre lui-même. » Je me suis aperçu par le style et le passage de la mort
des prétendus martyr s de la liberté générale, Ogéet Chavanne, que l'auteur de ces deux lettres est un homme de
couleur. Il impose impunément quand il dit que ces deux
chefs moururent pour la liberté. J'ai des preuves par devers moi qui m'assurent le contraire : quand je serai un
peu débarrassé de mes occupations, je lâcherai une proclamation relativement à ces deux lettres. J'ai fait arrêter
Pauthe, commandant de Terre-Neuve , homme de couleur soi-disant blanc. J'ai été instruit qu'il est intimement lié avec Chevalier, et qu'il correspondait avec Delair. » L'amitié même était coupable ! Le 25 avril, en effet, T. Louverture lâche sa proclamation : il y désigne les hommes de couleur comme des
ennemis de la liberté générale et de la sainte égalité. Et
cependant, si dans le Nord et dans FArtibonite, des hommes de couleur trahirent cette cause en 1793, ce fut
principalement par ses soins, par ses intrigues, pour les
gagner à la cause de l'Espagne ! 0 vous, Africains, mes frères ! vous qui m'avez coûté tant de fatigues, de sueurs, de travaux, de misères ! Avcz-vous oublié que
c'est moi le premier qui levai l'étendard de l'insurrection contre la
cependant, si dans le Nord et dans FArtibonite, des hommes de couleur trahirent cette cause en 1793, ce fut
principalement par ses soins, par ses intrigues, pour les
gagner à la cause de l'Espagne ! 0 vous, Africains, mes frères ! vous qui m'avez coûté tant de fatigues, de sueurs, de travaux, de misères ! Avcz-vous oublié que
c'est moi le premier qui levai l'étendard de l'insurrection contre la 1G0 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTÏ. tyrannie, contre le despotisme qui nous tenaient enchaînés ? *
Mais, frères et amis, vous êtes incapables de ces atrocités par vousmêuies, je le sais : des monstres, couverts de crimes, et qui n'osent
plus paraître devant leurs semblables, cherchent à vous entraîner avec
eux dans le précipice , pour n'être pas plus longtemps isolés dans la
nature. Ils osent, les scélérats, vous débiter que la France veut vous rendre
à l'esclavage ! Comment pourriez-vous ajouter foi à des calomnies
aussi atroces ? 2 Faites bien attention, mes frères, qu'il y a plus de noirs dans la
colonie qu'il ri y ad' hommes de couleur et d'hommes blancs ensemble,
et que s'il y arrive quelques désordres, ce sera à nous, noirs, que la
République s'en prendra, parce que nous sommes les plus forts Je
suis responsable de tous les événemens, comme chef Si, enlisant cette proclamation dont copie lui fut envoyée, Laveaux n'a pas reconnu son maître en son lieutenant, c'est que sans doute il était l'homme le moins capable de juger un écrit quelconque. La seule chose dont
on puisse s'étonner, c'est que ce pauvre gouverneur ait
persévéré jusqu'en France, à représenter l'élévation de
T. Louverture par lui, comme la plus glorieuse mesure
qu'il ait prise. Elle devint sans doute la plus utile, dans
les vues secrètes que l'on ne tarda pas à concevoir contre
la population noire, jusqu'à ce qu'enfin on jugeât nécessaire de briser cet instrument. Mais dans le moment, IV 1 AToilà T. Louverture qui se vante d'être le premier qui leva l'étendard de l'insurrection dans le Nord, en justifiant ainsi toutes les traditions
répandues à ce sujet. Si des crimes et des dévastations ont été commis à cette
occasion, il a donc sa part de responsabilité devant l'histoire. Conçoit-on alors
que Laveaux ait ensuite publié en France son compte-rendu où il. attribue
cette insurrection des noirs à Ogé, et tous les crimes commis par eux aux hommes de couleur ? Celte partialité ne suffit-elle pas pour faire juger de la haine
qu'il leur portait?
dans le Nord, en justifiant ainsi toutes les traditions
répandues à ce sujet. Si des crimes et des dévastations ont été commis à cette
occasion, il a donc sa part de responsabilité devant l'histoire. Conçoit-on alors
que Laveaux ait ensuite publié en France son compte-rendu où il. attribue
cette insurrection des noirs à Ogé, et tous les crimes commis par eux aux hommes de couleur ? Celte partialité ne suffit-elle pas pour faire juger de la haine
qu'il leur portait? 2 En 1802, T. Louverture s'esl-il ressouvenu de ce passage de sa proclamalion? [1796] CHAPITRE VI. 161 tilité de cette mesure ressort des services que T. Louverture rendait à Laveaux, en excitant les passions des noirs
contre les hommes de couleur, que ce gouverneur haïssait
évidemment. Quant à T. Louverture , nous sommes forcé de dire
qu'il les haïssait aussi, puisqu'il secondait si puissamment
les vues de Laveaux contre eux1. Certes, nous l'avons
dit, à ses yeux , mulâtres , blancs et noirs n'étaient pour
lui-même que des instrumens dans ses mains; tous devaient servira son élévation, à la satisfaction de son ambition, de son orgueil, de sa vanité, sinon subir le sort le
plus affreux. Au temps dont il s'agit , les hommes de
couleur étaient pour lui le premier obstacle à vaincre,
tandis que les blancs facilitaient ses vues ; mais patience,
le tour de ces derniers viendra, les noirs aussi auront leur
tour. Voyez comme il se pose aux yeux des noirs, comme
leur chef et le premier parmi eux qui a levé l'étendard
de l'insurrection contre les colons ! S'il leur désigne les
mulâtres comme des scélérats, des monstres, ennemis de
la liberté générale et de la sainte égalité, il ne plante pas
moins ses jalons pour arriver aux blancs, si cela devient
nécessaire; et dans ce but, il rappelle aux noirs qu'ils sont
plus nombreux que les mulâtres et les blancs réunis ,
qu'ils sont les plus forts. Il semble même vouloir donner
un avertissement à la France, dans le cas où elle voudrait i T. Louverture avait de proches parens dans cette classe ; ii les aimait :
comment donc a-t-il pu, par la suite, commettre tant de crimes à l'égard de
cette classe ? Ces crimes ne furent-ils que le fruit de l'erreur dans le système
politique qu'il adopta et dont il fut victime ? Mais la Providence sait punir les
crimes quelle que soit leur cause : elle n'examine pas s'ils sont le résultat de
l'erreur ou de mauvais sentimens. La raison a été donnée à l'homme pour se
bien conduire; il a reçu la conscience pour maîtriser ses passions. Tant pis
pour lui, s'il y succombe. T. 111, M 162 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. rétablir l'esclavage des noirs. Mais nous verrons par la
suite s'il ne le rétablit pas lui-même défait, tout en se servant des mots de liberté et d'égalité, en justifiant ainsi la
prévision de Boissy-d'Anglas , que nous avons fait remarquer dans son lumineux rapport. Nous verrons sans doute beaucoup de proclamations de
T. Louverture; mais à notre avis, celle-ci qui paraît être la
première qu'il émit, est un chef-d'œuvre d'astuce et de ce
machiavélisme qui le distingua parmi ses contemporains.
De ce jour, par le langage qu'il tient aux noirs, il a effacé,
annulé complètement l'autorité de Laveaux.
Boissy-d'Anglas , que nous avons fait remarquer dans son lumineux rapport. Nous verrons sans doute beaucoup de proclamations de
T. Louverture; mais à notre avis, celle-ci qui paraît être la
première qu'il émit, est un chef-d'œuvre d'astuce et de ce
machiavélisme qui le distingua parmi ses contemporains.
De ce jour, par le langage qu'il tient aux noirs, il a effacé,
annulé complètement l'autorité de Laveaux. Quand il excitait ainsi les passions contre les hommes
de couleur, il ne s'apercevait pas, malgré toute sa sagacité,
tout son génie, qu'il détruisait ses propres forces; il ne
prévoyait pas quelle serait l'injuste récompense qu'il recevrait un jour de la part de ceux qui, dès-lors, se servaient de son influence pour arriver à ce résultat ; il ne
croyait pas qu'un cachot du fort de Joux serait sa dernière demeure. C'est là, peut-être, que recevant une
assistance cordiale de la part de l'un de ces scélérats , de
ces monstres que l'enfer a vomis sur la terre de SaintDomingue, il aura reconnu ce qu'il y avait de coupable,
lorsque sa plume traçait ces injures imméritées, contre
des hommes qui n'avaient demandé cependant ni aux
négresses , ni aux blancs colons de leur donner l'existence *. l Le mulâtre Martial Besse, détenu aussi au château de Joux, copia pour
T. Louverture, le mémoire qu'il avait rédigé pour être adressé au Premier
Consul. (Vie de T. Louverture par M. Saint-Rémy, p. 400.) André Rigaud lui-même, (suivant les mémoires du fils de T. Louverture),
également détenu dans ce château, donna à son ancien ennemi des témoignages de sa sympathie dans leur commun malheur, dans les persécutions dont [i/96] CHAPITRE VI. 163 C'est là, c'est dans cette communauté de malheur, que
T. Louverture dut se convaincre que la cause du noir et
du mulâtre était indivisible, et qu'il avait eu tort de s'affaiblir lui-même, en suivant les inspirations de Laveaux
et de tant d'autres dans la suite. Quel beau rôle n'eût-il
pas joué, quelle belle et noble mission n'eût-il pas remplie
alors, s'il eût usé de son influence comme lieutenant au
gouvernement, pour modérer le juste mécontentement de
Laveaux? Au lieu de reproches à adresser à sa mémoire,
l'historien n'aurait eu que des éloges à faire d'une telle conduite. Dans l'aveuglement de son ambition, il a osé dire des
mulâtres, qu'ils étaient des monstres que l'enfer a vomis
sur la terre de Saint-Domingue ! Mais, s'ils n'ont été que
des êtres produits par l'union des deux races européenne et
africaine, ce sont donc ces deux races d'hommes qui sont
elles-mêmes l'enfer ! Cette conséquence est logique , si
l'on admet ces prémisses énoncées par un sentiment passionné. Voyez à quoi aboutit l'injustice ! Sous un autre rapport, et si l'on pouvait se permettre
d'imiter l'injustice d'un tel raisonnement, ne pourrait-on
pas dire des mulâtres — qu'ils sont les vrais enfans des
colonies, puisqu'ils y sont nés par la volonté de Dieu, auteur de toutes choses ? * Tout blanc peut réclamer l'Europe pour sa patrie, tout noir l'Afrique pour la sienne ;
mais le mulâtre, à cause de sa couleur jaune, ne peut jouir ils étaient tous trois l'objet, et que, certainement, i!s ne méritaient pas de la
part de la France.
'injustice d'un tel raisonnement, ne pourrait-on
pas dire des mulâtres — qu'ils sont les vrais enfans des
colonies, puisqu'ils y sont nés par la volonté de Dieu, auteur de toutes choses ? * Tout blanc peut réclamer l'Europe pour sa patrie, tout noir l'Afrique pour la sienne ;
mais le mulâtre, à cause de sa couleur jaune, ne peut jouir ils étaient tous trois l'objet, et que, certainement, i!s ne méritaient pas de la
part de la France. Mars Plaisir, autre mulâtre, son fidèle domestique, donna aussi à cet homme
célèbre et malheureux, les preuves du plus profond dévouement. » « Encore un coup, dit Moreau de Saint-Méry, c'est l'homme de ce climat
qui brûle. » Tome 1 , page 7(i. 1G4 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. de cette faculté : il doit donc considérer les Antilles spécialement pour sa patrie, son pays1. Misérable distinction que tout cela ! Nouveau motif pour
l'historien, qui doit s'inspirer des sentimens religieux et
des principes de la saine philosophie , de condamner, de
flétrir davantage le régime colonial, fondé par les Européens au détriment de la race noire ! Quelle que soit la
couleur des hommes, ils sont tous les enfans de cet Être
suprême qui régit l'univers ; et en quelque lieu qu'ils naissent , leur devoir, dicté par la religion et la morale, les
oblige à s'aimer comme frères. ' Les deux races, blanche et noire, ont été transplantées dans les Aniilles.
Elles y ont trouvé les aborigènes, race jaune, dont on ne saurait déterminer
l'origine. Dieu a voulu que les mulâtres eussent la même couleur. Dépendaitil des blancs et des noirs qu'il en fût autrement? Mais au fond de toutes ces
querelles, nées du régime colonial, ce n'est point la couleur qu'on poursuivait, qu'on persécutait ; mais le principe de la (ibcrtc, parce qu'il faisait obstacle aux vues coupables que l'on avait conçues. CHAPITRE VIL Projet avorté de l'envoi de trois commissaires à Saint-Domingue. — Le Directoire exécutif est autorisé à y envoyer une Agence de cinq membres.--
Roume, désigné pour la partie espagnole, arrive à Santo-Dumingo. _ Députés de Laveaux et des généraux auprès de lui. — Il tente une réconciliation entre Villatte et ceux du Nord. — Projet affreux de la faction coloniale. — Diverses lettres de Toussaint Louverture, de Perroud, etc. —
Opinions de Laveaux sur la liberté générale des noirs.— Relations de Roume
avec l'archevêque Portilla et Don J. Garcia. Pendant que les débats se poursuivaient entre les colons et les ex- commissaires civils, la convention nationale
avait résolu d'envoyer de nouveaux commissaires à SaintDomingue. Suivant le rapport de Defermon, présenté à
cette assemblée le 45 juillet 4795, ils avaient été nommés
auparavant. Ils l'étaient même déjà au 13 mai, datedu rapport que fîtGarran sur Julien Raymond qui, accusé parles
colons et incarcéré pendant quatorze mois, n'avait obtenu
que sa liberté provisoire : ce rapport, en le disculpant des
accusations portées contre lui et lui faisant obtenir saliberté
définitive par la convention , avait pour but de faciliter
son départ pour Saint-Domingue avec ces commissaires,
lesquels voulaient avoir avec eux cet homme de couleur
qui avait été si longtemps en correspondance avec ceux de
l'Ouest et du Sud. Il paraît que ces commissaires étaient
Bourdon (de l'Oise), Charles Tarbc et un autre, et que ce
que sa liberté provisoire : ce rapport, en le disculpant des
accusations portées contre lui et lui faisant obtenir saliberté
définitive par la convention , avait pour but de faciliter
son départ pour Saint-Domingue avec ces commissaires,
lesquels voulaient avoir avec eux cet homme de couleur
qui avait été si longtemps en correspondance avec ceux de
l'Ouest et du Sud. Il paraît que ces commissaires étaient
Bourdon (de l'Oise), Charles Tarbc et un autre, et que ce 166 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. fut à l'influence du parti colonial qu'ils furent choisis ; car
ces trois hommes étaient entièrement vendus à ce parti.
Heureusement, il ne fut pas donné suite à cette désignation. Mais, le 24 janvier 1796, une loi rendue par les deux
conseils des Anciens et des Cinq-Cents, autorisa le Directoire exécutif à envoyer dans la colonie, cinq agens qui
lui seraient subordonnés, qui recevraient ses instructions,
et dont l'un d'eux serait spécialement chargé de résider à
Santo-Domingo pour veiller aux intérêts de la France,
jusqu'à ce qu'elle pût prendre possession effectivement de
la partie espagnole, tandis que les quatre autres se fixeraient dans la partie française. Roume, que le comité de
salut public avait déjà nommé pour se rendre à SantoDomingo dans le même but, fut encore choisi pour cette
mission par le Directoire exécutif. Les quatre autres agens
furent Sonthonax, Julien Raymond, Giraud et Leblanc. Pour passer à Santo-Domingo , Roume était parti de
Cadix : il arriva à son poste le 19 germinal (8 avril). Il y
apprit aussitôt l'affaire du 50 ventôse et ce qui l'avait suivie. Roume de Saint-Laurent était d'origine anglaise;
créole de la Grenade, il avait été membre d'une cour de
justice dans cette île et ensuite commissaire ordonnateur
àTabago, avant la révolution. Dans sa première mission,
il avait montré un esprit assez conciliant, quoique d'un
caractère faible et d'une imagination qui l'égarait, par la
singularité de ses opinions politiques : ce qui est un défaut
dans un homme public. En apprenant les événemens survenus au Cap et la position insoumise de Villatte, resté à son camp de la Martellière , il en comprit le danger pour le salut delà colonie.
Dans le louable désir d'opérer une réconciliation entre ce [1796] CIIAl'ITRE vu. 167 général, et Laveaux et T. Louverture, il leur écrivit,
ainsi qu'à Perroud, pour leur annoncer son arrivée et les
inviter à lui envoyer des commissaires de leur choix, afin
de lui expliquer les détails de l'affaire du 50 ventôse, en
les autorisant à prendre à ce sujet et sous sa direction,
toutes les résolutions qui seraient jugées convenables dans
l'intérêt de la chose publique. N'ignorant pas les préventions de Laveaux et de Perroud contre Pinchinat, et par
suite contre Rigaud, Bauvais et tous les hommes de couleur, il jugea convenable en même temps, d'inviter ces
deux généraux à lui envoyer aussi des commissaires, avec
la même autorisation. Laveaux députa Perroud lui-même qui fut accompagné
de quelques officiers noirs , nommés députés par Laveaux,
et sans doute par T. Louverture, ou pour ce dernier en
son absence du Cap. Mais le 25 avril, étant au Fort-Dauphin, Perroud écrivit à Laveaux, que le marquis de Casa
Calvo s'opposait à ce que ces officiers noirs se rendissent
à Santo -Domingo, et qu'il était forcé de partir seul sur
unbrigde guerre espagnol.
a Perroud lui-même qui fut accompagné
de quelques officiers noirs , nommés députés par Laveaux,
et sans doute par T. Louverture, ou pour ce dernier en
son absence du Cap. Mais le 25 avril, étant au Fort-Dauphin, Perroud écrivit à Laveaux, que le marquis de Casa
Calvo s'opposait à ce que ces officiers noirs se rendissent
à Santo -Domingo, et qu'il était forcé de partir seul sur
unbrigde guerre espagnol. Nos documens ne nous apprennent pas qui fut le représentant de Villatte. Bauvais choisit Jacques Boyé,etRigaud envoya Sala, deux hommes honorables parmi les
blancs. Le 25 floréal (14 mai), la conférence entre les'divers
commissaires eut lieu sous la présidence de Roume.
Celui-ci, après avoir entendu la relation de l'affaire du 50
ventôse et des circonstances qui lavaient précédée, leur
dévoila toutes les intrigues du parti colonial, en France,
auquel il attribua tout ce qui s'était passé au Cap depuis
quelque temps, par la correspondance que ce parti entretenait. Le rôle qu'avait joué au Cap, de l'aveu même de 468 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. Laveaux, ce Léger Duval, ancien membre de l'assemblée
coloniale, qui servit de secrétaire à Yillatte durant le
mouvement, était bien propre à convaincre les commissaires des assertions de Roume. Il leur fît savoir, enfin,
ce qu'un colon de Saint-Domingue lui avait dit à Paris et
que nous transcrivons ici. Ce colon était du Cap. « Je sors, disait-il , de chez les commissaires Page et Brul-
« ley, où se sont trouvés beaucoup de mes compatriotes
« de Saint-Domingue. La convention nationale aura beau
« vouloir l'égalité des mulâtres et la liberté des noirs, elle
« finira par avoir le dessous, par les mesures qu'on vient
« de prendre. « Nous commencerons par brouiller les mulâtres avec
« les nègres, en coalisant ceux-ci avec tes blancs. Ce
« moyen procurera la destruction totale de ces figures à
« rhubarbe. — Ensuite , nous brouillerons les nègres
« créoles avec les bossais ( ceux venant d'Afrique ) , en
« coalisant ceux-ci avec les blancs ; ce second moyen
t nous délivrera de tous ces docteurs maroquins. — Enfin,
« la France, ennuyée de tous les crimes qui se seront
« commis, ne pourra plus regarder les nègres que comme
« des bêtes féroces, indignes de la liberté. Elle rétablira
« l'esclavage: nous nous déferons de tous ceux qui auront
« de l'énergie , nous en ferons venir d'Afrique, et nous les
« tiendrons sans cesse sous le fouet et dans les chaînes. »
délivrera de tous ces docteurs maroquins. — Enfin,
« la France, ennuyée de tous les crimes qui se seront
« commis, ne pourra plus regarder les nègres que comme
« des bêtes féroces, indignes de la liberté. Elle rétablira
« l'esclavage: nous nous déferons de tous ceux qui auront
« de l'énergie , nous en ferons venir d'Afrique, et nous les
« tiendrons sans cesse sous le fouet et dans les chaînes. » Voilà l'aveu d'un colon de Saint-Domingue à Roume,
voilà le plan dressé chez Page et Brulley, ces hommes qui
conseillaient d'empoisonner les chefs des nègres insurgés.
On se rappelle que nous avons fait remarquer que les
rapports de Defermon et de Boissy-d'Anglas indiquaient
le projet du rétablissement de l'esclavage, fermentant
déjà en France, en \ 795. [1796] CHAPITRE VII. \m Nous ne dirons pas que Laveaux était un agent des
colons ; mais la mésintelligence qu'il entretenait entre T.
Louverture et Villatte, entre les noirs et les mulâtres, par
suite de ses préventions personnelles, servait à souhait le
désir et le plan des colons. Nous verrons plus tard comment d'autres agens de la métropole, par leurs fautes,
sinon par leurs intentions, le servit aussi; comment T.
Louverture le réalisa ; comment, enfin, la France, un peu
plus qu ennuyée, tenta de le mettre à exécution, malheureusement pour les colons et pour elle-même, mais fort
heureusement pour la race noire. Enfin, les commissaires respectifs des généraux, convaincus par les sages paroles de Roume , reconnurent
qu'une réconciliation franche était du devoir de tous, que
l'oubli du passé devait être proclamé au nom de la France
et du bien général. Ils se donnèrent l'accolade fraternelle
et républicaine, au nom de leurs commettans, pour leur
servir d'exemple. Roume s'empressa d'écrire à Laveaux, T. Louverture,
Villatte, Léveillé, Pierre Michel, pour leur faire savoir le
résultat de la conférence des commissaires et les inviter
tous à l'oubli du passé, à la bienveillance entre eux , à
l'union. Il prêchait dans le désert, comme au temps de sa
première mission. Laveaux nous apprend qu'il répondit à Roume : « Il est
« impossible de songer à faire rentrer Villatte dans la
« ville du Cap. Lescrimes de cet homme ne laissent aucune
« voie à l'indulgence, et il ne faut plus songer à obtenir
« la moindre subordination, s'il n'est pas puni. » S'il y avait , entre tous ces cœurs aigris l'un contre
l'autre, quelqu'un qui pût donner l'exemple de l'oubli du
passé, c'était sans contredit Laveaux qui avait été mal170 ÉTUDES SUR LHISTOIRE b'HAÏTI.
dans la
« ville du Cap. Lescrimes de cet homme ne laissent aucune
« voie à l'indulgence, et il ne faut plus songer à obtenir
« la moindre subordination, s'il n'est pas puni. » S'il y avait , entre tous ces cœurs aigris l'un contre
l'autre, quelqu'un qui pût donner l'exemple de l'oubli du
passé, c'était sans contredit Laveaux qui avait été mal170 ÉTUDES SUR LHISTOIRE b'HAÏTI. traité : chef supérieur, la générosité pouvait partir de lui.
Mais , en cette qualité même , il jugea que la discipline
militaire, la subordination, exigeaient la punition de Villatte et de ceux qu'il considérait comme ses complices.
Indépendamment de ces considérations , qui sont puissantes sur l'esprit de tout homme impartial, nous pensons
qu'il n'aurait pu être généreux envers Villatte; car le
maître qu'il s'était donné en partageant son pouvoir, ne
l'eût pas souffert. Laveaux s'était trop avancé sur le terrain de la persécution pour pouvoir reculer ; il avait trop
fomenté la mésintelligence entre T. Louverture et Villatte,
avant l'affaire du 50 ventôse, pour pouvoir oublier et pardonner ce fait, d'ailleurs coupable. Il a pris soin lui-même
de nous l'apprendre, quand, après avoir promis l'oubli du
passé , de ne pas se venger, étant au sein de la municipalité, et rendant compte ensuite de cette affaire à T.
Louverture, il lui dit qu'un tel crime ne peut s'oublier. En preuve de ce que nous disons des exigences de ce
dernier, nous voyons que dans une lettre du 26 avril qu'il
écrivit à Laveaux, il lui dit : « Il faut que Villatte reconnaisse ses torts envers vous.
« L'oraison dominicale dit : Pardonnez-nous , seigneur,
« nos offenses comme nous pardonnons à ceux qui nous
« ont offensés. Mais, dans l'état militaire, point de subor-
« dination, point de discipline, point d'armée. La hiérar-
« chie le veut et l'exige. » Laveaux se tint dès-lors pour averti ; il ne pouvait pas
répondre autre chose à Roume. Le maître avait parlé,
d'après la loi militaire. La conférence des commissaires avait eu lieu le 14 mai ;
mais dès le 10, Perroud écrivait de Santo-Domingo à Laveaux : [1796] CHAPITRE VII. 171 N'envoyez rien au ministre de la marine, sur l'affaire du 30 ventôse,
avant mon retour au Cap. Préparez le compte que vous en avez à
rendre, de la manière la plus claire, et sans la moindre observation.
Que tous les noms des pervers qui ont commis le crime soient bien
tracés avec les époques, les arrêtés de la municipalité en extrait, et sans
réflexions. Vous ne perdrez pas de vue que cette grande machination est le travail empoisonné des Léopardins qui sont toujours derrière le rideau,
quand il y a la plus petite scène révolutionnaire. Ce sont ces ennemis
de la chose publique qui soufflent le poison de la discorde et alimentent
le désordre qui déchire la colonie. Tous les ennemis de la liberté générale servent ces hommes dangereux ; il y a des blancs, des mulâtres
et des noirs qui sont leurs satellites. Les premiers, comme les plus
instruits , sont les moteurs des crimes ; ce sont eux qui les propagent
par la main des autres. Les seconds, toujours ambitieux et inquiets sur
ceux qui peuvent les dévoiler, servent avec chaleur les premiers dans
leurs projets destructeurs. Les derniers, en bien plus petit nombre,
sont les instrumens passifs des deux autres classes, quand, toutefois,
leur ignorance et leur crédulité deviennent victimes des manœuvres
captieuses des pervers qui souillent cette terre
Les premiers, comme les plus
instruits , sont les moteurs des crimes ; ce sont eux qui les propagent
par la main des autres. Les seconds, toujours ambitieux et inquiets sur
ceux qui peuvent les dévoiler, servent avec chaleur les premiers dans
leurs projets destructeurs. Les derniers, en bien plus petit nombre,
sont les instrumens passifs des deux autres classes, quand, toutefois,
leur ignorance et leur crédulité deviennent victimes des manœuvres
captieuses des pervers qui souillent cette terre Pour placer les classes d'hommes d'après l'état de nature, l'on met
les mulâtres les derniers, comme descendans des blancs et des noirs;
relisez les lettres du citoyen Roume, vous y trouverez cet ordre hiérarchique Le citoyen Roume vient de donner une nouvelle preuve de générosité à Yillatte ; il vient de lui écrire pour le rappeler à son^devoir et
réparer, s'Use peut, la faute énormissime qu'il a faite en quittant son
poste J'aurais trop de choses à vous dire, si je vous entretenais de tout ce
que le citoyen Roume m'a communiqué sur le sort de Saint-Domingue.
Je vous instruirai de tout, quand je serai près de vous. Le lendemain, 1 1 mai, Perroud écrit encore à Laveaux : « Que nous sommes heureux, mon cher gouverneur, « d'être Français! Combien nous jouirions, si les monstres « de contre-révolutionnaires , par les mains et le souffle « impur des Léopardins, n'avaient point mis de désunion 172 ETUDES SUR L IIIST0IKE D HAÏTI. « entre les chefs, inspiré la méfiance chez une petite por-
« tion de cultivateurs , enfin fait commettre des crimes
« qui déchirent encore cette colonie qui commençait à
« renaître de ses cendres ! » Comme on le voit, Laveaux ne manquait pas de conseils : d'un côté T.Louverture, de l'autre Perroud, agissaient sur son esprit. Ainsi encore, on voit qu'avant la conférence des commissaires, Perroud était au courant de tout ce que Roume
leur dévoila. Il savait que c'étaient les Léopardins, c'està-dire, les blancs anciens partisans de l'assemblée de SaintMarc et de celle du Cap même, qui étaient les moteurs de
tous ces troubles, et Léger Duval, ancien membre de ces
assemblées, n'y a joué qu'un trop grand rôle. Et les monstres de contre-révolutionnaires ne pouvaient être aussi
que des blancs qui divisaient les chefs, qui égaraient une
petite portion des cultivateurs ; car les mulâtres, qui étaient
classés au dernier rang dans l'état de nature, souffraient
seuls en ce moment de toutes ces divisions, suscitées par
leurs ennemis de tous les temps. N'est-il pas évident , par toute la correspondance que
nous avons citée, ne sommes-nous pas autorisé à dire, que
ceux qui divisaient les chefs secondaires, étaient les blancs
eux-mêmes, à commencer par Laveaux et Perroud, et
non pas les mulâtres qu'ils désunissaient avec les noirs ?
Les mulâtres pouvaient-ils être des contre-révolutionnaires, lorsqu'ils avaient tout gagné par la révolution?
Sans cette révolution, Villatte, leur chef dans le Nord,
aurait-il pu prétendre à l'honneur de devenir un général
dans l'armée française ? Cette petite portion de cultivateurs noirs qui lui restaient attachés, malgré ses fautes et
ses torts au 30 ventôse, ne prouvaient-ils pas qu'ils ne le
tres qu'ils désunissaient avec les noirs ?
Les mulâtres pouvaient-ils être des contre-révolutionnaires, lorsqu'ils avaient tout gagné par la révolution?
Sans cette révolution, Villatte, leur chef dans le Nord,
aurait-il pu prétendre à l'honneur de devenir un général
dans l'armée française ? Cette petite portion de cultivateurs noirs qui lui restaient attachés, malgré ses fautes et
ses torts au 30 ventôse, ne prouvaient-ils pas qu'ils ne le [1 796] CHAPITRE VII. 1 75 considéraient point comme un ennemi de la liberté générale ? Continuons à citer la correspondance de cette époque. Le 1er germinal, le lendemain de l'arrestation de Laveaux
et Perroud, qui se trouvaient encore en prison, T. Louverture adressa une lettre à Adet, ministre de France aux
États-Unis ; elle est datée des Gonaïves. Il disait à Adet : L'attentat le plus horrible et le complot le plus infâme viennent d'éclater dans la ville du Cap. La souveraineté nationale est outragée, dans
ce moment, dans la personne du gouverneur général et de l'ordonnateur civil de Saint-Domingue. Le coup le plus funeste est porté aux
principes de la convention nationale, à la liberté et à l'égalité ; et si le
projet des factieux eût eu le plein succès qu'ils en attendaient, c'en
était fait de la race blanche européenne dans cette partie de la République : V existence entière de celte race était menacée par les médians, et V esclavage allait succéder à la liberté. Mais l'Etre suprême,
qui veille sans cesse sur les bons, n'a pas permis que le crime fût consommé: il a voulu me conserver en me faisant éviter leurs pièges
Une centaine de citoyens de couleur se sont portés au gouvernement,
armés de poignards et de pistolets ; cette troupe d'assassins, parmi lesquels Un y avait pas un citoyen blanc, pas un citoyen noir, etc. Cette lettre se terminait par l'invitation faite à Adet,
d'instruire la France de cet événement. C'est le 21 mars que T. Louverture l'a écrite : ce n'est
que le 26 que Laveaux lui-même lui a écrit, en lui disant
qu'il n'y avait que des hommes de couleur qui l'ont arrêté,
et le 21, T. Louverture affirmait déjà cette imputation à
Adet ! Par l'accusation qu'il porte contre les hommes de
couleur, d'avoir eu le projet de détruire tous les blancs
pour rétablir l'esclavage des noirs, on voit qu'il s'était
entendu d'avance à ce sujet avec Laveaux. Cette accusa174 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. tion fut bientôt après reproduite par l'agence présidée par
Sonthonax. Cependant, le 11 mai, Adet répondit à T. Louverture
pour le féliciter d'avoir eu le bonheur d'arracher de la prison les chefs de la colonie. Ce ministre ajoutait, pour le
prémunir contre la violence , « que tous ces troubles de-
» vaient être attribués aux ennemis de la France et de sa
» colonie, qui, tour à tour agitant hommes de couleur,
» blancs et noirs, sèment la méfiance, commencent par
» égarer et finissent par pousser aux crimes. Parmi des
» citoyens, tous égaux, qu'il n'y ait qu'une rivalité : celle
» de combattre l'Anglais... »
ministre ajoutait, pour le
prémunir contre la violence , « que tous ces troubles de-
» vaient être attribués aux ennemis de la France et de sa
» colonie, qui, tour à tour agitant hommes de couleur,
» blancs et noirs, sèment la méfiance, commencent par
» égarer et finissent par pousser aux crimes. Parmi des
» citoyens, tous égaux, qu'il n'y ait qu'une rivalité : celle
» de combattre l'Anglais... » Le même jour Adet écrivait à Laveaux qu'il avait reçu
deux lettres de Villatte, des 14 et 22 ventôse (4 et 12
mars), renfermant des dépêches pour la France, qu'il lui
priait de faire passer. « Quelques expressions des lettres de Villatte, dit-il, me
firent soupçonner qu'il n'existait pas entre lui et les chefs
de l'administration, toute l'harmonie que le bien public
exige. Cependant, citoyen , je dois vous le dire, la lettre
du général Villatte, en me faisant soupçonner quelque
mésintelligence, ne me laissait aucun doute sur son attachement à la République, à la liberté et à l'égalité : il désirait des commissaires pour réunir les cœurs et calmer
les têtes. Si donc il a rompu la subordination, s'il a violé
ses devoirs envers son chef, je me persuade qu'il a été
entraîné à cette démarche par des conseils perfides, et je
me flatte qu'il nest point un traître. » Telle était l'appréciation du ministre Adet. Nous la
donnons ici, comme atténuation de la faute commise par
Villatte, que nous avons déjà jugée, et parce que nous
n'avons aucun autre document à citer de ce dernier. Il [179C] CHAPITRE VII. 175 désirait des commissaires, civils sans doute, pour interposer l'autorité de la métropole dans la colonie, livrée à
la malveillance évidente de Laveaux et de Perroud, avant
l'affaire du 50 ventôse. On vient de voir que l'intervention de Roume fut inefficace. Bientôt on va voir ce qui
advint pour lui à l'arrivée de nouveaux commissaires, de
l'agence au Cap. Le il mai, étant aux Gonaïves, T. Louverture informe
Laveaux qu'il avait envoyé Clervaux, Desravines et Déssalines au Gros-Morne, pour arrêter Etienne Datty et ses
agens qui croyaient T. Louverture disposé à les livrer aux
Anglais, pour les rendre esclaves, mais qui tuaient tous
les hommes de couleur. « Je suis devenu le loup blanc
» des médians. Je suis assez fort pour tenir tête aux scé-
» lérats et les réduire, soyez-en bien persuadé. » Le lecteur remarquera que c'est la seconde fois que le
brigand Etienne Datty se soulève ; à la première, en tuant
des blancs et des mulâtres, et Laveaux en accusa alors
Pinchinat qui était au Cap ; à la seconde, il ne tue que
des mulâtres, d'après T. Louverture. Cependant nous arriverons plus tard à un acte de ce dernier, où il attribua ces
crimes à des mulâtres. Tel était le système de cette époque, de n'attribuer tous les crimes qu'à eux seuls, quoiqu'ils en fussent les premières victimes. Laveaux ne l'avait-il pas inauguré en attribuant la capitulation du FortDauphin à la trahison de Candy, bien que ce mulâtre eût
été victime de sa foi dans les Espagnols ?
, d'après T. Louverture. Cependant nous arriverons plus tard à un acte de ce dernier, où il attribua ces
crimes à des mulâtres. Tel était le système de cette époque, de n'attribuer tous les crimes qu'à eux seuls, quoiqu'ils en fussent les premières victimes. Laveaux ne l'avait-il pas inauguré en attribuant la capitulation du FortDauphin à la trahison de Candy, bien que ce mulâtre eût
été victime de sa foi dans les Espagnols ? Après la conférence des commissaires, le 14 mai, Roume
avait également écrit à Bauvais et à Rigaud , pour leur
faire connaître le projet sanguinaire de la faction coloniale, et les prémunir contre ses intrigues. Le 15 mai Perroud adressa la lettre suivante à Rigaud : 170 ÉTUDES SUR L HISTOIRE DIIAÏTi. C'est avec «ne satisfaction bien douce, citoyen général, que je vous
annonce la fin des dissensions qui déchiraient la partie du Nord, et qui
allaient enlever aux chefs vertueux à qui la France doit la conservation
de cette précieuse portion de l'île, tout le fruit de leurs glorieux et infatigables travaux. (Villatte était nécessairement compris parmi ces
chefs vertueux.) Des hommes profondément pervers, ceux qui jusqu'à présent ont
dirigé les poisons de l'infernale faction Léopardine, étaient parvenus à
armer les patriotes contre les patriotes, et leur sang allait peut-être encore rougir cette terre, quand l'agent de la République, le citoyen
Roume, conduit par le génie bienfaisant qui veille sur les destinées de
la France, est venu mettre fin à nos calamités. Réunis ici à vos députés, à ceux du général Bauvais et du général
Villatte, le citoyen agent de la République, qui s'est convaincu à Paris,
du complot affreux qui s'y tramait contre la prospérité de Saint-Domingue, nous a fait connaître la source de nos maux et la cause de nos
divisions. Cette source et cette cause se trouvent dans les machinations
criminelles de ces méprisables colons, qui, dans la lutte à laquelle ils
osèrent provoquer les immortels proclamateurs des droits de l'homme
aux Antilles françaises, n'avaient d'autre but que de tuer la liberté et
l'égalité à Saint-Domingue. Frappés de cette vérité, heureux de ne rencontrer parmi nous aucuns coupables, nous nous sommes tous simultanément précipités dans
les bras les uns des autres, et avons juré entre les mains de l'agent de
la République l'oubli des torts qui ont dû nécessairement résulter de
V erreur fatale dans laquelle nous étions plongés. Votre républicanisme bien connu, prouvé par tant de travaux et un
dévouement sicojistantàla cause delà République, m'est garant que
vous approuverez les mesures conciliatoires auxquelles ont si puissamment contribué vos députés. Salut et fraternité. Perroud. Certes, cette lettre est irréprochable de tout point ; mais
les précédentes, des 10 et H mai tenaient un autre langage à Laveaux ; mais bientôt deux écrits de Perroud,
publiés au Cap , prouveront de sa part qu'en donnant
l'accolade fraternelle aux députés de Rigaud et de Bauvais (espèce de baiser Lamourette, vrai baiser de Judas),
cet ordonnateur n'était nullement sincère. [1/96] CHAPITRE vu. 177
es, cette lettre est irréprochable de tout point ; mais
les précédentes, des 10 et H mai tenaient un autre langage à Laveaux ; mais bientôt deux écrits de Perroud,
publiés au Cap , prouveront de sa part qu'en donnant
l'accolade fraternelle aux députés de Rigaud et de Bauvais (espèce de baiser Lamourette, vrai baiser de Judas),
cet ordonnateur n'était nullement sincère. [1/96] CHAPITRE vu. 177 Le 19 mai, il écrivit à Laveaux que le lendemain il partirait de Santo-Domingo pour revenir au Cap : « Nous serons accompagnés des citoyens J. Boyé, commandant de Jacmel, et Sala, député au corps législatif.
Ces deux citoyens sont chargés par l'agent de la République de vous amener Villatte, s'il est encore dans son camp,
et de porter avec eux l'olivier de la paix, pour que l'union et la confiance régnent entre vous et ce général de
brigade. Nous vous porterons une lettre du citoyen Roume >
par laquelle il vous engage à éteindre cette malheureuse
affaire, et pour que la chose publique seule soit précieuse
à tous les citoyens qui sont sous votre commandement. » Mais déjà depuis le 12 mai, l'agence de la partie française était arrivée au Cap, et le sentiment de conciliation
était banni du territoire de Saint-Domingue. Roume avait
perdu son temps, si c'est jamais le perdre que d'essayer de
ramener les cœurs à la concorde. Pour terminer ce chapitre, nous donnons ici une lettre
écrite de Paris le 25 mai, par Dufay à Laveaux. Il dut la
recevoir quelque temps après les faits accomplis dont nous
parlerons dans le chapitre suivant ; mais elle est curieuse,
après ce que dit Perroud à Laveaux, de ce qu'il a appris de
Roume sur le sort de Saint-Domingue. La voici ; elle était
confidentielle : « Je crois, mon ami, que tu as parfaitement vu (à ton
ordinaire) l'objet de la députation qu'on voulait envoyer,
ainsi que de celles qu'on a envoyées en France. Je l'aurais envisagé comme toi. J'aurais permis, et rien de
plus. « Je pense bien comme toi, mon cher Laveaux, sur la
t. m. 12 178 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. nécessité de rendre à la culture un grand nombre de cultivateurs, et je suis de ton avis sur le besoin d'avoir à
Saint-Domingue une force imposante de troupes européennes. Si, dans le temps, j'ai dit qu'on trouvait de
grandes ressources dans les seules troupes du pays, c'est
qu'alors il fallait tenir ce langage, et j'étais sûr qu'on ne
m'en aurait pas données ; mais dans le particulier, dans
l'intérieur des comités du gouvernement , je parlais confidentiellement d'une autre manière : un jour je t'expliquerai tout cela. »
avis sur le besoin d'avoir à
Saint-Domingue une force imposante de troupes européennes. Si, dans le temps, j'ai dit qu'on trouvait de
grandes ressources dans les seules troupes du pays, c'est
qu'alors il fallait tenir ce langage, et j'étais sûr qu'on ne
m'en aurait pas données ; mais dans le particulier, dans
l'intérieur des comités du gouvernement , je parlais confidentiellement d'une autre manière : un jour je t'expliquerai tout cela. » Voilà le langage intime et confidentiel du député du
Nord, qui fit à la convention nationale, le 16 pluviôse
an n,r(4 février 1794) , l'exposé de la situation de SaintDomingue, en démontrant que Sonthonax avait été contraint de proclamer la liberté générale des noirs : exposé
qui porta la grande voix de Danton à en demander la
confirmation par le décret du même jour. Il ressort de cette lettre de Dufay, que Laveaux, le cher
et bon papa des noirs, était en correspondance avec lui
et faisait sentir, en France, la nécessité d'une force imposante de troupes françaises dans la colonie, pour rendre
à la culture, ces noirs qui combattaient contre les Anglais
et qu'il avait fait enrégimenter. Aussi citerons-nous ici,
parce que c'en est l'occasion, les passages suivans d'un
écrit de Laveaux, du 19 juin 1797, publié à Paris, en réponse à un discours prononcé au conseil des Cinq-Cents,
par Viennot Vaublanc, colon de Saint-Domingue. Vaublanc l'accusait à la tribune d'avoir écrit au comité de
salut public, en vendémiaire an ni (octobre 1794), qu'il
fallait déporter les colons, tous les blancs de Saint-Domingue et les dépouiller de leurs propriétés, en leur donnant
en échange des biens nationaux en France. [1796] CHAPITRE VII. 179 Mais Laveaux répondit à cette accusation , inexacte
sous quelques rapports : « Qu'en avril 1 795, il avait effectivement proposé d'échanger, pour les colons mécontens de la liberté générale,
leurs propriétés en biens situés en France ; mais que ceuxlà seuls qui admettaient la liberté générale pourraient
rester à Saint-Domingue, et qu'il a d'ailleurs proposé de
rembourser, c'est-à-dire d'indemniser la valeur de tous
les noirs, à tous les propriétaires restés fidèles à la Répu^
blique; qu'il avait donné le mode de remboursement ou
d'indemnité, et qu'enfin il maintenait qu'il ne fallait pas
revenir sur le décret du 1 6 pluviôse. » Si telle fut sa manière de voir, de résoudre la question
de l'abolition de l'esclavage, alors qu'en France le parti
colonial intriguait pour faire revenir sur ce décret, on
doit convenir, qu'en proposant d'indemniser les colons
pour la valeur vénale de leurs anciens esclaves, il leur
fournissait des armes pour prouver la nécessité du rétablissement de l'esclavage, puisque d'abord il ne croyait
pas, évidemment, qu'en vertu des principes de la révolution, de la déclaration des droits de l'homme, la convention nationale fût dans le devoir de décréter la liberté
générale, et qu'ensuite les finances obérées de la France
ne lui permettant pas de songer à indemniser les colons,
on en viendrait naturellement à l'idée plus simple de rétablir
l'esclavageau moyen des forces imposantes qu il réclamait.
'abord il ne croyait
pas, évidemment, qu'en vertu des principes de la révolution, de la déclaration des droits de l'homme, la convention nationale fût dans le devoir de décréter la liberté
générale, et qu'ensuite les finances obérées de la France
ne lui permettant pas de songer à indemniser les colons,
on en viendrait naturellement à l'idée plus simple de rétablir
l'esclavageau moyen des forces imposantes qu il réclamait. Après cette correspondance de Laveaux et de Dufay,
après son écrit en réponse à Vaublanc, peut-on admettre
que ce gouverneur de Saint-Domingue fut plus attaché aux
noirs qu'aux hommes de couleur? Il n'y a, selon nous,
qu'une réponse à faire à cette question : Non ! Pour remplir sa mission spéciale dans la partie de Saint180 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. Domingue cédée à la France, le caractère conciliant de
Roume fut plus efficace qu'en essayant de ramener l'union dans l'ancienne partie française. Dès son arrivée, l'archevêque Portilla avait ordonné
aux prêtres de sa juridiction de sortir de la colonie et de
retirer le mobilier des églises et des communautés religieuses établies là. Les prêtres furent plus sages que leur
pasteur. Comme il était impossible que la population entière abandonnât le sol et ses propriétés, pour user du
droit qui était réservé à tous ceux qui ne voudraient pas
vivre sous les lois de la France, ces prêtres pensèrent
avec raison, qu'ils ne pouvaient pas se séparer de leurs
ouailles. Cette disposition favorable servit à Roume, pour
ramener l'archevêque à des idées plus conformes à son
propre devoir :il fut convaincu et demeura dans son diocèse,
surtout par les formes qu'employa l'agent de la République. Les députés des généraux, venus auprès de Roume,
profitèrent de cette circonstance pour lui représenter la
nécessité défaire passer dans la partie française, les armes
et les munitions disponibles qu'offriraient les places de la
partie espagnole, et dont on avait grand besoin pour la
guerre qu'on soutenait contre les Anglais. Ces objets appartenaient à la France, en vertu du traité de cession.
Roume écrivit en conséquence à Don J. Garcia, qui prétexta de la neutralité de l'Espagne dans la guerre entre
la France et la Grande-Bretagne, afin de ne rien livrer
en fait d'armes et de munitions. Mais il offrit de livrer
immédiatement la partie espagnole à l'autorité française,
persuadé qu'on ne pourrait en prendre possession. Toutefois, cette offre de Don Garcia amena la prise de possession du Fort-Dauphin par Laveauxqui s'y rendit dans [1796] CHAPITRE VII. 181 les premiers jours de juin. Le 14, les troupes espagnoles
évacuèrent la place. C'est alors qu'elle reçut le nom de
Fort-Liberté. CHAPITRE VÏIÏ. Instructions données à l'agence par le Directoire exécutif. — Antécédens des
agens et des individus venus avec eux. — Réception qui leur est faite au
Cap. — Discours de Sonthonax. — L'agence fait comparaître Villatte. —
Laveaux sabre lui-même les femmes du Cap. — Divers arrêtés relatifs à
Villatte. — Accusation de l'agence contre les hommes de couleur. — Arrêté contre Pinchinat. — Villatte est mis hors la loi et se rend à bord de
la Méduse. — Sa déportation et celle de divers autres en France. — Ecrits
de Perroud et de J. Raymond. — Motifs de ce dernier. — Système préconçu contre la classe des hommes de couleur. — Réflexions à ce sujet. —
Diverses lettres de Rigaud et de Toussaint Louverture.
êtés relatifs à
Villatte. — Accusation de l'agence contre les hommes de couleur. — Arrêté contre Pinchinat. — Villatte est mis hors la loi et se rend à bord de
la Méduse. — Sa déportation et celle de divers autres en France. — Ecrits
de Perroud et de J. Raymond. — Motifs de ce dernier. — Système préconçu contre la classe des hommes de couleur. — Réflexions à ce sujet. —
Diverses lettres de Rigaud et de Toussaint Louverture. Les quatre agens envoyés dans la partie française de
Saint-Domingue étaient partis de l'île d'Aix, près de Rochefort, le 17 germinal (6 avril) ; ils arrivèrent au Cap le
23 floréal ( 12 mai ). Deux vaisseaux de 74 canons, le
Waltigny et le Fougueux, et la frégate la Vengeance
formaient une division qui les reçut, sous les ordres du
capitaine Thévenard. En même temps, une autre division
commandée par le capitaine Thomas, monté sur la frégate la Méduse, partit de Brest, ayant 900 hommes de
troupes, des armes , des munitions et 50 mille francs.
Nous avons nommé les quatre agens dans le chapitre précédent ; avec eux venaient divers officiers généraux ; des
officiers d'administration, de santé > etc. Le 14 floréal (3 mai), étant en mer, l'agence tint une [1796] CHAPITRE VIII. 185 séance à bord du Wattigny où étaient ses membres, pour
l'ouverture des paquets secrets, dit le rapport de Marec.
Ce rapport ne dévoile rien à cet égard, comme de raison ;
mais nous constatons qu'outre les instructions ostensibles
du Directoire exécutif, il y en avait de secrètes. Cette remarque n'est seulement que pour l'appréciation morale
des faits qui surviendront, lorsque nous connaissons déjà
la teneur de la correspondance officielle et confidentielle
du gouverneur Laveaux. Les instructions ostensibles, suivant Marec, portaient
« la consécration des principes et des sentimens sur la
« liberté, l'égalité et la nature de tous les droits garantis
« par la constitution de l'an m. Elles contenaient des
« dispositions militaires, des vues politiques appropriées
aux circonstances, de bonnes règles d'administration
économique, et enfin des considérations générales sur
les hommes blancs , jaunes et noirs, sur leurs caractères, leurs mœurs, leurs habitudes, leurs passions et
leurs préjugés, avec des indications judicieuses et véritablement philosophiques sur la manière d'anéantir insensiblement les préjugés des couleurs, et de réaliser,
dans la dispensation équitable des grades et des emplois, le grand principe de l'égalité politique. Votre
commission, ajoute le rapporteur, aurait désiré trouver
aussi dans ces instructions, quelques dispositions relatives à l'acceptation et à la mise en activité de la constitution à Saint-Domingue ; mais, je dois le déclarer,
les instructions sont muettes sur ce point. »
Arrêtons-nous à ce passage du rapport de l'homme, du
représentant consciencieux, parlant au conseil des CinqCents.
Qu'importe à nous, qui étudions l'histoire de noire pays,
galité politique. Votre
commission, ajoute le rapporteur, aurait désiré trouver
aussi dans ces instructions, quelques dispositions relatives à l'acceptation et à la mise en activité de la constitution à Saint-Domingue ; mais, je dois le déclarer,
les instructions sont muettes sur ce point. »
Arrêtons-nous à ce passage du rapport de l'homme, du
représentant consciencieux, parlant au conseil des CinqCents.
Qu'importe à nous, qui étudions l'histoire de noire pays, 184 études sur l'histoire d'daÏti. de savoir que le Directoire exécutif, le gouvernement
français ait établi dans ses instructions ostensibles, la consécration de tous les principes favorables à notre population, d'après la constitution de cette époque qui les garantissait, lorsque nous voyons que ces instructions étaient
muettes sur l'exécution de ces 'principes, par ce seul fait
que le gouvernement ne prescrivait pas à ses délégués de
la mettre en activité? Là était la question principale. Si
la garantie constitutionnelle était réellement une lettre
morte, le champ le plus libre était laissé aux passions
personnelles des délégués, des agens. Aussi, remarquonsnous dans ce même rapport de Marec, non-seulement
qu'il a signalé diverses infractions à la constitution, mais
qu'il dit en plusieurs endroits, qu'elle n'a été que proclamée. « Si je devais, dit-il, la constitution à la main, m'at-
» tacher à peser chacune des délibérations des agens, il
& en est plus d'une, je dois le dire, qui ne pourrait suppor-
» ter cet examen sévère. La constitution n'a été ou n'a
». pu être mise en activité à Saint-Domingue, que long-
» temps après l'arrivée des agens. Que dis-je ? elle n'y
» est même encore, en quelque sorte, que proclamée.
» Pendant l'espèce d'interrègne des lois qui a existé dans
» cette colonie jusqu'à ce moment, pendant le gouverne-
» ment provisoire sous lequel elle a été régie, même dey. puis l'arrivée des agens, leurs diverses mesures ont plus
» ou moins participé de l'arbitraire qui est propre à cette
» nature de gouvernement. » Était-ce la faute personnelle des agens ? N'était-ce pas
plutôt le résultat des instructions secrètes ? Et pourquoi de
telles instructions ? C'est qu'évidemment, à côté des
principes établis dans les instructions ostensibles, favorables à toute la population de la colonie, il y avait mission [ 1 796] CHAPITRE VIII . 1 85 pour les agens de sévir contre des individus désignés à
l'avance, par la correspondance de Laveaux et de Perroud
avec le ministre de la marine, avec le gouvernement français. Il fallait ôter à ces individus le droit de réclamer les
garanties constitutionnelles : de là le silence, le mutisme
des instructions sur l'application de la constitution ; de là
le besoin d'une administration arbitraire.
de la colonie, il y avait mission [ 1 796] CHAPITRE VIII . 1 85 pour les agens de sévir contre des individus désignés à
l'avance, par la correspondance de Laveaux et de Perroud
avec le ministre de la marine, avec le gouvernement français. Il fallait ôter à ces individus le droit de réclamer les
garanties constitutionnelles : de là le silence, le mutisme
des instructions sur l'application de la constitution ; de là
le besoin d'une administration arbitraire. Quand un gouvernement ou ses agens arrivent à de telles
pensées à l'égard de certains individus, ils arrivent non
moins promptement aux classes mêmes dans lesquelles
on les range. Ce préalable était nécessaire à établir, avant de parler
des agens et des personnes qui les accompagnèrent.
Voyons donc quels ils étaient tous. Le premier personnage de l'agence était Sonthonax.
Nous avons assez analysé ses actes dans notre deuxième
livre, nous aurons assez d'actes à examiner dans celui-ci,
pour que nous ayons besoin dédire en ce moment ce qu'il
a été dans sa première mission, a. Il fut choisi, suivant
» Marec, à cause même de cette mission où il avait, ainsi
» que Polvérel , 'promis aux noir s la liberté, où il avait osé
t> leur en promettre, et même leur en procurer la jouis-
» sance provisoire, dont la convention nationale avait
» ratifié le moyen dans un moment d'enthousiasme 1 : »
liberté, enfin, qui était de nouveau garantie par la constitution de l'an ni. C'était donc par rapport aux noirs
que Sonthonax revenait à Saint-Domingue. Il revenait
aussi par rapport aux hommes de couleur, mais dans un
autre but. i Nous demandons au lecteur si ces expressions du rapport n'indiquent pas
un regret de la déclaration de la liberté générale, une arrière-pensée* dès
l"%,ù l'égard des noirs. 186 ÉTUDES SUR L'iIlSTOIllE D'HAÏTI. Julien Raymond, second personnage, était envoyé par
rapport aux hommes de couleur, « pour leur prouver que
» la République française les comptait aussi au nombre de
» ses enfans que la vertu et les talens leur ouvraient,
» comme à tous les Français, la carrière des premières
» magistratures de l'État. Il importait enfin en plaj> çant au milieu d'eux un homme de leur couleur d'é-
» touffer ces semences funestes d'ambition, ce fatal désir
» d'indépendance, qui commençaient à germer dans le
t> cœur de quelques chefs militaires de cette couleur, et de
» leurs aveugles partisans, » On voit ici toute l'influence des rapports de Laveaux,
de Perroud, sans même nous arrêter aux suggestions de
Sonthonax, si prévenu contre les hommes de couleur à
son départ, et à celles de Desfourneaux, irrité et confus
de sa défaite au Port-au-Prince. Ces chefs militaires, c'est
Villatte d'abord, devenu coupable, il est vrai, mais dont
la culpabilité a été provoquée par des injustices, des préventions au-dessus desquelles il aurait dû se placer; c'est
Bauvais toujours si soumis aux autorités de la métropole ;
cest le Vainqueur de Léogane et de Tiburon, pour nous
servir de l'expression de Garran, c'est Rigaud, enfin, qui,
comme Bauvais, n'a cessé de correspondre avec Laveaux
depuis le ^départ des commissaires civils. Citerons-nous
des officiers secondaires? Ils n'avaient aucune influence
comme ces trois généraux.
elles il aurait dû se placer; c'est
Bauvais toujours si soumis aux autorités de la métropole ;
cest le Vainqueur de Léogane et de Tiburon, pour nous
servir de l'expression de Garran, c'est Rigaud, enfin, qui,
comme Bauvais, n'a cessé de correspondre avec Laveaux
depuis le ^départ des commissaires civils. Citerons-nous
des officiers secondaires? Ils n'avaient aucune influence
comme ces trois généraux. Aveuglement des gouvernemens et de leurs agens ! Le
chef militaire qui vient de réduire Laveaux à un rôle subalterne, qui prépare une indépendance bâtarde pour la
colonie, est considéré comme l'officier par excellence,
qui seul veut la retenir sous la souveraineté de la France ! . . . Le troisième membre de l'agence était Giraud, ancien [1796] cuapitrevm. 187 membre de la convention nationale , « homme moral, juste,
» modéré, expérimenté dans l'exploitation et la connais-
» sancedu commerce des denrées coloniales, » ditMarec. Le quatrième et dernier, était Leblanc qui avait été adjoint ou employé sous Genêt, aux États-Unis, qui connaissait presque tous les colons de Saint-Domingue réfugiés
dans ces États. Il fallait se garantir — « des manœuvres,
« de l'astuce et de la perfidie de certains d'entre eux, as-
« sister et protéger les autres , » — et Leblanc convenait
pour être de l'agence, à cet effet. Voilà les quatre délégués du Directoire exécutif, chargés
d'assurer l'empire de la France à Saint-Domingue. Avec eux venaient : Le général de division Donatien Rochambeau, nommé
spécialement en qualité de commandant en chef de la
partie espagnole, ayant sous ses ordres le général de brigade Mirdonday qui possédait sa confiance. Rochambeau,
on se le rappelle, avait été gouverneur provisoire de la
partie française, lors de l'embarquement de d'Esparbès,
en octobre 1792. Depuis cela, il avait été gouverneur de
la Martinique où il dut céder le terrain aux Anglais. Il
avait passé aux Etats-Unis, où il était en relation avec les
colons, et de là s'était rendu en France. Il allait donc, ou
plutôt il devait être placé auprès de Roume ; Le général de division Desfourneaux, possédant la confiance de Sonthonax, dit Marec, et nous n'en doutons pas :
il en fut ainsi jusqu'au 2 mai 1797 ; Les généraux de brigade Martial Besse , A. Chanlatte,
Bedot et Lesuire, que nous avons déjà vus figurer dans divers événemens. Besse et Chanlatte avaient figuré aussi,
le 1 5 vendémiaire an iv, en défendant la convention nationale contre les royalistes ; 188 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. Les adjud ans- généraux Kerverseau (ancien secrétaire
de Duport-du-Tertre, ministre de la justice ) et Rey, l'un
des champions de l'affaire du 14 juillet 1795, auxCayes,
où Rigaud faillit d'être tué. On se rappelle que Rey avait
fui des Cayes pour se soustraire à un mandat d'arrêt de
Polvérel et Sonthonax : il avait passé aux Anglais, à Jérémie, et s'était ensuite rendu aux États-Unis et de là en
France;
ancien secrétaire
de Duport-du-Tertre, ministre de la justice ) et Rey, l'un
des champions de l'affaire du 14 juillet 1795, auxCayes,
où Rigaud faillit d'être tué. On se rappelle que Rey avait
fui des Cayes pour se soustraire à un mandat d'arrêt de
Polvérel et Sonthonax : il avait passé aux Anglais, à Jérémie, et s'était ensuite rendu aux États-Unis et de là en
France; Leborgne, en qualité de commissaire des guerres. Ancien secrétaire de Roume et de ses collègues, ensuite de
Rochambeau, à Saint-Domingue , il avait été à la Martinique avec ce dernier ; il remplit une mission en France,
où les colons l'avaient fait incarcérer sous la Terreur. Nous
aurons d'autres renseignemens à placer à côté de son
nom, avant la fin de cette année 1796 ; Etienne Mentor, noir très-éclairé de la Martinique,
brave et courageux , qui fit ses preuves à la Guadeloupe
contre les Anglais, y devint capitaine, enleva un navire
anglais où il était prisonnier et l'amena en France. Il y avait d'autres personnes venues avec l'agence, telles
qu'Idlinger, Albert, Arnaud Pretty, Edouard, dont nous
ferons connaître les antécédens lorsque nous les verrons
à l'œuvre, aux Cayes. Malenfant arriva aussi en qualité
d'inspecteur général des biens séquestrés : on le connaît
déjà par la narration partiale qu'il fît de l'affaire entre
Montbrun et Desfourneaux, dans son livre publié en 1814
sur les colonies. Il était attaché à Sonthonax. L'homme qui était destiné à jouer aussi à Saint-Domingue un rôle important, était Pascal, secrétaire général de
l'agence. Nommé d'abord secrétaire pour y venir avec les
trois commissaires dont la mission avorta, il avait été
maintenu dans cette charge auprès de l'agence. Il devint [179G] CHAPITRE VIII. 189 l'allié de J. Raymond, au Cap, où il épousa une belle-fille
de ce dernier. Barbault-Royer, homme de couleur, qui était déjà venu
comme attaché à Galbaud, vint cette fois en qualité de
secrétaire particulier de J. Raymond. C'est ce dernier qui
l'avait recommandé à Galbaud. B. Royer était natif de
l'Inde. Nous n'avons pas à nous occuper des autres arrivans.
Mais les renseignemens donnés sur ceux qui précèdent,
serviront à expliquer les faits que nous avons à relater. Ils
nous ont paru importans, parce que les antécédens des
hommes influent plus ou moins sur leurs déterminations
actuelles. L'arrivée des agens avait été précédée de celle de la corvette la Doucereuse qui les annonça. Quatre à cinq jours
après, la division du capitaine Thomas entra au Cap :
Desfourneaux et les généraux de brigade débarquèrent immédiatement. Le lendemain, la seconde division arriva
avec les agens et Rochambeau. Avant leur débarquement, Laveaux se rendit à bord
àuWattigny, et eut, dit-on, une longue conférence avec
Sonthonax. Que ce fut avec ce dernier seul, ou avec tous
les membres de l'agence, il était naturel que ce gouverneur
allât au-devant d'eux , pour voir des compatriotes et des
autorités nouvelles que la métropole envoyait dans la colonie. Naturellement aussi , soit à Sonthonax en particulier, soit à eux tous, Laveaux ne pouvait que leur représenter la conduite de Yillatte sous les plus odieuses circonstances. Ainsi , nous ne nous arrêtons pas à cet
incident.
thonax. Que ce fut avec ce dernier seul, ou avec tous
les membres de l'agence, il était naturel que ce gouverneur
allât au-devant d'eux , pour voir des compatriotes et des
autorités nouvelles que la métropole envoyait dans la colonie. Naturellement aussi , soit à Sonthonax en particulier, soit à eux tous, Laveaux ne pouvait que leur représenter la conduite de Yillatte sous les plus odieuses circonstances. Ainsi , nous ne nous arrêtons pas à cet
incident. Les agens débarquèrent avec toute la solennité qui 190 ÉTUDES SUR i/HISTOlRE d'hAÏTÎ. devait être observée à leur égard : la population les acclama aux cris de Vive la République ! Vive la liberté
générale ! Vive Sonthonax ! Ils se rendirent sur la place
du Champ-de-Mars , où , monté sur l'autel de la patrie,
Sonthonax, chef de cette commission, prononça un discours comme il savait en faire. Il parla de l'événement du
30 ventôse comme il le devait , d'après le fait matériel,
d'après le devoir moral de tous les citoyens. Il termina
son discours par ces paroles : « Citoyens, celui-là est l'ennemi delà République, qui
« cherche à faire naître la division entre ceux que nos
« oppresseurs appelaient des castes. Il n'y a pas de caste
« coupable ; lorsqu'il y a des crimes commis, ce n'est
« pas la peau, c'est le cœur qu'il faut accuser ; et nous
« nous empressons d'improuver hautement les écrits
« dans lesquels une fausse doctrine, contraire à nos prince cipes, aurait été exprimée : les noirs, les hommes de
« couleur, les blancs ont vu sortir parmi eux des traîtres,
« des ennemis des droits de l'homme, et ce n'est pas nous
« qu'on pourra accuser de faire rejaillir sur la classe en-
« tière les fautes des individus.» De tels principes seront toujours irréprochables. Mais
dans toute médaille il y a deux côtés. Nous parleronsbientôt
des écrits de Perroud contre toute la caste des hommes
de couleur, écrits que Sonthonax n'a pas improuvés. Les agens émirent une proclamation pour annoncer
leur arrivée et l'objet de leur mission ; leur secrétaire général l'adressa à toutes les autorités civiles et militaires* Le lendemain de leur arrivée, ils prirent un arrêté à
l'effet de faire comparaître Yillatte par-devant eux. Le
général Bedos en fut porteur. Villatte n'hésita pas un seul instant à y obéir. Il se ren- [I79G] CHAPITRE vni. 191 dit au Cap, escorté de ses aides de camp. En entrant dans
la ville, la population entière l'accueillit avec les démonstrations delà plus sincère sympathie. Il n'y eut pas seulement que les hommes de couleur, mais les noirs, les blancs,
tous éprouvèrent ce sentiment : il était naturel de leur
part, Villatte était dans une position malheureuse, dans
cette situation qui excite toujours un vif intérêt dans les
masses. Cette population se rappelait d'ailleurs que Villatte avait partagé ses peines et ses souffrances, l'avait
protégée et défendue contre les ennemis de la République,
alors que La veaux était au Port-de-Paix remplissant également son devoir, et que T. Louverture, l'heureux du
jour, dirigeait l'ennemi du dehors contre elle. Le commandement de Villatte avait toujours été fort doux pour
ses administrés, sans distinction de couleur.
érêt dans les
masses. Cette population se rappelait d'ailleurs que Villatte avait partagé ses peines et ses souffrances, l'avait
protégée et défendue contre les ennemis de la République,
alors que La veaux était au Port-de-Paix remplissant également son devoir, et que T. Louverture, l'heureux du
jour, dirigeait l'ennemi du dehors contre elle. Le commandement de Villatte avait toujours été fort doux pour
ses administrés, sans distinction de couleur. Et puis, n'avons-nous pas constaté des causes réelles
de mécontentement, de la part de cette population, contre
Laveaux et Perroud ? Les femmes surtout, toujours plus
expansives dans leur joie comme dans leur douleur, montrèrent en cette occasion un véritable enthousiasme à la
vue de Villatte. Il y eut conséquemment une foule nombreuse qui se
porta auprès de la maison où siégeait l'agence. Dans de
telles circonstances, la curiosité seule attire beaucoup de
gens, sans qu'on puisse dire qu'il y a attroupement séditieux. Mais la rancune de Laveaux , son amour-propre
blessé de ces témoignages de sympathie, le portèrent à un
de ces actes qu'on ne saurait trop llétrir, lorsqu'ils sont
commis par une autorité supérieure. Se rappelant trop son
ancien métier de lieutenant-colonel des dragons d'Orléans,
il ne se contenta pas de faire dissiper cette foule, il monta
lui-même à cheval, se mit à la tête d'un escadron et char192 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. gea sans pitié, à coup de sabre , toute cette population du
Cap , et principalement les femmes : il y en eut 45 do
blessées plus ou moins grièvement. Ce fait cruel est attesté par un témoin oculaire, par Barbault-Royer, qui
dit, dans un écrit qu'il publia en l'an v : « J'étais présent
« à cette scène sur laquelle les commissaires jetèrent à
« peine leur attention. » Ces malheureuses femmes étaient massacrées par Laveaux, qui se vengeait bassement ainsi des propos qu'on
avait attribués à celles qui s'étaient rendues au camp de
Villatte, quand Laveaux occupait la Petite-Anse après sa
sortie de prison. En rendant compte de ce fait sanguinaire, Marec explique l'intérêt que prit la population du Cap à Villatte ,
par tous les services que cet officier général lui avait rendus ; il dit que « sa venue au Cap excita un engouement
« extrême dans la classe des ouvriers et des marchands
« de denrées ; » il rappelle, à la louange de Villatte,
€ qu'au temps de l'affreuse famine subie dans cette ville, il
« réservait sévèrement pour les malades et les Européens,
« le peu de denrées d'Europe qui se trouvaient dans la
« place. Cette conduite l'avait rendu cher au peuple, et
« c'est ce qui explique le témoignage de sensibilité qu'il
« en recevait en ce moment. » Villatte n'était donc pas un
ennemi des blancs! . . . Le même rapporteur ajoute : « Laveaux, de son aveu,
« dans une de ses lettres du 17 messidor, (5 juillet), se
« crut obligé de déployer l'appareil de la force militaire
« pour dissiper cet attroupement qui allait, dit-il, devenir-
« criminel. » Vaine excuse! car il n'y avait de sa part que le
désir atroce de se venger de cette population , qu'il avait
poussée au mécontentement, par son despotisme inintelligent.
rapporteur ajoute : « Laveaux, de son aveu,
« dans une de ses lettres du 17 messidor, (5 juillet), se
« crut obligé de déployer l'appareil de la force militaire
« pour dissiper cet attroupement qui allait, dit-il, devenir-
« criminel. » Vaine excuse! car il n'y avait de sa part que le
désir atroce de se venger de cette population , qu'il avait
poussée au mécontentement, par son despotisme inintelligent. [ 1 796] CfîAMTRE VIII. 10.*) « Villatte, continue le rapporteur, passa deux heures
dans le sein de la commission. Elle n'a point donné les
détails de cette longue conférence ; mais le résultat fut de
renvoyer Villatte à son camp, avec injonction d'instruire
son armée des dispositions de la commission, de prescrire à cette armée de pourvoir par des détachemens à la
garde des forts occupés par elle, et de ne recevoir désormais d'ordres que du général Laveaux. Villatte reçut aussi
l'injonction de licencier tous les hommes qui l'entouraient
contre le gré du général en chef (Laveaux) , et d'attendre
dans son camp des ordres ultérieurs pour se rendre au
Cap, où il aurait la ville pour prison. » Cette décision prouve que la commission redoutait le
dévouement de l'armée de Villatte pour cet officier: cette
armée était en plus grande partie composée de noirs. Elle
voulut qu'il la licenciât lui-même, afin de pouvoir l'arrêter
après cette opération ; et pour mieux l'y porter, elle lui
inspira la confiance dont elle avait besoin de pénétrer son
esprit, en lui annonçant que toute sa punition, pour sa
conduite dans l'affaire du 30 ventôse, se bornerait à lui
faire garder la ville du Cap pour prison. A cette décision
on reconnaît l'esprit de Sonthonax. Une réflexion nous vient. Si Villatte fut coupable dans
l'affaire du 30 ventôse, la municipalité qui avait rendu des
arrêtés pour légitimer le mouvement populaire, ne l'étaitelle pas aussi ? Pourquoi ses membres ne furent-ils pas
appelés également pour expliquer leur conduite en cette
occasion ? Quoi qu'il en soit de cette partialité évidente , « le 26 « floréal (15 mai), dit Marec, la commission prit à l'égard « de Villatte un arrêté plus sévère. Ce jour elle avait en- « tendu un rapport circonstancié sur l'affaire du 30 vent. m. 13 194 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. « tôse. Elle ne put s'empêcher d'y reconnaître tous les
« caractères d'une véritable révolte. Elle arrêta en con-
« séquence que des mesures seraient prises pour s'assurer
« de la personne de Villatte, et l'envoyer en état d'arres-
« tation à bord du vaisseau commandant en rade, se ré-
« servant de suivre les ramifications de cette affaire, et
« d'en poursuivre les auteurs, fauteurs et adhérens. »
« tôse. Elle ne put s'empêcher d'y reconnaître tous les
« caractères d'une véritable révolte. Elle arrêta en con-
« séquence que des mesures seraient prises pour s'assurer
« de la personne de Villatte, et l'envoyer en état d'arres-
« tation à bord du vaisseau commandant en rade, se ré-
« servant de suivre les ramifications de cette affaire, et
« d'en poursuivre les auteurs, fauteurs et adhérens. » Le fait est, qu'après avoir obtenu la confiance de Villatte pour le licenciement de sa troupe, on leva le masque
d'hypocrisie qu'on avait pris à son égard. Le 18 mai, la
commission prit un arrêté plus motivé; elle envoya le général A. Chanlatte auprès de Villatte pour obtenir de lui
de dénoncer ceux qui l'avaient porté à la révolte. Mais
Villatte se refusa à cette bassesse , et déclara à Chanlatte
qu'il était prêt à obéir aux ordres qui lui seraient donnés
parla commission. Sur le rapport de Chanlatte, la commission entendit les généraux Laveaux, T. Louverture,
Pierre Michel et Léveillé. Notons qu'en rendant ses divers arrêtés, la commission avait entendu tous les ennemis de Villatte , en l'absence de celui-ci ; elle ne voulut
point lui donner la faculté d'expliquer sa conduite, de réfuter en leur présence les faits plus ou moins mensongers
qu'ils racontaient contre lui. Était-ce agir selon les plus
simples notions de la justice? Par la réserve faite de suivre les ramifications de cette
affaire du 30 ventôse, d'en poursuivre les auteurs, fauteurs et adhérens, on se proposait, non-seulement d'opérer les nombreuses arrestations qui eurent lieu alors au
Cap, et dans tout le Nord et l'Artibonite, mais encore de
faire arrêter Pinchinat dans le Sud, Pinchinat dénoncé en
France par Laveaux et Perroud, comme étant le fauteur,
le moteur de tous les troubles, de tous les crimes. A cette [1796] CHAPITRE VIII. 19a décision, nous reconnaissons encore le génie de la rancune
personnifié en Sonthonax ; nous nous expliquons les dépêches secrètes confiées à l'agence du Directoire exécutif.
Aussi le rapport de Marec nous apprend que :
« La commission acquérait de jour en jour de nouvelles
lumières sur cette affaire, l'une des plus importantes qui
auront marqué dans la révolution de Saint-Domingue,
puisqu'elle semblait avoir pour objet d'établir sur la destruction de la couleur blanche et sur l'ignorance des noirs,
le triomphe de la couleur jaune , et l'élévation de quelques
individus accrédités. Le 26 prairial (14 juin) la commission : « Considérant, dit-elle, qu'il résulte de l'examen le
« plus impartial des pièces produites dans cette affaire ,
« qu'il a existé un complot affreux contre la sûreté de la
« colonie, la souveraineté de la métropole et l'existence
« des Européens à Saint-Domingue ; que le chef les plus
« en évidence de cette conjuration est le ci-devant géné-
« rai Villatte, et que ses complices les plus apparens sont
« les nommés Thomas André, Beaucorps, Binet, Legris,
« Lagneux, Allers aîné, Bossière, Bienaimé Gérard, Des-
« coubet, Potrier, Daumec1, Despeyron, Blot, Beaubert
« jeune, Joseph Laboulay, Bérard, Demangle, Penet père,
« Penetfils, Nicolas Grissot, Binot (presque tous hommes
est le ci-devant géné-
« rai Villatte, et que ses complices les plus apparens sont
« les nommés Thomas André, Beaucorps, Binet, Legris,
« Lagneux, Allers aîné, Bossière, Bienaimé Gérard, Des-
« coubet, Potrier, Daumec1, Despeyron, Blot, Beaubert
« jeune, Joseph Laboulay, Bérard, Demangle, Penet père,
« Penetfils, Nicolas Grissot, Binot (presque tous hommes 1 Daumec, devenu sénateur delà République d'Haïti, fit partie de la mission envoyée à Paris, en 1825, par Boyer, à l'occasion de l'ordonnance de
Charles X qui reconnaissait l'indépendance d'Haïti. Embarqué, déporté en
1796, pour un prétendu projet d'indépendance, il concourut au Port-auPrince à l'acceptation de cette ordonnance, qui, malgré son ambiguité, admettait, octroyait le fait existant. Les hommes qui subissent des persécutions politiques doivent s'y résigner ;
car ils ne savent pas à quoi Dieu les destine: souvent la compensation de
leurs tribulations arrive longtemps après. Boyer lui-même faillit d'être noyé à
bord du vaisseau le Duguay-Trouin, parce qu'il était l'ami de Pélion qui
combattait pour l'indépendance; et ce fut à lui que Dieu réserva l'honneur de
faire reconnaître cette indépendance de son pays ! 196 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. » de couleur); » — la commission arrêta que tous les individus sus-dénommés seraient envoyés en état d'arrestation en France, pour être mis à la disposition du Directoire exécutif* « Le 27 prairial (15 juin) elle lança un mandat d'amener contre le citoyen Pinchinat, qu'elle considérait comme
le moteur et l'instigateur secret des troubles qui avaient
failli perdre la colonie, et qu'on soupçonnait n'être venu
au Gap et ne s'y être arrêté si longtemps, que pour ourdir
cette trame criminelle. * » La Vénus, bloquée au Gap par les Anglais, n'avait pu
partir ! Le séjour de Pinchinat y fut prolongé forcément,
et le même rapporteur a déclaré plus avant, qu'il n'était
pour rien dans l'affaire du 50 ventôse ! Voici cet arrêté concernant Pinchinat : « La commission du gouvernement français, déléguée
aux îles sous le vent, considérant qu'il résulte des dépositions et informations prises à l'occasion de l'arrestation
du gouverneur général Laveaux et de l'ordonnateur Perroud, le 30 ventôse dernier, qu'un des motifs cachés de
cette rébellion était de détacher la colonie de la métropole, et de former une assemblée coloniale; que le citoyen
Pinchinat est l'auteur de ces troubles, l'instigateur secret
de ce projet criminel ; qu'il est venu dans cette partie qui
n'est pas son séjour ordinaire, pour ourdir cette trame;
— Arrête que le citoyen Pinchinat est mandé au Cap par
le retour de la corvette la Doucereuse , pour rendre
compte de sa conduite à la commission. Charge la délégation dans le Sud de l'exécution du présent arrêté. »
former une assemblée coloniale; que le citoyen
Pinchinat est l'auteur de ces troubles, l'instigateur secret
de ce projet criminel ; qu'il est venu dans cette partie qui
n'est pas son séjour ordinaire, pour ourdir cette trame;
— Arrête que le citoyen Pinchinat est mandé au Cap par
le retour de la corvette la Doucereuse , pour rendre
compte de sa conduite à la commission. Charge la délégation dans le Sud de l'exécution du présent arrêté. » Remarquons que si, parmi les individus arrêtés comme i Rapport dé Marec, p. 81 et 82. [1796] CHAPITRE VIII. 107 complices de Villatte, il y a quelques blancs, Rodrigue,
désigné antérieurement par Laveaux comme étant le chef
du parti de l'indépendance, ne s'y trouve point compris.
Il est vrai qu'il s'était platement soumis à Laveaux, à la
sortie de celui-ci de prison. Et si Pinchinat devint seul
accusé dans l'Ouest et dans le Sud, c'est que, pour le moment, il fallait s'assurer du succès de la délégation qui
allait partir pour les Cayes. Mais la commission n'avait
pas moins le projet de sévir contre Rigaud et d'autres
hommes de couleur dans ces deux provinces ; car il était
impossible qu'elle crût à la [perfide pensée qu'elle soupçonnait en Pinchiuat, sans croire également qu'il s'entendait avec Rigaud et les autres. Ainsi , les dénonciations adressées au gouvernement
français, par Laveaux et Perroud, avaient produit leur effet. Accuser Pinchinat de vouloir former une assemblée
coloniale, au moment où il venait d'être élu membre du
corps législatif, et qu'il demandait vainement à Roume le
moyen de se rendre en France pour y remplir ses fonctions ! Dénoncer à la France tous les hommes de eouleur de la
colonie, de vouloir son indépendance , lorsque Villatte
dans le Nord, Rauvais dans l'Ouest, Rigaud dans le Sud,
avaient vaillamment défendu ce pays contre les Espagnols
et les Anglais ! . . . Même après que A. Chanlatte eût fait le rapport à la
commission, que Villatte avait déclaré être prêt à obéir
aux ordres qu'elle lui donnerait, — « elle délibéra sur l'ac-
« cusation portée contre ce général, et décida qu'il serait
« arrêté et conduit à bord du Waltigny , et que, dans
« le cas où il refuserait d'obéir, la force serait employée 198 ÉTUDES SUR LHISTOIRE D'HAÏTI. » contre lui. » Il était tout simple de lui envoyer l'ordre
de s'y rendre, puisqu'il avait promis d'obéir. Redoutant encore le dévouement de sa troupe, la commission fit, le 19 mai, une proclamation qui déclarait amnistie en faveur de tous ceux qui mettraient bas les armes.
Elle envoya au camp de Villatte une députation composée
de César Thélémaque1, Leborgne et Bellevue, porter cet
acte, dont lecture fut donnée à la troupe. Villatte déclara
le camp dissous. Mais un noir de cette troupe s'exprima
avec véhémence contre Laveaux et Perroud : nouvelle
preuve que Villatte n'était pas considéré par les noirs
comme un de leurs ennemis. Villatte se rendait au Cap
avec les trois députés, quand, arrivé à une lieue de la PetiteAnse, il rebroussa chemin et retourna à son camp 2. Les
députés revinrent seuls.
, dont lecture fut donnée à la troupe. Villatte déclara
le camp dissous. Mais un noir de cette troupe s'exprima
avec véhémence contre Laveaux et Perroud : nouvelle
preuve que Villatte n'était pas considéré par les noirs
comme un de leurs ennemis. Villatte se rendait au Cap
avec les trois députés, quand, arrivé à une lieue de la PetiteAnse, il rebroussa chemin et retourna à son camp 2. Les
députés revinrent seuls. Sur le compte qui fut rendu à la commission par cette
députation, elle rendit un nouvel arrêté qui mit Villatte
hors la loiy et ordonna de lui courir sus et de l'emmener
mort ou vif. Mais Villatte, pour éviter une guerre civile
entre sa troupe et celle du Cap, se rendit par le port de
Caracol, sur la frégate la Méduse, où le capitaine Thomas
le reçut avec les égards dus à un officier général qui avait
si bien défendu la cause de la France. De là, il fut transféré avec ceux accusés de complicité, sur la corvette la
Hyéna, qui les porta en France. Arrivés à Rochefort, ils 1 César Théfcjmaque, noir respectable, devenu secrétaire d'Etat de la République d'Haiti, en 1807. Il était natif de la Martinique. 2 « il est' constant que Toussaint Louverture était à la Petite-Anse avec
« 400 dragons, et qu'il y était sans ordre du gouvernement, le jour où ViU
« latte, mandé par l'agence, devait se rendre au Cap, et que ce général n'étant
■■ plus qu'à une lieue de ce bourg, averti par un courrier de ce qui l'y atten-
« dait, tourna bride sur le champ, laissant au milieu du chemin les commis-
« saires chargés de le ramener, dfcns un étonnement qui ne cessa qu'à la vue
i deToussaintel de sa troupe (Rapport de Kerversea'j , qui était alorsauCap.) [1796] CHAPITRE V11I. 199 furent mis en prison où ils restèrent longtemps avant
d'être jugés et acquittés. La commission ne s'en tint pas à l'arrestation des individus ci-dessus dénommés : le 50 juin, elle décida que
Puech, Léger Duval, Durand fds et Chervain seraient arrêtés comme complices de Villatte ; que Delair, Levasseur
et Lapointe * le seraient égalememt comme instigateurs
des massacres qui avaient eu lieu dans les montagnes du
Port-de-Paix par Etienne Datty, qui cependant avait tué
des hommes de couleur comme eux. Les quatre premiers
furent déportés en France. Trente-deux autres citoyens furent destitués des places
qu'ils occupaient, et mis sous la surveillance des municipalités des paroisses où ils résidaient. Telle fut la manière dont l'agence inaugura son pouvoir
à Saint-Domingue. A peu d'exceptions près, tous ceux qui
subirent cette rigueur étaient des hommes de couleur. Cette
agence continua l'œuvre que Laveaux et Perroud avaient
commencée, dont Sonthonax lui-même, avant de partir
pour la France, en 1794, avait jeté les bases. On a beaucoup fait valoir la décision de l'agence relative
à la déportation de Villatte et de ses amis en France, tandis qu'elle aurait pu les faire juger militairement au Cap.
Le rapport de Marec signale cette particularité en disant
que « les agens paraissent avoir donné une preuve de mov dération , de prudence et d' impartialité. » Mais il dit
aussi, au nom de la commission dont il était le rapporteur : « Elle a trouvé que presque tous leurs arrêtés ont
« blessé l'article 145 de la constitution, en vertu duquel
« seul ils étaient fondés à les prendre, et que celles de leurs
en France, tandis qu'elle aurait pu les faire juger militairement au Cap.
Le rapport de Marec signale cette particularité en disant
que « les agens paraissent avoir donné une preuve de mov dération , de prudence et d' impartialité. » Mais il dit
aussi, au nom de la commission dont il était le rapporteur : « Elle a trouvé que presque tous leurs arrêtés ont
« blessé l'article 145 de la constitution, en vertu duquel
« seul ils étaient fondés à les prendre, et que celles de leurs 1 Un autre Lapoiiilc, du Nord. 200 études sur l'histoire d'haÏti. « proclamations qui ont promis amnistie, ont excédé les
« bornes de leur pouvoir. » Pour blesser cette constitution, il aurait fallu qu'elle eût
été d'abord mise en activité ; et le même rapporteur a dit
qu'elle n'avait été que proclamée : cette proclamation n'a
eu lieu, au Cap, que le 19 thermidor (6 août), trois mois
après l'arrivée de l'agence, selon Marec lui-même. L'agence procédait donc arbitrairement : déporter les accusés en France, n'était-ce pas une compensation suffisante
de l'anathème lancé contre toute la classe des hommes de
couleur dont on voulait détruire le prestige et le pouvoir?
La modération et l'impartialité de cette agence n'étaient
donc qu'apparentes; sa prudence seule était réelle , car elle
avait reconnu que Yillatte était aimé des noirs ; il ne fallait
pas les irriter par une sévérité exorbitante ; en l'éloignant
de la colonie on remplissait mieux le but qu'on se proposait. D'un autre côté, comme on voulait arriver à l'arrestation de Pinchinat, et priver les hommes de couleur de
ses conseils éclairés ; comme on se proposait d'arracher le
pouvoir à Rigaud, même à Bauvais, il fallait encore être prudent pour nepastrop éveiller leurs soupçons. Dans une telle
combinaison ne reconnaît-on pas le génie de Sonthonax ? Voilà les vrais motifs de la décision de l'agence par rapport à Villatte, On a vu Perroud écrire de Santo-Domingo une lettre
à Rigaud, où il attribuait l'affaire du 50 ventôse aux colons de la faction Léopardine, Il arriva au Cap peu avant
l'embarquement de Villatte. Changeant alors de rôle,
mais persévérant dans les sentimens haineux qu'il avait
toujours nourris contre les hommes de couleur, il rédigea un écrit qu'il intitula : Précis des derniers troubles, [ 1 796] CHAPITRE VIII. 201 qui ont eu lieu dans la partie du Nord de Saint-Domingue.
Il le data du 26 germinal (15 avril) ; mais ce fut un faux,
car il ne l'a publié au Cap que le 8 juin, afin de l'envoyer en
France sur la même corvette qui amenait Villatte et ses
compagnons d'infortune. Il publia un second écrit intitulé :
Conspiration dévoilée d'une horde de mulâtres de SaintDomingue, contre les autorités républicaines et contre les
blancs. Ces deux écrits attribuaient les projets les plus
abominables aux hommes de couleur. Villatte et Pinchinat surtout, y furent accusés de vouloir l'extermination
des blancs et l'indépendance delà colonie. Perroud venait
ainsi en aide à la commission.
et ses
compagnons d'infortune. Il publia un second écrit intitulé :
Conspiration dévoilée d'une horde de mulâtres de SaintDomingue, contre les autorités républicaines et contre les
blancs. Ces deux écrits attribuaient les projets les plus
abominables aux hommes de couleur. Villatte et Pinchinat surtout, y furent accusés de vouloir l'extermination
des blancs et l'indépendance delà colonie. Perroud venait
ainsi en aide à la commission. Sonthonax, qui avait dit dans son discours prononcé
au Champ-de-Mars, qu'il improuvait de tels écrits, donna
son assentiment à ceux de Perroud, qui accusaient toute
la classe des hommes de couleur. C'était toujours le même
homme, s 'inquiétant fort peu de ses déclarations antérieures, agissant par expédient. Ainsi, voilà tout un système combiné contre les hommes
de couleur. Pour l'appuyer et le démontrer , en même
temps que Perroud publiait ses écrits, Julien Raymond
faisait imprimer au Cap, une adresse aux citoyens de couleur du département du Sud, qui fut expédiée aux Cayes à
la délégation envoyée là par l'agence. Nous n'avons pas
cette adresse de Raymond ; mais le mémoire publié par
Rigaud en 1797, nous en fait connaître la substance.
Raymond faisait aux hommes de couleur le reproche de
s'être accaparés de toutes les places, de tous les emplois
publics; il peignait les plus marquans d'entre eux comme
des hommes plongés dans la débauche et la dissolution,
dévorés d'ambition et insatiables de richesses !. 1 Nous trouvons dans sa correspondance avec les hommes de couleur du Sud 202 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. Raymond étant homme de couleur lui-même, on est
porté à se demander quels ont pu être ses motifs pour faire
un pareil écrit, s'il n'avait pas reconnu qu'effectivement
les hommes de sa classe méritaient les reproches sanglans
qu'il leur adressa. Ces motifs , nous allons essayer de les
expliquer. On sait déjà que Raymond avait passé en France, dès
\ 784, pour plaider la cause de la classe des affranchis, et
qu'il y avait publié de nombreux écrits dans ce but. Son
long séjour dans la métropole et la liberté générale l'avaient ruiné. Dans notre deuxième livre , nous avons cité
un écrit de lui, où ses opinions à l'égard des esclaves insurgés, avant la liberté générale, démontraient non-seulement un cœur égoïste, mais un esprit politique borné, ne
comprenant pas la portée de la révolution coloniale, ou
comprenant trop qu'il n'était plus possible de songer à
maintenir l'esclavage, pour exécuter le plan d'émancipation graduelle qu'il avait adopté avec les Amis des noirs. et de l'Ouest, une lettre du 30 mai 1792, où il leur disait que, quoique écarté,
comme propriétaire dans la colonie, de la mission de Polvérel, Sonthonax et
Ailhaud, il devait être envoyé avec eux pour aider à cette mission auprès des
hommes de couleur, pour remplir l'honorable fonction de pacificateur, et
qu'il déclina cet honneur parce qu'il apprit les vues perfides des colons contre
lui. Il ajoute dans une note : « En temps et lieu, je prouverai F intention pré-
« méditée et essayée plusieurs fois de faire périr h Saint-Domingue les ci-
« toyens de couleur qui ont dirigé leurs frères et qui ont montré le plus dé-
«« nergie. »
aider à cette mission auprès des
hommes de couleur, pour remplir l'honorable fonction de pacificateur, et
qu'il déclina cet honneur parce qu'il apprit les vues perfides des colons contre
lui. Il ajoute dans une note : « En temps et lieu, je prouverai F intention pré-
« méditée et essayée plusieurs fois de faire périr h Saint-Domingue les ci-
« toyens de couleur qui ont dirigé leurs frères et qui ont montré le plus dé-
«« nergie. » Or, que venait-il faire en 1796, en publiant son adresse où il peignait les
hommes de couleur sous de tels traits, sinon prêter la main à ce projet d'extermination des plus éclairés et des plus énergiques ? Lorsque l'agence dont il
faisait partie attribuait à toute la classe de couleur les odieux projets consignés
dans son arrêté, n'était-ce pas la désigner aux poignards Julien Raymond haïssait Rigaud par rapport à la mort de Labuissonnière ;
il enviait, il jalousait Pinchinat, qui, dans la colonie, avait exercé sur ses frères
une plus grande influence que celle à laquelle il prétendait : de là son adresse
contre eux. Dans toute sa correspondance, il parlait de sa ruine : il souscrivait
donc à tout pour refaire sa fortune l [1796] CHAPITRE VIII- 203 Pour mieux juger de l'esprit de Raymond, de ses idées,
de ses sentimens à l'égard des mulâtres, citons un passage
de l'un de ses écrits, publié à Paris, en 1791. C'est une
lettre qu'il adressa à Brissot, pour répondre indirectement
à un autre écrit d'un blanc nommé Laborde. Ce dernier le
qualifiait de mulâtre; on sait que dans le langage colonial,
cette expression signifie l'homme né d'un blanc et d'une
négresse, ou d'un nègre et d'une blanche. Julien Raymond
assimila cette qualification à une injure : il dit dans sa
lettre à Brissot : « Laborde me désigne comme mulâtre , en parlant de
celui qui vous a fourni des faits. Si je l'étais, je n'en rougirais pas, parce qu'une âme honnête n'a jamais à rougir
que de mauvaises actions; mais Laborde doit me connaître
assez, pour savoir que je suis fils et petit-fils, en légitime
mariage, de pères blancs européens et habitans de SaintDomingue » Il résulte de sa réclamation cutanée, que J. Raymond
était ou quarteron ou métis, plus rapproché du blanc que
du noir par la couleur de sa peau, et qu'il établissait à ce
sujet une grande différence entre lui et les vrais mulâtres,
qu'il se targuait encore de sa qualité d'enfant légitime,
par rapport à ceux de sa classe nés enfans naturels *. D'après ces antécédens de J. Raymond, peut-on être
étonné de son adresse aux hommes de couleur ? Ruiné par
la révolution, ayant besoin de refaire sa fortune, égoïste
à l'égard des noirs, imbu des préjugés coloniaux contre les
mulâtres , il devait s'estimer trop heureux , trop honoré
du choix qu'avait fait de lui le Directoire exécutif, pour ne 1 Dans son rapportparticuliersur J. Raymond, du 13 mai 1795, Garran dit
en deux fois, •< qu'il menait les intérêts de la France au-dessus de la caus©
'i même des hommes de couleur. »
besoin de refaire sa fortune, égoïste
à l'égard des noirs, imbu des préjugés coloniaux contre les
mulâtres , il devait s'estimer trop heureux , trop honoré
du choix qu'avait fait de lui le Directoire exécutif, pour ne 1 Dans son rapportparticuliersur J. Raymond, du 13 mai 1795, Garran dit
en deux fois, •< qu'il menait les intérêts de la France au-dessus de la caus©
'i même des hommes de couleur. » 20 i ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. pas se dévouer corps et âme au succès du système que l'agence avait mission de faire réussir à Saint-Domingue,
que Sonthonax , son chef, avait adopté par l'effet de ses
préventions, de ses passions, de ses rancunes. Nous avons vu Sonthonax, à la fin de sa première mission, animé de préventions contre tous les hommes de
couleur, parce que des traîtres s'étaient montrés parmi
eux ;; nous l'avons vu se rapprocher plus des blancs colons
que des hommes de couleur; nous l'avons vu partial, favorisant Desfourneaux plus que Montbrun, et étendre sur
tous les officiers, tous les fonctionnaires choisis et placés
parPolvérel, la jalousie, le mécontentement qu'il éprouvait
contre son collègue : tous ces faits, nous ne les inventons
pas, c'est le rapport de Garran qui nous les a appris. D'après toutes ces considérations, on conçoit facilement
quel était le système que l'agence venait établir dans la.
colonie. Il faut en parler, avant de relater les autres actes
de cette commission et les faits qui en ont été la conséquence : ce préalable est indispensable pour comprendre
les uns et les autres. Quel était donc ce fameux système ? Il est clair, évident, que la puissance des colons ayant
été détruite — par toutes les opérations de Polvérel et de
Sonthonax, pour faire régner la loi du 4 avril 1792, — par
la liberté générale, proclamée par eux, et confirmée par la
convention nationale, — la classe blanche se trouvait au
second rang et était remplacée au pouvoir, par l'ancienne
classe intermédiaire, les anciens libres, les hommes de couleur, mulâtres et noirs. Or, dans cette dernière classe, les
mulâtres étaient plus nombreux et plus instruits : la plupart
de ceux qui exerçaient l'autorité en 1 796, avaient été élevés
en Europe. Étant en possession de l'influence et del'auto* [1 796] CHAPITRE VIII. 203 rité,cela ne pouvait point convenir à la métropole qui, naturellement, avait ses sympathies pour les blancs. Son gouvernement d'alors, de même que celui [qui lui succéda, ne
pouvait pas admettre que les blancs fussent effacés \ Il fallait reconstituer la puissance de ces derniers, malgré la trahison des colons qui avaient livré la colonie à la
Grande-Bretagne et à l'Espagne , malgré le dévouement
de ceux des hommes de couleur restés fidèles à la France. Joignez à cette considération politique, l'influence exercée sur l'esprit du gouvernement et sur celui de Sonthonax, par l'affaire de Montbrun contre Desfourneaux, par
les dénonciations incessantes adressées par Laveaux et
Perroudà lalnétropole, contre Villatte et tous les hommes
de couleur du Nord, et par les insinuations, les suggestions
relatives à Pinchinat dont la' capacité politique n'était pas
contestable, à Rigaud, àBauvais qui se distinguaient dans
l'Ouest et dans le Sud et qui conquéraient par leur épée
une position supérieure.
celui de Sonthonax, par l'affaire de Montbrun contre Desfourneaux, par
les dénonciations incessantes adressées par Laveaux et
Perroudà lalnétropole, contre Villatte et tous les hommes
de couleur du Nord, et par les insinuations, les suggestions
relatives à Pinchinat dont la' capacité politique n'était pas
contestable, à Rigaud, àBauvais qui se distinguaient dans
l'Ouest et dans le Sud et qui conquéraient par leur épée
une position supérieure. L'agence venait donc pour rétablir la puissance des
blancs. Elle arriva, et que trouva-t-elle en débarquant au
Cap? L'affaire du 50 ventôse et ses suites. Dès-lors, cette
agence pouvait-elle ne pas s'empresser de mettre à exécution le système préconçu ? Quel était le meilleur moyen
de le faire réussir? Celui qu'on a employé. Accuser toute la classe des hommes de couleur « du
« complot affreux, du projet d'établir sur la destruction
« de la couleur blanche et sur l'ignorance des noirs, le
« triomphe de la couleur jaune et l'élévation de quelques
« individus accrédités ; de conspirer contre la sûreté de l Nous prions le lecteur de relire le discours de l'abbé Maury, au tome
premier, pages 173 à 175. En 1796, le gouvernement français et Sonlhonax se
pénétrèrent de ses idées. 20G ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. « la colonie, la souveraineté de la métropole, enfin, l'exis-
« tence des Européens à Saint-Domingue *. » De là l'arrestation et la déportation de Villatte et de
ses amis, l'arrêté du 15 juin contre Pinchinat, que Sonthonax avait cru trempé dans le prétendu complot de son
assassinat à Saint-Marc, en novembre 1795, qu'il avait
cru complice de l'affaire entre Montbrun et Desfourneaux ;
de là encore la mission confiée à la délégation qu'on envoyait aux Cayes ; de là, enfin, les deux écrits de Perroud
et l'adresse de J. Raymond» Il faut être dénué du bon sens le plus vulgaire, pour
ne pas comprendre ces manœuvres machiavéliques dont
l'exécution est confiée surtout au fougueux Sonthonax,
d'une capacité rare, mais sachant se passionner trop, à
cause de son caractère emporté. Pour lui, qui se croit réellement l'ange tutélaire des noirs, pour avoir eu l'honneur
de proclamer la liberté générale dans le Nord , quoique
contraint par les circonstances impérieuses de cette époque ; pour lui qui avait cru que les noirs étaient généralement bêtes (Polvérel nous Fa appris dans une de ses
lettres à son collègue) , c'est la chose la plus politique et
la plus utile pour la France, que de détruire le prestige
des hommes de couleur : la bêtise qu'il suppose aux noirs
les rendra, selon lui, plus maniables, plus faciles à gouverner, à diriger. 1 En 1796, Sonthonax oubliait sa lettre du 18 février 1793 à la Convention
nationale, où il disait que « la classe la plus intéressée au bonheur de la co-
« lonie, celle des citoyens du 4 avril, désirait une amélioration au sort des
« noirs: » il oubliait que dans sa proclamation du 29 août sur la liberté générale,
il représentait aux noirs émancipés les hommes du 4 avril, « comme ceux à
• qui ils devaient leur liberté par {'exemple qu'ils leur tracèrent, du courage
« à défendre les droits delà nature et de l'humanité, etc.» Mais que lui importaient ses précédentes déclarations? Vrai brouillon politique, il ne fut jamais
conséquent dans sa conduite.
sort des
« noirs: » il oubliait que dans sa proclamation du 29 août sur la liberté générale,
il représentait aux noirs émancipés les hommes du 4 avril, « comme ceux à
• qui ils devaient leur liberté par {'exemple qu'ils leur tracèrent, du courage
« à défendre les droits delà nature et de l'humanité, etc.» Mais que lui importaient ses précédentes déclarations? Vrai brouillon politique, il ne fut jamais
conséquent dans sa conduite. [I79G] CHAPITRE VIII. 207 Mais Sonthonax n'avait pas deviné la capacité de
l'homme noir qui venait de remplacer Laveaux dans le
gouvernement de la colonie. Il n'avait pas vu tout ce qu'il
y avait de finesse et d'habileté en T. Louverture. Une
s'en est aperçu que le jour où il lui a fallu s'embarquer à la
hâte, sous l'accusation — de vouloir faire tuer tous les
blancs, afin de proclamer l'indépendance de Saint-Domingue. Si nous anticiponsici sur le cours des événemens que nous
aurons à relater, c'est que nous croyons qu'il est de notre devoir déplacer, autant que possible, à côté des faits politiques, le résultat qu'ils produisent et la moralité qui en découle
souvent. Ici, le lecteur voit d'avance ce qui adviendra de
l'accusation portée contre la classe des hommes de couleur, — de conspirer contre la vie des Européens pour se
rendre indépendans de la France. Sonthonax et ses collègues, lui surtout, ont fourni des armes à un homme qui
saura les employer contre ce superbe proconsul, sans être
plus vrai, plus sincère que lui en s'en servant. Ne seraitce pas là le cas de dire , d'après la parabole du Rédempteur du monde : Tous ceux qui prendront l'épée, périront
par l'épée. N'est-ce pas ainsi que se manifeste souvent la
justice de Dieu En 1796, dans la ville du Cap, on accusait injustement
les hommes de couleur de vouloir l'indépendance de SaintDomingue. Mais lorsque Dieu aura marqué l'époque pour
sa réalisation, ce sera l'un d'eux qui, à une lieue du Cap ,
en donnera le signal à tous ses frères noirs et mulâtres ;
ce sera lui-même qui, à une époque plus reculée, jettera
les bases de la reconnaissance de ce droit politique, par la
France dont les agens, en 1796, détruisaient l'influence
des hommes de sa classe. Les progrès de la vraie Philan206 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.
qué l'époque pour
sa réalisation, ce sera l'un d'eux qui, à une lieue du Cap ,
en donnera le signal à tous ses frères noirs et mulâtres ;
ce sera lui-même qui, à une époque plus reculée, jettera
les bases de la reconnaissance de ce droit politique, par la
France dont les agens, en 1796, détruisaient l'influence
des hommes de sa classe. Les progrès de la vraie Philan206 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. tropie survenant ensuite, la grande et sainte voix de la
Justice se faisant entendre dans les conseils des Rois, ce sera
encore un homme de cette couleur jaune qui signera, avec
un descendant de l'antique et respectable famille de Bourbon, l'acte aussi honorable pour la France que pour la
race africaine, qui a admis au rang des nations cette population qu'on tourmentait, qu'on divisait, pour mieux la
subjuguer. Vraiment, et nous le disons dans toute la sincérité de
notre cœur, plus nous avançons dans ces études de l'histoire de notre pays , plus nous reconnaissons que les
hommes auraient tort de s'enorgueillir des succès qu'ils
obtiennent dans les choses politiques. Quel que soit le génie d'un homme, il y a une puissance supérieure dont, il
n'est qu'une faible émanation : c'est à elle, c'est à sa volonté qu'il obéit, alors qu'il croit tout faire par ses talens.
Les plans les mieux concertés échouent devant cette volonté divine quia son but, qui doit l'atteindre. Et la conclusion que nous tirons de cette croyance intime, c'est
que les hommes ne doivent point se haïr et perpétuer
entre eux les animosités nées de leurs différends, de leurs
querelles : enfans d'un même père, de cet Etre suprême
qui a tout créé, ils doivent tendre sans cesseà se rapprocher
les uns des autres. Là est leur devoir moral: l'enfreindre,
c'est se rendre coupables du crime de lèse-humanité. D'après ces idées, ces sentimens, nous ne devons avoir
aucune aigreur contre Laveaux, Perroud, Sonthonax et
ses collègues , ni contre le Directoire exécutif ou tous
autres gouvernemens. Ils ont tous été les aveugles instrumens de la Providence, préparant sans le vouloir, à leur
insu, l'indépendance de Saint-Domingue. Par leurs injustices récidivées envers les hommes de couleur, ils leur ont [1796] CHAPITRE VIII. 209 donné un défi qui a été noblement relevé par l'un d'entre
eux. Mais Pétion a compris en 1802, ce dont il avait toujours été pénétré : — que la cause du mulâtre était et
sera toujours intimement liée à celle du noir. Il a agi en
conséquence de ce sentiment de fraternité qui les unit;
et lorsque nous arriverons à cette époque mémorable,
nous le démontrerons, nous dirons ce qu'il a fait. Maintenant, continuons l'examen des actes de l'agence.
lement relevé par l'un d'entre
eux. Mais Pétion a compris en 1802, ce dont il avait toujours été pénétré : — que la cause du mulâtre était et
sera toujours intimement liée à celle du noir. Il a agi en
conséquence de ce sentiment de fraternité qui les unit;
et lorsque nous arriverons à cette époque mémorable,
nous le démontrerons, nous dirons ce qu'il a fait. Maintenant, continuons l'examen des actes de l'agence. La nomination faite par Laveaux, de T. Louverture à
la lieutenance du gouvernement, n'impliquait pas, pour
l'agence, l'obligation de le reconnaître en cette qualité,
puisque 1° Laveaux n'était point autorisé à partager ni à
déléguer son pouvoir, son autorité ; et que 2° nommé gouverneur provisoire, ce titre cessait de droit par l'arrivée
de l'agence, et qu il ne fut plus qualifié que de général en
cliefàe l'armée, pour la partie française, tandis que Rochambeau était commandant en chef pour la partie espagnole. Mais , d'après le système des dépêches secrètes,
d'après les vues conçues par l'agence , et surtout d'après
les faits existans , il était impossib le que cette agence ne
prît pas une résolution à l'égard de T. Louverture dont
l'influence était visible ; et cette résolution fut de l'élever
au grade de général de division. Cette promotion eut lieu
dans les derniers jours de mai, pendant que l'agence déportait Villatte. A cette époque , Rigaud écrivit une lettre à Laveaux
pour lui accuser réception d'une autre de Sonthonax, imprimée, qui donnait l'approbation de l'agence, à toutes les
promotions d'officiers militaires faites par Laveaux, notamment à compter du 50 ventôse. La lettre de Rigaud
fut apportée par Bonnet : — « J'envoie Bonnet, mon aide
t. m. 14 210 ÉTnnrs sur l'iiistotre d'haÏti. « de camp , dit-il, afin d'avoir des renseignemens certains
« pour ma gouverne. » Jeune officier d'une intelligence
remarquable déjà, devenu par la suite un de nos militaires
et de nos hommes politiques les plus capables, le plus habile administrateur des finances de notre pays, Bonnet
était certainement envoyé pour voir ce qui se passait au
Cap, pour fixer Rigaud sur ce qu'il avait à attendre de la
part de l'autorité nouvelle arrivée dans la colonie. Rigaud
avait écrit aussi à l'agence, pour la féliciter de son arrivée
et lui donner l'assurance de son dévouement à la France
et à sa constitution nouvelle. La réponse de l'agence,
signée de Sonthonax, le complimenta pour avoir toujours
correspondu avec le gouverneur Laveaux * ; elle lui dit
qu'on n'était pas surpris de le trouver à son poste, connaissant son attachement à la République française et la
haine qu'il portait à ses ennemis ; elle le félicita des succès qu'il avait eus sur eux ; elle lui dit, enfin : Vous avez
protégé l'Européen faible et opprimé. Était-ce faire de Rigaud un éloge immérité ? N'avait-il
pas effectivement toujours correspondu avec Laveaux,
malgré les difficultés de la guerre? Sonthonax, dans les
débats contre les colons, ne l'avait-ilpas défendu, lui et
les hommes de couleur du Sud ? N'avait-il pas exalté leur
patriotisme, leur dévouement à la France, et la valeur
militaire de Rigaud, à propos de la prise de Léogane sur
les Anglais? Tout ce que disait la lettre qu'il signa n'était
donc que pure vérité, même à l'égard des Européens, des
Français dont beaucoup étaient alors employés, ou dans
débats contre les colons, ne l'avait-ilpas défendu, lui et
les hommes de couleur du Sud ? N'avait-il pas exalté leur
patriotisme, leur dévouement à la France, et la valeur
militaire de Rigaud, à propos de la prise de Léogane sur
les Anglais? Tout ce que disait la lettre qu'il signa n'était
donc que pure vérité, même à l'égard des Européens, des
Français dont beaucoup étaient alors employés, ou dans i D'après cela, que dire (Je cette phrase de Pamphile de Lacroix ? — « Le
« Sud et le Nord de la colonie, séparés par l'invasion anglaise, n'avaient fa-
« mais entretenu des relations fréquentes, qui d'ailleurs répugnaient au gé-
« nêral Lligaud, toujours disposé à accuser le général de Laveaux, de favoriser
* les nouveaux libres. » Tome I"', page 307. [1796] CHAPITRE VIII. 211 les fonctions militaires, ou dans les fonctions administratives du département du Sud, comme dans celui de l'Ouest
où commandait Bauvais. Nous venons de citer des lettres de Rigaud ; citons-en
de T. Louverture.
Étant aux Gonaïves, le 1er juin, il écrivit à Laveaux : Mon cher général , d'après tous les renseignemens que j'ai eus , il
n'est que trop certain qu'il existe une nouvelle conspiration des plus
atroces, et A. Chanlatte, à ne pas en douter, est le directeur de tout ce
qui doit s'opérer. Les méchans, les ennemis de la liberté générale et de
l'égalité (les mulâtres) ont juré ma perle ; ils calculent tous les moyens
imaginables pour me détruire, et sous tous les rapports, je dois périr
victime de leur scélératesse par quelques embuscades qu'ils se proposent de me tendre. Bien leur vaudra de m'ajuster bien ; s'ils me manquent,y'e ne les raterai pas ; et s'ils réussissent, ma cendre sera doublement vengée par ceux qui , naturellement, doivent me succéder. —
Gabriel Lafond (noir ancien libre) oubliant tous les maux qu'il a endurés,
à cause de ceux mêmes par qui il est aujourd'hui séduit, s'est déclaré
sourdement mon ennemi, et est un des principaux in .trumens devengeancedesMM. (mulâtres). Cesderniers disent que c'est moi quiaidéjoué
et fait manquer leur vaste projet , et qu'il faut, de toute nécessité, se
défaire de moi pour n'avoir plus d'entraves à l'avenir, parce que, disentils, ils viendront après facilement à bout du reste. Gabriel Lafond, Tonne, Pérès, Dupiton et d'autres tiennent continuellement des conciliabules chez Chanlalte (au Cap). Faites en sorte de
leur signifier de s'en retourner aux Gonaïves, en leur faisant dire que
c'est mot qui les demande, avec tous les autres de cette partie. Général , si le commissaire (Sonthonax) ri embarque pas Chanlatte,
je ne prévois que beaucoup de troubles à Saint-Domingue. Tous les
malveillans s'appuient sur lui, et leur audace s'accroît journellement.
et d'autres tiennent continuellement des conciliabules chez Chanlalte (au Cap). Faites en sorte de
leur signifier de s'en retourner aux Gonaïves, en leur faisant dire que
c'est mot qui les demande, avec tous les autres de cette partie. Général , si le commissaire (Sonthonax) ri embarque pas Chanlatte,
je ne prévois que beaucoup de troubles à Saint-Domingue. Tous les
malveillans s'appuient sur lui, et leur audace s'accroît journellement. P. S. Déchirez cette lettre après que vous l'aurez lue. Cet ordre final n'a pas eu d'exécution, et nous remercions le général Laveaux de sa désobéissance.
Pense-t-on que T. Louverture croyait à l'existence 212 ÉTUDES SUK L HISTOIRE D IIAÏTI. d'une conspiration ? Une conspiration au Cap, de la part
de Chanlatte, au moment où l'on embarquait Villatte, où
le système traquait les hommes de couleur ! Allons donc !
Veut-on savoir le motif caché (nous copions l'expression
à la mode à cette époque et dont l'arrêté contre Pinchinat
nous offre un exemple) de cette dénonciation de T. Louverture contre A. Chanlatte? Qu'on se rappelle que cet officier, laissé à Plaisance par Polvérel, à la fin de 1795, reprit
Ennery des mains de T. Louverture qu'il refoula jusqu'audelà de la Marmelade. Gabriel Lafond et les autres dénommés dans cette lettre , étaient des hommes de Saint-Marc
où Chanlatte avait été capitaine-général de la garde nationale ; c'étaient ses amis : de là le crime pour lequel ils
périrent tous, en 1799. Ce n'est pas tout. Le 5 juillet , le général de division
T. Louverture, commandant le département de l 'Ouest
(Desfourneaux commandait le département duNord), écrit
à Laveaux qu'il réunit les preuves contre les coupables
qu'il avait fait arrêter et emprisonner aux Gonaïves, avant
de se rendre au Cap pour l'affaire du 50 ventôse, — Guy,
Chevalier et Danty. Il annonce à Laveaux que Savary (le
traître de Saint-Marc) vient d'arriver du Sud avec Bonnet,
et qu'il attend les ordres de Sonthonax et de Laveaux à
son sujet * . Il revient sur la nécessité de faire renvoyer
aux Gonaïves, Gabriel Lafond et les autres, — « parce que
« leur séjour au Cap ne tend absolument qu'au mal et
« qu'ils ne préméditent rien de bon. » Il voulait les avoir
sous sa main. Le 46 juin, il dénonce encore Delair, Levasseur et Va1 L'agence, par deux actes, fit arrêter et déporter Savary en France, sur le
vaisseau le Fougueux. Il partit en juillet. [1796] CHAPITRE vin. 21o lerai : ce dernier était un officier qui avait combattu les
Anglais avec une valeur éprouvée, sous ses ordres. Mais
ils sont des mulâtres ! — «La méfiance, ditT.Louverture,
« est toujours la mère de toute sûreté. »
air, Levasseur et Va1 L'agence, par deux actes, fit arrêter et déporter Savary en France, sur le
vaisseau le Fougueux. Il partit en juillet. [1796] CHAPITRE vin. 21o lerai : ce dernier était un officier qui avait combattu les
Anglais avec une valeur éprouvée, sous ses ordres. Mais
ils sont des mulâtres ! — «La méfiance, ditT.Louverture,
« est toujours la mère de toute sûreté. » Il n'a oublié ce proverbe qu'une seule fois, — le jour
où le général français Brunet l'a invité à venir chez lui,
pour l'arrêter et le déporter en France. Dans son aveuglement, il se méfiait des mulâtres ; il se
confia aux blancs. S ont-ce les mulâtres qui l'ont fait périr?. . . Cette même lettre, adressée à Laveaux , lui donna un
avis concernant Sonthonax : « J'écris par ce courrier au commissaire Sonthonax, et
je lui donne connaissance de ce que les médians débitent
sur son compte, pour égarer les crédules cultivateurs et
autres. On leur fait accroire qu'il est revenu de France
pour les remettre dans l'esclavage, et une quantité d'autres absurdités. » Comment Sonthonax ne reconnaîtra-t-il pas un dévouement sincère en T. Louverture qui lui donne des avis si
salutaires ! Le 27 juin, nouvelle lettre à Laveaux : Je vois avec plaisir que la commission va fixer les limites de votre
commandement en chef, avec celui du général Rochambeau, et les
commandemens des généraux divisionnaires et ceux des généraux de
brigade, sous les ordres des généraux divisionnaires. Comme vous me
dites qu'il va peut-être me falloir deux généraux de brigade, et comme
Bauvais est déjà sous mon commandement, il ne m'en faudra plus
qu'un ; et comme je suis pur et sincère, et que j'aime l'ordre et la
tranquillité, je ne veux que des hommes comme moi (des noirs). Par
conséquent , je ne vois dans tous ceux que vous me nommez, que
Pierre Michel qui me convient, ou bienBedos ou Pageot(deux blancs) l. t Nous verrons plus tard ce que devint Pierre Michel, d'après ses ordres à
H. Christophe. A ses yeux, les deux blancs valaient ce noir. 214 ETUDES SUR l'hISTOIRE DHAÏTI. Pour les autres (les mulâtres) je îi'en veux aucunement, et particulièrement Chanlatte. Mes officiws et soldats sont déjà fort mècontens
de lui ; et il ne faut pas, pour vouloir faire un petit bien, faire un
grand mal, parce que, si Chanlatte vient ici, ce ne sera que pour faire
des cabales, contre moi, contre vous, et contre les intérêts de la République ; et cela me forcerait, peut-être, à manquer à mon chef, et
peut-être aus^.iàla République. Car, il y a ici des hommes emprisonnés pour des cabales qu'ils ont faites pour Chanlatte. De grâce, général, faites en sorte qu'il ne soit pas dans mon commandement, — ni
Martial Besse l. Vous savez bien, nous en avons parlé ensemble, que j'ai des officiers
avec moi qui ont bien mérité d'être généraux de brigade il est bien
juste, mon général, que vous me laissiez un à nommer parmi mes officiers, quand il en sera temps. Après les sollicitations et les menaces, — les caresses : Le plaisir que j'ai eu de recevoir votre lettre a été pour moi la plus
douce satisfaction d'un fils qui reçoit les nouvelles dJun père qiCil
aime tendrement. Soyez persuadé, général, de ce que je vous ai dit et
dirai toujours, — que je suis et serai pour vous jusqu'à la fin de mes
jours. Je vous désire pour toujours une heureuse santé. Je vous embrasse de tout mon cœur, et vous aime autant que moi-même.
ès les sollicitations et les menaces, — les caresses : Le plaisir que j'ai eu de recevoir votre lettre a été pour moi la plus
douce satisfaction d'un fils qui reçoit les nouvelles dJun père qiCil
aime tendrement. Soyez persuadé, général, de ce que je vous ai dit et
dirai toujours, — que je suis et serai pour vous jusqu'à la fin de mes
jours. Je vous désire pour toujours une heureuse santé. Je vous embrasse de tout mon cœur, et vous aime autant que moi-même. Ces diverses lettres de T. Louverture prouvent qu'il
était aussi rancuneux que méfiant et qu'injuste. Il n'a pu
oublier le succès momentané d'Antoine Chanlatte contre
lui ; car bientôt après, il avait chassé Chanlatte d'Ennery.
Succès et revers sont des chances habituelles à la guerre,
et un brave militaire apprécie toujours la valeur de son
ennemi et l'estime. Une âme élevée ne conserve point un
profond ressentiment pour de tels faits surtout, quand
souvent ils ne dépendent que d'une circonstance minime
et fortuite. T. Louverture était méfiant, parce qu'il jugeait 1 Le même Martial Besse qui l'assista au château de Joux. [1796] CHAPITKE VIII. 215 des autres par lui-même ; il était injuste, même à l'égard
des officiers qui avaient le mieux servi sous ses ordres et
aidé à ses succès : Guy, Danty, Chevalier, qui ne s'était
rallié à Laveaux qu'avec lui, Valerai, qui l'avait si bien
secondé aux Vérettes et sur les rives de l'Artibonite ; tous
ces officiers n'étaient persécutés, que parce que cela entrait dans les vues de Laveaux lui-même qui avait soufflé
la méfiance contre les hommes de couleur. T. Louverturc
voulait parvenir, et il suivait les vues de Laveaux et le
système mis à exécution par l'agence. Il était trop perspicace, pour ne pas reconnaître que c'était le meilleur moyen
de réussir dans sa vaste ambition. Ce n'est pas une excuse
que nous présentons là pour lui ; car, nous le répétons,
si, devenu lieutenant au gouvernement ou général de division, il se fût appliqué à protéger les hommes de couleur,
ses frères enfin, ses neveux, ceux-ci l'auraient aidé ; et
peut-être eût-il eu l'honneur de proclamer lui-même l'indépendance de Saint-Domingue, en 1802. CHAPITRE ÏX. Arrestation et déportation de Rochambeau en France. — Les Anglais prennent Bombarde qu'ils abandonnent ensuite. — Exécution à mort d'Etienne
Datty. — Révolte et crimes commis par des noirs du Port de-Paix. — Nouvelle insurrection des noirs du côté du Cap. — L'agence déclare le Nord en
danger. — Ses motifs et son but. — Elle proclame la constitution de l'an 3.
— Elle annule les élections faites dans l'Ouest et le Sud, et convoque une
assemblée électorale unique au Cap. — Ses motifs. — Election de Laveaux,
de Sonlhonax et de 4 autres députés au corps législatif. — Lettres de Toussaint Louverture à Laveaux. — Dissensions parmi les membres de l'agence.
du côté du Cap. — L'agence déclare le Nord en
danger. — Ses motifs et son but. — Elle proclame la constitution de l'an 3.
— Elle annule les élections faites dans l'Ouest et le Sud, et convoque une
assemblée électorale unique au Cap. — Ses motifs. — Election de Laveaux,
de Sonlhonax et de 4 autres députés au corps législatif. — Lettres de Toussaint Louverture à Laveaux. — Dissensions parmi les membres de l'agence. Nous venons de voir déporter Villatte : assistons à la
déportation de Rochambeau. Un arrêté du Directoire exécutif, du 12 février 1796,
l'avait spécialement nommé commandant en chef de la
partie espagnole. Roume, quoique faisant partie de l'agence, était également désigné pour y exercer ses fonctions. Si Rochambeau vint au Cap avec les agens pour la
partie française, il semble que ces agens n'avaient point
à intervenir dans l'objet de sa mission. Avant de se rendre
à son poste, il était naturel qu'il passât quelques jours au
moins dans le lieu où il débarqua, et c'est ce qu'il fit. Mais durant son séjour au Cap , il paraît que pour y
avoir été gouverneur provisoire, il crut qu'il lui était per- [1796] CHAPITRE IX. 217 mis d'aller visiter certains postes extérieurs, sans autorisation de l'agence, et qu'il en a même distrait les commandans, empiétant ainsi sur les attributions de Laveaux,
son ancien subordonné. Cette grave accusation fut portée
contre lui par l'agence, dans l'arrêté qu'elle prit pour ordonner sa déportation : elle l'a accusé de plus de s'être
fait le centre des individus mauvais citoyens qui censuraient, sinon les actes de l'agence, du moins la conduite
de certains d'entre eux ; d'avoir publiquement avoué qu'il
gouvernerait militairement la partie espagnole, sans être
tenu d'obéir aux ordres de l'agence. Leblanc, un de ses
membres, ayant publié un article sur un journal fondé au
Cap par elle, et s'étant servi d'une expression qui parut
être une insulte dirigée contre le secrétaire de Rochambeau,
ce secrétaire, nommé Paulin Goy, fut chez lui demander
des explications à ce sujet. Il fut éconduit, et sur le rapport de Leblanc à ses collègues, l'agence arrêta sa déportation sur la frégate la Vengeance, parfaitement nommée à cette occasion . Cet arrêté porta Rochambeau à adresser une lettre à l'agence pour réclamer la mise en jugement de son secrétaire dont on se plaignait. C'eût été de
sa part faire une démarche raisonnable et fondée sur la
loi, s'il n'avait pas joint dans sa lettre des termes de mépris pour Leblanc, en disant qu'il ne respectait en lui que
son caractère public, et en insinuant que cet agent était
un ancien suppôt de Robespierre : ce qui, du reste, était
vrai.
ambeau à adresser une lettre à l'agence pour réclamer la mise en jugement de son secrétaire dont on se plaignait. C'eût été de
sa part faire une démarche raisonnable et fondée sur la
loi, s'il n'avait pas joint dans sa lettre des termes de mépris pour Leblanc, en disant qu'il ne respectait en lui que
son caractère public, et en insinuant que cet agent était
un ancien suppôt de Robespierre : ce qui, du reste, était
vrai. Là-dessus, l'agence prit son arrêté du 30 messidor (18
juillet), qui destitua Rochambeau de son commandement,
en ordonnant qu'il retournerait en France sur la corvette
le Berceau, avec deux de ses aides de camp, et que cet
arrêté lui serait notifié. Mais l'ayant fait notifier sans les 218 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. considérans, les motifs qu'elle y alléguait, Rochambeau
se crut en droit de réclamer de les savoir avant d'obéir, et
il protesta même contre cette décision, prétendant que
l'agence n'avait aucun pouvoir sur lui, vu sa mission spéciale. L'agence, considérant sa lettre subversive de toute
subordination et comme une nouvelle insulte, prit un autre
arrêté en vertu de la constitution (qu'elle n'avait pas encore proclamée), qui ordonna son arrestation et son embarquement sur le Berceau, pour y être détenu à sa disposition . Rochambeau en ayant reçu la notification , se
rendit de suite sur ce navire où il protesta de nouveau
contre l'arbitraire de la décision de l'agence . Pour mieux colorer ses motifs, en écrivant au ministre
de la marine, l'agence lui rappela que dans le passage de
Rochambeau aux États-Unis, il y avait eu des liaisons avec
un grand nombre d'ennemis de la France, — les émigrés
français ; elle l'accusa d'avoir des intentions contraires aux
vues et aux intentions du gouvernement républicain. Les
intentions et les soupçons suffisaient à cette agence pour
arrêter et déporter. Enfin, Rochambeau, débarqué à Rordeaux, y fut incarcéré dans le château du Ha. En le faisant remettre en
liberté par les autorités de cette ville, le Directoire exécutif
n'a pas moins maintenu sa destitution * . Pendant qu'il était au Gap, il écrivit au ministre de la
marine la lettre suivante, qui est fort intéressante au point
de vue historique : « La partie française est la propriété de quatre corps
d'armée de noirs et de quatre individus : — Laveaux, 1 II resta sans emploi en France jusqu'au 1 ! pluviôse an 8 (31 janvier 1800) :
le gouvernement consulaire le réintégra, et il se trouva à l'armée de réserve
qui gagna la bataille de Marengo. [1796] CHAPITRE IX. 219 T. Louverture, Rigaud et Bauvais. On veut dégoûter les
officiers blancs venus d'Europe, afin de travailler plus
sûrement le pays en finances et de n'avoir que les Africains pour observateurs. « Je croyais, en arrivant ici, y trouver les lois de la
liberté et de l'égalité établies d'une manière positive ; mais
je me suis cruellement trompé. . . . Les pauvres blancs sont
vexés et humiliés partout. Il sera, je crois, difficile de
rétablir l'ordre parmi les dilapidateurs , parce que, disposant des Africains, ils les pousseront à la révolte quand
on voudra diminuer leur influence et leur crédit. Je ne
crains pas même de prédire, qu'après avoir donné la liberté aux noirs, on sera obligé de leur faire la guerre
pour les rendre un jour à la culture. »
. . . . Les pauvres blancs sont
vexés et humiliés partout. Il sera, je crois, difficile de
rétablir l'ordre parmi les dilapidateurs , parce que, disposant des Africains, ils les pousseront à la révolte quand
on voudra diminuer leur influence et leur crédit. Je ne
crains pas même de prédire, qu'après avoir donné la liberté aux noirs, on sera obligé de leur faire la guerre
pour les rendre un jour à la culture. » Il ressort de cette lettre, que Rochambeau faisait le
frondeur au Cap, et que s'il mécontenta l'agence, ce n'est
certainement pas pour ce qu'il y disait de Rigaud et de
Bauvais, dont elle travaillait à diminuer l'influence, mais
bien en ce qui concernait Laveaux et T. Louverture.
Ayant aggravé ses torts parce qu'il a dit de Leblanc personnellement, l'agence n'hésita plus à le déporter. Cette lettre de Rochambeau au ministre delà marine,
nous explique d'avance pourquoi on fît choix de lui en
1801 , pour être de l'expédition de cette année, et les
motifs de sa confirmation en qualité de capitaine-général,
après la mort de Leclerc. A cette époque il s'agissait de
faire la guerre aux noirs pour les rendre à la culture,
et le général qui, en 1 796, avait prédit cette nécessité,
était réellement bien propre à recevoir cette mission pour
empêcher que les pauvres blancs ne fussent vexés et humiliés. On sait d'avance aussi comment il y a réussi ! Il est à remarquer, d'après le rapport de Maroc, que 220 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. Sonthonax fut le seul membre de l'agence qui ne consentit point à la déportation de Rochambeau, et qui protesta
même contre son arrêté. Il motiva son opinion contraire
en disant : « Qu'il était bien éloigné de voir des motifs
« suffisans de destitution contre Rocbambeau ; que ceux
« articulés contre lui ne lui paraissaient pas appuyés sur
« des preuves certaines ; que cette mesure sévère lui pa-
« raissait impolitique dans les circonstances où se trou-
« vait la colonie; et en conséquence, il vota contre la des-
« titution. » Et cependant Sonthonax avait signé seul, comme président de l'agence, l'arrêté qui mandait Pinchinat au Cap,
— parce qu'on le considérait comme l'auteur des troubles
du 50 ventôse, l'instigateur secret du projet criminel de
détacher la colonie de la métropole et déformer une assemblée coloniale ! Nous constatons donc que Sonthonax avait deux poids
et deux mesures dans la distribution de la justice. Facile
à soupçonner lorsqu'il s'agissait de Pinchinat, il devint
scrupuleux quand il s'agit de Rochambeau. Distinction
entre le mulâtre et le blanc, entre le mulâtre et le noir,
telle était sa justice en \ 796. Son opinion ne reposait que
sur l'appréciation morale de la conduite de Rochambeau ;
car pour lui, le droit n'était rien dans une telle affaire.
Mais le rapport de Marec signale encore, dans les arrêtés
de l'agence, la violation de l'article 145 de la constitution,
qui proscrivait toute détention arbitraire, et il démontre
que la détention de Rochambeau n'était autre chose. Selon
Sonthonax , sa déportation était impolitique, parce que
l'agence venant de déporter Villatte, il ne convenait pas
d'en faire autant à l'égard d'un blanc, cette agence ne devant agir que contre les mulâtres.
de Marec signale encore, dans les arrêtés
de l'agence, la violation de l'article 145 de la constitution,
qui proscrivait toute détention arbitraire, et il démontre
que la détention de Rochambeau n'était autre chose. Selon
Sonthonax , sa déportation était impolitique, parce que
l'agence venant de déporter Villatte, il ne convenait pas
d'en faire autant à l'égard d'un blanc, cette agence ne devant agir que contre les mulâtres. [1796] CHAPITRE IX. 22! Pendant que Laveaux allait prendre possession du FortLiberté , le 14 juin , les Anglais vinrent s'emparer de
Bombarde avec deux mille hommes de nouvelles troupes
qu'ils venaient de recevoir au Môle. Mais la fièvre jaune
s'étant déclarée bientôt parmi les vainqueurs, ils se virent
forcés d'abandonner leur conquête. Le général Pageot, qui
s'était porté de ce côté là pour empêcher qu'ils ne s'étendissent plus loin, profita de leur retraite pour les assaillir :
ils perdirent quelques centaines d'hommes et deux pièces
de canon. Nous avons dit que dans les premiers jours de mai, au
moment où l'agence arrivait au Cap, Etienne Datty avait,
une seconde fois, soulevé les noirs des montagnes du Portde-Paix, en tuant des hommes de couleur , d'après le témoignage même de T. Louverture, qui envoya alors trois
de ses officiers pour arrêter le cours de ces assassinats.
L'agence s'était empressée de déléguer Albert, ( l'ancien
délégué dans la Grande -Anse avec Pinchinat et Nicolas
Delétang ) pour diriger ces moyens de répression. Etienne
Datty et une douzaine de ses complices furent arrêtés et
livrés à un conseil de guerre, qui condamna à mort ce
chef de brigands et cinq parmi les autres : le 10 septembre,
ils furent exécutés au Port-de-Paix. Mais, quelques semaines après, les noirs de ce quartier se soulevèrent de
nouveau, à cause de ces exécutions à mort. Pageot leur
était devenu odieux et ne pouvait les comprimer ; l'agence
et Laveaux requirent T. Louverture de se rendre sur les
lieux. Il réussit à apaiser cette révolte ; mais il ne fit arrêter
aucun des brigands qui s'étaient signalés par de nouveaux assassinats. En dressant un procès-verbal à ce sujet, il y consigna que les révoltés demandaient Levasseur, 222 ETUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. Delair et Villatte pour les commander, alors que ces trois
hommes de couleur avaient été déjà arrêtés et déportés en
France, insinuant ainsi que c'étaient les mulâtres ennemis
de la République française et de la liberté générale (sic),
qui étaient les auteurs de la révolte. Cependant, nous trouvons dans le rapport de Marec, que l'agence rendit compte
de ces é vénemens en France, en disant que — « les premiers
« actes de ces malheureux égarés furent marqués au coin
« de la barbarie et de la haine la plus prononcée contre
« les blancs et des hommes de couleur. Une partie de
« ceux qui furent rencontrés, furent impitoyablement as-
« sassinés ; toutes les habitations qui leur étaient desti-
« nées furent brûlées — »
le rapport de Marec, que l'agence rendit compte
de ces é vénemens en France, en disant que — « les premiers
« actes de ces malheureux égarés furent marqués au coin
« de la barbarie et de la haine la plus prononcée contre
« les blancs et des hommes de couleur. Une partie de
« ceux qui furent rencontrés, furent impitoyablement as-
« sassinés ; toutes les habitations qui leur étaient desti-
« nées furent brûlées — » Ainsi lancé au galop dans la voie de la persécution contre
les hommes de couleur, T. Louverture n'arrêtait pas son
cheval : une seule préoccupation assiégeait son esprit, —
c'était de parvenir à une position supérieure, en flattant
les passions de ceux qui pouvaient y contribuer. Le fait est que les révoltés alléguaient, suivant Marec,
pour principaux griefs : 1° le supplice d'Etienne Datty ;
2° surtout la peine capitale infligée à ce rebelle, tandis
que d'autres rebelles autant et plus coupables peut-être
avaient été renvoyés en France (Villatte et d'autres) ; 5°
la persécution de tous les cultivateurs qui avaient servi
sous les ordres d'Etienne ; 4° les poursuites à main armée , dirigées contre eux par Pageot; 5° enfin, le parti
pris depuis quelque temps, de ne leur payer qu'en monnaie de papier le produit de leur travail , monnaie qui
était pour eux presque de nulle valeur. Voilà, en définitive, la source de tous ces troubles, de
tous ces assassinats, ce qui donnait à Etienne Datty une
si grande influence sur l'esprit de tous ces malheureux : [1796J CHAPITRE IX. 225 c'était le tripotage de Perroud dans l'administration des
finances, qu'il travaillait à sa guise (pour nous servir de
l'expression de Rochambeau) ; c'était ce tripotage, autorisé par Laveaux, qui mécontentait les cultivateurs du
Port-de-Paix, comme il avait mécontenté les officiers du
icr régiment commandé par Rodrigue, et tous les habitans du Cap. Au lieu de mettre un terme à ce scandale
financier, on trouvait plus commode d'accuser les hommes
de couleur de tous les faits de brigandage qui en étaient
la conséquence, bien qu'ils en fussent victimes. Tandis que ces faits se passaient dans le quartier du
Port-de-Paix, d'autres faits tout aussi graves avaient
également lieu à l'intérieur, dans les paroisses avoisinant
le Cap. Les noirs de la troupe de Villatte, le voyant déporter en France, reprirent les armes en demandant que
ce général leur fût remis. A eux s'en joignirent d'autres,
de la Grande-Rivière particulièrement, auxquels l'agence
avait fait distribuer des armes apportées avec elle de
France. A ce moment, le baron de Cambefort et le marquis de Rouvray, qui se tenaient toujours à Banica avec
les Anglais, profitant des mauvaises dispositions de ces
insurgés, revinrent les pousser à la révolte contre l'autorité française. En vain l'agence chargea le général Pierre
Michel de les harceler : n'ayant pas su tirer parti d'un
premier succès obtenu contre eux , il revint au Cap.
L'agence considéra alors la situation assez périlleuse,
pour émettre une proclamation, le I cr fructidor (18 août),
quidéclara la partie du Nord en danger ; c'est-à-dire, pour
pouvoir y établir la loi martiale, l'état de siège. Le 6
août, elle avait proclamé la constitution, qui se trouvait
alors suspendue.
: n'ayant pas su tirer parti d'un
premier succès obtenu contre eux , il revint au Cap.
L'agence considéra alors la situation assez périlleuse,
pour émettre une proclamation, le I cr fructidor (18 août),
quidéclara la partie du Nord en danger ; c'est-à-dire, pour
pouvoir y établir la loi martiale, l'état de siège. Le 6
août, elle avait proclamé la constitution, qui se trouvait
alors suspendue. 224 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. A ce sujet, le rapport de Marec constate ces choses curieuses, résultant de la correspondance de l'agence avec le
gouvernement français : « Elle présente, dit-il, des réflexions très-douloureuses
sur la position critique des Européens dans la colonie,
sur l'acharnement dont ils sont l'objet de la part des Africains insurgés, sur l'insubordination des généraux noirs,
sur l'impuissance où est la commission d'arrêter tant de
désordres, et sur la triste extrémité où elle est réduite de
combattre l'anarchie et l'ignorance, par des proclamations et des arrêtés qui, à chaque instant, sont mal interprétés, quelquefois censurés, rarement exécutés De là, la justification de l'acte qui déclarait la partie du
Nord en danger. Cependant, nous aurions cru trouver une autre conclusion de la part de cette agence, après la déportation de
Villatte et de ses compagnons, après la terrible accusation
portée contre la classe des hommes de couleur, seule cause
de tous les maux dont on souffrait alors. Mais voilà que
maintenant, c'est le tour des noirs qui sont acharnés contre les blancs ; c'est aussi le tour de ces généraux qui,
parmi eux, ont été considérés comme les sauveurs de la
colonie, pour avoir mis en liberté Laveaux et Perroud :
ces généraux noirs sont insubordonnés ! La commission
est impuissante à arrêter les désordres ! Que faudra-t-il donc faire, pour protéger les Européens?
Recourir, s'il se peut, à ces nombreuses troupes européennes que sollicitait Laveaux, dans sa correspondance
confidentielle que Dufay nous a dévoilée; et alors, ce sera
le moyen d'agir et contre les noirs et contre les mulâtres. 1 Rapport de Marec, pages 103 et 104. [179G] CUAP1TREIX. ±>5 Voit-on, du reste, comment les réflexions douloureuses
de l'agencé s'accordent au fond avec celles de Rochambeau, relativement aux noirs ?
es européennes que sollicitait Laveaux, dans sa correspondance
confidentielle que Dufay nous a dévoilée; et alors, ce sera
le moyen d'agir et contre les noirs et contre les mulâtres. 1 Rapport de Marec, pages 103 et 104. [179G] CUAP1TREIX. ±>5 Voit-on, du reste, comment les réflexions douloureuses
de l'agencé s'accordent au fond avec celles de Rochambeau, relativement aux noirs ? Tous ces actes parvenus en France, livrés à la pâture
de la faction coloniale qui ne cessait de publier des écrits
contre l'affranchissement des noirs, qui gagnait chaque
jour quelques nouveaux prosélytes à son infâme cause, ne
pouvaient manquer de faire réfléchir aussi le gouvernement directorial sur la position critique des Européens à
Saint-Domingue. Et croit-on alors que, reconnaissant
l'impossibilité d'y envoyer des troupes, à cause de la guerre
avec la Grande-Bretagne, ce gouvernement n'aura pas
arrêté d'y obvier, en faisant semer la division parmi toute
cette population noire qu'on lui désignait comme hostile
aux Européens? Il avait envoyé ses agens pour détruire
l'influence delà classe la plus éclairée, d'après les rapports
mensongers du gouverneur et de l'ordonnateur; et à peine
ils se mettaient à l'œuvre, qu'ils se déclaraient impuissans
pour arrêter les désordres et l'anarchie qu'ils attribuaient
aux noirs. Il faudrait avoir une foi aveugle dans la prétendue bienveillance de ce gouvernement , pour croire
qu'il n'arriverait pas à cette pensée de la faiblesse et de
l'impéritie. Tel sera le résultat des rapports de l'agence : la guerre
sera allumée entre les seuls défenseurs de la colonie. Quoi qu'il en soit, le 19 thermidor (6 août) , comme
nous l'avons dit , l'agence avait proclamé la constitution
de l'an in au Cap. Ayant écrit à Rigaud et à Bauvais pour
déclarer nulles et non avenues les élections qui avaient
eu lieu en mars et avril, dans le Sud et l'Ouest, l'agence
ordonna, par cette même proclamation, la convocation
t. m. 15 220 ÉTUDES SLR L'iIISTOIUE D HAÏTI. d'une assemblée électorale unique dont le siège fat fixé
au Cap, afin de nommer des membres au corps législatif,
en considérant toute la partie française comme ne formant qu un seul département. Jusque-là, en effet, il n'avait pas été rendu une loi pour déterminer le nombre de
départemens qu'il y aurait à Saint-Domingue. Mais on a
vu que le rapport de Boissy-d'Anglas proposait d'en établir
deux : ce projet n'avait pas été adopté. La raison, comme
les lois antérieures, ne prescrivait-elle pas alors de considérer cette colonie formée en trois provinces ou départemens, de même que le décret du 22 août 1792 l'avait
déjà fait? N'était-ce pas en vertu de ce décret que Sonthonax avait fait nommer six députés à la convention nationale pour le Nord, et que Laveaux et Perroud avaient
fini par autoriser les élections de l'Ouest et du Sud ? Où
l'agence prenait-elle le droit de ne considérer la colonie
que comme un département unique ?
pas alors de considérer cette colonie formée en trois provinces ou départemens, de même que le décret du 22 août 1792 l'avait
déjà fait? N'était-ce pas en vertu de ce décret que Sonthonax avait fait nommer six députés à la convention nationale pour le Nord, et que Laveaux et Perroud avaient
fini par autoriser les élections de l'Ouest et du Sud ? Où
l'agence prenait-elle le droit de ne considérer la colonie
que comme un département unique ? Le fait est, qu'elle voulait avoir les électeurs au Cap,
sous ses yeux, sous sa main , pour influencer leur choix
et empêcher surtout que Pinchinat ne fût nommé de
nouveau. Elle se persuadait que, si elle avait permis de
nouvelles élections dans le Sud ou dans l'Ouest, lui et
d'autres citoyens qu'elle considérait comme partisans de
Rigaud et de Bauvais, y auraient été élus, et elle ne le voulait pas : de tels hommes, au corps législatif, n'auraient
pas manqué de défendre la classe de couleur contre les
odieuses imputations lancées à son égard. Le 28 fructidor (14 septembre) , l'assemblée électorale
se réunit au Cap, et élut pour toute la colonie, — Sonthonax, Laveaux, Thomany, Brothier, Louis Boisrond et
Pétiniaud. Thomany était frèredu noir ancien libre que nous avons [179G] chapitre ix. 2^7 vu arrêté par les blancs de Jérémie, en février 1795 : c'était un noir respectable. Brothier et Louis Boisrond avaient
été membres de la commission intermédiaire. Pétiniaud
était de Jacmel où Sontlionax l'avait employé dans l'administration des finances, en .1794. Ainsi, cette députation se composait de 4 blancs : Sontlionax, Laveaux,
Brothier et Pétiniaud, — d'un noir, Thomany, — d'un
mulâtre, L. Boisrond, inféodé à Sonthonax, ami intime
de J. Raymond avec qui il avait été longtemps en correspondance. A propos de cette élection, A. Chaniatte écrivit une
lettre à Rigaud où il lui disait que le général noir Pierre
Michel surtout avait influencé ces élections, en déclarant
hautement aux électeurs qu'il ne fallait pas nommer des
mulâtres, parce que c'étaient eux qui avaient livré les
villes delà colonie aux Anglais. Dans son écrit, BarbaultRoyer confirme cette influence exercée par Pierre Michel1. Que cette allégation fut fondée ou non, toujours est-il
que ces élections furent annulées par le corps législatif,
à cause de leur irrégularité constitutionnelle. Dans son
rapport, Marec, en mentionnant cette tenue de l'assemblée électorale, rappela que le Sud et l'Ouest avaient déjà
nommé des députés au corps législatif, et que Brulley et
d'autres colons prétendaient aussi à la députation, en disant qu'ils avaient été élus aux Caijes, le 12 septembre.
C'était un mensonge imaginé par la faction coloniale,
pour mieux faire annuler toutes les élections. 1 II paraît que lorsqu'il cessa de poursuivre les insurgés, c'était pour pouvoir
assister aux élections : dévoué à T. Louverture, encore plus qu'à Sontlionax,
il venait y assurer l'élection de cet agent et de Laveaux, que T. Louverture,
voulait éloigner de la colonie. Ln 1799, il fut tué pour la cause de Rigaud ! 228 études sur l'histoire d'iiaïti. Ainsi, en mars 4797, la colonie paraissait avoir trois
députations d'origine différente. Ce fut une des causes de
l'annulation prononcée contre toutes, et cela par le tort
même de l'agence du Directoire exécutif.
urer l'élection de cet agent et de Laveaux, que T. Louverture,
voulait éloigner de la colonie. Ln 1799, il fut tué pour la cause de Rigaud ! 228 études sur l'histoire d'iiaïti. Ainsi, en mars 4797, la colonie paraissait avoir trois
députations d'origine différente. Ce fut une des causes de
l'annulation prononcée contre toutes, et cela par le tort
même de l'agence du Directoire exécutif. Ce qui peut confirmer les assertions d'A. Chanlatte et
de Barbault-Royer , concernant l'influence attribuée au
général Pierre Michel dans les élections, est la curieuse
lettre suivante de T. Louverture à Laveaux. Il était aux
Gonaïves, le 1 7 août, quand il reçut avis de son cher papa
que l'assemblée électorale allait se réunir. Le même jour
il se rendit sur l'habitation Descahos, une de ses propriétés où il s'est retiré souvent pour méditer ses plans : de là
il écrivit à Laveaux : Mon général, mon père, mon bon ami, Comme je prévois avec chagrin qu'il vous arrivera dans ce malheureux pays, pour lequel et ceux qui l'habitent, vous avez sacrifié votre
vie, votre femme et vosenfans, desdésagrèmens, et que je ne voudrais
pas avoir la douleur d'en être spectateur, je désirerais que vous fussiez nommé député, pour que vous pussiez avoir la satisfaction de revoir votre véritable patrie, et ce que vous avez de plus cher, — votre
femme et vos enfans, et être à l'abri d'être le jouet des factions qui
s'enfantent à Saint-Domingue; et je serai assuré, et pour tous mes
frères, d'avoir pour la cause que nous combattons le plus zélé défenseur. Oui, général, mon père, mon bienfaiteur, la France possède bien
des hommes ; mais quel est celui qui sera à jamais le vrai ami des noirs
comme vous ? Il n'y en aura jamais ! Le citoyen Lacroix est le porteur de ma lettre ; c'est mon ami, c'est
le vôtre : vous pouvez bien lui confier quelque chose de vos réflexions
sur notre position actuelle : il vous dira tout ce que j'en pense. Qu'il
serait essentiel que nous nous voyions et que nous causions ensemble ï
Que de choses j'ai à vous dire ! Je n'ai pas besoin, par des expressions,
de vous témoigner l'amitié et la reconnaissance que je vous ai : je vous
suis assez connu. Je vous embrasse mille fois ; et soyez assuré que si mon désir es [1796] CHAPITRE IX. 229 mes souhaits sont accomplis, que vous pouvez dire que vous avez à
Saint Domingue, l'ami le plus sincère que jamais il y a eu. Votre fils, votre fidèle ami, — Toussaint Louverture. T . Louverture était général de division , Laveaux général en chef : Rochambeau venait d'être déporté. Desfourneaux était le seul général de division qui restait.
Mais T. Louverture savait que Desfourneaux ne pouvait
pas lui être préféré pour remplacer Laveaux dans le poste
de général en chef, à raison même du système dont l'agence poursuivait la réalisation dans la colonie; il sentait
sa force et le besoin qu'on avait de lui. Éloigner Laveaux
par la députation, c'était se frayer le chemin pour arriver à la tête de l'armée. D'un autre côté, faire élire Sonthonax en même temps , c'était aussi se débarrasser de
l'homme le plus important de l'agence . Delà, le mot d'ordre
envoyé à Pierre Michel et aux autres officiers noirs du Cap,
de diriger, d'influencer les élections pour obtenir ce résultat. Barbault-Royer signale aussi la part très-grande
prise dans ces élections, par Henri Christophe, l'un des
électeurs.
ayer le chemin pour arriver à la tête de l'armée. D'un autre côté, faire élire Sonthonax en même temps , c'était aussi se débarrasser de
l'homme le plus important de l'agence . Delà, le mot d'ordre
envoyé à Pierre Michel et aux autres officiers noirs du Cap,
de diriger, d'influencer les élections pour obtenir ce résultat. Barbault-Royer signale aussi la part très-grande
prise dans ces élections, par Henri Christophe, l'un des
électeurs. Quant à Laveaux, pouvait-il se refuser à cette injonction d'aller revoir sa véritable patrie, sa femme et ses enfans, pour éviter les désagrémens prévus par son fils et
son ami, pour éviter d'être le jouet des factions? D'ailleurs,
une lettre de lui à T. Louverture, du 11 décembre 1796,
datée de Yigo, en Espagne, où il débarqua, nous apprend
qu'il était déjà fatigué de Sonthonax, contre lequel il se
plaint, et qui, dit-il, dans 1! 'agence, faisait déplacer arbitrairement tout le monde. Laveaux accepta donc avec
reconnaissance la planche de salut que lui envoyait T.
Louverture. Celui-ci, en recevant son adhésion, lui écrivit
de nouveau le 51 août : 250 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. Mon cher général, mon père, mon bon ami, Que votre lettre du 10 courant (du 27 août) a été agréable et satisfaisante à mon cœur ! Que je suis heureux d'avoir en vous un ami aussi
sincère et aussi vrai ! Autant mon cœur ressent de joie en lisant votre
lettre, autant il souffre de tous les chagrins qu'il sait que vous éprouvez sans cesse. Mais, tel qu'il en puisse être, résignons-nous entièrement en la divine Providence ; imitons Jésus-Christ qui est mort et
qui a tant souffert pour nous, pour nous donner l'exemple, que l'homme
sage et vertueux est fait pour souffrir ; car celui qui permet que nous
souffrions , est celui qui nous consolera. Mettons tout notre espoir en
lui. Vous le savez, plus l'homme est sage et vertueux, plus il est sujet
à éprouver la méchanceté des hommes. Oui, mon général, mon père, mon bienfaiteur, mon consolateur : il
n'y a que vous qui pouvez être L'appui inébranlable de la liberté générale ; il n'y a que vous qui la ferez vaincre ses ennemis : le nom de
Laveauxsera à jamais gravé dans le cœur des noirs. Je n'ai pas perdu un seul instant pour envoyer des hommes de confiance pour inspirer à tous les électeurs, toute l'importance qu'il y a
pour le bonheur de tous les noirs, que vous soyez nommé député. Vous
le serez, et rien ne dépendra de moi pour cela. Je relis chaque jour votre lettre ; elle me servira, dans les plus grands
chagrins, de consolation. Je la conserverai comme un gage le plus sacré
de votre amitié, et dans quel lieu, dans quelle circonstance que ce soit,
comptez sur le cœur de Toussaint Louverture qui sera, avec la grâce
de Dieu, toujours votre fidèle ami et saura mourir pour vous, s'il le fallait. Que je serai heureux d'être près de vous, pour vous serrer dans
mes bras et vous embrasser mille fois !
is chaque jour votre lettre ; elle me servira, dans les plus grands
chagrins, de consolation. Je la conserverai comme un gage le plus sacré
de votre amitié, et dans quel lieu, dans quelle circonstance que ce soit,
comptez sur le cœur de Toussaint Louverture qui sera, avec la grâce
de Dieu, toujours votre fidèle ami et saura mourir pour vous, s'il le fallait. Que je serai heureux d'être près de vous, pour vous serrer dans
mes bras et vous embrasser mille fois ! J'ai lu avec attention votre mémoires la commission. Que j'admire
votre amour pour les noirs ! Ils n'en seront pas ingrats : ceux qui
sont dans l'erreur sauront par la suite apprécier, avec la grâce de
Dieu, toute la reconnaissance qu'ils vous doivent. Les officiers de mes régimens ont dîné deux jours avec moi : nous
avons tous bu à la santé de notre bon papa, et avons juré de toujours
l'aimer. Que je désirerais d'être auprès de vous pendant huit jours ! Que de
choses j'ai à vous dire ! Je vous embrasse mille fois de tout mon cœur, et vous aime autant,
et croyez-moi jusqu'à la mort votre fidèle ami. Toussaint Louverture. [1796] CHAPITRE IX. 251 Après sa nomination àlalieutenance du gouvernement,
T. Louverture s'était écrié : Après bon Dieu, c'est* Laveaux ! Et Laveaux crut qu'il était un Dieu à Saint-Domingue pour les noirs : il dut le croire encore plus, après
avoir reçu ces deux lettres de T. Louverture. Rien ne
peut mieux, à notre avis, donner la mesure de la ruse et
delafînesse de cet homme, que l'idée qu'il conçut de faire
élire Laveaux membre du corps législatif : rien ne décèle
davantage aussi tout ce qu'il y avait de fourberie et d'hypocrisie dans son caractère, que ces deux lettres. Il savait,
à n'en pas douter, que Laveaux, effacé par lui et par l'agence dans la position supérieure qu'il occupait avant l'affaire du 50 ventôse , était mécontent secrètement ; et
voyez comme'il lui dore la pilule, avec tous les témoignages de sa sincère affection, et le console de sa déchéance
en lui rappelant que Jésus-Christ a beaucoup souffert, 'qu'il
est mort pour tracer aux hommes sages et vertueux comme
Laveaux, l'exemple de la résignation ! Aussi, parfaitement résigné, l'ex-gouverneur ne tarda pas à partir, à
quitter cette terre de Saint-Domingue où il ne pouvait plus
attendre quedesdésagrémens. Il s'embarqua le 19 octobre
sur une frégate qui fut forcée de relâcher à Vigo, ayant
manqué de toutes sortes de provisions, et faisant 53 pouces
d'eau par heure. Ces détails se trouvent dans la lettre
écrite par Laveaux à T. Louverture. En appréciant le fait de la nomination de Laveaux au
corps législatif, Pamphile de Lacroix paraît avoir ignoré
les particularités que nous venons de relater. Mais il
nous semble se tromper quand il dit que « T. Louverture
« devait tressaillir à l'idée de voir le général Laveaux quit-
« ter la colonie, étant déjà initié dans l'avenir par le com-
« missaire Sonthonaxqui, espérant plus de servilité dans 232 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.
aux au
corps législatif, Pamphile de Lacroix paraît avoir ignoré
les particularités que nous venons de relater. Mais il
nous semble se tromper quand il dit que « T. Louverture
« devait tressaillir à l'idée de voir le général Laveaux quit-
« ter la colonie, étant déjà initié dans l'avenir par le com-
« missaire Sonthonaxqui, espérant plus de servilité dans 232 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. « un chef noir, avait fait entendre à T. Louverture qu'il
« le destinait au commandement en chef, et que cette
« confidence avait suffi pour éclairer ses espérances, » Il
nous semble se tromper également en disant que « Sonde thonax rechercha le titre de député de la colonie au corps
« législatif, pour avoir à montrer à la France un titre de
« popularité en faveur de sa nouvelle administration. » Et
cela, parce qu'il craignait les plaintes que Rochambeau
irait porter contre lui. Nous avons prouvé que Sonthonax n'a pas été contraire à ce général, déporté par ses collègues. Sonthonax
n'a pas recherché davantage la députation : sa nomination n'a été que l'œuvre de T. Louverture, qui voulait se
débarrasser également de lui*. Nous verrons ce dernier
lui signifier de se rendre à son poste ; car il ne désirait
nullement quitter la colonie. Quand l'ordre chronologique
des faits nous amènera à parler de la nomination de T.
Louverture au rang de général en chef, nous dirons les
motifs qui déterminèrent Sonthonax. Et la preuve que Sonthonax n'avait pas recherché la
députation, se trouve dans le rapport de Marec : il dit que
cet agent l'avait acceptée contre l'attente de ses collègues.
S'il l'avait désiré, aucun de ses collègues n'aurait pu l'ignorer. Cette élection amena même une espèce de scène
dans le sein de l'agence. Comme elle coïncidait avec les assassinats commis dans
le quartier du Port-de-Paix, par les noirs insurgés après
l'exécution d'Etienne Datty, on prétendit que ces hommes
les commettaient au cri de Vive Sonthonax ! Leblanc en 1 Cette assertion se trouve dans un compte-rendu d'A. Chanlatte, au ministre delà marine, du 9 juin 1800. Il y dit que « le vœu du peuple, dirigeçw
v Toussaint avait appelé Sonthonax au corps législatif. » [1796] CHAPITRE IX. 235 prit occasion pour déclarer qu'à son avis, lui, Giraud et
J. Raymond n'ayant pu inspirer que de la méfiance, il
faisait la motion expresse « au nom du salut public, au nom
« de l'humanité expirante dans les tourmens les plus af-
« freux, au nom de la patrie, que son collègue Sontho-
<r nax prenne seul les rênes du gouvernement de la colo-
« nie, y rétablisse l'ordre, y fasse valoir le talisman de
« son nom et de ses actions passées, pour parvenir à at-
« tendre de nouvellesybrces de la métropole. » Raymond
et Giraud appuyèrent cette motion avec chaleur.
, au nom
« de l'humanité expirante dans les tourmens les plus af-
« freux, au nom de la patrie, que son collègue Sontho-
<r nax prenne seul les rênes du gouvernement de la colo-
« nie, y rétablisse l'ordre, y fasse valoir le talisman de
« son nom et de ses actions passées, pour parvenir à at-
« tendre de nouvellesybrces de la métropole. » Raymond
et Giraud appuyèrent cette motion avec chaleur. Il faut convenir qu'elle était de nature à blesser la délicatesse et même l'honneur de Sonthonax ; car c'était dire
implicitement ou ironiquement, que ses collègues le soupçonnaient de vouloir se rendre nécessaire, en employant
des manœuvres machiavéliques pour faire soulever les
noirs. Aussi , repoussa-t-il cette motion en disant : —
« Pour prouver que je possède exclusivement la confiance
« du peuple, Leblanc ose insinuer que mon nom est le
« cri de ralliement des révoltés, comme si, pour gouver-
« ner, il fallait avoir la confiance des incendiaires et des
c assassins , comme si des rebelles à la loi doivent être
« honorés du nom de peuple. » En conséquence, Sonthonax déclara à ses collègues qu'il voulait rester député,
mais que cédant au vœu qu'ils lui manifestaient, il ajournait son départ pour France au mois de germinal suivant
{ mars-avril 1797 ). Malgré l'issue de la scène survenue entre les agens,
cette circonstance fut l'origine des causes qui portèrent
Giraud et Leblanc à se retirer de Saint-Domingue quelques
mois après. Quand l'histoire constate de tels faits avec certitude,
<»ii a peine à concevoir que des Européens prétendent tou234 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. jours à la supériorité morale de la race blanche sur toutes
les autres, notamment sur la race noire. Dans ces faits
tragi-comiques, on voit trois Européens instruits, éclairés,
adjoints à un pauvre mulâtre, se disputant l'influence du
pouvoir qu'ils exercent sur toute une population noire,
que leurs passions vont pousser à des actes abominables,
et qu'on accusera ensuite de barbarie, pour trouver une
excuse à la tentative du rétablissement de son esclavage
qu'on médite. Ce n'est pas là de la supériorité morale ! Nous ajournons à rendre compte des autres opérations
de l'agence, pour parler enfin de celles de la fameuse délégation qu'elle envoya aux Cayes. Passons donc du Nord
au Sud, pour voir ce que firent les délégués dans cette
partie. CHAPITRE X. Objet de la mission confiée à la délégation. — Sa réception aux Cayes. —
Sentimens manifestés par les délégués et les personnes de leur suite. --
Pinchinat forcé de se cacher. — Arrivée de Desfourneaux, et sa lettre à
Laveaux. — Plan de campagne contre la Grande-Anse. — Conduite immorale des délégués et de Desfourneaux. — Leurs actes. — Desfourneaux battu
au camp Raimond. — Succès incomplet de Rigaud aux Irois. — Nouveaux
ordres de rigueur de l'agence. — Arrestations. — Soulèvement. — Assassinats. — Fuite de Rey et de Desfourneaux. — Rigaud arrive aux Cayes et
rétablit l'ordre. — Retour de Pinchinat. — Actes divers. — Mission de Martial Besse et d'A. Chanlatte. — Les délégués retournent au Cap. — Mission
de divers envoyés en France. — Us sont capturés par les Anglais et échangés
en Europe.
is. — Nouveaux
ordres de rigueur de l'agence. — Arrestations. — Soulèvement. — Assassinats. — Fuite de Rey et de Desfourneaux. — Rigaud arrive aux Cayes et
rétablit l'ordre. — Retour de Pinchinat. — Actes divers. — Mission de Martial Besse et d'A. Chanlatte. — Les délégués retournent au Cap. — Mission
de divers envoyés en France. — Us sont capturés par les Anglais et échangés
en Europe. Nous avons à relater dans ce chapitre des faits coupables, criminels, de la part de quelques hommes, dans les
trois nuances d'épiderme qui distinguaient les individus à
Saint-Domingue, et qui les firent classer sous la dénomination de blancs, mulâtres et noirs. Avant d'en parler,
voyons quels étaient les antécédens des délégués, et quelle
mission ils venaient remplir dans le Sud et dans l'Ouest,
surtout dans la première de ces provinces. « Le 10 prairial (29 mai), ditMarec, l'agence avait jugé
nécessaire d'envoyer des délégués dans la partie du Sud,
commandée par le général de brigade Rigaud, homme de
couleur... Il convenait d'éclairer et de surveiller l'admi231) ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. nistration de la province du Sud ; il convenait aussi d'essayer de substituer peu-à-peu à l'aspérité du gouvernement militaire, la] douceur du règne des lois constitutionnelles, et de l'autorité des magistratures civiles » Tel était le but apparent, officiel, de la mission de la
délégation. Dans le Nord, le gouvernement militaire régnait, comme il avait toujours régné dans la colonie; à ce
gouvernement, l'agence avait réuni l'exercice du pouvoir
arbitraire le plus exorbitant, signalé par le rapporteur luimême ; elle n'avait pas fait publier la constitution qui fut
proclamée trois mois après, et aussitôt suspendue par l'état de danger, la loi martiale, et cependant elle voulait
faire cesser dans le Sud le gouvernement militaire ! Les délégués avaient pour instructions, avouées dans
les actes : « 1° D'égaliser tous les droits entre tous les citoyens
sans distinction de couleur ; 2° de ne pas oublier dans
les récompenses à accorder, les services rendus par les
hommes qui avaient concouru à la conservation du territoire français; 5° de rechercher si la conspiration qui
avait éclaté au Cap, le 50 ventôse, n'avait pas des ramifications dans le Sud; 4° de destituer l'ordonnateur Gavanon et le contrôleur Duval Monville, dont la cupidité
dévorante avait anéanti les ressources nationales; 5?
enfin, ils étaient porteurs d'un arrêté delà commission du
gouvernement, qui leur enjoignait d'envoyer Pinchinat
devant elle, comme prévenu d'avoir organisé les troubles
du Gap, et pour rendre compte de sa conduite : ils étaient
investis, de plus, du droit de décerner des mandats d'arrêt
contre ceux qui conspiraient contre la sûreté et la tranquillité publique. Leurs pouvoirs ne devaient durer que
trois mois. »
nationales; 5?
enfin, ils étaient porteurs d'un arrêté delà commission du
gouvernement, qui leur enjoignait d'envoyer Pinchinat
devant elle, comme prévenu d'avoir organisé les troubles
du Gap, et pour rendre compte de sa conduite : ils étaient
investis, de plus, du droit de décerner des mandats d'arrêt
contre ceux qui conspiraient contre la sûreté et la tranquillité publique. Leurs pouvoirs ne devaient durer que
trois mois. » [179G] CHAPITRE X. 237 Tels sont les renseignemens que nous fournissent le
rapport de cette délégation et celui de Marec, que nous
avons sous les yeux. Mais nous avons assez fait remarquer
quel était le système que l'agence avait reçu mission d'établir à Saint-Domingue , pour que l'on comprenne celle
de la délégation. Les services rendus à cette colonie par
tous les hommes employés dans le Sud, dont la plupart
avaient été placés par Polvérel, n'étaient certainement pas
contestables ; ceux qu'avaient rendus Gavanon et Duval
Monville, placés par Rigaud, ne l'étaient pas davantage ;
car le département du Sud se suffisait sous le rapport des
finances : ces deux blancs, dévoués à la France, à leur
patrie, les administraient au moins aussi bieii, que Perroud
dans le Nord ; ils n'avaient pas, eux, créé un papier-monnaie pour le faire racheter par des compères, à vil prix1.
Mais, il paraît que le but de leur destitution était de parvenir à travailler aussi le Sud en finances. Maintenant, quels étaient les délégués et leurs acolytes? Leborgne (deBoigne), Rey et Kerverseau formaient le
triumvirat délégué. Avec eux venaient, d'abord, Arnaud
Prettyetldlinger. Desfourneaux fut envoyé trois semaines
après. Il avait pour aide de camp , un jeune noir nommé
Edouard. Nous avons promis un supplément de renseignemens relatifs à Leborgne, en parlant de ses antécédens dans le 8e
chapitre. C'est lui qui nous les fournit dans un écrit qu'il
publia en 1794, à Paris, où il se défendait d'une inculpation
de vol d'un diamant à Sainte-Lucie, vers 1784. Il dit : , « En fait de gouvernement, il faut des compères, sans cela la pièce ne
s'achèverait pas. » — Napoléon, d après le dictionnaire de Bescherelle. — En
fait de Hnances gérées avec infidélit 3, il faut aussi des compères. 238 études sur l'histoire d'haïti. « Quelques coups de bâton donnés dans un âge] où l'on
« peut se permettre ces incartades, et une affaire de ga-
« lanterie sont pour vous des assassinats et des vols1. » Admettons seulement cette affaire de galanterie, à cause
des faits que nous devons signaler de sa part, pendant sa
mission aux Cayes ; car, sous ce rapport, c'était un homme
dissolu dans ses mœurs. Notre impartialité nous porte encore à dire que dans cet écrit de 1794, il prenait assez
bien la défense des hommes de couleur de Saint-Domingue
contre les colons, qui l'attaquaient ainsi qu'eux. On se
rappelle en outre, que dans le club du Cap, en 1792, il les
avait défendus , de même que Laveaux , Rochambeau et
Sonthonax ; niais, en 1 796, les temps étaient changés, il
s'agissait d'un autre système.
impartialité nous porte encore à dire que dans cet écrit de 1794, il prenait assez
bien la défense des hommes de couleur de Saint-Domingue
contre les colons, qui l'attaquaient ainsi qu'eux. On se
rappelle en outre, que dans le club du Cap, en 1792, il les
avait défendus , de même que Laveaux , Rochambeau et
Sonthonax ; niais, en 1 796, les temps étaient changés, il
s'agissait d'un autre système. André Rey, nous le répétons, avait été le complice des
Badolet et des Mouchet , lorsque ces infâmes voulurent
tuer André Rigaud, le 14 juillet 1793. Ayant fui des Cayes
pour ne pas être arrêté, sur l'ordre lancé contre lui par
Polvérel et Sonthonax % il s'était rendu à Jérémie où il servit sous les Anglais, avant de passer aux États-Unis et de
là en France. Et c'était cet homme que Sonthonax envoyait aux Cayes , pour exercer une autorité supérieure
sur Rigaud, qui avait versé son sang en défendant le territoire du Sud contre les Anglais ! . . . . Mais Rigaud était
mulâtre, et Rey était blanc ! Kerverseau , le seul homme honorable parmi tous ces i S'il fallait en croire le rapport de J. Raymond au ministre de la marine,
après l'embarquement de Sonthonax, on pourrait ajouter à la charge de Leborgne, qu'il se connaissait en escroqueries nombreuses, commises à Tabago,
à Paris, à Sainte-Lucie, à la Martinique et au Cap ; et il passait, ajoute Raymond, aux yeux de Sonthonax, pour un scélérat capable d'organiser le pillage, etc. 2 Voyez le chapitre IX du 2« livre de cet ouvrage. [1796] CHAPITRE x. 239 envoyés, était alors adjudant-général. Il devait être de la
mission en cette qualité; mais il remplaça Pascal dans la
délégation où ce dernier avait été nommé. Instruit, éclairé, modéré, il avait malheureusement un caractère faible.
Du reste , qu'eût-il pu faire contre la volonté arbitraire de
l'agence, contre le plan du Directoire exécutif? Nous entendons l'excepter, en parlant des délégués. Arnaud Pretty était chef d'escadron : il fut envoyé pour
prendre le commandement de la gendarmerie et l'inspection des cultures. A Jérémie, dans les premiers temps de
la révolution, cet homme s'était montré l'un des plus féroces parmi les blancs, contre les hommes de couleur.
Mais il était dévoué à Sonthonax; mais il s'agissait d'agir
contre ces hommes. Idlinger, d'origine allemande, demeurait avant la révolution à Bordeaux, d'où il avait fui, comme banqueroutier
frauduleux, pour passer à Saint-Domingue. Il vint au
Cap, où il se lia avec le fameux Bacon de la Chevalerie,
premier président de l'assemblée de Saint- Marc. A la fin
de 1 795, il était au Port-au-Prince, et Sonthonax l'employa comme ordonnateur de finances, à la fuite de Rinville qui emporta sa caisse. Revenant des Caves, en avril
1794, Polvérel le destitua de cet emploi. A la prise du
Port-au-Prince parles Anglais, il se joignit à eux et prouva
qu'il avait été officier dans un régiment d'Allemagne.
Ayant bientôt commis des fraudes au préjudice de la maison Dalton, il s'enfuit du Port-au-Prince, passa aux ÉtatsUnis, et ensuite en France. Revenu au Cap avec l'agence,
il fut envoyé aux Cayes, en qualité d'ordonnateur, pour
remplacer Gavanon, dont le seul crime était d'aider Rigaud à soutenir la défense du Sud.
, il se joignit à eux et prouva
qu'il avait été officier dans un régiment d'Allemagne.
Ayant bientôt commis des fraudes au préjudice de la maison Dalton, il s'enfuit du Port-au-Prince, passa aux ÉtatsUnis, et ensuite en France. Revenu au Cap avec l'agence,
il fut envoyé aux Cayes, en qualité d'ordonnateur, pour
remplacer Gavanon, dont le seul crime était d'aider Rigaud à soutenir la défense du Sud. Nous avons déjà fait la connaissance de Desfourneaux 240 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. dans notre deuxième livre. D'un caractère brutal envers
ses inférieurs, jurant toujours, étourdi, inconséquent,
mais dévoué à Sonthonax à qui il avait dû son avancement, il avait été nommé d'abord commandant général;
mais, par réflexion, on changea ce titre en celui d'inspecteur général des troupes du Sud et de l'Ouest, pour dissimuler sa mission réelle. Son aide de camp Edouard, d'une taille avantageuse,
d'une figure assez belle, avait été au service de PhilippeÉgalité. C'était un jeune présomptueux, se croyant fort
supérieur aux noirs de la colonie, pour avoir été en France. La délégation trouva aux Cayes, un jeune homme de
couleur nommé Lilladam qui, de Franee, passa à Londres
et s'y enrôla, en 1794, dans la légion des émigrés que
Venault de Charmilly y organisa pour Saint-Domingue.
Çientôt éconduit de ce corps à cause de sa peau jaune, il
se rendit aux États-Unis, d'où il vint aux Cayes, au commencement de 1796. Là, il fut accueilli par Rigaud, qui
ignorait ses antécédens et qui l'employa. -Mais, à l'arrivée
de la délégation, il se rallia à elle et se dévoua avec zèle
à servir ses vues. Tels furent les hommes que l'agence opposa aux défenseurs de la République française dans le Sud. Partis du
Cap le 16 juin, sur les corvettes la Doucereuse et Y Africaine, les délégués se firent débarquer à Tiburon avec une
trentaine d'officiers : le reste des militaires continua sur ces
navires pour les Cayes; c'étaient des soldats européens. En débarquant, les délégués passèrent l'inspection des
troupes ; ils demandèrent combien il y avait d'officiers
noirs dans la garnison : il y en avait une douzaine de
présens. Et aussitôt ils commencèrent à reprocher aux [I79G] CHAPITRE ix. 2il hommes de couleur de prendre toutes les places d'officiers, tous les emplois civils. Durant leur route jusqu'aux
Cayes, ils ne cessèrent d'adresser d'insidieux discours aux
noirs qu'ils rencontraient : quelques-uns parurent se prêter à leurs vues en se plaignant des mulâtres, et les délégués de croire présomptueusement que leur mission serait
facilement remplie. Ils ne se doutaient pas que ces noirs
rendraient exactement compte de tout aux hommes de
couleur : ce qu'ils firent cependant * . Enfin, les délégués arrivèrent aux Cayes, où ils furent
reçus avec la plus grande solennité par Rigaud et les autorités secondaires. Ce fut le 23 juin. La réapparition de Rey aux Cayes causa une joie peu
commune aux anciens Léopardins qui s'y trouvaient. Cet
homme se répandit par toute la ville, fier de sa nouvelle
position, excitant les esprits contre Rigaud et les hommes
de couleur. Ce sentiment de haine était trop naturel de
sa part, pour qu'il pût feindre. Son caractère public le
rendait inviolable !
avec la plus grande solennité par Rigaud et les autorités secondaires. Ce fut le 23 juin. La réapparition de Rey aux Cayes causa une joie peu
commune aux anciens Léopardins qui s'y trouvaient. Cet
homme se répandit par toute la ville, fier de sa nouvelle
position, excitant les esprits contre Rigaud et les hommes
de couleur. Ce sentiment de haine était trop naturel de
sa part, pour qu'il pût feindre. Son caractère public le
rendait inviolable ! Le premier acte d'autorité que fit la délégation, fut de
destituer l'ordonnateur Gavanon et de le remplacer par
Idlinger, de destituer le contrôleur Duval Monville et de i Ceci nous rappelle une particularité qui eut lieu, en 1816, Sors de la mission de MM. le Vicomte de Fontanges et Esmangart. Un haïtien noir conçut
I idée d'aller voir ces commissaires de la France, et de se plaindre à eux du
sort malheureux des noirs depuis qu'ils n'avaient plus de maîtres : il se vêtit
comme s'il était dans la plus affreuse misère. Le vieux Vicomte donna tête
baissée dans cette ruse ; se croyant encore dans l'ancien régime, il parla sans
ménagement à cet haïtien. Celui-ci se retira avec toute l'apparence d'une vive
joie, de voir rétablir bientôt la puissance de la France à Haïti. Mais il se rendit auprès dePétion, à qui il raconta toute la conversation qu'il avait eue avec
M. de Fontanges, en lui disant : Président, n'a pas fié btancs Yo trop coquins! (Président, ne vous fiez pas aux blancs ! ils sont trop rusés .') Ce citoyen faisait de la diplomatie à sa manière. Il en avait plus appris qua
Pétion, de la mission envoyée par Louis XVIII. T. III. 1(j Ofâ ÉTUDES SUR L-HISTOÏftE D'HAÏTI. le remplacer par un autre blanc nommé Lamontagne. En
procédant ainsi contre deux blancs, ce n'était pas seulement pour prouver qu'elle n'en voulait pas aux seuls
hommes de couleur ; c'était pour se donner le maniement des finances, chose toujours essentielle en toutes
circonstances, et surtout dans celle-ci. Leborgne et Rey parcoururent ensuite la plaine des
Gayes en compagnie d'Arnaud Pretty, pour entretenir les
cultivateurs noirs de propos malveillans contre les
hommes de couleur, en leur disant que ces derniers voulaient rétablir l'esclavage et se déclarer inclépenclans de
la France, qui seule pouvait les rendre libres. Arrivés au
camp Périn, Pretty insurgea la garde de ce poste contre
son chef, qui fut emprisonné. Rigaud fut forcé de s'y
rendre pour y mettre ordre et délivrer cet officier, qu'il
rétablit dans son commandement. C'était un mulâtre. Pinchinat, informé que la délégation était munie de
l'arrêté de l'agence rendu contre lui, avec ordre de renvoyer au Cap, va auprès des délégués et leur demande si
une telle mesure a été réellement prise à son égard, lorsqu'il sait n'avoir rien à se reprocher au sujet de l'affaire
du 50 ventôse. Leborgne, leur chef, ose nier qu'ils soient
porteurs d'un pareil ordre. Leur but était de lui inspirer
de la confiance, et Leborgne l'engage alors à aller luimême au Cap ; que ce serait le moyen de donner des explications de sa conduite à l'agence. « Pinchinat, dit le
« rapport des délégués, paraissait décidé à y aller de son
« propre mouvement. » Mais à ce moment, il apprend que
la délégation a reçu un nouvel ordre de l'arrêter : c'est
encore la délégation qui le dit dans son rapport.
but était de lui inspirer
de la confiance, et Leborgne l'engage alors à aller luimême au Cap ; que ce serait le moyen de donner des explications de sa conduite à l'agence. « Pinchinat, dit le
« rapport des délégués, paraissait décidé à y aller de son
« propre mouvement. » Mais à ce moment, il apprend que
la délégation a reçu un nouvel ordre de l'arrêter : c'est
encore la délégation qui le dit dans son rapport. En ce temps-là Desfourneaux arrive aux Cayes, ayant
débarqué à l'Anse-à-Veau. Un troisième ordre envoyé [1790] chapitre x. 243 par Sonthonax pressait la délégation de mettre à exécution l'arrêté contre Pinchinat. Celui-ci en est informé
et prend le parti de quitter les Cayes: il se porte dans les
montagnes des Baradères, où il trouve un asile à l'abri de
ces persécutions. Il sortit des Cayes le 17 juillet. Avant de se rendre aux Baradères, étant dans la plaine
des Cayes, Pinchinat avait adressé une lettre, le 18 juillet,
à la délégation , pour réclamer son inviolabilité comme
membre élu au corps législatif; il lui disait qu'il n'appartenait qu'à ce corps de décider de son sort ; et en conséquence, il demandait un passe-port à la délégation pour se
rendre en France. Mais elle répondit à cette lettre, en faisant paraître une proclamation où elle ordonnait de ne pas
donner asile à Pinchinat, de l'arrêter et de l'amener pardevant elle. La présence de Desfourneaux lui faisait croire
à sa force, parce que jusque-là aucune opposition n'était
faite à aucun de ses actes. Pinchinat était estimé et aimé des mulâtres et des noirs
du Sud, qui venaient depuis peu de mois de le nommer
député au corps législatif ; sa fuite et cette proclamation
excitèrent autant d'indignation contre l'agence et sa délégation, que de sympathie pour lui. Les esprits s'échauffèrent, et avec raison, lorsqu'ils reconnaissaient que ces
persécutions n'étaient que le résultat de la haine et d'un
plan combiné contre toute la classe de couleur.
aimé des mulâtres et des noirs
du Sud, qui venaient depuis peu de mois de le nommer
député au corps législatif ; sa fuite et cette proclamation
excitèrent autant d'indignation contre l'agence et sa délégation, que de sympathie pour lui. Les esprits s'échauffèrent, et avec raison, lorsqu'ils reconnaissaient que ces
persécutions n'étaient que le résultat de la haine et d'un
plan combiné contre toute la classe de couleur. A cette cause déjà très-légitime de mécontentement,
s'en joignirent d'autres non moins réelles. C'étaient les
dilapidations du trésor public, la vie sensuelle des deux délégués et de Desfourneaux. Ils occasionnaient une dépense
de 200 piastres par jour pour leur table; ils prodiguaient
l'argent de l'État à des filles ; ils en prenaient pour se livrer à un jeu effréné. 244 études sur l'histoire d'haïti. L'agence venait de publier au Cap une proclamation
qui accordait amnistie à tous les colons et émigrés qui servaient sous les Anglais, s'ils voulaient se rallier à la cause
de la France, Cet acte fut envoyé à la délégation qui lui
donna la plus grande publicité , dans l'espoir d'amener
ceux de la Grande-Anse à l'accepter. Ainsi, tandis qu'on
faisait tout pour humilier les hommes qui avaient défendu
le territoire de la colonie, pour leur ravir les emplois, les
positions qu'ils occupaient, on faisait un pont d'or à ceux
qui avaient trahi la cause de la France, qui avaient appelé
la Grande-Bretagne, et qui soutenaient sa cause en maintenant l'esclavage des noirs. Certainement, cette amnistie
offerte n'eût été qu'un acte très-politique , s'il y avait
chance de succès auprès de ces éternels ennemis de la
race noire, et si l'on ne se montrait pas injuste envers les
défenseurs de la colonie. Mais, dans les circonstances où
on le publiait, il ne parut qu'un acte de révoltante injustice. Pour donner une idée de l'esprit qui guidait les exécuteurs des ordres de l'agence, imbus de ses projets et de ses
vues, lisons la lettre suivante adressée par Desfourneaux
à Laveaux, dès son arrivée aux Cayes : elle fut écrite le
29 messidor (17 juillet) : Je viens de passer la revue des troupes en garnison aux Cayes. Les
moyens qu'offre cette partie de la colonie ont permis aux chefs de
fournir aux troupes V habillement et V équipement nécessaires; aussi
la tenue des troupes est- elle belle. La composition de la légion présente un colosse effrayant de force armée entre les mains d'un seul
homme qui, au commandement de cette légion, réunit le commandement de Saint-Louis, place forte du Sud, et l'inspection de tous les
ateliers du département. Rien n'est aussi dangereux pour la liberté
publique et l'autorité nationale, qu'un tel conflit de pouvoirs réunis sur
une seule tête. Lefranc, chef de brigade de cette légion, est l'homme
que je veux désigner ; sa moralité, l'opinion publique et des p!aintes [1796] CHAPITRE x. 245 sourdes contre cet officier, me font présumer que loin d'employer l'autorité vraiment colossale qui lui est confiée pour le rétablissement de
l'ordre et le maintien des lois de la Piépublique , elle n'est entre ses
mains qu'un instrument de vengeance, de dilapidation et de persécution.
Comment, d'ailleurs, un tel chef ne serait-il pas à craindre, ayant le
commandement de U à 5000 hommes prêts à exécuter les ordres, de
quelque nature qu'ils puissent être, que pourra leur donner ce chef?
d'employer l'autorité vraiment colossale qui lui est confiée pour le rétablissement de
l'ordre et le maintien des lois de la Piépublique , elle n'est entre ses
mains qu'un instrument de vengeance, de dilapidation et de persécution.
Comment, d'ailleurs, un tel chef ne serait-il pas à craindre, ayant le
commandement de U à 5000 hommes prêts à exécuter les ordres, de
quelque nature qu'ils puissent être, que pourra leur donner ce chef? La légion du Sud est composée de k bataillons, chacun de 1 2 à 1 500
hommes, et chacun de ces bataillons est commandé par un chef de bataillon qui, dans la même proportion d'une autorité également funeste,
en ce que chacun d'eux commande un arrondissement ou cantonnement, ce qui lui donne le droit d'inspecteur particulier des ateliers, et
que par ce moyen il augmente encore la masse d'autorité dont il est
déjà revêtu. Ce que je dis de l'infanterie est absolument applicable à la cavalerie
dont le nombre se monte à 1200. Augustin Rigaud, frère du général,
commande cette troupe, comme chef de brigade de cavalerie, et exerce,
tant à raison de cet emploi qu'à celui de commandant d'arrondissement, une autorité et une influence sans borne. Tout est à craindre
d'hommes aussi puissans et aussi jaloux d'une autorité que, par un
laps de temps et des circonstances malheureuses, ils ont su affermir
sur leur tête. Fous savez comme moi que quand des hommes ont bu
à la coupe du pouvoir, il est bien difficile de la leur arracher des mains,
surtout lorsque l'ambition et des vues d'intérêt, jointes à l'immoralité,
font la base du caractère de ces mêmes hommes ; et je ne crois pas me
tromper, si j'envisage Lefranc et Augustin Rigaud comme capables
d'entreprendre les desseins les plus coupables et les plus violens pour
conserver une autorité qu'ils ont usurpée. Jugez, mon cher général, d'après le tableau que je viens de vous
faire de ces deux chefs de brigade, quelles doivent être l'influence et
l'autorité du général Rigaud. Ni avant ni depuis la révolution, aucun
militaire n'a joui d'une autorité aussi vaste et aussi étendue que celle
do cet officier général. Il est tout, il peut tout, et je le crois capable
de tout \ pour conserver une autorité devant laquelle tout bon républicain craint devoir expirer la liberté publique et l'autorité nationale. i Ceci rappelle le mot deSieyès, prononcé avec une plus haute intelligence
de la situation : « Messieurs, nous nous sommes donné un maître qui sait tout,
« qui veut tout, et qui peut tout- » 246 ÉTUDES SLR L HISTOIRE DI1AÏTI. Rien n'est donc plus pressant que de prendre toutes les mesures quelconques qui tendraient à disséminer les pouvoirs, à ôter aux grands
chefs l'influence alarmante dont ils jouissent et au moyen de laquelle
ils mènent une populace aveugle (les noirs) et toujours prête à seconder les vues d'ambition des intrigans. Il est donc de toute urgence
d'amener un changement total dans les esprits, changement qui ne
pourra s'effectuer que lorsque la force armée sera divisée en plusieurs
portions commandées par autant de chefs. La dissolution de la légion
et sa réorganisation en demi-brigades, régimens ou même bataillons séparés, deviennent indispensables.
moyen de laquelle
ils mènent une populace aveugle (les noirs) et toujours prête à seconder les vues d'ambition des intrigans. Il est donc de toute urgence
d'amener un changement total dans les esprits, changement qui ne
pourra s'effectuer que lorsque la force armée sera divisée en plusieurs
portions commandées par autant de chefs. La dissolution de la légion
et sa réorganisation en demi-brigades, régimens ou même bataillons séparés, deviennent indispensables. Je ne me cache pas que cette population exige une politique et une
prudence consommées ; mais j'espère que par les moyens que je
prendrai, j'y réussirai sans choc violent, et je vous demande l'autorisation de procédera cette nouvelle organisation, du moment que je
verrai jour à pouvoir le faire avec succès. Or, l'autorisation demandée fut envoyée à Desfourneaux ; mais ce que ni Laveaux, ni Sonthonax ni toute
l'agence ne pouvaient lui envoyer, c'étaient la politique et
la prudence consommées, c'étaient la considération et l'estime indispensables à tout homme qui conçoit de pareils
desseins ; c'était encore le relief, le prestige que donnent
des succès militaires, antérieurs à leur réalisation.
Comme militaire, le général Desfourneaux était connu aux
Cayes, pour s'être laissé battre par les noirs insurgés sous
Jean François, Biassou et T. Louverture, en deux circonstances : l'une, du côté du Fort-Liberté, l'autre, à SaintMichel de l'Atalaya , en 1792 etl793 : il y était encore
connupour sonaffaire avecMontbrun,le 17-18 mars 1794.
Va-t-il être plus heureux sous ce rapport dans le Sud?
Bientôt nous parlerons de son attaque contre le camp
Rajmond, dans les montagnes du Plymouth. En parlant de l'autoiité immense qu'exerçait André
Rigaud, Desfourneaux prouvait qu'il ignorait les traditions du pays. Le gouvernement de cette colonie fut-il [1796] CHAPITRE x. 217 jamais autrechose, qu'an gouvernement niililaireautocratique ? Et en ce moment là, dans le Nord et l'Àrtibonite,
y avait-il autre chose sous Laveaux et T. Louverture ,
même sous l'agence qui aurait dû être une autorité purement civile ? Cette autorité de Rigaud n'était-elle pas le
résultat de la guerre existante ? Tandis qu'on venait d'augmenter celle de T. Louverture, en le nommant général
de division, était-iljuste d'affaiblir celle de Rigaud ? Toute
la question était de savoir si réellement ce dernier employait la sienne à mal faire, à compromettre la cause de
la France dans le Sud. Mais, sur ce point, on voulait bien
croire et dire que lui et les hommes de couleur en général
ne visaient qu'à l'indépendance de Saint-Domingue : partant de cette accusation injuste, on devait effectivement
désirer d'amoindrir son importance militaire et politique.
Faisait-on ainsi les affaires de la France avec intelligence ?
La suite des temps nous l'apprendra. Nous venons de voir comment Desfourneaux appréciait
l'influence et l'autorité particulière de Lefranc et d'Augustin Rigaud, sur les noirs que dans son mépris pour la
race tout entière il qualifiait de populace aveugle ; et ce
sera cependant contre ces deux hommes qu'il viendra
bientôt se heurter. Pour mieux arriver à leurs fins, les délégués, après avoir pris une foule de mesures pour désorganiser partiellement l'autorité de Rigaud et de ses lieutenans, s'entendirent avec Desfourneaux afin de faire une marche générale contre les Anglais et les colons, retranchés dans des
camps nombreux situés dans les montagnes entre les
Gayes et Jérémie , en même temps que Rigaud se porterait à Tiburon, pour marcher contre la bourgade des Irois
urter. Pour mieux arriver à leurs fins, les délégués, après avoir pris une foule de mesures pour désorganiser partiellement l'autorité de Rigaud et de ses lieutenans, s'entendirent avec Desfourneaux afin de faire une marche générale contre les Anglais et les colons, retranchés dans des
camps nombreux situés dans les montagnes entre les
Gayes et Jérémie , en même temps que Rigaud se porterait à Tiburon, pour marcher contre la bourgade des Irois 218 ÉTUDES SLR L HISTOIRE D HAÏTI. où des fortifications avaient été construites avec art par
les Anglais. C'était du succès qu'ils espéraient obtenir
dans cette campagne, que résulteraient les mesures acerbes qu'ils se proposaient de prendre contre les hommes
qu'ils voulaient annuler, d'après les ordres de l'agence
et surtout de son président Sonthonax. Avant de se mettre en campagne, les délégués ordonnèrent la démolition du fort de l'Ilet dont Rigaud augmentait la défense, pour garantir la ville desCayes contre
toute entreprise de la part des bâtimens anglais. Ce fort
et celui de la Tourterelle mettaient cette ville à l'abri de
toute insulte. Mais Rey se rappela qu'au \ 4 juillet 1793,
c'était à l'Ilet surtout que les hommes de couleur avaient
pu se défendre contre la tentative de leur assassinat par
Radolet, Mouchet et consorts : préméditant contre eux
et contre leurs chefs, de pareils attentats, Rey, Leborgne
et Desfourneaux voulurent détruire cet ouvrage, sous prétexte qu'il était moins propre à servir contre les ennemis
qu'à battre la ville, et que la caisse publique ne pouvait
fournir les fonds nécessaires à la continuation des travaux. Et à ce sujet, on peut remarquer que l'administration des finances était bien gérée par Gavanon et Duvaî
Monville, puisque Desfourneaux parle au commencement
de sa lettre précitée, de la belle tenue des troupes, de
leur habillement et équipement, par les moyens que fournissait cette administration.
qu'il était moins propre à servir contre les ennemis
qu'à battre la ville, et que la caisse publique ne pouvait
fournir les fonds nécessaires à la continuation des travaux. Et à ce sujet, on peut remarquer que l'administration des finances était bien gérée par Gavanon et Duvaî
Monville, puisque Desfourneaux parle au commencement
de sa lettre précitée, de la belle tenue des troupes, de
leur habillement et équipement, par les moyens que fournissait cette administration. Nous avons effleuré un sujet délicat, en parlant plus
avant des sommes dont disposaient les délégués, en faveur
des filles publiques qu'ils entretenaient aux Cayes. Mais
Leborgne commit un acte encore plus coupable sous le
rapport des mœurs, et ce n'est pas sans répugnance que [1796] CHAPITRE X. 249 nous en parlons : l'influence qu'il a pu et dû exercer sur
les événemens de cette époque, nous oblige seule à le mentionner. Dans ses désirs licencieux, il apprend que le général Rigaud est fiancé aune jeune personne de couleur d'une
rare beauté; et pour lui occasionner personnellement une
vive peine, un de ces sentimens que les hommes éprouvent h un haut degré, — la jalousie qui ne pardonne pas ;
pour l'exciter, par ce sentiment blessé, à des actes de
fureur afin de le perdre politiquement, Leborgne, l'infâme et crapuleux Leborgne, conçoit le dessein de posséder la fiancée de Rigaud. Mettant tout en œuvre pour la
séduire, et surtout pour gagner sa mère, vieille mulâtresse
habituée, d'après les mœurs corrompues de la société coloniale, à ne pas voir dans ces sortes de cas la honte d'une
fille, Leborgne parvient à ses fins honteuses, dans un
moment où Rigaud s'était absenté de la ville des Cayes.
Ce général revient et va chez le subdélégué du gouvernement français, de ce Directoire exécutif dont les historiens français ont raconté tant de choses ; et Leborgne a
encore l'audace de l'immoralité la plus dégoûtante ; il prie
Rigaud d'entrer dans sa chambre ; et là, il lui fait voir la
jeune personne dont il s'agit. Rigaud est assez maître de
sa passion pour se contenir et ne lui parler que des affaires publiques. Mais, son frère Augustin, plus emporté
et toujours violent, en prit note ; et nous verrons bientôt
ce qu'il fit. Nous remarquons, dans le mémoire publié par Rigaud,
en 1797, ce passage concernant Leborgne, qui indique le
mépris que son action occasionna dans le cœur de ce général : « Leborgne était un malhonnête homme; le géné-
« rai Rochambcau n'hésita pas de lui donner cette qualifi-
* cation, dans une réponse qu'il fit aux délégués du Direc230 ÉTUDES SLR L'HISTOIRE d' HAÏTI. « toire ; l'expérience a démontré qu'il en était digne. Il a
« foulé à ses pieds tous les sentimens de probité et dlion-
« rieur; ses mœurs étaient dissolues; et sa conduite a
« prouvé qu'il était propre à tout désorganiser, à semer la
« discorde et à faire naître l'anarchie. »
cation, dans une réponse qu'il fit aux délégués du Direc230 ÉTUDES SLR L'HISTOIRE d' HAÏTI. « toire ; l'expérience a démontré qu'il en était digne. Il a
« foulé à ses pieds tous les sentimens de probité et dlion-
« rieur; ses mœurs étaient dissolues; et sa conduite a
« prouvé qu'il était propre à tout désorganiser, à semer la
« discorde et à faire naître l'anarchie. » Il faut convenir en outre, qu'en choisissant Sonthonax
pour chef de l'agence envoyée à Saint-Domingue, pour y
anéantir l'influence des hommes de couleur, et Sonthonax, à son tour, choisissant des hommes tels que Leborgne, Rey et Desfourneaux; le gouvernement français,
de 1796, travaillait admirablement à détruire l'autorité delà
France dans sa colonie. Etencore,sil'ons'étaitbornéàcela! Enfin, le moment d'entrer en campagne arriva. La
délégation ordonna à Rigaud de marcher sur les Irois avec
1200 hommes ; elle fit ordonner à Doyon, chef de brigade,
de marcher des Baradères contre le camp Desrivaux avec
600 hommes; Desfourneaux se mit à la tête de 1800
hommes pour se porter contre le camp Davezac. Les dégués, pour se donner aussi le prestige de la victoire sur
laquelle ils comptaient , marchèrent dans la colonne de
Desfourneaux. Rigaud assure qu'il fut d'un avis contraire
à cette dissémination des forces; mais il ne fut pas plus
écouté en cette circonstance, que lorsqu'il engageait
Blanchelande à ne pas diviser ses forces, en allant contre
les noirs insurgés des Platons. Rigaud arriva devant les Irois qu'il attaqua : l'action
fut meurtrière. Le général anglais Bowyer y fut blessé
dangereusement; le chevalier de Sevré, également blessé,
ne tarda pas à mourir. Une pièce de campagne tomba aux
mains de Rigaud ; mais il ne put enlever les Irois et retourna à Tiburon. Cette affaire eut lieu le 7 août. [1796] CHAPITRE X. 23! Le même jour, la colonne de Desfourneaux rencontra le
camp Raimond, fortifié, mais moins défensif que celui de
Davezac contre lequel il marchait. Desfourneaux dirigea
en personne l'attaque qui ne réussit pas : poursuivi par
l'ennemi, il se retira en désordre au camp Périn, en faisant enterrer une pièce de campagne * . Doyon fut forcé de revenir aux Baradères, par l'insuccès
de la tentative contre le camp Raimond. ïl n'avait pas
combattu. Nous devons citer ici quelques lignes du rapport imprimé que nous avons sous les yeux, signé Leborgne et Kerverseau, et publié à Paris en 1797, pour faire voir comment ces deux délégués racontent les faits de cette campagne infructueuse ; nous aurons à prouver cependant
que Kerverseau le signa malgré lui : « Les délégués, disent-ils, avaient tourné tous les regards vers la guerre contre les Anglais. Toutes les troupes
furent mises en mouvement. Ils avaient jugé qu'ils ne
pouvaient se maintenir que par ce moyen décisif. Un premier succès, et le bon traitement qu'ils se proposaient de
faire aux vaincus, devaient les conduire du Sud au
Nord. La colonie était sauvée : les Français en devenaient les maîtres. » Hélas ! pourquoi ce revers vint-il faire avorter un si
beau plan !
vers la guerre contre les Anglais. Toutes les troupes
furent mises en mouvement. Ils avaient jugé qu'ils ne
pouvaient se maintenir que par ce moyen décisif. Un premier succès, et le bon traitement qu'ils se proposaient de
faire aux vaincus, devaient les conduire du Sud au
Nord. La colonie était sauvée : les Français en devenaient les maîtres. » Hélas ! pourquoi ce revers vint-il faire avorter un si
beau plan ! Après avoir dit ensuite que Rigaud n'a eu avec l'ennemi que quelques escarmouchades , où il parait avoir eu
des avantages, ils ajoutent qu'à l'attaque du camp Rai1 Nous avons une lettre de Desfourneaux, du 7 août, adressée à la délégation au moment d'entrer en campagne. Il lui disait qu'il avait peu d'espoir
d'enlever les camps ennemis, partout bien fortifiés. Ce fut une raison de plus
pour la délégation de se joindre à sa colonne, afin de soutenir son moral
affaibli. 232 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. mond, les troupes européennes seules et la garde nationale blanche donnèrent, que les soldats de la légion du
Sud se prirent d'une terreur panique et se mirent à
fuir : « Ils se montrèrent aussi lâches et indisciplinés dans
« cette affaire, qu'ils se sont montrés^eroces et sangui-
« naïves dans les troubles civils. Le général Desfourneaux
« fut obligé de faire sa retraite : elle fut honorable. » Il
fallait une cause à cette déroute, et ce furent les soldats
noirs et mulâtres qui en furent accusés. * Les délégués étaient instruits de l'esprit de vengeance
qui animait les troupes légionnaires contre le général Desfourneaux ; il leur avait fait, avec justice, de violens reproches sur la lâcheté qu 'ils avaient montrée dans l'attaque;
mais il généralisa beaucoup trop ces reproches qui humilièrent tout un corps, qui, quand il s'agit de vengeance,
est habile à en faire naître l'occasion. La perte du général
Desfourneaux fut jurée ; des promotions à des grades militaires ne purent raccommoder les affaires de la délégation
que le général Desfourneaux perdait par trop de zèle.. » Nous avons tenu à faire accuser Desfourneaux par les
délégués eux-mêmes. On voit ce qu'ils en disent. Le fait
est, que ce général accabla d'injures et de vexations les
noirs et les mulâtres de la légion, en attribuant à eux seuls
son insuccès ; sa grossièreté soldatesque ne connut aucune
borne dans les termes de mépris dont il se servit à leur
égard. Ce zèle de caserne ruina en effet le crédit dont les
délégués avaient besoin pour se soutenir dans leur odieuse
mission ; et ces délégués ne disent pas qu'ils y ajoutèrent
par leurs propres reproches, leurs propres injures adressées aux soldats de la légion. Nous exceptons toujours
Kerverseau :. c'est de Leborgne et de Rey que nous parlons. [1796] CHAPITRE x. 2oô Au lieu de rentrer triomphans aux Cayes, ils y revinrent
le 18 août, abattus et confus. Là ils reçoivent les dernières
dépêches de l'agence qui leur prescrivent : «1° De convoquer les assemblées primaires pour envoyer des électeurs au Cap ; 2° d'organiser des tribunaux
conformément à la constitution qui, enfin, venait d'être
proclamée au Cap ; 5° de procéder à l'organisation de l'armée (suivant l'esprit de la lettre précitée de Desfourneaux) ;
4° d'arrêter une fois Lefranc pour l'envoyer au Cap. » On
avait déjà envoyé cet ordre d'arrestation.
1° De convoquer les assemblées primaires pour envoyer des électeurs au Cap ; 2° d'organiser des tribunaux
conformément à la constitution qui, enfin, venait d'être
proclamée au Cap ; 5° de procéder à l'organisation de l'armée (suivant l'esprit de la lettre précitée de Desfourneaux) ;
4° d'arrêter une fois Lefranc pour l'envoyer au Cap. » On
avait déjà envoyé cet ordre d'arrestation. C'est alors aussi qu'arriva aux Cayes la honteuse lettre
ou adresse de J. Raymond, si injurieuse pour les hommes
de couleur du Sud. « Cette lettre, disent les délégués, tendait à les prémunir contre la perversité de Pinchinat et de ses manœuvres.
Cettejettre excita une telle indignation, une telle rage
contre son auteur, que le seul vœu que forment ceux à
qui elle est adressée est de mettre en lambeaux celui qui
l'a écrite; ils affectèrent pour lui le plus profond mépris.
Il est vrai que cette lettre peignait Pinchinat sous les
traits les plus hideux. Le général Rigaud n'était pas épargné lui-même i . » Les hommes de couleur du Sud n'avaient-ils pas raison
d'être indignés contre J. Raymond, de n'avoir pour lui
que du mépris , quand il attaquait ainsi l'honneur de Pinchinat et de Rigaud, pour servir bassement les passions,
le ressentiment de Sonthonax, et les vues du gouvernement français ? 1 Nous avoiis sous les yeux le rapport précité dcî. Raymond : pour accuser
Sonthonax, il le blâma d'avoir ordonné l'arrestation de Pinchinat et de Lefranc, deux hommes aussi marquant, dit-il. L'infâme ! 11 passa légèrement sur
son adresse qui lit tant de mal. 251 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DIIÀÏT5. C'est dans de telles circonstances que les délégués reçoivent avec les dépêches de l'agence, une lettre de Sonthonax du 17 août, ainsi conçue : « Il est malheureux que toutes les démarches que vous
avez faites jusqu'à ce jour pour vous saisir de Pinchinat,
aient été infructueuses ; les intrigues de cet homme, dont
l'influence dans la partie du Sud est vraiment colossale,
peuvent nuire beaucoup aux succès de vos opérations ;
ne négligez donc rien pour que les ordres de la commission à son égard soient exécutés promptement... Ma dernière lettre contenait l'ordre d'arrêter Lefranc. » Boute-feu révolutionnaire, Sonthonax, comme un ange
exterminateur, a été jeté parmi cette population ardente,
pour y allumer toutes les passions, pour assouvir les siennes
propres ; car il ne peut pardonner à Pinchinat son influence acquise par ses talens, la participation qu'il lui a
injustement attribuée à un projet imaginaire de son assassinat à Saint-Marc, la complicité qu'il lui a supposée avec
Montbrun agissant avec tant de vigueur contre Desfourneaux, la complicité qu'il lui a encore supposée avec Villatte dans l'affaire du 50 ventôse : vengeance ! voilà ce
qui l'anime contre Pinchinat. Et c'est ce même Desfourneaux qui tient l'épée de l'extermination décrétée ! Mais
à ce moment, Sonthonax ne pensait pas que cette épée
venait d'éprouver un fatal échec devant le camp Raimond.
lui a supposée avec
Montbrun agissant avec tant de vigueur contre Desfourneaux, la complicité qu'il lui a encore supposée avec Villatte dans l'affaire du 50 ventôse : vengeance ! voilà ce
qui l'anime contre Pinchinat. Et c'est ce même Desfourneaux qui tient l'épée de l'extermination décrétée ! Mais
à ce moment, Sonthonax ne pensait pas que cette épée
venait d'éprouver un fatal échec devant le camp Raimond. Toutefois, Desfourneaux ne s'arrêtant pas à cette considération, croit le moment propice pour mettre à exécution les ordres formels de Sonthonax. Les délégués pensent
de même : ils ne voient pas plus que lui que la fermentation est dans les esprits. En même temps qu'ils font publier la constitution le 10 fructidor (27 août), ils font arrêter f/e?ï?f^Gavanon, qu'ils envoient à bord de Y Africaine, [179G] chapitre x. 955 qui était dans la rade des Cayes, sous le prétexte qu'il
tenait des conciliabules nocturnes chez lui. Ils font aussi
arrêter et envoyer sur le même navire un autre blanc
nommé Tuffet Laravine, sous le prétexte qu'il a tenu des
propos incendiaires. En faisant opérer ces deux arrestations, c'est encore pour prouver qu'ils n'en veulent pas
seulement aux hommes de couleur. C'est l'arbitraire à
côté de la légalité. Desfourneaux avait mandé le colonel Lefranc, de SaintLouis. Dès son arrivée, ce général l'apostropha en ces
termes : « Te voilà donc, f gueux de mulâtre ! Va, bien
« d'autres que toi ne m'échapperont pas ; vous y passerez
« tous, caste maudite! Conduisez ce b -là à bord de
« l'Africaine ! » Tel fut le procédé de ce général envers Lefranc, auquel
la délégation avait enlevé déjà la charge d'inspecteur des
cultures. Lefranc, arrêté, est conduit dans la direction du port.
Mais ce mulâtre était un homme courageux et d'une force
herculéenne : en chemin il s'échappe des mains de deux
aides de camp qui le conduisaient, etquoique poursuivi par
eux le sabre nu à la main * , il réussit à leur échapper et
se rend à la Tourterelle : il y trouve des soldats de la légion
qu'il commande. En courant par la ville, il avait crié aux
armes ! Au fort, il fait tirer le canon d'alarme. Desfourneaux fait battre la générale. Ces deux appels sinistres font armer toute la population 1 Le rapport des délégués dit que Lefranc se dégagea des mains des officiers, en leur donnant des coups de télé. Nous avons oui dire, en effet, que
Lefranc, inspecteur de culture, infligeait aux cultivateurs vagabonds, pour
toute punition, de se battre avec lui a coups de tête. Il était excessivement
redouté pour ce genre de punition qui tenait de sa nature brutale. 256 ÉTUDES SUIl L IIISTOIÎIE D HAÏTI. des Cayes, déjà émue par l'arrestation et l'embarquement
de Gavanon et Tuffet Laravine, deux hommes considérés
et estimés. Les hommes de couleur et les noirs , soldats
ou gardes nationaux, accourent en foule à l'Ilet et à la
Tourterelle. Les troupes européennes et les blancs de la ville se rendent à la maison occupée par les délégués. Desfourneaux
s'y rend aussi.
L IIISTOIÎIE D HAÏTI. des Cayes, déjà émue par l'arrestation et l'embarquement
de Gavanon et Tuffet Laravine, deux hommes considérés
et estimés. Les hommes de couleur et les noirs , soldats
ou gardes nationaux, accourent en foule à l'Ilet et à la
Tourterelle. Les troupes européennes et les blancs de la ville se rendent à la maison occupée par les délégués. Desfourneaux
s'y rend aussi. Le général Bauvais, dont nous n'avons pas encore parlé,
était aux Cayes avant l'arrivée de la délégation, par cause
de maladie. Quoique, dans leur rapport imprimé, les délégués prétendent que Bauvais et Rigaud s'étaient rendus à
Léogane pour délibérer, avec d'autres officiers de couleur,
sur la question de savoir s'il faudrait admettre la délégation dans le Sud , et qu'Élie Bourri et Proya furent les
seuls qui votèrent pour son admission, le besoin que les
délégués avaient de semer la division, la désunion entre les
chefs, les porta à ôter le commandement de l'arrondissement des Cayes à Augustin Rigaud, pour le donner à Bauvais , mais en lui ordonnant d'aller établir son quartiergénéral à Léogane, comme place frontière. Il ne faudrait
que cette décision pour faire juger de l'esprit qui animait
cette délégation. Conçoit-on, en effet, que Bauvais devienne commandant de l'arrondissement des Cayes, à la
résidence de Léogane, c'est-à-dire, à plus de 40 lieues du
siège de cet arrondissement ? Que Bauvais, l'égal de Rigaud en grade, soit placé sous ses ordres aux Cayes? La
délégation avait donc le projet de retirer à Rigaud le commandement du Sud ? Cette décision nous explique alors
le but de la présence de Desfourneaux aux Cayes ; en lui
donnant le titre d'inspecteur général des troupes, c'était
bien avec l'arrière-pensée de lui faire occuper la position [1796] CHAPITRE X. 2o7 de Rigaud, si leur projet avait réussi. Arrêter Lefranc
d'abord, puis Augustin Rigaud, puis Rigaud lui-même ! C'était, au reste, compter beaucoup sur cette docilité de
Bauvais envers n'importe quel agent qui parlait au nom
de la France ; et nous n'en sommes pas étonné : il n'a su
faire autre chose, quelles que fussent les circonstances. Au bruit de la générale et du canon d'alarme, Bauvais se
rendit auprès de la délégation. Du moment qu'il avait accepté sa nomination aux Caves, il n'avait pas autre chose
à faire que de se rendre à ses ordres. Jacques Boyé, chef de
brigade, et Pierre Fontaine, aide de camp de Bauvais, s'y
rendirent avec lui. Il obéit aveuglément à la délégation* Desfourneaux donna l'ordre au chef de brigade Nadan,
d'aller s'emparer de l'un des forts, avec une portion des
troupes européennes. Cet officier fut repoussé et blessé
dans l'action qui s'engagea. Desfourneaux marcha contre
Tautre fort, et ne put l'enlever. La nuit fit cesser le combat. Pendant la nuit du 28 au 29 août, tous les noirs de la
plaine des Cayes furent mis sur pied par Augustin Rigaud,
qui s'était d'abord porté à Ja Tourterelle auprès de Lefranc,
et qui de là s'était rendu en plaine d'où il revint au fort.
et officier fut repoussé et blessé
dans l'action qui s'engagea. Desfourneaux marcha contre
Tautre fort, et ne put l'enlever. La nuit fit cesser le combat. Pendant la nuit du 28 au 29 août, tous les noirs de la
plaine des Cayes furent mis sur pied par Augustin Rigaud,
qui s'était d'abord porté à Ja Tourterelle auprès de Lefranc,
et qui de là s'était rendu en plaine d'où il revint au fort. Le lendemain, 29, la délégation envoya une députation
à ce fort, pour sommer les rebelles de se soumettre, en
livrant Lefranc pour être embarqué sur l'Africaine. Cette
députation, composée de Bonnard , Bleck , Fontaine et
Blanchet aîné, alors sénéchal aux Cayes, ne put rien obtenir d'eux. Lefranc et Augustin Rigaud s'étaient empressés de
mander le général Rigaud, en lui faisant savoir ce qui se
passait aux Cayes. De leur côté, les délégués reconnurent
la nullité de leurs moyens et le pressèrent aussi de venir, en
lui envoyant un exprès. Il partit de Tiburon avec les
t. m. 17 2o8 ÉTUDES SUR LIIISTOIRE D'HAÏTI. troupes qu'il y avait amenées ; mais il ne put arriver aux
Cayes que le 51 août. Tiburon est à 25 lieues des Cayes. Durant ce temps, Desfourneaux et Rey, reconnaissant
qu'ils ne pouvaient lutter contre ce mouvement populaire,
s'embarquèrent dans un bateau pour fuir cette ville, agitée
en grande partie par eux. Mais les forts ayant tiré sur ce
bateau, ils se jetèrent en toute hâte dans un frêle canot et
se firent porter sur l'Ile-à-Vaches, d'où ils poursuivirent
leur voyage aux Gonaïves, et ensuite au Cap. Pour colorer cette fuite inconcevable de la part de deux
militaires, les délégués Leborgne et Kerverseau prétendirent avoir pris un arrêté où ils déclaraient « que la délé-
« gation resterait à son poste, jusqu'à ce qu'elle en soit
« chassée par la force ou rappelée par ses commettans.
« Elle chargea le délégué Rey et le général Desfourneaux
« d'aller rendre compte à la commission, au Cap, des évé-
« nemens qui se passaient aux Cayes. » Avant l'arrivée de Rigaud dans la plaine, 'des blancs
avaient été assassinés. La délégation y avait envoyé
Edouard, Lilladam, P. Fontaine et Armand, noir, inspecteur de cultures , pour essayer de calmer l'effervescence
des cultivateurs. Les deux premiers furent tués. Arnaud
Pretty le fut également. Ces assassinats furent évidemment l'œuvre de Lefranc
et d'Augustin Rigaud, deux hommes qui ont toujours été
violens et même cruels dans leurs vengeances. La postérité doit en charger leur mémoire \ Les noirs de la plaine, accourus aux portes des Cayes,
avaient été retenus pour ne pas y pénétrer. Mais ils fini1 II paraît que Joseph Rigaud, frère noir du général André Rigaud, contribua aussi à ces assassinats : delà la pensée qu'ils exécutèrent les ordres du
général. M. Hérard Dumesle l'en défend avec raison. Voyez son ouvrage intitulé Voyage dans le Nord d'/Iaï/i, page 3(Ï8. [1796] CHAPITRE X. 259
aux portes des Cayes,
avaient été retenus pour ne pas y pénétrer. Mais ils fini1 II paraît que Joseph Rigaud, frère noir du général André Rigaud, contribua aussi à ces assassinats : delà la pensée qu'ils exécutèrent les ordres du
général. M. Hérard Dumesle l'en défend avec raison. Voyez son ouvrage intitulé Voyage dans le Nord d'/Iaï/i, page 3(Ï8. [1796] CHAPITRE X. 259 rent par y entrer et commirent des assassinats sur des
blancs, étant excités par Lefranc et Augustin Rigaud. Dès l'arrivée du général Rigaud auxCayes, Leborgne et
Kerverseau rendirent un arrêté qui lui donnait tous les
'pouvoirs, afin de faire cesser le cours des atrocités qui s'y
commettaient \ Il fit inviter tous les blancs et leurs familles à se rendre chez lui ; il envoya des patrouilles pour
les escorter en sûreté, et parvint ainsi à en sauver le plus
grand nombre. Cependant, pendant sa présence même,
des crimes furent encore commis dans la ville : ils eurent
lieu surtout dans la nuit du 31 août au \ er septembre. Ëtait-il possible qu'il les empêchât sur tous les points,
quand une multitude avait envahi la ville des Cayes ? Rigaud ne se trouvait-il pas dansla même situation que Montbrun, au Port-au-Prince, dans la nuit du 17 au 18 mars
1794? A partir du 1 er septembre, le calme commença à renaître
aux Cayes , parce que Rigaud réussit à faire évacuer la
ville par la multitudequi l'encombrait. Le même jour, il
avait publié une proclamation à cet effet. La délégation a avancé, qu'en arrivant aux Cayes, Rigaud s'était rendu dans les forts de l'Ilet et de la Tourterelle, pendant la nuit du 30 au 31 août. Cette fausseté n'a
été imaginée que pour établir le concert prétendu qui aurait existé entre ce général, son frère et Lefranc ; car,
selon cette délégation, elle est tout-à-fait irréprochable, de
même que Desfourneaux, de même que l'agence du Cap. 1 Le rapport des délégués nous apprend qu'ils députèrent auprès de Rigaud,
Bauvais et deux autres citoyens, pour lui dire « qu'ils l'attendaient avec
« impatience pour ^embrasser et terminer des dissensions malheureuses. » Ils
le disent, pour accuser Rigaud de s'être refusé à une réconciliation, comme
s'il pouvait croire à la sincérité d'une telle réconciliation avec Leborgne ! 260 études sur l'histoire d'haïti. Celle-ci ayant donné les ordres les plus arbitraires, ses
envoyés voulant les exécuter, Lefranc etPinchinat devaient courber la tête. Comment ! c'est au moment même
où l'on publiait la constitution, que cette délégation faisait
arrêter Gavanon et Tuffet Laravine et les embarquait pour
être déportés au Cap! Si le premier tenait des conciliabules
chez lui , si le second avait tenu des propos incendiaires,
n'y avait-il pas un juge civil aux Cayes pour les juger? Et
que reprochait-on à Lefranc pour l'arrêter et l'envoyer
aussi au Cap ? La position qu'il occupait et que Desfourneaux avait signalée dans sa lettre à Laveaux ? Mais alors,
il fallait arrêter aussi tous les autres officiers du Sud, et
c'était réellement là le but qu'on se proposait. Et tous ces
hommes devraient se soumettre à cette injustice ?
enu des propos incendiaires,
n'y avait-il pas un juge civil aux Cayes pour les juger? Et
que reprochait-on à Lefranc pour l'arrêter et l'envoyer
aussi au Cap ? La position qu'il occupait et que Desfourneaux avait signalée dans sa lettre à Laveaux ? Mais alors,
il fallait arrêter aussi tous les autres officiers du Sud, et
c'était réellement là le but qu'on se proposait. Et tous ces
hommes devraient se soumettre à cette injustice ? Nous regrettons, nous condamnons tous les assassinats
que Lefranc et Augustin Rigaud ont fait commettre sur
des blancs , sur la personne d'Edouard, d'A. Pretty et de
Lilladam. Ce furent des atrocités ; il n'y avait pas là le cas
de la légitime défense. Cette défense ne devait consister
qu'à résister à l'oppression, à s'armer, à armer la population, à arrêter lesagens que la délégation envoya en plaine
pour exciter les cultivateurs contre leurs frères, et à les
embarquer, eux, les délégués et Desfourneaux, à les renvoyer au Cap, dans cet antre où se distillaient toutes les
calomnies lancées contre la classe des hommes de couleur. Voilà quel était le seul droit de Lefranc et d'Augustin
Rigaud, et en appeler ensuite à la justice du gouvernement
de la métropole contre ses agens. Nous savons fort bien
que cette justice ne leur aurait point été rendue ; car pour
nous, il est évident, partout ce que nous avons dit précédemment, que le Directoire exécutif avait combiné son
plan. Mais du moins l'histoire n'aurait point eu la mission [1796] CHAPITRE X. 261 de consigner dans ses fastes , des faits monstrueux. Ces
faits injustifiables s'expliquent à nos yeux, par la violence
connue du caractère de Lefranc et d'Augustin Rigaud :
leurs antécédens révolutionnaires parlent assez haut sous
ce rapport. Ils ont été cause que les calommies répandues
sur toute la classe de couleur, sans raison, ont eu l'apparence de la légitimité, aux yeux des hommes qui aiment à
confondre une classe entière dans les faits reprochables à
des individus. Et l'agence en a fait sa partie belle ; elle a profité de ces
assassinats odieux pour justifier toutes ses mesures acerbes;
et le Directoire exécutif , comme nous le verrons, en a fait
le*texte d'un message au corps législatif, où il a accepté
toutes les accusations de ses agens. Tandis que les délégués investissaient Rigaud de tous
les pouvoirs , — un conseil populaire des citoyens réunis
au fort de l'Ilet rédigeait aussi un acte, le même jour 31
août, par lequel ils lui déféraient le salut public, — les
blancs réunis dans la maison de ce général, connaissant
l'arrêté de la délégation, y ajoutaient leurs* prières à Rigaud, de prendre les rênes du pouvoir pour les sauver,
eux et leurs familles. Le 2 septembre, les capitaines et les subrécargues des
navires américains sur la rade des Cayes, lui firent une
adresse pour le remercier de la protection efficace qu'il
leur avait accordée depuis son arrivée ; ils lui dirent que,
de retour sur leur terre natale, ils ne manqueraient pas
de publier et de déclarer que c'était à lui seul qu'ils devaient la conservation de leurs propriétés. Le 4, les citoyens des Cayes, sans distinction de couleur, au nombre de 500, signèrent une adresse à l'agence,
argues des
navires américains sur la rade des Cayes, lui firent une
adresse pour le remercier de la protection efficace qu'il
leur avait accordée depuis son arrivée ; ils lui dirent que,
de retour sur leur terre natale, ils ne manqueraient pas
de publier et de déclarer que c'était à lui seul qu'ils devaient la conservation de leurs propriétés. Le 4, les citoyens des Cayes, sans distinction de couleur, au nombre de 500, signèrent une adresse à l'agence, 2(32 études sur l'histoire d'iiaïti. au Cap, pour lui dire la cause des troubles survenus dans
cette ville et dans la plaine : « Nous ne vous cacherons
« pas que ces malheurs doivent leur origine aux mesures
« imprudentes, arbitraires et vexatoires de vos délégués,
« et notamment du général Desfourneaux » Comment l'agence eût-elle accueilli ces explications,
quand elle avait envoyé ces hommes pour agir ainsi ? Ils
furent approuvés, loués ! Apprenant dans sa retraite, les événemens des Cayes,
Pinchinat y revint le 5 septembre. Leborgne et Kerverseau, qui étaient complètement annulés , depuis qu'ils
avaient chargé Rigaud de tous les pouvoirs ; qui se trouvaient dans l'isolement qui suit la déchéance de toute autorité, firent prier Pinchinat par le général Bauvais, de
venir les voir. Comme il mettait peu d'empressement
à se rendre auprès d'eux, ils lui envoyèrent en core d'autres
personnes à cet effet : Pinchinat céda enfin et les vit. Leborgne lui témoigna tous ses regrets d'avoir été chargé de
le faire arrêter, blâma cette mesure injuste, en le félicitant de n'avoir pas été au Cap, en lui 'promettant de tout
faire auprès de l'agence pour la porter à revenir à des
sentimens plus convenables à son égard. Quand, quelques
semaines plus tard, ces deux délégués s'embarquèrent
aux Cayes, Pinchinat les accompagna jusqu'à bord du navire, leur donnant ainsile témoignage del'oublidu passé.
Ces détails peuvent paraître inutiles à l'histoire ; mais
nous les consignons ici pour avoir le droit de dire que,
rendu au Cap, Leborgne fit tout le contraire de ses promesses : son rapport imprimé atteste la haine qu'il portait à Pinchinat, à qui il attribue d'avoir été dans la plaine
des Cayes, avec Augustin Rigaud, pour exciter les noirs
contre tous les blancs, pour les faire égorger. Et ce rap- [1796] CHAPITRE x. 263 port mensonger a été envoyé par l'agence, au Directoire
exécutif; et Pinchinat n'a pu se faire écouter en France,
par la suite ! Leborgne et Sonthonax l'y ont poursuivi
avec acharnement. Le 10 septembre, les citoyens des Cayes firent une
adresse à Roume, où ils exposèrent les faits survenus
depuis l'arrivée de la délégation : ils y protestaient
de leur dévouement à la France, en priant cet agent de
venir parmi eux pour consolider l'ordre par sa présence.
Mais les députés qu'ils envoyèrent auprès de lui n'étant
arrivés à Santo-Domingo, qu'après le passagede Leborgne
et de Kerverseau dans cette ville, Roume ne voulut point
recevoir ces députés ni l'adresse dont ils étaient porteurs.
Il accueillit des blancs qui quittèrent les Cayes après les
événemens de fructidor , et qui lui relatèrent les choses
comme Leborgne les avait présentées. Cette circonstance
expliquera plus tard la conduite de Roume à l'égard de Rigaud, quand celui-ci sera en dissension avec T .Louverture.
après le passagede Leborgne
et de Kerverseau dans cette ville, Roume ne voulut point
recevoir ces députés ni l'adresse dont ils étaient porteurs.
Il accueillit des blancs qui quittèrent les Cayes après les
événemens de fructidor , et qui lui relatèrent les choses
comme Leborgne les avait présentées. Cette circonstance
expliquera plus tard la conduite de Roume à l'égard de Rigaud, quand celui-ci sera en dissension avec T .Louverture. Le 12, le calme étant tout-à-fait rétabli aux Cayes, Rigaud émit une proclamation où il rappelait à la population,
les mesures qu'il avait prises pour sauvegarder les personnes et les propriétés. Il y faisait un appel aux hommes
de couleur, aux blancs, aux noirs, pour les inviter tous à
la concorde. Aux premiers, il rappelait les calomnies dont
ils étaient l'objet de la part des méchans : « C'est en prê-
« chantl'égalité, que ces hommes peryersveulentanéantir
« votre caste; les succès qu'ils ont obtenus dans le Nord ,
« leur donnent l'espoir d'y parvenir facilement dans le Sud
« et dans l'Ouest; mais ils se trompent, soyez en cer-
« tains ! . y> 1 L'espoir qui animait Rigaud ne comptait pas assez avec la politique européenne : ses illusions lurent dissipées en 1790 et 130:). 204 études sur l'histoire d'haïti. C'était trop directement désigner l'agence et tous ceux
qui coopéraient avec elle; c'était rompre en visière. Aussi
bien, ce résultat serait toujours arrivé, mais Rigaud eut
tort de parler ainsi. Cette proclamation exprimait au peuple
du Sud, le désir qu'avait Rigaud, occupé des opérations
militaires, que le peuple choisît des personnes capables
de diriger les affaires civiles et administratives , jus-^
qu'à ce que le Directoire exécutif en eût autrement
ordonné. C'était encore avouer son intention de rompre entièrement avec l'agence , puisqu'elle était le
représentant du Directoire exécutif; et ce fut un tort de
sa part. D'un autre côté, Rigaud voulait évidemment que le
peuple lui témoignât la nécessité de concentrer tous les
pouvoirs entre ses mains, et c'est ce qui eut lieu. Cette ruse
est ordinairement commune à tous les chefs qui se trouvent en pareilles circonstances ; on peut même l'appeler
innocente, puisqu'il s'agit du salut public. T. Louverture
ne tarda pas à l'employer aussi ; mais, à la place de Rigaud, il s'en fût tiré plus adroitement, vis-à-vis de l'agence. Aussi, quelle que fût l'assurance que ce dernier donna de son dévouement à la France, le système d'exclusion
contre les hommes de couleur étant déjà arrêté, le Directoire exécutif s'autorisa de cet acte, pour rompre à son
tour avec Rigaud *. Deux jours avant la proclamation de Rigaud, les citoyens de la commune des Cayes avaient signé une a^ 1 Nous remarquons dans le rapport de Marec, qu'on fit réimprimer la proclamation de Rigaud, à Paris, pour la distribuer à tous tes membres du corps législatif, afin de prouver qu'il était en état de rébellion, et de disposer ce corps
à tout approuver de la part de l'agence. — « Proclamation, dit Marec, qui ne
sera sans doute pas oub/ice dans le jugement futur de cette horrible affaire-, »
oyens de la commune des Cayes avaient signé une a^ 1 Nous remarquons dans le rapport de Marec, qu'on fit réimprimer la proclamation de Rigaud, à Paris, pour la distribuer à tous tes membres du corps législatif, afin de prouver qu'il était en état de rébellion, et de disposer ce corps
à tout approuver de la part de l'agence. — « Proclamation, dit Marec, qui ne
sera sans doute pas oub/ice dans le jugement futur de cette horrible affaire-, » [1796] CHAPITRE X. 2G5 dresse au Directoire exécutif et au corps législatif, pour
expliquer les événemens à ces autorités de la métropole.
Cette adresse se terminait aussi par des protestations de
dévouement à la mère-patrie. Précédemment , le 5 août,
la même commune avait rédigé un mémoire adressé au
mêmes autorités , en réfutation des actes de Laveaux et
des écrits publiés par Perroud contre les hommes de couleur : la commune se plaignait également, et de la délégation et de l'agence qui avaient pris au Cap, des impressions défavorables à cette classe. Mais ces écrits ne firent
non plus aucune impression favorable sur l'esprit du Directoire exécutif : la classe des hommes de couleur était
déjà condamnée. Ce gouvernement fit bien : elle était trop attachée à la
France ! Le 19 septembre, la commune des Cayes réunit ses citoyens de toutes classes, et adressa un acte à Rigaud,
pour le remercier de nouveau de les avoir sauvés, dans sa
propre maison, de la fureur populaire excitée par la délégation et Desfourneaux. C'étaient les blancs surtout qui
exprimaient ce remercîment, car eux seuls avaient été
menacés. Rigaud fut invité à garder les rênes du gouvernement du Sud : c'est à cet acte qu'adhérèrent bientôt
après toutes les autres communes du département, les
fonctionnaires civils, les corps militaires. Dans ceux-ci,
les Européens qui en faisaient partie et qui n'avaient jamais vu faire aucune distinction entre eux, et les mulâtres et les noirs, se plurent à en donner un témoignage à
Rigaud. Il en fut de même parmi les fonctionnaires civils :
la plupart étaient des blancs, plus capables d'occuper les
emplois par leur instruction. Tous restèrent dans leur
position civile et militaire, et il n'en pouvait être autrep66 ËTLDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. ment, puisqu'effectivement il n'y avait jamais eu, dans le
Sud comme dans l'Ouest, aucune intention de la part des
hommes de couleur de s'emparer seuls des emplois. A la
fin de 1 793, Polvérel, voyant les blancs trahir la cause
de la France, n'avait plus confiance en eux : il plaça des
hommes de couleur, comme nous l'avons dit, dans le commandement de toutes les villes, de tous les bourgs ; ces
chefs militaires étant restés fidèles à la République française, ayant combattu vaillamment pour elle, pourquoi
auraient- ils abandonné leur position? En 1793, le ministre Monge lui-même avait prescrit aux commissaires
civils de les placer.
793, Polvérel, voyant les blancs trahir la cause
de la France, n'avait plus confiance en eux : il plaça des
hommes de couleur, comme nous l'avons dit, dans le commandement de toutes les villes, de tous les bourgs ; ces
chefs militaires étant restés fidèles à la République française, ayant combattu vaillamment pour elle, pourquoi
auraient- ils abandonné leur position? En 1793, le ministre Monge lui-même avait prescrit aux commissaires
civils de les placer. Le 20 septembre un autre acte fut rédigé parPinchinat,
auquel acte adhérèrent également toutes les communes
du Sud. Il avait pour but de soutenir la légitimité, sinon la
légalité de la nomination des six députés au corps législatif, dans l'assemblée électorale tenue en germinal par
autorisation de Laveaux et de Perroud. Il protestait contre
l'annulation de ces élections' prononcée par l'agence à
qui il n'appartenait pas, en effet, d'en décider, et contre
la formation d'une seule assemblée électorale au Cap ; il
faisait voir la partialité de cette agence qui , en la convoquant, avait arbitrairement fixé \ 03 électeurs pour le
Nord et l'Artibonite , et seulement 56 autres pour le Sud
et l'Ouest : l'agence se fondait sur l'appréciation de la
population ; mais il lui était impossible de la connaître,
même par approximation. Cet acte déférait au corps législatif la décision à prendre à ce sujet, en n'admettant
même dans son sein qu'une partie des six députés élus,
s'il le jugeait convenable. Enfin, le général Rigaud y était
invité à prendre des mesures pour envoyer ces députés en
France, [1796] chapitre x. 267 Leur départ fut résolu en même temps que celui de trois
autres citoyens, nommés pour aller porter au Directoire
exécutif les adresses citées plus haut, en date du 5 août
etdu'lO septembre. Sala ayant été tué dans l'attaque des
Irois, il n'y avait plus que 4 députés au corps législatif :
Pinchinat, Découd, Georges Pierre, D. Gelée, — J. Raymond, nommé alors, étant membre de l'agence. Les trois
citoyens chargés des adresses étaient Rénéaum, Garrigou
(deux blancs) , et Lachapelle, homme de couleur. Nous
verrons les deux derniers rendus en France , trahir leur
mandat et se joindre à la faction coloniale, à Leborgne,
à Sonthonax, pour accuser Rigaud et tous les hommes de
couleur de la colonie , des projets absurdes qu'on leur
imputait. Et cependant les adresses dont il s'agit avaient
été rédigées par eux ! En même temps, Rigaud prit la résolution d'envoyer en
France son aide de camp Ronnet, chargé d'une mission
personnelle auprès du Directoire exécutif. L'adresse particulière des citoyens des Cayes à l'agence
du Cap, signée le 4 septembre, lui avait été envoyée par
trois commissaires. Desfourneaux et Rey y étant aussi
arrivés, l'agence expédia aux Cayes les généraux Martial
Besse et A. Chanlatte, avec l'invitation à Leborgne et Kerverseau de revenir au Cap. Ils partirent des Cayes le 14
octobre, se rendirent à Santo-Domingo et arrivèrent au
Cap le 6 novembre. C'est là, sous les yeux de l'agence,
qu'ils rédigèrent leur rapport qui fut adressé au Directoire exécutif.
. Desfourneaux et Rey y étant aussi
arrivés, l'agence expédia aux Cayes les généraux Martial
Besse et A. Chanlatte, avec l'invitation à Leborgne et Kerverseau de revenir au Cap. Ils partirent des Cayes le 14
octobre, se rendirent à Santo-Domingo et arrivèrent au
Cap le 6 novembre. C'est là, sous les yeux de l'agence,
qu'ils rédigèrent leur rapport qui fut adressé au Directoire exécutif. Après leur départ, en compagnie du fameux Idlinger,
le contrôleur Lamontagne, placé par eux, constata que
durant leur séjour aux Cayes, les dépenses générales do 268 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. l'administration ordonnées par eux, s'étaient élevées à la
somme de 6,766,000 livres, — et celles particulières aux
délégués à 500 mille francs. Il est entendu que c'est à partir du25juin, jour de leur arrivée aux Cayes, jusqu'au 51
août où ils cessèrent de fonctionner, ayant revêtu Rigaud
de tous les pouvoirs. Ces chiffres parlent assez haut ; mais
ce que l'histoire doit constater, c'est que l'administration
dut solder des comptes de fournisseurs en linons, mouchoirs de Madras, batiste, mousseline, etc., consommés par les maîtresses des délégués (Kerverseau toujours
excepté) et de Desfourneaux. Lamontagne fut forcé d'annuler un marché passé par
Idlinger avec la maison Nathan, établieauxCayes,par lequel
il lui accordait le monopole de toutes les denrées provenant de l'impôt du quart de subvention, en retour de la
solde et de l'habillement des troupes dont cette maison de
commerce s'était chargée. L'habile ordonnateur substitué
àGavanon par les délégués, s'entendait, comme on voit,
dans les opérations fructueuses. Lamontagne remit les
choses comme par le passé, en rétablissant l'ordre dans
les finances. Martial Besse et A. Chanlatte avaient reçu une autre
mission : c'était de s'enquérir des citoyens, de tous les
faits qui s'étaient passés aux Cayes depuis l'arrivée de la
délégation, et d'en faire le rapport à l'agence. Celle-ci
envoya l'ordre à Bauvais, qui avait été présent et qui ne
s'était retiré des Cayes que le 6 septembre pour se rendre
à Jacmel, de lui faire également un rapport circonstancié. Ces trois généraux firent individuellement leurs rapports et s'accordèrent cependant à déclarer à l'agence, —
que le département du Sud était dans l'état le plus fions- [1796] CHAPITRE X. 209 sant (la lettre de Desfourneaux l'atteste également) ; que
la liberté et l'égalité y régnaient en faveur de tous les
individus, sans distinction de couleur; mais que les délégués
et Desfourneaux portèrent la perturbation dans toutes les
parties du service, fomentèrent la désunion entre les citoyens, provoquèrent les événemens désastreux de la fin
du mois d'août, par la dissolution de leurs mœurs, par
leurs vexations, par leurs actes tyranniques ' .
aux l'atteste également) ; que
la liberté et l'égalité y régnaient en faveur de tous les
individus, sans distinction de couleur; mais que les délégués
et Desfourneaux portèrent la perturbation dans toutes les
parties du service, fomentèrent la désunion entre les citoyens, provoquèrent les événemens désastreux de la fin
du mois d'août, par la dissolution de leurs mœurs, par
leurs vexations, par leurs actes tyranniques ' . Si on lit le rapport signé Leborgne et Kerverseau, on
verra les éloges qu'ils font à chaque page de la conduite
de Bauvais dans ces circonstances. Or, s'il s'est accordé
avec les deux autres généraux pour blâmer la conduite des
délégués et de Desfourneaux, il faut croire qu'elle était
réellement blâmable. Quant à Martial Besse, ce que nous en avons raconté
dans notre deuxième livre, prouve l'attachement et le dévouement qu'il portait à Sonthonax ; et s'il a été d'accord
avec ses collègues, c'est que la vérité est une. Nous n'avons pas les rapports de ces deux généraux,
mais nous possédons celui d'A. Chanlatte : on y lit ces
passages : En acceptant la mission que vous m'avez confiée, j'ai en même temp»
contracté l'engagement solennel de vous en rendre compte avec la franchise qui caractérise l'homme libre. L'origine des malheureux événemens qui ont eu lieu dans le département du Sud , dans les journées des 9 et 10 fructidor, date de l'arrivée du général Desfourneaux dans ce département. Les premiers
actes arbitraires qu'il a exercés se sont portés sur les officiers de la
garde nationale de toute couleur et de tous grades, en leur faisant
mettre bas leurs épaulettes, avec des paroles injurieuses... Ce général
ne perdait pas de vue la haine qu'il a jurée aux hommes appelés de
énemens qui ont eu lieu dans le département du Sud , dans les journées des 9 et 10 fructidor, date de l'arrivée du général Desfourneaux dans ce département. Les premiers
actes arbitraires qu'il a exercés se sont portés sur les officiers de la
garde nationale de toute couleur et de tous grades, en leur faisant
mettre bas leurs épaulettes, avec des paroles injurieuses... Ce général
ne perdait pas de vue la haine qu'il a jurée aux hommes appelés de 1 Mémoire de Rigaud en 1797, p. 46. 270 ÉTUDES SUR L'ïIISTOIRE d'iïAÏTI. couleur et à la ruine totale des départemens du Sud et de l'Ouest. Il
avait, dans tous les endroits, placé des hommes qui, comme lui, avaient
fait le même serment. Ceux-là parcouraient les habitations, prêchaient
auxbraves cultivateurs qu'il ne fallait point travailler pour être libre,
et que tous ceux qui les y engageaient étaient des tyrans et n'exécutaient pas la volonté nationale. Ces hommes promettaient des grades
supérieurs aux citoyens qui seconderaient et exécuteraient leurs ordres,
relativement aux arrestations illégales qu'ils projetaient \ Déjà, avant
l'arrivée du général Desfourneaux dans le Sud, le citoyen Rey, dont
l 'immoralité était bien connue de tous les citoyens de la colonie, avait
occasionné une secousse dans tous les esprits, d'autant plus fondée
qu'il ne tarda pas à confirmer l'opinion qu'on avait conçue de lui. —
Leborgne était trop violent, trop exalté ; ce caractère ne convenait
point à un délégué du gouvernement français 2. Il ne pouvait que l'entraîner à des erreurs incalculables. Cet homme, d'ailleurs, n'avait pas
assez de moralité pour résister aux séductions de tous genres. — Leur
conduite privée a révolté tout le monde ; ils affichaient un luxe scandaleux qui ajoutait encore aux vexations multipliées qu'ils faisaient éprouver aux citoyens paisibles. Leur maison était un lieu de débauche: ils
dépensaient des sommes énormes On profita de l'absence du général Rigaud pour faire des arrestations, notamment celle du citoyen Lefranc. Il n'en fallait pas davantage pour irriter les citoyens
cultivateurs qui avaient toute leur confiance dans ce citoyen, qui a
constamment soutenu avec acharnement leur liberté ! » A. Chanlatte rend justice ensuite à Rigaud pour toutes
les mesures qu'il prit dès son arrivée aux Cayes, afin de
préserver les personnes et les propriétés ; il parle de l'état,
florissant des cultures dans toutes les campagnes qu'il a
parcourues. Il concluait à engager l'agence à envoyer'
dans le Sud et l'Ouest de nouveaux délégués mûris par
l'âge, dont la probité et le civisme seraient bien connus «
Il disait enfin de Rigaud et des autres hommes de couleur : , Le rapport des délégués avoue qu'ils avaient des brevets signés en blanc, 2 Leborgne avait pris le surnom de Maral des Antilles. 3 Rapport de Marec, pages 103 et 104. [1796] CHAPITRE x. 271 « Ce sont ces hommes que l'on vous a désignés comme
les ennemis de la République, et voulant même faire
scission avec elle, pour se livrer à des puissances étrangères, qui inspirent cet amour du travail, le respect pour
les personnes et les propriétés, et la soumission aveugle
aux lois de la République et à tout ce qui est émané légalement de ses délégués. J'ai achevé ma mission. »
104. [1796] CHAPITRE x. 271 « Ce sont ces hommes que l'on vous a désignés comme
les ennemis de la République, et voulant même faire
scission avec elle, pour se livrer à des puissances étrangères, qui inspirent cet amour du travail, le respect pour
les personnes et les propriétés, et la soumission aveugle
aux lois de la République et à tout ce qui est émané légalement de ses délégués. J'ai achevé ma mission. » On remarquera qu'aucun tort n'a été reproché à Kerverseau personnellement. Rigaud, dans son mémoire, dit
de lui : « Nous lui rendrons la justice que nous jugeons lui être
due. Nous croyons qu'il avait des intentions pures; il n'avait ni anciennes haines à assouvir, ni des vengeances
particulières à exercer ; il paraissait propre à maintenir la
paix et la cordialité parmi les citoyens : nous le croyons
vertueux, mais il était faible; il se laissa entraîner par les
factieux. » Kerverseau, en effet, s'il a signé le rapport de la délégation avec Leborgne, paraît néanmoins avoir apprécié
individuellement les faits de fructidor d'une autre manière ;
car nous trouvons dans son rapport au ministre de la marine, que nous avons déjà cité, en date du 7 septembre
1801, qu'il dit en parlant de sa mission aux Cayes : « Je
« n'ai rien à ajouter au compte particulier que j'ai rendu
« dans le temps, de nos opérations. L'opinion publique
« a prononcé, et je n'appellerai point de son jugement. »
Cet aveu implique qu'il ne signa le rapport commun avec
Leborgne, que par ordre de l'agence, pour répondre à la
politique du Directoire exécutif * . > Dans son rapport précité, .T. Raymond dit effectivement que Kerverseau en
fit un particulièrement où il relatait les événcmcns tels qu'ils avaient eu lieu 272 études sur l'histoire d'haïti. Que penser alors de cette agence, de Sonthonax surtout, qui seul parmi ses membres, avait connu les anté-^
cédens de Leborgne, de Rey, de Desfourneaux, d'Arnaud
Pretty, d'Idlinger, de tous ces hommes envoyés pour
mettre tout à feu et à sang dans le Sud comme dans l'Ouest? « Est-ceauchoixdecesagens,ditlerapportdeMarec, au
caractère personnel de tel ou tel d'entre eux, à leur conduite passée dans la colonie, aux actes de leur administration actuelle, qu'il faut attribuer les malheurs que j'ai à
décrire ? Ou n'ont-ils été que le produit de la résistance
apportée à l'autorité des délégués , l'effet des intrigues cri'
minelles de Pinchinat, et de cet esprit d'ambition et d'indépendance reproché depuis quelque temps aux hommes
de couleur, et principalement à leurs chefs militaires ? Il a
été jusqu'à présent très-difficile, impossible même à votre
commission de découvrir l'exacte vérité sur la cause de
ces maux. Ce qu'il y a d'incontestable et de déplorable en
même temps, c'est leur réalité... Mais quand les faits parlent (d'après l'agence du Cap) , quand plus de deux cents
blancs peut-être (ce qui était faux) , de tout âge et de tout
sexe ont été inhumainement massacrés par les ordres des
hommes de couleur ou même de leurs propres mains, fautil encore hésiter à les accuser l Je poursuis, au reste,
mon récit, et j'en puise la particularité dans les diverses
dépêches et actes de la commission de Saint-Domingue.
... Mais quand les faits parlent (d'après l'agence du Cap) , quand plus de deux cents
blancs peut-être (ce qui était faux) , de tout âge et de tout
sexe ont été inhumainement massacrés par les ordres des
hommes de couleur ou même de leurs propres mains, fautil encore hésiter à les accuser l Je poursuis, au reste,
mon récit, et j'en puise la particularité dans les diverses
dépêches et actes de la commission de Saint-Domingue. f Quelque temps après, ajoute la commission dans sa réellement ; mais que Sonthonax exigea qu'il en retranchât tout ce qui pouvait
prouver que la délégation. Leborgne-Rey et Desfourneaux avaient mal agi-Voilà
co i ment les gouvernemens sont entraînés dans une fausse voie. Au reste, Sonthonax s'entendait très-bien avec le Directoire exécutif. 1 Suivant un écrit de Pinchinat, il n'y eut que 40 personnes de toutes couleurs qui furent assassinées dans ces troubles. Mais c'était trop ; il ne fallait
pas qu'une seule le fût. Les délégués conviennent qu'il y eut des noirs et des
mulâtres assassinés avec les blancs. [1790] CHAPITRE x. 275 lettre du 18 vendémiaire (9 octobre), Pinchinat sortit de
la ville des Cayes, accompagné d'Augustin Rigaud , frère
du général de ce nom. Ensemble ils parcoururent les ateliers ; ils cherchèrent à exciter les esprits contre la délégation ; ils insinuèrent aux noirs que les blancs nouvellement arrivés d'Europe n'étaient revenus que pour les remettre aux fers, et qu'il était temps de les exterminer ,
afin de n'avoir plus rien à craindre d'eux ; que les blancs
n'avaient jamais voulu sincèrement la liberté des noirs ni
des hommes de couleur ; que les hommes de couleur et les
noirs étaient les véritables habitans, les vrais propriétaires
des colonies ; que tout leur appartenait, et que les blancs
devaient être exterminés ou chassés. » Ces insinuations
perfides, ajoute le rapporteur, corrompirent ainsi l'opinion
des noirs ; et il ne fallait plus qu'une occasion pour réaliser les projets exécrables des agitateurs. » Quel tissu de calomnies contre le malheureux Pinchinat, qui n'avait rien de plus pressé que de se soustraire à
l'arrestation ordonnée par l'agence ! Comme il a payé
cher, de même que Montbrun, la propre imprudence de
Sonthonax qui fut cause de l'affaire du 17-1 8 mars 1794 !
Le rancuneux Sonthonax (soyons juste !) ne pouvait oublier, en effet, qu'il fut acculé au fort Sainte-Claire avec
son fidèle Desfourneaux. Julien Raymond, ce métis qui ne
voulait pas être mulâtre, ne pouvait non plus pardonner
à Pinchinat d'avoir exercé, par son génie révolutionnaire,
plus d'influence que lui sur la conduite des hommes de
couleur : de là toutes ces accusations mensongères, absurdes, criminelles.
Le rancuneux Sonthonax (soyons juste !) ne pouvait oublier, en effet, qu'il fut acculé au fort Sainte-Claire avec
son fidèle Desfourneaux. Julien Raymond, ce métis qui ne
voulait pas être mulâtre, ne pouvait non plus pardonner
à Pinchinat d'avoir exercé, par son génie révolutionnaire,
plus d'influence que lui sur la conduite des hommes de
couleur : de là toutes ces accusations mensongères, absurdes, criminelles. Sonthonax, on le voit, n'était pas revenu de l'idée qu'il
avait eue dans sa première mission, sur la bêiisc des noirs.
Eh ! fallait-il donc à ces hommes des lumières transcent. m. 18 274 ETUDES SER L HISTOIRE D HAÏTI. dantespour comprendre que leurs vrais ennemis étaient
effectivement les blancs qui les avaient arrachés, eux ou
leurs ancêtres, de leur pays natal, pour les soumettre au
plus dur esclavage à Saint-Domingue et dans les autres colonies ? Ne leur suffisait-il pas de leur simple bon sens
pour saisir cette vérité, pour comprendre en même temps
que les mulâtres, leurs enfans, leurs neveux, maltraités
comme eux , ne pouvaient pas être leurs ennemis ? Les
noirs du Sud surtout n'avaient-ils pas vu à l'œuvre Rigaud
et les autres hommes de couleur, depuis le commencement
de la révolution ; ignoraient-ils que c'était ce mulâtre qui
avait affranchi 700 noirs, en septembre 1792, avant l'arrivée de Sonthonax dans la colonie ? N'étaient-ils pas présens, quand, sous les yeux de Polvérel, les troupes blanches commandées par Harty, massacraient vieillards,
femmes et enfans parmi eux, avant la liberté générale?. . . . On vient de lire l'accusation portée contre Pinchinat et
Augustin Rigaud : lisons maintenant celle que la même
agence fit porter contre T. Louverture, dans le rapport
de ses délégués. Cet acte avait commencé par l'historique
des faits antérieurs aux affaires de fructidor, aux Cayes :
en parlant de celle du 50 ventôse au Cap, ils disaient : « Des généraux noirs se montrèrent fidèles et reconnaissans en cette occasion. Ils délivrèrent La veaux par la
force. Ce qui forma deux partis prononcés, — lesnoirs7 et
les jaunes. Le général Toussaint augmentait le mal; il
excitait aux mesures les plus rigoureuses contre les hommes de couleur. Il mit les armes aux mains et la haine
dans le cœur des deux partis. » Ainsi, tandis qu'au Cap, Laveaux, Perroud et l'agence
excitaient les noirs contre les jaunes, Leborgne, qui avait [1796] chapitre x. 273 essayé d'en faire autant dans le Sud, écrivait au Cap même,
à son retour des Cayes et par ordre de Sonthonax, cette
accusation contre T. Louverture, qui fut transmise au Directoire exécutif; et cela, afin de décliner toute responsa^
bilité dans la désunion que fomentaient ces autorités ellesmêmes. Conçoit-on rien de plus machiavélique , de plus
criminel? Ce rapport fut contresigné pour copie conforme,
par J. Raymond, Sonthonax et Leblanc.
dans le Sud, écrivait au Cap même,
à son retour des Cayes et par ordre de Sonthonax, cette
accusation contre T. Louverture, qui fut transmise au Directoire exécutif; et cela, afin de décliner toute responsa^
bilité dans la désunion que fomentaient ces autorités ellesmêmes. Conçoit-on rien de plus machiavélique , de plus
criminel? Ce rapport fut contresigné pour copie conforme,
par J. Raymond, Sonthonax et Leblanc. Déjà, Giraud, dégoûté par les passions violentes dont il
était témoin, avait pris le parti de retourner en France.
Sa religion d'honnête homme, trompée à son arrivée,
l'avait fait concourir aux premiers actes de l'agence; mais,
lorsqu'il eut reconnu qu'il servait les passions et le ressentiment de Sonthonax , il ne put plus continuer ce rôle
passif. Pour envoyer en France les députésau corps législatif,
les commissaires de la commune des Cayes et son aide de
camp, Rigaud fit équiper le brig le Cerf-Votant qui devait,
sous pavillon parlementaire, aller à Plymouth, en Angleterre, et échanger des prisonniers anglais qu'il fit embarquer sur ce navire ; mais, avant de s'y rendre, le brigde-
* vait toucher à la Corogne, port d'Espagne, où les passagers
descendraient. Toutes les dépêches adressées au gouvernement français furent cachées sous le lest du navire, et les
passagers figurèrent sur le rôle d'équipage, comme matelots. Rauvais ayant envoyé en même temps deux des députés
élus dans l'Ouest, le Cerf-Volant quitta le port d'Aquin le
29 octobre. Le 1er novembre, il rencontra du côté de la
Béate deux frégates anglaises, la Magicienne et le Québec,
qui le capturèrent. A la vue des passagers portés comme 276 études sur l'histoire d'hâïti. matelots, il fut facile aux commandans anglais de décou-*
vrir le stratagème : d'ailleurs, ils n'étaient pas gens à se
laisser tromper en une telle circonstance, lorsqu'on pouvait échanger les prisonniers anglais à la Jamaïque, ainsi
qu'on avait déjà fait. Ils firent faire des recherches ; et les
dépêches ayant été découvertes, le Cerf-Volant demeura
bonne prise , et nos envoyés des prisonniers fort intéressans. La seule capture de Pinchinat, dont les écrits avaient
tant nui aux Anglais, devenait une bonne fortune de
guerre. Rénéum, P. Fontaine et Découd furent envoyés à la Jamaïque avec le Cerf-Volant. Quelques semaines après,
Pinchinat, Bonnet, Rey Delmas, Lachapelle et Garrigou
furent transférés au Môle. Les commandans anglais ne se bornèrent pas à la recherche des dépêches : tout l'argent que possédaient les
prisonniers leur fut pris. Pinchinat donna en cette circonstance la preuve d'une véritable délicatesse ; il avait sur
lui un ceinturon contenant 70 doublons en or ; c'était
toute sa fortune qu'il emportait avec lui : interrogé s'il
avait de l'argent dans ses malles, il pouvait nier et prouver qu'il ne s'en trouvait pas ; il avoua qu'il avait ce ceinturon et le remit. Chaque prisonnier reçut 80 piastres de la libéralité des
capteurs. Ils firent cependant une bonne action : Rigaud
avait donné à Bonnet 50 louis d'or pour être remis à son
fils aîné qu'il avait envoyé en France, afin de recevoir une
éducation nationale. Les commandans anglais respectèrent ce dépôt paternel. Il faut les louer d'avoir agi
ainsi. Mis à bord de deux vaisseaux dans le port du Môle, les
prisonniers avaient la faculté d'aller à terre. Rigaud ne
éralité des
capteurs. Ils firent cependant une bonne action : Rigaud
avait donné à Bonnet 50 louis d'or pour être remis à son
fils aîné qu'il avait envoyé en France, afin de recevoir une
éducation nationale. Les commandans anglais respectèrent ce dépôt paternel. Il faut les louer d'avoir agi
ainsi. Mis à bord de deux vaisseaux dans le port du Môle, les
prisonniers avaient la faculté d'aller à terre. Rigaud ne [179G] CHAPITRE X. 277 tarda pas à les réclamer, en échange d'autres prisonniers;
mais les Anglais n'y consentirent pas. Ils refusèrent également, et aux colons et à Sonthonax,
de livrer ces hommes qu'ils réclamèrent. Nous trouvons toute naturelle la démarche des colons ;
mais nous qualifions celle de Sonthonax de mauvaise action. Un sentiment de délicatesse personnelle aurait dû le
porter à s'abstenir de réclamer l'extradition de Pinchinat:
sa haine ne connut point de borne, et l'histoire doit flétrir
un tel sentiment , en rendant hommage à la générosité
des Anglais * . Embarqués le 15 février 4 797 sur la frégate le Succès,
les prisonniers furent amenés à Portsmouth , en Angleterre, où ils restèrent jusqu'au 1er août de la même année.
Échangés par le gouvernement français , ils furent conduits tous à Cherbourg 3. 1 En 1803, nais tous deux en prison à la Conciergerie de Paris, Sonlhonax se
rapprocha dePincbinat. L'infortune a ses enseignemens: elle sait corriger les
hommes de leurs passions. a Le rapport de Leborgne a osé dire que Pinchinat s'est volontairement
rendu en Angleterre — « pour traiter avec Pitt de la livraison de Saint Do-
• mingue, et mettre sa fortune à couvert. » CHAPITRE XI. Toussaint Louverture est confirmé dans le gade de général de division, par
le Directoire exécutif. — Il réorganise ses régimens. — ■ Proclamation de
l'agence, du 23 frimaire. — Examen de cet acte. — Le Directoire exécutif
l'approuve. — fArrêtéde l'administration municipale desCayesdu 10 nivôse,
auquel adhèrent toutes les communes du Sud. — Proclamation deRigaud,
du 26 nivôse. — Il correspond avec Toussaint Louverture. — Lettre deSonthonax à Bauvais. — Mission de Pelletier en France. — Martial Besse ren-?
voyé de Saint-Louis, A. Chanlatte, de Jacmel. — Situation des finances dans
le Nord. — L'agence puise des ressources dans l'Ouest. — Organisation de
l'instruction publique et de la justice dans le Nord. En déportant Villatte, l'agence avait rendu compte au
Directoire exécutif del'affaire du 30 ventôse, ainsi que nous
l'avons vu d'après le rapport de Marec, Les hommes de
couleur avaient été représentés à la France comme une
faction odieuse, coupable, qui avait le projet de proclamer
l'indépendance de Saint-Domingue , en détruisant les
blancs et en asservissant les noirs. Elle ne pouvait pas
dire mieux pour remplir la mission dont elle avait été
chargée, et à laquelle les passions de son président Sonthonax donnaient une nouvelle force.
30 ventôse, ainsi que nous
l'avons vu d'après le rapport de Marec, Les hommes de
couleur avaient été représentés à la France comme une
faction odieuse, coupable, qui avait le projet de proclamer
l'indépendance de Saint-Domingue , en détruisant les
blancs et en asservissant les noirs. Elle ne pouvait pas
dire mieux pour remplir la mission dont elle avait été
chargée, et à laquelle les passions de son président Sonthonax donnaient une nouvelle force. Naturellement, le Directoire exécutif devait accueillir
avecfaveur ce rapport qui résumait ses propres vues, et récompenser les hommes qui avaient aidé au triomphe du plan
formé. Il était juste, d'ailleurs, de reconnaître les ser- [1796] chapitre xi. 279 vices rendus au gouverneur Laveaux et à l'ordonnateur
Perroud, parles chefs quiles avaient fait remettre en liberté. Une corvette française fut envoyée à cet effet, et arriva
au Cap, dans les derniers jours de novemhre.yLe Directoire exécutif expédia un brevet qui confirmait T.Louverture dans le grade de général de division ; et d'autres
brevets confirmèrent aussi les autres généraux et officiers
supérieurs dans ceux qu'ils avaient obtenus. Un sabre
d'honneur et une paire de pistolets, magnifiquement travaillés exprès, furent décernés à T. Louverture, d'autres
sabres aux généraux Pierre Michel et Lé veillé. Ils reçurent ces présens dans une fête célébrée à cette occasion
au Cap. T. Louverture profita de ce nouveau relief pour donner
une organisation définitive aux régimens qu'il avait créés.
Du reste, la guerre subsistante le nécessitait. J.-J. Dessalines, commandant de Saint-Michel, eut le
commandement du 4e régiment, devenu fameux sous lui ;
Moïse, commandant du Dondon , celui du 5e ; Clervaux , commandant des Gonaïves, celui du 6e; Desrouleaux, celui du 7e; Christophe Mornet, celui du 8e : ces
deux derniers commandant les Vérettes et la Petite-Rivière. Déjà , Rodrigue était colonel du 1er régiment ; Edouard, du 2e ; Noël Léveillé, du 5e. Le 9e formé alors,
eut Maurepas pour colonel. Tous ces corps prirent ensuite la dénomination de demi -brigades. Le 25 novembre, l'agence rendit compte au Directoire
des événemens de fructidor, auxCayes. Alors, elle n'expédia point le rapport de ses délégués qui n'était qu'annoncé : elle attendait ceux qu'elle avait chargé de lui faire
les généraux Martial Besse, A. Chanlatte ctBauvais, pour
savoir quel parti prendre à l'égard des départemens du 280 études sur l'histoire d'haïti. Sud et de l'Ouest. Elle envoya ces différens rapports ( ex^
cepté celui de Bauvais, témoin oculaire des faits) par une
dépêche du 8 nivôse (28 décembre), parce qu'elle venait
de rendre sa proclamation du 25 frimaire (15 décembre)
dont nous faisons connaître ici le texte. Il est temps de déchirer le voile qui couvre les événemens qui se sont
passés dans le Sud de la colonie , au mois de fructidor dernier : il est
temps d'éclairer le peuple sur les atrocités qui s'y sont commises. La commission, avant de se décider, a scruté soigneusement la cause
des troubles ; elle a interrogé des hommes de toutes les couleurs et de
tous les partis ; elle a reçu les rapports de ses délégués ; elle les a comparés aux mémoires faits par les chefs des rebelles : juste et impar-,
tiale dans ses recherches, sa lenteur à instruire les habitans de la colonie est le gage de son amour pour la vérité.
er le peuple sur les atrocités qui s'y sont commises. La commission, avant de se décider, a scruté soigneusement la cause
des troubles ; elle a interrogé des hommes de toutes les couleurs et de
tous les partis ; elle a reçu les rapports de ses délégués ; elle les a comparés aux mémoires faits par les chefs des rebelles : juste et impar-,
tiale dans ses recherches, sa lenteur à instruire les habitans de la colonie est le gage de son amour pour la vérité. Des attentats inouis ont été commis aux Cayes, à Saint-Louis et dans
plusieurs autres communesde la partie du Sud. La délégation du gouvernement a été avilie J, les délégués incarcérés, la commission méconnue, ses paquets interceptés, ses courriers massacrés. Les lois de la nature et le droit des gens ont été foulés aux pieds ;
les propriétés ont été livrées au pillage, et les personnes au fer des assassins ; des hommes et des femmes ont été hachés en morceaux ; deux
cents citoyens de tout âge, de tout sexe et de toute couleur, ont été
immolés de sang froid. Quel a été le prétexte de tant de fureurs ? L'arrestation d'un seul
homme. Quel en a été le vrai motif? L'ambition démesurée de quelques,
chefs, la cupidité de leurs complices, la crainte de voir leurs rapines
dévoilées, leur tyrannie abattue, la source de leurs profusions tarie.
Quels moyens ont-ils employés ? Les armes ordinaires des factieux,
— le mensonge et la calomnie 2. Ils ont séduit les noirs, par la crainte du retour à l'esclavage; ils ont
dit aux citoyens de couleur qu'une conspiration était formée pour livrer leur caste à la proscription et à la mort ; que les commissaires du 1 Après s'être avilie t i!e- iiiêuse par l'immoralité de ses membres (Kerverseau.
excepté), par leurs débauches et leurs passions en tous genres. 2 Les membres de l'agence n'étaient donc que des factieux ? car elle n\
employé que le meiisongé et la calomnie pour parvenir à ses fins. [1796] CHAPITRE XI. 281 gouvernement en étaient les chefs, leurs délégués les principaux agens,
tous les Français venus d'Europe les complices.
avilie t i!e- iiiêuse par l'immoralité de ses membres (Kerverseau.
excepté), par leurs débauches et leurs passions en tous genres. 2 Les membres de l'agence n'étaient donc que des factieux ? car elle n\
employé que le meiisongé et la calomnie pour parvenir à ses fins. [1796] CHAPITRE XI. 281 gouvernement en étaient les chefs, leurs délégués les principaux agens,
tous les Français venus d'Europe les complices. La commission se respecte trop elle-même, elle honore trop les lumières et le bon sens de ses concitoyens, pour répondre à de si grossières impostures, autrement que par le défi formel de citer un seul
de ses actes qui porte la plus légère empreinte des odieux projets qu'on
ose lui imputer. Prenons pour exemple l'affaire de Villatte. C'est contre son embarquement que les factieux du Sud se sont le plus élevés. Ce général est
arrêté, et avec lui un grand nombre de citoyens de couleur. Le fait
était constant, et les dispositions du code pénal précises. Eh bien ! la
commission, par son indulgence, n'a-t-elle pas arrêté le sang prêt à
couler ? Ne s'est-elle pas bornée à éloigner des hommes qui ne pouvaient plus demeurer dans la colonie sans danger pour la tranquillité
publique, à envoyer en France des coupables, dont elle aurait pu ordonner le supplice J ? A-t-elle fait parmi les co- accusés acception de
personne ? Les instigateurs blancs, les complices noirs n'ont- ils pas été
également embarqués ? Une foule de citoyens de couleur, plus malheureux que coupables dans la rébellion du 30 ventôse, n'ont-ils pas été
rendus à la liberté ? Quels sont les hommes qu'elle a revêtus de sa confiance, pour aller dans le Sud prêcher l'évangile de la paix ? Ne sontils pas les généraux Chanlatte et Martial Besse, tous deux citoyens de
couleur ? N'a-t-elle pas fait partager les faveurs du gouvernement à
plusieurs hommes de couleur connus par leur attachement à la France ?
Où est la passion dans cette conduite constante et uniforme ? Où est la
haine ? Où est la défiance ? Où est la partialité ? Aux Cayes, un chef militaire prévenu d'un projet d'assassinat, est
arrêté par ordre de la commission pour être conduit au Cap; il s'échappe des mains de ses gardiens ; il cherche dans les forts un asile
contre la loi. Un traître les lui livre : tous les instigateurs de la sédition
l'y suivent : ils tirent le canon d'alarme. Des émissaires se répandent
dans la plaine et soulèvent les ateliers ; trois jours se passent dans les
plus mortelles alarmes, mais le sang des citoyens n'a pas coulé, leurs
propriétés sonlrespectées. Le quatrième jour André Rigaud paraît: i'
se rend de suite au fort de l'Ilet, et ne se concerte qu'avec les rebelles.
Le lendemain, les barrières lui sont ouvertes •, il entre en ville à la tête > Une commission militaire, composéede Français honorables, les a tous acHUJUés, malgré le Directoire executif et ses agens. 282 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. de ses troupes, environné d'une foule de brigands ; et avec lui le pillage et la mort. Il demande une ampliation de pouvoirs ; elle lui est
accordée ; la vie des citoyens est mise sous^sa sauvegarde, et ses satellites
dépouillent, égorgent les amis.de la France, et les dépositaires de l'autorité du gouvernement sont entourés de cadavres ensanglantés de leurs
fidèles défenseurs.
L'HISTOIRE D'HAÏTI. de ses troupes, environné d'une foule de brigands ; et avec lui le pillage et la mort. Il demande une ampliation de pouvoirs ; elle lui est
accordée ; la vie des citoyens est mise sous^sa sauvegarde, et ses satellites
dépouillent, égorgent les amis.de la France, et les dépositaires de l'autorité du gouvernement sont entourés de cadavres ensanglantés de leurs
fidèles défenseurs. Le brave Edouard , citoyen noir arrivé de France , l'honneur des
Africains, l'apôtre et le martyr de la liberté, a succombé sous le fer des
assassins soudoyés par Rigaud. Ses vertus, sa contenance héroïque ont
forcé à l'admiraiion jusqu'à ses bourreaux. Lilladam, jeune citoyen du 4 avril, également arrivé d'Europe, et
élevé dans les principes du plus pur républicanisme, a été leur victime.
L'antropophage Lefranc l'a déchiré et mis en lambeaux de ses propres
mains. Citoyens, la commission du gouvernement français est loin de voir
dans cet enchaînement d'attentats le crime des hommes de couleur.
Non, malgré l'astucieuse scélératesse des ordonnateurs de la révolte,
le sang qu'ils ont répandu ne retombera pas sur la tête des citoyens du
k avril. Si l'ambition ou la cupidité en ont aveuglé quelques-uns, c'est
un malheur qui est commun avec les blancs, avec les noirs, avec toutes
les sociétés nombreuses, mais dont on ne peut accuser ceux qui sont
restés fidèles. Des hommes de toutes les couleurs se trouvent au nombre des chefs
de la révolte : des hommes de toutes les couleurs en ont été lesinstrumens ou les victimes. Les premiers sont très-heureusement en petit
nombre, et la commission doit les signaler à la colonie entière, pour
prémunir les bons citoyens contre leurs artifices. Les deux Rigaud, Duval Monville, Salomon, Lefranc et Pinchinat, voilà les chefs de la révolte des Cayes \ Ce Pinchinat qui, en
1791, a sacrifié 300 noirs à la rage des factieux du Port au-Prince, en
stipulant leur déportation à la baie de Honduras, pour prix de leur fidé1 Dans son rapport, J. Raymond prétend que Leblanc voulait mettre hors la
loi tout le département du Sud; que Sonthonax n'était pas éloigné d'adopter les
mesures les plus rigoureuses ; que tous deux ne voulaient voir de coupables dans
celte affaire, que les hommes de couleur, et que ce fut lui, Raymond, qui les
porta à restreindre l'accusation contre les six personnes désignées. Il donnait
ainsi une pleine satisfaction à sa haine pour Rigaud et Pinchinat, après avoir
calomnié la généralité des hommes de couleur par son adresse. Il dit aussi que
c'est Sonthonax qui rédigea cette proclamation.
loigné d'adopter les
mesures les plus rigoureuses ; que tous deux ne voulaient voir de coupables dans
celte affaire, que les hommes de couleur, et que ce fut lui, Raymond, qui les
porta à restreindre l'accusation contre les six personnes désignées. Il donnait
ainsi une pleine satisfaction à sa haine pour Rigaud et Pinchinat, après avoir
calomnié la généralité des hommes de couleur par son adresse. Il dit aussi que
c'est Sonthonax qui rédigea cette proclamation. [1796] CHAPITRE XI. 283 lité aux hommes de couleur, et du sang qu'ils avaient versé pour leurs
droits ; ce Pinchinat qui, après avoir secoué dans le Nord de la colonie
le flambeau de la discorde, est revenu exercer ses fureurs dans le Sud,
pour couvrir ce malheureux département de sang et de victimes. La commission, fidèle à ses principes, se bornera, quant à présent,
à rendre justice à ses agens calomniés, à payer le tribut de la reconnaissance publique à ceux qui, dans ces scènes douloureuses, ont
bien mérité de la patrie et de l'humanité. Elle mettra le comble à la
modération dont elle a déjà donné tant de preuves, en renvoyant au
corps législatif et au directoire exécutif la punition des coupables, et en
implorant la clémence nationale pour cette multitude d'hommes égarés,
épouvantés ou séduits, dont les délits purement matériels ne peuvent
être attribués qu'à ceux qui, par l'abus de leur influence ou de la force,
les ont contraints à les commettre.
Dans ces circonstances, la commission a arrêté et arrête ce qui suit :
Art. 1er. La commission du gouvernement déclare que les ex-délégués Rey, Leborgne et Kerverseau, sont à l'abri de tout reproche.
Elle est satisfaite de la conduite sage et modérée qu'ils ont tenue dans
la mission qu'on leur a confiée. 2. Les arrêtés pris par lesdits délégués jusqu'au 14 fructidor, époque
à laquelle ils n'ont pu agir librement, sont et demeurent approuvés :
ils seront exécutés selon leur forme et teneur. 3. Déclarons fausses et calomnieuses les accusations portées contre
le général Desfourneaux, relativement à la mission qu'il a remplie dans
le Sud. 4. Le jugement des coupables, dans les événemens des Gayes, ainsi
que l'examen définitif de cette affaire, sont renvoyés au directoire exé*
cutif de France, et en tant que de besoin au corps législatif. 5. Copie des rapports et des pièces y relatives sera adressée au directoire exécutif et au corps législatif. 6. En attendant la décision de l'un ou de l'autre des deux pouvoirs,
la commission ne correspondra quJavec l'administration, les municipalités et les tribunaux de la partie du Sud. 7. La commission autorise tous les habit ans de cette partie à se retirer, soit dans la partie espagnole de l'île, soit dans les pays neutres ou
alliés de la République, sans avoir besoin d'autres passeports que ceux
de leurs municipalités respectives. 8. Les sommes dues tant par l'ancienne administration du Sud, que
par la nouvelle, ne pourront être acquittées que dans le cas où les 28 i ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. ordonnances auront été visées par l'ag3nt central de la comptabilité en
résidence au Cap \ 9. Le général Chanlatte prendra le commandement de l'arrondissement de Jacmel ; le général Bauvais commandera à Léogane, et aura
.sous ses ordres les commandans du Grand-Goave, du Petit-Goave, de
'ancienne administration du Sud, que
par la nouvelle, ne pourront être acquittées que dans le cas où les 28 i ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. ordonnances auront été visées par l'ag3nt central de la comptabilité en
résidence au Cap \ 9. Le général Chanlatte prendra le commandement de l'arrondissement de Jacmel ; le général Bauvais commandera à Léogane, et aura
.sous ses ordres les commandans du Grand-Goave, du Petit-Goave, de l'Anse-à-Veau et du Fond-des-Nègres ; le général Martial Besse aura
le commandement de Saint- Louis. 10. Ces divers généraux seront indépendans entre eux. En cas qu'il
s'agisse de marcher contre l'ennemi, ils se réuniront sous les ordres du
plus ancien en grade. Fait au Cap, le 23 frimaire (13 décembre) l'an Ve de la République
française une et indivisible. (Signé) Leblanc, président, Sonthonax, Raymond, commissaires,
Pascal, secrétaire général. Un grand écrivain a dit : Le style est l'homme même.
Nous disons ici: Cette proclamation est Sonthonax même.
Ce sont la passion et l'inconséquence réunies au machiavélisme. Nous remarquons d'abord que la commission dit qu'elle
s'est adressée aux hommes de tous les partis. Quels étaient
donc ces partis, sous une constitution proclamée récemment pour réunir tous les citoyens dans une même foi en
la République française une et indivisible ? Le parti colonial , le parti des blancs , celui des hommes de couleur,
celui des noirs ? . . . . Si cette commission avait donné publicité aux instructions secrètes du Directoire exécutif et à ses dépêches à ce
gouvernement, dont Marec a fait l'analyse dans son rapport, aurait-elle pu lancer le défi de prouver les odieux
projets formés contre toute la classe des hommes de cou1 Leborgne devint cet agent central. Kerverseau fut employé comme adjudant-gënoral de la division du Nord, sous les ordres de Desfourneaux. Quant à
Rey, £nous ignorons ce qu'il devint après sa fameuse équipée. Idlinge r fut
nommé ordonnateur civil au Cap. [179G] CHAPITRE XI. 285 leur, pour pouvoir réagir un jour contre la liberté des
noirs? En signalant les six personnes désignées par leurs noms,
elle y mêle , on ne sait pourquoi , Duval Monville et Salomon , deux blancs. Et pourquoi pas Gavanon et Tuffet
Laravine, arrêtés et embarqués comme conspirateurs?
N'était-ce pas une inconséquence flagrante ? L'accusation
individuelle portée contre Pinchinat n'avait d'autre but
que d'exciter les noirs contre les hommes de couleur :
Sonthonax leur rappelait l'affaire des suisses. Nous l'avons traitée dans notre premier livre : nous n'y revenons pas. C'est sans doute une pénible tâche pour une autorité
despotique et violente, de décider entre ses agens imprudens et malveillans, et toute une population qui s'arme
pour résister à l'oppression : elle ne peut pas les condamner publiquement, surtout lorsqu'ils n'ont fait qu'exécuter ses ordres vexatoires. Mais aussi , elle ne peut pas
caractériser comme moraux des faitsblâmables, coupables.
S'ils ont existé au vu et su de tout le monde, les épithètes
sage et modérée ajoutées au mot conduite , — fausses et
calomnieuses à celui d'accusations, ne détruiront pas ces
faits : ils resteront tels qu'ils ont existé ; seulement, l'autorité se déconsidère en voulant les justifier par un tel
sentiment d'injustice : elle fait naître la répulsion.
caractériser comme moraux des faitsblâmables, coupables.
S'ils ont existé au vu et su de tout le monde, les épithètes
sage et modérée ajoutées au mot conduite , — fausses et
calomnieuses à celui d'accusations, ne détruiront pas ces
faits : ils resteront tels qu'ils ont existé ; seulement, l'autorité se déconsidère en voulant les justifier par un tel
sentiment d'injustice : elle fait naître la répulsion. Notons encore une inconséquence de la part de l'agence.
Elle croyait pouvoir exercer l'autorité nationale dont elle
était revêtue, en signalant André Rigaud comme l'auteur
de tous les crimes qui ont été commis ; elle disposait du
commandement de plusieurs arrondissemens en faveur
de trois généraux ; mais que faisait-elle, qu'ordonnait-ellc
pour le reste du département du Sud soumis à Rigaud ? 28G études sun l'histoire d'haïti. Elle se borna à déclarer qu'elle ne correspondrait plus
qu'avec l'administration , les municipalités et les tribunaux qui se trouvaient dans cette localité ; et tous ces
corps s'étaient prononcés par des adresses, contre les délégués et Desfourneaux : leurs attestations furent flétries
comme fausses et calomnieuses. Était-ce d'ailleurs à ces
autorités civiles de prendre soin de la défense du territoire
contre un ennemi entreprenant qui était en présence ? Le fait est que l'agence, ou plutôt Sonthonax qui connaissait mieux Rigaud que ses collègues, qui comptait sur
son dévouement à la France autant que sur sa valeur,
Sonthonax était assuré que Rigaud continuerait à agir
contre les Anglais. S'il eut l'air de vouloir faire le vide autour de lui, en autorisant tous les habitansdu Sud à s'expatrier, il n'était pas moins certain qu'il n'en serait rien
de leur part ; car il savait fort bien qu'on n'abandonne
pas ainsi ses pénates sans motifs sérieux, pour aller errer
à l'aventure, sans ressources, sur la terre étrangère. Cette
disposition avait toute la valeur d'une phrase à grand effet : il fallait frapper les imaginations. D'ailleurs, quoi qu'il ait dit de Rigaud, Sonthonax était
convaincu qu'il ne voulait pas l'extermination des blancs :
en arrivant au Cap , ne lui avait -il pas écrit? Vous avez
protégé l'Européen faible et opprimé. En engageant les
blancs surtout à s'expatrier, c'était pour exciter la générosité de Rigaud envers eux ; c'était pour les recommander à lui-même, par ce point d'honneur qu'il lui connaissait. Mais, en même temps, il voulait prouver au Directoire
exécutif qu'il avait rempli sa mission par cette invitation
faite aux blancs du Sud , après l'avoir remplie sous un
autre rapport, en détruisant le prestige des hommes de [179G] chapitre xi. 287 couleur ; car Rigaud était leur personnification militaire
et Pinchinat leur personnification politique d . Et le Directoire exécutif en fut tout aise : sa politique
triomphait ! Ayant reçu tous les rapports de ses agens et
les documens à l'appui, il adressa au corps législatif un
message, le 5 floréal an v (u22 avril 1797), pour lui recommander de rendre un acte d'amnistie , à l'occasion
des troubles de fructidor. Il y disait :
287 couleur ; car Rigaud était leur personnification militaire
et Pinchinat leur personnification politique d . Et le Directoire exécutif en fut tout aise : sa politique
triomphait ! Ayant reçu tous les rapports de ses agens et
les documens à l'appui, il adressa au corps législatif un
message, le 5 floréal an v (u22 avril 1797), pour lui recommander de rendre un acte d'amnistie , à l'occasion
des troubles de fructidor. Il y disait : « Doit-on y comprendre ceux qui, pour se conserver
une autorité qu'ils avaient usurpée, pour se soustraire à
l'autorité du gouvernement , ont trempé de sang- froid
leurs mains dans le sang de leurs concitoyens ; qui, comme
Pinchinat, les deux Rigaud, Lefranc, Duval Monville et
Salomon, ont été les artisans des fléaux qui viennent de
désoler le Sud de Saint-Domingue, et ont commis ces atrocités depuis la notification de la constitution de l'an m ?
Ah ! sans doute, le souvenir" de leurs crimes ne leur permettrait pas de croire à la possibilité du pardon, et leur
doute, sur la sincérité du législateur, nuirait à l'efficacité
de la loi. Il paraîtrait donc plus politique 2 de désigner ces
êtres malveillans ; et en leur laissant la possibilité d'aller
cacher leur honte et leurs remords sur une terre étrangère, de mettre en garde contre leurs perfidies et leurs
manœuvres, tous ceux qui seront appelés à jouir des bienfaits de l'amnistie. » Nouvelle inconséquence de la part du Directoire exécutif; car il ne prit aucune mesure pour ôter le commande- •Dans une note précédente, nous avons dit que Sonthonax se rapprocha de
Pinchinat. A la fin de 1799, nous Je verrons rendre justice aux scntimens eS
aux services de Rigaud. a Pauvre Directoire exécutif : sa politique n'a pas moins été qualifiée d'imbécilc par un écrivain français (M. LepelletierdcSaint-Rémy, t. 1er, p. 278.) 288 études sur l'histoire d'iiaïti. ment du Sud à Rigaud. Que n'envoyait-il de France un5
général pour prendre ce commandement , pour mettre
Rigaud en demeure d'obéir ou de se révolter ouvertement?
Nouvelle injustice; car il savait alors, en avril 1797, que
ce général continuait de faire une guerre acharnée aux
Anglais. Et la France a été étonnée, même après d'autres injustices et des crimes qu'il nous faudra bien relater, que les
mulâtres de Saint-Domingue aient tant contribué à lui
faire perdre cette colonie ! Il aurait donc fallu qu'ils fussent
des hommes sans énergie ! Cependant , quant à Rigaud , il ne persista pas moins
dans son dévouement à cette patrie* même après qu'il eut
eu connaissance de cet étrange message du Directoire
exécutif. Dans son mémoire du 18 thermidor an v (5 août
1797), il écrivit ces paroles : « Tant que le sang circulera dans mes veines, je prou*
verai par des faits mon amour pour la République française
une et indivisible, et ma haine pour ses ennemis. Ma vie
lui appartient ; depuis longtemps je la lui ai consacrée, je
ne vivrai que pour la défense de ses intérêts ; et quand la
mort tranchera le fil de mes jours, mes derniers vœux
seront pour sa gloire et sa prospérité. »
écrivit ces paroles : « Tant que le sang circulera dans mes veines, je prou*
verai par des faits mon amour pour la République française
une et indivisible, et ma haine pour ses ennemis. Ma vie
lui appartient ; depuis longtemps je la lui ai consacrée, je
ne vivrai que pour la défense de ses intérêts ; et quand la
mort tranchera le fil de mes jours, mes derniers vœux
seront pour sa gloire et sa prospérité. » Nous venons d'entendre la voix de deux autorités en
délire ; entendons aussi la grande voix du peuple convaincu de ses droits. Le 1 0 nivôse (30 décembre) l'administration municipale
des Cayes, sur la connaissance acquise de la proclamation
de l'agence, prit l'arrêté suivant : Considérant que le premier devoir des citoyens est la conservation
de leurs vies, celle de leur pays et de leurs propriétés ;
Considérant que si, par les effets de cette proclamation, le général [1797J chapitre xi. 289 Rigaud prenait le parti d'abandonner ses fonctions , le déparlement se
trouverait exposé à une subversion totale3 par la retraite d'un chef investi de la confiance publique et qui seul est capable de contenir la portion du peuple la moins éclairée : portion qui pourrait se porter aux
plus terribles égaremens, dès que ce chef cesserait de la commander ; Considérant que l'article de la proclamation qui défend le paiement
d'aucunes dépenses anciennes et nouvelles , sans que les ordonnances
aient été visées par l'agent de la comptabilité séant au Cap, est impraticable, tant à cause de 1 eloignement qu'à l'obstruction des voies de
communication qui sont occupées par l'ennemi ; qu'une des suites nécessaires de cette mesure serait d'affamer ce département, de le priver
de toute espèce de munitions de guerre, et par là l'exposer à l'invasion
de l'ennemi en cas d'attaque ; Considérant que les dangers de la mer et de la guerre, et les exemples de ceux qui viennent d'en être victimes (par la capture de Pinchinat, etc.), doivent empêcher la majeure partie des citoyens de profiter
de la retraite que la proclamation semble leur présenter dans les pays
neutres ou alliés ; qu'un plus grand nombre encore doit en être empêché par le défaut absolu de moyens et par la crainte du sort affreux
qui les attend chez des nations étrangères , où privés de tous secours,
ils verraient périr leurs femmes et leurs enfans, et périraient eux-mêmes,
entourés des besoins de première nécessité ; Considérant qu'étant obligés, par ce motif, de rester dans leurs foyers,
le premier de leurs soins doit être d'assurer leur conservation ; Considérant que depuis que le général Rigaud a pris le commandement, il à conservé le département du Sud contre les entreprises de
l'ennemi ; qu'il a repris les postes qui nous avaient été enlevés, et qu'il
y aurait le plus grand danger à perdre ce chef, au commandement duquel les soldats sont accoutumés et qui est d'autant plus nécessaire,
qu'on a des avis certains que, dans ce moment, les Anglais arment au
Môle contre les parties de la colonie restées françaises ; Considérant que depuis les malheureux événemens qui sont arrivés
aux Cayep en fructidor dernier, le général Rigaud n'a cessé d'employer
tous les moyens qui étaient en lui pour rétablir et entretenir l'ordre et
la tranquillité ; que par ses soins l'agriculture se vivifie de jour en jour,
le commerce reprend son cours, et les finances leur activité ; Considérant que le peuple ne doit pas être la victime du laps de temps
qui s'écoulera jusqu'à la décision qui est renvoyée au Directoire exécutif et au Corps législatif ; qu'à cet effet, il paraît convenable que just. ni. 19
ous les moyens qui étaient en lui pour rétablir et entretenir l'ordre et
la tranquillité ; que par ses soins l'agriculture se vivifie de jour en jour,
le commerce reprend son cours, et les finances leur activité ; Considérant que le peuple ne doit pas être la victime du laps de temps
qui s'écoulera jusqu'à la décision qui est renvoyée au Directoire exécutif et au Corps législatif ; qu'à cet effet, il paraît convenable que just. ni. 19 290 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. qu'à celte époque il ne soit rien innové dans l'état actuel des choses ; Arrête : l°Que le général Rigaud est et demeure requis de continuer
à remplir les fonctions de son commandement dans le département du
Sud, jusqu'à ce que le Corps législatif ou le Direcloire exécutif en ait
autrement ordonné : le rend responsable, en cas de refus, des événemens qui pourraient survenir dans le département. 2° L'invite à prendre dans sa sagesse toutes les mesures qu'il jugera
nécessaires, tant pour la sûreté intérieure que pour la conservation
d'un département qui a toujours resté fidèle à la République. 3° L'autorise à employer les voies qu'il croira les plus sûres et les
plus promptes pour faire passer au gouvernement français toutes les
pièces relatives à l'accusation intentée contre lui et consorts, et à provoquer un jugement définitif, seul moyen d'obtenir une paix durable
dans le département. W Que l'administration continuera provisoirement à être régie comme
par le passé et dirigera les finances jusqu'à ce que le gouvernement
français se soit expliqué. 5" Que les arrêtés pris en fructidor dernier auront leur pleine et entière exécution. 6° Qu'expéditions du présent arrêté seront envoyées au Direcloire
exécutif et au Corps législatif, à la commission du gouvernement français séante au Cap, au général André Rigaud, et à l'ordonnateur civil
par intérim du département du Sud. Si l'autorité a des droits qu'elle peut, qu'elle doit exercer dans l'intérêt général, — le peuple, source de tous pouvoirs, a aussi ses droits, des droits antérieurs. En usant
de ceux contenus dans cet arrêté, l'administration municipale des Cayes ne fit qu'un bon usage de la puissance
populaire : toutes les communes du Sud adhérèrent à ses
décisions, parce qu'il s'agissait du salut public, mis en
danger par l'agence du Cap. Mais, si le lecteur se rappelle nos observations faites
dans notre introduction, sur la jalousie préexistante entre
le Sud et le Nord, il verra ce sentiment traditionnel se
réveiller dans toute sa force, par l'injustice de l'autorité [1797] CUAP1TREXI. 291 arbitraire placée au Cap. Cette disposition s'accrut bientôt par la décision prise par la métropole, et cette décision
devint une des causes de la guerre civile du Sud, que la
mission du général Hédou ville et celle de Roume décidèrent :
ainsi l'avait arrêté, médité le gouvernement français,
aidant parfaitement les vues de la faction coloniale l . Cependant nous allons dire dans un instant ce que fit
André Rigaud, pour prévenir cette guerre qu'il pressentait dans la politique machiavélique de la métropole et de
ses agens. En attendant, convaincu que tout homme qui arrive au
pouvoir par l'ascendant de son génie ou de ses services, a
des obligations sacrées à remplir envers le peuple qui lui
défère son salut, Rigaud se soumit au vœu de ses concitoyens par la proclamation suivante, en date du/1 5 janvier
1797: La proclamation de la commission du gouvernement, en date du 23
frimaire, a jeté l'alarme dans le département du Sud : la commune des
Cayes, les autres communes ont expliqué leurs intentions.
au
pouvoir par l'ascendant de son génie ou de ses services, a
des obligations sacrées à remplir envers le peuple qui lui
défère son salut, Rigaud se soumit au vœu de ses concitoyens par la proclamation suivante, en date du/1 5 janvier
1797: La proclamation de la commission du gouvernement, en date du 23
frimaire, a jeté l'alarme dans le département du Sud : la commune des
Cayes, les autres communes ont expliqué leurs intentions. Le salut du département entier, les craintes qu'éprouvent ses habitans, la conservation de leurs vies et de leurs propriétés, la défense de
leur pays, leur ont inspiré une mesure qui m'impose l'obligation de
rester à mon poste, lorsque je pensais que mon devoir était de le quitter . Inculpé dans de malheureux événements dont il est inutile de rappeler ici le souvenir, ma justification devant se porter en France au (ri—
bunal suprême, à qui la décision en est déférée , mon devoir était d'y
comparaître, d'aller y porter ma tête ou faire éclater mon innocence. i Même sous ce rapport, le Directoire exécutif a justifié Pëpithètc & imbécile
appliquée à sa politique par M. Lepelietier de Saiot-Rémy ; car, si eile réussit
en faveur des colons et de toute la race blanche à Saint-Domingue, les excès
commis par eux, dans leur réaction, devaient inévitablement amener leur expulsion, leur exclusion de ce pays. Nous examinerons plus tard si celle politique ne fut pas aussi perverse qu'imbécile. 292 ÉTUDES sur l'histoire d'uaïti. Ce fut mon premier mouvement. Ma résolution était inébranlable, et il!
n'y avait pas à balancer un moment. Les communes alarmées de mon départ, pressées par les motifs impérieux énoncés dans leurs arrêtés, me requièrent formellement de rester à mon poste, et me rendent responsable des malheurs que mon ab>-
sence leur fait présager. Elles m'empêchent donc de remplir un
devoir qui ne concerne que moi, pour m'en imposer un qui intéresse
tout le département, d'oublier ma propre cause pour ne songer qu'à
leur défense. Eh bien ! oui, je resterai à mon poste, je ferai le sacrifice de tout ce
qui m'est personnel, pour ne m'occuper que du salut de mes concitoyens. Je le dois, ce sacrifice, aux témoignages d'estime et de confiance
dont ils m'honorent, et que je. suis jaloux de mériter. J'y resterai jusqu'à ce que le Corps législatif ou le Directoire exécutif
de la République française, qui doit décider de mon sort, m'ordonne
d'aller me justifier, ou prononce définitivement. J'y resterai, et je défendrai le département au péril de ma vie, jusqu'à ce que le gouvernement français ait pourvu aux moyens de garantir cette partie précieuse de la colonie, que j'ai conservée, que je suis
jaloux de lui offrir intacte des invasions de l'ennemi extérieur, et de
mettre à l'abri des entreprises de l'ennemi intérieur. J'y resterai, sans crainte qu'on se prévale de mon absence au tribunal où je suis déféré ; j'y enverrai néanmoins ma justification. J'ai
encore assez bonne opinion de l'impartialité et de la justice de la commission déléguée par le gouvernement français aux îles sous le vent,
pour ne pas douter que sa religion ayant été surprise par des envieux,
des ennemis de mon repos, des inéchans conjurés contre moi, qui l'ont
induite à erreur , elle ne concoure loyalement avec moi à prémunir mes
juges contre toute prévention.
vale de mon absence au tribunal où je suis déféré ; j'y enverrai néanmoins ma justification. J'ai
encore assez bonne opinion de l'impartialité et de la justice de la commission déléguée par le gouvernement français aux îles sous le vent,
pour ne pas douter que sa religion ayant été surprise par des envieux,
des ennemis de mon repos, des inéchans conjurés contre moi, qui l'ont
induite à erreur , elle ne concoure loyalement avec moi à prémunir mes
juges contre toute prévention. J'y resterai, et je serai toujours fidèle à la République. Ma vie ne m'appartient pas ; elle est à ma patrie ; dès longtemps je
la lui ai consacrée. Je prends donG l'engagement solennel de défendre
le département comme je l'ai défendu jusqu'à présent, de le conserver
intact à la République au péril de mes jours. Que mes concitoyens se
rassurent, qu'ils soient tranquilles, je veille à leur salut : je sens l'importance du fardeau dont je me suis chargé en cédant à leurs vœux 5 je
jure de les remplir fidèlement. Vive la République ! André Rigaud-. [1797] CHAPITRE XI. 29o Il faut ne posséder qu'un esprit étroit, qu'une âme
incapable de sentir les grandes choses , d'apprécier les
grandes situations d'un homme politique , qu'un cœur
égoïste enfin, pour ne pas découvrir dans cette judicieuse
et éloquente proclamation, l'accent de la conviction qui
animait Rigaud en ce moment-là. Malheureux serait le
lecteur qui n'y verrait qu'une de ces scènes de jonglerie
politique à l'usage de certains chefs ! Quels étaient les antécédens de Rigaud ? Né à Saint-Domingue, rangé dans la classe opprimée
des mulâtres, il fut envoyé dans son enfance à Bordeaux,
cette ville dont l'esprit public a tant contribué à faire reconnaître les droits politiques de sa classe ; il y fut élevé dans
les principes français, essentiellement portés au républicanisme sur la fin du 18e siècle. De retour à Saint-Domingue, il fit partie de l'expédition de Savannah ; il y combattit sous les ordres du brave comte d'Estaing, pour la
liberté d'un peuple. Rentré dans son pays, il prit bientôt
les armes contre le régime colonial, afin d'assurer à
lui et à sa classe la liberté politique, et son premier combat fut une victoire, le second encore une victoire.
Il concourut à des conventions, à des concordats
qui légitimèrent l'emploi des armes dans les mains de
sa classe. Avant l'injuste Sonthonax, il avait assuré la
liberté à des centaines de noirs dans ce département du
Sud, où il commandait; ces hommes le connaissaient,
l'estimaient à raison de sa conduite envers eux. Depuis
trois ans, il combattait dans son pays contre ces mêmes
Anglais qu'il avait vus sur un autre champ de bataille, et
qui vinrent principalement pour ravir aux noirs la liberté
dont ils jouissaient sous son patronage. Tout récemment,
Roume et Perroud lui-même lui avaient fait connaître le
erté à des centaines de noirs dans ce département du
Sud, où il commandait; ces hommes le connaissaient,
l'estimaient à raison de sa conduite envers eux. Depuis
trois ans, il combattait dans son pays contre ces mêmes
Anglais qu'il avait vus sur un autre champ de bataille, et
qui vinrent principalement pour ravir aux noirs la liberté
dont ils jouissaient sous son patronage. Tout récemment,
Roume et Perroud lui-même lui avaient fait connaître le 291 ÉTUDES SUft L HISTOIRE D IIAÏTÎ. plan infernal de la faction coloniale en France, pour rétablir l'esclavage à Saint-Domingue, en décimant la classe
des hommes de couleur. EtRigaud, sorti des entrailles d'une négresse africaine,
eût abandonné ses frères maternels dans le moment où sa
présence, ses talens militaires leur étaient le plus nécessaires ! Rigaud se serait arrêté dans cette noble carrière,
devant la proclamation passionnée, machiavélique de
l'agence, devant la politique astucieuse du gouvernement
français ! Ce serait alors que la postérité aurait eu le droit
de lui demander compte du mauvais usage qu'il aurait fait
de sa raison, de flétrir sa mémoire. Nous savons bien qu'il
finit par être vaincu dans cette lutte inégale de la bonne
foi opposée à l'astuce ; mais du moins il a rempli son devoir, et la liberté de ses frères ne sortit pas moins triomphante de tous les obstacles qu'on lui opposait: Dieu et leur
propre énergie leur suscitèrent les moyens de rester libres. Après avoir émis sa proclamation du 15 janvier, Rigaud
conçut une idée, ou plutôt il éprouva un sentiment dont on
ne saurait trop le louer. A Miragoane commandait, comme
militaire , un digne et honorable Français, comme il y
en avait beaucoup alors sous les ordres de Rigaud et de
Sauvais : Pelletier était son nom. Rigaud le chargea d'une
mission secrète auprès de T. Louverture, pour lui donner
tous les renseignemens surlaconduite des délégués et de
Desfourneaux aux Gayes, et sur les funestes événemens de
fructidor. Le but de cette mission, dont Pelletier se chargea volontiers, était de prémunir T. Louverture contre
l'astuce de Sonthonax, et d'établir entre eux des relations
fondées sur la fraternité militaire et sur la juste crainte
qu'ils devaient éprouver tous deux, que les manœuvres [1797] chapitre xi. 295 de la faction coloniale et l'aveuglement du Directoire exécutif et de ses agens, ne fussent funestes à la liberté des
noirs et à l'union des mulâtres avec eux. Rigaud n'ignorait pas cependant que T. Louverture s'était déjà montré
hostile aux hommes de couleur ; mais il crut qu'il devait
prendre cette initiative auprès de son frère d'armes, et
lui faire transmettre ses pensées par un officier d'honneur,
justement considéré dans le Sud et dans l'Ouest, et d'autant moins suspect dans une telle mission, qu'il était connu aussi pour être sincèrement attaché à la France, leur
patrie commune.
tres avec eux. Rigaud n'ignorait pas cependant que T. Louverture s'était déjà montré
hostile aux hommes de couleur ; mais il crut qu'il devait
prendre cette initiative auprès de son frère d'armes, et
lui faire transmettre ses pensées par un officier d'honneur,
justement considéré dans le Sud et dans l'Ouest, et d'autant moins suspect dans une telle mission, qu'il était connu aussi pour être sincèrement attaché à la France, leur
patrie commune. Pelletier réussit à s'aboucher avec T. Louverture, aux
Gonaïves, malgré l'ordre d'arrestation que Sonthonax envoya contre lui ; il avait éventé cette mission qui lui donnait de l'ombrage. Ces détails que nous puisons dans l'écrit déjà cité de
Gatereau , se trouvent confirmés par le passage suivant
du rapport de Kerverseau, au ministre de la marine, et
par une lettre de Sonthonax que nous citerons plus loin : « Les tentatives que fit Sonthonax pour pénétrer le
« mystère d'une correspondance très-suivie qu'il entre-
« tenait avec Rigaud, depuis que celui-ci s'était déclaré
« en scission ouverte avec les agens... » Ainsi, il est constaté, pour nous, que Rigaud fit ce qu'il
put pour éclairer T. Louverture, pour appeler son attention sur la politique que suivaient Sonthonax- et le gouvernement français : politique qui tendait à désunir des
frères, qui devait amener leur ruine commune, au grand
avantage de la faction coloniale qui s'agitait en France,
qui tramait contre eux afin de parvenir à la restauration
de l'esclavage. Il nous est démontré encore que la promotion de T. 296 étldes sur l'histoire d'haïti. Louverture au grade de général de division n'avait pas
excité en Rigaud cette jalousie et cette peine extrêmes
dont parle Pamphile de Lacroix et dont d'autres auteurs
égarés ont reproduit l'assertion ; car si ces sentimens
existaient à un si haut degré dans le cœur de Rigaud, il
n'eût pas pris cette initiative d'une correspondance intime.
On l'a beaucoup accusé d'orgueil, de vanité, d'amourpropre, de méfiance, comme tous les mulâtres : en admettant que ces défauts furent le partage de son caractère, ils
devaient lui inspirer assez de fierté pour ne pas faire les
premiers pas auprès de T. Louverture ; car Rigaud savait
bien ce qu'il valait, pour ne pas se dégrader à ses propres
yeux et à ceux de son émule , par une telle démarche *. D'un autre côté, il nous est également démontré que T.
Louverture, en accueillant Pelletier, en ne le faisant
pas arrêter malgré les ordres de Sonthonax, en correspondant avec Rigaud, n'avait pas contre ce dernier ce que
des étrangers se sont plu à appeler haine instinctive du
noir contre le mulâtre, et vice versa. La haine qu'il lui
montra plus tard fut toute personnelle, et à raison de la
désobéissance autorisée de Rigaud. Nous prouverons que
ce dernier lui obéit constamment, agit par ses ordres jusqu'au moment où sa conduite [légitima cette désobéissance. Après que Pelletier eut rempli cette mission, Rigaud le
chargea de ses dépêches pour le Directoire exécutif et le
corps législatif. Il partit de l'Anse-à-Veau dans le mois de i Dans notre introduction nous avons dit que Rigaud fut « justement mé-
« content de la partialité de Sonthonax qui avait élevé T. Louverture au
« grade de général de division et au rang de général en chef. » Mais depuis,
nous nous sommes procuré des documens qui prouvent le contraire.
letier eut rempli cette mission, Rigaud le
chargea de ses dépêches pour le Directoire exécutif et le
corps législatif. Il partit de l'Anse-à-Veau dans le mois de i Dans notre introduction nous avons dit que Rigaud fut « justement mé-
« content de la partialité de Sonthonax qui avait élevé T. Louverture au
« grade de général de division et au rang de général en chef. » Mais depuis,
nous nous sommes procuré des documens qui prouvent le contraire. Tl 797] chapitre xi. 297 pluviôse (janvier ou février 1797) et passa par les ÉtatsUnis pour se rendre en France * . On a dit que Sonthonax avait réussi à détacher Bauvais de la cause de Rigaud, et c'est une erreur. La preuve
de notre assertion se trouve dans le mémoire publié par
ce dernier : il y parle d'une lettre que Sonthonax écrivit à
Bauvais, sans doute pour obtenir ce résultat que son machiavélisme désirait ; mais Bauvais en donna communication à Rigaud, qui cite cette phrase insidieuse : — « Pendant
« qu'un de vos camarades va terminer sa carrière par une
« -perfidie, vous vous immortaliserez par votre fidélité. »
Il fut facile à Bauvais de découvrir, au contraire, la perfidie
de Sonthouax : il avait trop de sens et de bons sentimens
pour ses frères, pour se laisser prendre à une telle amorce ;
il connaissait d'ailleurs tout le dévouement de Rigaud
pour la France. Bauvais avait sans doute un respect outré
pour les agens de la métropole ; mais autre chose est d'obéir à un ordre, une décision émanée de l'autorité , et
autre chose est de se laisser circonvenir par une insinuation malveillante; et la lettre de Sonthonax n'est rien que
cela2. i La veuve de Pelletier, française, vint avec son fils dans la partie de l'Est
d'Haïti, après sa réunion à la République. Boyer les protégea; il leur donna
toutes les facilités pour s'y établir avantageusement. Borgella, alors commandant à Sanlo-Domingo, leur fut également utile. Ils avaient connu cette respectable femme et son mari. 2 Nous avons le registre de correspondance de Sonthonax où se trouvent cette
lettre et bien d'autres que nous citerons bientôt. Il l'écrivit à Bauvais et une
semblable à T. Louverture, le 6 février 1797. Sonthonax leur disait, que des
lettres interceptées par un corsaire républicain, et écrites parle baron de
Cambefort et d'autres émigrés, annonçaient que Rigaud négociait la remise
du Sud avec les Anglais. Ou c'était un stratagème de ces émigrés, ou c'était
un mensonge de Sonthonax pour réussira diviser ces généraux. Rigaud avait 298 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. Martial Besse était encore dans le Sud et A. Chanlatte
dans l'Ouest, lorsque la proclamation de l'agence leur déféra, au premier l'arrondissement de Saint-Louis, au second celui deJacmel. Ils voulurent s installer dans leurs
commandemens respectifs. Mais les populations, excitées
et irritées par les autres dispositions de cet acte, se soulevèrent et les contraignirent à retourner au Cap. A. Chanlatte, plus adroit que son collègue, fit plus longtemps tête
à l'orage populaire * .
dans le Sud et A. Chanlatte
dans l'Ouest, lorsque la proclamation de l'agence leur déféra, au premier l'arrondissement de Saint-Louis, au second celui deJacmel. Ils voulurent s installer dans leurs
commandemens respectifs. Mais les populations, excitées
et irritées par les autres dispositions de cet acte, se soulevèrent et les contraignirent à retourner au Cap. A. Chanlatte, plus adroit que son collègue, fit plus longtemps tête
à l'orage populaire * . Il est à présumer qu'à Saint-Louis, Lefranc aura été le
principal artisan de ce mouvement ; car c'était lui ravir
son commandement. Mais Rigaud lui-même n'était pas
homme à rester en arrière dans une telle circonstance :
étant signalé par l'agence, s'il avait accepté M. Besse à
Saint-Louis, un autre ordre eût pu le déplacer aussi. De
plus, on ne pouvait pas oublier comment M. Besse avait
administré Jacmel en 1794. C'est encore Rigaud, plus que Bauvais, qui fît mettre
en mouvement les populations de l'arrondissement de
Jacmel, parRidoré, mulâtre, Lafortune et Conflans, deux
noirs, qui reçurent à cet effet les instructions secrètes de
R. Desruisseaux. Bauvais, incapable d'une telle résolution par son extrême effectivement envoyé un agent au Môle, dans les derniers jours de janvier ;
c'était pour proposer, comme nous l'avons dit au chapitre X;l'échange de prisonniers anglais contre Pinchinat, Bonnet, etc. Un mois auparavant, le 10 nivôse
an 5 (30 décembre) Sonthonax avait écrit à Pétion qui était en garnison à
Léogane. « Je sais que depuis longtemps vous êtes sourdement persécuté par
« les factieux; je n'ignore point que vous avez eu la plus grande part aux succès
• contre les Anglais au siège de Léogane en germinal dernier, et que par la plus
« injuste partialité, la relation de ce siège n'a fait aucune mention de a-ous. » Après avoir ^cherché à exciter Pétion contre Bauvais et Rigaud qui
publièrent cette relation, pour laquelle nous les avons du reste blâmés, il essayait de diviser Bauvais avec Rigaud. 1 Martial Besse retoumajm Cap le 13 février 1797, et A. Chanlatte, le 4 mai. [1797] CHAPITRE XI. 299 modération, fut tellement dégoûté de tous ces troubles
civils, qu'il donna sa démission au mois d'avril 1797, en
demandant à Sonthonax un passeport pour aller aux
États-Unis, à cause de maladie. Sonthonax le voulait bien;
il désirait le remplacer par Christophe Mornet; mais T.
Louverture ne consentit pas à cet arrangement. La démission fut donc refusée à Bauvais '. Sonthonax le remit à
Jacmel : il donna alors le commandement de l'arrondissement de Léogane à Laplume , en l'élevant au grade de
général de brigade. Le département du Sud resta donc isolé, soustrait aux
ordres de l'agence, par sa propre faute, par ses injustices.
Celui de l'Ouest continua ses relations avec elle, reçut
ses ordres et y obtempéra. Nous avons dit que ces deux départemens se suffisaient
depuis longtemps par leurs ressources financières, résultat du bon état des cultures et de la prospérité commerciale
qu'il attire toujours ; mais aussi de la bonne gestion des
finances par Bonnard à JacmeL et par Gavanon aux Cayes.
donc isolé, soustrait aux
ordres de l'agence, par sa propre faute, par ses injustices.
Celui de l'Ouest continua ses relations avec elle, reçut
ses ordres et y obtempéra. Nous avons dit que ces deux départemens se suffisaient
depuis longtemps par leurs ressources financières, résultat du bon état des cultures et de la prospérité commerciale
qu'il attire toujours ; mais aussi de la bonne gestion des
finances par Bonnard à JacmeL et par Gavanon aux Cayes. Quant au Nord, nous avons parlé de celle de Perroud,
de sa création de papier-monnaie. Vainement cet ordonnateur, et Laveaux avec lui, soutinrent-ils que cette province était bien administrée en finances. Pour prouver le
contraire, voyons ce qu'on lit dans le rapport de Marec. L'agence, par une dépêche du 18 vendémiaire (9 octobre), exposa la situation générale dans laquelle elle trouva
h colonie, c'est-à-dire la partie du Nord. Arrivant aux
finances, elle dit au ministre de la marine : ■ Depuis cette demande de démission par Bauvais, Rigaud l'appelait souvent Mademoiselle Bauvais. Il ne pouvait pardonner cette faiblesse de caractère dans un homme si brave. Cette plaisanterie influa peut-être sur la conduite
ullérieure de Bauvais, en 1799, alors que RigauJ avait besoin de lui contre
T. Lomerture. 500 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D* HAÏTI. « Les ressources de l'administration vicieuse de la colo-
« nie, entièrement épuisées ; une dette énorme, un crédit
« ruiné; la culture faiblement encouragée... » Voilà quelle était cette situation. Il ne peut pas être
question ici du département du Sud, où les délégués ont
trouvé assez de fonds pour porter leurs dépenses personnelles à 300 mille fr. en deux mois, après de 7 millions,
pour autres dépenses. A l'égard de l'Ouest, le même rapport de Marec nous
fait savoir qu'il fut tiré pour 300 mille francs en lettres de
change sur le trésorier de Jacmel ; ensuite, que quelques
factieux de Léogane (les officiers de la garnison) s'opposèrent à l'envoi au Cap de 300 autres mille francs demandés par l'agence ; ensuite encore, qu'il fut pris 100 milliers
de café à Jacmel. Quand on lit de telles choses , et qu'on voit attaquer,
persécuter Rigaud et ses frères, uniquement parce qu'il a
plu au Directoire exécutif et à ses agens , d'imaginer un
système de réaction contre eux, peut-on ne pas entrevoir
dans un avenir plus ou moins éloigné, le divorce de SaintDomingue avec la France? Aussi Perroud s'empressa-t-il (d'après Marec) de donner
sa démission. Mais, comme cet homme à peau blanche
avait fait deux écrits contre les hommes à peau jaune,
l'agence lui donna le titre d'agent maritime de la République à la Havane. Il fut remplacé par un nommé Thibault, ci-devant ordonnateur à ïabago, « Les agens, dit Marec, voulant sortir d'incertitude sur
l'état des finances de la colonie , connaître à cet égard
toutes ses ressources, rassurer les habitans et les commerçans étrangers, ont adopté un plan d'administration générale, basé sur des principes propres à inspirer la cou--- ,; [1797] CHAPITRE XI. 301 fiance ; plan qui sera imprimé, publié et envoyé au ministre, et que le Directoire pourra apprécier, etc. »
, dit Marec, voulant sortir d'incertitude sur
l'état des finances de la colonie , connaître à cet égard
toutes ses ressources, rassurer les habitans et les commerçans étrangers, ont adopté un plan d'administration générale, basé sur des principes propres à inspirer la cou--- ,; [1797] CHAPITRE XI. 301 fiance ; plan qui sera imprimé, publié et envoyé au ministre, et que le Directoire pourra apprécier, etc. » Nous citerons, dans le 13e chapitre de ce livre, en suivant l'ordre chronologique, une lettre curieuse de Sonthonax à T. Louverture, sur l'état des finances dans le Nord,
et l'on verra que le dénûment de la caisse publique fut
une des causes de l'expulsion de cet agent de la France. D'un autre côté, nous voyons que Raymond s'occupait
spécialement de l'instruction publique. Les actes de l'agence sous ce rapport, durant six mois, se bornèrent à ce
qui suit, d'après Marec : 1° Un plan d'organisation d'une école primaire à établir au Cap, et une proclamation y relative, rédigée dans
les meilleurs principes ; 2° Un arrêté pour envoyer à tous les commandants
militaires de la colonie, le journal l'Impartial, dans lequel
la commission fait imprimer ses arrêtés et proclamations. 3° Un arrêté pour envoyer à toutes les communes le
procès-verbal imprimé de la cérémonie qui a eu lieu à
Jacmel, à l'occasion de la mort de l'ex-commissaire civil
Polvérel. 4° Un règlement sur le traitement des membres du comité d'instruction publique, des instituteurs, etc. 5° Enfin, une proclamation éloquente sur la célébration
des fêtes nationales. Ce que l'agence fit de mieux, ce fut d'avoir envoyé en
France quelques jeunes enfans noirs et jaunes, pour y recevoir une instruction supérieure à celle qu'on pouvait
donner dans la colonie. Eux tous en profitèrent, facilités
par leur intelligence. T. Louverture envoya son beau-fils
Placide et son fils Isaac, à la même époque. 302 ÉTUDES SU II L'lIISTOli\E d'iïAÏTI. Quant à l'ordre judiciaire, — « l'organisation de cette
« partie essentielle de l'administration publique, dit en-
« core Marec , est à peine ébauchée dans la colonie de
« Saint-Domingue... » Quelques justices de paix, quelques
tribunaux correctionnels : — c'est tout, durant six mois. Mais en revanche, beaucoup d'arrêtés sur la haute police, sur la police ordinaire : parmi eux, plusieurs ont été
censurés par le rapporteur, comme illégaux, comme portant des peines que le corps législatif seul avait le droit
de prescrire.
l'administration publique, dit en-
« core Marec , est à peine ébauchée dans la colonie de
« Saint-Domingue... » Quelques justices de paix, quelques
tribunaux correctionnels : — c'est tout, durant six mois. Mais en revanche, beaucoup d'arrêtés sur la haute police, sur la police ordinaire : parmi eux, plusieurs ont été
censurés par le rapporteur, comme illégaux, comme portant des peines que le corps législatif seul avait le droit
de prescrire. On conçoit que le mandat d'amener lancé contre
Pinchinat, député élu au corps législatif, mandat décerné
avant que la constitution eut été proclamée, avant qu'une
nouvelle assemblée électorale unique eut été convoquée
au Cap, on conçoit bien que celui-là n'était pas illégal,
tant on avait représenté sa conduite sous un jour défavorable. Ainsi donc, l'agence envoyée à Saint-Domingue pour
établir en définitive l'ordre constitutionnel, le règne des
lois par la publication de la constitution de l'an ra ; cette
agence présidée par un avocat de grande capacité, plus
apte qu'aucun de ses collègues à apprécier l'influence de
la loi sur les destinées d'un pays quelconque, s'occupa
plus d'intrigues politiques et du soin d'assurer sa domination par l'arbitraire, que de ce qui pouvait garantir aux
citoyens le libre exercice de leurs droits. Sous elle, l'autorité militaire prit un nouveau développement ; l'autorité
civile ne résida que dans les administrations municipales
des communes, toujours en lutte avec les chefs militaires;
l'ordre judiciaire, à peine ébauché, était insuffisant à assurer le régime légal contre l'arbitraire dont le gouver- [1797] chapitre xi. 505 nement, l'agence donnait l'exemple aux officiers de tous
grades; l'instruction publique était nulle. Le soin qui occupa le plus cette agence, après celui de
sa domination, fut la partie des finances, et encore comment ! L'état des cultures qui en fournissaient les moyens,
fut effectivement le fait du pouvoir militaire dans les trois
provinces delà colonie. CHAPITRE XII. Départ et mort de Leblanc. — Ses soupçons contre Sonthonax, et procédés de
ce dernier envers lui. — Mission de Martial Besse en France". — Faits relatifs
aux élections des députés de Saint-Domingue. — Us ne sont pas admis au
corps législatif. — Nouvelles élections au Cap de 7 autres députés. — Arrivée
du général anglais Simcoë, et mesures prises par lui. — Les Anglais sont
chassés de divers points. — Sonthonax fait arrêter Desfourneaux. — Il élève
Toussaint Louverture au rang de général en chef. — Lettre de ce dernier
à Laveaux. — Rigaud échoue de nouveau contre les Irots. — Lettre de Lapointe à Rigaud, et sa réponse. -=- Mémoire de Rigaud en faveur des
hommes de couleur» On a vu, dans le 9e chapitre de ce livre, Leblanc,
membre de l'agence, y faire la motion — « que Sontho-
« nax prît seul les rênes du gouvernement de la colonie,
« pour y rétablir l'ordre et la confiance, en faisant valoir le
« talisman de son nom et de ses actions passées ; » — et
Sonthonax décliner cette responsabilité , en promettant
de ne rester dans la colonie que jusqu'en germinal de
l'an v.
a vu, dans le 9e chapitre de ce livre, Leblanc,
membre de l'agence, y faire la motion — « que Sontho-
« nax prît seul les rênes du gouvernement de la colonie,
« pour y rétablir l'ordre et la confiance, en faisant valoir le
« talisman de son nom et de ses actions passées ; » — et
Sonthonax décliner cette responsabilité , en promettant
de ne rester dans la colonie que jusqu'en germinal de
l'an v. Leblanc , comme nous l'avons dit , avait été employé
aux États-Unis pendant que Sonthonax était commissaire
civil à Saint-Domingue* Il y avait entendu les colons réfugiés ; il connaissait les procédés de ce commissaire envers eux. Depuis cette motion, Giraud, dégoûté, s'était [1797] CHAPITRE XII. 305 retiré volontairement en France. Sa résolution parait
avoir ébranlé la fermeté de Leblanc qui, dans l'agence,
était celui qui résistait le plus à Sonthonax. Il paraît encore qu'après la mission de la délégation et
de Desfourneaux, qui produisit de si funestes résultats aux
Cayes, cette disposition d'esprit en Leblanc s'accrut au
point, qu'après avoir signé, comme président de l'agence,
la proclamation du 25 frimaire, sa conscience vint en aide
à son esprit pour ne lui faire entrevoir que malheurs et
que désastres dans la colonie. Il s'aperçut alors que Sonthonax, quoi qu'il eût dit lors de sa motion, avait pris la
chose au sérieux et se croyait seul appelé à gouverner
Saint-Domingue. En ce moment-là, l'agence allait expédier en France la
frégate la Sémillante, pour porter au Directoire exécutif
ses dépêches du 26 décembre 1796 et 5 janvier \ 797, par
lesquelles elle lui transmettait toutes les pièces relatives à
la mission de la délégation et sa propre proclamation.
Leblanc, malade d'ailleurs, prit donc le parti d'abandonner l'agence et de se rendre en France, de même que Giraud. Il le fit avec éclat, après une altercation avec Sonthonax ; et avant le jour fixé pour le départ de la frégate, il
se rendit à son bord : elle était mouillée au Port-Français^
près du Cap. Mais là, il se croit empoisonné : par qui ? Ses
soupçons se dirigèrent contre Sonthonax à qui le rapport
en fut fait. Pourquoi ces soupçons d'une perfidie aussi atroce? Historien , voulant ici défendre Sonthonax contre une telle
monstruosité, nous devons en rechercher la cause. Nous lisons, en effet, dans l'écrit de Gatereau déjà cité,
que le bruit avait couru au Gap, que Thomas, capitaine
de la frégate la Méduse où s'embarqua Villalte, eut une
t. m. 'zO 30G ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. vive discussion avec Sonthonax, à cause des égards qu'il
avait eus pour le prisonnier , et que ce capitaine était
mort presque subitement, après avoir dîné avec l'agence:
ce qui occasionna une sorte de révolte de la part de l'équipage de la frégate, qui soupçonna qu'il avait été empoisonné dans le dîner. Nous lisons de plus dans le même
écrit, que le vieux général Pierrot étant mort peu après
Thomas, on avait encore attribué cet événement au poison qu'il aurait reçu, après avoir refusé à Sonthonax de
sévir avec rigueur contre les mulâtres du Cap. Gatereau
ajoute encore que T. Louverture, quand il venait au Cap,
se gardait de boire et de manger chez Sonthonax.
de la frégate, qui soupçonna qu'il avait été empoisonné dans le dîner. Nous lisons de plus dans le même
écrit, que le vieux général Pierrot étant mort peu après
Thomas, on avait encore attribué cet événement au poison qu'il aurait reçu, après avoir refusé à Sonthonax de
sévir avec rigueur contre les mulâtres du Cap. Gatereau
ajoute encore que T. Louverture, quand il venait au Cap,
se gardait de boire et de manger chez Sonthonax. Gatereau, marié à une femme de couleur, a beaucoup
écrit en faveur de cette classe dont nous faisons partie.
Mais, nous ne nous aveuglons pas au point d'accueillir
toutes les imputations faites contre les hommes qui se
sont montrés le plus injustes envers cette classe. Sonthonax aussi était marié à une femme de couleur. Mais, en
1792, il avait déporté Gatereau avec d'Esparbès : de là,
sans nul doute, le ressentiment, la rancune, la haine
même de Gatereau pour lui. Indépendamment de cette
considération , ne peut-on pas induire de choses toutes
naturelles, que Thomas, Européen, a pu mourir par l'effet
de notre climat destructeur, après un repas trop copieux?
Que le général Pierrot, d'un âge avancé, a pu, a dû mourir aussi facilement ? Et quant à T. Louverture, son caractère soupçonneux et méfiant a pu seul le porter à s'abstenir de toutes boissons, de tous alimen s chez Sonthonax. Quoiqu'il en soit, on voit dans ces faits, dans ces bruits
préexistans, la cause des soupçons injustes de Leblanc
contre Sonthonax. Trop emporté, trop violent dans ses
passions politiques, il ressentit d'autant plus vivement [1797J chapitre xn. 507 l'injure faite à son honneur par Leblanc, que celui-ci,
lors de sa motion, avait semblé donner crédit au bruit
qui circulait alors , que les assassinats du Port-de-Paix
étaient suscités par lui, puisque les noirs les auraient commis au cri de Vive Sontlionax ! : ce qui, du reste, n'était
pas bien prouvé. Dans l'irritation produite en lui, Sonthonax se disposait à faire contraindre la Sémillante à partir, en lui tirant
des coups de canon, lorsqu'elle mit à la voile. Un tel procédé eût été inqualifiable ; la seule intention manifestée
par Sonthonax, d'en agir ainsi à l'égard de son collègue
malade, et porté sans doute au délire par la maladie même,
a suffi pour accréditer contre lui toutes les imputations
que la malveillance a lancées à son égard. Peu de jours après son départ, Leblanc mourut à bord
de la frégate. , Il paraît que peu après, Martial Besse fut envoyé aussi
en mission en France, porteur de dépêches de l'agence,
réduite à deux membres : il revenait alors du Sud. Sonthonax n'a pas dû ignorer la répugnance éprouvée pour
ce général, par T. Louverture, et qu'il manifesta dans une
de ses lettres à Laveaux. Bientôt, nous verrons encore
éloigner A. Chanlatte, sans doute par le même motif. Ces
deux militaires, de même que Villatte, avaient combattu
contre T. Louverture, quand il était au service de l'Espagne : il ne savait pas oublier, et Sonthonax faisait tout
pour lui être agréable.
dû ignorer la répugnance éprouvée pour
ce général, par T. Louverture, et qu'il manifesta dans une
de ses lettres à Laveaux. Bientôt, nous verrons encore
éloigner A. Chanlatte, sans doute par le même motif. Ces
deux militaires, de même que Villatte, avaient combattu
contre T. Louverture, quand il était au service de l'Espagne : il ne savait pas oublier, et Sonthonax faisait tout
pour lui être agréable. Venons à un sujet plus intéressant : examinons ce qui
s'est passé en France et à Saint-Domingue, à propos de
la représentation de cette colonie. En achevant la constitution del'nn 5, la convention nu508 études sur l'histoire d'haïti. tionale avait rendu un décret, le 15 fructidor (50 août),
par lequel il était défendu de faire des élections au corps
législatif pendant toute l'année républicaine, du 25 septembre 1795 au 22 septembre 1796, c'est-à-dire pendant
l'an 4. Mais, comme la plupart des membres de la convention entraient dans les deux conseils, des Anciens et des
Cinq-Cents, par rapport à Saint-Domingue, le 1er vendémiaire an 4 (25 septembre) un autre décret décida que
ses députés qui avaient été admis à la convention, siégeraient au corps législatif jusqu'à ce que la colonie pût élire d'autres membres. Dufay, J.-B. Belley, Garnot, Mills
et Boisson Laforêt, purent donc y prendre place. Joseph
Georges, élu en 1795, n'avait pas été en France. On a vu que ces députés avaient écrit à Saint-Domi ngue
pour engager les provinces du Sud et de l'Ouest à en envoyer aussi en France. Ceci est attesté dans un rapport
de Cholet au conseil des Cinq-Cents, du 22 avril 1798.
Ainsi, quand Pinchinat le soutenait au Cap, pour convaincre Laveaux et Perroud de la nécessité d'autoriser les
élections dans ces provinces, il disait vrai. Par suite de
l'autorisation accordée de mauvaise grâce, par des motifs
politiques que nous avons signalés, les élections eurent
lieu en germinal an 4, dans l'ignorance absolue du décret
du 15 fructidor. En arrivant au Cap, l'agence les déclara nulles en vertu
de ce décret. Mais, poussant l'inconséquence jusqu'à la
passion , en faisant proclamer la constitution en août
1796, elle convoqua cette assemblée électorale dont nous
avons parlé, où furent élus Laveaux, Sonthonax, ïhomany, Brothier, Louis Boisrond et Pétiniaud : celle-ci
aurait dû en nommer sept, mais elle réserva une place
pour la partie ci- devant espagnole, a-t-elle dit dans ses [1797] CHAPITRE XII. 509 procès-verbaux, quoique l'agence n'eût point convoqué
des électeurs pour cette partie dont on n'avait pas même
pris possession. De quel droit l'agence agissait-elle ainsi,
sinon d'après sa volonté dictatoriale ? Sur quelle loi se
basa-t-elle pour n'avoir qu'une seule assemblée électorale
au Cap? Sur une loi du 10 juillet 1791. N'avait-elle pas
été abrogée, cette loi, par le décret du 22 août 1792 ?
-verbaux, quoique l'agence n'eût point convoqué
des électeurs pour cette partie dont on n'avait pas même
pris possession. De quel droit l'agence agissait-elle ainsi,
sinon d'après sa volonté dictatoriale ? Sur quelle loi se
basa-t-elle pour n'avoir qu'une seule assemblée électorale
au Cap? Sur une loi du 10 juillet 1791. N'avait-elle pas
été abrogée, cette loi, par le décret du 22 août 1792 ? Laveaux étant parti pour France en octobre, sur le
même navire partirent Brothier, Thomany, Louis BoisrondetPétiniaud, laissant Sonthonax, leur collègue, continuer sa dictature. Mais, en France, on contesta les élections du Cap,
faites en contravention ouverte au décret du 1 5 fructidor an 5. Cela donna lieu à la formation d'une commission au conseil des Cinq-Cents, dont Doulcet fut le rapporteur. Il fit ressortir « la nullité des élections ordonnées
« par l'agence qui osa convoquer clans un seul point les
« électeurs d'un pays qui a plus de 200 lieues de côtes ; la
« fixation arbitraire par elle du nombre des électeurs;
« la précipitation de la convocation de l'assemblée électo-
« raie ; le petit nombre des votans, sans connaissance
« exacte du chiffre de la population; l'état de danger où
« elle avait déclaré être la partie du Nord ; les excès, les
« violences faites dans l'assemblée ; enfin, le désir d'exer-
« cer une influence certaine sur les électeurs. » Après
avoir ainsi stigmatisé les agens du Directoire exécutif, le
rapporteur conclut à faire déclarer nulles les élections
du Cap : ce qui eut lieu. En conséquence, les députés
rendus en France ne furent pas admis au corps législatif. Ce rapport de Doulcet, présenté le 25 février, fut immédiatement suivi de celui de Maroc, du 1er mars, dont nous 510 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. avons cité tant de passages. Ce dernier, on le conçoit fort
bien, disposa favorablement le corps législatif pour l'agence à Saint-Domingue. Or, une loi avait été rendue, le 27 pluviôse an v (15 février), qui déterminait que cette colonie enverrait désormais 15 députés au corps législatif . Dès qu'elle parvint au
Cap à Sonthonax et à J. Raymond, avec le rapport de
Marec, ils jugèrent bien que le Directoire exécutif réussirait à la fin, à faire admettre les 6 députés, élus déjà au
Cap. Sonthonax surtout, qui dirigeait les affaires, compta
sur la présence de Laveaux en France. En conséquence, il ordonna la convocation d'une nouvelle assemblée électorale au Cap, toujours en vertu de la
loi du 10 juillet 1794. Malgré la scission opérée avec le
département du Sud, ses électeurs et ceux de l'Ouest y furent appelés ; mais aucun ne se rendit à' cet appel : les
difficultés de la guerre étaient d'ailleurs trop réelles, pour
leur permettre de se rendre dans le Nord, L'assemblée électorale se tint au Cap, le 9 avril 1797,
et élut 7 membres pour compléter la députation des 15,
bien que les 6 premiers eussent été exclus. De l'urne électorale sortirent les noms suivans : Leborgne, G.-H. Vergniaud, deux blancs; Etienne Mentor, J.-L. Annecy %
Pre Antoine fils, trois noirs ; J. Tonnelier et A. Chanlatte,
deux mulâtres. Ces deux derniers et les deux blancs partirent le 14 juin, du Port-de-Paix, sur le brig la Loyauté >
fort bien nommé pour amener Leborgne en France * .
les 6 premiers eussent été exclus. De l'urne électorale sortirent les noms suivans : Leborgne, G.-H. Vergniaud, deux blancs; Etienne Mentor, J.-L. Annecy %
Pre Antoine fils, trois noirs ; J. Tonnelier et A. Chanlatte,
deux mulâtres. Ces deux derniers et les deux blancs partirent le 14 juin, du Port-de-Paix, sur le brig la Loyauté >
fort bien nommé pour amener Leborgne en France * . ■ Sonthonax avait fait compter 500 piastres à chacun de ces 4 députés. Le
5 juin, Leborgne lui écrivit de lui faire donner 3 milliers de café en sus,
afin de prouver â la France que les noirs fiaient dignes de la liberté, puisqu'ils savaient travailler. C'eût été autant de pris sur l'ennemi. Mais il avait
affaire à un dictateur intelligent. Sonthonax lui répondit que ses états de
comptabilité, comme agent central, étaient une meilleure preuve en faveur
des noirs, que ne pouvait être ce faible échantillon de café. [1797] CHAPITRE XII. 311 Les trois noirs furent retenus dans le Nord, à cause d'une
mission que leur réservait Sonthonax, dans l'Ouest. A.
Chanlatte y était encore, quand l'assemblée électorale l'élut député : Sonthonax lui faisait ainsi donner un congé,
utile à ses vues. Le général ^anglais Simcoë arriva d'Europe au mois de
mars : il releva le général Forbès dans le commandement
supérieur qu'il exerçait. Déjà plusieurs autres généraux
avaient été relevés : les Anglais reconnaissaient la difficulté
de se maintenir encore longtemps dans la colonie, où ils
avaient perdu considérablement d'hommes par la guerre
et surtout par la fièvrejaune, et dépenséd'énormes sommes,
sans étendre leur conquête. Simcoë mit un peu d'ordre
dans ces dépenses, en réduisant au tiers le grand nombre
de légions qui avaient été créées pour donner de l'emploi
aux émigrés français et aux colons. Garder les diverses
places et les positions occupées, fut pour cet officier la
chose indispensable. Depuis longtemps, avant l'affaire du 30 ventôse, T.
Louverture avait écrit des lettres à Laveaux pour être
autorisé à attaquer les Anglais à Las Caobas et à Banica,
et Laveaux s'y était refusé en alléguant pour motifs, que
ce serait violer le traité de paix fait avec l'Espagne. Or,
le territoire de la partie espagnole avait été cédé à la France,
et les Espagnols favorisaient les Anglais. T. Louverture
jugeait donc mieux que le gouverneur, car la guerre a des
lois inflexibles ; mais il dut obéir à son chef. Sonthonax ne pouvait pas adopter les futiles raisonncmens de Laveaux : il tenait d'ailleurs à favoriser l'élévation de T. Louverture. Celui-ci visait au titre de général
en chef, et voulait ajouter ce nouveau fleuron à la cou5 1 2 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI . ronne militaire qu'il avait obtenue avec le grade de général
de division. Il eut l'ordre ou l'autorisation de s'emparer
d'abord du bourg du Mirebalais où les Anglais s'étaient
maintenus jusque-là, se reliant avec d'autres points, également en leur possession.
vation de T. Louverture. Celui-ci visait au titre de général
en chef, et voulait ajouter ce nouveau fleuron à la cou5 1 2 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI . ronne militaire qu'il avait obtenue avec le grade de général
de division. Il eut l'ordre ou l'autorisation de s'emparer
d'abord du bourg du Mirebalais où les Anglais s'étaient
maintenus jusque-là, se reliant avec d'autres points, également en leur possession. De son côté, Sonthonax n'était pas fâché de prouver
en France qu'il savait pousser avec vigueur les affaires
militaires comme celles qui tenaient à la politique , et
qu'enfin il était un homme nécessaire à Saint-Domingue.
Pour mieux faire réussir T. Louverture sur qui il avait
ses vues, il ordonna à Desfourneaux, commandant du
Nord, de marcher aussi contre Vallière, afin d'en chasser
les Anglais, et des hauteurs où ils se tenaient dans le
voisinage de Banica. Le plan de cette campagne (suivant
Pamphile de Lacroix) avait été préparé par le colonel du
génie Vincent. Les colonels Moïse, H. Christophe et
Charles Chevalier contribuèrent beaucoup à son succès :
le 5 mars, Vallière fut pris. Au lieu de marcher contre Banica , Desfourneaux revint au Cap , probablement pour ne pas trop aider aux
succès de T. Louverture :ce qui mécontenta Sonthonax *. Pendant ce temps, T. Louverture marchait contre le
Mirebalais qu'il enleva, le 9 avril, aux mains du vicomte
de Bruges. Il ne s'y arrêta pas ; il envahit les montagnes
des Grands-Bois , et intercepta ainsi toutes communications entre les Anglais qui occupaient alors Las Caobas,
Banica, Las Matas, Saint-Jean et Neyba. Ces bourgades
furent évacuées, et leurs garnisons se concentrèrent au 1 Après cette campagne, Sonthonax promut Moïse au grade de général de brigade, Je 19 mars, et Laplume le 20. Peu après, il éleva au même grade J. JDessalines et Clervaux, et Paul Louverture à celui de colonel. Etienne Mentor
fut fait adjudant-général, sur la demande de T. Louverture. Jacques Boyé
l'était déjà, au 26 janvier". [1797] CHAPITRE XII. 513 Cul-de-Sac. T. Louverture s'y porta à la tête de sa cavalerie pour faire une simple apparition, d'après son rapport
à Sonthonax : à son approche, les avant-postes delà Croixdes-Bouquets se replièrent sur ce bourg qui ne fut pas
attaqué. Il fit maintenir des troupes dans les montagnes
des Grands-Bois et du Trou-d'Eau. Tandis qu'il allait contre le Mirebalais , les généraux
Bauvais et Laplume, sur l'ordre de Sonthonax, faisaient
marcher le chef de bataillon Pétion contre les postes occupés par les Anglais, dans la colline de la Rivière-Froide
et sur le morne L'hôpital *. Ces ennemis avaient fait venir
des troupes de Saint- Marc, sous les ordres de Dessources ;
et au moyen de ce renfort, ils avaient repoussé Pétion.
Les garnisons revenues de l'Est furent employées à garder la Croix-des-Bouquets et la plaine qui l'environne.
faisaient
marcher le chef de bataillon Pétion contre les postes occupés par les Anglais, dans la colline de la Rivière-Froide
et sur le morne L'hôpital *. Ces ennemis avaient fait venir
des troupes de Saint- Marc, sous les ordres de Dessources ;
et au moyen de ce renfort, ils avaient repoussé Pétion.
Les garnisons revenues de l'Est furent employées à garder la Croix-des-Bouquets et la plaine qui l'environne. Après cette campagne, T. Louverture retourna aux Gonaïves. Là, il reçut une lettre de Sonthonax qui lui témoignait le désir qu'il vînt au Cap. Il y arriva le 1er mai. Le dictateur qui n'avait pas tenu la balance de l'impartialité entre Desfourneaux etMontbrun, qui ne l'avait
pas tenue davantage entre ce général et Rigaud, ne la tint
pas non plus entre T. Louverture et lui. Dans la nuit du
1er au 2 mai, Sonthonax fit arrêter Desfourneaux qui fut
embarqué sur la flûte Y Indien, dans la rade du Cap. Il ordonna d'empêcher toutes communications avec lui. 1 Pétion fut nommé chef de brigade adjudant-général, le 19 mai, sur la demande de Laplume, pour continuer â servir dans l'arrondissement de LéoganeA cette occasion, Sonthonax lui écrivit d'employer tous ses soins pour prémunir Laplume contre les intrigues et les séductions de Rigaud. L'intérêt du moment lui fit oublier que Pétion avait soutenu Montbrun, dénoncé par lui,
Rigaud avait envoyé quelques troupes à Laplume, pour aider Pétion dans ses
efforts contre les Anglais : Sonthonax ordonna de les renvoyer dans le Sud, alin
d'éviter tout contact avec les hommes qui servaient tous Rigaud. 514 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D*HAÏTI. Le 4, il répondit à une lettre de Desfourneaux, qu'on ne
pouvait lever le scellé mis sur ses papiers ; il le fît transférer à bord de l'aviso les Droits de l'homme (droits violés
à son égard), qui le transporta au Port-de-Paix où le général Bedos reçut l'ordre de l'enfermer au Grand-Fort,
d'empêcher toutes communications avec lui, même de la
part des sentinelles, sous le prétexte qu'il pourrait chercher à soulever les troupes, et de le réduire seulement à
la ration de pain, attendu qu'il n'y avait pas assez de salaison : enfin, il fut traité comme un écolier insoumis , —
au pain sec et à l'eau. Nous avons ces divers ordres sous nos yeux, au moment
où nous écrivons ces lignes. Tels furent les procédés employés envers Desfourneaux. Voyons comment Kerverseau parle de ce fait, dans son
rapport : « A mon retour (de sa mission aux Gayes) l'agence, par
son arrêté du 2 nivôse an v (22 décembre 1796), me nomma adjudant-général, chef de l'état-major de la division
du Nord commandée parle général Desfourneaux ; et j'en
exerçais les fonctions, lorsque l'arrestation arbitraire et
vexatoire de ce général, et la promotion de Toussaint au
généralat en chef, qui la suivit immédiatement, établirent
un nouvel ordre de choses dans la colonie Le jour
même de son installation, Toussaint partit du Cap, sans
prendre congé (de Sonthonax). »
adjudant-général, chef de l'état-major de la division
du Nord commandée parle général Desfourneaux ; et j'en
exerçais les fonctions, lorsque l'arrestation arbitraire et
vexatoire de ce général, et la promotion de Toussaint au
généralat en chef, qui la suivit immédiatement, établirent
un nouvel ordre de choses dans la colonie Le jour
même de son installation, Toussaint partit du Cap, sans
prendre congé (de Sonthonax). » Une lettre de T. Louverture à Laveaux, datée de l'habitation Descahos, le 23 mai, lui parle d'abord des Anglais
qu'il a chassés des différentes bourgades de la partie espagnole, et lui dit ensuite : « Je viens d'être promu, par la commission du gouvernement français, au grade de général en chef de Saint- [1797] chapitre xir. 313 Domingue. Inspiré par l'amour du bien public et le bonheur
de mes concitoyensje ne suis point ébloui par l'éclat des
grandeurs. . . . Mes vœux seront à leur comble, et ma reconnaissance parfaite , si , avec l'aide de Dieu , je suis assez
heureux pour pouvoir, après avoir expulsé les ennemis de
la colonie, dire bientôt à la France : — L'étendard de la
liberté flotte enfin sur la surface de Saint-Domingue ! » Cette dernière phrase était à l'adresse du Directoire
exécutif: T.Louverture l'écrivait pour être communiquée
par Laveaux, son prôneur obligé ; et il venait de laisser
Sonthonax stupéfait de son brusque départ du Cap î II
méditait déjà son renvoi de la colonie ; il se conciliait d'avance l'approbation du Directoire exécutif. C'est donc l'arrivée de T. Louverture au Cap, désirée
par Sonthonax, qui détermina l'arrestation de Desfourneaux ; c'est pour pouvoir élever le noir que le blanc fut
ainsi maltraité. Il reçut le grade de général en chef, le
5 mai. L'appréciation de ces faits parKerverseau nous explique
toute la pensée de Sonthonax. Arrêter Desfourneaux arbitrairement, c'est n'avoir contre lui aucun motif plausible,
avouable. Nommer immédiatement un autre général de
division au rang de général en chef, c'est prouver qu'on a
voulu se débarrasser violemment de l'autre pour arriver
à ce résultat. Desfourneaux était plus ancien que T. Louverture ; il arriva général de division avec l'agence. Laveaux étant congédié depuis quelques mois, c'était à Desfourneaux qu'eût dû revenir cette haute promotion, et en
l'arrêtant, il n'y avait plus d'obstacle aux vues qu'on se
proposait. Cette conduite seule suffit pour faire juger du caractère
de Sonthonax et de la passion qu'il savait mettre pour ar510 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. river à ses fins. Pour lui, Desfourneaux n'était plus un instrument utile *. Comment Rigaud, déjà interdit, proscrit, eût-il pu se
plaindre de l'élévation de T. Louverture, lui mulâtre qui
ne pouvait avoir aucune prétention, lorsqu'un blanc toujours si choyé, si caressé, subissait une telle rigueur ? Et
quels enseignemens ne ressortent pas de ces faits? Naguère,
Desfourneaux ne pensait qu'à enlever à Rigaud sa position : le voilà maintenant traqué par rapport à T. Louverture !
utile *. Comment Rigaud, déjà interdit, proscrit, eût-il pu se
plaindre de l'élévation de T. Louverture, lui mulâtre qui
ne pouvait avoir aucune prétention, lorsqu'un blanc toujours si choyé, si caressé, subissait une telle rigueur ? Et
quels enseignemens ne ressortent pas de ces faits? Naguère,
Desfourneaux ne pensait qu'à enlever à Rigaud sa position : le voilà maintenant traqué par rapport à T. Louverture ! Cependant , Rigaud n'était pas resté dans l'inaction.
Dans ses proclamations il avait promis de continuer à
combattre les Anglais : il marcha contre eux aux trois, au
milieu d'avril, pendant que T. Louverture agissait contre
le Mirebalais. Il donna de nouveaux assauts au fort de ce
lieu et ne put l'enlever. Ce fort avait l'avantage d'être situé tout près du rivage de la mer : la frégate la Magicienne
vint s'embosser et cribla la troupe assaillants de ses boulets. Rigaud dut renoncer à cette conquête impossible ;
mais il détacha un de ses bataillons qui se porta sur le
bourg de Dalmarie et l'incendia. Durant ce temps, les Anglais faisaient reprendre le Mirebalais et les Vérettes, par Dessources. Ce succès appela
le nouveau général en chef sur les bords de l'Artibonite :
il y vint avec une nombreuse armée, contraignit Dessources
à abandonner les Vérettes, le poursuivit et le tailla en 1 Dans son rapport, J. Raymond attribua l'arrestation de Desfourneaux à
une protestation qu'il rédigea pour être envoyée en France, contre les élections
du mois d'avril. Sonthonaxa pula prendre pour prétexte; mais le vrai motif fut
le désir d'élever T. Louverture. D'ailleurs, J. Raymond, resté au Gap, n'aurait
pu l'avouer sans déplaire au général en chef dont il fut le complice dans
rembarquement de Sonlhonax. [1797] CHAPITRE XII. 517 pièces. Se rabattant contre le Mirebalais, il reprit ce bourg
en chassant les Anglais : ils n'y revinrent plus. Paul
Louverture en prit le commandement. Le général en chef marcha ensuite contre Saint-Marc,
dans les premiers jours de juin. Après quelques actions
où périt le colonel Desrouleaux, du 7e régiment, il dut
renoncer à l'enlever. On était arrivé alors au mois de juillet. Les Anglais voulurent essayer, encore une fois, de porter Rigaud à trahir
la cause de la France, dans la supposition que la conduite
de l'agence envers lui, la connaissance qu'il avait en ce
moment du message du Directoire au corps législatif, et
la promotion de T. Louverture augénéralat en chef, seraient autant de motifs pour le porter à accepter leurs
offres. Ils avaient déjà reconnu qu'il était inaccessible aux
offres d'argent ; ils tentèrent de le convaincre par des
considérations politiques , pour conserver l'existence de
la classe des hommes de couleur, menacée par la duplicité
du gouvernement français. En conséquence, l'infâme Lapointe fut chargé de lui adresser la lettre suivante :
latif, et
la promotion de T. Louverture augénéralat en chef, seraient autant de motifs pour le porter à accepter leurs
offres. Ils avaient déjà reconnu qu'il était inaccessible aux
offres d'argent ; ils tentèrent de le convaincre par des
considérations politiques , pour conserver l'existence de
la classe des hommes de couleur, menacée par la duplicité
du gouvernement français. En conséquence, l'infâme Lapointe fut chargé de lui adresser la lettre suivante : Arcahaie, le 12 juillet 1797. Au général André Rigaud, commandant la province du Sud. La guerre que le commissaire Sontbonax allume contre vous, doit
vous convaincre de la perversité de ses projets et de sa constante réso-^
lution défaire de Saint-Domingue, le sépulcre de tout ce qui fut avant
la révolution, libre et propriétaire : cet homme altéré de sang, après
avoir anéanti ou pour mieux dire réduit à un tel point de nullité, les
blancs, qu'il n'a plus rien à craindre d'eux, appelle la vengeance des
nègres contre les hommes de couleur. Les malheureux blancs qui se
trouvent dans son parti, aveuglés par la haine et le préjugé abondent
dans son sens. Tour les y amener, il a dépeint à leurs yeux les hommes
de couleur comme les destructeurs de Saint-Domingue. Le perfide sait 318 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. bien le contraire ; mais pour justifier ces atroces complots, il le répète
sans cesse. Le gouvernement français feint de le croire ou le croit réellement ; il vous a mis hors la /or, et Sonthonax, avide de tout ce qui
peut contribuer à faire couler un sang qui n'eut d'autre tort que celui
de l'avoir trop écouté, a déjà sonné le tocsin de la mort sur la tête de ce
quil appelle aujourd'hui les mulâtres. De grands préparatifs sont faits contre vous: le nègre Toussaint, aidé
des blancs qui ont eu la lâcheté de se ranger sous sa bannière, emploie
la vigilance la plus active pour s'ouvrir une communication dans le Sud,
Nous le gênons à la vérité ; il faudrait pour cela nous forcer ; eh ! la
chose n'est pas aisée. Je ne crois pas, quoi que m'en aient dit quelquesuns de ses partisans que j'ai été à même devoir cesjoursderniers, que
son projet soit de vous attaquer à force ouverte. Cet esclave est trop
lâche pour l'entreprendre; mais je suppose qu'il compte sur l'influence
que lui donne sa couleur et le rôle qu'on lui fait jouer, sur les noirs,
pour capter ceux de votre province. Alors vous vous verriez réduit à
périr de la main de ses satellites, devenus plus féroces à l'instigation des
bourreaux qui arment leurs bras contre vous.
été à même devoir cesjoursderniers, que
son projet soit de vous attaquer à force ouverte. Cet esclave est trop
lâche pour l'entreprendre; mais je suppose qu'il compte sur l'influence
que lui donne sa couleur et le rôle qu'on lui fait jouer, sur les noirs,
pour capter ceux de votre province. Alors vous vous verriez réduit à
périr de la main de ses satellites, devenus plus féroces à l'instigation des
bourreaux qui arment leurs bras contre vous. Vous connaissez sans doute la proclamation de Sonthonax par rapport à vous ; vous aurez sans doute remarqué avec quelle barbare
adresse il rappelle l'affaire des nègres delà Croix-des-Bouquets, connus
sous la dénomination de suisses, embarqués par Caradeux pour la baie
des Mosquitos. Attendrez-vous que ce monstre consomme ses forfaits? Attendrez-vous
qu'il porte les derniers coups à la population libre ? et que par son
machiavélisme il soit parvenu à faire de cette île superbe une nouvelle
Guinée ? La faction dont il est l'agent n'eut jamais d'autre but ; et,
quoique ce terrible système soit changé en France , le cruel n'a pas
renoncé à ses projets. Ouvrez, je vous en conjure, les yeux, promenez
vos regards dans l'avenir ; et recourant à cette énergie qui vous a fait
surmonter tant d'obstacles, prenez un parti qui vous sauve et ceux que
la fortune lie à votre sort, d'un massacre et d'une proscription semblable à celle qu'il exerça contre les blancs, lors de son premier voyage
dans cette colonie. Nous touchons peut-être au moment où une paix générale rendue à
l'Europe réglera les destinées de Saint-Domingue. Ne serait-il pas flatteur pour vous d'avoir préservé les restes infortunés des hommes et des
propriétés des lieux où vous commandez, de la fureur dévastatrice des
brigands qui ne connaissent que l'anarchie ? Croyez que , quelle que [1797] CHAPITRE XH. 319 soit la puissance destinée à posséder Saint-Domingue , elle s'estimera
heureuse d'y trouver le noyau d'une colonie contre laquelle tant de
coups ont été dirigés, et les conservateurs auront seuls raison. N'attendez pas que la guerre s'allume dans les lieux où vous commandez : vous connaissez ses ravages. Ils entraîneraient infailliblement la destruction de ce que vous avez conservé, et le hideux en retomberait sur vous. Je ne vous propose aucun parti : vous êtes grand et sage. Je vous
envoie un ouvrage imprimé vers la fin de l'année dernière , sous les
yeux du directoire français ; lisez-le avec attention : cette lecture fixera
votre opinion sur tout ce qui a trait à la colonie. Je désire que vos réflexions se rencontrent avec les miennes. Si vous êtes jaloux de répondre à mon ouverture, j'en serai enchanté. Cela pourrait nous mener, sans compromettre notre honneur,
à quelque chose d'utile à la colonie. Je suis autorisé à cette démarche
par mes chefs ; le désir de concourir à la restauration de mon pays me
l'a fait entreprendre. Par le moyen de mes bâiimens armés vous pourrez correspondre avec moi par les barges de Léogane. Je ne vous indiquerai aucun moyen d'exécution. Peut-être ne les auriez-vous pas ;
mais mes bâtimens me les donnent. Celui qui protège le parlementaire
chargé de la présente, reparaîtra cinq jours après son arrivée devant le
Petit-Goave. Alors, à un signal, qui sera pavillon national devant, et
anglais derrière, vous pourrez le renvoyer. Votre loyauté m'est garante de sa sûreté. Son équipage est de deux hommes.
ogane. Je ne vous indiquerai aucun moyen d'exécution. Peut-être ne les auriez-vous pas ;
mais mes bâtimens me les donnent. Celui qui protège le parlementaire
chargé de la présente, reparaîtra cinq jours après son arrivée devant le
Petit-Goave. Alors, à un signal, qui sera pavillon national devant, et
anglais derrière, vous pourrez le renvoyer. Votre loyauté m'est garante de sa sûreté. Son équipage est de deux hommes. Faites tout pour la perfection de votre ouvrage ; la conservation, c'est
votre apanage; ne souffrez pas qu'on le souille. Je ne puis m'étendre davantage. Il me suffit : j'ai commencé, continuez ; et si vous le désirez,
nous nous expliquerons ouvertement. (Signé) J. B. Lapointe. Telle fut la lettre captieuse adressée à Rigaud, par le
traître qui avait livré l'Arcahaie à la Grande-Bretagne,
rétabli le plus dur esclavage contre les noirs, assassiné de
sa propre main des hommes de couleur, les uns et les autres ses frères. Elle fut apportée au Petit-Goave par le
major Ango ; et la corvette anglaise qui le protégeait y
était commandée par un ancien officier de la marine française, émigré,du nom de Du-Petit-Thouars, colonduNord, 520 études sur l'histoire d'iiaïti. Lisons maintenant la réponse de Rigaud. Aux Cayes, le 29 messidor an 5 de la République française'
une et indivisible (17 juillet 1797).
Le général Rigaud, à J. B. Lapointe, aux Arcahaies. J'ai reçu avec autant de surprise que vous méritez de mépris, la lettre
que vous m'avez écrite ; et mon étonnement s'est accru à chaque ligne
que j'en ai lue. D'abord, j'ai cru que ce pouvait être lJaveu des crimes que vous avez
commis envers votre patrie et vos frères : je m'imaginais que, reconnaissant enfin la profondeur de l'abîme où vous vous êtes précipité,
vous vouliez, avant de subir le sort qui vous attend, transmettre à la
postérité, par mon entremise, le tableau des plaies que vous avez faites
à l'humanité : mon cœur s'ouvrait à la joie en vous croyant encore susceptible de remords .. .. Mais non : vous persévérez dans le vice^ et.
vous proposez à un républicain intègre de vous imiter de sacrifier
ainsi la gloire de Vous avoir combattus, vous et vos maîtres, et d'avoir
constamment résisté à vos efforts réunis, à vos promesses et à vos
menaces ! Et dans quel temps, grand Dieu t osez-vous tenir ce langage?
Au moment même où la paix rendue à l'Europe, dites-vous, réglera
les destinées de Saint-Domingue. Ces destinées peuvent-elles être incertaines ? Et Lapointe peut-il se flatter d'en goûter le fruit ? La colonie de Saint-Domingue peut-elle appartenir à une autre puissance
qu'à la République française ? Et pouvez-vous espérer d'y finir paisiblement vos jours , après avoir abreuvé cette terre de tant de sang
innocent ] ?
osez-vous tenir ce langage?
Au moment même où la paix rendue à l'Europe, dites-vous, réglera
les destinées de Saint-Domingue. Ces destinées peuvent-elles être incertaines ? Et Lapointe peut-il se flatter d'en goûter le fruit ? La colonie de Saint-Domingue peut-elle appartenir à une autre puissance
qu'à la République française ? Et pouvez-vous espérer d'y finir paisiblement vos jours , après avoir abreuvé cette terre de tant de sang
innocent ] ? Est-ce vous qui prenez tant d'intérêt à mes camarades et à moi, vous
qui avez fait égorger impitoyablement ceux qu'il était en votre pouvoir
de sauver ? Vous qui auriez consommé, si vous l'aviez pu, la destruction de tous les hommes de couleur attachés à leur patrie, avez-vous
l'audace de vous montrer sensible aux malheurs dont vous les croyez
menacés ? Si nous avons quelques différens avec les agens que le gouvernement 1 Lapoime est mort aux Cayes, dans la même ville où mourut Rigaud, quelques années après lui ! Après avoir erré à l'étranger, dans le mépris de ceux
qui le connaissaient, il obtint de Pétion la permission de rentrer en Haïti dès
1812. Le chef qui secourut Billaud-Yârennes dans sa détresse, pouvait bien
souffrir que Lapointe vint mourir sur sa terre natale. [1797] CHAPITUE XII. 521 français a envoyés dans la colonie, c'est à ce gouvernement seul à en
connaître. Nous n'avons et ne voulons avoir d'autre appui que sa
justice. Si les Africains \ pour la liberté desquels j'ai combattu, devenaient
ingrats au point de méconnaître mes services, je n'en serais pas moins
fidèle à ma patrie, pas moins attaché aux sublimes principes qui mont
dirigé : je trouverais au fond de mon cœur la douce consolation d'avoir
embrassé une cause à laquelle la mienne est nécessairement liée, et
qui aurait été aussi la vôtre si vous aviez connu vos vrais intérêts ;
mais ils ne sont pas tous si injustes, à mon égard : l'affection de ceux
qui me connaissent me venge bien de la haine qu'on a suggérée à ceux
qui n'ont pas été à portée de m'apprécier. Au reste, un républicain
qui, pour le bonheur de son pays, sait affronter la mort dans les combats, doit-il la craindre de la part des factions de l'intérieur? Et cette
crainte doit-elle le porter à trahir ses devoirs, à vivre dans l'ignominie
plutôt qu'à mourir, s'il le faut, avec gloire et sans reproche ?
de la haine qu'on a suggérée à ceux
qui n'ont pas été à portée de m'apprécier. Au reste, un républicain
qui, pour le bonheur de son pays, sait affronter la mort dans les combats, doit-il la craindre de la part des factions de l'intérieur? Et cette
crainte doit-elle le porter à trahir ses devoirs, à vivre dans l'ignominie
plutôt qu'à mourir, s'il le faut, avec gloire et sans reproche ? Il n'est pas étonnant que vous m'ayez envoyé un livre composé par
un colon et qui ne parle que de la nécessité de l'esclavage. La lecture
que j'en ai prise n'a fait que me convaincre de la conformité des principes de l'auteur avec les vôtres et ceux de vos pareils. Je dois réprimer votre insolence et relever le ton méprisant avec lequel vous me parlez du général français, Toussaint Louverture. Il ne vous
convient pas de le traiter de lâche, puisque vous avez toujours craint
de vous mesurer avec lui, ni d'esclave^ parce qu'un républicain français ne peut pas être un esclave. Ces titres vous appartiennent, parce
que vous n'avez jamais su combattre vos ennemis qu'avec les armes de
la perfidie lorsqu'ils étaient sans défense, et parce que vous servez des
horamesdont vous ne pourrez jamais devenir l'égal, que vous travaillez,
en les servant, à maintenir l'esclavage. Toussaint, au contraire, combat sous les drapeaux de la liberté pour affranchir les hommes que vous
asservissez. Sa qualité de nègre ne met aucune différence entre lui et
ses concitoyens, sous l'empire d'une constitution qui n'établit pas les
dignités sur les nuances de l'épiderme. Lorsque vous aurez pris connaissance de mes senlimens par la lecture
de la présente, vous serez sans doute convaincu que mon honneur serait gravement compromis, si j'avais une plus longue correspondance 1 On se rappelle que Sonthonax elPoIvéret appelaient les noirs africains, et
les hommes de couleur, citoyens du 4 avril. r. m. 21 522 r'IT ÉTUDES SUR L'iIISfOIIlE d'iIAÏTÏ. avec vous. Je ne réponds à votre ouverture, que pour vous payer le juste
tribut d'indignation que votre conduite liberticide et sanguinaire vous
attire de tous les hommes sensibles. Chargé de si grands forfaits, il ne
vous reste plus d'honneur. Vos chefs ont si bien senti cette vérité, qu'après m'avoir envoyé des propositions anonymes, ils vous ont chargé
de m'en faire de signées, comme n'ayant pas d'honneur à compromettre.
Mais moi, qui suis jaloux de conserver le mien, je ne puis plus longtemps m'entretenir avec un traître.
ation que votre conduite liberticide et sanguinaire vous
attire de tous les hommes sensibles. Chargé de si grands forfaits, il ne
vous reste plus d'honneur. Vos chefs ont si bien senti cette vérité, qu'après m'avoir envoyé des propositions anonymes, ils vous ont chargé
de m'en faire de signées, comme n'ayant pas d'honneur à compromettre.
Mais moi, qui suis jaloux de conserver le mien, je ne puis plus longtemps m'entretenir avec un traître. Vos envoyés ne méritent pas plus d'égards que vous ; car ce sont aussi
des Français rebelles à leur patrie et exposés à toute la rigueur de ses
lois. Ils ne peuvent être considérés comme parlementaires, étant chargés d'une mission contraire à toutes les lois de la guerre. Ce ne serait
donc pas manquer de loyauté que de les retenir, et je ne les renvoie que
pour vous faire parvenir ma réponse, (Signé: A. Rigaud.) Certainement, Lapointe disait à Rigaud bien des vérités dans sa lettre ; mais elles étaient déjà palpables, pour
ainsi dire , et pour Rigaud et pour tous ses frères qui
avaient su observer la perversité de la faction coloniale,
depuis le commencement delà révolution. Il était prouvé
pour eux, que l'aveuglement des passions de Sonthonax
personnellement, servait à merveille les projets constamment formés par cette faction, de détruire la classe des
hommes de couleur pour maintenir les noirs dans l'esclavage. Un écrit de lui, du 21 septembre 1794, en réponse
àRourdon (de l'Oise), disait des colons : « C'est au décret
« du 16 pluviôse qu'ils en veulent ; ils se flattent partout
« de le faire rapporter. » Mais, qu'avait fait la Grande-Rretagne en venant s'emparer de quelques points de la colonie, sinon rétablir la
classe blanche dans sa prépondérance ? Ses agens n'avaient-ils pas fait fusiller de nombreux hommes de couleur? Dans quel but ? De maintenir ou rétablir l'esclavage
des noirs. [1797] CHAPITRE XII. o23 Nous le répétons : la publicité donnée aux débats, ayant
convaincu que les commissaires civils avaient été contraints de donner la liberté aux noirs, le regret éprouvé
était sincère en Europe où l'on s'était habitué à leur
esclavage, pour obtenir une immense production et la richesse qu'elle procure : les Européens y tiennent trop,
pour avoir pu, alors, se désabuser sur ce point. Mais, pour les hommes de couleur qu'on poursuivait
alors avec acharnement, était-il de leur devoir de suivre
l'inspiration d'un vil égoïsme, en contribuant volontairement à une modification quelconque de la liberté générale?
Non ! et ce n'était pas Rigaud surtout, qui avait devancé
Sonthonax dans cette voie, qui pouvait s'y prêter. Résister
comme il a fait, voilà quel était son devoir : il le remplit
Consciencieusement ; et ce qu'il répondit à Lapointe, qu'il
méprisait avec raison, prouve qu'il avait la profonde conviction, que la liberté générale devait triompher de tous les
vains obstacles qu'on lui opposait, de toutes les perfides
intentions qu'on avait contre les noirs. Que lui importait,
en outre, la haine ou l'injustice dont Lapointe le menaçait de leur part et dont il ne souffrit jamais ? Est-ce qu'un
homme politique s'arrête ainsi à de pareilles considérations, à de telles appréhensions, s'il a l'âme élevée, si les
sentimens de son cœur sont d'accord avec ses principes?
Il poursuit sa marche, quel qu'en doive être le résultat*
Lapointe ne pouvait comprendre ce que le devoir moral
prescrivait à Rigaud.
la haine ou l'injustice dont Lapointe le menaçait de leur part et dont il ne souffrit jamais ? Est-ce qu'un
homme politique s'arrête ainsi à de pareilles considérations, à de telles appréhensions, s'il a l'âme élevée, si les
sentimens de son cœur sont d'accord avec ses principes?
Il poursuit sa marche, quel qu'en doive être le résultat*
Lapointe ne pouvait comprendre ce que le devoir moral
prescrivait à Rigaud. Nous aimons à trouver dans la réponse de ce dernier,
la défense judicieuse qu'il prit de T. Louverture, contre
le vil serviteur des Anglais. Elle fut conséquente aux relations qui existaient entre lui et le général en chef, et dont
il avait pris la louable initiative, en lui envoyant Pelletier. 524 études sur l'histoire d'haï n. D'ailleurs, Rigaud, fils d'une négresse, ne pouvait avoir
aucun sentiment de répulsion pour T. Louverture, nègre
lui-même, lorsque son frère Joseph Rigaud était aussi un
nègre. Le mulâtre ne peut pas haïr le nègre, non plus que
celui-ci ne peut le haïr : des différends peuvent exister
entre eux, comme il en existe entre les blancs ; mais ce
n'est pas à cause de leur couleur ni de leur origine : elles
sont semblables * . C'est probablement alors que Rigaud sentit la nécessité de publier son mémoire , qui parut trois semaines
après sa réponse à Lapointe. Celle-ci est du 17 juillet, le
mémoire est du 18 thermidor (5 août). Ce document, rédigé en réfutation des écrits calomnieux
contre les hommes de couleur de Saint-Domingue , présente un résumé succintdetous les faits révolutionnaires,
depuis 1789 jusqu'aux derniers événemens produits par
les procédés de l'agence et la mission de sa délégation aux
Cayes. Il rappelle la perfidie des colons à toutes les époques, contre les hommes de couleur et les noirs, et la conduite de ceux-ci : nous en avons cité assez de passages
pour faire comprendre l'esprit dans lequel il fut écrit.
Mais en évoquant la grande ombre dePolvérel, il ne dissimula pas le peu d'estime que lui inspirait Sonthonax*
dont la conduite fut toujours si différente de celle de son
collègue. « Ombre de Polvérel, dit-il, de quel œil vois-tu aujourd'hui l'accusation injuste que de lâches ennemis intentent
contre les hommes de couleur ? Craindrais-tu qu'on pût 1 Le système colonial des Européens a bien pu, a dû même imaginer ces
idées absurdes pour mieux asservir la race noire ; mais e'est aux deux branches;
de cette race à se prémunir contre ces distinctions, afin de ne pas faire des
sottises qui nuiraient à leurs destinées. [1797] CHAPITRE XII. 325 réussir à les décourager ou à lasser leur constance ? Tranquillise-toi ; mes frères et moi, nous périrons tous avant
qu'on porte la moindre atteinte à ton ouvrage. Liberté!
Liberté! Tel est notre cri de guerre. France! France!
Voilà notre cri de ralliement ; et l'audacieux calomniateur couvert de honte et de confusion, ne trouvera
plus de ressource que dans un lâche désespoir. » Cette évocation des mânes de Polvérel, en même temps
qu'il qualifiait Sonthonax de perfide et de machiavélique,
coïncidait avec les mesures que, dans le Nord, T. Louverture prenait en ce moment pour expulser de la colonie
le chef de l'agence, de qui il avait reçu le grade de général
de division et le rang de général en chef de l'armée. Cet événement, aussi extraordinaire qu'important, va
faire le sujet du chapitre suivant.
ocation des mânes de Polvérel, en même temps
qu'il qualifiait Sonthonax de perfide et de machiavélique,
coïncidait avec les mesures que, dans le Nord, T. Louverture prenait en ce moment pour expulser de la colonie
le chef de l'agence, de qui il avait reçu le grade de général
de division et le rang de général en chef de l'armée. Cet événement, aussi extraordinaire qu'important, va
faire le sujet du chapitre suivant. CHAPITRE XIII. Correspondance de Sonlhonax avec les généraux et Toussaint Louverture. — j
Mission d'Etienne Mentor, Annecy et Gracia Lafortune dans l'Ouest. —
Préoccupations de Sonthonax contre Rigaud. —Il fait arrêter le général
Pierre Michel. — Projet de conspiration. — Message du Directoire exécutif
au Conseil des Cinq-Cents. — Insubordination des troupes de l'Artibonite,
leur dénûment, leurs plaintes. — Irritation de Toussaint Louverture. —
Idlinger et les finances. — Causes du départ forcé de Sonthonax pour la
France. — Toussaint Louverture au Cap. — II se concerte avec J. Rayisond
et Pascal. — Ses lettres à Sonthonax, ses mesures et diverses autres cir-.
constances. — Sonthonax s'embarque et part. — Son discours du 4 février
1798» — Députation envoyée en France. — Jugement sur Toussaint Louverture, J. Raymond et Sonthonax. Ce fut sans doute une grave atteinte portée à l'autorité
de la métropole, ce fut un grand attentat politique commis par T. Louverture, lorsqu'il se décida à contraindre
Sonthonax de quitter la colonie pour retourner en France.
Mais, plus nous avons été jusqu'ici sévère, plus nous le
serons encore envers ce noir célèbre, plus aussi notre impartialité nous impose le devoir d'exposer toutes les considérations qui peuvent atténuer ce fait qui lui a été reproché, comme prouvant à un haut degré son ambition et
son machiavélisme. Nous avons déjà relaté beaucoup d'actes de la part de [1797] CHAPITRE Xïll. 327 Sonthonax ; mais on ne connaît pas encore tout ce que cet
agent de la France a fait à Saint-Domingue, pour encourir sa déportation, effectuée d'ailleurs dans les formes les
plus douces et les plus habiles en même temps. Il faut
donc dire ce qu'il fit, ce qu'il voulait faire encore, exposer
la situation qu'il s'était faite à lui-même et à la colonie,
pour pouvoir apprécier et juger le fait reproché à T. Louverture. Il faut examiner si ce dernier pouvait raisonnablement continuer à supporter cette situation tendue ;
s'il n'était pas de son devoir de la faire cesser par la résolution qu'il a prise. Quoiqu'il eût été au service de l'Espagne, il n'avait pas
ignoré de quelle manière Sonthonax avait exercé son pouvoir de commissaire civil dans le Nord et dans l'Ouest,
pendant sa première mission. Depuis que cet agent était
revenu dans la colonie, T. Louverture avait été à même
d'observer cette politique inquiète, ces procédés despotiques qui le caractérisaient et qui lui firent prendre la haute
direction de toutesles mesures arrêtées par l'agence. Pour
un homme qui réunissait tant de tact à une ambition
si grande, rien n'était perdu. Il s'était attaché à complaire
à toutes les vues de Sonthonax, dans l'intérêt de cette
ambition, soit qu'elles fussent le but du gouvernement
français, soit qu'elles fussent le résultat des passions personnelles de cet agent. T. Louverture voulant parvenir à
une position supérieure à celle de tous les autres généraux,
avait su mettre à profit toutes ses dispositions à l'y élever : il avait été nommé général de division, et enfin général en chef de l'armée.
Il s'était attaché à complaire
à toutes les vues de Sonthonax, dans l'intérêt de cette
ambition, soit qu'elles fussent le but du gouvernement
français, soit qu'elles fussent le résultat des passions personnelles de cet agent. T. Louverture voulant parvenir à
une position supérieure à celle de tous les autres généraux,
avait su mettre à profit toutes ses dispositions à l'y élever : il avait été nommé général de division, et enfin général en chef de l'armée. Mais en même temps, il avait observé comment Sonthonax avait agi à l'égard de Villatte, de Pinchinat et de Ri-
&aud; comment Giraud avait étédégoûtédes choses qui se 328 études sur l'histoire d'haïti. passaient sous ses yeux, quels procédés furent employés
à l'égard de Leblanc, envers Desfourneaux, naguère le
favori de Sonthonax : tout récemment encore, le général
Pierre Michel venait aussi d'être arrêté par ses ordres et
mis en détention au fort Picolet. Il suffisait sans doute
de toutes ces mesures, pour faire comprendre à T. Louverture que Sonthonax ne considérait les hommes que
comme des instrumens qu'il employait quand ils lui étaient
utiles, et qu'il brisait ensuite lorsqu'ils n'étaient plus propres à ses vues. Il le comprenait d'autant mieux, que c'était ainsi qu'il les considérait lui-même : de là sa propension à se débarrasser de celui qui le gênait maintenant,
dans l'exercice de l'autorité qu'il voulait exercer. Mais,
voyons si Sonthonax lui-même ne contribua pas à faire
naître l'idée de son expulsion de la colonie : examinons
ce qui résulte de sa correspondance particulière, en dehors de cette agence réduite à lui et J. Raymond, au mépris des droits de son collègue. On a vu Sonthonax chercher à exciter Bauvais contre
Rigaud, et nous avons dit que Bauvais, dégoûté, timoré,
donna sa démission au commencement du mois d'avril.
En même temps, il envoya à Sonthonax une liste d'officiers promus provisoirement à différensgrades, pour avoir
la sanction de l'agence. Demander sa démission pour aller
aux États-Unis, ce n'était pas vouloir exercer à Jacmel ni
à Léogane une influence en dehors de celle de l'autorité ;
mais comme il n'avait point voulu se désunir avec Rigaud,
le dictateur lui devint hostile. Il écrivit le 7 avril à T. Louverture, alors général de
division, commandant le département ou plutôt la province île l'Ouest : « Vous pensez bien, cher général, que m 797] CHAPITRE XIII. 529 « je n'irai pas jeter à la tête de Bauvais ses propres créait tures et des hommes à sa dévotion. Nous devons être
« très-sévères sur le choix de ces officiers, et je ne ferai
« rien sans vous avoir préalablement consulté. » Alors il
nomma Laplume général de brigade commandant l'arrondissement de Léogane, que la proclamation du 25 frimaire avait déféré à Bauvais; et comme on ne voulait pas
d'A. Chanlatte à Jacmel, il proposa à T. Louverture d'y
envoyer Christophe Mornet : « Je serais d'avis, dit-il, de
« nommer définitivement Christophe Mornet à ce com-
« mandement : sous tous les rapports, c'est, à mon avis,
« l'homme qu'il nous faut. Attendu sa couleur (noire) il
« sera bien vu, et comme ami de la liberté des noirs ; sa
« qualité d'ancien libre le rendra aussi agréable aux
« hommes de couleur ; et les blancs sachant que c'est un
« officier imbu de la pureté de vos principes et l'un de
« vos élèves, le verront avec plaisir. »
ivement Christophe Mornet à ce com-
« mandement : sous tous les rapports, c'est, à mon avis,
« l'homme qu'il nous faut. Attendu sa couleur (noire) il
« sera bien vu, et comme ami de la liberté des noirs ; sa
« qualité d'ancien libre le rendra aussi agréable aux
« hommes de couleur ; et les blancs sachant que c'est un
« officier imbu de la pureté de vos principes et l'un de
« vos élèves, le verront avec plaisir. » T. Louverture n'étant pas de cet avis, le 20 avril Sonthonax écrit à Bauvais que l'agence ne peut accepter sa
démission dans les circonstances présentes, qu'elle compte
sur son civisme et son attachement aux intérêts de la République pour rester à son poste : — « Croyez qu'elle vous
« tiendra compte de ce sacrifice.» pus en même temps,
c'est à Laplume de présenter une nouvelle liste des officiers à nommer. Bauvais, chargé de le faire reconnaître
au grade de général de brigade , reçoit l'ordre d'aller
prendre le commandement de l'arrondissement de Jacmel,
et Laplume est invité de correspondre souvent avec la commission, et surtout avec T. Louverture. Ace dernier, Sonthonax écrit le 24 avril :—« Donnez-moi, je vous prie, des
« nouvelles de l'arrivée du brevet de Laplume et de la senti salion qu'aura faite le nouveau grade dont on l'a décoré. » 530 études sin l'histoire d' HAÏTI. Opposer les noirs aux jaunes, voilà toute sa préoccupation : c'est à lui qu'il faut imputer le renouvellement
des distinctions de couleurs imaginées par le système colonial, Il avait à peine élevé Laplume, qu'il se tourmentait de
ne pas recevoir de lettres de lui ; il témoigne ses inquiétudes à ce sujet à T. Louverture. Mais à la fin, Laplume
lui écrit ; et comme cet officier faisait d'incessantes demandes^ grades et des recommandations en faveur d'officiers, hommes de couleur, qu'il aimait, on voit que cela
inquiète Sonthonax. Il engage Laplume à être plus avare
de recommandations : il n'ignore pas, en effet/que c'est à
l'influence de Rigaud et de Bauvais, que cet officier a dû
de nefrpas se livrer aux Anglais, avec Pierre Dieudonné
et Pompée qu'il avait fait arrêter, et il redoute encore l'effet de cette influence sur son esprit et son cœur. Le 19
mai il lui écrit : « Je connaissais la lettre que Rigaud
« vous a écrite, avant que vous m'en eussiez envoyé copie,
« parce que, sans sortir de mon cabinet, je sais tout ce
« qu'on projette partout où est Rigaud. Mes instructions
« vous disent la conduite que vous avez à tenir à son égard :
« prudence et surveillance, sont les deux seules choses que
« i'aie?à vous recommander avec les rebelles du Sud. » En effet, le même jour Sonthonax envoie des instructions à Laplume, pour sa gouverne dans le lieu qu'il commande, A côté des recommandations on ne peut plus convenables, faites pour qu'il ne se laisse pas aller à la persécution contre aucune classe d'hommes, pour les porter à
fraterniser ensemble, nous remarquons ces passages : « Je n'ignore point que les commandans militaires du
Petit-Goave, Miragoane, l'Anse-à-Veau,Fond-des-Nègres,
compriment les vœux secrets des communes. Le temps
ax envoie des instructions à Laplume, pour sa gouverne dans le lieu qu'il commande, A côté des recommandations on ne peut plus convenables, faites pour qu'il ne se laisse pas aller à la persécution contre aucune classe d'hommes, pour les porter à
fraterniser ensemble, nous remarquons ces passages : « Je n'ignore point que les commandans militaires du
Petit-Goave, Miragoane, l'Anse-à-Veau,Fond-des-Nègres,
compriment les vœux secrets des communes. Le temps [1797] CHAPITRE XIII. 351 des vengeances n'est pas loin ; mais croyez que la foudre
ne frappera que sur les seuls coupables, les instigateurs
des mouvemens qui ont fait résister aux ordres de votre
prédécesseur Bauvais, et qui feraient méconnaître les
vôtres... Essayez les moyens de persuasion, de douceur,
de paix ; laissez à la France le soin de punir les auteurs
delà rébellion aux ordres de ses agens. Si Rigaud se présentait à Léogane comme simple voyageur, et n'ayant que
ses aides de camp, recevez-le comme un camarade, un
frère d'armes; mais s'il venait avec des troupes, faiteslui signifier qu'il n'entrera pas sur le territoire que vous
commandez. » Or, ces commandans militaires, ce Rigaud signalé avec
eux, sur qui doit tomber la foudre de la France, sont les
amis, les camarades d'armes de Laplume qui leur est attaché. S'ils sont rebelles, Rigaud surtout, pourquoi permettre que ce dernier puisse être admis à Léogane, même
sans troupes ? N'est-ce pas là une inconséquence propre
à porter Laplume à penser que Sonthonax ne sait ce
qu'il fait ni ce qu'il veut ? Aussi le 20 juin il écrivit de nouveau à Laplume : « Si
« les mouvemens de Rigaud sont aussi hostiles que vous
« mêles représentez, vous ne devez pas hésiter un moment
« à employer tous vos moyens pour le repousser. Tâchez
« de vous entendre avec le général Rauvais po?<r le mettre
« entre deux feux. » Mais le 25 il apprend que Laplume a envoyé une députation à Rigaud, au Petit-Goave. « D'après la réponse de Rigaud à la députation/ vous
avez fait une très-grande faute d'entrer en très-grande
conférence avec lui. Vous vous êtes exposé aux séductions
de cet homme. Vous avez perdu de l'attitude sévère et ré532 ETUDES SLR L HISTOIRE D HAUT. . servée que vous deviez tenir à son égard. Rigaud pourra
donner à cette entrevue les couleurs d'une fraternisation
entre vous deux, et les citoyens qu'il a égarés, vous croyant
d'accord, ne le regardant plus comme un rebelle, ne se
prononceront plus contre lui. Si je n'étais assuré de la pureté de vos intentions, je m'appesantirais sévèrement sur
une démarche qui peut avoir des suites dangereuses. Plus
d'entrevue désormais avec les rebelles du Sud, plus de
communications d'aucune espèce. Ne recevez jamais Ri*
gaud à Léogane, ni seul, ni accompagné, avec ou sans
forces ; il ne faut pas que vous le voyiez ; il ne faut pas que
son souffle empoisonné puisse s'exhaler sur vous. Si vous
êtes menacé ou attaqué par les Anglais, adressez-vous au
général Bauvais ; s'il est dans l'impuissance de vous secourir, alors, comme la conservation du territoire doit faire
passer sur toutes les considérations, vous demanderez à
Rigaud des renforts; mais vous lui observerez bien que les
officiers qui les commanderont vous seront subordonnés,
et lui-même surtout, dans aucun cas, ne doit mettre les
pieds à Léogane. »
haler sur vous. Si vous
êtes menacé ou attaqué par les Anglais, adressez-vous au
général Bauvais ; s'il est dans l'impuissance de vous secourir, alors, comme la conservation du territoire doit faire
passer sur toutes les considérations, vous demanderez à
Rigaud des renforts; mais vous lui observerez bien que les
officiers qui les commanderont vous seront subordonnés,
et lui-même surtout, dans aucun cas, ne doit mettre les
pieds à Léogane. » Conçoit-on des ordres aussi contradictoires ? Tantôt
Sonthonax permet à Laplume de recevoir Rigaud à Léogane, comme un camarade, un frère d'armes, tantôt il
lui en fait défendre l'entrée ; il ordonne de le mettre entre
deux feux, de commencer la guerre civile, de ne pas recevoir ses troupes dans l'arrondissement de Léogane ; et
cependant, si les Anglais menacent Laplume, il l'autorise
à demander des renforts à Rigaud ; Laplume doit ainsi,
dans ce cas, correspondre avec le rebelle, tandis qu'il lui
a défendu toute correspondance avec lui. Il a créé une
fausse situation par ses injustices envers Rigaud, et elle
l'embarrasse maintenant. [1797] CHAPITRE XIII. 333 Et tous ces ordres passent sous les yeux deT< Louverture ou lui sont communiqués par des lettres en copie ,
afin qu'il les renforce par ses propres instructions. Celles
envoyées à Laplume se terminaient ainsi : « Je vous re-
« commande fortement de vous appuyer dans toutes vos
« opérations sur les conseils du général en chef. Non-
« seulement comme son subordonné, vous devez exécuter
« ponctuellement tous ses ordres, mais ses moindres avis
« doivent être des ordres pour vous. C'est l'homme de la
« commission; c'est l'espoir de l'arméeet la terreur de nos
« ennemis. Ecoutez-le, obéissez-lui, et je vous prédis des
« succès * . » Ces instructions furent envoyées ouvertes à
T. Louverture pour en prendre lecture. Ce général ri'a-tilpas vu dès-lors le côté faible de Sonthonax, n'a-t-il pas
apprécié tous ces ordres contradictoires d'une autorité
passionnée ? Il y en a encore d'autres. Le 16 juillet* Sonthonax
écrit à Laplume : « Je ne puis qu'applaudir, mon bon
« ami, aux motifs qui vous ont déterminé à envoyer des
« députés aux insurgés (Lafortune et Conflans), concur-
« remment avec Bauvais et Rigaud. Cependant, je vous
« conseille d'éviter toute espèce de liaison, même momen-
« tanée, avec cet homme (Rigaud), qui est évidemment
« l'auteur des troubles, par l'entremise de Desruisseaux
« etdeRidoré. » Il applaudit à l'entente de Laplume avec Rigaud, et il
conseille en même temps d'éviter toute espèce de liaison
avec lui ! Pour s'entendre, il faut être lié, avoir des rapports ensemble. Il avait fait envoyer des armes à Laplume ; des fusils 1 Ces conseils ont bien profilé à Laplume , en effet : il les suivit surtout en
1790. 534 ÉTUDES StJR i/ HISTOIRE ti'HAÏTI. étaient rendus aux Gonaïves pour lui être encore expédiés; mais le 29 juillet, il écrit à T. Louverture : « Le
« rappport que m'ont fait Mentor et Annecy, et qu'ils vous
* ont fait sans doute à vous-même sur la situation de
« l'Ouest , me fait trop mal présumer de la faiblesse de ce
« général (Laplume), pour ne pas craindre avec raison
« que ces mêmes armes tourneraient contre lui , et par
« conséquent contre nous. Cessez tout envoi d'armes et
« autres objets. »
29 juillet, il écrit à T. Louverture : « Le
« rappport que m'ont fait Mentor et Annecy, et qu'ils vous
* ont fait sans doute à vous-même sur la situation de
« l'Ouest , me fait trop mal présumer de la faiblesse de ce
« général (Laplume), pour ne pas craindre avec raison
« que ces mêmes armes tourneraient contre lui , et par
« conséquent contre nous. Cessez tout envoi d'armes et
« autres objets. » Inquiet de l'influence qu'exerçait Rigaud, qu'il avait
contraint à la scission, à la rébellion, Sonthonax avait
imaginé la mission dans l'Ouest, de Mentor, Annecy et
Gracia Lafortune, trois noirs, pour détruire cette influence
aux yeux des noirs de Léogane, de Jacmel et des campagnes qui avoisinent ces villes * Les deux premiers, députés élus en avril au corps législatif, avaient été retenus
pour cette mission, tandis que les autres se rendaient en
France. Le troisième était un honnête homme, africain
d'origine. Cette mission fut conçue après l'entrevue de
Laplume avec Rigaud. Une lettre à T. Louverture, du
24 juin, lui dit : « Les représentais du peuple, Mentor et Annecy, partiront dans six jours pour se rendre à Léogane, et il n'y a
pas de doute que leur présence ne fasse bon effet auprès
de notre ami Laplume. Ils vous verront en passant et prendront vos instructions. Je vous prie de vous joindre à moi
pour faire sentir au général Laplume tout le danger de
son entrevue avec Rigaud ; elle a été secrète : ce qui est
de la plus périlleuse conséquence auprès de nos frères les
noirs, qui vont perdre confiance dans le chef que nous
leur avons donné dans l'Ouest. » [1797] CHAPITRE xiu. 355 Quatre jours auparavant, il écrivait à T. Louverture :
« Je vous prie de surveiller les émissaires de Rigaud
« qui arrivent furtivement aux Gonaïves. Dominique, du
« Cap, est l'un des principaux agens de correspondance * . » Le 28 juin, les députés dans l'Ouest apportent à Bauvais et à Laplume des lettres qui les recommandent et font
connaître le but de leur mission. Sonthonax s'efforce de persuader à Bauvais que Rigaud
le fera chasser de Jacmel, comme il en a été d'A. Chanlatte. « Vous êtes environné de traîtres qui vous livreront
aux rebelles du Sud. Le danger que vous courez n'est
point imaginaire ; il est imminent : des hommes sûrs qui
sortent d'auprès de vous m'ont donné les renseignemens
les plus précis et les plus vrais sur votre position et sur
les desseins de Rigaud. Il est donc de votre intérêt comme
de celui de la République, de vous concerter une bonne
fois avec le général Laplume et les représentans du peuple,
pour faire avorter les projets de Rigaud. La commission
attend de vous des mesures jortes et imposantes. Vous
avez bien commencé ; il ne s'agit plus que de bien finir.» À Laplume : « Ces trois citoyens se rendent près de
« vous pour vous aider à déjouer les intrigues de Rigaud ;
« ils sont chargés de ramener, dans la dépendance de
« Léogane et de Jacmel, le calme et la paix intérieure, le
« règne des lois et l'obéissance à ses organes. Le citoyen
« Gracia Lafortune... a déjà rempli une pareille mission
« dans la partie de l'est du département du Nord il est
« de nation africaine, et je crois même de la vôtre 2. Son
pour vous aider à déjouer les intrigues de Rigaud ;
« ils sont chargés de ramener, dans la dépendance de
« Léogane et de Jacmel, le calme et la paix intérieure, le
« règne des lois et l'obéissance à ses organes. Le citoyen
« Gracia Lafortune... a déjà rempli une pareille mission
« dans la partie de l'est du département du Nord il est
« de nation africaine, et je crois même de la vôtre 2. Son 1 C'est cette lettre de Sonthonax que nous avions annoncée au chapitre XI:
elle prouve ce qu'ont avancé Gatereau et Kerverseau, sur la correspondance
dont Rigaud prit l'initiative. 2 Laplume était Africain, de la nation des Congos. 556 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. « éloquence simple, naïve et sans art plaira à nos frères
« de l'Ouest. » (les noirs.) A quoi ne descend pas Sonthonax , pour convaincre
Laplume ? Et des instructions analogues furent données aux trois
députés, aux deux représentans surtout qui savaient lire : « Vous emploierez sous vos ordres le citoyen Gracia Lafortune, délégué parla commission pour prêcher dans les
montagnes l'évangile de la paix et de la liberté : l'éloquence
africaine, simple et sans art de ce bon citoyen deviendra
un levier puissant dans vos mains. C'est à vous à le diriger sur tous les points où il pourra agir, et à tirer parti
des avantages que ses effets vous procureront... Vous
manderez près de vous le chef des révoltés Lafortune (compagnon de Conflans); vous le ferez aboucher avec le délégué Gracia. L'ascendant que doit donner à la bonne cause
l'influence réunie des représentans du peuple , décidera
facilement la conversion de ce Séïde de Rigaud. Surtout ,
citoyens, n'épargnez point les promesses ! La commission
tiendra la parole de ses agens... » Or, Etienne Mentor, chef de cette mission , était un
homme de tact : il avait été déjà envoyé à Jacmel pendant
les agitations occasionnées par le commandement donné à
A. Chanlatte; il avait vu ce peuple en mouvement, là et
àLéogane, et il s'en était tiré heureusement. Cette seconde
fois, se rappelant ces faits et ceux qui eurent lieu aux Cayes
dans le mois de fructidor précédent, il se garda de suivre
les instructions de Sonthonax à la lettre. Aucun d'eux
n'alla dans les campagnes, ni à Jacmel, dans la crainte
qu'il ne leur arrivât le sort d Edouard, tout noirs qu'ils
étaient. Après avoir passé quelques semaines à Léogane,
ils revinrent au Cap. L'irritation de Sonthonax contre [4797] chapitre xiii. 557 Rigaud n'en fut que plus grande, et il fut mécontent de
ce qu'il appelait la faiblesse de Laplume. Il ne fut pas
moins mécontent de ce que Bauvais ne voulait pas agir
contre Rigaud, et à cette occasion il avait écrit le 18 juillet à E. Mentor et Annecy, qui étaient à Léogane : « Vous ne
« devez pas négliger d'acquérir tons les matériaux néces-
« saires pour développer la conduite de Bauvais, depuis
« la naissance des troubles du Sud, et notamment depuis
« l'arrivée de Chanlatte à Jacmel. »
se de Laplume. Il ne fut pas
moins mécontent de ce que Bauvais ne voulait pas agir
contre Rigaud, et à cette occasion il avait écrit le 18 juillet à E. Mentor et Annecy, qui étaient à Léogane : « Vous ne
« devez pas négliger d'acquérir tons les matériaux néces-
« saires pour développer la conduite de Bauvais, depuis
« la naissance des troubles du Sud, et notamment depuis
« l'arrivée de Chanlatte à Jacmel. » Cependant, sa délégation aux Cayes avait fait l'éloge
le plus complet de la conduite de Bauvais pendant les
troubles du Sud ! Sonthonax ignorait-il que Bauvais était
l'ami de Rigaud? Quel était donc ce caractère despotique
qui voulait que tout pliât à sa volonté dictatoriale ? En veut-on d'autres preuves? Voyons ce que Sonthonax faisait du général Pierre Michel, l'un des héros du 50
ventôse, pendant qu'il ordonnait à Mentor et Annecy de
réunir des matériaux d'accusation contre Bauvais. Il paraît que Pierre Michel, aussi brutal que Desfourneaux, était étroitement lié avec ce prisonnier. Le 5
mai , trois jours après l'arrestation de Desfourneaux,
le bruit courut au Cap et dans ses environs, que Pierre
Michel allait être arrêté aussi. Le commandant de Limonade , nommé Passepartout (nom guerrier) , adressa
une lettre à cette occasion à Sonthonax, lui disant que des
gérans de plusieurs habitations en étaient inquiets. Pierre
Michel lui-même lui écrivit à ce sujet le même jour. Sonthonax répondit à l'un et à l'autre, que ce bruit était sans
fondement, et que s'il y avait eu lieu, Pierre Michel aurait été arrêté comme Desfourneaux. « Il est bien vrai, dit- il à Passepartout, que pendant
t. m. 22 558 études sur l'histoire d'haïti. quelques jours, le général Pierre Michel s'est laissé mal
entourer, qu'il a été circonvenu par le général Desfourneaux qui cherchait à l'égarer. » « J'ai été assez clairvoyant, dit- il à Pierre Michel, pour
m'apercevoir que pendant quelque tempsvous avez prêté
l' oreille à des insinuations pei fuies, à des conseils insidieux qui vous auraient conduit à votre perte, si vous
aviez eu la faiblesse de les suivre... Vous avez été faible
un moment; mais vous n'avez jamais été coupable, et
j'étais certain que vous ne le seriez jamais devenu ; aussi
jamais rien ne fut plus loin de ma pensée, que l'idée de
vous punir du tort que vous avez eu d'écouter un homme
dangereux *, par la raison que j'étais convaincu que vous
n'auriezjamais celui de vous laisser entraîner dans le piège
où il s'est pris lui-même... » Et alors, Pierre Michel eut ordre de partir pour marcher avec T. Louverture, qui allait attaquer Saint-Marc.
Mais il se dit malade et obtint ensuite un permis d'aller se
traiter au Port-Margot. A la mi-juillet, quelque insubordination eut lieu parmi des dragons dans ce bourg, et
Pierre Michel fut accusé de les y avoir excités. Sonthonax
donna l'ordre de l'arrêter et de le conduire au Cap. Le
général Lé veillé, commandant l'arrondissement, ami de
Pierre Michel, sollicita la permission de lui faire garder
les arrêts chez lui-même, au bureau de l'arrondissement,
afin qu'il pût se soigner. Sonthonax le fît visiter par un
officier de santé qui constata qu'il avait une maladie chronique; et Sonthonax décida alors, en bon médecin, qu'une
onna l'ordre de l'arrêter et de le conduire au Cap. Le
général Lé veillé, commandant l'arrondissement, ami de
Pierre Michel, sollicita la permission de lui faire garder
les arrêts chez lui-même, au bureau de l'arrondissement,
afin qu'il pût se soigner. Sonthonax le fît visiter par un
officier de santé qui constata qu'il avait une maladie chronique; et Sonthonax décida alors, en bon médecin, qu'une 1 C'est Desfourneaux qui est ainsi désigné ! Quand Sonthonax l'employait
contre Montbiun et Rigaud, c'était le meilleur citoyen : voulant élever T.
Louverture au rang de général en chef, Sonthonax le fait arrêter ; Desfourneaux devient un homme dangereux ! Les accusations portées contre lui dans
le Sud n'étaient donc pas fausses et calomnieuses ! [1797] chapitre xiir. 539 telle maladie pouvait être traitée d'autant mieux au fort
Picolet, qu'il y avait un air plus pur que dans la ville : il
réduisit en même temps le personnel des gens qui devaient
l'y accompagner, à une femme et un domestique, en ordonnant à Léveillé d'interdire toute visite au grand nombre de femmes qui venaient le voir. C'était le 21 juillet. Le même jour, il en donna avis à T. Louverture et à
Moïse. Le 23, il écrivit de nouveau à T. Louverture : « Je vous ai prévenu que la gravité des faits dont ce général était inculpé, avait déterminé la commission à s'assurer de sa personne et à le détenir au fort Picolet. Si la
commission avait suivi la marche rigoureuse de la loi
elle eût livré le coupable à un conseil militaire ; si elle eût
écouté les conseils que des hommes de tous les états et de
toutes les couleurs lui ont donnés, elle eût déporté pour
France le général coupable d'avoir compromis la tranquillité publique. La commission n'a pas adopté le premier parti, parce que, plus indulgente que sévère, il lui a
suffi de prévenir le mal en s'assurant de celui qui voulait
le faire ; elle a rejeté le second, parce que, outre que la
commission ne se conduit pas par la clameur publique,
elle n'a pas cru qu'il fût politique d'envoyer en France un
officier supérieur qui a bien mérité de la République , le
50 ventôse an îv, en soutenant la dignité du gouvernement français à Saint-Domingue, et en couvrant, pour
ainsi dire, de son corps la première autorité de la colonie.
Détenir le général Pierre Michel jusqu'à la paix serait
donc le parti le plus sûr, le plus convenant, le plus politique, et sans contredit le plus indulgent. Il pourrait, ou
rester ici à Picolet, ou auprès de vous au Morne-Blanc
(fort des Gonaïves). Ce sera vous qui en déciderez; c'est
sur votre avis seul, sur les mesures que vous me conseille540 études sur l'histoire d'haïti.
i dire, de son corps la première autorité de la colonie.
Détenir le général Pierre Michel jusqu'à la paix serait
donc le parti le plus sûr, le plus convenant, le plus politique, et sans contredit le plus indulgent. Il pourrait, ou
rester ici à Picolet, ou auprès de vous au Morne-Blanc
(fort des Gonaïves). Ce sera vous qui en déciderez; c'est
sur votre avis seul, sur les mesures que vous me conseille540 études sur l'histoire d'haïti. rez de prendre définitivement à l'égard de ce prisonnier,
que je provoquerai de la commission un arrêté qui fixe
son sort. Je vous envoie un arrêté relatif à l'arresta lion de
ce général. // ne sera pris aucune autre détermination à
son sujet, avant votre réponse. » C'est ainsi que Sonthonax, avocat, comprenait la justice. Villatte, selon lui, avait été heureux de n'être pas
jugé par un conseil de guerre, et d'être déporté en France :
Pierre Michel est fort heureux de n'être pas aussi jugé ni
déporté, et d'être détenu dans un fort jusqu'à la paix,
sans doute parce que tel était le sort réservé à Desfourneaux, fort heureux lui-même d'être détenu au fort du
Port-de-Paix. Et pourquoi ne pas les déporter tous deux
en France, puisqu'ils étaient devenus des hommes dangereux pour la colonie? Cette mesure eût été plus douce,
en les mettant à l'abri des passions qui naissent dans les
troubles politiques. Lorsque déjà un général* mulâtre y
avait été déporté, éloigner également un général blanc et
un général noir, c'eût été prouver son impartialité. Mais,
outre que les éloges flatteurs faits de Desfourneaux et de
Pierre Michel, par la correspondance de l'agence, eussent
été difficiles à détruire en France , par les accusati ons
qui motivèrent leur arrestation, Sonthonax devait redouter ce qu'ils auraient raconté de ses procédés despotiques :
il devait craindre aussi que les noirs qu'il flattait par système, eussent été émus de voir embarquer pour la France
un des leurs, que l'année précédente il portait aux nues.
On voit ensuite qu'il n'était pas trop rassuré sur la manière dont T. Louverture envisagerait cette arrestation,
tandis qu'elle servait à souhait le projet qu'il méditait en
ce moment, en désaffectionnant entièrement les noirs
pour Sonthonax, si tant est qu'ils lui portèrent plus d'atta- [1797] C1IAPITKE XIII. 541 chement que les hommes de couleur. Cette lettre à T.
Louverture, du 23 juillet, prouve encore à quel point Sonthonax sentait son autorité déchue devant celle dont il
avait revêtu le général en chef; elle est au fond celle d'un
inférieur à son supérieur, et vingt autres lettres que nous
pourrions citer encore le prouveraient i . Citons-enfune. Deux jours après celle dont il s'agit, le 25 juillet, Sonthonax écrit de nouveau à T. Louverture, au sujet de
Macaya (l'interlocuteur de Polvérel en 1 793) et deux autres
brigands, dit-il, de la Grande-Rivière, qu'il venait de faire
arrêter par le général Moïse, comme prévenus de complot
pour soulever ce canton. Il dit à T. Louverture qu'il voulait proposer à la commission, (c'est- à-dire à lui-même
qui faisait tout, à J. Raymond qui signait tout, à Pascal
qui enregistrait tout) de nommer une commission militaire pour les juger, mais qu'il est indécis :
rel en 1 793) et deux autres
brigands, dit-il, de la Grande-Rivière, qu'il venait de faire
arrêter par le général Moïse, comme prévenus de complot
pour soulever ce canton. Il dit à T. Louverture qu'il voulait proposer à la commission, (c'est- à-dire à lui-même
qui faisait tout, à J. Raymond qui signait tout, à Pascal
qui enregistrait tout) de nommer une commission militaire pour les juger, mais qu'il est indécis : « Je pense, continue-t-il, qu'il est urgent de nommer
cette commission, qui ne pourrait prononcer contre les
accusés convaincus une peine moindre que la réclusion
jusqu'à la paix1. Cependant, avant de me déterminer,
j'attendrai votre réponse sur cette mesure. Je désirerais
même qu'il vous fût possible de venir conférer avec moi.
Outre le plaisir de vous voir et de vous embrasser, mille
raisons plus importantes les unes que les autres me font 1 «Ce n'étaient pas seulement des égards que lui témoignait le gouvernement
« (l'agence), c'étaient des respects qu'il lui rendait (à T. Louverture). Chacun
« des agens négociait secrètement avec lui et croyait s'assurer de la supréma-
« tie en se l'attachant. Mais, constamment renfermé en lui-même, il se refu- « sait à toutes les avances 11 ne conférait en particulier qu'avec le seul « Sonlhonax auquel il ne cessa de paraître attaché, jusqu'au moment où il le
« renversa.» (Rapport de Kerverseau au ministre delà marine.) 2 Que devenait donc la constitution proclamée, si les tribunaux civils ou
même militaires devaient recevoir les injonctions de l'agence, dans le jugement des accusés ? Quel affreux despotisme ! Et c'est un avocat distingue
qui pensait, qui agissait ainsi ! Dicter des arrêts à la conscience des juges ! 542 études sur l'histoire d'haïti. ardemment souhaiter votre présence an Cap pendant
quelques jours au moins. J'ai surtout à vous parler sur
l'affaire de Pierre Michel. Depuis ma dernière à son sujet,
il a été découvert un plan de conspiration de la plus grande
étendue. Les bornes d'une lettre ne me permettent pas
d'entrer dans les détails : qu'il vous suffise de savoir que
son dessein était de soulever l'armée contre les autorités
supérieures de la République, d'envahir lui-même le gouvernement et le commandement de l'armée; et s'il n'avait pu réussir, il se serait réuni aux malveillans des pays
reconquis pour faire une trouée et aller se joindre aux
Anglais. Vous, le général Moïse et moi devions être ses
premières victimes ; le commissaire Raymond aurait été
seulement détenu comme un otage, ou pour en disposer
suivant les, circonstances î . Sans croire ni rejeter toutes
les déclarations faites à ce sujet, elles sont tellement précises, que je crois à la possibilité de tant de crimes. Je
vous écris une heure après que les déclarations ont été
reçues au secrétariat de la commission. Je vous laisse à
juger de leur importance. » S'il est vrai que le général Pierre Michel conçut un tel
projet de conspiration, il n'était donc pas meilleur citoyen
que Villatte et que Rigaud ? Mais ne peut-on pas croire plutôt qu'en ce moment-là,
s'adressantàT. Louverture, Sonthonax était dans la même
situation où s'est trouvé depuis, l'empereur Paul Ier, dç
Russie, s'adressant au comte de Pahlen 2 ? Est-il pos1 Nous prions le lecteur de noter cette phrase ; car il verra ce que T. Louves
ture fit de J. Raymond, après l'expulsion de Sonthonax.
donc pas meilleur citoyen
que Villatte et que Rigaud ? Mais ne peut-on pas croire plutôt qu'en ce moment-là,
s'adressantàT. Louverture, Sonthonax était dans la même
situation où s'est trouvé depuis, l'empereur Paul Ier, dç
Russie, s'adressant au comte de Pahlen 2 ? Est-il pos1 Nous prions le lecteur de noter cette phrase ; car il verra ce que T. Louves
ture fit de J. Raymond, après l'expulsion de Sonthonax. 2 Paul 1« apprend qu'une conspiration a été formée contre lui ; il en parle
au comte de Pahlen, gouverneur de Saint-Pétersbourg, l'un des conspirateurs.
Ce dernier fait précipiter le complot ; et dans la nuit, Paul \" est assassiné,
Nous allons voir bientôt ca:nment T. Louverture agit à l'égard de Sonthonax. [1797] chapitre xiii. . 545 sibleque Pierre Michelait formécette conspiration, lorsque
T.Louverture étaitdéjà général en chef de l'armée? Qui ne
voit la main de ce dernier dans cette prétendue trame de
Pierre Michel ? Déjà, le 6 avril, Sonthonax avait écrit à Charles Chevalier, qui commandait à Caracoî, sur une vaste conspiration qui paraissait se former en cet endroit, où Moïse
commandait en chef. A celui-ci, il avait écrit le \ 3 du
même mois, sur un mouvement semblable dans tout son
arrondissement ; et il venait de faire arrêter Macaya à la
Grande-Rivière, pour le même objet. Mais, ce qui est encore plus positif, c'est que cinq jours
après la nomination de T. Louverture au grade de général
en chef , le 8 mai, Moïse adressa une lettre à Sonthonax
où il lui disait, qu'il avait appris que le commissaire député au corps législatif, allait partir pour France:
l'administration municipale du Cap lui écrivit sur le même
objet, en le requérant, au nom du peuple, de continuer à
tenir les rênes du gouvernement de la colonie. Sonthonax
répondit à Moïse : « Je ne partirai pas : je ne devais pas
« partir ; je n'ai jamais eu l'idée de partir. . . . Cependant,
« si je recevais un ordre du gouvernement de me rendre
« en France, je donnerais, par mon obéissance, l'exemple
« de celle qui est due par tout subordonné à une autorité
« supérieure. Je partirais, mais avec le plus vif, le plus
« tendre regret de quitter mes amis (les noirs). » T. Louverture étant retourné dans l'Artibonite, le 14
mai, l'administration municipale des Gonaïves, — le 24,
celle de la Petite-Rivière, adressent d'autres lettres à Sonthonax au sujet de son départ prochain, et reçoivent semblable réponse de sa part. Ces bruits coïncidant avec l'élévaîion de T. Louvcr544 études sur l'histoire dtiaïti. ture, il n'y a pas de doute pour nous qu'ils furent son
œuvre, afin de sonder les dispositions de Sonthonax et
de préparer l'opinion en même temps à l'idée du départ
de celui-ci. Mais, sa résolutiou étant de rester dans la colonie, les projets de conspiration auront aussi circulé pour
l'effrayer, comme à Saint-Marc, en 1 793, ou tout au moins
le contraindre de recourir à l'autorité du général en chef
qui, seul, pouvait les déjouer ou les maîtriser. Et voyez
comment il réussit à amener Sonthonax à se placer entièrement sous son patronage !
en même temps à l'idée du départ
de celui-ci. Mais, sa résolutiou étant de rester dans la colonie, les projets de conspiration auront aussi circulé pour
l'effrayer, comme à Saint-Marc, en 1 793, ou tout au moins
le contraindre de recourir à l'autorité du général en chef
qui, seul, pouvait les déjouer ou les maîtriser. Et voyez
comment il réussit à amener Sonthonax à se placer entièrement sous son patronage ! Cinq jours après sa nomination, ce commissaire lui
écrivit au sujet de la distribution des arrondissemens
entre les généraux et de l'organisation complète des divers
régimens ; il le consulta sur ces mesures : « Un des principaux objets, dit-il, que la commission a
eu en vue, en vous nommant général en chef, a été défaire
réunir à un seul centre tous les rayons du régime militaire ; et le but serait manqué, si nous laissions exister
quelques rayons divergens. Si, au contraire, l'opération
que je vous propose, est bien faite, il en résulter-aune trèsgrande facilité dans la transmission de vos ordres et la
plus grande célérité dans leur exécution. Aussitôt que
j'aurai votre réponse à cet égard , je soumettrai le tout à
la commission pour qu'il soit pris un arrêté dont l'exécution vous sera particulièrement confiée. » Certes, au point de vue moral, Sonthonax ne pouvait
faire davantage pour s'attacher T. Louverture, par les
liens de l'amitié et de la reconnaissance. Il lui avait déjà sacrifié Rigaud, aussi méritant, aussi capable que lui; pour
pouvoir l'élever au généralat en chef, il lui sacrifia encore
Desfourneaux. Mais T. Louverture n'était qu'un homme
politique; il sentitlui-mêmeque/apo/^'qrwe seule dirigeait [1797] CHAPITRE XIII. 545 Sonthonax; et les sacrifices que ce dernier faisait en sa
faveur, furent ce qui le détermina à la grande mesure qu'il
prit bientôt après. En attendant, voyons encore quelques actes du commissaire. Dans les premiers jours de juin, il était au comble de la
joie : il avait reçu, par la voie des États-Unis , le célèbre
message du Directoire exécutif, du 22 avril , adressé au
corps législatif sur les troubles de fructidor auxCayes. Il
le fit réimprimer sur le Bulletin officiel de Saint-Domingue, pour le répandre dans la colonie. Il en adressa plusieurs exemplaires à Laplume, le \ 2 juin : « Vous y verrez, lui dit-il, un message du Directoire
exécutif au conseil des Cinq-Cents, contenant une approbation illimitée des opérations de ses agens à Saint-Domingue, et notamment de la proclamation du 25 frimaire
dernier sur les événemens du Sud. Méditez bien cette
pièce intéressante ; elle peut servir de base à votre conduite. Distribuez-en à tous les bons citoyens, amis de la
France et de ses délégués. » Le même jour, il écrivit à Bauvais : « Vous trouverez ci-joints quelques exemplaires du Bulletin officiel de ce jour. Le message du Directoire exécutif
qui en fait le premier article, vous fera connaître combien
la politique de la commission a toujours été dans le sens
de celle du gouvernement qui nous régit. Je suis charmé
que vous n'ayez jamais trempé dans les crimes du Sud,
et que vous n'ayez pas à craindre les effets de la vengeance
nationale ;mais aussi, je dois vous dire, tant comme votre
ami que comme commissaire du gouvernement, que si,
lorsqu'on vous a dispute le commandement du Petit546 études sur l'histoire d'haïti.
le premier article, vous fera connaître combien
la politique de la commission a toujours été dans le sens
de celle du gouvernement qui nous régit. Je suis charmé
que vous n'ayez jamais trempé dans les crimes du Sud,
et que vous n'ayez pas à craindre les effets de la vengeance
nationale ;mais aussi, je dois vous dire, tant comme votre
ami que comme commissaire du gouvernement, que si,
lorsqu'on vous a dispute le commandement du Petit546 études sur l'histoire d'haïti. Goave, etc., vous aviez montré la même activité que
dans les derniers troubles de Jacmel, la bonne cause
triompherait dans le Sud, et les rebelles seraient en fuite.* On voit ici que le 12 juin, Sonthonax félicita Bauvais
de n'avoir pas trempé dans les crimes du Sud et d'avoir
agi avec activité dans les troubles de Jacmel ; cependant,
plus avant, nous avons fait remarquer que le 18 juillet, il
écrivit à Mentor et Annecy, de ne rien négliger pour réunir des preuves contre Bauvais, au sujet de sa conduite
dans les troubles du Sud, et notamment dans ceux de Jacmel. Est-il possible d'offrir à l'histoire un caractère sujet
à plus de blâme que le sien ? Comment T. Louverture, si
perspicace, aurait-il pu avoir confiance dans les témoignages caressans de son affection ? A ce dernier, il écrivit aussi, le 14 juin, au sujet du
message du Directoire exécutif. T. Louverture avait été
repoussé de Saint-Marc, il y avait peu de jours : « Si, dit-il, un non-succès militaire a trompé notre espoir sur le résultat de votre campagne, nous avons un
dédommagement dans le triomphe politique le plus éclatant que la commission pût se promettre en France. Déjà
vous avez lu le message du Directoire exécutif, contenant
l'approbation entière des opérations et des mesures politiques, militaires et administratives de ses agens à SaintDomingue. Cet intéressant message vient de nous être
adressé directement par le citoyen Oster, vice-consul de
la République à Norfolk, etle chef de division Barney a expédié un aviso exprès pour nous l'apporter. Ainsi, cet acte
est de la plus grande authenticité : ce doit être pour vous
et pour nous un très-grand motif de consolation de votre
mésaventure. L'approbation donnée par le Directoire executif à la proclamation du 23 frimaire dernier, vous dé- [1797] CHAPITRE XIII. 317 montre jusqu'à l'évidence combien notre politique s'accorde parfaitement avec celle du Directoire ; et c'est parce
quejela connaissais bien, que je vous ai parlé des hommes
du Sud comme je l'ai fait '. Jugez donc à présent, mon
bon ami, si vous devez vous féliciter d'avoir eu confiance
en moi, et si vous avez à vous applaudir de votre dévouement aux mandataires du gouvernement français. L'approbation solennelle du Directoire exécutif à nos opérations est aussi l'approbation implicite de votre conduite
à Saint-Domingue. Soyez sûr que le gouvernement français soutiendra toujours ses agens, lorsque, dans leur mission, ils déploieront un grand caractère, des principes
purs, des intentions droites, une grande énergie contre
les Anglais, et une fermeté inébranlable envers les ennemis du gouvernement (les anciens libres, surtout les mulâtres).
approbation solennelle du Directoire exécutif à nos opérations est aussi l'approbation implicite de votre conduite
à Saint-Domingue. Soyez sûr que le gouvernement français soutiendra toujours ses agens, lorsque, dans leur mission, ils déploieront un grand caractère, des principes
purs, des intentions droites, une grande énergie contre
les Anglais, et une fermeté inébranlable envers les ennemis du gouvernement (les anciens libres, surtout les mulâtres). « Je reviens à votre entreprise manquée, et je me réfère
à ma dernière. Au nom de votre propre gloire , ne vous
laissez point abattre; ayez soin de votre santé, la chance
sera pour nous une autre fois. Quand on a tout fait pour
réussir, on a le témoignage intérieur d'avoir bien fait, et
cela console. » Il faut reconnaître que si Sonthonax fait tout pour consoler T. Louverture de sa mésaventure à Saint-Marc, s'il
lui donne des éloges pour n'avoir rien épargné pour enlever cette ville, pour toute sa conduite, il ne se ménage
pas à soi-même des éloges pour le grand caractère qu'il a
montré , en suivant une politique qui s'accordait si bien
avec celle du Directoire exécutif, et qui convenait d'ail- « Avant de revenir à Saint Domingue, Sonthonax savait donc quel était le
système politique qu'il faudrait y établir, relativement aux hommes de couleur ! Nous trouvons encore ici l'explication des dépêche; secrètes. 548 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. leurs tant à sa manière de voir les choses, d'après ses passions. Mais il a eu beau consoler T. Louverture, celui-ci resta
mécontent de l'insuccès de son entreprise contre SaintMarc, effectuée immédiatement après qu'il eut reçu le
grade de général en chef : au lieu d'un triomphe qui devait
rehausser cette position, ce fut un revers; et son orgueil,
son amour-propre en souffrirent. Il eut en même temps
d'autres sujets d'irritation : ce fut l'insubordination qui
se manifesta parmi ses troupes, toujours si dociles. Ecoutons Kerverseau, parlant au ministre de la marine : « Une opération militaire sur Saint-Marc, ridiculement
« combinée ..ayant été, comme elle devait l'être, suivied'une
« déroute honteuse, il s'en prit au gouvernement de son
« ineptie et de ses revers, et retourna aux Gonaïves cacher
« sa honte et méditer sa vengeance. Divers symptômes
« d'insubordination qui se manifestèrent dans ses troupes
« aigrirent ses mécontentemens et irritèrent ses soupçons.
« Les tentatives que fit Sonthonax pour pénétrer le mys-
« tère d'une correspondance très-suivie qu'il entretenait
« avec Rigaud, les fixa sur ce commissaire... » Quant à l'insubordination des troupes, il paraît qu'elle
fut réelle ; car nous remarquons une lettre de Sonthonax
à Edouard, colonel du 2e régiment, en date du 21 juin, où
il est question de la désertion de 200 hommes de ce corps
avec armes et bagages. La désunion paraît avoir existé
aussi entre les généraux secondaires; car Moïse , qui était
dans l'attaque contre Saint-Marc, ayant écrit une lettre à
Sonthonax où il se plaignait hautement de Dessalines et
d'Agé, Sonthonax lui en fit des reproches, par sa réponse
du 14 juin.
ard, colonel du 2e régiment, en date du 21 juin, où
il est question de la désertion de 200 hommes de ce corps
avec armes et bagages. La désunion paraît avoir existé
aussi entre les généraux secondaires; car Moïse , qui était
dans l'attaque contre Saint-Marc, ayant écrit une lettre à
Sonthonax où il se plaignait hautement de Dessalines et
d'Agé, Sonthonax lui en fit des reproches, par sa réponse
du 14 juin. Le 5 juillet, il répondait aune lettre de T. Louverture [1797] CHAPITRE XIII. 349 qui l'entretenait de la situation de son armée. Ces troupes
paraissaient croire que celles du Nord, qui n'allaient pas
contre l'ennemi, étaient mieux entretenues, mieux payées
que celles de l'Artibonite, toujours guerroyant : de là
leur insubordination . « Je suis profondément touché du tableau que vous me
faites de la situation de votre armée , et de la faiblesse
des ressources de l'administration des Gonaïves pour l'améliorer. Je sens, comme vous, la nécessité de venir au
secours des braves gens qui la composent, et la commission fera à cet égard tout ce qui sera possible. Quelques
brillantes couleurs qu'on ait données à la situation du
Nord, elle est bien loin d'être aussi aisée qu'on a pu vous
le dire. Nous avons, il est vrai, une belle perspective, des
espérances flatteuses ; mais nous ne vivons encore que
d'espoir, et la réalité de nos moyens est très-bornée
Je désirerais qu'il vous fût possible d'avoir moins de
troupes réglées ; car une armée nombreuse qu'on ne paye
pas ou qu'on paye mal, est un feu dévorant pour l'endroit
où elle passe. En Amérique comme en Europe, tout grand
rassemblement est essentiellement dévastateur * Et alors, Sonthonax propose à T. Louverture de licencier le 2e régiment du Cap, qui, dans l'Artibonite, a donné
l'exemple de la désertion et de l'insubordination aux autres
corps, chaque soldat cherchant à gagner ses foyers. « Je vous propose aussi d'envoyer au Cap un bataillon
pour y être quelque temps en garnison et être successivement relevé par un autre. Les officiers et soldats de ces
régimens verraient par eux-mêmes, que si leurs frères d'armes jouissent ici de quelques douceurs dont on leur a fait
un si brillant tableau, ils ne les doivent qu'aux occasions
de trouver dans une ville populeuse et commerçante, des 350 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. moyens d'exercer chacun son genre d'industrie ; ils par-*
ticiperaient eux-mêmes à ces douceurs qui leur rendraient
moins pénibles les devoirs de leur état. Voilà, cher général, les moyens que j'ai en vue pour retirer l'armée, tant
de l'Ouest (l'Artibonite) que du Nord, de cet état de détresse et de besoin dont mon cœur saigne et que je ferai
cesser, soyez-en sûr. »
TI. moyens d'exercer chacun son genre d'industrie ; ils par-*
ticiperaient eux-mêmes à ces douceurs qui leur rendraient
moins pénibles les devoirs de leur état. Voilà, cher général, les moyens que j'ai en vue pour retirer l'armée, tant
de l'Ouest (l'Artibonite) que du Nord, de cet état de détresse et de besoin dont mon cœur saigne et que je ferai
cesser, soyez-en sûr. » Or, comment faire cesser cette détresse , ces besoins,
si les finances, dans le Nord comme aux Gonaïves, sont
si stériles? Sont-ce là des consolations pour un général en
chef qui veut poursuivre le cours de ses conquêtes, que de
lui proposer de réduire le nombre de ses soldats, de les faire
alterner par bataillon dans la garnison d'une ville où ils
pourront travailler, chacun selon son genre d'industrie? On voit dès-lors ce qui en adviendra : le général en chef
mettra ordre à tout cela , en congédiant cette autorité civile désormais impuissante. La politique dont celle-ci
l'a si souvent entretenu, commandera cette mesure, et elle
sera prise infailliblement. Toutes les expressions de tendre
attachement, de cordiale amitié, tomberont devant cette
nécessité, lorsqu'il y a d'ailleurs tant d'autres causes qui y
concourent. Avant d'en venir à la relation de ce fait extraordinaiie,
disons encore quelque chose sur les finances et les financiers du Cap. Le 25 mai, Sonthonax répondit à une lettre d'Idlinger,
qui était devenu ordonnateur au Cap, après son retour
des Cayes : « Ce n'est pas la première fois que vous avez outrepassé
les limites de vos fonctions sur cet objet (les travaux publics). Cette manie de construire à neuf, lorsqu'à peine [1797] CHAPITRE XIII. JÏ5f nous pouvons suffire à étayer et réparer, annonce un gé~
nie dilapidateur capable d'ouvrir un abîme sans fond, que
plusieurs années de paix ne sauraient combler. Je vous
préviens que si vous vous permettez encore de pareilles
infractions aux arrêtés de la commission sur les travaux
publics, je me verrai forcé de prendre à cet égard des mesures rigoureuses. » C'est cet homme cependant, c'est Idlinger aux antécédens frauduleux, parfaitement connus de Sonthonax, c'est
lui qu'il envoya aux Cayes pour remplacer Gavanon ! Si
son génie dilapidateur osa se montrer sous les yeux
mêmes de son patron, qu'on juge de la désorganisation
qu'il aurait portée dans les finances du Sud et de l'Ouest,
s'il en avait eu le temps. Et c'est encore à lui qu'on confia
la direction des finances du Nord ! Est-il étonnant alors
que Sonthonax fut contraint d'avouer à T. Louverture
le misérable état où était cette partie de l'administration
publique, dans le lieu où siégeait l'agence ? Aussi était-il
forcé de recourir à tout moment à la caisse de Jacmel :
Bonnard, mulâtre, était alors l'ordonnateur de l'Ouest.
Cette partie, sous les ordres de Bauvais, de même que le
Sud, se suffisait aux besoins des troupes : nouvelle preuve
que l'administration des mulâtres n'avait point démérité
de la France, de cette patrie dont le gouvernement injuste et les agens encore plus injustes lançaient l'anathème contre eux.
ence ? Aussi était-il
forcé de recourir à tout moment à la caisse de Jacmel :
Bonnard, mulâtre, était alors l'ordonnateur de l'Ouest.
Cette partie, sous les ordres de Bauvais, de même que le
Sud, se suffisait aux besoins des troupes : nouvelle preuve
que l'administration des mulâtres n'avait point démérité
de la France, de cette patrie dont le gouvernement injuste et les agens encore plus injustes lançaient l'anathème contre eux. Un autre fait qui eut lieu dans les premiers jours de juillet, nous fournit l'occasion de citer encore deux lettres de
Sonthonax à T. Louverture. Dans notre deuxième livre , nous avons parlé d'une
goélette de l'État qui était au Cap, appelée la Convention 552 études sur l'histoire d'haïti. nationale! Après le départ des commissaires civils pour
la France, l'officier français qui la commandait alla livrer
ce bâtiment aux Anglais, au Môle. Ceux-ci lui donnèrent
le nom de Marie- Antoinette , en mémoire de l'infortunée
Reine de France ; ils le réarmèrent de 14 pièces de canon.
Mais un autre officier français l'amena aux républicains,
aux Gonaïves. En ce moment, Sonthonax fut d'autant
plus heureux de ce retour du navire sous le pavillon national, que la mission de Mentor et Annecy dans l'Ouest,
ayant été sans fruit, il désirait les envoyer avec Pierre
Antoine fils, prendre leurs sièges au corps législatif. Il
écrivit à T. Louverture, le 14 juillet : « Dans la misère extrême où nous sommes de bàtimens
de guerre, je répète qu'il est très-heureux que celui-ci
nous soit tombé des nues ; car je ne vous cache pas, cher
général, que j'étais très-embarrassé et surtout fort chagrin
de ne pouvoir envoyer en France, faute de bàtimens propices, les trois députés de Saint-Domingue qui n'ont pu
partir avec leurs quatre collègues. Il est instant que ces
représentons du peuple, tous trois noirs, se rendent bientôt à leur poste. Un plus long retard ferait présumer à la
France , ou le mécontentement ou l'indifférence de ses
enfans de Saint-Domingue, et il est de mon intérêt, du
vôtre et de celui de tous nos frères noirs, de prévenir
l'injuste soupçon que nos ennemis communs ne manqueraient pas de nourrir de leurs calomnies. » Après ces considérations sérieuses et politiques, bien
propres à convaincre T. Louverture, dans son intérêt et
celui des noirs, le 23 juillet , Sonthonax lui adresse une
nouvelle lettre au sujet de la Marie- Antoinette. Il n'était
pas convenable, sans doute, de lui conserver ce nom devant les membres du Directoire exécutif, dont plusieurs [1797] • cnAPiïïtE xiii. 3^5 avaient probablement contribué à l'assassinat de la Reine
de France : la Convention nationale n'existant plus, il
fallait lui donner un autre nom, et connaissant le faible
de T. Louverture pour ses éternelles citations des passages de l'Écriture sainte, Sonthonax lui dit : « Je vous préviens, cher général, que le lieutenant de
vaisseau Guyesse se rend aux Gonaïves avec un équipage,
pour prendre possession de la goélette ci-devant la MarieAntoinette, que la commission vient de nommer Y Enfant
prodigue, par allusion à celui de l'Écriture qui, après
avoir abandonné la maison paternelle, y rentra repentant
de sa vie débauchée. » Comment T. Louverture ne sera-t-il pas convaincu du
bon vouloir du commissaire qui, jusque dans le nom d'un
bâtiment, cherche à complaire à ses idées ?
rend aux Gonaïves avec un équipage,
pour prendre possession de la goélette ci-devant la MarieAntoinette, que la commission vient de nommer Y Enfant
prodigue, par allusion à celui de l'Écriture qui, après
avoir abandonné la maison paternelle, y rentra repentant
de sa vie débauchée. » Comment T. Louverture ne sera-t-il pas convaincu du
bon vouloir du commissaire qui, jusque dans le nom d'un
bâtiment, cherche à complaire à ses idées ? » Venons enfin aux dernières circonstances qui mirent
un terme à la mission de Sonthonax à Saint-Domingue,
ïl s'agit d'une tragédie dont l'intrigue a été si bien menée,
qu'il faut résumer la situation où était alors cette colonie.
Et si nous avons cité tant d'actes, de mesures et de lettres
du chef de l'agence, c'est que nous avons voulu que le
lecteur pût mieux comprendre cette situation, afin déjuger
les acteurs, chacun selon son mérite. Nous avons dit d'ailleurs que nous ne croyons pas écrire l'histoire de notre
pays, que nous préparons seulement des matériaux qui
y serviront un jour à un autre plus capable que nous : en
mettant sous ses yeux les documens nombreux que nous
avons cités, nous facilitonssa tâche; car peut-être ne seraitil pas en mesure de les avoir, sinousnelesdonnionspas ici. On a vu quelle a été la conduite de Laveaux et de Pert. m. 25 354 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. roud, dans le Nord, avant l'arrivée de l'agence au Cap ;
on a vu quelle fat la politique suivie par eux, par Laveaux
surtout, pour amener la désunion entre les chefs militaires
noirs et mulâtres, et par conséquent entre les deux classes
d'anciens libres des deux couleurs et des nouveaux libres
noirs. Cette conduite et cette affreuse politique avaient
abouti à l'affaire du 50 ventôse où les blancs en général
jouèrent aussi leur rôle accoutumé. L'issue de cette affaire
porta Laveaux, plus qu'elle ne le contraignit, à admettre
T. Louverture au partage de son autorité de gouverneur
provisoire de la colonie : pour lui, se venger des perfides
mulâtres fut son seul plaisir en cette occasion1. Mais,
pour T. Louverture, ce ne fut qu'une affaire d'avancement
dans la hiérarchie militaire, de haute position aux yeux de
tous : l'ambition est tellement naturelle â l'homme, et
surtout à celui qui suit le noble métier des armes, et qui
se sent des facultés pour la justifier y qu'on ne saurait
blâmer T. Louverture d'avoir profité des dispositions de
Laveaux en sa faveur. On doit le blâmer d'avoir mis luimême ensuite de la passion dans ses procédés, dans ses
actes poussés jusqu'à la fureur. Dans cet état de choses, arrive l'agence chargée d'instructions secrètes du gouvernement français, qui pense
devoir établir dans la colonie une politique semblable à
celle conçue par Laveaux, d'après la correspondance de
ce dernier et d'après les autres motifs que nous avons
énumérés,en parlant de ce système que l'agence fut autorisée à mettre en pratique. Sonthonax, son chef, l'avait
conçu lui-même peu avant son départ en 1794, et vrai*
Dans cet état de choses, arrive l'agence chargée d'instructions secrètes du gouvernement français, qui pense
devoir établir dans la colonie une politique semblable à
celle conçue par Laveaux, d'après la correspondance de
ce dernier et d'après les autres motifs que nous avons
énumérés,en parlant de ce système que l'agence fut autorisée à mettre en pratique. Sonthonax, son chef, l'avait
conçu lui-même peu avant son départ en 1794, et vrai* * • La reconnaissance ou [Apolitique du gouverneur Laveaux venait de peis>-
» I ter l'armée de généraux noirs. » (Rappport de Kerverseau,) [1797] CHAPITRE X11I. 55o semblablement Laveaux n'a fait que le suivre d'après ses
recommandations. Nous ignorons s'il ne Fa pas préconisé auprès du Directoire exécutif; mais quand nous le
voyons choisi pour tout diriger dans ces vues, quand nous
le voyons avouer qu'il le connaissait fort bien, nous
sommes forcément porté à induire qu'il a dû le recommander au Directoire exécutif. Quoi qu'il en soit, à son arrivée, il trouve la situation
extrêmement propre à en faciliter l'exécution : il en profite, et c'est tout naturel, puisque c'est dans son devoir et
dans ses idées personnelles. Dans le but qu'il a mission de
poursuivre, il élève T. Louverture au grade de général de
division, en même temps qu'il envoie dans le Sud la délégation et Desfourneaux, pour enlever à Rigaud sa position
et son pouvoir. T. Louverture peut-il ne pas profiter encore
des bonnes dispositions de Sonthonax à son égard ? Rien
n'est plus naturel de sa part. Les fautes, les excès de la délégation et de Desfourneaux
amènent une crise sanglante aux Cayes, et la province du
Sud est mise hors la loi par l'agence, qui a tout provoqué
par ses perverses combinaisons. Afin de compléter l'œuvre
de ce machiavélisme odieux, Sonthonax, qui est devenu
le seul membre agissant, par le départ de deux de ses collègues, se livrant alors à toute l'ardeur de son caractère
despotique, de ses conceptions présomptueuses, sème
autant qu'il peut la division entre les officiers supérieurs,
proscrit Rigaud tout en redoutant son immense influence.
Pour mieui assurer sa perte et sauvegarder sa propre autorité, il élève T. Louverture au généralat en chef, dans
l'espoir d'en faire un instrument de ses passions et de la
politique du Directoire exécutif, dont il se vante de posséder le secret; il reçoit enfin l'approbation de tous ses 350 études sur l'histoire d'haï ri. actes, de toutes ses mesures acerbes, delà part de ce gouvernenient. Mais, T. Louverture qui l'a vu sacrifier Desfourneaux
pour faciliter son élévation, qui a vu tous ses procédés
arbitraires, qui a pénétré les replis de cet esprit dont la
domination est le partage, peut- il se laisser aller à une
confiance aveugle en cet agent de la France ? Si son ambition a été satisfaite par son élévation, ne se voit-il pas
exposé au mécontentement de ses troupes, dénuées de tous
les secours dont elles ont besoin, et que ne peut satisfaire
une administration vicieuse autant qu'incapable ? Peut-il
être dupe de la faiblesse de celui qui ne lui offre aucun
moyen de sortir de ses embarras militaires? Ne sent- il
pas que, débarrassé de lui, il pourra mieux faire? Il le
sentait déjà depuis longtemps.
ite par son élévation, ne se voit-il pas
exposé au mécontentement de ses troupes, dénuées de tous
les secours dont elles ont besoin, et que ne peut satisfaire
une administration vicieuse autant qu'incapable ? Peut-il
être dupe de la faiblesse de celui qui ne lui offre aucun
moyen de sortir de ses embarras militaires? Ne sent- il
pas que, débarrassé de lui, il pourra mieux faire? Il le
sentait déjà depuis longtemps. Mais, à ce moment, il apprend que si le Directoire exécutif a approuvé ses agens et surtout leur chef, celui-ci a
pu être attaqué à la tribune nationale par un colon, il est
vrai, par toute la faction coloniale; mais enfin, il est
prouvé qu'il n'est pas invulnérable, que son administration est contestée. En ce moment encore, Sonthonax se
livre à des mesures excessives, tout en reconnaissant qu'il
ne peut rien sans le concours du général en chef; il abaisse
son autorité devant lui, il est à bout de son prestige.
N'est-ce pas alors l'instant propice pour exécuter le dessein longuement médité de l'envoyer occuper son siège
au corps législatif? T. Louverture a trop de sagacité pour
ne pas le voir, et il prend enfin sa résolution» La correspondance secrète qui paraît avoir réellement existé entre
lui et Rigaud, vient en aide à son projet, soit qu'il y ait eu
concert entre eux, soit que seulement les considérations
exposées à ses yeux par Rigaud l'aient fortifié dans ses [1797] CHAPITRE XIII. oo7 propres idées; dans tous les cas,ilestassuré de complaire à
son frère d'armes, à son émule de gloire, en l'exécutant. Il
n'est pas moins assuré de rallier à son œuvre tous les mécontens, tous ceux qui aiment à espérer beaucoup dans
un pouvoir nouveau, lorsque celui qui exerce l'autorité
légale est évidemment dans une impasse. Si T. Louverture a fait un écrit pour répondre aux
diatribes lancées à la tribune contre les noirs et leurs chefs
par Viennot Vaublanc, colon de Saint-Domingue, n'est-il
pas entouré déjà de beaucoup de colons disposés à accuser
Sonthonax, par cela seul qu'il avait prononcé la liberté
générale des esclaves ; mais dissimulant alors les motifs
de leur mécontentement, pour avoir accès dans l'esprit du
général en chef, et l'engager aussi à la résolution qu'il
caresse? 11 est donc encore rassuré du côté de ce parti,
qui espère mieux en ses moyens d'action sur les noirs,
qu'il est de leur intérêt de voir revenir à la culture ; et T.
Louverture a besoin que les produits augmentent ses ressources financières, par rapport à son armée qui se plaint
et qu'il faut satisfaire. Toutes ces causes réunies concoururent évidemment
à l'embarquement forcé de Sonthonax ; et nous disons
avec conviction, qu'on ne saurait accuser la seule ambition de T. Louverture d'avoir pris cette mesure. Quant
à l'adresse qu'il fallait employer pour l'exécuter, personne
ne réunissait mieux la capacité nécessaire à une telle entreprise : le machiavélisme de ce général était trop ingénieux pour y échouer. Sonthonax l'avait invité à venir au Cap, ou plutôt lui
avait témoigné le désir qu'il y vînt pour le voir, l'embrasser el conférer avec lui, au sujet de la conspiration
urait accuser la seule ambition de T. Louverture d'avoir pris cette mesure. Quant
à l'adresse qu'il fallait employer pour l'exécuter, personne
ne réunissait mieux la capacité nécessaire à une telle entreprise : le machiavélisme de ce général était trop ingénieux pour y échouer. Sonthonax l'avait invité à venir au Cap, ou plutôt lui
avait témoigné le désir qu'il y vînt pour le voir, l'embrasser el conférer avec lui, au sujet de la conspiration 558 études sur l'histoire d'hàïti. imputée à Pierre Michel. Le 15 août, T. Louverture arriva dans cette ville. Il fit remettre àSonthonax diverses
pétitions par le général Agé, chef de l'état-major général
de l'armée, et lui annonça, le 18, que le lendemain il
passerait une revue générale des troupes. Sonthonax lui
répondit : « Vous m'annoncez; la remise que m'a faite le général
Agé de quelques pétitions de différens chefs de corps, en
garnison tant à Jean-Rabel qu'aux Gonaïves. Je me propose de vous voir demain matin chez vous, après la revue, et de conférer sur l'amélioration du sort des troupes, amélioration devenue cependant bien sensible depuis
l'arrivée de la commission, puisqu auparavant les troupes étaient nues et sans solde, et aujourd'hui elles sont
habillées et soldées. Nous causerons aussi de l'échange
des prisonniers pour lequel je ferai faire les recherches
que vous demandez, » Cette lettre nous prouve que T. Louverture a porté les
chefs de corps à se plaindre, au nom des troupes qu'ils
commandent ; c'est une pression qu'il veut exercer sur
Sonthonax. Il est apte à répondre aux pétitions, mais il
les fait remettre au commissaire ; et celui-ci, pour justifier la commission, accuse cruellement Laveaux et Perroud de n'avoir ni habillé ni soldé les troupes, tandis que la
commission y a pourvu. Il y a dans cette lettre une espèce d'aigreur, de reproche de la part de Sonthonax qui
voit bien qu'on le rend responsable de ce qui manque aux
troupes, de ce qui occasionne leurs plaintes. Et voyez encore combien étaient injustes les accusations portées contre Rigaud et Bauvais, de s'être accaparés des finances du Sud et de l'Ouest ! D'après le propre
témoignage de Desfourneaux, dans sa lettre à Laveaux, [1797] CHAPITRE XIII. 359 écrite des Cayes, les troupes étaient bien tenues sous le
rapport de l'habillement, de l'équipement et de la solde.
La jalousie n'était-elle pas une des causes de ces accusations insensées et malveillantes ? Le danger est sous les pas de Sonthonax, mais il n'oublie pas le pauvre Rigaud. Le même jour 18 août, il écrit
à Laplume : « J'attendais pour répondre à vos autres lettres, d'avoir
vu le général en chef qui est ici depuis trois jours ; j'étais
bien aise de concerter avec lui les moyens de vous faire
gagner du terrain sur Piigaud et de réprimer les factieux
de votre arrondissement... Je vous exhorte, mon cher
Laplume, à persévérer dans votre bonne conduite. La
paix approche; elle guérira tous nos maux ; elle sera l'époque du jugement dernier: les médians seront punis,
et les bons récompensés l . »
, d'avoir
vu le général en chef qui est ici depuis trois jours ; j'étais
bien aise de concerter avec lui les moyens de vous faire
gagner du terrain sur Piigaud et de réprimer les factieux
de votre arrondissement... Je vous exhorte, mon cher
Laplume, à persévérer dans votre bonne conduite. La
paix approche; elle guérira tous nos maux ; elle sera l'époque du jugement dernier: les médians seront punis,
et les bons récompensés l . » Il était alors question en Europe, d'une paix avec la
Grande-Bretagne : ce sera l'époque des vengeances ! Nous
verrons cette prévision réalisée en 1801. Le même jour, pareille lettre à Bauvais : '< Les papiers publics qui nous arrivent tous les jours,
ou que nous interceptons dans les prises anglaises, annoncent graduellement des événemens qui ne peuvent
manquer d'amener une pacification totale. Alors, la libre
et fréquente communication des colonies avec la métropole, donnera au gouvernement français des moyens faciles et prompts de faire respecter ses agens dans les possessions lointaines de la République ; alors les grands l Encore une citation tirée des Ecritures ! Le contact de T. Louverturc
avait rendu tout-à-l'ail religieux, le commissaire qui écrivit à la convention nationale que la présence du prêtre n'avait point souille h fédération du 14 juillet 1 70-5, au Cap. 500 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. coupables, les meneurs des factions pourront être atteints,
sans compromettre, par les hasards d'une guerre civile,
l'existence d'une multitude égarée et séduite... » Mais, si la paix n'a pas lieu tout de suite, on allumera
cette guerre civile pour tâcher de punir les grands coupables : telle est nécessairement la conclusion à tirer de
cette lettre, et la mission d'Hédouville ne l'a que trop
prouvée. Sonthonax, de retour en France avant le départ
de cet agent, a-t-il contribué à ce résultat par ses conseils Deux autres lettres à un adjoint, au Borgne, et à un
chef de bataillon, à Jacquesy, qui demandaient des avances de solde et des objets du magasin de l'état, témoignent.
desfbesoins de l'armée des Gonaïves qui sont excessivement pressans; et Sonthonax refuse de leur donner
ce qu'ils sollicitent. Enfin, une dernière lettre à Idlînger, du 4 fructidor
(.21 août) lui ordonne — « de mettre à la disposition du
« capitaine de frégate Billiet, commandant la flûte de la
« République l'Indien, les sommes nécessaires pour l'ap-
« provisionnement de sa table, sur la demande qu'il lui en
« fera. » Nous voilà donc arrivé au moment du départ de Sonthonax: cet ordre de donner les sommes nécessaires indique
les préparatifs d'un voyage ; et c'est en effet sur l'Indien
qu'il est parti. Pour l'avoir donné, il faut qu'il y ait eu de
sa part, sinon consentement exprès de partir, entre lui et
T. Louverture, du moins résolution prise en raison des
circonstances. Il paraît, en effet, que venu au Cap dans le dessein de
contraindre Sonthonax à partir, T. Louverture vit aussi- [1797] chapitre xiii. 30! tôt J. Raymond, et Pascal, secrétaire général de l'agence,
qui, à titre d'allié à la famille de Raymond, exerçait une
très-grande influence sur son esprit. Il leur communiqua
sa résolution à laquelle ils adhérèrent sans peine, puisque
déjà c'était une mesure pressentie, sinon concertée entre
eux avant l'arrivée de T. Louverture1.
à partir, T. Louverture vit aussi- [1797] chapitre xiii. 30! tôt J. Raymond, et Pascal, secrétaire général de l'agence,
qui, à titre d'allié à la famille de Raymond, exerçait une
très-grande influence sur son esprit. Il leur communiqua
sa résolution à laquelle ils adhérèrent sans peine, puisque
déjà c'était une mesure pressentie, sinon concertée entre
eux avant l'arrivée de T. Louverture1. J. Raymond, à qui Pascal redisait sans cesse qu'il était
le premier homme du siècle % à cause des nombreux écrits
qu'il avait publiés en Europe et de la position qu'il avait
alors ; qui ne pouvait qu'être mécontent du rôle passif qu'il
jouait effectivement , puisque Sonthonax s'était emparé
de toute la direction des affaires , de toute l'autorité de
l'agence ; J. Raymond n'était pas fâché de rester seul commissaire du gouvernement français, dans la partie de la
colonie où il exerçait ses fonctions. Il avait d'autres motifs
pour donner son consentement au départ de son collègue:
ceux-ci tenaient à la position délabrée de sa fortune. Le
système de fermage des grandes exploitations rurales auquel il contribua particulièrement, avait mis en ses mains
une trentaine de sucreries dont les propriétaires étaient
émigrés; en restant d'accord avec T. Louverture, il était
assuré de profiter des revenus de ces biens. Quant à Pascal , qui devint ensuite le secrétaire général
de T. Louverture, il s'était attaché à lui en devinant l'avenir qui lui était réservé, surtout lors de sa promotion au
généralat en chef : il avait compris que l'ambition de T.
Louverture parviendrai! tôt ou tard à absorber toute l'au1 J. Raymond avoue qu'il chargea le colon émigré Salnave, de paroles pour
être dites à T Louverture contre Sonthonax, ctquc Moïse vint lui annoncer
la prochaine arrivée de son oncle au Cap. - Nous puisons ce trait satyrique dans l'écrit cité deGatereau. qui peint par
ce scui mot la nullité dont J. Raymond fil [veuve durant sa mission. 3#2 études suu l'mstoihe d'haïti. torité, par la déférence étudiée que Sonthonax avait pour
lui. Pascal voyait donc pour lui-même tout un avenir,,
dans un pays où il était si facile de travailler lesfinancesy
selon l'expression de Rochambeau. On a prétendu que ce triumvirat de T. Louverture, J.
Raymond et Pascal, fit consentir Sonthonax à son départ,
qu'il avait positivement promis , et qu'il se rétracta ensuite. Cela résulte des écrits publiés par J. Raymond et
T. Louverture, après le départ de Sonthonax, et de leur
correspondance avec le gouvernement français et avec
Roume. Mais , d'après le caractère de Sonthonax, nous
n'ajoutons pas foi à cette assertion , qui peut avoir été
calculée pour jeter sur lui quelque chose de plus odieux,
de même que nous n'ajoutons non plus aucune foi à l'accusation portée contre lui par Raymond, de lui avoir parlé
de la nécessité d'une constitution spéciale pour Saint-Domingue, d'une indépendance relative de cette colonie visà-vis de la France ; de même, enfin, que nous repoussons
l'imputation qui lui a été faite par T. Louverture, lorsque
celui-ci prétend que Sonthonax lui avait proposé de déclarer la colonie absolument indépendante, en égorgeant
tous les blancs l .
ons non plus aucune foi à l'accusation portée contre lui par Raymond, de lui avoir parlé
de la nécessité d'une constitution spéciale pour Saint-Domingue, d'une indépendance relative de cette colonie visà-vis de la France ; de même, enfin, que nous repoussons
l'imputation qui lui a été faite par T. Louverture, lorsque
celui-ci prétend que Sonthonax lui avait proposé de déclarer la colonie absolument indépendante, en égorgeant
tous les blancs l . Toutes ces assertions, toutes ces imputations n'ont été,
selon nous, que l'œuvre d'un machiavélisme profond, pour
pouvoir justifier l'embarquement forcé de cet agent de la
France. Il l'avait employé lui-même, à l'occasion de l'affaire du 50 ventôse, en accusant Villatte, Pinchinat et tous 1 Nous avons signalé plus d'une inconséquence de Sonthonax ; mais nous
ne pouvons admettre celle-ci, après qu'il eut accusé les hommes de couleur
d'un tel projet. Il y aurait eu plus que de l'inconséquence, en proposant d'égorger ses semblables. Cette accusation est une chose odieuse, criminelle, imaginée par T. Louverture, de même que celle portée par Sonthonax contre les
hommes de couleur. [1/97] CHAPITRE XI lï. .">i:,3 les hommes de couleur, de projeter l'indépendance de la
colonie, par la destruction de la race blanche, pour établir
le triomphe de la couleur jaune sur l'ignorance des noirs.
Ce moyen avait parfaitement réussi; on l'employa contre
lui pour le dépopulariser en France et dans la colonie :
châtiment auquel sont toujours exposés ceux qui n'agissent
pas de bonne foi ; ils réussissent souvent dans leur œuvre
coupable, mais, à la fin, le temps de la justice arrive ; ils
tombent par les mêmes moyens dont ils se sont servis. Dans les débats entre lui et les colons, Sonthonax n'avait-il pas démontré cette vérité par rapport à eux? Il a
subi le même sort qu'eux. A son tour, nous verrons bientôt J. Raymond puni par le mépris de T. Louverture et
d'Hédouville. Hédouville échouera de même. T. Louverture aura son tour aussi ; et la France elle-même sera
punie par la perte de sa colonie, parce que ses gouvernemens auront imaginé un système politique contraire à la
raison et cà leur devoir envers la vraie population de ce
pays. Il paraît, au contraire, que Sonthonax reçut l'injonction polie de T. Louverture de vider la colonie, au moment
où il s'y attendait le moins. Nous venons de voir que le
18 août, T. Louverture l'avertit que le lendemain, 19, il
passerait une grande revue des troupes de la garnison du
Cap, et que Sonthonax lui répondit qu'après cette revue,
il irait chez lui pour conférer ensemble sur les moyens
d'améliorer leur sort. Cela n'annonce pas une intention
de quitter Saint-Domingue. Le 18 même, il expédia 28
lettres à divers fonctionnaires publics ; le 19, encore 15
autres, et le 20, quinze autres. Mais, ce dernier jour, T. Louverture, après avoir vu les
troupes la veille, dans toute la pompe militaire, dans tout 36 i études sun l'histoire d'haïti. le prestige de sa puissance, se présenta chez Sonthonax,
accompagné d'un nombreux état-major dévoué ; et saluant le dictateur avec toute l'apparence d'une soumission respectueuse, il lui remit la dépêche suivante : Toussaint Louverture, général en chef de l'armée de Saint-Domingue,
Mais, ce dernier jour, T. Louverture, après avoir vu les
troupes la veille, dans toute la pompe militaire, dans tout 36 i études sun l'histoire d'haïti. le prestige de sa puissance, se présenta chez Sonthonax,
accompagné d'un nombreux état-major dévoué ; et saluant le dictateur avec toute l'apparence d'une soumission respectueuse, il lui remit la dépêche suivante : Toussaint Louverture, général en chef de l'armée de Saint-Domingue, Au citoyen Sonthonax , réprésentant du peuple et commissaire délégué aux îles sous-le-vent. Privés depuis longtemps des nouvelles du gouvernement français, ce
long silence affecte les vrais amis de la République. Les ennemis de
l'ordre et de la liberté cherchent à profiler de l'ignorance où nous
sommes, pour faire circuler des nouvelles dont le but est de jeter le
trouble dans la colonie. Dans ces circonstances, il est nécessaire qu'un homme instruit des
événemens, et qui a été le témoin des changemens qui ont produit sa
restauration et sa tranquillité, veuille bien se rendre auprès du Directoire exécutif pour lui faire connaître la vérité. Nommé député de la colonie au Corps législatif, des circonstances
impérieuses vous firent un devoir de rester quelque temps encore au
milieu de nous : alors votre influence était nécessaire ; des troubles
nous avaient agités ; il fallait les calmer. Aujourd'hui que l'ordre, la
paix, le zèle pour le rétablissement des cultures, nos succès sur nos
ennemis extérieurs et leur impuissance, vous permettent de vous rendre
à vos fonctions, allez dire à la France ce que vous avez vu, les prodiges
dont vous avez été témoin ; et soyez toujours le défenseur de la cause
sacrée que vous avez embrassée, dont nous sommes les éternels soldats.
Salut et respect, Toussaint Louvertuke. Sonthonax promit-il sur le champ de partir ? « Le commissaire, ditPamphile de Lacroix, déconcerté,
« reconnut avec effroi son isolement ; et trop heureux
« qu'on daignât lui ménager une déférence extérieure, il
« se résigna sans murmures à l'injonction secrète qui lui
« fat personnellement faite de vider la colonie. » Ce serait donc après cette scène, jouée par T. Louverture, avec tout l'art d'un acteur consommé, qu'on aurait
sur le champ de partir ? « Le commissaire, ditPamphile de Lacroix, déconcerté,
« reconnut avec effroi son isolement ; et trop heureux
« qu'on daignât lui ménager une déférence extérieure, il
« se résigna sans murmures à l'injonction secrète qui lui
« fat personnellement faite de vider la colonie. » Ce serait donc après cette scène, jouée par T. Louverture, avec tout l'art d'un acteur consommé, qu'on aurait [1797] CIIAFITUE XIII. ÔGa engagé secrètement Sonthonax à se résigner. ïl y consentit, il paraît, puisque le lendemain, 21, il donna l'ordre à
Idlinger de livrer les sommes nécessaires à l'approvisionnement de la table du capitaine de l'Indien, ce même bâtiment où Desfourneaux, arrêté, fut embarqué provisoirement. Dans son discours prononcé à la tribune du conseil des
Cinq-Cents, le 4 février 1 798, Sonthonax a prétendu que
T. Louverture aurait voulu faire signer sa dépêche ci-dessus parles officiers de la garnison du Cap qui s'y refusèrent.
Le langage tenu dans cette dépêche , sous la forme du
pluriel, sa fin surtout sembleraient donner créance à cette
allégation * . Mais nous doutons qu'un chef du caractère
de T. Louverture ait conçu une pareille idée ; il a pu tenir
ce langage ainsi, pour parler au nom de l'armée dont le
concours et l'obéissance lui étaient assurés, pour prouver
que tel était son vœu, mais sans soumettre cette dépêche
à la signature des officiers ; et quand Sonthonax dit qu'ils
refusèrent unanimement, cela même fait admettre le contraire de ce qu'il avance. Il ajoute « qu'on allait se porter
« contre T . Louverture aux dernières extrémités, lorsque,
« pour éviter l'effusion du sang, l'insurrection de la plaine,
« l'incendie des propriétés et le massacre des proprié-
« taires, il annonça à tous les fonctionnaires publics qu'il
(f allait se rendre en France au Corps législatif. » Le fait est que quelques officiers, entre autres l 'adjudant-général E. Mentor et plusieurs blancs, qui n'approuvèrent pas le départ de Sonthonax, — « qui avaient refusé
« à Toussaint Louverture, dit P. de Lacroix, leur assen1 Dans son rapport, .T. Raymond affirme que plusieurs de ces officiers signèrent cette lettre qui fut rédige, dit-il, par Pascal, en ajoutant que c'était
du consentement de Sonthonax. Mais c'est évidemment un mensonge.
que quelques officiers, entre autres l 'adjudant-général E. Mentor et plusieurs blancs, qui n'approuvèrent pas le départ de Sonthonax, — « qui avaient refusé
« à Toussaint Louverture, dit P. de Lacroix, leur assen1 Dans son rapport, .T. Raymond affirme que plusieurs de ces officiers signèrent cette lettre qui fut rédige, dit-il, par Pascal, en ajoutant que c'était
du consentement de Sonthonax. Mais c'est évidemment un mensonge. 3GG ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. « liment pour son renvoi , » — furent ceux qui se manifestèrent en cette occasion. Il paraît qu'alors, espérant
de rallier à son autorité la grande majorité des officiers et
des fonctionnaires, Sonthonax les appela tous auprès de
lui, les harangua en leur déclarant qu'on voulait livrer la
colonie aux Anglais. Sonthonax, on ne peut le nier, joignait le courage personnel à la haute idée de son pouvoir, de l'autorité qu'il
exerçait au nom de son pays ; dans sa première mission,
il en avait donné des preuves multipliées, et il était bien
dans le droit de cette autorité, lorsqu'il essayait de s'appuyer du concours des officiers de l'armée et des fonctionnaires. Mais , au lieu de l'enthousiasme, il ne rencontra
que de la froideur : Mentor fut le seul noir qui répondit à
son appel; les autres gardèrent un morne silence. Le colonel du génie Vincent, Européen, se manifesta pour son
départ qu'il avait déjà annoncé. Il paraît néanmoins que
Sonthonax ordonna des mesures militaires. Il y eut nécessairement de l'agitation dans cette ville : un tel conflit
entre les deux autorités supérieures devait en occasionner. C'est alors qu'agissant avec sa fermeté et sa résolution
ordinaires, T. Louverture adressa à Sonthonax la lettre
suivante, non pour user de plus de ménagement envers
lui, comme on l'a dit, mais pour lui faire sentir qu'il voulait personnellement son départ, et fixer en même temps
les officiers de l'armée et les fonctionnaires sur sa détermination irrévocable. Citoyen commissaire, Le vœu du peuple de Saint-Domingue s'était fixé sur vous pour le représenter au Corps législatif. Dans la lettre que nous vous avons écrite, nous avons voulu joindre notre assentiment particulière la volonté générale. Si les ennemis de la liberté s'obstinent encore à vous pour- [I797J ciuhtiu: xm. 3G7 suivre, dites-leur que nous avons protesté de rendre leurs efforts iinpuissans, et que nos moyens sont notre courage, noire persévérance,
notre amour du travail et de l'ordre. C'est par nos vertus et notre attachement à la République, que nous répondrons à leurs calomnies ; et,
d'après ce que vous avez vu dans la colonie, vous avez déjà senti au il
nous était aussi facile de défendre notre cause que de terrasser nos
ennemis.
Salut et respect. Toussaint Louverture.
ur que nous avons protesté de rendre leurs efforts iinpuissans, et que nos moyens sont notre courage, noire persévérance,
notre amour du travail et de l'ordre. C'est par nos vertus et notre attachement à la République, que nous répondrons à leurs calomnies ; et,
d'après ce que vous avez vu dans la colonie, vous avez déjà senti au il
nous était aussi facile de défendre notre cause que de terrasser nos
ennemis.
Salut et respect. Toussaint Louverture. Il est probable que dans son allocution aux officiers
et aux fonctionnaires, Sonthonax aura fait valoir, pour
les toucher et les entraîner, la considération des attaques
et des calomnies dirigées contre lui, en France, par la
faction coloniale qui se prévaudrait encore de son renvoi
pour l'accabler, en prétendant qu'il avait perdu l'estime
même des noirs et du général en chef ; que ceux-ci n'étaient pas non plus dévoués à la France. Eh bien ! cette seconde lettre de T. Louverture est rédigée convenablement pour le rassurer à cet égard ; mais
en même temps, elle contient une menace pour porter le
commissaire à se résigner : d'après ce que vous avez vu,
vous avez déjà senti qu'il nous était facile (à nous, T.
Louverture) de terrasser nos ennemis; c'est-à-dire, les
miens,ceux qui s'opposent à ma volonté: cette forme est ambiguë, à double entente; elle est dans la nature de T.
Louverture ; et elle suffisait pour faire comprendre à
Sonthonax ce qu'il voulait. Pour mieux l'y décider, il quitte le Cap et se rend à la
Pelile-Anse où commande Henri Christophe ; et là, il menace de fondre sur la ville avec toute la population des
campagnes, de mettre tout à feu et à sang. Dans la nuit
du 23 au 24 août, il fait tirer le canon d'alarme, comme
au 50 ventôse, Pierre Michel et Léveillé l'avaient fait tirer pour épouvanter Villatte et la municipalité. 5()8 ÉTUDES SUR l'ïIISTOÎRE d' HAÏTI. Lapeur, la frayeur vraies ou apparentes saisissent.!. Raymond et bien d'autres qui supplient Sonthonax de partir,
pour éviter les malheurs qui menacent le Cap. Le commissaire, plein de courage, ne se décide qu'au jour à quitter son poste ; il s'embarque avec sa famille sut Y Indien,
suivi de l'adjudant-général E. Mehtof et de quelques
officiers blancs qui, tous, s'étaient trop prononcés pour
ne pas redouter la colère de T. Louverture *. Dans son discours au conseil des Cinq-Cents, Sonthonax
affirme que « J. Raymond consigna dans un arrêté que
« son départ affligeait tous les amis de la liberté et de l'hu-
« manité dans la colonie. » Il l'aura fait, sans doute pour
décider Sonthonax à partir, en lui donnant ainsi une fiche
de consolation dans sa disgrâce. Sonthonax ajoute que
Raymond l'accompagna, le matin du 7 fructidor (24
août 2) sur le rivage, en le serrant dans ses bras et l'inondant de ses larmes.
igna dans un arrêté que
« son départ affligeait tous les amis de la liberté et de l'hu-
« manité dans la colonie. » Il l'aura fait, sans doute pour
décider Sonthonax à partir, en lui donnant ainsi une fiche
de consolation dans sa disgrâce. Sonthonax ajoute que
Raymond l'accompagna, le matin du 7 fructidor (24
août 2) sur le rivage, en le serrant dans ses bras et l'inondant de ses larmes. « Je ne prévoyais guère alors, dit-il, tout ce que ces
adresses patriotiques, cestendres embrassemens, cachaient
de perfidie. Pouvais-je imaginer qu'un homme qui se
disait mon ami, osât dénoncer, diffamer celui qui fut le
sien ; qu'il ne m'eût embrassé que pour m'étouffer, pour
me poignarder par derrière? Je me suis joué des attaques 1 Paraphile de Lacroix a prétendu que le général Léveillé partit aussi ; mais
dans son rapport, Kerverseau dit qu'il commandait encore le Cap à l'arrivée
d'Hédouville, et c'est vrai; nous avons vu une lettre de T. Louverture à cet
agent où il est question de Léveillé. C'est avec Hédouville qu'il partit. 2 MM. Madiou et Saint-Rémy disent que Sonthonax partit le 3 septembre.
Mais, deux fois dans son discours du 4 février 1798, il dit que c'est le 7 fructidor.
Nous adoptons celte date qui correspond au 24 août, non-seulement d'après ce
discours, mais encore d'après la lettre à Idlinger du 21, et la promptitude avec
laquelle son départ a dû s'elfecluer. Le rapport dé J. Raymond confirme
l'embarquement de Sonthonax le 7 fructidor , elle départ de ['Indien,
Ie8. [1707] CHAPITRE XIII. 309 des colons contre-révolutionnaires ; je trouvais tout simple
que des princes détrônés, que de grandsenfans à qui j'avais
arraché le hochet sanglant de l'esclavage, ne me pardonnassent pas tant de zèle et de dévouement ; mais Raymond,
homme de couleur* Raymond pour les droits duquel j'ai
bravé mille morts et tous les outrages, le voir au nombre
de mes assassins ! Non, je ne suis pas fait à tant de perversité : le ciel me garde d'imiter son exemple en l'accusant à mon tour ! Je l'abandonne à ses remords, si un
cœur assez corrompu pour briser les liens de la reconnaissance en est encore susceptible. » Cependant , il a accusé — d. Raymond, incertain et
« lâche, ne s'occupant que de l'exploitation des sucreries
* affermées pour son compte, qui crut conserver sa vie et
« son or, en le livrant à Bourdon (de l'Oise) et en roulant
« sur lui tout le poids des fléaux révolutionnaires qui ont
« désolé Saint-Domingue. Il n'hésita pas à se déshonorer
« parce honteux marché, et ma perte fut résolue.» Sonthonax attribue aussi à Raymond et à une bande de
scélérats (des prêtres et des émigrés), de s'être concertés
pour faire signer les deux lettres à T. Louverture. «Je lui dois cettejustice, dit-il, que, par lui-même, il est
incapable de concevoir de pareils projets... Fait pour être
gouverné , son sort est d'être soumis à une impulsion
étrangère* Sa conscience superstitieuse et peu éclairée Ta
jeté dans la dépendance des prêtres contre-révolutionnaires qui, à Saint-Domingue comme en France, saisissent tous les moyens de renverser la liberté. Aux prêtres
se sont joints les émigrés qui étaient réunis avec lui
lorsque, portant la cocarde blanche, il servait l'Espagne
contre la France »
projets... Fait pour être
gouverné , son sort est d'être soumis à une impulsion
étrangère* Sa conscience superstitieuse et peu éclairée Ta
jeté dans la dépendance des prêtres contre-révolutionnaires qui, à Saint-Domingue comme en France, saisissent tous les moyens de renverser la liberté. Aux prêtres
se sont joints les émigrés qui étaient réunis avec lui
lorsque, portant la cocarde blanche, il servait l'Espagne
contre la France » Et ces prêtres étaient un abbé italien appelé Martini
T. m. 24 370 ETUDES SUH L HISTOIRE D HAUT. qui, dansla partie espagnole, était son aumônier ; un autre
nommé Lantheaume qui, alors, était son confesseur : les
émigrés étaient principalement Salnave et Bayon de Libellas », l'ancien procureur de l'habitation du comte de
Breda, dont T. Louverture avait été le cocher. « Une fois que les conjurés se sont crus assurés d'un
appui dans le corps législatif, ils ont profité du sommeil
forcé du Directoire exécutif à l'égard de ses agens, pour
me présenter aux yeux de T. Louverture comme poursuivi
par l'opinion publique et par le corps législatif, comme
abandonné de mon gouvernement, et succombant
d'avance sous le poids de la diffamation. . . Vaublanc disait,
dans une séance mémorable : — Qu'attendez-vous pour
frapper Sonthonax? T. Louverture vous le livrera pieds
et poings liés. » Sonthonax ajoute encore qu'un Génois de nation vint
des États-Unis apporter à T. Louverture, de la part de
Gatereau, des paquets de France ( attribués à la faction
coloniale) qui achevèrent de le jeter dans le parti ennemi. Enfin, il dit ces paroles remarquables: — « Les émi-
« grés et les prêtres ne sont pas les seuls qui aient
« contribué à égarer T. Louverture : sa coalition avec
« Rigaud dont il blâmait hautement les crimes dans sa
« correspondance avec moi, prouve évidemment qu'il est
« aujourd'hui la dupe de ses suggestions. Voyant Ri1 Une lettre de Sonthonax à T. Louverture, du 16 messidor (4 juillet) l'entretenaitde Bayon de Libertés qui venait d'arriver desEtats-Unis et quittant un
émigré, nuirait à son ancien cocher dans l'esprit du gouvernement français,
s' il le protégeait. Il lui rappelait que cet homme était beau-frère de Touzard et
ami intime de Cambefort, tous deux émigrés alors au service de la Grande-Bretagne, et il regrettait de ne l'avoir pas renvoyé en France. — « Mais, dit-il,
« qu'il purge Saint-Domingue de sa présence. » Sonthonax gardait ce ménagement envers T. Louverture qui aimait Bayon de] Libertas ; et il paraît
qu'il resta néanmoins dans la colonie. [1797] CHAPITRE XIII. .771 « gaud défendu par Vaublanc, il m'a cru peruu ; u s'est
a lié avec le meurtrier des Français, en m'impuiant
« ses perfidies i . » Cette dernière assertion confirme ce que nous avons
dit de la mission de Pelletier, envoyé par Rigaud auprès
de T. Louverture, et ce que rapporte Kerverseau dans
son rapport, sur la correspondance suivie entre eux. Le
mémoire publié par Rigaud, le 5 août, vint sans doute
en aide de cette correspondance. Sonthonax ne pouvait
pas continuer ses fonctions à Saint-Domingue, en présence
de tant de causes, de tant de motifs, concourant tous à
son renvoi.
irme ce que nous avons
dit de la mission de Pelletier, envoyé par Rigaud auprès
de T. Louverture, et ce que rapporte Kerverseau dans
son rapport, sur la correspondance suivie entre eux. Le
mémoire publié par Rigaud, le 5 août, vint sans doute
en aide de cette correspondance. Sonthonax ne pouvait
pas continuer ses fonctions à Saint-Domingue, en présence
de tant de causes, de tant de motifs, concourant tous à
son renvoi. Mais, J. Raymond et T. Louverture eurent-ils raison de
lui imputer tous les projets dont ils l'accusèrent ? « On a osé, dit-il, m'accuser de rêver l'indépendance
« de la colonie et le massacre général des Européens. On
« fonde cette imputation sur une prétendue conversation
« qu'on m'attribue avec T. Louverture. » Et il invoque à
ce sujet, deux lettres de ce dernier au ministre de la marine,
postérieures à la date donnée à cette conversation, pour
prouver que s'il l'avait réellement tenue, T. Louverture
n'eût pas fait de lui l'éloge consigné dans ces lettres, à
moins qu'il n'eût été son complice. « Certes, continue Sonthonax , si quelqu'un pouvait
être soupçonné de favoriser le système d'indépendance, 1 N'est-il pas permis de croire, d'après ce passage de son discours, que Sonthonax aura conseillé de dissoudre la coalition de T. Louverture avec Rigaud,
tn les divisant? La passion qu'il montra dans sa dernière mission nous y autorise. D'ailleurs, le Directoire exécutif a pu penser lui-même que cette affreuse politique devenait urgente, dans la crainte que l'union des deux généraux, celle des deux branches de la race noire, n'amenât l'indépendance de
Saint-Domingue. Son système avait échoué parle désintéressement de Rigaud,
qui tendit la main à T. Louverture : le seul moyen de le reprendre en sous-œuvre était de \cs désunir : delà la mission d'Hédouville. 372 ETUDES SEU L HISTOIRE D HAÏTI. ce serait sans doute celui dont la vie politique na été
qu'une révolte continuelle contre la France. T. Louverture a été l'un des chefs de la Vendée de Saint-Domingue.
Par l'impulsion de ces mêmes émigrés qui l'entourent
aujourd'hui, il organisait en 1791 la révolte des noirs et
le massacre des blancs propriétaires... » Voilà encore un nouveau témoignage en faveur de ce
que nous avons dit de lui dans notre premier livre.
HAÏTI. ce serait sans doute celui dont la vie politique na été
qu'une révolte continuelle contre la France. T. Louverture a été l'un des chefs de la Vendée de Saint-Domingue.
Par l'impulsion de ces mêmes émigrés qui l'entourent
aujourd'hui, il organisait en 1791 la révolte des noirs et
le massacre des blancs propriétaires... » Voilà encore un nouveau témoignage en faveur de ce
que nous avons dit de lui dans notre premier livre. Enfin, Sonthonax termine ce discours par cette étonnante défense présentée en faveur des colons : « Si les
« colons se sont livrés à des écarts répréhensibles, n'est-
« ce pas à l'ignorance, à l'absence des lois, qu'il faut s'en
« prendre, plutôt que de les accuser d'intentions perfi-
« des?» Nous repoussons encore l'imputation qui lui fut faite de
vouloir l'indépendance de Saint-Domingue et le massacre
des Européens ; mais en résumant ainsi la conduite antérieure de T. Louverture; en excusant, en défendant
les colons, il condamne la politique tortueuse du Directoire exécutif et la sienne propre, qui le portèrent à lancer
l'anathème contre les hommes de couleur, pour tout accorder à T. Louverture : honneurs, dignités, autorité.
Dans les débats, il avait démontré jusqu'à l'évidence les
torts, les crimes des colons, en prouvant la bonne conduite des hommes de couleur ; et au 4 février 1798, après
avoir employé tous les moyens possibles pour détruire le
prestige et l'influence de ces derniers, il venait excuser ces
mêmes colons, les défendre de toutes perfides intentions \
Ce discours, enfin, n'est qu'une longue suite d'inconséquences de Sonthonax avec lui-même : son amour-propre
outragé par son renvoi de la colonie, égara sa haute raison
et troubla cette capacité incontestable qui le distinguait. [1797] ciiAnniE xiii. 573 Ily fait l'éloge de Desfourneaux, que cependant il a vexé et
laissé enfermé dans un fort comme un homme dangereux.
Parti du Cap sur l'Indien, le 25 août, il ne put relâcher
au Ferrol, en Espagne, que le 11 novembre suivant, le
navire ayant éprouvé des tempêtes affreuses. De là, il se
rendit à Paris où il prit siège au conseil des Cinq-Cents,
le 16 pluviôse an vi (4 février \ 798), jour anniversaire du
décret de la convention nationale sur la liberté générale. Après son départ, T. Louverture et J. Raymond sentirent la nécessité d'expliquer, sinon de justifier la violence
faite à l'autorité de la métropole, dans l'embarquement
forcé du chef de l'agence. A cet effet, le colonel du génie
Vincent partit pour France, chargé de leurs dépêches et
d'instructions verbales, pour relater les faits au gouvernement français. T. Louverture, en transmettant ses calomnies contre Sonthonax, assura ce gouvernement de
son dévouement et de celui des noirs ; il répondit, sous
sa responsabilité personnelle, de rétablir l'ordre et de produire d'heureux résultats.
l'embarquement
forcé du chef de l'agence. A cet effet, le colonel du génie
Vincent partit pour France, chargé de leurs dépêches et
d'instructions verbales, pour relater les faits au gouvernement français. T. Louverture, en transmettant ses calomnies contre Sonthonax, assura ce gouvernement de
son dévouement et de celui des noirs ; il répondit, sous
sa responsabilité personnelle, de rétablir l'ordre et de produire d'heureux résultats. Le 12 septembre, il écrivit une lettre à Laveaux pour
lui reprocher de ne lui avoir pas donné de ses nouvelles
depuis son départ, et lui renouveler ses protestations d'attachement, en lui parlant de la députation qui allait rendre
compte de l'événement du départ de Sonthonax et qui
était chargée aussi de l'en entretenir. Il voulait évidemment se faire un appui de Laveaux qui était lui-même
parti mécontent de Sonthonax. Le lo septembre, il adressa aussi une lettre à Roume,
en lui envoyant copie de son rapport au Directoire exécutif.
Il y accuse Sonthonax du projet d'indépendance, dont il
lui aurait fait des confidences en différentes fois ; il le qua574 études sur l'histoire d'haïti. lifie de fourbe, de perfide, de tyran, de machiavélique, et
termine par « espérer que son éloignement ramènera les
« citoyens, du Sud à des sentimens fraternels qui uniront
« tous les habitai) s de Saint-Domingue par des liens indis-
« solubles. » Le colonel Vincent et Malenfant députés, partirent à
cette époque, En terminant ce long chapitre, nous croyons qu'il est
convenable de juger le fait du renvoi de Sonthonax, sous
le rapport de la morale et de la politique. Ce fait a eu des
conséquences trop funestes pour la race noire à SaintDomingue, Sonthonax a trop mérité de cette race, pour
que nous ne l'apprécions pas à ce double point de vue. Nous avons exposé toutes les considérations, toutes les
circonstances qui, selon nous, ont concouru à l'attentat
commis par T. Louverture; et nous croyons avoir démontré tout ce qui peut être envisagé par l'histoire, comme
atténuation de ce coup hardi d'autorité. Il est évident,
pour nous, que la mission de Sonthonax était finie, du
jour qu'il prit la résolution d'élever cet homme célèbre
au rang de général en chef. En donnant à T. Louverture cette haute position, lui
faisait-il une de ces faveurs personnelles qui exigent la
reconnaissance de l'obligé ou du protégé ? N'était-ce pas
un acte purement politique, dérivant de la mission qu'il
était venu remplir dans la colonie? Là est toute la question : c'est dans ces élémens que nous devons trouver la
solution que nous cherchons de bonne foi.
la résolution d'élever cet homme célèbre
au rang de général en chef. En donnant à T. Louverture cette haute position, lui
faisait-il une de ces faveurs personnelles qui exigent la
reconnaissance de l'obligé ou du protégé ? N'était-ce pas
un acte purement politique, dérivant de la mission qu'il
était venu remplir dans la colonie? Là est toute la question : c'est dans ces élémens que nous devons trouver la
solution que nous cherchons de bonne foi. Non, ce ne fut pas une faveur qui obligeait T. Louverture envers Sonthonax. Celui-ci ne disposait pas de sa
chose, en lui conférant successivement les grades de gé- [1797] CHAPITRE xui. 578 néral de division et de général en chef de l'armée. Par la
position qu'il avait prise au 30 ventôse, par la politique
qu'avait suivie Laveaux et que Sonthonax venait continuer, d'après ses propres inspirations et les vues du Directoire exécutif, T. Louverture était devenu la cheville ouvrière du résultat qu'on voulait produire. Ses facultés, sa
capacité, sa couleur le rendaient l'homme nécessaire pour
y parvenir. On crut qu'on devait en faire un instrument,
et l'on ne se trompa point; car il nous sera facile de prouver qu'il remplit parfaitement le but auquel on voulait
atteindre. Mais pour lui, qui avait sans doute reconnu les
motifs de son élévation, et qui joignait à une grande ambition la conscience de ce qu'il pouvait exécuter, il ne se
crut pas obligé de partager son pouvoir, son autorité avecun autre, même avec l'agent de la métropole qui l'y avait
élevé : de là sa résolution de s'affranchir du joug de cet
agent, de le congédier, pour rester seul maître du terrain.
Et qu'on n'oublie pas néanmoins les considérations et les
circonstances relatées qui vinrent en aide à ce désir de
dominer, de gouverner seul. D'ailleurs, sous ce même rapport moral, était-ce une
chose nouvelle de la part de T. Louverture, que cette aspiration à se débarrasser de l'auteur de son élévation ?
L'histoire fournit-elle beaucoup de ces chefs qui, parvenus
au suprême pouvoir, pensent qu'il est possible de supporter la vue d'un tel homme? Ce dernier ne doit pas non
plus prétendre à aucune gratitude dans ce cas, puisqu'il
n'a dû être déterminé dans son choix que par l'intérêt de
son pays : il n'a droit qu'à la justice de son élu.
chose nouvelle de la part de T. Louverture, que cette aspiration à se débarrasser de l'auteur de son élévation ?
L'histoire fournit-elle beaucoup de ces chefs qui, parvenus
au suprême pouvoir, pensent qu'il est possible de supporter la vue d'un tel homme? Ce dernier ne doit pas non
plus prétendre à aucune gratitude dans ce cas, puisqu'il
n'a dû être déterminé dans son choix que par l'intérêt de
son pays : il n'a droit qu'à la justice de son élu. Ainsi donc, si ce ne fut pas une faveur personnelle faite
à T. Louverture, qui l'obligeât à la reconnaissance envers
Sonthonax, la question doit se résoudre par les règles de 576 ÉTUDES SUH L HISTOIRE D HAÏTI. la politique: celle-ci fut le seul motif de son élévation, et
elle fut aussi la raison déterminante du renvoi de l'agent,
Sonthonax était, au mois d'août 1797, à bout de ressources financières pour entretenir l'armée de T. Louverture ;
il avait épuisé ses moyens politiques et administratifs ; il
n'était plus d'aucune utilité pour la colonie ; sa place, dé-r
sormais, était son siège au corps législatif où il pourrait
servir et défendre la cause de la liberté générale des noirs,
qu'il eut l'honneur de proclamer le premier : cette cause
avait alors une ennemie puissante dans la faction colo^
niale, qui s'agitait en France pour porter la législature et
le gouvernement de la métropole à revenir sur cette
grande mesure humanitaire. Quant aux moyens employés
par T. Louverture pour forcer Sonthonax à s'éloigner,
ils étaient tellement dans sa nature toute hypocrite et ma.
chiavélique, qu'on ne doit pas s'en étonner : attendre ou
exiger autrement de lui, ce serait en quelque sorte être
injuste à son égard. Nous venons de faire la part de T. Louverture; faisons,
celle de J, Raymond ; car Pascal , pour nous, n'a pas été
un homme responsable, malgré le concours qu'il a prêté
en cette occasion, par son influence sur Raymond. Ce dernier agit-il selon le devoir que lui prescrivait
l'honneur, selon même son devoir politique? Nous le trouvons inexcusable sous ces deux rapports. En venant à Saint-Domingue prêter son appui à la politique du Directoire exécutif et de Sonthonax contre les
hommes de couleur, il a perdu à nos yeux tout le mérite qu'il
s'était acquis par ses nombreux écrits et par ses démarches
en faveur des réclamations de droits faites par cette classe.
En y restant, il n'a été visiblement déterminé que par un.
onneur, selon même son devoir politique? Nous le trouvons inexcusable sous ces deux rapports. En venant à Saint-Domingue prêter son appui à la politique du Directoire exécutif et de Sonthonax contre les
hommes de couleur, il a perdu à nos yeux tout le mérite qu'il
s'était acquis par ses nombreux écrits et par ses démarches
en faveur des réclamations de droits faites par cette classe.
En y restant, il n'a été visiblement déterminé que par un. [1797] CHAPITRE XIII. 577 intérêt sordide, pour profiter des revenus des sucreries
qu'il s'était adjugées : il a sacrifié l'honneur à l'argent.
Quelle que soit la position de fortune d'un homme ; et
d'un homme éclairé surtout, le choix ne peut, ne doit pas
être douteux, incertain : l'honneur est toujours préféra^
hle à tout. En sacrifiant politiquement Sonthonax à T. Louverture, il n'a pas fait une œuvre plus méritoire, même aux
yeux du Directoire exécutif. Si l'habileté machiavélique de
Sonthonax a échoué devant le machiavélisme de T. Louverture, Raymond pouvait-il se promettre de contenir cette
vaste ambition et de conserver une ombre d'autorité en
faveur de la métropole ? La faiblesse de son caractère ne
le permettait pas, puisqu'il dut céder à l'omnipotence
exercée par son collègue. Et quand il a accusé ce dernier
de toutes les imputations consignées dans son rapport,
uniquement pour motiver la continuation de son séjour
dans la colonie, il s'est déshonoré, nous dirions gratuitement, si son unique but n'était pas de percevoir les deniers provenant de l'exploitation des sucreries qu'il avait
affermées, Plus tard, nous verrons J. Raymond retourner
en France et revenir à Saint-Domingue, se livrant de nouveau à de semblables exploitations, et toujours méprisé
par T. Louverture lui-même. Son devoir donc, sous tous les rapports, était de partir
avec Sonthonax, de suivre sa destinée. T. Louverture eût
peut-être appelé Roume, qui était toujours à Santo-Domingo, comme il a fait plus tard ; mais du moins Raymond eût agi convenablement l . < Nous avons sous les yeux le rapport adressé par J. Raymond, au minis*
trc de la marine, le 18 fructidor an ô (4 septembre 1*1)7), quelques jours après
le départ de Sonthonax : nous eu avons cilc divers passages. Rien n'est plus. 378 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. Un dernier mot sur Sonthonax, envers qui nous avons
été si sévère dans nos appréciations. Dans notre deuxième livre, nous avons fait voir tout ce
que son caractère emporté, quelquefois violent, renfermait de passions déplorables pour un esprit aussi distingué, aussi ferme, aussi courageux. C'est à ces passions,
qu'il ne sut pas, ou qu'il ne put pas maîtriser, que nous
attribuons sincèrement toutes ses erreurs, toutesses fautes,
tous ses torts ; car à nos yeux, il ne péchait pas par le cœur.
Il s'égara, comme bien d'autres, en pensant que le système politique prêché par Machiavel était le meilleur à
suivre. Dans ses deux missions, il a exercé un grand pouvoir, une autorité immense, dictatoriale, et cependant il
n'en a pas mésusé pour faire personnellement verser le
sang des hommes qu'il poursuivit à outrance. Sans doute,
la conduite qu'il a tenue a été cause que beaucoup de sang
a été versé par la suite ; mais nous croyons qu'il n'en
avait pas l'intention, nous osons croire qu'il n'entrevit
pas ce funeste résultat.
meilleur à
suivre. Dans ses deux missions, il a exercé un grand pouvoir, une autorité immense, dictatoriale, et cependant il
n'en a pas mésusé pour faire personnellement verser le
sang des hommes qu'il poursuivit à outrance. Sans doute,
la conduite qu'il a tenue a été cause que beaucoup de sang
a été versé par la suite ; mais nous croyons qu'il n'en
avait pas l'intention, nous osons croire qu'il n'entrevit
pas ce funeste résultat. Il était essentiellement despote, et d'autant plus, comme
l'a observé Garran dan s son rapport, qu'il avait une haute
idée de l'étendue de son pouvoir. Sa grande capacité, ses
lumières, le rendirent présomptueux : quand il concevait
une idée, un plan, il fallait qu'on lui cédât; sinon il employait tous les moyens pour se faire obéir. Agissant sur
un théâtre où l'immense majorité des spectateurs était dans propre à faire connaître le triste rôle qu'il a joué dans cette agence : ce rôle
a été celui d'un niais et d'un pusillanime qui, pour se justifier, accusa tous
ses collègues, et surtout Sonthonax. S'il fallait s'en rapporter à tout ce qu'il
dit, la conduite des agens aurait été celle d'intrigans déhontés (Giraud excepté),
faisant bon marché de toute cette population coloniale, sur laquelle le Directoire exécutif leur donna tant d'autorité. On y démêle néanmoins comment
T. Louverture s'est joué d'eux tous, comment ils ont été dupes de son hypocrisie. [1797] CHAPITRE X1I1. 579 l'ignorance, il présuma trop de son savoir: il fit des fautes,
et c'était inévitable. Pour avoir ardemment servi la cause des hommes de
couleur libres, mulâtres et noirs, contre les colons, il s'est
cru en droit d'exiger d'eux tous , de comprendre leurs
devoirs envers les noirs esclaves dont il proclama les droits
à la liberté; et de ce qu'un trop grand nombre parmi eux
trahit ces devoirs , il se prévint, injustement, contre la
généralité de cette classe. De ces préventions malheureuses, il passa à l'idée de favoriser plus spécialement les
colons dont il venait d'anéantir la puissance : de là les
méfiances de la classe de couleur contre lui, méfiances
injustes lorsqu'elle crut qu'il voulait aussi donner la prépondérance absolue aux nouveaux émancipés. L'affaire
de Montbrun et de Desfourneaux vint mettre le comble à
ces méfiances réciproques. Alors Sonthonax tourna entièrement le dos à la classe de couleur. Parti pour la France, ayant à se défendre des accusations des colons, pour avoir beaucoup favorisé les deux
branches de la race noire, il se défendit habilement et les
défendit chaleureusement. Mais alors une réaction s'opérait dans l'opinion publique en France, contre les droits
acquis à la race noire : on s'aperçut que la trahison des
colons ayant livré la colonie à la Grande-Bretagne , la
France ne pouvant secourir cette possession, la force des
choses amenait naturellement au pouvoir militaire les
hommes distingués par leurs lumières dans les deux branches de la race jadis opprimée, et conséquemmentle remplacement de ceux de la race blanche, même dans le pouvoir politique. De là, ce funeste système imaginé powr enrayer le cours des choses; et comme les hommes de couleur, par leur instruction plus avancée, devaient néces580 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI.
France ne pouvant secourir cette possession, la force des
choses amenait naturellement au pouvoir militaire les
hommes distingués par leurs lumières dans les deux branches de la race jadis opprimée, et conséquemmentle remplacement de ceux de la race blanche, même dans le pouvoir politique. De là, ce funeste système imaginé powr enrayer le cours des choses; et comme les hommes de couleur, par leur instruction plus avancée, devaient néces580 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. sairement occuper le premier rang, on crut qu'il fallait
détruire leur influence en détruisant leur prestige, pour
ramener la classe blanche à son pouvoir politique. Ce fut là le but unique de la mission de l'agence dont
Sonthonax accepta la présidence et la direction. Cette politique trouvant dans ses ressentimens antérieurs le véhicule le plus puissant pour le mettre à exécution, il s'y jeta
tête baissée, dans la triste pensée qu'il était personnellement un être adoré des masses noires. Les circonstances
qui précédèrent immédiatement son retour à SaintDomingue, favorisant encore l'exécution de cette politique, il s'y dévoua avec toute l'ardeur de son caractère. Son erreur fut de croire qu'en abattant le pouvoir des
hommes de couleur, il parviendrait à assurer davantage la
liberté générale des noirs. Il ne put reconnaître qu'il préparait ainsi l'accomplissement de la réaction qui allait toujours croissant contre eux ; car, rétablir entièrement la
prépondérance de la race blanche, c'était favoriser la restauration de la puissance des colons, abattue par lui-même ;
c'était les mettre à même d'exercer au moins leur pernicieuse influence dans un avenir plus ou moins éloigné.
L'homme même qu'il choisit pour être placé au pouvoir,
et dont il connaissait fort bien tous les antécédens, fut
celui qui réalisa les vues de la faction coloniale. Il ne sut
pas deviner ce qu'il y avait en lui de funeste à ses frères:
il paraît l'avoir reconnu, mais trop tard, après avoir subi
l'ostracisme prononcé contre lui ; car son discours au
conseil des Cinq-Cents prouve qu'il entrevit alors le résultat qui arriverait infailliblement. Le mal était fait par luimême, et il accusa son protégé outre mesure. Son amourpropre blessé le porta encore à lancer de nouvelles accusations contre l'homme de couleur qui personnifiait sa [1797J CHAPITRE XIII. 581 classe. Ce fut un nouveau tort de sa part. Il a préparé ainsi
la voie sacrilège où la métropole est entrée ensuite, pour
dominer toute la race noire, par la division qu'elle sema
entre ses supériorités ; et après avoir accompli cette œuvre
infernale , elle en est venue naturellement au rétablissement de l'esclavage, c'est-à-dire, à la pensée de le rétablir
à Saint-Domingue ; car elle réussit ailleurs. Certes, il nous est permis de croire que Sonthonax dut
alors reconnaître d'autant plus les fautes commises par lui
dans sa seconde mission, que celui que ses mains avaient
élevé, donna lieu à la conception de cette idée, par son
administration oppressive '. Nous concluons donc, que Sonthonax ne haïssait pas
la classe des hommes de couleur ; et la preuve, c'est qu'il
choisit sa famille dans cette classe. Il y eut erreurs nombreuses de sa part ; il pécha par la fougue de son caractère.
de croire que Sonthonax dut
alors reconnaître d'autant plus les fautes commises par lui
dans sa seconde mission, que celui que ses mains avaient
élevé, donna lieu à la conception de cette idée, par son
administration oppressive '. Nous concluons donc, que Sonthonax ne haïssait pas
la classe des hommes de couleur ; et la preuve, c'est qu'il
choisit sa famille dans cette classe. Il y eut erreurs nombreuses de sa part ; il pécha par la fougue de son caractère. Interprète éclairé de la bonté providentielle, dans sa
première mission il a favorisé ses desseins sur la race noire
tout entière ; et quelle qu'ait été sa conduite dans la seconde, sachons lui conserver la juste considération qu'il
mérite, malgré ses torts, ses erreurs et ses fautes. Inscrivons son nom dans nos fastes, à côté de celui de Polvérel,
à qui nous n'avons eu à reprocher qu'une seule faute.
Souvenons-nous enfin, que les peuples n'arrivent à leurs
destinées, qu'en passant par des torrens de sang. 1 C'est probablement pour avoir reconnu ses erreurs et ses torts, qu'en 18G3>
jeté en prison à la Conciergerie, il se rapprocha de Pinchinat qui y végétait
dans la misère. C'est encore par ces motifs qu'il rendit justice à Rigaud, à lar
lin de 1T99. CHAPITRE XiV. Mesures d'organisation prises par Toussaint Louverture.— Système de fer»
mage des propriétés séquestrées.— Pouvoir qu'il donne aux chefs militaires
sur la population des campagnes. — Vues de Pétion à cet égard, dans le
morcellement des propriétés. — Les prêtres et les colons flattent Toussaint
Louverture.— Procédés des Anglais envers lui. — Ses procédés envers J.
Raymond Organisation des troupes du Sud par Kigaud. — Le général
Whyte remplace Simcoe. — Discours de Vaublanc et de Villaret- Joyeuse
aux Cinq-Cents, de Barbé de Marbois aux Anciens.— Le parti royaliste frappé
le 18 fructidor an 5. — Rapport d'Eschassèriaux sur les élections de SaintDomingue.— Division de son territoire en 5 départemens. —Nouveaux rapports sur les élections.— Divers écrits de Pinchinat et sa mort. — Ecrits de
Bonnet et d'autres.— Instructions données au général HédouVille qui vient
remplacer Sonthonax. En prenant la résolution de contraindre Sonthonax à se
rendre en France, T. Louverture sentit la nécessité de
justifier cet attentat à l'autorité de la métropole et les promesses qu'il chargea le colonel Vincent de lui porter, par
des mesures appropriées à la situation de la partie de la
colonie qui était placée plus spécialement sous son pouvoir : — la province du Nord et la portion de celle de
l'Ouest comprise dans la région où coule la rivière de l'Artibonite. Indépendamment de ce génie d'organisation qui
le distinguait et qui rendit sa tache facile, son pouvoir sur
l'opinion publique ayant augmenté par son audace à chas- [1797] chapitre xiv. 585 ser le chef de l'agence, les citoyens, de même que l'armée,
furent plus empressés à accepter le joug nouveau qui leur
était imposé. A l'envi l'une de l'autre, toutes les municipalités des paroisses avaient rédigé et envoyé en France,
par la députation présidée par Vincent, des adresses accusatrices contre Sonthonax et flatteuses pour le général en
chef : celle de Plaisance se distingua parmi elles, en imputant tout à crimes au vaincu de la politique.
'agence, les citoyens, de même que l'armée,
furent plus empressés à accepter le joug nouveau qui leur
était imposé. A l'envi l'une de l'autre, toutes les municipalités des paroisses avaient rédigé et envoyé en France,
par la députation présidée par Vincent, des adresses accusatrices contre Sonthonax et flatteuses pour le général en
chef : celle de Plaisance se distingua parmi elles, en imputant tout à crimes au vaincu de la politique. Trouvant encore en J. Raymond un sujet de facile composition, T. Louverture accrut son action sur toutes les
parties de l'administration publique, par le concert qui parut exister entre lui et cet agent. Le système de fermage
des grandes propriétés rurales, adopté depuis le succès de
la campagne de Desfourneaux contre Vallière et ses environs, et dont le colonel Vincent, au dire de Pamphile de
Lacroix, fut le créateur dans le Nord , mais qui fut réglementé principalement par J. Raymond; ce système étendu
alors sur la plupart des habitations séquestrées, donna
particulièrement aux chefs de l'armée les moyens de subvenir à leurs besoins personnels. Cette armée fut employée
à contraindre les noirs cultivateurs au travail de la terre ;
etleshabitans eux-mêmes profitèrent de cet état dechoses,
comme les chefs. L'augmentation des produits agricoles
améliora un peu la situation financière, attira le commerce,
et l'armée put être mieux entretenue. Pour opérer ce résultat, T. Louverture n'avait pas besoin de rien inventer :
la proclamation du 29 août 1793, rendue par Sonthonax
sur la liberté générale, avait déjà établi la coaction suivie
à l'égard des cultivateurs : nous y renvoyons le lecteur
pour examiner de nouveau les mesures de police et de
discipline des ateliers, prescrites par Sonthonax. En parlant de la proclamation de Polvérel, rendu aux 384 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Cayes le 51 octobre 1793, nous avons dit qu'il adopta à
peu de chose près, les mêmes mesures que son collègue,
pour les ateliers du Sud et de l'Ouest \. Ce sont ces
mesures, mises à exécution par Rigaud et Bauvais, qui
leur donnèrent les moyens financiers qui faisaient la prospérité des localités soumises à leurs ordres , avec cette
exception honorable pour Gavanon, Bonnard et Lebon,
trois administrateurs ou ordonnateurs, qu'ils géraient
l'administration avec plus d'intelligence et de fidélité, que
ne firent Henri Perroud etldlinger. Le système de fermage
avait même été pratiqué dans le Sud et dans l'Ouest,
avant de l'être dans le Nord et l'Artibonite ; car nous remarquons dans le rapport imprimé, de Leborgne et Kerverseau, déjà cité, que par une lettre du 26 messidor an
iv (14 juillet 1796), que la délégation adressa à l'agence
du Cap, elle lui disait, en parlant des officiers militaires
du Sud et de l'Ouest : — « Ils étaient maîtres des villes,
« par le pouvoir municipal qu'y exerçaient les comman-
« dans de place ; ils étaient maîtres des campagnes, par
« les inspections générales des ateliers, toutes confiées à
« des officiers; ils étaient maîtres des propriétés particu-
« lières, par les attributions de la justice de paix que
« s'arrogeaient les commandans d'arrondissement ; ils
« étaient maîtres des propriétés publiques ( les habita-
« tions séquestrées) , parles baux à vil prix auxquels ils
« les tiennent à ferme. . * »
ils étaient maîtres des campagnes, par
« les inspections générales des ateliers, toutes confiées à
« des officiers; ils étaient maîtres des propriétés particu-
« lières, par les attributions de la justice de paix que
« s'arrogeaient les commandans d'arrondissement ; ils
« étaient maîtres des propriétés publiques ( les habita-
« tions séquestrées) , parles baux à vil prix auxquels ils
« les tiennent à ferme. . * » Ainsi donc, Rigaud et Bauvais avaient devancé Vincent
dans le système de fermage qui n'eut lieu dans le Nord
qu'en mars ou avril 1797. C'est ce système qui donna ef1 Polvérel fit un auîfe règlement sur la culture, le 28 février 1794, pouY
donner une nouvelle force à celui du 31 octobre 1 79-i. [1797] CHAPITRE XIV. 58o fectivement un si grand pouvoir aux chefs militaires sur
les populations, outre celui que leur conféraient les nécessités de la guerre contre les Anglais. Et pour le dire en
passant, la délégation déraisonnait, elle était injuste à
l'égard des chefs militaires du Sud et de l'Ouest, lorsqu'elle
portait contre eux tant d'accusations : outre qu'il n'en
avait jamais été autrement, dans l'ancien régime même
où il n'existait point de municipalités, où les majors, les
officiers militaires dirigeaient toutes les affaires des paroisses; mais les deux proclamations citées de Sonthonax
et de Polvérel leur attribuaient la plus grande part dans le
pouvoir signalé par la délégation ; en ce temps-là, il en
était de même sous les yeux de l'agence. Il n'est donc pas étonnant que T. Louverture ait continué ce système, après le départ de Sonthonax. îl l'a été
encore sous les divers gouvernemens qui lui ont succédé,
notamment sous Dessalines et H. Christophe. Et quand
Pétion prit la résolution de morceler les grandes habitations rurales , de vendre les propriétés des villes , c'était
autant pour donner le bien-être aux individus, que pour
diminuer sensiblement le pouvoir des chefs militaires ; car
la 'petite propriété fit des cultivateurs (des noirs des campagnes), autant de citoyens soumis à la loi, tandis qu'auparavant ils étaient en quelque sorte traités comme des
bêtes de somme, à l'usage des officiers militaires, fermiers
des habitations du domaine public. Lorsque nous arriverons à son époque , nous démontrerons de nouveau cette
vérité ; nous prouverons comment son système politique
a été favorable à la liberté des masses.
pouvoir des chefs militaires ; car
la 'petite propriété fit des cultivateurs (des noirs des campagnes), autant de citoyens soumis à la loi, tandis qu'auparavant ils étaient en quelque sorte traités comme des
bêtes de somme, à l'usage des officiers militaires, fermiers
des habitations du domaine public. Lorsque nous arriverons à son époque , nous démontrerons de nouveau cette
vérité ; nous prouverons comment son système politique
a été favorable à la liberté des masses. On a vu que Sonthonax, dans son discours au conseil
des Cinq-Cents, a accusé T. Louverture d'être placé sous
t. m. 25 586 études sur l'histoire d'haïti. J'influence des prêtres et des émigrés, c'est-à-dire, des colons qui étaient rentrés dans la colonie après avoir été
considérés comme émigrés ; et il a cité surtout Salnave et
Bayon de Libertas. A eux se joignirent naturellement tous
les autres blancs colons alors à Saint-Domingue , dans le
Nord et l'Artibonite. L'accusation même que le général en
chef porta contre Sonthonax, en disant qu'il lui avait proposé d'égorger tous les Européens, devait les rallier tous
auprès de lui. Ils commencèrent dès-lors ce plan de cajoleries , de feinte admiration , de prétendu attachement
pour sa personne, qui le perdit par la suite. Il avait plusieurs fois, sous le gouvernement de Laveaux, appelé des
prêtres auprès de lui pour baptiser les enfans aux Gonaïves:
dans une circonstance où il opéra un échange de prisonniers avec le commandant anglais à Saint-Marc , il sollicita de lui de laisser venir les anciens curés des Gonaïves
et d'Ennery qui s'y trouvaient. Cette louable attention
qu'il mit à procurer à la population les secours de la religion, contribua encore à faire voir en T. Louverture,
l'homme qui convenait au gouvernement de la colonie où
il venait de se placer. C'est alors, il paraît, que les colons
du bourg d'Ennery imaginèrent de substituer au nom de
cet ancien gouverneur de Saint-Domingue, sous lequel ce
canton fut érigé en paroisse , le nom de Louverture, à
cause de l'habitation qu'il y avait acquise de ses deniers,
depuis sa soumission à Laveaux. Un pareil acte dut gagner
T. Louverture, par l'effet de sa vanité, et lui faire peutêtre entrevoir dans l'avenir la possibilité de devenir aussi,
comme le comte d'Ennery, gouverneur général de SaintDomingue.
ancien gouverneur de Saint-Domingue, sous lequel ce
canton fut érigé en paroisse , le nom de Louverture, à
cause de l'habitation qu'il y avait acquise de ses deniers,
depuis sa soumission à Laveaux. Un pareil acte dut gagner
T. Louverture, par l'effet de sa vanité, et lui faire peutêtre entrevoir dans l'avenir la possibilité de devenir aussi,
comme le comte d'Ennery, gouverneur général de SaintDomingue. De leur côté, les Anglais, reconnaissant l'impossibilité,
non plus de conquérir Saint-Domingue, mais de conserver [1797] CHAPITRE xiy. 587 même les cinq villes qui étaient en leur possession , — le
Port-au-Prince, l'Ârcahaie, Saint-Marc, Jérémie et le Môle
Saint-Nicolas ; ayant épuisé tous les argumens pour porter
Rigaud à trahir la France, ils pensèrent que son émule se
prêterait mieux à leurs vues, qui étaient alors de s'assurer, sinon le monopole du commerce de la colonie , du
moins un grand débouché pour leurs marchandises et une
grande part dans l'exportation des produits du sol. Le
général qui avait réussi à éloigner Laveaux pour parvenir
à son rang de chef de l'armée, qui venait de forcer Sonthonax à s'embarquer, dut avec raison leur paraître un
homme assez politique pour accepter leurs propositions.
Us ne les lui firent pas immédiatement ; mais ils s'attachèrent dès-lors à user de grands ménagemens envers lui»
en envoyant souvent auprès de lui des parlementaires sous
divers prétextes, qui lui portaient des lettres extrêmement
flatteuses. Ces procédés agirent naturellement sur la vanité du général en chef. Se voyant ainsi adulé , même par ces ennemis qu'il
combattait depuis trois ans, T. Louverture fit bientôt sentir sa force à ce faible J. Raymond qui n'avait pas su
prendre le seul parti honorable pour lui. A ce sujet, laissons parler un témoin oculaire qui le vit peu de jours après
le départ de Sonthonax : c'est le général Kerverseau qui
raconte les faits au ministre de la marine, dans son rapport déjà cité. Désigné par l'agence pour aller à Saint
Yague, en qualité de commissaire délégué, i] était encore
à Monte-Christ, lorsqu'il fut rappelé par Raymond. Il dit,
en parlant de T. Louverture :
prendre le seul parti honorable pour lui. A ce sujet, laissons parler un témoin oculaire qui le vit peu de jours après
le départ de Sonthonax : c'est le général Kerverseau qui
raconte les faits au ministre de la marine, dans son rapport déjà cité. Désigné par l'agence pour aller à Saint
Yague, en qualité de commissaire délégué, i] était encore
à Monte-Christ, lorsqu'il fut rappelé par Raymond. Il dit,
en parlant de T. Louverture : « Il était encore dans l'ivresse du triomphe, lorsque j'arrivai au Cap. Je vis le héros du jour ; il était radieux ; sa
joie étincelait dans ses regards ; ses traits épanouis annon* 588 études sur l'histoire d'haïti. çaient la confiance. Sa conversation était animée ; plus de
soupçons, plus de réserve. Il paraissait s'abandonner avec
plaisir dans la conversation ; et dans les rapports particuliers que j'eus alors avec lui, j'eus souvent lieu d'admirer
la justesse de son jugement* la finesse de ses reparties, et
une combinaison d'idées vraiment étonnante dans un
homme né et vieilli dans l'esclavage, dont le soin des mulets et des chevaux avait fait plus de 40 ans la principale
occupation, et dont toutes les études s'étaient bornées à
apprendre à lire et à signer assez mal son nom . Il ne parlait
que de son amour pour la France, et de son respect pour le
gouvernement ; il se présentait comme le vengeur et l'appui
des droitsde la métropole, et tous les amis de l'ordre et de la
paix faisaient tous leurs efforts pour se persuader de sa sincérité. Nous ne pouvions oublier qu'il était un des principaux
auteurs des désastres de la colonie, et un des chefs les plus
marquans de ces bandes de noirs révoltés qui, le poignard et
la torche à la main, de la contrée la plus opulente de l'univers, avaient fait une terre de désolation et de deuil ; mais
nous lui cherchions des excuses dans l'empire des circonstances ; nous nous travaillions pour lui trouver des vertus qui pussent nous rassurer sur les suites d'un acte
aussi attentatoire à l'autorité nationale que rembarquement à main armée d'un représentant du gouvernement
français. Nous voulions l'attacher invinciblement à la République, et nous étourdir nous-mêmes par le concert de
nos louanges et de nos acclamations. Nous faisions comme
les enfans qui chantent la nuit quand ils ont peur, ou
comme un voyageur qui , surpris par un lion dans son
antre, tâcherait par des caresses, de fléchir le terrible animal, et de se faire un protecteur du monstre même qui
peut le dévorer.
gouvernement
français. Nous voulions l'attacher invinciblement à la République, et nous étourdir nous-mêmes par le concert de
nos louanges et de nos acclamations. Nous faisions comme
les enfans qui chantent la nuit quand ils ont peur, ou
comme un voyageur qui , surpris par un lion dans son
antre, tâcherait par des caresses, de fléchir le terrible animal, et de se faire un protecteur du monstre même qui
peut le dévorer. [1797] CHAPITRE XIV. 589 « Le général en chef, fidèle au système qu'il se fit
alors de mettre en avant le délégué de la métropole,
et de le pousser à des démarches dont il recueillerait les
avantages si elles réussissaient, et qui, en cas de non-succès, tourneraient encore au profit de son ambition par la
défaveur qu'elles jetteraient sur l'autorité nationale, s'en
rapprochait et s'en éloignait tour à tour, le flattait par des
protestations d'attachement et de soumission , ou , avec
une colère hypocrite, lui adressait en public les reproches
les plus insultans, accueillait toutes les plaintes, toutes les
dénonciations , toutes les impostures, déplorait les malheurs publics qu'il ne prenait, cependant, aucun moyen
de soulager, blâmait tout haut les mesures qu'il avait secrètement ordonnées, s'élevait contre la dilapidation des
finances, pleurait sur le sort de Saint-Domingue livré à
l'impéritie et aux déprédations des envoyés de la France,
rejetait sur le gouvernement tout le poids des calamités et de
la haine publique, et se montrait à tous comme le défenseur
des opprimés, le père de l'armée et le protecteur de tous les
citoyens. Tous les ennemis de la commission étaient sûrs
de son appui. L'ancien curé du Dondon, labbé de la Haye,
nom fameux dans l'histoire des crimes de Saint-Domingue,
et sa très-digne épouse, traduits devant le juge de paix et
mis en jugement pour les plus horribles calomnies contre
l'agent (J. Raymond), furent relâchés par ordre de Toussaint dont la sensibilité était prompte à s'émouvoir pour
les diffamateurs de l'autorité nationale. Tous ceux que
l'agent déplaçait étaient replacés par le général en chef.
L'ordonnateur Idlinger auquel Raymond avait donné Verrier pour successeur, fut nommé adjudant-général, malgré
la loi et malgré l'agent qui fut contraint de lui en expédier
le brevet : ce ne fut durant cinq mois qu'une suite d'orages 390 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI, toujours prêts à éclater, et à peine interrompus par quelques momens de calme. Les choses en étaient venues au
point que Raymond ne pouvait, sans pâlir, recevoir un
message de Toussaint, et personne ne doutait que bientôt on ne lui intimât l'ordre d'aller en France rejoindre
son collègue ... . Toussaint ne voulait plus de supérieur,
et Raymond ne pouvait échapper à la honte d'un embarquement , si l'arrivée de son successeur n'était venue
donner une nouvelle direction aux esprits et une nouvelle
face aux affaires. » Nous verrons ce successeur lui-même forcé aussi à
s'embarquer; mais, outre que nous avons autre chose à
dire avant cela, convenons que J.Raymond méritait bien
lestourmens qu'il endurait î Lorsqu'un homme, dans une
position politique, méconnaît les devoirs essentiels que
lui dicte l'honneur , il encourt non-seulement de justes
reproches, mais il se rend digue du mépris de celui dont
il a voulu servir les passions ou l'ambition.
successeur lui-même forcé aussi à
s'embarquer; mais, outre que nous avons autre chose à
dire avant cela, convenons que J.Raymond méritait bien
lestourmens qu'il endurait î Lorsqu'un homme, dans une
position politique, méconnaît les devoirs essentiels que
lui dicte l'honneur , il encourt non-seulement de justes
reproches, mais il se rend digue du mépris de celui dont
il a voulu servir les passions ou l'ambition. Si T. Louverture, dans le Nord, s'attacha à fortifier
son autorité par des mesures d'organisation, Rigaud, dans
le Sud, en prenait aussi, principalement pour parvenir à
l'expulsion des Anglais de la Grande-Anse. Dès la fin du
mois d'avril, il avait organisé quatre régimens ou demibrigades, formées des troupes de la belle légion de l'Égalité du Sud, que Desfourneaux trouvait trop nombreuse :
des recrutemens complétèrent ces corps dont le commandement fut confié, le 1er à Dartiguenave, le 2e à Faubert,
le 5e à Renaud Desruisseaux, et le 4e à Doyon aîné. Quant
aux mesures administratives et financières, Rigaud n'en
avait pas à prendre, le Sud ayant déjà son organisation
en règle sous ce rapport. [1797] CHAPITRE XIV. 591 Dans l'Ouest, la légion de l'Égalité se partageait entre
les arrondissemens de Jacmel et de Léogane, et dans cette
dernière ville était un autre régiment formé des troupes
dont Laplume avait eu le commandement : Nérette en était
alors le colonel ' . Du côté des Anglais, un nouveau général nommé
White était arrivé dans le mois d'août ; il remplaça Simcoë parti pour l'Europe. Il paraît que ce dernier fit un
tel rapport de la situation des choses, que le" gouvernement britannique se décida à ordonner l'évacuation des
points occupés. Nous avons déjà dit un mot sur le discours prononcé le
29 mai, au conseil des Cinq-Cents, par Viennot Vaublanc,
colon de Saint-Domingue et chef du parti royaliste dans
cette assemblée. La fibre coloniale s'était émue en lui, en
apprenant les succès du nouveau règne de Sonthonax dans
ce pays où il travaillait à l'élévation des noirs qu'il avait,
le premier, émancipés. Viennot Vaublanc fît une sortie
furibonde contre lui et contre les noirs; et sans porter intérieurementplusd'intérêtaux hommesde couleur, il prit cependant la défense de Rigaud, proscrit et par Sonthonax
et par le Directoire exécutif, uniquement pour faire de
l'opposition à ce gouvernement. En parlant du régime
militaire de la colonie, il avait dit : « Et quel gouvernement militaire? A quelles mains est- ' Ce régiment devint ensuite la fameuse ll"'e demi-brigade, sous Métellus.
Avant la formation de sa garde à pied, Pétion s'appuyait principalement sur
ce corps dont l'attachement de Métellus lui assurait le dévouement. L'historique de nos corps de troupes est à faire. N'y aura-t- il donc pas parmi
nos jeunes militaires, quelqu'un qui veuille entreprendre cette œuvre patriotique ? Que de choses ù dire de ces braves soldats et de leurs chefs !
régiment devint ensuite la fameuse ll"'e demi-brigade, sous Métellus.
Avant la formation de sa garde à pied, Pétion s'appuyait principalement sur
ce corps dont l'attachement de Métellus lui assurait le dévouement. L'historique de nos corps de troupes est à faire. N'y aura-t- il donc pas parmi
nos jeunes militaires, quelqu'un qui veuille entreprendre cette œuvre patriotique ? Que de choses ù dire de ces braves soldats et de leurs chefs ! 592 ÉTUDES sur l'histoire d'haÏti. il confié? A des nègres ignorans et grossiers, incapables
de distinguer la licence la plus effrénée, de l'austère liberté
fléchissant sous les lois... Il faut d'abord /aire rentrer les
nègres sur les habitations où ils étaient avant la révolution. Le très-grand nombre de nègres n'ayant pas de propriétés, ils ne peuvent exister que sur celles des blancs ;
il faut donc contraindre les noirs à y vivre, les y faire consacrer leurs services pour un certain nombre d'années Vaublanc soutenait ainsi la même opinion qui avait divisé Biassou et T. Louverture; et quoique ce dernier ait
fait une réfutation du discours de ce colon, lorsqu'il parvint à Saint-Domingue, nous verrons un jour comment il
a réalisé ses vœux , tout en accusant Hédouville d'être
dans ces idées de Vaublanc. Un autre membre du conseil des Cinq-Cents, faisant
partie de la commission des colonies dans ce corps, l'amiral Villaret- Joyeuse, avait dit aussi, à propos de Sonthonax et des noirs : « L'objet le plus pressant est le rappel du Robespierre
des Antilles et de ses complices. Comment l'opérerez-vous ?
Vous contenterez- vous de rapporter la loi du 4 pluviôse
( celle du 24 janvier \ 796, relative aux agens) ? La constitution vous donne incontestablement ce droit : vous devez l'exercer dès ce moment. Mais une fois cette loi rapportée , le Directoire exécutif ne pourra plus envoyer
d'autres agens... » Et alors, pour obviera ces agens civils, Villaret- Joyeuse
proposait d'établir à Saint-Domingue un régime militaire
semblable à celui qui avait mis fin à la guerre de la Vendée. Or, comme le général Hédouville avait mérité le titre
de Pacificateur de la Vendée, l'idée de Villaret-Joyeuse
paraît avoir contribué à fixer le choix du Directoire exé- [1797] CHAPITRE XIV. 595 cutif sur lui, pour venir remplacer Sonthonax i ; et comme
Villaret- Joyeuse fut choisi lui-même en 1801, pour commandant supérieur de la formidable flotte qui vint à SaintDomingue, nous sommes porté à croire que ses idées de
1797 le désignèrent à ce poste, pour aider à l'établissement de ce régime militaire confié à l'habileté du général
Leclerc , bien que sa capacité comme marin le rendait digne
de ce choix. Il faut dire aussi que, si au conseil des Cinq-Cents, des
royalistes opinaient pour rétablir les noirs dans l'esclavage ou pour modifier l'état de liberté dont ils jouissaient, au conseil des Anciens un autre royaliste plus éclairé, plus consciencieux, Barbé de Marbois, ancien intendant de Saint-Domingue, avait opiné en faveur du maintien de la liberté générale. Son rapport du 28 ventôse an
5 (18 mars 1797), raisonne trop bien sur cette question,
pour que nous n'en citions pas ce passage :
, des
royalistes opinaient pour rétablir les noirs dans l'esclavage ou pour modifier l'état de liberté dont ils jouissaient, au conseil des Anciens un autre royaliste plus éclairé, plus consciencieux, Barbé de Marbois, ancien intendant de Saint-Domingue, avait opiné en faveur du maintien de la liberté générale. Son rapport du 28 ventôse an
5 (18 mars 1797), raisonne trop bien sur cette question,
pour que nous n'en citions pas ce passage : « Malgré les agitations et les orages qui tourmentent
Saint-Domingue, la liberté y a jeté de si profondes racines,
qu'elle ne peut plus être arrachée de cette terre. L'homme
libre y saura conduire la charrue que l'esclave n'a jamais
pu, n'a jamais voulu manier. La forme des engagemens
à terme ne répugne point aux institutions républicaines. « Si les arts utiles de l'Europe sont une fois introduits
dans les colonies, on ne peut calculer avec quelle rapidité
ils en favoriseraient la restauration. Déjà il est reconnu
que les affranchis (les noirs émancipés) , soit qu'ils se mettent aux gages de ceux dont ils ont été les esclaves, soit i Hédouville fut effectivement nommé le 4 juillet 1797 : on ajourna son envoi à Saint-Domingue, nous ignorons par quel motif. Sans doute, l'idée primitive de sa nomination, était de constituer le gouvernement militaire : comme
général, il y convenait. 394 études sur l'histoire d'haïti. qu'ils deviennent co-partageans dans les produits, ainsi
que nos vignerons, peuvent travailler utilement pour le
propriétaire et pour eux-mêmes, et que pour être maintenu, l'ordre n'a pas besoin de la sévérité des ckâtimens.
Le son de la cloche se fait entendre à des heures fixes, et
appelle comme autrefois les nègres aux travaux. Mais,
pour les y animer, le bruit du fouet n'est pas nécessaire;
l'épreuve est faite, le succès n'est plus douteux. » Rien n'était plus concluant que ces raisonnemens présentés à la France, par un homme qui avait vu SaintDomingue dans toute sa splendeur, sous le régime affreux
de l'esclavage. Mais c'était prêcher dans le désert, que
d'offrir à la faction coloniale des considérations aussi élevées, dans l'intérêt même des colons : elle persévéra dans
ses perverses combinaisons. Il paraît néanmoins que, relativement à Sonthonax,
Barbé de Marbois, chargé de faire un autre rapport au
conseil des Anciens, après la sortie virulente de Vaublanc
et de Villaret-Joyeuse à celui des Cinq-Cents, conclut
comme eux, le 21 juillet, au rappel de ce commissaire.
Les deux conseils recommandèrent cette mesure au Directoire exécutif. Sonthonax était donc frappé de réprobation au corps législatif , lorsque T. Louverture prit la
résolution de le contraindre à retourner en France. L'assertion qu'il donna dans son discours du k février 1798,
de l'envoi de paquets de France au général en chef, semble être fondée sur ces intrigues de la faction coloniale. Mais, en arrivant en France, il dut éprouver personnellement une compensation à son embarquement forcé,
en apprenant que ses principaux accusateurs dans les
deux conseils, avaient eux-mêmes subi l'ostracisme poli- [1797] CHAPITRE XIV. 395 tique, peu de jours après son départ de Saint-Domingue.
Le 18 fructidor (4 septembre), en effet, le partie royaliste
fut frappé à Paris, dans la personne de ceux des membres
du corps législatif qui en étaient : Vaublanc, Barbé de
Marbois et d'autres furent éliminés et déportés.
renant que ses principaux accusateurs dans les
deux conseils, avaient eux-mêmes subi l'ostracisme poli- [1797] CHAPITRE XIV. 395 tique, peu de jours après son départ de Saint-Domingue.
Le 18 fructidor (4 septembre), en effet, le partie royaliste
fut frappé à Paris, dans la personne de ceux des membres
du corps législatif qui en étaient : Vaublanc, Barbé de
Marbois et d'autres furent éliminés et déportés. Huit jours après cet événement, le 11 septembre, un
rapport fut présenté par Eschassériaux aîné au conseil
des Cinq-Cents, au nom de la commission des colonies,
sur les élections des députés de Saint-Domingue au corps
législatif. Il s'agissait de celles faites en août 1796, et en
avril 1797, comprenant ensemble treize députés. Revenant sur la loi qui avait annulé les premières, le rapporteur conclut à son abrogation, parce que la politique et la
justice le commandaient, et il opina alors pour l'admission
deLaveaux, Brothier, Etienne Mentor et J. Tonnelier au
conseil des Anciens; de Sonthonax, Thomany, Pétiniaud,
Boisrond jeune, Leborgne et G, -H. Vergniaud à celui des
Cinq-Cents. Annecy, A. Chanlatte et Pierre Antoine fils
furent ainsi écartés, comme ayant eu moins de voix à l'assemblée électorale , et parce que déjà se trouvaient au
corps législatif, Dufay, J.-B. Belley et Boisson Laforêt. En conséquence de cette décision, Laveaux et ses collègues furent admis immédiatement, et Sonthonax le jour
même où il prononça son discours du 4 février 1798.
Laveaux en prononça un le 19 septembre 1797, où il relata toute son administration comme gouverneur général,
pour la justifier ; il repoussa aussi les accusations de Vaublanc contre les noirs, et particulièrement contre T. Louverture dont il fit le plus complet éloge, ainsi que des autres officiers noirs ; et quoiqu'il ait dit de quelle importance fut à la cause de la République française, le retour 596 études sur l'histoire d'haïti. de la commune de Jean-Rabel, il omit de citer le nom du
perfide Delair qui, par son exemple, entraîna les autres
qui revinrent sous le drapeau tricolore. Il dit ces paroles :
— « Plus de liberté générale à Saint-Domingue , plus de
« colonie pour la France. Qui voudra attaquer la liberté
« des noirs sera vaincu. » Il avait raison, cette fois. Le 18 brumaire suivant (8 novembre), Eschassériaux
présenta un nouveau rapport sur la division du territoire de l'île entière de Saint-Domingue, en cinq départemens désignés ainsi : le Nord, l'Ouest, le Sud, Samana et
l'Engano. Ces départemens furent divisés en cantons; des
tribunaux civils et correctionnels durent y être érigés ;
les lieux de leur siège furent fixés, de même que ceux du
siège des administrations départementales. Mais ces divisions et subdivisions indiquées à 'priori, sur le seul examen d'une carte de l'île, prouvèrent le peu de connaissances que les législateurs avaient des localités. Ainsi,
pour n'en citer qu'une seule, le département du Sud dut
s'étendre jusqu'à la pointe du Lamentin, située à une lieue
du Port-au-Prince, devenu le siège de l'administration
départementale de l'Ouest. Cette division subsista ainsi
jusqu'en 1801.
divisions et subdivisions indiquées à 'priori, sur le seul examen d'une carte de l'île, prouvèrent le peu de connaissances que les législateurs avaient des localités. Ainsi,
pour n'en citer qu'une seule, le département du Sud dut
s'étendre jusqu'à la pointe du Lamentin, située à une lieue
du Port-au-Prince, devenu le siège de l'administration
départementale de l'Ouest. Cette division subsista ainsi
jusqu'en 1801. Quelque temps après la décision survenue sur le rapport d'Eschassériaux relatif aux élections, des réclamations eurent lieu à ce sujet, en même temps que J.-B.
Belley cessa ses fonctions au corps législatif dans un tirage
au sort pour la sortie des députés \ Alors Laveaux présenta un rapport au conseil des Anciens , où il prouva 1 II paraît qu'en sortant du corps législatif, il servit dans les armées françaises. Il parvint au grade d'adjudant-général, fut envoyé à Saint-Domingue
avec l'expédition de 1801, déporté de là en France, en 1802, et relégué à BelleIle-en-Mer où il mourut. [1797] chapitre xiv. 597 que Mentor n'ayant pas l'âge requis, il ne pouvait y siéger : le rapporteur conclut à l'admission de ce député au
conseil des Cinq-Cents et à celle d'Annecy à celui des Anciens, à cause de son âge, et toujours par la considération
politique, qu'il fallait donner aux noirs de Saint-Domingue
la satisfaction de voir siéger des noirs au corps législatif. Laveaux n'oublia pas de prouver que les élections du
Sud et de l'Ouest, faites en avril 1798, étaient milles par
cela seul que lui et Perroud avaient consenti à regret,
avaient eu la main forcée par Rigaud et Bauvais, pour
autoriser ces élections. Et comme la politique régnante
exigeait qu'on ne donnât aucune satisfaction aux hommes
de couleur, il conclut naturellement à l'annulation de ces
élections. Cependant, Pinchinat élu dans le Sud, et Rey Delmas
élu dans l'Ouest, se trouvant alors à Paris et y faisant des
démarches actives pour prouver la légitimité de leur élection, cette affaire traîna en longueur. Mais successivement
Cholet, membre du conseil des Cinq-Cents, présenta deux
rapports, l'un le 51 mars, l'autre le 20 avril 1798, où leur
sort fut fixé : ils furent tous deux écartés du corps législatif. Laveaux et l'agence avaient trop bien diffamé Pinchinat surtout pour qu'il pût obtenir son admission. Sonthonax et Leborgne, présens au conseil des Cinq-Cents,
Laveaux à celui des Anciens, ne s'endormaient pas à son
sujet.
du conseil des Cinq-Cents, présenta deux
rapports, l'un le 51 mars, l'autre le 20 avril 1798, où leur
sort fut fixé : ils furent tous deux écartés du corps législatif. Laveaux et l'agence avaient trop bien diffamé Pinchinat surtout pour qu'il pût obtenir son admission. Sonthonax et Leborgne, présens au conseil des Cinq-Cents,
Laveaux à celui des Anciens, ne s'endormaient pas à son
sujet. Ainsi, il n'y eut de représentés au corps législatif, que
le département du Nord et la portion de celui de l'Ouest
comprise dans la région de l'Artibonite. Telle fut la justice dictée par la politique. Toutefois, comme Pinchinat avaitpublié trois mémoires,
l'un le 31 octobre 1 797, à son arrivée à Cherbourg, adressé 598 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. au conseil des Cinq-Cents ; le second adressé au Directoire
exécutif; le troisième en réponse aux diatribes lancées
contre lui et les hommes de couleur, par Leborgne, Garrigou, Lachapelle et Sonthonax, dans leurs discours ou
les écrits qu'ils publièrent ; Rey Delmas ayant publié aussi
d'autres écrits, un membre du conseil des Cinq-Cents,
nommé Poncet Delpech, fit une motion en leur faveur et
tendante à leur faire accorder à chacun une somme de
six mille francs, en dédommagement de leurs frais de
voyage, ouplutôt comme indemnités dues pour leur longue
captivité par les Anglais. Cette somme leur fut comptée :
ils étaient tous deux dans le dénûment. Il est à présumer
que l'embarquement forcé de Sonthonax par T. Louverture entra comme considération dans cette décision : on
commençait à voir un peu plus clair en France, sur les
affaires de la colonie. Pinchinat publia un dernier écrit le 6 octobre 1798,
intitulé Sonthonax réfuté p:ir lui-même, ou Réponse à son
écrit du 19 juillet. Il paraît que, s'acharnant toujours
contre les victimes de sa politique passionnée, Sonthonax
essaya encore de calomnier Pinchinat et les hommes de
couleur en général. Les indemnités accordées à Pinchinat
ayant été votées le 4 juin, l'écrit de Sonthonax du 19
juillet (que nous n'avons pas) paraît avoir eu pour but de
démontrer que cette espèce de réparation faite à Pinchinat ne lui était point due. L'écrit de celui-ci est peut-être
le meilleur de tous ceux qu'il a faits : il est rédigé avec une
véritable éloquence. Ce fut le dernier qu'il publia en
France où il continua de résider jusqu'à sa mort, arrivée
le 50 avril 1804, dans l'infirmerie de la Force, à Paris.
Il succomba, à l'âge de 58 ans, à ses chagrins, occasionnés surtout par la misère la plus profonde, et les persécu- [1797] CHAPITRE XIV. 599 tions incessantes de l'autorité française qui gouvernait alors l . Ainsi finit sa carrière, l'athlète le plus redoutable pour
la faction coloniale. Se trouvant en France pendant
qu'Ogé, J. Raymond et les autres commissaires des
hommes de couleur faisaient des démarches auprès de
l'assemblée constituante pour obtenir l'égalité des droits i Rien ne peut mieux donner une idée de la haine aveugle qui persécutait
alors les hommes de couleur, que les tribulations endurées par Pinchinat.
gouvernait alors l . Ainsi finit sa carrière, l'athlète le plus redoutable pour
la faction coloniale. Se trouvant en France pendant
qu'Ogé, J. Raymond et les autres commissaires des
hommes de couleur faisaient des démarches auprès de
l'assemblée constituante pour obtenir l'égalité des droits i Rien ne peut mieux donner une idée de la haine aveugle qui persécutait
alors les hommes de couleur, que les tribulations endurées par Pinchinat. Lors de ma mission à Paris, en 1838, j'eus l'occasion de voir chez le comte
de Laborde, ancien propriétaire à Saint-Domingue, M. Gabriel Delessert, son
gendre et alors Préfet de police. Je priai le comte de Laborde de lui demander, de faire faire des recherches sur les registres de la Préfecture, afin de me
dire à quelle époque Pinchinat fut emprisonné et mourut. Je dus à la complaisance de M. G. Delessert les renseignemens suivans : « Pierre Pinchinat, homme de couleur de Saint-Domingue, est entré au
« Temple, prison d'Etat, le 30 nivôse an 9 (20 janvier 1801). Il en fut extrait
« neuf jours après. On perd sa trace jusqu'au 18 ventôse an 11 (9 mars 1803),
« jour où il a été mis à Sainte-Pélagie, pour y être à la disposition du minis-
« tre de la marine. Il fut mis au secret deux jours après, le 11 mars. Le se-
« cret fut levé le 26 floréal suivant (16 mai). Transférée la Préfecture le 3
« brumaire an 12(26 octobre), il fut réintégré à Sainte-Pélagie, puis transféré
« de nouveau à la Préfecture le 27 brumaire (19 novembre), puis réintégré en-
« core à Sainte-Pélagie le 7 pluviôse (28 janvier 1804). Extrait de nouveau de
« Sainte-Pélagie, le 28 pluviôse (18 février), et transféré une troisième fois à
« la Préfecture le 17 ventôse (8 mars), étant malade il lut envoyé à l'infirmerie
« de la Force où il est décédé Je 10 floréal an 12 (30 avril 1804).— On ne trouve,
« ajoute la note de renseignemens, sur aucun des registres des prisons, les
« motifs des incarcérations du sieur Pinchinat. Il est probable que son affaire
« «e rapportait à celle de Toussaint Louverture. » Déjà, depuis un an, ce dernier était mort aussi de chagrin et de misère au
château de Joux. Il esta présumer que les colons présens à Paris, alors toutpuissans, désignèrent Pinchinat aux rigueurs du gouvernement français. Le
contre-amiral Panayoty qui l'a assisté dans sa détresse à Sainte-Pélagie, m'a
dit que son emprisonnement eut lieu aussi sur la demande de Ilochambeau,
capitaine-général après Leclerc, qui le dénonça comme ayant été le directeur
des hommes de couleur. A la même époque, en 1803, André Rigaud et Martial
Besse furent incarcérés au château de Joux, avant la mort de T. Louverture.
Ils durent leur élargissement à la protection de Louis Bonaparte, père de l'Empereur Napoléon III. Honneur à la mémoire de Louis Bonaparte !
lieu aussi sur la demande de Ilochambeau,
capitaine-général après Leclerc, qui le dénonça comme ayant été le directeur
des hommes de couleur. A la même époque, en 1803, André Rigaud et Martial
Besse furent incarcérés au château de Joux, avant la mort de T. Louverture.
Ils durent leur élargissement à la protection de Louis Bonaparte, père de l'Empereur Napoléon III. Honneur à la mémoire de Louis Bonaparte ! 400 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. avec les blancs, il crut qu'à Saint-Domingue même il
pourrait offrir à sa classe le concours de ses lumières,
avec plus d'efficacité pour le succès de sa cause. Adoptant,
comme ces commissaires, comme la société des Amis des
noirs, l'idée d'une liberté graduelle pour les esclaves, il
les embrassa dans ses généreuses pensées. Arrivé dans là
colonie en mars 1790, au plus fort des persécutions des
colons contre les hommes de couleur, au moment où l'assemblée générale allait s'installer dans sa ville natale, à
Saint-Marc, Pinchinat agit avec une prudence consommée, pour se donner le temps de s'aboucher avec les principaux d'entre eux, et arrêter ensemble les mesures propres
à assurer le succès de leur cause. Ogé arrive de France,
et l'on voit Pinchinat, réuni à ses frères du Mirebalais,
correspondre avec lui : cette correspondance est Jcause
de son arrestation, de son emprisonnement au Port-auPrince, par ordre de Blanchelande qui découvre en lui un
directeur intelligent. Ce fut comme le baptême de la gloire
qu'il allait acquérir. Il ne sortit de cette prison, de même
que Rigaud, que pour avoir le droit d'être la personnification politique de sa classe, tandis que son compagnon
d'infortune devenait sa personnification militaire* Depuis lors, nous l'avons vu au Mirebalais présider le
conseil des hommes de couleur, les diriger avec énergie,
habileté et modération dans leurs réclamations, faire tous
leurs écrits dans ce but, avec une sagesse et une intelligence des choses qui lui ont mérité l'éloge flatteur de Garran de Coulon ; présider ensuite aux divers concordats
passés avec les colons, les rédiger avec cette fermeté qui
fit vouer à l'exécration contemporaine et future, comme
infâmes, les arrêts prononcés contre Ogé, Chavanne^ et
leurs compagnons ; faire consentir les colons à la déroga- [1797] CHAPITRE XIV. 401 tion du décret du 15 mai \ 791, qui n'admettait qu'une
faible portion de sa classe à l'égalité des droits, pour la
comprendre tout entière dans le bénéfice de cette loi.
Nous l'avons vu ensuite imaginer sa confédération avec les
contre-révolutionnaires, œuvre politique qui empêchait
toute la race blanche de s'unir contre elle, les faire servir
au succès de sa cause; renouveler cette confédération à
Saint- Marc, pour la garantir des violences de Borel et
d'autres partisans de l'assemblée générale. Nous l'avons
vu encore assister Polvérel et Sonthonax dans toutes leurs
opérations, soit pour l'exécution de la loi du 4 avril 1792,
soit pour la liberté générale proclamée par suite d'événemens imprévus; faire comprendre à la majorité de ses
frères la justice et la convenance de cette mesure humanitaire, foudroyer d'autres de ses éloquens écrits, pour
avoir trahi cette cause si belle.
d'autres partisans de l'assemblée générale. Nous l'avons
vu encore assister Polvérel et Sonthonax dans toutes leurs
opérations, soit pour l'exécution de la loi du 4 avril 1792,
soit pour la liberté générale proclamée par suite d'événemens imprévus; faire comprendre à la majorité de ses
frères la justice et la convenance de cette mesure humanitaire, foudroyer d'autres de ses éloquens écrits, pour
avoir trahi cette cause si belle. Mais alors survinrent des circonstances regrettables
pour la gloire acquise par Sonthonax. Subissant l'influence
de ses passions, de son caractère toujours emporté, Sonthonax passa, de soupçons injustes contre Pinchinat, à un
ressentiment violent, dénué de motifs sérieux. Parti pour
la France et revenu à Saint-Domingue avec une mission déloyale, il s'attacha à la perte dePinchinat personnellement
pour détruire en lui, comme en Rigaud, le prestige et l'influence des anciens libres qu'ils représentaient dans leur
caractère particulier. Dès -lors, frappé de la réprobation
d'un gouvernement aussi insensé que perfide, Pinchinat
ne fut plus qu'une victime dévouée à toutes les persécutions. Les motifs qu'on n'a pu nous donner dans nos investigations, et qui ont occasionné ses diverses incarcérations
à Paris, nous allons les dire. Ils furent fondés sur l'instruction supérieure que Pinchinat reçut en France, sur l'adopt. m. 2G 402 ÉTUDES SUR LHISTOinE D HAÏTI. tion des idées qu'elle lui suggéra, sur les principes de
liberté qu'il y puisa et qui le portèrent à se rendre à SaintDomingue pour aider ses frères, par ses lumières, à revendiquer leurs droits naturels qu'ils tenaient de Dieu, leurs
droits positifs qu'ils tenaient de la législation de la France
elle-même. Attaché sincèrement à cette patrie dont le nom
seul faisait palpiter son cœur et celui de ses frères, il eut,
comme eux, le tort, le grand tort de croire qu'ils pouvaient
toujours compter sur sa justice. Voilà les motifs de ces
persécutions injustes qui firent mourir Pinchinat sur un
grabat. Nous ne savons ce qu'Haïti doit à sa mémoire. Mais
pour nous, qui trouvons une satisfaction pleine et entière
à rappeler à notre postérité les titres que les révolutionnaires de notre race africaine ont à son estime, nous lui
disons qu'elle ne doit pas perdre le souvenir du nom de
Pinchinat. Ses travaux politiques, ses nombreux écrits,
ont contribué au triomphe de nos droits : il a mérité de
notre reconnaissance. Et qu'importe, après tout, que ses restes aient été enfouis obscurément dans un champ étranger , dans un
pays devenu inhospitalier pour lui, qu'ils ne reposent pas
sur sa terre natale î Ses services rendus à la cause de la
liberté donnent l'immortalité à son nom. Il ne périra point
parmi les Haïtiens. Pinchinat ne fut pas le seul alors en France qui publiât
des écrits pour justifier les hommes de couleur, pour repousser les calomnies haineuses lancées contre eux, pour
essayer d'éclairer le Directoire exécutif et la France, sur
leur conduite, sur celle d'André Rigaud en particulier.
Un autre de nos hommes politiques, de nos chefs mili-. [1797] CHAPITRE XIV. 405 taires, qui a droit aussi à la gratitude de son pays, Bonnet,
alors aide de camp de Rigaud, arrivé en France avec Pinchinat, des prisons d'Angleterre, fit un mémoire qu'il publia dans ce but. Ce document, très-étendu, relata les
faits révolutionnaires avec précision, et démontra les torts
des colons et de l'agence présidée par Sonthonax : cet
écrit frappa les hommes sensés et généreux.
1797] CHAPITRE XIV. 405 taires, qui a droit aussi à la gratitude de son pays, Bonnet,
alors aide de camp de Rigaud, arrivé en France avec Pinchinat, des prisons d'Angleterre, fit un mémoire qu'il publia dans ce but. Ce document, très-étendu, relata les
faits révolutionnaires avec précision, et démontra les torts
des colons et de l'agence présidée par Sonthonax : cet
écrit frappa les hommes sensés et généreux. Il produisit peut-être quelque scrupule dans l'esprit du
Directoire exécutif qui envoyait alors le général Hédouville,
en qualité d'agent à Saint-Domingue. Nommé dès le 4
juillet, pour remplacer Sonthonax, il avait pour mission
spéciale d'opérer l'arrestation d'André Rigaud et de le
déporter en France. Ses instructions étaient datées du 9
nivôse an vi (29 décembre 1797). On y prescrivait à Hédouville « de faire publier les lois du corps législatif et de
« faire respecter la constitution, d'assurer la tranquillité
« intérieure et extérieure, de nommer aux emplois publics
« et de révoquer les fonctionnaires, de faire respecter la
« liberté générale, de moraliser les agriculteurs ou culti-
« vateurs (les noirs), de faire exécuter rigoureusement les
« lois contre les émigrés, de veiller au maintien des bonnes
« mœurs, de soulager les vieillards, les enfans, les femmes
« enceintes , les nourrices, de développer les principes de
« l'association dans les ateliers '. Telles furent les instructions ostensibles données à
Hédouville. Mais comme l'agence présidée par Sonthonax
en avait de semblables et de secrètes aussi, nous concluons
qu'Hédouville ne pouvait manquer d'en avoir de secrètes 1 Vie de Toussaint Louverture par M. Saint-Rémy, p. 207. La commission d'HédouvilIe fut délivrée par le directeur Barras, le 14 janvier
1798, d'après l'arrêté de sa nomination en date du 4 juillet 1797. Le départ
forcé de Sonthonax et son arrivée en France, firent cesser l'ajournement mis
à Tenvoi d'HédouvilIe. 404 études sur l'histoire d'haïti. également. Et d'ailleurs, les circonstances qui venaient de
se passer dans cette colonie, et qui firent choisir un général de quelque renom pour remplir cette mission, le système déjà adopté par le Directoire exécutif pour assurer la
prépondérance de la classe blanche : tout commandait de
confier au nouvel agent , des mesures que le gouvernement ne pouvait pas avouer publiquement, et qui étaient
laissées à sa sagacité pour être mises à exécution, selon
Toccurence. Or, si le sage , le vertueux Polvérel lui-même imagina
une division entre Rigaud etMontbrun; si Laveaux réussit
à diviser T. Louverture et Villatte; si Sonthonax essaya
d'exciter tous les généraux, notamment Bauvais, Laplume
et T. Louverture contre Rigaud, — Hédouville ne pouvait manquer d'avoir la mission de diviser Rigaud et T.
Louverture, s'il n'aimait mieux arrêter et déporter Rigaud.
Bientôt nous prouverons ce que nous disons ici, par le
résultat de la mission d'Hédouville.
brun; si Laveaux réussit
à diviser T. Louverture et Villatte; si Sonthonax essaya
d'exciter tous les généraux, notamment Bauvais, Laplume
et T. Louverture contre Rigaud, — Hédouville ne pouvait manquer d'avoir la mission de diviser Rigaud et T.
Louverture, s'il n'aimait mieux arrêter et déporter Rigaud.
Bientôt nous prouverons ce que nous disons ici, par le
résultat de la mission d'Hédouville. Cependant, Pinchinat ayant eu l'occasion d'entretenir
cet agent des événemens de Saint-Domingue, il s'attacha à le persuader que Rigaud et ses frères ne méritaient
pas les reproches qu'on leur adressait , les accusations
dont on les accablait. Hédouville paraissant ajouter foi à
ce qu'il lui dit, Pinchinat se fit un devoir d'inspirer à Rigaud et aux autres hommes de couleur, une grande confiance en cet agent : à cet effet, il écrivit une lettre à Rigaud, le 9 frimaire an 6 (29 novembre). De son côté, Bonnet, sachant qu'Hédouville avait mission d'arrêter Rigaud et de le déporter, lui adressa une
lettre où il donnait à cet agent un aperçu sur les troubles
survenus dans le Sud, par les fautes et les torts de la délégation. Ces communications officieuses portèrent le Direc- [1797] CHAPITRE XIV, 405 toire, suivant Bonnet dans ses Mémoires , à donner en
dernier lieu à Hédouvilîe, l'ordre d'observer la conduite
de Bigaud avant de mettre à exécution le premier ordre.
Bonnet vit Pléville Lepeley, ministre de la marine et des
colonies, et Schérer, ministre de la guerre, auxquels il dit
les choses les plus propres à faire concevoir une meilleure
opinion de Rigaud, que celle qu'on avait conçue à son
égard. Bonnet avait été secondé dans ses intentions d'éclairer
le gouvernement français, par Rallier, blanc, ancien ingénieur au Cap, et alors membre du conseil des Anciens.
Rallier fit un écrit qu'il publia en cette circonstance , et
qui lui attira le mécontentement du fameux Leborgne,
membre des Cinq-Cents. Ce dernier publia alors le rapport
de la délégation , pour détruire l'influence qu'aurait pu
exercer sur l'opinion publique l'écrit de Rallier. A Leborgne se joignirent Garrigou et Lachapelle, envoyés par les citoyens du Sud pour exposer la conduite
tortueuse de la délégation. Dès leur arrivée à Cherbourg
avec Pinchinat, Bonnet et Rey Delmas, ils s'étaient empressés de trahir leur mandat. Ces deux hommes, l'un
blanc, l'autre mulâtre, (ce dernier affectantde se fairepasser
pour blanc) avaient été les protégés de Rigaud : ils ne rougirent pas d'ajouter aux accusations de cette tourbe de
calomniateurs qui représentaient ce général comme un
ennemi acharné des Européens.
use de la délégation. Dès leur arrivée à Cherbourg
avec Pinchinat, Bonnet et Rey Delmas, ils s'étaient empressés de trahir leur mandat. Ces deux hommes, l'un
blanc, l'autre mulâtre, (ce dernier affectantde se fairepasser
pour blanc) avaient été les protégés de Rigaud : ils ne rougirent pas d'ajouter aux accusations de cette tourbe de
calomniateurs qui représentaient ce général comme un
ennemi acharné des Européens. CHAPITRE XV. Pétion enlève le fort de la Coupe aux Anglais. — Insuccès des troupes de
Toussaint Louverture à l'Arcahaie. — Rigaud fait prendre le camp Thomas
où meurt Doyon aîné. — Arrivée du brigadier général Maitland. — Arrivée du général Hédouville. — J. Raymond part pour la France. — Correspondance entre Maitland, Toussaint Louverture et Hédouville, pour l'évacuation des villes de l'Ouest. — Capitulation et occupation de ces villes. —
Examen delà conduite de T. Louverture à celte occasion. —Il se rend au
Cap auprès d'Hédouville. — Effet produit par leur entrevue.— Correspondance
entre Maitland, Rigaud, Toussaint Louverture et Hédouville. — Divers faits de
Dessalines, Laplume et Moïse, à l'égard de l'agent. — Toussaint Louverture
mande Rigaud au Port-au-Prince et l'accompagne au Cap. --Situation de
ces deux généraux devant Hédouville. — Conduite de cet agent et de ses
officiers pour exciter la jalousie entre eux. — Ils retournent au Port-au-Prince.
■*- Rigaud reçoit les ordres de Toussaint Louverture et retourne dans le Sud. Après les soins donnés à l'organisation des troupes
dans le Nord et dans les deux autres provinces, il fallut
reprendre l'offensive contre l'ennemi qu'on voyait
affaibli. Ce fut l'adjudant-généralPétion qui ouvrit la campagne.
En février 1798 *, sur l'ordre donné au général Laplume
par T. Louverture, Pétion se porta dans les hauteurs du
Port-au-Prince, avec l'intention de couper les communi1 M. Madiou prétend que c'est le 5 décembre 1797 ; mais M. Saint-Rémy
cite à ce sujet un rapport de Laplume au général en chef, du 15 février. [1798] CHAPITRE XV. 407 cations entre cette place et les divers postes de l'extérieur : telles étaient ses instructions. Mais, arrivé à la
Coupe, il se décida à attaquer le fort que les Anglais y
avaient construit sur un monticule et qui était pourvu
d'artillerie et d'une bonne garnison. La fortune couronna
son entreprise : il réussit à l'enlever après quatre heures
de combat l . Cet avantage obtenu sur l'ennemi le mit en
mesure de resserrer la place du Port-au-Prince, en se
portant au Gros-Morne, sur la route des montagnes. Alors
les Anglais abandonnèrent les positions qu'ils occupaient
à Grenier, dans la colline de la Rivière-Froide, et à Fourmi, au sommet du morne L'hôpital, au pied duquel est bâti
le Port-au-Prince : [ils concentrèrent ainsi toutes leurs
forces dans cette ville.
Cet avantage obtenu sur l'ennemi le mit en
mesure de resserrer la place du Port-au-Prince, en se
portant au Gros-Morne, sur la route des montagnes. Alors
les Anglais abandonnèrent les positions qu'ils occupaient
à Grenier, dans la colline de la Rivière-Froide, et à Fourmi, au sommet du morne L'hôpital, au pied duquel est bâti
le Port-au-Prince : [ils concentrèrent ainsi toutes leurs
forces dans cette ville. En même temps, T. Louverture voulant seconder l'action de Pétion, donna l'ordre au général Dessalines et au
colonel Christophe Mornet, de marcher contre les positions occupées par les Anglais dans les montagnes de l'Arcahaie, afin de pénétrer dans la plaine et d'enlever cette
petite ville. Mais après quelques succès, l'armée républicaine fut battue dans la plaine et chassée du territoire de
cette commune. Agissant de concert avec T . Louverture et par ses ordres, Rigaud fit marcher Doyon et Faubert contre le camp
Thomas, position retranchée du côté de Pestel et pourvue
d'artillerie. Le 22 février, Doyon, commandant en chef,
divisa sa troupe en deux colonnes, l'une sous ses ordres,
l'autre sous ceux de Faubert. Croyant que ce dernier était 1 Nous tenons ces particularités d'une conversation avec le président Boyer,
alors adjoint de Pétion : ce dernier fut approuvé et complimenté par T.
Louverture, pour sa résolution et le succès qu'il obtint dans cette affaire en
montrant une ténacité remarquable. 408 études sur l'histoire d'haïti. déjà en mesure d'attaquer le camp du côté opposé à celui
où il se tenait, il ordonna l'attaque par sa colonne, en
payant vaillamment de sa personne. Il fut bientôt atteint
d'une balle à la cuisse, puis d'une autre à la poitrine. Enlevé de ce champ de bataille par ses compagnons, il mourut non loin de là, en laissant de profonds regrets, comme
Jourdain à Desrivaux, de la part de toute l'armée du Sud
et de l'Ouest : les populations de l'arrondissement qu'il
commandait n'en éprouvèrent pas moins, à cause de son
mérite comme administrateur intelligent, probe et impartial. Cependant, Faubert étant arrivé alors, donna l'assaut
au camp avec vigueur, et réussit à l'enlever : l'ennemi fut
chassé de ces hauteurs qui restèrent au pouvoir des républicains. La mésintelligence ne tarda pas à se mettre entre Faubert et Gérin, principal officier sous Doyon dans son arrondissement : Gérin imputa à Faubert d'avoir négligé
d'arriver à temps pour seconder son chef et d'être cause
de sa mort. Informé de cette particularité, Rigaud envoya
l'adjudant-général Blanchet jeune prendre le commandement supérieur des troupes. Le 2 germinal (22 mars) , les Anglais vinrent de Jérémie les attaquer et furent vigoureusement repoussés. Le général White qui commandait les forces britanniques, était encore à son poste à la mi-mars, lorsque le
brigadier général Thomas Maitland arriva, avec mission
de lui succéder et de décider de la question de l'évacuation
de tout ou partie des points occupés par la Grande-Bretagne. Une telle mission devait le mettre en relation avec [1798] CHAPITRE XV. 409
germinal (22 mars) , les Anglais vinrent de Jérémie les attaquer et furent vigoureusement repoussés. Le général White qui commandait les forces britanniques, était encore à son poste à la mi-mars, lorsque le
brigadier général Thomas Maitland arriva, avec mission
de lui succéder et de décider de la question de l'évacuation
de tout ou partie des points occupés par la Grande-Bretagne. Une telle mission devait le mettre en relation avec [1798] CHAPITRE XV. 409 le général en chef de l'armée de Saint-Domingue : on
verra que son pays en profita. En même temps, le général Hédouville arrivait aussi de
France. Il était parti de Brest le 50 pluviôse (18 février) , avec
les frégates la Bravoure, la Cocarde et la Syrène, et avait
reçu l'ordre du Directoire exécutif de débarquer à SantoDomingo. Le 7 germinal (27 mars) étant à la vue de ce
port, il écrivit à Don Garcia et à Roume pour leur annoncer sa mission, et débarqua le même jour. Il fut reçu avec
distinction * . Le général Michel, le chef de brigade Boerner, un brillant état-major, des officiersde toutes armes, des employés
d'administration et 180 hommes de troupes, comme garde
d'honneur, l'accompagnaient. La plupart restèrent à bord
des frégates qui se rendirent peu après au Cap. Pourquoi Hédouville ne s'y rendit-il pas tout d'abord
avec ces navires de guerre ? C'est que sans doute le Directoire exécutif dut craindre que T. Louverture, qui avait
osé forcer Sonthonax à s'embarquer, ne fût disposé à empêcher le nouvel agent de mettre pied à terre au Cap. D'un
autre côté, l'envoyant dais la colonie huit mois après cet
attentat, le Directoire dut penser qu'il était convenable
qu'il se renseignât par Roume, des événemens qui auraient
eu lieu depuis, afin de pouvoir mieux remplir sa mission,
à l'égard de T. Louverture auquel il venait opposer son
influence politique et sa réputation militaire, et deRigaud 1 Nous exprimons ici notre vive gratitude pour la gracieuse autorisation qui
nous a été donnée, de consulter au ministère de la marine et des colonies, la
correspondance officielle du général Hédouville avec T. Louverture, les autres
généraux et fonctionnaires publics de Saint-Domingue. Si les inductions que
nous tirerons de sa mission dans celte colonie ne paraissent pas judicieuses,
on devra en accuser notre esprit et non pas notre cœur. 410 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. qu'il avait la faculté de déporter, selon les circonstances. Mais l'arrivée d'Hédouville sur un point éloigné, était
propre aussi à faire penser àï. Louverture, que cet agent
redoutait sa puissance, quoique représentant de la métropole. Il ne fut pas le seul qui le comprît ainsi : les chefs militaires, les citoyens partagèrent sa pensée ; et dès-lors, la
puissance d'opinion de l'agent fut amoindrie. Deux jours après son débarquement à Santo-Domingo,
il écrivit à J. Raymond et à T. Louverture pour leur annoncer la mission dont il était chargé. Le surlendemain,
il adressa une dépêche au ministre de la marine qui l'informait de son arrivée ; il lui dit qu'il avait appris de
Roume, que T. Louverture, Rigaud et Rauvais agissaient
de concert pour chasser les Anglais de la colonie. Il partit quelques jours après pour se rendre au Cap, en passant par Saint- Yague où il trouva Kerverseau, commissaire
délégué par l'ancienne agence.
leur annoncer la mission dont il était chargé. Le surlendemain,
il adressa une dépêche au ministre de la marine qui l'informait de son arrivée ; il lui dit qu'il avait appris de
Roume, que T. Louverture, Rigaud et Rauvais agissaient
de concert pour chasser les Anglais de la colonie. Il partit quelques jours après pour se rendre au Cap, en passant par Saint- Yague où il trouva Kerverseau, commissaire
délégué par l'ancienne agence. Ce dernier, dans son rapport déjà cité, dit que T. Louverture, dès qu'il apprit qu'un nouvel agent allait être envoyé, avait pris des dispositions dans le Nord qui décelaient l'intention de lui résister ; que des batteries avaient
été élevées sur divers points de la côte ; que le général
Moïse avait fait construire des redoutes dans les mornes
de Vallière et qu'on y avait transporté une grande quantité d'artillerie et de munitions ; et enfin, que l'ordre avait
été donné au Cap, que si des bâtimens de guerre français
paraissaient, on devrait en aviser le général en chef avant
de les recevoir. Il ajoute que les frégates n'y furent admises que sur l'autorisation spéciale de J. Raymond. Kerverseau avoue avoir remis un mémoire à Hédouville,
à son passage, pour l'éclairer sur la marche qu'il aurait à fl 798] CHAPITRE XV. 41 f suivre et lui inspirer une haute idée des vertus de T. Louverture, sans lui déguiser ses défauts. « Les forces qui vous manquent, lui disait-il, vous les
trouverez dans votre union intime avec le général T. Louverture. C'est un homme d'un grand sens, dont l'attachement à la France ne peut être douteux *., dont la religion
garantit la moralité, dont la fermeté égale la prudence,
qui jouit de la confiance de toutes les couleurs, et qui a sur
la sienne un ascendant qu'aucun contrepoids ne peut balancer. Avec lui, vous pouvez tout : sans lui, vous ne pouvez rien. Vous arrivez dans un pays dont leshabitans sont
bien éloignés du dernier terme de la civilisation. Le fétichisme fut de tout temps et est encore la religion des Africains. Ici , plus qu'ailleurs , l'enthousiasme pour le chef
est le nerf de l'autorité ; et la loi, pour être respectée, a
besoin du crédit de l'homme chargé de son exécution. »
Et Kerverseau a soin d'expliquer comment il était arrivé à avoir une si haute opinion de T. Louverture : «J'a-
« vais été frappé, dit-il, d'un mot de Sonthonax qui se
« connaissait en hommes, et qui, plus que personne, avait
« été à portée de l'apprécier. — Tous les noirs , me dit-
« il un jour, courent après les grades pour se procurer en
« abondance du tafia, de l'argent et des femmes. Tous-
« saint est le seul qui ait une ambition raisonnée et quel-
« que idée de l'amour de la gloire. » Pour le dire en passant, Sonthonax, qui affectait une si
grande prédilection pour les noirs , avait une singulière
opinion à leur égard : dans sa première mission, il les
croyait tous bêtes, et voyez ce qu'il disait d'eux dans la 1 T. Louverture a prouvé cette assertion, par son attachement aux colons
dont on voulait rétablir la prépondérance. Il a été constamment fidèle à la
France, tout en ayant l'ambition de gouverner seul la colonie.
en passant, Sonthonax, qui affectait une si
grande prédilection pour les noirs , avait une singulière
opinion à leur égard : dans sa première mission, il les
croyait tous bêtes, et voyez ce qu'il disait d'eux dans la 1 T. Louverture a prouvé cette assertion, par son attachement aux colons
dont on voulait rétablir la prépondérance. Il a été constamment fidèle à la
France, tout en ayant l'ambition de gouverner seul la colonie. 412 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. seconde, alors qu'il traquait la couleur jaune pour leur
donner tout le pouvoir dans la colonie ! Enfin, bien pourvu d'instructions de toutes sortes, Hédouville arriva au Cap le 20 avril : il y fat reçu avec tous
les honneurs dus à son rang et à sa qualité d'agent de la
métropole. T. Louverture avait répondu à sa lettre datée de SantoDomingo, en le félicitant de son arrivée et s'excusant de
ne pouvoir se porter immédiatement à sa rencontre, à
cause des opérations de la guerre qui nécessitaient sa présence à son armée ; il lui disait de compter sur son concours, mais de se méfier des perfides suggestions des faux
patriotes. En lui rendant compte des derniers succès obtenus sur l'ennemi, il lui fît savoir que les troupes du Sud
avaient repoussé les Anglais dans les hauteurs de Pestel. Répondant à ces informations, Hédouville, en le félicitant, ainsi que l'armée coloniale, lui dit : «Le général Ri-
« gaud a encore prouvé le 2 germinal, qu'il n'est pas vendu
« aux Anglais , ainsi qu'on l'en a accusé. » Quant à T.
Louverture, il l'invitait à venir auprès de lui, « aussitôt
« qu'il croirait pouvoir abandonner son cordon à la sur-
« veillance de ses généraux. » On remarquera que si Hédouville, de Santo-Domingo
même, rendit un compte favorable au gouvernement français, de la conduite de Rigaud et de Bauvais ; si, écrivant
du Cap, le 20 avril, à T. Louverture, il lui dit des choses
flatteuses de Rigaud, néanmoins il n'écrivit pas à ce dernier ni à Bauvais pour les féliciter de leur conduite, pour
les encourager. Pamphile de Lacroix a prétendu qu'il n'accueillit point
J. Raymond, à son arrivée au Cap, à cause de sa connivence avec T. Louverture pour le départ de Sonthonax, j [1798] CHAPITRE XV. 415 et que ce début choqua T. Louverture qui entrevit le blâme
tacite de sa conduite en cette circonstance. Cependant,
s'il faut s'en rapporter à la correspondance officielle, Hédouville eut pour J. Raymond tous les égards qu'il devait
à un agent qu'il venait remplacer. Raymond lui avait écrit
qu'il irait au-devant de lui au Fort-Liberté ; de SaintYague, il lui répondit de s'en abstenir, mais qu'il acceptait avec plaisir la voiture qu'il lui envoya. Il se peut,
néanmoins, qu'un froid accueil ait témoigné à Raymond
qu'il s'était rendu coupable envers Sonthonax ; et s'il en
a^été ainsi, ce fut une faute de la part d'Hédouville : T.
Louverture était trop perspicace pour ne pas la comprendre, trop habile pour ne pas en tirer parti.
lui au Fort-Liberté ; de SaintYague, il lui répondit de s'en abstenir, mais qu'il acceptait avec plaisir la voiture qu'il lui envoya. Il se peut,
néanmoins, qu'un froid accueil ait témoigné à Raymond
qu'il s'était rendu coupable envers Sonthonax ; et s'il en
a^été ainsi, ce fut une faute de la part d'Hédouville : T.
Louverture était trop perspicace pour ne pas la comprendre, trop habile pour ne pas en tirer parti. Certes, J. Raymond méritait une telle humiliation, si
toutefois sa connivence avec Sonthonax et le gouvernement français, pour faire abattre l'influence des hommes
de couleur, ne le rendait pas, d'un autre côté, digne de
quelque indulgence de la part du nouvel agent. Quand un
homme oublie ce qu'il se doit à lui-même et ce qu'il doit
à ceux qui ont le même intérêt que lui, s'il devient l'objet
du mépris du gouvernement qu'il a servi dans ce but,
l'historien constate seulement ce qu'il a éprouvé. En admettant ce fait, J. Raymond ne nous paraît pas plus digne
de sympathie, que Savary aîné qui a encouru la déportation, pour avoir trahi la cause de la liberté générale des
noirs. Quoi qu'il en ait été, J. Raymond ne tarda pas à partir
pour la France avec Pascal *. Le 25 avril, trois jours après l'arrivée d'Hédou ville au 1 Une lettre de T. Louverture à Hédouville constate le départ de Pascal. 414 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Cap, le général Mai tland adressa une lettre à T. Louverture, où il lui proposait d'évacuer les villes du Port-auPrince, de l'Arcahaie et de Saint-Marc, à condition qu'il
aurait tous les égards possibles pour ceux des habitans
qui y resteraient : il lui promettait de lui restituer ces
villes, les objets publics, toutes les propriétés particulières
et les forts sans artillerie, dans l'état où ses prédécesseurs
et lui les avaient trouvés ; il ajoutait à ces promesses : « Si
« vous ne consentez pas à mes propositions, je détruirai
« les fortifications , les propriétés et les cultures. » En
même temps, Lapointe adressa une lettre semblable à T.
Louverture. Maitland proposait de plus à T. Louverture, de s'engager à ne porter aucun secours à Rigaud, dans le cas où ce
dernier voulût attaquer Jérémie ou même le Môle, de ne
pas faire avec lui de traité offensif contre la Grande-Bretagne, parce qu'il le considérait indépendant du général
en chef. Mais T. Louverture lui répondit qu'il se trompait
à cet égard; que Rigaud, officier français comme lui, était
sous ses ordres, agissait d'après sa direction ; et il disait
vrai. Le 28, étant alors sur son habitation Descahos, T. Louverture écrivit à Hédouville et lui transmit ces deux lettres
pour avoir son autorisation de traiter. L'agent reçut ces
dépêches le même jour , à onze heures du soir. Il s'empressa de répondre à T. Louverture,. et sa réponse porte
la même date du 28 avril : elle respire la plus grande satisfaction de la résolution prise par le général anglais, et
contient des éloges pour le général en chef dont les opérations contraignaient l'ennemi à évacuer ces villes. La
concentration des forces anglaises au Port-au-Prince, par
l'abandon des postes extérieurs, avait en effet laissé à T.
épêches le même jour , à onze heures du soir. Il s'empressa de répondre à T. Louverture,. et sa réponse porte
la même date du 28 avril : elle respire la plus grande satisfaction de la résolution prise par le général anglais, et
contient des éloges pour le général en chef dont les opérations contraignaient l'ennemi à évacuer ces villes. La
concentration des forces anglaises au Port-au-Prince, par
l'abandon des postes extérieurs, avait en effet laissé à T. [1 798] CHAPITRE XV. 41g Louverture la facilité d'assiéger cette ville : il avait fait
marcher dans ce dessein toute SDn armée forte, dit-on, de
quinze mille hommes, dans la plaine du Cul-de-Sac. Hédouville donna son autorisation en ces termes : « Je vous autorise , au nom du Directoire exécutif, à
t. traiter avec le général Maitla:id, à des conditions qui
« s'accordent avec la dignité de a grande nation que nous
« représentons, et à comprendre dans l'amnistie tous les
« anciens Français qui n'ont pis émigré et qui n'ont pas
« servi dans les troupes anglaises. Je ne saurais trop vous
« recommander de ne point faire comprendre dans l'amnis-
« tie aucun Français qui ne soi', pas habitant de Saint-Do -
« mingue. Vous ne pouvez, au surplus, prendre un meil-
« leur guide que votre humanité, que vous saurez tou-
« jours allier avec votre ardent anour pour la liberté et la
« sûreté de votre pays. » Cette autorisation était certainement explicite à l'égard
des émigrés; ils ne devaient pas être compris dans l'amnistie ; mais T. Louverture, jésuite par excellence, trouva
de l'élasticité dans son humanité et son amour pour la liberté, rappelés par l'agent. Le 3 mai, Hédouville lui écriyit de nouveau : « Malgré
k l'empressement que j'ai de faire connaissance avec
« vous, ne quittez point voire cordon sans avoir assuré les
* moyens de profiter de l'esprit de division qui règne chez
« nos ennemis » Le 4, étant au Gros-Mome de Saint- Marc, T. Louverture écrivit à Hédouville pour lui rendre compte de ses
négociations conclues avecMaitland, le 30 avril. Il avait
envoyé au Port-au-Prince l'adjudant- général Huin, colon, muni de ses pouvoirs. Il fut stipulé que les fortifications seraient livrées avec Its pièces hors d'état de servir, 416 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'hAÏTI. excepté quelques-unes en bon état ; que les trois villes
seraient évacuées par les Anglais le 9 mai ; que toutes
hostilités cesseraient jusque-là ; enfin, que le général en
chef s'obligeait à faire respecter et à respecter lui-même,
la vie et les propriétés de tous les habitans qui resteraient
dans ces places ou leurs dépendances. T. Louverture approuva cette convention h 2 mai. Une nouvelle lettre d'Hédouville, du 5 mai, croisa avec
celle du général en chef : îlle lui accordait encore l'autorisation de traiter avec Matland, en lui recommandant de
mettre de l'humanité dans ses procédés, excepté^ envers
les émigrés. Le 7, T. Louverture fie une proclamation pour préciser l'amnistie qui était accordée : elle était d'accord avec
les instructions qu'il avait reçues de l'agent, en date du 28
avril. Cependant, il étendit l'amnistie à tous ceux qui
avaient servi dans la milice, et à ceux qui auraient abandonné les Anglais dans le cours des négociations. En
informant Hédouville de ces dispositions , il lui dit quil
avait fait ces promesses en ouvrant la campagne.
7, T. Louverture fie une proclamation pour préciser l'amnistie qui était accordée : elle était d'accord avec
les instructions qu'il avait reçues de l'agent, en date du 28
avril. Cependant, il étendit l'amnistie à tous ceux qui
avaient servi dans la milice, et à ceux qui auraient abandonné les Anglais dans le cours des négociations. En
informant Hédouville de ces dispositions , il lui dit quil
avait fait ces promesses en ouvrant la campagne. Le 9, Hédouville lui écrivit, approuva les termes de sa
proclamation en le louant ; il aoprouva aussi ses promesses
et lui dit même qu'il l'engageait à étendre l'amnistie aux
Français qui avaient servi dans les administrations anglaises. Il ajouta enfin : « Il est heureux que vous
« ayez pu empêcher l'enlè/ement de l'artillerie des
« forts. » Ainsi tombe l'assertion de Pamphile de Lacroix, lorsqu'il prétend qu'Hédouville Marna hautement cette première capitulation. Ce n'est pas la seule erreur où soit
tombé cet auteur. On voit par tout ce qui précède , que non-seulement ["1798] CHAPITRE XV. <*17 Hédouville autorisa T. Louverture à traiter avec Maitland,
mais qu'il ne désirait pas qu'il vînt auprès de lui au Cap,
avant d'avoir terminé cette importante négociation. Cependant, nouslisons les lignes suivantes dans les mémoires
de Pamphile de Lacroix : «Des officiers de son état-major, jeunes et légers, Jaisce sèrent percer des opinions défavorables pour le général
« noir. Ils ne demandaient que quatre braves pour aller
« arrêter, dans son camp, le magot coiffé de linge; faisant
« ainsi allusion à T. Louverture qui portait toujours un
« madras autour de sa tête. » S'il est vrai que ces propos furent tenus, et il y en a
grande apparence, ils devaient indisposer le général en
chef1. Ces officiers présomptueux ignoraient que Pascal
(qui n'était pas encore parti) , était un de ses chauds affidés. Pascal et bien d'autres blancs l'en informèrent : de
là ses préventions contre l'agent qui lui en avait suffisamment inspiré déjà par sa conduite envers J. Raymond.
On peut croire que Pascal lui-même, allié à la famille de
celui-ci, et qui avait trempé dans le renvoi de Sonthonax,
dut prendre sa part dans l'humiliation subie par son beaupère, et envenimer d'autant plus les relations qu'Hédouville allait avoir avec T. Louverture. Pascal était secrétaire général de l'ancienne agence: nous ignorons s'il
cessa ses fonctions aussitôt l'arrivée de l'agent : nouveau motif pour lui d'être mécontent, puisqu'il perdit sa
position. 1 II est fort probable que ces propos furent tenus, lorsque T. Louverture
vint sur l'habitation Descahos, le 28 avril. Il était aux Gonaïves quand il reçut
les propositions de Maitland ; il n'était pas à la tête de son armée, et ces jeunes
olliciers ont pu voir en cela une sorte d'affectation à ne pas s'empresser de se
rendre auprès d'Hédouville. t. m. 27 458 ETUDES SLTl L'HISTOIRE D HAÏTI.
fort probable que ces propos furent tenus, lorsque T. Louverture
vint sur l'habitation Descahos, le 28 avril. Il était aux Gonaïves quand il reçut
les propositions de Maitland ; il n'était pas à la tête de son armée, et ces jeunes
olliciers ont pu voir en cela une sorte d'affectation à ne pas s'empresser de se
rendre auprès d'Hédouville. t. m. 27 458 ETUDES SLTl L'HISTOIRE D HAÏTI. On a accusé T. Louverture d'avoir trop ménagé les
Anglais dans la capitulation pour l'évacuation des villes
de l'Ouest, en disant qu'avec sa forte armée, il aurait pu
les écraser ou obtenir des conditions plus avantageuses.
Sans tenir compte de l'pprohaation d'Hédouville, examinons si sa conduite prouve réellement une connivence
coupable avec Maitland. Puisqu'il lui était prouvé que les Anglais voulaient euxmêmes évacuer ces villes, pourquoi aurait-il dû préférer les
voies d'une guerre rigoureuse, plutôt que celles des négociations militaires ? Il était assuré qu'en voulant trop exiger d'un ennemi qui n'était pas à mépriser, celui-ci, dans
sa fureur, aurait saccagé ces villes, ruiné les fortifications
avant de les abandonner. Dans la guerre on doit se promettre la conquête, et la conquête doit avoir pour but la
conservation. Qui eût souffert le plus des désastres
qui seraient survenus par trop d'exigences? N'estce pas le pays lui-même, ne sont-ce pas les habitans ? De leur côté, les Anglais ne s'étant emparés de tous les
points de la colonie que par la trahison des colons n'étaitil pas juste de leur part, du moment qu'ils reconnaissaient
ne pouvoir plus s'y maintenir, de ménager à ces hommes
et au reste des habitans soumis à leur domination, toutes
les faveurs du vainqueur ? Ils le devaient d'autant plus,
qu'ils voyaient T. Louverture déjà disposé à un bon traitement pour les colons et entouré de leurs conseils. Nous
verrons les explications qu'il a données lui-même de ces
faits au Directoire exécutif. Ces deux généraux, Maitland et T. Louverture, ennemis
l'un de l'autre, remplirent ainsi leur devoir le plus strict :
le blanc, en agissant avec humanité envers ceux qui avaient [1798] CHAPITRE xv. 419 servi la cause de sa nation, — le noir, en agissant avec
générosité envers eux. Le 7 mai, l'Arcahaie et Saint-Marc lurent évacués par
les garnisons anglaises qui se rendirent au Môle SaintNicolas. Le 8, le Port-au-Prince le fut également par Maitland en personne, qui s'y rendit aussi.
remplirent ainsi leur devoir le plus strict :
le blanc, en agissant avec humanité envers ceux qui avaient [1798] CHAPITRE xv. 419 servi la cause de sa nation, — le noir, en agissant avec
générosité envers eux. Le 7 mai, l'Arcahaie et Saint-Marc lurent évacués par
les garnisons anglaises qui se rendirent au Môle SaintNicolas. Le 8, le Port-au-Prince le fut également par Maitland en personne, qui s'y rendit aussi. Le 9, le général Laplume et V adjudant-général Pétion
prirent possession du Port-au-Prince. Mais T. Louverture
envoya le colonel Christophe Mornet en prendre le commandement, avec ordre à ces officiers de se rendre à Léogane avec la légion de l'Ouest. Certes, il usait là de son
droit comme général en chef, et par un motif spécieux, puisque Laplume était commandant de l'arrondissement de Léogane ; mais au fond, il prouvait peu de confiance en cet officier général et en Pétion , qui , outre
qu'ils étaient tous deux de la commune du Port-au-Prince,
ainsi que le corps delà légion, avaient puissamment contribué à la reddition de cette place, en chassant les Anglais de tous leurs postes extérieurs. Il voulait s'assurer
de ce point important de l'Ouest, par un officier à sa dévotion ; et probablement il se ressouvenait des liaisons de
Laplume avec Rigaud et Bauvais, de leur influence sur
ce général, que lui, Laveaux et Sonthonax avaient cherché à en détacher. Quant à Pétion, il est clair que T. Louverture ne pouvait avoir une grande confiance en lui,
ancien capitaine d'artillerie sous Bauvais et Rigaud. Le général en chef fit son entrée à Saint-Marc , le 8
mai : il y trouva tout en parfait état. Il n'en fut pas de
même à l'Arcahaie , où il arriva le 12 : Lapointc et les
émigrés, selon T. Louverture, avaient brisé les pièces
d'artillerie, brûlé les affûts, dévasté cette ville. Il y plaça 420 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. d'abord Dessaliiies qu'il envoya ensuite prendre le commandement de l'arrondissement de Saint-Marc, eu le remplaçant à l'Arcahaie par le général Agé. Le 14 mai, il entra à la Croix-des -Bouquets, où il plaça
son frère Paul Louverture. Le 15 , il arriva au Port-au-Prince pour jouir de son
triomphe pacifique. La plus brillante réception lui fut faite
par les colons. Les prêtres déployèrent les bannières de
l'Église; ils firent porter la croix et le dais, comme on en
usait à l'égard des anciens gouverneurs généraux de SaintDomingue. Les femmes blanches et leurs filles, parées de
leurs plus beaux atours, les unes en voiture, les autres" à
cheval, se rendirent avec la jeunesse mâle pour lui jeter
des couronnes et des fleurs. Des colons se prosternèrent à ses pieds en attendant le temps voulu pour sacrifier la victime. Bernard Borgella, maire de la ville, â la tête du corps
municipal, prononça un discours élogieux , auquel T.
Louverture répondit. Celui-ci refusa le dais et pénétra
dans la ville, escorté de son état-major et d'une nombreuse
cavalerie ; il s'était vêtu avec la plus grande simplicité.
Un grand banquet lui fut offert. La ville fut illuminée, des
bals eurent lieu et la discipline la plus sévère maintint
l'armée dans l'ordre le plus parfait.
de la ville, â la tête du corps
municipal, prononça un discours élogieux , auquel T.
Louverture répondit. Celui-ci refusa le dais et pénétra
dans la ville, escorté de son état-major et d'une nombreuse
cavalerie ; il s'était vêtu avec la plus grande simplicité.
Un grand banquet lui fut offert. La ville fut illuminée, des
bals eurent lieu et la discipline la plus sévère maintint
l'armée dans l'ordre le plus parfait. Huin fut nommé commandant de la place, et Christophe Mornet commandant de l'arrondissement du Portau-Prince. Le 16 mai, T., Louverture écrivit à Hédouville
et sollicita de lui le grade de général de brigade pour
Ch. Mornet. ; mais le 22, l'agent lui répondit qu'il ne pouvait, d'après ses instructions , élever aucun officier à ce
grade, non plus qu'à celui de général de division. Il lui
cit ensuite de venir au Cap : « Rien n'égale l'impatience [1798] CHAPITRE XV. 421 « que j'aide faire connaissance avec vous. » Il ajouta à sa
dépêche, qu'il espérait que T. Louverture réussirait à
expulser sans retour les Anglo-émigrés, qu'il le consulterait pour la nomination de tous les fonctionnaires publics
dans les lieux rendus à la République, « parce que vous
« connaissez mieux que moi les hommes et les choses. »
L'agent approuva les nominations déjà faites. T. Louverture l'informa qu'il trouva au Port-au-Prince,
les fortifications et cent-trente-quatre pièces d'artillerie
en bon état. Il lui dit aussi qu'il avait trouvé la plaine du
Cul-de-Sac dans l'abandon le plus complet, sans culture, les
routes dans une situation affreuse. En conséquence de
cet état de choses, le général en chef fit un règlement, le
18 mai, par lequel il ordonna que les noirs cultivateurs
seraient contraints à rentrer immédiatement sur les habitations auxquelles ils avaient appartenu autrefois. Cette
mesure fut prescrite avec la plus grande sévérité , et des
dispositions analogues furent dictées pour le service de la
gendarmerie et des commandans militaires. En recevant copie de ce règlement, Hédouville l'approuva, et dit à T. Louverture qu'il le régulariserait par un
nouvel acte qui compléterait ses vues, parce que c'était à
lui, agent delà métropole, à prendre de semblables mesures ; mais qu'il le consulterait. Ce fut là la cause de
l'arrêté du G thermidor dont nous parlerons plus tard. Si T . Louverture fut sévère à l'égard des cultivateurs, il
ne le fut pas envers les blancs. Le lendemain de son entrée au Port-au-Prince, il fit chanter un Te Deum à l'église paroissiale. A l'issue de cette cérémonie, il monta en
chaire et adressa un sermon à tous les habitans de cette
ville qui avaient participé à la trahison envers la France ;
il le termina par ces paroles : « Mais, nous disons dans 422 études sur l'histoire d'uaïti. « l'Oraison dominicale : Seigneur , pardonnez-nous nos
« offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont
« offensés. Ainsi, à l'exemple de Notre Seigneur Jésus -
« Christ, je vous pardonne * . » Au Cap, à l'égard de Rodrigue, Laveaux imitait l'empereur Titus. ïl était assez juste qu'au Port-au-Prince, à
l'égard des colons, son cher fils imitât Jésus-Christ,
ti. « l'Oraison dominicale : Seigneur , pardonnez-nous nos
« offenses, comme nous pardonnons à ceux qui nous ont
« offensés. Ainsi, à l'exemple de Notre Seigneur Jésus -
« Christ, je vous pardonne * . » Au Cap, à l'égard de Rodrigue, Laveaux imitait l'empereur Titus. ïl était assez juste qu'au Port-au-Prince, à
l'égard des colons, son cher fils imitât Jésus-Christ, « En vertu de ce pardon, dit Kerverseau dans son rapport, les légions de Dessources et de Montalembert, et une
foule d'autres ennemis de la France, qui étaient sortis avec
les garnisons anglaises , rentrèrent successivement. Les
commandans anglais se retiraient de l'île ; mais ils y laissaient des auxiliaires plus acharnés encore contre la République,— les émigrés, qui, depuis longtemps, avaientjeté
les yeux sur Saint-Domingue pour en faire leur proie, et qui
s'étaient longtemps flattés d'y ressusciter la monarchie.
ils en environnèrent T. Louverture et entretinrent par ce
moyen , dans son cœur, l'esprit de défiance contre le gouvernement français, de haine contre son représentant, et
de révolte contre son autorité. » Voilà des accusations bien formulées contre T. Louverture. Mais, était-ce de sa faute, si les émigrés français n'étaient pas attachés à la France et à son gouvernement ?
Si les colons français avaient été les premiers à trahir la
cause de leur patrie? Mais, l'agence présidée par Sonthonax, n'avait-elle pas
proclamé une amnistie générale en 1796, en faveur de tous
ceux qui servaient sous les Anglais, s'ils voulaient se réunir sous les drapeaux tricolores 2 ? » Rapport de Kerverseau. 1 « Une proclamation du 17 messidor (5 juillet), offrant amnistie aux Fran- [1798] chapitre xv. 423 Quand T. Louverture ne promit amnistie qu'à ceux des
Français qui avaient servi dans la milice, est-ce qu'Hédouville ne l'engagea pas à letendre à tous ceux qui
avaient servi dans les administrations anglaises ? Or,
n'y avait-il pasdesémigrésdanscesadmiiiistrationscomme
dans la milice ? Lorsque les Anglais dégageaient ces
traîtres de leur soumission, et que ceux-ci se replaçaient
sous le pavillon tricolore, n'était-ce pas remplir le but de
l'une et l'autre amnistie ?
ais qui avaient servi dans la milice, est-ce qu'Hédouville ne l'engagea pas à letendre à tous ceux qui
avaient servi dans les administrations anglaises ? Or,
n'y avait-il pasdesémigrésdanscesadmiiiistrationscomme
dans la milice ? Lorsque les Anglais dégageaient ces
traîtres de leur soumission, et que ceux-ci se replaçaient
sous le pavillon tricolore, n'était-ce pas remplir le but de
l'une et l'autre amnistie ? Mais, Kerverseau lui-même, Leborgne et Rey, délégués
aux Gayes, n'avaient-ils pas envoyé cet acte d'amnistie
de Sonthonax aux habitans de Jérémie, pour les convier
d'en jouir ? Pour qu'ils en fussent dignes, il fallait donc
qu'ils trahissent les Anglais ! Quel avait été le but de la mission de l'agence de 1790,
quel était encore celui de la mission d'Hédou ville, sinon
de replacer la classe blanche dans sa première condition ?
N'était-ce pas pour arriver à ce résulat, que l'agence avait
accusé toute la classe des hommes de couleur, mulâtres
et noirs les plus éclairés, « de vouloir établir sur la descais habitans des places livrées aux Anglais à Saint-Domingue. Cette proclamation, vicieuse dans le principe, est bonne dans l'intention; elle a déjà eu
quelques succès dans les places où elle a pu pénétrer. Si, sur la foi d'un tel
acte, les habitans deJérémîe, par exemple, ou ceux du Port-au-Prince, ouvraient leurs portes aux républicains, quel est celui cVentre nous qui oserait
proposer d'arracher du giron de la République le malheureux qui aurait eu
confiance en la proclamation des agens du Directoire exécutif? » (Rapport de
Marecau conseil des Cinq-Cents, page 122.) Croit-on que T. Louverture ignorait ce rapport, et par conséquent la pensée
du corps législatif et du Directoire exécutit ? La plupart des émigrés n'étaienlils pas colons habitans de Saint-Domingue ? Sonthonax avait-il fait arrêter
Bayon de Libertas et Salnave, tous deux émigrés, dont il s'est plaint dans son
discours du 4 février 1798? Nous examinerons plu-; tard si le comte d'Hédouville pouvait être réellement mécontent des faveurs accordées par T. Louverture aux émigrés, presque tous de l'ancienne noblesse française. 49$ ÉTUDES sur l'histoire D HAÏTI. « truction de la couleur blanche et sur l 'ignorance des
c noirs, le triomphe de la couleur jaune ? » Et lorsque le
plus éclairé parmi les noirs, jadis esclaves, assurait ce résultat par sa générosité envers d'anciens traîtres blancs,
colons ou émigrés, on l'accusait à son tour de produire le
bien pour lequel on lavait promu aux grades les plus
élevés dans la hiérarchie militaire ! Nous ne reconnaissons pas ici l'équité habituelle de Kerverseau.
des
c noirs, le triomphe de la couleur jaune ? » Et lorsque le
plus éclairé parmi les noirs, jadis esclaves, assurait ce résultat par sa générosité envers d'anciens traîtres blancs,
colons ou émigrés, on l'accusait à son tour de produire le
bien pour lequel on lavait promu aux grades les plus
élevés dans la hiérarchie militaire ! Nous ne reconnaissons pas ici l'équité habituelle de Kerverseau. D'ailleurs, T. Louverture, en agissant ainsi, était conséquent avec ses antécédens. Sous les Espagnols, il faisait
cause commune avec les colons et les émigrés contre la
France. On ne peut pas croire que dans le projet de
triumvirat entre^ Jean François, Biassou et Jean Guiambois, en 1795, pour rappeler dans la colonie le vicomte
de Fontanges; et ses adhérais, il n'était pour rien; car on
sait qu'à cette époque, il était le conseiller habituel de
Biassou et même de Jean François. Qu'on se rappelle
encore que ce fut surtout par ses soins que tant de paroisses dans le Nord et l'Artibonite, avaient déserté la
cause de la France. S'il revint au giron de la République
française plus tôt que ses anciens complices, ce n'était pas
une raison pour qu'il les accablât en 1 798 : il n'y avait
donc pas raison non plus de l'accuser de les ménager. Après avoir pris ses dispositions et mis ordre aux affaires publiques au Port-au-Prince, T. Louverture se rendit à Saint-Marc : là, il écrivit à Hédouville qu'il s'acheminait au Cap : c'était le 27 mai. Il lui donna avis que
Lecun, préfet apostolique, ayant quitté le Port-au-Prince
avec les Anglais et emporté les vases sacrés de son église,
il venait d'envoyer au Môle un officier pour réclamer
ces objets. Hédouville lui répondit immédiatement, en lui [1798] CHAPITRE XV. 425 recommandant de se méfier des Anglo-émigrés, et qu'il
l'attend avec impatience pour faire connaissance avec lui.
Cette réponse prouve que l'agent n'ignorait pas le large
pardon prononcé dans la chaire du Port-au-Prince, et
qu'il s'inquiétait de la démarche de ce dévot politique
dont les allures contrastaient avec ce qui se passait à Paris
même, où les églises servaient à donner des fêtes patriotiques, des repas somptueux. Le 51 mai, arrivé aux Gonaïves, T. Louverture écrivit
à Hédouville sur divers objets, et termina sa lettre ainsi :
« Je cesse de m'entretenir avec vous pour m'acheminer
« vers vous et satisfaire mon cœur, en vous allant rendre
« mes devoirs et faire votre connaissance. » Il n'est pas vrai, comme l'affirme Pamphilede Lacroix,
qu'il fut au Cap cette fois avec Rigaud : cette assertion a
été mal à propos répétée par M. Saint-Rémy *. Nous dirons quand et comment Rigaud se rendit avec lui auprès
de l'agent. Cette première entrevue entre l'agent et lui, eut toutes
les apparences de la franchise, quoique T. Louverture fût
d'avance prévenu, et par les propos tenus par les officiers
de l'état -major du général Hédouville, et par les avis qu'il
reçut de France, de la part de la faction coloniale, sur
l'objet de sa mission. Nous lisons, en effet, dans le rapport
de Kerverseau : « Toussaint, déjà prévenu contre Hédouville, par les
artifices d'uneyàctao?iqui, de Paris même, travaillait depuis plusieurs mois à préparer sa ruine, était de plus irrité de voir conférer à un autre une puissance que son
ambition convoitait, que son orgueil lui montrait comme
, et par les avis qu'il
reçut de France, de la part de la faction coloniale, sur
l'objet de sa mission. Nous lisons, en effet, dans le rapport
de Kerverseau : « Toussaint, déjà prévenu contre Hédouville, par les
artifices d'uneyàctao?iqui, de Paris même, travaillait depuis plusieurs mois à préparer sa ruine, était de plus irrité de voir conférer à un autre une puissance que son
ambition convoitait, que son orgueil lui montrait comme i Mémoires de P. de Lacroix, t. I p. 339. Vie de Toussaint Louverture p. 207. 426 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. le prix de ses services, et que sa défiance lui faisait envisager peut-être comme nécessaire à sa sûreté. » Ainsi, le mal partait de France même ; c'étaient des
Français qui le faisaient. Cependant , nous trouvons dans nos documens, deux
lettres adressées par T. Louverture à Laveaux , datées du
Cap, les 1er et 5 juin. Comme elles sont propres à expliquer son caractère et à jeter du jour sur cette situation,
nous en parlons ici. Dans ces deux lettres, le général en chef prodigue à
Sonthonax les termes les plus injurieux, et lui conteste
tout droit à la considération de la population de Saint-Domingue, et surtout des noirs; il le qualifie de monstre, de
désorganisateur justement abhorré , d: ambitieux scélérat; il s'étonne que Laveaux l'ait bien accueilli à son arrivée en France , après avoir déposé dans son sein ses
chagrins et ses peines, et ses craintes sur l'administration
de Sonthonax ; qu'il puisse le croire plus honnête homme
que lui, T. Louverture, plus ami de la liberté des noirs,
etc. Il dit à Laveaux qu'il a eu tort de penser que le renvoi de Sonthonax a été l'œuvre de Raymond et de Pascal,
parce qu'il lui avait prouvé plusieurs fois qu'il était incapable d'être le jouet ou l'instrument des hommes ; qu'il Ta
renvoyé, pour lui avoir proposé de proclamer l'indépendance de la colonie, en égorgeant tous les Européens. «Ce
« n'est pas le pouvoir que j'ai attaqué, que j'ai renvoyé;
« c'est Sonthonax , assassin de la liberté , infidèle à sa
« patrie, que j'ai arrêté, déconcerté dans ses projets d'in-
« dépendance. J'ai respecté et fait respecter le pouvoir
« dans les mains de Raymond (on sait comment), parce
« qu'il n'a pris aucune part à la criminelle audace de Son-
« thonax. Je fournirai encore la preuve que je fais rcs- [1798] CHAPITRE XV. 427 « pecter un pouvoir supérieur, sous l'administration du
« Pacificateur de la Vendée. » En rendant compte à Laveaux de ses succès contre les
Anglais, il ajoute : « C'est sous de pareils auspices que le général Hédouville, agent particulier du Directoire exécutif, vient fortifier nos espérances. La réputation dont il jouit de Pacificateur de la Vendée , nous est un sûr garant que les
moyens dont il se servira seront toujours modérés et conciliatoires, et que nous serons désormais exempts des
orages que Sonthonax savait si atrocement diriger tour à
tour sur les différentes couleurs d'hommes qui habitent la
colonie, malgré qu'elles aient également des droits à
l'estime et à la protection du gouvernement »
du Directoire exécutif, vient fortifier nos espérances. La réputation dont il jouit de Pacificateur de la Vendée , nous est un sûr garant que les
moyens dont il se servira seront toujours modérés et conciliatoires, et que nous serons désormais exempts des
orages que Sonthonax savait si atrocement diriger tour à
tour sur les différentes couleurs d'hommes qui habitent la
colonie, malgré qu'elles aient également des droits à
l'estime et à la protection du gouvernement » Ces deux lettres prouvent, non-seulement que T.Louverture s'acharnait contre Sonthonax , par suite et quoi
qu'il en dise, de l'influence qu'exerçait sur son esprit, la
haine de la faction coloniale pour l'ex-commissaire civil ;
mais elles prouvent aussi qu'il était incapable de conserver aucune considération pour qui que ce soit, lorsqu'il
s'agissait de son pouvoir. Elles prouvent encore qu'à l'égard d'Hédouville, il était dans une situation expectante,
comme homme politique qui attend les faits, avant de se
décider sur le jugement définitif qu'il devait porter sur le
nouvel agent. Elles étaient écrites, enfin, dans la pensée
que Laveaux les montrerait au Directoire exécutif, pour le
tranquilliser sur ses vues ultérieures. Écoutons encore T. Louverture , dans son rapport
adressé à ce gouvernement, après le départ forcé du général Hédouville, pour juger de l'effet produit par leur première entrevue et sur ses suites immédiates : « Les assurances les plus sincères de ma part lui por428 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. tèrent le gage de ma satisfaction de son arrivée et la certitude de mon dévouement, de mon respect à son autorité,
de ma fidélité à la France, de mon attachement à sa sublime constitution. Cependant, il calomnie les motifs
puissans qui nécessitaient ma présence à la tête de l'armée,
alors que tous les citoyens qui n'étaient pas occupés à
combattre l'ennemi de la France, s'empressaient d'aller à
sa rencontre ; il me suppose de la méfiance, tandis qu'après lui avoir soumis les propositions de l'Anglais sur l'évacuation de l'Ouest , que les succès de l'armée que je
commandais le contraignirent d'opérer, il applaudit luimême ma résolution de ne point désemparer que je ne
fusse parvenu à ce but, l'objet de tous mes désirs. J'y parvins à sa plus grande satisfaction , et ma conduite à cet
égard fut basée sur ses instructions. Alors, les intérêts de
la République me permettant de me rendre au Cap, je fus
lui donner en personne, les preuves les plus certaines de
ma confiance ; il y répondit en apparence, et me promit
de ne rien faire qu'il ne m'eût consulté sur les moyens
d'établir successivement l'ordre constitutionnel , de ne
prendre aucun arrêté qu'il ne l'eût soumis à mes réflexions.
J'espérais tout d'aussi heureuses dispositions. Cependant,
à peine, par ses ordres, suis-je parti du Cap à l'effet de
prendre de nouvelles mesures pour chasser entièrement
l'Anglais de Saint-Domingue, que le général Hédouville,
bien loin de me consulter sur les mesures qu'il prend alors,
n'écoute pas même les observations que l'intérêt public
me faisait une loi de lui faire à cet égard ; des injustices
criantes marquent ses premiers pas dans l'administration
générale de la colonie, et étonnent même ses admirateurs.
Le despotisme le plus absolu de sa part rappelle les temps
de la tyrannie ; les citoyens qui ont recours à son auto-
lais de Saint-Domingue, que le général Hédouville,
bien loin de me consulter sur les mesures qu'il prend alors,
n'écoute pas même les observations que l'intérêt public
me faisait une loi de lui faire à cet égard ; des injustices
criantes marquent ses premiers pas dans l'administration
générale de la colonie, et étonnent même ses admirateurs.
Le despotisme le plus absolu de sa part rappelle les temps
de la tyrannie ; les citoyens qui ont recours à son auto- [1798] CHAPITRE XV. 429 rite, qui réclament sa justice, sont reçus avec une aigreur
repoussante, et leurs réclamations les plus justes demeurent sans effet Il ne s'entoure que des hommes qui lui
étaient dévoués parmi ceux venus avec lui, et en fait des
personnes qu'il a trouvées dans la colonie, que des gens
tarés dans l'opinion publique, d'ambitieux, d'intrigans qui
caressèrent toutes les factions qui ont déchiré cet infortuné pays. Une jeunesse sans frein, sans mœurs et sans
principes, venue avec lui, lève alors le masque. Les tresses
relevées, signe de ralliement en France avant le 13 vendémiaire, paraissent et étonnent des hommes qui ne connurent d'autres signes distinctifs que la cocarde nationale.
Comme en France, avant le 18 fructidor, leshabits carrés,
les collets noirs se montrent ; et l'administration municipale (du Cap) est obligée de prendre un arrêté pour les
défendre. Les propos les plus liberticides, les mêmes que
Vaublanc proclama, le discours de ce conspirateur, répandu partout avec profusion, alarmentles citoyenspaisibles. . .
C'est à la table même du général agent que ces échos des
Vaublanc, des Villaret-Joyeuse, des Bourdon (de l'Oise),
jugent le cultivateur indigne de la liberté dont il jouit et
qu'il tient de l'équité de la France; c'est là qu'ils censurent
ses chefs qui méritèrent sans doute de la République par
leurs efforts pour le rétablissement de l'ordre et la restauration des cultures, que j'y suis devenu moi-même l'objet
de leur mépris et de leur dérision ; que, sans égards à mes
services, 'l'on y ridicidise les sentimens dont je m'honore
(les sentimens religieux), puisque je leur dois le bien que
j'ai fait, Y invariabilité de mes principes, et que, bien loin
d'affaiblir mon attachement à la France, ils ne font que
l'accroître. »
le rétablissement de l'ordre et la restauration des cultures, que j'y suis devenu moi-même l'objet
de leur mépris et de leur dérision ; que, sans égards à mes
services, 'l'on y ridicidise les sentimens dont je m'honore
(les sentimens religieux), puisque je leur dois le bien que
j'ai fait, Y invariabilité de mes principes, et que, bien loin
d'affaiblir mon attachement à la France, ils ne font que
l'accroître. » On voit, par cette narration, quel fut l'effet produit 430 ÉTUDES SUR L'tlISTOIRE D'HAÏTI. dans cette première entrevue. Si , avant d'avoir vu T.
Louverture, les jeunes officiers de l'état-major du général
Hédouville avaient tenu des propos indécens sur ce noir,
qui était d'un âge avancé, on conçoit bien qu'à son départ
du Cap, ils durent continuer à parler de lui dans des termes
fort peu mesurés. L'esprit ne manque pas aux Français,
et il y a longtemps qu'on a reproché à cette nation aimable d'y joindre la légèreté qui semble en être inséparable :
Pamphile de Lacroix lui-même a constaté la légèreté de
ces officiers. A cette époque du règne du Directoire exécutif, les mœurs étaient effectivement très-relâchées, à
Paris surtout, et la plupart des jeunes gens s'y distinguaient par des vêtemens bizarres. Il était tout naturel
que ceux venus avec l'agent imitassent au Cap ce qu'ils
avaient vu dans la capitale de la France : de là les observations de T. Louverture sur leurs costumes. L'irréligion
y dominait aussi, et la dévotion bigote du général en chef,
qui s'en faisait un moyen politique, contrastant singulièrement avec ce triste état de choses, les jeunes officiers
ne trouvaient rien de mieux qu'à en faire un sujet de plaisanteries, qu'à tourner ce général en ridicule. Pour un
homme de son âge, sachant que ces choses se passaient
chez l'agent même, ce ridicule jeté sur sa personne devait
être une cruelle blessure : il n'est donc pas étonnant qu'il
s'aigrît contre Hédouville qui les souffrait ; cet agent supporta tout le poids de son mécontentement. Toutefois, nous devons le dire, ce mécontentement était
concentré en lui ; car, dans leur correspondance officielle,
jusque-là, rien ne le décèle : tout prouve au contraire une
bonne entente entre eux pour parvenir à l'entière expulsion des Anglais, même pour ce qui avait rapport aux divers objets de l'administration publique. M798] chapitre xv. 431 Dans cette disposition, T. Louverture quitta le Cap. Il
était à la Marmelade, le 17 juin, lorsqu'il reçut, par l'adjudant-général Blanchet, des lettres de Rigaud, du ï\ ,
écrites des Cayes, qui l'informaient que les Anglais marchaient en même temps sur Cavaillon et le camp Périu,
par les montagnes, et contre Tiburon. Il lui disait qu'étant
ainsi menacé sur divers points, il avait cru devoir demander secours aux généraux Laplume et Bauvais, et il priait
le général en chef de lui envoyer des forces suffisantes,
afin d'expulser définitivement les Anglais de la GrandeAnse : « Ordonnez, citoyen général, que des forces ma-
« jeures marchent contre eux ; n'importe en quelle qualité,
«je vous promets de faire mon devoir. » En post-scriptum, Rigaud ajoutait qu'il partait avec 200 hommes et 2
pièces de campagne au secours de Cavaillon, où Ton combattait déjà.
ume et Bauvais, et il priait
le général en chef de lui envoyer des forces suffisantes,
afin d'expulser définitivement les Anglais de la GrandeAnse : « Ordonnez, citoyen général, que des forces ma-
« jeures marchent contre eux ; n'importe en quelle qualité,
«je vous promets de faire mon devoir. » En post-scriptum, Rigaud ajoutait qu'il partait avec 200 hommes et 2
pièces de campagne au secours de Cavaillon, où Ton combattait déjà. La subordination de Rigaud envers T. Louverture est
donc prouvée par cette lettre, et on en verra d'autres qui
le prouvent encore. Le général en chef écrivit immédiatement à Laplume
et à Bauvais d'envoyer chacun, outre les troupes qu'ils
auraient déjà expédiées sur la demande de Rigaud, le plus
de forces possibles. Il ordonna que 700 hommes iraient
de Saint-Marc, tenir garnison à Léogane et à Jacmel en
place des autres. Il donna avis de ces dispositions à Hédou ville, en envoyant Blanchet auprès de lui au Cap, et
partit immédiatement delà Marmelade pour le Port-dePaix, afin d'expédier des objets de guerre à Rigaud. Ainsi, de son côté, accord parfait avec ce dernier, son
subordonné obéissant. Le 14 juin, Rigaud renouvela son
obéissance, en lui écrivant et lui adressant une lettre pour
cire envoyée à Hédouville ; il leur lit savoir qu'il avait re432 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE DIIAÏTI. poussé les Anglais à Cavaillon, que Gérin n'avait pas
combattu aux Baradères où l'ennemi n'était venu qu'en
observation ; mais que Dartiguenave était sérieusement
menacé à Tiburon, les Anglais se portant contre ce point
par terre et par mer. Après l'évacuation des villes de l'Ouest , le général
Maitland s'était porté à Jérémie pour ordonner l'attaque
de ces divers points du Sud, et l'on reconnaît pourquoi il
avait proposé à T. Louverture de s'engager à ne pas donner
secours à Rigaud. Le 16 juin, ce dernier écrivit au général en chef qu'il
partait desCayes pour soutenir Dartiguenave. Le 20, il
l'informa, de Tiburon, que les Anglais avaient été repoussés là même et à la bourgade des Anglais où ils étaient
parvenus, en passant par la montagne de la Hotte, pour
couper toutes communications et empêcher qu'on n'allât au
secours de Tiburon. L'ennemi perdit beaucoup de monde
en voulant débarquer : une mer houleuse facilita la défense de cette ville, tandis que les boulets des forts criblaient les chaloupes. Maitland, qui commandait l'attaque
en personne, se retira à Jérémie avec ses vaisseaux. Le 24 juin, Rigaud était de retour aux Cayes d'où il
écrivit à T. Louverture pour lui rendre compte des dispotions qu'il avait ordonnées, en lui demandant de nouveau
l'ordre de marcher contre les Anglais, afin de profiter de
leur mésaventure à Tiburon. Le \ 7 juin, Hédouville avait écrit à Maitland, en envoyant des prisonniers anglais au Môle. Le chef de brigade
Dalton, porteurde sa lettre, fut chargé de l'appuyer dans
son but d'engager le général anglais à évacuer une fois le
Môle et Jérémie, puisqu'il était autorisé à cette mesure
par son gouvernement : cet officier en mission avait pou-
ordre de marcher contre les Anglais, afin de profiter de
leur mésaventure à Tiburon. Le \ 7 juin, Hédouville avait écrit à Maitland, en envoyant des prisonniers anglais au Môle. Le chef de brigade
Dalton, porteurde sa lettre, fut chargé de l'appuyer dans
son but d'engager le général anglais à évacuer une fois le
Môle et Jérémie, puisqu'il était autorisé à cette mesure
par son gouvernement : cet officier en mission avait pou- [1798] CHAPITRE XV. 4oo voir de jeter les bases d'une convention à cet effet, et
Hédouville informait Maitland qu'il faisait toutes ses dispositions pour le faire attaquer en même temps sur ces deux
points. Le 18 juin, il renvoya l'adjudant-généralBlanchet
auprès de Rigaud avec ordre de se préparer à ce mouvement offensif, et en donna avis à T. Louverture. En même temps, ce dernier écrivit, du Port-de-Paix, à
Hédouville, qu'il avait expédié des munitions à Rigaud et
envoyé le colonel Huin auMôle,porteurd'une lettre à Maitland, pour réclamer des navires de commerce du Port-auPrince que ce général avait employés au transport de ses
troupes, et lui faire savoir aussi qu'il prenait ses dispositions pour l'attaquer : comme Hédouville, il engageait
Maitland à évacuer le Môle et Jérémie, et il disait à l'agent
que la mission de Huin avait pour but d'observerlu situation du Môle. Dalton et Huin, n'y trouvant pas Maitland, furent forcés
de se rendre à Jérémie, où ils le rencontrèrent, de retour
de son attaque infructueuse contre Tiburon. Le 22 juin,
Maitland répondit évasivement aux propositions d'évacuation faites par Hédouville ; il lui dit qu il était essentiellement obéissant aux instructions qu'il avait reçues du
gouvernement britannique, et qu'il ne pouvait ni ne devait lui donner aucune explication à ce sujet. Mais il s'ouvrit à Huin, en écrivant le même jour à T. Louverture,
qu'il n'évacuerait ni Jérémie ni le Môle ; qu'il était cependant disposé à accorder toutes les facilités propres à contribuer à la prospérité de Saint-Domingue. Le 28 mai, il
avait émis une proclamation qui déclarait en état de blocus tous les ports de la colonie non occupés par les Anglais, en ordonnant les mesures les plus sévères à l'égard
des navires neutres. Les facilités qu'il offrait d'accorder
t. m. 28 434 études sur l'histoire d'haïti. consistaient à se relâcher de ces rigueurs, pourvu qu'on
n'attaquât point les Anglais, et qu'on permît leur commerce libre dans la colonie. De retour aux Gonaïves , Huin écrivit à T. Louverture
pour lui transmettre la lettre de Maitland, en ajoutant que
cet Anglais était disposé à bloquer étroitement les ports
pour empêcher l'introduction de tous les approvisionnemens ; que la marine anglaise était considérable. Ce colon
insinuait au général en chef la nécessité d'accepter les
propositions de Maitland, et en même temps il lui disait
que ce dernier paraissait avoir l'intention d'employer la
séduction auprès de Rigaud, pour diviser les forces.
verture
pour lui transmettre la lettre de Maitland, en ajoutant que
cet Anglais était disposé à bloquer étroitement les ports
pour empêcher l'introduction de tous les approvisionnemens ; que la marine anglaise était considérable. Ce colon
insinuait au général en chef la nécessité d'accepter les
propositions de Maitland, et en même temps il lui disait
que ce dernier paraissait avoir l'intention d'employer la
séduction auprès de Rigaud, pour diviser les forces. T. Louverture envoya à Hédouville copie des lettres de
Maitland et de Huin, et l'agent lui répondit de n'accepter
aucune proposition de ce genre. Le 24 juin, il l'informait
qu'il allait] expédier plusieurs officiers européens dans le
Sud pour servir sous les ordres de Rigaud, menacé de
tentatives sérieuses de la part des Anglais ; il lui recommandait de ne pas négliger de lui envoyer des troupes.
Le 27, il lui écrivit encore pour faire activer les opérations
militaires contre Jérémie et le Môle. Les officiers expédiés dans le Sud, étaient partis du Cap
le 26 juin : c'étaient les adjudans-généraux Ployer et
Dauzy, le chef de bataillon d'artillerie Cyprès, le capitaine
Béchet et le lieutenant de gendarmerie Camus. L'un d'eux
était aide de camp du général Hédouville. Il est permis de
croire que si leurs talens et leur courage durent être efficaces à la défense du Sud, ils avaient aussi pour mission
d'observer Rigaud, et de rendre compte à l'agent de la
situation de ce département et des dispositions de ses
habitans et de l'armée. Ils furent accueillis comme ils
devaient l'être, puisque Rigaud n'avait jamais eu l'inten- [1798] chapitre xv. 435 tion de se rendre indépendant de l'autorité de la métropole. Le 28 juin, étant alors au Port-au-Prince, T. Louvertùre, en réponse aux lettres d'Hédouville, lui fit savoir
qu'il avait donné de nouveaux ordres à Bauvais et Laplume
pour envoyer des troupes dans le Sud, et qu'il avait mandé
Rigaud auprès de lui, afin de se concerter sur le plan de
campagne contre Jérémie. Il fut approuvé par l'agent, le
1er juillet. Huin avait bien découvert le projet de Maitland à l'égard du Sud. Le 25 juin, cet Anglais adressa une lettre à
Rigaud, sous prétexte de l'échange des prisonniers. Elle
lui fut apportée par le colonel Harcourt qui vint sur la frégate Y Empereur y mouillée à l'Ile-à-Vaches. Ce colonel lui
adressa d'abord un billet qu'il fit porter par un officier sur
un canot parlementaire, en lui demandant de le recevoir,
parce qu'il avait des choses importantes à lui communiquer. Fortde sa résolution d'être toujours fidèle à la France,
Rigaud ne refusa pas de l'entendre ; il envoya l'adjudantgénéral Toureaux le chercher à l'Ue-à- Vaches , en l'assurant que le droit des gens serait observé à son égard.
Ce colonel lui
adressa d'abord un billet qu'il fit porter par un officier sur
un canot parlementaire, en lui demandant de le recevoir,
parce qu'il avait des choses importantes à lui communiquer. Fortde sa résolution d'être toujours fidèle à la France,
Rigaud ne refusa pas de l'entendre ; il envoya l'adjudantgénéral Toureaux le chercher à l'Ue-à- Vaches , en l'assurant que le droit des gens serait observé à son égard. En arrivant auprès de Rigaud, Harcourt lui remit la
lettre du général Maitland , qu'il lut en présence de ses
officiers et de quelques fonctionnaires publics ; et voyant
qu'elle ne parlait que de l'échange des prisonniers, il demanda à Harcourt s'il ne s'agissait que de cela. Force fut
à cet envoyé de s'expliquer. Il dit alors à Rigaud : « Que
« Maitland avait appris son élection comme député au
« corps législatif, au mois d'avril précédent ; qu'il n'igno-
« rait pas qu'il n'avait pu faire entendre la justification
i de sa conduite, en France où il était atrocement calom-
« nié ; qu'il savait la désunion qui existait entre lui et T. 456 études sur l'histoire d'haïti. « Louverture ; que lui et ses officiers avaient la plus haute
« estime de la valeur et des sentimens de Rigaud ; qu'il
« lui faisait savoir que, s'il avait évacué les villes de l'Ouest,
« c'était pour porter plus de forces à Jérémie qu'il était
« dans l'intention d'occuper, comme le Môle, sans étendre
« la domination anglaise ; et qu'enfin Maitland désirait
« conclure avec lui une suspension d'armes. » Le fait est que Maitland désirait arriver à quelque chose
de mieux avec Rigaud. C'était de sa part un dernier effort,
une dernière tentative de séduction auprès de ce général
qui avait déjà refusé tant d'offres. Le colonel Harcourt ne
pouvait dire toute sa pensée en présence des spectateurs. Rigaud la comprit; et mettant dans sa réponse les formes les plus courtoises, il lui dit « qu'effectivement il avait
« été élu député au corps législatif, et qu'il était aux ordres
« de l'agent du Directoire exécutif, soit pour se rendre en
e France, soit pour rester dans la colonie; qu'il lui impor-
« tait peu d'avoir été calomnié en France ; qu'il répondait
« à ces calomnies par sa conduite militaire et politique,
« appréciable par tous, même par les Anglais ; que Mait-
« land était dans l'erreur en pensant qu'il était désuni avec
« T. Louverture; que ce dernier était son chef et lui douce nait des ordres auxquels il obéissait ponctuellement ;
« qu'il en avait reçu récemment pour se préparer à expul-
« ser les Anglais de la Grande- Anse; qu'il espérait
« obtenir ce résultat en peu de temps , et que toute sus-
« pension d'armes devenait inutile en présence de telles
« dispositions; et qu'au surplus, il n'appartenait qu'au
« général en chef de l'armée d'en conclure. » Cet entretien avec Harcourt eut lieu le 50 j uin : les officiers envoyés par Hédou ville n'étaient pas encore rendus [1798] CHAPITRE XV. 437 aux Cayes. Le même jour, l'officier anglais repartit de
l'Ile-à- Vaches avec quelques prisonniers de sa nation. Le 1er juillet, Rigaud écrivit à T. Louverture et lui rendit compte de la mission de Harcourt,enlui envoyant la
lettre de Maitland. Le 9, T. Louverture transmit toutes
ces pièces à Hédouville *.
les officiers envoyés par Hédou ville n'étaient pas encore rendus [1798] CHAPITRE XV. 437 aux Cayes. Le même jour, l'officier anglais repartit de
l'Ile-à- Vaches avec quelques prisonniers de sa nation. Le 1er juillet, Rigaud écrivit à T. Louverture et lui rendit compte de la mission de Harcourt,enlui envoyant la
lettre de Maitland. Le 9, T. Louverture transmit toutes
ces pièces à Hédouville *. Le 40, il lui écrivit de nouveau en faisant des réflexions
sur ces pièces, et lui disant qu'il s'apercevait que les Anglais cherchaient à semer la division entre les chefs, qu'il
se gardera de leurs machinations et qu'il cessera toute
correspondance avec eux. Dans ces vingt-quatre heures
d'intervalle, il avait réfléchi à la bonne opinion qu'Hédouville concevrait des sentimens de fidélité de Rigaud, prouvés par la vigueur et l'activité qu'il venait de mettre à
repousser les Anglais à Cavaillon et à Tiburon, et dans
sa réponse au colonel Harcourt : T. Louverture voulait
faire compter aussi sur sa fidélité. Nous avons lu une autre lettre sans date et confidentielle
qu'il adressa à Hédouville , à propos de personnes qui le
calomniaient auprès de cet agent ; il lui disait qu'il pouvait
avoir confiance en lui, qu'il serait toujours dévoué à la
France et obéissant à ses ordres. Cette lettre se trouve
dans le registre de correspondance, immédiatement après
la précédente. Déjà, le 5 messidor (21 juin), Hédouville
lui avait écrit sur une infinité de plaintes qui lui avaient
été adressées contre des abus commis par des officiers mi1 La lettre de Rigaud a pu parvenir à T. Louverture le 3 juillet: ce n'est
que le 9 qu'il transmit ces pièces à Hédouville, et c'est le 20 que T. Louverture
et Rigaud se sont transportés au Cap, comme on le verra bientôt. Dans ces
11 jours d'intervalle, Hédouville avait le temps d'écrire à Rigaud pour le féliciter d'avoir repoussé les séductions de Maitland-, il s'en abstint, et n'écrivit
pas non plus à ce sujet à T. Louverlure. Son registre de correspondance dit
qu'il répondit verùalemenl. 438 études sur l'histoire d'haïti. litaires, par des hommes de couleur à l'égard des culti-*
valeurs de leurs habitations, par des employés de l'administration. L'agent lui ordonnait de faire cesser ces abus.
Mais en lui répondant, le général en chef défendit tous
ceux dont on se plaignait , ou présenta des excuses en
leur faveur, à raison des circonstances, et il en donna de
fort bonnes raisons. Le 26 juin, il adressa en communication à Hédouville,
un projet de lettre qu'il voulait écrire au Directoire exécutif, pour faire des observations au sujet d'une loi concernant les biens des émigrés. Il allait régenter ce gouvernement, d'après les termes de sa lettre ; mais le 5 juillet,
Hédouville lui répondit en l'engageant à n'en rien faire,
parce qu'il se compromettrait par le ton qu'il prenait : la
lettre de l'agent est affectueuse. Le 1 0, il l'en remercia
avec chaleur et lui dit qu'il suivrait toujours ses conseils,
Dans le même temps, il se passait d'autres choses qui
prouvent que plusieurs des généraux noirs essayaient de
contrecarrer l'autorité d'Hédouville.
lettre ; mais le 5 juillet,
Hédouville lui répondit en l'engageant à n'en rien faire,
parce qu'il se compromettrait par le ton qu'il prenait : la
lettre de l'agent est affectueuse. Le 1 0, il l'en remercia
avec chaleur et lui dit qu'il suivrait toujours ses conseils,
Dans le même temps, il se passait d'autres choses qui
prouvent que plusieurs des généraux noirs essayaient de
contrecarrer l'autorité d'Hédouville. Cet agent avait donné l'ordre directement, il est vrai,
au chef de brigade Boerner, commandant déplace à Saint -
Marc , de changer les noms des rues de cette ville qui
étaient encore ceux de l'ancien régime. Dessalines, commandant de l'arrondissement, s'y opposa, en donnant
pour motifs que l'agent aurait dû lui écrire à lui-même à
ce sujet. Dénoncé par Boerner, Dessalines reçut un ordre
d'Hédouville, écrit avec vigueur, de garder les arrêts durant quatre jours ; il ordonna en même temps à Boerner
de passer outre. Averti de cette particularité, T. Louverture ordonna les arrêts à Dessalines durant quinze jours,
et Hédouville fut obligé d'intervenir pour les faire cesser
après onze jours d'exécution. A ce sujet, Dessalines lui [1798] CHAPITRE XV. 439 écrivit une lettre de remercîment et de soumission, en
promettant de ne plus se mettre dans un cas semblable. ïl
ne signait pas encore son nom. T. Louverture, en correspondant à ce sujet avec l'agent, lui dit que Boerner était
d'un caractère vif, qu'il ne savait pas user de formes convenables envers des hommes moins instruits que lui ; il
lui dit aussi que cet officier ayant été aux Cayes, en 1796,
avec Desfourneaux, il devait tout employer pour effacer
d'anciens souvenirs. Le 5 juillet, après la mission du colonel Harcourt aux
Cayes , Laplume demanda à Hédouville de faire réunir à
son arrondissement de Léogane, les antres places qui en
faisaient partie, d'après la décision de Sonthonax. Mais
l'agent lui répondit que cela ne se pouvait pas, que ce serait impolitique, puisque Léogane même rentrait dans le
département du Sud, suivant la loi sur la division du territoire. Ces places étant toujours restées sous le commandement de Rigaud, on aperçoit déjà dans cette demande
de Laplume une préoccupation suggérée par le général
en chef, et dans la réponse de l'agent une arrière-pensée
politique. Le \ 7 juillet, Moïse est mandé au Cap par Hédouville,
parce qu'il est accusé d'avoir ordonné un rassemblement
de cultivateurs sur l'habitation Bertrand, au TerrierRouge. Moïse niant, il est renvoyé par l'agent, faute de
preuves. Le même jour, Dessalines lui adressaitdesplaintescontrc
Boerner, pour avoir insulté toute la 4e demi-brigade, en
traitant officiers et soldats de voleurs. Hédouville blâma
cet officier qui donnait pour excuse , que des violences avaient été exercées sur les propriétés des habitans.
semblement
de cultivateurs sur l'habitation Bertrand, au TerrierRouge. Moïse niant, il est renvoyé par l'agent, faute de
preuves. Le même jour, Dessalines lui adressaitdesplaintescontrc
Boerner, pour avoir insulté toute la 4e demi-brigade, en
traitant officiers et soldats de voleurs. Hédouville blâma
cet officier qui donnait pour excuse , que des violences avaient été exercées sur les propriétés des habitans. 440 ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Ces divers faits indiquent que l'orage commençait à
gronder. On a vu que Rigaud avait été élu député au Corps législatif, dans les assemblées tenues en avril, pendant qu'Hédouville était à Santo-Domingo. Roume avait annoncé
l'arrivée de cet agent à Rauvais, et dans sa lettre il disait
quelques mots flatteurs pour Rigaud. Bauvais s'empressa
d'en envoyer copie à son ami, et le 28 avril Rigaud écrivit à Roume pour le remercier de ces paroles et lui apprendre sa nomination de député ; il ajoutait : « J'attends les ordres du général Hédouville auxquels
« je me conformerai exactement. Je me rendrai auprès de
« lui au Cap, et de là en France, s'il me l'ordonne et qu'il
« le juge convenable. Il me verra, il me connaîtra et il
« jugera entre moi et mes calomniateurs. Je désire depuis
« longtemps me rendre en France ; mais si je puis être
« utile ici et que le général Hédouville croie que je mérite
« sa confiance, je sacrifierai tout pour lui prouver mon
« entier dévouement à ses ordres pour la chose publique. » On a vu aussi qu'Hédouville n'adressa aucune lettre à
Rigaud Jusqu'au moment delà mission deBlanchet auprès
de T. Louverture, dans les premiers jours de juin. Roume
n'avait pas dû manquer de lui envoyer copie de la lettre
de Rigaud ; Rourne se décida lui-même alors à répondre
à cette lettre, le 14 juin ; il dit à Rigaud : « Qu'il s'était
« fait un devoir, afin de conserver le droit de le défendre,
« d'interrompre toute communication avec lui depuis deux
« ans. Ce temps qui, j'ose le croire, vous a paru bien long,
« Tétait encore beaucoup plus pour moi ; car c'était moi
« qui avais l'air de vous trahir J'apprendrai vos suc-
« ces avec d'autant plus de plaisir, que je les ai prédits au
« Directoire et à son agent. » [1798] CHAPITRE XV. 441 Or, le rapport de Leborgne nous apprend (page 85)
que Roume avait dénoncé Rigaud au Directoire exécutif,
en lui transmettant de nombreuses pièces contre ce général. C'était de sa part une singulière manière de conserver
le droit de le défendre de toutes les imputations dont il
était l'objet. En 1799, on verra jusqu'à quel point Roume
poussa cette duplicité. Enfin, le 9 juillet, T. Louverture écrivit à Hédouville
qu'il attendait Rigaud incessamment au Port-au-Prince,
pour arrêter le plan de campagne contre Jérémie, et qu'alors il ferait marcher Clervaux contre le Môle, afin que les
Anglais ne pussent pas porter toutes leurs forces sur l'autre
point.
toutes les imputations dont il
était l'objet. En 1799, on verra jusqu'à quel point Roume
poussa cette duplicité. Enfin, le 9 juillet, T. Louverture écrivit à Hédouville
qu'il attendait Rigaud incessamment au Port-au-Prince,
pour arrêter le plan de campagne contre Jérémie, et qu'alors il ferait marcher Clervaux contre le Môle, afin que les
Anglais ne pussent pas porter toutes leurs forces sur l'autre
point. Le 15, il lui écrivit pour lui annoncer l'arrivée de Rigaud: « Comme il m'a témoigné le désir qu'il a de vous voir,
« je lui ai proposé de l'accompagner en toute diligence
« jusqu'au Cap, malgré que je suis un peu indisposé : ce
« qui me procurera le plaisir de vous voir pendant deux
« fois vingt-quatre heures, bien persuadé que cette défi marche vous sera aussi agréable. En conséquence, j'ai
« l'honneur de vous donner avis que nous arriverons sous
« peu de jours. » Ce désir de Rigaud de voir l'agent, qu'il savait porteur
de l'ordre facultatif de sa déportation, était bien naturel
de sa part, quoique cet agent n'eût pas manifesté ce même
désir et ne se fût pas empressé de lui écrire. Il venait de
donner des preuves signalées de son dévouement à la
France , et il devait s'assurer si l'agent lui en tiendrait
compte. Rauvais éprouvait le même désir ; il écrivit le 15 juillet
à Hédouville pour lui exprimer le regret de ne pouvoir ac442 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. compagner Rigaud ; il était aussi au Port-au-Prince, et
reçut de T. Louverture l'ordre de se rendre à Jacmel. C'était la première fois que Rigaud et T. Louverture se
voyaient. Les traditions du pays s'accordent à dire que la
rencontre de ces deux émules de gloire militaire eut lieu
avec des témoignages mutuels d'estime et de bienveillance. Et pourquoi n'en eût-il pas été ainsi ? Jusque-là, avaientils eu quoi que ce soit à démêler entre eux ? Si T. Louverture s'était montré hostile aux anciens libres, aux mulâtres
particulièrement, dans l'affaire de Villatte et après ; si,
pour parvenir au grade de général de division , au rang
de général en chef, il avait sacrifié à toutes les passions
de Laveaux et de Sonthonax, Rigaud avait-il tenu compte
de ses procédés blâmables ? N'avait-il pas pris l'initiative
d'une correspondance intime avec lui par la mission de
Pelletier ? Ne parut-il pas d'accord avec lui pour le renvoi
de Sonthonax? Depuis cet événement jusqu'à l'arrivée
d'Hédouville, n'avaient-ils pas agi de concert contre les
Anglais ? Toutes les lettres que nous avons citées dans ce
chapitre ne prouvent-elles pas que Rigaud obéissait à ses
ordres, lui témoignait toute la déférence due à un chef
supérieur, depuis l'arrivée de l'agent? En venant au Portau-Prince, Rigaud y obéissait encore. Toutefois , il est probable qu'il dut voir avec quelque
crainte les tendances de T. Louverture à se placer sous
l'influence des colons et des émigrés; ces tendances étant
en rapport avec ses anciens antécédens, elles pouvaient
légitimer cette crainte de la part de Rigaud. Quant à T. Louverture, il ne pouvait avoir à l'égard de
Rigaud qu'un sentiment de jalousie, résultant de son mérite militaire et de la rivalité naturelle au métier des armes.
S'il avait été jaloux de Villatte, moins brillant que Rigaud
de T. Louverture à se placer sous
l'influence des colons et des émigrés; ces tendances étant
en rapport avec ses anciens antécédens, elles pouvaient
légitimer cette crainte de la part de Rigaud. Quant à T. Louverture, il ne pouvait avoir à l'égard de
Rigaud qu'un sentiment de jalousie, résultant de son mérite militaire et de la rivalité naturelle au métier des armes.
S'il avait été jaloux de Villatte, moins brillant que Rigaud [1798] CHAPITRE XV. dans cette carrière, il pouvait l'être de ce dernier qui venait d'ajouter quelques faits nouveaux à ses faits antérieurs.
L'idée qu'il conçut de l'accompagner au Cap, indique la
précaution de l'homme politique qui voulait voir par ses
yeux ; lui refuser l'avantage de voir Hédouville aurait été
de mauvais goût ; c'eût été déceler ses craintes, et il était
trop adroit pour commettre une telle faute. Quoi qu'il en soit, ils partirent ensemble dans la même
voiture, et se rendirent au Cap le 20 juillet. Que se dit-il entre eux pendant ce voyage, que se promirent-ils l'un à l'autre ? On l'ignore positivement, car ni
l'un ni l'autre ne l'ont publié. Toutefois, les traditions du pays prétendent que T. Louverture prit l'initiative envers Rigaud, pour l'engager à
se méfier d'Hédouville et à se communiquer mutuellement
ce qu'il pourrait leur dire en particulier ; et que Rigaud le
lui promit. Le désir qu'avait T. Louverture, de rester chef supérieur de la colonie ; son caractère essentiellement méfiant ;
le mécontentement secret qu'il éprouvait déjà, depuis son
retour du Cap (il l'a avoué dans la partie de son rapport
au Directoire exécutif, citée plus avant) ; le tort qu'il devait se sentir intérieurement envers ce gouvernement,
pour avoir contraint Sonthonax à s'embarquer, et quelles
que fussent les raisons qui l'y avaient déterminé : tout
concourt à donner créance à ces traditions. T. Louverture dut penser que Rigaud lui-même ne pouvait qu'être prévenu contre Hédouville et le but de sa
mission , puisqu'après tous les actes de l'agence contre
lui, le Directoire exécutif l'avait mis hors la loi, en donnant l'ordre à son agent de le déporter s'il le jugeait convenable ; il dut d'autant plus croire à ses préventions, 444 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. que silui,T. Louverture, avait renvoyé Sonthonax, Rigaud
n'avait pas moins contribué à ce fait exorbitant, par sa
correspondance et par son mémoire du 18 thermidor où
il maltraitait Sonthonax. D'un autre côté, n'ignorant pas l'ordre facultatif donné
à Hédouville à l'égard de Rigaud, en accompagnant ce
dernier auCap, désirait-il que cet agent le mît à exécution,
l'espérait-il, pour être débarrassé de son émule qu'il pouvait
considérer comme un compétiteur? Bien que personne
ne puisse ni nier ni affirmer une telle disposition de sa
part, nous osons croire qu'il ne le désirait pas, par cela
que Rigaud se montrait obéissant à ses ordres.
é
à Hédouville à l'égard de Rigaud, en accompagnant ce
dernier auCap, désirait-il que cet agent le mît à exécution,
l'espérait-il, pour être débarrassé de son émule qu'il pouvait
considérer comme un compétiteur? Bien que personne
ne puisse ni nier ni affirmer une telle disposition de sa
part, nous osons croire qu'il ne le désirait pas, par cela
que Rigaud se montrait obéissant à ses ordres. Mais, dans quel esprit ces deux généraux allaient-ils se
présenter devant l'agent de la France ? Le général en chef retournait au Cap, déjà mécontent ;
il se voyait supplanté par un militaire renommé qui avait
fait ses preuves en Europe, et sous le rapport de la guerre
et sous celui de la politique, puisqu'il avait réussi à pacifier la Vendée. Tandis qu'en renvoyant Sonthonax, il avait
promis au Directoire exécutif de tout faire pour la prospérité de Saint-Domingue , il voyait ce gouvernement lui
enlever la direction des affaires par son agent et le réduire
à un rôle subalterne ; sa jalousie contre Hédouville devait
donc être aussi grande que son ambition, et cette considération corrobore encore ce que nous venons de dire
des traditions du temps. Quant à Rigaud, sa position était toute différente. S'il
avait fulminé contre Sonthonax et ses collègues dans son
mémoire , s'il avait gardé entre ses mains les rênes du
commandement du Sud, c'était par suite des injustices de
l'agence contre lesquelles il avait dû résister. Quoique
mis hors la loi par elle et par le Directoire exécutif, quoi- [1798] CHAPITRE XV. 445 que averti des instructions données à Hédouville contre
lui, prévenu cependant en faveur de cet agent, par Pinchinatdont il connaissait les lumières et le dévouement à
sa personne, sachant que Bonnet avait fait des démarches aussi à Paris pour éclairer le gouvernement sur ses
sentimens d'attachement à la métropole , sentant qu'il
avait droit au moins à l'estime d'Hédouville par ses dernières opérations militaires depuis le commencement de
cette année, Rigaud devait espérer d'être mieux compris,
mieux apprécié par lui qu'il ne l'avait été par les précédens agens. SalettreàRoume, du 28 avril, exprimait déjà
cet espoir. L'accueil qu'il venait de faire dans le Sud aux
cinq officiers envoyés par Hédouville était encore une recommandation en sa faveur. Il ne pouvait donc que mettre
tous ses soins à le persuader de son dévouement. Dans cet esprit différent, T. Louverture et Rigaud se
présentèrent tous deux devant Hédouville. Leurs antécédens, l'actualité de leurs sentimens se peignaient , pour ainsi dire, sur leur personne. T. Louverture, que l'agent avait déjà vu, mal partagé
par la nature, était petit de taille, laid de figure, nasillard,
quoique ayant d'ailleurs le feu de l'intelligence dans les
yeux, l'éclat du génie dans les regards. Au désavantage de
sa nature physique et de ses antécédens moraux et politiques, il joignait en ce moment-là toute la contrainte d'un
personnage qui se voyait obligé de se soumettre à une
autorité plus élevée, et qui était secrètement mécontent.
Quelle que fût sa dissimulation, il était impossible qu'il ne
laissât pas voir sa contrainte.
quoique ayant d'ailleurs le feu de l'intelligence dans les
yeux, l'éclat du génie dans les regards. Au désavantage de
sa nature physique et de ses antécédens moraux et politiques, il joignait en ce moment-là toute la contrainte d'un
personnage qui se voyait obligé de se soumettre à une
autorité plus élevée, et qui était secrètement mécontent.
Quelle que fût sa dissimulation, il était impossible qu'il ne
laissât pas voir sa contrainte. Rigaud, au contraire, quoique d'une taille ordinaire,
avait une figure attrayante, une physionomie ouverte qui
prévenait en sa faveur, un air martial néanmoins, la tour446 études sur l'histoire d'haïti. nure enfin d'un vrai militaire. Il dut mettre dans ses manières, déjà exquises, tout ce qu'il fallait pour tâcher de
séduire l'agent de qui il avait tout à attendre. Son sourire
seul captivait les cœurs; et c'est tout cet ensemble de sa
personne, indépendamment de ses services et de son caractère d'une franchise peut-être imprudente, qui lui fit
montrer toujours tant d'enthousiasme. On conçoit alors qu'Hédouville, général français , qui
sentait sa valeur personnelle, qui représentait le gouvernement de la métropole, qui connaissait les antécédens
de ces deux généraux, dut mettre une différence dans
l'accueil qu'il leur fit. Cet accueil même, indépendamment
de ces circonstances, était calculé; il entrait dans les vues,
dans l'objet de sa mission qui consistait à les dominer tous
deux, pour assurer l'empire de la métropole dans sa colonie. La conduite de Rigaud, depuis sa scission avec l'agence
de 1796, parlait assez haut dans l'esprit d'Hédouville, pour
le porter à ne pas mettre à exécution l'odieux ordre d'arrestation et de déportation dont il était porteur. Et disonsle, il savait en outre qu'il pourrait tirer un meilleur parti
de la situation, pour bien remplir sa mission. S'il n'avait
pas cette arrière-pensée, personnelle ou directoriale, que
n'ordonnait-il à Rigaud d'aller remplir son mandat de
député au corps législatif1 ? On objectera peut-être à ce
raisonnement, que les Anglais étaient encore en possession du Môle et de Jérémie, et que les talens militaires de
Rigaud pouvaient être utilisés contre eux ; mais après le
départ forcé d'Hédouville, après le compte qu'il a dû i La lettre de Rigaud à T. Louverture, du 30 novembre, affirme qu'il demanda vainement sa démission à Hédouville, pour aller remplir en France
son mandat de député. (Vie de T. Louverture, par M. Saint-Rémy, p. 219.)- [1798] CHAPITRE XV. 447 rendre de la conduite de Rigaud, le Directoire exécutif le
releva-t-il de sa mise hors la loi? Hédouville avait donc la
mission éventuelle de diviser Rigaud et T. Louverture :
nous ne pouvons conclure autrement.
'il demanda vainement sa démission à Hédouville, pour aller remplir en France
son mandat de député. (Vie de T. Louverture, par M. Saint-Rémy, p. 219.)- [1798] CHAPITRE XV. 447 rendre de la conduite de Rigaud, le Directoire exécutif le
releva-t-il de sa mise hors la loi? Hédouville avait donc la
mission éventuelle de diviser Rigaud et T. Louverture :
nous ne pouvons conclure autrement. Il est certain que cet agent mit une grande différence
d'égards dans l'accueil qu'il leur fit. Nous en trouvons le
témoignage dans le rapport de Kerverseau et dans les mémoires de Pamphile de Lacroix. Le premier dit : « L'accueil flatteur que Rigaud avait
« reçu d'Hédouville, avait allumé la jalousie de T. Lou-
« verture contre Rigaud... » Le second rapporte les circonstances de cette entrevue
en ces termes : <c Le général Hédouville dut facilement reconnaître ,
dans l'entrevue qu'il eut avec ces deux chefs de couleur,
combien leur défiance commune et individuelle rendait
sa mission difficile. T. Louverture, mécontent du meilleur
accueil accordé au général Rigaud, affecta aussitôt de se
plaindre du poids de son commandement. Le chef de division Fabre1, commandant l'escadre légère, voulut lui
faire un compliment, et lui dit — combien il serait flatté,
après avoir amené le général Hédouville, de ramener le
général T. Louverture, dont les services trouveraient en
France les douceurs et les honneurs du repos qu'ils avaient
si bien mérités. T. Louverture, qui ne disait que ce qu'il
voulait dire, s'empressa de lui répondre : — Votre bâtiment n'est pas assez grand pour un homme comme moi;
— voulant faire comprendre qu'il était piqué, et qu'il se
sentait au-dessus du général Hédouville. Dans une autre
circonstance, quelqu'un de la suite de ce général s'étant « Ce'chef de division se nommait Faurc, et non pas Fabrc. 448 * ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. enhardi de donner le conseil à ce noir extraordinaire,
d'aller finir en France ses jours dans le repos ; — C'est bien
mon projet, reprit-il ; je l'exécuterai quand ça pourra
faire un vaisseau pour me porter ; — et il montra le plus
petit arbuste du lieu où ils étaient. » Si ces deux reparties de T. Louverture prouvent, et sa
dignité et le grand sens de son esprit, les paroles qui les
attirèrent prouvent aussi que les officiers français qui les
lui adressèrent, contribuaient merveilleusement à obtenir
le résultat qu'on désirait. Quand Hédouville faisait sentir
au général en chef de Saint-Domingue la différence qu'il
établissait entre lui et son émule subordonné, lui faire insinuer encore qu'on n'avait plus besoin de ses services
dans la colonie, c'était en quelque sorte l'insulter, c'était
vouloir exciter en lui le sentiment de la jalousie contre
Rigaud. Ainsi, loin qu'en se présentant tous deux devant
Hédouville, celui-ci « dut reconnaître combien leur défi fiance commune et individuelle rendait sa mission dif-
« fîcile, » — c'étaient, au contraire, cet agent lui-même
et ses officiers qui faisaient naître cette défiance ou qui
l'excitaient, et qui augmentaient la défiance réelle du
général en chef contre l'agent.
vouloir exciter en lui le sentiment de la jalousie contre
Rigaud. Ainsi, loin qu'en se présentant tous deux devant
Hédouville, celui-ci « dut reconnaître combien leur défi fiance commune et individuelle rendait sa mission dif-
« fîcile, » — c'étaient, au contraire, cet agent lui-même
et ses officiers qui faisaient naître cette défiance ou qui
l'excitaient, et qui augmentaient la défiance réelle du
général en chef contre l'agent. Quoi qu'il en ait été, T. Louverture et Rigaud quittèrent le Cap ensemble ; ils allèrent sur l'habitation Descahos, propriété du général en chef; ils passèrent ensuite
à Saint-Marc, et se rendirent au Port-au-Prince. Une lettre de Boerner à Hédouville, du 27 juillet, lui dit
que ces deux généraux arrivèrent à Saint-Marc la veille,
et qu'ils repartirent dans la nuit du 26 au 27. « Je suis
« malade, dit Boerner, Rigaud est venu me voir. Il est
« satisfait de l'accueil que vous lui avez fait. » Le 2 août, en partant du Port-au-Prince pour se rendre [1798] CHAPITRE XV- 449 dans le Sud, Rigaud adressa une lettre à Hédouville, qui lui
annonçait son départ ce jour -là même. Il retourna à son
commandement, plus que jamais dévoué à la France et à
ses intérêts dans la colonie, d'après la réception que lui
avait faite son agent. Les citoyens du Sud et de l'Ouest
partagèrent sa satisfaction ; car ils avaient été également
mis en suspicion dans l'esprit du Directoire exécutif, par
les calomnies de l'agence de 1796. Indépendamment de l'accueil fait à Rigaud , Hédouville
lui dit-il des choses en particulier contre T. Louverture
qu'il n'avoua pas à ce dernier? En dit-il aussi au général
en chef, que celui-ci n'avoua pas à Rigaud? C'est ce que
personne ne peut savoir, ne peut nier ni affirmer ; car ces
deux généraux n'ont rien publié à ce sujet. L'histoire ne
peut donc pas accepter toutes les traditions populaires du
temps, plus ou moins erronées, et disons-le, plus ou moins
ahsurdes. Quant à nous, qui recherchons consciencieusement la
vérité historique dans les faits, il nous est démontré que,
si T. Louverture et Rigaud avaient entre eux des causes de
rivalité militaire et politique, si cette rivalité pouvait et
devait même les porter à s observer mutuellement, du
moins en quittant le Cap ensemble, en se séparant au
Port-au-Prince, rien n'annonce, rien ne prouve qu'une
mésintelligence avait éclaté entre eux. Nous allons voir
bientôt que, dans l'évacuation de Jérémie par les Anglais,
Rigaud agit d'après les ordres et les instructions du général en chef qui, dans ce but, l'avait mandé au Port-auPrince.
si cette rivalité pouvait et
devait même les porter à s observer mutuellement, du
moins en quittant le Cap ensemble, en se séparant au
Port-au-Prince, rien n'annonce, rien ne prouve qu'une
mésintelligence avait éclaté entre eux. Nous allons voir
bientôt que, dans l'évacuation de Jérémie par les Anglais,
Rigaud agit d'après les ordres et les instructions du général en chef qui, dans ce but, l'avait mandé au Port-auPrince. t. m. 29 CHAPITRE XVI. Correspondance entre Hédouville et T. Louverture. — Mjùtland propose l'évacuation de Jérémie et du Môle. — Conduite de T. Louverture à cette occasion.— Conventions arrêtées pour cet objet.— Maitland refuse sa ratification
à l'une d'elles : ses motifs. — Hédouville autorise T. Louverture à traiter
définitivement pour le Môle. — Entrevue de T. Louverture et de Maitland :
honneurs militaires que ce dernier lui fait rendre, ses cadeaux. — Indignation
d'Hédouville. — Evacuation de Jérémie, et conduite de Rigaud dans cette
ville. — Propositions secrètes de Maitland à T. Louverture, non acceptées
par lui. — Réfutation des opinions de P. de Lacroix et de Kerverseau. —
Règlement de culture d'Hédouville approuvé par T. Louverture et Rigaud,
et décrié ensuite par le premier. — Suite de la correspondance entre
Hédouville et T. Louverture. — Ce dernier avoue sa jalousie contre Rigaud.
— Réconciliation apparente entre Hédouville et T. Louverture. — Prise de
possession du Môle, actes de T. Louverture et correspondance à ce sujet. On a vu dans le chapitre précédent qu'immédiatement
après avoir transmis à Hédouville, les lettres de Rigaud
relatives à la mission du colonel Harcourt aux Cayes, T.
Louverture avait adressé à l'agent des réflexions sur la
conduite des Anglais; qu'ensuite il lui écrivit une lettre
confidentielle pour le prémunir contre des calomniateurs;
que les généraux Dessalines, Laplume et Moïse, presque
en même temps, manifestaient une sorte d'opposition à
Hédouville. Peu de jours après son retour du Cap avec Rigaud, T.
Louverture reçut une lettre du prêtre Lecun, datée de Je- [1798] CHAPITRE XVI. 451 rémie le 21 juillet ; il sollicitait de lui l'autorisation de retourner au Port-au-Prince. Lecun disait qu'il avait été
nommé préfet apostolique de la colonie par le Pape, et
qu'au Saint-Père seul il appartenait de régler les affaires
religieuses. C'était de sa part une allusion faite à ce qui
avait eu lieu en France lors de la constitution civile du
clergé, et une réclamation contre l'absence du culte catholique dans la métropole. T. Louverture transmit sa
lettre à Hédouville pour le consulter sur cette demande
de retour de Lecun. Evidemment, lui qui admettait l'exercice du culte à Saint-Domingue, il désirait une autorisation de l'agent. Mais celui-ci lui répondit de ne pas admettre Lecun, qui ne pouvait être qu'un agent secret des
Anglais. Hédouville avait peut-être raison de penser ainsi;
car, en même temps, le général Maitland écrivait au général en chef qu'il ne tarderait pas à lui envoyer un parlementaire.
ter sur cette demande
de retour de Lecun. Evidemment, lui qui admettait l'exercice du culte à Saint-Domingue, il désirait une autorisation de l'agent. Mais celui-ci lui répondit de ne pas admettre Lecun, qui ne pouvait être qu'un agent secret des
Anglais. Hédouville avait peut-être raison de penser ainsi;
car, en même temps, le général Maitland écrivait au général en chef qu'il ne tarderait pas à lui envoyer un parlementaire. Toutefois, ce fut une contrariété pour T. Louverture.
Il saisit en quelque sorte cette occasion pour adresser une
nouvelle lettre à l'agent, afin de se plaindre de la mauvaise opinion qu'il avait conçue de l'administrateur Volée,
que des calomniateurs lui représentaient comme un fripon, tandis qu'il était d'une grande intégrité. Il ajouta à
sa lettre qu'il aurait bien d'autres choses à dire à l'agent qui
écoutait desmalveillans, mais qu'il aimait mieux se taire. Hédouville lui répondit qu'effectivement on lui avait
dénoncé Volée verbalement ; et il releva une phrase de la
lettre de T. Louverture en lui disant : « On n'est nulle-
« ment fondé à me dire que ceux qui savent le mieux par-
« 1er et le mieux écrire ont de tout temps gagné la con-
« fiance du gouvernement. C'est aux propos qui tendent
< à nous désunir que vous connaîtrez les ennemis de la 452 études sur l'histoire d'haïti. « chose publique. » Et il lui rappela alors que pour lui
donner une preuve de sa confiance, il lui avait communiqué ses instructions et l'avait consulté sur les principales
mesures qu'il avait déjà prises. Mais revenant sur ce qui concernait Volée, T. Louverture lui fit des observations, d'ailleurs fort judicieuses, à
propos de l'affermage des biens séquestrés. Le directeur
des domaines, installé au Cap, exigeait que les personnes
qui voulaient affermer ces biens, s'y rendissent pour suivre
les criées publiques qui se faisaient pardevantlui. T. Louverture exposa que c'était leur occasionner des fatigues
et des frais inutiles, et que si l'agent lui-même n'avait
point confiance en la probité de Volée, il devait envoyer
au Port-au-Prince un employé chargé de présider à ces
criées. Hédouville maintint la mesure, et finit cependant
par céder aux observations du général en chef, qui s'insérait ainsi dans des matières qui n'étaient nullement
dans ses attributions. Leur correspondance à ce sujet est
empreinte d'aigreur. Peu de jours après, l'agent lui écrivit à l'égard d'un
citoyen Bourget qu'il avait fait arrêter au Dondon et envoyer aux Gonaïves. Sur la plainte de cet homme, l'agent
avait fait venir pardevant lui le commandant militaire du
Dondon, qui, pour son excuse, exhiba l'ordre de T. Louverture qui prescrivait d'arrêter Bourget, de le bien lier
etgarotter : en cet état, des gendarmes l'avaient contraint
à faire la route nu-pieds. Hédouville lui démontra que c'était un ordre arbitraire et vexatoire de sa part, qu'on
l'avait trompé en le lui faisant signer. À ce reproche, la
vanité de T. Louverture s'exalta au point qu'il répondit
à l'agent :
l'ordre de T. Louverture qui prescrivait d'arrêter Bourget, de le bien lier
etgarotter : en cet état, des gendarmes l'avaient contraint
à faire la route nu-pieds. Hédouville lui démontra que c'était un ordre arbitraire et vexatoire de sa part, qu'on
l'avait trompé en le lui faisant signer. À ce reproche, la
vanité de T. Louverture s'exalta au point qu'il répondit
à l'agent : « îl est vrai que j'ai péché, et que c'est un ordre arbi- [1798] CHAPITRE XVI. 455 traire et très-arbitraire ; mais c'est moi qui l'ai dicté par
un excès de zèle, à un de mes aides de camp en l'absence
de mon secrétaire. Mais, citoyen agent, je n'ai pu être
trompé, puisque c'est moi qui ai dicté cet ordre, et le reproche ne peut porter que sur moi seul. C'est m insulter
gravement que de croire que je signe soit ordres, soit
lettres, sans leslire ou les dicter. C'est vouloir me persuader
que j'ai une grande faiblesse dans le caractère, et je ne puis
me reconnaître sous de pareils traits. Car j'ai l'honneur
de vous le répéter, je ne signe rien que je ne l'aie lu ou
dicté moi-même. Je puis manquer par la forme, ou par
distraction, mais mon intention est bien prononcée, n C'était le 18 août; on négociait depuis quelques semaines avec Maitland pour l'évacuation de Jérémie et du
Môle, et l'agent ne voulait pas brusquer un général dont
il avait tant besoin en ce moment. Sa réponse fut des
plus conciliantes; il s'efforça de persuader à T. Louverture qu'il n'avait pas eu intention de l'offenser:
« Quel est l'homme public, lui dit-il, qui, ne pouvant
« tout voir par ses propres yeux, peut se flatter de n'être
« pas souvent trompé ? Au surplus, général, jamais je
« n'aurai l'intention de vous insulter gravement. Cela
« ne conviendrait ni à la place que j'occupe, ni à mon
« caractère particulier. » Enfant gâté de Laveaux et de Sonthonax, T. Louverture n'avait pas seulement des caprices; il sentait sa force
réelle; et lorsqu'une autorité supérieure est réduite à jouer
un tel rôle envers celui qui lui est subordonné, on prévoit
ce qui doit arriver un jour. Le parlementaire annoncé par Maitland à la fin de juillet n'avait pas tardé à arriver au Port-au-Prince. C'était 454 études sur l'histoire d'haïti. un citoyen des Étals-Unis qu'il recommandait à T. Louverturepar une lettre. Cet homme venaitluioffrirde vendre
des farines qu'il prétendait avoir au Môle, etMaitland ne lui
disait pas toute sa pensée dans sa lettre. T. Louverture, en
en transmettant copie à Hédouville, lui dit qu'il supposai f que le général anglais voulait le porter à consentir
au commerce libre de ses nationaux dans les ports de la
colonie, ou peut-être voulait-il traiter de l'évacuation de
Jérémie et du Môle. Cette interprétation des intentions de
Maitland fait croire que l'Américain avait été chargé de
paroles verbales. Le 28 juillet, il répondit à Maitland,
qu'il voulait bien traiter de l'évacuation de ces deux villes,
sinon qu'il ferait marcher ses troupes pour s'en emparer.
à consentir
au commerce libre de ses nationaux dans les ports de la
colonie, ou peut-être voulait-il traiter de l'évacuation de
Jérémie et du Môle. Cette interprétation des intentions de
Maitland fait croire que l'Américain avait été chargé de
paroles verbales. Le 28 juillet, il répondit à Maitland,
qu'il voulait bien traiter de l'évacuation de ces deux villes,
sinon qu'il ferait marcher ses troupes pour s'en emparer. Le 50, Hédouville lui répondit que si Maitland venait à
lui faire des propositions formelles, de le renvoyer à l'agent^ du Directoire exécutif qui, seul, avait le droit de
traiter avec lui; et cela, pour lui prouver la bonne entente
qui existait entre l'agent et le général en chef de l'armée.
Mais, connaissant la susceptibilité de ce dernier, Hédouville lui dit de ne pas voir dans cette disposition une preuve
de méfiance de sa part ; car il avait bonne opinion de ses
sentimens. Cette précaution produisit l'effet contraire. S'étant rendu auxGonaïves, T. Louverture apprit qu'un
parlementaire anglais y avait paru et avait fait voile pour
Saint-Marc où il espérait le trouver. Il y retourna et apprit encore que le navire avait été au Port-au-Prince. Il
s'y rendit de suite et trouva le colonel Harcourt chargé de
lettres pour lui, — l'une, datée du 50 juillet, par laquelle
Maitland lui proposait l'évacuation de Jérémie et du Môle;
l'autre, du 5 août, où il ne parlait que de l'évacuation de
Jérémie, mais en proposantde donner la facilité aux na- [1798] CHAPITRE XVI. 455 vires neutres d'approvisionner les ports, à la condition de
permettre aux navires anglais d'y prendre des bestiaux
pour l'approvisionnement des troupes du Môle. Maitland
était alors à Jérémie, et demandait à T. Louverture de
lui envoyer l'adjudant-général Huin, qui s'était montré
capable et conciliant dans la capitulation des villes de
l'Ouest. On se rappelle qu'au mois de juin, étant à Jérémie, Huin avait reçu des propositions plus larges de la
part de Maitland, et qu'il avait insinué au général en
chef la nécessité de les accepter. Ce dernier s'empressa de l'expédier à Jérémie avec
Harcourt. Le 8 août, en rendant compte à Hédouville de
cette mission confiée à Huin, il lui dit qu'il n'avait pu attendre ses ordres, afin de ne pas perdre l'occasion d'obtenir l'évacuation de Jérémie; qu'il avait répondu à Maitland que c'était à l'agent de décider de la question des
approvisionnemens respectifs ; qu'il avait écrit à Rigaud
et lui avait donné l'ordre de prendre toutes les mesures
que sa sagesse lui dicterait pour la prise de possession de
Jérémie, dès qu'on en conviendrait; qu'il priait Hédouville de lui envoyer de nouveaux pouvoirs pour le guider
en traitant avec Maitland, s'il pensait que les précède ns
ne suffisaient pas. Mais il ne lui adressa pas copie de la
lettre de Maitland, du 50 juillet, relative à l'évacuation de
Jérémie et du Môle.
ordre de prendre toutes les mesures
que sa sagesse lui dicterait pour la prise de possession de
Jérémie, dès qu'on en conviendrait; qu'il priait Hédouville de lui envoyer de nouveaux pouvoirs pour le guider
en traitant avec Maitland, s'il pensait que les précède ns
ne suffisaient pas. Mais il ne lui adressa pas copie de la
lettre de Maitland, du 50 juillet, relative à l'évacuation de
Jérémie et du Môle. Hédouville, croyant ainsi qu'il ne s'agisssait que de
Jérémie, lui répondit le 12 août, qu'on ne pouvait traiter avec les Anglais que pour l'entière évacuation de
Saint-Domingue ; il approuva le prompt envoi de Huin, en
disant à T. Louverture de traiter aux mêmes conditions
que pour les villes de l'Ouest. « Il est inutile, ajouta-t-il,
« que je vous rappelle que dans aucune supposition,, au456 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. « cun émigré ne peut être compris dans l'amnistie. » Il
l'autorisa à convenir d'un armistice de deux mois, et lui
fît savoir qu'il écrivait aussi à Rigaud pour l'autoriser à
placer provisoirement des autorités civiles et militaires à
Jérémie, dès la prise de possession. Mais le 6 août, Huin étant déjà arrivé à Jérémie avec
mission de T. Louverture, de traiter de l'évacuation des
deux villes, Maitland adressa à Hédouville une lettre où
il lui disait, « qu'ayant reçu depuis six jours l'autorisation
« du gouvernement britannique pour l'entière évacuation
« de Saint-Domingue, il avait pensé devoir en aviser le
« général en chef T . Louverture et le général Rigaud ; qu'à
« cet effet, il avait envoyé le colonel Harcourt auprès du
« premier, et un autre officier auprès du second ; qu'en
« ce moment il avisait Hédouville qu'il envoyait au colonel
« Stewart, commandant au Môle, les pouvoirs nécessaires
« pour traiter de l'évacuation de cette ville avec toute per-
« sonne que l'agent voudrait y envoyer, bien entendu
« que la principale condition serait d'assurer la garantie
« des personnes et des propriétés, et que le colonel Har-
« court,d'après ses pouvoirs, traiterait de l'évacuation
« de Jérémie. » Maitland termina sa lettre, en disant à
l'agent « qu'il "était heureux que son gouvernement lui
« eût donné la faculté de faire cesser la guerre qui avait
« désolé Saint-Domingue si longtemps, et qu'il espérait
« qu'Hédouville réussirait à y rétablir l'ordre et la tranquille lité, pour réparer les malheurs de cette colonie. »
ès ses pouvoirs, traiterait de l'évacuation
« de Jérémie. » Maitland termina sa lettre, en disant à
l'agent « qu'il "était heureux que son gouvernement lui
« eût donné la faculté de faire cesser la guerre qui avait
« désolé Saint-Domingue si longtemps, et qu'il espérait
« qu'Hédouville réussirait à y rétablir l'ordre et la tranquille lité, pour réparer les malheurs de cette colonie. » La fausseté de T. Louverture va être cause d'une sorte
de mystification pour l'agent. La lettre de Maitland fut envoyée le 15 août parle colonel Stewart, qui en adressa une à Hédouville où il lui disait être muni des pouvoirs du général Maitland de traiter [1798] CHAPITRE XVI. 457 de l'évacuation du Môle : ce qui était vrai. Il l'invitait à
envoyer son représentant à cet effet. Le 15 août, Hédouville répondit àMaitlandet à Stewart:
il dit aux officiers anglais qu'il acceptait la proposition,
qu'il expédiait au Môle le colonel Dalton chargé de ses pouvoirs ; mais que les émigrés ne seraient pas compris dans
l'amnistie. Il dit à Maitland : « Le général Toussaint ne
« pouvant agir dans cette circonstance importante que
« d'après mes ordres, m'a envoyé votre dépêche (celle du
« 5 août), et je l'ai autorisé à traiter avec vous de l'éva-
« cuation deJérémieet de son arrondissement, aux mêmes
« conditions qui ont été arrêtées pour l'évacuation du Port-
« Républicain et de Saint-Marc. » Le même jour, l'agent rendit une proclamation portant
amnistie en faveur des habitans de Jérémie et du Môle,
semblable à celle de T. Louverture, du 7 mai, qui n'était
que l'expression de ses instructions. L'article 5 portait
cependant : « Ne seront pas compris dans l'amnistie , — tous les
« émigrés sans exception , — tous ceux qui ont volontai-
« rement servi dans les troupes anglaises, et ont accepté
« des emplois civils ou militaires du Roi de la Grande-Bre-
« tagne , — et tous ceux enfin qui, sans avoir jamais ha-
« bité Saint-Domingue avant les troubles , y sont venus
« pour prendre parti chez les Anglais. » Hédouville revenait ainsi sur la concession qu'il avait
faite en faveur des Français qui avaient servi dans les
administrations anglaises, d'après sa lettre du 9 mai à T.
Louverture : la proclamation de ce dernier, du 7, ne portait amnistie que pour ceux qui avaient servi dans la milice, et il l'avait engagé à l'étendre en faveur de ces employés. Sans nul doute, il avait reconnu que sa générosité 458 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. avait été imprudente, et que par cette disposition, beaucoup d'émigrés avaient été admis. Mais c'était une sorte
de droit acquis pour ceux qui se trouveraient dans cette
catégorie, à Jérémie et au Môle : de là leur mécontentement
contre l'agent de la République, et la disposition du g énéral en chef à passer outre. Le 16 août, Hédouville lui lit savoir qu'ayant reçu les
lettres de Maitland et de Stewart, il avait envoyé le colonel Dalton au Môle pour traiter de l'évacuation, et qu'il a
fait partir pour France le général Watrin, afin d'informer
le Directoire exécutif de la prochaine évacuation des Anglais sur tous les points. Il termina sa lettre ainsi : « En-
« core une fois, citoyen général, laissons bourdonner tous
« les intrigans qui s'agitent autour de nous ; soyons tou-
« jours d'accord, et tout ira bien. »
Maitland et de Stewart, il avait envoyé le colonel Dalton au Môle pour traiter de l'évacuation, et qu'il a
fait partir pour France le général Watrin, afin d'informer
le Directoire exécutif de la prochaine évacuation des Anglais sur tous les points. Il termina sa lettre ainsi : « En-
« core une fois, citoyen général, laissons bourdonner tous
« les intrigans qui s'agitent autour de nous ; soyons tou-
« jours d'accord, et tout ira bien. » Cependant, dès le 15 août, Huin concluait avec Harcourt, sur la frégate la Cérès, la convention pour Jérémie, aux mêmes conditions que pour les villes de l'Ouest,
en accordant quinze jours de suspension d'armes pour
révacuation. Immédiatement après, le 16 août, ils terminaient la convention relative au Môle. Il fut stipulé que la
place du Môle et ses dépendances, l'arsenal et toutes les
fortifications quelconques seraient remises dans leur état
actuel, avec les autres conditions de la garantie des personnes et des propriétés, et quarante deux jours de suspension d'armes pour l'évacuation, échéant le 1er octobre. Le 18, les colonels Dalton et Stewart signèrent une convention pour l'évacuation du Môle: elle différait, comme
on va voir, de celle conclue entre Huin et Harcourt. « Art. 5. Toute l'artillerie qui s'est trouvée au Môle [1798] CHAPITRE XVI. 459 « au moment de sa cession aux armes de S. M. B., sera
« rendue dans le même état, quel que soit le lieu où elle
« se trouve placée à présent. Il en sera de même pour
« les tas de boulets et de bombes qui s'y trouvaient *. <r 4. Il sera laissé au Môle 100 barils de poudre, 100 de
k farine et 100 de salaisons. « 8. Les munitions ou approvisionnemens , ou objets
« quelconques appartenant à S. M. B., qui ne seraient pas
« embarqués le 1er octobre, seront laissés pour la Répu-
« blique française. » Ilyavait,commeonvoit,unetrès-grandedifférenceentre
les deux conventions relatives au Môle : la première, du 16
août, conclue à Jérémie sous les yeux de Maitland, recevait
les objets de guerre dans leur état actuel, tandis que celle
du 18 août conclue au Môle, obligeait les Anglais à tout
replacer, telles qu'étaient les choses en septembre 1795,
au moment de la prise de possession de cette place. Une
telle disposition devenait une sorte d'humiliation pour les
armes britanniques. Par la première, le général anglais
ne s'obligeait pas à y laisser les objets qu'il n'aurait pu
faire embarquer au 1er octobre. Le 18 août, étant au Port-au-Prince, T. Louverture
écrivit à Hédouville pour le remercier de l'avoir autorisé
à traiter de l'évacuation de Jérémie, en lui disant cependant qu'il avait chargé Huin de tâcher d'obtenir celle du
Môle, sans lui parler encore de la lettre de Maitland, du 30
juillet ; il ajouta qu'il avait pris toutes ses mesures pour
empêcher l'entrée des étrangers dans la colonie. Il lui
adressa la convention relative à Jérémie qu'il venait de
recevoir de Huin.
pour le remercier de l'avoir autorisé
à traiter de l'évacuation de Jérémie, en lui disant cependant qu'il avait chargé Huin de tâcher d'obtenir celle du
Môle, sans lui parler encore de la lettre de Maitland, du 30
juillet ; il ajouta qu'il avait pris toutes ses mesures pour
empêcher l'entrée des étrangers dans la colonie. Il lui
adressa la convention relative à Jérémie qu'il venait de
recevoir de Huin. •Suivant MoreaudeSaint-Méry, (t, 2, p. 42) il y avait au Môle, en 1789,
1G2 canons et 60 mortiers. 460 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Le 25, Hédouville répondit à sa lettre en lui disant :
« Je ne saurais trop vous répéter que, d'après l'article
« 575 de la constitution, nul émigré ne peut profiter du
m bienfait, de l'amnistie. » Mais, en même temps, il lui
donna des explications qui laissaient beaucoup d'extension à l'amnistie en faveur des habitans. On aperçoit dans
toutes les dépêches de l'agent une grande préoccupation
par rapport aux émigrés , et cela, d'après les procédés
de T. Louverture lors de l'évacuation des villes de
l'Ouest. Mais le 20, une lettre de ce dernier, croisant avec celle
de l'agent, lui transmit les pièces relatives à l'évacuation
du Môle, qui lui étaient parvenues dans l'intervalle. T.
Louverture était heureux ; il exprima à l'agent toute sa
joie, toutes ses espérances pour la prospérité de SaintDomingue, après le départ définitif des Anglais. Le 24, Hédouville lui répondit dans le même sens, lui
fit savoir que le colonel Dalton avait aussi traité de l'évacuation du Môle. « Ainsi, dit-il, cette heureuse affaire se
« terminait en même temps des deux côtés. Je vous ai
« prévenu que j'ai donné tous les ordres nécessaires pour
« prendre possession de cette place. Si vous en avez fait
« passer de votre côté au général Clervaux, ils devront
« être exécutés, en tout ce qui ne sera pas contraire aux
« miens... Ainsi, au commencement de l'an 7 , nous ne
« verrons plus flotter dans notre colonie que l'étendard
« tricolore. » Il paraît qu'Hédouville avait été informé du succès de
Dalton par une lettre particulière de ce colonel, du 20,
tandis qu'il lui avait adressé les pièces dès le 18 ; car une
lettre de l'agent à Clervaux, du 24, lui manifestait son
étonnement de n'avoir pas reçu le paquet que Dalton lui [1798] CHAPITRE XVI. 4G1 avait fait remettre depuis six jours. Ce dernier informait
l'agent qu'il venait d'apprendre que le général en chef
avait admis au Port-au-Prince un émigré nommé Oneil,
colonel d'un régiment noir. « On me cite, ajoute-t-il, beau-
« coup d'individus qui sont encore rentrés sur une per-
« mission particulière du général T. Louverture. Je sup-
« pose qu'on ne me dit pas tout vrai, mais je dois tout vous
« dire. »
. 4G1 avait fait remettre depuis six jours. Ce dernier informait
l'agent qu'il venait d'apprendre que le général en chef
avait admis au Port-au-Prince un émigré nommé Oneil,
colonel d'un régiment noir. « On me cite, ajoute-t-il, beau-
« coup d'individus qui sont encore rentrés sur une per-
« mission particulière du général T. Louverture. Je sup-
« pose qu'on ne me dit pas tout vrai, mais je dois tout vous
« dire. » Cependant, par une autre lettre de Dalton, du 22, il
posait à Hédouville diverses questions sur les émigrés, ou
les individus qu'il fallait considérer comme tels , et en
même temps il exposait bien des considérations en faveur
de ceux classés comme émigrés parmi les habitans : ce
qui prouve la difficulté qu'il y avait à établir des catégories exactes. Le 21 , un autre officier, le chef de brigade Boerner,
adressait aussi une lettre à Hédouville, où il parlait de
l'évacuation de Saint-Marc, de l'amnistie qui avait été
proclamée à cette occasion par T. Louverture, et de la
difficulté de régler ce qui concernait les émigrés. Il inclinait pour un large pardon en faveur de beaucoup d'individus. Nous citons ces deux dernières lettres comme atténuation des faits reprochés à T. Louverture, à propos des
émigrés; car, si ces deux officiers français, dévoués à
Hédouville, pensaient ainsi sur cette question complexe,
il n'est pas étonnant que le général en chef ait jugé
comme eux. Le 18 août, Maitland lui adressa une lettre
pour lui recommander diverses personnes ; il lui disait :
« Je connais trop vos dispositions bienfaisantes envers les
« malheureux colons, pour ne pas compter sur l'accueil
« que vous ferez à ma recommandation. » 462 études sur l'histoire d'haïti. On voit par ce qui précède , qu'Hédouville devait être
plus satisfait de la convention conclue entre les colonels
Dalton et Stewart, pour l'évacuation du Môle, que de celle
conclue à Jérémie entre Huin et Harcourt. Mais le 25 août , le général Maitland étant rendu au
Mole, lui adressa une lettre où il lui disait « qu'il avait
« reçu le 21 , les pièces relatives à la convention consen-
« tie par le colonel Stewart ; que c'était avec un étonne •
« ment et une surprise extrêmes qu'il les avait reçues;
« qu'il ignorait sur quel fondement Stewart et Dalton
« avaient pu se baser pour prendre de tels arrangemens 1
« qu'ils n'en avaient pas les pouvoirs, et qu'en adressant
« à Hédouville sa lettre du 6 août, il n'avait pas entendu
« arriver à une telle convention. Ainsi, disait-il, cette
« convention est nulle, elle ne peut me lier ; car je vous
<c avais averti que j'envoyais le colonel Harcourt auprès du
« général en chef T. Louverture. Une convention relaie tive à l'évacuation du Môle a été signée et ratifiée de part
« et d'autre. Maisje serais heureux, si je puis, sans y cone trevenir, prendre de nouveaux arrangemens avec vous
<r et conformes à ses dispositions. »
telle convention. Ainsi, disait-il, cette
« convention est nulle, elle ne peut me lier ; car je vous
<c avais averti que j'envoyais le colonel Harcourt auprès du
« général en chef T. Louverture. Une convention relaie tive à l'évacuation du Môle a été signée et ratifiée de part
« et d'autre. Maisje serais heureux, si je puis, sans y cone trevenir, prendre de nouveaux arrangemens avec vous
<r et conformes à ses dispositions. » Le fait est, que Maitland trouvait la convention conclue
au Môle, trop humiliante pour la Grande-Bretagne et pour
lui-même, en s'obligeant à replacer au Môle toute l'artillerie et les projectiles dans le même état où les Anglais
avaient trouvé les choses, et quel que fût le lieu où ces objets pouvaient se trouver dans le moment. L'artillerie du
Môle comptait au moins 200 bouches à feu en 1793 : plusieurs avaient pu être déplacées depuis cinq ans, pour armer d'autres places ; peut-être même les Anglais avaientils enlevé les plus belles pour les transporter à la Jamaïque
ou ailleurs. Ils avaient dû y prendre des boulets et des [1798] CHAPITRE XVI. 465 bombes pour être employés dans les autres villes où ils
combattaient, lorsqu'ils n'en avaient guère besoin au
Môle. Il était à prévoir aussi qu'ils ne pourraient pas enlever de cette place bien des objets, que la convention les
obligeait à y laisser : une lettre de Chatel, commissaire français envoyé par Hédouville, en date du 4erjour complémentaire de l'an 6 (17 septembre) lui dit que les Anglais
avaient bridé beaucoup d'objets de marine qu'ils ne pouvaient emporter. Maitland, ne pouvant pas ou ne voulant pas avouer ses
vrais motifs, aima mieux escobarder la question, en discutant sur les pouvoirs qu'il avait donnés au colonel Stewart, et même sur ceux donnés par Hédouville au colonel
Dalton. Il parut ainsi être de mauvaise foi, et il l'était en
effet. Mieux eût valu qu'il eût dit à Hédouville , qu'une
telle convention ne pouvait être ratifiée par un général
anglais. Mais, Hédouville vint à penser qu'en agissant ainsi,
Maitland s'était entendu avec T . Louverture pour lui faire
jouer un rôle de dupe. En effet, il reçut en même temps de ce dernier une lettre
sans date, fort longue, où T. Louverture se plaignait avec
aigreur du peu de confiance qu'il avait en lui, en envoyant
Dalton au Môle pour traiter de l'évacuation, tandis que
lui faisait traiter à ce sujet par Huin. Il rappela à l'agent
la première lettre qu'il lui avait adressée à son arrivée, où
il lui disait de se méfier des faux patriotes ; il lui dit qu'il
voyait bien que leurs calomnies avaient réussi à inspirer
des méfiances contre lui ; et en rappelant d'ailleurs diverses autres circonstances qu'il reprochait à l'agent, ses
répétitions continuelles relatives aux émigrés, il promit
de se conduire toujours bien. C'est alors seulement qu'il
Huin. Il rappela à l'agent
la première lettre qu'il lui avait adressée à son arrivée, où
il lui disait de se méfier des faux patriotes ; il lui dit qu'il
voyait bien que leurs calomnies avaient réussi à inspirer
des méfiances contre lui ; et en rappelant d'ailleurs diverses autres circonstances qu'il reprochait à l'agent, ses
répétitions continuelles relatives aux émigrés, il promit
de se conduire toujours bien. C'est alors seulement qu'il 464 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. envoya à Hédouville, copie de la lettre de Maitland, en
date du 50 juillet, qui proposait l'évacuation de Jérémie et
du Môle, pour prouver qu'il avait été autorisé à donner
ses pouvoirs à Huin pour les deux conventions. Par cette
lettre, comme auparavant, Maitland menaçait de tout détruire, si l'on n'acceptait pas ses propositions. Cependant, que peut-on induire de cette correspondance ? C'est qu'après avoir écrit sa lettre du 30 juillet à
T. Louverture, Maitland se sera ravisé et lui aura adressé
celle du 5 août, où il ne lui proposait que d'évacuer Jérémie et non le Môle , puisque le 6 il écrivit à Hédouville
pour le Môle, en envoyant ses pouvoirs à cet effet au colonel Stewart. Maitland a pu être de bonne foi alors, en
faisant traiter avec l'agent pour le Môle et avec T. Louverture pour Jérémie. Mais ce dernier était de mauvaise foi
envers Hédouville, en ne lui faisant pas connaître alors la
lettre du 50 juillet, en ne lui envoyant que celle du 5 août,
et lui disant qu'il avait chargé Huin de tâcher d'obtenir
l'évacuation du Môle pendant qu'il traiterait de celle de
Jérémie. Sa mauvaise foi résultait sans doute de son
amour-propre, de sa vanité, qui se complaisaient à réussir pour les deux places et à surprendre Hédouville par un
résultat aussi heureux. Maitland, enfin, a pu ignorer que
le général en chef avait soustrait à l'agent la connaissance de sa première lettre ; et en obtenant de Huin une
convention plus favorable que celle passée au Môle, il devait y tenir. Le général Hédouville était trop perspicace pour ne pas
découvrir les vrais motifs de Maitland, et trop bon militaire lui-même pour ne pas sentir qu'à sa place , il n'eût
pas ratifié la seconde convention : il répondit à Maitland,
le 25 août, et lui dit qu'il a reçu les deux conventions pour [1798] CHAPITRE XVI. 4G5 l'évacuation du Môle, qu'il est lui-même étonné que Maitland ait pu ratifier celle conclue par Huin, après lui avoir
écrit que le colonel Stewart était chargé de traiter, et que
ce dernier lui avait également écrit qu'il avait des pouvoirs
à cet effet : « Je pourrais, poursuit-il, vous sommer de tenir cette
« convention ; mais, pour vous prouver combien je désire
« faire quelque chose qui vous soit agréable, je consens à
« la regarder comme nulle. J'autorise le colonel Dalton à
« conclure une nouvelle convention, d'après les bases de
« celle de Jérémie. Cependant, si vous préfériez faire cette
« négociation avec le général Toussaint, je lui envoie une
« nouvelle autorisation à cet effet. Je suis sensible, Mon-
« sieur, aux offres de service que vous avez bien voulu me
« faire faire par le chef de brigade Dalton. J'éprouverais
« de mon côté un sensible plaisir, si je trouvais des occa-
« sionsdevous convaincre des sentimens de considération
« que je vous ai voués. »
« celle de Jérémie. Cependant, si vous préfériez faire cette
« négociation avec le général Toussaint, je lui envoie une
« nouvelle autorisation à cet effet. Je suis sensible, Mon-
« sieur, aux offres de service que vous avez bien voulu me
« faire faire par le chef de brigade Dalton. J'éprouverais
« de mon côté un sensible plaisir, si je trouvais des occa-
« sionsdevous convaincre des sentimens de considération
« que je vous ai voués. » Ce langage modéré et digne d'un homme dans cette
haute position, prouve qu'au fond, Hédouville reconnaissait les bons motifs de son ennemi ; il désirait d'ailleurs
terminer cette négociation pour débarrasser la colonie de
la présence des Anglais. Le même jour, 25 août, il écrivit
à T. Louverture pour lui donner connaissance de la réclamation de Maitland et lui accorder l'autorisation de traiter de nouveau avec lui ; mais en lui observant que l'article 2 de la convention de Jérémie devait être rédigé d'une
autre manière, afin de ne pas laisser d'équivoque par rapport aux émigrés. « Je vous observe aussi qu'il est conve-
« nant que ce ne soit pas en votre nom que vous preniez ces
« engagemens, mais au nom de la République française,
« d'après mon autorisation. » t. m. 30 466 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. Il paraît que ce n'est qu'après avoir écrit ces deux lettres
du 25 août, àMaitland et à T. Louverture, qu'il reçut la
longue lettre de plaintes de ce dernier. Le 26, il y répondit en lui rappelant, de son côté, qu'il lui avait fait lire ses
instructionsd'aprèslesquelles il exerçait dans la colonie les
mêmes pouvoirs que le Directoire exécutif en France ; il
lui dit ensuite que les généraux commandant en chef les
troupes ne sont tels que pendant une campagne ; qu'en arrivant à Saint-Domingue, il a cru devoir lui continuer son
commandement ; que c'est une des mille preuves qu'il lui
a données de son estime et de sa confiance ; qu'il l'a autorisé à traiter de l'évacuation des villes de l'Ouest et de celle
de Jérémie , en sanctionnant d'avance ce qu'il aurait arrêté, excepté ce qui concerne les émigrés, quoiqu'il pouvait se réserver cette ratification. Il lui rappela les procédés de Maitland, sa correspondance, en disant qu'il a tenu
une conduite tortueuse ; mais qu'il s'était empressé de
donner avis de tout à T. Louverture. « Je n'ai pu, ajoute-t-il, déjouer plus complètement la
duplicité de Maitland (qui a plus de part que vous ne pouvez le croire dans cette fastidieuse discussion), qu'en lui
mandant que, quoique j'aie le droit de le sommer de tenir
la convention signée au Môle, d'après ses pleins pouvoirs
et les miens, je consentais à la regarder comme non-avenue, et à en faire une nouvelle d'après les bases arrêtées à
Jérémie, et que je vous envoyais l'autorisation de la traiter
avec lui, si cela lui convenait davantage. Soyez donc persuadé, général, que, loin de chercher à vous donner des
désagrémens, je saisirai, au contraire, les occasions de faire
valok* vos services. »
Môle, d'après ses pleins pouvoirs
et les miens, je consentais à la regarder comme non-avenue, et à en faire une nouvelle d'après les bases arrêtées à
Jérémie, et que je vous envoyais l'autorisation de la traiter
avec lui, si cela lui convenait davantage. Soyez donc persuadé, général, que, loin de chercher à vous donner des
désagrémens, je saisirai, au contraire, les occasions de faire
valok* vos services. » Hédouville repoussa alors le reproche que lui faisait T.
Louverture, de se laisser conduire, influencer par des in- [1798] CHAPITRE XVI. 467 trigans; et pour prouver le contraire, il lui fit savoir tous
ses services en Europe qui lui avaient mérité la confiance
du Directoire exécutif, en ajoutant que T. Louverture
était plus soumis que lui aux influences diverses, puisqu'il
donnait créance à toutes les calomnies. Cependant, il termina sa lettre en lui disant : « Je vous ai déjà dit que je
« considérerais votre retraite comme une calamité pour
« la colonie { T. Louverture lui en avait parlé dans sa
« lettre sans date). Je m'estimerais heureux, général, si,
« à la fin de ma mission, j'emportais les regrets des bons
« citoyens , et votre estime et votre amitié. Ce sont les
« seules acquisitions que j'ambitionne de faire. » Quelque adoucie que fût cette lettre à sa fin, elle contenaitdes choses qui étaient désagréables pour T. Louverture,
dont l'amour-propre et la vanité étaient au niveau de ses
prétentions. D'abord, Hédouville lui faisait entendre qu'il
était dupe de Maitland ; ensuite, il lui reprochait d'être
l'instrument des intrigans ; et enfin, il le menaçait de le
destituer du rang de général en chef, puisqu'il avait les
mêmes pouvoirs que le Directoire exécutif, et que si T.
Louverture avait continué ces fonctions depuis son arrivée, c'est qu'il l'avait bien voulu. Il suffisait de ces trois
passages pour déterminer T. Louverture aux résolutions
qu'il méditait depuis l'arrivée d'Hédouville. Il était à Saint-Marc le 27 août. Soit qu'il eût reçu la
lettre de l'agent écrite la veille, soit qu'elle ne lui fût pas
encore parvenue, il lui en adressa une nouvelle ce jourlà, dans laquelle il reproduisait ses plaintes et ses reproches consignés dans la précédente, sans date. Il envoya
copie d'une dépêche de Maitland, du 25. Le général anglais
l'informait de la notification qu'il avait faite à Hédouville,
le même jour, de son refus de ratifier la convention signée 468 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. au Môle. Il lui dit que c'était à lui, général en chef del'ar*
mée, qu'il avait désiré remettre la place du Môle, afin de
rendre complet l'honneur qu'il avait eu de prendre possession des autres villes ; que sa santé étant altérée, il al-*
lait partir pour l'Angleterre dès qu'il aurait réglé les
points relatifs à l'évacuation; mais qu'auparavant, il désirait avoir une entrevue personnelle avec lui, non-seulement pour lui donner de vive voix l'assurance de son
estime particulière, mais encore pour convenir avec lui
de quelques choses qu'il serait trop long de traiter par
correspondance. Le malicieux T. Louverture se plut à
transmettre copie de cette dépêche à Hédouville, en lui
promettant de lui faire savoir ce que lui dirait Maitland.
é les
points relatifs à l'évacuation; mais qu'auparavant, il désirait avoir une entrevue personnelle avec lui, non-seulement pour lui donner de vive voix l'assurance de son
estime particulière, mais encore pour convenir avec lui
de quelques choses qu'il serait trop long de traiter par
correspondance. Le malicieux T. Louverture se plut à
transmettre copie de cette dépêche à Hédouville, en lui
promettant de lui faire savoir ce que lui dirait Maitland. Deux jours après, le 29 août, le colonel Dalton, qui était
resté au Môle, écrivit à Hédouville qu'il n'avait pu voir Maitland pour convenir d'une nouvelle convention, ce dernier
prétextant qu'il était malade ; qu'il avait été invité à se
rendre à bord du vaisseau YAbergavenny, où on le tenait en
chartre privée ; qu'enfin, Maitland s'étant ainsijouédelui,
lui avait fait dire par le colonel Stewart, qu'il traiterait définitivement de l'évacuation du Môle avec T. Louverture,
puisque Hédouville lui en laissait le choix. Le même jour,
Maitland écrivit à l'agent et lui dit sa résolution , en lui
annonçant que le colonel Dalton allait retourner au Cap,
sa présence au Môle n'ayant plus d'objet. Après avoir écrit sa lettre du 27 août, T. Louverture
était parti de Saint-Marc pour les Gonaïves. Il se rendit
ensuite à Jean-Rabel. Là, il reçut une lettre d'Hédouville, du 51, par laquelle
cet agent lui disait qu'il était la dupe de Maitland. puisqu'il
ne croyait pas que le générai anglais lui avait proposé de
(aire traiter de l'évacuation du Môle par le colonel Stewart • [1798] CHAPITRE XVI. 469 « La lettre ridicule (celle de Maitland, du 25) dont vous
« m'envoyez copie, n'a d'autre but que de semer des dé-
« fiances et la discorde dans cette colonie. » Le 2 septembre, T. Louverture était au Port-de-Paix :
de là, il écrivit à Hédouville qu'il avait eu avec Maitland
( probablement la veille ou le 31 août) une entrevue au
camp delà Pointe-Bourgeoise, à. une lieue du Môle; que
les troupes anglaises lui ont rendu les plus grands honneurs et de la manière la plus majestueuse ; que pour lui
donner une marque de son estime et de sa considération,
à raison de son humanité envers les prisonniers anglais,
de ses procédés généreux et francs, tant durant la guerre
que pendant les négociations, Maitland l'a prié d'accepter une couleuvrine en bronze du calibre de 5 et deux fusils
à double canons, d'un travail riche et rare. « Je ne m'at-
« tendais pas, dit-il, àtantde déférence. Cette fête militaire
« s'est passée dans le plus grand ordre, au milieu des sal-
« ves d'artillerie et décharges de mousqueterie. Ce géné-
« rai (Maitland) est 'parti depuis hier pour l'Europe, et a
« laissé le commandement au général Spencer. Je présume,
« ajouta-t-il, que cette réception honorable , faite à un
« général de la République française, par un général en-
« nemi, ne vous déplaira pas. J'ai su y tenir mon rang et
« ai répondu de mon mieux à ces témoignages flatteurs
« d'une si haute considération. »
décharges de mousqueterie. Ce géné-
« rai (Maitland) est 'parti depuis hier pour l'Europe, et a
« laissé le commandement au général Spencer. Je présume,
« ajouta-t-il, que cette réception honorable , faite à un
« général de la République française, par un général en-
« nemi, ne vous déplaira pas. J'ai su y tenir mon rang et
« ai répondu de mon mieux à ces témoignages flatteurs
« d'une si haute considération. » C'était, de sa part, répondre avec malice et ironie, aux
lettres d'Hédouville en date du 26 et du 51 août. On peut
présumer qu'il avait dû donner communication à Maitland de ces deux dépêches ; mais il ne fit pas savoir à l'agent quelles choses il avait réglées avec le général anglais
de vive voix et qui ne pouvaient se traiter par correspondance. 470 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. Indigné de tant de ruses de la part de T. Louverture,
Hédouville répondit le 5 septembre à sa lettre, en lui disant : « Je vous féliciterais de la réception qui vous a été
« faite par le général Maitland, si je n'étais pas convaincs eu que vous avez été la dupe de ses insignes perfidies,
« puisque vous n'avez pas craint de me mander que vous
« le croyez de préférence à moi. Que signifie cette quan-
« tité d'émigrés qui affluent dans nos ports sur des parlées mentaires anglais? Vous auriez dû vous rappeler les
« ordres et instructions que je vous ai donnés, et vous
(( pouvez compter que Je veillerai à ce qu'il n'y soit fait
« aucune infraction. » Ce langage prouve la dignité de l'agent de la France, le
courage du militaire et la sévérité de l'autorité supérieure ;
mais Hédouville n'exerçait qu'un pouvoir tout moral : la
force était du côté de T. Louverture. Hédouville le sentit
si bien, que dès le 1er septembre il avait écrit à Sannon
Desfontaines, commissaire du pouvoir exécutif aux Gonaïves, — qu'il voyait avec peine que des intrigans cherchaient à faire sortir le général en chef des bornes de son
devoir, et à exciter entre eux une mésintelligence qui serait
funeste à la colonie. Il paraît que cet officier public était
un ami de T. Louverture, et que l'agent s'adressait à lui
comme intermédiaire : d'autres lettres lui ont été adressées ensuite, dans le but d'opérer un rapprochement entre
l'agent et le généra l en chef. Le 2 septembre, le chef de brigade Boerner informa
l'agent que le régiment noir de Dessources venait de débarquer à Saint-Marc avec ses officiers, et que leur arrivée avait excité des plaintes et des propos de la part de la
4e demi-brigade qui faisait des menaces contre les blancs.
Le même jour, étant au Port~de-Paix, T. Louverture lui [ i 798] CHAPITRE XVI . 47 1 donnait connaissance du débarquement de ce régiment et
de quelques femmes auxquelles il avait pardonné leur émigration. Le 5, il reçut réponsede l'agent qui lui dit qu'il ne l'avait
point autorisé à admettre les officiers et sous-officiers des
régimens noirs qui avaient servi sous les Anglais ; qu'ils
étaient des émigrés. Il lui reprocha d'avoir donné une
extension démesurée à l'amnistie, qu'il avait violé la loi
sur la police des cultes. « Souvenez-vous que dans une Ré-
« publique, personne n'a le droit de faire grâce. » îl lui
témoigna enfin sa surprise de n'avoir encore reçu de lui
aucun détail sur l'évacuation de Jérémie, de ne savoir rien
des conventions qu'il aurait prises avec le général Maitland pour celle du Môle.
migrés. Il lui reprocha d'avoir donné une
extension démesurée à l'amnistie, qu'il avait violé la loi
sur la police des cultes. « Souvenez-vous que dans une Ré-
« publique, personne n'a le droit de faire grâce. » îl lui
témoigna enfin sa surprise de n'avoir encore reçu de lui
aucun détail sur l'évacuation de Jérémie, de ne savoir rien
des conventions qu'il aurait prises avec le général Maitland pour celle du Môle. Le même jour, l'agent, ayant lu un article du journal
imprimé au Port-au-Prince, et appris qu'avant son départ
de cette ville, T. Louverture avait prononcé en chaire un
nouveau pardon, en vertu de l'oraison dominicale, et
après une messe solennelle, l'agent écrivit à cet effet à
l'administration municipale pour expliquer l'amnistie
qu'il avait accordée par sa proclamation du 15 août. « Je
« déclare, en conséquence, dès ce moment, cette amnistie
« nulle à l'égard des personnes que la loi pourrait proscrire
« comme émigrés, et qui ne seraient pas comprises dans
« les exceptions de ma proclamation. Les femmes même
« qui seraient émigrées ne peuvent être comprises dans
« cette amnistie. Les autorités chargées à cet égard delà
« police sur ces individus, sont déclarées responsables
« des mesures à prendre, et seront elles-mêmes, conforméce ment à la loi, poursuivies comme complices d'émigra-
« tion, si elles ne les exécutent pas. Je dois vous obser-
« ver, citoyens administrateurs, que vous avez formelle472 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. « ment transgressé la loi sur la police des cultes, qui n'en
« reconnaît aucun en les protégeant tous, en assistant en
« corps à la cérémonie religieuse à la suite de laquelle cette
« amnistie a eu lieu. » Nous insistons, par ces détails, sur la question des émigrés, parce qu'elle est devenue plus tard une des principales causes de la guerre civile entre T. Louverture et
Rigaud, Le 6 septembre, étant rendu sur son habitation Descalios, T. Louverture répondit à la lettre d'Hédouville, de
la veille, qui lui demandait compte de l'évacuation de Jérémie. Il l'informa de l'arrivée au Port-au-Prince, de Huin
dont il avait reçu le rapport ; il lui dit que le pavillon tricolore flottait à Jérémie et dans les lieux de la dépendance ;
que les républicains y entrèrent quelques jours après le
départ des Anglais ; que l'armée, sous les ordres de Rigaud,
y est entrée avec pompe, en observant beaucoup d'ordre.
« Ce général vous a rendu compte des détails de cette prise
« de possession, et vous a délégué un chef de bataillon à
« ce sujet. » îl est ainsi prouvé que Rigaud agit encore en cette occasion, d'après les ordres et les instructions du général en
chef, et qu'il lui rendit compte aussi de ses opérations. Les Anglais évacuèrent Jérémie le 20 août, le Corail
le % Le témoignage rendu par T. Louverture, de l'ordre
que fit observer Rigaud par ses troupes ; ce qu'il a dit
ensuite dans son rapport au Directoire exécutif « que la
« même amnistie que celle pour l'Ouest fut proclamée à Jé-
« rémie , « détruisent l'assertion de M. Madiou qui prétend,
d'après des traditions orales, que Rigaud persécuta les
colons royalistes, malgré les recommandations de T. I^ou-
ignage rendu par T. Louverture, de l'ordre
que fit observer Rigaud par ses troupes ; ce qu'il a dit
ensuite dans son rapport au Directoire exécutif « que la
« même amnistie que celle pour l'Ouest fut proclamée à Jé-
« rémie , « détruisent l'assertion de M. Madiou qui prétend,
d'après des traditions orales, que Rigaud persécuta les
colons royalistes, malgré les recommandations de T. I^ou- [1798] CHAPITRE XVI. 473 yerture. Cet auteur n'a pas moins erré, en disant que Rigaud avait envoyé au Môle l'adjudant-général Blanchet,
pour traiter de la capitulation de Jérémie, et que Maitland
lui fît proposer — de consentir à recevoir dans le Sud
toutes les troupes noires et de couleur qui servaient la
Grande-Bretagne , à la condition qu'il se soumettrait à
cette puissance * . Au contraire, Huin demanda à Harcourt,
dans la négociation, que ces troupes fussent toutes transportées dans l'Ouest, et elles le furent soit à Saint-Marc,
soit à l'Arcahaie. Rigaud envoya au Môle, effectivement,
non pas Blanchet, mais un autre officier, pour y recevoir
mille barils de farine que Maitland avait promis de lui
vendre, et que cet officier n'obtint pas. Le colonel Dartiguenave reçut le commandement de
Jérémie, et d'autres officiers et des fonctionnaires publics
furent placés dans la Grande-Anse par Rigaud, en vertu
de l'autorisation précitée d'Hédou ville. T. Louverture avait bien rendu compte à l'agent de
l'évacuation de Jérémie, mais il se taisait sur la convention qu'il avait prise avec Maitland pour celle du Môle. Le
9 septembre, répondant à salettre du 6, Hédouville lui dit :
« J'aurais désiré que vous m'instruisiez des conventions
« particulières que vous avez faites pour l'évacuation du
« Môle avec le général Maitland. » Mais le général en
chef continua à garder le silence sur cet objet. Trois jours après, le commissaire Chatel informa l'agent des difficultés que faisait le général Spencer, pour le
laisser exercer les fonctions administratives qu'il devait
remplir au Môle jusqu'au départ des Anglais, lesquelles « Histoire tl'llaiti, lomc W, page 309. 474 ÉTUDES SUR L HISTOIRE I) HAÏTI. consistaient à acheter des approvisiormemens pour la colonie. Suivant ce commissaire, Spencer lui aurait dit:
« Je vous avoue que je ne suis ici que pour suivre les ins-
« tructions du général Maitland, et qu'elles portent expres-
« sèment que je laisserai la place au général Toussaint,
« que je ne reconnaîtrai que lui ou ses officiers. Lescon-
« ditions sont faites avec le général Toussaint, sans qu'il
« soit fait mention du général agent du Directoire exécutif.
« D'après cela, je ne puis reconnaître le général Hédou-
« ville. » Tout porte donc à croire qu'il n'y eut alors d'autres
conventions entre T. Louverture et Maitland, que celle
souscrite par Huin et Harcourtà Jérémie, et qui fut ratifiée
par les deux généraux ; mais qu'il fut effectivement convenu entre eux ce qui est rapporté par les paroles du général Spencer. Hédouville était ainsi écarté, son pouvoir
annulé par le général en chef, à l'égard des Anglais, malgré la recommandation de l'agent de refaire la convention de Jérémie, afin de rédiger autrement son 2e article
trop large en faveur des émigrés, et pour y insérer que T.
Louverture contractait au nom de la République française
et par autorisation de son agent.
'il fut effectivement convenu entre eux ce qui est rapporté par les paroles du général Spencer. Hédouville était ainsi écarté, son pouvoir
annulé par le général en chef, à l'égard des Anglais, malgré la recommandation de l'agent de refaire la convention de Jérémie, afin de rédiger autrement son 2e article
trop large en faveur des émigrés, et pour y insérer que T.
Louverture contractait au nom de la République française
et par autorisation de son agent. Ce qui appuie nos appréciations, c'est le témoignage de
Pamphile de Lacroix. Cet auteur dit dans ses mémoires : « J'ai vu dans les archives du gouvernement au Portau-Prince, et tous les officiers de l'état-major de notre
armée ont vu avec moi, les propositions secrètes qui
tendaient, à faire déclarer T. Louverture Roi d'Haïti,
qualité dans laquelle le général Maitland l'assurait qu'il
serait de suite reconnu par l'Angleterre, s'il consentait,
en ceignant la couronne, à signer, sans restriction, un
traité de commerce exclusif \)av lequel la Grande-Bretagne [1798] CHAPITRE XVI. 475 aurait seule le droit d'exporter les productions coloniales,
et d'importer en échange ses produits manufacturés, a
l'exclusion de ceux du continent. On donnait au Roi
d'Haïti * l'assurance qu'une forte escadre de frégates britanniques serait toujours dans ses ports ou sur ses côtes
pour les protéger. — Des ennemis, poursuit-il, réduits à
s'en aller, et dont les escadres venaient récemment de
laisser prendre l'Egypte, ne pouvaient donner assez de
confiance dans la protection qu'ils offraient. Cette considération eut alors plus d'action sur le bon sens du général
noir que ses sentimens patriotiques ; il éluda de se prononcer ; mais il resta si enchanté des Anglais, qu'il ne cessait de répéter : Que la République ne lui avait jamais
rendu autant d'honneurs que le Roi d'Angleterre 2. » Ainsi, de l'aveu même de Pamphile de Lacroix, il n'y eut
que des propositions faites secrètement à T. Louverture,
et non pas une convention souscrite par lui. S'il y en avait
eu, elle se serait trouvée également dans ses papiers
secrets, comme les propositions du général anglais. Et
pourquoi T. Louverture ne céda-t-il pas à ces avances?
Serait-ce la futile considération rapportée ci-dessus?
N'avait- il pas appris que l'expédition française n'avait atteint l'Egypte que par le plus heureux hasard ? Ce sont
donc ses sentimens patriotiques, son amour pour la
France, son attachement pour ses colons, ses émigrés, qui
l'empêchèrent de souscrire aux propositions dont il s'agit :
la suite de sa carrière prouvera cette assertion de notre
part. A notre avis, T. Louverture ne voulait qu'une chose :
rester le chef suprême de Saint-Domingue, pour gouver-
pas appris que l'expédition française n'avait atteint l'Egypte que par le plus heureux hasard ? Ce sont
donc ses sentimens patriotiques, son amour pour la
France, son attachement pour ses colons, ses émigrés, qui
l'empêchèrent de souscrire aux propositions dont il s'agit :
la suite de sa carrière prouvera cette assertion de notre
part. A notre avis, T. Louverture ne voulait qu'une chose :
rester le chef suprême de Saint-Domingue, pour gouver- 'I! a sans doute voulu dire Saint Dominqm
2 .Mémoires, etc. lome ]", page 346. 476 études sur l'histoire d'haïti. lier cette colonie selon les vues constantes des colons,
depuis 1789. On le verra tout faire dans ce sens, parce
qu'il fut toujours d'accord avec eux. S'il est vrai, comme l'a dit Kerverseau, que les émigrés
français s'étaient longtemps flattés de ressusciter la monarchie à Saint-Domingue (en y faisant venir l'un des
princes de la maison de Bourbon) , ils ont pu , peut-être,
d'accord avec les colons , concevoir la même pensée que
Maitland à l'égard de T. Louverture, et avec d'autant
plus de raison que ce chef, dans l'armée espagnole, s'affublait de décorations de la noblesse, de même que Jean
François et Biassou. Mais Kerverseau, qui est resté dans
la partie espagnole jusqu'au moment de sa prise de possession par T. Louverture, assigne d'autres motifs à la
résolution de Maitland , d'évacuer Jérémie et le Môle. Il
dit de ce général anglais : « Qui aurait pu le résoudre à une cession que rien n'aurait pu justifier et qu'il prenait sur sa propre responsabilité, si ce n'est la conviction qu'il avait que cette cession,
purement apparente et momentanée, assurerait en effet à
l'Angleterre la possession de la colonie, et qu'elle n'avait
l'air d'abandonner pour un instant ces deux ports que
pour rentrer ensuite dans tous ceux de Saint-Domingue,
et y jouir de tous les avantages de la propriété, en se déchargeant de tous les frais d'administration ? Peut-on
douter, ajoute-t-il, que l'expulsion de l'agent de la République, et l'acte de souveraineté qui suivit de près cet acte
de révelte, par le traité de commerce et d'alliance de T.
Louverture avec les États-Unis, la guerre du Sud et l'occupation même de la partie espagnole, n'aient été les
articles secrets de la convention du Môle, le prix de la
restitution de cette place et de tous les attentats du * S 1 [1798] chapitre xvi. 477 en chef? Peut-on douter que l'indépendance de SaintDomingue n'ait été le grand but de la politique des Anglais ? » Suivant Kerverseau, excitant en 1801 le gouvernement
consulaire contre T. Louverture, les Anglais ont été les
auteurs de tous les actes commis par ce général, même la
guerre civile du Sud. C'est là le langage du Français, résultat de l'antagonisme existant depuis des siècles entre la
France et l'Angleterre : quelque judicieux qu'il soit, le
Français déraisonne souvent dès qu'il s'agit de son adversaire ; il en est souvent aussi de même de la part de l'Anglais. Cherchons la vérité dans cette situation, et réduisons toutes ces accusations à leur juste valeur.
auteurs de tous les actes commis par ce général, même la
guerre civile du Sud. C'est là le langage du Français, résultat de l'antagonisme existant depuis des siècles entre la
France et l'Angleterre : quelque judicieux qu'il soit, le
Français déraisonne souvent dès qu'il s'agit de son adversaire ; il en est souvent aussi de même de la part de l'Anglais. Cherchons la vérité dans cette situation, et réduisons toutes ces accusations à leur juste valeur. S'il est vrai que Pamphile de Lacroix ait lu les propositions secrètes dont il parle (et l'on ne peut en douter quand
il l'affirme ainsi) , la question se réduit à ceci : Que le général Maitland désirait que T. Louverture déclarât l'indépendance de Saint-Domingue, à condition qu'il
accorderait aux Anglais le monopole du commerce, comme
ils l'avaient obtenu des colons français qui se soumirent à
eux, sauf le partage de ce commerce avec les États-Unis,
en ce qui concernait les approvisionnemens de bouche. En cela, le général anglais entrait parfaitement dans
les vues de la faction coloniale qui avait toujours voulu
arriver à cet état de choses, dès que la France eut émancipé les affranchis et les esclaves de ses colonies : auparavant, elle ne voulait qu'une indépendance relative qui
eût conservé à la France, la souveraineté extérieure de
Saint-Domingue. Et pourquoi Maitland n'eût-il pas désiré
l'indépendance de cette colonie ? La France n'avait-elle
pas aidé les colonies anglaises dans leur rébellion ? D'une
autre part, les Anglais s'étaient convaincus qu'après avoir 478 études sur l'histoire d'haïti. dépensé des sommes énormes, perdu beaucoup de troupes
dans la guerre et par la fièvre jaune, ils ne soutenaient
leur occupation que par les troupes du pays ; le général
Maitland fut envoyé pour décider de la question de l'évacuation suggérée au retour du général Simcoë en Europe ;
il adopta ce parti, parce qu'il fut lui-même convaincu de
son utilité pour son pays. A ce sujet, Kerverseau dit encore : « Il fallait donc des
« motifs bien puissans pour déterminer Maitland au sacri-
« fice d'une place (le Môle) , que son gouvernement met-
« tait sur la même ligne avec le Cap de Bonne-Espérance
« et Trincomaley? Il s'y décida cependant,malgré l'opposi-
« tion formelle du gouverneur de la Jamaïque et de l'ace mirai Parker. » Cette résolution de sa part prouve qu'il
jugea mieux que ces deux Anglais, et son gouvernement
l'a d'ailleurs approuvé. Qu'il ait proposé ou conseillé à T. Louverture de se
faire Roi, c'est encore possible, pour mieux obtenir de lui
les avantages commerciaux qu'il demandait , en flattant
sa vanité. Mais, quant à l'expulsion d'Hédouville, le général en
chef la méditait déjà, dès qu'il eut été annoncé pour remplacer Sonthonax : son ambition lui suggérait ce nouvel
attentat, pour rester la seule autorité supérieure de la colonie. Kerverseau n'a-t-il pas constaté qu'une faction, de
Paris même, avait préparé cet événement, en prévenant
T. Louverture contre Hédouville? Cette expulsion entrait
dans les vues des colons , ainsi que nous l'avons fait remarquer dans le 5e chapitre de notre deuxième livre : ils
avaient toujours désiré que la France n'eût aucun agent
à Saint-Domingue, pour entraver leur projet de séparer
relativement cette colonie de la métropole. Ils avaient aidé
erverseau n'a-t-il pas constaté qu'une faction, de
Paris même, avait préparé cet événement, en prévenant
T. Louverture contre Hédouville? Cette expulsion entrait
dans les vues des colons , ainsi que nous l'avons fait remarquer dans le 5e chapitre de notre deuxième livre : ils
avaient toujours désiré que la France n'eût aucun agent
à Saint-Domingue, pour entraver leur projet de séparer
relativement cette colonie de la métropole. Ils avaient aidé [1798] CHAPITRE XYÏ. 479 au renvoi de Blanchelande et de d'Esparbès ; ils avaient
voulu chasser Polvérel etSonthonax ; ils ont aidé T. Louverture à chasser ce dernier dans sa seconde mission ; ils
l'ont encore aidé à chasser Hédouville. Galbaud, seul gouverneur , obtint leur confiance , parce qu'il entrait dans
leurs vues de contre-révolution. T. Louverture l'obtint
aussi, parce qu'il agit dans le sens de leurs prétentions :
cela sera démontré en 1800 et 1801. A l'égard de la guerre civile du Sud, indépendamment
des causes locales que nous avons signalées dans notre
introduction à cet ouvrage, delà rivalité entre T. Louverture et Rigaud, et de l'antagonisme des vues politiques qui
les dirigeaient, c'est au gouvernement français et non
aux Anglais, à Maitland, qu'on doit en faire le reproche.
C'est le Directoire exécutif, par ses agens Laveaux, Sonthonax, Hédouville et Roume, qui en a été l'auteur ; c'est
lui qui l'a déterminée, qui l'a laissée poursuivre jusqu'à
extinction, pour assurer la domination politique de la
France par la prépondérance de ses colons : ces colons y
ont grandement contribué, pour seconder les vues de la
métropole ; et le gouvernement consulaire y a mis la dernière main. L'intérêt étant la mesure de l'action, la France et ses
colons ont cru y trouver le leur. Le général Maitland ne
pouvait trouver dans cette guerre civile l'intérêt de son
pays, lorsqu'il se fut décidé à évacuer les villes qui étaient
en sa possession. Alors l'intérêt de la Grande-Bretagne
consistait à trouver beaucoup de consommateurs à SaintDomingue ; et, en allumant la guerre, c'aurait été en diminuer le nombre. Ce n'est pas aux Anglais, à des hommes
d'État aussi prévoyans, aussi capables, qu'on peut justement faire de tels reproches. Par suite de l'expulsion du 480 études sur l'histoire d'iiaïti. général Hédouville, le Directoire exécutif ayant conservé
à T. Louverture son rang et son pouvoir de général en
chef, les Anglais étaient assurés d'obtenir l'introduction
des marchandises de leur pays à Saint-Domingue ; et c'est
ce qui fit revenir le général Maitland dans cette colonie,
pour en conclure l'arrangement avec T. Louverture,
comme on le verra en 1799. Le général anglais n'a pas contribué davantage à la
prise de possession de la partie espagnole : ce fait a été le
résultat naturel et nécessaire de la cession de cette colonie à la France. T. Louverture, vainqueur deRigaud, ne
pouvait manquer de donner à son ardente ambition, la
satisfaction de dominer sur tout le territoire de l'île. Et
lorsque nous arriverons à l'année 1801, il nous sera facile
de démontrer, qu'en donnant une constitution particulière
à Saint-Domingue, en arrivant ainsi à une indépendance
relative de cette colonie, T. Louverture n'a fait que réaliser les vues constantes qui dirigeaient les colons ; et en
cela, il a été fidèle à ses antécédens ; car il a été presque
toujours leur ami, leur agent.
tout le territoire de l'île. Et
lorsque nous arriverons à l'année 1801, il nous sera facile
de démontrer, qu'en donnant une constitution particulière
à Saint-Domingue, en arrivant ainsi à une indépendance
relative de cette colonie, T. Louverture n'a fait que réaliser les vues constantes qui dirigeaient les colons ; et en
cela, il a été fidèle à ses antécédens ; car il a été presque
toujours leur ami, leur agent. Les circonstances diverses relatives à l'évacuation de
Jérémie et du Môle, nous ont entraîné à une digression
sur la conduite que T. Louverture a tenue à cette occasion, et même sur celle qu'il a tenue par la suite* Elle
nous a fait négliger de parler d'une autre cause de dissentiment entre lui et le général Hédouville. On a vu qu'en entrant au Port-au-Prince, le général en
chef fit un règlement sévère pour contraindre les cultivateurs à rentrer sur les habitations de leurs anciens maîtres, et qu'Hédouville, en l'approuvant, lui dit qu'il régulariserait cette mesure par un autre acte, attendu qu'elle [1798] chapitre xvi. 481 ressortait de son pouvoir. Elle était la conséquence des
actes de Sonthonax et de Polvérel sur la liberté générale.
Ces commissaires civils avaient prescrit aux cultivateurs
un engagement d'une année sur les habitations auxquelles
ils avaient appartenu, à cause des travaux qui exigent ce
temps pour toute une récolte, de quelque denrée que ce soit.
Après l'année écoulée, le cultivateur pouvait quitter l'habitation où il s'était engagé, pour s'engager sur une autre.
Il pouvait arriver alors que beaucoup de cultivateurs, quittant en même temps, le propriétaire qui avait fait des déboursés pour réparer les usines et faire de nouvelles plantations, se voyait exposé à perdre le fruit de ces dépenses.
On conçoit aussi que la guerre contre les Anglais dut amener des perturbations dans les ateliers , où l'on recrutait
souvent des soldats. Les vagabonds profitaient de cet état de choses pour
courir à travers le pays et se livrer au vol. Déjà, le 15
janvier 1798, Bauvais, à Jacmel, s'était vu obligé à faire
un règlement de culture pour cet arrondissement, afin
d'obvier au mal. Il avait prescrit aussi le travail aux cultivateurs sur les habitations où ils s'engageaient comme associés, avec faculté de changer de domicile au bout de
l'année du contrat. Ces expressions excluaient l'idée de dépendance des anciens maîtres. C'était la même chose dans
le Sud, sous Rigaud. Le règlement de T. Louverture contraignait simplement les cultivateurs à se fixer sur les habitations, sans
prescrire un temps d'engagement. Dans le Nord et l'Artibonite, il y avait plus d'habitude de leur part à la locomotion indéfinie ; les agitations qui eurent lieu pour obliger
Sonthonax à partir, laissèrent leurs traces dans le premier département surtout. t. m. 51 482 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. Hédouville fut donc induit à publier son règlement concernant la 'police des habitations et les obligations réciproques des propriétaires ou fermier s et des cultivateurs,
en date du 6 thermidor (24 juillet) , et par l'état antérieur
des choses, et par celui du 18 mai rendu par T. Louverture. Avant de le mettre au jour, il profita de la présence
du général en chef et de Rigaud au Cap, pour les consulter à ce sujet : ils lui firent diverses observations; il adhéra
à quelques-unes, à ce qu'il paraît, et tint à ses opinions sur
d'autres.
les obligations réciproques des propriétaires ou fermier s et des cultivateurs,
en date du 6 thermidor (24 juillet) , et par l'état antérieur
des choses, et par celui du 18 mai rendu par T. Louverture. Avant de le mettre au jour, il profita de la présence
du général en chef et de Rigaud au Cap, pour les consulter à ce sujet : ils lui firent diverses observations; il adhéra
à quelques-unes, à ce qu'il paraît, et tint à ses opinions sur
d'autres. La base essentielle de cet acte était l'obligation imposée
aux cultivateurs de s'engager pour trois ans au moins,
sur les habitations auxquelles ils appartenaient, pendant
lequel temps ils ne pourraient abandonner leurs travaux.
Ils devaient jouir du quart brut des revenus. La plupart des
dispositions de ce règlement étaient semblables à celles de
la proclamation de Sonthonax, du 29 août 1795, sur la
liberté générale, et garantissaient conséquemment ce
droit aux cultivateurs * . Dès son départ du Cap avec Rigaud, étant encore sur
son habitation Descahos, T. Louverture écrivit à l'agent
à propos de quelques vagabonds mis en prison par Christophe Mornet, qui les employait aux travaux publics du
Port-au-Prince : cette mesure avait été contrariée par
l'accusateur public de cette ville. Le 27 juillet, Hédouville
lui répondit: « L'arrêté dont nous avons déterminé, avec
« le général Rigaud, les principales dispositions, éclairera
« l'accusateur public et l'empêchera de renouveler ses pro-
« testations sur l'emploi des prisonniers (vagabonds). » 1 Pamphile de Lacroix a fait un roman, en parlant du règlement d'Hédouville;
il ne Ta certainement pas lu. [1798] CHAPITRE XVI. 485 Le 4 août, étant àl'Arcahaie, T . Louverture lui accusa
réception de cet arrêté : « Je puis vous assurer, dit-il,
« que je l'ai lu avec plaisir et attention. Et je dois vous dire
«franchement que cet arrêté est réellement fait pour la co-
« lonie et convient réellement aux circonstances présentes
« etfutures. Soyez intimement persuadé que je vais mettre
« tout le zèle et la surveillance possible pour son exécution.
et Je puis vous assurer que les sages mesures que vous
« avez prises à cet égard vont raviver la culture et rendre
« à cette colonie son ancienne splendeur. » Le 8 août, du Port-au-Prince il écrit encore à Hédouville : « J'ai reçu votre lettre du SOjuillet concernant
« votre arrêté, dont nous avons concerté ensemble les dis-
« positions. Comme cet arrêté est très-avantageux et utile
« à la culture, je vous prie de le faire parvenir aux autorité tés civiles et militaires le plus tôt possible, afin qu'elles
« puissent en faire mettre à exécution le contenu, qui ne
« tend qu'à raviver et faire fleurir la culture.» Le même jour, 8 août, répondant à sa lettre du 4, Hédouville lui dit :« J'espère bien que l'arrêté sur la culture,
<t bien expliqué aux cultivateurs, produira de bons effets.
« Il est encore plus votre ouvrage que le mien, puisque
« nous en avons concerté ensemble les principales dispo-
» sitions. Ainsi, vous méritez plus que moi les choses obligeantes que vous voulez bien me dire à ce sujet. » Voilà une correspondance qui prouve bien le concert
quia existé entre l'agent et le général en chef; mais le
lecteur a remarqué la phrase où nous avons souligné le
mot futures : il était mis à dessein dans la pensée de T.
Louverture. Ecoutons-le, parlant au Directoire exécutif
de cet arrêté :
« nous en avons concerté ensemble les principales dispo-
» sitions. Ainsi, vous méritez plus que moi les choses obligeantes que vous voulez bien me dire à ce sujet. » Voilà une correspondance qui prouve bien le concert
quia existé entre l'agent et le général en chef; mais le
lecteur a remarqué la phrase où nous avons souligné le
mot futures : il était mis à dessein dans la pensée de T.
Louverture. Ecoutons-le, parlant au Directoire exécutif
de cet arrêté : « Consulté par l'agent sur cet arrêté, lorsque je fus le 484 études sur l'histoire d'haïtt. voir avec le général Rigaud, je lui soumis (de concert avec
ce général) les réflexions qu'il nous fît* naître. Il adopta nos
idées mutuelles sur quelques articles relatifs à la culture et
à la police des ateliers, qu'il changea; mais il ne voulut
rien toucher à ce qui en faisait la base. Inébranlable dans
sa résolution, voyant d'ailleurs dans son arrêté un nouveau
moyen de poursuivre les vagabonds, de les assujétir au
travail, je me contentais de lui faire sentir combien il serait mal interprété, combien il jeterait delà défaveur sur
son administration, s'il ne prenait la précaution de charger
des personnes investies delà confiance des cultivateurs, de
le leur présenter sous un point de vue qui ne pût les effaroucher; que c'était une mesure délicate qu'il fallait manier
avec adresse et prudence. J'étais àl'Arcahaie lorsqu'il me
l'adressa ; j'en fis l'explication nécessaire aux cultivateurs
de ce quartier, que je rassemblai à cet effet, et ils s'en retournèrent tous contens. Mais cette précaution ayant été
négligée dans les autres quartiers où cet arrêté fut adressé
aux juges de paix , il porta partout la consternation et
le trouble. » Or, cet acte, loué d'abord par T. Louverture, avait le
malheur d'être dans les idées exprimées par Vaublanc,
dans son discours au conseil des Cinq-Cents : on se rappelle que nous les avons fait connaître. Vaublanc proposait de faire rentrer les noirs sur les habitations de leurs
anciens maîtres, et de leur faire contracter des engagemensà terme. Barbé de Marbois, au conseil des Anciens,
avait parlé aussi de tels engagemens qui ne répugnaient
pas, disait-il, au système républicain. Ils étaient tous
deux royalistes, exclus des conseils au 18 fructidor.
ans son discours au conseil des Cinq-Cents : on se rappelle que nous les avons fait connaître. Vaublanc proposait de faire rentrer les noirs sur les habitations de leurs
anciens maîtres, et de leur faire contracter des engagemensà terme. Barbé de Marbois, au conseil des Anciens,
avait parlé aussi de tels engagemens qui ne répugnaient
pas, disait-il, au système républicain. Ils étaient tous
deux royalistes, exclus des conseils au 18 fructidor. Il n'en fallait pas davantage pour que T. Louverture
exploitât la situation d'Hédouville envers lui ; et ce que [1798] CHAPITRE XVI. 485 l'on va lire explique le mot futures de sa lettre du 4 août.
Son rapport au Directoire exécutif continue au sujet de
l'acte de l'agent : « Le mécontentement des cultivateurs s'était accru par
la contrainteoùrarrêtédu6tliermidorlesmet de s'engager
pour trois ans. Cet acte leur sembla un acheminement à
l'esclavage; ils se rappelaient les moyens proposés par
Vaublanc pour établir le système qu'il voulait introduire
dans la colonie ; et ils étaient surpris que, lorsque le Directoire avait fait justice de ce conspirateur, son agent proposât les mêmes mesures, les prescrivît, et exigeât leur
prompte et entière exécution. Les hommes dépouillés de
passion le jugèrent impolitique, injuste et aristocratique.
Impolitique, parce que, bien loin d'encourager les cultivateurs au travail , il ne pouvait que leur inspirer des
craintes ; qu'il mettait des habitations en rapport dans le
cas d'être abandonnées ; qu'il exposait les cultures faciles
du café et du coton à être préférées à celle si intéressante,
mais bien plus pénible du sucre; qu'enfin, au lieu défaire
fleurir la culture dans tous les points, il la reléguait sur
quelques habitations privilégiées. Injuste, parce qu'il favorisait les grands planteurs au détriment des autres
propriétaires, par la facilité que leurs grands moyens leur
donnaient d'attirer à eux seuls tous les cultivateurs. Aristocratique, parce qu'il concentrait, au milieu de ce petit
nombre d'élus, tous les moyens, toutes les facultés, tous
les ressorts, enfin, avec lesquels ils seraient parvenus dans
la suite à dicter des lois au reste de la colonie. » On conçoit bien que les cultivateurs ne connaissaient
guère le discours de Vaublanc , et que leur mécontentement était en grande partie le fait du général en chef luimême qui les excitait pour servir ses desseins contre Ho486 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. douville. Par sa correspondance, il approuva cet acte auquel il avait contribué ; il engagea l'agent à l'envoyer
promptement aux autorités civiles et militaires ; il lui promit de le faire exécuter, tandis que, d'un autre côté, il le
décriait et le présentait à l'esprit des cultivateurs comme
un moyen de rétablir l'esclavage. Nous prions le lecteur de bien remarquer la critique de
l'arrêté d'Hédouville par T. Louverture; car, en arrivant
à l'année 1800, il verra les actes du général en chef sur la
culture, outre-passant tout ce qu'il y trouvait de pernicieux
pour cette industrie du pays, empirant la condition des
cultivateurs. Et en ce temps-là même où il admettait dans
la colonie les grands planteurs émigrés, contrairement à
la constitution et aux lois , en opposition aux prescriptions récidivées d'Hédouville à ce sujet, que faisait-il sinon
les favoriser pour leur remettre leurs biens, confisqués ou
séquestrés au profit de la République? Cette aristocratie
qu'il signalait, il la rétablit dans toute sa force, au profit
des colons.
la condition des
cultivateurs. Et en ce temps-là même où il admettait dans
la colonie les grands planteurs émigrés, contrairement à
la constitution et aux lois , en opposition aux prescriptions récidivées d'Hédouville à ce sujet, que faisait-il sinon
les favoriser pour leur remettre leurs biens, confisqués ou
séquestrés au profit de la République? Cette aristocratie
qu'il signalait, il la rétablit dans toute sa force, au profit
des colons. Pamphile de Lacroix prétend que T. Louverture fit un
autre règlement, en même temps, d'après lequel les cultivateurs devaient continuer leurs travaux chez leurs anciens maîtres pendant cinq ans, à condition de jouir du
quart du produit, duquel quart, néanmoins, les propriétaires pourraient défalquer les frais de leur nourriture et
entretien. M. Madiou assigne la date de cet acte au 5 août.
Outre quenous ne l'avons pas trouvé dans les documens que
nous avons lus, la correspondance que nous venons de
citer, dans les premiers jours de ce mois, prouve le contraire ; car, s'il avait existé, l'agent n'eût pu l'ignorer et
en aurait fait le reproche au général en chef. Celui-ci était
d'ailleurs trop adroit pour empirer la condition des culti- [1798] CHAPITRE XVI. 487 valeurs, dans le moment où ses sourdes menées les excitaient contre Hédouville. C'est après le départ de ce dernier, le 15 novembre, qu'il rendit une proclamation pour
renouveler ses mesures de contrainte contre les cultivateurs, sous prétexte que les vagabonds profitaient des agitations que ce départ avait occasionnées, pour commettre
des désordres. Aucun de sesrèglemens de culture subséquens n'a fixé de terme pour l'engagement des cultivateurs. Mais nous avons vu un numéro du journal du Port-auPrince où se trouve insérée, à la date du 11 septembre,
une lettre du général en chef à l'administration municipale
de cette ville, par laquelle il s'affligeait de la situation déplorable des Français de Saint Domingue, réfugiés aux
États-Unis : il témoigna le désir qu'ils revinssent dans la
colonie pour être pardonnes, comme Y Enfant prodigue
l'avait été par son père. Cette lettre est certifiée conforme
par B. Borgella, président ou maire. Depuis l'entrée de
T. Louverture au Port-au-Prince, ce colon grand planteur était devenu le conseiller, le factotum du général en
chef. C'était avec lui qu'il concertait principalement toutes
ses mesures d'opposition à l'autorité d'Hédouville. Celuici ne manqua pas de remarquer la lettre dont il s'agit ; et
le 5 octobre, jour où il en eut connaissance, il adressa
une lettre à son tour à l'administration municipale pour
témoigner son étonnement de l'insertion de celle de T.
Louverture sur le journal ; il la déclara contraire à la constitution, et requit du commissaire du pouvoir exécutif, de
faire insérer sa propre lettre sur les registres de ce corps.
l'autorité d'Hédouville. Celuici ne manqua pas de remarquer la lettre dont il s'agit ; et
le 5 octobre, jour où il en eut connaissance, il adressa
une lettre à son tour à l'administration municipale pour
témoigner son étonnement de l'insertion de celle de T.
Louverture sur le journal ; il la déclara contraire à la constitution, et requit du commissaire du pouvoir exécutif, de
faire insérer sa propre lettre sur les registres de ce corps. C'était, de sa part , témoigner toute son impuissance,
puisqu'il n'écrivit pas directement à T. Louverture. Nous ne concevons pas qu'Hédouville ait cru pouvoir
exercer toute l'influence de son autorité, en restant ton488 études sur l'histoire d'haïti. jours au Cap, en ne parcourant pas les villes de la colonie,
dès que l'évacuation de celles de l'Ouest lui eut donné
cette faculté, pour se faire voir aux populations, pour les
entretenir des sentimens du Directoire exécutif à l'égard
de la liberté et de l'égalité, et exercer ainsi son prestige.
Était-ce une disposition de ses instructions, ou agissait-il
d'après sa propre pensée ? Ou bien encore, sentait-il, en
homme d'honneur, qu'il devait s'abstenir de ces communications verbales qui eussent donné des assurances qu'il
savait contraires aux intentions réelles du gouvernement
français ? Quoi qu'il en soit, la mésintelligence entre lui et le général en chef allait croissant chaque jour. Étant à Descahos, où il méditait, le 16 septembre, T.
Louverture l'informa du licenciement qu'il avait opéré
d'environ 5,000 soldats dans les 8e, 10e et 12e demi-brigades, pour les renvoyer à la culture ; delà nomination du
colonel Mamzelle, chef de ce dernier corps, au commandement de Neyba, à cause de son influence sur les noirs à
demi sauvages du Maniel et du Doko. Il termina sa lettre
en demandant un passeport à Hédouville, pour son secrétaire Guybre qu'il envoyait auprès du Directoire exécutif,
afin de solliciter su retraite. Ce nouveau Machiavel essayait ainsi d'endormir Hédouville sur son projet réel, et de faire penser au Directoire
exécutif qu'il était d'une abnégation, d'un désintéressement extraordinaire. Guybre aura à peinepassé le tropique,
que l'agent du Directoire sera aussi en route pour gagner
les rives de la France. Répondant à sa lettre deux jours après, ce dernier désapprouva le licenciement déjà opéré, en ordonnant de ne
plus en faire jusqu'à ce qu'il prît lui-même une mesure [1798] CHAPITRE XYI. 489 générale à cet égard. Il improuva également la nomination de Mamzelle, trop ignorant et capable d'effrayer la
population espagnole. A l'égard de la mission de Guybre,
et tout en lui envoyant le passeport sollicité par lui, l'agent dit : « Votre retraite ne sera pas acceptée, tant qu'on
« croira vos services utiles. Je ne puis m'empêcher de
« vous observer de nouveau, général, que ce n'est pas du
« Directoire exécutif, mais bien de moi que vous tenez
« le commandement de l'armée... Je désire bien que vous
< puissiez venir célébrer avec nous la fête de la Républi-
« que. »
,
et tout en lui envoyant le passeport sollicité par lui, l'agent dit : « Votre retraite ne sera pas acceptée, tant qu'on
« croira vos services utiles. Je ne puis m'empêcher de
« vous observer de nouveau, général, que ce n'est pas du
« Directoire exécutif, mais bien de moi que vous tenez
« le commandement de l'armée... Je désire bien que vous
< puissiez venir célébrer avec nous la fête de la Républi-
« que. » Hédouville connaissait ou pressentait bien la pensée du
Directoire exécutif à l'égard de T , Louverture, dont les
services étaient si utiles, depuis plus de deux ans surtout,
et qui le furent encore davantage par la suite. Mais il mettait le feu aux poudres, par son observation sur le titre de
son commandement en cbef de l'armée. Dès la veille il avait adressé une lettre à Sannon Desfontaines, où il lui disait, pour être communiqué à T.
Louverture : « Ce qui est certain, c'est que, si la mésintelligence régnait entre le général Toussaint et moi, ses ennemis ne
manqueraient pas de donner crédit à tout le mal que Sonthonaxen a dit dans son rapport. Si, au contraire, ilme
seconde pour l'établissement de l'ordre constitutionnel et
l'exécution de mes instructions, j'ose répondre de la tranquillité de la colonie, et assurément il en retirera une plus
grande gloire que moi. Je l'engage à venir célébrer avec
nous la fête de la République. La preuve de notre union
déjouerait les manœuvres des ennemis de l'ordre, et d'ailleurs je lui parlerais à cœur ouvert de beaucoup de choses
qui me restent à faire. » 490 ÉTUDES SUR LHISTOIRE D'HAÏTI. En même temps il écrivait aussi à T. Louverture —
qu'il regrettait de se trouver obligé quelquefois de désapprouver ses actes, qu'il faut le consulter. Il l'entretint des
bruits que semaient les malveillans parmi les cultivateurs,
auxquels ils disaient qu'on veut les remettre dans l'esclavage, et qu'ils ne peuvent conserver leur liberté qu'en
égorgeant les blancs. « Le pillage est toujours mis en pers-
« pective. Les noirs créoles et les hommes de couleur ré-
« sistent facilement; ce sont les noirs d'Afrique qu'on
« cherche à égarer. » Il lui dit en outre, qu'il y avait dans
le voisinage du Cap une grande quantité de fainéans et de
vagabonds qui faisaient des rassemblemens, et qu'il l'engageait à écrire à ce sujet aux commandans militaires. C'était le 17 septembre (1er jour complémentaire de l'an 6).
« Je voudrais que vous puissiez venir ici célébrer avec
« nous la fête de la République : cela produirait un bon
« effet. » Le général Hédouville se trouvait ainsi dans la même
situation où était Sonthonax, lorsque, dénonçant à T. Louverture le complot qu'il imputait à Pierre Michel, il lui témoignait aussi le désir qu'il vînt au Cap pour conférer avec
lui. L'apparition du général en chef, auteur de tout dans
l'une et l'autre situation, fut le signal de l'embarquement
de Sonthonax ; elle va être encore le signal de celui d'Hédouville. Le 22 septembre, jour delà fête, de Descahos, T. Louverture répondit à cet agent, en repoussant toutes ses
avances et revenant encore sur ses plaintes antérieures ;
mais il lui donna l'assurance qu'il veillait sur les cultivateurs et qu'ils n'égorgeraient pas les blancs, parce que ce
serait s'exposer à perdre leur liberté, sur laquelle il veillait aussi. « Croyez, dit-il en réponse à sa lettre du 18,
celui d'Hédouville. Le 22 septembre, jour delà fête, de Descahos, T. Louverture répondit à cet agent, en repoussant toutes ses
avances et revenant encore sur ses plaintes antérieures ;
mais il lui donna l'assurance qu'il veillait sur les cultivateurs et qu'ils n'égorgeraient pas les blancs, parce que ce
serait s'exposer à perdre leur liberté, sur laquelle il veillait aussi. « Croyez, dit-il en réponse à sa lettre du 18, ' [1798] CHAPITRE XVI. 491 « que, quelle que soit l'ingratitude dont on pourra payer
« mes services, je ne laisserai pas d'empêcher toujours,
« par tous les moyens que me donne une influence bien
« acquise, que les noirs ne se montrent dignes de la li-
« berté. » Il s'excusa de n'avoir pu se rendre à la fête de
la République, à cause des pluies torrentielles qu'il avait
fait depuis quelques jours, et qu'il a même failli de se noyer
dans une rivière où il a perdu son sabre. Cette tempête
est effectivement constatée dans une lettre d'Hédouville
même. En post-scriptum, T. Louverture lui apprit que le général Spencer avait envoyé auprès de lui un officier pour
l'inviter à aller au Môle, le 1er octobre (10 vendémiaire),
afin de prendre possession de cette place ; et qu'il s'y rendra pour l'opérer à la satisfaction de tous, quoique 1 adjudant-général Idlinger y soit comme son représentant. Le même jour, 22 septembre, une seconde lettre à Hédouville revient sur ses éternelles plaintes : le général en
chef était décidément un boudeur que rien ne pouvait ramener. Il dit à l'agent : « J'ai été esclave, et je ne suis
« devenu libre que par la France : je ne puis donc être
« ingrat envers elle ni contraire à sa constitution. Cepen-
« dant, d'après vos précédentes lettres, ma conduite de-
« puis quelque temps, et surtout depuis votre entrevue avec
« le général Rigaud, est presque une infraction continuelle
« à la loi. » Au sujet du pardon prononcé à l'église du Portau-Prince, en faveur de personnes qui ne seront pas des
traîtres, il l'expliqua par ses sentimens religieux qui lui
commandaient l'indulgence envers ses semblables. La bombe avait enfin éclaté ! T. Louverture avouait sa
jalousie contre Rigaud, qu'il croyait préféré par Hédou-
' ville! 492 ETUDES SUR L'HISTOIRE d' HAÏTI. N'était-il donc pas assez perspicace pour découvrir le
but de la politique de cet agent, obéissant aux ordres du
gouvernement qu'il représentait ? Cette politique était-elle
autre que celle de Laveaux, de Perroud, de Sonthonax et
de toute la faction coloniale, qui l'avaient successivement
suscitée parleurs intentions déloyales, pour pouvoir perdre
T.Louverture un jour, comme ils avaient terrassé Villatte, comme ils réussirent à terrasser Rigaud ? Quel aveuglement de la part de ce noir, célèbre par son génie et à
tant d'autres titres !
obéissant aux ordres du
gouvernement qu'il représentait ? Cette politique était-elle
autre que celle de Laveaux, de Perroud, de Sonthonax et
de toute la faction coloniale, qui l'avaient successivement
suscitée parleurs intentions déloyales, pour pouvoir perdre
T.Louverture un jour, comme ils avaient terrassé Villatte, comme ils réussirent à terrasser Rigaud ? Quel aveuglement de la part de ce noir, célèbre par son génie et à
tant d'autres titres ! Par une lettre du 26 septembre, Hédouville consentit à
ce qu'il se rendît au Môle et l'y engagea même. En même
temps, l'agent écrivit à Sannbn Desfontaines qu'il désirait
que le général en chef vînt au Cap, en sortant du Môle ;
qu'il causera avec lui de ses vues, que ce général verra
qu'il a confiance en lui. La fête avait célébré l'anniversaire de la fondation de
la République française. Hédouville envoya des exemplaires
imprimés du discours qu'il y avait prononcé, à T. Louverture à qui il adressa une lettre, en date du 2 vendémiaire
(23 septembre). ïl appuyait la profession de foi qu'il avait
faite, de ses principes en faveur de la liberté générale et
pour le bonheur et la prospérité de Saint-Domingue, en
l'engageant de nouveau à avoir confiance en lui : « J'y compte d'autant plus fermement, disait-il, que le
bonheur de cette colonie et votre propre gloire en dépendent Je ne m'écarterai pas de la maxime vraie en politique comme en législation, — qu'il nefautjuger les hommes
que d'après leurs actions. Aussi, passant à l'application,
trouvé-je dans les services que vous avez déjà rendus à la
colonie, la certitude que vous ne cesserez pas de lui être
utile. On chercherait vainement à me persuader le con- [1798] chapitre xvi. 495 traire, tant que rien ne démentira votre conduite passée.
Recevez, citoyen général, l'assurance de mon estime et
de mon affection. » Le 25 septembre, encore à Descahos, T. Louverture
répondit à cette lettre en témoignant à Hédouville toute
sa satisfaction, et pour son discours et pour sa lettre ; il
lui promit d'être toujours uni avec lui. « Le même senti-
« ment qui m'a rendu pénibles vos reproches, m'a rendu
« bien agréable votre lettre qui me rend plus de justice.
« Ce sentiment inné dans mon âme, que rien ne saurait
« détruire , prend sa source dans mon attachement à la
« France, qui ne s'éteindra qu'avec le souffle de ma vie. » Voilà donc le général en chef réconcilié avec l'agent
du Directoire exécutif. Cependant, dès le 17 septembre, le commissaire Chatel
écrivait à ce dernier que le 15, un officier anglais disait à
un de ses camarades : « Il y a beaucoup de troubles en
« Irlande, occasionnés par les Français, qui y ont fait pas-
« ser des troupes, des munitions et des agitateurs ; mais
« ils ne tarderont pas à danser le même branle à Saint-
« Domingue, et nous leur laissons de quoi nous venger des
« troubles de l'Irlande. »
le 17 septembre, le commissaire Chatel
écrivait à ce dernier que le 15, un officier anglais disait à
un de ses camarades : « Il y a beaucoup de troubles en
« Irlande, occasionnés par les Français, qui y ont fait pas-
« ser des troupes, des munitions et des agitateurs ; mais
« ils ne tarderont pas à danser le même branle à Saint-
« Domingue, et nous leur laissons de quoi nous venger des
« troubles de l'Irlande. » Le 29, le même commissaire informait Hédouville que
l'amiral anglais venait de dire au Môle, — que lesblancs
du Cap ont été embarqués. Le 1er octobre, il lui manda encore que l'évacuation du
Môle avait été ajournée au 5; que T. Louverture, après
être venu conférer aux postes avancés avec le général
Spencer, avait envoyé le citoyen Caze au Môle, porteur
d'une proclamation de lui, du 4€r octobre, où il déclarait :
« qu'il ne considérera comme émigrés, que ceux qui sui494 ÉTUDES sur l'histoire d'hâïti. « vraient les Anglais lors de leur évacuation; mais que
« tous ceux qui voudront rester, seront reçus et protégés
« par lui. » Chatel ajouta que cette proclamation fut publiée dans toute la ville, au son du tambour, mais qu'elle
ne fut pas affichée. Hédouville, par une lettre du 28 septembre, invitait
T. Louverture, en termes pressans, devenir auprès de
lui, ayant à l'entretenir d'objets de la plus grande importance. « Je vous attends, dit-il, avec bien de l'impatience.» Le 50, le général en chef lui répondit de Jean-Rabel,
qu'il se rendrait à son invitation dès qu'il aurait pris possession du Môle ; que le 29 il avait eu une entrevue à la
Pointe-Bourgeoise avec le général Spencer, qui lui avait
demandé un ajournement de 48 heures pour l'évacuation,
à cause du temps affreux qu'il faisait depuis quelques
jours. Le 4 octobre, il rendit compte à l'agent de la prise de
possession de cette place, où il était entré avec cent grenadiers et une forte escorte de cavalerie, le 2 à 7 heures du
soir ; le général Glervaux y pénétra avec ses troupes dans la
matinée du 5. Il s'était rendu auprès du général Spencer,
à la maison du gouvernement. « Ce général m'adressant la parole , me dit : — « Le
(t brigadier général Maitland, voulant vous témoigner ,
« par ordre de notre gouvernement, sa reconnaissance
« pour les égards que vous avez eus pour les sujets de S.
« M. que le sort de la guerre a fait tomber entre vos mains,
« m'a chargé de vous faire présent decettemaison que le
« gouvernement anglais a fait bâtir et que je devais, selon
« les usages de la guerre, détruire avant l'évacuation. —
« Je l'acceptai ; mais comme cette maison est bâtie sur
h un terrain qui appartient à la République, je n'ai point [1798] CHAPITRE XVÏ. 49a « voulu me l'approprier que je n'aie obtenu votre appro-
« bation et que vous ne m'en ayez accordé la concession.» Or, cette approbation ni cette concession du terrain ne
furent point accordées par l'agent du Directoire. Le 5 octobre, le général en chef procéda à une cérémonie pour la plantation , au Môle, de l'arbre de la liberté :
c'était la première fois que cette ville voyait un tel arbre.
Il prononça à cette occasion un discours où il engageait
tous ceux qui se ralliaient à ce symbole de la liberté, à
avoir le repentir de l'Enfant prodigue revenant à la maison paternelle. Il y avait de quoi édifier le général Hédouville qui savait par Chatel, que beaucoup d'émigrés étaient
compris parmi ces repentans.
ie pour la plantation , au Môle, de l'arbre de la liberté :
c'était la première fois que cette ville voyait un tel arbre.
Il prononça à cette occasion un discours où il engageait
tous ceux qui se ralliaient à ce symbole de la liberté, à
avoir le repentir de l'Enfant prodigue revenant à la maison paternelle. Il y avait de quoi édifier le général Hédouville qui savait par Chatel, que beaucoup d'émigrés étaient
compris parmi ces repentans. Le 6, T. Louverture lui transmit des lettres qu'il venait de recevoir de l'administration municipale du PetitGoave et du colonel Faubert, qui lui rendaient compte
d'une insurrection formidable survenue dans cette commune, à l'instigation de Saingla, un des premiers révolutionnaires de ce lieu, à propos du règlement de culture
de l'agent. Dès ce moment Saingla se montra partisan de
T. Louverture : ce fut la cause de sa mort arrivée quelque temp: après. Par la même dépêche, le général en chef réclamait avec
instances, de l'agent, des adoncissemens au sort des malheureux soldats qui étaient nus, qui ne recevaient point
de solde : « Quand je leur dis de prendre patience, ils me
« répondent : A force de poison, le diable en crève. »
Cette dépêche est du reste écrite dans les formes les plus
convenables. Hédouville se vit ainsi menacé en même temps, et du
mécontentement des cultivateurs, et du courroux de l'armée. Le 11 octobre, il répondit à T. Louverture : « Les 496 études sur l'histoire d'iiaïti. « troupes ont touché trois mois de solde depuis mon ar-
« rivée, et les officiers deux mois d'à-compte. Vous n'êtes
« donc pas fondé à me dire qu elles ne touchent rien. Vous
« connaissez aussi bien que moi la pénurie des caisses,
« et vous ne deviez pas vous laisser entraîner par des
« plaintes dont l'injustice est trop évidente pour me bles-
« ser. Venez, citoyen général, le plus tôtquevouspourrez.
« Il est plus que temps que vous ne vous fassiez plus aucune
« illusion sur les individus qui voudraient encore trouât bler la colonie, et sur l'intérêt que je prends à tout ce
v qui vous regarde. » Ces plaintes en faveur des soldats étaient semblables à
celles adressées à Sonthonax. Le 10 octobre, le général en chef avait rendu une
proclamation où il rappelait à l'armée la gloire qu'elle
avait acquise dans la guerre contre les Anglais, dont elle
avait enfin obtenu l'évacuation sur tous les points de la
colonie. Comme toujours, il n'oublia pas de faire valoir
ses services personnels dans la cause de la liberté. Il disait
à cette armée et aux habitans, que pour conserver ce bien
précieux, il fallait pratiquer les devoirs religieux. En conséquence, il prescrivit « aux chefs de corps de faire dire la
« prière aux troupes le matin ou le soir, aux généraux de
« faire chanter un Te-Deum en actions de grâces, pour
k remercier le Tout-Puissant d'avoir favorisé les opéra-
« tions de l'armée, en éloignant l'ennemi sans effusion de
« sang, et d'avoir protégé la rentrée, dans la colonie, de
« plusieurs milliers d'hommes de toute couleur jusqu'a-
« lors égarés, en rendant plus de vingt mille brask lacul-
« ture. »
le soir, aux généraux de
« faire chanter un Te-Deum en actions de grâces, pour
k remercier le Tout-Puissant d'avoir favorisé les opéra-
« tions de l'armée, en éloignant l'ennemi sans effusion de
« sang, et d'avoir protégé la rentrée, dans la colonie, de
« plusieurs milliers d'hommes de toute couleur jusqu'a-
« lors égarés, en rendant plus de vingt mille brask lacul-
« ture. » Il est bien entendu, que si des individus eurent confiance en ses promesses, ceux qui s'étaient le plus com- [1798} CHAPITRE xvi. 497 promis en servant les Anglais profitèrent de leurs offres
généreuses et s'enfuirent avec eux. De ce nombre étaient
J.-B. Lapointe, Jean Kina, etc. Lapointe, reconnu brigadier général, Jean Kina, colonel, furent traités avec magnificence * . Rendu au Port-de-Paix le 15 octobre, T. Louverture
écrivit à Hédouville : « J'ai enfin réussi ! Je suis parvenu au but que je me
proposais, celui de chasser les Anglais de Saint-Domingue, en substituant aux drapeaux des despotes, l'étendard
de la liberté et le pavillon de la République française. Il
flotte d'un bout de Saint-Domingue à l'autre. Je n'ai plus
rien à désirer. « Il ne vous reste plus qu'à faire la tournée de cette île,
pour connaître par vous-même l'immensité du territoire
que l'armée de Saint-Domingue a reconquis , pour estimer la valeur de ces conquêtes précieuses, enfin, pour
pouvoir rendre aux soldats de la République la justice
qu'ils méritent . « Je désire, citoyen agent , que ma conduite dans la
prise de possession du Môle mérite votre approbation.
Toutes mes actions n'ont eu d'autre but que celui de mériter votre confiance, d'acquérir votre estime, et je ne
m'estimerai heureux, que lorsque j'en aurai la conviction
certaine. » Il y a dans cette lettre un sentiment d'orgueil bien légitime de la part de T. Louverture. Depuis le-jour où il
avait arboré le pavillon tricolore aux Gonaïves, le 4 mai
1 794, il n'avait cessé de combattre les Anglais, comme les 1 Jean Kina mourut à l'étranger. Nous avons déjà dit que Lapointe revint
en Haïti en 1812. t. ni. 52 498 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. autres défenseurs de la colonie avaient fait eux-mêmes.
Le succès le plus complet venait de couronner leur œuvre
glorieuse : ils avaient tous mérité de la France, en défendant sa possession, en conquérant son territoire sur un
ennemi dont les forces maritimes empêchèrent qu'aucun
secours efficace ne vînt de la métropole. Il ne s'agissait
plus que de conserver Saint-Domingue, de le faire prospérer sous le nouveau régime qui avait remplacé l'ancien
système colonial. Là fut l'écueil le plus grand, et pour la
France et pour les sommités militaires et politiques qui
avaient dirigé les forces coloniales : des vues respectives
delà métropole et de ces capacités dans la race noire, ont
surgi des événemens désastreux pour cette race et pour la
France.
ole. Il ne s'agissait
plus que de conserver Saint-Domingue, de le faire prospérer sous le nouveau régime qui avait remplacé l'ancien
système colonial. Là fut l'écueil le plus grand, et pour la
France et pour les sommités militaires et politiques qui
avaient dirigé les forces coloniales : des vues respectives
delà métropole et de ces capacités dans la race noire, ont
surgi des événemens désastreux pour cette race et pour la
France. En attendant que le moment arrive où nous les relaterons, nous remarquons que ce serait peu connaître T.
Louverture, que de croire qu'il n'avait plus rien à désirer.
Parvenu au rang de général en chef de l'armée, par la politique de Sonthonax qui interpréta celle du Directoire
exécutif, il ne comprenait pas, comme le lui disait Hédouville, que ce titre n'est donné à un général que pour une
campagne : pour lui, c'était un titre au pouvoir suprême.
Flatté parles colons, les émigrés, les Anglais; caressé (on
peut le dire d'après leur correspondance) par le nouvel
agent qui faisait valoir cependant ses propres droits et
ses pouvoirs, il était impossible qu'il ne conçût pas le dessein de l'expulser à son tour, pour rester le seul gouvernant à Saint-Domingue. Le chapitre suivant va nous montrer comment il agit
dans ce but. CHAPITRE XVII. Arrêté et circulaire d'Hédouville contre les émigrés. -*- Opposition de Moïse
à cet agent. —Affaire du Fort-Liberté. —Conduite de Toussaint Louverture
et ses explications au Directoire exécutif. — Hédouville est forcé de s'embarquer et part pour la France. — Toussaint Louverture entre au Cap. —
Mesures d'ordre qu'il prend. — Ecrits publiés par lui. — Lettre d'Hédouville à Rigaud. — Examen de la conduite de cet agent. — Objet de sa mission.— Roume le ren. place. — Ses instructions. — But que se propose
Toussaint Louverture. — Réfutation des opinions de quelques auteurs, fondées sur des erreurs accréditées. — Résumé de la troisième Epoque. Voyant les manœuvres de T. Louverture pour admettre
le plus d'émigrés possible, le 15 septembre Hédouville
avait rendu un arrêté contre eux et leurs complices. C'était sous-entendre le chef qui les favorisait. Le 1 4 octobre,
il renouvela la défense de les admettre dans la colonie,
par une circulaire qu'il adressa aux autorités civiles et militaires, en leur disant qu'il avait appris qu'il y en avait
environ deux mille à la Jamaïque, qui se proposaient de
venir à Saint-Domingue par des navires envoyés en parlementaires sous divers prétextes.
avait rendu un arrêté contre eux et leurs complices. C'était sous-entendre le chef qui les favorisait. Le 1 4 octobre,
il renouvela la défense de les admettre dans la colonie,
par une circulaire qu'il adressa aux autorités civiles et militaires, en leur disant qu'il avait appris qu'il y en avait
environ deux mille à la Jamaïque, qui se proposaient de
venir à Saint-Domingue par des navires envoyés en parlementaires sous divers prétextes. Ces mesures suffisaient pour amener la crise qui se préparait. Mais , dès les derniers jours de septembre et jusqu'au 5 octobre, l'agent dut échanger avec le général
Moïse, commandant de l'arrondissement du Fort-Liberté, 500 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAÏTI. des lettres pleines de fermeté de la part de l'agent qui lui
reprocha de n'avoir pas fait intervenir son autorité, contre
une cabale du 5e régiment qui s'opposa à l'envoi de quelques approvisionnerons au Cap ; il finit par le menacer de
la destitution, parce que Moïse opposait à son tour une
force d'inertie (|ui décelait une résolution arrêtée d'avance.
Le 9 octobre, Moïse se plaignit du colonel Grandet, commandant à Monte*Christ, qui avait fait faire des patrouilles
dans l'arrondissement du Fort-Liberté, à l'effet d'arrêter
des noirs espagnols fugitifs , pour les rendre à leurs anciens maîtres ; et là-dessus, Moïse déclama contre ceux qui
violaient la liberté des noirs qu'on voulait rétablir dans
l'esclavage. D'après cette disposition d'esprit de Moïse, il s'ensuivit
nécessairement une attitude menaçante de la part du 5e
régiment qu'il avait commandé comme colonel ; des propos furent naturellement tenus contre les blancs: de là
l'idée que leur massacre était résolu au Fort-Liberté. Le rapport en fut fait à Hédouville, par le colonel Dalban, commandant de la place, par le colonel Grandet qui
vint lui-même au Cap, et par les autorités civiles presque
toutes composées de blancs. Ces deux officiers étaient
blancs aussi. Nous croyons que tous ces propos contre les blancs
étaient un acheminement à l'embarquement d'Hédouville,
médité par T. Louverture. C'étaient les mêmes manœuvres que pour celui de Sonthonax, desquelles Moïse avait
été le moteur d'après les ordres de son oncle. Hédouville se décida donc, le 15 octobre, à envoyer
tous les pouvoir s civils et militaires au citoyen Manigat,
juge de paix au Fort-Liberté, homme noir d'une ancienne
famille d'affranchis, respectable par ses qualités person-
édouville,
médité par T. Louverture. C'étaient les mêmes manœuvres que pour celui de Sonthonax, desquelles Moïse avait
été le moteur d'après les ordres de son oncle. Hédouville se décida donc, le 15 octobre, à envoyer
tous les pouvoir s civils et militaires au citoyen Manigat,
juge de paix au Fort-Liberté, homme noir d'une ancienne
famille d'affranchis, respectable par ses qualités person- [1798] CHAPITRE XVII. 501 nelles qui le faisaient estimer et jouir d'une grande considération dans sa ville natale. Grandet fut chargé de les
lui porter avec l'arrêté rendu par l'agent, qui l'autorisait
à destituer et faire arrêter n'importe qui menacerait la
tranquillité publique. Il y avait au Fort-Liberté quelques troupesfrançaises, de
la 84e, de la 1 06e demi-brigades et du bataillon du Morbihan. Avec ces forces et la garde nationale de toutes couleurs, les officiers supérieurs blancs crurent pouvoir opérer le désarmement du 5e régiment, en profitant surtout
de l'absence de Moïse qui, en ce moment, visitait, a-t-il
dit, son arrondissement; mais qui, peut-être, recrutait des forces dans les campagnes. Un engagement ne
tarda pas à survenir entre les troupes, blanches et noires :
le 5e régiment, n'ayant pas beaucoup de munitions, eut
le dessous ; son colonel Adrien et plusieurs de ses officiers
furent faits prisonniers et envoyés par mer au Cap. Apprenant ces événemens, Moïse rentra un moment
au Fort-Liberté ; mandé par Manigat auprès de lui, il s'y
refusa parce qu'il voyait bien que c'était pour l'arrêter.
Manigat rendit un arrêté qui le destitua de ses fonctions,
et même de son grade de général, et ordonna de l'arrêter.
Moïse dut se sauver, et se rendit dans la campagne où il
fit appel à la population de toutes les communes environnantes , déjà préparée secrètement au mouvement combiné. C'était le 16 octobre qu'il avait dû se sauver du FortLiberté ; en peu de jours, une nuée de cultivateurs marchaient sur le Cap. Les troubles avaient commencé le 14 et avaient continué le 15 et le 16. Ce dernier jour, avisé de ce qui se passait, Hédouville adressa une lettre à T. Louverlure, qu'il
envoya en quatre expéditions, au Môle, à Eimcry, aux Go502 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. naïves et à l'habitation D'Héricourt ; car le général en
chef était partout et en même temps nulle part : on ne
savait jamais où le trouver, tant son activité lui faisait
compter pour rien toutes les distances. L'agent lui
disait : « On s'égorge au Fort-Liberté. L'autorité nationale y
« est méconnue. L'imprudence et la férocité du général
« Moïse en sont la cause. Transportez-vous aussitôt ma
« lettre reçue, dans ce malheureux canton « Pourquoi nêtes-vous pas venu ici, ainsi que vous me
« l'aviez mandé ? Vos ennemis vous ont inspiré des mé-
« fiances dont vous auriez déjà reconnu l'injustice. Je vous
« salue cordialement. »
s'égorge au Fort-Liberté. L'autorité nationale y
« est méconnue. L'imprudence et la férocité du général
« Moïse en sont la cause. Transportez-vous aussitôt ma
« lettre reçue, dans ce malheureux canton « Pourquoi nêtes-vous pas venu ici, ainsi que vous me
« l'aviez mandé ? Vos ennemis vous ont inspiré des mé-
« fiances dont vous auriez déjà reconnu l'injustice. Je vous
« salue cordialement. » L'autorité nationale, impuissante à l'égard de Moïse,
comme elle l'avait été à l'égard de Pierre Michel, recourait
encore à l'homme qui faisait tout mouvoir pour arriver à
ses fins. Mais cette fois, T. Louverture avait affaire à un
général intrépide, capable d'énergie, et non à un avocat,
capable de faire des discours, quoique courageux : il se
garda de se rendre au Cap. fl n'y avait plus lieu de se rendre au Fort-Liberté. Le 21 , étant aux Gonaïves, le général en chef répondit
à la lettre d'Hédouville : « J'étais parti du Gros-Morne avec un aide de camp et
« un capitaine de dragons pour me rendre au Cap. Arrivé
« chez D'Héricourt, des avis fidèles m'apprirent que ma
« vie ne serait pas en sûreté au Cap. La prudence et le saint
« de la colonie me firent une loi de retourner sur mes pas.
« Je reçus dans ma route rétrograde votre lettre du 16 et
« son duplicata. Sans escorte, je me suis rendu ici pour
« prendre celle qui m'est nécessaire pour remplir vos in-
« tentions (ou plutôt les miennes). Je vais partir et ne [1798] chapitre xvii. 503 « négligerai rien pour rendre la paix à cette partie de la
« colonie. » L'agent reçut cette lettre par un aide de camp, au moment de son embarquement, le 2 brumaire an 7 (25 octobre). Dès le 18, le général Clervaux , du Port-de-Paix, avait
donné l'ordre écrit à tous les commandans militaires, de
mettre embargo par mer, d'interdire toute communication
par terre avec le Cap. Laissons relater les faits au Directoire exécutif, par T.
Louverture lui-même : « Les choses étaient en cet état , dit-il , lorsqu'après
avoir pris possession du Môle, la plus importante et la dernière des places évacuées par l'Anglais, je me disposai à
me rendre aux désirs du général agent qui m'appelait auprès de lui. Quelles que pussent être les méfiances dontje
devais être environné, quelques fidèles que fussent les avis
que je recevais de toutes parts, des plus sincères amis de
la prospérité de Saint-Domingue, quelques craintes que
m'inspirassent les attentats qu'on méditait contre
ma personne, je ne balançai pas de partir pour le Cap ;
je cherchai même à donner une preuve de ma confiance à la première autorité, en ne me faisant accompagner que par un aide de camp et un officier de cavalerie. Mais, arrivé sur l'habitation D'Héricourt, des bruits
effrayans viennent m'y alarmer. J'y apprends qu'au FortLiberté, le 5e colonial , qui concourut tant au rétablissement de l'ordre, à la pacification de la Grande-Rivière, la
Vendée de Saint-Domingue, à l'éloignement des Anglais,
est devenu la victime des troupes européennes qui livrèrent autrefois aux puissances étrangères les points de la
colonie qui avaient été confiés à leur défense Con504 études sur l'histoire d'daïti.
mer. J'y apprends qu'au FortLiberté, le 5e colonial , qui concourut tant au rétablissement de l'ordre, à la pacification de la Grande-Rivière, la
Vendée de Saint-Domingue, à l'éloignement des Anglais,
est devenu la victime des troupes européennes qui livrèrent autrefois aux puissances étrangères les points de la
colonie qui avaient été confiés à leur défense Con504 études sur l'histoire d'daïti. vaincu alors des mauvaises intentions du gouvernement
(de l'agent Hédouville) au nom duquel toutes ces horreurs
se commettaient ; ne voyant plus de sûreté pour quiconque
avait acquis des droits bien mérités à la reconnaissance
nationale ; craignant avec juste raison pour moi-même,
je retournais sur mes pas et me disposais à aller attendre
aux Gonaïves, des nouvelles officielles d'un événement
dont je redoutais les suites. Je reçus en route une lettre
du général agent qui me le confirmait, et par laquelle il
m'ordonnait de me rendre au Fort-Liberté, pour aider le
citoyen Manigat, qu'il avait revêtu de tous les pouvoirs
civils et militaires, dans le rétablissement de l'ordre et de
la tranquillité publique. Je pressai alors mon arrivée aux
Gonaïves pour y prendre l'escorte dont j'avais besoin. Les
attentats exercés par des Français contre des frères (les
noirs) me forçaient à cette mesure de prudence. Je partis
des Gonaïves avec le 4e régiment (et le général J. J. Dessalines!); mais quelle fut ma douleur, lorsqu'arrivé sur
l'habitation D'Héricourt (une seconde fois), j'y appris que
le soulèvement des cultivateurs était devenu général, que
toute la plaine était en armes et menaçait la ville du Gap , d'une
irruption prochaine ! Ceux qui étaient rassemblés dans cette
intention sur l'habitation D'Héricourt m'entourent, sitôt
mon arrivée, me reprochent de les avoir trompés, en leur
répondant des bonnes intentions du général Hédouville,
m'attribuent regorgement de leurs frères du Fort-Liberté,
l'arrestation d'une partie d'entre eux et la destitution du général Moïse. J'envoie de toutes parts des émissaires fidèles
pour calmer les esprits agités, leur annoncer mon arrivée
etleurpreseriredenerien entreprendre sans mes ordres.
J'accours moi-même pour m'opposer aux entreprises des
plus forcenés qui s'étaient déjà emparé des postes du [1798] CHAPITRE XVII. 505 Haut-du-Cap et du fort Belair, qui commande la ville du
Cap * . J'ai peine à percer la foule ; un peuple immense,
que le désir aveugle de la vengeance avait armé, couvrait
les chemins qui conduisent au Cap, et menaçait cette
ville des plus grands malheurs. Effrayé de l'abîme au bord
duquel elle se trouve placée, je cours l'en retirer. J'apprends dans ma marche que le général agent s'est embarqué » Quelle douleur pour le Pacificateur de ta Vendée de
Saint-Domingue, que cette résolution prise par le Pacificateur de la Vendée de France ! Le fait est, que le général Hédouville n'ayant pas de
forces à opposer à l'irruption de la population, à la tête de
laquelle étaient T. Louverture, Moïse et J.-J. Dessalines,
ne put que s'embarquer sur la frégate la Bravoure, l'une
des trois venues avec lui et qui étaient encore sur la rade
du Cap. Les principaux fonctionnaires publics, Européens, et environ dix-huit cents personnes de la classe
blanche s'embarquèrent aussi. C'est alors que le général
noir Baptiste Léveillé, qui commandait l'arrondissement
du Cap, prit le parti d'aller en France.
étaient T. Louverture, Moïse et J.-J. Dessalines,
ne put que s'embarquer sur la frégate la Bravoure, l'une
des trois venues avec lui et qui étaient encore sur la rade
du Cap. Les principaux fonctionnaires publics, Européens, et environ dix-huit cents personnes de la classe
blanche s'embarquèrent aussi. C'est alors que le général
noir Baptiste Léveillé, qui commandait l'arrondissement
du Cap, prit le parti d'aller en France. Toutefois, lesbâtimens de guerre, bloqués dans le port
par les Anglais, y restèrent jusqu'au 27 octobre dans la
nuit, où ils mirent à la voile : ils réussirent ainsi à éviter
un combat, peut-être leur capture, et arrivèrent en France. Avant de porter notre jugement sur la mission du général Hédouville, disons ce qui suivit immédiatement son ■ Kerverseau accuse D'Hébécourt, Européen, d'avoir livré ce fort, étant d'intelligence avec T. Louverture. Il fut conservé dans son commandement de la
place du Cap, après le départ d'Hcdouville. 506 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. départ de Saint -Domingue, même pendant qu'il était encore dans la rade du Cap. Cet agent s'était embarqué le 25 octobre, à dix heures
du matin. T. Louverture ne tarda pas à entrer au Cap
avec le 4e régiment et les généraux qui l'assistaient. Sa
puissance d'opinion sur les masses de cultivateurs qu'il
avait fait ameuter, les empêcha d'y pénétrer. Il se rendit
à la municipalité, pour l'inviter à prendre les mesures
d'ordre que commandait la circonstance ; il lui adressa
une lettre à cet effet qui fut imprimée et publiée. Ensuite,
il fît chanter le Te-Deum indispensable, auquel toute la
population du Cap assista, pour louer Dieu, le remercier
de l'avoir préservée des malheurs dont l'agent, par ses
fautes, allait l'accabler, et dont le général en chef l'avait
garantie, après Dieu * . T. Louverture affecta alors de paraître dégoûté des affaires et de l'autorité ; il parla de la demande de retraite
qu'il avait envoyée au Directoire exécutif par son secrétaire Guybre. Mais, les fonctionnaires publics, les citoyens
le conjurèrent, le supplièrent de rester à son poste. Plusieurs, cependant, adressèrent secrètement à Hédouville
des lettres qui exprimaient leurs craintes, et leurs sentimens de dévouement à la France et à son agent. César
Thélémaque, entre autres, lui témoigna tout son regret
de ne pouvoir le suivre en France où il avait résidé longtemps, avant de venir à Saint-Domingue. Ce noir, si respectable par ses qualités morales, pensait alors à passer
dans le Sud auprès de Rigaud. Sa destinée était d'être apprécié plus tard, estimé, honoré, aimé parPétion. i On pourrait, ce nous semble, appliquer aux Te-Deum de T. Louverture, ce
que le dictionnaire de Boisle dit à propos de ce chant de l'Eglise catholique :
— «Nous avons souvent chanté des Tc-Heumque bien des mères traduisaient
« en De profundis. » [1798] CHAPITRE XVII. 507 Dejtous côtés arrivèrent bientôt des adresses de toutes
les municipalités du Nord et de l'Artibonite, des propriétaires, des cultivateurs, qui pressèrent le général en chef
de garderie pouvoir. Plusieurs de ces actes parvinrent à
Hédouville, avant son départ : il put voir, du bord de la
Bravoure, comment le vent, contraire à sa sortie du port,
avait fait tourner les girouettes.
en De profundis. » [1798] CHAPITRE XVII. 507 Dejtous côtés arrivèrent bientôt des adresses de toutes
les municipalités du Nord et de l'Artibonite, des propriétaires, des cultivateurs, qui pressèrent le général en chef
de garderie pouvoir. Plusieurs de ces actes parvinrent à
Hédouville, avant son départ : il put voir, du bord de la
Bravoure, comment le vent, contraire à sa sortie du port,
avait fait tourner les girouettes. Le 28 octobre, la municipalité du Cap fit une adresse
à toutes les autres administrations municipales de la colonie, où elle relatait les événemens qui eurent lieu au Fortliberté et au Cap. Il est entendu qu 'Hédouville eut tous
les torts, et que le général en chef « par sa vigilance, par
« son amour pour la France, pour son pays et pour l'hu-
« manité, a sauvé la ville du Cap et la colonie de leur
« ruine, en rétablissant la tranquillité publique. » Dans toutes ces adresses, on protesta contre le règlement de culture d' Hédouville : il ne convenait ni aux colons, ni à T. Louverture qui se proposait de faire mieux à
cet égard; nous verrons les siens en 1800. Presque partout, il fut dit que les cultivateurs déclaraient préférer
vivre toute leur vie dans les bois, que de s'engager
comme le règlement le prescrivait. Les registres ouverts
dans les communes pour les actes d'engagement furent
lacérés. Les adresses furent imprimées à la suite du rapport
du général en chef au Directoire exécutif; et pour mieux
convaincre ce gouvernement que tel était le vœu des cultivateurs eux-mêmes, l'adresse de la Petite-Rivière de
l'Artibonite fut rédigée en créole :ce qui devait édifier le
Directoire exécutif. Rien n'échappait, comme on le voit,
au génie inventif de T. Louverture.
d'engagement furent
lacérés. Les adresses furent imprimées à la suite du rapport
du général en chef au Directoire exécutif; et pour mieux
convaincre ce gouvernement que tel était le vœu des cultivateurs eux-mêmes, l'adresse de la Petite-Rivière de
l'Artibonite fut rédigée en créole :ce qui devait édifier le
Directoire exécutif. Rien n'échappait, comme on le voit,
au génie inventif de T. Louverture. Partout, les cultivateurs reprirent leurs travaux avec
docilité. 508 études sur l'histoire d'haïti. Nous ne pouvons reproduire tous les principaux passages du rapport dont il vient d'être question ; mais citons-en un seul : « Quels que pussent être les motifs du blâme continuel
que je recevais de l'agent, sur une conduite dans laquelle
je ne trouvais rien à me reprocher, je ne devais pas les approfondir ; et persuadé que du moment que j'avais perdu
sa confiance, il ne m'était plus possible d'opérer le bien,
je vous demandai marelraite. Heureux si elle eût pu me parvenir avant l'éloignement du général agent ! Il eût éprouvé
alors que l'ambition ne me domina jamais, et surtout, il
ne m'eût pas fait l'injure de publier que je voulais terminer mes services à la France par un crime vers lequel j'étais entraîné par les hommes vendus à l'Anglais, qui m'entouraient. Quels que puissent être ceux dont j'ai été obligé de me servir pour m'aider clans mes importantes occupations, et dont même, avec tous les moyens que donne
l'éducation, que je n'ai pas reçue, mes fonctions ne me
permettraient pas de me passer, je prouverai un jour que
nul moins que moi ne mérita le reproche que mefont mes
ennemis de me laisser gouverner . Pourrait-on me faire un
crime de diriger vers l'intérêt public, d'employer à l'avantage delà République, l'activité, les talens et le génie ? Et
lorsque mes secrétaires, que des liens trop sacrés unissent
à la métropole pour douter un seul instant de leur attachement pour elle, sont les seuls dépositaires de mes secrets,
les seuls confidens des projets que je ne puis renfermer en
moi-même, pourquoi rejeter, sur des hommes qui ne
m'influencèrent jamais, le blâme des ridicules intentions
qu'on me prête, et qui, n'étant jamais entrées dans mon
cœur, prouvent encore plus que/e ne me laisse pas gouverner au gré des passions des hommes [1798] CHAPITRE XVII. 509 Dans une autre partie de son rapport, T. Louverture
parle de lafauteqae commettait le gouvernement français,
en envoyant continuellement des agens qui n'écoutent que
leurs passions; et autant pour citer un exemple, que pour
faire sentir au Directoire exécutif qu'il devrait laisser
gouverner Saint-Domingue par lui, il lui dit : « La nomina-
« tion du général Desfourneaux à l'agence de laRépublique
(« à la Guadeloupe, n'a pu quétonner le peuple de Saintce Domingue, qui n'ignore pas que ce général a été la
« principale cause des malheureux événernens survenus
k dans le Sud, lors de la dernière mission de Sonthonax * . »
, que pour
faire sentir au Directoire exécutif qu'il devrait laisser
gouverner Saint-Domingue par lui, il lui dit : « La nomina-
« tion du général Desfourneaux à l'agence de laRépublique
(« à la Guadeloupe, n'a pu quétonner le peuple de Saintce Domingue, qui n'ignore pas que ce général a été la
« principale cause des malheureux événernens survenus
k dans le Sud, lors de la dernière mission de Sonthonax * . » C'était justifier Rigaud, que Sonthonax avait tant accusé à propos de ces événernens. Le rapport terminait par de nouvelles protestations de
dévouement envers la France, en se défendant de l'accusation d'indépendance portée contre lui par Hédouville,.
Le citoyen Caze, homme de couleur, fut chargé de le porter
en France. Cet acte, daté du Cap le 1 2 novembre, informait
le Directoire exécutif qu'il avait député auprès de l'agent
Roume, à Santo-Domingo, pour le conjurer, au nom du
salut public, de venir prendre les rênes du gouvernement
delà colonie, abandonnées par Hédouville. T . Louverture s'attacha toujours à dire, à répéter, à persuader, que personne ne l'influençait, ne le dirigeait. C'est
un effet de la vanité, de l'amour-propre qu'éprouvent tous
les chefs. Hédouville a fait comme T. Louverture, dans
une de ses lettres à ce dernier. Certes, T. Louverture 1 Nous n'avons pu savoir comment Desfourneaux s'était dégagé du GrandFort du Port-de-Paix où Sonthonax l'avait fait enfermer. II est probable qu'il
aura dû son élargissement, de même que Pierre Michel, au départ forcé de ce
commissaire. Pierre Michel fut condamné ensuite, le 19 juin, à garder les arrêts au Port-de-Paix durant le jour, et à entrer au même fort durant la nuit,
par ordre de T. Louverture. 540 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. avait assez de génie pour que l'on croie qu'il a beaucoup
fait, sinon tout, par ses propres inspirations. Mais, cette
prétention même peut le rendre seul responsable, et plus
coupableaux yeux de la postérité, si l'histoire prouve qu'il
a fait/e mal, lorsqu'il aurait pu faire le bien. Indépendamment de son rapport qu'il fit imprimer, il
publia un écrit intitulé Exposition de l'événement du FortLiberté, rédigé d'après les déclarations d'une foule d'in^
dividus qui en furent témoins. Dans l'exposition des faits , le général en chef, discutant
ces diverses déclarations, établit lui-même la justification
du citoyen Manigat, de cet honnête homme, en attribuant
tout ce qui se passa au Fort- Liberté à un blanc nommé
Raffîn, — l'être, dit-il, le plus intrigant, le plus immoral, le plus abject, le plus caméléon, le plus machiavélique. Il démontra que Manigat ne fit que ce que lui inspirait ce Raffîn, qui a souvent contrefait sa signature ; que
s'il avait dépendu de Manigat, il aurait calmé les esprits
et ramené le bon ordre; que ce témoignage a été donné
en sa faveur par Moïse lui-même, par Adrien, colonel du
5e régiment, et par tous les citoyens du Fort-Liberté.
, le plus caméléon, le plus machiavélique. Il démontra que Manigat ne fit que ce que lui inspirait ce Raffîn, qui a souvent contrefait sa signature ; que
s'il avait dépendu de Manigat, il aurait calmé les esprits
et ramené le bon ordre; que ce témoignage a été donné
en sa faveur par Moïse lui-même, par Adrien, colonel du
5e régiment, et par tous les citoyens du Fort-Liberté. Manigat n'avait donc que de bonnes intentions ; il n'avait agi que sous la pression d'un intrigant ! Néanmoins,
T. Louverture fit arrêter Manigat qui fut emprisonné dans
le Grand-Fort du Port-de-Paix. Il subissait encore cette
détention injuste et arbitraire, à l'arrivée de l'expédition
française, en 1802 *. * Nous relevons cette injustice de T. Louverture, pour honorer la mémoire
d'un homme vertueux que nous avons connu, estimé, aimé, comme tous nos
contemporains. Manigat est mort au Cap à un âge avancé, après avoir rempli
des foBctions importantes dans la République dTIaiti : il fut universellement
respecté et regretté. [1798] CHAPITRE XVII. gît Revenons à l'agent Hédouville. Avant de s'embarquer, il avait rendu une proclamation
datée du 22 octobre. Cet acte dénonçait T. Louverture
aux fonctionnaires publics, à tous les habitans de laf colonie, comme étant disposé à prononcer son indépendance
de la France, d'accord avec la Grande-Bretagne et les
États-Unis. Il écrivit une circulaire dans le même sens à tous les
fonctionnaires publics, à Bauvais, à Rigaud. Il nous faut
citer sa lettre à ce dernier. « Forcé, lui dit-il, de quitter la colonie, par l'ambition
« et la perfidie du général Toussaint Louverture, qui s'est
« vendu aux Anglais, aux émigrés et aux Américains,
« qui n'a pas craint de violer les sermens les plus solennels,
«je vous dégage entièrement de L'autorité qui lui était at"
« tribuée comme général en chef, et je vous engage à
« prendre le commandement du département du Sud, tel
« qu'il est désigné par la loi du 4 brumaire an 6. « Il est de l'intérêt des habitans de cette colonie de n'en
« pas augmenter les désastres, par des divisions et des
« guéries intestines, jusqu'à ce que la République y fasse
« régner et respecter l'ordre constitutionnel. « Rapprochez-vous de cet ordre le plus que vous pour-
« rez; je ne puis vous donner de meilleur conseil. Ce sera
« une satisfaction pour moi d'assurer au Directoire exé -
« cutif, que je n'ai eu qu'à me louer de votre dévouement
« à la République, depuis mon arrivée. « Je suis bien convaincu que vous en donnerez de nouc< velles preuves en toutes occasions. « T. Hédouville. >; Telle fut textuellement sa lettre à Rigaud, en date du
1er vendémiaire (22 octobre). De même que nous n'en 512 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. avons omis aucune autre, nous donnons celle-ci tout entière, afin que le lecteur la juge avec nous et puisse aussi
juger Rigaud, dans sa conduite à l'égard de T. Louverture.
vous en donnerez de nouc< velles preuves en toutes occasions. « T. Hédouville. >; Telle fut textuellement sa lettre à Rigaud, en date du
1er vendémiaire (22 octobre). De même que nous n'en 512 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTI. avons omis aucune autre, nous donnons celle-ci tout entière, afin que le lecteur la juge avec nous et puisse aussi
juger Rigaud, dans sa conduite à l'égard de T. Louverture. Mais, comme nous ne pourrons porter un jugement
équitable sur Rigaud , qu'après la production d'autres
faits, d'autres actes qui rentrent nécessairement dans un
autre livre, nous ajournons l'examen de sa conduite politique et militaire, dans ce livre où nous grouperons tout
ce qui le concerne. Examinons maintenant la conduite d'Hédouville, de
cet agent de la France, jetant à son départ la pomme
de discorde à Saint-Domingue. Mettons dans cet examen
la même impartialité qu'à l'égard de Polvérel. Nous avons peut-être assez parlé du but de sa mission,
pour nous dispenser de démontrer qu'en agissant comme
il a fait à son départ, Hédouville y parvenait parfaitement.
Mais il est convenable d'y revenir, afin de constater la
situation dans laquelle il laissait Saint-Domingue, et de
faire comprendre les événemens qui vont s'accomplir. Jlest constant que dans le système politique adopté par
le Directoire exécutif à l'égard de cette colonie, en y
envoyant comme son agent, un militaire, un général de
grande réputation, c'était pour contenir l'ambition effrénée de T. Louverture qui, devenu général en chef de l'armée, ne voulait plus souffrir une autorité supérieure à la
sienne. Hédouville avait aussi pour mission la faculté d'arrêter et de déporter Rigaud, ou de le laisser en fonction,
selon les circonstances. Il arrive à Santo-Domingo et apprend que l'un et l'autre général continuent de combattre
les Anglais i là même, il en rend témoignage au ministre
de la marine. Il se rend au Cap, et apprenant par T. Louverture que Rigaud vient de repousser l'ennemi dans les [1798] CHAPITRE XVII. 515 hauteurs de Pestel, il adresse une seconde lettre au général en chef, où il fait une réflexion juste à l'égard de Rigaud;
mais écrit-il à ce dernier ? Témoigne-t-il le moindre désir
de le voir, lorsqu'il presse T.Louverture de venir auprès
de lui, dès que les opérations de la guerre et les négociations militaires le lui permettront ? Rigaud se distingue de nouveau à Cavaillon et à Tiburon, en repoussant les Anglais : l'agent saisit ce moment
pour envoyer cinq officiers dans le Sud. Était-ce uniquement pour l'assister de leur courage et de leurs talens, ou
pour surveiller sa conduite ? Ils arrivent auprès de lui,
aussitôt qu'il venait de repousser une tentative de séduction de la part du général Maitland, et qu'il en rendait un
compte détaillé à ses supérieurs. Il est mandé et se rend
au Port-au-Prince ; et témoignant à T. Louverture le désir
qu'il éprouve de voir enfin l'agent du Directoire exécutif,
de ce Directoire qui l'a mis hors la loi depuis plus d'un
an , il faut que ce soit le général en chef qui intercède,
afin d'obtenir pour lui la faveur d'être admis auprès de
l'agent, silencieux à son égard *.
un
compte détaillé à ses supérieurs. Il est mandé et se rend
au Port-au-Prince ; et témoignant à T. Louverture le désir
qu'il éprouve de voir enfin l'agent du Directoire exécutif,
de ce Directoire qui l'a mis hors la loi depuis plus d'un
an , il faut que ce soit le général en chef qui intercède,
afin d'obtenir pour lui la faveur d'être admis auprès de
l'agent, silencieux à son égard *. Ils se rendent tous deux au Cap. Rigaud demande sa
démission du commandement du Sud : l'agent la refuse ;
et profitant de cette circonstance, il marque une différence
d'égards entre les deux généraux ;ses officiers, qui ont déjà
tenu des propos inconvenans sur T. Louverture, lui font
sentir l'inutilité de ses services dans la colonie, tandis que
Rigaud est accueilli avec distinction. N'est-ce pas, de la
part de l'agent et de ses officiers, faire naître intentionnellement la jalousie dans le cœur de T. Louverture ? i Nous avons fait remarquer plus avant, dans une note, qu'Hédouville n'écrivit ni à T. Louverture, ni à Rigaud, sur la tentative de séduction laite par lo
général Maitland, et qu'il leur répondit verbalement. t. m. 35 514 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Ces généraux retournent à leurs postes, pour poursuivre
le cours des opérations militaires contre l'ennemi. Une
correspondance pleine de ménagement de la part de l'agent continue avec le général en chef. Si, parfois, il lui
tient le langage de l'autorité, c'est pour revenir ensuite à
tous les témoignages de haute considération pour lui. A l'égard de Rigaud , pourquoi l'a-t-il renvoyé à son
commandement ? Serait-ce parce qu'il se convainquit que
ce général était plus attaché à la France que le général
en chef? Erreur de le croire ; car Rigaud, aux yeux d'Hédouville comme à ceux du Directoire exécutif, avait le tort
de ne pas vouloir la prépondérance de la classe blanche
dans la colonie ; il avait le tort aussi de ne pas aimer les
colons. Il n'avait qu'un mérite pour l'agent du Directoire :
c'était de haïr les Anglais, d'avoir constamment refusé
leurs offres, de les avoir combattus avec vigueur. Mais encore , ce mérite même avait-il racheté ce que l'on considérait comme des torts de sa part ? Ne l'avait-on pas enveloppé
dans l'accusation portée en \ 796, contre la classe entière
des hommes de couleur, même avant les affaires de fructidor ? Quant à T. Louverture, son tort réel aux yeux du Directoire et de son agent, c'était de prétendre à être le chef
supérieur de la colonie, à vouloir, lui noir, occuper la
place d'un blanc. Car est-il possible de croire que ni le
Directoire ni son agent aient vu avec déplaisir que T. Louverture tendait à replacer les colons dans tous leurs privilèges? Hédouville, charmé de son amnistie pour les villes
de l'Ouest, ne lui avait-il pas écrit de l'étendre ? Et à l'égard des émigrés, jusqu'alors bannis du territoire français, est-il encore possible de croire que le Directoire et
son agent n'entrevoyaient pas le moment où il faudrait
possible de croire que ni le
Directoire ni son agent aient vu avec déplaisir que T. Louverture tendait à replacer les colons dans tous leurs privilèges? Hédouville, charmé de son amnistie pour les villes
de l'Ouest, ne lui avait-il pas écrit de l'étendre ? Et à l'égard des émigrés, jusqu'alors bannis du territoire français, est-il encore possible de croire que le Directoire et
son agent n'entrevoyaient pas le moment où il faudrait [1798] CHAPITRE XVII. 515 les amnistier du crime de royalisme, pour les faire rentrer
au giron de la France? Quoi ! le Pacificateur de la Vendée,
de cette Vendée royaliste qui avait fait tant de mal à la
patrie ; cet homme politique qui avait fait cesser une
guerre désastreuse dans le sein de la France, cet ancien
comte, pouvait-il haïr les émigrés royalistes presque tous
nobles? Pouvait-il sincèrement voir avec peine l'accueil
que leur faisait à Saint-Domingue, l'ancien médecin des
armées du Roi, l'ancien général qui avait été uni avec eux
pour soutenir la cause des Rois et des Bourbons? Et ces
émigrés reçus dans la colonie, les O'Gorman, les Bruges;
les Contade, les Bayon de Libertas, etc., n'étaient-ils pas
tous des colons, des propriétaires à Saint-Domingue, en
faveur desquels l'amnistie était proclamée? T. Louverture avait un autre tort aux yeux d'Hédouville: c'était de paraître disposé à accepter l'alliance de
la Grande-Bretagne contre la France, à proclamer l'indépendance delà colonie ; car, relativement aux États-Unis,
cette alliance ne pouvait consister pour eux qu'à jouir de
l'avantage d'approvisionner cette colonie. Mais encore,
peut-on penser qu'un homme aussi éclairé, croyait réellement à la possibilité de cette indépendance de la part de
T. Louverture, au point d'y entraîner la population noire
et de couleur ? Durant son séjour à Saint-Domingue, n'avait-il pas dû reconnaître le dévouement de cette population à la France, et sa haine pour les Anglais ? T. Louverture les avait-il moins combattus que Rigaud ? Hédouville ne pouvait soupçonner que les colons, capables de
cette félonie, par les faits antérieurs ; mais du moment
que le gouvernement français réagissait contre les anciens
affranchis pour préparer la réaction contre les noirs, ces
colons n'avaient plus de motifs pour désirer une sépara516 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTÏ.
haine pour les Anglais ? T. Louverture les avait-il moins combattus que Rigaud ? Hédouville ne pouvait soupçonner que les colons, capables de
cette félonie, par les faits antérieurs ; mais du moment
que le gouvernement français réagissait contre les anciens
affranchis pour préparer la réaction contre les noirs, ces
colons n'avaient plus de motifs pour désirer une sépara516 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE d'iIAÏTÏ. tion de la métropole ; et l'agent du Directoire pouvait et
devait être rassuré sur leur compte : aussi avons-nous vu
comment il les a amnistiés. Il faut donc chercher les motifs de sa conduite, de ses
actes à son départ, dans la combinaison politique longuement méditée, dont nous avons parlé à l'occasion de la
mission de l'agence de 4 796. Elle avait eu pour but de
détruire le prestige et l'influence de la classe des hommes
de couleur, et l'agence n'y avait réussi qu'en partie, par
l'attitude prise par Rigaud. Sonthonax avait opposé les
nouveaux libres de 1795 aux anciens affranchis. Hédouville, en dégageant Rigaud de toute obéissance à son chef
hiérarchique, en le chargeant seul du commandement du
Sud, en le divisant ainsi avec T.Louverture, voulut opposer les anciens affranchis aux nouveaux libres, pour
arriver toujours au même résultat : — rétablir la classe
blanche dans sa prépondérance politique. T.Louverture,
personnifiant les nouveaux libres, et Rigaud les anciens,
leur désunion pouvait amener celle des deux classes. Ce
résultat qu'on désirait, qu'on espérait obtenir, serait arrivé pendant la présence de Sonthonax, si l'abnégation,
disons mieux, si les sentimens fraternels de Rigaud n'avaient pas déjoué cette manœuvre impie, en allant au-devant de T. Louverture, en lui tendant la main. Mais, en
1798, après l'expulsion des Anglais, Hédouville ayant étudié le caractère de T. Louverture, était assuré qu'il suffisait de sa lettre pour amener cette effroyable division. Il
l'écrivit, parce qu'il avait vu Rigaud soumis à son chef. Il remplit enfin l'objet prévu dans la lettre de Sonthonax àBauvais, en date du 1 8 août 1797, où il lui annonçait
une paix prochaine en Europe, qui donnerait au Directoire
exécutif la facilité (peut-être le plaisir) d'atteindre les [1798] CHAPITRE XVII. 517 grands coupables, les meneurs des factions, sans recourir aux hasards d'une guerre civile. Or, comme cette
paix n'avait pas eu lieu, et que le gouvernement français
n'avait pu accomplir son vœu, son agent alluma cette
guerre civile par ses actes *.
, où il lui annonçait
une paix prochaine en Europe, qui donnerait au Directoire
exécutif la facilité (peut-être le plaisir) d'atteindre les [1798] CHAPITRE XVII. 517 grands coupables, les meneurs des factions, sans recourir aux hasards d'une guerre civile. Or, comme cette
paix n'avait pas eu lieu, et que le gouvernement français
n'avait pu accomplir son vœu, son agent alluma cette
guerre civile par ses actes *. Si le général Hédou ville, dont nous honorons d'ailleurs
le caractère personnel comme homme privé et public,
n'avait pas eu cette mission éventuelle par ses instructions secrètes; si Rigaud avait réellement effacé à ses yeux
les torts que lui trouvait le Directoire exécutif, d'après le
rapport de l'agence de 1796, ne se fût-il pas rendu dans
le Sud auprès de ce général, lorsque T. Louverture le força à s'embarquer ? Etait-il, à l'égard de Rigaud, dans la
même position que Sonthonax ? Eh quoi ! Hédouville,
agent delà métropole, militaire de valeur, général renommé, sachant l'attachement de la population colorée de
Saint-Domingue pour la France, ne sentait pas qu'en se
rendant dans le Sud, il réunirait à son autorité, non-seu1 « Je sais qu'on a proposé de réduire l'île, en armant les chef s les uns con-
« Ire les autres, et de mettre à profit leur ambition effrénée, pour les détruire
« de leurs propres mains. Un tel moyen est facile, sans doute; mais je ne puis
« croire que cette politique barbare soit compatible avec la majesté de la pre-
« mière nation du monde » (Rapport de Kerverseau, en septembre 1801). C'est avec bonheur que nous citons cette protestation sortie du cœur d'un
Français loyal, qui, ayant été sur les lieux et connaissant les horreurs qu'avait
produites la guerre civile du Sud, revendiquait les droits de l'humanité auprès
de son gouvernement, en voyant qu'il était encore question de renouveler
l'affreuse politique du Directoire exécutif. Il n'est pas moins vrai que ce fut le
résultat de la mission d'Hédouville. Suivant Thibaudeau (Hist. du Consulat, etc.), cette mission avait pour objet
— « d'observer les partis, de les concilier, de contenir l'ambition des chefs et
« de gagner du temps.» C'est-à-dire, attendre la paix en Europe pour les écraser.
gouvernement, en voyant qu'il était encore question de renouveler
l'affreuse politique du Directoire exécutif. Il n'est pas moins vrai que ce fut le
résultat de la mission d'Hédouville. Suivant Thibaudeau (Hist. du Consulat, etc.), cette mission avait pour objet
— « d'observer les partis, de les concilier, de contenir l'ambition des chefs et
« de gagner du temps.» C'est-à-dire, attendre la paix en Europe pour les écraser. Suivant Montholon— « le Directoire parut sourire à la guerre civile entre
« Toussaint et Rigaud, et mettre dans sa durée la garantie des droits de la
« métropole. » II fit plus que sourire: il rit de bon cœur, et la France eut
ensuite des regrets. 518 ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. lement ce département, mais celui de l'Ouest ? Conçoiton alors le succès d'une résistance de la part de T.
Louverture à cette autorité nationale, soutenue par les
troupes du Sud et de l'Ouest , ayant Rigaud et Bauvais sous ses ordres ? L'agent avait plusieurs fois démontré à T. Louverture qu'il avait les mêmes pouvoirs dans la colonie que le Directoire exécutif en France;
il lui avait rappelé le texte d'une loi qui ne conférait le titre
et le rang de général en chef à un officier supérieur que
pendant une campagne ; en proclamant la destitution de
T. Louverture, en vertu de cette loi et de ses pouvoirs, au
nom de la France, de cette France pour laquelle on venait de repousser les Anglais, est-ce que toutes les troupes
du Nord elles-mêmes n'auraient pas fait défection à T.
Louverture pour se ranger sous les ordres de l'agent ?
Elles l'eussent fait d'autant mieux , que tous les actes du
général en chef parlaient toujours de la soumission due à
la France. Les colons seuls auraient fait des vœux en faveur
de leur ami. Ce n'est donc pas une faute que commit Hédouville en
cette occasion \ que de ne pas se rendre dans le Sud ; ce
fut bien le résultat de sa mission. Comment ! il abandonne
la colonie au moment où il croit que T. Louverture s'entend avec les Anglais, les Américains et les émigrés, pour
la ravir à la France ! Un général fuit ainsi, lorsque la conservation du territoire a tous les élémens de la défense
dans une armée aguerrie ! Etait-ce la crainte d'être capturé
par les Anglais, qui l'empêchait d'aller dans le Sud? Mais il
n'a pas craint de l'être en allant en France. Que fût-il arrivé de pis, s'il s'était porté dans le Sud ? a Vie de Toussaint Louverture par M. Satrit-Rémy, p. 2 ML [1 798] CHAPITRE XVII . 5 ï 9 Que les Anglais auraient soutenu T. Louverture sur les
côtes avec leurs vaisseaux ; car ils n'avaient plus de troupes
à proximité, et il eût été même impossible à toute troupe
anglaise de débarquer pour se mêler aux troupes coloniales
du Nord. Mais alors même, la moitié de Saint-Domingue
français et la partie espagnole seraient restées sous l'autorité de l'agent. De nouveaux ordres du Directoire exécutif venant ensuite fortifier l'autorité de cet agent, T.
Louverture eût été vaincu : il était impossible qu'il ne le
fût pas.
plus de troupes
à proximité, et il eût été même impossible à toute troupe
anglaise de débarquer pour se mêler aux troupes coloniales
du Nord. Mais alors même, la moitié de Saint-Domingue
français et la partie espagnole seraient restées sous l'autorité de l'agent. De nouveaux ordres du Directoire exécutif venant ensuite fortifier l'autorité de cet agent, T.
Louverture eût été vaincu : il était impossible qu'il ne le
fût pas. Ces considérations n'ont pu échapper à un homme, un
militaire aussi distingué que le général Hédouville. Supposer le contraire, c'est admettre une faible portée politique à son esprit, et nous ne pouvons lui faire cette injure. Donc, en partant ainsi, en semant la division entre
Rigaud et T. Louverture, il a obéi à sa mission. Non, il n'a pas pu être fâché de l'alliance du général en
chef avec les colons et les émigrés : il savait bien à quoi
s'en tenir sur le prétendu attachement de ces hommes
pour T. Louverture; il n'ignorait pas, ou il devait prévoir
qu'ils finiraient par s'entendre avec la faction coloniale en
France, pour le jouer et le livrer à la métropole en temps
opportun. En partant, il écrivit à Kerverseau qui était à
Saint-Yague : « Je n'ai que le temps de vous annoncer
« mon départ de Saint-Domingue, où l'autorité nationale
« vient, encore une fois, d'être méconnue par T. Louver-
« ture, qui subira tôt ou tard la peine due à sa per-
« jidie. » Pour le moment, et quoi qu'en ait dit de lui le général
Hédouville, T . Louverture était plus nécessaire que Rigaud,
aux vues de réaction que l'on nourrissait en France
contre les noirs. Et la preuve de cette assertion, c'est qu'a520 études sur l'histoire d'iiaïti. près le départ forcé d'Hédouville, le Directoire exécutif ne
blâma pas le général en chef; il ne fit aucun acte pour relever Rigauddela mise hors la loi prononcée contre lui,
ni pour confirmer dans ses mains le commandement du
Sud ; c'est qu'il ne fît rien non plus pour faire cesser les
dissensions entre ces deux généraux, ni pour empêcher la
guerre civile qui éclata neuf mois après le départ de son
agent ; c'est qu'on abandonna Rigaud à ses propres forces,
et qu'on désirait conséquemment qu'il fût vaincu ; c'est
qu'enfin,. Roume, nouvel agent, soutint T. Louverture
par tous ses actes. Roume, en effet, remplaça Hédouville. T. Louverture
ne comptait pas sur la prévoyance du Directoire exécutif. Le 1er pluviôse an vi (20 janvier), au moment où Hédouville allait partir, le Directoire exécutif, par un arrêté
secret, ignoré de son agent, désigna Roume pour le remplacer en cas de mort. La preuve qu'Hédouville ignorait
cet arrêté, c'est qu'en partant il écrivit à Roume pour lui
dénoncer T. Louverture, en l'engageant de n'avoir aucune correspondance avec le général en chef, dont il eut
soin cependant de ne pas prononcer la destitution, quoiqu'il en eût les pouvoirs. Kerverseau nous donne quelques particularités à cet
égard. « Un incident, dit-il, que personne n'avait prévu, semblait devoir donner aux affaires une direction nouvelle.
Au moment où Toussaint se croyait débarrassé de toute
autorité supérieure, un nouvel agent se trouvait tout-àcoup au milieu de la colonie, comme par enchantement.
Lors du départ d'Hédouville pour Saint-Domingue, le ministre de la marine avait secrètement déposé entre les
mains du contrôleur Domaine, un paquet cacheté qui ne
cet
égard. « Un incident, dit-il, que personne n'avait prévu, semblait devoir donner aux affaires une direction nouvelle.
Au moment où Toussaint se croyait débarrassé de toute
autorité supérieure, un nouvel agent se trouvait tout-àcoup au milieu de la colonie, comme par enchantement.
Lors du départ d'Hédouville pour Saint-Domingue, le ministre de la marine avait secrètement déposé entre les
mains du contrôleur Domaine, un paquet cacheté qui ne [1798] CHAPITRE XVII. 521 devait être décacheté qu'en cas de mort de l'agent. Peu de
jours après son embarquement forcé, Dumaine, jugeant
que, relativement à la colonie, cet embarquement équivalait au cas de mort, présenta ce paquet au général en
chef * . La première enveloppe levée, on en trouve également deuxautres cachetées et adressées au citoyen Roume.
Personne ne douta plus qu'ils ne continssent sa nomination éventuelle aux fonctionsde l'agence, et ces conjectures
se vérifièrent... Roume, continue Kerverseau, dans sa
première mission (en 1791), n'avait pas donné une haute
idée de sa politique et de sa fermeté. Celle que ses collègues dans l'agence du Directoire avaient répandue de la
singularité de ses systèmes et de la nullité de ses moyens,
n'avait pas contribué à le rehausser dans l'opinion, et
cela même pouvait être un bonheur dans la circonstance ;
car le général en chef n'aurait pas reçu un agent qu'il ne
se serait pas cru sûr d'asservir, et aurait également redouté l'affreuse énergie du crime et le noble courage de
la vertu Il eût été difficile de fabriquer un personnage
plus propre, dans les conjonctures, au rôle qu'il convenait
à Toussaint de lui faire jouer. Il le sentit, et s'empressa de
profiter de l'occasion qui lui était offerte de ménager les
apparences avec la République, et de faire de l'autorité
nationale elle-même un instrument et un appui de son ambition. Il se joignit donc à l'administration municipale du
Cap, pour inviter le citoyen Roume à venir prendre les
rênes du gouvernement. » 1 Le Directoire exécutif était aussi fin que T. Louverture : il avait dû prévoir que ce dernier pouvait aussi bien contraindre Hédouville que Sonthonax
à s'embarquer, et ce n'est pas seulement en cas de mort de cet agent que ce
paquet dut être décacheté : un second arrêté secret a dû être pris. Celft résulte d'une lettre de Roume à Rigaud, du 12 décembre; il lui dit « que le
« Directoire l'a chargé d'être son agent, dans des cas semblables au départ
« d'Hédouville. » 522 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D HAÏTI. Ainsi, ce ne fut pas de son propre mouvement que T.
Louverture appela Roume. Nous remarquons ici que les instructions du Directoire
exécutif à ce nouvel agent, qui recueillait la succession du
mort, étaient doubles , puisqu'il y avait sous la première
enveloppe du paquet, deux autres cachetés : l'un, sans
nul doute, contenant des instructions ostensibles, basées
sur de beaux principes ; l'autre, contenant des instructions secrètes, basées... sur quoi? La conduite de Roume
répondra à cette intéressante question ; et l'on verra que
ce personnage était aussi bien fabriqué pour le rôle auquel
le Directoire exécutif le destinait, que pour celui qui convenait à T. Louverture.
y avait sous la première
enveloppe du paquet, deux autres cachetés : l'un, sans
nul doute, contenant des instructions ostensibles, basées
sur de beaux principes ; l'autre, contenant des instructions secrètes, basées... sur quoi? La conduite de Roume
répondra à cette intéressante question ; et l'on verra que
ce personnage était aussi bien fabriqué pour le rôle auquel
le Directoire exécutif le destinait, que pour celui qui convenait à T. Louverture. Quel était le but de ce dernier, par le renvoi d'Hédouville ? De gouverner Saint-Domingue comme ill'entendait,
au profit de son insatiable ambition. S'il arriva à cette
conception hardie, audacieuse, n'est-ce pas à Laveaux, à
Sonthonax, et même au Directoire exécutif, à leur politique machiavélique, qu'on doit le reprocher, si toutefois
on peut trouver T. Louverture coupable d'avoir conçu un
projet aussi gigantesque ? Le système adopté par le gouvernement français et ses agens avait cru trouver en lui
un instrument aussi docile qu'il était effectivement utile ;
mais il sentit sa valeur ; il crut que ses capacités lui donnaient le droit de gouverner la colonie : il voulut en user,
en dépit de la France. Oh ! ce n'est pas nous qui lui reprocherons une telle
ambition ; car elle était trop naturelle de sa part. Notre
devoir consistera seulement à le suivre dans tous ses procédés, à constater quel usage il fit de son pouvoir, de son
autorité. Si l'histoire nous donne les moyens de prouver
qu'il a fait le bien en faveur de toutes les classes de la [17981 CHAPITRE XVII. 323 population , sans distinction entre les hommes , en se
fondant sur les principes éternels qui régissent les sociétés, nous lui décernerons les louanges qu'il aura méritées.
Mais si, au contraire, son administration a été oppressive,
s'il a fait le mal, pouvant faire le bien, nous flétrirons sa
mémoire. Après avoir produit la correspondance et les actes officiels qui ont eu lieu entre l'agent Hédouville et T. Louverture, depuis l'arrivée du premier jusqu'à son départ,
nous pourrions nous dispenser de relever diverses erreurs
commises par Pamphile de Lacroix dans ses Mémoires,
en ce qui concerne les relations du général en chef avec
Rigaud. Mais comme ces erreurs ont été reproduites par
M. Madiou, dans son Histoire d'Haïti, et que cet auteur
en a ajouté d'autres provenant des traditions populaires de
notre pays, nous croyons qu'il est de notre devoir de les
examiner ici, afin de les réfuter toutes ensemble, et de
détruire ce qu'elles auraient de fâcheux, en induisant l'opinion des contemporains et de la postérité dans de fausses
appréciations, sur les faits historiques et sur la conduite
respective de Rigaud et de T . Louverture, ces deux grandes
figures qui ont brillé dans nos annales. Que notre compatriote nous pardonne cet examen que
nous entreprenons dans l'intérêt de la vérité : cette vé -
rite est trop utile aux peuples, pour qu'un auteur craigne
de blesser la susceptibilité d'un devancier dans la carrière
de l'histoire. Il faut la dire aux hommes, pour honorer
l'histoire et les porter à se prémunir contre des idées et
des opinions qui les entraîneraient, à leur insu, dans des
sentimens indignes d'eux et qui leur nuiraient essentiellement.
en que
nous entreprenons dans l'intérêt de la vérité : cette vé -
rite est trop utile aux peuples, pour qu'un auteur craigne
de blesser la susceptibilité d'un devancier dans la carrière
de l'histoire. Il faut la dire aux hommes, pour honorer
l'histoire et les porter à se prémunir contre des idées et
des opinions qui les entraîneraient, à leur insu, dans des
sentimens indignes d'eux et qui leur nuiraient essentiellement. 524 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. A l'égard de T. Louverture, si Pamphile de Lacroix, de
même que Kerverseau, le représente comme jaloux de
Rigaud * , lui-même a fait éclater ce sentiment regrettable
pour sa propre gloire, dans sa lettre àHédouville, en date
du 22 septembre : il avait trop de mérite pour être jaloux. Mais quant à Rigaud, que Pamphile de Lacroix offre à
l'histoire comme « étant toujours disposé à accuser le gé-
« néral de Laveaux de favoriser les nouveaux libres;
« comme ayant vu avec autant de jalousie que de peine
« la promotion de T. Louverture au grade de général de
« division ; commefaisant peser le joug le plus dur sur les
« noirs, la défiance la plus inquiète sur les blancs i ; » c'est
là tout un système créé par l'imagination de cet auteur. Nous avons assez prouvé dans ce volume, que Rigaud
n'avait aucun sentiment hostile pour les noirs, tout en convenant qu'il n'aimait pas les colons. Pour les noirs, c'eût
été de sa part une absurdité ; et les noirs eux-mêmes ont
démenti cette assertion, par leur attachement à Rigaud.
Pour les colons, c'est autre chose. Qui les aima jamais,
qui pouvait aimer des hommes qui haïssaient leurs enfans,
qui n'étaient point attachés à leur patrie, à la France,
puisqu'ils livrèrent sa colonie à ses éternels ennemis ? Qui
pouvait estimer les émigrés, fuyant le sol natal pour aller
partout solliciter les puissances étrangères de l'envahir,
afin d'étouffer la liberté du peuple français? Les émigrés,
qui se mirent dans les rangs de leurs armées pour combattre leurs concitoyens, leurs frères? Mais quant aux
autres blancs français attachés à leur pays, qui le défen1 Mémoires, pages 332, 340 du tome 1<".
a Mémoires, tome l"r, p. 308, 315, 320. [1798] CHAPITRE XVII. 525 dirent avec tant d'énergie, qui recueillirent tant de gloire,
Rigaud les estimait, — comme on estime les Russes qui
brûlèrent leur vieille capitale pour sauver l'indépendance
de leur pays, — comme on estime les Espagnols qui maintinrent leur nationalité par leur courage. Rigaud a prouvé qu'il n'était point jaloux de la promotion de T. Louverture au grade de général de division, au
rang de général en chef, en prenant envers lui l'initiative
d'une correspondance intime, en obéissant constamment
à ses ordres jusqu'au départ d'Hédouville. Nous examinerons plus tard ce qui s'est passé entre eux après cet événement.
ale pour sauver l'indépendance
de leur pays, — comme on estime les Espagnols qui maintinrent leur nationalité par leur courage. Rigaud a prouvé qu'il n'était point jaloux de la promotion de T. Louverture au grade de général de division, au
rang de général en chef, en prenant envers lui l'initiative
d'une correspondance intime, en obéissant constamment
à ses ordres jusqu'au départ d'Hédouville. Nous examinerons plus tard ce qui s'est passé entre eux après cet événement. Cela posé, détruisons d'autres erreurs. Pamphile de
Lacroix a fait faire à Rigaud, un premier voyage au Cap
en compagnie de T. Louverture, peu après l'arrivée d'Hédouville. Nous avons prouvé que T. Louverture se rendit
d'abord seul au Cap, et ensuite qu'il y fut avec Rigaud,
quatre mois après l'arrivée de l'agent. Mais cet auteur dit
encore : « Le général Hédouville, ne sachant comment mettre
« un terme aux contrariétés qu'il éprouvait (de la part du
« général en chef) , prit le parti, pour ne pas irriter les
« soupçons de T. Louverture, de l'appeler au Cap avec le
<r général Rigaud, sous prétexte d'avoir des instructions
« nouvelles à leur communiquer ' . » Et à ce sujet, cet auteur cite, avec la plus grande crédulité, un monologue qui aurait été tenu par T. Louverture au passage de Rigaud au Port-au-Prince : d'où il résulte que ce dernier aurait été une seconde fois au Cap. Ce
monologue, dit-il, il le tient d'un créole (un colon) digne Mémoires, t. 1", p. 35?. 526 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. de foi, qui l'aurait entendu de la bouche de T. Louverture
qui le prononça d'une voix creuse et inspirée. Les Mémoires prennent quelquefois la forme du Roman, et dans cette circonstance, Pamphile de Lacroix en
a fait un, d'après son créole. Il produit ce prétendu monologue et ce voyage de Rigaud, après la prise de possession du Môle. Or, nous avons
prouvé qu'Hédouville ne manda que T. Louverture auprès
de lui, qu'il n'avait pas appelé Rigaud , même pour le
premier voyage de ce général. Nous avons encore prouvé
qu'en sortant du Môle, T. Louverture était au Port-dePaix le 13 octobre, et aux Gonaïvesle 21 ; qu'il fut de ce
dernier lieu sur l'habitation D'Héricourt, pendant que
l'affaire du Fort-Liberté se passait ; et cela, d'après ses
propres lettres. Son rapport au Directoire exécutif, dont
nous avons cité un passage expliquant sa conduite dans
cette circonstance, corrobore les faits déclarés par lunians
sa correspondance avec Hédouville * . Il n'était donc pas
au Port-au-Prince en ce moment. S'il n'y était pas, et si
Rigaud n'a pas été appelé par l'agent (dont nous avons lu
toute la correspondance officielle), comment donc ce
monologue aurait-il pu être tenu? Cette fable, ingénieusement inventée après les événemens, est détruite par ces
circonstances mêmes. Le lecteur n'a qu'à prendre le volume de Pamphile de Lacroix pour s'en convaincre ; car,
s'il fait aller Rigaud au Cap, il a soin de ne pas dire comment il est retourné dans le Sud.
si
Rigaud n'a pas été appelé par l'agent (dont nous avons lu
toute la correspondance officielle), comment donc ce
monologue aurait-il pu être tenu? Cette fable, ingénieusement inventée après les événemens, est détruite par ces
circonstances mêmes. Le lecteur n'a qu'à prendre le volume de Pamphile de Lacroix pour s'en convaincre ; car,
s'il fait aller Rigaud au Cap, il a soin de ne pas dire comment il est retourné dans le Sud. Quant à M. Madiou, qui admet comme nous, deux voyages de T. Louverture au Cap, et un seul de la part de Riî Kerverseau dit aussi : « Avant et lois de l'événement du Fort-Liberté, le
général en chef était à D'Héricourt. > [1798] CHAPITRE XYII. 527 gaud ; plaçant aussi le voyage de ce dernier après la prise
de possession du Môle, il dit, d'après des traditions populaires : « Que T.Louverture, après son monologue, accueillit Rigaud avec tous les dehors d'une sincère fraternité, quoiqu'il fût bruit au Port-au-Prince de l'arrestation de Rigaud;
qu'ils partirent ensemble dans la voiture de ce dernier ; que,
quoiqu'il se montrât peu communicatif et défiant, T. Louverture lui dit de se tenir en garde contre les conseils
d'Hédouville ; de ne pas oublier que les hommes de couleur et les noirs, d'une commune origine, étaient nés pour
s'aimer et s'entr'aider ; que ce n'était que par leur union
que l'ancien régime 'ne pourrait renaître ; que les deux
castes devraient s'entendre pour combattre les tendances
liberticides du Directoire , proclamer l'indépendance de
Saint-Domingue et s'isoler par ce grand acte des réactions
qui, déjà, s'opéraient en France contre la liberté générale;
que Rigaud écouta favorablement le discours de Toussaint, si ce n'est ce qui avait trait au projet d'indépendance :
il lui dit que la France ne rétablirait jamais l'esclavage.
Quand ils arrivèrent sur l'habitation D'Héricourt dans
le Nord, Toussaint réunit tous les cultivateurs de ce quartier, et leur présenta Rigaud comme un des défenseurs les
plus ardens de la liberté, celui qui devait le remplacer. i>
opéraient en France contre la liberté générale;
que Rigaud écouta favorablement le discours de Toussaint, si ce n'est ce qui avait trait au projet d'indépendance :
il lui dit que la France ne rétablirait jamais l'esclavage.
Quand ils arrivèrent sur l'habitation D'Héricourt dans
le Nord, Toussaint réunit tous les cultivateurs de ce quartier, et leur présenta Rigaud comme un des défenseurs les
plus ardens de la liberté, celui qui devait le remplacer. i> Voilà T. Louverture disposant d'avance de la succession d'un héritage qu'il ne possédait qu'à titre éventuel,
tant est grand son amour pour Rigaud et pour les hommes
de couleur, faisant d'ailleurs deux castes entre les hommes
de la race noire. Le voilà non moins préoccupé du bonheur des noirs , et visant à l'indépendance de la colonie
pour le leur assurer. Mais bientôt: 528 études sur l'histoire d'haïti. « Rigaud, accueilli avec la plus grande cordialité par
Hédouville, a des entretiens secrets avec lui. T. Louver'
ture s'en montre inquiet. Il réitère au général de couleur
les conseils qu'il lui avait donnés et lui propose de nouveau de se détacher de la France. Rigaud s'en montre
indigné; il obtient une entrevue d'Hédouville. Pendant cet
entretien, Hédouville fait appeler T. Louverture qui ignorait que son rival fût dans ce moment au palais national.
Le général en chef est introduit, en attendant que l'agent
du Directoire vienne le recevoir, dans un salon qui n'était séparé que par une cloison de celui où se trouvait Rigaud. Il entend le général de couleur déclarer à Hédouville, qu'il lui avait proposé de se rendre indépendant de la
France. Rigaud se retire, et T. Louverture voit aussitôt
l'agent se présenter devant lui avec une physionomie courroucée qui le déconcerte. T. Louverture se trouvait au
pouvoir d'Hédouville ; il pouvait être enlevé et jeté à bord
d'un des bâtimens de la rade ; il lui dit qu'il n'avait tenu ce
langage à Rigaud, qu'afîn de sonder ses intentions * . » Ces traditions, que M. Madiou rapporte, d'après le témoignage de vieux Haïtiens , qui auraient été employés
dans le palais qu'habitait Hédouville au Cap, ne méritent
pas plus de créance que le prétendu monologue fourni
par le créole de Pamphile de Lacroix : elles sont invraisemblables, absurdes. Ces vieux Haïtiens ne pouvaient
être que dans une condition obscure, servile ; et dès-lors
comment auraient-ils pu savoir de telles choses, passées 1 Histoire d'Haïti, t. 1er, p. 317 et 318. Dans son Voyage dans le Nord
d'ffaïli, M. Hérard Dumesle parle aussi de ces traditions populaires ; mais il
le fait avec cette réserve que l'historien doit toujours mettre lorsqu'il relate des
faits dont il n'est pas sûr. Nous sommes heureux de dire ici que nous nous
trouvons d'accord avec cet écrivain national sur bien des points de notre histoire. Il est fâcheux que son ouvrage soit si rare dans notre pays.
ti, t. 1er, p. 317 et 318. Dans son Voyage dans le Nord
d'ffaïli, M. Hérard Dumesle parle aussi de ces traditions populaires ; mais il
le fait avec cette réserve que l'historien doit toujours mettre lorsqu'il relate des
faits dont il n'est pas sûr. Nous sommes heureux de dire ici que nous nous
trouvons d'accord avec cet écrivain national sur bien des points de notre histoire. Il est fâcheux que son ouvrage soit si rare dans notre pays. [1798] CHAPITRE XVII. 529 entre des hommes tels qu'Hédouville, Rigaud et T. Louverture ? Il nous suffirait de nous en tenir à la relation déjà donnée
du voyage de Rigaud avec le général en chef, pour renverser cet échafaudage où Rigaud est représenté comme
sollicitant une entrevue de l'agent pour trahir la contîance
de T. Louverture, commettant envers son chef, son frère,
la plus lâche délation, quoique M. Madiou dise de lui qu'il
avaitzm caractère audacieux et chevaleresque. Ce dernier
terme exclut la possibilité d'une telle bassesse ; car on
n'est pas chevaleresque sans avoir de l'honneur, et l'honneur exclut la trahison de confidences intimes. Mais, pour apprécier ces traditions, qu'on se rappelle
donc que T. Louverture, essentiellement politique, était
d'un caractère très-méfiant; il devrait d'autant plus se
tenir en garde contre Rigaud, son rival, d'après M. Madiou lui-même. Ce n'est pas T. Louverture qui aurait commis une telle faute, après avoir tenu le monologue que cet
auteur rapporte aussi, lequel prouverait qu'il se méfiait
déjà de Rigaud, au point de vouloir le faire arrêter à son
passage au Port-au-Prince. Et T. Louverture aurait dévoilé toute sa pensée, toutes ses vues à Rigaud ! ïl l'aurait
recommandé aux cultivateurs du Nord, comme son futur
successeur au pouvoir, après avoir dit que la caste des
mulâtres est supérieure à la caste des noirs ! T. Louverture aurait fait un tel aveu Ensuite, quelles étaient donc les preuves qu'il avait données jusque-là de son attachement aux hommes de couleur, aux mulâtres enfin, pour qu'il fût porté à appeler
l'attention de Rigaud sur la nécessité de ne pas se désunir, de maintenir au contraire l'union entre les deux
classes? Qu'on se rappelle les termes de ses lettres à LaT. JU. 5i 550 études sur l'histoire d'iiaïti. veaux, (le la proclamation qu'il lâcha h propos de Villatte,
M. Madiou les a sans doute ignorées, pour avoir parlé
ainsi des sentimens de T. Louverture. Toute sa conduite
dans l'affaire du 50 ventôse n'avait-elle pas décelé plutôt
son antipathie pour les hommes de couleur, pour ces
monstres que l'enfer a vomis sur la terre de Saint-Domingue ? Mais, nous le répétons, aux yeux de T. Louverture, les
mulâtres ,les noirs , les blancs eux-mêmes quoiqu'il parût les
aimer,tousles hommes enfin, n'étaient que des instrumens
qui devaient servir à son élévation, à son ambition démesurée, à la satisfaction de son orgueil. Un en haïssait aucun,
ou il les haïssait tous. C'est plutôt les haïr que les aimer,
quand on adopte le système de gouvernement indiqué par
Machiavel et qui les fait considérer comme des instrumens,
des machines. Un chef doit se conduire autrement à l'égard de ses semblables ; car la nature ne lui a donné aucun droit sur eux: il n'est chef que par leur volonté, et
cette volonté est nécessairement intelligente.
ambition démesurée, à la satisfaction de son orgueil. Un en haïssait aucun,
ou il les haïssait tous. C'est plutôt les haïr que les aimer,
quand on adopte le système de gouvernement indiqué par
Machiavel et qui les fait considérer comme des instrumens,
des machines. Un chef doit se conduire autrement à l'égard de ses semblables ; car la nature ne lui a donné aucun droit sur eux: il n'est chef que par leur volonté, et
cette volonté est nécessairement intelligente. M. Madiou prétend encore, toujours d'après les traditions
orales, que dans ce même voyage de Rigaud : « Hédouville exalta son patriotisme contre T. Louverture ; qu'il lui confia le commandement du Sud, le rendit indépendant du général en chef; qu'il lui ordonnai le seconder vigoureusement, dès qu'il commencerait ses attaques
dans le Nord contre le chef noir ; qu'Hédouville et Rigaud
gagnèrent au -parti delà métropole Pierre Michel, Rarthélemy, Golard, Rellegarde, Dalban, tous officiers d'une
grande influence ; que des cultivateurs de diverses communes furent aussi gagnés au parti de Rigaud; que Rigaud partit pour le Sud en organisant des conspirations
sur toute sa route contre T. Louverture qu'il croyait per- [1798] CHAPITRE XVII. 531 du, etc ; qu'enfin, à Léogane, l'adjudant-général Pétion
faisait clandestinement la propagande en faveur de Rigaud * . » Or, pour réduire au néant toutes ces imputations de la
tradition, calomnieuses contre Rigaud, nous n'avons qu'à
rappeler au lecteur qu'il alla une seule fois au Cap avec T.
Louverture, qu'il en revint avec lui et se sépara de lui au
Port-au-Prince, après avoir reçu ses ordres et ses instructions pour marcher contre les Anglais à Jérémie. Hédouville ne lui a donné qu'en partant, le commandement du
Sud, par la lettre du 22 octobre qui le rendait indépendant de l'autorité du général en chef. Rigaud aurait-il pu
conspirer en présence de T. Louverture? Et Hédouville qui fut forcé de s'embarquer, devait commencer des attaques contre le chef noir ? Avec quelles
troupes eût-il pu agir ainsi, quand il a dû recourir à T.
Louverture pour l'inviter à aller apaiser les troubles du
Fort-Liberté ? N'imputons pas, même à Hédouville, des projets que le
bon sens réfute. Et Pétion, qui est resté auprès de Laplume jusqu'à l'approche des premières hostilités de la guerre civile ; Pétion,
qui estimait si peu Rigaud, aurait fait la propagande pour
lui! Quelle pauvre opinion avaient donc de cet homme célèbre, ceux qui ont répandu ces contes ridicules à son
égard ? Oh ! défions-nous de nos traditions populaires ; en les
reproduisant sans examen, sans discussion, nous nous exposons à nous égarer nous-mêmes, et à égarer les générations présentes et futures, en leur présentant la plupart 1 Histoire d'Haïti, t. 1% p. 319 et 320. 532 études sur l'histoire d'haïti. de nos révolutionnaires sous un faux jour. L'histoire exige plus de certitude dans le narré des faits. Que d'événemens contemporains se passent souvent
sous les yeux d'un écrivain, dans lesquels la conduite d'un
chef ou des hommes politiques est dénaturée par des calomnies enfantées par l'erreur ou la mauvaise foi ! Comment se rapporter alors aveuglément à des traditions populaires qui datent de plus de cinquante ans ?
sur l'histoire d'haïti. de nos révolutionnaires sous un faux jour. L'histoire exige plus de certitude dans le narré des faits. Que d'événemens contemporains se passent souvent
sous les yeux d'un écrivain, dans lesquels la conduite d'un
chef ou des hommes politiques est dénaturée par des calomnies enfantées par l'erreur ou la mauvaise foi ! Comment se rapporter alors aveuglément à des traditions populaires qui datent de plus de cinquante ans ? [1798] CHAPITRE XVII. 535 RÉSUMÉ DE LA TROISIEME ÉPOQUE, Pendant cette époque, on voit la colonie de Saint-Domingue, livrée en partie aux étrangers par les colons
français, dans l'impossibilité d'être secourue par la métropole qui est engagée elle-même en Europe, dans une
guerre générale pour le triomphe des principes de sa révolution et pour la défense de l'indépendance de son territoire. La colonie ne peut donc être défendue que par les hommes
de la race noire, que la métropole avait élevés à la dignité
de citoyens français ; car il n'y a que quelques centaines
d'Européens restés fidèles au drapeau tricolore : la plus
grande partie des officiers et des soldats avaient suivi le
torrent de la trahison. En ce moment, le gouverneur général est Laveaux,
brave militaire, courageux soldat, mais dont l'esprit borné
comme politique a déjà fait entrevoir que, sous ce rapport,
il sera au-dessous de la mission qui lui est dévolue. Autour de lui sont Villatte et T. Louverturequile secondent dans la défense du territoire ; dans l'Ouest et dans le
Sud, sont Bauvais et Rigaud qui défendent aussi ces provinces : tous s'empressent de donner à Laveaux des témoignages de leur soumission pour l'aider dans sa tâche.
Ces notabilités militaires et leurs subordonnés se sont placés à la hauteur de leurs devoirs : dirigeant leurs frères, les
organisant en troupes régulières, ils obtiennent bientôt
contre les étrangers des succès tels, que six mois après
le départ des ex-commissaires civils pour la France, le
triomphe de sa cause et de la liberté générale n'est plus 534 études sur l'histoire d'haïti. douteux. L'année 1794 se termine aussi glorieusement; qu'elle avait paru désespérante à son aurore. Une nouvelle année commence par d'autres succès militaires dans les lieux soumis plus immédiatement au gouverneur général. Un navire de guerre arrive alors de
France avec quelques munitions et une nouvelle notification de la loi sur la liberté générale. La France, persistant dans sa justice, communique ainsi une nouvelle énergie à ses défenseurs ; et elle apprend à son tour qu'ils se
sont rendus dignes de son amour et de sa reconnaissance. Mais bientôt, le gouverneur général, par son incapacité
politique, se livrant à des intrigues indignes de son rang,
déconsidérant son autorité, devient cause de rivalités et
de jalousies entre Villatte et T. Louverture ; il excite celuici contre l'autre, en cédant à ses flatteries qui le font préférer, T. Louverture exploite cette situation au profit de
son ambition. Dans ses préventions nées des suggestions
qu'il a reçues précédemment de Sonthonax et de Desfourneaux, Laveaux étend contre une classe entière les reproches qu'il croit avoir le droit de faire à Villatte, devenu l'objet de son aversion : il transmet ses préventions injustes
au gouvernement de la métropole.
; il excite celuici contre l'autre, en cédant à ses flatteries qui le font préférer, T. Louverture exploite cette situation au profit de
son ambition. Dans ses préventions nées des suggestions
qu'il a reçues précédemment de Sonthonax et de Desfourneaux, Laveaux étend contre une classe entière les reproches qu'il croit avoir le droit de faire à Villatte, devenu l'objet de son aversion : il transmet ses préventions injustes
au gouvernement de la métropole. Cependant, dans l'intervalle, ce gouvernement apprend
les succès obtenus contre l'ennemi , et les espérances
qu'ils faisaient naître pour son expulsion du territoire colonial ; il envoie des récompenses nationales à Villatte ,
T. Louverture, Rigaud et Bauvais, qui se sont distingués
par leur bravoure : ils deviennent des généraux de l'armée
française. Les autres officiers et leurs courageux soldats
reçoivent aussi l'hommage de la reconnaissance de la patrie, par la déclaration solennelle qu'ils en ont bien mérité. [1798] CHAPITRE XVli. 55;i Tous comprennent la gloire qu'il y a de lui appartenir,
en apprenant eux-mêmes ses brillans succès en Europe :
ils redoublent d'efforts pour se rendre encore plus dignes
d'elle. Ces succès ont été cause que l'une des puissances
qui convoitaient la colonie s'est vue forcée de céder sa colonie voisine à la France; et ce résultat vient augmenter
les chances de salut pour Saint-Domingue. Pendant cette même année, les anciens commissaires
civils ont subi en France, à raison de leurs actes dans la
colonie, un procès que leur a intenté la faction des colons.
S'ils ont réussi à en sortir victorieux, ces débats fameux
n'ont pas moins révélé les causes réelles de la liberté générale des noirs : c'est la nécessité occasionnée par des circonstances impérieuses qui avait porté les commissaires à
la proclamer, sans autorisation spéciale de la convention
nationale ; et bien que celle-ci eût solennellement confirmé cette mesure juste et politique, fondée sur les principes éternels du droit de tout homme à être libre, la faction coloniale se prévaut de cet aveu pour tâcher d'amener une réaction à cet égard. Elle publie des écrits dans ce
but ; par eux elle essaie de corrompre l'opinion publique.
Elle trouve jusque dans le sein de la nouvelle représentation nationale, des organes, des agens qui la secondent
dans ses projets. Elle réussit à y faire exprimer une sorte
de regret contre l'émancipation des noirs. Quoique les débats de l'accusation et de la défense aient
dévoilé les turpitudes, les excès, les crimes des colons de
Saint-Domingue contre leurs victimes, on se prévaut
encore des actes de représailles commis par celles-ci, pour
les faire paraître indignes des droits que la France leur a
reconnus. C'est surtout contre la portion la plus éclairée de la race 558 ÉTUDES sur l'histoire d'haïti. noire que la faction coloniale dirige sa haine? parce qu'elle
a déjà acquis une influence réelle par la position que lui
a faite la guerre contre l'étranger; et cette faction trouve
dans les rapports mensongers, malveillans du gouverneur
général et de son adjoint, Européen comme lui, un nouveau moyen d'insinuation contre cette classe. Celle-ci est
enfin représentée, dénoncée à la France et à son gouvernement, comme voulant l'indépendance de la colonie
qu'elle défend cependant, contre la puissance maritime
qui l'a envahie parla trahison de cette faction elle-même.
la guerre contre l'étranger; et cette faction trouve
dans les rapports mensongers, malveillans du gouverneur
général et de son adjoint, Européen comme lui, un nouveau moyen d'insinuation contre cette classe. Celle-ci est
enfin représentée, dénoncée à la France et à son gouvernement, comme voulant l'indépendance de la colonie
qu'elle défend cependant, contre la puissance maritime
qui l'a envahie parla trahison de cette faction elle-même. Dans cet état de choses, le gouvernement de la métro-,
pôle conçoit l'idée d'envoyer de nouveaux agens à SaintDomingue, pour y maintenir son autorité. Mais dans cette colonie, les fautes du gouverneur général, son despotisme inintelligent, ses injustices, réunis aux
mauvaises mesures financières adoptées par H. Perroud,
ont été cause de la violation du respect dû à leur caractère public : ces deux autorités ont été incarcérées par
une cabale, dans laquelle des membres de la faction coloniale ont joué un rôle influent. Dégagées de cette incarcération momentanée par quelques officiers dirigés par l'influence de T. Louverture, le gouverneur général et son
adjoint ne trouvent de coupables que Villatte et les autres
hommes de couleur, parce que Villatte a eu effectivement
le tort de ne pas faire respecter ces autorités supérieures
dans cette conjoncture. Ace moment arrive Roume, agent de la métropole, avec
une mission spéciale dans la colonie cédée à la France.
Apprenant ces faits récens, il tente d'opérer la réconciliation entre tous ces hommes aigris l'un contre l'autre,
en leur faisant savoir les trames ourdies par la faction coloniale pour leur désunion. ïl allait y réussir peut-être,, [1798] CHAPITRE XVlï. 557 lorsque ses collègues arrivent sur le théâtre même des
événemens. Dès-lors tout espoir de modération et d'indulgence s'évanouit ; car les vaisseaux français ont porté dans leurs
flancs un ange de discorde. C'est Sonthonax, ancien commissaire civil, vainqueur dans sa lutte contre les colons.
Le gouverneur général, flétri dans son autorité, a été sa
créature; en partant prisonnier de la France, il lui avait
suggéré ses préventions contre la classe éclairée de la population noire dont le gouverneur général se plaint en ce
moment. Cet ancien commissaire, président de la nouvelle commission civile, se targue de son passé, se rappelle qu'il a
été le premier à proclamer la liberté générale des esclaves;
il se croit une idole pour ces nouveaux libres. Il trouve
les circonstances propices à ses rancunes, à ses vues personnelles ; il se fonde encore sur les instructions secrètes
que l'agence a reçues du Directoire exécutif. Il s'abandonne alors à toute la fougue de son caractère, pour exercer ses rancunes et ses vengeances. Sonthonax trouve dans la violence de Leblanc, dans la
bonhomie passive de Giraud, dans la nullité politique et la
coupable condescendance de J. Raymond, tous les élémens
d'une direction des affaires vers les agitations et les injustices : il s'empare de cette direction. L'agence est chargée de porter dans la colonie la nouvelle constitution de la République française, qui consacre
tous les droits des hommes qui en composent la population ; mais elle ajourne la publication de ce pacte social,
afin de pouvoir exercer une autorité dictatoriale, arbitraire. L'absolutisme de Sonthonax ne peut en connaître*
en exercer d'autre ; il l'avait prouvé dans sa première
émens
d'une direction des affaires vers les agitations et les injustices : il s'empare de cette direction. L'agence est chargée de porter dans la colonie la nouvelle constitution de la République française, qui consacre
tous les droits des hommes qui en composent la population ; mais elle ajourne la publication de ce pacte social,
afin de pouvoir exercer une autorité dictatoriale, arbitraire. L'absolutisme de Sonthonax ne peut en connaître*
en exercer d'autre ; il l'avait prouvé dans sa première 538 études sur l'histoire d'haÏti. mission. L'autorité militaire prend un nouvel essor sous cette impulsion. Le premier acte de l'agence est la déportation de Villatte ; le second, une injuste accusation contre la classe
entière des hommes de couleur et contre Pinchinat, dont
les talens politiques en avaient fait le chef sous ce rapport.
Par un raffinement de perverse injustice, cette classe est
représentée comme visant — à l'indépendance de la colonie, — à la destruction de la race blanche, — à l'asservissement des noirs. Cette odieuse imputation est calculée
pour la faire honnir de tous les Européens, pour exciter
contre elle l'animadversion des noirs : elle est le fruit de
la conception d'un système qui tend à reconstituer l'influence et la prépondérance de la race blanche à SaintDomingue, que Sonthonax surtout avait détruites dans
sa première mission. Ce système préconçu est dans ses
instructions émanées du Directoire exécutif, égaré par le
gouverneur général et H. Perroud ; il entre dans les vues
de la faction coloniale qu'on veut favoriser, quoique la
plupart des colons soient à ce moment soumis aux Anglais. En cherchant ainsi à détruire le prestige et l'influence
de la classe la plus éclairée de la population noire, on doit
inévitablement arriver à la réaction projetée contre les
nouveaux libres , et Sonthonax qui les aime est aveuglé
par ses passions ; il n'aperçoit pas ce résultat dans l'avenir. Cependant, l'accusation portée contre Pinchinat et ses
frères, l'ordre d'arrestation lancé contre lui et Lefranc,
provoquent dans la province du Sud une résistance énergique de la part de la population : le sang coule, par la
faute et l'injustice de l'agence qui y envoie, pour exécuter
ses ordres arbitraires, des délégués perfides etunsabreur
brutal, qui excitent encore la résistance par l'immoralité [1798] CHAPITRE xvsi. 339 et la débauche qu'ils étalent dans leur mission. L'excommunication fulminée contre les chefs de cette province la
force à l'isolement, à la scission avec l'autorité nationale
dans la colonie. Celle de la métropole, de nouveau égarée,
la met hors la loi. Mais, sousles yeux mêmes de l'agence, dans la province
du Nord où elle siège, des faits monstrueux, des soulèvemens
ont lieu de la part d'une minorité de la population noire
qu'elle semble vouloir favoriser. Elle s'en prévaut pour
déclarer cette province en danger, pour faire régner la loi
militaire, au moment où elle vient enfin de proclamer les
garanties constitutionnelles. Et pour justifier cette déclaration, elle accuse secrètement, par sa correspondance
avec le gouvernement directorial, la masse des noirs et
leurs chefs qu'elle a d'abord prônés ; ils sont représentés
à leur tour comme hostiles aux Européens,
minorité de la population noire
qu'elle semble vouloir favoriser. Elle s'en prévaut pour
déclarer cette province en danger, pour faire régner la loi
militaire, au moment où elle vient enfin de proclamer les
garanties constitutionnelles. Et pour justifier cette déclaration, elle accuse secrètement, par sa correspondance
avec le gouvernement directorial, la masse des noirs et
leurs chefs qu'elle a d'abord prônés ; ils sont représentés
à leur tour comme hostiles aux Européens, Ainsi, les deux branches de la race noire sont calomniées ; la faction coloniale doit indubitablement réussir
dans ses desseins pervers. C'est dans de telles circonstances que l'agence annule
des élections faites dans l'Ouest et dans le Sud, et fait procéder à d'autres, dans une assemblée unique, pour la représentation générale de la colonie au corps législatif : les
électeurs de ces deux provinces n'y concourent pas. Pendant ces élections, l'influence personnelle de T. Louverture, qui s'est vu appelé à lalieutenancedu gouvernement
par Laveaux, qui a été ensuite élevé en grade par Sonthonax, a fait nommer députés ces deux hommes qu'il désire
remplacer : le premier, en sa qualité de général en chef,
le second, dans la direction des affaires. Cependant, le Sud, qui a fait scission avec l'agence, s'organise sous les ordres de Rigaud, mis hors la loi ; ce gcné540 études sur l'uistoire d'haÏti. rai continue à défendre le territoire contre les Anglais, et
s'entend secrètement avec T. Louverture qui agit de
même. La dislocation de l'agence survient par le départ volontaire de Giraud et de Leblanc. Des deux membres qui restent dans la colonie, le plus capable absorbe toute son autorité. Sonthonax se livre alors avec une nouvelle énergie
à l'exercice du pouvoir absolu. Il fait procéder à de nouvelles élections pour compléter la représentation coloniale
au corps législatif; et cette fois encore, une seule assemblée est donnée arbitrairement à la colonie : ses créatures
seules sortent de l'urne électorale. Cette opération est à peine achevée, qu'il fait arrêter
d'une manière vexatoire, son ancien favori Desfourneaux,
sur qui il avait compté pour la désorganisation du Sud : il
le fait détenir arbitrairement dans un fort. Sonthonax élève aussitôt, au grade de général en chef
de l'armée, T. Louverture qu'il espère retenir dans les
liens de la reconnaissance à sa personne. Sa correspondance avec ce général et les autres chefs
militaires ne respire plus qu'une politique inquiète, qui
s'efforce de les désunir tous pour mieux les dominer. Mais
l'homme même qu'il a promu au premier rang dans l'armée, profite du mécontentement général pour le contraindre à quitter la colonie. A son tour, Sonthonax est accusé — d'avoir voulu
proclamer l'indépendance de la colonie, en égorgeant
tous les Européens. Son collègue, J. Raymond, lâchement égoiste, est complice de l'attentat commis à soa
égard. A son arrivée en France, le Directoire exécutif se décide à lui donner un successeur, dans la personne d'un mi- [1798] CHAPITRE XVII. Mi litaire de grande renommée : c'est le général Hédou ville
qui avait pacifié la Vendée.
l'indépendance de la colonie, en égorgeant
tous les Européens. Son collègue, J. Raymond, lâchement égoiste, est complice de l'attentat commis à soa
égard. A son arrivée en France, le Directoire exécutif se décide à lui donner un successeur, dans la personne d'un mi- [1798] CHAPITRE XVII. Mi litaire de grande renommée : c'est le général Hédou ville
qui avait pacifié la Vendée. Dans l'intervalle, une nouvelle activité est donnée à l'organisation des choses et aux opérations militaires, dans
le but d'expulser du territoire les Anglais qui occupent
toujours les principales villes. Rigaud seconde T. Louverture, reçoit ses ordres et y obéit. J. Raymond est effacé et
méprisé par le général en chef. Les Anglais prennent enfin la résolution d'évacuer la
colonie, au moment où le nouvel agent y arrive. L'amnistie accordée aux colons qui avaient trahi la cause de la
France est étendue aux émigrés par T.Louverture : ce
fait met Hédouville en mésintelligence avec lui. D'autres
mesures politiques et administratives les divisent encore
davantage, et font pressentir un nouvel attentat à l'autorité nationale par le général en chef. Mais Hédouville, pour lui opposer un compétiteur, excite adroitement sa jalousie contre Rigaud, qu'il a la faculté d'arrêter et de déporter, mais qu'il laisse en fonction,
malgré la demande de démission que lui fait Rigaud. L'entier abandon du territoire par les Anglais devient
le signal de l'expulsion de l'agent par T. Louverture qui,
désormais, ne "veut plus souffrir aucune autorité supérieure à la sienne. Forcé de s'embarquer, Hédouville dénonce T. Louverture comme voulant proclamer l'indépendance de la colonie, et s'alliant avec les Anglais, les Américains et les émigrés. En partant, il dégage Rigaud de toute obéissance au
général en chef et lui donne le commandement de tout le
Sud : il laisse ainsi dans la colonie le germe de la
guerre civile entre ces deux généraux. Cette conduite
de sa pari autorise à penser que tel fut le but secret 342 études sur l'histoire d'iiaïti. de sa mission. Par la guerre civile, le Directoire exécutif veut arriver à l'amoindrissement du pouvoir entre
les mains des hommes de la race noire, pour faire passer
la prépondérance politique dans celles des hommes de la
race blanche. Au départ d'Hédouville , on découvre que la prévoyance du Directoire exécutif avait nommé Roume ,
éventuellement, pour le remplacer. Il est appelé par T.
Louverture pour remplir ses fonctions d'agent dans la
partie française. Les doubles instructions qu'il reçoit font
prévoir que le même système politique va continuer dans
la colonie. Tels sont les faits que nous présente cette troisième
époque, comprenant quatre années d'une lutte glorieuse
de la part des hommes de la race noire contre des étrangers aguerris. Ils nous préparent aux événemens désastreux qui vont s'effectuer dans l'époque suivante, moins
encore par les fautes que par la malveillance du gouvernement de la métropole et de ses agens. CHAPITRE XVIII. Faits divers de la vie militaire de J.-M* Borgella;
Tels sont les faits que nous présente cette troisième
époque, comprenant quatre années d'une lutte glorieuse
de la part des hommes de la race noire contre des étrangers aguerris. Ils nous préparent aux événemens désastreux qui vont s'effectuer dans l'époque suivante, moins
encore par les fautes que par la malveillance du gouvernement de la métropole et de ses agens. CHAPITRE XVIII. Faits divers de la vie militaire de J.-M* Borgella; Après ledépart de Polvérel et Sonthonax pour la France^
en juin 1794, l'adjudant-général Montbrun, ayant repris
l'exercice de ses fonctions de gouverneur général de
l'Ouest, s'empressa de réorganiser et de recruter la force
militaire de cette province. Elle consistait principalement
dans la légion de l'Ouest dont il donna le commandement
à Bauvais, qui n'était auparavant que colonel d'infanterie
sans emploi. Il comprit dans l'organisation de ce corps,
comme à sa formation, l'infanterie, l'artillerie et la cavalerie ; la gendarmerie commandée par Marc Borno forma
cette dernière arme dont le commandement supérieur lui
fut donné, et Borgella devint le premier capitaine de ces
dragons. Peu après, Marc Borno obtint de Montbrun un permis
pour aller visiter son ami Doyon aîné, au Petit-Trou, et il
mena Borgella avec lui. Ils y étaient encore, quand ils
apprirent que la mésintelligence avait éclaté entre Montbrun et Bauvais : cette circonstance les ramena à Jacmel.
Quand Rigaudy vint décider contre Montbrun, il emmena 544 études sur l'histoire d'haïti. Marc Borno avec lui, dans le dessein qu'il avait formé do
réunir un conseil d'officiers supérieurs pour opérer l' arrestation de Montbrun , et Borgella resta à Jacmel à la tête
des dragons. Appelé par les hommes de couleur de Léogane, et voulant reprendre cette ville aux mains des Anglais, Rigaud,
sur la demande de Marc Borno, écrivit à Bauvais de lui envoyer Borgella avec sa compagnie de dragons. Soit que
Bauvais trouvât qu'il n'était pas convenable de détacher
ainsi les deux officiers supérieurs des dragons, soit qu'il fût
mécontent de ce choix, de cette distinction en faveur de
Borgella, il en marqua une mauvaise humeur à ce dernier,
tout en cédant, cependant, à la demande de Rigaud. Borgella ayant voulu amener un des trompettes du corps, il
s'y refusa obstinément ; et cet officier fut à son tour mécontent de ce refus injuste et inutile. Dans la prise de Léogane, il combattait contre le poste
Bineau, où il reçut la décharge, au poignet droit, dïm
fusil entièrement chargé à plomb. Après ce succès de Rigaud, il nomma Marc Borno commandant de la place de
Léogane, et Borgella fut reconnu capitaine commandant
de tout le corps des dragons qui s'y réunit. A la tête de ce corps, il prit part souvent aux combats
livrés aux Anglais, notamment au siège du fort Bizoton
et au carrefour Truitier, où il se distingua par sa bravoure.
Sa réputation se fortifia aux yeux de ses camarades et de
ses chefs.
é à plomb. Après ce succès de Rigaud, il nomma Marc Borno commandant de la place de
Léogane, et Borgella fut reconnu capitaine commandant
de tout le corps des dragons qui s'y réunit. A la tête de ce corps, il prit part souvent aux combats
livrés aux Anglais, notamment au siège du fort Bizoton
et au carrefour Truitier, où il se distingua par sa bravoure.
Sa réputation se fortifia aux yeux de ses camarades et de
ses chefs. Le 2 août 1 795, Marc Borno étant mort de maladie à
Léogane, cet événement malheureux, qui enlevait aux républicains un officier distingué , fut pour Borgella une
cause de vif chagrin, à raison de l'estime et de l'attachement qu'il lui vouait. Il obtint un permis de Renaud Des- [1798] CHAPITRE XVIII. 545 ruisseaux qui succéda à Marc Borno, et se rendit à Miragoane auprès de plusieurs de ses intimes amis, Renaud
Ferrier, Cochin, etc. Bientôt il tomba malade, et il l'était
encore quand il reçut une lettre de Renaud Desruisseaux,
qui lui mandait les dispositions faites par les Anglais pour
venir attaquer Léogane. Il sentit que le devoir l'appelait
à la tête des dragons, et il s'y rendit. Au moment où l'ennemi approchait de la place, il se porta à la découverte
avec quelques hommes ; et il poussa l'imprudence à tel
point, qu'il faillit d'être fait prisonnier. Rentré dans la
place, il coopéra vaillamment à repousser les Anglais, en
se portant avec ses dragons sur tous les points attaqués.
Peu après, arriva au Cap l'agence présidée par Sonthonax. Elle fit demander à l'administration des finances de
l'Ouest une somme de trois cent mille francs en espèces,
outre les cafés qu'elle ordonna de prendre à Jacmel, pour
servir aux dépenses du Nord. C'était dans le même temps
où elle envoyait sa délégation aux Cayes, après avoir décrété l'arrestation de Pinchinat et déporté Villatte. Les
citoyens de l'Ouest, de même que ceux du Sud, étaient
signalés comme peu méritans de la France. Ces circonstances produisirent une fermentation dans l'esprit des militaires de la légion de l'Ouest , en garnison à Léogane ;
ils manifestèrent leur mécontentement de l'envoi de la
somme demandée, prétendant, non sans quelque raison,
que les ressources de l'administration, mieux gérée dans
l'Ouest et dans Sud, devaient servir à l'entretien des
troupes qui s'y trouvaient, et que le Nord devait pourvoir
aux besoins des troupes de cette localité : nouvel indice
de la jalousie entre les provinces de la colonie. Mais Bauvais, inflexible sur le devoir militaire, soumis à l'autorité
nationale, leur lança dos paroles extrêmement dures, surt. m. 5"> 546 ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI. tout aux officiers. Pétion partageait le mécontentement
de la légion de l'Ouest, et exerçait une grande influence
sur tous ces jeunes hommes ; ayant une humeur portée à la
gaîté malgré son esprit méditatif, il saisit cette circonstance
pour faire niche à Bauvais : il les excita à s'opposer à l'envoi des fonds, et poussa Borgella surtout à se faire le chef
de cette cabale * . Bauvais dénonça le fait à l'agence et désignaBorgella comme ayant tout dirigé. L'agence ordonna
de le punir, et Bauvais y mit de la passion, à raison de ce
qui s'était déjà passé à l'occasion de la marche contre Léogane : ce fut un nouveau motif pour Borgella d'être mécontent de ce général.
faire niche à Bauvais : il les excita à s'opposer à l'envoi des fonds, et poussa Borgella surtout à se faire le chef
de cette cabale * . Bauvais dénonça le fait à l'agence et désignaBorgella comme ayant tout dirigé. L'agence ordonna
de le punir, et Bauvais y mit de la passion, à raison de ce
qui s'était déjà passé à l'occasion de la marche contre Léogane : ce fut un nouveau motif pour Borgella d'être mécontent de ce général. Une autre circonstance vint ajouter aux griefs du corps
des dragons contre Bauvais. Il avait un frère nommé Benjamin, qui, lors de la prise du Port-au-Prince par les Anglais, y était resté avec eux au lieu de suivre la légion de
l'Ouest : il était revenu ensuite à Léogane. Une place de
lieutenant vint à vaquer dans la compagnie dont DavidTroy était le sous-lieutenant, et elle lui revenait de droit.
David-Troy était un officier de mérite, excellent citoyen,
qui avait beaucoup aidé Bauvais, par son courage, à se retirer du Mirebalais, en janvier 1794, en présence des Espagnols. Bauvais, poussé au népotisme, nomma son frère
Benjamin à cette place de lieutenant. Borgella était l'intime ami de David-Troy : chef du corps des dragons, il
assembla ses officiers , et ils adressèrent collectivement
une lettre à Bauvais, où leurs réclamations étaient exprimées avec amertume. Mais Bauvais, irrité, ne persista pas
moins dans sa résolution de maintenir son frère dans cette i Ce fait d'opposition à l'envoi des trois cent mille francs est mentionné dans
le rapport de Marec, [1798] CHAPITRE XVIII. 547 compagnie. Le corps des dragons considéra cette mesure
comme une injustice, et fut dès-lors entièrement désaffectionnéàBauvais. Peu de temps après, Borgella reçut ordre de Birot, commandant de la place de Léogane , d'aller à la tête d'un
détachement des dragons, accompagner un convoi de
vivres, vers le camp Grenier, près du Port-au-Prince. Chef
du corps, il réclama contre cet ordre, prétendant que d'après la loi militaire , il devait marcher à la tête de son
corps entier, et non à celle d'un détachement. Il fut en
personne déclarer son refus formel à Birot, qui lui ordonna les arrêts au fort Ça-Ira. Ce fut une occasion pour
David-Troy de se plaindre publiquement, de ce qu'il considérait comme une injustice de la part de Birot, qui l'envoya aussi aux arrêts et qui en informa Bauvais, alors à
Jacmel. Bauvais, plus sévère, ordonna de les transférer
en prison. Ils y rencontrèrent B. Inginac qui venait
d'être capturé sur un navire anglais '. Alors, Pétion leur
dit de demander à être jugés par un conseil de guerre, et
qu'il les y défendrait. Pour ne pas occasionner une affaire où la discipline militaire aurait pu recevoir une
grave atteinte, ils ne déférèrent pas à l'avis de Pétion.
Après une détention arbitraire de deux mois et demi (ce
n'étaient plus des arrêts), ils furent remis en liberté. Mais
ils résolurent, dès ce moment, de saisir la première occasion de passer dans le Sud, sous les ordres de Bigaud. Plusieurs des officiers des dragons, entre autres le brave
Lamarre, lieutenant delà compagnie de Borgella, prirent
aussi avec eux la même résolution.
pu recevoir une
grave atteinte, ils ne déférèrent pas à l'avis de Pétion.
Après une détention arbitraire de deux mois et demi (ce
n'étaient plus des arrêts), ils furent remis en liberté. Mais
ils résolurent, dès ce moment, de saisir la première occasion de passer dans le Sud, sous les ordres de Bigaud. Plusieurs des officiers des dragons, entre autres le brave
Lamarre, lieutenant delà compagnie de Borgella, prirent
aussi avec eux la même résolution. ' B. Inginac, devenu secrétaire général de la République d'Haïti. Là coni'
raencèrent ses liaisons d'amitié avec Borgella. 548 études sur l'histoire d'haïti. Cependant, David-Troy, dégoûté de tant de vexations,
conçut la malheureuse idée de s'empoisonner. Il écrivit
un billet d'adieu à Borgella, où il lui disait les causes de la
mort qu'il espérait atteindre, et le mit sur le lit de Borgella, chez qui il alla en son absence. En rentrant, Borgella
l'ayant lu, accourut aussitôt chez David-Troy, qu'il trouva
dans des spasmes affreux. Des médecins mandés promptement réussirent à le sauver. Dans cet état de prostration
complète, David-Troy fut mis aussitôt en prison par ordre
de Bauvais. Les officiers de dragons qui s'étaient promis de passer dans le Sud , subornèrent le geôlier et firent évader
David-Troy. Borgella et eux tous, suivis d'une quarantaine de dragons, quittèrent Léogane et se rendirent au
Petit-Goave, placé sous les ordres de Rigaud. De là, ils écrivirent une lettre à T. Louverture, général en chef, pour
lui expliquer les motifs de la résolution qu'ils avaient prise,
en relatant tous les faits dont ils se plaignaient du général
Bauvais. Ce général fut sans doute l'un des plus beaux caractères qui se soient montrés parmi les hommes de cette
époque ; mais avec toutes les qualités d'un homme de bien,
d'un militaire éminent, il s'est attiré de justes reproches,
par une inflexibilité de principes peu convenable dans un
temps de révolution. Étant d'un âge plus avancé que la
plupart de ses compagnons, il ne savait pas se montrer
assez conciliant envers ces jeunes hommes dont l'imagination était ardente, et qui se pliaient difficilement aux
sévères exigences de la discipline militaire : de là, la préférence qu'obtint sur lui le général Rigaud qui, plus ambitieux, sut séduire ces jeunes courages par des dehors plus
flatteurs, et par une condescendance que commandaient [1798] CHAPITRE XVIII. 549 les circonstances. On obéissait par devoir à Bauvais, mais
on était dévoué à Rigaud. Pendant son séjour auPetit-Goave, Borgella, capitaine,
eut plusieurs fois le commandement intérimaire de cette
place, en l'absence de Faubert qui en était le titulaire. Peu de semaines après le départ d'Hédouville, Borgella
fut appelé auxCayes avec David-Troy. Borgella fut promu
par Rigaud au grade de chef d'escadron, commandant de
son escorte, et David-Troy fut nommé capitaine , commandant la garde de police des Cayes. Lamarre devint
ensuite capitaine d'une compagnie de cette escorte de
Rigaud.
fois le commandement intérimaire de cette
place, en l'absence de Faubert qui en était le titulaire. Peu de semaines après le départ d'Hédouville, Borgella
fut appelé auxCayes avec David-Troy. Borgella fut promu
par Rigaud au grade de chef d'escadron, commandant de
son escorte, et David-Troy fut nommé capitaine , commandant la garde de police des Cayes. Lamarre devint
ensuite capitaine d'une compagnie de cette escorte de
Rigaud. On voit dans ces différentes circonstances, les causes
de l'intimité qui exista plus tard entre Pétion, Borgella,
David-Troy, Lamarre, qui, tous, fournirent une si belle
carrière dans nos annales politiques et guerrières. Nous
les retrouverons plus d'une fois ensemble dans nos luttes
contre l'étranger, dans nos divisions intestines, concourant à la fondation de notre patrie, à sa conservation au
profit de la postérité haïtienne, et nous signalerons les
actions héroïques qui les distinguèrent entre tant d'autres
hommes de cette génération. FIN DU TOME TROISIÈME. TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME. PERIODE FRANÇAISE TROISIEME EPOQUE LIVRE TROISIÈME. CHAPITRE PREMIER. Situation de Saint-Domingue au départ de Polvérel et Sonthonax pour la
France. — Energie et dévouement des chefs militaires. — Mesures prises
par les Anglais. — Massacre des Français au Fort Dauphin. — Dissenssions
entre Montbrun et Bauvais, à Jacmel. — Bauvais leremplace. — Arrestation et emprisonnement de Montbrun par Rigaud, — Il est transféré, jugé
et acquitté en France , . . . 3 CHAPITRE II. Prise du Borgne, du Port-Margot, du camp Bertin, du Pont-de l'Ester et de
la Petite-Rivière. —Toussaint Louverture propose une entrevue au major
Brisbane. — Il marche contre Saint-Marc et prend les Vérettes. — Il entre
à Saint-Marc d'où il est chassé. — Il enlève Saint-Raphaël et Saint-Michel.
— Rigaud prend Léogane et le fort Ça-Ira. — Labuissonnière est fusillé. —
Laveaux Ya au Cap.— Toussaint Louverture prend Hinche. — Laveaux visite
divers bourgs. — Il retourne au Cap. — Intrigues dans cette ville. — Propositions de Jean François à Villatte. — Négociations infructueuses. — Laveaux retourne au Port-de-Paix. — Rigaud enlève Tiburon aux Anglais. 22 CHAPITRE III. Divers combats livrés par Toussaint Louverture, aux Anglais et aux Espagnols, TABLE DES MATIÈRES. ool — Conspirations des hommes de couleur à Saint-Marc, à l'Arcahaie et au
Port-au-Prince. — Mort de Blanc Cazenave. — Mort de Brisbane. —
Arrivée de la corvette la Musette au Cap. — Lettre de Villatte à Laveaux. — Rigaud et Bauvais contre les Anglais, au Port-au-Prince. — Mort de
Markhams. — Toussaint Louverture contre Saint-Marc. — Adresse de Jean
François aux noirs, et réponse de Toussaint Louverture. — Origine de la
jalousie entre Toussaint Louverture et Villatte. — Blanchet aîné, aux Cayes.
Prince. — Mort de Blanc Cazenave. — Mort de Brisbane. —
Arrivée de la corvette la Musette au Cap. — Lettre de Villatte à Laveaux. — Rigaud et Bauvais contre les Anglais, au Port-au-Prince. — Mort de
Markhams. — Toussaint Louverture contre Saint-Marc. — Adresse de Jean
François aux noirs, et réponse de Toussaint Louverture. — Origine de la
jalousie entre Toussaint Louverture et Villatte. — Blanchet aîné, aux Cayes. — Organisation des troupes par Toussaint Louverture. _ Prises et reprises
du Mirebalais, par Toussaint Louverture et les Anglais. — Dernière tentative
de Jean François contre le Dondon. — Lettre de Renaud Desruisseaux à
Toussaint Louverture, sur celle de Victor Hugues à Rigaud et Bauvais. 41 CHAPITRE IV. Arrivée de Polvérel et Sonthonax en France. — Décret qui suspend l'exécution de l'accusation portée contre eux et les met en liberté provisoire. —
Décret sur l'élargissement descolons accusateurs. — Décret sur la formation
d'une commission pour entendre les accusateurs et les accusés. — Conduite
des colons antérieurement à l'accusation et depuis. — Les colons réfugiés aux
Etats-Unis approuvent la liberté générale des noirs. — Ouverture des débats. — Acte d'accusation des colons.— -Mort de Polvérel. — Fin des débats. —
Rapport et arrêté de la commission des colonies sur l'accusation. — Décret de
la convention nationale qui décharge Sonthonax de l'accusation. — Opinion
générale de la commission. ... j . 63 CHAPITRE V. Etat des cultures dans les lieux soumis aux républicains. — Mesures diverses
prises par les Anglais; cultures et prospérité. — Rapport du comité de
salut public à la convention nationale, sur Saint-Domingue. -*■ Rigaud, T.
Louverture, Bauvais et Villatte, généraux de brigade. — Rapport de Boissyd'Anglas à la convention. — Traité de paix avec l'Espagne, et cession de la
partie espagnole à la France. — Arrivée de la corvette la Vénus au Cap. —
Départ de Jean François pour la Havane. — Agitation au Cap et au Portde-Paix. — Préventions de Laveaux contre Villatte et les «hommes de
couleur. — Faits divers. — Pinchinat, Sala et Fontaine au Cap. — Ils
retournent dans l'Ouest 77 CHAPITRE VI. Pierre Dieudonné et Pompée, leur conduite, leur arrestation et leur mort. —
Laplume les remplace. — Belle défense de Léogane contre les Anglais. —
Affaire du 30 ventôse, au Cap — Précédens de Laveaux, de Perroud, de T„
Louverture, de Villatte et d'autres.' — Laveaux., Perroud et d'autres fonctionnaires sont arrêtés et mis en prison. — Conduite de la municipalité et
des officiers militaires. — Les détenus sont remis en liberté. — Villatte se
rend à son camp. — Arrivée de Toussaint Louverture au Cap. — Laveaux
le proclame lieutenant au gouvernement de Saint-Domingue. — Jugement
sur Villatte, Laveaux et Toussaint Louverture 115»
Perroud, de T„
Louverture, de Villatte et d'autres.' — Laveaux., Perroud et d'autres fonctionnaires sont arrêtés et mis en prison. — Conduite de la municipalité et
des officiers militaires. — Les détenus sont remis en liberté. — Villatte se
rend à son camp. — Arrivée de Toussaint Louverture au Cap. — Laveaux
le proclame lieutenant au gouvernement de Saint-Domingue. — Jugement
sur Villatte, Laveaux et Toussaint Louverture 115» 552 TABLE DES MATIÈRES. CHAPITRE VII. Projet avorté de l'envoi de trois commissaires à Saint-Domingue. — Le Directoire exécutif est autorisé à y envoyer une Agence de cinq membres. —
Roume, désigné pour la partie espagnole , arrive à Santo-Domingo. —
Députés de Laveaux et des autres généraux auprès de lui. — Il tente une
réconciliation entre Villatle et ceux du Nord. — Projet affreux de la faction
coloniale. — Diverses lettres de Toussaint Louverture, de Perroud, etc. —
Opinions de Laveaux sur la liberté générale des noirs. — Relations de
Roume avec l'archevêque Portilla et Don J. Garcia 165 CHAPITRE V11I. Instructions données à l'agence par le Directoire exécutif. — Antécédens des agens et des individus venus avec eux. — Réception qui leur est
faite au Cap. — Discours de Sonthonax. — L'agence fait comparaître Villatte. — Laveaux sabre lui-même les femmes du Cap. — Divers arrêtés
relatifs à Villatte. — Accusation de l'agence contre les hommes de couleur. —
Arrêté contre Pinchinat. — Villatte est mis hors la loi et se rend à bord
de la Méduse.— Sa déportation et celle de divers autres en France. —Ecrits
de Perroud et de J. Raymond. — Motifs de ce dernier. — Système préconçu contre la classe des hommes de couleur. — Réflexions à ce sujet. —
Diverses lettres de Rigaud et de Toussaint Louverture 182 CHAPITRE IX. Arrestation et déportation de Rochambeauen France. — Les Anglais prennent
Bombarde qu'ils abandonnent ensuite. — Exécution à mort d'Etienne Datty.
— Révolte et crimes commis par des noirs du Port-de-Paix. — Nouvelle
insurrection des noirs du côté du Cap, — L'agence déclare le Nord en danger. — Ses motifs et son but. — Elle proclame la constitution de l'an 3. —
Elle annule les élections faites dans l'Ouest et le Sud, et convoque
une assemblée électorale unique au Cap. — Ses motifs. — Election de
Laveaux, de Sonthonax et de quatre autres députés au corps législatif. —
Lettres de Toussaint Louverture à Laveaux. — Dissensions entre les membres de l'agence 216 CHAPITRE X. Objet de la mission confiée à la délégation. — Sa réception aux Cayes. —
Sentimens manifestés par les délégués et les personnes de leur suite. —
Pinchinat forcé de se cacher. — Arrivée de Desfourneaux, et sa lettre à
Laveaux. — Plan de campagne contre la Grande- Anse. — Conduite immorale des délégués et de Desfourneaux. — Leurs actes. — Desfourneaux battu
au camp Raimond. — Succès incomplet de Rigaud aux Irois. — Nouveaux
ordres de rigueur de l'agence. — Arrestations. — Soulèvement. — Assassinats. — Fuite de Rey et de Desfourneaux. — Rigaud arrive aux Cayes et
rétablit l'ordre; — Retour de Pinchinat. — Actes divers. — Mission de
se. — Conduite immorale des délégués et de Desfourneaux. — Leurs actes. — Desfourneaux battu
au camp Raimond. — Succès incomplet de Rigaud aux Irois. — Nouveaux
ordres de rigueur de l'agence. — Arrestations. — Soulèvement. — Assassinats. — Fuite de Rey et de Desfourneaux. — Rigaud arrive aux Cayes et
rétablit l'ordre; — Retour de Pinchinat. — Actes divers. — Mission de Table des matières. 553 Marlial Besse et d'A. Chanlatte. — Les délégués retournent au Cap. —
Mission de divers envoyés en France. — lis sont capturés par les Anglais
et échangés en Europe 233 CHAPITRE XL Toussaint Louverture est confirmé dans le gracie de général de division , par le
Directoire exécutif. — Il réorganise ses régimens. — Proclamation de l'agence,
du 23 frimaire. — Examen de cet acte. — Le Directoire exécutif l'approuve. — Arrêté de l'administration municipale, des Cayes, du 10 nivôse, auquel
adhèrent toutes les communes du Sud. — Proclamation de Rigaud, du 26
nivôse. — Il correspond avec Toussaint Louverture. — Lettre de Sonthonax:
à Bauvais. — Mission de Pelletier en France. — Martial Besse renvoyé de
Saint-Louis, A. Chanlatte de Jacmel. — Situation des finances dans le Nord. — L'agence puise des ressources dans l'Ouest. — Organisation de l'instruction publique et de la justice dans le Nord 278 CHAPITRE XII. Départ et mort de Leblanc. — Ses soupçons contre Sonthonax, et procédés de
ce dernier envers lui. — Mission de Martial Besse en France. — Faits relatifs aux élections des députés de Saint-Domingue. — Ils ne sont pas admis au corps législatif.— Nouvelles élections au Cap, de 7 autres députés.—
Arrivée du général anglais Simcoë, et mesures prises par lui. — Les Anglais
sont chassés de divers points. — Sonthonax fait arrêter Desfourneaux. —
Il élève Toussaint Louverture au rang de général en chef — Lettre de ce
dernier àLaveaux. — Rigaud échoue de nouveau contre les Irois. — Lettre de
Lapointe à Rigaud, et sa réponse. — Mémoire de Rigaud en faveur des
hommes de couleur 304 CHAPITRE XIII. Correspondance de Sonthonax avec les généraux et Toussaint Louverture. —
Mission d'Etienne Mentor, Annecy et Gracia Laforlune dans l'Ouest. —
Préoccupations de Sonthonax contre Rigaud. — 11 fait arrêter le général
Pierre Michel. — Projet de conspiration. — Message du Directoire exécutif
au conseil des Cinq-Cents. — Insubordination des troupes de l'Artibonite,
leur dénûment, leurs plaintes. — Irritation de Toussaint Louverture. —
Idlinger et les finances. — Causes du départ forcé de Sonthonax pour ta
Fiance. — Toussaint Louverture au Cap. — 11 se concerte avec J. Raymond
et Pascal. — Ses lettres à Sonthonax, ses mesures et diverses autres circonstance?. — Sonthonax s'embarque et part. — Snn discours du 4 février
1798. — Députation envoyée en France. — Jugement sur Toussaint Louverture, J. Raymond et Sonthonaï 32G
de Toussaint Louverture. —
Idlinger et les finances. — Causes du départ forcé de Sonthonax pour ta
Fiance. — Toussaint Louverture au Cap. — 11 se concerte avec J. Raymond
et Pascal. — Ses lettres à Sonthonax, ses mesures et diverses autres circonstance?. — Sonthonax s'embarque et part. — Snn discours du 4 février
1798. — Députation envoyée en France. — Jugement sur Toussaint Louverture, J. Raymond et Sonthonaï 32G CHAPITRE XIV.
Mesures d'organisation prises par Toussaint Louverture. — Système de fer* 554 TABLE DES MATIÈRES. mage des propriétés séquestrées. — Pouvoir qu'il donne aux chefs militaires sur la population des campagnes. — Vues de Pétion à cet égard* dans
le morcellement des propriétés. — Les prêtres et les colons flattent Toussaint
Louverture. — Procédés des Anglais envers lui. — Ses procédés envers J.
Raymond. — Organisation des troupes du Sud par Rigaud. — Le général
White remplace Simcoé. — Discours de Vaublanc et de Villaret-Joyeuse aux
Cinq-Cents, de Barbé de Marbois aux Anciens. — Le parti royaliste frappé
le 18 fructidor an 5. — Rapport d'Eschassériaux sur les élections de
Saint-Domingue. — Division de son territoire en cinq départemens. —
Nouveaux rapports sur les élections. — Divers écrits de Pinchinat et sa mort. — Ecrits de Bonnet et d'autres. —Instructions données au général Hédouville qui vient remplacer Sonthonax. . 382 CHAPITRE XV, Pétion enlève le fort de la Coupe aux Anglais* — Insuccès des troupes de
Toussaint Louverture à l'Arcahaie. — Rigaud fait prendre le camp Thomas
où meurt Doyon aîné. — Arrivée du brigadier général Maitland. — Arrivée du général Hédouville. — J. Raymond part pour la France. — Correspondance entre Maitland, Toussaint Louverture et Hédouville, pour l'évacuation des villes de l'Ouest. — Capitulation et occupation de ces villes. —
Examen de la conduite de T. Louverture à cette occasion. — Use rend au
Cap auprès d'Hédouville.— Effet produit par leur entrevue.— Correspondance
entre Maitland, Rigaud, Toussaint Louverture et Hédouville. — Divers faits de
Dessalines, Laplume et Moïse, à l'égard de l'agent. — Toussaint Louverture
mande Rigaud au Port-au-Prince et l'accompagne au Cap. — Situation de
ces deux généraux devant Hédouville. — Conduite de cet agent et de ses
officiers pour exciter la jalousie entre eux. — Ils retoUrnentau Port-au-Prince.
ance
entre Maitland, Rigaud, Toussaint Louverture et Hédouville. — Divers faits de
Dessalines, Laplume et Moïse, à l'égard de l'agent. — Toussaint Louverture
mande Rigaud au Port-au-Prince et l'accompagne au Cap. — Situation de
ces deux généraux devant Hédouville. — Conduite de cet agent et de ses
officiers pour exciter la jalousie entre eux. — Ils retoUrnentau Port-au-Prince. — Rigaud reçoit les ordres de Toussaint Louverture et retourne dans le
Sud 406 CHAPITRE XVI. Correspondance entre Hédouville et T. Louverture. — Maitland propose rêva-*
cuation de Jérémie et du Môle. — Conduite de T. Louverture à cette occasion.— Conventions arrêtées pour cet objet* — Maitland refuse sa ratification
à l'une d'elles : ses motifs. — Hédouville autorise T. Louverture à traiter
définitivement pour le Môle. — Entrevue de T. Louverture et de Maitland :
honneurs militaires que ce dernier lui fait rendre, ses cadeaux. — Indignation
d'Hédouville. — Evacuation de Jérémie, et conduite de Rigaud dans cette
ville. — Propositions secrètes de Maitland à T. Louverture, non acceptées
par lui. — Réfutation des opinions de P. de Lacroix et de Kerverseau. —
Règlement de culture d'Hédouville approuvé par T. Louverture et Rigaud,
et décrié ensuite par le premier. — Suite de la correspondance entre
Hédouville et T. Louverture. — Ce dernier avoue sa jalousie contre Rigaud. — Réconciliation apparente entre [Hédouville et T. Louverture. — Prise
de possession du Môle, actes de T. Louverture et correspondance à ce
sujet 450 TABLE DES MATIÈRES. 555 CHAPITRE XVII. Arrêté et circulaire d'Hédouville contre les émigrés. •*• Opposition de Moïse
à cet agent. —Affaire du Fort-Liberté. — Conduite de Toussaint Louverture
et ses explications au Directoire exécutif. — Hédouville est forcé de s'embarquer et part pour la France. — Toussaint Louverture entre au Cap. —
Mesures d'ordre qu'il prend. — Ecrits publiés par lui. — Lettre d'Hédouville à Rigaud. — Examen de la conduite de cet agent. — Objet de sa mission.— Roume le remplace. — Ses instructions. — But que se propose
Toussaint Louverture. — Réfutation des opinions de quelques auteurs, fondées sur des erreurs accréditées. — Résumé de la troisième Epoque. . 499 CHAPITRE XVIII.
Faits divers de la vie militaire de J.-M. Borgella 543 3FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TROISIÈME VOLUME. fAHlS. IMrniMERllî 1>E MOyi'ET, HUE DE LA ilABte, U2. ?6Cw£>©3w3e£CCC$>(3CC^^ *3Cw£© ■ PARIS, IMPRIMERIE DE MOQUET, 92, RUE DE LA HARPE. ©«gcwSo ■ ; % SlêCCC3!©eC^S><3CCC BOSTON PUBLIC LIBRARY i5999_04687_403 6 r& *^u ^•-iï^jg^tasi ■ •4F S? 1 ■*£ ^> ■ ~% * ■ y r"*- ?. #N»-r"^ V* r^f^1**^ 5-1
Si Vf.- nE i S*" SKn^w * ^ - '■
de
de celui-ci est peut-être
tous ceux qu'ila faits : il est
véritable
rédigé avec une
éloquence. Ce fut le dernier qu'il
France où il continua de résider
publia en
le 30 avril 1804,
jusqu'à sa mort, arrivée
dans linfirmerie de la
Il succomba, à l'age de 58
Force, à Paris.
nés
ans, à ses chagrins, occasionsurtout par la misère la plus profonde, etles
persécu- --- Page 411 ---
CHAPITRE XIV.
[1797]
l'autorité française qui gouvertions incessantes de
nait alors :
l'athlète le plus redoutable pour
Ainsi finit sa carrière,
Se trouvant en France pendant
la faction coloniale.
commissaires des
et les autres
qu'Ogé, J. Raymond
de
faisaient des démarches auprès
hommes de couleur
des droits
obtenir l'égalité
l'assemblée constituante pour
donner une idée de la haine aveugle qui persécutait
1 Rien ne peut mieux
les tribulations endurées par Pinchinat.
alors les hommes de couleur, que
l'occasion de voir chez le comle
Lors de ma mission à Paris, en 1838, j'eus
M. Gabriel Delessert, son
de Laborde, ancien propriétaire à Saint-Domingue, le comte de Laborde de lui demangendre et alors Préfet de police. Je priai
de la Préfecture, alin de me
der, de faire faire des recherches sur les registres mourut. Je dus à la complaiPinchinat fut emprisonné et
dire à quelle époque
suivans :
sance de M. G. Delessert les renseignemens
est entré au
homme de couleur de Saint-Domingue,
a Pierre Pinchinat,
1801). Il en fut extrait
Temple, prison d'Etat, le 30 nivôse an 9 (20janvier 18 ventôse an 11 (9 mars 1803),
On
sa trace jusqu'au
K neufj jours après.
perd
y être à la disposition du minisjourol il a été mis à Sainte-Pélagie, pour
après, le 11 mars. Le setre de la marine. Il fut mis au secret deux jours Transféré à la Préfecture le 3
cret fut levé le 26 floréal suivant (16 mai).
puis transféré
octobre), il fut réintégré à Sainte-Pélagie,
brumaire an 12(26
(19 novembre), puis réintégré ende nouveau à la Préfecture le 27 brumaire
1804). Extrait de nouveau de
le 7 pluviose (28 janvier
core à Sainte-Pélagie
février), et transféré une troisième fois à
Sainte-Pélagie, le 28 pluviose (18 étant malade il fut envoyé à l'infirmerie
17 ventose (8 mars),
a lal Préfecture le
décédé le 10 floréal an 12 (30 avril 1804).-On ne trouve,
del lal Force où il est
aucun des registres des prisons, les
ajoute la note de renseignemens, sur Pinchinat. Il est probable que son affaire
molifs des incarcérations du sieur
celle de Toussaint Louverture. *
au
se rapportaità
dernier était mort aussi de chagrin et de misère
Déjà, depuis un an, ce
les colons présens à Paris, alors toutchâteau de Joux. Il est à présumer que
du
français. Le
désignèrent Pinchinat aux rigueurs gouvernement
m'a
puissans,
l'a assisté dans sa détresse à Sainte-Pélagie,
contre-amiral Panayoty qui
lieu aussi sur la demande de Rochambeau,
eut
dit que son emprisonnement
le dénonça comme ayant été le directeur
capitaine-général après Leclerc, qui
André Rigaud et Martial
des hommes de couleur. A la même époque, en 1803, la mort de T. Louverture.
Besse furent incarcérés au chàteau de Joux, avant
père de l'Emla protection de Louis Bonaparte,
Ils durent leur élargissementa
mémoire de Louis Bonaparte !
Napoléon III. Honneur à la
pereur
emprisonnement
le dénonça comme ayant été le directeur
capitaine-général après Leclerc, qui
André Rigaud et Martial
des hommes de couleur. A la même époque, en 1803, la mort de T. Louverture.
Besse furent incarcérés au chàteau de Joux, avant
père de l'Emla protection de Louis Bonaparte,
Ils durent leur élargissementa
mémoire de Louis Bonaparte !
Napoléon III. Honneur à la
pereur --- Page 412 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATI.
Saint-Domingue même il
avec les blancs, il crut qu'à
lumières,
offrir à sa classe le concours de ses
pourrait
le succès de sa cause. Adoptant,
avec plusd'eficacité pour
la société des Amis des
comme ces commissaires, comme
les esclaves, il
noirs, l'idée d'une liberté graduelle pour Arrivé dans la
les embrassa dans ses généreuses pensées.
des
colonie en mars 1790, au plus fort des persécutions
les hommes de couleur, au moment oûl'ascolons contre
s'installer dans sa ville natale, à
semblée générale allait
consomSaint-Marc, Pinchinat agit avec une prudence
donner le temps de s'ahoucheraveel les prinmée, pour se
ensembleles mesurespropres
cipauxd'entre eux, etarrêter
arrive de France,
à assurer le succès de leur cause. Ogé
réunià ses frères du Mirebalais,
et l'on voit Pinchinat,
est cause
correspondre avec lui : cette correspondance
au Port-aude son arrestation, de son emprisonnement découvre en lui un
Prince, par ordre de Blanchelande qui
de la gloire
directeurintelligent. Ce fut comme le baptême
Il ne sortit de cette prison, de même
qu'il allait acquérir.
avoir le droit d'être la personnifique Rigaud, que pour
tandis
son compagnon
cation politique de sa classe,
que
militaire.
d'infortune devenait sa personnification
le
lors, nous l'avons vu au Mirebalais présider
Depuis hommes de couleur, les diriger avec énergie,
conseil des
réclamations, faire tous
habileté et modération dansleurs
leurs écrits dans ce but, avec une sagesse et une intellimérité l'éloge flatteur de Gargence des choses qui iluiont
concordats
ran de Coulon; présider ensuite aux divers
avec les colons, les rédiger avec cette fermeté qui
passés
et) fiuture, comme
fit vouer û l'ezécration contemporaine
Chavanne, et
infames, les arrêts prononcés contre Ogé,
faire consentir les colons à la dérogaleurs compagnons ;
s dans ce but, avec une sagesse et une intellimérité l'éloge flatteur de Gargence des choses qui iluiont
concordats
ran de Coulon; présider ensuite aux divers
avec les colons, les rédiger avec cette fermeté qui
passés
et) fiuture, comme
fit vouer û l'ezécration contemporaine
Chavanne, et
infames, les arrêts prononcés contre Ogé,
faire consentir les colons à la dérogaleurs compagnons ; --- Page 413 ---
CHAPITRE XIV.
[1797]
qui n'admettait qu'une
tion du décret du 15 mai4791,
la
de sa classe à l'égalité des droits, pour
faible portion
entière dans le bénéfice de cette loi.
comprendre tout
avecles
sa confédération
Nousl'avons vu ensuiteimaginer
empêchait
contre-révodiutionnaires oeuvre politique qui
blanche de s'unir contre elle, les faire servir
toute la race
cette confédération à
au succès de sa cause; renouveler violences de Borel et
Saint-Marc, pour la garantir des
Nous l'avons
d'autres partisans de T'assemblée générale.
leurs
assister Polvérel letSonthonax dans toutes
vu encore
l'exécution de la loi du 4avril 1792,
opérations, soit pour
suite d'événesoit pour la liberté générale proclamée par
faire comprendre à la majorité de ses
mens imprévus;
de cette mesure humafrères la justice et la convenance
d'autres de ses éloquens écrits, pour
nitaire, foudroyer
avoir trahi cette cause si belle.
Mais alors survinrent des circonstances regrettables
Sabissantlinlluence
pour la gloire aopuiseparSonthonas.
emporté, Sonde ses passions, de son caractère toujours Pinchinat, à un
thonax passa, de soupçonsinjustes contre
violent, dénué de motifs sérieux. Partipour
ressentiment
avecune missiondéla Franceet revenaSoinut-Deniagne
à
personnellement
loyale, il s'attacha la pertedePinchinat le
et l'indétruire en lui, comme en Rigaud, prestige
pour
dans leur
fluence des anciens libres qu'ils représentaient
frappé de la réprobation
caractère particulier. Dès-lors,
Pinchinat
d'un gouvernement aussi insensé que] perfide,
fut
ehmkitemalaspentaster
ne plusqu'unevictime
donner dans nos investiLes motifs qu'on n'a pu nous
incarcérations
gations, et qui ont occasionné ses diverses surl'instrucàl Paris, nous allons les dire. Ils furent fondés
Pinchinat reçut en France, sur l'adoption supérieure que
T. Il.
de la réprobation
caractère particulier. Dès-lors,
Pinchinat
d'un gouvernement aussi insensé que] perfide,
fut
ehmkitemalaspentaster
ne plusqu'unevictime
donner dans nos investiLes motifs qu'on n'a pu nous
incarcérations
gations, et qui ont occasionné ses diverses surl'instrucàl Paris, nous allons les dire. Ils furent fondés
Pinchinat reçut en France, sur l'adoption supérieure que
T. Il. --- Page 414 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIE D'HATTI.
tion des idées qu'elle lui
liberté
suggéra, sur les principes de
qu'ilypuisa et qui le portèrent à se rendreà SaintDomingue pour aider ses frères, par ses lumières, àrevendiquer leurs droits naturels qu'ils tenaient de
droits positifs qu'ils tenaient de la
Dieu, leurs
elle-méme. Attaché
législation de la France
sincèrementà cette patrie
seul faisait
dont le nom
palpiter son coeur et celui de ses frères,
comme eux, le tort, leg grand tort de croire
il eut,
toujours
qu'ils pouvaient
compter sur sa justice. Voilà les motifs de
persécutions injustes qui firent mourir
ces
grabat.
Pinchinat sur un
Nous ne savons ce qu'Haiti doit à sa mémoire.
pour nous, qui trouvons une satisfaction
Mais
à rappeler à notre
pleine et entière
postérité les titres que les
naires de notre race africaine ont à
révolutiondisons
son estime, nous lui
qu'elle ne doit pas perdre le souvenir du
Pinchinat. Ses travaux
nom de
politiques, ses
ont contribué au
de
nombreux écrits,
triomphe
nos droits : il a
notre reconnaissance.
mérité de
Et qu'importe, après tout, que ses restes aient été
fouis obscurément dans un champ
enétranger, dans un
pays devenu inhospitalier pour lui, qu'ils ne
sur sa terre natale - Ses services rendus reposent pas
liberté donnent
à la cause de la
l'immortalitéà son nom. Il ne
parmi les Haitiens.
périra point
Pinchinat ne fut pas le seul alors en France
des écrits
qui publiat
pour justifier les hommes de couleur,
pousserles calomnies haineuses
pour relancées contre eux,
essayer d'éclairer le Directoire exécutifet la
pour
leur conduite, sur celle d'André
France, sur
Un autre de nos hommes
Rigaud en particulier.
politiques, de nos chefs mili:
la
l'immortalitéà son nom. Il ne
parmi les Haitiens.
périra point
Pinchinat ne fut pas le seul alors en France
des écrits
qui publiat
pour justifier les hommes de couleur,
pousserles calomnies haineuses
pour relancées contre eux,
essayer d'éclairer le Directoire exécutifet la
pour
leur conduite, sur celle d'André
France, sur
Un autre de nos hommes
Rigaud en particulier.
politiques, de nos chefs mili: --- Page 415 ---
CHAPITRE XIV.
[1797]
droit aussiàl la gratitude de son pays, Bonnet,
taires, qui a
arrivé en France avec Pinalors aide de camp de Rigaud,
d'Angleterre, fit un mémoire qu'ilpuchinat, des prisons
très-étendu, relata les
blia dans ce but. Ce document,
les torts
révolutionnaires aveeprécision, et démontra
faits
par Sonthonax : cet
des colons et de l'agence présidée
les hommes sensés et généreux.
écrit frappa
scrupule dans l'esprit du
Il produisit peut-être quelque
alors les généralllédouvilles,
Directoire exécutifquienvoyait
Nommé dès le4
d'agent à Saint-Domingue.
en qualité
Sonthonax, il avait pour mission
juillet, pour remplacer
d'André Rigaud et dele
spéciale d'opérer larrestation
étaient datées du 9
déporter en France. Ses instructions
à Hédécembre 1797). On y prescrivait
nivose an VI (29
de
les lois du corps législatifet
douville C de faire publier
d'assurer la tranquillité
C faire respecter la constitution,
de nommer aux emplois publics
a intérieure et extérieure,
de faire respecter la
les fonctionnaires,
C et de révoquer
ou cultide moraliser les agriculteurs
( liberté générale,
les
noirs), de faire exécuter rigoureusement
A vateurs (les
de veiller au maintien des bonnes
A lois contrel les émigrés,
les femmes
de
les vieillards, les enfans,
moeurs,
soulager
de
les
de développerles principes
A enceintes, 2
nourrices,
dans les ateliers 1 .
( l'association
ostensibles données à
Telles furent les instructions
par Sonthonax
Hédouville. Mais comme T'agence présidée
avait de semblables et de secrêtes aussi, nous concluons
en
d'en avoir de secrêtes
qu'Hédouville ne pouvait manquer
Vie de Toussaint Louverture par M. Saint-Rémy, p. 207. Barras, le 14 janvier
La commission d'Hédouville fut délivrée par date le directeur du 4 juillet 1797. Le départ
1798, d'après l'arrèté de sa nomination France, en firent cesser l'ajournement mis
forcé de Sonthonax et son arrivée en
à l'envoi d'Hédouville.
de secrêtes
qu'Hédouville ne pouvait manquer
Vie de Toussaint Louverture par M. Saint-Rémy, p. 207. Barras, le 14 janvier
La commission d'Hédouville fut délivrée par date le directeur du 4 juillet 1797. Le départ
1798, d'après l'arrèté de sa nomination France, en firent cesser l'ajournement mis
forcé de Sonthonax et son arrivée en
à l'envoi d'Hédouville. --- Page 416 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
venaient de
Etd'ailleurs, les circonstances qui
également.
et
firent choisir un gédans cette colonie,
qui
se passer
remplir cette mission, le sysnéral de quelque renom pour
assurer la
tème déjà adopté par le Directoire exécutif pour
de
de la classe blanche : tout commandait
prépondérance
des mesures que le gouverneconfier au nouvel agent,
et qui étaient
ment ne pouvait pas avouer publiquement,
selon
être mises à exécution,
laissées à sa sagacité pour
l'occurence.
Polvérel lui-même imagina
Or, si le sage, le vertueux
si Laveaux réussit
une division entre Rigaud etl Montbrun;
T. Louverture et Villatte; si Sonthonax essaya
à diviser
notamment Bauvais, Laplume
d'exciter tous les généraux,
Louverture contre Rigaud, - - Hédouville ne pouet T.
la mission de diviser Rigaud et T.
vait manquer d'avoir
s'ili In'aimait mieux arrêter et déporter Rigaud.
Louverture,
nous disons ici, par le
Bientôt nous prouverons ce que
résultat de la mission d'Hédouville.
d'entretenir
Cependant, Pinchinat ayant eu l'occasion
événemens de Saint-Domingue, il s'attacet agent des
Rigaud et ses frères ne méritaient
cha à le persuader que
les accusations
les reproches qu'on leur adressait,
pas
Hédouville paraissant ajouter foi à
dont on les accablait.
à Rilui dit, Pinchinat se fit un devoir d'inspirer
ce qu'il
hommes de couleur, une grande congaud et aux autres
il écrivit une lettre à Rifiance en cet agent : à cet effet,
gaud, le 9 frimaire an 6 (29 novembre).
avait misDe son côté, Bonnet, sachant qu'Hédouville
d'arrêter Rigaud et de le déporter, lui adressa une
sion où il donnait à cet agent un aperçu sur les troubles
lettre
les fautes et les torts de la délésurvenus dans le Sud, par
lel Direcportèrent
gation. Ces communietionsufidqes)
ivit une lettre à Rifiance en cet agent : à cet effet,
gaud, le 9 frimaire an 6 (29 novembre).
avait misDe son côté, Bonnet, sachant qu'Hédouville
d'arrêter Rigaud et de le déporter, lui adressa une
sion où il donnait à cet agent un aperçu sur les troubles
lettre
les fautes et les torts de la délésurvenus dans le Sud, par
lel Direcportèrent
gation. Ces communietionsufidqes) --- Page 417 ---
CHAPITRE XIV.
[1797]
dans ses Mémoires, à donner en
toire, suivant Bonnet
d'observer la conduite
dernier lieu à Hédouville, l'ordre
ordre.
avant de mettre à ezécution le premier
de Rigaud
ministre de la marine et des
Bonnet vit Pléville Lepeley,
il dit
ministre de la guerre, auxquels
colonies, et Schérer,
à faire concevoir une meilleure
leschoses les plus propres
avait conçue à son
opinion de Rigaud, que celle qu'on
égard.
avait été secondé dans ses intentions d'éclairer
Bonnet
Rallier, blanc, ancien inle gouvernement français, par
des Anciens.
génieur au Cap, et alors membre du conseil
écrit
en cette circonstance, et
Rallier fit un
qu'il publia
fameux Leborgne,
qui lui attira le mécontentement du
Cedernier publia alors le rapport
membre des Cing-Cents.
détruire l'influence qu'aurait pu
de la délégation, pour
T'écrit de Rallier.
exercer sur l'opinion publique
et Lachapelle, enA Leborgne se joignirent Garrigou
la conduite
voyés par les citoyens du Sud pour exposer
de la délégation. Dès leur arrivée à Cherbourg
tortueuse
ils s'étaient emBonnet et Rey Delmas,
avec Pinchinat, leur mandat. Ces deux hommes, l'un
pressés de trahir
blanc, T'autremulatre,
eenan@eeai-stensee
avaient été les protégés de Rigaud : ils ne roupour blanc)
de cette tourbe de
girent pas d'ajouter aux accusations
comme un
calomniateurs qui représentaient ce général
ennemi acharné des Européens.
. Dès leur arrivée à Cherbourg
tortueuse
ils s'étaient emBonnet et Rey Delmas,
avec Pinchinat, leur mandat. Ces deux hommes, l'un
pressés de trahir
blanc, T'autremulatre,
eenan@eeai-stensee
avaient été les protégés de Rigaud : ils ne roupour blanc)
de cette tourbe de
girent pas d'ajouter aux accusations
comme un
calomniateurs qui représentaient ce général
ennemi acharné des Européens. --- Page 418 ---
CHAPITRE XV.
Insuccès des troupes de
Pétion enlève le fort de la Coupe aux Anglais.
le camp Thomas
Toussaint Louverture à IArcahaie. - Rigaud fait prendre Maitland. - Arrioù maurt Doyon ainé. - - Arrivée du brigadier général la France. - Corvée du général Hédouville. - J. Raymond part pour et Hédouville, pour l'évarespondance entre Maitland, Toussaint Louverture
de ces villes.
cuation des villes de T'Ouest. Capitulation et occupation occasion. 1 II se rend au
Examen de la conduite de T. Louverture à celte
d'Hédouville.- Effet produit par leur enrene-Coespendange de
Capauprès
Toussaint Louverture et Hédouville. - Diversfaits
entreMaitland, Rigaud,
à Tégard de l'agent.
Toussaint Louverture
Dessalines, Laplume et Moise,
au Cap. Situation de
mande Rigaud au Port-au-Prince et l'accompagne Conduite de cet agent et de ses
ces deux généraux devant Hédouville.
-
exciter la jalousie entre eux. Isretournentau Port-au-Prince.
officiers pour
Louverture et retourne dansl le Sud.
Rigaud reçoit les ordres de Tuussaint
donnés à l'organisation des troupes
Après les soins
il fallut
dans le Nord et dans les deux autres provinces,
contre l'ennemi qu'on voyait
reprendre l'offensive
affaibli.
qui ouvritla campagne.
Ce Snhajpdhant-glséalhotien
sur l'ordre donné au général Laplume
En février 1798*,
dans les hauteurs du
T. Louverture, Pétion se porta
par
l'intention de couper les communiPort-au-Prince, avec
c'est le 5 décembre 1797 ; mais M. Saint-Rémy
'M. Madiou prétend que
au général en chef, du 15 février.
cite à ce sujet un rapport de Laplume
qui ouvritla campagne.
Ce Snhajpdhant-glséalhotien
sur l'ordre donné au général Laplume
En février 1798*,
dans les hauteurs du
T. Louverture, Pétion se porta
par
l'intention de couper les communiPort-au-Prince, avec
c'est le 5 décembre 1797 ; mais M. Saint-Rémy
'M. Madiou prétend que
au général en chef, du 15 février.
cite à ce sujet un rapport de Laplume --- Page 419 ---
CHAPITRE XV.
[1798]
et les divers postes de l'extécations entre cette place
Mais, arrivé à la
rieur : telles étaient ses instructions.
décida à attaquer le fort que les Anglais y
Coupe, il se
était
avaient construit sur un monticule et qui
pourvu
d'artillerie et d'une bonne garnison. La fortune couronna
: il réussit à l'enlever après quatre heures
son entreprise
obtenu sur l'ennemi le mit en
de combat : Cet avantage
en se
mesure de resserrer la place du Port-au-Prince,
sur! la route des montagnes. Alors
portant au Gros-Morne,
occupaient
abandonnèrent les positions qu'ils
les Anglais
et à Fourà Grenier, dans la colline de la Rivière-Froide,
du
au pied duquel estbâti
mi, au sommet mornel/hôpital,
ainsi toutes leurs
le Port-au-Prince : ils concentrèrent
forces dans cette ville.
seconder l'acEn même temps, T.Louverture voulant
donna l'ordre au général Dessalines et au
tion de Pétion,
de marcher contre les posicolonel Christophe Mornet,
les Anglais dans les montagnesdel'Artions occupées par
dans la plaine et d'enlever cette
cahaie, afin de pénétrer
succès, l'armée républipetite ville. Mais après quelques
du territoire de
caine fut battue dans la plaine et chassée
cette commune.
avec T. Louverture et par ses orAgissant de concert
Faubert contre le camp
dres, Rigaud fit marcher Doyon et
retranchée du côté de Pestel et pourvue
Thomas, position
commandant en chef,
d'artillerie. Le 22 février, Doyon,
en deux colonnes, l'une sous ses ordres,
divisa sa troupe
cedernier était
l'autre sous ceux de Faubert. Croyant que
d'une conversation avec le président Boyer,
1 Nous tenons ces particularités dernier fut
et complimenté par T.
alors adjoint de Pétion : ce
succès approuvé obtint dans celte affaire en
Louverture, pour sa résolution et le
qu'il
montrant une ténacité remarquable.
'artillerie. Le 22 février, Doyon,
en deux colonnes, l'une sous ses ordres,
divisa sa troupe
cedernier était
l'autre sous ceux de Faubert. Croyant que
d'une conversation avec le président Boyer,
1 Nous tenons ces particularités dernier fut
et complimenté par T.
alors adjoint de Pétion : ce
succès approuvé obtint dans celte affaire en
Louverture, pour sa résolution et le
qu'il
montrant une ténacité remarquable. --- Page 420 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
déjà en mesure d'attaquer le camp du côté
où il se tenait, il ordonna
opposé à celui
l'attaque par sa
payant vaillamment de sa personne. Il fut bientôt colonne, en
d'une balle à la cuisse, puis d'une autre à la
atteint
levé de ce champ de bataille
poitrine. Enrut nonloin de
par ses compagnons, il moulà, en laissant deprofonds
Jourdain à Desrivaux, de la part de toute regrets, comme
et de l'Ouest : les
l'armée du Sud
populations de T'arrondissement
commandait n'en éprouvèrent
qu'il
mérite comme
pas moins, à cause de son
administrateur intelligent,
tial.
probe eti imparCependant, Faubert étant arrivé alors, donna
au camp avecy vigueur, et réussit à l'enlever
l'assaut
chassé de ces hauteurs
: l'ennemi fut
qui restèrent au pouvoir des républicains.
La mésintelligence ne tarda pas à se mettre
bert et Gérin, principal officier
entre Faurondissement
sous Doyon dans son ar-
: Gérin imputa à Faubert d'avoir
d'arriver à temps pour seconder son chef et
négligé
de sa mort. Informéde cette
d'être cause
T'adjudant-général
particularité, Rigaud envoya
Blanchet jeune prendre le
ment supérieur des troupes.
commandeLe 2 germinal (22 mars), les Anglais vinrent
rémie les attaquer et furent
deJésés.
vigoureusement repousLe général White qui commandait les forces
ques, était encore à son poste à la mi-mars, britannibrigadier général Thomas Maitland
lorsque le
de lui succéder et de décider
arriva, avec mission
de
delaquestion del'évacuation
tout ou partie des points occupés par la Grande-Bretagne. Une telle mission devait le mettre en relation
avec
eLe 2 germinal (22 mars), les Anglais vinrent
rémie les attaquer et furent
deJésés.
vigoureusement repousLe général White qui commandait les forces
ques, était encore à son poste à la mi-mars, britannibrigadier général Thomas Maitland
lorsque le
de lui succéder et de décider
arriva, avec mission
de
delaquestion del'évacuation
tout ou partie des points occupés par la Grande-Bretagne. Une telle mission devait le mettre en relation
avec --- Page 421 ---
CHAPITRE XV.
11798]
chef de l'armée de Saint-Domingue : on
le général en
verra que son pays en profita.
arrivait ausside
En même temps, legénéral Hédouville
France.
février), avec
Il était parti de Brest le 50 pluviose (18
la Cocarde etla Syrène, et avait
les frégates la Bravoure,
à Santol'ordre du Directoire exécutif fde débarquer
reçu
mars) étant à la vue de ce
Domingo. Le 7 germinal (27
il écrivit à Don Garciaet à Roume pour leur annonport,
le même jour. Il fut reçu avec
cer sa mission, et débarqua
distinction :
Boerner, un brilLe général Michel, le chefde brigade
des officiersde toutes armes, des employés
lant état-major,
de
comme garde
d'administration et 180 hommes troupes,
Laj plupart restèrent à bord
d'honneur, T'accompagnaieat.
des frégates qui se rendirent peu après au Cap. d'abord
Pourquoi Hédouville ne s'y rendit-il pas tout
C'est
sans doute le Direcavec ces navires de guerre?
que
avait
toire exécutif dut craindre que T. Louverture, qui
Sonthonax à s'embarquer, ne fàt disposé à emosé forcer
à terre au Cap. D'un
pécher le nouvel agent de mettre piedà
cet
dans la colonie huit mois après
autre côté, l'envoyant
était convenable
attentat, le Directoire dut penser qu'il
Roume, des événemens quiauraient
qu'il se renseiguat par
sa mission,
eu lieu depuis, afin de pouvoir mieux remplir
il venait opposer son
à l'égard de T. Louverture auquel
militaire, et del Rigaud
influence politique et sa réputation
la gràcieuse autorisation qui
1 Nous exprim uns ici notre vive gratitude pour de la marine et des colonies, la
nous a été donnée, de consulter au ministère Hédouville avec T. Louverture, les autres
correspondance officielle du général
Si les inductions que
généraux et fonctionnaires publics de Saint-Domingue. colonie ne paraissent pas judicicuses,
nous tirerons de sa mission dans celte
notre coeur.
on devra en accuser notre esprit et non pas
sa réputation
la gràcieuse autorisation qui
1 Nous exprim uns ici notre vive gratitude pour de la marine et des colonies, la
nous a été donnée, de consulter au ministère Hédouville avec T. Louverture, les autres
correspondance officielle du général
Si les inductions que
généraux et fonctionnaires publics de Saint-Domingue. colonie ne paraissent pas judicicuses,
nous tirerons de sa mission dans celte
notre coeur.
on devra en accuser notre esprit et non pas --- Page 422 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
la faculté de déporter, selon les circonstanqu'il avait
ces.
l'arrivée d'Hédouville sur un point éloigné, était
Mais
Louverture, que cet agent
propre aussi à faire penseràT.I
de la métroreprésentant
redoutait sa puissance, quoique
ainsi:les chefs milipole. Ilnef futpasle seul qui le comprit
la
sa pensée ; et dès-lors,
taires, les citoyens partagèrent
d'opinion de l'agent fut amoindrie.
puissance
à Santo-Domingo,
Deux jours après son débarquement
leur anil écrivit à J. Raymond et à T. Louverture pour
la mission dont il était chargé. Le surlendemain,
noncer
au ministre de la marine qui l'inil adressa une depêche
avait
de
formait de son arrivée ; il lui dit qu'il
appris
T.Louverture, Rigaud et Bauvais agissaient
Roume, que
chasser les Anglais de la colonie. Il parde concert pour
se rendre au Cap, en pastit quelques jours après pour
commissaire
oàil trouva Kerverseau,
sant par Saint-Yague
délégué par l'ancienne agence.
cité, dit que T.LouCe dernier, dans son rapport déjà
allait être enverture, dès qu'il apprit qu'un nouvel agent
décedes dispositions dans le Nord qui
voyé, avait pris
des batteries avaient
laient Tintention de lui résister; que
divers
de la côte ; que le général
été élevées sur
points redoutes dans les mornes
Moise avait fait construire des
avait transporté une grande quande Vallière et qu'on y
avait
titéd'artillerie et de munitions ; et enfin, quel'ordre
si des bâtimens de guerre français
été donné au Cap, que
général en chef avant
paraissaient, on devrait en aviserleg
furent adde les recevoir. Il ajoute que les frégates n'y
l'autorisation spéciale de J. Raymond.
mises que sur
avoirremis un mémoire à Hédouville,
Kerverseau avoue
la marche
aurait à
l'éclairer sur
qu'il
à son passage, pour
de munitions ; et enfin, quel'ordre
si des bâtimens de guerre français
été donné au Cap, que
général en chef avant
paraissaient, on devrait en aviserleg
furent adde les recevoir. Il ajoute que les frégates n'y
l'autorisation spéciale de J. Raymond.
mises que sur
avoirremis un mémoire à Hédouville,
Kerverseau avoue
la marche
aurait à
l'éclairer sur
qu'il
à son passage, pour --- Page 423 ---
CHAPITRE XV.
[1798]
haute idée des vertus de T. Lousuivre et luiinspirer une
verture, sans lui déguiser ses défauts.
vous les
lui disait-il,
forces
vous manquent,
A Les
qui
intime avec le général T.I Loutrouverez dans votre union
dontl'attacheverture. C'est un homme d'un grand sens,
être douteux 1 > dont la religion
ment à la France ne peut
la
dont la fermeté égale prudence,
garantit la moralité,
et
sur
de la confiance de toutes les couleurs, quia
qui jouit
contrepoids ne peut bala sienne un ascendant qu'aueun
vous ne
lancer. Avec lui, vous pouvez tout: : sans lui,
poudont leshabitans sont
vez rien. Vous arrivez dans un pays
du dernier terme de la civilisation. Lefetibien éloignés
encore la religion des Africhisme fut de tout temps et est
le chef
l'enthousiasme pour
cains. Ici, plus qu'ailleurs,
a
le nerf de l'autorité; et la loi, pour être respectée,
est
l'homme
de son exécution. >
besoin du crédit de
chargé
il était arEt Kerverseau a soin d'expliquer comment
<J'asi haute
de T. Louverture :
rivé à avoir une
opinion
se
dit-il, d'un mot de Sonthonax qui
a vais été frappé,
avait
connaissait en hommes,et qui, plus que personne, ditde
- Tous les noirs, me
a été à portée
T'apprécier.
en
courent après les grades pour se procurer
a il un jour,
et des femmes. Tousdu
de l'argent
a abondance
tafia,
ambition raisonnée et quela saint est le seul qui ait une
idée de l'amour de la gloire. D
a que
Sonthonax, quiaffectait une si
Pour le dire en passant,
les noirs, avait une singulière
grande prédilection pour
mission, il les
opinion à leur égard 1: dans sa première
dans la
et
ce
disait d'eux
croyait tous bêtes,
voyez
qu'il
cette assertion, par son attachement aux colons
I T. Louverture a prouvé
Il a été constamment fidèle à la
dont on voulait rétablir la prépondérance.
seul la colonie.
France, tout en ayant l'ambition de gouverner
,
les noirs, avait une singulière
grande prédilection pour
mission, il les
opinion à leur égard 1: dans sa première
dans la
et
ce
disait d'eux
croyait tous bêtes,
voyez
qu'il
cette assertion, par son attachement aux colons
I T. Louverture a prouvé
Il a été constamment fidèle à la
dont on voulait rétablir la prépondérance.
seul la colonie.
France, tout en ayant l'ambition de gouverner --- Page 424 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI,
seconde, alors qu'il traquait la couleur
donner tout le pouvoir dans la colonie ! jaune pour leur
Enfin, bien pourvu d'instructions de toutes
douville arriva au Cap le 20 avril :
sortes, Héles honneurs dus à
ily fut reçu avec tous
son rang et à sa qualité d'agent de la
métropole.
T. Louverture avait répondu à sa lettre datée de SantoDomingo, en le félicitant de son arrivée et
ne pouvoir se porter immédiatement
s'excusant de
à sa
cause des opérations de la
rencontre, à
guerre
sence
à son armée; il lui disait de quinécessitaient sa précours, mais de se méfier des
compter sur son conperfides suggestions
patriotes. En lui rendant compte des derniers desfauz
tenus sur. l'ennemi, il lui fit savoir
succès obavaient
que les troupes du Sud
repoussé les Anglais dans les hauteurs de Pestel.
Répondant à ces informations,
tant, ainsi
Hédouville, en le félicique l'armée coloniale, lui dit : cLe
a gaud a encore prouvéle 2 germinal,
général RiA
qu'il n'est
vendu
aua Anglais, ainsi qu'on l'en a accusé. D Quant pas à T.
Louverture, il l'invitait à venir
de
d qu'il croirait
auprès
lui, C aussitôt
pouvoir abandonner son
A veillance de
cordon à la surses généraux. D
On remarquera que si Hédouville, de
même, rendit un compte favorable
Santo-Domingo
au
çais, de la conduite de
gouvernementfrmudu
Rigaud et de Bauvais ; si, écrivant
Cap, le 20 avril, à T. Louverture, il lui dit des choses
flatteuses de Rigaud, néanmoins il n'écrivit
à
nier ni à Bauvais
les
pas ce derpour
féliciter de leur
les encourager.
conduite, pour
Pamphile de Lacroix a prétendu qu'il
J.
à
n'accueillit point
Raymond, son arrivée au Cap, à cause de sa connivence avec T. Louverture pour le départ de Sonthonax,
écrivant
Cap, le 20 avril, à T. Louverture, il lui dit des choses
flatteuses de Rigaud, néanmoins il n'écrivit
à
nier ni à Bauvais
les
pas ce derpour
féliciter de leur
les encourager.
conduite, pour
Pamphile de Lacroix a prétendu qu'il
J.
à
n'accueillit point
Raymond, son arrivée au Cap, à cause de sa connivence avec T. Louverture pour le départ de Sonthonax, --- Page 425 ---
CHAPITRE XV.
[1798]
blâme
ce début choqua T.
Laverureqientreiae)
et que
conduite en cette circonstance. Cependant,
tacite de sa
Hés'il faut s'en rapporter à la correspondance officielle, devait
tous les égards qu'il
douville eut pour J. Raymond
lui avait écrit
venait remplacer. Raymond
à un agent qu'il
de Saintirait au-devant de lui au Fort-Liberté;
qu'il
de s'en abstenir, mais qu'il accepYague, il lui répondit
lui envoya. Il se peut,
tait avec plaisir la voiture qu'il
à Raymond
néanmoins, qu'un froid accueil ait témoigné
envers Sonthonax; ets'il en
qu'il s'était rendu coupable
d'Hédouville : T.
aété ainsi, ce fut une faute de la part
Louverture était trop perspicace pour ne pas la comprendre, trop habile pour ne pas en tirer parti. humiliation, si
Certes, J. Raymond méritait une telle
avec Sonthonax et le gouvernetoutefois sa connivence
l'influence des hommes
faire abattre
ment francais, pour
d'un autre côté, digne de
de couleur, ne le rendait pas,
indulgence de la part du nouvel agent. Quand un
quelque
se doit à lui-méme et ce qu'il doit
homme oublie ce qu'il
ont le même intérêt que lui, s'il devientl'objet
à ceux qui
qu'il a servi dans ce but,
du mépris du gouvernement
En adT'historien constate seulement ce qu'il a éprouvé.
J.I
ne nous parait pas plus digne
mettant ce fait, Raymond
la
Savary ainé qui a encouru déportade sympathie, que
de la liberté générale des
tion, pour avoir trahi la cause
noirs.
ne tarda pas à partir
Quoi qu'il en ait été, J. Raymond
pour la France avec Pascal 1
l'arrivée d'Hédouville au
Le 23 avril, trois jours après
à Hédouville constate le départ de Pascal.
1 Une lettre de T. Louverture
.
J.I
ne nous parait pas plus digne
mettant ce fait, Raymond
la
Savary ainé qui a encouru déportade sympathie, que
de la liberté générale des
tion, pour avoir trahi la cause
noirs.
ne tarda pas à partir
Quoi qu'il en ait été, J. Raymond
pour la France avec Pascal 1
l'arrivée d'Hédouville au
Le 23 avril, trois jours après
à Hédouville constate le départ de Pascal.
1 Une lettre de T. Louverture --- Page 426 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAïTI.
Cap, le général Maitland adressa une lettre à T.
ture, où il Jui proposait d'évacuer les
Louvervilles du
Prince, de l'Arcahaie et de
Port-auSaint-Mare, à
aurait tous les égards possibles
condition qu'il
pour ceux des habitans
qui y resteraient: il lui promettait de lui restituer
villes, les objets publics, toutes les
ces
etles forts sans artillerie, dans l'état propriétés où
particulières
et lui les avaient trouvés ; il ajoutait à ses prédécesseurs
ces
A vous ne consentez pas à mes
promesses: Si
C
les
propositions, je détruirai
fortifications, les propriétés et les cultures. D
même temps, Lapointe adressa une lettre
En
Louverture.
semblable à T.
Maitland proposait de plus à T. Louverture,
ger à ne porter aucun secours à
des'engadernier voulût
Rigaud, dans le cas où ce
attaquer Jérémie ou même le Môle, de
pas faire avec lui de traité offensif contre la
ne
Grande-Bretagne, parce qu'ille considérait
en chef. Mais T. Louverture
indépendant du général
lui
à cet égard;
répondit qu'il se trompait
que Rigaud, officier français comme
sous ses ordres, agissait
lui, était
d'après sa direction
vrai.
; et il disait
Le28, étant alors sur son habitation
verture écrivit à Hédouville
Descahos, T. Louet lui transmit ces deux lettres
pour avoir son autorisation de traiter.
dépéches le même
L'agent reçut ces
jour, à onze heures du soir. Il
pressa de répondre à T.
s'emla même date du
Louverture, et sa réponse porte
28 avril: elle respire la
faction de la résolution
plus grande satisprise par le général
contient des éloges
le
anglais, et
rations
pour
général en chef dont les opécontraignaient l'ennemi à évacuer ces villes. La
concentration des forces
anglaises au
l'abandon des postes extérieurs,
Port-au-Prince, par
avait en effet laissé à T.
répondre à T.
s'emla même date du
Louverture, et sa réponse porte
28 avril: elle respire la
faction de la résolution
plus grande satisprise par le général
contient des éloges
le
anglais, et
rations
pour
général en chef dont les opécontraignaient l'ennemi à évacuer ces villes. La
concentration des forces
anglaises au
l'abandon des postes extérieurs,
Port-au-Prince, par
avait en effet laissé à T. --- Page 427 ---
CHAPITRE XV.
[1798]
cette ville : il avait fait
Louverture la facilité d'assiéger
dit-on, de
marcher dans ce dessein toute son armée forte,
hommes, dans la plaine du Cul-de-Sac. Héquinze mille
autorisation en ces termes :
douville donna son
à
autorise, au nom du Directoire exécutif,
C Je vous
Maitland, à des conditions qui
a1 traiter avec le général
nation
nous
avec la dignitéde a grande
que
a s'accordent
dans l'amnistie tous les
a représentons, età comprendre
n'ont
n'ont
émigré et qui
pas
- anciens Français qui
pis
vous
servidans les troupes anglaiss. Je ne sauraistrop
faire compreadredanatanris
a
recommanderdene point
Français qui ne soë pashabitant deSaint-DoG tie aucun
un meilVous ne pouvez, au surplus, prendre
C mingue.
votre humanité, que vous saurez toua leur guide que
la liberté et la
allier avec votre ardent anour pour
A jours
a sûreté de votre pays. D
explicite àl'égard
Cette autorisation était certaiement
devaient
être compris dans l'amdes émigrés; ils ne
pas
excellence, trouva
nistie ; mais T. Louverture, jésuite par
la lil'élasticité dans sOIL humanité et son amour pour
de
berté, rappelés parlagent. lui écrivit de nouveau : a Malgré
Le 3 mai, Hédouville
connaissance avec
j'ai de faire
( l'empressement que
cordon sans avoir assuréles
vore
A vous, ne quittez point
de division qui règne chez
a moyens de profiter de l'esprit
( nos ennemis e
D
T. LouverLe 4, étant au Gros-Mome de Saint-Marc,
lui rendre compte de ses
ture écrivit à Hédouville pour
avril. Il avait
conclues avecl Maitland, le 50
négociations
Huin, COenvoyé au Port-au-Prince T'adjudant-général les fortificalon, muni de ses pouvoirs. I1 fut stipulé que
livréesavec les pièces hors d'état de servir,
tions seraient
is e
D
T. LouverLe 4, étant au Gros-Mome de Saint-Marc,
lui rendre compte de ses
ture écrivit à Hédouville pour
avril. Il avait
conclues avecl Maitland, le 50
négociations
Huin, COenvoyé au Port-au-Prince T'adjudant-général les fortificalon, muni de ses pouvoirs. I1 fut stipulé que
livréesavec les pièces hors d'état de servir,
tions seraient --- Page 428 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'LAiTI.
en bon état; que les trois villes
excepté quelques-unes les Anglais le 9 mai; que toutes
seraient évacuées par
enfin, que le général en
hostilités cesseraient jusque-là;
lui-même,
s'obligeait à faire respecter et à respecter
chef
de tous les habitans qui resteraient
la vie et les propriétés
T.Louverture apdans ces places ou leurs dépendances.
cette convention b 2 mai.
prouva
lettre d'Hédouville, du 5 mai, croisa avec
Une nouvelle
chef: elle lui accordait encore l'autocelle du général en
lui
de
traiteravec Matland, en
recommandant
risation de
envers
de Phumanité dans ses procédés, excepté
mettre
les émigrés.
T. Louverture fit une proclamation pour préciLe 7,
était accordée : elle était d'accord avec
serlamnistic qui
de l'agent, en date du 28
les instructions qu'il avai reçues
il étendit l'amnistie à tous ceux qui
avril. Cependant, la milice, et à ceux qui auraient abanavaient servi dans
des
En
donné les Anglais dans le cours
négociations.
Hédouville de ces cispositions, il lui dit qu'il
informant
ouvrant la campagne.
avait fait ces promessesen
les termes de sa
Le 9, Hédouville lui éerivit. approuva
enlelouant; ; il aprouva aussi ses promesses
proclamation
à étendre l'amnistie aux
et lui dit même quill'engageit
anavaient servi dens les administrations
Français qui
heureux
vous
glaises. Il ajouta enfin : a Il est
que
l'enlèrement de V'artillerie des
C ayez pu empêcher
C forts. D
de Lacroix, lorsAinsi tombe l'assertion de Pamphile
qu'Hédouville blàma hautement cette prequ'il prétend
la seule erreur où soit
mière capitulation. Ce n'est pas
tombé cet auteur.
non-seulement
On voit par tout ce qui précède, que
çais qui
heureux
vous
glaises. Il ajouta enfin : a Il est
que
l'enlèrement de V'artillerie des
C ayez pu empêcher
C forts. D
de Lacroix, lorsAinsi tombe l'assertion de Pamphile
qu'Hédouville blàma hautement cette prequ'il prétend
la seule erreur où soit
mière capitulation. Ce n'est pas
tombé cet auteur.
non-seulement
On voit par tout ce qui précède, que --- Page 429 ---
CHAPITRE XV.
[1798]
T. Louverture à traiter avec Maitland,
Hédouville autorisa
vint auprès de lui au Cap,
mais qu'il ne désirait pas qu'il
Ced'avoir terminé cette importante négociation.
avant
lignes suivantes dansles smémoires
pendant," nouslisonsles
de Pamphile de Lacroix:
laiset légers,
C Des officiers de son état-major, jeunes
des opinions défavorables pour le général
G sèrent percer
braves pour aller
C noir. Ils ne demandaient que quatre
le
coiffé de linge; faisant
G arrêter, dans son camp, magot
allusion à T. Louverture qui portait toujours un
C ainsi
a madras autour de sa tête. D
ces
furent tenus, et il y en a
S'il est vrai que
propos
le général en
ils devaient indisposer
grande apparence,
que Pascal
chef'. Ces officiers posemplocucigheraient chauds affiencore parti), était un de ses
(qui in'était pas
d'autres blancs l'en informèrent : de
dés. Pascal et bien
lui en avait sufficontre l'agent qui
la ses préventions
sa conduite envers. sJ.Raymond.
samment inspiré déjà par
allié à la famille de
On peut croire que Pascal lui-méme,
dans le renvoi de Sonthonax,
celui-ci, et quiavait trempé
son beaudut prendre sa part dans l'humiliation subie par
envenimer d'autant plus les relationsqu'liédoupère, et
Pascal était secréville allait avoir avec T. Louverture.
s'il
de l'ancienne agence: nous ignorons
taire général
l'arrivée de T'agent : noucessa ses fonctions aussitôt
perdit sa
motif
lui d'être mécontent, puisqu'il
veau
pour
position.
furent tenus, lorsque T. Louverture
11 Il est fort probable que ces le propos 28 avril. 1l était aux Gonaives quand il reçut
vint sur l'habitation Descahos, il n'élait
à la tète de son armée, et cesj jeunes
les propositions de Maitland ;
pas
à ne pas s'empresser de se
ofliciers ont pu voir en cela une sorte d'affectation
rendre auprès d'Hédouville.
T. III.
puisqu'il
veau
pour
position.
furent tenus, lorsque T. Louverture
11 Il est fort probable que ces le propos 28 avril. 1l était aux Gonaives quand il reçut
vint sur l'habitation Descahos, il n'élait
à la tète de son armée, et cesj jeunes
les propositions de Maitland ;
pas
à ne pas s'empresser de se
ofliciers ont pu voir en cela une sorte d'affectation
rendre auprès d'Hédouville.
T. III. --- Page 430 ---
ETUDES SCR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
On a accusé T. Louverture d'avoir
Anglais dans la capitulation
trop ménagé les
pour l'évacuation des
de l'Ouest, en disant qu'avec sa forte armée, il aurait villes
les éeraser ou obtenir des conditions
pu
plus
Sans tenir CO mpte de I'pprobaation
avantageuses.
d'Hédouville,
nons si sa conduite prouve réellement
examiune connivence
coupable avec Maitland.
Puisqu' 'il lui était prouvé que les Anglais voulaient
mêmes évacuer ces villes, pourquoi aurait-il da
euxvoies d'une guerre rigoureuse, plutôt
celles préférerles
ciations militaires ? Il était assuré que
des négoqu'en voulant trop exigerd'un ennemi qui n'était pas à mépriser,
sa fureur, aurait
celui-ci, dans
saccagé ces villes, ruiné les
avant de les abandonner. Dans la
fortifications
mettre la
guerre on doit se proconquête, et la conquête doit avoir pour but la
conservation. Qui eût souffert le plus des désastres
qui seraient survenus par trop
ce
pas le pays
d'exigences? N'estlui-même, ne sont-ce
les
tans ?
pas
habiDe leur côté, les Anglais ne s'étant
points de la colonie
emparés de tous les
que par la trahison des colons
il pas juste de leur part, du moment
n'étaitqu'ils
ne pouvoir plus s'y maintenir, de
reconnaissaient
et au reste des habitans
ménager à ces hommes
soumis à leur
les faveurs du
domination, toutes
vainqueur? Ils le devaient d'autant
qu'ils voyaient T. Louverture déjà
plus,
tement
les
disposé à un bon traipour
colons et entouré de leurs conseils.
verrons les explications
Nous
faits
qu'il a données lui-méme
au Directoire exéeutif.
de ces
Cesdeuxgénéraux, Maitlandet T.I
l'un de l'autre,
Louverture, ennemis
remplirent ainsi leur devoir le plus strict:
ceux
baeahairetatres
quiavaient
aient d'autant
qu'ils voyaient T. Louverture déjà
plus,
tement
les
disposé à un bon traipour
colons et entouré de leurs conseils.
verrons les explications
Nous
faits
qu'il a données lui-méme
au Directoire exéeutif.
de ces
Cesdeuxgénéraux, Maitlandet T.I
l'un de l'autre,
Louverture, ennemis
remplirent ainsi leur devoir le plus strict:
ceux
baeahairetatres
quiavaient --- Page 431 ---
CHAPITRE XV.
[1798]
- le noir, en agissant avec
servi la cause de sa nation,
générosité envers eux.
l'Arcahaie et Saint-Marc furent évacués par
Le 7 mai,
rendirent au Môle Saintles garnisons anglaises qui se
MaitLe 8, le Port-au-Prince le fut également par
Nicolas.
qui s'y rendit aussi.
land en personne,
Pétion
Le 9, le général Laplume et Tadjudant-général
du Port-au-Prince. Mais T. Louverture
prirent possession
Mornet en prendre le comenvoya le colonel Christophe officiers de se rendre à Léomandement, avec ordre à ces
il usait là de son
avec la légion de l'Ouest. Certes,
gane
en chef, et par un motif spédroit comme général
commandant de l'arrondiscieux, puisque Laplume était
de conde Léogane; mais au fond, il prouvait peu
sement
officier
et en Pétion, qui, outre
fiance en cet
général
étaient tous deux dela commune du Port-an-Prince,
qu'ils
dela légion, avaient puissamment conainsi que le corps
en chassant les Antribué à la reddition de cette place,
s'assurer
extérieurs. Il voulait
glais de tous leurs postes
officier à sa dévode l'Ouest, parun
de ce point important
ressouvenait des liaisons de
tion; et probablement il se
de leur influence sur
Laplume avec Rigaud et Bauvais,
avaient cherJui, Laveaux et Sonthonax
ce général, que
Quant à Pétion, il est clairque T.Louché à en détacher.
confiance en lui,
verture ne pouvait avoir une grande
d'artillerie sous Bauvais et Rigaud.
ancien capitaine
entrée à Saint-Mare, lc 8
Le général en chef fit son
fut
de
trouva tout en parfait état. Il n'en
pas
mai : il y
le 12 :
ct les
même à l'Arcahaie, où il arriva
Lapointe
avaient brisé les pièces
émigrés, selon T. Lonverture,
brûlé les affuts, dévasté cette ville. lly plaça
d'artillerie,
artillerie sous Bauvais et Rigaud.
ancien capitaine
entrée à Saint-Mare, lc 8
Le général en chef fit son
fut
de
trouva tout en parfait état. Il n'en
pas
mai : il y
le 12 :
ct les
même à l'Arcahaie, où il arriva
Lapointe
avaient brisé les pièces
émigrés, selon T. Lonverture,
brûlé les affuts, dévasté cette ville. lly plaça
d'artillerie, --- Page 432 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATTI,
d'abord Dessalines qu'il envoya ensuite
mandement de l'arrondissement
prendre le comde Saint-Marc, en le remplacantàlAreahaie par le général Agé.
Le 14 mai, il entra àl la
son frère Paul Louverture. Groix-des-Boquets, où il plaça
Le 15, il arriva au Port-au-Prince
triomphe pacifique. La
pour jouir de son
plus brillante réception lui
par les colons. Les prétres
fut faite
déployèrent les bannières
lEglise; ils firent porter la croix et le dais,
de
usaitàl'égard des anciens
comme on en
gouverneurs généraux de SaintDomingue. Les femmes blanches et leurs
leurs plus beaux atours, les
filles, parées de
unes en voiture, les
cheval, se rendirent avec la jeunesse mâle
autres'à
des couronnes et des fleurs. Des
pour luij jeter
à ses pieds
colons se prosternèrent
enattendant le temps voulu
la vietime.
pour sacrifier
Bernard Borgella, maire de la ville, a la tête du
municipal, prononça un discours élogieux,
corps
Louverture répondit. Celui-ci
auquel T.
dans la ville, escorté
refusa le dais et pénétra
de son état-majoret d'une
cavalerie : il s'était vêtu avec la
nombreuse
Un grand
plus grande simplicité.
banquet lui fut offert. La ville fut
bals eurent lieu et la
illuminée, des
discipline la plus sévère
l'armée dans l'ordre le plus parfait.
maintint
Huin fut nommé commandant de la
tophe Mornet
place, et Chriscommandant de l'arrondissement du Portau-Prince. Le 16 mai, T.Louverture écrivit à
et sollicita de lui le grade de général de
Hédouville
Ch. Mornet; mais le 22, l'agent lui
brigade pour
vait,
répondit qu'il ne
d'après ses instructions, élever
pougrade, non
aucun officier à ce
plus qu'à celui de général de division. Illui
cit ensuite de venir au Cap: Q Rien n'égale l'impatience
ant de l'arrondissement du Portau-Prince. Le 16 mai, T.Louverture écrivit à
et sollicita de lui le grade de général de
Hédouville
Ch. Mornet; mais le 22, l'agent lui
brigade pour
vait,
répondit qu'il ne
d'après ses instructions, élever
pougrade, non
aucun officier à ce
plus qu'à celui de général de division. Illui
cit ensuite de venir au Cap: Q Rien n'égale l'impatience --- Page 433 ---
CHAPITRE XV.
[1798]
connaissance: avec vous. > Il: ajouta à sa
A quejaide faire
T. Louvertare réussirait à
dépêche, qu'il espérait que
qu'il le consulexpulser sans retour les Anglo-émigrés,
de tous les fonetionnaires publics
terait pourl la nomination
vous
les lieux rendus à la République, C parce que
dans
moi les hommes et les choses. D
(t connaissez mieux que
faites.
les nominations déjà
L'agent approuva
trouva au Port-au-Prince,
T.Louverturel Tinforma qu'il
d'artillerie
les fortifications et cent-trente-quatre pièces
du
bon état. Illui dit aussi qu'il avait trouvé la plaine
en
complet, sans culture, les
Cricociunblast-nkepe
de
dans une situation affreuse. En conséquence
routes
le général en chef fit un règlement, le
cet état de choses,
les noirs cultivateurs
18 mai, par lequel il ordonna que
les hacontraints à rentrer immédiatement sur
seraient
autrefois. Cette
bitations auxquelles ils avaientappartenu sévérité, et des
mesure fut prescrite avec la plus grande
service de la
analogues furent dictées pour le
dispositions
militaires.
gendarmerie et des commandans
En recevant copie de cei règlement, Nédouvillelaprouet dit à T. Louverture qu'il le régulariserait par un
va,
c'était à
nouvel acte qui compléterait ses vues, parce que
à
de semblables melui, agent de la métropole, prendre Ce fut là la cause de
sures; mais qu'il le consulterait.
tard.
l'arrété du 6 thermidor dont nous parlerons plus
il
SiT.Louverture fut sévère à T'égard des cultivateurs,
les blanes. Le lendemain de son enne le fut pas envers
fit chanter un Te Deum à l'étrée au Port-au-Prince, il
il monta en
glise paroissiale. Al'issue de cettecérémonie,
de cette
chaire et adressa un sermon à tous les habitans
à la trahison envers la France;
ville qui avaient participé
disons dans
il le termina par ces paroles : ( Mais, nous
SiT.Louverture fut sévère à T'égard des cultivateurs,
les blanes. Le lendemain de son enne le fut pas envers
fit chanter un Te Deum à l'étrée au Port-au-Prince, il
il monta en
glise paroissiale. Al'issue de cettecérémonie,
de cette
chaire et adressa un sermon à tous les habitans
à la trahison envers la France;
ville qui avaient participé
disons dans
il le termina par ces paroles : ( Mais, nous --- Page 434 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE D'HAITI.
a L'Oraison dominicale :
a offenses, comme
Seigneur, pardonnes-nous nos
nous
( offensés. Ainsi, à
pardonnons à ceux qui nous ont
l'exemple de
C Christ, je vous
Notre Seigneur Jésuspardonne t>
Au Cap, à l'égard de Rodrigue, Laveaux
pereur Titus. Il était assez
imitait l'emjuste qu'au
l'égard des
Port-au-Prince, à
colons, son cher fils imitât
C En vertu de ce pardon, dit Kerverseau Jésus-Christ,
port, les légions del Dessources
dans son rapfoule d'autres
et de Montalembert, et une
les
ennemisde la France, qui étaient sortis avec
garnisons anglaises, rentrèrent successivement.
commandans anglais se retiraient de l'ile; mais
Les
saient des auxiliaires
ilsy laisplus acharnés encore contre la Répubigue-fexdnigreis.g
les yeux sur
e-lerblagtmnanimgn
s'étaient Saint-Dominguey pour en faire leur proie, et qui
longtemps flattés d'y ressusciter la
Ilsen environnèrent T.
monarchie.
Louverture et entretinrent
ce
moyen, dans son coeur, l'esprit de
par
vernement
défiance contre le goufrançais, de haine contre son
de révolte contre son autorité.,
représentant, et
Voilà des accusations bien formulées
verture.
contre T. LouMais, était-ce de sa faute, si les émigrés
taient pas attachés à la France et à
français n'éSi les colonsfrancais
son gouvernement ?
avaient été les premiers à
cause de leur patrie?
trahir la
Mais, l'agence présidée par Sonthonax, n'avait-elle
proclamé
pas
Senearisiegénéruled en 1796, en faveur de
ceux qui servaient sous les Anglais, s'ils
tous
nir sous les
voulaient se réudrapeaux tricolores 2 ?
1 Rapport de Kerverseau.
2 a Une proclamation du 17 messidor (5, juillet), offrant amnistie
aux Fran-
iers à
cause de leur patrie?
trahir la
Mais, l'agence présidée par Sonthonax, n'avait-elle
proclamé
pas
Senearisiegénéruled en 1796, en faveur de
ceux qui servaient sous les Anglais, s'ils
tous
nir sous les
voulaient se réudrapeaux tricolores 2 ?
1 Rapport de Kerverseau.
2 a Une proclamation du 17 messidor (5, juillet), offrant amnistie
aux Fran- --- Page 435 ---
CHAPITRE XV.
[1798]
amnistie qu'à ceuxdes
Quand T. Louverture ne promit
avaient servi dans la milice, est-ce qu'HéFrançais qui
à l'étendre à tous ceux qui
douville ne l'engagea pas
anglaises ? Or,
avaient servi dans les administrations
pas
Canmnen
n'yavait-il
les Anglais dégageaient ces
dans la milice ? Lorsque
et que ceux-ci se replaçaient
traitres de leur soumission,
le but de
tricolore, n'était-ce pas remplir
sousle pavillon
l'une et l'autre amnistie ?
lui-même, Leborgne et Rey, délégués
Mais, Kerverseau
d'amnistie
n'avaient-ils pas envoyé cet acte
aux Cayes,
les convier
de Sonthonax aux habitans de Jérémie, pour
fussent dignes, il fallait done
d'en jouir?1 Pour qu'ils en
trahissent les Anglais !
quils
but de la mission de l'agence de 1796,
Quel avait été le
sinon
était encore celui de la mission d'Hédouville,
quel
condition ?
de replacer la classe blanche dans sa première
à ce résulat, que Tagenceavait
N'était-ce pas pourarriverà
mulâtres
accusé toute la classe des hommes de couleur,
établir sur la deset noirs les plus éclairés, C de vouloir
Cette proclaçais habilans des places livrées aux Anglais à dans Saint-Domingue. T'intention; elle a déjà eu
mation, vicieuse dans le principe, est bonne
Si, sur la foi d'un tel
quelques succès dans les places où elle a pu pénétrer. du Port-au-Prince, ouacte, les habitans de Jérèmie, par exemple, est ou celui ceux d'entre nous qui oserait
vraient leurs portes aux républicains, quel
le malheureux qui aurait eu
proposer d'arracher du giron de la République Directoire exécutif? > (Rapport de
confiance en la proclamation des agens du
Marec au conseil des Cinq-Cents, page 122.)
ct
conséquent la pensée
Croit-on que T. Louverture ignorait ce rapport, par des émigrés n'étaientet du Directoire exécutif 2 La plupart
arrôter
du corps législatif
? Sonthonax avait-il fait
ils pas colons habilans de Saint-Domingue deux émigrés, dont il s'est plaint dans son
Bayon de Libertas et Salnave, tous examinerons plus tard si le comle d'Hédoudiscours du 4 février 1798?Nous
des faveurs accordées par T. Louverville pouvait être récllement mécontent
noblesse française.
ture aux émigrés, presque tous de l'ancienne
2 La plupart
arrôter
du corps législatif
? Sonthonax avait-il fait
ils pas colons habilans de Saint-Domingue deux émigrés, dont il s'est plaint dans son
Bayon de Libertas et Salnave, tous examinerons plus tard si le comle d'Hédoudiscours du 4 février 1798?Nous
des faveurs accordées par T. Louverville pouvait être récllement mécontent
noblesse française.
ture aux émigrés, presque tous de l'ancienne --- Page 436 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HIAYTI.
a truction de la couleur blanche et
C noirs, le triomphe de la couleur
sur l'ignorance des
plus éclairé
jaune ? D Et lorsque le
parmi les noirs, jadis esclaves, assurait
sultat par sa générosité envers d'anciens
ce récolons ou
traîtres blancs,
émigrés, on l'accusait à son tour de
bien pour lequel on l'avait
produire le
élevés dans la hiérarchie
promu aux grades les plus
militaire ! Nous ne
sons pas ici l'équité habituelle de
reconnaisKerverseau.
D'ailleurs, T. Louverture, en agissant ainsi, était
séquent avec ses: antécédens.Sous les
concause commune avec les colons
Espagnols, il faisait
France. On
et les émigrés contre la
ne peut pas croire que dans le
triumvirat entre.Jean
projet de
bois,
François, Biassou et Jean
en 1793, pour rappeler dans la colonie
Guiamde Fontanges et ses adhérens, il n'était
le vicomte
sait qu'à cette époque, il était le
pour rien; car on
conseiller
Biassou et même de Jean
habituel de
encore
François. Qu'on se
que ce fut surtout par ses soins
rappelle
roisses dans le Nord et
que tant de pal'Artibonite, avaient
cause de la France. S'il revint
déserté la
au giron de la
française plus tôt que sesa anciens
République
une raison
complices, ce n'était pas
pour qu'il les accablât en 1798 : il
donc pas raison non plus de l'accuser de les
n'y avait
ménager.
Après avoir pris ses dispositions et mis ordre
faires publiques au Port-an-Prince,
aux afdit à Saint-Marc
T. Louverture se ren-
: là, il écrivit à Hédouville
minait au Cap : c'était le 27 mai. Il lui
qu'il s'acheLecun, préfet
donna avis que
apostolique, ayant quitté le
avec les Anglais et emporté les
Port-au-Prince
il venait
vases sacrés de son église,
d'envoyer au Môle un officier
ces objets. Hédouville lui
pour réclamer
répondit immédiatement, enl lui
se ren-
: là, il écrivit à Hédouville
minait au Cap : c'était le 27 mai. Il lui
qu'il s'acheLecun, préfet
donna avis que
apostolique, ayant quitté le
avec les Anglais et emporté les
Port-au-Prince
il venait
vases sacrés de son église,
d'envoyer au Môle un officier
ces objets. Hédouville lui
pour réclamer
répondit immédiatement, enl lui --- Page 437 ---
CHAPITRE XV.
[1798]
méfier des Anglo-émigrés, et qu'il
recommandant de se
connaissance avec lui.
l'attend aveci impatience pour faire
n'ignorait pas le large
Cette réponse prouve quel'agent
et
dans la chaire du Port-au-Prince,
pardon prononeé de la démarche de ce dévot politique
qu'il s'inquiétait contrastaient avec ce qui se passait tà Paris
dont les allures
à donner des fêtes patriomême, où les églises servaient
tiques, des repas somptueux.
T. Louverture écrivit
Le 51 mai, arrivé aux Gonaives,
ainsi: :
et termina sa lettre
à Hédouville sur divers objets,
m'acheminer
de m'entretenir avec vous pour
C Je cesse
satisfaire mon coeur, en vous allant rendre
C vers vous et
D
devoirs et faire votre connaissance.
C mes
a
comme l'affirme Pamphilede Lacroix,
Iln'est pas vrai,
: cette assertion a
qu'il fut atl Cap cette fois avec Rigaud
Nous diété mal à propos répétée par M. Saint-Rémy :
Rigaud se rendit avec lui auprès
rons quand et comment
de l'agent.
entre l'agent et lui, eut toutes
Cette première entrevue
T. Louverture fût
lesapparences de la franchise, quoique
officiers
d'avance prévenu, et par les propos tenus par les
du général Hédouville, et par les avis qu'il
de l'état-major
de la
de la faction coloniale, sur
reçut de France,
part
dans le rapport
T'objet de sa mission. Nous lisons, en effet,
de Kerverseau :
Hédouville, par les
contre
< Toussaint, déjà prévenu
travaillait deartifices d'unefaction qui, de Paris méme,
irmois à préparer sa ruine, était de plus
puis plusieurs
son
rité de voir conférer à un autre une puissance que
que son orgueil lui montrait comme
ambition convoitait,
1 Mémoires de P. de Lacroix, t. 1 p. 339. Vie de Toussaint Louverture p. 207.
en effet,
de Kerverseau :
Hédouville, par les
contre
< Toussaint, déjà prévenu
travaillait deartifices d'unefaction qui, de Paris méme,
irmois à préparer sa ruine, était de plus
puis plusieurs
son
rité de voir conférer à un autre une puissance que
que son orgueil lui montrait comme
ambition convoitait,
1 Mémoires de P. de Lacroix, t. 1 p. 339. Vie de Toussaint Louverture p. 207. --- Page 438 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
le prix deses services, et
que sa défiance lui faisait
sager peut-être comme nécessaire à
enviAinsi, le mal
sa sûreté. D
partait de France même; ; c'étaient des
Français qui le faisaient.
Cependant, nous trouvons dans nos
lettres adressées
documens, deux
par T.Louverture à
Cap, les 1er ct 5 juin. Comme elles Laveaux, datées du
sont
à
quer son caractère et à jeter du
propres explinous en parlons ici.
jour sur cette situation,
Dans ces deux lettres, le général
Sonthonax les termes
en chef prodigue à
tout droit à la
les plus injurieux, et lui conteste
considération de la population de
mingue, et surtout des noirs; ille
Saint-Doqualifie demonstre, de
désorganisateur justement abhorré,
le
rat; il s'étonne
d'ambiticuz scélérivée
que Laveaux l'ait bien accueilli à son
en France, après avoir déposé dans
archagrins et ses peines, et
son sein ses
de
ses craintes sur l'administration
Sonthonax ; qu'il puisse le eroire plus honnête
que lui, T. Louverture, plus ami de la liberté
homme
etc. Il dit à Laveaux
des noirs,
qu'il a eu tort de
voi de Sonthonax
penser que le rena été l'oeuvre de Raymond et de
parce qu'illui avait prouvé
Pascal,
pable d'être
plusieurs fois qu'il était incalejouet ou l'instrument des hommes ;
renvoyé, pour lui avoir proposé de
qu'ill'a
dance de la colonie,
proclamer l'indépenen égorgeant tous les
G n'est pas le pouvoir
Européens. <Ce
que j'ai
C c'est Sonthonax,
attaqué, que, j'ai renvoyé;
assassin de la
rena été l'oeuvre de Raymond et de
parce qu'illui avait prouvé
Pascal,
pable d'être
plusieurs fois qu'il était incalejouet ou l'instrument des hommes ;
renvoyé, pour lui avoir proposé de
qu'ill'a
dance de la colonie,
proclamer l'indépenen égorgeant tous les
G n'est pas le pouvoir
Européens. <Ce
que j'ai
C c'est Sonthonax,
attaqué, que, j'ai renvoyé;
assassin de la patrie,
liberté, infidèle à sa
quej j'aiarrété, déconcerté dans
(( dépendance. J'ai
ses projets d'inrespecté et fait
C dans les mains de
respecter le pouvoir
Raymond (on sait
a qu'iln'a pris aucune part à la criminelle comment), parce
4 thonax. Je fournirai
audace de Sonencore la preuve que je fais res- --- Page 439 ---
CHAPITRE XV.
[1798]
sous T'administration du
a pecter un pouvoir supérieur,
de la Vendée. D
a Pacificateur
à Laveaux de ses succès contre les
En rendant compte
Anglais, il ajoute :
Hédousous de
auspices que le général
C C'est
pareils
exécutif, vient fortidu Directoire
ville, agent particulier
dont il jouit de Pacifier nos espérances. La réputation
les
ficateur de la Vendée, nous est un sûr garant que
dont il se servira seront toujours modérés et conmoyens
nous serons désormais exempts des
ciliatoires, et que
tour à
Sonthonax savait si atrocement diriger
orages que
couleurs d'hommes qui habitentla
tour sur les diférentes
des droits à
colonie, malgré qu'elles aient également
l'estime et à la protection du gouvernement e
D
non-seulement que T.LouCes deux lettres prouvent,
suite et quoi
verture s'acharnait contre Sonthonax, par
la
de l'influence
sur son esprit,
en
qu'il
dise,
qu'exerçait Tex-commissaire civil;
haine de la faction coloniale pour
aussi qu'il était incapable de consermais elles prouvent
lorsqu'il
aucune considération pour qui que ce soit,
ver
Elles
encore qu'à l'és'agissait de son pouvoir.
prouvent
d'Hédouville, il était dans une situation expectante,
gard
qui attend les faits, avant de se
comme homme politique
devait porter sur le
décider sur lejugement définitif qu'il
Elles étaient écrites, enfin, dans la pensée
nouvel agent.
exécutif, pour le
Laveaux les montrerait au Directoire
que
ultérieures.
tranquilliser sur ses vues
Écoutons encore T. Louverture, 9 dans son rapport
après le départ forcé du généadressé à ce gouvernement,
leur
de l'effet produit par
preral Hédouville, pour juger
mière entrevuc et sur ses suites immédiates :
les
sincères de ma part lui por-
( Les assurances
plus
, enfin, dans la pensée
nouvel agent.
exécutif, pour le
Laveaux les montrerait au Directoire
que
ultérieures.
tranquilliser sur ses vues
Écoutons encore T. Louverture, 9 dans son rapport
après le départ forcé du généadressé à ce gouvernement,
leur
de l'effet produit par
preral Hédouville, pour juger
mière entrevuc et sur ses suites immédiates :
les
sincères de ma part lui por-
( Les assurances
plus --- Page 440 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAîTI.
tèrent le gage de ma satisfaction de son arrivée
titude de mon
et la cerdévouement, de mon
à
de ma fidélité à la
respect son autorité,
France, de mon attachement
blime constitution.
à sa suCependant, il calomnie les
puissans qui inécessitaient ma
motifs
alors
présenceàla téte -
que tous les citoyens qui n'étaient
del'armée,
combattre l'ennemi de la France,
pas occupés à
sa rencontre; ; il me suppose de la s'empressaient d'aller à
près lui avoir soumis les
méfiance, tandis qu'avacuation de
propositions de l'Anglais sur l'él'Ouest, que les succès de l'armée
commandais le contraignirent
que je
même ma résolution
d'opérer, il applaudit luide ne point
fusse parvenu à ce but,
désemparer que je ne
vins à
l'objet de tous mes désirs.
sa plus grande
J'y parsatisfaction, et ma conduite
égard fut basée sur ses instructions.
à cet
la
Alors, les intérêtsde
République me permettant de me rendre au
lui donner en
Cap, je fus
personne, les preuves les
ma
il
plus certaines de
confiance; y répondit en apparence, et
de ne rien faire
me promit
qu'il ne m'eût consulté sur les
d'établir successivement l'ordre
moyens
prendre aucun
constitutionnel, de ne
arrétéquilnel'leot soumis à mesi réflexions.
J'espérais tout d'aussi heureuses
à peine,
dispositions. Cependant,
par ses ordres, suis-je parti du Cap à l'effet de
prendre de nouvelles mesures
l'Anglais de
pour chasser entièrement
Saint-Domingue, que le général
bienloin de me consulter sur les
Hédouville,
n'écoute pas même les
mesures qu'il prend alors,
observations
me faisait une loi de lui faire à cet que l'intérêt public
criantes
égard; des injustices
marquent ses premiers pas dans
générale de la colonie, et étonnent
T'administration
Le
même ses admirateurs.
despotisme le plus absolu de sa part
les
de la tyrannie; les
rappelle
temps
citoyens qui ont recours à son auto-
in de me consulter sur les
Hédouville,
n'écoute pas même les
mesures qu'il prend alors,
observations
me faisait une loi de lui faire à cet que l'intérêt public
criantes
égard; des injustices
marquent ses premiers pas dans
générale de la colonie, et étonnent
T'administration
Le
même ses admirateurs.
despotisme le plus absolu de sa part
les
de la tyrannie; les
rappelle
temps
citoyens qui ont recours à son auto- --- Page 441 ---
CILAPITRE XV.
[1798] réclament sa justice, sont reçus avec une aigreur
rité, qui
leurs réclamations les plus justes demeurepoussante, et
s'entoure
des hommes quilui
rent sans effet Il ne
que
fait des
étaient dévoués parmi ceux venus avec lui, et en
qu'ila trouvées dans la colonie, que des gens
personnes
publique, d'ambitieux, d'intrigans qui
tarés dansl'opinion les factions qui ont déchiré cet inforcaressèrent toutes
sans moeurs et sans
tuné pays. Une jeunesse sans frein,
Les tresses
principes, venue avec lui, lève alorsle masque.
de ralliement en France avant le 15 vendérelevées, signe
étonnent des hommes qui ne conmiaire, parnissent et
la cocarde nationale.
nurent d'autres signes distinctifs que
leshabits carrés,
Comme enl France, avant le 18 fructidor,
municiles collets noirs se montrent; etl'administration
les
Cap) est obligée de prendre un arrêté pour
pale (du
les
liberticides, les mêmes que
défendre. Les propos
plus
le discours de ce conspirateur, répanVaublanc proclama,
alarmentles citoyenspaisibles...
duj partout avec profusion,
ces échos des
C'est û la table même du général agent que
des Bourdon (de l'Oise),
Vaublanc, des Villaret-Joyeuse, de la liberté dont il jouit et
jugent le cultivateur indigne
c'est là qu'ils censurent
qu'il tient de l'équité de la France;
méritèrent sans doute de la République par
ses chefs qui
de l'ordre et la restauleurs efforts pour le rétablissement
moi-même l'objet
ration des cultures, quej'y suis devenu
à mes
de leur mépris et de leur dérision; ; que, sanségards m'honore
ridiculise les sentimens dont je
services, lon y
je leur dois le bien que
(les sentimens religieux), puisque
et que, bien loin
j'ai fait, Tinvariabilité de mes principes, ils ne font que
d'affaiblir mon attachement à la France,
l'accroitre. D
quel fut T'effet produit
On voit, par cette narration,
des cultures, quej'y suis devenu
à mes
de leur mépris et de leur dérision; ; que, sanségards m'honore
ridiculise les sentimens dont je
services, lon y
je leur dois le bien que
(les sentimens religieux), puisque
et que, bien loin
j'ai fait, Tinvariabilité de mes principes, ils ne font que
d'affaiblir mon attachement à la France,
l'accroitre. D
quel fut T'effet produit
On voit, par cette narration, --- Page 442 ---
ÉTUDES SUR L' HIISTOIRE D'TAÎTI.
dans cette première entrevue. Si, avant d'avoir
Louverture, les jeunes officiers de
vu T.
Hédouville avaient
l'état-major du général
tenu des propos indécens sur ce
qui était d'un âge avancé, on conçoit bien
noir,
du Cap, ils durent continuer - à
qu'à son départ
fort
parlerde lui dans des termes
peu mesurés. L'esprit ne manque
aux
et il y a
pas
Français,
longtemps qu'on a reproché à cette nation
ble d'y joindre la légèreté qui semble
aimaen être
Pamphile de Lacroix lui-même
inséparable:
a constaté la
ces officiers. A cette époque du
légèreté de
cutif, les
règne du Directoire exémoeurs étaient effectivement
Paris surtout, et la plupart des
très-relâchées, à
guaient par des vêtemens
jeunes gens s'y distinbizarres. Il était tout naturel
que ceux venus avec l'agent imitassent au
avaient vu dans la capitale de la France
Cap ce qu'ils
vations de T. Louverture
: de là les obsersur leurs costumes. L'irréligion
ydominait aussi, et la dévotion bigote du
quis'en faisait un
général en chef,
moyen politique, contrastant
rement avec ce triste état de choses, les
singuliène trouvaient rien de mieux
jeunes officiers
qu'à en faire un sujet de
santeries, qu'à tourner ce
plaihomme de
général en ridicule. Pour un
son àge, sachant que ces choses se
chez l'agent même, ce ridicule
passaient
être une cruelle
jeté sur sa personne devait
blessure : il n'est done pas étonnant
s'aigrit contre Hédouville qui les souffrait; cet
qu'il
porta tout le poids de son mécontentement. agent supToutefois, nous devons le dire, ce mécontentement était
concentré en lui; car, dans leur correspondance
jusque-là, rien ne le décèle : tout
officielle,
bonne entente
prouve au contraire une
entre enx pour parvenir à l'entière
sion des Anglais, même
expulpour ce qui avait
vers objets de l'administration
rapport aux dipublique.
qui les souffrait; cet
qu'il
porta tout le poids de son mécontentement. agent supToutefois, nous devons le dire, ce mécontentement était
concentré en lui; car, dans leur correspondance
jusque-là, rien ne le décèle : tout
officielle,
bonne entente
prouve au contraire une
entre enx pour parvenir à l'entière
sion des Anglais, même
expulpour ce qui avait
vers objets de l'administration
rapport aux dipublique. --- Page 443 ---
CIAPITRE XV.
[1798]
T.J Louverture quitta le Cap. Il
Dans cette disposition,
lorsqu'il reçut, par l'adétait à la Marmelade, le 17juin,
du
Blanchet, des lettres de Rigaud,
11,
judant-général
que les Anglais marécrites des Cayes, quilinformaient
même temps sur Cavaillon et le camp Périn,
chaient en
contre Tiburon. Illui disait qu'étant
par les montagnes, et
demandivers
il avait cru devoir
ainsi menacé sur
points,
et il priait
Laplume et Bauvais,
der secours aux généraux
des forces suffisantes,
le général en chef de lui envoyer
de la Grandedéfinitivement les Anglais
afin d'expulser
citoyen général, que des forces maAnse : G Ordonnez,
en quelle qualité,
marchent contre eux; n'importe
a jeures
de faire mon devoir. > En post-scripa je vous promets
avec 200 hommes et 2
tum, Rigand ajoutait quil partait
où l'on compièces de campagne au secours de Cavaillon,
battait déjà.
envers T. Louverture est
La subordination de Rigaud
cette lettre, et on en verra d'autres qui
donc prouvée par
lej prouvent encore.
immédiatement à Laplume
Le général en chef écrivit
chacun, outre les troupes qu'ils
et à Bauvais d'envoyer
demande de
le plus
auraient déjà expédiées sur la
Rigaud, iraient
de forces possibles. Il ordonna que 700 hommes
tenir garnison à Léogane et à Jacmel en
de Saint-Marc,
à Héplace des autres. Il donna avis de ces dispositions
Blanchet auprès de lui au Cap, et
douville, en envoyant
Marmelade
le Port-departit immédiatement dela
pour
afin d'expédier des objets de guerre à Rigaud.
Paix,
accord parfait avec ce dernier, son
Ainsi, de son côté,
renouvela son
subordonné obéssant. Le 14 juin, Rigaud
en lui écrivant et lui adressant une lettre pour
obéissance,
Hédouville ; il leur fit savoir qu'il avait treêtre envoyée à
auprès de lui au Cap, et
douville, en envoyant
Marmelade
le Port-departit immédiatement dela
pour
afin d'expédier des objets de guerre à Rigaud.
Paix,
accord parfait avec ce dernier, son
Ainsi, de son côté,
renouvela son
subordonné obéssant. Le 14 juin, Rigaud
en lui écrivant et lui adressant une lettre pour
obéissance,
Hédouville ; il leur fit savoir qu'il avait treêtre envoyée à --- Page 444 ---
ÉTUDES SUR L'NISTOIRE D'HAITI.
les Anglais à Cavaillon, que Gérin n'avait pas
poussé
Baradères où l'ennemi n'était venu qu'en
combattu aux
était sérieusement
observation; mais que Dartiguenave
Tiburon, les Anglais se portant contre ce point
menacéà
par terre et par mer.
le
l'évacuation des villes de l'Ouest,
général
Après s'était
à Jérémie pour ordonner l'attaque
Maitland
porté
il
divers
du Sud, et l'on reconnait pourquoi
de ces
points
à
donner
T. Louverture de s'engager nepas
avaitproposéà
secours à Rigaud.
en
écrivit au général
chefqu'il
Le 16 juin, ce dernier
Le 20,i1
partait des Cayes pour soutenir Dartiguenave.
les Anglaisavaient été repousl'informa, de Tiburon, que
où ils étaient
sés là même et à la bourgade des Anglais
la montagne de la Hotte, pour
parvenus, en passant par
toutes communicationse sete tempechergronwralitan
couper
L'ennemi perdit beaucoup de monde
secours de Tiburon.
houleuse facilita la déen voulant débarquer : une mer boulets des forts crifense de cette ville, tandis que les
Maitland, qui commandaitl'attaque
blaient les chaloupes.
vaisseaux.
se retira à Jérémie avec ses
en personne,
était de retour aux Cayes d'où il
Le 24 juin, Rigaud
lui rendre compte des dispoécrivit à T. Louverture pour
demandant de nouveau
tionsqu'il avaitordonnées, en lui
de
marcher contre les Anglais, afin de profiter
l'ordre de
leur mésaventure à Tiburon. écrità Maitland, en envoLe 17 juin, Hédouville avait Môle. Le chef de brigade
yant des prisonniers anglais au
de
dans
sa lettre, fut chargé
l'appuyer
Dalton, porteurde
évacuer une fois le
son but d'engager le général anglaisà autorisé à cette mesure
Môle et Jérémie, puisqu'il était
mission avait pou-
: cct officier en
par son gouvernement
l'ordre de
leur mésaventure à Tiburon. écrità Maitland, en envoLe 17 juin, Hédouville avait Môle. Le chef de brigade
yant des prisonniers anglais au
de
dans
sa lettre, fut chargé
l'appuyer
Dalton, porteurde
évacuer une fois le
son but d'engager le général anglaisà autorisé à cette mesure
Môle et Jérémie, puisqu'il était
mission avait pou-
: cct officier en
par son gouvernement --- Page 445 ---
CHAPITRE XV.
[1798]
bases d'une convention à cet effet, et
voir de jeter les
faisaittoutes ses dispoHédouville informait Maitland qu'il
le faire attaquer en même temps sur cesdeux
sitions pour
Blanchet
Le 18juin, il renvoya Tadjudant-général
points.
avec ordre de se préparer à ce mouveauprès de Rigaud donna avis à T. Louverture.
ment offensif, et en
à
En même temps, ce dernier écrivit, du Port-de-Paix,
avait expédié des munitions à Rigaud et
Hédouville, qu'il
Maitle colonel Huin aul Môle, porteurd'unelettreàl
envoyé
réclamer des navires de commerce du Port-auland, pour
avait employés au transport de ses
Prince que ce général
ses dispoet lui faire savoir aussi qu'il prenait
troupes,
: comme Hédouville, il engageait
sitions pour l'attaquer
etJérémie, eti il disait à l'agent
Maitland à évacuerleMole
but d'observer) la situala mission de Huin avait pour
que
tion du Mole.
Maitland, furent forcés
Dalton et Huin, n'yt trouvant pas
de retour
rendreà Jérémie, oùl ils le rencontrèrent,
de se
infructueuse contre Tiburon. Le 22 juin,
de son attaque
d'évaMaitland répondit évasivement aux propositions
faites
Hédouville; il lui dit qu'il était essencuation
par auxinstructions qu'il avait reçues du
tiellement obéissant
ne
ni ne degouvernement britannique, et qu'il
pouvait
aucune
à ce sujet. Mais ils'ouvait lui donner
explication
vrit à Huin, en écrivant le même jour à T. Louverture,
n'évacuerait ni Jérémie ni le Môle; qu'ilétait cepenqu'il
facilités propres à contridant disposé à accordertouteslest
Le 28 mai, il
buer à la prospérité de Saint-Domingue.
état de blodéclarait en
avait émis une proclamation qui
les Ancus tous les ports de la colonie non occupés par
ordonnant les mesures les plus sévères à l'égard
glais, en
offrait d'accorder
des navires neutres. Les facilités qu'il
T. 111.
Môle; qu'ilétait cepenqu'il
facilités propres à contridant disposé à accordertouteslest
Le 28 mai, il
buer à la prospérité de Saint-Domingue.
état de blodéclarait en
avait émis une proclamation qui
les Ancus tous les ports de la colonie non occupés par
ordonnant les mesures les plus sévères à l'égard
glais, en
offrait d'accorder
des navires neutres. Les facilités qu'il
T. 111. --- Page 446 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
consistaient à se relâcher de ces rigueurs,
n'attaquàt point les Anglais, et qu'on
pourvu qu'on
permit leur
merce libre dans la colonie.
comDe retour aux Gonaives, Huin écrivit à T.
pour lui transmettre la lettre de
Louverture
cet Anglais était disposé à
Maitland, en ajoutant que
bloquer étroitement les
pour empécher l'introduction de tous les
ports
mens; que la marine anglaise était considérable. approvisionneinsinuait au général en chefla nécessité
Ce colon
propositions de Maitland, et en même
d'accepter les
temps il lui
que ce dernier paraissait avoir l'intention
disait
séduction auprèsde Rigaud,
d'employer la
pour diviser les forces.
T.Louverture envoya à Hédouville copie des lettres de
Maitland et de Huin, et l'agent lui répondit de
aucune proposition de ce genre. Le 24juin, il l'informait n'accepter
qu'il allait? expédier plusieurs officiers
Sud pour servir sous les ordres de
européens dans le
tentatives sérieuses de la
Rigaud, menacé de
mandait de
part des Anglais ; il lui recomne pas négliger de lui envoyer des
Le 27, illui écrivit encore pour faire activer
troupes.
militaires contre Jérémie et le Môle.
les opérations
Les officiers expédiés dans le Sud, étaient
le 26 juin : c'étaient les
partis du Cap
Dauzy, le chefde bataillon adjudans-généraux Ployer et
Béchet et le lieutenant de d'artillerie Cyprès, le capitaine
était aide de
gendarmerie Camus. L'un d'eux
camp du général Hédouville. Il est
croire que si leurs talens et leur
permis de
caces à la défense du
courage durent être effiSud, ils avaient aussi pour mission
d'observer Rigaud, et de rendre compte à l'agent de la
situation de ce département et des dispositions de
habitans et de l'armée. Ils furent accueillis
ses
devaient l'être,
comme ils
puisque Rigaud n'avait jamais eu l'inten-
us. L'un d'eux
camp du général Hédouville. Il est
croire que si leurs talens et leur
permis de
caces à la défense du
courage durent être effiSud, ils avaient aussi pour mission
d'observer Rigaud, et de rendre compte à l'agent de la
situation de ce département et des dispositions de
habitans et de l'armée. Ils furent accueillis
ses
devaient l'être,
comme ils
puisque Rigaud n'avait jamais eu l'inten- --- Page 447 ---
CHAPITRE Xv.
[1798]
de l'autorité de la métrotion de se rendre indépendant
pole.
T. LouverLe 28 juin, étant alors au Port-an-Prince,
lettres d'Hédouville, lui fit savoir
ture, en réponse aux
ordres à Bauvais etLaplume
qu'il avaitdonné de nouveaux
avait tmandé
envoyer des troupes dans le Sud, et qu'il
pour
de lui, afin de se concerter sur le plan de
Rigaud auprès
Jérémie. Il fut approuvé par l'agent, le
campagne contre
1er juillet.
découvert le
de Maitland à l'éHuin avait bien
projet adressa unel lettre à
gard du Sud. Le 28juin, cet Anglais
Elle
des prisonniers.
Rigaud, sous prétexte del'échange Harcourt qui vint sur la frélui fut apportéeparlecolonel
Ce colonel lui
mouillée à I'Ile-à-Vaches.
gatel'Empercur, billet
par un officier sur
adressa d'abord un
qu'ilfitp porter
en lui demandant de le recevoir,
un canot parlementaire,
à lui communiqu'il avait des choses importantes
parce
fidelehlaFrance,
quer. Fortde sa rsolationd'@tretotjerst
refusa
de l'entendre; il envoya l'adjudantRigaud ne
pas
en l'assuToureaux le chercher à I'Ile-à-Vaches,
général
droit des
serait observéà son égard.
rant que le
gens
Harcourt lui remit la
En arrivant auprès de Rigaud,
Maitland,
lut en présence de ses
lettre du général
qu'il
officiers et de quelques fonctionnaires publics; et voyant
de l'échange des prisonniers, il dequ'elle ne parlait que
de cela. Force fut
manda à Harcourt s'il ne s'agissait que
Il dit alors à Rigaud : C Que
à cet envoyé de s'expliquer.
au
avait
son élection comme député
C Maitland
appris
qu'il n'ignoa corps législatif, au mois d'avril précédent;
n'avait
faire entendre la justification
a rait pas qu'il
pu
calomen France où il était tatrocement
A de sa conduite,
existait entre lui et T.
a nié; qu'il savait la désunion qui
s'il ne s'agissait que
Il dit alors à Rigaud : C Que
à cet envoyé de s'expliquer.
au
avait
son élection comme député
C Maitland
appris
qu'il n'ignoa corps législatif, au mois d'avril précédent;
n'avait
faire entendre la justification
a rait pas qu'il
pu
calomen France où il était tatrocement
A de sa conduite,
existait entre lui et T.
a nié; qu'il savait la désunion qui --- Page 448 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
C Louverture; que lui et ses ofliciersavaient la
C estime de la valeur et des sentimens
plus haute
de
C Jui faisaitsavoir que, s'ilavaitévacuéles Rigaud; qu'il
C c'était pour porter plus de forces à Jérémie villesdel'Ouest,
C dansl'intention d'occuper,
qu'il était
comme le Môle, sans
C la domination anglaise; et
étendre
qu'enfin Maitland
C conclure avec lui une suspension d'armes.
désirait
Le fait est que Maitland désirait arriver à )
de mieux avec Rigaud. C'était de
quelque chose
sa part un dernier
une dernière tentative de séduction
effort,
qui avait déjà refusé tant
auprès de ce général
d'offres. Le colonel Harcourt ne
pouvait dire toute sa pensée en présence des
teurs.
spectaRigaud la comprit; et mettant dans sa
mesles plus courtoises,
réponse les forillui dit C
C été élu
qu'effectivement il avait
député au corps législatif, et
C de l'agent du Directoire
qu'il était aux ordres
exécutif, soit
e France, soit
rester
pour se rendre en
pour
dans la
-
a tait peu d'avoir étécalomnié
colonie; qu'il lui imporen
C à ces calomnies
France; qu'il répondait
par sa conduite militaire
C appréciable
et politique,
par tous, méme par les
a land était danslerreur
Anglais; que Maiten
C T.I Louverture;
pensantqu'il étaitdésuiavee
que ee dernier était son
C nait des ordres
chefet luidonauxquels il obéissait
A qu'ilen avait reçu récemment
ponctuellement;
(( ser les Anglais de la
pour se préparerà expulGrande-Anse;
a obtenir ce résultat en
de
qu'il espérait
G pension d'armes
peu
temps, et que toute susdevenait inutile en
a
présence de telles
dispositions; et qu'au surplus, il
( général en chef del'armée d'en
n'appartenait qu'au
Cet entretien
conclure. ))
avec Harcourt eut lieu
eiers envoyés
le30juin : les offipar Hédouville n'étaient pas encore rendus
ulGrande-Anse;
a obtenir ce résultat en
de
qu'il espérait
G pension d'armes
peu
temps, et que toute susdevenait inutile en
a
présence de telles
dispositions; et qu'au surplus, il
( général en chef del'armée d'en
n'appartenait qu'au
Cet entretien
conclure. ))
avec Harcourt eut lieu
eiers envoyés
le30juin : les offipar Hédouville n'étaient pas encore rendus --- Page 449 ---
CHAPITRE XV.
[1798]
l'officier anglais repartit de
aux Cayes. Le même jour,
de sa nation.
l'lle-à-Vaches avec quelques prisonniers
écrività T.Louverture et lui renLe 4er juillet, Rigaud
en lui envoyant la
dit compte de la mission de Harcourt,
toutes
lettre de Maitland. Le 9, T. Louverture transmit
ces pièces à Hédouville :
Le 10, il lui écrivit de nouveau en faisant des réflezions
que les Ansur ces pièces, et lui disant quils'aperoevait
cherchaient à semer la division entre les chefs, qu'il
glais
et
cessera toute
de leurs machinations qu'il
se gardera
heures
correspondance avec eux. Dans ces vingt-quatre
ilavait réfléchià la bonne opinion qu'Hédoud'intervalle,
de Rigaud, prouville concevrait des sentimens de fidélité
à
et l'activité qu'il venait de mettre
vés par la vigueur
et dans
les Anglais à Cavaillon et à Tiburon,
repousser
colonel Harcourt : T. Louverture voulait
sa réponse au
faire compter aussi sur sa fidélité.
Nousavons) lu une autre lettre sans dateet confidentielle
à Hédouville, à propos de personnes quile
quiladressa
illui disaitqu'il pouvait
calomniaient auprès de cetagent;
dévoué à la
avoir confiance en lui, qu'il serait toujours
trouve
obéissant à ses ordres. Cette lettre se
France et
immédiatement après
dans le registre de correspondance,
Hédouville
le 3 messidor (2ljuin),
la précédente. Déjà,
lui avaient
lui avait écrit sur une infinité de plaintes qui
micontre desabus commis par des officiers
étéadressées
à T. Louverture le 3 juillet: ce n'est
1La lettre de Rigaud a pu parvenir Hédouville, et c'est le 20 que T. Louverture
quele 9 qu'il transmit ces pièces à
comme on le verra bientôt. Dans ces
et Rigaud se sont transportés au avait Cap, le temps d'écrire à Rigaud pour le féli11 joursd'intervalle, Hédouville de Mailland ; ils'en abstint, et n'écrivit
citer d'avoir repoussé les séductions
Son registre de correspondance dit
pas non plus à ce sujet à T. Louverture.
qu'il répondit verbalement.
'est le 20 que T. Louverture
quele 9 qu'il transmit ces pièces à
comme on le verra bientôt. Dans ces
et Rigaud se sont transportés au avait Cap, le temps d'écrire à Rigaud pour le féli11 joursd'intervalle, Hédouville de Mailland ; ils'en abstint, et n'écrivit
citer d'avoir repoussé les séductions
Son registre de correspondance dit
pas non plus à ce sujet à T. Louverture.
qu'il répondit verbalement. --- Page 450 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
litaires, par des hommes de couleur à l'égard des
vatenrs de leurs habitations,
des
cultinistration.
par
employés de l'admiL'agent lui ordonnait de faire cesser ces
Mais en lui répondant, le général
abus.
en chef défendit
ceux dont on se plaignait, ou présenta des
tous
leur faveur, à raison des
excuses en
fort bonnes
circonstances, et il en donna de
raisons.
Le 26j juin, il adressa en communication à
un projet del lettre qu'il voulait écrire
Hédouville,
tif, pour faire des observations
au Directoire exécunant les biens des
au sujet d'une loi concerémigrés. Il allait régenterce
ment, d'après les termes de sa lettre; mais le gouverneHédouville lui
Bjuillet,
répondit en l'engageant à n'en rien faire,
parce qu'il se compromettrait par le ton qu'il
lettre de l'agent est
prenait: la
affectueuse. Le 10, il l'en
avec chaleur et lui dit qu'il suivrait
remercia
Dans le même
toujours ses conseils.
temps, il se passait d'autres choses
prouvent que plusieurs des généraux noirs
qui
contrecarrer l'autorité d'Hédouville.
essayaient de
Cet agent avait donné l'ordre
au chefdel brigade
directement, il est vrai,
Boerner, commandant deplace? à SaintMarc, de changer les noms des rues de cette ville
étaient encore ceux de l'ancien régime.
qui
mandant de T'arrondissement,
Dessalines, compour motifs
s'y opposa, en donnant
que l'agent aurait dà lui écrire à
ce sujet. Dénoncé
lui-même à
par Boerner, Dessalines reçut un ordre
d'Hédouville, écrit avec vigueur, de garder les arrêts
rant quatre jours; il ordonna en même
dude passer outre. Averti de
temps à Boerner
cette particularité,
ture ordonna les arrêts à Dessalines
T.Louverdurant
et Hédouville fut obligé d'intervenir
quinze jours,
pour les faire cesser
après onze jours d'exécution. A ce sujet, Dessalines lui
lui-même à
par Boerner, Dessalines reçut un ordre
d'Hédouville, écrit avec vigueur, de garder les arrêts
rant quatre jours; il ordonna en même
dude passer outre. Averti de
temps à Boerner
cette particularité,
ture ordonna les arrêts à Dessalines
T.Louverdurant
et Hédouville fut obligé d'intervenir
quinze jours,
pour les faire cesser
après onze jours d'exécution. A ce sujet, Dessalines lui --- Page 451 ---
CHAPITRE XV.
[1798]
et de soumission, en
écrivit une lettre de remerciment
de ne plus sei mettre dans un cas semblable.II
promettant encore son nom. T. Louverture, en COTne signait pas
lui dit que Boernerétait
respondant à cesujet avecl'agent,
de formes cond'un caractère vif, qu'il ne savait pas user
lui ; il
venables envers des hommes moins instruits que
aussi
cet officier ayant été aux Cayes, en 1796,
lui dit
que
effacer
il devait tout employer pour
avec Desfourneaux,
d'anciens souvenirs.
mission du colonel Harcourt aux
Le 5 juillet, après la
Hédouville de faire réunir à
Cayes, Laplume demanda à
en
de Léogane, les autres places qui
son arrondissement
la décision de Sonthonax. Mais
faisaient partie, d'après
que ce sel'agent lui répondit que cela ne se pouvait pas, dans le
Léogane même rentrait
rait impolitique, puisque suivant la loi sur la division du terdépartement du Sud,
restées sous le commanritoire. Ces places étant toujours
demande
dement de Rigaud, on aperçoit déjà dans cette
suggérée par le général
de Laplume une préoccupation
en chef, et dans la réponse del'agent zne arrière-pensée
politique.
Hédouville,
Le 17 juillet, Moise est mandé au Cap par
qu'il est accusé d'avoir ordonné un rassemblement
parce
T'habitation Bertrand, au Terrierde cultivateurs sur
faute de
Rouge. Moise niant, il est renvoyé par l'agent,
preuves.
lisdreidaphisteeadise
Lemême jour, Dessalines
avoir insulté toute la 4o demi-brigade, en
Boerner, pour
de voleurs. Hédouville blâma
traitant officiers et soldats
des violencet officier qui donnait pour excuse, que
habiété exercées sur les propriétés des
ces avaient
tans.
au Terrierde cultivateurs sur
faute de
Rouge. Moise niant, il est renvoyé par l'agent,
preuves.
lisdreidaphisteeadise
Lemême jour, Dessalines
avoir insulté toute la 4o demi-brigade, en
Boerner, pour
de voleurs. Hédouville blâma
traitant officiers et soldats
des violencet officier qui donnait pour excuse, que
habiété exercées sur les propriétés des
ces avaient
tans. --- Page 452 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
Ces divers faits indiquent
que l'orage
gronder.
commençait à
Ona vu que Rigaud avait été élu
député au
latif, dans les assemblées tenues
Corps légisen avril,
douville était à
pendant qu'H6Santo-Domingo. Roume avait
l'arrivée de cet agent à Bauvais, et dans
annoncé
quelques mots flatteurs
sa lettre il disait
pour Rigaud. Bauvais
d'en envoyer copie à son ami, et le 28 avril s'empressa
vit à Roume pour le remercier de
Rigaud écrices paroles et lui
prendre sa nomination de député; il ajoutait:
apJ'attends les ordres du général Hédouville
a je me conformerai exactement. Je
auxquels
me rendrai
C lui au Cap, et de là en France, s'il
auprès de
me
G
le juge convenable. Il
l'ordonne et qu'il
me verra, il me connaîtra
( jugera entre moi et mes calomniateurs.
et il
Je
C
désire
longtemps me rendre en France ; mais si
depuis
G utile ici et que le général Hédouville
je puis être
croie
C sa confiance, je sacrifierai
que je mérite
tout pour lui
C entierdévouement à ses ordres
prouver mon
pour la chose
On a vu aussi qu'Hédouville
publique. D
n'adressa aucune lettre à
Rigaud.jusqu'au moment de la mission de Blanchet
de T. Louverture, dans les
auprès
n'avait
premiers jours de juin. Roume
pas dà manquer de lui envoyer
de
de Rigaud ; Roume
copie
la lettre
se décida lui-même alors à
à cette lettre, le 14 juin ; il dit à
répondre
C fait un devoir, afin de
Rigaud : G Qu'ils'était
conserver le droit
( d'interrompre toute communication
deledéfendre,
€ ans. Ce
avec luic depuis deux
temps qui, j'ose le croire, vous a
bien
a l'était encore beaucoup
paru.
long,
plus pour moi; car
a
qui avais l'air de vous
c'était moi
trahir -
E cès avec d'autant plus de
J'apprendrai VOS sucC Directoire
plaisir, que je les ai prédits au
et à son agent. D
G Qu'ils'était
conserver le droit
( d'interrompre toute communication
deledéfendre,
€ ans. Ce
avec luic depuis deux
temps qui, j'ose le croire, vous a
bien
a l'était encore beaucoup
paru.
long,
plus pour moi; car
a
qui avais l'air de vous
c'était moi
trahir -
E cès avec d'autant plus de
J'apprendrai VOS sucC Directoire
plaisir, que je les ai prédits au
et à son agent. D --- Page 453 ---
CHAPITRE XV.
[1798]
de Leborgne nous apprend (page 85)
Or, le rapport
au Directoire exécutif,
Roume avait dénoncé Rigaud
que
de nombreuses pièces contre ce généen lui transmettant
manière de conserver
ral. C'était de sa part une singulière
dont il
le droit de le défendre de toutes les imputations
Roume
était l'objet. En 1799, on verrajusqu'à quel point
poussa cette duplicité.
écrivit à Hédouville
Enfin, le 9 juillet, T. Louverture
incessamment au Port-au-Prince,
qu'il attendait Rigaud
et
arrêter le plan de campagne contre Jérémie, qu'apour
marcher Clervaux contre le Mole, afin que les
lors il ferait
toutes leurs forces sur l'autre
Anglais ne] pussent] pas porter
point.
lui annoncer l'arrivée de RiLe 15, il lui écrivit pour
gaud :
le désir qu'il a de vous voir,
a Comme il m'a témoigné
lui ai
de l'accompagner en toute diligence
a je
proposé
ce
ejusqu'au Cap, malgré que je suis un peu indisposé:
le
de vous voir pendant deux
a qui me proeurera plaisir
cette déheures, bien persuadé que
C fois vingt-quatre
En
j'ai
C marche vous sera aussi agréable.
conséquence,
de vous donner avis que nous arriverons sous
a I'honneur
C peu de jours. D
savait porteur
Ce désir de Rigaud de voir l'agent, qu'il
naturel
était bien
de l'ordre facultatif de sa déportation,
même
cet agent n'eût pas manifesté ce
de sa part, quoique
de lui écrire. Il venait de
désir et ne se fût pas empressé
dévouement à la
donner des preuves signalées de son
tiendrait
France, et il devait s'assurer si l'agent lui en
compte.
le même désir ; il écrivit le 15juillet
Bauvais éprouvait
le regret de ne pouvoir acà Hédouville pour lui exprimer
ation,
même
cet agent n'eût pas manifesté ce
de sa part, quoique
de lui écrire. Il venait de
désir et ne se fût pas empressé
dévouement à la
donner des preuves signalées de son
tiendrait
France, et il devait s'assurer si l'agent lui en
compte.
le même désir ; il écrivit le 15juillet
Bauvais éprouvait
le regret de ne pouvoir acà Hédouville pour lui exprimer --- Page 454 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'DAYTI.
compagner Rigaud ; il était aussi au
reçut de T.J Louverture l'ordre de
Port-au-Prince, et
C'était la
se rendre à Jacmel.
première fois que Rigaud et T.
voyaient. Les traditions du
Louverture se
pays s'accordent à dire
rencontre de ces deux émules de gloire
que la
avec destémoignages
militaire eut lieu
mutuels d'estime et
Et pourquoi in'en edt-il pas étéa
debienveillance.
ils eu quoi que ce soit à déméler ainsi7Jusque-la, entre
.avaientture s'était montré
eux ? Si T. Louverhostile: aux anciens libres, aux mulâtres
particulièrement, dans l'affaire de Villatte et
pour parvenir au grade de général de
après; si,
de général en chef, il avait sacrifié à division, au rang
de Laveaux et de
toutes les passions
Sonthonax, Rigaud avait-il
de ses procédés blâmables? N'avait-il
tenu compte
d'une
pas pris l'initiative
correspondance intime avec lui par la mission
Pelletier PNe parut-il pas d'accord avec lui
de
de Sonthonax?
pour le renvoi
Depuis cet événement jusqu'à l'arrivée
d'Hédouville, n'avaient-ils pas agi de concert contre les
Anglais ?Toutes les lettres que nous avons citées dans
chapitre ne prouvent-elles
ce
ordres, lui
pas que Rigaud obéissait à ses
témoignait toute la déférence due à un chef
supérieur, depuis l'arrivée de l'agent? En venant au Portau-Prince, Rigaud y obéissait encore.
Toutefois, il est probable qu'il dut voir avec
crainte les tendances de T. Louverture à
quelque
l'influence des colons et des
se placer sous
émigrés; ces tendances
en rapport avec ses anciens antécédens, elles
étant
pouvaient
légitimer cette crainte de la part de Rigaud.
Quant à T. Louverture, il ne pouvait avoir à l'égard de
Rigaud qu'un sentiment de jalousie, résultant de son méritemilitaire et de la rivalité naturelle au métier des
S'il avait étéjaloux de Villatte, moins brillant
armes.
que Rigaud
l'influence des colons et des
se placer sous
émigrés; ces tendances
en rapport avec ses anciens antécédens, elles
étant
pouvaient
légitimer cette crainte de la part de Rigaud.
Quant à T. Louverture, il ne pouvait avoir à l'égard de
Rigaud qu'un sentiment de jalousie, résultant de son méritemilitaire et de la rivalité naturelle au métier des
S'il avait étéjaloux de Villatte, moins brillant
armes.
que Rigaud --- Page 455 ---
CHAPITRE XV.
[1798]
il pouvait l'être de ce dernier qui vedans cette carrière,
à
faits nouveauxi sesfaitsantérieurs.
naitdl'sjeuterquelques
au Cap, indique la
L'idée qu'il conçut de Yaccompagner voulait voir par ses
précaution de l'homme politique qui
aurait été
lui refuser l'avantage de voir Hédouville
yeux ;
c'eût été déceler ses craintes, et il était
de mauvais gout;
telle faute.
trop adroit pour commettre une
dans la même
Quoi qu'il en soit, ils partirent ensemble
voiture, et se rendirent au Caples 20 juillet.
Que se dit-il entre eux pendant ce voyage, que se pro- ni
mirent-ils l'un à l'autre? On l'ignore positivement, car
lun nil'autre ne l'ont publié.
T.LouToutefois, les traditions du pays prétendent que
û
l'initiative envers Rigaud, pour l'engager
verture prit
mutuellement
d'Hédouville et à se communiquer
se méfier
; et que Rigaud le
ce qu'il pourrait leur dire en particulier
lui promit.
T.Louverture, de rester chef supéLe désir qu'avait
essentiellement méfiant;
rieur de la colonie: son caractère
depuis son
secret qu'il éprouvait déjà,
le mécontentement l'a avoué dans la partie de son rapport
retour du Cap (il
le tort
deDirectoire exécutif, citée plus avant); ;
qu'il
au
sentir intérieurement envers ce gouvernement,
vait se
Sonthonax à s'embarquer, et quelles
pour avoir contraint
avaient déterminé : tout
fussent les raisons qui ily
que concourt à donner créance à ces traditions.
T.Louverture dut penser quel Rigaud lui-même ne poucontre Hédouville et le but de sa
vait qu'être prévenu
contre
tous les actes de l'agence
mission, puisqu'après exécutif l'avait mis hors la loi, en donlui, le Directoire
connant l'ordre à son agent de le déporter s'illejugeait
venable; il dut d'autant plus croire à ses préventions,
les raisons qui ily
que concourt à donner créance à ces traditions.
T.Louverture dut penser quel Rigaud lui-même ne poucontre Hédouville et le but de sa
vait qu'être prévenu
contre
tous les actes de l'agence
mission, puisqu'après exécutif l'avait mis hors la loi, en donlui, le Directoire
connant l'ordre à son agent de le déporter s'illejugeait
venable; il dut d'autant plus croire à ses préventions, --- Page 456 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
avait renvoyé Sonthonax, ,Rigaud
quesihi.t.Lauxentume
sa
moins contribué à ce fait exorbitant, par
n'avait pas
mémoire du 18 thermidor où
correspondance et par son
il Imaltraitait Sonthonax.
l'ordre facultatif donné
D'un autre côté, n'ignorant pas
ce
Hédouville à l'égard de Rigaud, en accompagnant
à
désirait-il que cet agent le mit à exécution,
dernier auCap,
être débarrassé de sonémulequllpouvait
T'espérait-il,pour
? Bien que personne
considérer comme un compétiteur
de sa
ni nier ni affirmer une telle disposition
ne puisse
croire
ne le désirait pas, par cela
part, nous osons
qu'il
Rigaud se montrait obéissant à ses ordres.
que
deux
allaient-ils se
Mais, dans quel esprit ces
généraux
devant T'agent de la France ?
présenter
chef retournait au Cap, déjà mécontent ;
Le général en
militaire renommé qui avait
il se voyait supplanté par un
de la guerre
en Europe, et sous le rapport
fait ses preuves
avait réussi à paciet sous celui de la politique, puisqu'il
ilavait
fierla Vendée. Tandis qu'en renvoyantSonthonas.:
Directoire exécutif de tout faire pour la prospépromis au
lui
il voyait ce gouvernement
rité de Saint-Domingue,
le réduire
enlever la direction des affaires par son agentet
contre Hédouvilledevait
à un rôle subalterne ; saj jalousie
et cette considonc être aussi grande que son ambition,
de dire
dération corrobore encore ce que nous venons
des traditions du temps.
différente. S'il
Quant à Rigaud, sa position était toute
fulminé contre Sonthonax et ses collègues dans son
avait
entre ses mains les rênes du
mémoire, s'il avait gardé
de
commandement du Sud, c'était par suite des injustices
il avait dû résister. Quoique
T'agence contre lesquelles
exécutif, quoimis hors la loi par elle et par le Directoire
de dire
dération corrobore encore ce que nous venons
des traditions du temps.
différente. S'il
Quant à Rigaud, sa position était toute
fulminé contre Sonthonax et ses collègues dans son
avait
entre ses mains les rênes du
mémoire, s'il avait gardé
de
commandement du Sud, c'était par suite des injustices
il avait dû résister. Quoique
T'agence contre lesquelles
exécutif, quoimis hors la loi par elle et par le Directoire --- Page 457 ---
CHAPITRE XV.
[1798]
données à Hédouville contre
que averti des instructions
Pincependant en faveur de cet agent, par
lui, prévenu
les lumières et le dévouement à
chinat dont il connaissait
avait fait des démarsa personne, sachant que Bonnel
ches aussi à Paris pour éclairer le gouvernement sur ses
d'attachement à la métropole, sentant qu'il
sentimens
à l'estime d'Hédouville par ses deravait droit au moins
de
militaires depuis le commencement
nières opérations
d'être mieux compris,
cette année, Rigaud devait espérer
lui qu'il ne l'avait été par les précémieux apprécié par
déjà
dens
Sa lettreàl Roume, du 28 avril, exprimait
agens.
venait de faire dans le Sud aux
cet espoir. L'accueilqu'il Hédouville était encore une recing officiers envoyés par
donc que mettre
commandation en sa faveur.llnepouvait
tous ses soins à lep persuader de son dévouement.
différent, T. Louverture et Rigaud se
Dans cet esprit
présentèrent tous deux devant Hédouville.
l'actualité de leurs sentimens se peiLeurs antécédens,
gnaient, pour ainsi dire, sur leur personne.
l'agent avait déjà vu, mal partagé
T. Louverture, que
nasillard,
la nature, était petit de taille, laid de figure,
par
d'ailleurs le feu de l'intelligence dans les
quoique ayant
de
l'éclat du génie dans les regards. Audésavantage
yeux,
et de ses antécédens moraux et polisa nature physique
toutel la contrainte d'un
tiques, iljoignait en ce moment-là
à une
qui se voyait obligé de se soumettre
personnage élevée, et qui était secrètement mécontent.
autorité plus
il était impossible qu'il ne
Quelleque fût sa dissimulation,
laissât pas voir sa contrainte.
d'une taille ordinaire,
Rigaud, au contraire, quoique
une physionomie ouverte qui
avait une figure attrayante,
la tourprévenait en sa faveur, un air martial néanmoins,
tiques, iljoignait en ce moment-là
à une
qui se voyait obligé de se soumettre
personnage élevée, et qui était secrètement mécontent.
autorité plus
il était impossible qu'il ne
Quelleque fût sa dissimulation,
laissât pas voir sa contrainte.
d'une taille ordinaire,
Rigaud, au contraire, quoique
une physionomie ouverte qui
avait une figure attrayante,
la tourprévenait en sa faveur, un air martial néanmoins, --- Page 458 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATTI.
d'un vrai militaire. Il dut mettre dans ses manure enfin
fallait pour tâcher de
nières, déjà exquises, tout ce qu'il
sourire
séduire l'agent de qui il avait tout à attendre. Son
les coeurs; et c'est tout cet ensemble de sa
seul captivait
de ses services et de son capersonne, indépendamment
imprudente, qui lui fit
ractère d'une franchise peut-être
montrer toujours tant d'enthousiasme.
qui
alors qu'Hédouville, général français,
On conçoit
qui représentait le gouversentait sa valeur personnelle, connaissait les antécédens
nement de la métropole, qui
différence dans
deux
dut mettre une
de ces
généraux,
l'accueilqu'illeur fit. Cet accueil même, indépendamment
était calculé; il entrait dans les vues,
deces circonstances,
consistait à les dominer tous
dans l'objet de sa mission qui
dans sa COassurer l'empire de la métropole
deux, pour
lonie.
sa scission avec l'agence
La conduite de Rigaud, depuis
parlait assez haut dansl'esprit d'Hédouville, pour
de1796,
à exécution l'odieux ordre d'arle porter à ne pas mettre
Etdisonsrestation et de déportation dontile était porteur.
tirer un meilleur parti
le, il savait en outre qu'il pourrait mission. S'il n'avait
de la situation, pour bien remplir sa
que
ou directoriale,
pas cette arrière-pensée, personnelle
de
n'ordonnait-il à Rigaud d'aller remplir son mandat
On objectera peut-étre à ce
député au corps législatif"?
étaient encore en possesraisonnement, que les Anglais
talens militaires de
sion du Môle et de Jérémie, et que les
le
être utilisés contre eux; mais après
Rigaud pouvaient
après le compte qu'il a dà
départ forcé d'Hédouville,
du 30 novembre, affirme qu'il de1 La lettre de Rigaud à T. Louverture, à Hédouville, pour aller remplir en France
manda vainement sa démission de T. Louverture, par M. Saint-Rémy, p. 219.).
son mandat de député. (Vie
sion du Môle et de Jérémie, et que les
le
être utilisés contre eux; mais après
Rigaud pouvaient
après le compte qu'il a dà
départ forcé d'Hédouville,
du 30 novembre, affirme qu'il de1 La lettre de Rigaud à T. Louverture, à Hédouville, pour aller remplir en France
manda vainement sa démission de T. Louverture, par M. Saint-Rémy, p. 219.).
son mandat de député. (Vie --- Page 459 ---
CHAPITRE XV.
[1798] de la conduite de Rigaud, le Directoire exécutifle
rendre
mise hors la loi? Hédouville avait donc la
releva-t-il de sa
et T. Louverture :
mission éventuelle de diviser Rigaud
nous ne pouvons conclure autrement.
différence
Il est certain que cet agent mit une grande
dans l'accueil qu'il leur fit. Nous en trouvons le
d'égards
de Kerverseau et dans les métémoignage dans le rapport
moires de Pamphile de Lacroix.
avait
Le premier dit : C Laccucilflatteur que Rigaud
avait allumé la jalousie de T. LouA reçu d'Hédouville,
A verture contre Rigaud... D
de cette entrevue
Le second rapporte les circonstances
en ces termes:
dut facilement reconnaitre,
a Le général Hédouville
deux chefs de couleur,
dans l'entrevueq qu'il eut avec ces
rendait
combien leur défiance commune et individuelle
mécontent du meilleur
sa mission difficile. T.Louverture, affecta aussitôt de se
accueil accordé au général Rigaud,
Le chef de diplaindre du poids de son commandement.
voulut lui
vision Fabre', commandant l'escadre légère,
et lui dit- combien il serait flatté,
faire un compliment,
Hédouville, de ramener le
après avoir amené le général
dont les services trouveraient en
général T.I Louverture,
Franceles douceurs et les honneurs du repos qu'ilsavaient
qui ne disait que ce qu'il
si bien mérités. T.Louverture,
: - Votre bâtivoulait dire, s'empressa de lui répondre:
zn homme comme moi;
ment n'est pas assez grand pour
et
sO
faire
qu'il était piqué,
qu'il
voulant
comprendre Hédouville. Dans une autre
sentait au-dessus du général
s'étant
quelqu'un de la suite de ce général
circonstance,
se nommait Faure, et non pas Fabre.
I Ce'chef de division
ait que ce qu'il
si bien mérités. T.Louverture,
: - Votre bâtivoulait dire, s'empressa de lui répondre:
zn homme comme moi;
ment n'est pas assez grand pour
et
sO
faire
qu'il était piqué,
qu'il
voulant
comprendre Hédouville. Dans une autre
sentait au-dessus du général
s'étant
quelqu'un de la suite de ce général
circonstance,
se nommait Faure, et non pas Fabre.
I Ce'chef de division --- Page 460 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
enhardi de donner le conseil à ce noir
d'aller finiren France
extraordinaire,
sesjours dans le
-
mon projet, reprit-il; je l'ezécuterai repos;- C'est bien
faire un vaisseau
quand ça pourra
pour me porter; - et il montra le
petit tarbuste du lieu où ils
plus
étaient. D
Si ces deux reparties de T. Louverture
dignité et le grand sens de son esprit, les prouvent, etsa
attirèrent prouvent aussi
paroles qui les
que les officiers
lui adressèrent, contribuaient
français qui iles
le résultat
merveilleusement à obtenir
qu'on désirait. Quand Hédouville
au général en chef de
faisait sentir
Saint-Domingue la différence
établissait entre lui et son émule subordonné,
qu'il
nuer encore qu'on n'avait plus besoin de luifaireinsidans la colonie, c'était en
ses services
quelque sorte
vouloir exciter en luile sentiment de la l'insulter, c'était
Rigaud. Ainsi, loin
jalousie contre
qu'en se présentant tous deux devant
Hédouville, celui-ci C dut reconnaitre
C
fiance commune et individuelle
combien leur dérendait sa
X ficile, ) - c'étaient, au
mission dif
contraire, cet
et ses officiers qui faisaient naitre
agent lui-même
cette défiance ou
l'ezcitaient, et qui augmentaient la défiance
qui
général en chefcontre l'agent.
réelle du
Quoi qu'il en ait été, T. Louverture et
rent le Cap ensemble; ils allèrent
Rigaud quittècahos, propriété du
sur l'habitation Desgénéral en chef; ils
à Saint-Marc, et se rendirent au Port-au-Prince. passérentensnite
Une lettre de Boerner à Hédouville, dus
ces
27juillet, luidit
que
deux généraux arrivèrent à Saint-Marc
et qu'ils repartirent dans la nuit du 26
la veille,
a malade, dit Boerner,
au 27. a Je suis
Rigaud est venu me
C satisfait de l'accueil
voir. Il est
que vous lui avez fait.: >
Le 2 août, en partant du Port-au-Prince
pour se rendre
Port-au-Prince. passérentensnite
Une lettre de Boerner à Hédouville, dus
ces
27juillet, luidit
que
deux généraux arrivèrent à Saint-Marc
et qu'ils repartirent dans la nuit du 26
la veille,
a malade, dit Boerner,
au 27. a Je suis
Rigaud est venu me
C satisfait de l'accueil
voir. Il est
que vous lui avez fait.: >
Le 2 août, en partant du Port-au-Prince
pour se rendre --- Page 461 ---
CHAPITRE XV.
[1798]
adressa une lettreà Hédouville, qui lui
dans le Sud, Rigaud
même. Il retourna à son
annonçait son départ ce jour-là
dévoué àl la France et à
commandement, plus que jamais
lui
intérêts dans la colonie, d'après la réception que
ses
Les citoyens du Sud et de l'Ouest
avait faite son agent.
avaient été également
partagérent sa satisfaction; car ils
dans l'esprit du Directoire exécutif, par
mis en suspicion
les calomnies de l'agence de 1796.
de l'accueil fait à Rigaud, Hédouville
Indépendamment
lui dit-il des choses en particulier contre T. Louverture
n'avoua
à ce dernier? En dit-il aussi au général
qu'il
pas
n'avoua
à Rigaud? C'est ce que
en chef, que celui-ci
pas nier ni affirmer; car ces
personne ne peut savoir, ne peut
L'histoire ne
deux généraux n'ont rien publié à ce sujet.
toutes les traditions populaires du
peut donc pas accepter
ou moins
plus ou moins erronées, et disons-le, plus
temps,
absurdes.
conscieneieusement la
Quant à nous, qui recherchons
dans les faits, il nous est démontré que,
vérité historique
entre eux des causes de
si T.I Louverture et Rigaudavaiente
et
rivalité militaire et politique, si cette rivalité pouvait
devait même les porter à s'observer mutuellement, du
le
ensemble, en se séparant au
moins en quittant
Cap
rien n'annonce, rien ne prouve qu'une
Port-au-Prince, avait éclaté entre eux. Nous allons voir
mésintelligence dans l'évacuation de Jérémie par les Anglais,
bientôt que,
les ordres et les instructions du géRigaud agit d'après
l'avait mandé au Port-aunéral en chefqui, dans ce but,
Prince.
T. III.
les porter à s'observer mutuellement, du
le
ensemble, en se séparant au
moins en quittant
Cap
rien n'annonce, rien ne prouve qu'une
Port-au-Prince, avait éclaté entre eux. Nous allons voir
mésintelligence dans l'évacuation de Jérémie par les Anglais,
bientôt que,
les ordres et les instructions du géRigaud agit d'après
l'avait mandé au Port-aunéral en chefqui, dans ce but,
Prince.
T. III. --- Page 462 ---
CHAPITRE XVI.
entre Hédouville et T. Louverture. Maitland propose l'évaCorrespondance
à cette occade Jérémie et du Môle. - Conduite de T. Louverture
cuation
arrêtées pour cet objet. - Maitland refuse sa ratification
sion.- Conventions
Hédouville autorise T. Louverture à traiter
à Pune d'elles : ses motifs.
de T. Louverture et de Maitland :
définitivement pour le Môle. - Entrevue
militaires que ce dernier lui fait rendre, ses cadesux-Indignation
honneurs
Evacuation de Jérémie, et conduite de Rigaud dans cette
d'Hédouville.
secrètes de Maitland à T. Louverture, non acceptées
ville. Propositions
de P. de Lacroix et de Kerverseau.
par lui. - Réfutation des opinions approuvé par T. Louverture et Rigaud,
Règlement de culture d'Hédouville
Suite de la correspondance entre
et décrié ensuite par le premier.
sa
contre Rigaud.
Hédouville et T. Louverture. - Ce dernier avoue jalousie - Prise de
apparente entre Hédouville et T. Louverture.
Réconciliation actes de T. Louverture et correspondanceà ce sujet.
possession du Môle,
dans le chapitre précédent qu'immédiatement
On a vu
les lettres de Rigaud
avoir transmis à Hédouville,
après
colonel Harcourt aux Cayes, T.
relatives à la mission du
la
adressé àl l'agent des réflexions sur
Louverture avait
il lui écrivit une lettre
conduite des Anglais; qu'ensuite
contre des calomniateurs;
confidentielle) pour le prémunir
Dessalines, Laplume et Moise, presque
que les généraux
sorte
à
manifestaient une
d'opposition
en même temps,
Hédouville.
Rigaud, T.
son retour du Capavee
Peu de jours après
datée deJéune lettre du prétre Lecun,
Louverture reçut
verture avait
il lui écrivit une lettre
conduite des Anglais; qu'ensuite
contre des calomniateurs;
confidentielle) pour le prémunir
Dessalines, Laplume et Moise, presque
que les généraux
sorte
à
manifestaient une
d'opposition
en même temps,
Hédouville.
Rigaud, T.
son retour du Capavee
Peu de jours après
datée deJéune lettre du prétre Lecun,
Louverture reçut --- Page 463 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
sollicitait de lui T'autorisation de rerémie le 21 juillet ; il
disait qu'il avait été
Lecun
tourner au Port-au-Prince. de la colonie par le Pape, et
nommé préfet apostolique
de régler les affaires
qu'au Saint-Père seul ilappartenait
C'était de sa part une allusion faite à ce qui
religieuses.
France lors de la constitution civile du
avait eu lieu en
l'absence du culte caclergé, et une réclamation contre
transmit sa
tholique dans la métropole. T. Louverture
Hédouville
le consulter sur cette demande
lettre à
pour
l'exerde retour de Lecun. Evidemment, lui quiadmettait
il désirait une autorisacice du culte à Saint-Domingue,
de ne
adMais celui-ci lui répondit
pas
tion de l'agent.
être qu'un agent secrel des
mettre Lecun, qui ne pouvait
Hédouville avait peut-être raison de penser ainsi;
Anglais.
le
Maitland écrivait au gécar, en même temps, général à lui envoyer un parnéral en chef qu'il ne tarderait pas
lementaire.
contrariété
T. Louverture.
Toutefois, ce fut une
pour
sorte cette occasion pour adresser une
Il saisit en quelque
afin de se
de la maunouvelle lettre à T'agent,
plaindre
conçue del'administrateur Volée,
vaise opinion qu'ilavait
comme un frides calomniateurs lui représentaient
que
était d'une grande intégrité. Ilajouta à
pon, tandis qu'il
aurait bien d'autres chossadireialagentqui
salettrequ'il
mais
mieux se taire.
écoutait des malveillans,
qu'ilaimait
lui avait
Hédouville lui répondit qu'effectivement on
verbalement; et il releva une phrase de la
dénoncé Volée
en lui disant : G On n'est nullelettre de T. Louverture
à me direque ceux cqui savent le mieux parA ment fondé
la cona ler et le mieux écrire ont de tout temps gagné tendent
C'est aux propos qui
C fiance du gouernement. connaitrez les ennemis de la
4 à nous désunir que vous
qu'ilaimait
lui avait
Hédouville lui répondit qu'effectivement on
verbalement; et il releva une phrase de la
dénoncé Volée
en lui disant : G On n'est nullelettre de T. Louverture
à me direque ceux cqui savent le mieux parA ment fondé
la cona ler et le mieux écrire ont de tout temps gagné tendent
C'est aux propos qui
C fiance du gouernement. connaitrez les ennemis de la
4 à nous désunir que vous --- Page 464 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAÎTI.
il lui
alors que pour lui
> Et
rappela
R chose publique.
il lui avait communidonner une preuve de sa confiance,
les
sinstructions et l'avait consulté sur
principales
qué sesi
mesures qu'il avait déjà prises.
Volée, T. LouverMais revenant sur ce qui concernait
à
d'ailleurs fort judicieuses,
ture lui fit des observations,
Le directeur
de l'affermage des biens séquestrés.
propos
les personnes
installé au Cap, exigeait que
des domaines,
rendissent pour suivre
vonlaientaffermere ces biens, s'y
qui
faisaient
T.Loules criées publiques qui se
pardevantlui. des fatigues
verture exposa que c'était leur occasionner
n'avait
des frais inutiles, et que si l'agent lui-même
et
la
de Volée, il devait envoyer
point confiance en
probité chargé de présiderà ces
un employé
au Port-au-Prince maintint la mesure, et finit cependant
criées. Hédouville
du général en chef, quis'incéder aux observations
par
ainsi dans des matières qui n'étaient nullement
gérait
Leur correspondance à ce sujet est
dans ses attributions.
empreinte d'aigreur.
l'agent lui écrivit à l'égard d'un
Peu de jours après, avait fait arrêter au Dondon et encitoyen Bourget qu'il
Gonaives. Sur la plainte de cet homme, l'agent
voyer aux
luile commandant militaire du
avait fait venir pardevant
exhiba l'ordre de T. LouDondon, qui, pour son excuse, Bourget, de le bien lier
d'arrêter
verture qui prescrivait
l'avaient contraint
et garotter : en cet état, des gendarmes démontra que c'éà faire la route nu-pieds. Hédouvillelui
ordre arbitraire et vexatoire de sa part, qu'on
tait un
A ce reproche, la
l'avait trompé en le luifaisant signer.
répondit
vanité de T. Louverture s'exalta au point qu'il
al'agent :
et que c'est un ordre arbiC Il est vrai quej'ai péché,
ait
l'avaient contraint
et garotter : en cet état, des gendarmes démontra que c'éà faire la route nu-pieds. Hédouvillelui
ordre arbitraire et vexatoire de sa part, qu'on
tait un
A ce reproche, la
l'avait trompé en le luifaisant signer.
répondit
vanité de T. Louverture s'exalta au point qu'il
al'agent :
et que c'est un ordre arbiC Il est vrai quej'ai péché, --- Page 465 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
mais c'est moi quil'ai dicté par
traire et très-arbitraire;
l'absence
excès de zèle, à un de mes aides de camp en
un
secrétaire. Mais, citoyen agent, je n'ai pu être
de mon
c'est moi qui ai dicté cet ordre, etl le retrompé, puisque
sur moi seul. C'est m'insulter
proche ne peut porter que
soit ordres, soit
que de croire que je signe
gravement leslire ou les dicter. C'est vouloirme persuader
lettres, sans
faiblesse dans le caractère, etje ne puis
quej'aiune grande
T'honneur
recounaitre sous de pareils traits. Carj'ai
me
rien
ne l'aie lu ou
de vous le répéter, je ne signe
que je
moi-même. Je puis manquer par la forme, ou par
dicté
intention est bien prononcée. )
distraction, mais mon
quelques seC'était le 18 août; on négociait depuis Jérémie et du
maines avec Maitland pour l'évacuation de
brusquer un général dont
Môle, etl l'agent ne voulait pas
fut des
il avait tant besoin en ce moment. Sa réponse
il s'efforça de persuader à T. Louplus conciliantes;
intention de T'offenser:
verture qu'il n'avait pas eu
l'homme
lui dit-il, qui, ne pouvant
C Quel est
public,
se flatter de n'être
C tout voir par ses propres yeux, peut
jamais je
Au surplus, général,
4 pas souvent trompé?
Cela
l'intention de vous insulter gravement.
C n'aurai
ni à mon
ni à la place que j'occupe,
G ne conviendrait
A caractère particulier. D
T. LouverEnfant gâté de Laveaux et de Sonthonax,
seulement des caprices; il sentait sa force
ture n'avait pas
est réduite eàjouer
réelle; et lorsqu'une autorité supérieure
tel rôle envers celui qui lui est subordonné, on prévoit
un
ce qui doit arriver un jour.
annoncé par Maitland à la fin de juilLe parlementaire
C'était
let n'avait pas tardé à arriver au Port-au-Prince.
. D
T. LouverEnfant gâté de Laveaux et de Sonthonax,
seulement des caprices; il sentait sa force
ture n'avait pas
est réduite eàjouer
réelle; et lorsqu'une autorité supérieure
tel rôle envers celui qui lui est subordonné, on prévoit
un
ce qui doit arriver un jour.
annoncé par Maitland à la fin de juilLe parlementaire
C'était
let n'avait pas tardé à arriver au Port-au-Prince. --- Page 466 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
un citoyen des Etais-Unis qu'il recommandait
vertureparunelettre.
à T.J LouCetl homme
des farines
venaitnioflirdevendre
quilprétendaitavoir au Môle, etMaitland
disait pas toute sa pensée dans salettre.
ne lui
en transmettant copie à Hédouville, T. Louverture, en
lui dit qu'il
saitque le général anglais voulait le
suppoau commerce libre de ses nationaux porter à consentir
colonie, ou
dans les ports de la
peut-être voulait-il traiter de
Jérémie et du Môle.
l'évacuation de
Maitland fait
Cetteinterprétation des intentions de
croire que l'Américain avait été chargé de
paroles verbales. Le 28 juillet, il répondit à
qu'il voulait bien traiter del'évacuation
Maitland,
sinon qu'il ferait
de ces deux villes,
marcher ses troupes pour s'en emparer.
Le 50, Hédouville lui répondit que si Maitland
lui faire des propositions
venaità
formelles, de le
àl'agent" du Directoire exécutif qui,
renvoyer
traiter
seul, avait le
avec lui; et cela, pourlui
droitde
qui existait entre
prouver la bonne entente
l'agent et le général en chef de l'armée.
Mais, connaissant la susceptibilité de ce
ville lui dit de ne pas voirdans cette
dernier, Hédoude méfiance de sa
disposition une preuve
part; car il avait bonne opinion de ses
sentimens. Cette précaution produisit l'effet contraire.
S'étant rendu auxGonaives, T.I Louvertureapprite
parlementaire anglais y avait paru et avait fait voile tqu'un
Saint-Marc où il espérait le trouver. II
pour
prit encore que le navire avait été
y retourna et aps'y rendit desuite et trouva le
au Port-au-Prince. Il
colonel Harcourt
lettres pour lui, - l'une, datée du 30
chargé de
Maitland lui proposait
juillet, parl laquelle
l'évacuation deJérémie et du
l'autre, du 5 août, où il ne parlait
de
Môle;
Jérémie, mais
que
l'évacuation de
en proposantde donner la facilité aux na-
que le navire avait été
y retourna et aps'y rendit desuite et trouva le
au Port-au-Prince. Il
colonel Harcourt
lettres pour lui, - l'une, datée du 30
chargé de
Maitland lui proposait
juillet, parl laquelle
l'évacuation deJérémie et du
l'autre, du 5 août, où il ne parlait
de
Môle;
Jérémie, mais
que
l'évacuation de
en proposantde donner la facilité aux na- --- Page 467 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
ports, à la condition de
vires neutres d'approvisionnerles
des bestiaux
permettre aux navires anglais d'y prendre
Maitland
des troupes du Môle.
pour Tapprovisionnement demandait à T. Louverture de
était alors à Jérémie, et
montré
Huin, quis'était
lui envoyer Tadjudant-général
des villes de
capable et conciliant dans la capitulation
qu'au mois de juin, étant à Jérél'Ouest. On se rappelle
larges de la
mie, Huin avait reçu des propositions plus
et
avait insinué au général en
part de Maitland,
qu'il
chef la nécessité de les accepter.
de l'expédier à Jérémie avec
Ce dernier s'empressa
à Hédouville de
Harcourt. Le 8 août, en rendant compte
mission confiée à Huin, il lui dit qu'iln'avait pu atcette
l'occasion d'obtendre ses ordres, afin de ne pas perdre
à Maittenir l'évacuation de Jérémie;quil avait répondu
c'était à l'agent de décider de la question des
land que
qu'il avait écriti à Rigaud
approvisionnemens respectifs;
lui avait donné l'ordre de prendre toutes les mesures
et
lui dicterait pour la prise de possession de
que sa sagesse
priait HédouJérémie, dès qu'on en conviendrait; qu'il
ville de lui envoyer de nouveaux pouvoirs pour le guider
traitant avec Maitland, s'il pensait que les précédens
en
Mais il ne lui adressa pas copie de la
ne suffisaient pas.
relative à l'évacuation de
lettre de Maitland, du 30 juillet,
Jérémie et du Môle.
de
Hédouville, croyant ainsi qu'il ne s'agisssait que
lui répondit le 12 août, qu'on ne pouvait traiJérémie,
l'entière évacuation de
ter avec les Anglais que pour
envoi de Huin, en
Sauntboningeidageone le prompt
disant à T. Louverture de traiter aux mêmes conditions
les villes de l'Ouest. C Il est inutile, ajouta-t-il,
que pour
dans aucune supposition, aua que je vous rappelle que
croyant ainsi qu'il ne s'agisssait que
lui répondit le 12 août, qu'on ne pouvait traiJérémie,
l'entière évacuation de
ter avec les Anglais que pour
envoi de Huin, en
Sauntboningeidageone le prompt
disant à T. Louverture de traiter aux mêmes conditions
les villes de l'Ouest. C Il est inutile, ajouta-t-il,
que pour
dans aucune supposition, aua que je vous rappelle que --- Page 468 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
dans l'amnistie. > II
ne
être compris
A cun émigré
peut
armistice de deux mois, et lui
l'autorisa à convenir d'un
l'autoriser à
écrivait aussi à Rigaud pour
fit savoir qu'il
civiles et militaires à
placerprovisoirement des autorités
Jérémie, dès la prise de possession.
Huin étant déjà arrivé à Jérémie avec
Mais le 6 août,
des
de traiter de l'évacuation
mission de T. Louverture,
Hédouville une lettre où
deux villes, Maitland adressa à
sixjours l'autorisation
il lui disait, C qu'ayant reçu depuis
évacuation
britannique pour l'entière
A du gouvernement
devoir en aviser le
il avait pensé
A de Saint-Domingue,
etlegénéralRigaud; 1 ; qu'à
A général en chefT.Louverture colonel Harcourt auprès du
A cet effet, il avait envoyé le
autre officier auprès du second ; qu'en
A premier, et un
envoyaitau colonel
il avisait Hédouville qu'il
C ce moment
les
nécessaires
commandant au Môle,
pouvoirs
C Stewart,
del'évacuation de cette ville avec toute pera pour traiter
bien entendu
voudrait y envoyer,
a sonne que l'agent
serait d'assurer la garantie
a quel la principale condition
et
le colonel Haret des propriétés,
que
A des personnes
traiterait de T'évacuation
A court,d'après ses pouvoirs, termina sa lettre, en disant à
e de Jérémie. > Maitland
lui
"était heureux que son gouvernement
l'agent (( qu'il
la
avait
la faculté de faire cesser
guerre qui
( eût donné
et qu'il espérait
sil longtemps,
( désolé Saint-Domingue:
et la tranquilréussirait à y rétablirl'ordre
(( qu'Hlédouville
les malheurs de cette colonie. ))
(t lité, pour réparer
va être cause d'une sorte
La fausseté de T.I Louverture
de mystification pour l'agent.
le 15 août par le coloLalettre de Maitland fut envoyée Hédouville où il lui dinel Stewart, qui en adressa une à
de traiter
sait être muni des pouvoirs du général Maitland
Saint-Domingue:
et la tranquilréussirait à y rétablirl'ordre
(( qu'Hlédouville
les malheurs de cette colonie. ))
(t lité, pour réparer
va être cause d'une sorte
La fausseté de T.I Louverture
de mystification pour l'agent.
le 15 août par le coloLalettre de Maitland fut envoyée Hédouville où il lui dinel Stewart, qui en adressa une à
de traiter
sait être muni des pouvoirs du général Maitland --- Page 469 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
était vrai. Il l'invitait à
de l'évacuation du Môle : ce qui
à cet effet.
envoyer son représentant
àMaitland et à Stewart:
Le15aodt, Hédouville répondit
acceptait la proposition,
il dit aux officiers anglais qu'il
ses pouexpédiait au Môle le colonel Dalton chargéde
qu'il
les émigrés ne seraient pas compris dans
voirs ; mais que
Toussaint ne
T'amnistie. Il dit à Maitland: G Le général
agir dans cette circonstance importante que
C pouvant
m'a envoyé votre dépêche (celle du
A d'après mes ordres, autorisé à traiter avec vous de l'évaC 5 août), et je l'ai
aux mêmes
de son arrondissement,
C cuation dedérémieet
du Portont été arrêtées pourl'évacuation
a conditions qui
et de Saint-Marc. D
a Républicain
Le même jour, l'agent rendit une proclamation portant
faveur des habitans de Jérémie et du Môle,
amnistie en
du 7 mai, qui in'était
semblable à celle de T.Louverture,
instructions. L'article 5 portait
que l'expression de ses
cependant :
dans l'amnistie, 2 - - tous les
C Ne seront pas compris
ont volontaisans
1 tous ceux qui
€ émigrés
exception,
et ont accepté
a rement servi dans les troupes anglaises,
civils ou militaires du Roi de la Grande-BreG des emplois
avoir
haenfin
sans
jamais
G tagne, 1 et tous ceux
qui,
sont venus
avant les troubles, y
( bité Saint-Domingue
chez les Anglais. D
a pour prendre parti
la concession
avait
Hédouville revenait ainsi sur
qu'il
avaient servi dans les
faite en faveur des Français qui
Jettre du 9 maià T.
administrations anglaises, d'après sa
la
de ce dernier, du 7, ne porLouverture : proclamation
avaient servi dans la mitait amnistie que pour ceux qui
faveur de ces emlice, et il l'avait engagé à l'étendre en
ployés. Sans nul doute, il avait reconnu que sa générosité
avait
Hédouville revenait ainsi sur
qu'il
avaient servi dans les
faite en faveur des Français qui
Jettre du 9 maià T.
administrations anglaises, d'après sa
la
de ce dernier, du 7, ne porLouverture : proclamation
avaient servi dans la mitait amnistie que pour ceux qui
faveur de ces emlice, et il l'avait engagé à l'étendre en
ployés. Sans nul doute, il avait reconnu que sa générosité --- Page 470 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAïTI.
avait été imprudente, et que par cette disposition,
coup d'émigrés avaient été admis. Mais c'était
beaude droit acquis
une sorte
pour ceux qui se trouveraient dans
catégorie, à Jérémie et au Môle: del là leur
cette
contre Tagent de la
mécontentement
République, et la
néral en chef à
disposition du g6passer outre.
Le 16 août, Hédouville lui fit savoir
lettres de Maitland et de
qu'ayant reçu les
nel Dalton
Stewart, il avait envoyé le coloau Môle pour traiter de
fait partir pour France le
l'évacuation, et qu'ila
le Directoire
général Watrin, afin d'informer
exécutifde la prochaine évacuation
glais sur tous les points. Il termina
desAnA core une fois,
sa lettre ainsi: C Encitoyen général, laissons
C les intrigans
bourdonnertous
quis'agitent autour de nous
G jours d'accord, et tout ira
; soyons toubien. D
Cependant, dès le 13 août, Huin concluait
court, sur la frégate la Cérès, la
avec Harconvention
mie, aux mêmes conditions
pour Jéréque pour les villes
en accordant quinze jours de
del'Ouest,
l'évacuation.
suspension d'armes pour
naient
Immédiatement après, le 16 août, ils
la convention relative
termiau Mole. Il fut
place du Môle et ses
stipulé que la
fortifications
dépendances, l'arsenal et toutes les
actuel,a
quelconques seraient remises dans leur état
avec les autres conditions de la garantie des
sonnes et des propriétés, et
perpension d'armes
quarante deuxjours de suspour l'évacuation, échéant le
tobre.
1er OCLe 18, les colonels Dalton et Stewart
vention
signèrent une conpour l'évacuation du Mole: elle différait,
on va voir, de celle conclue
comme
court.
entre Huin et HarC Art. 5. Toute l'artillerie qui s'est trouvée
au Môle
état
avec les autres conditions de la garantie des
sonnes et des propriétés, et
perpension d'armes
quarante deuxjours de suspour l'évacuation, échéant le
tobre.
1er OCLe 18, les colonels Dalton et Stewart
vention
signèrent une conpour l'évacuation du Mole: elle différait,
on va voir, de celle conclue
comme
court.
entre Huin et HarC Art. 5. Toute l'artillerie qui s'est trouvée
au Môle --- Page 471 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
cession aux armes de S. M. B., sera
a au moment de sa
soit le lieu où elle
dans le même état, quel que
rendue
Il en sera de même pour
à présent.
a se trouve placée
bombes
trouvaient :
tas de boulets et de
qui s'y
C les
Môle 100 barils de poudre, 100 de
a 4. Il sera laissé au
( farine et 100 de salaisons.
ou objets
a 8. Les munitions ou
approvisionnemens.
appartenant à S. M. B., qui ne seraient pas
A quelconques
seront laissés pour la RépuG embarqués le 1er octobre,
C blique française. D
Ilyavait,commee on voit, amidegmoleetineretr du 16
conventions relatives au Môle : la première,
lesdeux
Jérémie sous les yeux del Maitland, recevait
août, conclueà
dans leur état actuel, tandis que celle
les objets de guerre
obligeait les Anglais sà tout
du 18 août conclue au Môle,
1793,
telles qu'étaient les choses en septembre
replacer,
de cette place. Une
au moment de la prise de possession
les
devenait une sorte d'humiliation pour
telle disposition
le général anglais
britanniques. Par la première,
armes
laisser les
qu'il n'aurait pu
à
objets
ne s'obligeait pas y
faire embarquer au 1er octobre.
Louverture
Le 18 août, étant au Port-au-Prince, T.
le remercier de l'avoir autorisé
écrivit à Hédouville pour
de Jérémie, en lui disant cepenà traiter de l'évacuation
d'obtenir celle du
dant qu'il avait chargé Huin de tâcher
du 30
encoredel la lettre de Maitland,
Môle, sans lui parler
juillet; il ajouta qu'il avait pris toutes ses mesures pour lui
l'entrée des étrangers dans la colonie. Il
empêcher
relative à Jérémie qu'il venait de
adressa la convention
recevoirde Huin.
de
2, p. 42) il y avait au Mole, en 1789,
I Suivant Moreau Saint-Méry, (4,
162 canons et 60 morliers.
de tâcher
du 30
encoredel la lettre de Maitland,
Môle, sans lui parler
juillet; il ajouta qu'il avait pris toutes ses mesures pour lui
l'entrée des étrangers dans la colonie. Il
empêcher
relative à Jérémie qu'il venait de
adressa la convention
recevoirde Huin.
de
2, p. 42) il y avait au Mole, en 1789,
I Suivant Moreau Saint-Méry, (4,
162 canons et 60 morliers. --- Page 472 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
Le 23, Hédouville répondit à sa lettre en
A Je ne saurais
lui disant :
trop vous répéter que,
A 573 de la constitution, nul
d'après l'article
émigré ne
( bienfait. de l'amnistie.
peut profiter du
> Mais, en même
donna des explications
temps, il lui
qui laissaient
sion àl'amnistie en faveur des habitans. beaucoup d'extenOn
toutes les dépéches de
aperçoit dans
l'agent une grande
par rapport aux émigrés, et cela,
préoccupation
de T. Louverture lors de
d'après les procédés
l'Ouest.
l'évacuation des villes de
Mais le 20, une lettre de ce dernier, croisantavec
del'agent, lui transmit les pièces relatives à
celle
du Mole, qui lui étaient
l'évacuation
Louverture
parvenues dans l'intervalle. T.
était heureux; il exprima à l'agent toute
joie, toutes ses espérances pour la
sa
Domingue,
prospérité de Saintaprès le départ définitif des Anglais.
Le 24, Hédouville lui répondit dans le même
fit savoir que le colonel Dalton avait
sens, lui
cuation du Môle.
aussi traité de l'évaC Ainsi, dit-il, cette heureuse
a terminait en même temps des deux côtés.
affaire se
A prévenu quej j'ai donné tous les ordres
Je vous ai
C prendre possession de cette place. Si nécessaires pour
A passer de votre côté
vous en avez fait
au général
C être exécutés,
Clervaux, ils devront
en tout ce qui ne sera
C miens...
pas contraire aux
Ainsi, au commencement de l'an
C verrons plus flotter dans
7, nous ne
notre colonie
C tricolore. D
que l'étendard
Il parait qu'Hédouville avait été informé du succès de
Dalton par une lettre particulière de ce colonel, du
tandis qu'illui avait adressé les pièces dès le
20,
lettre de l'agent à
18; car une
Clervaux, du 24, lui manifestait son
étonnement de n'avoir pas reçu le paquet que Dalton lui
au commencement de l'an
C verrons plus flotter dans
7, nous ne
notre colonie
C tricolore. D
que l'étendard
Il parait qu'Hédouville avait été informé du succès de
Dalton par une lettre particulière de ce colonel, du
tandis qu'illui avait adressé les pièces dès le
20,
lettre de l'agent à
18; car une
Clervaux, du 24, lui manifestait son
étonnement de n'avoir pas reçu le paquet que Dalton lui --- Page 473 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
six jours. Ce dernier informait
avait fait remettre depuis
le général en chef
l'agent qu'il venait d'apprendre que
nommé Oneil,
avait admis au Port-au-Prince un émigré
beaucolonel d'un régiment noir. C On me cite, ajoute-t-il,
qui sont encore rentrés sur une perC coup d'individus
T. Louverture. Je supdu général
A mission particulière
dois tout vous
ne me dit pas tout vrai, maisje
a pose qu'on
a dire. D
autre lettre de Dalton, du 22, il
Cependant, par une
sur les émigrés, ou
posait à Hédouville diverses questions
fallait considérer comme tels, et en
les individus qu'il
bien des considérations en.faveur
même tempsilexposait
parmi les habitans : ce
de ceux classés comme émigrés avait à établir des catéqui prouve la difficulté qu'il y
gories exactes.
le chef de brigade Boerner,
Le 21, un autre officier,
où il
de
adressait aussi une lettre à Hédouville,
parlait
de l'amnistie qui avait été
l'évacuation de Saint-Marc,
et de la
proclamée à cette occasion par T. Louverture,
ce
concernait les émigrés. Ilinclidifficulté de régler
qui
d'indien faveur de beaucoup
nait pour un large pardon
vidus.
deux dernières lettres comme attéNous citons ces
à propos des
nuation des faits reprochés à T.Louverture,
dévoués à
émigrés; car, si ces deux officiers français,
pensaient ainsi sur cette question complexe,
Hédouville,
le général en chef ait jugé
il n'est pas étonnant que
lui adressa une lettre
comme eux. Le 18 août, Maitland
il lui disait:
diverses personnes;
pour lui recommander
enversles
C Je connais trop VOS dispositions bienfaisantes
sur l'accueil
colons, pour ne pas compter
A malheureux
D
a que vous ferez à ma recommandation.
; car, si ces deux officiers français,
pensaient ainsi sur cette question complexe,
Hédouville,
le général en chef ait jugé
il n'est pas étonnant que
lui adressa une lettre
comme eux. Le 18 août, Maitland
il lui disait:
diverses personnes;
pour lui recommander
enversles
C Je connais trop VOS dispositions bienfaisantes
sur l'accueil
colons, pour ne pas compter
A malheureux
D
a que vous ferez à ma recommandation. --- Page 474 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
devait être
On voit par ce qui précède, qu'Hédouville les colonels
satisfait de la convention conclue entre
plus
l'évacuation du Môle, que de celle
Dalton et Stewart, pour
conclue à Jérémie entre Huin et Harcourt.
le
Maitland étant rendu au
Mais le 23 août,
général
avait
lui adressa une lettre où il lui disait C qu'il
Môle,
relatives à la convention consenA reçu le 21, les pièces
le colonel Stewart; que c'était avec un étonnea tie par
extrêmes qu'il les avait reçues ;
a ment et une surprise
Stewart et Dalton
sur
fondement
C qu'il ignorait
quel
de tels arrangemens;
C avaient pu se baser pour prendre
adressant
avaient pas les pouvoirs, et qu'en
a qu'ils n'en
pas entendu
sa lettre du 6 août, iln'avait
C à Hédouville
Ainsi, disait-il, cette
a arriver à une telle convention.
lier; car vous
est nulle, elle ne peut me
je
a convention
auprès du
le colonelHarcourt:
a avaisaverti quej'envoyais
Une convention relaC général en chef T. Louverture.
ratifiée de
du Môlea été signée et
part
C tive al'évacuation
heureux,
puis, sans y conMaisje serais
sije
a et d'autre.
avec vous
de nouveaux arrangemens
€ trevenir, prendre
ses dispositions. )
a et conformesà
trouvait la convention conclue
Le fait est, que Maitland
et pour
humiliante pour la Grande-Bretagne
au Môle, trop
à
au Môle toute l'artillui-même, en s'obligeant replacer même état où les Anglais
lerie et les projectiles dans le
fitle lieu où ces obavaient trouvé les choses, et quel que
L'artillerie du
jets pouvaient se trouver dans le moment.
moins 200 bouches à feu en 1793 : pluMôle comptait au
cinq ans, pour arsieurs avaient pu être déplacées depuis
avaientpeut-être même les Anglais
mer d'autres places;
àl la Jamaique
ils enlevé les plus belles pour les transporter boulets et des
ou ailleurs. Ils avaient dû y prendre des
dans le
fitle lieu où ces obavaient trouvé les choses, et quel que
L'artillerie du
jets pouvaient se trouver dans le moment.
moins 200 bouches à feu en 1793 : pluMôle comptait au
cinq ans, pour arsieurs avaient pu être déplacées depuis
avaientpeut-être même les Anglais
mer d'autres places;
àl la Jamaique
ils enlevé les plus belles pour les transporter boulets et des
ou ailleurs. Ils avaient dû y prendre des --- Page 475 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
dans les autres villes où ils
bombes pour être employés
besoin au
combattaient, lorsqu'ils n'en avaient guère
aussiqu'ils ne pourraientpas enleMôle. Il étaità prévoir
la convention les
ver de cette place bien des objets, que
franobligeaitày laisser: : unelettrede( Chatel, commissaire
Hédouville, en date du Aer jour compléçais envoyé par
lui dit que les Anglais
mentaire de l'an 6 (17 septembre)
brilé beaucoup d'objets de marine qu'ils ne pouavaient
vaient emporter.
ou ne voulant pas avouer ses
Maitland, ne pouvant pas
la question, en disvrais motifs, aima mieux escobarder
colonel Steavait donnés au
cutant sur les pouvoirs qu'il
et même sur ceux donnés par Hédouville au colonel
wart,
ainsi être de mauvaise foi, et il l'était en
Dalton. Il parut
eût dit à Hédouville, qu'une
effet. Mieux eût valu qu'il
ne pouvait être ratifiée par un général
telle convention
anglais. Hédouville vint à penser qu'en agissant ainsi,
Mais,
entendu avec T.I Louverture pourlui faire
Maitland s'était
jouer un rôle de dupe.
de ce dernier une lettre
En effet, il reçut en même temps
fort
où T.Louverture se plaignait avec
sans date,
longue,
du
de confiance qu'ilavait en lui, en envoyant
aigreur
peu
traiter de l'évacuation, tandis que
Dalton au Môle pour
Huin. Il rappela à l'agent
lui faisait traiter à ce sujet par
où
adressée à son arrivée,
la première lettre quilluiavait
; il lui dit qu'il
il lui disait de se méfier desfaux patriotes
à
leurs calomnies avaient réussi
inspirer
voyait bien que
d'ailleurs dides méfiances contre lui; et en rappelant
circonstances qu'il reprochait à l'agent, ses
verses autres
il promit
continuelles relatives aux émigrés,
répétitions
bien. C'est alors seulement qu'il
de se conduire toujours
ée à son arrivée,
la première lettre quilluiavait
; il lui dit qu'il
il lui disait de se méfier desfaux patriotes
à
leurs calomnies avaient réussi
inspirer
voyait bien que
d'ailleurs dides méfiances contre lui; et en rappelant
circonstances qu'il reprochait à l'agent, ses
verses autres
il promit
continuelles relatives aux émigrés,
répétitions
bien. C'est alors seulement qu'il
de se conduire toujours --- Page 476 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
envoya à Hédouville, copie de la lettre de
date du 50 juillet, qui proposaitfévacuation Maitland, en
du Mole, pour prouver qu'il avait été autorisé deJérémie et
à
ses pouvoirs à Huin pour les deux conventions. donner
lettre, comme auparavant, Maitland
Par cette
truire, si l'on n'acceptait
menaçait de tout dépas ses propositions.
Cependant, que peut-on induire de cette
dance? C'est qu'après avoir écrit sa lettre du correspon- 30
T.Louverture, Maitland
juillet à
se sera ravisé et lui aura
celle du 5 août, où il ne lui proposait
adressé
mie et non le Môle, puisque le 6 il écrivit que d'évacuer Jérépour le Môle, en
à Hédouville
lonel
envoyant ses pouvoirs à cet effet au COStewart. Maitland a pu être de bonne
faisant traiter avecl'agent
foi alors, en
pour le Môle etavec T.
ture pour Jérémie. Mais ce dernier était de
Louverenvers Hédouville, en ne lui faisant
mauvaise foi
lettre du
pas connaître alors'la
30juillet, en ne lui envoyant que
et lui disant qu'il avait
celledu 5 août,
chargé Huin de tâcher d'obtenir
l'évacuation du Môle pendant qu'il traiterait de celle
Jérémie. Sa mauvaise foi résultait
de
sans doute de son
amour-propre, de sa vanité, qui se
sir pour les deux
complaisaient à réusplaces et à surprendre Hédouville
résultat aussi heureux. Maitland,
par un
le général
enfin, a pu ignorer
en chef avait soustrait à
la
que
sance de sa première
l'agent
connaisconvention
lettre; et en obtenant de Huin une
plus favorable que celle passée au Môle, il devaity tenir.
Le général Hédouville était trop perspicace
découvrir les vrais motifs de
pour ne pas
taire lui-méme
Maitland, et trop bon milipour ne pas sentir qu'à sa place, il n'eit
pas ratifié la seconde convention: : il
le 25 aodt, et lui dit
répondit à Maitland,
qu'ila reçu les deux conventions pour
connaisconvention
lettre; et en obtenant de Huin une
plus favorable que celle passée au Môle, il devaity tenir.
Le général Hédouville était trop perspicace
découvrir les vrais motifs de
pour ne pas
taire lui-méme
Maitland, et trop bon milipour ne pas sentir qu'à sa place, il n'eit
pas ratifié la seconde convention: : il
le 25 aodt, et lui dit
répondit à Maitland,
qu'ila reçu les deux conventions pour --- Page 477 ---
CIAPITRE XVI.
[1798]
est lui-même étonné que Maitl'évacuation du Môle, qu'il
luiavoir
land ait pu ratifier celle conclue par Huin, après
colonel Stewart était chargé de traiter, et que
écrit quel le
écrit qu'ilavait des pouvoirs
cedernier lui avait également
à cet effet:
sommer de tenir cette
vous
C Je pourrais, poursuit-il,
combien je désire
< convention; mais, pour vous prouver
û
chose qui vous soit agréable, je consens
a faire quelque
J'autorise le colonel Dalton à
comme nulle.
C la regarder
d'après les bases de
a conelure une nouvelle convention,
faire cette
de Jérémie. Cependant, si vous préfériez
C celle
Toussaint, je luienvoie une
a négociation avec le général
Monautorisation à cet effet. Je suis sensible,
G nouvelle
vous avez bien voulu me
C sieur, aux offres de service que
faire
le chef de brigade Dalton. J'éprouverais
a faire
par
si je trouvais des oecaC de mon côté un sensible plaisir,
convaincre des sentimens de considération
C sionsde vous
a quej je vous ai voués. >
homme dans cette
Ce langage modéré et digne d'un
fond, Hédouville reconnaishaute position, prouve qu'au
désirait d'ailleurs
sait les bons motifs de son ennemi; il
la colonie de
terminer cette négociation pourdébarrasserl
il éerivit
des Anglais. Le même jour, 25 août,
la présence
de la réclapour lui donner connaissance
à T.Louverture
accorder Vautorisation de traimation de Maitland et lui
l'arter de nouveau avec lui; mais en lui observant que
deJérémie devait être rédigéd'une
ticle 2de la convention
afin de ne
laisser d'équivoque par rapautre manière,
pas
aussi
est conveport aux émigrés. C Je vous observe
qu'il
ne soit
en votre nom que vous preniez ces
a nant que ce
pas
am nom de la République, efrançaise,
a engagemens, mais
€ d'après mon autorisation. D
T. III.
lui; mais en lui observant que
deJérémie devait être rédigéd'une
ticle 2de la convention
afin de ne
laisser d'équivoque par rapautre manière,
pas
aussi
est conveport aux émigrés. C Je vous observe
qu'il
ne soit
en votre nom que vous preniez ces
a nant que ce
pas
am nom de la République, efrançaise,
a engagemens, mais
€ d'après mon autorisation. D
T. III. --- Page 478 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HATTI.
Ilparait que ce
du
n'estqu'apresavoire écrit ces deux lettres
25août, à Maitland et à T. Louverture, qu'il
longue lettre de plaintes de ce dernier. Le
reçut la
dit en lui rappelant, de
26, ily réponson côté, qu'il lui avait fait lire ses
hnstno-dbsnudypnialogpedia il exerçait dansla colonie
mêmes pouvoirs que le Directoire exécutif
les
lui dit ensuite
les
en France; il
que
généraux commandant en
troupes ne sont tels que pendant une
chefles
rivant à
campagne; qu'en arSaint-Domingue, il a cru devoir lui continuer
commandement; que c'est une des mille
son
a données de son estime et de
preuves qu'il lui
risé à traiter de l'évacuation sa confiance; ; qu'ill'a autode Jérémie,
des villes del'Ouest et de celle
> en sanctionnant d'avance ce
aurait
rété, excepté ce qui concerne les
qu'il
arvait se réserver cette ratification. émigrés, Il lui
quoiqu'il poudés de Maitland, sa
rappela les procécorrespondance, en disant
une conduite tortueuse
qu'il a tenu
; mais qu'il s'était
de
donner avis de tout à T. Louverture.
empressé
( Je n'ai pu, ajoute-t-il, déjouer plus
duplicité de Maitland (quia plus de
complètement la
vez le croire dans cette
part que vous ne poufustidieuse
mandant
discussion), qu'en lui
que, quoique j'aie le droit de le sommer
la convention
de tenir
signée au Môle, d'après ses
et les miens, je consentais à la
pleins pouvoirs
regarder comme
nue, et à en faire une nouvelle d'après les bases non-aveJérémie, et queje vous envoyais l'autorisation arrêtées à
de la
avec lui, sicela lui convenait davantage.
traiter
suadé, général, que, loin de chercher à Soyez donc pervous donner des
dtoagrimensjenisirnt.an contraire, les occasions
valoir VOS services. ))
de faire
Hédouville repoussa alors le reproche que lui faisait T.
Louverture, de se laisser conduire, influencer
pardesin-
une nouvelle d'après les bases non-aveJérémie, et queje vous envoyais l'autorisation arrêtées à
de la
avec lui, sicela lui convenait davantage.
traiter
suadé, général, que, loin de chercher à Soyez donc pervous donner des
dtoagrimensjenisirnt.an contraire, les occasions
valoir VOS services. ))
de faire
Hédouville repoussa alors le reproche que lui faisait T.
Louverture, de se laisser conduire, influencer
pardesin- --- Page 479 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
le contraire, illui fit savoir tous
trigans; et pour prouverl
avaient mérité la confiance
ses services en Europe quilui
T. Louverture
du Directoire exécutif, en ajoutant que
aux influences diverses, puisqu'il
était plus soumis quelui
il terdonnait créance à toutes les calomnies. Cependant,
lettre en lui disant : C Je vous ai déjà dit queje
mina sa
retraite comme une calamité pour
C considérerais votre
lui en avait parlé dans sa
C la colonie ( T. Louverture
heureux, général, si,
C lettre sans date ). Je m estimerais
des bons
les regrets
C à la fin de ma mission.J'emportais amitié. Ce sont les
C citoyens, et votre estime et votre
j'ambitionne de faire. D
a seules acquisitions que fat cette lettre à sa fin, elle conteQuelque adoucie que
naitdes choses Saeitandiass
et la vanité étaient au niveau de ses
dont T'amour-propre Hédouville lui faisait entendre qu'il
prétentions. D'abord,
ensuite, il lui reprochait d'être
était dupe de Maitland;
il le menaçait de le
Pinstrument des intrigans; ; et enfin,
les
de
en chef, puisqu'il avait
destituer du rang
général
exécutif, et que siT.
mêmes pouvoirs que le Directoire
arriLouverture avait continué ces fonctions depuis son
l'avait bien voulu. Il suffisait de ces trois
vée, c'est qu'il
T. Louverture aux résolutions
passages pour déterminer
qu'il méditait depuis l'arrivée d'Hédouville. eût
la
à Saint-Marc le 27 août. Soit qu'il
reçu
Ile était
soit qu'elle ne lui fàt pas
lettre de T'agent écrite la veille,
il lui en adressa une nouvelle ce, jourencore parvenue,
ses plaintes et ses reprolà, dans laquelle il reproduisait
date. Il envoya
ches consignés dans la précédente, sans
dépêche de Maitland, du 25.Legénéral anglais
copied'une
faite à Hédouviile,
l'informait de la notification qu'ilavait
de son refus de ratifier la convention signée
le même jour,
lui fàt pas
lettre de T'agent écrite la veille,
il lui en adressa une nouvelle ce, jourencore parvenue,
ses plaintes et ses reprolà, dans laquelle il reproduisait
date. Il envoya
ches consignés dans la précédente, sans
dépêche de Maitland, du 25.Legénéral anglais
copied'une
faite à Hédouviile,
l'informait de la notification qu'ilavait
de son refus de ratifier la convention signée
le même jour, --- Page 480 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAITI.
au Môle. Il lui dit que c'était à lui,
mée, qu'il avait désiré
général en chefdel'ar
remettre la place du
rendre complet l'honneur
Môle, afin de
qu'il avait eu de
session des autres
prendre posvilles; que sa santé étant
lait partir pour
altérée, il all'Angleterre dès qu'il aurait réglé les
points relatifs à l'évacuation; mais
sirait avoir une entrevue
qu'auparavant, il dépersonnelle avec
ment pour lui donner de vive voix
lui, non-seuleestime particulière, mais
l'assurance de son
de
encore pour convenir avec lui
quelques choses qu'il serait trop long de traiter
correspondance. Le malicieux T. Louverture
par
transmettre copie de cette
se plut à
dépéche à Hédouville, en lui
promettant de lui faire savoir ce que lui dirait Maitland.
Deux jours après, le 29 août, le colonel Dalton,
restéau Mole, écrività Hédouville
quiétait
land
qu'ilr n'avaitpu voir Maitpour convenir d'une nouvelle convention,
prétextant qu'il était malade;
ce dernier
rendreà
qu'il avait été invité à se
bord du
chartre
vaiseaut-dbergeromy, où on le tenait en
privée; qu'enfin, Maitland s'étant
luiavait fait dire parl le colonel Stewart, ainsijouédelui,
finitivement de l'évacuation
qu'il traiterait dédu Môle avee' T.
puisque Hédouville lui en laissait le choix. Le Louverture, même
Maitland écrivit à l'agent et lui dit sa résolution, jour,
annonçant que le colonel Dalton allait
en lui
sa présence au Môle n'ayant
retourner au Cap,
plus d'objet.
Après avoir écrit sa lettre du 27 août, T. Louverture
était parti de Saint-Marc pour les Gonaïves.
ensuite à Jean-Rabel.
Il se rendit
Là, il reçut une lettre d'Hédouville, du
cet agent
51, parlaquelle
luidisaitqu'il était la dupe de Maitland,
ne croyait pas que leg général anglais lui avait puisqu'il de
faire triterdelévacuation
proposé
du Môle par le colonel Stewart-
plus d'objet.
Après avoir écrit sa lettre du 27 août, T. Louverture
était parti de Saint-Marc pour les Gonaïves.
ensuite à Jean-Rabel.
Il se rendit
Là, il reçut une lettre d'Hédouville, du
cet agent
51, parlaquelle
luidisaitqu'il était la dupe de Maitland,
ne croyait pas que leg général anglais lui avait puisqu'il de
faire triterdelévacuation
proposé
du Môle par le colonel Stewart- --- Page 481 ---
CIAPITRE XVI.
[1798]
ridicule
de Maitland, du 23) dont vous
C La lettre
(celle
de semer des dén'a d'autre but que
A m'envoyez copie,
colonie. )
A fiances et la discorde dans cette
T. Louverture était au Port-de-Paix :
Le 2 septembre,
avait eu avec Maitland
de là, il écrivit à Hédouville qu'il
entrevue au
probablement la veille ou le 31 août) une
à une lieue du Môle; que
camp de la Pointe-Bourgeoise,
honlui ont rendu les plus grands
les troupes anglaises
pour lui
neurs et de la manière la plus majestueuse ; que
de son estime et de sa considération,
donner une marque
anglais,
à raison de son humanité envers les prisonniers
et francs, tant durant la guerre
de ses procédésgénéreux
Maitland l'a prié d'accepque pendant les négociations,
calibre de 3et deuzfusils
ter une couleuvrine enbronzedu
m'atd'un travail riche et rare. C Je ne
à double canons,
déférence. Cette fête militaire
C tendais pas, dit-il, àtantde
milieu des saldans le
grand ordre, au
C s'est passée
plus
Ce généet décharges de mousqueterie.
a ves d'artillerie
hier
T'Europe, et a
est
depuis
pour
C ral (Maitland)
parti
au général
a
Spencer.Jeprésume,
laisséle commandement:
honorable, faite à un
C ajouta-t-il, que cette réception
ende la
française, par un général
a général
République
tenir mon rang et
C nemi, ne vous déplaira pas. J'ai su y
flatteurs
de mon mieux à ces témoignages
C ai répondu
( d'une si haute considération. >
aux
avec malice et ironie,
C'était, de sa part, répondre
août. On
d'Hédouville en date du 26 et du 51
peut
lettres
donner communication à Maitprésumer qu'il avait dà
savoir à l'aland de ces deux dépêches mais il ne fit pas
choses il avait réglées avec le général anglais
gent quelles
se traiter par corresponde vive voix et qui ne pouvaient
dance.
C ai répondu
( d'une si haute considération. >
aux
avec malice et ironie,
C'était, de sa part, répondre
août. On
d'Hédouville en date du 26 et du 51
peut
lettres
donner communication à Maitprésumer qu'il avait dà
savoir à l'aland de ces deux dépêches mais il ne fit pas
choses il avait réglées avec le général anglais
gent quelles
se traiter par corresponde vive voix et qui ne pouvaient
dance. --- Page 482 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAITI.
de tant de ruses de la part de T. Louverture,
Indigné
le 5 septembre à sa lettre, en lui diHédouville répondit
de la réception qui vous a été
sant : ( Je vous féliciterais
convainle
Maitland, si je n'étais pas
C faite par
général
avez été la dupe de ses insignes perfidies,
C cu que vous
craint de me mander que vous
C puisque vous n'avez pas
cette quande
à moi. Que signifie
C le croyez
préférence
sur des
dans nos ports
parleC tité d'émigrés quiafluent
les
Vous auriez dà vous rappeler
C mentaires anglais?
ai donnés, et vous
C ordres et instructions que je vous
veillerai à ce qu'il a n'y soit fait
(( pouvez compter que.je
a aucuneinfraction. D
de la France, le
Celangage prouve la dignité de T'agent
militaire et la sévérité de l'autorité supérieure;
couragedu
pouvoir tout moral : la
mais Hédouville n'exerçait qu'un
Hédouville le sentit
force était du côté de T. Louverture.
écrit à Sannon
si bien, que dès le 4er septembre il avait
Gocommissaire du pouvoir exécutif aux
Desfontaines,
des intrigans chernaives, 1 qu'il voyait avec peineque chef des bornes de son
chaient à faire sortir le général en
qui serait
devoir, età exciter entre eux une mésintelligence
était
funeste à la colonie. Il parait que cet officier public à lui
s'adressait
un ami de T. Louverture, et que T'agent lui ont été adresintermédiaire : d'autres lettres
comme
sées ensuite, dans le but d'opérer un rapprochemententre
l'agent et le général en chef.
Boerner informa
Le 2 septembre, le chefde brigade
venait de déle régiment noir de Dessources
l'agent que
et
leur arribarquer à Saint-Marc avec ses officiers,
que
la
excité des
et des propos de la partde
vée avait
plaintes
contre les blancs.
4o demi-brigade qui faisait des menaces
Louverture lui
Le même jour, étant au Port-de-Paix, T.
d'opérer un rapprochemententre
l'agent et le général en chef.
Boerner informa
Le 2 septembre, le chefde brigade
venait de déle régiment noir de Dessources
l'agent que
et
leur arribarquer à Saint-Marc avec ses officiers,
que
la
excité des
et des propos de la partde
vée avait
plaintes
contre les blancs.
4o demi-brigade qui faisait des menaces
Louverture lui
Le même jour, étant au Port-de-Paix, T. --- Page 483 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
de ce régiment et
donnait connaissance du débarquement
leur émipardonné
de quelques femmes auxquellesilavaity
gration.
qui lui dit quilnelavait
Le 5, il reçut réponsedel'agent
sous-officiers des
autorisé à admettre les officiers et
point
avaient servi sous les Anglais; qu'ils
régimens noirs qui
d'avoir donné une
étaient des émigrés. Illui reprocha avait violé la loi
extension démesurée àl l'amnistie, qu'il
dans une Résurla police des cultes. C Souvenez-vous que
n'a le droit de faire gràce. > Illui
C publique, personne
de n'avoir encore reçu de lui
témoigna enfin sa surprise
rien
détail surl l'évacuation de Jérémie, de ne savoir
aucun
qu'il aurait prises avec le général Maitdes conventions
land pour celle du Môle.
article du
Le même jour, l'agent, ayant lu un
journal
etappris qu'ayant son départ
imprimé au Port-au-Prince,
en chaire un
de cette ville, T. Louverture avait prononcé
en verlu de loraison dominicale, et
nouveau pardon,
l'agent écrivit à cet effetà
après une messe solennelle,
l'amnistie
l'administration municipale pour expliquer
du 15 août. C Je
qu'il avait accordée par sa proclamation
amnistie
dès ce moment, cette
G déclare, en conséquence,
des
que la loipourraitproscrire
C nulleal'égard
personnes
dans
et
ne seraient pas comprises
d comme émigrés,
qui
même
de ma
Les femmes
a
les exceptions
proclamation.
dans
seraient
ne peuvent être comprises
C qui
émigrées
à cet égard dela
a cette amnistie. Les antorités chargées
sont déclarées responsables
C police sur ces individus,
conforméet seront elles-mêmes,
G des mesuresà prendre,
d'émigracomme complices
a ment à la loi, poursuivies
Je dois vous obser-
< tion, si clles ne les exécutent pas.
formellevous avez
I ver, citoyens administrateurs, que
clamation.
dans
seraient
ne peuvent être comprises
C qui
émigrées
à cet égard dela
a cette amnistie. Les antorités chargées
sont déclarées responsables
C police sur ces individus,
conforméet seront elles-mêmes,
G des mesuresà prendre,
d'émigracomme complices
a ment à la loi, poursuivies
Je dois vous obser-
< tion, si clles ne les exécutent pas.
formellevous avez
I ver, citoyens administrateurs, que --- Page 484 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
la loi sur la police des cultes, qui n'en
a ment transgressé
tous, en assistant en
C reconnait aucun en les protégeant
cette
religieuse à la suite delaquelle
C corps à la cérémonie
C amnistie a eu lieu. D
des émiNous insistons, par ces détails, surl la question
est devenue plus tard une des princigrés, parce qu'elle
civile entre T. Louverture et
pales causes de la guerre
Rigaud.
étant rendu sur son habitation DescaLe 6 septembre,
de
T. Louverture répondit à la lettre d'Hédouville,
hos,
de Jéla veille, qui lui demandait comptedel'évracuation de Huin
rémie. Ill'informa de l'arrivée au Port-au-Prince,
tridont il avait reçu le rapport; il lui dit que le pavillon
colore flottait à Jérémie et dansles lieux delad dépendance;
entrèrent quelques jours après le
que les républicains y
Rigaud,
sous les ordresdel
départ des Anglais; quel'armée,
beaucoup d'ordre.
y est entrée avec pompe, en observant détails de cette prise
C Ce général vous a rendu compte des
à
et vous a délégué un chef de bataillon
K de possession,
C ce sujet. D
Rigaud agit encore en cette OCIl est ainsi prouvé que
du
les ordres et les instructions
généralen
casion, d'après
lui rendit compte aussi de ses opérations.
chef, et qu'il
Jérémie le 20 août, le Corail
Les Anglais évacuèrent
le 25.
T. Louverture, de l'ordre
Le témoignage rendu par
ce qu'il a dit
fit observer Rigaud par ses troupes;
que
Directoire exécutif (( que la
ensuite dans son rapport au
àJécelle
fut proclamée
a même amnistie que
pourlOuest Madiou
M.
quiprétend,
>
détruisent l'assertiondel
C rémie,
Rigaud persécuta les
d'après des traditions orales, que
de T.J Loumalgrél les srecommandations
colons royalistes,
rendu par
ce qu'il a dit
fit observer Rigaud par ses troupes;
que
Directoire exécutif (( que la
ensuite dans son rapport au
àJécelle
fut proclamée
a même amnistie que
pourlOuest Madiou
M.
quiprétend,
>
détruisent l'assertiondel
C rémie,
Rigaud persécuta les
d'après des traditions orales, que
de T.J Loumalgrél les srecommandations
colons royalistes, --- Page 485 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
n'a
moins erré, en disant que Riverture. Cetauteur
pas
Blanchet,
gaud avait envoyé au Mole T'adjudont-général Maitland
traiter de la capitulation deJérémie, et que
pour
à recevoir dans le Sud
lui fit proposer - de consentir
servaient la
toutes les troupes noires et de couleur qui
à
Grande-Bretagne, à la condition qu'il se soumettrait
Huin demanda à Harcourt,
cette puissance . Au contraire,
fussent toutes transdans la négociation, que ces troupes
dans l'Ouest, et elles le furent soit à Saint-Marc,
portées
Rigaud envoya au Môle, effectivement,
soit àl'Arcahaie.
officier,
recevoir
mais un autre
pour y
non pas Blanchet,
Maitland avait promis de lui
mille barils de farine que
vendre, et que cet officier n'obtint pas.
de
reçut le commandement
Le colonel Dartiguenave
publics
Jérémie, et d'autres officiers et des fonctionnaires
dans la Grande-Anse par Rigaud, en vertu
furent placés
d'Hédouville.
de l'autorisation précitée
avait bien rendu compte à T'agent de
T. Louverture
mais il se taisait sur la convenl'évacuation de Jérémie,
celle du Môle. Le
tion qu'ilavait prise avec Maitland pour
dit:
répondant à sa lettre du 6, Hédouvillelui
9 septembre,
m'instruisiez des conventions
C J'aurais désiré que vous
l'évacuation du
G particulières que vous avez faites pour
en
le
Maitland.> Mais le général
A Môle avec
général
chef continua à garder le silence sur cet objet.
l'ale commissaire Chatel informa
Trois jours après,
pour le
gent des difficultés que faisaitle général Spencer, devait
laisser exercer les fonctions administratives qu'il
des Anglais, lesquelles
remplir au Môle jusqu'au départ
I Histoire d'Haiti, tome ler, page 309.
du
G particulières que vous avez faites pour
en
le
Maitland.> Mais le général
A Môle avec
général
chef continua à garder le silence sur cet objet.
l'ale commissaire Chatel informa
Trois jours après,
pour le
gent des difficultés que faisaitle général Spencer, devait
laisser exercer les fonctions administratives qu'il
des Anglais, lesquelles
remplir au Môle jusqu'au départ
I Histoire d'Haiti, tome ler, page 309. --- Page 486 ---
ÉTUDES SUR L'UISTOIRE D'IAYTI.
pour la COconsistaient à acheter des approvisionnemens)
Spencer lui aurait dit:
lonie. Suivant ce commissaire,
suivre les insvous avoue que je ne suis ici que pour
a Je
Maitland, etqu'elles portent expresC tructions du générall
Toussaint,
laisserai la place au général
a sément que je
Les conreconnaitrai
lui ou ses officiers.
a que je ne
que
Toussaint, sans qu'il
sont
avec le général
4 ditions
faites
du Directoire exécutif.
A soit fait mention du général agent
Hédoucela,
ne puis reconnaitre le général
C D'après
je
( ville. D
eut alors d'autres
Tout porte donc à croire qu'il n'y
celle
entre T. Louverture et Maitland, que
conventions
eto qui fut tratifiée
souscrite par Huin et Harcourtàlérémie,
conles deux généraux ; mais qu'il fut effectivement
par
les paroles du gévenu entre eux ce qui est rapporté par
Hédouville était ainsi écarté, son pouvoir
néral Spencer.
à l'égard des Anglais, malannulé par le général en chef,
de refaire la convengré la recommandation de l'agent
20 article
tion de Jérémie, afin de rédiger autrement son
T.
large en faveur des émigrés, et pouryinsérer que
trop
contractait au nom de la République française
Louverture
et par autorisation de son agent. c'est le témoignage de
Ce qui appuie nos appréciations,
Cet auteur dit dans ses mémoires:
Pamphile de Lacroix.
au Porta J'ai vu dans les archives du gouvernement de notre
au-Prince, et tous les officiers de Tétat-major
qui
moi, les
secrêtes
armée ont vu avec
propositions Roi d'Haiti,
tendaient à faire déclarer T. Louverture
Maitland l'assurait qu'il
qualité dans laquelle le général
s'il consentait,
serait de suite reconnu par T'Angleterre, restriction, unt
la couronne, à signer, sans
en ceignant
la Grande-Bretagne
traité de commerce czclusifparlequel
de notre
au-Prince, et tous les officiers de Tétat-major
qui
moi, les
secrêtes
armée ont vu avec
propositions Roi d'Haiti,
tendaient à faire déclarer T. Louverture
Maitland l'assurait qu'il
qualité dans laquelle le général
s'il consentait,
serait de suite reconnu par T'Angleterre, restriction, unt
la couronne, à signer, sans
en ceignant
la Grande-Bretagne
traité de commerce czclusifparlequel --- Page 487 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
coloniales,
aurait seule le droit d'eaporter les productions
à
en échange ses produits manufacturés,
et d'importer
On donnait au Roi
l'exclusion de ceux du continent.
bril'assurance qu'une forte escadre de frégates
d'Haiti')
dans ses ports ou sur ses côtes
tanniques serait toujours
réduits à
les protéger. - Des ennemis, poursuit-il,
pour
escadres venaient récemment de
s'en aller, et dont les
donner assez de
laisser prendre l'Egypte, ne pouvaient
Cette consiconfiance dans la protection qu'ils offraient.
alors
d'action sur le bon sens du général
dération eut
plus
il éluda de se pronoir que ses sentimens patriotiques;
cesmais il resta si enchanté des Anglais, qu'ilne
noncer;
la
ne lui avait jamais
sait de répéter : Que
République
*.
rendu autant d'honneurs quele Roid'Angleterre iln'y eut
Ainsi, del'aveu même del Pamphiledelacrois,
faites secrètement à T. Louverture,
que des propositions
lui.
souscrite par
S'ilyenavait
et non pas une convention
dans ses papiers
eu, elle se serait trouvée également
Et
comme les propositions du général anglais.
secrets, T. Louverture ne céda-t-il pas à ces avances?
pourquoi
ci-dessus?
Serait-ce la futile considération rapportée
l'expédition française n'avait atN'avait-il pasappris que
heureux hasard? Ce sont
teint l'Egypte que par le plus
la
son amour pour
donc ses sentimens patriotiques,
France, son attachement pour ses colons, ses émigrés, qui
T'empéchèrent de souserire aux propositions dont tils'agit:
carrière
cette assertion de notre
la suite de sa
prouvera
chose :
part. A notre avis, T.J Louverture ne voulait qu'une
rester le chef suprême de Saint-Domingue, pour gouver-
'11 a sans doute voulu dire.Saint Dominguc.
2 Mémoires, etc. tome ler, page 346.
donc ses sentimens patriotiques,
France, son attachement pour ses colons, ses émigrés, qui
T'empéchèrent de souserire aux propositions dont tils'agit:
carrière
cette assertion de notre
la suite de sa
prouvera
chose :
part. A notre avis, T.J Louverture ne voulait qu'une
rester le chef suprême de Saint-Domingue, pour gouver-
'11 a sans doute voulu dire.Saint Dominguc.
2 Mémoires, etc. tome ler, page 346. --- Page 488 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'IAYTI.
colonie selon les wues constantes des colons,
ner cette 1789. On le verra tout faire dans ce sens, parce
depuis
qu'ilfut toujours d'accord avec eux.
commel'a dit Kerverseau, que les émigrés
S'il est vrai,
flattés de ressusciter la mofrançais s'étaient longtemps
faisant venir l'un des
narchie à Saint-Domingue (en y
de la maison de Bourbon), ils ont pu,peut-être,
princes
les colons, concevoir la même pensée que
d'accord avec
et avec d'autant
Maitland à l'égard de T. Louverture,
s'afplus de raison que ce chef, dans l'armée espagnole, Jean
fublait de décorations de la noblesse, de même que
Biassou. Mais Kerverseau, qui est resté dans
François et
moment de sa prise de posla partie espagnole jusqu'au
d'autres motifs à la
session par T. Louverture, assigne Jérémie et le Môle. Il
résolution de Maitland, d'évacuer
dit de ce général anglais :
rien n'aule résoudreà une cession que
C Qui aurait pu
et qu'il prenait sur sa propre responsabirait pu justifier
avait que cette cession,
lité, sice n'est la conviction qu'il
assurerait en effet à
purement apparente et momentanée,
n'avait
la possession de la colonie, et qu'elle
T'Angleterrel
un instant ces deux ports que
l'air d'abandonner pour
ensuite dans tous ceux de Saint-Domingue,
pour rentrer
de la propriété, en se déetyjorir de tous les avantages
? Peut-on
chargeant de tous les frais d'administration
l'eapulsion de lagent de la Répudonter, ajoute-t-il, que
suivit de près cet acte
blique, et lacte de souveraineté qui
de T.
le traité de commerce et d'alliance
de révolte, par
la
du Sud et locLouverture avec les États-Unis,
guerre n'aient été les
cupation même de la partie espagnole,
le prix de la
articles secrets de la convention du Môle,
etde tous les attentats du 3ia
restitution de cette place
'eapulsion de lagent de la Répudonter, ajoute-t-il, que
suivit de près cet acte
blique, et lacte de souveraineté qui
de T.
le traité de commerce et d'alliance
de révolte, par
la
du Sud et locLouverture avec les États-Unis,
guerre n'aient été les
cupation même de la partie espagnole,
le prix de la
articles secrets de la convention du Môle,
etde tous les attentats du 3ia
restitution de cette place --- Page 489 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
de Sainten chef? Peut-on douter que rindépendance
n'ait été le grand but de la politique des AnDomingue
glais ? D
Suivant Kerverseau, excitant en 1801 le gouvernement
contre T. Louverture, les Anglais ont été les
consulaire
commis
ce général, même la
auteurs det tous les actes
par
récivile du Sud. C'est là le langage du Français,
guerre
existant depuis des siècles entre la
sultat de l'antagonisme
qu'il soit, le
France et l'Angleterre : quelque judicieux
adverdéraisonne souvent dès qu'ils'agit de son
Français
aussi de même de la part de l'Ansaire; il en est souvent
et réduiCherchons la vérité dans cette situation,
glais.
accusations à leur juste valeur.
sons toutes ces
de Lacroix ait lu les proposiS'il est vrai que Pamphile
secrètes dont il
ne peut en douterquand
tions
parle(etl'on:
la question se réduit à ceci :
ill l'affirme ainsi),
désirait
T. Louverture déQue le général Maitland
que
de Siachehnonirembienps
claràt findépendance
du commerce, comme
accorderait: aux Anglais lemonopole
soumirent à
ils l'avaient obtenu des colons français qui se
de ce commerce avec les États-Unis,
eux, sauf le parlage
de bouche.
en ce qui concernait les approvisionnemens
dans
En cela, le général anglais entrait parfaitement
de la faction coloniale qui avait toujours voulu
les vues
dès
la France eut émanarriver à cet état de choses,
que
affranchis et les esclaves de ses colonies : aupacipé les
relative qui
ravant, elle ne voulait qu'une indépendance extéricure de
eàt conservé à la France, la souveraineté
désiré
Saint-Domingue. Et pourquoi Maitland n'eàt-il pas
de cette colonie? La France n'avait-elle
Tindépendance
dans leurrébellion ? D'une
pas aidé les colonies anglaises
les
s'étaient convaincus qu'aprèsavoir
autre part,
Anglais
colonies : aupacipé les
relative qui
ravant, elle ne voulait qu'une indépendance extéricure de
eàt conservé à la France, la souveraineté
désiré
Saint-Domingue. Et pourquoi Maitland n'eàt-il pas
de cette colonie? La France n'avait-elle
Tindépendance
dans leurrébellion ? D'une
pas aidé les colonies anglaises
les
s'étaient convaincus qu'aprèsavoir
autre part,
Anglais --- Page 490 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
énormes, perdu beaucoup de troupes
dépensé des sommes
ils ne soutenaient
dans la guerre et par la fièvre jaune,
le
par les troupes du pays; général
leur occupation que
décider de la question de l'évaMaitland fut envoyé pour
Simcoë en Europe;
cuation suggérée au retour du général
de
fut lui-même convaincu
il adopta ce parti, parce qu'il
son utilité pour son pays.
fallait donc des
Kerverseau dit encore : C II
A ces sujet,
déterminer Maitland au sacria motifs bien puissans pour
metd'une
(le Môle), que son gouvernement
a fice
place
le
de Bonne-Espérance
C tait sur la même ligne avec
Cap
décida ependantumilgnétoppes
a et' Trincomaley?1ls'y
de la Jamaique et de l'aA tion formelle du gouverneur
Parker. D Cette résolution de sa part prouve qu'il
C miral
deux
et son gouvernement
jugea mieux que ces
Anglais,
l'a d'ailleursapprouvé. conseillé à T. Louverture de se
Qu'il ait proposé ou
mieux obtenir de lui
faire Roi, c'est encore possible, pour
flattant
commerciaux qu'il demandait, en
les avantages
sa vanité.
d'Hédouville, le général en
Mais, quant à l'eapulsion
remchefla méditait déjà, dès qu'il eut été annoncé pour
lui suggérait ce nouvel
placer Sonthonax : son ambition
del la corester la seule autorité supérieure
attentat, pour
de
lonie. Kerverseau n'a-t-il pas constaté qu'une) faction,
avait
cet événement, en prévenant
Paris même,
préparé
entrait
T.Louverture contre Hédouville? Cette expulsion
des colons, ainsi que nous l'avons fait redans les vues
deuxième livre: ils
marquer dans le 3 chapitre de notre
désiré que la France n'eût aucun agent
avaient toujours
leur
de séparer
à Saint-Domingue, pour entraver
projet Ilsavaient aidé
relativement cette colonie de la métropole.
faction,
avait
cet événement, en prévenant
Paris même,
préparé
entrait
T.Louverture contre Hédouville? Cette expulsion
des colons, ainsi que nous l'avons fait redans les vues
deuxième livre: ils
marquer dans le 3 chapitre de notre
désiré que la France n'eût aucun agent
avaient toujours
leur
de séparer
à Saint-Domingue, pour entraver
projet Ilsavaient aidé
relativement cette colonie de la métropole. --- Page 491 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
et de d'Esparbès ; ils avaient
au renvoi de Blanchelande
ils ont aidé T.Louvoulu chasser Polvérel et Sonthonax ;
ils
verture à chasser ce dernier dans sa seconde mission;
aidé à chasser Hédouville. Galbaud, seul goul'ont encore
qu'il entrait dans
verneur, obtint leur confiance, parce
l'obtint
T. Louverture
leurs vues de contre-révolution.
:
qu'il agit dans le sens de leurs prétentions
aussi, parce
1801.
cela sera démontré en 1800 et
Al'égard de la guerre civile du Sud, indépendamment
locales
nous avons signalées dans notre
des causes
que
introduction à cet ouvrage, de la rivalité entre T.Louveret de
des vues politiques qui
ture et Rigaud,
T'antagonisme
français et non
les dirigeaient, c'est au gouvernement
doit en faire le reproche.
aux Anglais, à Maitland, qu'on
SonC'est le Directoire exécutif, par ses agens Laveaux, c'est
Hédouville et Roume, qui en a été T'auteur;
thonax,
l'a déterminée, qui l'a laissée poursuivre jusqu'à
lui qui
domination
de la
assurer la
politique
extinction, pour
de ses colons : ces colons y
France par la prépondérance
seconder les vues de la
ont grandement contribué, pour consulaire y a mis la dermétropole; et le gouvernement
nière main.
de l'action, la France et ses
L'intérêt étant la mesure
trouver le leur. Le général Maitland ne
colons ont cru y
civile l'intérêt de son
pouvait trouver dans cette guerre
étaient
lorsqu'il se fut décidé à évacuer les villes qui
pays,
Alors l'intérêt de la Grande-Bretagne
en sa possession.
à Saintconsistait à trouver beaucoup de consommateurs
allumant la
ç'aurait été en diDomingue; ; et, en
guerre,
à des hommes
minuerle nombre. Ce n'est] pas auxAnglais,
aussi capables, qu'on peut justed'Etat aussi prévoyans,
de
du
ment faire de tels reproches. Par suite
l'expulsion
se fut décidé à évacuer les villes qui
pays,
Alors l'intérêt de la Grande-Bretagne
en sa possession.
à Saintconsistait à trouver beaucoup de consommateurs
allumant la
ç'aurait été en diDomingue; ; et, en
guerre,
à des hommes
minuerle nombre. Ce n'est] pas auxAnglais,
aussi capables, qu'on peut justed'Etat aussi prévoyans,
de
du
ment faire de tels reproches. Par suite
l'expulsion --- Page 492 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
exécutif ayant conservé
général Hédouville, le Directoire
son rang et son pouvoir de général en
à T.Louverture
d'obtenir l'introduction
chef, les Anglais étaient assurés
et c'est
de leur paysà Saint-Domingue;
des marchandises
Maitland dans cette colonie,
ce qui fit revenir le général
T. Louverture,
en conclure T'arrangement avec
pour comme on le verra en 1799.
à la
Le général anglais n'a pas contribué davantage
de la partie espagnole : ce fait a été le
prise de possession nécessaire de la cession de cette colorésultat naturel et
de Rigaud, ne
nie à la France. T. Louverture, vainqueur ambition, la
de donner à son ardente
pouvait manquer
tout le territoire de l'ile. Et
satisfaction de dominer sur
sera facile
arriverons à l'année 1801, il nous
lorsque nous
constitution particulière
dedémontrer,qu'ene donnant une
en arrivant ainsi à une indépendance
à Saint-Domingue,
n'a fait que réarelative de cette colonie, T. Louverture
constantes qui dirigeaient les colons ; et en
liser les vues
; car il a été presque
cela, il a été fidèle à ses antécédens
toujours leur ami, leur agent.
diverses relatives à l'évacuation de
Les circonstances
à une digression
Jérémie et du Môle, nous ont entrainé
à cette occaT. Louverture a tenue
sur la conduite que
tenue
la suite. Elle
sion, et même sur celle qu'il a
par
de disde parler d'une autre cause
nous a fait négliger
Hédouville.
sentiment entre lui et le général
le généralen
entrant au Port-au-Prince,
On a vu qu'en
contraindre les cultivacheffit un règlement sévère pour
anciens maiteurs à rentrer sur les habitations de leurs
lui dit qu'il régutres, et qu'llédouville, en T'approuvant, attendu qu'elle
lariserait cette mesure par un autre acte,
, et même sur celle qu'il a
par
de disde parler d'une autre cause
nous a fait négliger
Hédouville.
sentiment entre lui et le général
le généralen
entrant au Port-au-Prince,
On a vu qu'en
contraindre les cultivacheffit un règlement sévère pour
anciens maiteurs à rentrer sur les habitations de leurs
lui dit qu'il régutres, et qu'llédouville, en T'approuvant, attendu qu'elle
lariserait cette mesure par un autre acte, --- Page 493 ---
CIAPITRE XVI.
[1798]
Elle était la conséquence des
ressortait de son pouvoir.
et de Polvérel sur la liberté générale.
actes de Sonthonax
aux cultivateurs
civils avaient prescrit
Ces commissaires
les habitations
d'une année sur
auxquelles
un engagement
à cause des travaux qui exigent ce
ils avaient appartent,
denrée que cesoit.
temps pour toute une récolte, dequelque
l'hal'année écoulée, le cultivateur pouvait quitter
Après
engagé, pour s'engager sur une autre.
bitation où ils'était
Ilpouvait arriver alors que beaucoupde cultivateurs,quitle
quiavait fait des détant en même temps, propriétaire
les usines et faire de nouvelles planboursés pour réparer
à perdre le fruit de ces dépenses.
tations, se voyait exposé
les
dut ameOn conçoit aussi que la guerre contre Anglais
dans les ateliers, où l'on recrutait
ner des perturbations
souvent des soldats.
de cet état de choses pour
Les vagabonds profitaient
vol.
le 13
courir à travers le pays et se livrer au
Déjà,
Bauvais, à Jaemel, s'était vu obligé à faire
janvier 1798,
afin
de culture pour cet arrondissement,
un règlement
aussi le travail aux cultid'obvier au mal. Ilavait prescrit
oi ils s'engageaient comme asvateurs surleshabitations
de domicile au bout de
sociés, avec faculté de changer
l'idée dedél'année du contrat. Ces expressions excluaient
anciens maitres. C'était la même chose dans
pendancedes
le Sud, sous Rigaud.
simpleLe règlement de T. Louverture contraignait
les cultivateurs à se fixer sur les habitations, sans
ment
Dans le Nord et l'Artiprescrire un temps d'engagement. d'habitude de leur part à la locomobonite, il y avait plus
tion indéfinie ; les agitations qui eurent lieu pour obliger
Sonthonax à partir, laissèrent leurs traces dans le premier département surtout.
T. I1.
aitres. C'était la même chose dans
pendancedes
le Sud, sous Rigaud.
simpleLe règlement de T. Louverture contraignait
les cultivateurs à se fixer sur les habitations, sans
ment
Dans le Nord et l'Artiprescrire un temps d'engagement. d'habitude de leur part à la locomobonite, il y avait plus
tion indéfinie ; les agitations qui eurent lieu pour obliger
Sonthonax à partir, laissèrent leurs traces dans le premier département surtout.
T. I1. --- Page 494 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
son règlement conHédlouville fut donci induità publier
des habitations et les obligations récicernant la police
et des cultivateurs,
despropriétaires oufermiers
proques
thermidor
et parl'état antérieur
en date du 6
(24juillet),
T. Louveret
celui du 18 mai rendu par
des choses, par
de la présence
ture. Avant de le mettre au jour, ilprofita
en chef et de Rigaud au Cap, pour les consuldu général
diverses observations; il adhéra
ter à ce sujet: ils lui firent
sur
à ce qu'il parait, et tintà ses opinions
à quelques-unes,
d'autres. essentielle de cet acte était T'obligation imposée
La base
trois ans au moins,
aux cultivateurs de s'engager pour
habitations auxquelles ils appartenaient, pendant
sur les
abandonner leurs travaux.
lequel temps ils ne pourraient des revenus. La plupart des
Ils devaient jouirdu quartbrut
à celles de
étaient semblables
dispositions de ce règlement
du 29 août 1793, sur la
la proclamation de Sonthonax,
conséquemment ce
liberté générale, et garantissaient
droit aux cultivateurs '
étant encore sur
Dès son départ du Cap avec Rigaud,
T. Louverture écrivit à l'agent
son habitation Descahos,
Chrisde
vagabonds mis en prison par
à propos quelques
du
les employait aux travaux publies
tophe Mornet, qui
avait été contrariée par
Port-au-Prince : cette mesure
Hédouville
de cette ville. Le 27 juillet,
l'accusateur public
avons déterminé, avec
lui répondit: ( L'arrété dont nous
éclairera
Rigaud, les principales dispositions,
( le général
de renouveler ses pro-
( l'accusateur public et l'empéchera
>>
des
(vagabonds).
( testations sur T'emploi
prisonniers
1 Pamphile de Lacroix a fait un roman, en parlant du rtglementodiiédoovills
il ne l'a certainement pas lu.
27 juillet,
l'accusateur public
avons déterminé, avec
lui répondit: ( L'arrété dont nous
éclairera
Rigaud, les principales dispositions,
( le général
de renouveler ses pro-
( l'accusateur public et l'empéchera
>>
des
(vagabonds).
( testations sur T'emploi
prisonniers
1 Pamphile de Lacroix a fait un roman, en parlant du rtglementodiiédoovills
il ne l'a certainement pas lu. --- Page 495 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
T.Louverture luiaccusa
Le 4 août, étant al'Arcahaie,
de cet arrêté : ( Je puis vous assurer, dit-il,
réception
et: attention. Etje dois vous dire
( queje l'ail lu avec plaisir
fait
la cocet arrêté est réellement
pour
C franchement que
circonstances
convient réellement aux
présentes
( lonie et
vais mettre
intimement persundéqueje
( etfiutures. Soyez
pour son exécution.
( toutle zèle etla surveillanceposible
vous
vous assurer que les sages mesures que
C Je puis
vont raviver la culture et rendre
( avez prises à cet égard
))
cette colonie son ancienne splendeur.
( à
Port-au-Prince il écrit encore à HédouLe 8 août, du
concernant
votre lettre du 50juillet
ville : A J'ai reçu
concerté ensemble les dis-
( votre arrêté, dont nousavons
et utile
Comme cet arrêté est très-avantageur
e positions.
de le faire parveniraux autori-
( à la culture, je vous prie
afin
le plus tôt possible,
qu'elles
( tés civiles et militaires
exécution le contenu, qui ne
(C puissent en faire mettreà
la culture.>
raviver
feurir
C tend qu'à
etfaire
du
Hé8 août, répondant à sa lettre
4,
Le même jour,
sur la culture,
douville lui dit : J'espère bien quel'arrété
bons effets.
produira de
aux cultivateurs,
a bien expliqué
le mien, puisque
votre ouvrage que
C Il est encore plus
ensemble les principales dispo-
( nous en avons concerté
moiles choses obli-
( sitions. Ainsi, vous méritez plus que
vous voulez bien me dire à ce sujet. )
( geantes que
bien le concert
Voilà une correspondance qui prouve
mais le
existé entre l'agent et le général en chef;
quia
la
où nous avons souligné le
lecteur a remarqué phrase
dans la pensée de T.
mot futures : il était mis à dessein
exécutif
Louverture. Ecoutons-le, parlant au Directoire
de cet arrêté :
je fus le
sur cet arrété, lorsque
E Consulté par l'agent
vous voulez bien me dire à ce sujet. )
( geantes que
bien le concert
Voilà une correspondance qui prouve
mais le
existé entre l'agent et le général en chef;
quia
la
où nous avons souligné le
lecteur a remarqué phrase
dans la pensée de T.
mot futures : il était mis à dessein
exécutif
Louverture. Ecoutons-le, parlant au Directoire
de cet arrêté :
je fus le
sur cet arrété, lorsque
E Consulté par l'agent --- Page 496 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'IAÎTI.
voiravec le général lRigaud, je lui soumis (de concert
ce général)1 les réflexions qu'il nous fit'naitre. Il
avec
idées mutuelles sur quelques articles relatifs adopta nos
à la police des ateliers,
àla culture et
qu'il changea; mais il ne
rien toucher à ce qui en faisait la base. Inébranlable voulut
sa résolution, voyantd'ailleurs dans son arrêté
dans
moyen de poursuivre les vagabonds,
un nouveau
de les
travail, je me contentais de lui faire sentir
assujétir au
rait mal interprété, combien
combien il seiljeterait dela défaveur
son administration, s'ilr neprenait la précaution de
sur
des personnesinvesties dela confiance des
charger
leleur présenter sous uni point de vued
cultivateurs, de
cher;
quinepitles effarouque c'était une mesure délicate
avec adresse et prudence. J'étais
qu'ilfallait manier
l'adressa sj'en fisl'explication
àl'Arcahaie lorsqu'il me
de ce quartier,
nécessaire aux cultivateurs
que je rassemblai à cet effet, etilss'en retournèrent tous contens. Mais cette précaution
négligée dans les autres quartiers où cet arrété ayant été
aux juges de paix, il
fut adressé
le trouble.
porta partout la consternation et
))
Or, cet acte, loué d'abord par T. Louverture,
malheur d'être dans les idées
avait le
exprimées par
dans son discours au conseil des
Vaublanc,
Cinq-Cents : on se
pelle que nous lesavons fait connaître. Vaublanc rapsait de faire rentrer les noirs sur les habitations propoanciens maitres, et de leur faire
de leurs
contracter des
mensà terme. Barbé de Marbois, au conseil des engageavait parlé aussi de tels
Anciens,
engagemens qui ne
pas, disait-il, au système
répugnaient
républicain. Ils étaient
deux royalistes, exclus des conseils
tous
au 18 fructidor.
Il n'en fallait pas davantage
exploitàt la situation
pour que T. Louverture
d'Hédouville envers lui; et ce que
oanciens maitres, et de leur faire
de leurs
contracter des
mensà terme. Barbé de Marbois, au conseil des engageavait parlé aussi de tels
Anciens,
engagemens qui ne
pas, disait-il, au système
répugnaient
républicain. Ils étaient
deux royalistes, exclus des conseils
tous
au 18 fructidor.
Il n'en fallait pas davantage
exploitàt la situation
pour que T. Louverture
d'Hédouville envers lui; et ce que --- Page 497 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
le mot futures de sa lettre du 4 août.
l'on va lire explique
exécutif continue au sujet de
Son rapport au Directoire
l'acte de l'agent :
des cultivateurs s'était accru par
C Le mécontentement
met de s'engager
la a0mamahomssedeores
à
trois ans. Cet acte leur sembla un acheminement
pour
ils se rappelaient les moyens proposés par
l'esclarage;
voulait introduire
Vaublanc pour établir le système qu'il
Jorsque le Direcdans la colonie; : etils étaient surpris que,
toire avait fait justice de ce conspirateur, son agent proles prescrivit, et exigeât leur
posàt les mêmes mesures,
de
exécution. Les hommes dépouillés
prompte et entière
injuste et aristocratique.
passion le jugèrent impolitique,
les cultiImpolitique, parce que, bien loin d'encourager
leur inspirer des
vateurs au travail, il ne pouvait que
dans le
mettait des habitations en rapport
craintes; qu'il
les cultures faciles
cas d'être abandonnées ; qu'il exposait
du coton à être préférées à celle siintéressante,
du caféet
au lieu de faire
mais bien plus pénibledu sucre; ; qu'enfin,
la culture dans tous les points, il la reléguait sur
fleurir
Injuste, parce qu'il faquelques habitations privilégiées. détriment des autres
vorisait les grands planteurs au
leur
par la facilitéque leurs grands moyens
proprictaires.
Arisdonnaient d'attirerà eux seuls tous les cultivateurs.
concentrait, au milieu de ce petit
tocratique, parce qu'il
toutes les facultés, tous
nombre d'élus, tous les moyens,
dans
les ressorts, enfin, avec lesquels ils seraient parvenus
la suite à dicter des lois au reste de la colonie. 1 D
bien
les cultivateurs ne connaissnient
On conçoit
que
leur mécontenteguère le discours de Vaublane, et que
luidu général en chef
ment était en grande partielefit
contre Hémême qui iles excitait pour servir sCS desseins
toutes les facultés, tous
nombre d'élus, tous les moyens,
dans
les ressorts, enfin, avec lesquels ils seraient parvenus
la suite à dicter des lois au reste de la colonie. 1 D
bien
les cultivateurs ne connaissnient
On conçoit
que
leur mécontenteguère le discours de Vaublane, et que
luidu général en chef
ment était en grande partielefit
contre Hémême qui iles excitait pour servir sCS desseins --- Page 498 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
il approuva cet acte audouville. Par sa correspondance,
l'agent à l'envoyer
quel il avait contribué; il engagea
autorités civiles et militaires: ; illui propromptement aux
tandis
d'un autre côté, il le
mit de le faire exécuter,
que, cultivateurs comme
décriait et le présentait à l'esprit des
un moyen de rétablir Tesclavage.
la critique de
Nous prions le lecteur de bien remarquer
d'Hédouville par T. Louverture; car, en arrivant
l'arrêté
il verra les actes du général en chef sur la
àl'année 1800,
de pernicieux
culture, outre-passant tout ce quilytrouvait
des
cette industrie du pays, empirant la condition
pour
même où il admettait dans
cultivateurs. Eten ce temps-là
contrairement à
la colonie les grands planteurs émigrés,
constitution et aux lois, en opposition aux prescripla
faisait-il sinon
tions récidivées d'Hédouville à ce sujet, que
leur remettre leurs biens, confisqués ou
les favoriser pour
Cette aristocratie
séquestrés au profit de la République?
il la rétablit dans toute sa force, au profit
qu'il signalait,
des colons.
T.Louverture fit un
Pamphile de Lacroix prétend que
les cultien même temps, d'après lequel
autre règlement,
leurs travaux chez leurs anvateurs devaient continuer
de
du
cinq ans, à condition
jouir
ciens maitres pendant
néanmoins, les propriéquart du produit, duquel quart, frais de leur nourriture et
taires pourraient défalquer les
au3août.
M. Madiou assigne la date de cet acte
entretien.
Outrequenous nel'avons
pmtrenteniadeeemte
que nous venons de
nous avons lus, la correspondance
le conciter, dans les premiers jours de ce mois, prouve
et
s'il avait existé, l'agent n'eût pu l'ignorer
traire; car,
en chef. Celui-ci était
en aurait fait le reproche au général
des cultiadroit
empirer la condition
d'ailleurs trop
pour
M. Madiou assigne la date de cet acte
entretien.
Outrequenous nel'avons
pmtrenteniadeeemte
que nous venons de
nous avons lus, la correspondance
le conciter, dans les premiers jours de ce mois, prouve
et
s'il avait existé, l'agent n'eût pu l'ignorer
traire; car,
en chef. Celui-ci était
en aurait fait le reproche au général
des cultiadroit
empirer la condition
d'ailleurs trop
pour --- Page 499 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
où ses sourdes menées les excivateurs, dans le moment
le départ de ce dertaient contre Hédouville. C'est après
une proclamation pour
nier, le 15 novembre, qu'ilrendit
contre les cultivarenouveler ses mesures de contrainte
queles vagabonds profitaient desagiteurs, sous prétexte
occasionnées, pour commettre
tations que ce départ avait
de culture subsédesdésordres. Aucun de ses règlemens
des cultivateurs.
quensn'af fixédeterme pourlengagemente
du Port-auMais nous avons vu un numéro duj journal
trouve insérée, à la date du 11 septembre,
Prince où se
municipale
une lettre du général en chefafadministration. de la situation déde cette ville, par laquelle il s'affligeait
des Français de Saint Dominque, réfugiés aux
plorable
le désir qu'ils revinssent dans la
États-Unis: il témoigna
être
comme V'Enfant prodigue
colonie pour
pardonnés, lettre est certifiée conforme
l'avait été par son père. Cette
l'entrée de
B. Borgella, président ou maire. Depuis
par
ce colon grand planT. Louverture au Port-au-Prince, factotum du
en
teur était devenu le conseiller, le
général
concertait principalement toutes
chef. C'étaitavec luiqu'il
d'Hédouville. Celuià l'autorité
ses mesures d'opposition
la lettre dont ils'agit; et
ci ne manqua pas de remarquer
il adressa
le S octobre, jour où il en eut connaissance,
une lettre à son tour à T'administration municipale pour
étonnement de l'insertion de celle de T.
témoigner son
illa déclara contraire à la consLouverture surlejournal;
exécutif, de
titution, et requit du commissaire du pouvoir
lettre sur les registres de ce corps.
faire insérer sa propre
toute son impuissance,
C'était, de sa part, témoigner
puisqu'il n'écrivit pas directement à T. Louverture.
ait cru pouvoir
Nous ne concevons pas qu'llédouville
toude son autorité, en restant
excreer toute l'influence
témoigner son
illa déclara contraire à la consLouverture surlejournal;
exécutif, de
titution, et requit du commissaire du pouvoir
lettre sur les registres de ce corps.
faire insérer sa propre
toute son impuissance,
C'était, de sa part, témoigner
puisqu'il n'écrivit pas directement à T. Louverture.
ait cru pouvoir
Nous ne concevons pas qu'llédouville
toude son autorité, en restant
excreer toute l'influence --- Page 500 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
jours au Cap, en ne parcourant pas les villes
dès que l'évacuation de celles de l'Ouest dela colonie,
cette faculté,
lui eut donné
pour se faire voir aux
entretenir des sentimens du Directoire populations, pour les
de la liberté et de l'égalité,
exécutif à l'égard
Etait-ce
et exercer ainsi son
une disposition de ses
prestige.
instructions, ou
d'après sa propre pensée? Ou bien
agissait-il
homme d'honneur,
encore, sentait-il, en
nications
qu'il devait s'abstenir de ces commuverbales qui eussent donné des
savait contraires aux intentions
assurances qu'il
réelles du
français ?
gouvernement
Quoi qu'il en soit, la mésintelligence entre lui
néral en chefallait croissant
et le géchaque jour.
Etant à Descahos, où il méditait, le 16
Louverture l'informa du
septembre, T.
d'environ
licenciement qu'il avait opéré
5,000 soldats dans les 8°, 10€ et 12€ demi-brigades, pour les renvoyer à la culture; dela
colonel Mamzelle, chef de ce dernier
nominationdu
dement de Neyba, à
corps, au commancause de son influence surles
demi sauvages du Maniel et du Doko. Il
noirs à
en demandant
termina sa lettre
un passeport à Hédouville,
son
taire Guybre qu'il envoyait
pour
secréafin de solliciter
auprès du Directoire exécutif,
sa retraite.
Ce nouveau Machiavel essysitsinsid'endormir
ville sur son projet réel, et de faire
Hédouexécutif qu'il était d'une
penser au Directoire
abnégation, d'un désintéressementextraondinaire. Guybreaura aàp peinepassé éle
quel'agent du Directoire sera aussi en route
tropique,
les rives de la France.
pour gagner
Répondant à sa lettre deux
jours après, ce dernier désapprouva le licenciement déjà opéré, en ordonnant de ne
plus Cnl faire jusqu'à ce qu'il prit lui-même une
mesure
, et de faire
Hédouexécutif qu'il était d'une
penser au Directoire
abnégation, d'un désintéressementextraondinaire. Guybreaura aàp peinepassé éle
quel'agent du Directoire sera aussi en route
tropique,
les rives de la France.
pour gagner
Répondant à sa lettre deux
jours après, ce dernier désapprouva le licenciement déjà opéré, en ordonnant de ne
plus Cnl faire jusqu'à ce qu'il prit lui-même une
mesure --- Page 501 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
également la nominagénérale à cet égard. Ilimprouva
d'effrayer la
tion de Mamzelle, trop ignorant et capable
Al l'égard de la mission de Guybre,
population espagnole.
sollicité par lui, l'aet tout en lui envoyant le passeport
tant
Votre retraite ene sera pas acceptée,
qu'on
gent dit : a
de
services utiles. Je ne puis m'empécher
a croira vos
que ce n'est pas du
observer de nouveau, général,
C vous
mais bien de moi que vous tenes
A Directoiré exécutif, Parmée... Je désire bien que vous
de
a le commandement
nous la fête de la Républicélébrer avec
< puissiez venir
A que. D
bien la pensée du
Hédouville connaissait ou pressentait
dont les
Directoire exécutif à l'égard de T. Louverture,
étaient si utiles, depuis plus de deux ans surtout,
services
la suite. Mais il metet quile furent encore davantage par
sur le titre de
son observation
tait le feu aux poudres, par
en chef de l'armée.
son commandemente
lettre à Sannon DesDès la veille il avait adressé une
à T.
fontaines, où il lui disait, pour être communiqué
Louverture :
réest certain, c'est que, si la mésintelligence
(C Ce qui
Toussaint et moi, ses ennemis ne
gnait entre le général
crédit à tout le mal que Sonmanqueraient pas de donner
ilme
thonax en a dit dans son rapport. Si, au contraire,
et
l'établissement de l'ordre constitutionnel
seconde pour
répondre de la tranTexécution de mesinstructions, j'ose
et assurément il en retirera une plus
quillité de la colonie,
venir célébrer avec
grande gloire que moi. Je l'engageà
union
la fête de la République. La preuve de notre
nous
des ennemis de Y'ordre, et d'aildéjouerait les manceuvres
beaucoup de choses
leursje lui parlerais à ceeur ouvertde
qui me restent à faire. D
répondre de la tranTexécution de mesinstructions, j'ose
et assurément il en retirera une plus
quillité de la colonie,
venir célébrer avec
grande gloire que moi. Je l'engageà
union
la fête de la République. La preuve de notre
nous
des ennemis de Y'ordre, et d'aildéjouerait les manceuvres
beaucoup de choses
leursje lui parlerais à ceeur ouvertde
qui me restent à faire. D --- Page 502 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
il écrivait aussi à T. Louverture
En même temps
de désapqu'il regrettait de se trouver obligé quelquefois
des
faut le consulter. Ill'entretint
prouver ses actes, qu'il
les cultivateurs,
bruits que semaient les malveillans parmi
dans l'esils disaient qu'on veut les remettre
auxquels
conserver leur liberté qu'en
clavage, etqu'ils ne peuvent
sen persles blancs. C Le pillage est toujoursmis
égorgeant
noirs créoles et les hommes de couleur réa pective. Les
sont les noirs d'Afrique qu'on
A sistent facilement; ce
avait dans
à
D Il lui dit en outre, qu'ily
C cherche égarer.
de fainéans et de
le voisinagedu Cap une grande quantité
faisaient des rassemblemens, et qu'ill'envagabonds qui
commandans militaires. C'6gageait à écrire à ces sujet aux
de l'an 6).
complémentaire
tait le 17 septembre (Ierjour
venir ici célébrer avec
a Je voudrais que vous puissiez
un bon
fête de la République : cela produirait
A nous la
a effet. D
trouvait ainsi dans la même
Le général Hédouville se
dénonçantà T.I Lousituation ioù était Sonthonax, lorsque,
Michel, il lui téà Pierre
verture le complot qu'ilimputait
conférer avec
moignait aussi le désir qu'il vint au Cappour
dans
du général en chef, auteur de tout
lui. E'apparition
fut le signal de T'embarquement
T'une et l'autre situation,
de celuid'Héde Sonthonax ; elle va être encore le signal
douville.
dela fête, de Descahos, T.LouLe 22 septembre, jour
toutes ses
verture répondit à cet agent, en repoussant
et revenant encore sur ses plaintes antérieures;
avances
l'assurance qu'il veillait sur les cultivamais il lui donna
les blancs, parce que ce
teurs et qu'ils nr'égorgeraient pas
il veilà
leur liberté, sur laquelle
serait s'exposer perdre
à sa lettre du 18,
lait aussi. C Croyez, dit-il en réponse
ête, de Descahos, T.LouLe 22 septembre, jour
toutes ses
verture répondit à cet agent, en repoussant
et revenant encore sur ses plaintes antérieures;
avances
l'assurance qu'il veillait sur les cultivamais il lui donna
les blancs, parce que ce
teurs et qu'ils nr'égorgeraient pas
il veilà
leur liberté, sur laquelle
serait s'exposer perdre
à sa lettre du 18,
lait aussi. C Croyez, dit-il en réponse --- Page 503 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
soit Tingratitude dont on pourra payer
G que, quelle que
toujours,
ne laisserai pas d'empécher
a mes services, je
bien
tous les
que me donne une influence
a par
moyens
montrent dignes de la lia acquise, que les noirs ne se
rendre à la fête de
a berté. D Is'exeusa de n'avoir pu se
avait
à cause des pluies torrentielles qu'il
la République,
a même failli de se noyer
fait depuis quelques jours, etqu'il sabre. Cette tempête
dans une rivière où il a perdu son
constatée dans une lettre d'Hédouville
est effectivement
même.
T. Louverture lui apprit que le géEn post-scriptum,
de lui un officier pour
néral Spencer avait envoyé auprès
l'inviter à aller au Môle, le 1er octobre (10 vendémiaire),
de cette place; et qu'ils'y renafin de prendre possession
T'adà la satisfaction de tous, quoique
dra pour l'opérer
judant-général Idlinger y soit comme son représentant.
une seconde lettre à HéLe même jour, 22 septembre,
le
en
douville revient sur ses éternelles plaintes : général
un boudeur que rien ne pouvait rachef était décidément
été
et
ne suis
mener. Il dit à l'agent: a J'ai
esclave,
je
être
libre
la France : je ne puis donc
C devenu
que par
à sa constitution. CepenG ingrat envers elle ni contraire
conduite devos précédentes lettres, ma
a dant, d'après
votre entrevueavec
et surtout depuis
C puisquelque temps,
unei infraction continuelle
C legénéralRigaud, est presque
du Portdu
à l'église
C à la loi. D Au sujet
pardon prononcé
des
au-Prince, en faveur de personnes qui ne seront pas lui
ill'expliqua par ses sentimens religieux qui
traitres,
commandaient l'indulgence envers ses semblables.
La bombe avait enfin éclaté ! T.Louverture avouait sa
croyait préféré par Hédoujalousie contre Rigaud, qu'il
ville !
uelle
C legénéralRigaud, est presque
du Portdu
à l'église
C à la loi. D Au sujet
pardon prononcé
des
au-Prince, en faveur de personnes qui ne seront pas lui
ill'expliqua par ses sentimens religieux qui
traitres,
commandaient l'indulgence envers ses semblables.
La bombe avait enfin éclaté ! T.Louverture avouait sa
croyait préféré par Hédoujalousie contre Rigaud, qu'il
ville ! --- Page 504 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI.
N'était-il donc pas assez perspicace
but de la politique de cet
pour découvrir le
agent, obéissant aux ordres du
gouvernement qu'ilreprésentait ? Cette
autre que celle de Laveaux, de
politique était-elle
Perroud, de
de toute la faction coloniale,
Sonthonax et
quil'avaient
suscitée parleurs
successivement
intentionsddoyales, pour pouvoir
T.Louverture un jour, comme ils avaient
perdre
terrassé Villatte, comme ils réussirent à terrasser Rigaud?
glement de la part de ce noir, célèbre
Quelaveutant d'autres titres !
par son génie et à
Par une lettre du 26 septembre, Hédouville
ce qu'il se rendit au Môle et l'y
consentit à
engagea même. En méme
temps, l'agent écrivit à Sannonl Desfontaines
que le général en chef vint au
qu'il désirait
Cap, en sortant du
qu'il causera avec lui de ses
Môle ;
qu'il a confiance
vues, que ce général verra
en lui.
La fête avait célébré l'anniversaire de la
la Républiquefrancaise.
fondation de
Hédouvilleenvoya des
imprimés du discours
exemplaires
qu'ily avait prononcé, à
ture à qui il adressa une lettre,
T. Louveren date du 2 vendémiaire
(25septembre). llappuyait la profession de foi
faite, de ses
qu'il avait
principes en faveur de la liberté
pour le bonheur et la
générale et
prospérité de Saint-Domingue, en
l'engageant de nouveau à avoir confiance en
A J'y compte d'autant
lui:
bonheur de cette
plus fermement, disait-il, que le
dent
colonie et votre propre gloire en
Je ne m'écarterai pasde la maxime vraie dépenque comme en
en politilégislation,- -
que
edwhujpgrlebines
d'après leurs actions. Aussi, passant à
trouvé-je dans les services
l'application,
colonie, la
que vous avez déjà rendus à la
utile. On certitude que vous ne cesserez pas de lui être
chercherait vainement à me persuader le con-
fermement, disait-il, que le
dent
colonie et votre propre gloire en
Je ne m'écarterai pasde la maxime vraie dépenque comme en
en politilégislation,- -
que
edwhujpgrlebines
d'après leurs actions. Aussi, passant à
trouvé-je dans les services
l'application,
colonie, la
que vous avez déjà rendus à la
utile. On certitude que vous ne cesserez pas de lui être
chercherait vainement à me persuader le con- --- Page 505 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
tant
rien ne démentira votre conduite passée.
traire,
que
l'assurance de mon estime et
Recevez, citoyen général,
de mon affection. D
T. Louverture
Le 25 septembre, encore à Descahos,
à Hédouville toute
répondit à cette lettre en témoignant
son discours et pour sa lettre ; il
sa satisfaction, et pour
même sentid'être toujours uni avec lui. C Le
lui promit
m'a rendu
m'a rendu pénibles VOS reproches,
a ment qui
de
votre lettre qui me rend plus
justice.
C bien agréable
rien ne saurait
inné dans mon âme, que
C Ce sentiment
attachement à la
sa source dans mon
C détruire, prend
de ma vie. D
G France, qui ne s'éteindra qu'aveclesoufle
Voilà donc le général en chef réconcilié avec l'agent
du Directoire exécutif.
commissaire Chatel
Cependant, dès le 17 septembre, le
écrivait à ce dernier que le 15, un officier anglais disaità
: C
a beaucoup de troubles en
un de ses camarades
Ily
qui iy ont fait pasles Français,
( Irlande, occasionnés parl
mais
des munitions et des agitateurs;
a ser des troupes,
le même branle à SaintC ils ne tarderont pas û danser
des
et nous leur laissons de quoi nous venger
C Domingue,
a troubles de l'Irlande. D
le même commissaire informait Hédouville que
Le 29,
l'amiral anglais venait de dire au Môle, - quelesblanes
du Cap ont été embarqués.
T'évacuationdu
Le 1er octobre, ill lui manda encore que
Môle avait été ajournée au 5; que T. Louverture, après
avancés avec le général
être venu conférer aux postes
avait envoyé le citoyen Caze au Môle, porteur
Spencer,
de lui, du Aer octobre, où il déclarait:
d'une proclamation
que ceux qui suiC qu'il ne considérera comme émigrés,
dire au Môle, - quelesblanes
du Cap ont été embarqués.
T'évacuationdu
Le 1er octobre, ill lui manda encore que
Môle avait été ajournée au 5; que T. Louverture, après
avancés avec le général
être venu conférer aux postes
avait envoyé le citoyen Caze au Môle, porteur
Spencer,
de lui, du Aer octobre, où il déclarait:
d'une proclamation
que ceux qui suiC qu'il ne considérera comme émigrés, --- Page 506 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOME D'HAïTI,
< vraient les Anglais lors de leur
C
tous ceux qui voudront
évacuation; mais que
rester, seront reçus et
a par lui. D Chatel ajouta que cette
protégés
bliée dans toute la
proclamation fut puville, au son du tambour,
ne fut pas affichée.
mais qu'elle
Hédouville, par une lettre du 28
T.
septembre, invitait
Louverture, en termes pressans, de venir
lui, ayantàl'entretenir
auprès de
d'objets de la plus
tance. C Jevous attends,
grande impordit-il, avec bien
Le 50, le général en chef lui
del'impatience.
répondit de
qu'il se rendrait à soninvitation dès
Jean-Rabel,
session du Môle;
qu'il aurait pris posque le 29 il avait eu une entrevue à la
Pointe-Bourgeoise avec le général Spencer,
demandéun
quilui avait
ajournement de 48 heures
à cause du temps affreux
pour l'évacuation,
qu'il faisait depuis
jours.
quelques
Le 4 octobre, il rendit compte à
l'agent de la
possession de cette place, où il était entré
prise de
nadiers eti une forte escorte de
avec cent gresoir; ; legénéral
cavalerie, le 2à 7 heures du
Clervauxypénétra: avec ses
dans
matinée du 5. Ils'était rendua
troupes
la
auprès du
à la maison du
général Spencer,
gouvernement.
(( Ce général m'adressant la
(r brigadier
parole, me dit: - C Le
général Maitland, voulant vous
A par ordre de notre
témoigner,
gouvernement, sa
C pour les égards que vous avez
reconnaissance
C M. quele sort de la
eus pour les sujets de S.
guerre: a fait tomber entre
C m'a chargé de vous faire
Vos mains,
présent
a gouvernement
decettemaison que le
anglaisa fait bâtir et
A les usages de la
que je devais, selon
guerre, détruire avant
E Je l'acceptai; mais
l'évacuation.
comme cette maison est
(( zn terrain qui
bâtie sur
appartient à la République, je n'ai point
M. quele sort de la
eus pour les sujets de S.
guerre: a fait tomber entre
C m'a chargé de vous faire
Vos mains,
présent
a gouvernement
decettemaison que le
anglaisa fait bâtir et
A les usages de la
que je devais, selon
guerre, détruire avant
E Je l'acceptai; mais
l'évacuation.
comme cette maison est
(( zn terrain qui
bâtie sur
appartient à la République, je n'ai point --- Page 507 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
n'aie obtenu votre approC voulu me T'approprier queje accordé la concession.>
vousne m'en ayez
a bation et que
concession du terrain ne
Or, cette approbation ni cette
furent point accordées par l'agent du Directoire. cérémoLe 5 octobre, le général en chefprocéda à une
de l'arbre de la liberté :
nie pourl la plantation 7 au Môle,
un tel arbre.
c'était la première fois que cette ville voyait
à cette occasion un discours où il engageait
I prononça
de la liberté, à
tous ceux qui se ralliaient à ce symbole
à la maiavoir le repentir de L'Enfant prodique revenant Hédouavait de quoi édifier le général
son paternelle. Ily
d'émigrés étaient
villequi savait par Chatel, que beaucoup
compris parmi ces repentans. transmit des lettres qu'il veLe 6, T. Louverture lui
du Petitnait de recevoir de l'administration municipale
Faubert,
lui rendaient compte
Goave et du colonel
qui
dans cette comd'une insurrection formidable survenue
révode Saingla, un des premiers
mune, à Tinstigation
du
de culture
lutionnaires de ce lieu, à propos
règlement
de
se montra partisan
de l'agent. Dès ce moment Saingla
arrivée
T. Louverture : ce fut la cause de sa mort
quelque tempr après.
chef fréclamait avec
Par la même dépéche, le généralen
des malinstances, de l'agent, des adoucissemensau sort
soldats
étaient nus, qui ne recevaient point
heureux
qui
ils me
de solde : A Quand je leur disde prendre patience,
A
de poison, le diable en crève. D
a répondent :
force
les formes les plus
Cette dépêche est du reste écritedans
convenables.
vit ainsi menacé en même temps, et du
Hédouville se
et du courroux de l'armécontentement des cultivateurs,
il
à T. Louverture : ( Les
mée. Le 11 octobre,
répondit
, qui ne recevaient point
heureux
qui
ils me
de solde : A Quand je leur disde prendre patience,
A
de poison, le diable en crève. D
a répondent :
force
les formes les plus
Cette dépêche est du reste écritedans
convenables.
vit ainsi menacé en même temps, et du
Hédouville se
et du courroux de l'armécontentement des cultivateurs,
il
à T. Louverture : ( Les
mée. Le 11 octobre,
répondit --- Page 508 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HIAYTI.
( troupes ont touché trois mois de solde
(( rivée, et les officiersdeux mois
depuis mon arC donc; pas)
d'a-compte. Vous n'êtes
fondéà me direqu'ellesne touchent
( connaissez aussi bien
moi
rien. Vous
que
la
des
(
pénurie
et vous ne deviez pas vous laisser
caisses,
(I plaintes dont
entrainer par des
l'injustice est trop
(
ser. Venez, citoyen
évidenter pour me blesgénéral,lep plus tôt
((
que vous] pourrez.
Hlestplusquetemps que vous ne vous
( illusion sur les individus
fassiezplus aucune
qui voudraient
( bler la colonie, et sur l'intérêt
encore trou-
( qui vous
queje prends à tout ce
regarde. 3>
Ces plaintes en faveur des soldats étaient
celles adressées à Sonthonax.
semblablesa
Le 10 octobre, le général en chef avait
proclamation où il rappelait à l'armée
rendu une
la
avait acquise dansla
gloire qu'elle
guerre contre les
avait enfin obtenu l'évacuation
Anglais, dont elle
colonie. Comme
sur tous les points de la
toujours, il n'oublia
de
ses services
pas
faire valoir
personnels dans la cause de la
à cette armée et aux
liberté.1 Il disait
habitans, que pour conserverce bien
précieux, il fallait pratiquer les devoirs
séquence, il
religieuz. En conprescrivit ( aux chefs de
de
(( prière aux troupes le matin
corps
faire direla
ou lesoir, aux
(( faire chanter un Te-Deum
généraux de
en actions de
(( remercier le Tout-Puissant
grâces, pour
d'avoir favorisé
( tions del'armée, en
les opéraéloignant l'ennemi sans
(( sang, et d'avoir protégé la
effusion de
rentrée, dans la
( plusieurs milliers d'hommes
colonie, de
de toute
(( lors égarés, en rendant plus de
couleur jusqu'avingt mille
( ture. )
brash la eulIl est bien entendu, que si des individus eurent
fiance en ses promesses, ceux qui s'étaient le
conplus com-
favorisé
( tions del'armée, en
les opéraéloignant l'ennemi sans
(( sang, et d'avoir protégé la
effusion de
rentrée, dans la
( plusieurs milliers d'hommes
colonie, de
de toute
(( lors égarés, en rendant plus de
couleur jusqu'avingt mille
( ture. )
brash la eulIl est bien entendu, que si des individus eurent
fiance en ses promesses, ceux qui s'étaient le
conplus com- --- Page 509 ---
CHAPITRE XVI.
[1798]
de leurs offres
promis en servant les Anglais profitèrent
et s'enfuirent avec eux. De ce nombre étaient
généreuses
etc.
reconnu brigaJ.-B. Lapointe, Jean Kina,
Lapointe,
Jean Kina, colonel, furent traités avec madier général,
gnificence 1 .
T. Louverture
Rendu au Port-de-Paix le 15 octobre,
écrivit à Hédouville:
but
me
réussi i!3 Je suis parvenu au
que je
( J'aienfin
celui de chasser les Anglais de Saint-Dominproposais,
des
aux
substituant
drapeaux
despotes,Tétendard
gue, en
française. Il
de la liberté et le pavillon de la République
d'un bout de Saint-Domingue à T'autre. Jen'aiplus
flotte
rien à désirer.
faire la tournée de cette ile,
C Il ne vous reste plus qu'à
vous-même l'immensité du territoire
pour connaitre par
estil'armée de Saint-Domingue a reconquis, pour
que
enfin, pour
mer la valeur de ces conquêtes précieuses,
rendre aux soldats de la République la justice
pouvoir
qu'ils méritent.
ma conduite dans la
4 Je désire, citoyen agent, que
du Môle mérite votre approbation.
prise de possession
d'autre but
celui de méToutes mes actions n'ont eu
que
confiance, d'acquérir votre estime, etj je ne
riter votre
j'en aurai la conviction
m'estimerai heureux, quelorsque
certaine. )
d'orgueil bien léIly a dans cette lettre un sentiment
la
de T. Louverture. Depuis lejour où il
gitime de
part
le 4 mai
avait arboré le pavillon tricolore aux Gonaives,
1794, il n'avait cessé de combattre les Anglais, commeles
1Jean Kina mourut à l'étranger. Nous avons déjà dit que Lapointe revint
en Haiti en 1812.
T. III.
m'estimerai heureux, quelorsque
certaine. )
d'orgueil bien léIly a dans cette lettre un sentiment
la
de T. Louverture. Depuis lejour où il
gitime de
part
le 4 mai
avait arboré le pavillon tricolore aux Gonaives,
1794, il n'avait cessé de combattre les Anglais, commeles
1Jean Kina mourut à l'étranger. Nous avons déjà dit que Lapointe revint
en Haiti en 1812.
T. III. --- Page 510 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'nAYTI.
de la colonie avaient fait eux-mêmes.
autres défenseurs
venait de couronner leur oeuvre
Le succès le plus complet mérité de la France, en défenglorieuse : ils avaient tous
territoire sur un
en conquérant son
dant sa possession,
qu'aucun
ennemi dont les forces maritimes empéchèrent
efficace ne vint de la métropole. Il ne s'agissait
secours
Saint-Domingue, de le faire prosplus que de conserver
l'ancien
sous le nouveau régime qui avait remplacé
pérer colonial. Là fut l'écueil le plus grand, et pour la
système
les sommités militaires et politiques qui
France et pour
les forces coloniales : des vues respectives
avaient dirigé
dans la race noire, ont
dela métropole et de ces capacités
et
la
événemens désastreux pour cette race pour
surgides
France.
le moment arrive où nous les relaEn attendant que
serait
connaitre T.
terons, nous remarquons que ce
peu rien à désirer.
Louverture, que de croire quiln'avait plus
en chef de l'armée, par la poParvenu au rangdegénéral
celle du Directoire
litique de Sonthonax qui interpréta le luidisait Hédoucomme
exécutif, il ne comprenait pas,
une
ce titre n'est donné à un général que pour
ville, que
lui, c'était un titre au pouvoir supréme.
campagne : pour
les Anglais; caressé (on
Flatté parles colons, les émigrés,
le nouvel
le dire d'après leur correspondance) par
peut
ses
droits et
qui faisait valoir cependant
propres
agent
qu'il ne conçàt pas le desses pouvoirs, il étaitimpossible
rester le seul gouversein de l'expulserà son tour, pour
nant à Saint-Domingue.
montrer comment il agit
Le chapitre suivant va nous
dans ce but.
Anglais; caressé (on
Flatté parles colons, les émigrés,
le nouvel
le dire d'après leur correspondance) par
peut
ses
droits et
qui faisait valoir cependant
propres
agent
qu'il ne conçàt pas le desses pouvoirs, il étaitimpossible
rester le seul gouversein de l'expulserà son tour, pour
nant à Saint-Domingue.
montrer comment il agit
Le chapitre suivant va nous
dans ce but. --- Page 511 ---
CHAPITRE XVII.
d'Hédouville contre les émigrés. 4 - Opposition de Moise
Arrêté et circulaire
Conduite de Toussaint Lonverture
à cet agent. 1 Affaire du Fort-Liberté. exécutif. Hédouville est forcé de s'emet ses explications au Directoire
entre au Cap.
barquer et part pour la France. - Toussaint Louverture lui. 1 Lettre d'HédouMesures d'ordre qu'il prend. - Ecrits conduite publiés de cet par agent. Objet de sa misville à Rigaud. Examen de la Ses instructions. - But que se propose
sion.-- Roume le ren. place.
des
de quelques auteurs, fonToussaint Louverture. - Réfutation
opinions
accréditées. - Résumé de la troisième ÉEpoque.
dées sur des erreurs
admettre
les manceuvres de T.Louverture pour
Voyant
Hédouville
d'émigrés possible, le 13 septembre
le plus
C'érendu un arrêté contre eux etleurs complices.
avait
favorisait. Le 14 octobre,
le chefquiles
tait sous-entendre
admettre dans la colonie,
il renouvela la défense de les
adressa aux autorités civiles et mipar une circulaire qu'il
en avait
leur disant qu'il avait appris qu'ily
litaires, en
de
deux mille à la Jamaique, qui se proposaient
environ
des navires envoyés en parvenir à Saint-Domingue par
lementaires sous divers prétextes.
suffisaient
amener la crise qui se préCes mesures
pour
et
Mais, dès les derniers jours de septembre jusparait.
avec le général
5 octobre, l'agent dut échanger
qu'au
du Fort-Liberté,
Moise, commandant de T'arrondissement
avait appris qu'ily
litaires, en
de
deux mille à la Jamaique, qui se proposaient
environ
des navires envoyés en parvenir à Saint-Domingue par
lementaires sous divers prétextes.
suffisaient
amener la crise qui se préCes mesures
pour
et
Mais, dès les derniers jours de septembre jusparait.
avec le général
5 octobre, l'agent dut échanger
qu'au
du Fort-Liberté,
Moise, commandant de T'arrondissement --- Page 512 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAYTI.
des lettres pleines de fermeté de la part de
reprocha de n'aveir
l'agent qui lui
pas faitintervenir son
une cabale du Se régiment qui
autorité, contre
s'opposa à l'envoi de
ques approvisionnemens au Cap;il finit
le
quella destitution,
par menacer de
parce que Moïse opposait à son
force d'inertie qui décelait une résolution
tour une
Le 9 octobre, Moise se plaignit du colonel arrétéed'avance.
mandantà Monte-Christ,
Grandet, comquiavait fait faire des
dans l'arrondissement du
patrouilles
des noirs
Fort-Liberté, à l'effet d'arrêter
espagnols fugitifs, pour les rendre à leurs
ciens maitres, ;et là-dessus, Moisedéclama
anviolaient la liberté des noirs
contre ceux qui
qu'on voulait rétablir dans
l'esclavage.
D'après cette disposition d'esprit de Moïse, ils'ensuivit
nécessairement une attitude menaçante de la part du Se
régiment qu'il avait commandé comme colonel; des
pos furent naturellement tenus contre les
prol'idée que leur massacre était résolu
blancs: de là
Le
au Fort-Liberté,
rapport en fut fait à Hédouville, par le colonel
ban, commandant de la place, par le colonel
Dalvint lui-méme au Cap, et par les autorités
Grandet qui
toutes composées de blancs. Ces
civiles presque
blancs aussi.
deux officiers étaient
Nous croyons que tous ces propos contre les
étaient un acheminement à
blancs
médité par T.I Louverture. l'embarquement d'Hédouville,
C'étaient les
vres que pour celui de Sonthonax,
mêmes manoeuété le moteur
desquelles Moïse avait
d'après les ordres de son oncle.
Hédouville se décida donc, le 15
tous
octobre, à envoyer
lespoucoirs civils et militaires au
juge de paix au Fort-Liberté,
citoyen Manigat,
famille
homme noir d'une ancienne
d'affranchis, respectable par ses qualités person-
'Hédouville,
C'étaient les
vres que pour celui de Sonthonax,
mêmes manoeuété le moteur
desquelles Moïse avait
d'après les ordres de son oncle.
Hédouville se décida donc, le 15
tous
octobre, à envoyer
lespoucoirs civils et militaires au
juge de paix au Fort-Liberté,
citoyen Manigat,
famille
homme noir d'une ancienne
d'affranchis, respectable par ses qualités person- --- Page 513 ---
CHAPITRE XVII.
[1798]
faisaient estimer et jouir d'une grande connelles qui le
natale. Grandet fut chargé de les
sidération dans sa ville
avec l'arrêté rendu par T'agent, quil'autorisait
lui porter
menacerait la
à destituer et faire arrêter n' 'importe qui
tranquillité publique.
Ilyavait: tau
Mesctramtrnt
et du bataillon du Morbila 84°, de la 106 demi-brigades nationale de toutes couhan. Avec ces forces et la garde
opéles officiers supérieurs blanes crurent pouvoir
leurs,
du Se régiment, en profitant surtout
rer le désarmement
visitait, a-t-il
de T'absence de Moise qui, en ce moment,
mais qui, peut-étre, recrudit, son arrondissement;
ne
tait des forces dans les campagnes. Un engagement :
à survenir rentre les troupes, blanches et noires
tarda pas
beaucoup de munitions, eut
le Se régiment, n'ayant pas
de ses officiers
le dessous ; son colonel Adrien et plusieurs
faits
et envoyés par mer au Cap.
furent
prisonniers
Moise rentra un moment
Apprenant ces événemens,
mandé
Manigat auprès de lui, ils'y
au Fort-Liberté ;
par
c'était
l'arrêter.
refusa parce qu'il voyait bien que
pour
rendit un arrêté qui le destitua de ses fonctions,
Manigat
de
et ordonna del'arréter.
et même de son grade
général,
où il
Moïse dut se sauver, et se rendit dans la campagne
à la
de toutes les communes environfit appel
population
comnantes, déjà préparée secrètement au mouvement
C'étaitle 16 octobrequ'il: avait dû se sauver du Fortbiné.
de cultivateurs marLiberté ; en peu de jours, une nuée
chaient sur le Cap.
le 14 et avaient contiLes troubles avaient commencé
nué le 15 et le 16. Ce dernier jour, avisé de ce qui se pasHédouville adressa une lettre à T. Louverture, qu'il
sait,
au Môle, à Ennery, aux Goenvoya en quatre expéditions,
crètement au mouvement
C'étaitle 16 octobrequ'il: avait dû se sauver du Fortbiné.
de cultivateurs marLiberté ; en peu de jours, une nuée
chaient sur le Cap.
le 14 et avaient contiLes troubles avaient commencé
nué le 15 et le 16. Ce dernier jour, avisé de ce qui se pasHédouville adressa une lettre à T. Louverture, qu'il
sait,
au Môle, à Ennery, aux Goenvoya en quatre expéditions, --- Page 514 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
D'Héricourt; car le général en
naives et à T'habitation
nulle part: : on ne
chef était partout et en même temps activité lui faisait
où le trouver, tant son
savait jamais
les distances. L'agent lui
compter pour rien toutes
disait:
L'autorité nationale y
G On s'égorge au Fort-Liberté.
du général
L/'imprudence et la férocité
A est méconnue.
aussitôt ma
C Moise en sont la cause. Transportez-vous
dans ce malheureux canton...
< lettre reçue,
vous me
n'étes-vous pas venu ici, ainsique
a Pourquoi
ennemis vous ont inspiré des méC l'aviez mandé? Vos
dont vous auriez déjà reconnu Tinjustice.Jevous
C fiances
a salue cordialement. D
à T'égard de Moise,
L'autorité nationale, impuissante
recourait
ellel'avait été àl'égard de Pierre Michel,
comme
faisait tout mouvoir pour arriver à
encore à l'homme qui
avait affaire à un
ses fins. Mais cette fois, T. Louverture
capable d'énergie, et non à un avocat,
généralintrépide,
courageux : il se
capable de faire des discours, quoique
Cap. (In'yavait plus lieu de se rengarda de se rendreau
dre au Fort-Liberté.
le général en chefrépondit
Le 21, étant aux Gonaives,
à la lettred'Hiédouville: Gros-Morne avec un aide de camp et
a J'étais parti du
rendre au Cap. Arrivé
de
me
( un capitaine
dragons pour
m'apprirent que ma
des avis fidèles
a chez D'Héricourt,
prudence et le salut
en sdretéau Cap.La
C vie ne serait pas
loi de retourner sur mes pas.
C de la colonie me firent une
votre lettre du 16 et
C Je reçus dans ma route rétrograde suis rendu ici pour
Sans escorte, je me
C son duplicata.
nécessaire pour remplir vOS inC prendre celle qui m'est
Je vais partir et ne
les miennes).
G tentions (ou plutôt
m'apprirent que ma
des avis fidèles
a chez D'Héricourt,
prudence et le salut
en sdretéau Cap.La
C vie ne serait pas
loi de retourner sur mes pas.
C de la colonie me firent une
votre lettre du 16 et
C Je reçus dans ma route rétrograde suis rendu ici pour
Sans escorte, je me
C son duplicata.
nécessaire pour remplir vOS inC prendre celle qui m'est
Je vais partir et ne
les miennes).
G tentions (ou plutôt --- Page 515 ---
CIIAPITRE XVII.
[1798]
rendre la paix à cette partie de la
( négligerai rien pour
A colonie. >
lettre
un aide de camp, au moL'agent reçut cette
par le 2 brumaire an 7 (23 OCment de son embarquement,
tobre).
Clervaux, du Port-de-Paix, avait
Dès le 18, le général
militaires, de
donné l'ordre écrit à tous les commandans
d'interdiretoute communication
mettre embargo par mer,
par terre avec le Cap.
exécutif, par T.
Laissons relater les faits au Directoire
Louverture lui-mème:
Les choses étaient en cet état, dit-il, lorsqu'après
(C
du Môle, la plus importante et la deravoirpris possession
T'Anglais, je me disposai à
nière des places évacuées par
m'appelait aume rendre aux désirs du général agent qui
être les méfiances dontje
prèsdel lui. Quelles que pussent
fussent lesavis
devais être environné, quelques fidèles que
amis de
je recevais de toutes parts, des plus sincères
que
quelques craintes que
la prospérité de Saint-Domingue,
méditait contre
m'inspirassent les attentats qu'on
de partir pour le Cap;
ma personne, je ne balançai pas
de ma conje cherchai même à donner une preuve
à la
autorité, en ne me faisant accomfiance
première aide de camp et un officier de cavalepagnerque par un
D'Héricourt, dés bruits
rie. Mais, arrivé sur l'habitation
Fortviennent m'y alarmer. J'yapprends qu'au
effrayans
concourut tantau rétablisseLiberté, le 5e colonial, qui
la
ment de Y'ordre, à la pacification de la Grande-Rivière,
à l'éloignement des Anglais,
Vendée de Saint-Domingue,
qui livrèest devenu la victime des troupes européennes
de la
les points
rent autrefois aux puissances étranères
Concolonie qui avaient été confiés à leur défense
ennent m'y alarmer. J'yapprends qu'au
effrayans
concourut tantau rétablisseLiberté, le 5e colonial, qui
la
ment de Y'ordre, à la pacification de la Grande-Rivière,
à l'éloignement des Anglais,
Vendée de Saint-Domingue,
qui livrèest devenu la victime des troupes européennes
de la
les points
rent autrefois aux puissances étranères
Concolonie qui avaient été confiés à leur défense --- Page 516 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'DATTI.
vaincu alors des mauvaises intentions du gouvernement
Hédouville) au nom duquel toutes ces horreurs
(de T'agent
plus de sûreté pour quiconque
se commettaient; ; nevoyant
des droits bien mérités à la reconnaissance
avait acquis
raison pour moi-même,
nationale; craignant avec juste
attendre
retournais sur mes pas et me disposais à aller
je
des nouvelles officielles d'un événement
aux Gonaives,
les suites. Je reçus en route une lettre
dont je redoutais
et par laquelle il
du général agent qui me le confirmait,
aider le
m'ordonnait de me rendre au Fort-Liberté, pour
qu'il avait revêtu de tous les pouvoirs
citoyen Manigat,
rétablissement de l'ordre et de
civils et militaires, dans le
arrivée aux
Je pressai alors mon
la tranquillité publique.
besoin. Les
l'escorte dont j'avais
Gonaives pouryprendrel
contre des frères (les
attentats exercés par des Français
à cette mesure de prudence.Je partis
noirs) me forçaient
général J. J. Desdes Gonaives avec le 4e régiment (etle
sur
salines!); mais quelle fut ma douleur, lorsqu'arrivé
D'Héricourt (une seconde fois), j'y appris que
T'habitation
était devenu général, que
le soulèvement des cultivateurs
villeduCap,d'une
toutelaplaine nitictarmesetmenecilan rassemilesdanscette
irruption prochaine! Ceux qui étaient
sitôt
l'habitation D'Héricourt m'entourent,
intention sur
de les avoir trompés, en leur
mon arrivée, me reprochent
du
Hédouville,
répondant des bonnes intentions
général
de leurs frères du Fort-Liberté,
m'attribuent Tégorgement
l'arrestation d'une partie d'entre eux et) tladestitutiondugeJ'envoie de toutes parts des émissaires fidèles
néral Moise.
leur annoncer mon arrivée
pour calmer lesesprits agités,
sans mes ordres.
etl leurprescrire de ne rien entreprendre
des
J'accours moi-même pour m'opposer aux entreprises du
s'étaient déjà emparé des postes
plus forcenés qui
ral
de leurs frères du Fort-Liberté,
m'attribuent Tégorgement
l'arrestation d'une partie d'entre eux et) tladestitutiondugeJ'envoie de toutes parts des émissaires fidèles
néral Moise.
leur annoncer mon arrivée
pour calmer lesesprits agités,
sans mes ordres.
etl leurprescrire de ne rien entreprendre
des
J'accours moi-même pour m'opposer aux entreprises du
s'étaient déjà emparé des postes
plus forcenés qui --- Page 517 ---
CHAPITRE XVII.
[1798]
commande la ville du
Haut-du-Cap et du fort Belair, qui
J'ai peine à percer la foule; ; un peuple immense,
Cap'.
avait armé, couvrait
quele désir aveugle de la vengeance
cette
chemins qui conduisent au Cap, et menaçait
les
malheurs. Effrayé de l'abime au bord
ville desplus grands
l'en retirer.
elle se trouve placée, je cours
J'apduquel
marche
le général agent s'est emprends dans ma
que
barqué )
de la Vendée de
Quelle douleur pour le Pacificateur
cette résolution prise par le PaciSaint-Domingue, que
ficateur dela Vendée de France!
de
le
Hédouville n'ayant pas
Le fait est, que
général
àla têtede
forces à opposer à T'irruption de la population,
étaient T. Louverture, Moise et. J.-J. Dessalines,
laquelle
sur la frégate la Bravoure, l'une
ne put que s'embarquer
étaient encore sur la rade
des trois venues avec lui et qui
EuroLes
fonctionnaires publics,
du Cap.
principaux
de la classe
péens, et environ dix-huit cents personnes
aussi. C'est alors que le général
blanche s'embarquèrent
T'arrondissement
noir Baptiste Léveillé, qui commandait
du Cap, prit le parti d'aller en France.
Toutefois, les bâtimens de guerre, bloqués dansle port
restèrent jusqu'au 27 octobre dans la
par les Anglais, y
ils réussirent ainsi à éviter
nuit, où ils mirent à la voile :
leur capture, et arrivèrent en France.
un combat,peut-être
notre
sur la mission du géAvant de porter
jugement
son
néral Hédouville, disons ce qui suivit immédiatement
Européen, d'avoir livré ce fort, étant d'in-
- Kerverseau accuee D'Hébécourt, II fut conservé dans son commandement de la
telligence avec T. Louverture. d'llédouville.
place du Cap, après le départ
, où ils mirent à la voile :
leur capture, et arrivèrent en France.
un combat,peut-être
notre
sur la mission du géAvant de porter
jugement
son
néral Hédouville, disons ce qui suivit immédiatement
Européen, d'avoir livré ce fort, étant d'in-
- Kerverseau accuee D'Hébécourt, II fut conservé dans son commandement de la
telligence avec T. Louverture. d'llédouville.
place du Cap, après le départ --- Page 518 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
même pendant qu'il était endépart de Saint-Domingue,
core dans la rade du Cap.
à dix heures
s'était embarqué le 23 octobre,
Cet agent
à entrer au Cap
du matin. T. Louverture ne tarda pas
Sa
le 4° régiment et les généraux qui l'assistaient.
avec
d'opinion sur les masses de cultivateurs qu'il
puissance
Il se rendit
avait fait ameuter, les empêcha d'y pénétrer.
l'inviter à prendre les mesures
à la municipalité, pour
il lui adressa
commandait la circonstance; ;
d'ordre que
lettre à cet effet qui futi imprimée et publiée.Ensnite,
une
auquel toute la
il fit chanter le Te-Deum indispensable,
le remercier
population du Cap assista, pour louer Dieu,
des malheurs dontl'agent, par ses
de l'avoir préservée
et dont le général en chefl'avait
fautes, allait l'accabler,
garantie, après Dieu'.
des afT.J Louverture affecta alors de paraitre dégoûté
il
de la demande de retraite
faires et de l'autorité; parla
son secréavait envoyée au Directoire exécutif par
qu'il
les fonctionnaires publics, les citoyens
taire Guybre. Mais,
de rester à son poste. Plule conjurèrent, le supplièrent
adressèrent secrètement à Hédouville
sieurs, cependant,
leurs craintes, et leurs sentides lettres qui exprimaient
César
à la France et à son agent.
mens de dévouement
tout son regret
Thélémaque, entre autres, lui témoigna
le suivre en France où il avait résidé longde ne pouvoir
Ce noir, si restemps,avant de venirà Saint-Domingue.
alors à passer
pectable par ses qualités morales, pensait était d'être apdans le Sud auprès de Rigaud. Sa destinée
plus tard, estimé, honoré, aimé par Pétion.
précié
aux Te-Deum de T. Louverture, ce
: On pourrait, ce nous Boiste semble, dit à appliquer de ce chant de l'Eglise catholique :
que le dictionnaire de chanté des propos Te-Iieum que bien des mères traduisaient
I Nous avons souvent
6 en De profundis. p
passer
pectable par ses qualités morales, pensait était d'être apdans le Sud auprès de Rigaud. Sa destinée
plus tard, estimé, honoré, aimé par Pétion.
précié
aux Te-Deum de T. Louverture, ce
: On pourrait, ce nous Boiste semble, dit à appliquer de ce chant de l'Eglise catholique :
que le dictionnaire de chanté des propos Te-Iieum que bien des mères traduisaient
I Nous avons souvent
6 en De profundis. p --- Page 519 ---
CHAPITRE XVII.
[1798]
arrivèrent bientôt des adresses de toutes
Deftous côtés
des
du Nord et de l'Artibonite,
propriéles municipalités
qui pressèrent le général en chef
taires, des cultivateurs,
à
Plusieurs de ces actes parvinrent
de garder le pouvoir.
du bord de la
Hédouville, avant son départ : il put voir,
comment le vent, contraire à sa sortie du port,
Bravoure,
avait fait tourner les girouettes.
la
du Cap fit une adresse
Le 28 octobre,
municipalité
de la coloà toutes les autres administrations municipales
Fortoù elle relatait les événemens qui eurent lieu au
nie,
entendu
eut tous
Liberté et au Cap. Il est
qu'Hédouville
et
le
en chef a par sa vigilance, par
les torts,
que général
et
Thuamour
la France, pour son pays pour
C son
pour la ville du Cap et la colonie de leur
A manité, a sauvé
D
en rétablissant la tranquillité publique.
a ruine,
contre le règleDans toutes ces adresses, on protesta
ni aux C0ment de culture d'Hédouville: il ne convenait
de faire mieux à
Jons, ni à T.Louverture quise proposait
nous verrons les siens en 1800. Presque parcet égard;
cultivateurs déclaraient préférer
tout, il fut dit que les
de s'engager
vivre toute leur vie dans les bois, que
le
Les registres ouverts
comme le règlement
preserivait.
furent
dans les communes pour les actes d'engagement
suitedur rapport
lacérés. Lesadresses furentimpriméesàla
mieux
en chefau Directoire exécutif; et pour
du général
tel étaitle voeu des culconvaincre ce gouvernement que
de
l'adresse de la Petite-Rivière
tivateurs eux-mémes,
devait édifier le
l'Artibonite fut rédigée en créole :ce qui
exécutif. Rien n 'échappait, comme on le voit,
Directoire
au génie inventif de T. Louverture.
avec
leurs travaux
Partout, les cultivateurs reprirent
docilité.
au Directoire exécutif; et pour
du général
tel étaitle voeu des culconvaincre ce gouvernement que
de
l'adresse de la Petite-Rivière
tivateurs eux-mémes,
devait édifier le
l'Artibonite fut rédigée en créole :ce qui
exécutif. Rien n 'échappait, comme on le voit,
Directoire
au génie inventif de T. Louverture.
avec
leurs travaux
Partout, les cultivateurs reprirent
docilité. --- Page 520 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI,
tous les principaux pasNous ne pouvons reproduire
mais cidu rapport dont il vient d'être question;
sages
tons-en un seul: :
les motifs du blâme continuel
être
C Quels que pussent
conduite dans
je recevais de T'agent, sur une
laquelle
quej trouvais rien à me reprocher, je ne devais pas lesapjene
du moment quej'avais perdu
profondir; et persuadé que
d'opérer le bien,
sa confiance, il ne m'était plus possible
maretraite. Heureux sielle eût] pu me parjevousdemandai
du général agent !Il eût éprouvé
venir avantréloignement domina
et surtout, il
alors que l'ambition ne me
jamais,
termine m'eût pas fait l'injure de publier que je voulais
ner mes services à la France par un crime vers lequelj'éles hommes vendusàl'Anghis, qui im'entais entrainé par
être ceux dont j'ai été oblitouraient. Quels quepuissent
occugé de me servir pour m' 'aider dans mes importantes donne
et dont même, avec tous les moyens que
pations,
mes fonctions ne me
l'éducation, que je n'ai pas reçue,
unjour que
permettraient pas de me passer,. je prouverai
moi ne mérita le reproche que mefont mes
nul moins que
Pourrait-on me faire un
ennemis de melaisser gouverner.
à l'avand'employer
crime de diriger vers Tintérêtpublic, talens et le
Et
Vactivité, les
génic?
tage dela République,
liens
sacrés unissent
des
trop
lorsque mes secrétaires, que
de leur attachedouterun senlinstant
à la métropole pour
de mes secrets,
ment pour elle, sont les seuls dépositaires renfermer en
les seuls confidens des projets quej je ne puis
ne
rejeter, sur des hommes qui
moi-même, pourquoi le blâme des ridicules intentions
m'influencèrent jamais,
entrées dans mon
qu'on me prête, et qui, n'étant jamais
ne me laisse pas goutcoeur, prouvent encore plus queje
des hommes
zerner au gré des passions
attachedouterun senlinstant
à la métropole pour
de mes secrets,
ment pour elle, sont les seuls dépositaires renfermer en
les seuls confidens des projets quej je ne puis
ne
rejeter, sur des hommes qui
moi-même, pourquoi le blâme des ridicules intentions
m'influencèrent jamais,
entrées dans mon
qu'on me prête, et qui, n'étant jamais
ne me laisse pas goutcoeur, prouvent encore plus queje
des hommes
zerner au gré des passions --- Page 521 ---
CHAPITRE XVII.
[1798]
T. Louverture
Dans une autre partie de son rapport,
cmmetutlepememnemeat français,
parlede la fauteque
n'écoutent que
continuellement des agens qui
en envoyant
citer un exemple, que pour
leurs passions; et autant pour
devrait laisser
faire sentir au Directoire exécutif qu'il
par lui, illui dit: t La nominagouverner Saint-Domingue)
delaRépublique
(( tion
dugénéral Desfurmeasalagenee
n'a
le peuple deSaint-
( à la Guadeloupe,
pu qu'étonmner
a été la
pas que ce général
(C Domingue, qui n'ignore
événemens survenus
cause des malheureux
( principale
des Sonthonax 4,
t dans le Sud, lors de la dernièremission
avait tant acC'était justifier Rigaud, que Sonthonax
cuséà propos de ces événemens.
sde
Le rapport terminait par de nouvelles protestations
envers la France, en se défendant de l'accudévouement
portée contre lui par Hédouville.
sation d'indépendance
fut chargé de le porter
Le citoyen Caze, homme de couleur,
daté du Caple 12 novembre, informait
en France.Cetacte,
avait député auprès de l'agent
le Direetoire exécutif qu'il
au nom du
le conjurer,
Roume, à Santo-Domingo, pour
de venir prendre les rênes du gouvernement
salut public,
de la colonie, abandonnées parllédouville.
à
T.Lonverturesatucha toujoursà dire, à répéter, pernel T'influençait, ne le dirigeait. C'est
suader, que personne
tous
un effet de la vanité, aetsmarymepegitees dans
les chefs. Hédouville a fait comme T. Louverture,
à ce dernier. Certes, T. Louverture
une de ses lettres
Desfourneaux s'était dégagé du Grand1 Nous n'avons pu savoir comment l'avait fait enfermer. Il est probable qu'il
Fort du Port-de-Paix où Sonthonax même
Pierre Michel, au départ forcè de ce
aura da son élargissement, de
que ensuite, le 19 juin, à garder les arcommissaire. Pierre Michel fut condamné et entrer au même fort durant la nuit,
rêts au Port-de-Paix durant le jour, à
par ordre de T. Louverture.
lettres
Desfourneaux s'était dégagé du Grand1 Nous n'avons pu savoir comment l'avait fait enfermer. Il est probable qu'il
Fort du Port-de-Paix où Sonthonax même
Pierre Michel, au départ forcè de ce
aura da son élargissement, de
que ensuite, le 19 juin, à garder les arcommissaire. Pierre Michel fut condamné et entrer au même fort durant la nuit,
rêts au Port-de-Paix durant le jour, à
par ordre de T. Louverture. --- Page 522 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'NAÎTI.
l'on croie qu'il a beaucoup
avait assez de génie pour que
Mais, cette
fait, sinon tout, par ses propres inspirations.
même peut le rendre seul responsable, et plus
prétention
de la postérité, sil'histoire prouve qu'il
coupable: aux yeux
faire le bien.
a fait le mal, lorsqu'il aurait pu
lfti
il
de son rapport qu'il imprimer,
Indépendamment
de l'événement du Fortpublia un écrit intitulé Exposition
d'une foule d'inLiberté, rédigé d'après les déclarations
dividus qui en furent témoins.
discutant
des faits,le général en chef,
Dansl'exposition
établit lui-même lajustification
ces diverses déclarations,
Manigat, decet honnête homme, en attribuant
du citoyen
à un blanc nommé
tout ce qui se passa au Fort-Liberté
le plus immoRaffin, - lêtre, dit-il, le plus intrigant,
machiavéral, le plus abject, le plus caméléon, le plus
Il démontra que Manigat ne fitque ce que luiinspilique.
souvent contrefait sa signature ; que
rait ce Raffin, quia
il aurait calmé les esprits
s'il avait dépendu de Manigat,
donné
et ramené le bon ordre; que ce témoignage a été
du
Adrien, colonel
en sa faveur par Mose lui-méme, par
5 régiment, et par tous les citoyens du Fort-Liberté.
n'avait donc que de bonnes intentions ; il n'aManigat
Néanmoins,
vait agi que sous la pression d'un intrigant!
dans
T. Louverture fita arrêter Manigatqui fut emprisonné
Il subissait encore cette
le Grand-Fort du Port-de-Paix.
détention injuste et arbitraire, à l'arrivée de T'expédition
française, en 1802.
cette injustice de T. Louverture, pour honorer la mémoire
1 Nous relevons
estimé, aimé, comme tous nos
d'un homme vertueux que nous avons connu, à un
avancé, après avoir rempli
contemporains. Manigat est mort au Cap
d'Haiti àge : il fut universellement
des fonctions importantes dans la République
respecté et regretté.
injuste et arbitraire, à l'arrivée de T'expédition
française, en 1802.
cette injustice de T. Louverture, pour honorer la mémoire
1 Nous relevons
estimé, aimé, comme tous nos
d'un homme vertueux que nous avons connu, à un
avancé, après avoir rempli
contemporains. Manigat est mort au Cap
d'Haiti àge : il fut universellement
des fonctions importantes dans la République
respecté et regretté. --- Page 523 ---
CHAPITRE XVII.
S11
[1798]
Revenons à l'agent Hédouville.
il avait rendu une proclamation
Avant de s'embarquer,
T.Louverture
datée du 22 octobre. Cet acte dénonçait
à tous les habitans de la'coloaux fonctionnaires publics,
nie, comme étant disposé à prononcer son indépendance
d'accord avec la Grande-Bretagne et les
de la France,
États-Unis.
circulaire dans le même sens à tous les
Il écrivit une
à Rigaud. Il nous faut
fonctionnaires publics, à Bauvais,
citer sa lettre à ce dernier.
l'ambition
lui
de quitter la colonie, par
a Forcé,
dit-il,
Toussaint Louverture, qui is'est
( et la perfidie du général
Américains,
aux émigrés et aux
C vendu aux Anglais, violerles sermens les plus solennels,
( qui n'a paseraint de
lui était atentièrement de l'autorité qui
( je vous dégage
et je vous engage à
C tribuée comme général en chef,
tel
du département du Sud,
A prendre le commandement
an 6.
la loi du 4 brumaire
A qu'il est désigné par habitans de cette colonie de n'en
C Ile est de l'intérêt des
des divisions et des
( pas augmenter les désastres, par
fasse
jusqu'à ce que la République y
(( guerres intestines,
C régner et respecter l'ordre constitutionnel.
de cet ordre le plus que vous pour-
( Rapprochez-vous donner de meilleur conseil. Ce sera
(( rez; je ne puis vous
Directoire exésatisfaction
moi d'assurer au
( une
pour
louer de votre dévouement
(( cutif, que je n'ai eu qu'à me
mon arrivée.
(( à la République, depuis
donnerez de nouC Je suis bien convaincu que vous en
c velles preuves en toutes occasions.
HÉDOUVILLE. 17
( T.
textuellement sa lettre à Rigaud, en date du
Telle fut
octobre). De même que nous n'en
ler vendémiaire (22
vous
Directoire exésatisfaction
moi d'assurer au
( une
pour
louer de votre dévouement
(( cutif, que je n'ai eu qu'à me
mon arrivée.
(( à la République, depuis
donnerez de nouC Je suis bien convaincu que vous en
c velles preuves en toutes occasions.
HÉDOUVILLE. 17
( T.
textuellement sa lettre à Rigaud, en date du
Telle fut
octobre). De même que nous n'en
ler vendémiaire (22 --- Page 524 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
donnons celle-ci tout enavons omis aucune autre, nous
aussi
tière, afin que le lecteur la juge avec nous et puisse
Rigaud, dans sa conduite al'égard de T.Louverture.
juger
un jugement
Mais, comme nous ne pourrons porter
d'autres
la production
équitable sur Rigaud, qu'après nécessairement dans un
faits, d'autres actes qui rentrent
l'examen de sa conduite poliautre livre, nous ajournons
tout
dans ce livre où nous grouperons
tique et militaire,
ce qui le concerne.
d'Hédouville, de
Examinons maintenant la conduite
de la France, jetant à son départ la pomme
cet agent
Mettons dans cet examen
de discorde à Saint-Domingue.
qu'à l'égard de Polvérel.
la même impartialité
du but de sa mission,
Nous avons peut-être assez parlé
comme
de démontrer qu'en agissant
pour nous dispenser
parfaitement.
il a fait à sondépart, Hédouvilley parvenait afin de constater la
Mais il est convenable d'y revenir,
et de
situation dans laquelle il laissait Saint-Domingue,
les événemens qui vont s'accomplir.
faire comprendre
adopté par
Jlest constant que dans le système politique
exécutif à l'égard de cette colonie, en y
le Directoire
un général de
envoyant comme son agent, un militaire,
effréréputation, c'était pour contenir l'ambition
grande
devenu général en chef de l'arnée de T.Louverture qui,
à la
voulait
souffrir une autorité supérieure
mée, ne
plus
mission la facultéd'arsienne. Hédouville avait aussi pour
Rigaud, ou de le laisser en fonction,
rêter et de déporter
et apIl arrive à Santo-Domingo
selon les circonstances.
continuent de combattre
prend que l'un et l'autre général
au ministre
les Anglais : là même, il en rend témoignage
T. Loude la marine. Il se rend au Cap, et apprenant par dans les
vient de repousser l'ennemi
verture que Rigaud
mission la facultéd'arsienne. Hédouville avait aussi pour
Rigaud, ou de le laisser en fonction,
rêter et de déporter
et apIl arrive à Santo-Domingo
selon les circonstances.
continuent de combattre
prend que l'un et l'autre général
au ministre
les Anglais : là même, il en rend témoignage
T. Loude la marine. Il se rend au Cap, et apprenant par dans les
vient de repousser l'ennemi
verture que Rigaud --- Page 525 ---
CHAPITRE XVII.
[1798]
il adresse une seconde lettre au généhauteurs de Pestel,
à l'égard de Rigaud;
une réflexion juste
ral en chef,ohilfait
le moindre désir
mais écrit-il à ce dernier?" Témoigne-t-ill
T.Louverture de venir auprès
de le voir, lorsqu'il presse
et les négociadès
les
de la guerre
de lui,
que
opérations
tions militaires le lui permettront?
et à Tibude nouveau à Cavaillon
Rigaud se distingue
saisit ce moment
les Anglais : l'agent
ron, en repoussant officiers dans le Sud. Était-ce uniquepour envoyer cing
leur'
et de leurs talens, ou
ment pour l'assister de
courage
de lui,
surveiller sa conduite ? Ils arrivent auprès
pour
de
une tentative de séducaussitôt qu'il venait
repousser
en rendait un
tion de la part du général Maitland, et qu'il
rend
Il est mandé et se
compte détaillé à ses supérieurs.
Louverture le désir
et témoignant à T.
au Port-au-Prince;
du Directoire exécutif,
qu'il éprouve de voir enfin l'agent
d'un
Directoire
l'a mis hors la loi depuis plus
de ce
qui
intercède,
an, il faut que ce soit le général en chefqui
de
d'obtenir
lui la faveur d'être admis auprès
afin
pour
l'agent, silencieux à son égard'.
demande sa
Ils se rendent tous deux au Cap. Rigaud
du Sud : l'agent la refuse ;
démission du commandement
différence
de cette circonstance, il marque une
et profitant
;ses officiers, qui ont déjà
d'égards entre les deux généraux:
lui font
inconvenans sur T. Louverture,
tenu des propos
services dans la colonie, tandis que
sentir l'inutilité de ses
de la
est accueilli avec distinction. N'est-ce pas,
Rigaud
faire naitre intentionpart de l'agent et de ses officiers,
?
nellement la jalousie dans le coeur de T. Louverture
avant, dans une note, qu'Hédouville n'éI Nous avons fait remarquer plus sur la tentative de séduction faite par lo
crivit ni à T. Louverture, ni à Rigaud, verbalement.
général Maitland, et qu'ill leur répondit
T. III.
utilité de ses
de la
est accueilli avec distinction. N'est-ce pas,
Rigaud
faire naitre intentionpart de l'agent et de ses officiers,
?
nellement la jalousie dans le coeur de T. Louverture
avant, dans une note, qu'Hédouville n'éI Nous avons fait remarquer plus sur la tentative de séduction faite par lo
crivit ni à T. Louverture, ni à Rigaud, verbalement.
général Maitland, et qu'ill leur répondit
T. III. --- Page 526 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'IAiTI.
retournent à leurs postes, pour pourstivre
Ces généraux
militaires contre l'ennemi. Une
le cours des opérations
de la part de l'acorrespondance pleine de ménagement
il lui
continue avec le général en chef. Si, parfois,
gent
c'est pour revenir ensuite à
tient le langage de l'autorité,
lui.
de haute considération pour
tous les témoignages
l'a-t-il renvoyé à son
A T'égard de Rigaud, pourquoi
? Serait-ce parce qu'il se convainquit que
commandement
attaché à la France que le général
ce général était plus
aux
d'Héchef? Erreur de le croire ; car Rigaud,
yeux
en
du Directoire exécutif, avait le torl
douville comme à ceux
de la classe blanche
vouloir la prépondérance
de ne pas
il avait le tort aussi de ne pas aimer les
dans la colonie;
l'agent du Directoire:
colons. Il n'avait qu'un mérite pour
refusé
c'était de hair les Anglais, d'avoir constamment
de les avoir combattus avec vigueur. Maisenleurs offres,
avait-il racheté ce quel'on considécore, ce mérite même
de sa part? Nefonait-onpssennelone
rait commedestorts
contre la classe entière
dansl'accusation portée en 1796,
affaires de fruchommes de couleur, même avant les
des
tidor?
son tort réel aux yeux du DirecQuant à' T.Louverture,
à être le chef
c'était de prétendre
toire et de son agent,
lui noir, occuper la
supérieur de la colonie, à vouloir,
croire
ni le
d'un blanc. Car est-il possible de
que
place
aient vu avec déplaisir que T.LouDirectoire ni son agent
colons dans tous leurs priviverture tendait à replacer les
les villes
Hédouville, charmé de son amnistie pour
léges?
écrit de T'étendre?1 Et à l'éde l'Ouest, ne lui avait-il pas
du territoire franbannis
gard des émigrés, jusqu'alors
le Directoire et
est-il encore possible de croire que
çais,
le moment où il faudrait
pas
son agent n'entrevoyaient
déplaisir que T.LouDirectoire ni son agent
colons dans tous leurs priviverture tendait à replacer les
les villes
Hédouville, charmé de son amnistie pour
léges?
écrit de T'étendre?1 Et à l'éde l'Ouest, ne lui avait-il pas
du territoire franbannis
gard des émigrés, jusqu'alors
le Directoire et
est-il encore possible de croire que
çais,
le moment où il faudrait
pas
son agent n'entrevoyaient --- Page 527 ---
CHAPITRE XVII.
S1S
[1798]
les faire rentrer
les amnistier du crime de royalisme. pour
France? Quoi Ilel Pacificateur de la Vendée,
au giron de la
avait fait tant de mal à la
de cette Vendée royaliste qui
avait fait cesser une
patrie ; cet homme politique qui
cet ancien
désastreuse dans le sein de la France,
guerre
hair les émigrés royalistes presque tous
comte, pouvait-il sincèrement voir avec peine l'accueil
nobles? Pouvait-il
l'ancien médecin des
que leur faisait à Saint-Domingue, avait étéuni avec eux
armées du Roi, T'ancien général qui
soutenir la cause des Rois et des Bourbons? Et ces
pour
dans la colonie, les O'Gorman, les Bruges;
émigrés reçus
de Libertas, etc., n'étaient-ils pas
les Contade, les Bayon
en
tous des colons, des propriétaires à Saint-Domingue,
l'amnistie était proclamée?
faveur desquels
tort aux
d'HédouT. Louverture avait un autre
yeux
à accepter Palliance de
ville: c'était de paraitre disposé
l'indécontre la France, à proclamer
la Grande-Bretagne
relativement aux Etats-Unis,
pendance dela colonie; car,
de
alliance ne
consister pour eux qu'à jouir
cette
pouvait
cette colonie. Mais encore,
l'avantage d'approvisionner
réellequ'un homme aussi éclairé, croyait
peut-on penser
de cette
de la part de
ment à la possibilité
indépendance
noire
T.Louverture, au point d'y entrainer la population
et de couleur? Durant son séjour à Saint-Domingue, n'avait-il
dà reconnaitre le dévouement de cette populapas
et sa haine
les Anglais ? T. Loution à la France,
pour
? Hédouverture les avait-il moins combattus que Rigaud
que les colons, capables de
ville ne pouvait soupçonner
mais du moment
cette félonie, par les faits antérieurs: ;
français réagissait contre les anciens
que le gouvernement
la réaction contre les noirs, ces
affranchis pour préparer
colons n'avaient plus de motifs pour désirer une sépara-
sa haine
les Anglais ? T. Loution à la France,
pour
? Hédouverture les avait-il moins combattus que Rigaud
que les colons, capables de
ville ne pouvait soupçonner
mais du moment
cette félonie, par les faits antérieurs: ;
français réagissait contre les anciens
que le gouvernement
la réaction contre les noirs, ces
affranchis pour préparer
colons n'avaient plus de motifs pour désirer une sépara- --- Page 528 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAYTI.
tion de la métropole ; et l'agent du Directoire
devait être rassuré sur leur
pouvait et
compte : aussi avons-nous
comment il les a amnistiés.
vu
Il faut donc chercher les motifs de sa
actes à son départ, dans la combinaison conduite, de ses
ment méditée, dont nous avons
politique longueparlé à
mission de l'agence de 1796.
l'occasion de la
détruire le
Elle avait eu pour but de
prestige et l'influence de la classe
de couleur, et l'agence n'y avait
des hommes
réussi
l'attitude prise
qu'en partie, par
par Rigaud. Sonthonax avait
nowveauz libres de 1793 aux anciens
opposé les
ville, en dégageant Rigaud de toute affranchis. Hédouobéissance à son chef
hiérarchique, en le chargeant seul du
Sud, en le divisant ainsi
commandement du
avec T.Louverture, voulut
poser les anciens
opaffranchis an nouveaux
arriver toujours au même
libres, pour
blanche dans
résultat: - rétablir la classe
sa prépondérance politique. T.Louverture,
personnifiant les nouveaux libres, et Rigaud les
leur désunion pouvait amener celle des deux
anciens,
résultat qu'on désirait,
classes. Ce
rivé
qu'on espérait obtenir, seraitarpendant la présence de Sonthonax, si
disons mieux, si les sentimens fraternels l'abnégation,
vaient pas déjoué cette
de Rigaud n'avant de T.I
manceuvrei, impie, en allant au-deLouverture, en lui tendant la main.
1798, après l'expulsion des
Mais, en
dié le caractère de T.
Anglais, Hédouville ayant étusait de sa lettre
Louverture, était assuré qu'il suffipour amener cette effroyable division.
l'écrivit, parce qu'il avait vu Rigaud soumis à
Il
Il remplit enfin l'objet
son chef.
prévu dans la lettre de
nax à Bauvais, en date du 18 août
Sonthoune paix
1797, où illuiannonçait
prochaine en Europe, quidonnerait au
exécutif la facilité
Directoire
(peut-être le plaisir) d'atteindre les
de sa lettre
Louverture, était assuré qu'il suffipour amener cette effroyable division.
l'écrivit, parce qu'il avait vu Rigaud soumis à
Il
Il remplit enfin l'objet
son chef.
prévu dans la lettre de
nax à Bauvais, en date du 18 août
Sonthoune paix
1797, où illuiannonçait
prochaine en Europe, quidonnerait au
exécutif la facilité
Directoire
(peut-être le plaisir) d'atteindre les --- Page 529 ---
CHAPITRE XVII.
[1798]
suns recoucoupables, les meneurs desfactions,
grands
civile. Or, comme cette
rir aux hasards d'une guerre
français
n'avait pas eu lieu, et que le gouvernement
paix
son agent alluma cette
n'avait pu accomplir son voeu,
civile par ses actes s1,
guerre
dont nous honorons d'ailleurs
Sil le général Hédouville,
comme homme privé et public,
le caractère personnel
cette mission éventuelle par ses instrucn'avait pas eu
réellement effacé à ses yeux
tions secrètes; si Rigaud avait
le
lui trouvait le Directoire exécutif, d'après
les torts que
rendu dans
de l'agence de 1796, ne se fat-il pas
rapport
lorsque T. Louverture le forle Sud auprès de ce général,
dans la
? Etait-il, àl'égard de Rigaud,
ça à s'embarquer
Hédouville,
Sonthonax ? Eh quoi!
même position que
renommilitaire de valeur, général
agent dela métropole,
colorée de
sachant l'attachement de la population
mé,
la France, ne sentait pas qu'en se
Saint-Domingue pour
non-seurendant dansle Sud, il réunirait à son autorité,
de réduire l'ile, en armant les chefs les uns con1 uJe sais qu'on a proposé
leut ambition effrénée, pour les détruire
tre les aulres, et de mettre à profit
est facile, sans doute; mais je ne) puis
de leurs) propres mains. Un tel moyen soit
avec la majeslé del la precroire que celle politique barbare de compatible Kerverseau, en septembre 1801).
mière nation du monde.. D (Rapport
sorlie du coeur d'un
C'est avec bonheur que nous citons cette protestation les horreurs qu'avait
Français loyal, qui, ayant été sur les lieux et connaissant les droits de T'humanité auprès
produites! la guerre civile du Sud, revendiquait était encore question de renouveler
de son gouvernement, en voyant exécutif. qu'il Il n'est pas moins vrai que ce fut le
T'affreuse politique du Directoire
résultat de la mission d'Hédouville.
etc.), cette mission avait pour objet
Suivant Thibaudeau (Hist. du Consulat,
l'ambition des chefs et
de les concilier, de contenir
t d'observer les partis,
attendre la paix en Europe pourl les écrat de gagner du lemps." C'est-à-dire,
ser.
Directoire
sourire à la guerre civile entre
Suivant Montholon - E le
parut
la
des droits de la
Toussaint et Rigaud, et mettre dans sa durée bon garantie etla France eut
métropole. s 1l fit plus que sourire : il ril de
coeur,
ensuite des regrets.
concilier, de contenir
t d'observer les partis,
attendre la paix en Europe pourl les écrat de gagner du lemps." C'est-à-dire,
ser.
Directoire
sourire à la guerre civile entre
Suivant Montholon - E le
parut
la
des droits de la
Toussaint et Rigaud, et mettre dans sa durée bon garantie etla France eut
métropole. s 1l fit plus que sourire : il ril de
coeur,
ensuite des regrets. --- Page 530 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'RAYTI.
lement ce département, mais celui de l'Ouest?
on alors le succès d'une résistance
ConçoitLouverture à cette
de la part de T.
autorité nationale, soutenue
troupes du Sud et de l'Ouest,
par les
vais sous ses ordres ?
ayant Rigaud et BauL'agent avait
montré à T. Louverture
plusieurs fois déqu'il avait les
voirs dans la colonie que le Directoire
mêmes pouil lui avait rappelé le
exécutifen France;
texted'uneloiquine
et le rang de général en
conféraitle titre
chef à un officier supérieur
pendantune campagne ; en proclamant la destitution que de
T.Louverture, en vertu de cette loi et de ses
nom de la France, de cette France
pouvoirs, au
nait de repousserles
pour laquelle on veAnglais, est-ce que toutes
du Nord elles-mémes
les troupes
Louverture
n'auraient pas fait défection à T.
pour se ranger sous les ordres de
Elles l'eussent fait d'autant
l'agent ?
mieux, que tous les actes du
général en chefparlaient toujours de la soumission
la France.Les colons seuls auraient
due à
de leur ami.
fait des voeur en faveur
Ce n'est donc pas unefaute que commit
eetteoccasion 1
de
Hédouville en
7 que
ne pas se rendre dans le
fut bien lei résultat de sa mission.
Sud; ce
la colonie
Comment ! il abandonne
au moment où il croit que T. Louverture
tend avec les Anglais, les Américains
s'enla raviràlaFrance
et les émigrés, pour
! Un général fuitainsi, lorsque la
servation du territoire a tous les élémens de la
condans une arméesguerdelEiaicce
défense
la crainte d'être capturé
parles Anglais, quil'empéchait d'allerdans le Sud?
n'a pas craint de l'être en allant
Maisil
en France.
Que fut-il arrivé de pis, s'il s'était
porté dans le Sud ?
4 Vie de Toussaint Louverture par M. Saint-Rémy,
p. 216.
fuitainsi, lorsque la
servation du territoire a tous les élémens de la
condans une arméesguerdelEiaicce
défense
la crainte d'être capturé
parles Anglais, quil'empéchait d'allerdans le Sud?
n'a pas craint de l'être en allant
Maisil
en France.
Que fut-il arrivé de pis, s'il s'était
porté dans le Sud ?
4 Vie de Toussaint Louverture par M. Saint-Rémy,
p. 216. --- Page 531 ---
CHAPITRE XVII.
[1798]
soutenu T. Louverture sur les
Que les Anglais auraient carils sn'avaient plus de troupes
côtesavecl leurs vaisseaux;
et il eût été même impossible à toute troupe
à proximité,
se méleraux troupes coloniales
anglaise de débarquer pour
Nord. Mais alors même, la moitié de Saint-Domingue
du
seraient restées sous T'aufrançais et la partie espagnole
exéDe nouveaux ordres du Directoire
torité de l'agent.
l'autorité de cet agent, T.
cutif venant ensuite fortifier
qu'il ne le
Louverture eût été vaincu : il était impossible
fàtpas. considérations n'ont pu échapper à un homme, un
Ces
le général Hédouville. Supmilitaire aussi distingué que
c'est admettre une faible portée poliposer le contraire,
lui faire cette intique à son esprit, et nous ne pouvons
division entre
jure. Donc, en partant ainsi, en semant la
Rigaud et T. Louverture, il a obéi à sa mission.
fàché de l'alliance du général en
Non, iln'a pas puêtre
: il savait bien à quoi
chef avec les colons et les émigrés
hommes
le
attachement de ces
s'en tenir sur
prétendu
ildevait
T. Louverture; il n'ignorait pas, ou
prévoir
pour
avecla faction coloniale en
qu'ils finiraient pars'entendre
le jouer et le livrer à la métropole en temps
France, pour
il écrività Kerverseau qui était à
opportun. En partant,
Saint-Yague : & Je n'ai que le temps de vous annoncer
oûl'autorité nationale
(( mon départ de Saint-Domingue,
T. Louverune fois, d'être méconnue par
a vient, encore
tard la
due d sa per-
( ture, qui subira tôt ou
peine
C fidie. >
ait dit de lui le général
Pour le moment, et quoi qu'en
T.Lonverturedtuitphus nécessaire cqueRigaud,
Hédouville,
réaction
l'on nourrissait en France
aux vues de
que
1,e'estqu'acontreles snoirs. Et la preuve de cette assertion,
départ de Saint-Domingue,
T. Louverune fois, d'être méconnue par
a vient, encore
tard la
due d sa per-
( ture, qui subira tôt ou
peine
C fidie. >
ait dit de lui le général
Pour le moment, et quoi qu'en
T.Lonverturedtuitphus nécessaire cqueRigaud,
Hédouville,
réaction
l'on nourrissait en France
aux vues de
que
1,e'estqu'acontreles snoirs. Et la preuve de cette assertion, --- Page 532 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
près le départ forcé d'Hédouville, le Directoire
blâma pas le général en chef; il ne fit aucun exécutifne
lever Rigaud de la mise hors la loi
acte pour reni pour confirmer dans
prononcée contre lui,
ses mains le commandement
Sud; ; c'est qu'il ne fit rien non plus
du
dissensions entre
pour faire cesser les
ces deux généraux, ni pour
guerre civile qui éclata neuf mois
empécher la
agent;
après le départ de son
cestqu'onabandonnal Rigaud à ses
et qu'on désirait
propres forces,
conséquemment qu'il fàt
c'est
qu'enfin,. Roume, nouvel
vaineu;
agent, soutint T.
par tous ses actes.
Louverture
Roume, en effet, remplaça Hédouville. T.
ne comptait pas sur la prévoyance du Directoire Louverture
Le fer pluviose an VI (20j
exécutif.
douville allait
janvier), au moment où Hépartir, le Directoire exécutif, par un arrêté
secret, ignoré de son agent, désigna Roume
le
placer en casde mort. La
pour rempreuve qu'Hédouville
cet arrêté, c'est qu'en partant il écrivit à Roume ignorait
dénoncer T.
pour lui
Louverture, en l'engageant de n'avoir
cune correspondance avec le général en chef, dont il ausoin cependantde ne pas prononcer la destitution, eut
quilen eût les pouvoirs.
quoiKerverseau nous donne quelques particularités à cet
égard.
G Un incident, dit-il, que personne n'avait
blait devoir donner aux affaires
prévu, semAu moment où
une direction nouvelle.
Toussaint se croyait débarrassé de toute
autorité supérieure, un nouvel agent se trouvait tout-àcoup au milieu de la colonie, comme
Lors du départ d'Hédouville
par enchantement.
nistre de la marine
pour Saint-Domingue, le miavait secrêtement déposé entre les
mains du contrôleur Dumaine, 2n paquet cacheté
qui ne
n'avait
blait devoir donner aux affaires
prévu, semAu moment où
une direction nouvelle.
Toussaint se croyait débarrassé de toute
autorité supérieure, un nouvel agent se trouvait tout-àcoup au milieu de la colonie, comme
Lors du départ d'Hédouville
par enchantement.
nistre de la marine
pour Saint-Domingue, le miavait secrêtement déposé entre les
mains du contrôleur Dumaine, 2n paquet cacheté
qui ne --- Page 533 ---
CHAPITRE XVII.
[1798]
cas de mort de l'agent. Peu de
devait être décacheté qu'en
forcé, Dumaine, jugeant
jours après son embarquement
équivarelativement à la colonie, cet embarquement
que,
ce paquet au général en
lait au cas de mort, présenta
trouve égaleenveloppe levée, on en
chef'. La première
Roume.
cachetéeset.adressées: au citoyen
ment deuzautres
continssent sa nominaPersonne nedouta plus qu'ils ne
fonctionsde l'agence, et ces conjectures
tionéventuelleaux'
dans sa
vérifièrent... Roume, continue Kerverseau,
se
1791), n'avait pas donné une haute
première mission (en
fermeté. Celle que ses collèidée de sa politique et de sa
de la
du Direetoire avaient répandue
gues dans l'agence
et de la nullité de ses moyens,
singularité de ses systèmes
et
contribué à le rehausser dans l'opinion,
n'avait pas
bonheur dans la circonstance;
cela même pouvait être un
ne
reçu un agent qu'il
car le général en chefn'aurait pas
redouse serait pas cru sûr d'asservir, et auraitégalement
de
l'affreuse énergie du crime et le noble courage
té
Iledt été difficile de fabriquer un personnage
la vertu
au rôle qu'il convenait
plus propre, dans les conjonctures,
de
de lui faire jouer. Il le sentit, et s'empressa
à Toussaint
lui était offerte de ménager les
profiter de l'occasion qui
faire de l'autorité
avec la République, et de
apparences
et un appui de son amnationale elle-même uni instrument
du
à l'administration municipale
bition. Il se joignitdone
les
inviter le citoyen Roume à venir prendre
Cap, pour
rênes du gouvernement. D
T. Louverture : il avait da préILe Directoire exécutif élait aussi fin que
Hédouville que Sonthonax
voir que ce dernier pouvait aussi bien contraindre en cas de mort de cet agent que ce
à s'embarquer, et ce n'est pas seulement arrêté secrel a da être pris. Cela répaquet dut être décacheté : un second du 12 décembre; ; il lui dit a que le
sulte d'une lettre de Roume à Rigaud, dans des cas semblables au départ
d'être sun agent,
* Directoire l'a chargé
d d'Hédouville. a
ait aussi fin que
Hédouville que Sonthonax
voir que ce dernier pouvait aussi bien contraindre en cas de mort de cet agent que ce
à s'embarquer, et ce n'est pas seulement arrêté secrel a da être pris. Cela répaquet dut être décacheté : un second du 12 décembre; ; il lui dit a que le
sulte d'une lettre de Roume à Rigaud, dans des cas semblables au départ
d'être sun agent,
* Directoire l'a chargé
d d'Hédouville. a --- Page 534 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
Ainsi, ce ne fut pas de son propre mouvement
Louverture appela Roume.
que T.
Nous remarquonsici que les instructions du
exécutifà ce nouvel agent, qui recueillait la
Directoire
mort, étaient doubles,
succession du
puisqu'ilya avait sous la
enveloppe du paquet, deuz autres cachetés
première
nul doute, contenant des
: l'un, sans
instructions
sur de beaux
ostensibles, basées
principes ; l'autre, contenant des
tions secrêtes, basées... sur quoi? La conduite instrucrépondra à cette intéressante
de Roume
ce persomnageétait aussi
question; et l'on verra que
le Directoire
bien fabriqué pour le rôle auquel
exécutif le destinait, que pour
venait à T. Louverture.
celui qui conQuel était le but de ce dernier, par le renvoi
ville?Degouverners
d'HédouSaint-Domingue comme
au profit de son insatiable ambition.
ill'entendait,
conception hardie,
S'il arriva à cette
audacieuse, n'est-ce pas à Laveaux, à
Sonthonax, et même au Directoire exécutif, à leur
tique machiavélique, qu'on doit le
polion peut trouver T.J Louverture
reprocher, si toutefois
coupable d'avoir
projet aussi gigantesque ? Le système
conçu un
vernement
adopté par le goufrançais et ses agens avait cru trouver
un instrument aussi docile qu'il était
en lui
mais il sentit sa valeur; il crut
effectivement utile;
naient le droit de
que ses capacités lui dongouverner la colonie : il voulut
en dépit de la France.
en user,
Oh ! ce n'est pas nous qui lui reprocherons
ambition; car elle était
une telle
devoir
trop naturelle de sa part. Notre
consistera seulement à le suivre dans tous ses
cédés, à constater quel usage il fit de son
proautorité. Si l'histoire
pouvoir, de son
nous donne les moyens de
qu'il a fait le bien en faveur de toules les
prouver
classes de la
la colonie : il voulut
en dépit de la France.
en user,
Oh ! ce n'est pas nous qui lui reprocherons
ambition; car elle était
une telle
devoir
trop naturelle de sa part. Notre
consistera seulement à le suivre dans tous ses
cédés, à constater quel usage il fit de son
proautorité. Si l'histoire
pouvoir, de son
nous donne les moyens de
qu'il a fait le bien en faveur de toules les
prouver
classes de la --- Page 535 ---
CHAPITREXVI.
[1798]
distinction entre les hommes, en se
population, sans
éternels qui régissent les sociéfondant sur les principes
aura méritées.
tés, nous lui décernerons les louanges qu'il
son administration: 1a été oppressive,
Maissi, au contraire,
faire le bien, nous flétrirons sa
s'il a fait le mal, pouvant
mémoire.
la correspondance et les actes offiAprès avoir produit
Hédouville et T. Louciels qui ont eu lieu entre l'agent
l'arrivée du premier jusqu'à son départ,
verture, depuis
de relever diverses erreurs
nous pourrions nous dispenser
Pamphile de Lacroix dans ses Mémoires,
commises par
les relations du général en chef avec
en ce qui concerne
Mais comme ces erreurs ont été reproduites par
Rigaud.
Histoire d'Haiti, et que cet auteur
M. Madiou, dans son
de
provenant des traditions populaires
en anjoutéd'autres
est de notre devoir de les
notre pays, nous croyons qu'il
et de
examiner ici, afin de les réfuter toutes ensemble,
auraient de fàcheux, en induisantl'odétruire ce qu'elles
dansde fausses
pinion des contemporainsetd dela postérité
sur les faits historiques et sur la conduite
appréciations, Rigaud et de T.Louverture, ces deux grandes
respectivedel
figures qui ont brillé dans nos annales.
Que notre compatriote nous pardonne cet examen que
dans l'intérêt de la vérité : cette vénous entreprenons
auteur craigne
rité est trop utile aux peuples, pour qu'un
d'undevancier dansla carrière
de blesser la susceptibilité
honorer
de l'histoire. Il faut la dire aux hommes, pour
l'histoire et les porter à se prémunir contre des idées et
les
à leur insu, dans des
des opinions qui
entraineraient,
essentiellesentimens indignes d'eux etqui leur nuiraient
ment.
de la vérité : cette vénous entreprenons
auteur craigne
rité est trop utile aux peuples, pour qu'un
d'undevancier dansla carrière
de blesser la susceptibilité
honorer
de l'histoire. Il faut la dire aux hommes, pour
l'histoire et les porter à se prémunir contre des idées et
les
à leur insu, dans des
des opinions qui
entraineraient,
essentiellesentimens indignes d'eux etqui leur nuiraient
ment. --- Page 536 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
de
Al'égard de T. Louverture, si Pamphiledelacroix,
Kerverseau, le représente comme jaloux de
même que
lui-même a fait éclater ce sentiment regrettable
Rigaud,
dans sa lettre à Hédouville, en date
pour sa propre gloire,
de mérite
être jaloux.
du 22 septembre: il avait trop
pour Lacroix offre à
de
Mais quant à Rigaud, que Pamphile
le
à accuser gél'histoire comme C étant toujours disposé
libres;
de Laveaux de favoriser les nouveaur
a néral
autant de
que de peine
comme ayant vu avec
jalousie de
de
de T. Louverture au grade
général
a la promotion
lejoug le plus dur surles
A division ; commefaisant peser sur les blancs';c'est
inquiète
a noirs, la défiancela plus
de cct aulà tout un système créé par T'imagination
teur.
dans ce volume, que Rigaud
Nous avons assez prouvé
noirs, tout en conn'avait aucun sentimentl hostile pourles
c'edt
les colons. Pour les noirs,
venant quiln'aimait pas
noirs eux-mêmes ont
été de sa part une absurdité; et les
à Rigaud.
démenti cette assertion, par leur attachement
c'est autre chose. Qui les aima jamais,
Pour les colons,
leurs enfans,
qui pouvait aimer des hommes quihaissaient à la France,
n'étaient point attachés à leur patrie,
qui
ennemis? Qui
puisqu'ils) livrèrent sa colonie à ses éternels
aller
estimer les émigrés, fuyant le sol natal pour
pouvait
étrangères de l'envahir,
partout solliciter les puissances
Les émigrés,
afin d'étouffer la liberté du peuple français?
commirent dans les rangs de leurs armées pour
qui se
leurs frères? Mais quant aux
battre leurs concitoyens,
le défenblancs
attachés à leur pays, qui
autres
français
- Mémoires, pages 332, 340 du tome 1er.
2 Mémoires, tome f'r, p. 306, 315, 320.
l'envahir,
partout solliciter les puissances
Les émigrés,
afin d'étouffer la liberté du peuple français?
commirent dans les rangs de leurs armées pour
qui se
leurs frères? Mais quant aux
battre leurs concitoyens,
le défenblancs
attachés à leur pays, qui
autres
français
- Mémoires, pages 332, 340 du tome 1er.
2 Mémoires, tome f'r, p. 306, 315, 320. --- Page 537 ---
CHAPITRE XVII.
[1798]
qui recueillirent tant de gloire,
dirent avec tant d'énergie,
estime les Russes qui
Rigaud les estimait,
comme on
bralèrent leur vieille capitale pour sauver Tindépendance
comme on estime les Espagnolsqui mainde leur pays, -
tinrent leur nationalité par leur courage.
n'était point jaloux del la promoRigaud a prouvé qu'il
de division, au
tion de T. Louverture au grade de général
l'initiative
degénéral en chef, en prenant envers lui
rang
intime, en obéissant constamment
d'une correspondance
d'Hédouville. Nous examineà ses ordres jusqu'au départ
cet évétard ce qui s'est passé entre eux après
rons plus
nement.
d'autres erreurs. Pamphile de
Cela posé, détruisons
au Cap
Lacroix a fait faire à Rigaud, un premier voyage d'Héde T. Louverture, peu après l'arrivée
en compagnie
T. Louverture se rendit
douville. Nous avons prouvé que
et ensuite qu'il y fut avec Rigaud,
d'abord seul au Cap,
Mais cet auteur dit
quatre mois après l'arrivée de T'agent.
encore:
Hédouville, ne sachant comment mettre
a Le général
(de la part du
a un terme aux contrariétés quiléprouvait
irriter les
le parti, pour ne pas
a général en chef), prit
au Cap avec le
de
del l'appeler
a soupçons T.Louverture,
d'avoir des instructions
A général Rigaud, sous prétexte
à leur
1 e D
A
nouvelles
communiquer
crécet auteur cite, avec la plus grande
Et à ce sujet,
T. Louveraurait été tenu par
dulité, un monologue qui
: d'où il réture au passage de Rigaud au Port-au-Prince
Ce
dernieraurait étéune seconde fois au Cap.
sulte que ce
créole
colon) digne
monologue, dit-il, il le tient d'un
(un
Mémoires, t. 1e, p.302.
D
A
nouvelles
communiquer
crécet auteur cite, avec la plus grande
Et à ce sujet,
T. Louveraurait été tenu par
dulité, un monologue qui
: d'où il réture au passage de Rigaud au Port-au-Prince
Ce
dernieraurait étéune seconde fois au Cap.
sulte que ce
créole
colon) digne
monologue, dit-il, il le tient d'un
(un
Mémoires, t. 1e, p.302. --- Page 538 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAÎTI.
delabouche de T. Louverture
defoi, qui l'aurait entendu
d'une voix creuse et inspirée.
qui le prononça
quelquefois la forme du RoLes Mémoires prennent
Pamphile de Lacroix en
man, et dans cette circonstance,
a fait un, d'après son créole.
de Rimonologue et ce voyage
Ilproduit ce prétendu
du Môle. Or, nous avons
gaud, après laprise de possession
Louverture auprès
qu'Hédouville ne manda que T.
prouvé
Rigaud, même pour le
de lui, qu'il n'avait pas appelé
de cegénéral. Nous avons encore prouvé
premier voyage
T. Louverture était au Port-dequ'en sortant du Môle,
fut de ce
Paix le 15 octobre, et aux Gonaives le 21; qu'il
T'habitation D'Héricourt, pendant que
dernier lieu sur
ses
du Fort-Liberté se passait; et cela, d'après
l'affaire
Directoire exécutif, dont
propres lettres. Son rapport au
conduite dans
sa
nous avons cité un passage expliquant
luidans
corrobore les faitsdéclarés par
cettecirconstance,
Hédouville'. Il n'était done pas
sa correspondance avec
S'il
était
et si
en ce moment.
n'y
pas,
au Port-au-Prince
nous avons lu
Rigaud n'a pas été appelé par l'agent (dont
donc ce
officielle), comment
toute la correspondance
aurait-il pu être tenu? Cette fable,ingénieusemonologue
les événemens, est détruite par ces
ment inventée après
le vOcirconstances mêmes. Le lecteur n'a qu'à prendre
de Lacroix
s'en convaincre; car,
lume de Pamphile
pour
dire coms'il fait aller Rigaud au Cap, il a soin de ne pas
ment il est retourné dans le Sud.
Quantà M. Madiou, qui admet comme nous, deux voyaau
et un seul de la part de Riges de T. Louverture
Cap,
1 Kerverseau dit aussi : € Avent et lors de l'événement du Fort-Liberté, le
K général en chef élait à D'Héricourt. >
de Lacroix
s'en convaincre; car,
lume de Pamphile
pour
dire coms'il fait aller Rigaud au Cap, il a soin de ne pas
ment il est retourné dans le Sud.
Quantà M. Madiou, qui admet comme nous, deux voyaau
et un seul de la part de Riges de T. Louverture
Cap,
1 Kerverseau dit aussi : € Avent et lors de l'événement du Fort-Liberté, le
K général en chef élait à D'Héricourt. > --- Page 539 ---
CHAPITRE XVII.
[1798]
la
aussi le voyage de ce dernier après prise
gaud; plaçant
il
des traditions popudepossession du Môle, dit, d'après
laires :
accueilT.Louverture, après son monologue,
a Que
fraternité,quoide Rigaud;
strasreirrd
del'arrestation
qu'ilfitbruits aul Port-an-Prince
ensemble dansla voiturodecedernier;e que,
qu'ils partirent
communicatif et défiant, T.J Louquoiqu'ils Ise montràt peu
contre les conseils
verture lui dit de se tenir en garde
oublier
les hommes de coud'Hédouville; de ne pas
que
d'une commune origine, étaient nés pour
leur et les noirs,
leur union
s'aimer et s'entr'aider; que ce n'était que par
pourrait renaitre; que les deux
que l'ancien régime 'ne
combattre les tendances
castes devraient s'entendre pour
de
l'indépendance
liberticides du Directoire, proclamer
et s'isoler par ce grand acte des réactions
Saint-Domingue
en France contre la liberté générale;
qui, déjà, s'opéraient
le discours de Tousque Rigaud écouta favorablement
saint, si ce n'estce quiavait ntwerngaufaligeobeer
il lui dit que la France ne rétablirait jamais l'esclavage. dans
Quand ils arrivèrent sur lT'habitation D'Héricourt
Toussaint réunit tousles cultivateurs de ce quarle Nord,
comme un des défenseurs les
tier, et leur présenta Rigaud
le
ardens de la liberté, celui qui devait remplacer.>
plus
d'avance de la succesVoilà T. Louverture disposant
titre éventuel,
sion d'un héritage qu'il ne possédait qu'à
hommes
tant est grand son amour pour Rigaud et pour les
faisant d'ailleurs deux castes entrel les hommes
de couleur,
moins
du bonde la race noire. Le voilà non
préoccupé colonie
heur des noirs, et visant à l'indépendance de la
pour le leur assurer.
Maisbientôt:
.>
plus
d'avance de la succesVoilà T. Louverture disposant
titre éventuel,
sion d'un héritage qu'il ne possédait qu'à
hommes
tant est grand son amour pour Rigaud et pour les
faisant d'ailleurs deux castes entrel les hommes
de couleur,
moins
du bonde la race noire. Le voilà non
préoccupé colonie
heur des noirs, et visant à l'indépendance de la
pour le leur assurer.
Maisbientôt: --- Page 540 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAÎTI.
la
grande cordialité par
accueilli avec
plus
A Rigaud,
secrels avec lui. T. LouverHédouville, a des entretiens
de couleur
s'en montre inquiet. Il réitère au général
ture
lui avait donnés et lui propose de noules conseils qu'il
s'en montre
de se détacher de la France. Rigaud
veau
entrevue d'Hédouville. Pendant cet
indigné; il obtient une
Hédouville fait appeler T. Louverture quiignoentretien, rival fàt dans ce moment au palais national.
rait que son
attendant
en chef est introduit, en
quel'agent
Le général
dans un salon qui n'édu Directoire vienne le recevoir,
trouvait Riune cloison de celui où se
tait séparé que par
couleur déclarer à Hédougaud. IL entend le général de
ville,qu'il lui avait proposéde se crendreinadipyendautdele
et T. Louverture voit aussitôt
France. Rigaud se retire,
courdevant luiavec unephysionomie
l'agent se présenter
T. Louverture se trouvait au
roucée qui le déconcerte.
enlevé et
à bord
d'Hédouville; il pouvait être
jeté
pouvoir
illui dit qu'il n'avait tenu ce
d'un des bâtimens de la rade;
de sonder ses intentions 1. >
langage à Rigaud, qu'afin
d'après le téCes traditions, que M. Madiou rapporte,
de vieux Haitiens, qui auraient été employés
moignage
Hédouville au Cap, ne méritent
dans le palais qu'habitait
monologue fourni
plus de créance que le prétendu
pas
de Lacroix : elles sont invraile créole de Pamphile
par
absurdes. Ces vieux Haitiens ne pouvaient
semblables,
obscure, servile; et dès-lors
être que dans une condition
choses,
auraient-ils pu savoir de telles
passées
comment
t. 1*, p. 317 et 318. Dans son Voyage dans le Nord
1 Histoire d'Haiti,
parle aussi de ces traditions populaires; mais il
d'Haili, M. Hérard Dumesle T'historien doit toujours mettre lorsqu'il relate des
le fait avec cette réserve sûr. que Nous sommes heureux de dire ici que nous nous
faits dont il n'est pas
écrivain national sur bien des points de notre histrouvons d'accord avec cet
soit si rare dans notre pays.
toire. 1l est fâcheux que son ouvrage
. Dans son Voyage dans le Nord
1 Histoire d'Haiti,
parle aussi de ces traditions populaires; mais il
d'Haili, M. Hérard Dumesle T'historien doit toujours mettre lorsqu'il relate des
le fait avec cette réserve sûr. que Nous sommes heureux de dire ici que nous nous
faits dont il n'est pas
écrivain national sur bien des points de notre histrouvons d'accord avec cet
soit si rare dans notre pays.
toire. 1l est fâcheux que son ouvrage --- Page 541 ---
CIAPITRE XVII.
[1798]
tels
Rigaud et T. Louentre des hommes
qu'Hédouville,
verture ?
teniràla relation déjà donnée
Ilnous suffirait de nous en
de Rigaud avec le général en chef, pour rendu voyage
où Rigaud est représenté comme
verser cet échafaudage
trahir la contiance
sollicitant une entrevue de l'agent pour
commettant envers son chef, son frère,
de T.Louverture,
M. Madiou dise de lui qu'il
laplus lâche délation, quoique
Cedernier
avaitun caractère audacieux et chevaleresque.
la
d'une telle bassesse; car on
terme exclut
possibilité
et lhonsans avoir de l'honneur,
n'est paschevaleresques
intimes.
neur exclut la trahison de confidences
ces traditions, qu'on se rappelle
Mais, pour apprécier
était
essentiellement politique,
donc que T. Louverture,
il devrait d'autant plus se
d'un caractère très-méfiant;
M. Macontre Rigaud, son rival, d'après
tenir en garde
comdiou lui-même. Cen'est pas T. Louverturequiaurait
après avoirtenu le monologue que cet
mis une tellej faute,
prouverait qu'il se méfiait
auteur rapporte aussi, lequel
au
de vouloir le faire arrêterà son
déjà de Rigaud,
point
Louverture aurait déEt T.
passage au Port-au-Prince.
voilé toute sa pensée, toutes ses vues à Rigaud'Illaurait
recommandé aux cultivateurs du Nord, comme son futur
avoir dit que la caste des
successeur au pouvoir. après
T.J Louvermuldtres est supérieure à la caste des noirs!"
ture aurait fait un tel aveu
tdonEnsuite, quelles étaient donc les prevesquilavaite
aux hommes de counées jusque-là de son attachement
mulâtres enfin,
qu'il fat porté à appeler
leur, aux
pour
l'attention de Rigaud sur la nécessité de ne pas se désude maintenir au contraire l'union entre les deux
nir,
les termes de ses lettres à Laclasses? Qu'on se rappelle
T. 111.
muldtres est supérieure à la caste des noirs!"
ture aurait fait un tel aveu
tdonEnsuite, quelles étaient donc les prevesquilavaite
aux hommes de counées jusque-là de son attachement
mulâtres enfin,
qu'il fat porté à appeler
leur, aux
pour
l'attention de Rigaud sur la nécessité de ne pas se désude maintenir au contraire l'union entre les deux
nir,
les termes de ses lettres à Laclasses? Qu'on se rappelle
T. 111. --- Page 542 ---
ÉTUDES SUR L'ISTOIRE D'TAiTi.
qu'il lachaa propos de Villatte.
veaux, de la proclamation
avoir parlé
M. Madiou les a sans doute ignorées, pour
conduite
des sentimens de T.I Louverture. Toute sa
ainsi l'affaire du 50 ventôse n'avait-elle pas décelé plutôt
dans
les hommes de couleur, pour ces
son antipathie pour vomis sur la terre de Saint-Domonstres que lenfer a
mingue?
le
aux yeux de T.Louverture, les
Mais, nous répétons,
mulâtres,les noirs, les blancs eux-mémes squoiquilparatles
hommes enfin, n'étaient que desinstrumens
aimer,tousles
à son ambition démesuquidevaient servirà son élévation,
àl la satisfaction de son orgueil. In'en haissait aucun,
rée,
haissait tous. C'est plutôt les hair que les aimer,
ou illes
de
par
quand on adopte le système gonvernementindiqué
quiles faitconsidérer comme des instrumens,
Machiavelet Un chef doit se conduire autrement à l'édes machines. semblables; car la nature ne lui a donné augard de ses
leur volonté, et
cun droit sur eux: il n'est chef que par
cette volonté est nécessairement intelligente.
prétend encore, toujours d'après les traditions
M.Madioup dans ce même voyage de Rigaud: :
orales, que
contre T.LouverC Hédouville exalta son patriotisme
le renditinture; qu'illui
Temtakmeeemetecal
du général en
aspeakirmsemwakee
dépendant
dès qu'il commencerait ses attaques
der vigoureusement,
et Rigaud
dans le Nord contre le chef noir; ; qu'Hlédouville Barthégagnèrent au parti del la métropole Pierre Michel, d'une
Golard, Bellegarde, Dalban, tous officiers
lemy,
des cultivateurs de diverses comgrande influence ; que
de
que Rimunes furent aussi gagnés au parti
Rigaud;
le Sud.
en organisant des conspirations
gaud partit pour
T. Louverture qu'il croyait persur toute sa route contre
ses attaques
der vigoureusement,
et Rigaud
dans le Nord contre le chef noir; ; qu'Hlédouville Barthégagnèrent au parti del la métropole Pierre Michel, d'une
Golard, Bellegarde, Dalban, tous officiers
lemy,
des cultivateurs de diverses comgrande influence ; que
de
que Rimunes furent aussi gagnés au parti
Rigaud;
le Sud.
en organisant des conspirations
gaud partit pour
T. Louverture qu'il croyait persur toute sa route contre --- Page 543 ---
CHAPITRE XVII.
S51
[1798]
Pétion
à Léogane, Tadjudant-général
du, etc; qu'enfin,
en faveur de Riclandestinement la propagande
faisail
gaud 1', D
néant toutes ces imputations de la
Or, pour réduire au
n'avons
calomnieuses contre Rigaud, nous
qu'à
tradition,
une seule fois au Cap avec T.
rappeler au lecteur qu'ilalla
de lui au
qu'il en revint avec lui et se sépara
Louverture,
après avoir reçu ses ordres et sesinstrucPort-au-Prince,
contre les Anglais à Jérémie. Hédoutions pour marcher
le commandement du
ville ne lui a donné qu'en partant,
la lettre du 22 octobre qui le rendait indépenSud, par
en chef. Rigaud aurait-il pu
dant de l'autorité du général
conspirer en présence de T.J Louverture?
Hédouville
fut forcé de s'embarquer, devait comEth
qui
le
noir? Avec quelles
mencer des attaques contre
chef
dû recourir à T.
troupes eût-il pu agir ainsi, quand il a
l'inviter à aller apaiser les troubles du
Louverture pour
Fort-Liberté ?
des
que le
N'imputons pas, même à Hédouville,
projets
bon sens réfute.
est resté auprès de Laplume jusqu'à l'apEt Pétion, qui
hostilités de la guerre civile; Pétion,
proche des premières
estimait si peu Rigaud, aurait fait la propagande pour
qui
avaient donc de cet homme célui! Quelle pauvre opinion
contes ridicules à son
lèbre, ceux qui ont répandu ces
égard?
; en les
Oh! défions-nous de nos traditions populaires
sans discussion, nous nous exreproduisant sans examen,
les
et à égarer
généposons à nous égarer nous-mémes,
la
rations présentes et futures, en leur présentant plupart
1 Histoire d'Haiti, t. 1",p. 319 el 320. --- Page 544 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI:
de nos révolutionnaires sous un faux jour.I L'histoire
plus de certitude dans le narré des faits.
exige
Que d'événemens
contemporains se passent
sous les yeux d'un écrivain, dans
souvent
chefou des
lesquels la conduite d'un
hommes politiques est dénaturée
des
lomnies enfantées par l'erreur
par
caou la mauvaise foi!
ment se rapporter alors
Comaveuglément à des traditions
pulaires qui datent de plus de
pocinquante ans ?
'histoire
plus de certitude dans le narré des faits.
exige
Que d'événemens
contemporains se passent
sous les yeux d'un écrivain, dans
souvent
chefou des
lesquels la conduite d'un
hommes politiques est dénaturée
des
lomnies enfantées par l'erreur
par
caou la mauvaise foi!
ment se rapporter alors
Comaveuglément à des traditions
pulaires qui datent de plus de
pocinquante ans ? --- Page 545 ---
CHAPITRE) XVII.
[1798]
RÉSUMÉ DE LA TROISIEME ÉPOQUE.
on voit la colonie de Saint-DoPendant cette époque,
les colons
mingue, livrée en partie aux étrangers par
la médans l'impossibilité d'être secourue par
français,
elle-même en Europe, dans une
tropole qui est engagée
des principes de sa réguerre générale pour le triomphe
de son tervolution et pour la défense de T'indépendance
ritoire.
eque par les hommes
la
Taderakewansertes
la métropole avait élevés à dignité
dela race noire, que
centaines
de citoyens français; cari iln'y a que quelques
restés fidèles au drapeau tricolore : la plus
d'Européens
officiers et des soldats avaient suivi le
grande partie des
torrent de la trahison.
le
général est Laveaux,
En ce moment,
gouverneur
borné
courageux soldat, mais dont l'esprit
brave militaire,
a déjà fait entrevoir rque, sous ce rapport,
comme politique de la mission qui lui est dévolue.
il sera au-dessous
seconAutour delui sont Villatte et T. Louverture quile
dans la défense du territoire ; dans l'Ouest et dans le
dent
défendent aussi ces proSud, sont Bauvais et Rigaud qui
des téde donner à Laveaux
vinces : tous s'empressent
l'aider dans sa tàche.
moignages de leur soumission pour
militaires et leurs subordonnés se sont plaCes notabilités
tleurs frères, les
césàlah hauteur de leurs devoirs : dirigeant
ils obtiennent bientôt
organisant en troupes régulières,
six mois après
contre les étrangers des succès tels, que
le
civils pour la France,
le départ des ex-commissaires
n'est plus
triomphe de sa cause et de la libertégénérale
l'aider dans sa tàche.
moignages de leur soumission pour
militaires et leurs subordonnés se sont plaCes notabilités
tleurs frères, les
césàlah hauteur de leurs devoirs : dirigeant
ils obtiennent bientôt
organisant en troupes régulières,
six mois après
contre les étrangers des succès tels, que
le
civils pour la France,
le départ des ex-commissaires
n'est plus
triomphe de sa cause et de la libertégénérale --- Page 546 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'tIAYTI.
termine aussi glorieusement
douteux. L'année 1794 se
qu'elle avait paru désespérante à son aurore. succès miannée commence par d'autres
Une nouvelle
immédiatement au goulitaires dans les lieux soumis plus
alors de
Un navire de guerre arrive
verneur général.
notificamunitions et une nouvelle
France avec quelques
la liberté
La France, persistion de la loi sur
générale.
nouvelle énercommunique ainsiune
tant dans sa justice,
à son tour qu'ils se
et elle apprend
gie à ses défenseurs;
amour et de sa reconnaissont rendus dignes de son
sance.
par son incapacité
Mais bientôt, le gouverneur général,
livrant à des intrigues indignes de son rang,
politique, se
devient cause de rivalités et
déconsidérant son autorité, Louverture; il excite celuidejalousies entre Villatte et T.
le font prél'autre, en cédant à ses flatteries qui
ci contre
cette situation au profit de
férer. T. Louverture exploite
nées des suggestions
son ambition. Dans ses préventions
et del Desfourde Sonthonax
qu'ila reçues précédemment
classe entière les
Laveaux étend contre une
reproneaux,
avoirl le droit de faire à Villatte, devenul'obchesquileroit
: il transmet ses préventions injustes
jet de son aversion
de la métropole.
au gouvernement
apprend
Cependant, dans l'intervalle, ce gouvernement
obtenus contre l'ennemi, et les espérances
les succès
du territoire COqu'ils faisaient naitre pour son expulsion
Villatte,
nationalesà
lonial; il envoie des récompenses
Rigaud et Bauvais, qui se sont distingués
T. Louverture,
des généraux del'armée
leurbravoure: ils deviennent
par
officiers et leurs courageux soldats
française. Les autres
de la paaussil'hommage de la reconnaissance
reçoivent
solennelle qu'ils en ont bien mérité.
trie, par la déclaration
du territoire COqu'ils faisaient naitre pour son expulsion
Villatte,
nationalesà
lonial; il envoie des récompenses
Rigaud et Bauvais, qui se sont distingués
T. Louverture,
des généraux del'armée
leurbravoure: ils deviennent
par
officiers et leurs courageux soldats
française. Les autres
de la paaussil'hommage de la reconnaissance
reçoivent
solennelle qu'ils en ont bien mérité.
trie, par la déclaration --- Page 547 ---
CHAPITRE XVII.
[1798]
la gloire qu'ily a de lui appartenir,
Tous comprennent
succès en Europe :
eux-mémes ses brillans
en apprenant
se rendre encore plus dignes
ils redoublent d'efforts pour
d'elle. Ces succès ont été cause que l'une des puissances
la colonie es'est Vue forcée ede céder sa COquiconvoitaient) voisine à la France; et ce résultat vient augmenter
lonie
les chancesde salut pour Saint-Domingue. commissaires
Pendant cctte même année, les anciens
France, à raison de leurs actes dans la
civils ont subi en
des colons.
leuraintenté la faction
colonie, un procès que
débats fameux
S'ils ont réussi à en sortir victorieux, ces
moins révélé les causes réellesdela liberté génén'ont pas
nécessité occasionnée pardes cirrale des noirs: c'est la
à
qui avait porté les commissaires
constances impérieuses
autorisation spéciale de la convention
la proclamer, sans
connationale; et bien que celle-ci eût solennellement
et
fondée sur les prinfirmé cette mesure juste
politique,
la facéternels du droit de tout homme à être libre,
cipes
tàcher d'ametion coloniale se prévaut de cet aveu pour
Elle
des écritsdans ce
ner une réaction à cet égard.
publie
eux elle essaie de corrompre T'opinion publique.
but; par
dans le sein de la nouvelle représentaElle trouvejusque
la secondent
tion nationale, des organes, des agens qui
Elle réussit à y faire exprimer une sorte
dans ses projets.
des noirs.
de regret contrelémancipation
et de la défense aient
Quoique les déhatsdefaccusation
des colons de
dévoilé les turpitudes, les excès, les crimes
contre leurs victimes, on se prévaut
Saint-Domingue
commis par celles-ci, pour
encore des actes de représailles
la France leur a
les faire paraitre indignes des droits que
reconnus.
la
la plus éclairée de la race
C'est surtout contre portion
ses projets.
des noirs.
de regret contrelémancipation
et de la défense aient
Quoique les déhatsdefaccusation
des colons de
dévoilé les turpitudes, les excès, les crimes
contre leurs victimes, on se prévaut
Saint-Domingue
commis par celles-ci, pour
encore des actes de représailles
la France leur a
les faire paraitre indignes des droits que
reconnus.
la
la plus éclairée de la race
C'est surtout contre portion --- Page 548 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAirr.
noire que la faction coloniale
dirige sa
a déjà acquis une influence réelle
haine; parce qu'elle
a faite la guerre contre
par la position que lui
dans les
l'étranger; et cette faction trouve
rapports mensongers, malveillansdu
général et de son adjoint, Européen
gouyerneur
comme
veau moyen d'insinuation
lui, un noucontre cette classe.
enfin représentée, dénoncée à la France
Celle-ci est
nement, comme voulant
età son gouverl'indépendance de la
qu'elle défend cependant, contre la
colonie
quil'a envahie par la trahison de
puissance maritime
Dans cet état de choses, le
cette faction elle-même.
pole conçoit l'idée
gouvernement de la métrod'envoyer de nouveaux agens à SaintDomingue, pour y maintenir son autorité.
Mais dans cette colonie, les fautes du
ral,
gouverneur génésondopstismeinistelignt ses injustices, réunis
mauvaises mesures financières
aux
ont été cause de la violation adoptées par H. Perroud,
tère
du respect dû à leur caracpublic : ces deux autorités ont été
une cabale, dans laquelle des membres de incareérées la
par
niale
faction coloontjoué un rôle influent. Dégagées de cette
ration momentanée
incarcépar quelques officiers
fluence de T.I
dirigés par l'inLouverture, le gouverneur
adjoint ne trouvent de
général et son
hommes de
coupables que Villatte et les autres
le tort de couleur, parce que Villatte a eu effectivement
ne pas faire respecter ces autorités
dans cette conjoncture.
supérieures
Ace moment arrive Roume, agent de la
une mission spéciale dans la colonie
métropole, avec
cédée à la France.
Apprenant ces faits récens, il tente d'opérer la
liation entre tous ces hommes aigris l'un
réconcien leur faisant savoir les
contre l'autre,
loniale
trames ourdies par la faction COpour leur désunion. Il allait y réussir peut-être,
ivement
ne pas faire respecter ces autorités
dans cette conjoncture.
supérieures
Ace moment arrive Roume, agent de la
une mission spéciale dans la colonie
métropole, avec
cédée à la France.
Apprenant ces faits récens, il tente d'opérer la
liation entre tous ces hommes aigris l'un
réconcien leur faisant savoir les
contre l'autre,
loniale
trames ourdies par la faction COpour leur désunion. Il allait y réussir peut-être, --- Page 549 ---
CHAPITRE XVII.
[1798]
arrivent sur le théàtre même des
lorsque ses collègues
événemens.
de modération et d'indulgence s'éDès-lors tout espoir
dans leurs
vanouit; car les vaisseaux français ont porté
de discorde. C'est Sonthonax, ancien comflancs un ange
lutte contre les colons.
missaire civil, vainqueur dans sa
flétri dans son autorité, a été sa
Le gouverneur général,
de la France, il lui avait
créature; en partant prisonnier la classe éclairée de la posuggéré ses préventions contre
en ce
noire dont le gouverneur général se plaint
pulation
moment.
de la nouvelle comCet ancien commissaire, président
mission civile, se targue de son passé, se rappelle qu'ila
à
la liberté généraledes esclaves;
été lej premier proclamer
libres. Il trouve
il se croit une idole pour ces nouveaux
circonstances propices à ses rancunes, à ses vues perles
secrètes
sonnelles; il se fonde encore sur les instructions
exécutif. Il s'abanque l'agence a reçues du Directoire
exerdonne alors à toute la fougue de son caractère, pour
cer ses rancunes et ses vengeances.
dans la
Sonthonax trouve dans la violence de Leblanc,
dans la nullité politique et la
bonhomie passive de Giraud,
les élémens
condescendance de J.I Raymond, tous
coupable
et les injusd'une direction des affaires verslesagitations
tices: : il - s'empare de cette direction.
colonie la nouL'agence est chargée de porter dans la
constitution de la République française, qui consacre
velle
la populatous les droits des hommes qui en composent
mais elle ajourne la publication de ce pacte social,
tion;
dictatoriale, arbiafin de pouvoir exercer une autorité
L'absolutisme de Sonthonax nc peut en connaitre,
traire.
d'autre; il l'avait prouvé dans sa première
en exercer
agitations
tices: : il - s'empare de cette direction.
colonie la nouL'agence est chargée de porter dans la
constitution de la République française, qui consacre
velle
la populatous les droits des hommes qui en composent
mais elle ajourne la publication de ce pacte social,
tion;
dictatoriale, arbiafin de pouvoir exercer une autorité
L'absolutisme de Sonthonax nc peut en connaitre,
traire.
d'autre; il l'avait prouvé dans sa première
en exercer --- Page 550 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
militaire prend un nouvel essor sous
mission. L'autorité
cette impulsion.
est la déportation de VilLe premier acte de l'agence
contre la classe
latte; le second, une injuste accusation Pinchinat, dont
entière des hommes de couleur et contre
en avaient fait le chef sous ce rapport.
les talens politiques
cette classe est
Par un raffinement de perverse injustice,
de la colocomme visant - - à T'indépendance
représentée
de la race blanche, -à l'asservisnie, à la destruction
est calculée
sement des noirs. Cette odieuse imputation
exciter
la faire honnir de tous les Européens, pour
pour
T'animadversion des noirs : elle est le fruit de
contre elle
tend à reconstituer l'inla conception d'un système qui
blanche à Saintfluence et la prépondérance de la race
dans
Sonthonax surtout avait détruites
Domingue, que
est dans ses
mission. Ce système préconçu
sa première
du Directoire exécutif, égaré par le
instructions émanées
il entre dans les vues
général et H. Perroud;
gouverneur
veut favoriser, quoique la
de la faction coloniale qu'on
soumis aux Anglais.
plupart des colons soientà ce: moment
cherchant ainsi à détruire le prestige et l'influence
En
éclairée de la population noire, on doit
de la classe la plus
contre les
arriver à la réaction projetée
inévitablement
Sonthonax
les aime est aveuglé
nouveaux libres, et
qui
tdans l'avenir.
il n'aperçoit pas cerésultat
par sespassions;1
contre Pinchinat et ses
Cependant, l'accusation portée
d'arrestation lancé contre lui et Lefranc,
frères, l'ordre
du Sud une résistance énerprovoquent dans la provinee
le sang coule, par la
gique de la part de la population :
exécuter
de l'agence quiye envoie, pour
faute et l'injustice
et un sabreur
ses ordres arbitraires, des déléguésperfides Timmoralité
brutal, qui excitent encore la résistance par
ses
Cependant, l'accusation portée
d'arrestation lancé contre lui et Lefranc,
frères, l'ordre
du Sud une résistance énerprovoquent dans la provinee
le sang coule, par la
gique de la part de la population :
exécuter
de l'agence quiye envoie, pour
faute et l'injustice
et un sabreur
ses ordres arbitraires, des déléguésperfides Timmoralité
brutal, qui excitent encore la résistance par --- Page 551 ---
CHAPITRE XVII.
[1798]
étalent dans leur mission. L'excomet la débauche qu'ils
les chefs de cette province la
munication fulminée contre
l'autorité nationale
force à l'isolement, à la scission avec
dans la colonie. Celle de la métropole, de nouveau égarée,
la met hors la loi.
sousles; yeux mêmes de l'agence, dans la provinee
Mais,
soulèvemens
duNordoi ellesiége,dest faits monstrueux,dess
lieu de la
d'une minorité de la population noire
ont
part
favoriser. Elle s'en prévaut pour
qu'elle semble vouloir
faire régner la loi
déclarer cetteprovince en danger, pour
les
au moment où elle vient enfin de proclamer
militaire,
cette déclaconstitationnelles. Et pourjustifier
garanties
ration, elle accuse secrètement, par sa correspondance
directorial, la masse des noirs et
avee le gouvernement
ils sont représentés
leurs chefs qu'elle a d'abord prônés;
à leur tour comme hostiles aux Européens.
calomles deux branches de la race noire sont
Ainsi,
coloniale doit indubitablement réussir
niées : la faction
dans ses desseins pervers.
l'agence annule
C'est dans de telles circonstances que
fait
élections faites dansl'Ouest et dans le Sud, et
prodes
assemblée
pour la recéder à d'autres, dans une
unique,
les
générale de la colonie au corps législatif:
présentation
concourent pas. Penélecteurs de ces deux provinces n'y
l'influence
de T. Louverces
personnelle
dant
élections,
quis'est vu appelé à la lieutenance du gouvernement
ture,
qui a été ensuite élevé en gradepar Sonthopar Laveaux,
deux hommes
ces
qu'ildésire
nax, a fait nommer députés
en chef,
remplacer : le premier, en sa qualité de général
le second, dans la direction des affaires.
Cependant, le Sud, qui a fait scission savellagener,s'ormis horsla loi; ce géné
ganise sous les ordresde Rigand,
personnelle
dant
élections,
quis'est vu appelé à la lieutenance du gouvernement
ture,
qui a été ensuite élevé en gradepar Sonthopar Laveaux,
deux hommes
ces
qu'ildésire
nax, a fait nommer députés
en chef,
remplacer : le premier, en sa qualité de général
le second, dans la direction des affaires.
Cependant, le Sud, qui a fait scission savellagener,s'ormis horsla loi; ce géné
ganise sous les ordresde Rigand, --- Page 552 ---
ÉTUDES SUR L'UISTOIRE D'HAITI.
continue à défendre le territoire contre les Anglais, et
ral
avec T. Louverture qui agit de
s'entend secrètement
même.
del'agence survient par le départ volonLa dislocation
Des deux membres qui restaire de Giraud et de Leblanc.
le
toute son autent dans la colonie,
plus capableabsorbe
torité. Sonthonax se livre alors avec une nouvelle énergie
absolu. Il fait procéder à de nouà T'exercice du pouvoir
coloniale
velles élections pour compléter la représentation
et cette fois encore, une seule assemau corps législatif;
à la colonie : ses créatures
blée est donnée arbitrairement
seules sortent de l'urne électorale.
fait arrêter
Cette opération est à peine achevée, qu'il
d'une manière vexatoire, son ancien fiavoriDesfhourneaux,
la désorganisation du Sud : il
sur quiil avait compté pour
le fait détenir arbitrairement dans un fort.
chef
Sonthonax élève aussitôt, au grade de général en
espère retenir dans les
de l'armée, T. Louverture qu'il
liens de la reconnaissance à sa personne.
autres chefs
avec ce général etles
Sa correspondance
politique inquiète, qui
militaires ne respire plus qu'une
les dominer. Mais
s'efforce de les désunir tous pour mieux
dans l'arl'homme même qu'il a promu au premier rang
général pour le conmée, profite du mécontentement
traindre à quitter la colonie.
d'avoir voulu
A son tour, Sonthonax est accusél'indépendance de la colonie, en égorgeant
proclamer
J. Raymond, làchetous les Européens. Son collègue,
commis à son
est complice de l'attentat
ment égoiste,
égard.
exécutif se déA son arrivée en France, le Directoire
d'unmidans la personne
cideà lui donner un successeur,
ée, profite du mécontentement
traindre à quitter la colonie.
d'avoir voulu
A son tour, Sonthonax est accusél'indépendance de la colonie, en égorgeant
proclamer
J. Raymond, làchetous les Européens. Son collègue,
commis à son
est complice de l'attentat
ment égoiste,
égard.
exécutif se déA son arrivée en France, le Directoire
d'unmidans la personne
cideà lui donner un successeur, --- Page 553 ---
CHAPITRE XVII.
[1798]
renommée : c'est le général Hédouville
litaire de grande
quiavait pacifié la Vendée.
àl'orestdonnée
Dansl'intervalle, une nouvelleactivité
des choses et aux opérations militaires, dans
ganisation
du territoire les Anglais qui occupent
le but d'expulser
seconde T. Louvertotjpourslespsincipales villes. Rigaud
ordres et obéit. J.I Raymond est effacé et
ture, reçoit ses
y
méprisé par le général en chef.
d'évacuer la
Les Anglais prennent enfin la résolution
colonie, au moment où le nouvel agent y arrive. L'amcolons
avaient trahi la causede ela
nistie accordée aux
qui
T.I Louverture : ce
France est étendue aux émigrés par
avec lui. D'autres
fait met Hédouville en mésintelligence
et administratives les divisent encore
mesures politiques
davantage, et font pressentir un nouvel attentatàl'autoriténationale par legénéral en chef.
lui opposer un compétiteur, exMais Hédouville, pour
qu'il a la faculcite adroitement: saj ajalousie contre Rigaud,
d'arrêter et de déporter, mais qu'il laisse en fonction,
té
la demande de démission que lui fait Rigaud.
malgré
abandon du territoire par les Anglais devient
L'entier
de l'agent par T.I Louverture qui,
le signal del'expulsion
autorité
désormais, ne'veut plus souffrir aucune
supérieure à la sienne.
dénonce T.J LouverForcé de s'embarquer, Hédouville
de la coloture comme voulant proclamer l'indépendance et les éminie, et s'alliantavec les Anglais, les Américains
il
Rigaud de toute obéissance au
grés. En partant, dégage
commandement de toutle
général en chef et lui donnele
de la
Sud : il laisse ainsi dans la colonie le germe
civile entre ces deux généraux. Cette conduite
guerre
autorise à penser que tel fut le but secret
de sa part --- Page 554 ---
S42
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'IAïTI.
de sa mission. Par la guerre civile, le
cutif veut arriver à Tamoindrissement Directoire exéles mains des hommes de la
du pouvoir entre
la prépondérance
race noire, pour faire passer
politique dans celles des hommes de
raceblanche.
la
Au départ d'Hédouville,
on découvre
la
voyance du Directoire exécutif avait
que
prééventuellement,
nommé Roume, 3
pour le remplacer. Il est appelé
T.
Louverture pour remplir ses fonctions
par
partie française. Les doubles
d'agent dans la
prévoir que le même
instructions qu'il reçoit font
la colonie.
système politique va continuer dans
Tels sont les faits que nous présente cette
époque, comprenant
troisième
dela
quatre années d'une lutte
part des hommes de la race noire contre des glorieuse
gers aguerris. Ils nous
étranpréparent aux
treux qui vont s'effectuer dans
événemens désasl'époque
encore par les fautes que
la
suivante, moins
nement de la
par malveillance du gouvermétropole et de ses agens.
ystème politique va continuer dans
Tels sont les faits que nous présente cette
époque, comprenant
troisième
dela
quatre années d'une lutte
part des hommes de la race noire contre des glorieuse
gers aguerris. Ils nous
étranpréparent aux
treux qui vont s'effectuer dans
événemens désasl'époque
encore par les fautes que
la
suivante, moins
nement de la
par malveillance du gouvermétropole et de ses agens. --- Page 555 ---
CHAPITRE XVIIT.
Faits divers de la vie militaire de J.-M. Borgella.
Après ledépart de Polvérel letSonthonaxy
en juin 1794, T'adjudant-général
pour la France,
l'exercice de ses fonctions de Montbrun, ayant repris
l'Ouest,
gouverneur général de
s'empressa de réorganiser et de recruter la
militaire de cette province. Elle consistait
force
dans la légion de l'Ouest dont il donna le principalement
à Bauvais, qui n'était
commandement
auparavant que colonel
sans emploi. Il comprit dans
d'infanterie
comme à sa formation,
T'organisation de ce corps,
lerie ; la gendarmerie l'infanterie, l'artillerie etl la cavacommandée par Marc
cette dernière arme dont le
Borno forma
commandement
fut donné, et Borgella devint le
supérieur lui
dragons.
premier capitaine de ces
Peu après, Marc Borno obtint de Montbrun
pouraller visiter son ami Doyon
un permis
ainé, au
mena Borgella avec lui. Ils
Petit-Trou, et il
apprirent
la
y étaient encore, quand ils
que
mésintelligence avait éclaté entre
brun et Bauvais : cette circonstance les
MontQuand Rigaudy vint décider
ramena à Jaemel.
contre Montbrun, il emmena
érieur lui
dragons.
premier capitaine de ces
Peu après, Marc Borno obtint de Montbrun
pouraller visiter son ami Doyon
un permis
ainé, au
mena Borgella avec lui. Ils
Petit-Trou, et il
apprirent
la
y étaient encore, quand ils
que
mésintelligence avait éclaté entre
brun et Bauvais : cette circonstance les
MontQuand Rigaudy vint décider
ramena à Jaemel.
contre Montbrun, il emmena --- Page 556 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
Marc Borno aveclui, dans le dessein
réunirun conseild'ofliciers
qu'ilavait formé de
tation de
supérieurs pour opérer l'arresMontbrun, et Borgella resta à Jacmel
des dragons.
à la tête
Appelé par les hommes de couleur de
lant reprendre cette ville
Léogane, et vouaux mains des
sur la demande de Marc Borno, écrivit Anglais, Rigaud,
à Bauvais de lui envoyer Borgella avec sa compagnie de dragons. Soit
Bauvais trouvât qu'il n'était
que
ainsi les deux
pas convenable de détacher
officiers supérieurs des
mécontent de ce choix, de cette distinction drngons,soitquilfiat
Borgella, ilen
en faveur de
marqua une mauvaise humeur à ce
tout en cédant, cependant, à la demande de
dernier,
gella ayant voulu amener
Rigaud. Borun des trompettes du
s'y refusa obstinément; et cet officier fut à
corps, il
content de ce refus injuste etinutile.
son tour méDans la prise de Léogane, il combattait
contre le
Bineau, où il reçut la
postc
décharge, au
fusil entièrement
poignet droit, d'un
chargé à plomb. Après ce succès de
gaud, il nomma Marc Borno
Ricommandant de la place de
Léogane, et Borgella fut reconnu capitaine
de tout le corps des dragons
commandant
qui s'y réunit.
A la tête de ce corps, il prit
livrés
part souvent aux combats
aux Anglais, notamment au siége du fort
et au carrefour' Truitier, où il se
Bizoton
Sa
distingua par sa bravoure.
réputation se fortifia aux yeux de ses
ses chefs.
camarades et de
Le 2 août 1795, Marc Borno étant mort de maladie
Léogane, cet événement
à
malheureux, qui enlevait aux républicains un officier distingué, fut
cause de
pour Borgella une
vifchagrin, à raison de l'estime et del l'attachement qu'il lui vouait. Ilobtint un permis de Renaud Des-
Sa
distingua par sa bravoure.
réputation se fortifia aux yeux de ses
ses chefs.
camarades et de
Le 2 août 1795, Marc Borno étant mort de maladie
Léogane, cet événement
à
malheureux, qui enlevait aux républicains un officier distingué, fut
cause de
pour Borgella une
vifchagrin, à raison de l'estime et del l'attachement qu'il lui vouait. Ilobtint un permis de Renaud Des- --- Page 557 ---
CHAPITRE XVIII.
[1798]
succéda à Marc Borno, et se rendit à Miraruisseaux qui
de ses intimes amis, Renaud
goane auprès de plusieurs
il tomba malade, et il l'était
Ferrier, Cochin, etc. Bientôt
Desruisseaux,
il reçut unel lettre de Renaud
encore quand
faites par les Anglaispour
qui lui mandait les dispositions
le devoir Tappelait
venir attaquer Léogane. Il sentit que
où l'enà la tête des dragons, et ils s'y rendit. Au moment
de la place, il se porta à la découverte
nemi approchait
l'imprudence à tel
hommes; et il poussa
avec quelques
Rentré dans la
point, qu'il faillit d'être fait prisonnier.
en
vaillamment à repousser les Anglais,
place, il coopéra
tous les
attaqués.
se portant avec ses dragons sur
points SonthoPeu après, arriva au Capl'agence présidée par
de
à Tadministration des finances
nax. Elle fit demander
l'Ouest une somme de trois cent mille francs en espèces,
les cafés
ordonna de prendre à Jacmel, pour
outre
qu'elle
du Nord. C'était dans le même temps
servir aux dépenses
avoir déoù elle envoyait sa délégation aux Cayes, après
l'arrestation de Pinchinat et déporté Villatte. Les
crété
de même que ceux du Sud, étaient
citoyens de l'Ouest,
de la France. Ces circonsignalés comme peu méritans
mistancesproduisirent une fermentation dansl'espritdes
litaires de la légion de l'Ouest, en garnison à Léogane;
de l'envoi de la
ils manifestèrent leur mécontentement
demandée, prétendant, non sans quelque raison,
somme
mieux gérée dans
que les ressources de l'administration,
des
l'Ouest et dans Sud, devaient servir à l'entretien
s'y trouvaient, et que le Nord devait pourvoir
troupes qui
de cette localité: nouvel indice
aux besoins des troupes
Mais Baude la jalousie entre les provinces de la colonie.
inflexible sur le devoir militaire, soumis à l'autorité
vais,
extrémement dures, surnationale, leur lança des paroles
T. m1.
gérée dans
que les ressources de l'administration,
des
l'Ouest et dans Sud, devaient servir à l'entretien
s'y trouvaient, et que le Nord devait pourvoir
troupes qui
de cette localité: nouvel indice
aux besoins des troupes
Mais Baude la jalousie entre les provinces de la colonie.
inflexible sur le devoir militaire, soumis à l'autorité
vais,
extrémement dures, surnationale, leur lança des paroles
T. m1. --- Page 558 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI,
tout aux officiers. Pétion
partageait le
de la légion de l'Ouest, et
mécontentement
exerçait une grande
sur tous cesjeunes hommes ;
influence
ayant une humeur portée à la
gaitémalgré son esprit méditatif, il saisit cette
pour faire niche à Bauvais : illes excita à
circonstance
voi des fonds, et
s'opposer àl'ende
poussa Borgella surtout à se faire
cette cabale 1. Bauvais
le chef
dénonça le fait à l'agence et désignaBorgella comme ayant tout dirigé.
de le punir, et Bauvais mit de
L'agence ordonna
y
la passion, à raison de
qui s'était déjà passéàl l'oceasion de la marche
ce
gane: ce fut un nouveau motif
contre Léocontent de ce général.
pour Borgella d'être méUne autre circonstance vint
des dragons
ajouter aux griefs du
contre Bauvais. Il avait un frère nommé corps
jamin, qui, lors de la prise du Port-au-Prince
Benglais, y était resté avec eux
par les Anau lieu de suivre la
l'Ouest : il était revenu ensuite à
légion de
lieutenant vint à
Léogane. Une place de
vaquer dans la
Troy était I le
compagnie dont Davidsous-lieutenant, et elle lui revenait de droit.
David-Troy était un officier de mérite, excellent
quiavait beaucoup aidé Bauvais,
citoyen,
tirer du Mirebalais,
par son courage, à se reen janvier 1794, en présence des Espagnols. Bauvais, poussé au népotisme,
Benjamin à cette place de
nomma son frère
time ami de
lieutenant. Borgella était l'inDavid-Troy : chef du corps des
assembla ses
dragons, il
officiers, et ils adressèrent
une lettre à Bauvais, où leurs
collectivement
réclamations
mées avec amertume. Mais
étaient exprimoins dans
Bauvais, irrité, ne persista
sa résolution de maintenir
pas
son frère dans cette
le 1 Ce fait d'opposition à l'envoi des trois cent mille
rapport de Marec.
francs est mentionné dans
. Borgella était l'inDavid-Troy : chef du corps des
assembla ses
dragons, il
officiers, et ils adressèrent
une lettre à Bauvais, où leurs
collectivement
réclamations
mées avec amertume. Mais
étaient exprimoins dans
Bauvais, irrité, ne persista
sa résolution de maintenir
pas
son frère dans cette
le 1 Ce fait d'opposition à l'envoi des trois cent mille
rapport de Marec.
francs est mentionné dans --- Page 559 ---
CHAPITRESVII.
[1798]
Le corps des dragons considéra cette mesure
compagnie.
entièrement désaffeccomme une injustice, et fut dès-lors
tionnéà Bauvais.
ordrede Birot, comPeu de temps après, Borgella reçut
d'aller à la tête d'un
mandant de la place de Léogane,
convoi de
détachement des dragons, accompagner un
vivres, vers le camp Grenier, près du Port-an-Prince.(Chef
il réclama contre cet ordre, prétendant que d'adu corps,
il devait marcher à la tête de son
près la loi militaire,
détachement. Il fut en
entier, et non à celle d'un
corps
déclarer son refus formel à Birot, quiluiordonpersonne
fort
Ce fut une occasion pour
na les arrêts au
Ça-Ira.
de cequ'il conDavid-Troy de se plaindre publiquement,
de la
de Birot, quil'ensidérait comme une injustice
part
alors à
aussi aux arrêts et qui en informa Bauvais,
voya
sévère, ordonna de les transférer
Jacmel. Bauvais, plus
venait
Ils
rencontrèrent B. Inginac qui
en prison.
y
anglais'. Alors, Pétion leur
d'être capturé sur un navire
et
dit de demander à être jugés par un conseil de guerre,
défendrait. Pour ne pas occasionner une afqu'il les y
militaire aurait pu recevoir une
faire où la discipline
de Pétion.
atleinte, ils ne déférèrent pas à l'avis
grave
arbitraire de deux mois et demi (ce
Après une détention
ils furent remis en liberté. Mais
n'étaient plus des arrêts),
dès ce moment, de saisir la première occails résolurent,
les
Rigaud. Plusous
ordresde
sion de passerdansleSud,
entre autres le brave
sieurs des officiers des dragons,
lieutenant de la compagnie de Borgella, prirent
Lamarre,
aussi avec eux la même résolution.
devenu secrélaire général de la République d'Haiti. Là commencèrent 'B. Inginac, ses liaisons d'amitié avec Borgella.
'étaient plus des arrêts),
dès ce moment, de saisir la première occails résolurent,
les
Rigaud. Plusous
ordresde
sion de passerdansleSud,
entre autres le brave
sieurs des officiers des dragons,
lieutenant de la compagnie de Borgella, prirent
Lamarre,
aussi avec eux la même résolution.
devenu secrélaire général de la République d'Haiti. Là commencèrent 'B. Inginac, ses liaisons d'amitié avec Borgella. --- Page 560 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE D'RAITI.
David-Troy, dégoûté de tant de vexations,
Cependant,
idée de s'empoisonner. Il écrivit
conçut la malheureuse
où il lui disaitles causes de la
un billet d'adieu à Borgella, et le mit sur le lit de Bormort qu'il espérait atteindre,
Borgella
gella, chez quii il: 2 alla en son absence. En rentrant, trouva
lu, accourut aussitôt chez David-Troy, qu'il
T'ayant
Des médecins mandés promptedans des spasmesalfreux.1
Dans cet état de prostration
ment réussirent à le sauver.
David-Troy fut mis aussitôt en prison parordre
complète,
de Bauvais.
s'étaient promis de pasLes officiers de dragons qui
firent évader
dans le Sud, subornèrent le geolier et
ser
Borgella et eux tous, suivis d'une quaranDavid-Troy.
Léogane et se rendirent au
taine de dragons, quittèrent ordres de Rigaud. De là, ils écriPetit-Goave, placé sous les
lettre à T. Louverture, général en chef, pour
virent une
résolution
avaient prise,
luiespliquerlesmotibe de la
qu'ils
relatant tous les faits dont ils se plaignaient du général
en
Bauvais.
doute l'un des plus beaux caracCe général fut sans
les hommes de cette
tères qui se soient montrés parmi d'un homme de bien,
époque; ; maisavec toutesl les qualités
militaire éminent, il s'est attiré de justes reproches,
d'un
convenable dans un
uneinflexibilité de principes peu
par
Étant d'un Age plus avancé que la
temps de révolution.
savait
se montrer
plupart de ses compagnons, il ne
pas
hommes dont l'imagiassez conciliant envers cesj jeunes
difficilement aux
nation était ardente, et qui se pliaient
la
dela discipline militaire: de là, préfésévères exigences
qui, plus ambisur lui le général Rigaud
rence qu'obtint
courages par des dehors plus
tieux, sut séduire ces jeunes
commandaient
flatteurs, et par une condescendance que
savait
se montrer
plupart de ses compagnons, il ne
pas
hommes dont l'imagiassez conciliant envers cesj jeunes
difficilement aux
nation était ardente, et qui se pliaient
la
dela discipline militaire: de là, préfésévères exigences
qui, plus ambisur lui le général Rigaud
rence qu'obtint
courages par des dehors plus
tieux, sut séduire ces jeunes
commandaient
flatteurs, et par une condescendance que --- Page 561 ---
CHAPITRE XVIII.
[1798]
On obéissait par devoir i Bauvais, mais
les circonstances.
on était dévoué à Rigaud.
capitaine,
Pendant son séjour au Petit-Goave, Borgella,
intérimaire de cette
eut plusieurs fois le commandement était le titulaire.
place, en l'absence de Faubert qui en
Peu de semaines après le départ d'Hédouville, Borgella
Borgella fut promu
futappelé aux Cayes avec David-Troy.
commandant de
Rigaud au graded de chef d'escadron,
par
fut nommé capitaine, comson escorte, et David-Troy
Lamarre devint
mandant la garde de police des Cayes.
de
d'une compagnie de cette escorte
ensuite capitaine
Rigaud.
circonstances, les causes
On voit dans ces différentes
l'intimité
exista plus tard entre Pétion, Borgella,
de
qui
fournirent une si belle
David-Troy, Lamarre, qui, tous,
Nous
carrière dans nos annales politiques et guerrières.
d'une fois ensemble dans nosluttes
les retrouverons plus
concoudans nos divisions intestines,
contre l'étranger,
au
rant à la fondation de notre patrie, à sa conservation les
de la postérité haîtienne, et nous signalerons
profit
entre tant d'autres
actions héroiques qui les distinguèrent
hommes de cette génération.
FIN DU TOME TROISIÈME. --- Page 562 ---
TABLE DES
MATIÈRES
CONTENUES DANS CE VOLUME.
PÉRIODE
FRANCAISE.
TROISIEME ÉPOQUE.
LIVRE TROISIÈME.
CHAPITRE PREMIER.
Situation de
France.
Saint-Domingue au départ de Polvérel et Sonthonax
Energie et dévouement des chefs
pour la
par les Anglais. Massacre des
militaires. Mesures prises
entre Montbrun et Bauvais, Français au Fort Dauphin. Dissenssions
tion et
à Jacmel. - Bauvais le'remplace. - Arrestaemprisonnement de Montbrun
et acquitté en France.
par Rigaud. - Il est transféré, jugé
CHAPITREIL,
Prise du Borgne, du Port-Margot, du
la Petite-Kivière. Toussaint
camp Bertin, du Pont-de-l'Ester et de
Brisbane. Il marche contre Louverture propose une entrevue au major
à Saint-Marc d'oà il est
Saint-Marc et prend les Vérettes. - Il
chassé. - Il
entre
- Rigaud prend Léogane et le fort enlève Saint-Raphaël et Saint-Michel.
Laveaux va auCap.. - Toussaint Ça-Ira. Labuissonnière est fusillé.
divers bourgs. Il retourne Louverture prend Hinche. Laveaux visite
positions deJean
au Cap. Intrigues dans cette ville.
ProFrançois à Villatte.
veaux retourne au Port-de-Paix.
Négociations infructueuses. LaRigaud enlève Tiburon aux Anglais. 22
CHAPITRE III.
Divers combats livrés par Toussaint Louverture,
aux Anglais et aux Espagnols,
Cap.. - Toussaint Ça-Ira. Labuissonnière est fusillé.
divers bourgs. Il retourne Louverture prend Hinche. Laveaux visite
positions deJean
au Cap. Intrigues dans cette ville.
ProFrançois à Villatte.
veaux retourne au Port-de-Paix.
Négociations infructueuses. LaRigaud enlève Tiburon aux Anglais. 22
CHAPITRE III.
Divers combats livrés par Toussaint Louverture,
aux Anglais et aux Espagnols, --- Page 563 ---
S51
TABLE DES MATIÈRES.
couleur à Saint-Marc, à l'Arcahaie et au
Conspirations des hommes de
Mort de Brisbane.
Port-au-Prince. Mort de Blanc Cazenave.
de Villatte à Laveaux.
de la corvette la Muselle: au Cap. - Lettre
de
Arrivée
contre les Anglais, au Port-au-Prince. Mort
- Rigaud et Bauvais
contre Saint-Marc. Adresse de Jean
Markhams. - Toussaint Louverture
Louverture. Origine de la
François aux noirs, et réponse de Toussaint
Blanchet ainé, aux Cayes.
jalousie entre Toussaint Louverture et Villatte. Louverture. Prises et reprises
troupes par Toussaint
- Organisation des
Louverture et les Anglais. Dernière tentative
du Mirebalais, par Toussaint
Lettre de Renaud Desruisseaux à
de Jean François contre le Dondon.
à Rigaud et Bauvais. 41
Louverture, sur celle de Victor Hugues
Toussaint
CHAPITRE IV.
en France. Décret qui suspend r'exécuArrivée de Polvérel et Sonthonax
et les met en liberté provisoire.
tion de l'accusation portée contre eux
Décret sur la formation
descolons accusateurs.
Décret sur T'élargissement
et les accusés. Conduite
d'une commission pour entendre les accusateurs
aux
l'accusation et depuis. - Les colons réfugiés
des colons antérieurementà
des noirs. - Ouverture des débats.
Elats-nisapprouvent la liberté générale
Fin des débats.
des colons. - Mort de Polvérel.
Acte d'accusation
des colonies sur T'accusation. 1 Décret de
Rapport et arrêté de la commission Sonthonax de l'accusation. 1 Opinion
la convention nationale qui décharge
générale de la commission.
CHAPITRE V.
Mesures diverses
Elat des cultures dans les lieux soumis aux républicains.
comité de
cultures et prospérité. - - Rapport du
prises par les Anglais ;
- Rigaud, T.
nationale, sur Saint-Domingue.
salut public à la convention
de brigade. - Rapport de BoissyLouverture, Bauvais et Villatte, généraux
l'Espagne, et cession de la
d'Anglas à la convention. Traité de paix avec
la Vénus au Cap.
espagnole à la France. Arrivée de la corvette
et au Portparlie
pour la Havane. Agitation au Cap
Départ de Jean François
contre Villatte et les ;hommes de
de-Paix. Préventions de Laveaux Sala et Fontaine au Cap. - Ils
couleur. Faits divers. Pinchinat,
retournent dans l'Ouest. .
CHAPITRE VI.
leur arrestation et leur mort.
Pierre Dieudonné et Pompée, leur conduite,
contre les Anglais.
Laplume les remplace. - Belle défense de Léogane
de Perroud, de T.
Affaire du 30 ventôse, au Cap- Précédens de Laveaux, et d'autres foncPerroud
Louverture, de Villalte et dautres.-Laveaux, Conduite de la municipalité et
tionnaires sont arrêtés et mis en prison.
- Villatte se
militaires. - Les détenus sont remis en liberté.
des officiers
Louverture au Cap. - Laveaux
Arrivée de Toussaint
rend à son camp.
de Saint-Domingue. Jugement
le proclame lieutenant au gouvernement
Laveaux et Toussaint Louverture.
sur Villatte,
de Laveaux, et d'autres foncPerroud
Louverture, de Villalte et dautres.-Laveaux, Conduite de la municipalité et
tionnaires sont arrêtés et mis en prison.
- Villatte se
militaires. - Les détenus sont remis en liberté.
des officiers
Louverture au Cap. - Laveaux
Arrivée de Toussaint
rend à son camp.
de Saint-Domingue. Jugement
le proclame lieutenant au gouvernement
Laveaux et Toussaint Louverture.
sur Villatte, --- Page 564 ---
TABLE DES MATIÈRES.
CHAPITRE VII.
Projet avorté de l'envoi de trois commissaires
toire exécutif est autorisé à y
à Saint-Domingue. - Le DirecRoume, désigné pour la partie envoyer une Agence de cinq membres. -
Députés de Laveaux et des autres espagnole, arrive à Santo-Domingo. -
réconciliation entre Villatte et
généraux auprès de lui. - Il tente
coloniale. Diverses
ceux du Nord. - Projet affreux de
une
lettres de Toussaint
la faction
Opinions de Laveaux sur la liberté
Louverture, de Perroud, etc.
Roume avec l'archevèque Portilla générale des noirs. - Relations de
et Don J. Garcia.
CHAPITRE VIII.
Instructions données à l'agence par le
dens des agens et des individus
Directoire erécutif.
Antécéfaite au Cap. Discours de
venus avec eux. Réception qui leur est
latte. Laveaux sabre lui-même Sonthonax. L'agence fait comparaitre Vilrelatifs à Villatte.
les femmes du Cap. Divers
Accusation del
contre
arrêtés
Arrêté contre Pinchinat.
l'agence
les hommes de couleur.
de la Méduse.- -Sa
Villatte est mis hors la loi et se rend à bord
de Perroud
déportation et celle de divers autres
et de J. Raymond.
Motifs
en France. - Ecrits
conçu contre la classe des hommes de
de ce dernier. Système préDiverses lettres de Rigaud et de Toussaint couleur. Réflexions à ce sujet. -
Louverture. -
CHAPITRE IX.
Arrestation et déportation de Rochambeau
Bombarde qu'ils abandonnent
en France. - Les Anglais prennent
Révolte et crimes commis ensuite. Exécution à mort d'Etienne Datty.
insurrection des
par des noirs du Port-de-Paix.
noirs du côté du Cap. L'agence déclare
Nouvelle
ger. Ses motifs et son but. Elle
le Nord en danElle annule les élections
proclame la constitution de l'an 3.
faites dans l'Ouest et
une assemblée électorale
le Sud, et convoque
unique au Cap.
Ses
Laveaux, de Sonthonax et de quatre
motifs.
Election de
Lettres de Toussaint Louverture
autres députés au corps législatif. -
à Laveaux.
bres de l'agence.
Dissensions entre les mem216
CHAPITRE X.
Objet de la mission confiée à la délégation.
Sentimens manifestés par les
Sa réception aux Cayes.
Pinchinat forcé de se cacher. délégués et les personnes de leur suite.
Laveaux. Plan de
Arrivée de Desfourneaux, et sa lettre à
campagne contre Ia
rale des délégués et de Desfourneaux.
Grande-Anse. Conduite immoau camp Raimond. Succès
Leurs actes. Desfourneaux battu
ordres de rigueur de
incomplet de Rigaud aux Irois.
Nouveaux
l'agence. Arrestations.
sinats. Fuite de Rey et de Desfourneaux.
Soulévement. Assasrétablit l'ordre: - Retour de
Rigaud arrive aux Cayes el
Pinchinat. - Actes divers.
Mission de
rale des délégués et de Desfourneaux.
Grande-Anse. Conduite immoau camp Raimond. Succès
Leurs actes. Desfourneaux battu
ordres de rigueur de
incomplet de Rigaud aux Irois.
Nouveaux
l'agence. Arrestations.
sinats. Fuite de Rey et de Desfourneaux.
Soulévement. Assasrétablit l'ordre: - Retour de
Rigaud arrive aux Cayes el
Pinchinat. - Actes divers.
Mission de --- Page 565 ---
TABLE DES MATIÈRES.
retournent au Cap.
Martial Besse et d'A. Chanlatte. 1 Les délégués
les Anglais
en France. - lls sont capturés par
Mission de divers envoyés
et échangés en Europe. -
CHAPITRE XI.
dans le grade de général de division, par le
Toussaint Louverture est confirmé
Proclamation de l'agence,
Directoire exécutif. - Il réorganise ses régimens.
exécutif l'approuve.
de cet acte. Le Directoire
du 23 frimaire. - Examen
des Cayes, du 10 nivose, auquel
Arrêté de T'administration municipale Proclamation de Rigaud, du 26
adhèrent toutes les communes du Sud. Louverture.
Lettre de Sonthonax
Toussaint
nivose. - Il correspond avec
France. Martial Besse renvoyé de
à Bauvais. - Mission de Pelletier en
des finances dans le Nord.
Saint-Louis, A. Chanlatte deJacmel. - Situation
de Finstrucressources dans l'Ouest. - Organisation
- L'agence puise des
tion publique et de la justice dans le Nord. .
CHAPITRE XII.
contre Sonthonax, et procédés de
Départ et mort de Leblanc. Ses soupçons Martial Besse en France. - Faits rece dernier envers lui.
Mission de
- Ils ne sont pas adTatifs aux élections des députés de Saint-Domingue. de 7 autres députés.-
élections au Cap,
mis au corps legilatif-Nouvelles Simcoë, et mesures prises par lui. 1 Les Anglais
Arrivée du général anglais
fait arrêter Desfourneaux.
sont chassés de divers points. - Sonthonax
en
Lettre de ce
Toussaint Louverture au rang de gén éral
chefIl élève
de nouveau contre les Irois.- Lettre de
dernier à Laveaux.-Rigaud échoue Mémoire de Rigaud en faveur des
Lapointe à Rigaud,"e et sa réponse.
hommes de couleur.
CHAPITRE XIII.
et Toussaintl Louverture. -
Correspondance de Sonthonax avec les généraux Laforlune dans I'Ouest. -
Mission d'Etienne Mentor, Annecy et Gracia
arrèter le général
contre Rigaud. - 1l fait
Préoccupations de Sonthonax
exécutif
- Message du Directoire
Pierre Michel. - Projet de conspiration.
des troupes de T'Artibonite,
Insubordination
au conseil des Cinq-Cents.
Irritation de Toussaint Louverture.
leur dénûment, leurs plaintes.
forcé de Sonthonax pour la
Idlinger et les finances. Causes du départ
avec J. Raymond
au Cap. - 11 se concerte
France. - Toussaint Louverture
mesures et diverses autres ciret Pascal. Ses lettres à Sonthonax, ses
Son discours du 4 février
constances. Sonthonax s'embarque et part.
Louveren France. Jugement sur Toussaint
1798. - Députation envoyée
ture, J. Raymond et Sonthonax.
CHAPITRE XIV.
Louverture. - Système de ferMesures d'organisation prises par Toussaint
Causes du départ
avec J. Raymond
au Cap. - 11 se concerte
France. - Toussaint Louverture
mesures et diverses autres ciret Pascal. Ses lettres à Sonthonax, ses
Son discours du 4 février
constances. Sonthonax s'embarque et part.
Louveren France. Jugement sur Toussaint
1798. - Députation envoyée
ture, J. Raymond et Sonthonax.
CHAPITRE XIV.
Louverture. - Système de ferMesures d'organisation prises par Toussaint --- Page 566 ---
TABLE DES MATIÈRES. mage des propriétés séquestrées. Pouvoir
taires sur la population des
qu'il donne aux chefs milile morcellement des
campagnes. - Vues de Pétion à cet égard, dans
Louverture. propriétés. Les prêtres et les colons flattent
Procédés des Anglais envers lui. Ses
Toussaint
Raymond. Organisation des troupes du Sud
procédés envers J. White remplace: Simcoe. Discours de
par Rigaud. - Le général
Cing-Cents, de Barbé de Marbois
Vaublanc et de Villaret-Joyeuse aux
le 18 fructidor an 5. aux Anciens. Le parti royaliste frappé
Saint-Domingue. Division Rapport d'Eschassériaux sur les élections
de son territoire en
de
Nouveaux rapports sur les élections. Divers
cinq départemens. Ecrits de Bonnet et d'autres. écrits de Pinchinat et sa mort. ville qui vient remplacer Sonthonax. -Instructions données au général Hédou382
CHAPITRE XV. Pétion enlève le fort de la
Toussaint Louverture
Coupe aux Anglais. - Insuccès des
à l'Arcahaie, -
troupes de
où meurt Doyon ainé. Arrivée
Rigaud fait prendre le camp Thomas
vée du général
du brigadier général Maitland. Hédouville. : J. Raymond
Arrirespondance entre Maitland, Toussaint
part pour la France. Corcuation des villes de l'Ouest. Louverture et Hédouville, pour l'évaExamen de la conduite de T. Capitulation et occupation de ces villes. Cap auprès d'Hédouville. --Effet Louverture à cette occasion. Il se rend au
entrel Maitland, Rigaud,
produit par leur
Toussaint
mtenur-Caneipeatare
Dessalines,
Louverture et Hédouville. Divers
Laplume et Moise, à l'égard de
faits de
mande Rigaud au Port-au-Prince
l'agent. Toussaint Louverture
et
ces deux généraux devant
l'accompagne au Cap. Situation de
officiers pour exciter la jalousie Hédouville. Conduite de cet ageut et de ses
Rigaud
entre eux. Ilsr retournentau
reçoit les ordres de Tuussaint
Port-au-Prince. Sud. Louverture et retourne dans le
CHAPITRE XVI. Correspondance entre Hédouville et T. cuation de Jérémie et du Môle. Louverture. 1 Maitland propose l'évasion.- Conventions arrêtées
Conduite de T. Louverture à cette occaà Pune d'elles
pour cet objet, - Maitland
: ses motifs. Hédouville
refuse sa ratification
définitivement
autorise T. pour le Môle. - Entrevue de T. Louverture à traiter
honneurs militaires que ce dernier lui fait
Louverture et de Maitland :
d'Hédouville. Evacuation de
rendre, ses cadeaur-Indignation
ville. Propositions secrètes Jérémie, et conduite de Rigaud dans cette
par lui.
à cette occaà Pune d'elles
pour cet objet, - Maitland
: ses motifs. Hédouville
refuse sa ratification
définitivement
autorise T. pour le Môle. - Entrevue de T. Louverture à traiter
honneurs militaires que ce dernier lui fait
Louverture et de Maitland :
d'Hédouville. Evacuation de
rendre, ses cadeaur-Indignation
ville. Propositions secrètes Jérémie, et conduite de Rigaud dans cette
par lui. Réfutation des
de Maitland à T. Louverture, non acceptées
Règlement de culture
opinions de P. de Lacroix et de Kerverseau. et décrié ensuite
d'Hédouville le
approuvé par T. Louverture et
par
premier. Suite de la
Rigaud,
Hédouville et T. Louverture. Ce dernier
correspondance entre
Réconciliation
avoue. sa jalousie contre
apparente entre Hédouville et
Rigaud. de possession du Môle, actes de T. T. Louverture. - Prise
Louverture
sujet. . et correspondance à ce
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TABLE DES MATIÈRES. CHAPITRE XVII. Arrêté et circulaire d'Hédouville contre les émigrés. - 1 Opposition de Moïse
à cet agent. - Affaire du Fort-Liberté. - Conduite de Toussaint Louverture
et ses explications au Directoire exécutif. Hédouville est forcé de s'embarquer et part pour la France. - Toussaint Louverture entre au Cap. Mesures d'ordre qu'il prend. Ecrits publiés par lui. Lettre d'Hédouville à Rigaud. Examen de la conduite de cet agent. Objet de sa mission.- Roume le remplace. Ses instructions. But que se propose
Toussaint Louverture. Réfutation des opinions de quelques auteurs, fondées sur des erreurs accréditées. Résumé de la troisième Epoque. . 499
CHAPITRE XVIII. divers
Faits
de la vie militaire de J.-M. Borgella. FIN DE LA TABLE DES MATIÈRES DU TROISIÈME VOLUME. FARIS. ANTRIMERIE DE MUQUET, RCE DE LA HANTE, 92. --- Page 568 --- --- Page 569 --- --- Page 570 ---
PARIS, IMPRIMERIE DE MOQUET, 92, RUE DE LA HARPE. --- Page 571 --- --- Page 572 --- --- Page 573 --- --- Page 574 --- --- Page 575 ---
BOSTON PUBLIC LIBRARY
DEC 6 188
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