■m^ ■ ^ ^■W'tt,^' r^&v% ifc :t ^# ^^ / T*^' - N**^ A .^à^wiCi/ ShellNo. lAtrf.Z 9^ Digitized by the Internet Archive in 2010 witii funding from University of Ottawa http://www.archive.org/details/tudessurlhisto02ardo ^-i^rScS aC:X«^CC 3<^^C i5 ^ ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAlTI SUIVIES DE I.,V VIE DU GÉNÉRAL J.-M. BORGELLA PAR B. ARDOUIN ASCIIÎN MINISTBE d'iIAÏTI PRÈS LE 00U\'E«NEMEINT FRANÇAIS,'
AJiOlEN StîCnÙTAIlîE n'ÉlAT DE LA JUSTICE, DE I. INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES CULTES. TOME DEUXIEME. PARIS DEZOBRY ET E. MAGDELEINE, LIB. -ÉDITEURS, nUE DU CLOÎTRE-SAINT-BENOÎT, 10. iS^ï^i:^ 185 5 1 ^CXirCi^^CCC^Q^XC^e^trC^^e^CiC ÉTUDES L'HISTOIRE D'HAÏTI. 4K1.S.— IMPIllMEiilE DE MOyVS (VUE DE La rUHl'l . Vtii'. ÉTUDES SUK L'HISTOIRE D'HAÏTI SUIVIES UF, LA VIE
hv GÉKÉKAL J.-M. BORGELLA PAR B. ARDOUIN ANCIEN SIINISTRE d'uAÏTI VUES LE UOL VEI\NEMENT FUANCAIS,
ANCIEK SECHKTAlr.E n'ÉlAT DE LA JUSTICE, DE L INSÏKUCTION PI BLIQUE ET DESClîLIlv' TOME DEUXIEME. PARIS DEZOBRY ET E. MAGDELEINE, LIB. -ÉDITEURS, RIE DU cloître-saint-benoÎt, 10. 18 6 5 3 f H^7 "'' y ^ i-^'J PÉRIODE FRANÇAISE DEUXIÈME ÉPOQUE. LIVRE DEUXIEME. t. ïi. GBAFÎTRE f. Polvérel, Sonlhonax et Aiibaud arrivent au Cap. — Discours de Daugy,
président de l'assemblée coloniale , à leur instaliation. — Leur profession
de foi et proclamation du 24 septembre 1792. — L'assembée coloniale intrigue contre Roume et dénonce Blanchelande. — Son arrestation et son
renvoi en France. — Nouvelle, arrivée au Cnp, de la révolution du 10 août.
— Mouvemens populaires dans cette ville. — Proclamation du 12 octobre et
dissolution de l'assemblée coloniale, des trois assemblées provinciales et autres corps populaires. — Création d'une commission intermédiaire. Embarquement et renvoi en France, de Cambefoi t, Touzard, d'Esparbès et
autres contre-révolutionnaires. — Rochambeau, gouverneur général provisoire. — Départ du général d'Hinisdal pour France. — Polvérel et Ailhaud
vont dans l'Ouest. — Sonlhonax reste au Cap. — Appréciation de celle
résolution par Garran de Coulon. Les nouveaux commissaires naîioDaux civils, nommés pour l'exécutioD de la loi du 4 avril 1792, et partis
de Rochefort le ^8 juillet, arrivèrent dans la rade du
Cap le 17 septembre : ils débarquèrent le 18.
Départ du général d'Hinisdal pour France. — Polvérel et Ailhaud
vont dans l'Ouest. — Sonlhonax reste au Cap. — Appréciation de celle
résolution par Garran de Coulon. Les nouveaux commissaires naîioDaux civils, nommés pour l'exécutioD de la loi du 4 avril 1792, et partis
de Rochefort le ^8 juillet, arrivèrent dans la rade du
Cap le 17 septembre : ils débarquèrent le 18. Ils venaient avec six mille hommes de troupes et de
gardes nationales placées sous le commandement supérieur du lieutenant général d'Esparbès, nommé gouverneur général de Saint-Domingue, qui avait sous ses
ordres les généraux d'Hinisdal, de Lasalle et de Montesquiou-Fesenzac, destinés à être les gouverneurs particuliers des provinces du Nord, de l'Ouest et du Sud. Le
jeune général Donatien Rochambeau, nommé gouver4 ÉTUDES SLIR L'HISTOir.E d'iIAÏTI. îieur général des îles du vent, y arriva en même temps
avec les troupes confiées à son commandement ; mais
il en partit aussitôt pour se rendre à la Martinique. On a déjà vu que Polvérel était connu de plusieurs des
membres de l'ancienne assemblée de Saint-Marc qui voulurent, en 1790, lui confier la défense de cette assemblée, accusée devant la constituante. Le blâme qu'il
donna alors de ses actes, et les écrits qu'il publiait à
Paris, le rendaient suspect aux yeux des colons d'être
favorable à l'émancipation des esclaves. Il en était de
même de Sonthonax, pour les écrits qu'il avait publiés
et qui avaient motivé la répugnance du ministre Lacoste,
dévoué aux préjugés coloniaux. Nommés tous deux par l'influence de Brissot et des
Girondins, ils avaient été dénoncés dès lors dans la
colonie par Page et Brulley, commissaires de l'assemblée coloniale en France, par les membres du club
Massiac, par Moreau de Saint-Méry, par ce CougnacMion que nous avons vu partir pour Londres, aussitôt
que la loi du 4 avril eut été rendue. Tous ces colons
les représentaient comme placés sous l'influence des
Amis des noirs, comme des Jacobins forcenés, venant à
Saint-Domingue pour préparer l'affranchissement général des esclaves. Ainsi, Polvérel et Sonthonax arrivaient dans la colonie, et ils étaient accueillis par les colons, avec les
préventions les plus défavorables : ils le savaient. Ils
avaient, comme secrétaire de la commission civile,
Delpech, citoyen de Bordeaux, membre de la société des
Amis de la constitution de cette ville, c'est-à-dire de la
société correspondante du club des Jacobins de Paris ; et
l'on sait que la ville de Bordeaux était détestée des co-
insi, Polvérel et Sonthonax arrivaient dans la colonie, et ils étaient accueillis par les colons, avec les
préventions les plus défavorables : ils le savaient. Ils
avaient, comme secrétaire de la commission civile,
Delpech, citoyen de Bordeaux, membre de la société des
Amis de la constitution de cette ville, c'est-à-dire de la
société correspondante du club des Jacobins de Paris ; et
l'on sait que la ville de Bordeaux était détestée des co- [171)2J CHAPITRE I. 5 Ions poLii' ses opinions toujours favorables aux mulâtres
et nègres libres. Nous ne disons rien du eonimissaire Ailhaud, homme
d'un caractère faible, d'un esprit timide, un de ces êtres
nuls et passifs, incapables de jouer un rôle important
dans les temps de révolution : il n'offusquait point les
colons. Dès le ^25 août, étant à bord du vaisseau l' America,
par le 26^ degré de latitude Nord et le 55*^ de longitude,
les commissaires civils avaient rédigé des instructions
pour Delpech * , dans le but de l'envoyer au Gap sur un
aviso, afin d'y annoncer leur arrivée et de sonder le
terrain, tant ils craignaient une résistance de la part
des assemblées de cette ville, composées de colons : les
instructions du roi prévoyaient cette résistance. Mais
cette précaution, indiquée par la prudence, devint presque inutile : Delpech fut bien accueilli. Ces assemblées
elles-mêmes, avisées de l'approche de la flotte et n'étant
pas en mesure de résister, envoyèrent une députation
compHmenter les commissaires civils. Elle était composée de Raboteau, Jouetteet De Pons, membres de l'assemblée coloniale, de quelques membres de l'assemblée
provinciale, de la municipalité et de la garde nationale.
On conçoit facilement que leur but était de pressentir
eux-mêmes ce que les colons avaient à attendre de ces
nouveaux agens de la métropole. Le ^20 septembre, une séance solennelle eut lieu dans
la grande église du Cap, pour l'installation des corn1 Nous avons en notre possession l'original même de ces instructions, signé
des trois commissaires, que nous avons trouvé dans les archives de Santo-Domingo. Nous avons aussi l'original d'un certificat de civisme délivré à Delpech ,
le 12 juillet 1792, parla société de Bordeaux dont il était membre. Nous?
ginorons comment ces deuxdocumens ont pu s'y trouver. 6 ÉTUDES SUR LHISÏOIUE D HAÏTI. missaii'es civils. Daugy, président de l'assemblée coioîiiale, leur adressa un discours insidieux où il supposait
que les commissaires arrivaient avec des instructions
secrètes pour préparer l'affranchissement des esclaves.
11 y déclarait toutefois que le décret constitutionnel du
24 septembre 1791, en réservant la décision de cette
question à l'assemblée coloniale, lui en donnait le droit
à elle seule ; et il prétendit justifier l'esclavage des noirs,
comme indispensable à la prospérité de la colonie et de la
métropole. Ce discours est un chef-d'œuvre de l'astuce
coloniale, Daugy mettait évidemment en usage cette tactique adroite, pour forcer les commissaires à s'expliquer
sur ce sujet important.
1, en réservant la décision de cette
question à l'assemblée coloniale, lui en donnait le droit
à elle seule ; et il prétendit justifier l'esclavage des noirs,
comme indispensable à la prospérité de la colonie et de la
métropole. Ce discours est un chef-d'œuvre de l'astuce
coloniale, Daugy mettait évidemment en usage cette tactique adroite, pour forcer les commissaires à s'expliquer
sur ce sujet important. « Nous sommes dans vos mains, dit-il, comme le vase
d'argile que vous pouvez briser à l'instant même ; c'est
donc aussi l'instant, et peut-être le seul, de vous faire
connaître une vérité importante, mal connue de
MM. les commissaires nationaux civils, vos prédécesseurs. « Cette vérité, sentie à la fin par rassemblée constituante, c'est qu'il ne peut point y avoir de culture à
Saint-Domingue sans l esclavage ; c'est qu'on n'a point
été chercher et acheter à la côte d'Âfi'ique cinq cent mille
sauvages esclaves pour les introduire dans la colonie, en
qualité et au titre de citoyens français ; c'est que leur
existence comme libres y est physiquement incompatible
avec l'existence de vos frères européens. '* Nous avons déclaré, par un décret du mois de mai
dernier, que l'esclavage des noirs était irrévocablement
jnaintenu dans les colonies, etc. » Les commissaires civils se virent donc, en quelque
sorte contraints, dans la séance même, de donner le dé- [1792] ciiAi'lïHE I. 7 menti le plus formel au projet qu'on leur imputait.
Polvérel prononça ces paroles : « Je vous déclare, au nom do mes collègues, sans
» crainte d'en être désavoué, je vous déclare en mon
» nom, que si, par impossible, l'assemblée nationale
» changeait quelque chose à l'état de vos propriétés moï) bilières, j'abdiquerais sur-le-champ toute mission^
•s> et remettrais entre les mains de la nation tous les pou-
» voirs qu'elle m'a confiés, plutôt que de me rendre
» complice d'une erreur aussi funeste à la colonie. » Sonthonax et Ailhaud donnèrent les mêmes assurances
sur leurs intentions personnelles. Sonthonax déclara
« que jamais l'intention de l'assemblée nationale n'avait
» été d'abolir l'esclavage, et que si cette assemblée
> égarée en provoquait l'abolition, ils juraient de s'tj
» opposer de tout leur pouvoir. » Ces déclarations prouvent que, loin de menacer les
colons, les commissaires redoutaient une résistance de
leur part. Dès ce début, Polvérel et Sonthonax laissent voir la différence qui existait dans leur caractère et dans leurs
idées : cette différence a été remarquée encore plus
dans la suite, et a influé sur leurs actes particuliers.
Polvérel promet bien d'abdiquer sa mission, de remettre
ses pouvoirs, plutôt que de concourir à une mesure
qu'il considérerait comme une erreur de l'assemblée
nationale, préjudiciable aux intérêts des colons. Mais
Sonthonax va plus loin ; il jure que si cette assemblée
tombait dans cet égarement^ si elle provoquait l'abolition
de l'esclavage, il s'y opposerait de tout son pouvoir.
Dans les paroles de Polvérel, on reconnaît un
homme consciencieux qui ne voudrait pas contribuer
irs, plutôt que de concourir à une mesure
qu'il considérerait comme une erreur de l'assemblée
nationale, préjudiciable aux intérêts des colons. Mais
Sonthonax va plus loin ; il jure que si cette assemblée
tombait dans cet égarement^ si elle provoquait l'abolition
de l'esclavage, il s'y opposerait de tout son pouvoir.
Dans les paroles de Polvérel, on reconnaît un
homme consciencieux qui ne voudrait pas contribuer 8 ÉTUDES SUR l'hISTOIUE d'hAÏTI. à ce qu'il estimerait être un mal ; mais il ne dénie pas à
l'assemblée nationale le droit de prendre une telle mesure
et d'en ordonner l'exécution. Dans celles de Sonthonax,
on reconnaît le fougueux proconsul qui n'hésiterait pas,
s'il y avait lieu, à se révolter contre l'autorité de la métropole et à se ranger du côté des colons, pour conserver
ce qu'il semble considérer comme un de leurs
droits. On conçoit le langage de Polvérel ; car, qu'un fonctionnaire public ne veuille pas concourir à ^'exécution
d'une mesure du gouvernement et qu'il donne sa démission, il doit en avoir la faculté, puisqu'il suit les inspirations de sa conscience, éclairée par son esprit. Mais
qu'il ose déclarer qu'il s'y opposei^a de tout son pouvoir,
c'est ce qui est insolite: admettre une telle faculté, ce
serait établir Tanarchie dans l'administration, dans le
gouvernement des États. Le fonctionnaire qui professe
de pareilles doctrines porte en lui-même le germe du
plus affreux despotisme. Défiez-vous-en, car la bonne
opinion qu'il a de lui-même, de sa capacité à mieux juger
que le gouvernement qu'il sert, des mesures propres à
la prospérité de son pays, le rendra un vrai despote, si
jamais le pouvoir passe en ses mains. Il ne souffrirait pas
alors qu'on contestât la convenance des mesures qu'il
prendrait. Nous aurons occasion de faire remarquer, dans la suite
de notre histoire, la différence que nous signalons dés à
présent entre le caractère et les idées de Polvérel et de
Sonthonax. Nous verrons Polvérel indulgent pour beaucoup de fonctionnaires qui ne partagèrent pas ses vues,
tandis que Sonthonax fut sévère, acerbe, envers ceux qui
désapprouvèrent les siennes. Ce fut surtout à l'occasion [I79i2j ciiAPiTUE I. 9 de cette question de raffranchissement des esclaves, qui
l'a porté à foire une si étrange déclaration à son arrivée au Cap, qu'il se montra rigoureux, injuste envers
ceux qui ne partagèrent point ses convictions nouvelles,
quand des nécessités impérieuses eurent commandé à
lui-même la grande mesure de la liberté générale qu'il
u prononcée, dans cette même ville du Cap. De là sortirent alors ses préventions contre toute la classe des
mulâtres et nègres libres, parce que des individus de
cette classe eurent le tort, impardonnable aux yeux de
la morale et de la politique, d'adopter la profession de
foi ftiite par les commissaires civils dans l'église du Cap et
dans leurs actes subséquens. En effet, les commissaires ne se bornèrent pas à ces
déclarations verbales; le 24 septembre, ils rendirent
une proclamation dans laquelle ils les réitérèrent : la
voici : Ciioyens , Les commissaires nationaux civils, à leur débarquement à SaintDomingue, ont été environnés de défiance par les ennemis de la chose
publique. Calomniés dans leurs sentimejis, ils vous doivent une explication solennelle sur leurs véritables principes, ainsi que sur la
nature et l'étendue des droits que l'assemblée nationale et le roi leur
ont confiés.
, ils rendirent
une proclamation dans laquelle ils les réitérèrent : la
voici : Ciioyens , Les commissaires nationaux civils, à leur débarquement à SaintDomingue, ont été environnés de défiance par les ennemis de la chose
publique. Calomniés dans leurs sentimejis, ils vous doivent une explication solennelle sur leurs véritables principes, ainsi que sur la
nature et l'étendue des droits que l'assemblée nationale et le roi leur
ont confiés. Que les hommes faibles et crédules ne se scandalisent plus; que
les pervers cessent leurs complots. Voici le symbole de notre religion
politique; nous n'en changerons jamais. Invariablement attachés aux lois que nous venons faire exécuter,
nous déclarons, au nom de la métropole, de l'assemblée nationale et
du roi, que nous ne reconnaîtrons désormais que deux classes d'hommes dans la colonie de Saint-Domingue, — les libres sans aucune
distinction de couleur, — et les esclaves. Nous déclarons qu'aux assemblées coloniales seules, constilutionnellemenl formées, appartient le droit de prononcer sur le sort des
esclaves. iO ÉTUDES SUR l'hISTOII\E d'hAÏTI. Nous déclarons que V esclavage est nécessaire à la culture et à la
prospérité des colonies, et qu'il n'est ni dans les principes, ni dans la
volonté de l'assemblée nationale et du roi, de toucher à cet égard aux
prérogatives des colons. Nous déclarons que nous ne reconnaîtrons pour les amis de la
France, que ceux qui le seront de sa constitution (celle de 1791), sauf
'es modifications que commandent l'esclavage et les localités. Nous déclarons que nous poursuivrons également, et les ennemis
de la loi du 4 avril, et les méprisables conspirateurs qui ont voulu
faire des droits des citoyens, ci-devant qualifiés de couleur^ une spéculation contre-révolutionnaire. Nous mourrons plutôt que de souffrir l'exécution d'un projet antipopulaire (celui de la contre-révolution); mais nous ne laisserons jamais
avilir le caractère national dont nous sommes revêtus, par une tolérance coupable des injures faites à la métropole. Tels sont nos principes ; nous les regardons comme très-essentiels
au bonheur de la colonie;. Le lecteur remarquera avec nous, que cette proclamation est le développement de la doctrine de Polvérel, et
non de celle de Sonthonax. Elle fait, elle renouvelle la déclaration de la nécessité de l'esclavage, mais elle ne dit
pas que les commissaires s'opposeront à l'abolition de cet
odieux régime, si la métropole la prononce. Bientôt nous
verrons Sonthonax renouveler seul sa propre doctrine,
par une proclamation du 4 décembre, quand ses collègues se seront rendus dans l'Ouest. Une question toute naturelle ressort de l'examen de
la profession de foi des commissaires civils. Etait-elle
sincère de leur part, de la part d'hommes imbus des
grands principes de la révolution française , de ces
hommes qui, en Europe, avaient publié des écrits pour
les propager? Ces deux commissaires, choisis par les
Amis des noirs, étaient-ils des adversaires-nés des malheureux qu'une verge de fer contenait dans la servitude, et dont une notable portion avait les armes à la
lle ressort de l'examen de
la profession de foi des commissaires civils. Etait-elle
sincère de leur part, de la part d'hommes imbus des
grands principes de la révolution française , de ces
hommes qui, en Europe, avaient publié des écrits pour
les propager? Ces deux commissaires, choisis par les
Amis des noirs, étaient-ils des adversaires-nés des malheureux qu'une verge de fer contenait dans la servitude, et dont une notable portion avait les armes à la [1792] ciiAimiu: i. H main depuis un an, pour conquérir ses droits naturels? Pour résoudre cette importante question, il faut nécessairement distinguer entre les idées et les sentimens
do l'homme privé et ceux de l'homme public. Comme hommes privés, nous ne doutons nullement
que Polvérel et Sonthonax croyaient à la légitimité des
droits qu'avaient les nègres esclaves à la liberté. Mais,
en leur quahté d'hommes publics, ils avaient des devoirs
à remplir et ils devaient s'y conformer. La nature de
leur mission, les préventions qui les accueillirent, leur
prescrivaient peut-être le langage qu'ils ont tenu. Ils
venaient pour faire exécuter un décret qui ne statuait
que sur le sort d'une classe d'hommes libres, et la loi du
temps où ils agissaient comme les délégués de la France,
voulant le maintien de l'esclavage, ils ne devaient vouloir que ce qu'elle ordonnait. Quoi qu'il en soit de la profession de foi des commissaires civils au 24 septembre 1792 (et nous ajournons
les explications qu'ils en ont données eux-mêmes), elle
produisit son effet en donnant aux colons, à l'assemblée
coloniale surtout, l'espoir de maintenir l'esclavage des
noirs. Ils le crurent d'autant mieux, que le 4 octobre ces
commissaires publièrent une nouvelle proclamation pour
ordonner l'entrée en campagne de toutes les troupes, afin
d-e réduire les esclaves dans toutes les parties de la colonie. La situation de ce pays était affligeante alors. Celle du
Cap en particulier offrait le spectacle le plus dégoûtant,
par la permanence des roues, des gibets, des exécutions
à mort qu'ordonnaient les commissions prévotales
contre les esclaves faits prisonniers. La guerre subsistait
dans le Nord : des blancs, des hommes de couleur péris12 ÉTL'DES SUll l'hISTOIUE DllAÏTl. saieijt aussi dans les combats. Dans l'Ouest et dans le
Sud, elle était suspendue depuis que Roume et Blanchelande s'y étaient transportés; mais la paix n'existait pas
entre les affranchis et les blancs : une méfiance mutuelle
était dans tous les cœurs; beaucoup de colons avaient
émigré à l'étranger, les cultures souffraient partout. Roume avait quitté Saint- Marc le 21 septembre, pour
se rendre auprès des nouveaux commissaires. Il arriva
au Cap le 25. En leur donnant tous les renseignemens
qui pouvaient leur être utiles, il s'offrit de re&ter encore
dans la colonie pour servir sous leurs ordres. Mais ses
offres ne furent pas agréées, parce que, selon leur coutume, les membres du côté Ouest de l'assemblée coloniale, qui affectaient un grand attachement à la révolution, avaient déjà réussi à circonvenir les commissaires,
en le représentant comme d'intelligence avec les membres du côté Est^ Blanchelande et tous les autres agens
du gouvernement colonial , tous partisans de l'ancien
régime et de la contre-révolution. Roume dut donc partir
du Cap, le 5 octobre, pour se rendre en France.
furent pas agréées, parce que, selon leur coutume, les membres du côté Ouest de l'assemblée coloniale, qui affectaient un grand attachement à la révolution, avaient déjà réussi à circonvenir les commissaires,
en le représentant comme d'intelligence avec les membres du côté Est^ Blanchelande et tous les autres agens
du gouvernement colonial , tous partisans de l'ancien
régime et de la contre-révolution. Roume dut donc partir
du Cap, le 5 octobre, pour se rendre en France. Blanchelande avait obtenu son rappel, les instructions
du roi le disent. L'arrivée d'un nouveau gouverneur
général devait amener son départ pour la France.
Mais on vit alors les deux côtés de l'assemblée coloniale
se réunir pour le dénoncer, l'accuser de toutes les fautes
causées par sa faiblesse, par sa condescendance même
pour cette assemblée : ils lui imputèrent tout à crime.
L'assemblée provinciale et la municipalité du Cap se joignirent à ces accusateurs ; la garde nationale y fit chorus. En ce même temps, Cambefort, Touzard, Rouvray et
les autres chefs ou officiers du parti royal, circonvenaient
d'Esparbès, dont ils avaient obtenu la dispersion des [17!)2] cuAPiTui I. 13 troupes venues avec lui, pour essayer d'opérer au Cap
le même mouvement de contre-révolu lion que Béhague
avait opéré aux îles du veut. Cette intrigue paraissait
liée aux projets contre-révolutionnaires qui se tramaient en France et sur le continent, à l'apparition
des armées étrangères sur le sol de la patrie, et qui occasionnèrent la révolution du 10 août et l'arrestation de
Louis XVI. Les commissaires civils ordonnèrent alors l'arrestation
de Blanchelande qu'ils envoyèrent en France pour
rendre compte de sa conduite à l'assemblée nationale.
La haine des colons l'y poursuivit, leurs commissaires
soutinrent les accusations portées contre lui dans la
colonie, et il fut guillotiné le 5 avril 1795. Les colons
eurent l'infamie de lui reprocher son opposition au décret du 15 mai 1791, qu'il n'avait faite que pour leur
plaire, lis lui reprochèrent encore son approbation
donnée à l'arrêté coupable de l'assemblée coloniale,
du 27 mai 1792, concernant la loi du 4 avril et dont
nous avons cité un extrait. Lorsque le rapport fut fait à
la convention nationale, au sujet de ces accusations,
Brissot fut le seul qui demanda, mais inutilement, l'ajournement de la discussion. Au moment même où les commissaires civils ordonnaient l'arrestation de Blanchelande, un aviso arriva au
Cap, porteur de la nouvelle de la révolution du 10
août. Il transmit aux commissaires le décret du même
jour, sanctionné le 17 par le conseil exécutif provisoire,
qui confirmait leurs pouvoirs en les fortifiant par de nouvelles dispositions. La nouvelle reçue au Cap du renversement du trône 14 ETUDES SUl\ L HÏSÏOHIE I) HAÏTI.
aires civils ordonnaient l'arrestation de Blanchelande, un aviso arriva au
Cap, porteur de la nouvelle de la révolution du 10
août. Il transmit aux commissaires le décret du même
jour, sanctionné le 17 par le conseil exécutif provisoire,
qui confirmait leurs pouvoirs en les fortifiant par de nouvelles dispositions. La nouvelle reçue au Cap du renversement du trône 14 ETUDES SUl\ L HÏSÏOHIE I) HAÏTI. ne pouvait qu'occasionner une profonde sensation parmi
tous les colons, quelle que fut la division des esprits.
Si, dès le commencement de la révolution, en 1789,
ils se divisèrent en deux grands partis, — celui des
grands planteurs qui formèrent l'assemblée générale de
Saint-Marc, visant à se soustraire à l'obéissance due à
l'assemblée nationale constituante, dont les principes
révolutionnaires les effrayaient par leurs conséquences,
— et celui des agens du gouvernement royal auxquels
se joignirent aussi un certain nombre de planteurs,
voulant le maintien de l'ancien régime colonial ; toujours est-il qu'il y avait entre ces deux partis un point
de contact, un motif d'alliance ultérieure, dans le respect et l'attachement qu'ils portaient à l'autorité du
monarque qui régnait en France. L'un et l'autre ne
pouvaient qu'en espérer le maintien du régime colonial, quant à la sujétion des noirs dans l'esclavage et à la
soumission des mulâtres et nègres libres au joug du
préjugé de la couleur. Ces deux grands partis devaient
donc profondément regretter le succès des révolutionnaires en France, qui amena la chute de la royauté. Le
parti des petits blancs seul pouvait se réjouir de ce succès, obtenu par les efforts au tiers état dans la mèrepatrie. Mais on a pu remarquer que le parti des petits
blancs avait été constamment placé sous l'influence des
idées de l'assemblée de Saint-Marc, qui s'en était fait
un instrument contre les prétentions des hommes de
couleur, et contre le désir manifesté par les agens du
gouvernement colonial, de maintenir à Saint-Domingue l'ancienne administration. Or, les petits blancs
étaient aussi mécontens que les deux autres partis, de
la loi du 4 avril qui avait proclamé l'égalité civile et po- |i79i2J cwAiTinE I. [l'y litiquc en faveur des liommes de eouleiir : ceux - ci
étaient aussi l'objcl de l'envie et de la jalousie de
cette classe inférieure de la société coloniale, à cause de
leurs richesses et des lumières d'un grand nombre
d'entre eux. L'intérêt politique des trois partis, parmi les blancs,
devait ainsi les réunir contre les commissaires civils
envoyés à Saint-Domingue pour assurer l'exécution de
la loi du 4 avril, c'est-à-dire le triomphe des mulâtres
et nègres libres. Ce furent les membres du côté Ouest de l'assemblée
coloniale qui prirent 1 initiative des mesures propres à
se débarrasser des commissaires civils, pour arriver à
l'indépendance de la colonie. Ils se coahsèrent avec les
membres du côté Est et les agens du gouvernement colonial, et organisèrent aussitôt des mouvemens populaires
dans ce but. Cette coalition était d'autant plus facile,
selon eux, que déjà ils avaient réussi, en s'unissant,
à faire embarquer Blanchelande comme accusé de tous
les maux survenus dans la colonie.
mesures propres à
se débarrasser des commissaires civils, pour arriver à
l'indépendance de la colonie. Ils se coahsèrent avec les
membres du côté Est et les agens du gouvernement colonial, et organisèrent aussitôt des mouvemens populaires
dans ce but. Cette coalition était d'autant plus facile,
selon eux, que déjà ils avaient réussi, en s'unissant,
à faire embarquer Blanchelande comme accusé de tous
les maux survenus dans la colonie. Dans une pareille situation , il fallait une grande
énergie et beaucoup d'adresse de la part des commissaires civils, pour déjouer ces complots et rester maîtres
du terrain. Ils surent se placer à la hauteur de ces difficultés pour les dominer. La loi du 4 avril et celle du 22 juin les autorisaient
à dissoudre l'assemblée coloniale et toutes les autres
assemblées ou corps qualifiés populaires dans la colonie.
Celle du 17 août avait confirmé leurs pouvoirs, et les
instructions du roi avaient prévu que les dispositions de
t assemblée coloniale seraient peu conciliantes Qi que les
commissaires ne tarderaient pas à la dissoudre. 10 ÉTUDES Slip. L HISTOIKE D HAÏTI. Le 12 octobre, ils publièrent une proclamation par
laquelle ils prononcèi'ent la dissolution de l'assemblée
coloniale , des assemblées provinciales du Nord , de
l'Ouest et du Sud, du conseil de paix et d'union de
Saint-Marc et du conseil d'administration de Jérémie.
Ces diverses corporations ne pouvaient que maintenir
un esprit contraire à la mission des commissaires civils;
elles durent subir le même sort. Cependant, à Jérémie,
les colons n'obéirent pas à leur proclamation. Mais en dissolvant l'assemblée coloniale, ils sentirent
la nécessité de la remplacer par un corps administratif
qui serait une sorte de représentation populaire de la
colonie, placée sous leur influence. Ils l'organisèrent
sous le litre de commission intermédiaire : ce titre indiquait son caractère provisoire, jusqu'à ce que l'on pût arriver à la formation d'une nouvelle assemblée coloniale.
Ils y étaient autorisés par un décret de l'assemblée constituante, en date du 15 juin 1791, qui prescrivait une
semblable commission dans l'intervalle des sessions de
l'assemblée coloniale. Ils décidèrent que cette commission serait composée
de douze membres. Avant de se dissoudre, l'assemblée
coloniale dut en nommer six, pris dans son sein, à
raison de deux pour chaque province de la colonie.
Les six autres furent réservés à la nomination directe
des commissaires civils : ils les prirent dans la classe des
hommes de couleur. Ce furent Pinchinat et J. Borno,
pour l'Ouest ; Louis Boisrond et François Raymond,
pour le Sud; Castaing et Latort^ie, pour le Nord. Les
six blancs étaient Gerbier, Raboteau, Daugy, Chotard
aîné, De Lavalle et Couturier des Flottes '. * Il y eut ensuite des mutations. Daugy, notamment, était très-capable ^ [1792] CHAPITRE I. 17 Les commissaires civils reçurent une adhésion formelle à ces nominations, de la part de la classe des hommes de couleur. Les attributions données à la commission intermédiaire étaient 1" de surveiller l'exécution des arrêtés de
l'assemblée coloniale, dans la partie des finances et de
l'administration ; 2° de connaître des contestations sur
les arrêtés des municipalités, et de casser ou d'approuver
leurs délibérations; 3° de décider de toutes les questions
qui auraient été de la compétence de l'assemblée coloniale.
elle à ces nominations, de la part de la classe des hommes de couleur. Les attributions données à la commission intermédiaire étaient 1" de surveiller l'exécution des arrêtés de
l'assemblée coloniale, dans la partie des finances et de
l'administration ; 2° de connaître des contestations sur
les arrêtés des municipalités, et de casser ou d'approuver
leurs délibérations; 3° de décider de toutes les questions
qui auraient été de la compétence de l'assemblée coloniale. Les arrêtés de cette commission ne pouvaient être
exécutés, sans l'approbation préalable des commissaires
civils. La proclamation du 12 octobre ordonna en même temps
la réorganisation de toutes les municipalités, afin que
tous les hommes libres concourussent à leur formation.
Les dispositions de l'article 4 du décret du 28 mars 1790,
durent servir de règle pour l'admission des électeurs
aux assemblées des paroisses. Les commissaires comprirent cependant, comme citoyens actifs et éligibles, tous
les hommes libres qui, âgés de 25 ans, auraient porté
les armes pour la défense de la co/om'e, depuis le 1^^ septembre 1791. Cette disposition très-élastique, fondée cependant sur
l'article 7 du décret du 22 août 1792, devait faire admettre dans les assemblées paroissiales, non-seulement
beaucoup de petits blancs, mais aussi un grand nombre d'hommes de couleur, qui, à l'âge de 25 ans, treshabile : il était, nous l'avons dit, un des rédacteurs du décret du 28 mai
1790, rendu par l'assemblée de Saint-Marc. Son astucieux discours du 20
septembre 1792, sa lettre du 7 juin 1791 le prouvent encore. (Voyez le irapport
de Garran, t. 2, p. 96, et t. 3, p. 141.) T, 11. 2 18 FTUDES SUR L HISTOIRE 11 H VÏÏI. n'auraient pas réuni les autres conditions de citoyens
actifs, d'électeurs et d'éligibles. Elle tendait à mettre
ces petits blancs dans l'intérêt politique delà révolution,
à les détacher des colons et à les rendre sympathiques
aux commissaires civils, qui avaient besoin de beaucoup
de forces pour lutter contre les planteurs et les contrerévolutionnaires. En étendant les droits politiques aux
hommes de couleur, ils se fortifiaient encore contre ces
aristocrates, unis dans leurs desseins de séparer la colonie de la métropole. Ils furent soutenus par les hommes de couleur, mais les petits blancs leur restèrent
hostiles. Cet acte vigoureux des commissaires prescrivait aux
municipalités ainsi constituées, « de prendre le vœu
» de leurs communes respectives sur la nécessité d'ac-
» célérer ou de différer la convocation des assemblées
» primaires, soit pour former l'assemblée coloniale, soit
» pour les nominations des députés à la convention
» nationale de France, et de faire parvenir sur-le-champ
» leur déhbération sur ce sujet aux commissaires
» civils. » Vraisemblablement, ils se ménageaient par là le
moyen d'exercer leur influence sur les communes, pour
différer la formation d'une nouvelle assemblée coloniale; 1° parce qu'ils durent reconnaître déjà, au 12
octobre, la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité
d'avoir une telle assemblée composée de blancs et
d'hommes de couleur, les colons continuant à montrer
leur répugnance à cet égard et conspirant ouvertement
pour détacher Saint-Domingue de la France, ou pour
y rétablir l'ancien régime par la contre-révolution ;
2° parce qu'avec une assemblée coloniale, ils ne pour-
parce qu'ils durent reconnaître déjà, au 12
octobre, la difficulté, pour ne pas dire l'impossibilité
d'avoir une telle assemblée composée de blancs et
d'hommes de couleur, les colons continuant à montrer
leur répugnance à cet égard et conspirant ouvertement
pour détacher Saint-Domingue de la France, ou pour
y rétablir l'ancien régime par la contre-révolution ;
2° parce qu'avec une assemblée coloniale, ils ne pour- [i792] cHAPiiKi: I. 19 raient pas gouverner la colonie aussi facilement qu'avec
la commission intermédiaire. Mais une telle ligne de conduite était- elle autoi'isée
par la loi du 4 avril et par celles qui l'avaient suivie ?
Evidemment, non ; mais dans la situation où se trouvait
Saint-Domingue, cette mesure de la dissolution de tous
les corps populaires, était la plus urgente et la plus
convenable pour laisser aux commissaires civils leur
liberté d'action. Sans elle, ils n'auraient pu espérer de
rétablir l'ordre et la tranquillité publique et de conserver
cette colonie à la France. Il leur fallait, enfin, une vraie
dictature pour la gouverner : les circonstances ultérieures les forcèrent à la garder jusqu'à leur départ, en 1794.
Cette nécessité n'élait-elle pas même une conséquence
de la chute de la royauté, qui donnait la dictature à la
convention nationale? Agens éloignés de cette nouvelle assemblée nationale, ils devaient avoir des pouvoirs égaux à ceux des commissaires extraordinaires
qu'elle envoya aux armées : ils rendirent une proclamation à cet effet, le 15 octobre, pour interpréter l'intention de l'assemblée de la métropole. Polvérel et Sonthonax
eurent le courage d'assumer sur leurs têtes cette immense
responsabilité envers leur pays, et ils ont eu la gloire
de lui avoir conservé sa colonie que les factieux
voulaient lui ravir. Ailhaud signa aussi cet acte ; mais
nous avons déjà dit ce qu'il faut penser de cette nullité.
La convention nationale approuva cette interprétation de son décret du 10 août, par celui du 10 décembre. La composition de la commission intermédiaire inaugura une nouvelle ère pour les hommes de couleur :
dès lors, les blancs durent comprendre que l'égalité la 20 ÉTUDES SLR L HISTOIRE 1) HAÏTI . plus parfaite entre eux passait de la loi dans le domaine
des faits. De leur côté, les hommes de couleur sentirent
plus que jamais la convenance de leur attachement à la
métropole, dont les représentans avaient proclamé leurs
droits politiques, dont les agensen assuraient le triomphe.
Ils restèrent fidèles à la France ; ils défendirent sa
colonie contre les blancs colons réunis aux Anglais
et aux Espagnols ; mais nous verrons plus tard
si la France sut apprécier leur fidélité et leur dévouement.
faits. De leur côté, les hommes de couleur sentirent
plus que jamais la convenance de leur attachement à la
métropole, dont les représentans avaient proclamé leurs
droits politiques, dont les agensen assuraient le triomphe.
Ils restèrent fidèles à la France ; ils défendirent sa
colonie contre les blancs colons réunis aux Anglais
et aux Espagnols ; mais nous verrons plus tard
si la France sut apprécier leur fidélité et leur dévouement. On conçoit que si la classe des hommes de couleur
dut être satisfaite de la dissolution de l'assemblée coloniale et des autres corps populaires, comme de la formation de la commission intermédiaire, il n'en était
pas de même des blancs, et surtout de ceux qui étaient
membres de ces assemblées. Leurs intrigues recommencèrent immédiatement, d'accord avec les agens du
gouvernement colonial, Cambefort, Touzard et autres.
Ces derniers travaillèrent l'esprit du régiment du Cap
et du régiment de Walsh, et essayèrent de propager
Tindiscipline parmi les autres troupes venues avec les
commissaires civils. Mais, comme le remarque Garran,
à propos de l'assemblée coloniale : « indépendamment
» même des lois du 4 avril et 22 juin qui les autori-
» saient à la dissoudre, il eût été bien étrange qu'on
» eût conservé à Saint-Domingue, durant l'existence
» delà convention nationale, un corps formé par une
» caste privilégiée, qui, prétendant avoir la législation
» exclusive pour l'intérieur de la colonie, n'avait
» jamais cessé de lutter contre la volonté nationale, et
» qui, de son aveu même, ne s'était soumis à la loi du [1792] CHAPITRE I. 21 » 4 avril, que parce qu'il avait manqué de moyens
>j pour y résister. » Les 17, 18 et 19 octobre, la plus grande agitation
régna dans la ville du Cap. Les commissaires civils se
virent forcés de prendre des résolutions énergiques
pour y ramener la tranquillité. En conséquence, ils ordonnèrent d'abord l'arrestation
de Cambefort, colonel du régiment du Cap, de Touzard,
lieutenant-colonel, et de trente trois autres officiers,
sous-officiers et soldats du même corps, reconnus
comme étant les auteurs de ces troubles. Le régiment
tout entier devait être aussi désarmé, pour subir Je
même sort, mais les commissaires se relâchèrent de
cette rigueur. Ils ordonnèrent aussi l'arrestation de
Pomeyrole, directeur de l'artillerie, de Girardin, commandant de la station navale, et de Villéon, commandant du vaisseau le Jupiter, comme complice des premiers. Le gouverneur d'Esparbès, gagné par eux et se refusant à l'exécution de ces ordres d'arrestation, les commissaires civils prononcèrent sa suspension et son renvoi
en France avec les autres personnes, pour rendre compte
de leur conduite à l'assemblée nationale. Le grand âge
et les infirmités de d'Esparbès, commandant des menagemens pour sa personne, les commissaires civils n'ordonnèrent que son embarquement, sans vouloir le
priver de sa liberté : ils firent profiter aux autres de cet ^
adoucissement inspiré par des sentimens d'humanité.
Leur arrêté, rendu le 22 octobre, motiva ainsi les dispositions qu'ils ordonnèrent pour la distribution de
tous les inculpés sur différens navires qui les ramenèrent en France.
mités de d'Esparbès, commandant des menagemens pour sa personne, les commissaires civils n'ordonnèrent que son embarquement, sans vouloir le
priver de sa liberté : ils firent profiter aux autres de cet ^
adoucissement inspiré par des sentimens d'humanité.
Leur arrêté, rendu le 22 octobre, motiva ainsi les dispositions qu'ils ordonnèrent pour la distribution de
tous les inculpés sur différens navires qui les ramenèrent en France. 22 ÉTUDES SUll l'histoire D HAÏTI. Dans cette circonstance, ils furent secondés avec zèle
par les hommes de couleur du Cap, et par Etienne
Laveaux, lieutenant-colonel des dragons d'Orléans, que
sa destinée appela ensuite à être gouverneur général
de Saint-Domingue. Parmi les motifs donnés pour l'arrestation de Cambefort, de Touzard et de Girardin, l'arrêté du 22 octobre
porte qu'ils ont été constamment soupçonnés de connivence et d'intelligences criminelles avec les esclaves
révoltés. Montbrun, homme de couleur, venu de France
comme l'un des aidés de camp de d'Esparbès, ayant été
accusé de chercher à entraîner ceux de sa classe à
prendre la défense des ofiiciers du régiment du Cap,
fut d'abord destitué ; mais les commissaires civils révoquèrent cet ordre et le gardèrent au Cap. C'était un
officier distingué. L'ordre de sa destitution émanait de Rochambeau
dont nous avons signalé le passage au Cap , et qui,
revenu de la Martinique d'oîi Béhague l'avait repoussé,
fut appelé par les commissaires civils à remplacer d'Esparbès, comme gouverneur général provisoire. Il préludait ainsi au commandement de capitaine général de
Saint-Domingue, qu'il obtint en 1802, après la mort de
Leclerc. Ce poste revenait de droit au général d'Hinisdal, le
plus ancien des officiers généraux venus avec les commissaires civils, pour être le gouverneur particulier de
la province du Nord. Dégoûté par ce passe-droit, et
mécontent d'ailleurs de Rochambeau, il donna sa démission et retourna volontairement en France. En
vain les commissaires civils insistèrent-ils dans leurs [179t2j ciiAi'iTKE I. 23 représentalions, à l'ettet de le porter à rester dans la
colonie : il persista dans son refus. Il est à remarquer que, dès cette époque, Rochambeau fut représenté comme un homme sans talens et
sans vertu, réprouvé -par l'ancien et par le nouveau récjime'. Nous admettons bien qu'il fut sans vertu, mais
il avait des talens. Nous aurons à parler de ses atrocités, du caractère sanguinaire qu'il déploya à SaintDomingue, dans les affreuses années 1802 et 1803. Toutes les mesures prises dans ces momens difficiles, par les commissaires civils, obtinrent bientôt une
complète approbation de la part de la convention nationale par son décret du 10 décembre 1792.
ancien et par le nouveau récjime'. Nous admettons bien qu'il fut sans vertu, mais
il avait des talens. Nous aurons à parler de ses atrocités, du caractère sanguinaire qu'il déploya à SaintDomingue, dans les affreuses années 1802 et 1803. Toutes les mesures prises dans ces momens difficiles, par les commissaires civils, obtinrent bientôt une
complète approbation de la part de la convention nationale par son décret du 10 décembre 1792. Maîtres de la situation dans le Nord, les coinmissaires civils prirent la résolution de se séparer: leurs
instructions les y autorisaient. Sonthonax resta au Cap avec la commission intermédiaire. Polvérel et Ailhaud partirent le 29 octobre pour se
rendre dans l'Ouest. Le premier devait y rester, tandis
que le second passerait dans le Sud. Cette mesure était commandée par les circonstances ;
car ces deux provinces avaient besoin de leur présence
pour la complète exécution de la loi du 4 avril, surtout après la dissolution des assemblées populaires, qui
-n'occasionna pas moins le mécontentement des colons
de ces localités que celui des colons du Nord. Leur
séparation et le départ inopiné, pour mieux dire la
fuite honteuse d' Ailhaud qui survint bientôt, exercèrent
une influence souvent désastreuse sur les mesures partiRapport de Gartan, t. '6, p. 196. 24 ÉTUDES SLR l'hISïOIKE I) HAÏTI. culières que Polvérel et Sonthonax, livrés à eux-mêmes,
se virent obligés de prendre. Elle fut cause d'événemens ultérieurs que nous aurons à signaler. Mais citons ici les appréciations judicieuses faites par
Carran à ce sujet. Président de la commission des colonies qui entendit les colons accusateurs de Polvérel et
de Sonthonax, qui entendit ces agens accusés; rapporteur impartial de ces Débats fameux qui jetèrent un si
grand jour sur les premiers temps de la révolution de
Saint-Domingue, Garran a été trop bien placé pour
juger des effets produits par la séparation des commissaires, pour que son opinion ne soit pas d'un grand
poids dans cette question. « Les commissaires civils étaient formellement autorisés, dit-il, par leurs instructions, à se diviser ainsi,
et il se peut que les troubles qui subsistaient encore
dans l'Ouest et le Sud, la difficulté des communications
par terre de ces deux provinces avec le Nord, depuis
l'insurrection des nègres, et l'égalité des soins que les
commissaires devaient à toutes les parties de la colonie,
leur aient fait considérer cette mesure comme absolument indispensable. Mais elle n'en eut pas moins des
suites funestes, surtout dans la 'province du Nord, et bientôt par contre-coup dans les deux autres. Il ne fallait pas
moins que l'autorité réunie de la commission civile et
du gouverneur pour mettre un frein aux mouvemens
que les agitateurs élevaient sans cesse autour d'eux. Le
respect dû aux commissaires civils diminua beaucoup
lorsqu'on les vit isolés ; leurs mesures furent ou moins
sages ou moins appropriées aux circonstances, parce
qu'au lieu d'être le résultat d'une délibération corn-
et bientôt par contre-coup dans les deux autres. Il ne fallait pas
moins que l'autorité réunie de la commission civile et
du gouverneur pour mettre un frein aux mouvemens
que les agitateurs élevaient sans cesse autour d'eux. Le
respect dû aux commissaires civils diminua beaucoup
lorsqu'on les vit isolés ; leurs mesures furent ou moins
sages ou moins appropriées aux circonstances, parce
qu'au lieu d'être le résultat d'une délibération corn- [1792] CHAPITRE I. 25 mune, où ce qu'il pouvait y avoir de défectueux dans
la manière de voir de chacun était contre-balancé par
les réflexions des deux autres, leurs décisions, presque
toujours individuelles, portèrent l'empreinte particulière
du caractère de chacun d'eux. Bientôt Polvérel et Sonthonax furent partagés sur des mesures générales qu'ils
auraient dû concerter ensemble et rendre uniformes
pour toute la colonie. Sonlhonax, plus jeune, plus
ardent, plus actif sans doute, entraîné par cet enthousiasme qui persuadait alors à tous les républicains que
la révolution ne devait trouver aucun obstacle autour
d'elle, et que presque tous les moyens qui pouvaient
en assurer les succès, étaient par cela même justifiés,
avait une plus grande idée de f étendue de ses pouvoirs ;
il voyait mieux ce que la France avait à redouter des
agitateurs qui troublaient la colonie, et la nécessité d'y
porter remède par des mesures promptes et puissantes.
Polvérel, plus âgé que lui S plus sage par cette raison, plus convaincu de la nécessité d'observer les lois
au milieu même des révolutions qui semblent en être
l'interrègne, aurait tempéré l'extrême activité de son collègue ; mais il aurait aussi sans doute appris de lui à
ne pas trop compter sur les règles ordinaires, dans
le temps où l'autorité des lois est également suspendue,
et, par Tincertitude où l'on est sur celles qui peuvent
subsister encore, et par l'entraînante rapidité des événemens, qui ne permet pas de suivre la direction
qu'elles ont prescrite. On avait déjà fait des efforts pour
les diviser. 11 fut alors aisé d'y parvenir, et leur dissenti1 Sonthonax avait 29 ans, à son arrivée dans la colonie. Polvérel en avait
au moins 50 : il mourut à Paris le 17 germinal an 3 (6 avril 1795). Sonlhonax
est mort en 181 1, âgé de 18 ans. 26 ÉTUDES sLiv l'histoire d'haïti. ment d'opinion, manifesté dans des actes publics, et surtout dans plusieurs de leurs proclamations, contribua
beaucoup à affaiblir la considération dont ils avaient
joui auparavant, et à fournir des armes trop puissantes
aux ennemis de la France. » CHAPITRE IL Club du Cap, ses intrigues, son influence, ses acles. — Mouvemens populaires.— Acles de la commission intermédiaire. — Actes de Sonthonax. —
Rochambeau, E. Laveaux et Leborgne, favorables aux hommes de couleur.
— Combat entre ces derniers et les blancs du Cap. — Les hommes de couleur
se retirent au Haut-du-Cap. — Proclamation du 4 décembre 1792, où Sonthonax renouvelle sa profession de foi concernant l'esclavage. — Rentrée
des hommes de couleur au Gap. -- Arrestation et déportation des chefs
des factieux blancs. — Départ de Rochambeau pour la Martinique. — E. Laveaux, ses campagnes et ses succès contre les nègres insurgés. — Impôt du
quart de subvention. — Dissentiment qu'il occasionne entre Polvérel et
Sonthonax, et ses suites.
ap. — Proclamation du 4 décembre 1792, où Sonthonax renouvelle sa profession de foi concernant l'esclavage. — Rentrée
des hommes de couleur au Gap. -- Arrestation et déportation des chefs
des factieux blancs. — Départ de Rochambeau pour la Martinique. — E. Laveaux, ses campagnes et ses succès contre les nègres insurgés. — Impôt du
quart de subvention. — Dissentiment qu'il occasionne entre Polvérel et
Sonthonax, et ses suites. Dans le chapitre précédent, nous avons parlé des
intrigues ourdies par les deux côtés de l'assemblée coloniale, réunis aux agens contre-révolutionnaires , et
des mouvemens populaires qu'ils excitèrent au Cap ;
mais nous n'avons rien dit de l'organisation d'un club
qui eut lieu dans le même temps. Le côté Ouest, composé surtout des anciens Léopardins, qui affectaient toujours un grand attachement à la révolution française,
en fut le créateur. Quelques mois auparavant, l'assemblée coloniale avait
rendu un arrêté pour ordonner la clôture des clubs
politiques ; mais, après l'arrivée des commissaires civils,
sur la motion de Daugy, président de cette assemblée,
elle rapporta cet arrêté. Dès lorS; ce club fut formé sou& 28 ÉTUDES SUR l'histoire D*HAÏTI. le titre des Amis de la consiitiilion, comme s'intitulait
celui des Jacobins : bientôt après il le changea en celui
des Amis de la convention nationa le. Dâugy en fut le premier président : le fameux Borel, Deleire et d'autres
membres du côté Ouest en furent les secrétaires. Il
comptait parmi ses membres d'autres colons non moins
factieux, tels que Duny, Verneuil, Gervais, Fournier,
Baillio, Raboteau, Larchevesque Thibaud, etc. Le 4 octobre, avant la dissolution de l'assemblée coloniale, ils se réunirent dans la salle de spectacle du
Cap pour le constituer. Leur premier soin fut de se
débarrasser des agens du gouvernement colonial, qui,
au Cap, avaient été tous du parti de l'assemblée provinciale du Nord, opposé à celui de l'assemblée générale de Saint-Marc. Blanchelande venait d'être embarqué. A cet effet, ils dressèrent une liste de proscription
contre cent cinquante trois individus dont ils demandèrent aussi l'embarquement : c'étaient des blancs
indiqués comme auteurs des troubles; pas un homme
de couleur ne fut signalé comme tel par les colons euxmêmes. Ce fut par suite des agitations occasionnées par
cette liste présentée aux commissaires civils, que ceuxci prirent la résolution de renvoyer en France d'Esparbès, Cambefort, Touzard et autres, par les motifs
particuliers que nous avons indiqués. Ce succès accrut la hardiesse des agitateurs. A l'aide
de l'influence qu'ils exerçaient sur la population du
Cap, surtout sur la classe des petits blancs, dont ils
affectaient de prendre la qualification pour se rendre
plus populaires, Daugy, Raboteau et les quatre autres
membres de la commission intermédiaire, tous également membres du club, pesaient sur les déterminations [179^] CIIAIUTUE II. 29 de cette commission, en neutralisant rinfliience qu'auraient pu exercer Pinchinat et les autres hommes de
couleur qui en faisaient partie.
'ils exerçaient sur la population du
Cap, surtout sur la classe des petits blancs, dont ils
affectaient de prendre la qualification pour se rendre
plus populaires, Daugy, Raboteau et les quatre autres
membres de la commission intermédiaire, tous également membres du club, pesaient sur les déterminations [179^] CIIAIUTUE II. 29 de cette commission, en neutralisant rinfliience qu'auraient pu exercer Pinchinat et les autres hommes de
couleur qui en faisaient partie. Pour obtenir l'embarquement des proscrits, les agitateurs commirent des assassinats et d'autres attentats contre la sûreté individuelle de ces personnes. Dans une
campagne ouverte avec succès par Rochambeau, douze
prisonnieis faits sur les noirs insurgés, parmi lesquels
se trouvaient deux blancs déserteurs et deux mulâtres,
furent en même temps massacrés dans les rues , au
moment où on les conduisait en prison. Ces faits se passèrent le 14 novembre. Sonthonax se vit obligé de publier une proclamation,
le ^5, par laquelle il consentit à ce que « l'expulsion
» des fonctionnaires publics suspects fût légalement pro-
» noncée ; mais, disait-il, que les simples citoyens qui
» ne doivent aucun compte au peuple de leurs opinions,
» vivent sous la sauvegarde de la foi publique, et que
» leurs propriétés soient respectées. » En conséquence, la liste des proscrits fut renvoyé
par lui à l'examen de la commission intermédiaire, pour
avoir son opinion. C'était livrer ces inculpés à leurs
accusateurs. Les six colons qui en étaient membres,
à l'aide de la pression extérieure du club, portèrent la
commission à déclarer « que les fonctionnaires publics
» inscrits sur la liste avaient effectivement perdu ou
w mérité de perdre la confiance publique, par la manière
» dont ils avaient rempli, les uns, leurs fonctions mi-
» litaires , judiciaires ou administratives, les autres ,
j> celles de députés à l'assemblée coloniale, en y perpé-
» tuant sciemment, par des manœuvres combinées, les
» maux de la colonie , qu'ils étaient chargés de dé50 ÉTUDES SUIl l'histoire d'iIAÏTI. » fendre. » Ces derniers, on le comprend, étaient du
côté Est de cette assemblée et opposés aux meneurs
qui influençaient la commission intermédiaire. Celte commission vota même, par cet acte, des remercîmens « à la commune du Cap, à raison de l'énergie
» qu'elle avait fait succéder à la faiblesse avec laquelle
» elle avait autrefois suivi l'impulsion de ceux qu'elle
» dénonçait si justement comme les auteurs des maux
» de Saint-Domingue. » Elle invita les commissaires
civils à prendre contre ceux qu'elle dénonçait « toutes
» les mesures qu'ils jugeraient convenables, pour les
» mettre dans l'impuissance de retarder plus longtemps
» le rétablissement de la tranquillité générale de la
» colonie. » Ainsi, dans cette circonstance, les colons, anciens
membres de l'assemblée générale de Saint-Marc, se
vengeaient contre d'anciens membres de l'assemblée
provinciale du Nord ou ses partisans, de l'opposition
que cette dernière assemblée avait faite à la première,
du temps de Peinier. Ils ne se bornèrent pas à dénoncer Blanchelande, Cambefort, Touzard et autres agens
du gouvernement colonial, et à les faire embarquer:
ils assouvirent leurs vengeances contre les moins importans. Ils tracèrent ce mauvais exemple d'une haine
inexorable contre leurs adversaires, sans prévoir qu'ils
seraient eux-mêmes victimes à leur tour d'autres vengeances * .
, de l'opposition
que cette dernière assemblée avait faite à la première,
du temps de Peinier. Ils ne se bornèrent pas à dénoncer Blanchelande, Cambefort, Touzard et autres agens
du gouvernement colonial, et à les faire embarquer:
ils assouvirent leurs vengeances contre les moins importans. Ils tracèrent ce mauvais exemple d'une haine
inexorable contre leurs adversaires, sans prévoir qu'ils
seraient eux-mêmes victimes à leur tour d'autres vengeances * . Quelle que fût l'influence exercée par les colons sur 1 En vain, le 31 octobre, Sonthonax avait-il adressé une lettre au club
pour lui faire des représenlations au sujet de ces proscriptions : les colons
persistèrent dans leur haine contre leurs adversaires, blancs comme eux.
Voyez les Débals, t. 5, page 159. [17921 ciiAPiTni': ii. ôl la commission intermédiaire, il est vraisemblable qne
Pincbinat dut saisir avec empressement, en faisant partager à ses collègues de couleur ses idées, l'occasion de
venger aussi les mânes d'Ogé, deChavanne et de leurs
courageux compagnons, par l'expulsion de la colonie des
hommes qui avaient eu tant de satisfaction à les faire
mourir , et qui tous étaient partisans de l'assemblée
provinciale du Nord. Le rédacteur célèbre du concordat du 1 1 septembre 1791, qui déclarait infâmes et dignes
d'être voués à l'exécration cotitemporaine et future les arrêts prononcés contre ces victimes du préjugé, ne pouvait
laisser échapper une si heureuse circonstance de concourir à la punition, par l'ostracisme, de ceux qui les avaient
prononcés, qui avaient provoqué ces arrêts ou qui en
avaient soutenu l'exécution par leurs fonctions. Si les
colons se montraient passionnés entre eux pour de simples différences d'opinions polhiques, pourquoi n'aurait-il
pas été permis aux hommes de couleur d'être aussi peu
indulgens envers les auteurs des persécutions qu'ils souffraient? Et qu'était-ce que Texpulsion de la colonie
de ces êtres haineux, à côté du supplice atroce subi par
Ogéet Chavanne? Le club se rendit en masse auprès de Sonthonax, pour
l'assurer de son respect à son autorité. Reconnaissant
parmi ses membres des hommes qu'il croyait être de
vrais patriotes, il les complimenta en les encourageant
à persévérer dans leur conduite. Néanmoins, il n'admit
pas dans son intégralité la hste des proscrits. Exceptant
les simples citoyens, il destitua les fonctionnaires publics
signalés par cette liste, en leur enjoignant de s'absenter de
la colonie : c'était prononcer leur déportation sous la 52 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. forme la plus douce. Ce fut l'objet de sa proclamation
du 12 novembre : il excepta surtout de l'ostracisme
les anciens membres de l'assemblée coloniale, inviolables
pour leurs opinions émises dans cette assemblée. Cette condescendance du commissaire civil porta le
club à envoyer une députation complimenter la commission intermédiaire sur le vœu qu'elle avait adressé à
Sonthonax ; il vota des remercîmens particuliers aux six
membres colons qui en faisaient partie.
douce. Ce fut l'objet de sa proclamation
du 12 novembre : il excepta surtout de l'ostracisme
les anciens membres de l'assemblée coloniale, inviolables
pour leurs opinions émises dans cette assemblée. Cette condescendance du commissaire civil porta le
club à envoyer une députation complimenter la commission intermédiaire sur le vœu qu'elle avait adressé à
Sonthonax ; il vota des remercîmens particuliers aux six
membres colons qui en faisaient partie. Augmentant sa hardiesse en raison de son succès, il
voulut alors indiquer lui-même les individus qui devaient remplacer les fonctionnaires destitués. Il désigna
spécialement le baron de Santo-Domingo, un des grands
planteurs de l'Ouest, officier de marine, qui avait pris le
commandement du vaisseau le Léopard , pour amener en
France les quatre-vingt-cinq membres de l'assemblée de
Saint-Marc. Mais Rochambeau qui, en sa qualité de gouverneur général, devait concourir à la nomination aux
emplois, refusa d'adhérer à cette demande. Il fut secondé dans sa résolution par Robquin, chef du 2^ bataillon du régiment de l'Aisne, et par Castaing, qui
étaient tous deux membres du club et qui essayèrent en
vain de lui imprimer une meilleure direction. Rochambeau voulait, comme Sonthonax, la parfaite
exécution de la loi du 4 avril, par l'admission des
hommes de couleur aux emplois publics. Mais cette intention fut contrariée par les membres du club. Néanmoins, Rochambeau en nomma qyelques-uns officiers
des troupes de ligne : ce furent Gérard, Rochet et Vilton. Comme Leborgne, ancien secrétaire de la commission
civile sous Roume et ses collègues, remplissait alors les |17})!2J CilAPiTiiK II. 7>T> mêmes fonctions auprès du gouverneur général, le clul)
pensa qu'il l'avait influencé ; il jura sa perte, et le dénonça en l'accusant de corruption. Il fut courageusement
défendu par le colonel E. Laveaux, membre du club
ainsi que lui. On remarquera que ces hommes en faisaient partie, afin de tacher d'en modérer au moins les
excès, s'ils ne pouvaient réussir à les empêcher. En prenant la défense de Leborgne, pour le justifier sur ses
prmcfpes relatifs aux hommes de couleur, Laveaux tint
ce discours : « Si c'est un crime, je partage ce crime honorable. Je déclare que je solHciterai pour un citoyen
ci-devant de couleur la deuxième place vacante dans
« le 2^ régiment de dragons (ceux d'Orléans) ; je déclare
« de plus, au nom de mes anciens camarades, admira-
« teurs de l'égalité, amis comme moi des lois, qu'ils
< applaudiront et verront avec plaisir leur nouvel offi- « cier Croyez qu'il existe encore des conspirateurs « qui cherchent à anéantir la volonté nationale, à déc truire la loi du 4 avril. Les malheureux! le plus saint
« des dogmes, celui de l'égalité entre les hommes libres,
« est l'objet de leur haine. Ces infâmes ! sous l'ascendant
« de la fraternité, ils espèrent d'inspirer à nos frères
« d'armes leur diabolique préjugé ! » Nous citons ces paroles de Laveaux, parce que nous
aurons occasion d'examiner plus tard, pourquoi cet
homme, de même que Leborgne et Rochambeau, a changé
de principes à l'égard des hommes de couleur, dont ils
assuraientle triomphe en \ 792. La conduite de Sonthonax
lui-même sera examinée à cet égard.
« de la fraternité, ils espèrent d'inspirer à nos frères
« d'armes leur diabolique préjugé ! » Nous citons ces paroles de Laveaux, parce que nous
aurons occasion d'examiner plus tard, pourquoi cet
homme, de même que Leborgne et Rochambeau, a changé
de principes à l'égard des hommes de couleur, dont ils
assuraientle triomphe en \ 792. La conduite de Sonthonax
lui-même sera examinée à cet égard. Quoi qu'il en soit, en reconnaissant par ces faits l'influence pernicieuse qu'exerçait le club, et les agitations
qu'il occasionnait, Sonthonax ne pouvait reculer devant
T. n. 5 54 ÉTLDES sur. l'histoire d'haïti. la nécessité d'en ordonner la fermeture et d'empêcher
à l'avenir tout rassemblement de la commune du Cap.
Ce fut l'objet de sa proclamation du 50 novembre. Elle
réfutait l'assertion, propagée par le club, d'un prétendu
décret de l'assemblée nationale, d'après lequel cette
assemblée, suivant les factieux, aurait défendu que les
hommes de couleur fussent appelés aux charges d'officiers dans les troupes. C'était en propageant un faux
décret attribué à l'assemblée constituante, que les partisans de l'assemblée générale de Saint-Marc, avaient réussi
à révolter le régiment du Port-au-Prince contre Mauduit,
son colonel, qui fut assassiné le 5 mars 1791. Malgré cette proclamation du 50 novembre, les manœuvres employées par le club pour gagner toutes les
troupes réussirent à pervertir le régiment du Cap, imbu
du préjugé de la couleur par sa longue résidence dans la
colonie. Ce régiment refusa de recevoir dans ses rangs
un des trois officiers de couleur que Rochambeau voulait
y placer. Il se rassembla en armes dans ses casernes ;
il déclara à Laveaux, commandant de la place, qui s'y
porta pour faire respecter les ordres de Rochambeau et
de Sonthonax, qu'il obéirait à la loi, à l'exception de celle
du 4 avril. Ces soldats disaient que le massacre des
hommes de couleur était un sacrifice au bien de la colonie.^ Sonthonax fut contraint d'ordonner des mesures militaires pour réduire ce corps et l'embarquer pour être
renvoyé en France, s'il persistait dans sa désobéissance.
Toutes les autres troupes de ligne présentes au Cap, et
le bataillon des hommes de couleur, /urent mis à cet effet
à la disposition de Laveaux. En ce moment, Rochambeau
était malade. ' Relation de Sonthonax à la convention nationale. Débats, t. 5, p. 195. [179:2] ciiAi'iTiii: il. 55 Mais les blancs de la ville, excités par les meneurs du
club, s'adjoignirent quelques matelots des bàtimens de
guerre et furent s'emparer de deux pièces de canon à
l'arsenal : ils se réunirent alors au régiment du Cap et
marchèrent contre les hommes de couleur, qu'ils attaquèrent en dépit des efforts de Laveaux, de Sonthonax et
du colonerjDassas, à qui le commandement du régiment
avait été déféré. Le bataillon des hommes de couleur soutint le choc :
mais ne pouvant lutter longtemps contre le nombre de
leurs ennemis qui se grossissait à chaque instant, ces
hommes se retirèrent à la Fossette et durent ensuite se
porter au village du Haut-du-Cap, oii ils s'emparèrent du
parc d'artillerie * .
en dépit des efforts de Laveaux, de Sonthonax et
du colonerjDassas, à qui le commandement du régiment
avait été déféré. Le bataillon des hommes de couleur soutint le choc :
mais ne pouvant lutter longtemps contre le nombre de
leurs ennemis qui se grossissait à chaque instant, ces
hommes se retirèrent à la Fossette et durent ensuite se
porter au village du Haut-du-Cap, oii ils s'emparèrent du
parc d'artillerie * . Dans cet engagement , Sonthonax courut les plus
grands dangers : deux officiers, Dassas et Joyeux, furent
blessés à ses côtés, pendant qu'il s'efforçait courageusement d'empêcher cette action : elle se passa le 2 décembre. En rendant compte de cet événement à la convention, Sonthonax lui dit : « Je ne dois d'avoir échappé à
« la mort, qu'au soin que prirent les citoyens de cou-
« leur de me faire un rempart de leurs corps. » Afin de détruire l'influence des meneurs qui occasionnaient ces troubles, et de combattre les calomnies qu'ils
ne cessaient de répandre sur les intentions secrètes qu'ils
lui prêtaient, de vouloir préparer l'affranchissement des
esclaves ; au moment même où il se disposait à faire arrêter les principaux d'entre ces perturbateurs, Sonthonax 1 La garde nationale des blancs formait cinq bataillons. Celle des hommes
de couleur formait le sixième bataillon. Débats, t. 7, p. 59. Çlle était commandée par Quérou, l'un d'eux. 56 ETUDES SUR l'hISïOIIIE DIlAÏTI. publia sa proclamation du 4 décembre que nous insérons ici. AU NOM DE LA NATIOX. Nous, Léger-Félicité Sonihonax, commissaire national civil, délégué aux îles françaises d'Amérique sous le vent, pour y rétablir l'ordre et la tranquillité publique, Aux hommes libres de la partie française de Saint-Domingue, aux
soldats et matelots employés dans l'expédition .
Citoyens, La ville du Gap, la colonie entière, sont dans le plus grand danger ;
des haines invétérées, et que le besoin d'une union réciproque semblait devoir effacer, se sont emparées de toutes les âmes ; on est prêt
à en venir aux mains ; et, si vous n'y prenez garde, le précipice est
creusé où va s'engloutir Saint-Domingue. Au milieu de tant de malheurs, citoyens, les pouvoirs sont sans
force, et l'autorité nationale est méconnue : les calomnies les plus absurdes sont accumulées sur la tête du commissaire civil. Auriez-vous
oublié la déclaration solennelle de nos principes, celle que nous
avons faite en présence de l'Etre Suprême, à la face du peuple assemblé pour notre installation ? Je la renouvelle ici dans une circonstance
périlleuse ; je la renouvelle pour fermer la bouche aux agitateurs et
pour rassurer à jamais les bons citoyens. Invariablement attaché aux lois que nous venons faire exécuter,
nous déclarons, au nom de la métropole et de l'assemblée nationale,
que nous ne reconnaîtrons désormais que deux classes d'hommes dans
la colonie de Saint-Domingue : les libres, sans aucune distinction de
couleur, et les esclaves. Nous déclarons qu'aux assemblées coloniales
seules, constiiutionnellement formées, appartient le droit de prononcer sur le sort des esclaves.
variablement attaché aux lois que nous venons faire exécuter,
nous déclarons, au nom de la métropole et de l'assemblée nationale,
que nous ne reconnaîtrons désormais que deux classes d'hommes dans
la colonie de Saint-Domingue : les libres, sans aucune distinction de
couleur, et les esclaves. Nous déclarons qu'aux assemblées coloniales
seules, constiiutionnellement formées, appartient le droit de prononcer sur le sort des esclaves. Nous déclarons que Vesclavage est nécessaire à la culture et à la
p rospérité des colonies, et qu'il n'est ni dans les principes ni dans la
volonté de l'assemblée nationale de toucher à cet égard aux prérogatives des colons. Nous déclarons que nous ne reconnaîtrons pour les amis de la
France que ceux qui le seront de la constitution, sauf les modifications que commandent Vesclavage et les localités. Tels sont mes principes, telle est ma profession de foi j que le jour oie j'en changerai
soit le dernier de ma vie I 1792] CHAPITRE II. ÎÎ7 Et s'il était possible, citoyens, que l'assemblée nationale, égarée,
pût se porter à oublier les prérogatives des habitans de Saint-Domingue, et à détruire, dans le régime colonial, le germe de sa prospérité,
je déclare que je ne me rendrai jamais V exécuteur d'une pareille injustice; je déclare que je m'j- opposerai de toutes mes forces :f en fais
le serment solennel. Dans ces circonstances, j'invite tous les bons citoyens à se réunir
autour des autorités constituées, pour défendre la loi, et pour ramener
efficacement la tranquillité publique. Et si, malgré mes sincères dispositions ; si, malgré mes sermens,
les malintentionnés persistent à vouloir me charger d'un crime qui
doit me faire perdre la confiance publique, j'irai faire part à mes
collègues de ma position, Qi j'abandonnerai sans peine le timon des
affaires Quelle qu'ait été la position difficile oîi s'est trouvé
Soiithonax, au 4 décembre 1792, nous n'hésitons pas à
le blâmer d'avoir préféré, dans cette circonstance, développer sa propre doctrine consignée dans sa déclaration
improvisée le 20 septembre, plutôt que de s'en tenir à
celle de Polvérel, devenue leur oeuvre commune, par
leur proclamation du 24 septembre. Prendre de nouveau devant les colons, l'engagement de s'opposer de
toutes ses forces à une loi que rendrait l'assemblée nationale sur le sort des esclaves, leur répéter qu'une telle
mesure était entièrement dans leurs prérogatives absolues, c'était les exciter d'avance à tout employer pour
s'y opposer, quand même ils devraient livrer la colonie
à la Grande-Bretagne. C'était, à plus forte raison, les
préparer à la résistance qu'ils firent aux commissaires
civils, lorsque des circonstances impérieuses lés contraignirent à décréter la liberté générale des esclaves. C'était
encore égarer d'avance la classe des hommes de couleur, au sujet d'une question aussi importante. Un véritable homme d'Etat ne prend pas de tels engagemens :
pour
s'y opposer, quand même ils devraient livrer la colonie
à la Grande-Bretagne. C'était, à plus forte raison, les
préparer à la résistance qu'ils firent aux commissaires
civils, lorsque des circonstances impérieuses lés contraignirent à décréter la liberté générale des esclaves. C'était
encore égarer d'avance la classe des hommes de couleur, au sujet d'une question aussi importante. Un véritable homme d'Etat ne prend pas de tels engagemens : 38 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏ H. il ne doit pas enchaîner ses déterminations ultérieures,
car il ne peut savoir ce à quoi il sera obligé par les événemens. La dépendance où se trouvaient les commissaires civils, de l'assemblée de la métropole dont ils
étaient les agens subordonnés, surtout après le 10 août,
pouvait bien leur permettre de ne pas continuer leur
mission, s'il s'agissait d'exécuter ses ordres pour l'affranchissement des noirs ; mais ils ne pouvaient dire
qu'ils s'y opposeraient : c'était proclamer le droit à la
résistance. Et lorsqu'il s'agissait des droits naturels de
toute une espèce d'hommes, bien plus légitimes aux yeux
de l'humanité, une telle déclaration, solennellement
faite sous serment, avait un caractère odieux. Sans doute,
les divers décrets de l'assemblée constituante, rendus
en 1790 et 1791, reconnaissaient aux assemblées coloniales seules la faculté, la prérogative, le droit, si Ton
veut, de prononcer sur cette intéressante question : et
les commissaires civils pouvaient espérer que ces assemblées, constitution nellement formées, c'est-à-dire reconstituées d'après la loi du 4 avril, avec le concours des
mulâtres et nègres libres, seraient portées elles-mêmes à
adoucir le sort des nègres esclaves. Mais alors, pourquoi
proclamaient-ils la nécessité de l'esclavage pour la prospérité des colonies ? pourquoi disaient-ils qu'il n'était ni
dans les principes ni dans la volonté de l'assemblée nationale de changer cet état de choses ? Les principes de la
déclaration des droits, au contraire, commandaient ce
changement; ils devaient un peu plus tôt, un peu plus
tard, entraîner la volonté de l'autorité nationale. Aussi
ces imprudentes déclarations, celle de Sonthonax surtout, autorisèrent les colons à accuser ces commissaires,
lui particulièrement, de mauvaise foi^ de machiavélisme. [1792] CIIAHTRE II. 59 Sonthonax, par son imprudence, nous dirons même sa
légèreté, à s'engager ainsi, à ne reculer devant aucun
expédient pour se tirer d'une mauvaise situation, a vu
traiter Polvérel , plus attaché aux principes, avec plus
d'estime et de considération par les colons, par les hommes de couleur et même par les noirs émancipés- Il en
contracta une sorte de jalousie contre son collègue, une
irritation contre tous les partis qui existaient à SaintDomingue, qui lui firent commettre de grandes fautes.
reté, à s'engager ainsi, à ne reculer devant aucun
expédient pour se tirer d'une mauvaise situation, a vu
traiter Polvérel , plus attaché aux principes, avec plus
d'estime et de considération par les colons, par les hommes de couleur et même par les noirs émancipés- Il en
contracta une sorte de jalousie contre son collègue, une
irritation contre tous les partis qui existaient à SaintDomingue, qui lui firent commettre de grandes fautes. Après avoir publié sa proclamation, dans la nuit du
5 au 6 décembre, Sonlhonax fit arrêter les principaux
meneurs du club qui avaient paru à la tête des blancs,
marchant contre les hommes de couleur : c'étaient Verneuil, Gervais, Fournier et Baillio. Il les fit embarquer
avec quelques factieux du régiment du Cap. Quoique
encore malade, Rochambeau opéra lui-même ces arrestations. Ce fut alors que les hommes de couleur consentirent
à rentrer au Cap: Sonthonax avait envoyé Pinchinat
auprès d'eux à cet effet ^ Leur retour dans cette ville
fut un vrai triomphe. Sonthonax et Rochambeau, suivis
de la commission intermédiaire, de la municipalité et
d'un grand nombre de citoyens sans armes, allèrent audevant d'eux. Pinchinat, à leur tête, jouissait du même
honneur que Roume et Blanchelande avaient réservé à
Bauvais et àRigaud, lorsqu'ils se portèrent au-devant de
l'armée des hommes de couleur pour leur rentrée au
Port-au-Prince, dans les premiers jours du mois de juillet * « Monsieur Pinchinat, leur frère, qui m'a beaucoup servi dans celte crise
» difficile, me remit une pétition dont ils l'avaient chargé.» ~ (Sonthonax
rendant compte à la convention nationale,) 40 ÉTUDES SUR l'histoire d'iiaïti. delà môme année. Mais les blancs du Cap, comme ceuxdu
Port-au-Prince, se considérant humiliés par ces démonstralions des autorités civiles et militaires, se réservèrent
et se promirent de prendre leur revanche, dès que l'occasion s'en présenterait. Ils ne pouvaient se résoudre à
obéir à la sainte loi de l'égalité; et ils furent cause de
leur malheur, car il fallut bien qu'ils souscrivissent un
jour à être les égaux en droit de leurs esclaves. Toutefois, la municipalité du Cap, influencée par Larchevesque Thibaud, procureur de la commune, et la
commission intermédiaire elle - même , influencée par
Daugy et Raboteau, réclamèrent la grâce des agitateurs
déjà embarqués. Larchevesque Thibaud surtout, habile
à manier l'intrigue, se distingua par la chaleur qu'il mit
dans cette réclamation. Mais Sonthonax, qui parut hésiter
un moment, maintint énergiquement sa résolution. Ces agitations incessantes et le concours qu'il avait
reçu des hommes de couleur, portèrent le commissaire
civil à créer, par une proclamation du 16 décembre,
une compagnie de guides et six autres de troupes franches,
pris parmi les hommes de couleur. Cette force organisée
montait à trois cents hommes : plus régulière que la
garde nationale, elle devint un auxiliaire utile pour le
maintien de l'autorité du commissaire civil. Il finit par reconnaître, dans le cours du mois de décembre, qu'il ne pouvait se dispenser de déporter également Larchevesque Thibaud, Daugy, Raboteau et plusieurs autres.
du 16 décembre,
une compagnie de guides et six autres de troupes franches,
pris parmi les hommes de couleur. Cette force organisée
montait à trois cents hommes : plus régulière que la
garde nationale, elle devint un auxiliaire utile pour le
maintien de l'autorité du commissaire civil. Il finit par reconnaître, dans le cours du mois de décembre, qu'il ne pouvait se dispenser de déporter également Larchevesque Thibaud, Daugy, Raboteau et plusieurs autres. Dans la nuit du 7 au 8 janvier 1795, il ordonna l'arrestation et l'embarquement de Michel Schomper, Serre,
Bardel Fromenteau, Seiche, Molard, Gahbert, Deleire, [1792] CHAPITRE II. 41 Lalane el Dufault. Le 9, dans la matinée, Daugy, Raboteau et Larchevesque ïhibaud furent arrêtés et embarqués. Tous furent envoyés en France. Sonthonax réorganisa la commission intermédiaire, purgée des deux
factieux qui troublaient ses opérations. Ces arrestations
rendirent le calme à la ville du Cap. Et quel était le motif de ces troubles, quel était le but
de ces agitations? Sonthonax va nous l'apprendre .dans les Débats.
« Je ne lirai pas, dit-il, le résumé de la déclaration
» faite par le commandant de la garde nationale du
» Cap, à cette époque Toutes ces pièces s'accordent à
» dire que les factieux... marchaient contre les hommes
i> de couleur, pour exterminer ces hommes dont le crime
» était d'avoir reçu trois sous-lieutenances dans le régi-
» ment de ligne, tandis que les blancs occupaient toutes
» les places. Le crime des hommes de couleur était de
» prétendre à l'égalité, de prétendre à verser leur sang,
» pour la défense de la colonie, pour la défense des
j> droits de l'homme, pour la défense surtout des pro-
» priétés en Amérique, pour la défense de la France
» contre le système d'indépendance. Eh bien ! ces hom-
» mes de couleur reçoivent du commissaire civil trois
» sous-lieutenances dans le régiment de Hgne ; il n'en
» fallut pas davantage pour animer contre eux une mul-
» titude qui suit aveuglément les factieux qui n'étaient
» que les coupe-jarrets de la faction de Saint-Marc, les
» agitateurs du club, membres du club eux-mêmes. •»
(Débats,' t. 5, p. 222.) Rochambeau quitta le Cap, le 12 janvier 1793, pour
retourner à la Martinique, où la réaction s'était opérée en 42 ÉTUDES SUK l'histoire d'hAÏTI. faveur de la révolution. Le général Lasalle, comme plus
ancien, le remplaça en qualité de gouverneur général:
il était alors au Port-au-Prince où il s'était rendu dès la
fin de septembre 1792, pour prendre le commande -
ment.de la province de l'Ouest. Laveaux, devenu général commandant de la province
du Nord, reçut ordre de Sonthonax d'entrer en campagne contre les esclaves insurgés. Il commença ses opérations à la fin de janvier, et obtint contre eux de brillans
succès. Jean François et Biassou étaient alors en rivalité
et divisés : ils furent battus, et Biassou dut se réfugier
dans la partie espagnole. Les succès de Laveaux portèrent beaucoup d'insurgés à se rendre au vainqueur, avec
leurs femmes et leurs enfans.
la province
du Nord, reçut ordre de Sonthonax d'entrer en campagne contre les esclaves insurgés. Il commença ses opérations à la fin de janvier, et obtint contre eux de brillans
succès. Jean François et Biassou étaient alors en rivalité
et divisés : ils furent battus, et Biassou dut se réfugier
dans la partie espagnole. Les succès de Laveaux portèrent beaucoup d'insurgés à se rendre au vainqueur, avec
leurs femmes et leurs enfans. Néanmoins, ces succès, pour le moment, produisirent
peu de résultat. Les troupes blanches étaient décimées
par les maladies , tandis que les hommes de couleur
montraient de la répugnance à marcher contre les noirs * .
Les blancs de la garde nationale, mécontens de Sonthonax, ne voulurent pas plus s'enrôler contre eux. Ces
insurgés purent alors reprendre quelques postes d'où
ils avaient été chassés. Toutefois, ceux qui s'étaient soumis à Laveaux reprirent les travaux de la culture dans
les environs du Cap. Quatre jours avant la dissolution de l'assemblée coloniale, la difficulté où elle s'était trouvée de pourvoir aux
dépenses publiques, après avoir employé toutes les ressources qui étaient à sa disposition,, lui avait fait prendre
un arrêté, le 8 octobre , par lequel elle ordonna la 1 Rapport de Garran, t. 3, p. 248. [1792J ciiAPiinii II. 45 levée du quarl des revenus, à titre d'emprunt force, sous
le nonule subvention : cet impôt devait être perçu à l'exportation des denrées de la colonie. D'Ësparbès refusa de
sanctionner cet arrêté, parce que les hommes de couleur
n'étant pas représentés à l'assemblée coloniale, il ne
parut pas juste de les y assujettir. Ce gouverneur était
sans doute influencé par les commissaires civils qui se
préparaient à dissoudre l'assemblée coloniale. Mais, en
formant la commission intermédiaire d'un nombre
d'hommes de couleur égal à celui des blancs^ cette raison
ne subsistait plus. Cette commission, chargée de surveiller l'exécution des arrêtés de l'assemblée coloniale sur la
partie des finances et de l'administration, qui souffrait
des dilapidations des fonctionnaires préposés à cet effet,
eut recours à tous les moyens possibles pour faire entrer
des fonds à la caisse publique. Elle ordonna des contributions patriotiques, des prêts de la part des négocians
les plus riches, le versement des sommes qui étaient en
possession des exécuteurs testamentaires, etc. Mais ces
ressources devenant encore insuffisantes, parce qu'elles
étaient faibles et qu'elles n'avaient aucun caractère de
permanence, la commission intermédiaire, d'accord avec
Sonthonax (qui ne consulta pas Polvérel), reprit l'idée
de l'assemblée coloniale et ordonna l'impôt sur le quart
de subvention. Rochambeau sanctionna son arrêté qui fut
approuvé par Sonthonax. Cette mesure fut prise le 7
novembre.
etc. Mais ces
ressources devenant encore insuffisantes, parce qu'elles
étaient faibles et qu'elles n'avaient aucun caractère de
permanence, la commission intermédiaire, d'accord avec
Sonthonax (qui ne consulta pas Polvérel), reprit l'idée
de l'assemblée coloniale et ordonna l'impôt sur le quart
de subvention. Rochambeau sanctionna son arrêté qui fut
approuvé par Sonthonax. Cette mesure fut prise le 7
novembre. Aux termes de l'arrêté, cet impôt devait être général
dans toute la colonie. Mais Polvérel, qui avait eu d'autres motifs pour désapprouver l'arrêté de l'assemblée
coloniale, que ceux ci -dessus cités, mécontent d'ailleurs
de n'avoir pas été consulté à ce sujet par son collègue, A4 ÉTUDES SLR l'hiSÏOIRE d'uAÏTI. comme il aurait dû l'être pour une mesure aussi importante, désapprouva l'arrêté de la commission intermédiaire et défendit la perception de l'impôt dans l'Ouest et
le Sud. Son improbation peu réfléchie paralysa la perception même dans le Nord. <^ Cette difficulté, dit Garran,
» fut pour les deux commissaires civils l'objet d'une
» correspondance qui ne fut pas exempte d'aigreurs, et
î'où, malgré le dévouement de tous deux à la cause de
» la liberté, la jalousie du pouvoir se montra plus d'une
» fois au milieu de l'ardeur de l'un pour le triomphe
» de la révolution, et de l'attachement de l'autre aux
» principes du droit public. » Ce dissentiment occasionna par la suite de la part de
Sonthonax, la désapprobation d'autres mesures prises
par Polvérel, soit sur les choses, soit à l'égard des hommes : il en résulta en quelque sorte deux partis qui s'attachèrent à l'un ou à l'autre. Sonthonax, plus jeune, plus
ardent que son collègue, étendit son mécontentement
sur les individus attachés aux idées de Polvérel. Toutefois, la convention nationale, essentiellement
révolutionnaire, trouvant dans Sonthonax un agent qui
agissait avec plus de vigueur que Polvérel, approuva l'impôt du quart de subvention et en ordonna la perception
dans]toute la colonie, par son décret du 6 mars 1793.
Nous le ferons connaître. CHAPITRE Iir. Polvércl et Ailbaud ariivenl à Saint-Maic. — Intrigues de Roi de la Grange,
J.-B. Decoigne, SaVary aîné, Lapointe, etc. — Tentative d'une nouvelle
confédération contre-révolulionnaire. — Les deux commissaires vont au
Port-au-Prince. — Tactique des colons de cette ville et des paroisses voisines. — Départ d'Àilhaud pour le Sud et son retour en France. — Esprit
factieux de Jacmel, de Jérémie et d'autres communes du Sud. — Polvérel
se rend aux Cayes. —Il remplace Montesquiou de Fesenzac par Harty. —
Il fait attaquer les nègres insurgés campés aux Platons. — Mouvemens
séditieux aux Cayes contre Polvérel. — Il retourne dans l'Ouest.
ique des colons de cette ville et des paroisses voisines. — Départ d'Àilhaud pour le Sud et son retour en France. — Esprit
factieux de Jacmel, de Jérémie et d'autres communes du Sud. — Polvérel
se rend aux Cayes. —Il remplace Montesquiou de Fesenzac par Harty. —
Il fait attaquer les nègres insurgés campés aux Platons. — Mouvemens
séditieux aux Cayes contre Polvérel. — Il retourne dans l'Ouest. Les commissaires Polvérel et Ailhaud étaient partis du
Cap sur la frégate l'Astrée, le 29 octobre 1792 : le 2 novembre, ils arrivèrent à Saint-Marc. Cette ville avait pour maire, Savary aîné , que Roume
a osé comparer à Washington. C'était sans doute un
homme de capacité parmi les mulâtres, mais n'ayant ni
les lumières dePinchinat, ni la bonne foi de Bauvais, ni
le patriotisme ardent de Rigaud. Né à Saint-Marc, il
exerçait beaucoup d'influence sur les hommes de couleur de tout le quartier de l'Artibonite, comme homme
d'action, de même que Pinchinat par ses idées politiques. D'accord avec ce dernier, il avait dirigé sa classe
pour faire accéder les blancs au concordat du 11 septembre M9{ ; il avait encore aidé Pinchinat à faire
consentir les blancs, au traité de paix et d'union conclu 46 ÉTUDES SUli L HISTOIUE D HAÏTI. à Saint-Marc, le 21 avril 1792, par lequel fut créé un
conseil de guerre général chargé de diriger les affaires
publiques des paroisses confédérées, comprenant SaintMarc, les Gonaïves, la Petite -Rivière et les Vérettes. On a
vu dans le dernier chapitre du livre V\ que cette confédération, de même que celle de la Croix-des-Bouquets,
avait eu lieu entre les hommes de couleur et les blancs
partisans de l'ancien régime colonial, c'est-à-dire les
vrais royalistes, visant à la contre-révolution à SaintDomingue. Parmi ces derniers, Jean -Baptiste Decoigne,
écrivain de la marine, agent du gouvernement colonial,
était un des plus influens. Le traité de paix et d'union
fut signé par lui et par Pinchinat. En prononçant, au Cap, la dissolution du conseil de
Saint-Marc, en même temps que celui de Jérémie, de
l'assemblée coloniale et des autres corps administratifs,
la commission nationale civile froissait les prétentions
des hommes qui les composaient. En opérant l'arrestation et l'embarquement de Blanchelande et des autres
agensde la contre-révolution, ceux de Saint-Marc et de
tous autres lieux de la colonie devaient redouter le même
sort. Plusieurs d'entre eux étaient venus à Saint-Marc,
du Port-au-Prince et d'autres communes de l'Ouest : ils
étaient donc nombreux dans cette ville, lorsque Polvérel
et Ailhaud y arrivèrent. Ils savaient que la loi du 4 avril
prescrivait à la commission civile d'arrêter et de renvoyer en France, les auteurs des troubles de Saint-Domingue; et par leur proclamation du 24 septembre,
les trois commissaires avaient déclaré « qu'ils poursui-
« vraient les méprisables conspirateurs qui avaient voulu
« faire des droits des citoyens, ci-devant qualifiés de
« couleur, une spéculation contre-révolutionnaire. » Or,
et Ailhaud y arrivèrent. Ils savaient que la loi du 4 avril
prescrivait à la commission civile d'arrêter et de renvoyer en France, les auteurs des troubles de Saint-Domingue; et par leur proclamation du 24 septembre,
les trois commissaires avaient déclaré « qu'ils poursui-
« vraient les méprisables conspirateurs qui avaient voulu
« faire des droits des citoyens, ci-devant qualifiés de
« couleur, une spéculation contre-révolutionnaire. » Or, [1792J ciiaphi'e m. 47 nous venons de dire que le fait avait suivi la menace,
par la déportation de Blanchelande et des autres agens
de l'ancien régime, désignés par l'assemblée coloniale
et ses partisans comme les auteui's des troubles de la
colonie. Parmi ceux de Saint-Marc, Decoigne et Roi de la
Grange étaient les plus actifs. Ce dernier, comme nous
l'avons dit, avait été secrétaire de Peinier et de Blanchelande ; ce fut lui qui assassina Praloto : ce crime
était resté impuni jusqu'alors , par l'impuissance ou
peut-être par la connivence des juges, anciens membres du gouvernement colonial. Le rôle infâme que
Decoigne et Roi de la Grange avaient toujours joué
dans les mouvemens populaires semblait les désigner
à la sévérité des commissaires venus à Saint-Marc. Ils
mirent tout en œuvre pour exciter les habitans contre
leur autorité, en persuadant même aux hommes de
couleur qu'ils pourraient aussi être arrêtés et expulsés
de la colonie, pour s'être unis avec les contre-révolutionnaires. Plusieurs de ces hommes occupaient des
fonctions publiques dans TArtibonite: Antoine Chanlatte était capitaine général de la garde nationale de
Saint-Marc. Certes, Savary, resté le plus influent parmi eux depuis l'absence de Pinchinat, pouvait déjouer ces intrigues, en faisant valoir à leurs yeux l'honneur fait
à Pinchinat d'être le premier appelé à faire partie de
la commission intermédiaire. Mais, loin d'user de son
influence dans ce but qui eût été si louable de sa part,
il seconda les intrigues des contre-révolutionnaires. Il
est présumable, selon nous, que Savary y fut déterminé
par la jalousie qu'il dut ressentir de cette distinction 48 ETUDES SUn L HISTOIRE D HAÏTI. même faite aux talens de Pinchiuat et des autres hommes de couleur appelés comme lui à la commission intermédiaire. Nous aurons occasion, par la suite , de
démontrer que cette misérable passion n'occasionna que
trop de funestes résolutions de la part de certains mulâtres, envieux de la position supérieure accordée à quelques-uns de leurs frères, ou acquise par leurs talens et
leur capacité. Nous attribuons à cette cause la conduite
de Savary, et non à la crainte d'être déporté par les
commissaires civils, ni aux projets qu'on leur prêtait
de vouloir préparer l'affranchissement des esclaves. La plupart des mulâtres et nègres libres , Bauvais,
Rigaud, possédaient aussi des esclaves et n'agirent pas
de même que Savary ; et nous avons prouvé que, loin
d'avoir les tendances, les projets qu'on leur prêtait, les
commissaires civils, au contraire, n'avaient que trop
parlé en faveur du maintien de l'esclavage dans la colonie. Leurs déclarations improvisées du 20 septembre,
celles consignées ensuite dans leur proclamation du 24,
donnaient le démenti le plus formel aux calomnies répandues contre eux ; et aucun acte extérieur de leur part
n'avait pu y donner lieu.
avons prouvé que, loin
d'avoir les tendances, les projets qu'on leur prêtait, les
commissaires civils, au contraire, n'avaient que trop
parlé en faveur du maintien de l'esclavage dans la colonie. Leurs déclarations improvisées du 20 septembre,
celles consignées ensuite dans leur proclamation du 24,
donnaient le démenti le plus formel aux calomnies répandues contre eux ; et aucun acte extérieur de leur part
n'avait pu y donner lieu. Sans doute, nous verrons Savary, de même que
Lapointe, que Labuissonnière et d'autres mulâtres et nègres libres, dans leur honteux égoïsme, pour ne pas concourir à la liberté générale des noirs, se soustraire à l'autorité des commissaires civils et se jeter avec les colons
dans les bras des Anglais ; mais ce sera l'effet d'une
autre situation que celle qui existait en novembre
1792. Quoi qu'il en soit, aussitôt l'arrivée de Polvérel et |17!Ji21 ciiAi'iTiiK m. 19 AilhaLul à Saint -Marc, des citoyens excités vraisemblablement par eux, par Polvérel du moins, s'adressèrent
à la municipalité pour demander l'autorisation d'ouvrir
un club des Amis de la convention nationale, h l'instar de
celui du Cap. Ajoutant foi aux démonstrations de patriotisme des colons partisans des idées et des projets
de l'ancienne assemblée de Saint-Marc, et voulant les
opposer aux agens de l'ancien régime ; ignorant d'ailleurs les excès auxquels se livrait déjà le club du Cap,
ils pensaient sans doute que l'organisation du club de
Saint-Mare était un moyen de combattre l'influence des
contre-révolutionnaires. Mais Decoigne et Roi de la
Grange, de leur côté, portèrent ces derniers à demander
à la municipalité, que l'autorisation sollicitée ne fût pas
accordée. La municipalité renvoya ces deux demandes contraires à la décision des commissaires civils. Afin d'éviter
une collision inévitable à Saint-Marc, ils se virent contraints d'engager les partisans du club à ajourner leur
projet. On accusa le pusillanime Ailhaud d'avoir secrètement improuvé les dispositions de Polvérel en faveur du club, et d'avoir enhardi les agitateurs par cette
coupable faiblesse. Triomphans et fiers du succès de leurs intrigues,
Decoigne et Roi de la Grange rassemblèrent leurs partisans en armes et se portèrent avec eux chez les commissaires civils : ils leur déclarèrent qu'ils ne souffriraient
point l'embarquement d'aucun des habitans de SaintMarc. Polvérel montra en cette circonstance toute la
fermeté de son caractère. Agissant toujours par la persuasion et la puissance de la raison, il fit tous ses efforts
pour rappeler les factieux à leurs devoirs. Les comT. II. 4 50 ÉTUDES suu l'histoiri: d'iiaÏti. missaii'es publièrent à cet effet une proclamation pour
appeler autour d'eux les patriotes soumis aux lois. Les
hommes de couleur parurent se ranger de leur côté ;
mais ayant alors ordonné l'arrestation de Decoigne et de
Roi de la Grange, A. Clianlatte leur déclara l'impossibilité d'exécuter cet ordre. Ils requirent alors les commandans des frégates l'Astrée et la Sémillante de leur
prêter main-forte ; voyant ces dispositions, ces deux
factieux se sauvèrent. On arrêta un de leurs émissaires
qui eut Tinsolence d'annoncer qu'ils ne tarderaient pas
à revenir en force.
é l'arrestation de Decoigne et de
Roi de la Grange, A. Clianlatte leur déclara l'impossibilité d'exécuter cet ordre. Ils requirent alors les commandans des frégates l'Astrée et la Sémillante de leur
prêter main-forte ; voyant ces dispositions, ces deux
factieux se sauvèrent. On arrêta un de leurs émissaires
qui eut Tinsolence d'annoncer qu'ils ne tarderaient pas
à revenir en force. En effet, le lendemain de cette agitation tumultueuse,
on apprit que les nègres des hauteurs de Saint-Marc s'étaient soulevés, en commettant des excès ; ce mouvement
s'étendit bientôt dans la commune deTArcahaie. On eut
lieu de croire qu'ils y avaient été excités par Decoigne et
Roi de la Grange. Pour apaiser ces troubles, A. Chanlatte dut leur promettre de leur accorder un jour /ra«c
de travail par chaque semaine. La ville de Saint-Marc, néanmoins, resta entièrement
sous l'influence des royalistes contre-révolutionnaires. Polvérel et Ailhaud, ne pouvant obtenir le concours
des hommes de couleur pour abattre l'influence des
royalistes, se décidèrent à partir pour le Port-au-Prince.
Dès qu'ils se furent éloignés, Decoigne, quoique fugitif,
poussa ses partisans à l'organisation d'une nouvelle confédération à Saint-Marc contre l'autorité de la commission civile. Il écrivit une lettre à cet effet, où il citait
celle de Cougnac-Mion, de Londres, par laquelle ce colon
avait dénoncé les commissaires comme venant à SaintDomingue pour préparer l'affranchissement général des [1792] CHAPITUE III. 51 esclaves. Cette tentative ne réussit pas, quoique la ville
de Saint-Marc et les paroisses voisines eussent adopté le
plan de Decoigne. La commune du Mirebalais dénonça
ce plan aux commissaires civils : celle de l'Arcabaie le
dénonça aussi, après que Lapointe eut vainement tenté
de l'y entraîner. Enfin, la municipalité de Saint-Marc
elle-même, convaincue de Timpossibilité d'exécuter le
plan de cette confédération, sans doute par les succès de
Sonthonax au Cap contre les factieux, et par l'accueil
fait au Port-au-Prince à Polvérel et Ailhaud, le dénonça à
son tour, mais tardivement, aux commissaires civils. En
cette circonstance, Polvérel lança un mandat d'amener
contre Lapointe et quelques autres hommes de couleur de
l'Arcabaie qui participaient à ses projets ; mais bientôt il le
révoqua, par ménagement pour cette classe d'hommes.
Peut-être y fut-il aussi déterminé par mesure de prudence, afin de ne pas exaspérer Lapointe qui, ainsi que
Savary, ne manquait pas de courage et d'habileté. L'arrestation de Lapointe, si elle eût manqué, ou même en
réussissant, eût donné crédit au bruit répandu à SaintMarc, de l'intention des commissaires civils de déporter
aussi les hommes de couleur ; et alors il eût pu arriver
que les principaux d'entre eux, au Port-au-Prince et ailleurs, se fussent jetés tout à fait dans les projets des
contre-révolutionnaires. La commission civile eût perdu
ainsi la principale force sur laquelle elle pouvait compter
pour empêcher, et la contre-révolution et la séparation
de Saint-Domingue de la France. Polvérel avait trop de
perspicacité pour ne pas découvrir ce funeste résultat :
ses sentimens honnêtes et modérés devaient d'ailleurs
l'en détourner.
entre eux, au Port-au-Prince et ailleurs, se fussent jetés tout à fait dans les projets des
contre-révolutionnaires. La commission civile eût perdu
ainsi la principale force sur laquelle elle pouvait compter
pour empêcher, et la contre-révolution et la séparation
de Saint-Domingue de la France. Polvérel avait trop de
perspicacité pour ne pas découvrir ce funeste résultat :
ses sentimens honnêtes et modérés devaient d'ailleurs
l'en détourner. 52 ETUDES SLtl L HlSTOIhE D HAÏTI. Arrivés au Port-au-Prince, Polvérel et Ailhaud y furent parfaitement accueillis par la généralité des habitans
de toutes couleurs. Les blancs de cette ville, toujours parlisaus des idées
et des vues de l'ancienne assemblée de Saint-Marc^ agissant comme ceux du Cap dirigés alors par Daugy, Raboteau et autres, affectèrent le plus grand enthousiasme en
faveur de la révolution et de la convention nationale :
ils réussirent à séduire les commissaires civils. Leur but
secret était d'employer l'autorité de la commission civile,
comme ils faisaient en ce temps-là au Cap, à opérer l'arrestation et la déportation des partisans de l'ancien
régime, pour se débarrasser de ces adversaires, sauf à se
débarrasser ensuite des commissaires eux-mêmes, et à
appesantir alors leur haine contre les hommes de couleur
qui s'étaient confédérés avec les contre-révolutionnaires. On ne peut se dissimuler que cette tactique des colons
de Saint-Domingue n'ait été fort habile : ils l'ont constamment pratiquée. Et si Polvérel et Sonthonax réussirent à la déjouer durant leur mission, les colons ne persistèrent pas moins à l'employer. Elle obtint le succès
qu'ils désiraient, quand les événemens eurent placé
Toussaint Louverture à la tête de l'armée coloniale. Ils
le secondèrent puissamment dans les démêlés qu'il eut
avec Sonthonax et Hédouville, pour arriver à cette espèce
d'indépendance bâtarde qui a existé en 1801, dans laquelle
ils ont joué un rôle influent. Leur but final étant de
rétablir l'esclavage des noirs, il fallait commencer par
la compression, sinon par lextermination des anciens
libres, mulâtres et nègres. Toussaint Louverture ne servit que trop leurs desseins, dans ses dissensions avec
Rigaud, et pendant la déplorable guerre du Sud. Est-ce [179i2] ciiAPiinK iir. S5 à dire, cepciidaiii, que le direetoii-e exéeutif ne coiitribua
pas à cette guerre? C'est ce que nous examinerons plus
tard. Lorsque les colons du Port-au-Prince apprirent que
Polvérel avait improuvé l'impôt du quart de subvention
établi par la commission intermédiaire et sanctionné par
Sonthonax, ils redoublèrent de témoignages de confiance
envers Polvérel : leur but était d'exciter la mésintelligence entre ces deux agens de la métropole, pour pouvoir mieux les dominer, sinon les expulser. Ils offrirent
à Polvérel des contributions volontaires pour subvenir
aux dépenses publiques. Le Port-au-Prince o^nV un million ; la Croix-des-Bouquetsun million et demi ; d'autres
communes de l'Ouest suivirent leur exemple, mais ces
offies ne furent point exécutées. Le Port-au-Prince ne
donna effeclivement que 60,000 francs.
d'exciter la mésintelligence entre ces deux agens de la métropole, pour pouvoir mieux les dominer, sinon les expulser. Ils offrirent
à Polvérel des contributions volontaires pour subvenir
aux dépenses publiques. Le Port-au-Prince o^nV un million ; la Croix-des-Bouquetsun million et demi ; d'autres
communes de l'Ouest suivirent leur exemple, mais ces
offies ne furent point exécutées. Le Port-au-Prince ne
donna effeclivement que 60,000 francs. Rassurés enfin sur le bon esprit de la commune du
Port-au-Prince et des autres communes de l'Ouest, suivant toutes ces apparences, les commissaires décidèrent
entre eux que Polvérel y resterait, tandis qu'Ailhaud se
rendrait dans le Sud. Celui-ci partit en effet, le 19 novembre, sur la frégate la Sémillante; mais au lieu d'y
aller, il se fît porter en France. Effrayé déjà des difficultés que rencontrait la commission civile, Ailhaud ne se
sentit pas le courage de lutter plus longtemps contre les
obstacles qu'il prévoyait pour l'avenir. A son arrivée en
France, il subit une accusation qui n'eut pas de suite,
parce que le conseil exécutif provisoire reconnut que la
faiblesse de son caractère avait été seule cause de sa fuite.
Ailhaud put se considérer heureux d'un tel résultat,
surtout en 1795; mais ce qu'il a gagné en sécurité per5i ÉTUDES SUR l'histoire d'uAÏT!. sonuelle, il l'a perdu en considération. On pourrait dire
qu'il n'a fait du tort qu'à lui-même, si l'on peut jamais
excuser un homme qui faillit ainsi devant les dangers
d'une position qu'il a acceptée. Plus d'un mois après son départ du Port-au-Prince,
Polvérel fut assuré qu'il ne s'était pas rendu dans le Sud.
Cette fuite honteuse obligea Polvérel à aller lui-même
dans cette province pour y faire exécuter la loi du 4 avril,
lorsque sa présence était nécessaire au chef-lieu de
rOuest. En conséquence, il se dirigea sur Jacmel où les hommes de couleur n'avaient pu se présenter depuis quelque
temps, par l'opposition mise par les blancs de cette ville,
à ce qu'ils s'y tinssent armés : circonstance qui les contraignait à errer dans les campagnes. Arrivé aux portes
de cette ville, accompagné de quelques-uns, les blancs
voulurent l'y admettre seul. 11 essaya vainement toutes
les formes conciliantes qui étaient dans son goût et son
caractère, pour les porter à renoncer à leur désobéissance : tout fut inutile, et il dut renoncer à y pénétrer
lui-même. Dirigés par les préjugés et les préventions des
colons du côté Ouest de l'assemblée coloniale, les blancs
de Jacmel poussaient leur haine contre les mulâtres
jusqu'au ridicule et à l'absurde. Quand ils avaient à
écrire les mots — hommes de couleur, ils mettaient simplement hommes de pour ne pas écrire le mot de
pour les porter à renoncer à leur désobéissance : tout fut inutile, et il dut renoncer à y pénétrer
lui-même. Dirigés par les préjugés et les préventions des
colons du côté Ouest de l'assemblée coloniale, les blancs
de Jacmel poussaient leur haine contre les mulâtres
jusqu'au ridicule et à l'absurde. Quand ils avaient à
écrire les mots — hommes de couleur, ils mettaient simplement hommes de pour ne pas écrire le mot de couleur qui leur était odieux. Garran fait savoir que
c'était ainsi dans d'autres lieux de la colonie, avant la loi
du 4 avril ' . Cette particularité suf^rait seule à faire
apprécier l'esprit qui animait ces misérables, si l'histoire * Note mise à la page 267 du tome 3 du Rapport. [1795] ciiAPiTRi: m. 55 n'avait pas à signaler des fails rocllcnicnl monslrueux (l(^
leur part. Les sciitimeus des blancs dans le Sud n'étaient pas
plus favorables à la loi du 4 avril, et aux hommes de
couleur qu'elle appelait à l'égalité des droits politiques.
Jérémie surtout se distinguait dans cette haine commune
à tous les colons. Cette paroisse, à la suite de rixes survenues entre des blancs et des hommes de couleur, depuis le passage de Blanchelande dans ce quartier, avait
remis en prison les femmes et les enfansde ces derniers,
et l'un d'eux, un nègre libre nommé Thomany, qui
blessa un blanc au bras : il était le frère de celui que
nous verrons paraître sur la scène politique avec honneur dans la suite de notre histoire. A l'occasion de ces détentions, la guerre s'était rallumée entre les deux classes. Les hommes de couleur réclamèrent en vain la mise en liberté de Thomany. Los
blancs séquestrèrent leurs biens comme mesure de sûreté
générale. Les hommes de couleur, poursuivis par leurs
ennemis qui armèrent de nouveau leurs esclaves contre
eux, furent contraints à passer par les montagnes pour
se retirer dans d'autres paroisses ; mais ils ne cédèrent
pas le terrain, sans avoir guerroyé et tué ou blessé plusieurs des forcenés qui les poursuivaient. Ils firent des
prisonniers qu'ils gardèrent, par forme de représailles
pour la détention de Thomany. Informé de cet état de choses, Polvérel écrivit infructueusement aux colons : il leur envoya des commissaires
conciliateurs qui se rendirent à Jérémie inutilement.
Quoique dissous par la commission civile, le conseil d'administration de la Grande-Anse ne continua pas moins 56 F/ruDES suu l uistoike d iiAÏn. d'agir. Il établit même des impôts territoriaux dans ce
quartier, le tenant ainsi dans une complète indépendance
de la commission civile. Ces colons préludaient de cette
manière à la résolution qu'ils prirent, à la fin de l'année
1795, de livrer Jérémie et tout le quartier de la GrandeAnse aux Anglais.
conseil d'administration de la Grande-Anse ne continua pas moins 56 F/ruDES suu l uistoike d iiAÏn. d'agir. Il établit même des impôts territoriaux dans ce
quartier, le tenant ainsi dans une complète indépendance
de la commission civile. Ces colons préludaient de cette
manière à la résolution qu'ils prirent, à la fin de l'année
1795, de livrer Jérémie et tout le quartier de la GrandeAnse aux Anglais. Le refus fait par les blancs de Jacmel de recevoir Polvérel avec les hommes de couleur qui l'accompagnaient,
l'avait porté à retourner au Port-au-Prince d'où il repartit bientôt pour les Cayes. Avant de partir, il remarqua
qu'une coalition se formait entre les blancs partisans de
l'indépendance de la colonie, et ceux qui voulaient opérer la contre-révolution : mais il compta beaucoup sur
ceux qui lui avaient paru attachés à la révolution. En
allant aux Cayes, c'était surtout pour entreprendre de
réduire les nègres insurgés qui étaient toujours restés
campés aux Platons, malgré les nombreux affranchissemens accordés par Rigaud. Il espérait que s'il réussissait
dans cette entreprise, il rallierait à son autorité les colons
de toutes les opinions, en même temps qu'en faisant exécuter complètement la loi du 4 avril, il réunirait autour
de lui tous les hommes de couleur. Mais, compter sur la
sagesse des colons à se soumettre à l'égalité avec cette
classe, c'était ne pas les connaître. Les hommes de couleur de l'Ouest et du Sud seuls répondirent à son attente.
Sauvais et Rigaud les guidèrent dans ces scntimens. Le général de Montesquiou-Fesenzac, désigné pour
commander le Sud, s'était rendu aux Cayes : il n'avait
pas tardé à être dégoûté de tout ce qui s'y passait et à
retourner en France. Dès son arrivée aux Cayes, dans le
courant de janvier 1795, Polvérel éleva Harty, lieutenant- [1793] ciiAPiinE m. 57 colonel du bataillon de l'Aube, au grade de général commandant la province du Sud par intéiim. Le bataillon
s'élevait à quatre cents hommes environ. Polvérel ordonna à Harty de marcher avec ces troupes contre les
Platons, et il l'accompagna lui-même dans cette expédition qui obtint un plein succès. Les nègres insurgés en
furent délogés, et se réfugièrent dans les mornes voisins
ou dans la plaine des Cayes. Leurs femmes, leurs enfans
et leurs vieillards furent massacrés avec la plus grande
cruauté par les soldats, et de nombreux combattans perdirent la vie. Ni les colons ni les hommes de couleur ne
voulurent concourir au succès de cette expédition : ce
fut heureux pour les insurgés.
cette expédition qui obtint un plein succès. Les nègres insurgés en
furent délogés, et se réfugièrent dans les mornes voisins
ou dans la plaine des Cayes. Leurs femmes, leurs enfans
et leurs vieillards furent massacrés avec la plus grande
cruauté par les soldats, et de nombreux combattans perdirent la vie. Ni les colons ni les hommes de couleur ne
voulurent concourir au succès de cette expédition : ce
fut heureux pour les insurgés. Au moment où Polvérel concertait avec Harty les
moyens de pourchasser les nègres réfugiés dans la plaine,
il apprit qu'une insurrection de ceux de la plaine du
Cul-de-Sac venait d'éclater, en même temps que des
mouvemens populaires au Port-au-Prince. Il prit immédiatement la résolution de retourner dans l'Ouest, en
emmenant avec lui le bataillon de l'Aube. C'était dans les
derniers jours de février. Mais les blancs des Cayes et de Torbeck s'agitèrent
violemment pour s'opposer au départ de cette troupe. Ils
se formèrent en assemblée de commune permanente.
Délavai, maire des Cayes, était un ex-député à l'assemblée coloniale dissoute au Cap : il contribua à porter
tous les colons, sans distinction d'opinions, à se réunir
dans un commun accord contre Polvérel, à propos de la
déportation qu'il ordonna dans ces momens, contre le
greffier de la sénéchaussée qui persistait à intituler les
jugemens : au nom du roi, lorsqu'il fallait écrire au nom
de la nation. Les colons ne prétendaient qu'à arrêter Pol58 ÉTUDES SUR l'hISTOIKE d'hAÏTI. vérel lui-même et à le déporter. Mais sa fermeté leur en
imposa : le greffier dut obéir. Il fit ensuite arrêter et déporter trois autres agitateurs qui s'étaient le plus fait
remar({uer à cette occasion. Dans ces circonstances, après de vaines tentatives faites
pour combattre les insurgés, Polvérel quitta la ville des
Cayes pour se rendre dans l'Ouest : il y retourna seul, en
s'embarquant, le 19 mars 1795, sur la frégate la Fine. Les nègres insurgés, rendus furieux par les massacres
opérés sur leurs malheureuses femmes, leurs enfans et
leurs vieillards, incendièrent les habitations de la plaine
et commirent tous les ravages possibles , pour se venger
de ces atrocités. La postérité impartiale peut-elle les
blâmer? Remarquons encore ici que c'était à tort qu'on accusait les commissaires civils d'être porteurs d'instructions
pour préparer l'émancipation générale des esclaves. Nous
avons cité tout au long celles qu'ils reçurent du roi,
d'après la loi du 4 avril : aucune autre autorité ne pouvait leur en donner de particulières ; et certes, ces instructions ne font nullement pressentir le projet de la
liberté générale. Il faut convenir en outre, que c'aurait
été de leur part une étrange manière de préparer ce
grand acte de justice, •— que de débuter par les déclarations que nous avons signalées, et ensuite de faire
combattre les noirs insurgés dans le Nord et dans le Sud,
comme cela avait lieu en même temps des deux côtés.
Car tandis que La veaux, par les ordres de Sonthonax,
poursuivait ceux du Nord, Harty, par les ordres de Polvérel, attaquait ceux du Sud qu'il dispersait en mas-
, que c'aurait
été de leur part une étrange manière de préparer ce
grand acte de justice, •— que de débuter par les déclarations que nous avons signalées, et ensuite de faire
combattre les noirs insurgés dans le Nord et dans le Sud,
comme cela avait lieu en même temps des deux côtés.
Car tandis que La veaux, par les ordres de Sonthonax,
poursuivait ceux du Nord, Harty, par les ordres de Polvérel, attaquait ceux du Sud qu'il dispersait en mas- [1793] ciiAiMTiiE m. 59 sacrant femmes, enfaus et vieillards, cl cela, sous les
yeux dePolvérel. Les troupes qui vinrent avec eux étaient
destinées à faire rentrer les ateliers révoltés dans le devoir et la soumission : ce sont les termes des instructions du roi, et ils ne négligèrent rien dans ce but. CHAFSTRE iV. Club el municipalilé du ParUau-Prince. — Auguste Burtl, Hanus de Jumécourt et Bernard Borgella. — Coalition des indépendans et des contrerévolutionnaires. — Projet de destruction des hommes de couleur. —
Insurrection des nègres du Cul-de-Sac. — Hanus de Jumécourt et Coustard
arrêtés par Bore!. — Arrestation et fuite de Lasalle. — Sonlhonax et Polvérel concertent leur réunion à Saint-Marc. — Proclamation de Sonlhonax,
du 21 mars 1793. — \dresseaux hommes de couleur, par A. Chanlatle. —
Enrôlement d'esclaves par les hommes de rouleur. — Pétition des blancs
de Saint-Marc à Sonlhonax, et sa réponse. — Polvérel arrive à Saint-Marc.
— Les deux commissaires prennent la résolution de soumettre le Port-auPrince par la force des armes. Nous avons dit que Polvérel et Ailhaud, à leur arrivée au Port-au-Prince, reçurent l'accueil le plus
flatteur de tous les habitans, et que séduits, par ces
feintes démonstrations de la plupart des blancs, ils
avaient ajouté foi aux bons sentimens qui paraissaient
les animer pour la révolution française et les agens de
la métropole. Jugeant des hommes d'après ses propres
sentimens, Polvérel surtout, en quittant cette ville
pour se rendre aux Cayes, croyait pouvoir compter au
moins sur une grande portion des blancs, pour la maintenir dans ces dispositions. Cependant, nous avons fait
remarquer qu'avant son départ, il s'était aperçu qu'une
coalition se formait entre les indépendans et les contrerévolutionnaires. Cette intrigue était une combinaison [171K3| ciiAPJir.i; iv. (\\ préparée par les agitateurs du Cap qui coirespondaient
avec ceux du Port-au-Prince. Au Cap, ils avaient agi
de même ; leur projet était de s'unir pour expulser les
commissaires civils et détruire les hommes de couleur
qu'ils protégeaient, en vertu de la loi du 4 avril. Tel
avait été le but de la faction Léopardine, dans les agitations sm'venues au Cap, en novembre et décembre
1792. Voyons quels moyens furent mis en usage au Portau-Prince. On a vu les commissaires civils favoriser au Cap le
rétablissement du club fermé précédemment par l'assemblée coloniale et rouvert par elle après leur arrivée.
On a vu Polvérel et Ailhaud tenter d'en former un semblable à Saint-Marc, et contrariés dans leurs vues par
Decoigne et Roi de la Grange, qui dirigeaient les contrerévolutionnaires de cette ville. Au Port-au-Prince, ils
autorisèrent la réouverture de celui qui avait été fermé
par Roume et Blanchelande. Ce club prit la même
dénomination que celui du Cap, — des Amis de la
convention nationale.
et rouvert par elle après leur arrivée.
On a vu Polvérel et Ailhaud tenter d'en former un semblable à Saint-Marc, et contrariés dans leurs vues par
Decoigne et Roi de la Grange, qui dirigeaient les contrerévolutionnaires de cette ville. Au Port-au-Prince, ils
autorisèrent la réouverture de celui qui avait été fermé
par Roume et Blanchelande. Ce club prit la même
dénomination que celui du Cap, — des Amis de la
convention nationale. Polvérel, avec les vues les plus honnêtes et les plus
patriotiques, voulant, comme Sonthonax, favoriser la
diffusion des principes révolutionnaires, n'était pas
exeinpt de cet esprit systématique qui porte à persévérer longtemps dans une idée, jusqu'à ce qu'on soit
éclairé par l'expérience. Il croyait alors pouvoir diriger
ces clubs au bien qu'il désiiait obtenir ; il obéissait du
reste aux idées qui prévalaient dans la mère-patrie ,
par les succès obtenus par le club des Jacobins en
faveur de la révolution. Il était tellement dominé par
ces idées, qu'il désapprouva Sonthonax d'avoir fermé (;i> ÉTUDES SUU L HISTOIRE D HAÏTI. celui du Cap, par suite de l'influence que cette société
avait exercée sur les troubles survenus dans cette ville,
ïl ne tarda pas à reconnaître son erreur. Les agitateurs du Port-au-Prince avaient alors pour
chef principal ce fameux Auguste Borel, commandant
de la garde nationale de cette ville, qu'il ne faut pas
confondre avec son frère Augustin Borel qui s'y trouvait aussi. Nous avons déjà assez parlé de Borel, pour
faire apprécier cet ancien marquis, qui fut membre de
l'assemblée générale de Saint-Marc et de la deuxième
assemblée coloniale, séant au Cap. Faisant partie du
club Massiac, il y avait fait la motion, le 20 août 1789,
« de rompre avec la métropole, à la dernière extré-
» mité, de s'emparer du gouvernement, et d'armer
» les noirs et les mulâtres contre les lois de la
» France', » En ^792, il avait commis des déprédations dans l'Artibonite, de concert avec Dumontellier,
chef des saliniers ; et leurs brigandages avaient occasionné la formation du conseil de paix et d'union de
Saint-Marc, imaginé par Pinchinat pour sauver de
leurs fureurs les hommes de couleur de ce quartier.
Fait prisonnier par Grimouard, au moment où il allait
au Port-au-Prince, et amené à Saint-Marc, Borel avait
été relaxé par Blanchelande et s'était rendu alors au Cap
auprès de l'assemblée coloniale qui avait réclamé son
élargissement : il y était resté. Mais après la dissolution de cette assemblée par les commissaires civils, il
était venu au Port-au-Prince où il prit le commandement de la garde nationale qui ^lui fut déféré après le
départ de Caradeux le Crwe/ pour les États-Unis. \ Rapport de Garran, tome 3, p. 284. [17î)3| cuM'iTiu-, IV. 05 Dumontellioi', qui s'clail jcndu aussi aux Étals-Unis,
après l'entrée de Roiime et Blanchelande, et d'autres
partisans de l'indépendanee y étaient revenus également
et s'étaient joints aux aneiens compliees de Praloto et
aux bandits qui avaient servi sous leurs ordres dans
l'Artibonite. Tous faisaient partie du club rétabli par
autorisation de Polvérel.
)3| cuM'iTiu-, IV. 05 Dumontellioi', qui s'clail jcndu aussi aux Étals-Unis,
après l'entrée de Roiime et Blanchelande, et d'autres
partisans de l'indépendanee y étaient revenus également
et s'étaient joints aux aneiens compliees de Praloto et
aux bandits qui avaient servi sous leurs ordres dans
l'Artibonite. Tous faisaient partie du club rétabli par
autorisation de Polvérel. On comptait encore parmi ses membres exaltés,
Sénac, habitant du Petit- Goave, qui était greffier du
comité de cette ville où fut commis l'assassinat du vertueux Ferrand de Baudières. Polvérel avait été si bien séduit par Tapparence de
leurs sentimens de patriotisme, que dans plusieurs de
ses lettres à Sonthonax, il fit l'éloge de Borel, de Dumontellier et de Sénac, de Sénac qui devint ensuite un
de ses plus acharnés accusateurs en France. Après son départ pour les Cayes, ces factieux, suivant le plan de ceux du Cap, voulurent donner au
club la dénomination de pelils blancs, pour acquérir
plus d'influence sur cette classe d'individus, qui en
faisaient partie. La municipalité et le procureur de
la commune, nommé Alain, s'y opposèrent. Mais le fait
existait, la dénomination n'y faisait rien de plus. A la même époque où se réorganisait le club, vers la
mi-novembre, la municipalité du Port-au-Prince était
aussi réorganisée. Bernard Borgella en était le chef, en
qualité de maire de la ville. Nous avons dit que cet ancien avocat au conseil supérieur du Port-au-Prince, propriétaire au Cul-de-Sac,
était un homme d'une grande capacité. A ses talens
incontestés, il joignait une certaine modération qui lui
donnait beaucoup d'influence sur les habitans dont il Oi l'TUDES sur, L HISTOIRE ]) HAÏTI. dirigeait les intérêts municipaux. Mais sa qualité de
grand planteur en faisait nécessairement un homme
intéressé au maintien des prérogatives que s'attribuaient
les colons de Saint-Domingue, pour perpétuer l'esclavage des noirs, et l'avilissement des hommes de couleur,
comme conséquence de l'esclavage. Afin de mieux masquer leurs vues ultérieures, les
blancs du Port-au-Prince nommèrent, comme membres
de la municipalité, un des Chanlatte, mulâtre, qui était
le frère aîné d'x4ntoine Chanlatte, capitaine général de
la garde nationale de Saint-Marc, et père de Juste
Chanlatte, major général de celle de TArcahaie, dont
nous avons parlé. Borno, autre mulâtre, en était membre également *. La correspondance suivie alors entre les agitateurs du
Port-au-Prince et ceux du Cap, mettait un tel concert
entre eux, dans leur vue de proscription contre les commissaires civils et les hommes de couleur, que le même
jour où on attaquait ces derniers au Cap, pour empêcher leur admission aux grades militaires, le 2 décembre,
les blancs du Port-au-Prince déchaînaient contre eux
quelques-uns des nègres esclaves qu'ils avaient organisés, un an auparavant, en compagnies connues sous le
nom d'africains. Trois de ces nègres nommés Cayeman,
leur chef originaire, Painchina et Fontaine, suivis de
plusieurs autres, attaquèrent des hommes de couleur
dans les rues : c'étaient les nommés Bois, Louis Pasquier
dit Bonhomme, Jean -Baptiste Bara et Cazimir Mercier ^ :
déchaînaient contre eux
quelques-uns des nègres esclaves qu'ils avaient organisés, un an auparavant, en compagnies connues sous le
nom d'africains. Trois de ces nègres nommés Cayeman,
leur chef originaire, Painchina et Fontaine, suivis de
plusieurs autres, attaquèrent des hommes de couleur
dans les rues : c'étaient les nommés Bois, Louis Pasquier
dit Bonhomme, Jean -Baptiste Bara et Cazimir Mercier ^ : 1 Débals, t. 7, p. 291. •1 Louis Pasquier a été longtemps employé à la douane du Port-au-Prince ;
Cazimir Mercier est mort chef de balailkm d'artillerie. JeanBapti«te Bara [1795J CtlAl'ITUE IV. (v> ils furent assommés de coups de bâton. Polvércl était
encore au Port-au-Prince, déjà de retour de Jacmel.
Ayant reçu les déclarations des victimes de ces excès
suscités par les blancs, il fit arrêter Cayeman qu'on déposa en prison pour être poursuivi judiciairement : les
deux autres se cachèrent. Mais aussitôt, la municipalité intervint en sa faveur,
en feignant de croire que Polvérel ne faisait poursuivre
Cayeman qu'à raison des meurtres commis l'année précédente par les africains : elle lui dit que ces poursuites
pourraient occasionner des troubles. Polvérel consentit
à faire cesser les poursuites par le ministère public, mais
il maintint Cayeman en état d'arrestation, en expliquant
à la municipalité les causes de cette mesure. Sa lettre à
cette occasion contient un passage qui est bien propre
à prouver que ni lui ni Sonthonax ne songeaient alors
à préparer raffranchissement des esclaves. «: Suisse ou
» africain, dit-il, tout esclave qui frappe ou qui menace un
» homme libre, me parait inexcusable; si de pareils délits
» sont impunis, les habitans de Saint-Domingue ont
» tort de crier contre les philantrophes, et de dire que
y> la colonie a besoin d'esclaves. Elle ne peut plus en
» avoir, si la sévérité des châtimens ne les maintient dans
y> le respect et la soumission quils doivent aux hommes
>», libres. » Cette lettre est du 14 décembre 1792. Malgré ces considérations offertes à leurs réflexions,
les membres du club lui écrivirent, le 16 janvier 1793,
pour demander que Cayeman fût relaxé, à cause des services qu'il avait rendus aux blancs. Polvérel, qui était alors est le même que Jean-Baptiste Bayard, qui a été sénateur de la République.
Bara était le nom adopté par lui, quand il ne pouvait porter celui de son
père. T. II. 5 66 ÉTUDES SIJR l'hISïOIIIE d'iIAÏTI. aux Cayes ne céda point ; mais Cayeman ne fut point jugé. En revenant de Jacmel au Port-au-Prince, il avait engagé la municipalité de cette ville à écrire à celle de
Jacmel, pour essayer de ramener les blancs à de meilleurs
sentimens que ceux qu'ils lui avaient montrés, et à la
soumission à la loi du 4 avril, en admettant parmi eux
les hommes de couleur. La municipalité adressa cette
lettre, il est vrai, mais elle ne faisait qu'indiquer la nécessité de temporiser jusqu'à des temps plus favorables.
Sa lettre se terminait par cette phrase significative :
'■< Agissez ayec prudence ; mais ayez toujours devant les
» yeux la situation de la colonie et l'esprit dominant et
y> effrayant delà France. »
lui avaient montrés, et à la
soumission à la loi du 4 avril, en admettant parmi eux
les hommes de couleur. La municipalité adressa cette
lettre, il est vrai, mais elle ne faisait qu'indiquer la nécessité de temporiser jusqu'à des temps plus favorables.
Sa lettre se terminait par cette phrase significative :
'■< Agissez ayec prudence ; mais ayez toujours devant les
» yeux la situation de la colonie et l'esprit dominant et
y> effrayant delà France. » Polvérei lui ayant demandé l'explication de cette
phrase, la municipalité lui répondit que c'était à cause
des craintes qu'avaient les colons, que la convention nationale ne prît la résolution de donner la liberté aux esclaves. En lui répli(juanî à ce sujet, Polvérei lui dit que
les colons avaient tort de s'alarmer du projet attribué à
la métropole ; que la République française neserait pas le
premier peuple libre qui aurait conservé des esclaves ; et
il cita Sparte, Kome et diverses autres républiques anciennes qui en possédaient. Il aurait pu citer aussi la République fédérative des
Etats-Unis qui en conserve encore de nos jours, en dépit
detoutes ses déclarations en faveur des droits de l'homme.
Sur son territoire, les blancs seuls sont des hommes. Mais le fait est, que la municipalité du Port-au-Prince
entendait parler dans sa lettre, des hommes de couleur
dont elle voulait la perte, de concert avec le club. Elle [1795] ciiAPiTiu-: EV. {\7 recommandait la prudence jusqu'au moment opportun. En effet, dans le même temps les blancs du Port-auPrince avaient appris les succès obtenus par Sonthonax
contre les factieux du Cap, et l'espèce de triomphe accordé aux hommes de couleur. Ils sentaient alors qu'il
fallait réunir les divers partis parmi* la classe blanche,
pour ne pas être vaincus les uns api es les autres. Borel
proposa alors à Hanus du Jumécourt, maire de la Croixdes-Bouquets, une conférence oii ils se jurèrent un éternel oubli du passé qui les avait éloignés l'un de l'autre.
Borel était du parti de l'assemblée de Saint-Marc,
tandis que Hanus de Jumécourt était partisan de Peinier.
Ils s'embrassèrent publiquement pour tracer l'exemple à
leurs partis respectifs, et ils arrêtèrent entre eux un
plan de confédération pour les quatorze paroisses de
rOuest. Pour y parvenir, il fallait avoir l'air de s'unir sincèrement aux hommes de couleur qui, depuis l'entrée de
Boume et de Blanchelande au Port-au-Prince, étaient
restés sous des drapeaux distincts. La municipalité rendit
un arrêté, le 8 décembre, qui invitait les hommes de
couleur à se fondre sans distinction dans les rangs de
la garde nationale. Elle fit valoir les outrages dont quelques-uns avaient été l'objet, dans la journée du 2 décembre, de la part des africains. En conséquence de cet arrêté, le 10, un détachement
armé des hommes de couleur se présenta devant l'hôtel
de ville avec les drapeaux du corps. Juste Chanlatte fut
introduit dans la salle des séances pour annoncer l'objet
de leur présence. Son père Chanlatte aîné, et Breton de
la Villandry, officiers municipaux, sortirent pour introduire les drapeaux. Ils y rentrèrent bientôt avec Bauvais 68 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI.
é, le 10, un détachement
armé des hommes de couleur se présenta devant l'hôtel
de ville avec les drapeaux du corps. Juste Chanlatte fut
introduit dans la salle des séances pour annoncer l'objet
de leur présence. Son père Chanlatte aîné, et Breton de
la Villandry, officiers municipaux, sortirent pour introduire les drapeaux. Ils y rentrèrent bientôt avec Bauvais 68 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI. qui présenta les drapeaux, en adressant le discours suivant à la municipalité : « Messieurs, T» Nous venons déposer, avec autant de confiance que
d'empressement, dans le sein des représenlans de la
commune du Port-au-Prince, des drapeaux sous lesquels
nous avons éprouvé de longs malheurs, sans néanmoins
les avoir jamais abandonnés. Notre attachement et notre
fidélité à ces mêmes drapeaux doivent être un sûr garant
de notre conduite à venir pour le soutien des drapeaux
de la garde nationale dont nous faisons partie. » Puissent tous les citoyens que vous représentez être
convaincus de notre désir ardent à coopérer avec eux au
rétablissement d'une paix qui nous est nécessaire à tous,
et de notre zèle à poursuivre tous les ennemis d'une révolution qui doit nous rendre heureux I ï C'est dans ces sentimens que nous apportons nos
bannières.'» Si cette cérémonie était calculée de la part des blancs,
pour inspirer une entière confiance aux hommes de
couleur, Bauvais, qui représentait ses frères, en sauvegardant leur dignité par ses paroles modérées et fermes,
donnait à entendre à leurs adversaires, nous devrions dire
leurs éternels ennemis, que les hommes de couleur
n'abdiquaient point le droit qu'ils se réservaient de poursuivre, de combattre tous ceux qui se déclareraient contraires aux principes de la révolution française. Cette ï Débals, t. 7, p. S91. Ces drapeaux éliienl tricolores : Bauvais faisait
allusion à la répugnance des colons pour cet emblème de la nationalité française. [iJdô] CHAPITKIi IV. 69 espèce'de protestation anticipée contre les événemens qui
vont arriver, était à l'adresse de B. Borgella,de Borel et
de Haniis de Jumécourt dont on pressentait les desseins.
Ces hommes, dans cette circonstance, jouaient cette
espèce de comédie, précurseur de scènes tragiques, avec
cet aplomb de déloyauté que les colons ont presque toujours montré, lorsqu'ils se préparaient aux meurtres dont
ils donnèrent si souvent le spectacle à Saint-Domingue.
énemens qui
vont arriver, était à l'adresse de B. Borgella,de Borel et
de Haniis de Jumécourt dont on pressentait les desseins.
Ces hommes, dans cette circonstance, jouaient cette
espèce de comédie, précurseur de scènes tragiques, avec
cet aplomb de déloyauté que les colons ont presque toujours montré, lorsqu'ils se préparaient aux meurtres dont
ils donnèrent si souvent le spectacle à Saint-Domingue. Le projet de confédération conçu par eux consistait à
faire nommer deux commissaires par chacune des paroisses de l'Ouest, pour se réunir au Port-au-Prince le
20 janvier 1795. Le but avoué de cette réunion par la
municipalité, était « le désir de mettre le sceau à l'indis-
» solublefraternité(\m devait désormais exister entre tous
» les hommes libres de la colonie : les mêmes commis-
» saires devaient réitérer, en présence de tous les citoyens,
^ le serment d'achever, par leurs exemples et par leurs
» efforts réunis, la pacification de toutes les parties de
» l'Ouest, V oubli de toutes les divisions et de toutes les
y> opinions, pour faire concourir à l'avenir toutes les
» volontés à un seul but, le bonheur de tous les habitans
i> de la dépendance. » A cet aveu insidieux, publié dans
les journaux, on ajouta secrètement, dans les invitations
faites aux municipalités des paroisses « qu'il s'agissait
» déformer un corps politique qui délibérerait sur l'orga-
» nisation définitive et légale de toutes les parties de l'adn ministration, sur les secours promis et consacrés au
» rétabhssement de la tranquillité, et sur le nouvel ordre
» de choses que la convention nationale avait établi en
» France, depuis le mois d'août'. » C'est-à-dire, sur ' Rapport, t. 3, p. 296 et 297. 70 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. rétablissement de la République française, depuis l'arrestation et la déchéance prononcée contre Louis XVI. Cette adresse aux paroisses de l'Ouest, en date du
janvier 1793, émanait des municipalités du Port-auPrince et de la Croix-des-Bouquets \ Dans un tel plan,
on voit déjà l'habileté de l'homme qui porta Toussaint
Louverture adonner une constitution à Saint-Domingue,
en 1801, dont il fut le principal rédacteur et signataire.
B. Borgella se révèle déjà tout entier en 1795. Les deux municipalités ne donnèrent aucune information de ce projet à Polvérel, alors aux Cayes ; il n'en
fut instruit que par les papiers pubHcs et par une lettre
de la municipalité contre-révolutionnaire de Saint Marc.
Fermement résolu à maintenir l'autorité de la commission civile et à déjouer les manœuvres des colons, ennemis de la France, il s'empressa de publier une proclamation oiî il rappelait ces êtres incorrigibles à leurs devoirs.
Il y défendit « à toutes communes de l'Ouest, sous la
» responsabilité de leurs officiers municipaux, d'autoriw ser leurs commissaires à les représenter dans aucun
» corps ou assemblée délibérante, ou à prendre ou sous-
» crire, en la dite qualité de représentans, aucune réso-
» lution, arrêté ou pétition sur les objets annoncés par
w les deux municipalités. » Sa proclamation était du
11 janvier 1793.
êtres incorrigibles à leurs devoirs.
Il y défendit « à toutes communes de l'Ouest, sous la
» responsabilité de leurs officiers municipaux, d'autoriw ser leurs commissaires à les représenter dans aucun
» corps ou assemblée délibérante, ou à prendre ou sous-
» crire, en la dite qualité de représentans, aucune réso-
» lution, arrêté ou pétition sur les objets annoncés par
w les deux municipalités. » Sa proclamation était du
11 janvier 1793. Cet acte, où la sagesse s'alliait admirablement à la vigueur, oià il disait « que la formation seule d'un tel
» corps, délibérant sur le nouvel oTdre de choses que la
« convention nationale avait établi en France, non-seu1 Débats, t. 7, p. 220. [i793J CILVPITRE IV. 71 » lement sans l'aveu, mais encore contre le voeu des
» autorités déléguées par la nation, serait un attentat
» manifeste à la souveraineté de la République fran-
» çaise: » cet acte se terminait par faire les mêmes
défenses aux commissaires qui auraient reçu de tels pouvoirs, le tout « sous peine d'être réputés perturbateurs
» du repos public, coupables du crime de lèse-nation et
» de désobéissance aux ordres émanés des commissaires
» nationaux civils, poursuivis comme tels et soumis aux
» peines portées par les lois du 4 avril, 22 juin, 11 et
» 17 août 1792 ; » c'est-à-dire, sous peine d'être mis en
état d'arrestation, d'être traduits en France, sous l'accusation du crime de haute trahison, et d'être enfin déclarés traîtres à la patrie. Toutefois, toujours porté à la modération qui était le
fond de son caractère, Polvérel finissait sa proclamation
en disant que « rendant justice à la pureté des intentions
» des deux municipalités du Port-au-Prince et de la
» Croix-des-Bouquets, qui n'avaient erré que par l'igno-
» rance où elles étaient des lois françaises, jusqu'à pré-
» sent peu connues dans la colonie, » il approuvait la
fédération (et non la confédération) en tout ce qui n'avait
pour objet que des vues de fraternisation. Il exprima
même le regret qu'il aurait dene pouvoir aller occuper une
place dans cette fête de famille, si les affaires publiques le
retenaient dans le Sud. Les conspirateurs se tinrent pour avertis. Ils ne donnèrent point suite à cette prétendue fête de famille, mais
ils n'eurent pas moins une réunion pour s'entendre et se
concerter * . ' « Tous les citoyens de l'Ouest se sont réunis au Port-au-PriBce... C'est de
celle assemblée-là que Sonthonax a fait sortir sa proclamation du 21 mars. 72 ETUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. Leur projet était de massacrer les hommes de couleur
qui, au Cap et au Port-au-Prince, fortifiaient et soutenaient l'autorité delà commission civile. Hanus de Jumécourt, chevalier de Saint-Louis, qui ne
s'était confédéré avec eux, en 1791, que dans l'espoir
d'opérer la contre-révolution par leur concours, les
voyant embrasser plus que jamais la cause de la métropole dont la révolution les favorisait, fut excessivement
irrité contre eux. Son irritation s'aggravait de tout le
mécontentement qu'il éprouvait de la chute de la royauté
et du triste sort fait à Louis XVI ; car il était essentiellement royaliste.
valier de Saint-Louis, qui ne
s'était confédéré avec eux, en 1791, que dans l'espoir
d'opérer la contre-révolution par leur concours, les
voyant embrasser plus que jamais la cause de la métropole dont la révolution les favorisait, fut excessivement
irrité contre eux. Son irritation s'aggravait de tout le
mécontentement qu'il éprouvait de la chute de la royauté
et du triste sort fait à Louis XVI ; car il était essentiellement royaliste. Quant au marquis de Borel, ses sentimens antérieurs
à leur égard, comme un des membres les plus violens
des deux assemblées coloniales, les persécutions qu'il
avait exercées contre eux dans l'Artibonite, en faisaient
un ennemi acharné ' . Les sentimens personnels à B. Borgella se décèlent
suffisamment par le mépris qu'il avait fait de son fils
naturel ^ Il a parlé du baiser de paix de Borel et Jumécourt; il tous a dit que les factieux du Port-au-Prince s'étaient réunis à cette assemblée ; elle était composée
de tout ceqvCil y avait de planteurs et de commissaires. C'est chez Borgella^
maire du Port-au-Prince, qne le dîné a été donné... C'est de ce dîné que les
commissaires civils ont fait reporter l'indignation des hommes de couleur, et
qu'ils ont fait entendre à ceux-ci qu'on avait concerté le projet de les détruire.»
(Paroles de Sénac aux Débats, t. 7, p. 305.) Il faut avouer que nous n'avons pas eu à nous louer des nobles de SaintDomingue. Le marquis de Rouvray écrivit aux autorités espagnoles contre Ogé
et Chavanne : il fut aussi acharné contre les noirs esclaves. Le marquis de
Cadusch proposa à l'assemblée coloniale de livrer Saint-Domingue à la GrandeBretagne , pour maintenir l'esclavage et le préjugé de la couleur. Le marquis
de Caradeux fut surnommé le Cruel, à cause de sa férocité à l'égard de ses
esclaves. Le marquis de Borel fit égorger noirs et mulâtres dans l'Artibonite.
Nous ne disons rien des comtes, des barons et des chevaliers de Saint-Louis,
ne faisant des reproches qu'aux seuls marquis. » « 11 résulte donc de cette déclaration, que le complot était formé d'assas- [1795] eiUPiTP.E IV. 75 Peu de jours après la proclamation de Polvérel, d'accord entre eux, ils suscitèrent une révolte des esclaves
dans les mornes des Crochus et au Fond-Parisien, deux
cantons de la paroisse de la Croix-des-Bouquets, et enfin
dans la plaine du Cul-de-Sac qui forme principalement
cette paroisse : elle éclata le 25 janvier 4795 '. ïls firent
appeler les nègres-marrons de la montagne deBahoruco,
dirigés par un de leurs chefs nommé Mamzelle : ces
nègres-marrons avaient des motifs particuliers de haine
contre les hommes de couleur, parce que, dans l'ancien
régime, c'étaient ces hommes qui, dans la maréchaussée,
servaient principalement à leur donner la chasse. Les
nègres incendièrent 55 habitations des hommes de couleur et en massacrèrent 27 : les blancs et leurs propriétés
furent respectés.
de la montagne deBahoruco,
dirigés par un de leurs chefs nommé Mamzelle : ces
nègres-marrons avaient des motifs particuliers de haine
contre les hommes de couleur, parce que, dans l'ancien
régime, c'étaient ces hommes qui, dans la maréchaussée,
servaient principalement à leur donner la chasse. Les
nègres incendièrent 55 habitations des hommes de couleur et en massacrèrent 27 : les blancs et leurs propriétés
furent respectés. Ainsi, les blancs qui, dans le régime colonial, contraignaient les mulâtres et nègi-es libres à traquer les
esclaves fugitifs, les blancs, en 1795, employaient ces
hommes ignorans, à leur tour, à traquer les nègres et
mulâtres libres. Hanus de Jumécourt qui avait concouru, au mois " siner les hommes de couleur de C Ouest; que les chefs de ce complot
« étaient Hanus de Jumécourt et Borel ; il en résulte également que Borel do-
» minait, à l'aide de ses sicaires, la ville du Port-au-Prince, qu'il dirigeait la
» municipalité à l'aide de quelques hommes qui étaient dans son sein, de
» -quelques hommes qui étaient dans tes mêmes principes que Jumécourt et
» Borel. » (Paroles de Sonthonaxaux Débats, t. 7, p. 230.) 1 ... « La révolte du CuI-de-Sac, en janvier 1793, était particulièrement
» dirigée contre les hommes de couleur , en haine de la loi au 4 avril. »
(Paroles deClausson aux Débats, t, 7, p. 138.) • Sur la fin de janvier dernier,
« les ateliers s'insurgèrent dans la paroisse de la Croix-des-Bouquets : on
» peut publier hautement (parce que les preuves en sont acquises dans les
» archives de la municipalité de cette paroisse et de celle du Port-au-Prince)
» que le but de cette insurrection était la destruction des citoyens ci-devant
« dits de couleur. » (Pétition des colons du Port-au-Prince déportés par les
commissaires civils, datée de la rade du Cap et adressée à la municipalité de
cette ville. Débats, t. 7, p. 373.) 74 ÉTUDES SUR i/hiSTOIRE d'hAÏTI. d'avril 1792, avec les hommes de couleur, au soulèvement des noirs du Cuî-de-Sac sous la conduite de Hyacinthe, employa celte fois son influence sur ce dernier,
qui dirigeait secrètement tous ces esclaves soulevés.
Hanus de Jumécourt eut la scélératesse d'envoyer contre
eux de faibles détachemens composés d'hommes de couleur
qui furent presque tous massacrés dans des embuscades
ménagées dans ce but. Influençant la municipalité de la
Croix-des-Bouquets, il la porta à demander des secours au
Port-au-Prince, ew /(^awï un faible nombre de troupes,
mais en demandant qu'elles fussent surtout composées
d'hommes de couleur (\u"\\ destinait à la boucherie.
atesse d'envoyer contre
eux de faibles détachemens composés d'hommes de couleur
qui furent presque tous massacrés dans des embuscades
ménagées dans ce but. Influençant la municipalité de la
Croix-des-Bouquets, il la porta à demander des secours au
Port-au-Prince, ew /(^awï un faible nombre de troupes,
mais en demandant qu'elles fussent surtout composées
d'hommes de couleur (\u"\\ destinait à la boucherie. Remarquons ici que, si cette insurrection des esclaves
au Cul-de-Sac fut fatale aux hommes de couleur de l'Ouest,
elle fut extrêmement favorable aux nègres insurgés du
Sud ; car c'est pendant que Polvérel se concertait avec
Harty pour écraser ceux-ci, qu'il apprit le soulèvement
du Cul-de-Sac qui le porta à renoncer à son projet. Les
colons perdaient donc d'un côté ce qu'ils gagnaient
de l'autre ; ils perdaient encore, en aggravant la haine
que devaient leur vouer les hommes de couleur. En
récapitulant ce calcul politique, si l'on peut s'exprimer
ainsi, on entrevoit dès lors quel sera le résultat de leurs
abominables combinaisons. Un jour arrivera où toutes
les forces vives de la vraie population de SaintDomingue se réuniront pour se venger ensemble
contre leurs communs ennemis de la race blanche ;
le Dieu des armées scellera cette union sainte, du haut
de son tribunal inflexible, et Iss temps seront accomplis ! Quoique Borel fût d'accord avec Hanus de Jumécourt, il profita de la circonstance pour mettre à exécu- [1795] CIIAPITUE IV. 75 lion le projet qu'il avait formé de se débarrasser de ce
contre-révolutionnaire. Au lieu d'envoyer le faible
détachement réclamé par celui-ci, Borel sortit du Portau-Prince à la tête d'environ deux mille hommes de
toutes couleurs, blancs, mulâtres, et africains sous la
conduite de son fidèle Philibert. Il joignit Hanus de
Jumécourt ; et pendant qu'ils marchaient tous deux contre
les esclaves insurgés par eux , Borel opéra l'arrestation de son compHce et du chevalier de Coustard,
ancien commandant de la province de l'Ouest sous le
gouvernement colonial, tous deux chefs de la contrerévolution à la Croix-des-Bouquets. Il les emmena dans
les prisons du Port-au-Prince, et cessa de poursuivre
les insurgés. H. de Jumécourt resta en prison durant
quinze mois : au commencement de 1794, Sonthonax
le mit en liberté ; Coustard y mourut. Ainsi débarrassé de Hanus de Jumécourt, ce concurrent redoutable parmi les anciens pompons blancs,
Borel tourna ses efforts contre les agens de la métropole. Le vieux général de Lasalle était devenu, comme
nous l'avons dit, gouverneur par intérim de Saint-Domingue au départ de Rochambeau pour la Martinique :
il résidait au Port-au-Prince, depuis la fin de septembre
4792, en qualité de commandant de la province de
l'Ouest. Cet officier qui, à la prise de la Bastille, en
1789, avait eu le commandement de Paris, était un
homme déjà usé par Tâge et par les maladies qu'il contracta dès son arrivée dans la colonie. D'un dérèglement
de mœurs qui le déconsidérait aux yeux de la société,
il avait perdu toute influence sur les troupes et les
gardes nationales. Il fut humilié par Borel et ses affidés.
en qualité de commandant de la province de
l'Ouest. Cet officier qui, à la prise de la Bastille, en
1789, avait eu le commandement de Paris, était un
homme déjà usé par Tâge et par les maladies qu'il contracta dès son arrivée dans la colonie. D'un dérèglement
de mœurs qui le déconsidérait aux yeux de la société,
il avait perdu toute influence sur les troupes et les
gardes nationales. Il fut humilié par Borel et ses affidés. 76 ÉTUDES SUR LHlSTOmE DHAÏTI. A peu près dans ce temps-là, Sonthonax avait envoyé
auprès de lui un de ses secrétaires nommé Picquenard,
pour lui notifier le départ de Rochambeau et l'inviter
à prendre l'intérim du gouvernement : Lasalle en fit
son aide de camp. Mais Borel et les autres factieux,
pour se venger des déportations ordonnées par Sonthonax, arrêtèrent Picquenard et voulurent le pendre
à une lanterne , comme on avait fait du malheureux
Scapin, dans la même ville. Mais plus heureux que ce
noir, Picquenard fut secouru à temps par quelques
hommes de couleur et par Rudeval, commandant de la
frégate l'Astrée, à bord de laquelle il fut mis en détention, sans que Lasalle fit la moindre démarche à
cette occasion : il eut même la lâcheté de consentir
à son arrestation , tant il était subjugué lui-même par
les factieux. On lit dans les Débats une lettre mélancolique de ce jeune homme de vingt-deux ans, adressée
à Sonthonax, où il se résignait à la mort qu'il croyait
recevoir à tout moment de ses infâmes persécuteurs,
quoiqu'il fût à bord de l'Astrée\ Peu de jours auparavant, ils avaient voulu également
arrêter Delpech, secrétaire de la commission civile, et
Dufay, que Sonthonax envoyait auprès de Polvérel. Ces
deux envoyés durent sortir bien vite du Port-au-Prince
pour rejoindre ce commissaire aux Cayes. Borel fit encore arrêter le journaliste Catineau que les
blancs haïssaient, parce qu'il avait épousé une mulâtresse ; mais ils prétextèrent que Catineau avait reproduit dans sa feuille une relation officielle des événemens passés au Cap, dans les premiers jours de dé1 Débats, t. 7, p. 23'2. Picquenard déclara à Sonthonax que le projet des
blancs était d'assassiner les hommes de couleur. [1793] CHAPITRE IV. 77 cernbre 1792, et que Southonax adressa à la convention
nationale. Après ces excès déjà condamnables, Borel dirigea un
soulèvement des agitateurs du Port-au-Prince contre le
gouverneur Lasalle qui fut arrêté, mais qui s'évada et
se rendit à Saint -Marc auprès de Son thon ax : celui-ci
l'accueillit avec distinction. Montbrun, son aide de camp,
était avec lui. La mission de Delpecb et de Dufay auprès de Polvérel
avait pour but d'expliquer à celui-ci les motifs de
Sonthonax pour faire établir l'impôt du quart de subvention, et d'autres mesures qu'il avait également désapprouvées. En passant au Port-au-Prince, ces deux envoyés jugèrent de la situation de cette ville et firent part de leurs
observations aux deux commissaires, et de la nécessité
pour eux de se réunir pour pouvoir abattre les facti eux
qui y dominaient. Eclairés par ces observations et voulant revenir dans l'Ouest à cause de l'insurrection des
esclaves et des troubles du Port-au-Prince, Polvérel
consentit sans difficulté à se joindre à son collègue: ils
convinrent alors de se réunir à Saint-Marc, sur la proposition de Polvérel.
la situation de cette ville et firent part de leurs
observations aux deux commissaires, et de la nécessité
pour eux de se réunir pour pouvoir abattre les facti eux
qui y dominaient. Eclairés par ces observations et voulant revenir dans l'Ouest à cause de l'insurrection des
esclaves et des troubles du Port-au-Prince, Polvérel
consentit sans difficulté à se joindre à son collègue: ils
convinrent alors de se réunir à Saint-Marc, sur la proposition de Polvérel. En conséquence, Sonthonax partit du Cap à la fin de
février 1795 et arriva à Saint-Marc le 4 mars, sur le
vaisseau l' America : il emmena avec lui environ cent
hommes de troupes, commandés par Desfourneaux, lieutenant-colonel, et cinquante dragons sous les ordres de
Martial Besse, et se fit accompagner par Pinchinat, sur
l'influence duquel il comptait pour agir efficacement
sur l'esprit des hommes de couleur de cette ville. Pin78 ETUDES SUR L HISTOIRE D H4ÏTI. chinât seul, en effet, pouvait opérer, s'il était besoin,
leur retour à des sentimens convenables pour les commissaires civils, en annulant l'influence de Savary aîné.
Avant de quitter le Cap, Sonthonax chargea la commission intermédiaire et le général Laveaux, de la police
de cette ville. Informé du lieu où se tenaient Roi de la Grange et
Decoigne, il envoya la gendarmerie pour les arrêter.
Decoigne fut tué en se défendant ; mais Roi de la Grange
réussit à se sauver et à se rendre à la Jamaïque. Prévoyant que la réunion des commissaires civils serait fatale h leurs vues d'indépendance, les factieux du
Port-au-Prince, dirigés par Borel et B. Borgella, en
renonçant à leur projet de confédération, par suite de
la proclamation de Polvérel, conçurent un nouveau
plan : celui de la formation d'une nouvelle assemblée
coloniale. Pour masquer ce plan, la municipalité du
Port-au-Prince arrêta que la nomination des députés
à la convention nationale se ferait incessamment. Elle
adressa de son chef, sans autorisation des commissaires
civils qui seuls en avaient le droit, son arrêté à cet
effet, à toutes les communes de l'Ouest: elle les invita en
même temps à nommer leurs députés à l'assemblée
coloniale, pour se réunir à ceux du Port-au-Prince, le 10
mars, à Léogane. Mais Polvérel, avisé de cette mesure, s'y opposa de
nouveau. Il rendit une proclamation où il invitait la,
commune de Léogane de dissoudre toute réunion de
soi-disant députés ^comme attroupement séditieux. Les
hommes de couleur étant en grand nombre à Léogane,
cette proclamation fut exécutée ; et les députés du Port-au- [171)3] CHAl>lTilE IV. 79 Prince, du Grand-Goave et du Pelit-Goave, déjà rendus,
furent contraints de se retirer. La municipalité du Port-au-Prince avait également
invité celle du Cap à donner les mêmes ordres dans
le Nord ; mais elle n'osa pas le faire sans consulter la
commission intermédiaire. Celle-ci en référa à Sonthonax
qui, de Saint-MarC;, défendit toutes mesures dans ce but. Les hommes de couleur l'avaient parfaitement accueilli. Eclairés sur les dangers qui les menaçaient, par
les excès commis contre leur classe au Cap, au Port-auPrince, au Cul-de-Sac, à Jacmel et dans d'autres communes, ils passèrent de l'excès de défiance qu'ils avaient
contre les commissaires civils, à l'excès contraire, pour
pouvoir obtenir d'eux de se venger des blancs du Port-auPrince.
C;, défendit toutes mesures dans ce but. Les hommes de couleur l'avaient parfaitement accueilli. Eclairés sur les dangers qui les menaçaient, par
les excès commis contre leur classe au Cap, au Port-auPrince, au Cul-de-Sac, à Jacmel et dans d'autres communes, ils passèrent de l'excès de défiance qu'ils avaient
contre les commissaires civils, à l'excès contraire, pour
pouvoir obtenir d'eux de se venger des blancs du Port-auPrince. Dès qu'il fut à Saint-Marc, Sonthonax acquit des renseignemens positifs sur les causes des troubles du Portau-Prince, et sur les projets des factieux. Lasalîe vint,
par sa fuite, confirmer ces renseignemens. Sonthonax
écrivit alors à la municipalité du Port-au-Prince et à
Borel, de lui faire connaître les auteurs de ces troubles :
ils gardèrent un coupable silence. Alors Sonthonax
recourut aux résolutions qui seules pouvaient amener
la soumission du Port-au-Prince à l'autorité de la commission nationale. Le 21 mars, il publia la proclamation suivante : Citoyens, Les intérêts de la France dans la colonie courent le plus grand
danger, il n'est plus temps de vous dissimuler l'état alarmant où se
trouve la chose publique, à la veille d'une guerre étrangère K II est du i La guerre a été déclarée par la France à la Grande-Bretagne, le h' fé80 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. devoir du délégué de la nation de prévenir et d'étouffer les mouvemens
irréguliers de l'intérieur, en instruisant les vrais patriotes des intrigues
dont on veut les rendre victimes, en en punissant les auteurs. Je vais
dire toutes les vérités, démasquer tous les traîtres -, je les livrerai ensuite
à la juste vengeance de la convention nationale. La constitution de la France en République offrait de nouvelles
chances aux machinations perverses des factieux de Saint-Domingue;
les royalistes et les indépendans ont cru le moment favorable pour se
rapprocher ; les chefs des deux partis ont uni leurs forces en se coalisant, et le prix d'une association aussi monstrueuse a été le sang des
hommes du 4 avril et l'incendie de leurs possessions. A peine s'étaient-ils donné le baiser de paix que l'insurrection a
éclaté dans les paroisses voisines du Port-au-Prince ; les habitations
des citoyens de couleur, leurs communes victimes , ont été pillées et
incendiées ; plusieurs d'entre eux ont été massacrés en défendant leurs
foyers. A Jérémie, ces scènes d'horreur se sont répétées d'une manière
plus tragique encore : on a armé contre eux des mains esclaves ; on a
payé leurs bourreaux ; on les a chassés de leurs biens -, on les a forcés
de fuir en emmenant avec eux leurs femmes et leurs enfans. Rarement les agitateurs sont les maîtres d'arrêter à propos les insurrections qu'ils ont fait naître, et c'est ce qui est arrivé à la Croix-desBouquets ; les esclaves révoltés des Crochus et du Fond-Parisien ne se
sont pas bornés à remplir leur exécrable mission; ils ont pillé et dévasté
la riche plaine du Cul de-Sac, et rien ne peut les contenir qu'une
confédération inviolable entre tous les citoyens pour expulser ceux qui
les instruisent et les excitent.
'arrêter à propos les insurrections qu'ils ont fait naître, et c'est ce qui est arrivé à la Croix-desBouquets ; les esclaves révoltés des Crochus et du Fond-Parisien ne se
sont pas bornés à remplir leur exécrable mission; ils ont pillé et dévasté
la riche plaine du Cul de-Sac, et rien ne peut les contenir qu'une
confédération inviolable entre tous les citoyens pour expulser ceux qui
les instruisent et les excitent. C'est surtout dans la ville du Port-au-Prince qu'est le siège de la
puissance de ces audacieux criminels ; c'est là que domine avec fureur
cette insolente faction tant de fois proscrite par les représenlans du
peuple français, couverte encore du sang que ses prétentions insensées
ont fait répandre ; rivale et à jamais ennemie de l'ancien gouvernement,
calomniant sans cesse la révolution française et ses plus zélés défenseurs, toujours d'accord avec les ministres qui ont fait le malheur de
la France, et constamment soutenue et protégée par tout ce qu'il y
avait dans l'assemblée constituante d'amis ardens du clergé, de la noblesse et de la monarchie. vrier 1793 : la nouvelle en parvint au Cap le 18 mars, à Saint-Marc, le 21. [1795] ciiAi'iTiii: IV. 81 C'est au Port-au-Prince que règne cet amas d'iiommes perdus de
dettes et de crimes, dont les propriétés obérées ne peuvent devenir
libres que par la banqueroute et l'indépendance ; qui qualifient cCé'
frafigers les Fronçais iiès en Europe ; qui, dans leur correspondance
publique, traitent l'esprit dont la convention nationale est animée
(C esprit dominant et effrayant, qui prêchent continuellement le mépris de la métropole et de ses mandataires. Accoutumés sous l'ancien régime à ramper dans les antichambres
de Paris et de Versailles, fiers des privilèges qu'ils partageaient avec la
ci-devant noblesse, toute leur ambition s'est portée à conserver les
abus du régime colonial ; ils ont insulté aux principes qui dirigeaient
la métropole ; ils ont fait de la révolution une spéculation de fortune ;
ils n'y ont vu qu'un moyen de plus d'éterniser leurs préjugés. Ce sont
ces mêmes hommes qui, forts de l'entourage perpétuel d'une horde de
scélérats stipendiés à Saint-Domingue \i^v\QS\iV\ncQsdJl\,d\\Q S pour y
perpétuer l'anarchie et punir ainsi la nation de ses succès en Europe ;
ce sont eux, dis-je, qui ont profané la sainte institution des clubs en
faisant de celui du Port-au-Prince une arène odieuse d'injures et do
dénonciations, où l'on provoquait sans cesse la résistance à la loi et à
l'avilissement des pouvoirs constitués. Ce sont eux qui, au nom de ce club, ont poursuivi l'estimable auteur
du journal de V Egalité, du seul ouvrage patriotique capable de purifier
l'esprit public delà colonie; ce sont eux qui, dans la municipalité,
l'ont fait dénoncer aux tribunaux et décréter ensuite de prise de corps,
contre toutes les lois qui garantissent aux Français la liberté de penser
et d'écrire. Ce sont eux qui, par des enrôlemens d'esclaves, ne cessent de provoquer laruine du système colonial, tandis qu'ils accusent la France
et ses délégués de vouloir attenter à sa conservation.
vrage patriotique capable de purifier
l'esprit public delà colonie; ce sont eux qui, dans la municipalité,
l'ont fait dénoncer aux tribunaux et décréter ensuite de prise de corps,
contre toutes les lois qui garantissent aux Français la liberté de penser
et d'écrire. Ce sont eux qui, par des enrôlemens d'esclaves, ne cessent de provoquer laruine du système colonial, tandis qu'ils accusent la France
et ses délégués de vouloir attenter à sa conservation. Ce sont eux qui, dans leur incroyable délire, ont osé arrêter l'un des
envoyés de la commission nationale, qui l'ont retenu prisonnier sur un
bâtiment de l'État où il a fallu toute la fermeté de l'équipage pour le
sauver de la fureur d'une troupe d'hommes égarés par leurs coupables
suggestions. Auteurs de tous les maux qui ont désolé Saint-Domingue,
la sévérité de la commission nationale les poursuivra partout. ■■ Les compagnons de Praloto , les aiatelots et gens sans aveu venus de
l'étranger. Nous prions le lecteur de noter ce passage, pour ce que nous aurons à dire plus tard : qu'il prenne note également du paragraphe relatif aux
soldats d'Artois. T, 11. V) 82 ÉTUDES SUR l'histoire D HAÏTI. Qu'ils se rassurent cependant, les hommes probes et tranquilles,
véritables adorateurs de la loi, qui, au milieu de tant de désordres,
forment encore la majorité de la ville du Pori-au-Prince ; trop longtemps tyrannisés par une poignée de séditieux, ils vont enûn en être
délivrés par le convoi qui partira pour France. Que les grenadiers de
la garde nationale qui viennent d'empêcher le massacre des prisonniers,
et qui, par ce trait de bravoure et de civisme, ont conservé les preuves
vivantes de la complicité des agitateurs du peuple avec les aristocrates
reconnus, se joignent à l'armée des amis de la France j qu'ils concourent à l'expulsion de nos ennemis communs : animés tous du même
esprit, nous poserons ensuite la base du bonheur de Saint-Domingue. Et vous, soldats des bataillons [ci-devant Artois et Provence ; vous
qui, croyant marcher sur la ligne du patriotisme, avez été si souvent
égarés par des perfides trop déguisés sous les couleurs nationales pour
être aisément reconnus, cessez à jamais rf'efreZej instrumeiis aceugles
d'une faction qui vous a si indignement trompés! Nés Français, le feu
sacré de la patrie brûle dans vos cœurs. Eh bien ! n'hésitez pas de vous
ranger autour des mandataires de la République, n'écoutez plus que
leurs ordres. Que vous importe la querelle des aristocrates de la peau ?
Vous n'êtes pas venus dans la colonie pour venger l'amour-propre des
ennemis de l'égalité, encore moins les prétentions des indépendans
contre la mère-patrie. Votre mission est de faire respecter les volontés
de la Répubhque, et surtout d'y obéir sans réserve et sans murmures. Dans ces circonstances, le commissaire civil a ordonné et ordonne
€6 qui suit : Article l^^ Déclarons les gardes nationales des quatorze paroisses de
l'Ouest en état de réquisition permanente, jusqu'à ce que par nous il
en ait été autrement ordonné. 2. Le citoyen gouverneur général pourra en ordonner le rassemblement en tel nombre et tel lieu qu'il jugera à propos, tant pour se préparer à la défense de l'ennemi extérieur que pour rétablir l'ordre au
Port-au-Prince, et marcher ensuite contre les esclaves révoltés delà
plaine du Cul-de-Sac.
des quatorze paroisses de
l'Ouest en état de réquisition permanente, jusqu'à ce que par nous il
en ait été autrement ordonné. 2. Le citoyen gouverneur général pourra en ordonner le rassemblement en tel nombre et tel lieu qu'il jugera à propos, tant pour se préparer à la défense de l'ennemi extérieur que pour rétablir l'ordre au
Port-au-Prince, et marcher ensuite contre les esclaves révoltés delà
plaine du Cul-de-Sac. 3. Faisons très-expresses inhibitions et défenses aux officiers municipaux des communes de s'immiscer directement ou indirectement
dans la formation des rassembleraens qui pourront être ordonnés par [1795] CHAPITRE IV. ^3 le citoyen gouverneur général, et ce, sous les peines portées par les lois
des 22 juin et 17 août derniers,
Ordonnons, etc., etc. A. cette proclamation énergique, A. Chanlatte ajouta
une adresse à tous les hommes de couleur de l'Ouest,
pour les inviter à seconder les mesures du commissaire
civil. La voici : Frères et amis, Quoi ! tandis qu'au milieu du désordre et de l'anarchie, quelques
courageux citoyens blancs nous donnent l'exemple de leur dévouement
à la mère patrie, en combattant pour le maintien des lois, pourrait-il
s'en trouver parmi nous qui restassent encore dans une lâche et coupable inaction ? Quoi ! nous qui devons tout à cette mère -patrie dont
nous tenons l'existence, nous aurions la bassesse de l'abandonner, à l'instant même oij ses délégués sont menacés ? Non loin de nous une
idée aussi barbare. Les hommes de la zone torride portent un cœur
reconnaissant, et leur vie n'est plus rien quand la loi a parlé. Réunissons-nous donc, frères et amis ; prouvons à la République française que
nos cœurs sont indignes d'ingratitude. Accourez de tous les points de
la colonie, citoyens régénérés, entourons les organes de la loi, et que
nos corps tombent mille fois sous les coups de nos misérables ennemis,
plutôt que de laisser avilit* un instant les lois de la République. Quels
reproches n'aurions-nous pas à nous faire, si nous ne volions tou& au
secours de la loi ? Quoi ! les commissaires civils eux-mêmes vont exposer leurs jours précieux ? Quoi ! des hommes qui ont abandonné pour
nous toutes les douceurs de leur patrie, courraient des dangers, et tous
tés citoyens de couleur ne les partageraient pas ? Ah ! frères ei amis,
si le crime triomphait un moment, si vous aviez le malheur de perdre
un seul de vos défenseurs, n'entendez-vous pas déjà au fond de \oà
cceurs cette bienfaisante patrie vous dire, avec l'accent de la plus vive
douleur : « Enfans ingrats, j'avais reconnu vos droits ; j'avais envoyé
« des hommes intrépides et vertueux pour vous faire partager, avec
« mes autres enfans, la somme du bonheur qui appartient à tous les
« hommes libres : vous les avez lâchement abandonnés, et ils sont
« morts victimes de leur devoir et de leur amour pour moi. »
au fond de \oà
cceurs cette bienfaisante patrie vous dire, avec l'accent de la plus vive
douleur : « Enfans ingrats, j'avais reconnu vos droits ; j'avais envoyé
« des hommes intrépides et vertueux pour vous faire partager, avec
« mes autres enfans, la somme du bonheur qui appartient à tous les
« hommes libres : vous les avez lâchement abandonnés, et ils sont
« morts victimes de leur devoir et de leur amour pour moi. » Craignons, frères et amis, que la République ne nous fasse un jour
des reproches aussi déchirans. Déployons toute notre énergie ; que nos 84 ÉTLDES SUR l'hISTOIRE d'hAÏTI. ennemis tremblent d'effroi en voyant la courageuse ardeur que nous
allons mettre à atiérer et anéantir cette faction insolente dont le foyer
est au Port-au-Prince ; jurons tous de ne point revenir qf^e le dernier
nen soit exterminé. Et vous, citoyens régénérés comme nous, vous
que ces scélérats, criblés de dettes et de crimes, appelaient autrefois
petits hlancs, vous qu'ils servent bassement aujourd'hui, parce qu'ils
voient que vous êtes, comme au sein de la France, la classe la plus
précieuse du peuple, ne vous laissez point aller aux suggestions perfides de ces hommes corrompus. Tant qu'ils auront besoin de vous, ils
vous caresseront, et ils tâcheront de vous briser comme un instrument
inutile et même dangereux, quand leurs fortunes seront réparées ;
vous apercevrez bientôt qu'ils n'eurent jamais d'autre but. Nous ne craignons pas qu'un seul de nos frères soit assez lâche pour
ne pas nous imiter ; plus de repos, amis, plus de grâces, écrasons cette
vermine infecte qui porte la désolation jusque dans nos mornes les plus
reculés. Songeons que les ennemis extérieurs nous défendent impérieusement de composer avec les agitateurs qui sont dans notre sein,
et purifions, par la mort, cette terre encore fumante de crimes. La foudre qui allait écraser, au Port-au-Prince, les
anciens partisans de l'assemblée générale de Saint-Marc,
partait de cette même ville où ils avaient établi le règne
de leurs doctrines si funestes à Saint-Domingue. L'histoire de ce pays offre plus d'une fois l'occasion défaire
de pareils rapprochemens, et Saint-Marc en particulier
en a fourni des exemples remarquables. Résolus à déployer la plus grande force contre le
Port au-Prince, les hommes de couleur, autorisés par
Sonthonax *, avaient enrôlé environ deux cents esclaves.
Les J)lancs leur en avaient donné l'exemple après la
déportation des suisses, par l'enrôlement des africains
au Port-au-Prince, sous les ordres de Cayeman ; par celui
des esclaves du quartier de Tiburon, sous les ordres de
Jean Kina, et dans d'autres localités : ils venaient en- ' Réponse de Pinchinal à Leborgne, etc., p. 17. [17135] CHAPITRE IV. 85 core tout récemment de placer ces mêmes africains sous
la conduite de Philibert, en soulevant en outre les
ateliers du Cul-de-Sac ; et des nouvelles parvenues de
Jérémie apprenaient qu'ils agissaient encore de la même
manière dans ce quartier. Mais les habitons de SaintMarc s'empressèrent d'adresser une pétition à Sonthonax, pour réclamer contre la violation de leurs propriétés.
etc., p. 17. [17135] CHAPITRE IV. 85 core tout récemment de placer ces mêmes africains sous
la conduite de Philibert, en soulevant en outre les
ateliers du Cul-de-Sac ; et des nouvelles parvenues de
Jérémie apprenaient qu'ils agissaient encore de la même
manière dans ce quartier. Mais les habitons de SaintMarc s'empressèrent d'adresser une pétition à Sonthonax, pour réclamer contre la violation de leurs propriétés. Nous donnons un extrait de cette pétition qui servit
de base, à la fin de la même année, à un acte plus fameux, publié à Saint-Marc même contre les commissaires civils. Saint-Marc, le 12 noars 1793. Les citoyens de Saint-Marc et de ses dépendances, justement alarmés des suites de l'attentat qui a été commis dans ta journée d'hier
sur leurs propriétés, par une partie de leurs concitoyens, ci-devant
dits de couleur, viennent réclamer du délégué de la République française l'exécution de la loi Précédemment, l'assemblée nationale avait mis sous la sauvegarde
de la nation les colons et leurs propriétés. Vos collègueset vous, citoyen commissaire, prévenus que des ennemis du bien public avaient fait précéder votre arrivée en cette colonie,
de méfiance sur vos principes contre les propriétés, vous vous êtes
em\)ve,&s,è% de rassurer les colons en déclarant solennellement, dans
vos discours d'installation, qu'invariablement attachés aux lois que
vous veniez faire exécuter, vous déclariez au nom de la métropole et
de l'assemblée nationale, que vous ne reconnaîtriez désormais que
deux classes d'hommes dans la colonie de Saint-Domingue : les libres],
sans aucune distinction de couleur, et les esclaves ; vous déclariez
qu'aux assemblées coloniales seules^ constitutionellement formées,
appartient le droit de prononcer sur le sort des esclaves. Vous déclariez que V esclavage était nécessaire à la culture et à la
prospérité des colonies, et qu'il n'est ni dans les principes ni dans la. .86 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI . 'volonté àe l'assemblée [nationale de toucher, à cet égard, aux prérogatives des colons. Vous déclariez que vous ne connaîtriez pour les amis de la France
que ceux qui le seraient de la constitution, sauf les modifications que
commandent V esclavage et les localités. Vous-même, citoyen commissaire, par votre proclamation du 4 décembre, vous avez particulièrement renouvelé dans une circonstance
périlleuse, la déclaration des mêmes principes. Pour fermer la bouche
aux agitateurs, et rassurer à jamais les bons citoyens, vous avez plus
particulièrement encore consacré que, s'il était possible que l'assemblée nationale égarée ^vA se porter à oublier les prérogatives des habitans de Saint-Domingue et à détruire dans le régime colonial le
germe de sa prospérité, vous déclariez que vous ne vous rendriez yamais l'exécuteur d'une pareille injustice ; vous déclariez que vous vous
y opposeriez de toutes vos forces, que vous en faisiez le serment
solennel. Et c'est au mépris d'une déclaration aussi solennelle, et c'est sous
les yeux de la loi même que des citoyens, égarés par une trop grande
susceptibilité, que vous avez même désapprouvée par votre proclamation du 24 février dernier, viennent attenter sur les propriétés de
leurs concitoyens, en enlevant publiquement et à main armée, jusque
dans l'asile des citoyens, des esclaves dont la plupart sont la seule
propriété de leurs maîtres ! . .. .
pris d'une déclaration aussi solennelle, et c'est sous
les yeux de la loi même que des citoyens, égarés par une trop grande
susceptibilité, que vous avez même désapprouvée par votre proclamation du 24 février dernier, viennent attenter sur les propriétés de
leurs concitoyens, en enlevant publiquement et à main armée, jusque
dans l'asile des citoyens, des esclaves dont la plupart sont la seule
propriété de leurs maîtres ! . .. . Jetez les yeux alors, citoyen commissaire, sur les suites affreuses
qui peuvent en résulter, si l'on opposait quelque résistance à leurs
demandes, et qui, au fond, n'auraient rien d'injuste, puisqu'elles ne
seraient le résultat que des promesses qui leur auraient été faites. Il
est sans doute impossible d'admettre aucune différence entre le mulâtre et le nègre esclave, puisque, suivant l'esprit de la loi et conformément à l'intention de tous les citoyens, l'état d'homme libre doit
seul distinguer tous les individus existans dans la colonie, cette observation juste et qui peut entraîner par ses conséquences de très-sérieuses réflexions, mérite, citoyen commissaire, que nous vous priions d'y
donner toute votre attention Cette pétition nous apprend que dans l'enrôlement
opéré, on avait surtout pris les mulâtres esclaffes. Que pouvait opposer Sonthonax à une telle mise en [1795] CHAPITRE IV. 87 demeure, fondée sur ses propres déclarations et celles
de ses collègues ? N'était-ce pas aussi une protestation
anticipée contre la liberté générale que ce commissaire
se vit forcé de proclamer quelques mois après ? Aussi
écrivit-il à la municipalité une lettre où nous remarquons
ces passages : « On se plaint d'enlèvement et d'enrôlement d'esclaves ; il est de votre devoir, citoyens, de vous opposer
à toute espèce de violation de la loi, et surtout à celle
qui devient un attentat aux propriétés. » Je vous enjoins, en conséquence, d'employer toute
l'autorité dont vous êtes revêtus, pour rassurer tous les
citoyens paisibles, et faire rendre aux maîtres, tous les
individus qui depuis ces derniers jours ont été soustraits
à leur autorité. » La municipalité obéit à cette invitation, en faisant
seulement défense aux maîtres de maltraiter aucunement les esclaves qui avaient été enrôlés. Son arrêté à
cet effet fut rendu le 12 mars également. C'est à tort, selon nous,' qu'à cette occasion et dans
sa réponse, Pinchinat accuse Sonthonax d'avoir voulu
servir les intérêts des maîtres: il pouvait simplement
l'accuser d'inconséquence, s'il est vrai qu'il autorisa,
comme l'affirme Pinchinat, cet enrôlement d'esclaves.
Par sa proclamation ci-dessus rapportée, Sonthonax fut
encore contraint de blâmer les factieux du Port-auPrince, pour avoir enrôlé des esclaves sous le nom d'africains et soulevé ceux de la plaine du Cul-de-Sac. A
moins de commettre une nouvelle inconséquence, il ne
pouvait approuver ce qui se passait dans cette ville
rebelle, lorsqu'il déférait à Saint-Marc aux réclamations
des propriétaires.
, cet enrôlement d'esclaves.
Par sa proclamation ci-dessus rapportée, Sonthonax fut
encore contraint de blâmer les factieux du Port-auPrince, pour avoir enrôlé des esclaves sous le nom d'africains et soulevé ceux de la plaine du Cul-de-Sac. A
moins de commettre une nouvelle inconséquence, il ne
pouvait approuver ce qui se passait dans cette ville
rebelle, lorsqu'il déférait à Saint-Marc aux réclamations
des propriétaires. 88 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. Nous saisissons cette circonstance pour faire remarquer qu'il n'est pas vrai, comme on l'a cru, que les
hommes de couleur et particulièrement Pinchinat, exerçaient une grande influence sur Sonthonax : à peine si
Polvérel lui-même pouvait en exercer sur cet esprit
absolu. Le fait que nous citons et les passages de l'écrit
de Pinctiinat démontrent le contraire : « Ce fut en vain,
y> dit-il, que nous lui représentâmes combien une paj) reille opération était injuste, et préjudiciable à la cause
ï) de la liberté : tous nos efforts furent inutiles. » Remarquons encore que les termes de la proclamation
de Sonthonax où il accusa les colons de ces enrôlemens
d'esclaves qui provoquent la ruine du système colonial,
et le dispositif de son article 2 oii il annonce l'intention de marcher contre les esclaves révoltésàu Cul-de-Sac
excluent tout projet de sa part de préparer leur affranchissement. Mécontens et irrités des préparatifs que Sonthonax
faisait â Saint-Marc contre le Port-au-Prince, les blancs
de la plupart des communes de l'Ouest refusèrent d'y
prêter leur concours. Les communes de Jacmel, des
Cayes-Jacmel et de la Croix-des-Bouquets prirent ouvertement la défense du Port-au-Prince , par leurs
actes où elles protestèrent contre le commissaire civil.
La commune du Port-au-Prince elle-même et son club
firent publier des diatribes contre lui : ils invitèrent les
paroisses de l'Ouest à se rallier à cette ville pour sa défense. La municipalité fut plus . modérée ou plus
adroite. Elle envoya à Saint-Marc une députation qui
porta une adresse à Sonthonax. Elle écrivit plusieurs
lettres à Polvérel, pour le prier de conjurer les maux [1793] CHAPITRE IV. 89 que préparait son collègue contre le Port-au-Pi-ince, en
l'invitant à venir dans son sein. B. Borgella prenait
ainsi ses précautions contre toutes les éventualités. On
va voir qu'elles lui servirent à merveille. Mais déjà Polvérel était arrivé h Saint-Marc oiî il
rejoignit Sonthonax. Leur entrevue fut cordiale et touchante ; ils se donnèrent publiquement des témoignages
d'affection, commandés en quelque sorte par leurs dissentimens antérieurs. Polvérel s'empressa de publier
son adhésion formelle à toutes les mesures prises par son
collègue. Il répondit aux lettres qu'il avait reçues de la
municipalité du Port-au-Prince , pour justifier les
mesures qu'ils allaient employer contre les factieux qui
paraissaient la dominer.
Sonthonax. Leur entrevue fut cordiale et touchante ; ils se donnèrent publiquement des témoignages
d'affection, commandés en quelque sorte par leurs dissentimens antérieurs. Polvérel s'empressa de publier
son adhésion formelle à toutes les mesures prises par son
collègue. Il répondit aux lettres qu'il avait reçues de la
municipalité du Port-au-Prince , pour justifier les
mesures qu'ils allaient employer contre les factieux qui
paraissaient la dominer. Décidés enfin à agir vigoureusement pour les réduire,
ils réunirent environ douze cents hommes, presque
tous des ciloijens du 4 a^^ril * . La ville de Saint-Marc et
ses environs en fournirent un détachement. Bauvais,
déjà sorti du Port-au-Prince avec ses frères, en amena
un autre de Léogane. Le vaisseau l' America, les frégates
la Fine et fAstrée, et la gabarre ta Normande étaient à
Saint-Marc : une partie des troupes fut transportée jusqu'à l'Arcahaie où elle débarqua pour se joindre à celles
qui allaient par terre, sous les ordres de Lasalle. Les
commissaires montèrent à bord de l' America. De son côté, la ville du Port-au-Prince avait beau- ' « C'est ainsi qu'on désignait alors les hommes de couleur, par une ex-
» pression heureuse qui confondait, pour ainsi dire, leur existence politique
« avec leur existence naturelle... Note de Gsrran , tome 3 du Rapport,
page 318. 90 ÉTUDES SUR l'histoire d'hMTI. coup plus de forces à leur opposer ; mais la peur sema
la division parmi ses habitans. Les factieux avaient fait
réparer les fortifications depuis un mois, par de nombreux esclaves : elles étaient garnies d'une artillerie considérable, tant du côté de la terre que du côté de la mer.
Les anciens canonniers de Pralotoy étaient encore, et
tout pouvait faire présager une vigoureuse défense de la
part de cette ville rebelle. Borel et son frère, Dumontellier , Philibert, Zik,
Binse, etc., dirigeaient la défense : c'étaient tous des
hommes d'action. Nous verrons dans le chapitre suivant quelle fut l'issue de cette lutte. CHAPITRE V. Blocus et canonnade du Port-au-Prince, par Polvérel et Sonthonax. — Résistance des factieux. — Borel s'enfuit à Jacmel et à la Jamaïque. — Soumission de la ville. — Réorganisation de la garde nationale et formation de
la légion de rÉgalilé. — Contribution de guerre et déportation des factieux.
— Soumission d'une partie de la province du Sud. — Lettres du ministre
Monge aux commissaires civils. — Lettre du ministre espagnol Pedro AcuHa
à Don Garcia. — Décrets de la convention nationale, des 5, 6, 15 et 19
mars 1793. — Projet de décret et maximes des colons à Paris. — Proclamation des commissaires civils, du 5 mai, sur l'esclavage. — Ecrit de J. Raymond. ^ Arrivée au Cap du gouverneur général Galiaud. ^ Polvérel et
Sonthonax vont à Jacmel. — Ils retournent au Port-au-Prince. — Ils
envoient Pinchinat, Albert, Nicolas Delétang et Rigaud, pour forcer la
Grande nse'à la soumission. — Ils vont au Gap.
1793. — Projet de décret et maximes des colons à Paris. — Proclamation des commissaires civils, du 5 mai, sur l'esclavage. — Ecrit de J. Raymond. ^ Arrivée au Cap du gouverneur général Galiaud. ^ Polvérel et
Sonthonax vont à Jacmel. — Ils retournent au Port-au-Prince. — Ils
envoient Pinchinat, Albert, Nicolas Delétang et Rigaud, pour forcer la
Grande nse'à la soumission. — Ils vont au Gap. Les commissaires civils arrivèrent le 5 avril 4795
dans la rade du Port-au-Prince. Le gouverneur Lasalle
marcha contre cette ville, du côté de la plaine du Guide-Sac : il vint occuper les positions de Brouillard et du
morne Pelet. Bauvais occupa celle de Bizoton, du côté
opposé. Lasalle avait sous ses ordres immédiats A. Chanlatte,
Martial Besse, Lapointe, Montbrun et Desfourneaux.
Avant de pénétrer dans la plaine, A. Chanlatte avait
établi des communications avec les nègres, par l'entrer
mise de Hyacinthe : ils facilitèrent les opérations de
l'armée*. Hyacinthe céda de nouveau à l'influence des Tableau 4e la vie militaire de Lasatie, p. 17. 92 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. hommes de couleur qui, en 1792, l'avaient porté à
soulever les ateliers contre Praloto. Il est présumable
qu'il était bien aise de se prononcer alors contre Borel
qui venait tout récemment d'arrêter Hanus de Jumécourt, ce dernier l'ayant influencé dans les mouvemens
dirigés contre les hommes de couleur. Ce jeune noir se
mettait ainsi au service de tous ceux qui lui donnaient
de l'importance aux yeux des ateliers du Cul-de-Sac. Il
reparut plus tard dans de semblables mouvemens. Espérant que le seul appareil de la force dont ils disposaient porterait les habitans du Port-au-Prince à se
soumettre à leur autorité, les commissaires civils s'empressèrent, de concert avec le gouverneur, d'y envoyer
un parlementaire porteur d'une lettre à la municipalité,
où ils établissaient leurs propositions : elles consistaient à
demander, — l'introduction de leur armée dans la ville,
— la reddition de ses forts, — et le désarmement des
habitans. Ils lui accordèrent trois jours pour se décider.
C'était témoigner de leur modération, pour porter les
factieux à réfléchir sur les conséquences de leur résistance. Il n'en fut rien. A cette sommation, la municipalité répondit par une
lettre du 6 avril, qu'elle fit porter aux commissaires
par une députation : elle la terminait ainsi « Citoyens,
> d'un seul mot vous pouvez nous sauver tous ; mais si
» une seule victime innocente est immolée, qu'aurez-
» vous à répondre à votre conscience, à la France, à
3> l'univers entier qui ne cesseront de vous le reproï cher? » Cette lettre menaçante fut suivie immédiatement, le
même jour, d'une réponse des commissaires civils, qui
reproduisait le texte de deux articles d'une loi du mois
par une députation : elle la terminait ainsi « Citoyens,
> d'un seul mot vous pouvez nous sauver tous ; mais si
» une seule victime innocente est immolée, qu'aurez-
» vous à répondre à votre conscience, à la France, à
3> l'univers entier qui ne cesseront de vous le reproï cher? » Cette lettre menaçante fut suivie immédiatement, le
même jour, d'une réponse des commissaires civils, qui
reproduisait le texte de deux articles d'une loi du mois [1793] CHAPITRE V. 95 de juillet 4791, concernant les rapports du pouvoir
municipal et de l'autorité militaire. Ils la terminaient
ainsi : « Nous vous prévenons que cette réponse est la
» dernière communication que nous aurons avec vous,
y> jusqu'à ce que la ville du Port-au-Prince soit parfaite-
» ment rentrée dans le devoir. » Le même jour, 6 avril, la municipalité rendit un arrêté
qu'elle fit publier avec la correspondance qu'elle avait
entretenue avec les commissaires. Dans cet acte, elle les
accusait de troubler l'ordre et la tranquillité publique ;
elle les rendait responsables de tous les troubles et malheurs qui surviendraient, en prétendant que les citoyens
du Port-au-Prince n'étaient coupables d'aucun crime, etc.
Cette publication excita et devait exciter les factieux qui
se voyaient plus spécialement menacés par l'autorité nationale. L'effervescence s'accrut. Le 8, le corps des négocians de la ville fît une longue
adresse aux commissaires, où ils étaient encore inculpés
et menacés de la responsabilité des événemens qui porteraient dommage au commerce de la métropole et aux
cultures. Le 9, cette adresse reçut une réponse de la part des
commissaires civils qui disaient aux négocians : « Nous
» serons toujours prêts à ouvrir les bras aux citoyens
* égarés qui rentreront dans le devoir ; mais il faut à
» tout prix que la loi et la souveraineté nationale soient
» respectées, et elles le seront. » Il était évident que la lenteur mise à faire toute attaque, indiquait l'intention des commissaires de laisser aux
hommes honnêtes le temps d'essayer de ramener les
factieux à la modération ou de les comprimer. Le 10 avril, la municipalité, chancelante et effrayée, 94 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. leur envoya une nouvelle dépùtation pour solliciter un
dernier délai : il lui fut accordé. Mais les commissaires
fixèrent toute la journée du 11 à cet effet, et déclarèrent
que si ce jour, avant six heures du soir, le gouverneur
général n'avait pas une réponse satisfaisante, et si le 12,
la ville n'accordait pas l'entrée à Tarmée, à six heures du
matin, les mesures prises recevraient irrévocablement
leur exécution. Loin de céder à cette injonction, la municipalité fit
imprimer un nouvel écrit injurieux pour les commissaires civils. Telle fut sa réponse dans la journée
du 11. Informés que les blancs de Jacmel allaient marcher
au secours du Port-au-Prince, en armant une troupe
d'esclaves ; craignant que celle de Bauvais ne suffît
pas à les combattre, et ayant enfin atteint les limites de
la modération, Polvérel et Sonthonax ordonnèrent à Lasalle de se disposer à agir. Ce vieux militaire mollissait en
présence de cette résistance des factieux dont il avait en
tant à se plaindre. Il paraît que la municipalité lui avait
fait proposer de laisser entrer la troupe de ligne, en excluant les hommes de couleur.
armant une troupe
d'esclaves ; craignant que celle de Bauvais ne suffît
pas à les combattre, et ayant enfin atteint les limites de
la modération, Polvérel et Sonthonax ordonnèrent à Lasalle de se disposer à agir. Ce vieux militaire mollissait en
présence de cette résistance des factieux dont il avait en
tant à se plaindre. Il paraît que la municipalité lui avait
fait proposer de laisser entrer la troupe de ligne, en excluant les hommes de couleur. Enfin, le 12 avril, à neuf heures du matin, le vaisseau et les deux frégates tirèrent chacun un coup de
canon à poudre. Mais tous les forts de la ville ripostèrent
à boulet : les bâtimens répondirent alors de la même
manière ; la canonnade continua jusqu'à cinq heures
de l'après-midi. Les maisons de la ville furent plus ou
moins endommagées : les forts Saint-Joseph et SainteClaire (aujourd'hui forts Lamarre et Benjamin) ^ qui
tiraient le plus sur les bâtimens, furent aussi ceux sur
lesquels ils dirigèrent davantage leur feu. A la première [1795] ciiAPiTUE m. 95 décharge, Jonou, un des affidés de Borel, fut emporté
par un boulet au fort Saint-Joseph ; et Augustin Borel
reçut la mort au fort Sainte-Claire. Onze autres victimes, d'après Sénac, un des colons
accusateurs aux Débats, quarante, selon Pamphile de
Lacroix, périrent durant cette longue canonnade. Des
bombes et des boulets rougis au feu furent lancés contre
les bâtimens. V America reçut un boulet qui Fenflamma,
mais le feu fut promptement éteint. Durant la canonnade,
Polvérel et Sonthonax se tinrent constamment sur le
gaillard d'arrière de ce vaisseau. La canonnade ayant cessé par les ordres des commissaires, ils envoyèrent un nouveau parlementaire
sommer la ville de se rendre. La municipalité y fut
alors disposée ; mais les factieux firent de nouveau tirer
des coups de canon sur les bâtimens. La nuit vint mettre
fin à cette lutte. Le lendemain matin, la municipalité députa deux de
ses membres, Chanlatte aîné et Pérussel, auprès des
commissaires, à l'effet, dit son procès-verbal du 15, de
prendre tous les tempéramens possibles pour l'entrée, sans
troubles, de l'armée du gouverneur général. C'était déguiser sa soumission sous l'apparence de conditions faites à
leur autorité. Il est à remarquer que l'arrêté pris par la municipalité ce jour-là ne fait pas mention du maire
B. Borgella, et que son procès-verbal atteste que plusieurs de ses membres n'ont pas paru à la séance : c'étaient ceux qui, comme lui, secondaient les vues de
BoreL Garran, dans son rapport, dit aussi que « ceux
» des membres de la municipalité qui étaient décidé-
» ment du parti de Borél, s'étaient retirés ^ »
conditions faites à
leur autorité. Il est à remarquer que l'arrêté pris par la municipalité ce jour-là ne fait pas mention du maire
B. Borgella, et que son procès-verbal atteste que plusieurs de ses membres n'ont pas paru à la séance : c'étaient ceux qui, comme lui, secondaient les vues de
BoreL Garran, dans son rapport, dit aussi que « ceux
» des membres de la municipalité qui étaient décidé-
» ment du parti de Borél, s'étaient retirés ^ » ' Rapport, t. 3, p. 347. Débats, t. 7, p. 263. 96 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏti. Les commissaires civils remirent une lettre aux deux
envoyés, datée du 15, par laquelle ils disaient à la municipalité que « si le retour du conseil général de la
» commune est sincère, il les trouverait disposés à
!• toute l'indulgence que leur ministère, le respect des
» lois et les ordres de la République leur permet-
» traient. » Ils lui disaient en oulre qu'ils avaient fixé,
dans une lettre au commandant delà place, du même
jour, l'entrée de leur armée à six heures du soir. « Pour
» vous donner le temps, ajoutèrent-ils, de combiner vos
» mesures avec le commandant de la place, nous sus-
» pendons, jusqu'à demain matin six heures, toute
» disposition hostile. Profitez du temps qui vous reste,
» si vous voulez qu'il nous soit permis de croire que
» vous n'êtes pas les excitateurs ou les protecteurs de la
» révolte. » En conséquence de cette sommation impérative, les
habitans effrayés achetèrent la fuite de Borel et de
ses adhérons : ils lui donnèrent une somme de soixantesix mille francs en espèces et des lettres de change sur la
Jamaïque pour trois cent mille francs. Au moyen de ces
valeurs, cet infâme agitateur consentit à quitter le Portau-Prince. Il en sortit avec ses affidés et \es africains de
Philibert ; et prenant la route des montagnes de la Charbonnière et du Fond-Ferrier, ils se rendirent à Jacmel. Accablé de dettes, comme beaucoup d'autres colons
de Saint-Domingue, Borel ne s'était fait révolutionnaire
que pour se tirer d'affaires avec ses créanciers, et s'enrichir par les rapines. Dès le 5 mars, il avait prié Lasalle d'appuyer une demande qu'il ht à Polvérel, de lui
permettre d'aller aux États-Unis, en lui accordant un sursis ponr payer ses dettes. En compensation de cette faculté [1795] CHAPITUE V. 97
de dettes, comme beaucoup d'autres colons
de Saint-Domingue, Borel ne s'était fait révolutionnaire
que pour se tirer d'affaires avec ses créanciers, et s'enrichir par les rapines. Dès le 5 mars, il avait prié Lasalle d'appuyer une demande qu'il ht à Polvérel, de lui
permettre d'aller aux États-Unis, en lui accordant un sursis ponr payer ses dettes. En compensation de cette faculté [1795] CHAPITUE V. 97 qu'il réclamait, il offrait aloi's à Lasallc de lui livre?'
cent cinquante des plus furieux agitateurs qu'il poussait
aux crimes *. Arrivé à Jacmel, il partit pour la Jamaïque
où il reçut un bon accueil des autorités anglaises. De là
il écrivit des lettres factieuses à la municipalité de Jacmel pour l'engager à résister aux commissaires civils,
en lui promettant le prochain appui des forces britanniques. Les relations établies depuis 4790 entre l'assemblée générale de Saint-Marc et cette île ; les propositions faites en 1791 par l'assemblée coloniale du Cap
et par l'assemblée provinciale du Port-au-Prince, au
gouverneur et à l'amiral de la station navale ; les intrigues qui se tramaient à Londres entre plusieurs colons
et le gouvernement britannique, dès le mois de février
1 793 ; la remise de diverses places de la colonie aux autorités anglaises dans la même année : tout indique
que Borel avait raison de promettre cet appui. Pendant
la présence des bâtimens de la République dans la rade
du Port-au-Prince, deux frégates anglaises, la Pénélope
et Vlpliigénie^ croisaient sur les côtes de la Gonave ; et
les factieux faisaient circuler une lettre de la Jamaïque,
dans laquelle on engageait les habitans à résister aux
commissaires civils. La fuite de Borel ayant facilité la soumission des habitans, le général Lasalle entra avec toute l'armée de
terre, le 15, à 6 heures du soir : elle occupa immédiatement les différens forts de la ville et autres postes. Le 14 avril, Polvérel et Sonthonax débarquèrent au
bruit d'une salve d'artillerie qui honorait en eux les 1 Rapport de Garran, t. 3, p. 349. De quelle espèce de marquis était donc
celui-là? Comment comprenait-il la noblesse de son origine? T. II. 7 98 ETUDES SUU L MISTOnUÎ D ÎÏÂITÎ. représenlans de la nation iVançaise à Saial-Domingue. Le général Lasalle reprit, au Port-au-Prince, son rang
de gouverneur général par intérim, que trois semaines
après il perdit par l'arrivée deGalbaud. Le lieutenantcolonel Desfourneaux fut nommé commandant de la
place. Le contre-amiral Sercey eut le commandement^de
la station navale ; il montait ie vaisseau l'Éole. La com.pagnie des canonniers qui avaient figuré au
Port-au-Prince depuis le commencement de 1791, sous
Praloto, fut licenciée par une proclamation des commissaires civils. On se rappelle qu'elle était composée de
Génois, de Maltais , de Napolitains et d'une foule d'autres misérables accourus de toutes parts. La garde nationale fut réorganisée dans le sens de la
loi du 4 avril. Bauvais reçut le commandement général
de celle de l'OuesL Boyon aîné eut celui de la gardenationale du Port-au-Prince : il était avec Bauvais à
Bizoton, pendant le blocus de la ville..
ée par une proclamation des commissaires civils. On se rappelle qu'elle était composée de
Génois, de Maltais , de Napolitains et d'une foule d'autres misérables accourus de toutes parts. La garde nationale fut réorganisée dans le sens de la
loi du 4 avril. Bauvais reçut le commandement général
de celle de l'OuesL Boyon aîné eut celui de la gardenationale du Port-au-Prince : il était avec Bauvais à
Bizoton, pendant le blocus de la ville.. Le 19 avrils les commissaires civils publièrent une
proclamation qui, en prononçant sur cette organisation
de la garde nationale, créa un corps de troupes régulières. Son article 10 portait : Il sera également formé une légion coloniale de
» douze cents hommes, dont six cents à cheval. Cette
j) légion portera le nom de Légion de f Egalité ; elle sera
» composée à l'instar de celles qui sont employées en
» France, » Elle fut divisée en infanterie, cavalerie et ai'tillerie;
Antoine Chanlatte en fut nonomé colonel : il eut le
commandement de tout le corps, qui prit le nom de
Légion de C Ouest, quand une autre légion semblable
fut formée aux Cayes, sous le nom de Légion du Sud |l7!)r>| cnAiTiUK V. î)î> par Delpccl), d'accord avec Polvércl et Souihoiiax. La légion de l'Egalilc avait dans ses rangs des blancs,
des mulâtres et des nègres. Le nombre priniilif en fut
augmenté par la suite. Mais dès lors, les africains qui
avaient accompagné Borel à Jacmel y furent incorporés
et devinrent libi^es par ce seul fait. Il en fut de même
des esclaves déjà déclarés libres par Roume, en 1792,
de quelques autres enrôlés à Jacmel sous le nom de
hussards^ et de plusieurs des chefs d'ateliers du Culde-Sac que Borel et Hanus de Jumécourt avaient soulevés en janvier 1795, notamment de ceux du canton
des Grands-Bois, voisin de la Croix-des-Bouquets. Le
fameux Hyacinthe acquit sa liberté définitive à cette
époque, par un acte spécial du 7 juin. Cette légion de l'Egalité est devenue comme le noyau
de toutes les troupes régulières qui se formèrent avec
le temps dans le pays, à mesure que les différentes
guerres, nées de ses révolutions, firent reconnaître la
nécessité de la création d'une armée. Avant l'organisation de la légion, Sonthonax avait formé au Cap, le
16 décembre 1792, six compagnies de troupes /rawc/îes
composées de nègres et mulâtres libres, qui furent une
force créée pour s'opposer aux manœuvres des blancs
de cette ville. Mais l'idée de la formation de la légion
est due à Polvérel surtout. Peu de jours après, les commissaires, ayant appris
que le conseil de la Grande-Anse avait créé aussi un
corps de six cents esclaves en troupes, rendirent une
proclamation, le 5 mai, pour annuler cette résolution
illégale et factieuse. Un des motifs de cet acte porte ; « Considérant que nulle autorité de la colonie n'a
» le droit de lever aucun corps armé sans notre ordre ex- ^00 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI.
Peu de jours après, les commissaires, ayant appris
que le conseil de la Grande-Anse avait créé aussi un
corps de six cents esclaves en troupes, rendirent une
proclamation, le 5 mai, pour annuler cette résolution
illégale et factieuse. Un des motifs de cet acte porte ; « Considérant que nulle autorité de la colonie n'a
» le droit de lever aucun corps armé sans notre ordre ex- ^00 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI. » près ; que l'article 8 de notre proclamation du 19 avril
» dernier défend à tous corps administratifs de dis-
» poser des munitions de guerre, subsistances et d'au-
» cune espèce d'effets, même en fournitures confiées au
» département de la guerre, sans une autorisation
» expresse de nous ou du gouverneur général ; que
» l'armement de six cents esclaves, ordonné par l'ar-
» rêté du conseil général de la commune de Jérémie,
)) indépendamment de ce qu'il serait une violation de
» notre proclamation, est encore un attentat à la pj^o-
» priété, et ne tend à rien moins quà la subversion en- » tière du régime colonial » Mais le conseil général de Jérémie ne se soumit pas
à cette proclamation. Les colons de la Grande-Anse,
se préparant déjà à effectuer la trahison qui se tramait
entre eux et le gouvernement britannique, gardèrent
cette organisation d'esclaves comme une force dont ils
auraient bientôt besoin. Il ne suffisait pas aux commissaires civils d'avoir
vaincu les factieux qui avaient tenu le Port-au-Prince si
longtemps en état de rébellion : les habitans, plus ou
moins, y avaient pris part. Ils furent donc traités en
vaincus, et subirent une contribution de guerre fixée à
quatre cent cinquante mille francs. Puisqu'ils avaient
pu donner une somme à Borel pour qu'il se retirât, ils
pouvaient et devaient être condamnés à payer les frais
de la guerre qu'ils occasionnèrent par leur faiblesse,
sinon par leur complicité. Cependant, les commissaires
n'exigèrent pas la totalité de la contribution, dont un
tiers au plus fut réellement payé. Une autre mesure de rigueur devenait plus urgente [171)5J CIIAIMTIIK V. 101 conlre les fauteurs de troubles qui n'avaient cessé
d'agiter cette malheureuse ville depuis trois ans : c'était
d'en éloigner les plus coupables. Dès l'entrée des commissaires, de nombreuses patrouilles arrêtèrent une
foule d'individus désignés par la clameur publique ; ils
furent emprisonnés. Toutefois, quelques jours après, les
commissaires en relaxèrent plus de cinq cents. Mais il y
en eut deux cent cinquante de déportés en France,
et d'autres aux Etats-Unis.
'agiter cette malheureuse ville depuis trois ans : c'était
d'en éloigner les plus coupables. Dès l'entrée des commissaires, de nombreuses patrouilles arrêtèrent une
foule d'individus désignés par la clameur publique ; ils
furent emprisonnés. Toutefois, quelques jours après, les
commissaires en relaxèrent plus de cinq cents. Mais il y
en eut deux cent cinquante de déportés en France,
et d'autres aux Etats-Unis. Certes, on peut croire, ainsi que le dit Garran, que,
dans cette circonstance, les hommes de couleur et les
blancs qui marchaient d'accord avec eux, exercèrent une
certaine pression surPolvérel et Sonthonax. Mais n'estil pas vrai de dire aussi que ces commissaires furent
déterminés à ordonner ces nombreuses déportations,
par ce seul motif, — qu'il fallait éloigner de la colonie
les colons qui, au Port-au-Prince comme au Cap, se
montraient rebelles aux lois de la métropole et à l'autorité de la commission civile, déléguée pour y rétablir
l'ordre et la tranquillité publique ? Etait-il convenable»
prudent, d'y laisser ceux qui s'étaient le plus compromis
dans la résistance du Port-au-Prince et qui auraient pu
recommencer leurs coupables manœuvres, dès que l'occasion s'en fût présentée? Lesévénemensqui vont bientôt
se passer au Cap ne justifient-ils pas Polvérel et Sonthonax de ces mesures rigoureuses, alors qu'ils étaient
autorisés par les lois à être encore plus rigoureux, en
faisant juger ces hommes rebelles et dangereux par des
tribunaux militaires? En les éloignant de Saint-Domingue, ils les renvoyaient dans la mère-patrie, dans
un pays civilisé ; et cette déportation était encore préférable aux risques qu'ils auraient courus devant ces Î(M ÉTUDES SUR L liiSTOIRE D HAÏTI. tribunaux qui, dans les dissensions civiles, sont souvent des instrumens de mort dans les mains du vainqueur. Mais, à ce sujet, écoutons les appréciations de la
commission des colonies, par l'organe de son rapporteur : « Peut-être, dit Garran \ était-il difficile de mieux
» faire dans les circonstances critiques où ils se troo-
» valent. îl est certain, el; les événemens qui s'étaient
» passés au Port-au-Prince le prouvent assez, que beaui> coup de ces déportés étaient des boute-feu livrés
» au parti de Borel et de l'étranger, également ennemis
» de la révolution qu'ils feignaient d'embrasser avec
> emportement, et de la métropole qu'ils dénigraient
» sans cesse. Il est trop vrai que le temps des révolu-
» tions, même de celles qui conduisent à la liberté,
» n'est pas l'époque où l'on jouit le mieux de ses bien-
» faits; et l'espèce humaine doit s'estimer heureuse
» quand les mesures qu'elles entraînent ne sont qu'a-
» veugtes et sévères, sans être barbares et sanguinaires.
» L'histoire ne nous a pas transmis une seule de ces
» crises qui n'ait entraîné le bannissement et l'arrestation
» d'un grand nombre d'hommes. Malgré l'heureuse
» situation des Etats-Unis pour opérer sans grandes
» secousses une révolution qui nous paraît si pure dans
» le lointain d'où nous la voyons, malgré la douceur
» des mœurs notionales, et tant d'institutions favorables
» à l'humanité, il est certain que des comtés entiers
» ont TU une grande partie de leurs habilans désarmés ^
» bannis ou arrêtés comme loyalistes. Rien n'indique
grand nombre d'hommes. Malgré l'heureuse
» situation des Etats-Unis pour opérer sans grandes
» secousses une révolution qui nous paraît si pure dans
» le lointain d'où nous la voyons, malgré la douceur
» des mœurs notionales, et tant d'institutions favorables
» à l'humanité, il est certain que des comtés entiers
» ont TU une grande partie de leurs habilans désarmés ^
» bannis ou arrêtés comme loyalistes. Rien n'indique ^ Rapport, t. o, p. 358. jl71)r>J ciiAi'rniE y. 405 ■) d'ailleurs dans les actes les plus secrets des commis-
» saires civils, qu'ils se soient déterminés par des sen-
» timens personnels de haine et de cupidité. Les tristes
» usages de la guerre, auxquels l'imperfection de la
f> police laisse encore usurper le nom de lois, les au-
» raient autorisés à instituer des tribunaux militaires,
» qui pardonnent bien rarement aux vaincus. Ils avaient
» devant les yeux les commissions prévôtales que l'assem-
» blée coloniale avaient établies dans toutes les paroisses
» de la colonie. Ils se détournèrent de ces institutions
» barbares, et ne firent juger personne dans la colonie,
» parce qu'ils n'y auraient pu trouver des tribunaux
» impartiaux enfin, ils étaient formellement auto-
» risés par les décrets qui réglaient leurs pouvoirs, à
» faire ces déportations, en envoyant à la métropole les
» motifs de leurs arrêtés et les pièces justificatives. » On ne peut que se ranger du côté de ces raisonnemens
si sages, et si conformes aux sentimens d'humanité qui
devraient toujours guider les hommes. C'est dans les dissensions intestines des peuples, c'est dans les guerres civiles surtout que ces sentimens devraient toujours prévaloir, pour atténuer les maux inévitables qu'entraînent
ces perturbati-ons dans l'ordre social. Mais hélas ! combien n'aurons-nous pas à nous indigner, dans la suite de
cette histoire, de ce que cet exemple tracé aux colons de
Saint-Domingue ait été méconnu par eux, quand de nouvelles circonstances leur eurent donné la faculté d'exercer une grande influence sur les gouvernemeos qui se
succédèrent dans ce pays ! Nous les verrons acharnés à
poursuivre de leur haine implacable des hommes qu'ils
ne considérèrent toujours que comme des ennemis, et
les désigner à la fureur d'un pourvoit hypocrite ou à celle i04 ÉTUDES SUR l'hiSTOIUE d'iIAÏTI. d'une autorité systématiquement violente, tous deux également coupableSj et aux yeux de la morale et à ceux de
la saine politique. Le succès obtenu contre le Port- au-Prince par les commissaires civils appuyés des hommes de couleur, donna
une nouvelle force à ceux-ci dans presque toutes les paroisses de la province du Sud. Secondés des blancs qui
voulaient l'exécution de la loi du 4 avril, ils comprimèrent ceux qui étaient du parti des indépendans, effrayés
du résultat de la lutte de leur parti dans TOuest, contre
l'autorité nationale. Jérémie seul et tout le quartier de
la Grande-Anse, favorisés par leur isolement, se prêtèrent
de mauvaise grâce à la soumission qu'ils lui devaient. Ce
n'est que le 18 avril, après avoir appris l'entrée des commissaires civils au Port-au-Prince, que le procureur de
cette commune commença une correspondance avec eux,
mais dénuée d'authenticité : rien n'indiquait que les lettres qui leur furent adressées émanaient de la municipalité ^
érémie seul et tout le quartier de
la Grande-Anse, favorisés par leur isolement, se prêtèrent
de mauvaise grâce à la soumission qu'ils lui devaient. Ce
n'est que le 18 avril, après avoir appris l'entrée des commissaires civils au Port-au-Prince, que le procureur de
cette commune commença une correspondance avec eux,
mais dénuée d'authenticité : rien n'indiquait que les lettres qui leur furent adressées émanaient de la municipalité ^ La ville de Jacmel, toute dévouée au parti de Borel,
céda aussi à l'empire des circonstances. Apprenant que
les paroisses de Léogane, du Grand-Goave, du PetitGoave et de Baynet avaient offert leurs forces aux commissaires civils pour la soumettre à leur autorité, les blancs
de Jacmel licencièrent les africains que Borel y avait laissés et les renvoyèrent au Port-au-Prince. Baudoin, commandant de la garde nationale, et plusieurs autres chefs
qui partageaient son opinion en faveur de l'indépendance
de la colonie, partirent pour la Jamaïque ou les Etats1 Débats, t. 7, p. 93 et suivantes. [1795] CHAPITRE V. 405 Unis. Dans les premiers jours du mois de mai, la municipalité écrivit aux commissaires pour leur annoncer la
soumission de cette ville. Pendant que les colons s'efforçaient, dans l'Ouest et
dans le Sud, d'opposer à la commission civile la résistance dont nous venons de raconter les circonstances,
d'autres colons qui se trouvaient à Londres agissaient
auprès du cabinet britannique, pour le porter à accepter
les offres qu'ils n'avaient cessé de lui faire, depuis
1789, de livrer Saint-Domingue à la Grande-Bretagne.
La guerre ayant été déclarée à cette puissance par la
France, le 1^'' février 1 795, les ministres anglais ne se
crurent plus obligés de garder aucun scrupule à ce sujet.
Déjà, comme nous l'avons dit, des relations fréquentes
existaient entre les autorités de la Jamaïque et les traîtres
qui aspiraient à ravir à leur patrie cette précieuse colonie.
Le ît^ février, le gouvernement anglais expédia des ordres à cet effet au général Adam Williamson, gouverneur
de la Jamaïque \ De son côté, le gouvernement français, qui n'ignorait
pas ces menées infâmes des colons, dut prendre des mesures pour les contrecarrer efficacement. Il savait aussi
que l'Espagne, dont les agens dans la colonie voisine
n'avaient que trop favorisé la révolte des esclaves de la
province du Nord, s'entendait avec la Grande-Bretagne.
La guerre avait été également déclarée à cette puissance
dont la dynastie était alliée à celle de l'infortuné LouisXVI,
qui venait de périr si tragiquement sur i'échafaud révolutionnaire.
ons, dut prendre des mesures pour les contrecarrer efficacement. Il savait aussi
que l'Espagne, dont les agens dans la colonie voisine
n'avaient que trop favorisé la révolte des esclaves de la
province du Nord, s'entendait avec la Grande-Bretagne.
La guerre avait été également déclarée à cette puissance
dont la dynastie était alliée à celle de l'infortuné LouisXVI,
qui venait de périr si tragiquement sur i'échafaud révolutionnaire. 1 Pamphile de Lacroix, l. p. 266. Uïù ÉTUDES SUR l'hÏSTÔIUE d'hAÏTI. En conséquence, le ministre Monge adressa à Polvére!
etSonlhonax deux lettres dans le mois de février, pour
leur prescrire les mesures à prendre dans ces graves conjonctures. Dans celle du 15, il leur disait : Je vous ai adressé, citoyens, les instructions que le conseil exécutif
m'a chargé de vous transmettre ; il vous a ordonné, au nom de la patrie
et de nos lois, de faire toutes les dispositions nécessaires pour repousser
les ennemis de notre liberté. Je me repose à cet égard sur votre zèle,
sur votre courage, et je ne puisque vous recommander de ne négliger
aucun moyen pour assurer à la République française la conservation
de Saint-Domingue. Parmi les précautions que l'état des circonstances
exige, une des plus importantes est de ne confier la garde des forts qu'à
des hommes dont vous soyez parfaitement sûrs. Vous n'ignorez pas
qu'il a existé et qu'il existe peut-être encore à Saint-Domingue un
parti ennemi de la révolution; que des émissaires de cette faction liberticide ont été envoyés, sous divers prétextes, à la Jamaïque Je ne doute pas que les braves citoyens de couleur ne versent jusqu'à la
dernière goutte de leur sang pour la métropole qui leur a rendu l'existence politique dont la tyrannie les avait privés. Vous avez assez gagné
Seur confiance, ils connaissent assez l'erreur dans laquelle on les avait
plongés pour ne pas suivre vos sages conseils, pour ne pas préférer la
mort à un joug oppresseur. C'est sur eux surtout que se repose le
conseil; leur intérêt particulier se trouve étroitement lié avec l'intérêt
général, et ils ne peuvent l'abondonner sans trahir leur propre cause. J'approuve donc, ainsi qu'on me l'a assuré, que vous leur ayez
donné la garde des forts, après les malheureux événemens du 6 décembre (au Cap). Bientôt, je l'espère, ils participeront aux bienfaits
<le la nation, comme les autres défenseurs de la patrie Le conseil
exécutif laisse d'ailleurs à votre prudence le choix des moyens que
vous croirez propres à augmenter le nombre des défenseurs de SaintDomingue, ou à lui en créer de nouveaux. Les circonstances et le ,
bien public vous serviront de guides
donné la garde des forts, après les malheureux événemens du 6 décembre (au Cap). Bientôt, je l'espère, ils participeront aux bienfaits
<le la nation, comme les autres défenseurs de la patrie Le conseil
exécutif laisse d'ailleurs à votre prudence le choix des moyens que
vous croirez propres à augmenter le nombre des défenseurs de SaintDomingue, ou à lui en créer de nouveaux. Les circonstances et le ,
bien public vous serviront de guides Il est une infinité de mesures, de précautions à prendre dans les circonstances actuelles; le conseil ne peut vous les indiquer, vous les
puiserez dans votre sagesse, vous vous concerterez avec ceux dont vous \ Par les grades militaires, le commandement. Que le lecteur prenne note
4e ce paragraphe, par rapport à ce qui sera relaté en 179^5. [1793] ciiAPiTiiL V. 107 croirez uiile de prendre les conseils Songez que vous êtes investis
de la confiance de la nation, de la convention nationale, du conseil
exécutif; que le salut de la colonie de Saint-Domingue est remis
entre vos mains, que vous devez la défendre de V ambition des ennemis
du dehors et de la ra^c des ennemis de l'intérieur. Ayez enfin sans
cesse devant les yeux que, si vous y rappelez le calme, que si vous lui
rendez son ancienne splendeur, vous aurez bien mérité de la pairie.
Est-il une plus douce récompense pour des républicains ? Dans sa lettre du 26 février, Monge leur disait: Je vous fais passer iarrêté du conseil exécutif par lequel il a décidé
que le ministre des affaires étrangères notifierait à la convention nationale la rupture ouverte de la cour d'Espagne comme hostilités imminentes, conformément aux lois existantes. Cet arrêté doit vous servir de guide dans les circonstances actuelles.
Vous devez faire traiter actuellement les Espagnols en ennemis ; vous
devez déployer tous vos moyens pour tâcher de leur enlever cette portion de nie dont la terre languit sans culture sous leurs bras fainéans.
Que ceux qui ne possèdent point de biens à Saint-Domingue marchent sur la partie espagnole, ils y trouveront des terrains qu'ils
pourront rendre fertiles. Engagez les hommes de couleur à s'armer
contre ces nouveaux ennemis. Bientôt, comme je vous l'ai déjà marqué (dans la lettre du 15), on va organiser des légions franches dans
les colonies. Prévenez le décret à cet égard Voyez s'il ne serait pas possible de tirer parti des jioirs révoltés
contre les Espagnols. Concertez-vous à cet égard avec ceux que vous
croirez dans le cas de vous donner des avis salutaires; consultez l-^s
circonstances et l'esprit public : qu'ils vous servent de guide ^.. Chose singulière ! le 22 février, le ministre du roi d'Espagne, Pedro Acuna, donnait à Don Joachim Garcia, gouverneur et capitaine générale SanîO"Domingo,desinstruc^
tions semblables pour la conquête de la partie française
au moyen des esclaves révoltés ! Il avait devancé de quatre
jours le ministre du conseil exécutif. Donnons ici un ex-
l-^s
circonstances et l'esprit public : qu'ils vous servent de guide ^.. Chose singulière ! le 22 février, le ministre du roi d'Espagne, Pedro Acuna, donnait à Don Joachim Garcia, gouverneur et capitaine générale SanîO"Domingo,desinstruc^
tions semblables pour la conquête de la partie française
au moyen des esclaves révoltés ! Il avait devancé de quatre
jours le ministre du conseil exécutif. Donnons ici un ex- * Débats, t. 5, p. 58 el 68. 108 ÉïUDiis SLR l'histoire d'haïti. trait de sa lettre à ce sujet ' . Il accusait réception de
dix-sept dépêches de Don Garcia : Sa BJajesté, dit-il, a daigné approuver toutes les mesures prises par
voire seigneurie, parce qu'elles se trouvent conformes à la situation et
aux circonstances où se trouve cette île, aux ordres qui vous ont été
donnés par ce ministère et à la bonne harmonie qui existait alors entre
cette cour et celle de France, en vertu des conveiiiions et traités qui
étaient en vigueur. Riais, comme la nation française, oubliant les
devoirs les plus sacrés et abandonnée avec fureur à ses caprices et à ses
passions, a foulé aux pieds tout d'un coup, non-seulement le respect
dû à cette couronne, mais encore à toutes les couronnes d'Europe, en
exécutant sur l'auguste personne de son légitime souverain l'attentat
aussi atroce qu'horrible, dont la connaissance est bien notoire; S. 31.
veut qu'en même temps qu'au reçu delà présente dépêche, la guerre
sera probablement déclarée à cette nation, V. S. emploie avec la plus
grande promptitude, efficacité et dissimulation, les moyens nécessaires
et propres à gagner et allier à notre parti, celui des brigands, nègres
et mulâtres, de même que celui des royalistes /nécontens du nouveau
gouvernement établi par la nation française A cette fin, il conviendra de gagner Jean-François, Hyacinthe et les autres chefs alliés
des noirs, pour combattre les troupes et les habitansde la partie française attachés à la nouvelle constitution, jusqu'à obtenir sa parfaite
conquête et sa réunion à notre couronne : à cet effet, vous leur accorderez les secours nécessaires, en leur promettant la protection royale
de S. M., en assurant aux uns comme aux autres, aux nègres comme
aux mulâtres, au nom de S. M. dès à présent et pour toujours, libertés, exemptions, jouissances et prérogatives comme à ses propres
sujets ; et à eux tous, des établissements avantageux dans les terres
et possessions de la partie française ou dans la partie espagnole.. Pour
obtenir que les royalistes, les nègres et les mulâtres soient instruits de
ces dispositions, il sera nécessaire que V. S. se serve d'émissaires fidèles et discrets qui puissent, avec ruse et réserve, les leur en faire,
part, de manière qu'ils arrivent à mettre à exécution le plan projeté,
avant qu'on puisse se préparer à y résisteiv En cela, le très-révérend
archevêque pourra y contribuer par lui-même et par quelques ecclésiastiques discrets et zélés, qui ejiflammeront Vâme de ceux qui
voudraient embrasser notre parti, par des exhortations opportunes et
se serve d'émissaires fidèles et discrets qui puissent, avec ruse et réserve, les leur en faire,
part, de manière qu'ils arrivent à mettre à exécution le plan projeté,
avant qu'on puisse se préparer à y résisteiv En cela, le très-révérend
archevêque pourra y contribuer par lui-même et par quelques ecclésiastiques discrets et zélés, qui ejiflammeront Vâme de ceux qui
voudraient embrasser notre parti, par des exhortations opportunes et 1 Lettre trouvée par nous dans les archives de Sanlo-Domingo. [1795] CIIAPITKE V. 10!) l'espérance d'un meilleur sort. Je proviens ce prélat de ces dispositions.
11 ne serait pas non plus désavantageux d'employer quelques nègres de
notre colonie, d'une fidélité ceriaine, lesquels passant dans les camps
dss brigands^ tâcheront non-seulement de les aider dans leurs entreprises,mais encore de les [)ersuader et de les rassurer dans les promesses
de liberté et d établissement que S. M. leur fait sous sa domination . Le surplus de cette dépêche, très- confidentielle, informait Don Garcia que des ordres avaient été donnés aux
gouverneurs des îles de Cuba et de Porto-Rico, de Caracas et au vice-roi du Mexique, de lui fournir des secours
en troupes et en argent, et lui accordait tous pouvoirs nécessaires pour parvenir au but désiré, en laissant tout à
sa prudence et à sa sagacité déjà éprouvées depuis près de
deux ans, au sujet de la révolte des esclaves du Nord,
auxquels il avait fourni des armes et des munitions. Vainement le ministre espagnol se fondait-il, dans cette
dépêche, sur la mort deLouisXVÏpour donner de pareilles
instructions : l'état de paix subsistait entre la France et
l'Espagne, quand les agens espagnols, dans le but de la
contre-révolution, excitaient les noirs à continuer leur
insurrection. Une réflexion toute naturelle naît des dépêches dont
nous venons de donner un extrait. Entre les deux gouvernemens qui convoitaient respectivement le teiritoire que leurs pays possédaient à
Saint-Domingue, lequel était plus dans son droit, suivant
. le droit de la guerre ? Evidemment, c'est le gouvernement français. Depuis
le mois d'août 1791 oitTinsurrection des esclaves a commencé, il est avisé de toutes les intrigues ourdies dans la
colonie française par ses propres agens contre-révolutionnaires, qni ne veulent pas se soumettre au nouvel ordre
de choses produit par la révolution de 1789, et qui s'en1 10 ETUDES SUR L HISTOIRE D liAlTl. teiideot avec ceux de l'Espagoe pour troubler la tranquillité de cette contrée- En février 1795, il est encore avisé
de toutes les combinaisons arrêtées ou présumées de la part
des rois de l'Europe, pour vaincre la France à cause du
grand crime qui vient de s'y commettre. Cette intervention
dans ses affaires domestiques lui crée le droit de se défendre, de défendre son pays et ses possessions par tous les
moyens qui sont en son pouvoir. La conquête de la partie
espagnole entre nécessairement dans ce droit ; et au moment où il l'ordonne, il sait que presque tous les colons
français se préparent à livrer la partie française à la
Grande-Bretagne et à l'Espagne. Cependant , la partie
espagnole fut conquise, non à Saint-Domingue, mais sur
les frontières de l'Espagne, par les succès que les armées
françaises y ont obtenus et qui amenèrent la paix de Bâle,
en iim.
la partie
espagnole entre nécessairement dans ce droit ; et au moment où il l'ordonne, il sait que presque tous les colons
français se préparent à livrer la partie française à la
Grande-Bretagne et à l'Espagne. Cependant , la partie
espagnole fut conquise, non à Saint-Domingue, mais sur
les frontières de l'Espagne, par les succès que les armées
françaises y ont obtenus et qui amenèrent la paix de Bâle,
en iim. Remarquons ensuite que les instructions données à Don
Garcia, de promettre la liberté aux noirs, justifient d'avance la liberté générale que Sontlionax d'abord, et Polvérel
aprèslui, se virent cow^î'ai«^s de proclamer à Saint-Domingue, en faveur des nombreux infortunés dont on voulait
faire des instrumens, pour se nuire réciproquement. Mais voyons ce qui a suivi les instructions de Monge
aux commissaires civils : voyons quels forent les actes de
la métropole et ceux de ses agens revêtus du pouvoir dictatorial que les colons, plus que leurs instructions, les
forcèrent d'exercer à Saint-Domingue. Le 5 mars 1795, la convention nationale rendit le décret suivant : La convention nationale, sur le rapport de son comité de défense
générale, décrète :
Article l Toutes les colonies françaises sont déclarées, jusqu'à ce [17î)5] criAPiniF. V. Ht qu'il Cîi ait été autrement «lalué, comnio eu éial de guerre. 11 est
enjoint, néanmoins, aux gouverneurs généraux et aux autres agens
militaires, ainsi qu'aux officiers de l'administration civile, de se concerter avec les commissaires nationaux civils, <'i crobcir à toutes leurs
réquisitions. 2. Tous les hommes libres des colonies qui voudront prendre les
armes pour la défense intérieure et extérieure des colonies, sont autorisés à se réunir en légions ou compagnies franches qui seront organisées par les gouverneurs généraux et les commissaires civils, d'après
les lois existantes, auxquelles il ne pourra être dérogé. 5. Lesdits commissaires nationaux et gouverneurs généraux sont
autorisés à faire provisoirement, dans les règlemens de police et de
discipline des ateliers, tous les changemens qu'ils jugeront nécessaires au maintien de la paix intérieure des colonies. 4. Le ministre de la marine donnera les ordres nécessaires pour
faire transporter en France le régiment au Cap, qui prendra son rang
dans la ligne. 5. Les citoyens qui ont été déportés de Saint-Domingue par ordre
des commissaires nationaux Ailhaud, Sonthonaxet Polvérel, ou qui le
seraient, ne pourront y retourner qu'après la cessation des troubles
dans cette colonie, et qu'après en avoir obtenu une autorisation spéciale du corps législatif. Le ministre de la marine est chargé de donner les ordres nécessaires à tous les ports, pour l'exécution de celte
disposition. 6. La convention nationale approuve la formation des compagnies
franches d'hommes libres faite à Saint-Domingue, sous les ordres des
commissaires nationaux civils. 7. Le ministre de la marine est chargé d'organiser pareillement en
compagnies franches tous les naturels des colonies actuellement en
France, conformément aux lois existantes, et de les faire passer le plus
prompteraent possible à Saint-Domingue. Le 6 mars, un jour après ce premier décret, la convention nationale rendit celui qui suit :
nationale approuve la formation des compagnies
franches d'hommes libres faite à Saint-Domingue, sous les ordres des
commissaires nationaux civils. 7. Le ministre de la marine est chargé d'organiser pareillement en
compagnies franches tous les naturels des colonies actuellement en
France, conformément aux lois existantes, et de les faire passer le plus
prompteraent possible à Saint-Domingue. Le 6 mars, un jour après ce premier décret, la convention nationale rendit celui qui suit : La convention nationale confirme les mesures prises par les commissaires nationaux civils Polvérel et Sonthonax, les autorise à poursuivre et faire lever la subvention du quart de revenu sur tous les habitans de la colonie de Saint-Domingue, d'en faire verser le produit 112 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. dans la caisse du receveur de la colonie, et de prendre toiita les mesures qui leur paraîtront nécessaires pour assurer la défense de la
colonie contre les ennemis intérieurs et extérieurs. On le voit : la défense de Saint-Domingue est la pensée
qui préoccupe spécialement la convention nationale.
Elle est une suite naturelle de l'état de guerre où se trouve
la France avec les puissances maritimes, des instructions
données par le ministre Monge" aux commissaires civils,
par ses deux lettres du mois de février. Les pouvoirs précédemment donnés à ces commissaires sont confirmés de
nouveau ; les mesures qu'ils ont déjà prises sont approuvées ; ils sont autorisés à prendre encore toutes celles
qu'ils jugeront nécessaires au salut de cette colonie. C'est
la dictature confiée à leur patriotisme reconnu par leurs
actes précédens. En approuvant les déportations déjà
consommées, la convention prévoit que d'autres peuvent
être encore nécessaires : celles exercées tout récemment
au Port-au-Prince sont d'avance sanctionnées. Le 2^ article du décret du 5 mars contient une disposition singulière : la convention est tellement convaincue du mauvais vouloir des colons envers la France, qu'elle n'ordonne pas la formation de tous les hommes libres en
légions ou en compagnies franches ; elle laisse seulement
cette faculté à ceux qui voudront le faire ; et elle ne compte
à cet égard que sur le concours des mulâtres et des nègres
libres. Cette disposition concernant les légions est évidemment ce qui a fourni à Polvérel l'idée de la formation de la légion de l'Egahté au Port-au-Prince. Une autre disposition plus importante et qui est corrélative aux instructions du ministre concernant le parti à
tirer des noirs révoltés, c'est celle qui attribue aux commissaires civils, concurremment avec les gouverneurs gé- [1793J cnAMTUE V. H5 liéraux, le pouvoir de faire provisoirement, dans les réglemens de police et de discipline des ateliers, tous les
changemens qu'ils jugeront nécessaires, en vue du maintien de la paix intérieure des colonies. On voit par cette
disposition que la convention pressent toutes les difficultés qui pourront naître des ordres mêmes qui ont été
donnés à Polvérel et Sonthonax, d'employer les noirs révoltés à la conquête de la partie espagnole. S'il faut que
ces hommes, armés depuis plus d'un an, restent encore
esclaves après avoir servi les vues du gouvernement français contre ses ennemis, à quoi bon ce concours de leur
énergie ? La convention ne définit rien, parce qu'elle ne
peut bien juger de la situation présente dans la colonie,
ni prévoir tous les incidens qui peuvent survenir : elle
laisse tout à la sagacité de ses agens, à leur prudence
et à leur patriotisme éclairé. Elle ne pouvait mieux faire
sur une pareille question.
hommes, armés depuis plus d'un an, restent encore
esclaves après avoir servi les vues du gouvernement français contre ses ennemis, à quoi bon ce concours de leur
énergie ? La convention ne définit rien, parce qu'elle ne
peut bien juger de la situation présente dans la colonie,
ni prévoir tous les incidens qui peuvent survenir : elle
laisse tout à la sagacité de ses agens, à leur prudence
et à leur patriotisme éclairé. Elle ne pouvait mieux faire
sur une pareille question. Mais les colons qui étaient à Paris, les anciens commissaires de l'assemblée coloniale, Page etBrulley qui,
malgré sa dissolution, continuaient toujours leurs fonctions auprès de la convention nationale, en se faisant
jacobins exaltés depuis la mort du roi, se réunirent, se
concertèrent pour empêcher l'exécution des décrets des
5 et 6 mars. Ils étaient trop habiles pour ne pas reconnaître que ces décrets, en confiant la dictature à
Polvérel et Sonthonax, les rendaient arbitres suprêmes
de la question de l'esclavage ou de l'affranchissement
général. Ils intriguèrent donc, comme toujours ils
avaient fait, comme ils firent constamment, auprès de
la convention ; et, à la faveur du masque de patriotisme
qu'ils prirent, ils réussirent à en obtenir de nouveaux
décrets, les 15 et 19 mars, par lesquels la convention T. II. 8 ÎI4 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÎTÎ. ordonna qu'il serait sursis à l'expédition des deux pré*-
cédens qui furent renvoyés à Texamen des comités de
marine et des colonies. 'Cependant, déjà le ministre Monge les avait expédiés.
Polvérel les reçut par une dépêche qui lui fut adressée
particulièrement, à la date du 18 mars *. Mais, il ne suffisait pas aux colons d'avoir obtenu le
sursis dont nous parlons. Page et Brulley continuèrent
d'assiéger le comité de marine et des colonies et le
comité de salut public, et chacun de leurs membres en
particulier, afin d'entraver les mesures du gouvernement
et de le porter à des résolutions qui eussent été funestes
à la colonie» s'ils avaient été écoutés. Dans une des nombreuses notes qu'ils remirent aux comités, Page proposait ce qu'on va lire. Observations préliminaires. Les mesures politiques valent mieux que les mesures coactives. Uo
bon décret vaut à lui seul une armée. Aperçu d'un projet de décret convenable. 1° Chaque colonie fera sa législation et réglera son administration
intérieure. 2° Les rapports extérieurs de chaque colonie seront réglés par fa
convention nationale. 3° Le commerce entre la France et les colonies sera franc, libre et
exempt de tous droits. 4° Tous décrets antérieurs sont révoqués, excepté celui du 28 mars
1792, quant aux dispositions qui établissent l'égalité politique entre
ks hommes de couleur et les blancs. S*' Sonthonax, Polvérel et Delpech sont mis hors la loi. 6° Le comité de salut public prendra les mesures convenables pour' ^ Débats, t. 6, p. 182, 183 et 205. — Ces décrets lui parvinrent au commencement de mai 1793, d'après Sonthonax. De cette époque jusqu'au mois
de juin 1794, les commissaires ne reçurent aucune comraunicatiouïofficreHe du
gouvernement français. [4795] ntiAiMTr.E v. H5
ch sont mis hors la loi. 6° Le comité de salut public prendra les mesures convenables pour' ^ Débats, t. 6, p. 182, 183 et 205. — Ces décrets lui parvinrent au commencement de mai 1793, d'après Sonthonax. De cette époque jusqu'au mois
de juin 1794, les commissaires ne reçurent aucune comraunicatiouïofficreHe du
gouvernement français. [4795] ntiAiMTr.E v. H5 faire exécuter le présent décret et pour porter secours et protection à
Saint-Domingue. Il proposait ensuite les mesures qu'il jugeait convenables. Parmi elles, six mille hommes de troupes, surtout le 9^ régiment dit de Normandie, que Blanchelande avait envoyé en France; la mise en réquisition des colons qui étaient en France, dont le civisme
serait connu; la séquestration, au profit des défenseurs
de la colonie, du revenu de ceux des colons suspects ; àes
canonniers, de l'artillerie, des armes, des munitions,
deux mille chevaux de selle et de trait à prendre aux
Etats-Unis, etc. Enfin, organiser à Saint-Domingue un
directoire de douze membres, dont six à la nomination
du comité de salut public et les six autres à celle des
colons. Et les instructions à donner à ce directoire seraient : 1° De traiter avec une égalité parfaite les citoyens, saris distinction
de couleur. 2° De tenir les troupes en haleine et de ne jamais les fatiguer. 3" D'entretenir des espions parmi les récoltés (les noirs), de connaître les blancs qui dirigent leurs mouvemens, et mettre leurs têtes
à prix. De corrompre, égorger ou empoisonner les chefs de la révolte. De traiter acec les révoltés et leur proposer l'invasion de la
Jamaïque. Telles étaient les propositions et les maximes immorales professées par ces hommes altérés du sang de leurs
semblables. Robespierre lui-même recula devant leur
application. On peut fort bien croire que, si Page proposait de
mettre à prix les têtes des blancs comme lui, de cor--
rompre, égorger ou empoisonner les chefs noirs des 116 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hAÏTI. révoltés, il ne réservait pas sans doute un meilleur sort
aux mulâtres et nègres libres. Toutefois, si ces propositions ne furent pas acceptées,
c'est à l'une d'elles qu'on doit attribuer la résolution
prise par la convention, de décréter d'accusation Polvérel, Sonthonax etDelpech*. En possession des instructions ministérielles qui leur
parvinrent avant les décrets, Polvérel et Sonthonax rendirent leur proclamation du 5 mai 1795, datée du
Port-au-Prince, qu'ils firent publier en français et en
langage créole, pour être plus à la portée de ceux qui en
étaient l'objet. Lisons les motifs et le dispositif de cet
acte, pour pouvoir apprécier la conduite de ces deux
commissaires en cette circonstance. « Ce n'est pas chez les esclaves qu'il faut chercher * Lorsqu'aux Débats, Sonthonax produisit cette pièce émanée de Page personnellement, ce colon ne rougit pas de défendre ses horribles propositions,
en prétendant qu'il était d'usage, à la guerre, d'entretenir des espions parmi
ses ennemis. «Je recommandais, dit-il, de corrompre, d'égorger ou. (Pempoi-
» sonner les chefs de la révolte. Eh bien ! si les gouvernemens ne publient pas
» ces maximes, ils les pratiquent »
Débats, Sonthonax produisit cette pièce émanée de Page personnellement, ce colon ne rougit pas de défendre ses horribles propositions,
en prétendant qu'il était d'usage, à la guerre, d'entretenir des espions parmi
ses ennemis. «Je recommandais, dit-il, de corrompre, d'égorger ou. (Pempoi-
» sonner les chefs de la révolte. Eh bien ! si les gouvernemens ne publient pas
» ces maximes, ils les pratiquent » « A l'ordre ! A l'ordre! repartit vivement Garran de Coulon, président de
la commission des colonies Les mauvaises maximes sont pires que les crimes
» eux-mêmes; elles sont capables de pervertir la morale publique; il n'est pas
» permis de s'en servir, même pour sa justiGcation. » Après Page, — Brulley, qui fit observer qu'il ne signa pas cette pièce, voulant cependant justifier les maximes professées par son collègue, eut l'infamie
de dire : « J'étais malade ou absent quand cet écrit fut présenté, « Je l'aurais
« signé sans cela, ou J'y aurais fait quelques modifications. Mais si je vous
» disais, citoyens, que l'on n'aurait alors usé que de leprésailles » « Je te rappelle à l'ordre, répondit Garran : on ne peut pas empoisonner, » même par représailles Tu ne peux pas justifier de pareilles représailles! « c'est corrompre la morale publique.,. On ne feut pas enseigner la théorie
» de t" empoisonnement (a) « Qu'on est heureux de pouvoir citer des paroles aussi mémorables, de la part
d'un défenseur des droits de toute l'espèce humaine , à côté des maximes
perverses des colons qui n'avaient de respect pour les droits d'aucun homme ,
pas même pour ceux des blancs comme eux ! (n) Débat», I. 5, p. 139 à 151. [1795] CHAPITRE V. ii7 3) les causes de leur insurrection; ce n'est ni pour eux ni
» d'eux-mêmes qu ils se révoltent : ils ne font que céder
» à des impulsions étrangères. Leurs agitateurs, leurs
» meneurs nont rien de commun avec le sang africain:
M ce sont des Français, fds de Français, citoyens de Saint-
)) Doming'ue, qui ont voulu que la colonie fût détruite,
» ou que du moins elle cessât d'exister pour la France ;
y> ce sont eux qui, après avoir excité la guerre des gens
» de couleur, pour faire égorger les hommes libres les
>» ims par les autres, ont armé les esclaves contre les
» hommes libres pour achever d'exterminer à Saint-Do-
» mingue toutes les ramifications, toutes les nuances de la
» race européenne^. Veut-on encore des preuves de
» cette vérité depuis longtemps reconnue ? Il n'a fallu
» que la fuite de Borel et de sa horde pour ramener
B au devoir les esclaves insurgés de la Croix-des-Bou-
» quets. C'est donc sur des têtes libres qu'il faut frapper,
» si l'on veutjaire cesser les insurrections des esclaves.
y> Mais comment est -il si facile aujourd'hui de faire
» circuler et adopter des projets de révolte dans les
» ateliers ? C'est que les ateliers sont mal surveillés, mat
» contenus ; c'est que les esclaves sont traités avec inhu-
» manité; c'est qu'on n'exécute ni les lois qui obligent
6 les propriétaires à tenir sur leurs ateliers un nombre
B de surveillans proportionné à celui des esclaves, ni
» celles qui ont pourvu au bon traitement des esclaves.
si facile aujourd'hui de faire
» circuler et adopter des projets de révolte dans les
» ateliers ? C'est que les ateliers sont mal surveillés, mat
» contenus ; c'est que les esclaves sont traités avec inhu-
» manité; c'est qu'on n'exécute ni les lois qui obligent
6 les propriétaires à tenir sur leurs ateliers un nombre
B de surveillans proportionné à celui des esclaves, ni
» celles qui ont pourvu au bon traitement des esclaves. » Pour remédier à ces abus, nous n'avons pas besoin
» de faire de nouvelles lois sur le sort des esclaves,
» mais seulement de rappeler et de faire exécuter sévèM ment les lois qui existent sur cette matière. » Hélas! que fera-t-on encore en 1799 el 1800? dis ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HA iTI. Tels sont les motifs de cet acte où les commissaires
civils établissent clairement que le fait de la révolte
des esclaves ne peut être imputé à ces malheureux,
mais bien aux hommes libies, à des Français, — les
Européens, — à des fils de Français, — les cotons. Cest
sur Leurs têtes qu il faut fi^apper, disent-ils, si l'on veut
faire cesser les insurrections des esclaves :ils constatentde
plus que les esclaves sont traités avec inhumanité, qu'on
n'exécute pas les lois qui ont pourvu à leur bon traitement. Voilà donc les commissaires civils qui se présentent
comme les protecteurs des infortunés qui gémissent
depuis près de deux siècles sous les dures lois de l'esclavage. Que vont-ils ordonner en leur faveur ? Passons
au dispositif de cette proclamation. Le ^ ^^ article remet en vigueur les ordonnances de
Louis XIV, du mois de mars 1685 (code noir), de
Louis XV, en 1724, et de Louis XVI, du 5 décembre
i784. Ces différentes lois réglaient la police et la discipline
des ateliers, qui sont maintenues par la proclamation
du 5 mai, sauf quelques modifications dont le but est
d'assurer aux esclaves l'exécution des dispositions favorables qu'elles contenaient et qui n'étaient pas toujours
suivies par les maîtres. Ainsi, l'empêchement mis aux
travaux des dimanches et fêtes ; l'assignation d'un petit
terrain sur chaque habitation à chacun des esclaves,
pour la plantation de vivres et de légumes à son profit personnel ; l'obligation imposée aux propriétaires
de faire des plantations de vivres spéciales pour garantir les esclaves de la disette ; de délivrer tous les ans
h chacun d'eux deux habillemens, appelés rechanges [1795J ciiAi'iiUE V. 119 dans les colonies ; de tenir les hôpitaux des habitations
en état, afin que les esclaves malades puissent être bien
soignés ; de dispenser les femmes enceintes de tout travail à certaines époques de la grossesse; la défense faite
aux maîtres, par l'ordonnance de 1784, de frapper un
esclave de plus de cinquante coups de fouet, de le faire
mourir à force de coups et de mauvais traitemens,
défense commune aux procureurs , gérans et économes, etc. : toutes ces dispositions relativement [favorables aux esclaves sont rappelées et prescrites, sous,
peine de grosses amendes et de poursuites criminelles,
s'il y a lieu, contre les déhnquans. La proclamation
prescrit également le nombre d'hommes libres qu'il
faut à chaque habitation, en raison du nombre des esclaves, un par quarante esclaves, afin que la pohce et
la discipline puissent y être maintenues convenablement.
urs , gérans et économes, etc. : toutes ces dispositions relativement [favorables aux esclaves sont rappelées et prescrites, sous,
peine de grosses amendes et de poursuites criminelles,
s'il y a lieu, contre les déhnquans. La proclamation
prescrit également le nombre d'hommes libres qu'il
faut à chaque habitation, en raison du nombre des esclaves, un par quarante esclaves, afin que la pohce et
la discipline puissent y être maintenues convenablement. Tel est le premier côté de la médaille. Voyons aussi
quel en est le revers. L'article 22 de la proclamation fait défense aux esclaves
d'avoir des armes, telles que fusils, pistolets, épées, sabres, manchettes, flèches, lances et même gros bâtons:
tous ceux qui seront trouvés porteurs de telles armes sevont fouettés. Le 25^ prescrit la peine de mort contre tout esclave
qui frappera son maître, sa maîtresse, son mari ou leurs
enfans, si les coups sont apparens ou que le sang en est
sorti; et alors même que ces traces du délit n'existeraient
pas, si c'est au visage qu'ils ont été frappés, la peine de
mort n'en sera pas moins prononcée contre l'esclave.
Pour un soufflet, par exemple, peine de mort. Le 20^ prescrit une punition sévère et même la mert, 420 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. s'il y a lieu, s'il s'agit de toutes autres personnes libres qui
auraient été frappées. Le 27^ prescrit la punition sévère ou la mort, s'il y a
lieu, contre tout esclave qui aura volé chevaux, mulets,
bœufs ou vaches. Les mêmes 'peines sont déterminées contre tout esclave
qui aura volé des armes définies par l'art. 22, ou volé
et enlevé pirogue, bateau, canot ou autres bâtimens. L'article 50 ordonne de couper le jarret à tout esclave
qui sera surpris dans un bateau ou autres bâtimens-étrangers, avec l'intention de se sauver dans un autre pays'; et
si, avant de s'évader ou pendant qu'il est à bord, il avait
commis tout autre méfait, il sera puni de mort. Les mêmes
peines sont prescrites dans le cas de complot de la part
d'esclaves, dans le but d'enlever de telles embarcations. L'article 52 punit au fouet par la main du bourreau et
l'estampage ou marque de la lettre V (voleur) à l'épaule
droite, tout esclave qui aura volé moutons, cabrits, cochons, volailles, grains, fourrages, bois, fèves, légumes
ou autres denrées. L'article 54 ordonne de couper les oreilles et de marquer
à l'épaule gauche de la lettre M (marron), à tout esclave
qui aura été marron ou fugitif pendant un mois, à partir
du jour de la déclaration faite à la justice par le maître ou
son représentant. Le 55^ article fait grâce à tout esclave qui aura quitté
les camps des révoltés un mois après la publication de
cette proclamation. Mais si après être rentré chez son
maître, il retourne en marronnage et qu'il soit pris, il aura
les oreilles coupées, et la lettre M lui sera appliquée à
l'épaule gauche.
esclave
qui aura été marron ou fugitif pendant un mois, à partir
du jour de la déclaration faite à la justice par le maître ou
son représentant. Le 55^ article fait grâce à tout esclave qui aura quitté
les camps des révoltés un mois après la publication de
cette proclamation. Mais si après être rentré chez son
maître, il retourne en marronnage et qu'il soit pris, il aura
les oreilles coupées, et la lettre M lui sera appliquée à
l'épaule gauche. L'esclave déjà fugitif qui aura subi la peine des oreil- [1795] CHAPITRE V. 121 les coupées et de la marque à l'épaule gauche, et qui se
sera enfui de nouveau, sera marqué M à Tépaule droite
et aura le jarret coupé : tel est le texte de l'article 50. Les lettres V et M remplaçaient les fleurs de lys an code
noir. La royauté étant abolie, il fallait d'autres signes. Telle fut la loi draconienne rendue le 5 mai \ 795 par
Polvérel et Sonthonax, revêtus des pleins pouvoirs à eux
délégués par la convention nationale, et par les instructions ministérielles qui leur prescrivent de tâcher de tirer parti des esclaves révoltés contre les Espagnols. Autorisés à prendre toutes les mesures qui leur paraîtront nécessaires pour le maintien de la paix intérieure et pour
assurer la défense de la colonie, ils débutent ainsi par
les dispositions pénales que nous venons de relater, d'après leur proclamation. Hâtons-nous de dire, comme une sorte d'atténuation
au reproche que l'histoire est en droit de faire à leur mémoire, que par le 57^ article de ce code inflexible, ils disposent que tout esclave accusé devra être jugé par les
mêmes juges qui prononcent sur le sort des hommes libres. C'est sans doute un principe salutaire dans la société, que d'être jugé par des tribunaux réguliers ; mais
nous craignons que cette attribution était illusoire, à
raison de la qualité des juges de Saint-Domingue, tous
ou presque tous propriétaires d'esclaves ; nous craignons
que la passion du maître pouvait l'emporter sur l'équité
du magistrat é Nous le craignons d'autant plus, qu'à peine cet avantage est accordé aux esclaves accusés, l'article qui suit ne
leur accorde le droit d'appel aux conseils supérieurs, que
dans les cas où ils auraient été condamnés à mort ou à l±2 ETUDES SUR l'hISTOIRE D'ilAÏTl. avoir le jarret coupé : dans tous les autres cas, les jugemens sont sans appel. Et cependant, l'article 32 du code
noir leur accordait toujours ce droit d'appel aux conseils
souverains, sans distinction de cas : il voulait qu'ils fussent jugés avec les mêmesjbrmalités que les personnes libres. Loin d'améliorer la situation des esclaves, la proclamation Tempirait.
été condamnés à mort ou à l±2 ETUDES SUR l'hISTOIRE D'ilAÏTl. avoir le jarret coupé : dans tous les autres cas, les jugemens sont sans appel. Et cependant, l'article 32 du code
noir leur accordait toujours ce droit d'appel aux conseils
souverains, sans distinction de cas : il voulait qu'ils fussent jugés avec les mêmesjbrmalités que les personnes libres. Loin d'améliorer la situation des esclaves, la proclamation Tempirait. En rendant compte de cet acte inconcevable, le rapport
de Garran dit : « Sans doute, plusieurs des peines énony> cées dans la proclamation des commissaires civils sont
» non-seulement beaucoup trop sévères, mais même véri-
» tablement barbares : on y condamne à avoir les oreilles
» et le jarret coupés l'esclave qui, après une première
» évasion, écoutera une seconde fois le cri de la nature
» pour se soustraire à la plus intolérable tyrannie. . . . S'ils
» n'ont pas cru pouvoir se permettre de supprimer ces
» horribles mutilations, qu'elles prononçaient (les an-
» ciennes lois), en cas de récidive, contre les nègres niar-
» rons, ils en ont du moins ôté la peine de mort, qui avait
» lieu dans le code noir pour la troisième fois. »
hf Nous trouvons ces excuses fort indulgentes ; car nous
avons cité sept cas où la peine de mort est établie dans la
proclamation. C'était le résultat du régime odieux de l'esclavage, nous en convenons avec la commission des colonies ; mais nous disons qu'au 5 mai 1795, après les précédensfaits et les actes déjà relatés descommissairescivils,
ils n'étaient nullement dans l'intention ni de préparer ni
de prononcer l' affranchissement général des esclaves. Pour mieux juger de leurs intentions à cet égard,
voyons ce que l'un et l'autre ont dit dans les Débats pour
se justifier de cet acte. Après s'être défendu sur son opinion contenue dans [1795] ciiAi'iTBE V. 12r> son discours du 20 septembre 1792, à leur irislallation,
et consignée encore dans leur proclamation du 24 ; après
avoir expliqué les motifs qui le portaient à penser que
l'esclavage des noirs était nécessaire, et les motifs qui le
firent changer d'opinion à cet égard, Polvérel ajoute :
« On a dit : Vous étiez, au mois de mai 1795, les enne-
» mis fortement prononcés de la liberté des noirs; à cette
» époque, vous ne vouliez pas la leur donner. // est vrai
» qu'alors ce n'était pas notre intention : nous ne connais-
» sions que très-imparfaitement les bases sur lesquelles
y> la République française était fondée. Nous nous croyions
» encore renfermés dans les limites des pouvoirs qui
» nous avaient été donnés dans le cours de l'assemblée
» législative »
enne-
» mis fortement prononcés de la liberté des noirs; à cette
» époque, vous ne vouliez pas la leur donner. // est vrai
» qu'alors ce n'était pas notre intention : nous ne connais-
» sions que très-imparfaitement les bases sur lesquelles
y> la République française était fondée. Nous nous croyions
» encore renfermés dans les limites des pouvoirs qui
» nous avaient été donnés dans le cours de l'assemblée
» législative » Plus loin, il dit : « Voilà, citoyens, dans quel esprit
» j'étais au mois de mai 1795, sur l'incompétence où était
M la commission civile, pour prononcer snr la liberté des
» esclaves. Je n'avais donc garde de croire alors qu'il était
^) en notre pouvoir de donner la liberté aux noirs... Pour
» juger des motifs qui ont nécessité la publication de
)i cette proclamation et de l'esprit qni nous l'a fait faire,
» il faut vous en lire le préambule ; il faut aussi vous
» faire remarquer auparavant dans quelle circonstance
» nous étions. Le Nord de la colonie était dévasté par
» les nègres en révolte ; dans le Sud, des nègres révoltés
» étaient rassemblés, campés et armés près desCayes ;
» dans l'Ouest, la coalition des contre-révolutionnaires
î avec les patriotes, coalition dont je vous donnerai les
» preuves dans le temps, avait tendu à exciter la révolte » dans le Cul-de-Sac et dans les mornes environnans » Un des grands objets de la réclamation des noirs, un
i> des fijrand s motifs de leur insurrection, était lesmau124 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. D vais traitemens qu'ils essuyaient de toutes parts * » Plus loin encore, Polvérel dit : « Quelles étaient donc
» les lois qui n'étaient pas exécutées? Les voici. C'étaient
p les articles 42 et 45 de l'édit de 1685, qui défendaient
» aux maîtres de maltraiter, de mutiler, de faire périr
» leurs esclaves sans l'autorité de la justice, sans l'inter-
» vention de la justice... Maintenant, citoyens, vous pouM vez juger si notre proclamation du 5 mai annonce des
y> ennemis des noirs, si cette proclamation a eu pour
» objet d'adoucir ou d'aggraver le sort des esclaves *. » A son tour, Sonthonax ayant à se défendre pour la proclamation du 5 mai, dit ces paroles : » Lorsque nous avons publié l'édit de 1685, c'est-àD dire le code noir, ainsi que l'ordonnance concernant
» les procureurs gérans, rendue en 1784 (le 5 décem-
» bre), nous ne l'avons fait, comme mon collègue vous
î) l'a expliqué dans le temps, que pour forcer les proprié-
» tairesàêtre moins barbares que la loi. II y avait dans le
» code noir un article terrible, qui prononçait la peine de
D mort contre le marronage. Nous n'avons pas cru pouï voir l'admettre, parce que nous n'avons pas cru qu'un
» esclave pût être condamné à mort pour le seul fait de la
» fuite. Nous nous sommes permis de le supprimer : la
» commission et la convention me jugeront à cet égard ;
» je m'en rapporte à leur prudence ^. » L'intention était bonne, sans doute ; mais il restait
toujours dans la proclamation sept cas de mort, et encore
plus de cas de fouet, d'oreilles coupées, de jarrets coupés.
C'était horrible à ordonner contre les esclaves, lorsque 1 Débats, t. 2, p. 349, 350, 352 et 353.
' Débats, t. 3. p. 8 et 11.
5 Débats, t. 6, p. 93. [17951 CHAPITRE V. Ii25
, sans doute ; mais il restait
toujours dans la proclamation sept cas de mort, et encore
plus de cas de fouet, d'oreilles coupées, de jarrets coupés.
C'était horrible à ordonner contre les esclaves, lorsque 1 Débats, t. 2, p. 349, 350, 352 et 353.
' Débats, t. 3. p. 8 et 11.
5 Débats, t. 6, p. 93. [17951 CHAPITRE V. Ii25 les motifs de cet acte attribuaient rinsurrection de ces
malheureux à leurs maîtres, lorsque les commissaires reconnaissaient que ces maîtres conspiraient pour livrer la
colonie à Tétranger, lorsqu'ils venaient de donner la liberté à beaucoup d'esclaves, en les enrôlant dans la légion de l'Egalité. Et pourquoi n'ont-ils pas supprimé entièrement l'article du code noir relatif à l'esclave fugitif?
Un homme n'a-t-il pas le droit de fuir la tyrannie qui
l'opprime? Dans la séance du 6 ventôse an 5, où Polvérel avait
donné ses dernières explications à ce sujet, Sonthonax
aussi avait dit ces paroles auxquelles nous nous rangeons
volontiers : (( Les colons ont dit d'abord que j'avais toujours été
» étranger, ainsi que Polvérel, à la cause des noirs ; que
M j'avais cherché à aggraver leur sort, et que je m'étais par
» conséquent contredit avec les écrits que j'avais publiés
j> en France sur les noirs. Il faut bien distinguer entre le
B philosophe ami de l'humanité, qui médite dans son ca-
» binetsur les droits des hommes, e^ le fonctionnaire pu-
» blic chargé de l'exécution des lois. Le premier est le
» maître d'aller aussi loin qu'il veut dans la théorie du
» bonheur des hommes; il cherche tous les moyens de
» perfectionnement de l'espèce humaine et de la sociabi-
» lité. Le second est circonscrit dans le cercle étroit des
» lois : il ne lui est pas permis de Toutre-passer ; il devienM drait criminel. J'ai publié dans le journal des Révoluw tiens de Paris mes opinions sur les noirs : vous allez
» voir, en en extrayant dix lignes seulement, si je mériT> tais ce reproche. Après avoir discuté la conduite de
» l'assemblée de Saint-Marc et de Peinier, je dis, page
yy 523, n° 63 : 'J26 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. - » Quant à la traite et à l'esclavage des nègres, les goii-
» vernemens de l'Europe auront beau résister [aux cris
» de la philosophie;, aux principes de liberté universelle
» qui germent et se propagent parmi les nations, qu'ils
» apprennent que ce n'est jamais en vain qu'on montre
» la vérité aux peuples ; que l'impulsion une fois don-
» née, il faudra absolument céder au torrentqui doiten-
)) traîner les anciens abus, et que le nouvel ordre de
» choses s'élèvera, malgré toutes les précautions qu'on
» prend pour en retarder l'établissement. Oui, nous
» osons le prédire avec confiance , un temps viendra,
» et le jour n'est pas loin, où l'on verra un Africain à
» tête crépue, sans autre recommandation que son bon
» sens et ses vertus, venir participer à la législation dans
» le sein de nos assemblées nationales.
ner les anciens abus, et que le nouvel ordre de
» choses s'élèvera, malgré toutes les précautions qu'on
» prend pour en retarder l'établissement. Oui, nous
» osons le prédire avec confiance , un temps viendra,
» et le jour n'est pas loin, où l'on verra un Africain à
» tête crépue, sans autre recommandation que son bon
» sens et ses vertus, venir participer à la législation dans
» le sein de nos assemblées nationales. y> Lorsque je fis cette prédiction, j'étais loin de penser
» que moi-même je convoquerais les assemblées primai-
» res, qui enverraient ensuite des députés à la conven-
» tion nationale. Vous voyez donc que j'étais loin d'être
» l'ennemi des noirs, d'être l'ennemi des droits et de
» l'égalité générale des hommes * . » Nous citons ces paroles avec bonheur ; nous louons
Sonthonax d'avoir professé de tels sentimens et de tels
principes. Mais reconnaissons que, si ces précédons connus des colons durent les porter aux préventions contre
le commissaire civil, celui-ci se condamne lui-même,
condamne ses déclarations faites à l'église du Cap, le
20 septembre 1792, et dans sa proclamation du 4 décembre suivant ; car il dit ici qu5 le fonctionnaire public
est circonscrit dans le cercle étroit des lois; qiiilneliii est 1 Débats, t. 3 p. 18 et 19. [1795J CHAPITRE V. Ii>r pas permis del'outre-passer sans devenir criminel. Si
l'assemblée législative avait rendu une loi sur les esclaves, n'eût-il pas été obligé de s'y soumettre et de la faire
exécuter, à moins de devenir criminel ? Ecoutons-le
encore à ce sujet : « La réponse que je fis au président de l'assemblée co1) loniale était politique et légale : elle était politique, en
» ce que, si je n'avais pas répondu dans le sens des colons,
)) une insurrection eût éclaté sur-le-champ, la colonie
» était pour jamais séparée de la France. La réponse que
» j'ai faite était légale, car elle était conforme aux lois. Il
» ne s'agissait pas d'examiner quelle était mon opinion par-
» ticulière relativement à l'affranchissement des noirs... » » Or, quelles étaient alors les lois de l'assemblée con-
» stituante et de l'assemblée législative? La première,
» par un décret du 15 mai 1791, avait cru devoir sanc-
» tionner l'esclavage dans les colonies françaises ; elle
» avait cru devoir statuer constitutionnellement que l'es-
» clavage ne pourrait être détruit, que le sort des escla-
» ves ne pourrait être fixé que sur le vœu libre et spon-
» tané des assemblées coloniales. L'assemblée législative
» voyait sa bonne volonté enchaînée à cet égard ; il né~
» tait pas en son pouvoir de détruire ce que l'assemblée
» constituante avait décrété constitutionnellement. J'a9 vais donc raison de dire qu'il n'était point dans lespmi-
» cipes de l'assemblée nationale de changer à cet égard ce
» qui avait été fait par l'assemblée constituante ; je ne m'a-
» vançais donc pas trop lorsque je disais au président de
» l'assemblée coloniale, qu'il n'était pas dans l'intention
» de l'assemblée nationale de statuer sur le sort des es-
» claves. J'ai dit encore qu'il n'était point dans l'intenx» tion du roi de statuer sur le sort des esclaves; je crois
mi-
» cipes de l'assemblée nationale de changer à cet égard ce
» qui avait été fait par l'assemblée constituante ; je ne m'a-
» vançais donc pas trop lorsque je disais au président de
» l'assemblée coloniale, qu'il n'était pas dans l'intention
» de l'assemblée nationale de statuer sur le sort des es-
» claves. J'ai dit encore qu'il n'était point dans l'intenx» tion du roi de statuer sur le sort des esclaves; je crois 128 ÉTUDES SUR I, HISTOIRE D HAÏTI. B que ce n'était pas trop dire, car personne ne soutiendra
» que Louis Cap et fût l'ami de la liberté des noirs » J'avais donné aux hommes de couleur trois sous-
» lieutenances dans les régimens de ligne. Aussitôt on
» fait circuler dans la ville du Cap la lettre deCougnac-
» Mion Je n'hésitai pas alors à consigner de nouveau
» cette déclaration dans ma proclamation du 4 décembre
» 1792. J'ajoutai, que si l'assemblée nationale changeait
» au régime des propriétés mobilières des colons, au ré-
» gime colonial fixé par les lois de l'assemblée consti-
» tuante relativement à l'esclavage des noirs, je ne me
y> rendrais jamais l'exécuteur d'une pareille injustice,
» que je m'y opposerais de toutes mes forces. Certes, ^e
)) conviens bien que cette déclaration était au-dessous du
» caractère du commissaire civil, que les termes dans les-
» quels je l'ai faite, sans être criminels, compromettaient
» cependant moncaractère, qui devait être ferme etimpas-
» sible ; mais j'oubliais un instant ce que je devais à moi-
» même, à la représentation de la République, pour ne
» songer qu'au salut de la ville du Cap. On était me-
» nacé d'y voir régner les factieux, d'y voir entrer les
» noirs en révolte prêts à fondre sur la population
» blanche Ce fut alors que je dis que si l'assemblée
» nationale voulait toucher un jour au régime colonial
)) en ce qui concernait l'esclavage, je m'y opposerais de
>^ toutes mes forces. Cette déclaration, je l'avoue, était
H au-dessous du caractère d'un représentant de la Répu-
» blique, mais elle n'était pas criminelle, et je le prouve
» en deux mots. Pour qu'elle înU criminelle, il faudrait
» que cette insurrection annoncée contre les décrets de
» l'assemblée nationale eût eu un objet irrégulier et cri-
» minel ; or, quel était-il, mon objet? Que dans le cas où 117!)3] ciiAPiTun V. l:2î) >» rassemblée statuerait sur le sort des esclaves, je m'y
» opposerais de mes forces morales, c'est-à-dire que je re-
» présenterais à l'assemblée législative qu elle n'avait pas
» le droit de statuer sur le sort des personnes non libres
» dans la colonie, et que la constitution, acceptée par le
» roi et reconnue par le peuple, avait fixé d'une manière
» invariable les droits des citoyens. Tout citoyen fran-
» çais^ tout magistrat surtout, avait le droit de s'opposer,
» dans les formes légales, à ce que le corps législatif vio-
» lât la constitution. Il était bien reconnu que l'assemblée
y> législative n'avait pas le droit de toucher aux articles
» fixés constitutionnellement parl'assemblée constituante
» et le roi, par l'acceptation du peuple français »
, avait fixé d'une manière
» invariable les droits des citoyens. Tout citoyen fran-
» çais^ tout magistrat surtout, avait le droit de s'opposer,
» dans les formes légales, à ce que le corps législatif vio-
» lât la constitution. Il était bien reconnu que l'assemblée
y> législative n'avait pas le droit de toucher aux articles
» fixés constitutionnellement parl'assemblée constituante
» et le roi, par l'acceptation du peuple français » Si l'assemblée législative n'avait pas le droit de statuer
sur le sort des esclaves, autrement que l'assemblée constituante, elle n'avait pas non plus le droit de déclarer
les hommes de couleur égaux en droit aux colons; carie
décret du 24 septembre 1791, prétendu constitutionnel,
s'y opposait : à plus forte raison, elle n'avait pas le droit
de renverser la constitution, de prononcer la déchéance
de Louis XVI ; car l'insurrection de la population de Paris, au 10 août, n'était pas l'insurrection du peuple français. Or, Sonthonax a-t-il réclamé contre cette violation
de la constitution, en sa qualité de citoyen et de magistrat ? Il y a fortement adhéré, au contraire. A-t-il réclamé
contre la loi du 4 avril ? Il est venu la faire exécuter. Nous cherchons en vain une justification de ses paroles
compromettantes, à son installation au Cap et dans sa proclamation du 4 décembre. C'est peut-être la faute de notre
esprit ; mais nous ne trouvons pas dans ses explications 1 Débats, t. 0 p. 371 et suivantes. T. II. 9 150 ÉTUDES Sri\ L'illSTOrRi: D'ilAllî. que nous venons de citer, les principes, les maximes (fe
l'îiomme d'État, qui doivent être fondés sur les principes
éternels du droit et de la justice en faveur de tous les
hommes. Or, les noirs sont-ils des hommes, oui ou non ?
S'ils sont des hommes, la déclaration des droits de
i'homme proclamée par l'assemblée constituante leur
Miiït applicable, soit graduellement, soit immédiatement.
Lors donc que Monge leur prescrivait de tirer parti des
noirs révoltés pour envahir et conquérir la colonie espagnole, à notre avis, Polvérel et Sonthonax, au 5 mai
1795, faisaient un mauvais usage de la dictature remise
entre leurs mains. Il nous semble qu'avec leur sagacité
habituelle, avec leurs principes bien connus en faveur de
la liberté pour tous les hommes, ils auraient dû reconnaître que le régime colonial était déjà frappé de mort^
et qu'il ne serait plus possible de conduii-e les noirs autrement que par la perspective d'un adoucissement notable dans leur malheureuse condition. Tel était le but que se proposait Julien Raymond, dans
une brochure qu'il rédigea, dit-il, avant la déclaration de
guerre à FAngleterre, par conséquent en janvier 1790o.
Garran dit « qu'il consacra cet écrit à prouver la néces-
» site d'adoucir enfin la misère insupportable des escla-
» ves noirs. Il y joignit un projet d'affranchissement
» graduel, auquel on a droit de reprocher qu'il y assujé-
» tisse ces malheureux à racheter de leur maître une li-
)) berté qu'ils n'ont point vendue eux-mêmes, et dont
» l'acquisition ne pouvait, en aucun cas, être légi-
» time *. » *
consacra cet écrit à prouver la néces-
» site d'adoucir enfin la misère insupportable des escla-
» ves noirs. Il y joignit un projet d'affranchissement
» graduel, auquel on a droit de reprocher qu'il y assujé-
» tisse ces malheureux à racheter de leur maître une li-
)) berté qu'ils n'ont point vendue eux-mêmes, et dont
» l'acquisition ne pouvait, en aucun cas, être légi-
» time *. » * Nous avons cet écrit sous les yeux : examinons-le, caii •' Rapport, l. I, [j 2:5.. jI705| ciiAi'Hi'.i: V. 151 il tient, par son sujet, à tout ce que nous venons de dire
de la proclamation du 5 mai et des décrets de la convention nationale, des o et G mars. « En considérant, dit J. Raymond, toute la population des libres et des esclaves comme un tout homogène, il faut porter ce tout à son plus grand bonheur,
en conservant les rapports antérieurs; c'est-à-dire que,
faisant arriver tous les libres à la plus grande latitude
de liberté dont on peut jouir dans l'état de sociabilité,
vous devez aussi rapprocher les esclaves de l'état de
liberté, en sorte qu'ils puissent y arriver sans secousses
et parles seuls moyens que la loi leur offrira. Par ce
moyen, vous éviterez ces déchiremens indispensables
d'un tout homogène, dont vous voulez porter une par
tie vers un but, en retenant l'autre dans un point fixe.
De plus, par cette mesure, en comblant la dose de
bonheur à laquelle chaque individu aspirait, vous les
attacherez tous au nouvel ordre de choses, qui pourra
seul maintenir leurs jouissances et leurs droits
» J'entends souvent faire cette question : quels sont
les moyens de défense générale pour garantir nos colonies d'une invasion ? J'avoue que je n'en connais pas
de plus sûr et de moins dispendieux que celui de faire
que tous les individus, libres ou esclaves, soient véritablement intéressés à les défendre et en repousser l'ennemi. Or, il est bien évident que si vous améliorez le
sort de vos esclaves, de telle manière qu'ils soient convaincus que sous un autre gouvernement ils ne seront
pas mieux ; il est bien évident, dis-je, que dans cette
hypothèse ils concourront, partons les moyens qui seront en leur pouvoir, à repousser ceux qu'ils croiront 152 ÉTUDES SIH 1. l!fST r. I) HAÏTI. y> venir aggraver leur sort, et ravir les espérances qu'ils » auraient fondées sur les nouvelles lois. » Lorsque Charles Villeite a dit : Donnez à vos nègres
» la liberté, et vous couvrez le sol des colonies de com3) buttans, il n'a voulu parler que de cette liberté prépaie reedont je parle moi-même, qui conduirait les noirs
» à joindre tine propriété à leurs jouissances ; et leur
» liberté doublera leurs forces pour combattre nos en-
» nemis, qu'ils regarderont alors comme les leurs. »
» auraient fondées sur les nouvelles lois. » Lorsque Charles Villeite a dit : Donnez à vos nègres
» la liberté, et vous couvrez le sol des colonies de com3) buttans, il n'a voulu parler que de cette liberté prépaie reedont je parle moi-même, qui conduirait les noirs
» à joindre tine propriété à leurs jouissances ; et leur
» liberté doublera leurs forces pour combattre nos en-
» nemis, qu'ils regarderont alors comme les leurs. » Voilà qui est bien , sans doute, de la part de J. Raymond ; et il est permis de croire que ses idées ont pu exercer une certaine influence sur lesdécrets des 5 et 6 mars.
Mais, tout à coup cet esprit systématique forge un projet
de proclamation à adresser aux esclaves révoltés, dans
lequel nous lisojis ces étranges passages : « Rentrez donc promplement dans l'ordre, [hommes
» égarés, hommes abandonnés, et attendez, dans un
» silence respectueux, les lois qui doivent vous régénérer,
» Vous vous êtes révoltés contre vos maîtres, au lieu de
» réclamer leur humanité; vous avez osé résister en-
» suite à la volonté nationale, en continuant votre ré-
■» bellion : sont-ce là vos titres pour mériter votre liberté ?
» Est-ce ainsi que vos frères les affranchis l'ont obtenue ?
» Trouveriez-vousjuste vous-mêmes, que la nalionrécom-
» pensât par la liberté tous les crimes et les dévastations
» que vous avez commis Ce serait donc en vain et
>î injustement que vous argumenteriez sur les droits que
» la nation vientde rendre aux hommes de couleur et né-
» grès libres , pour prétendre jouir sur-le-champ de la
liberté à laquelle vous devez arriver » 1 .î. Raymond, dans ses écrits, a prouvé que ce sont les colons elles contre- [iT9"*] r,iiAi'm;r v. 1l^"> C'on est assez pour faire apprécier la capacité politique
(le J. Raymond; et si nous avons fait ces citations, c'est
pour avoir le droit d'examiner la conduite qu'il a tenue
ensuite, comme l'un des membres d'une nouvelle commission civile envoyée à Saint-Domingue. Nous verrons
alors pourquoi il s'entendit si bien avec Toussaint Louvertui-e. Pendant que Polvérel et Sonthonax se préparaient à
aller à Jacmel pour y assurer la complète exécution de
la loi du*4 avril, le général Galbaud arriva au Cap. Ils partirent pour Jacmel où ils renouvelèrent toutes
les autorités constituées. Peu d'habitans de cetie.ville furent déportés par eux, parce que déjà, comme^nous l'avons dit, les principaux factieux avaient pris la fuite. De retour au Port-au-Prince à la fin de mai, et appre-'
liant que des intrigues se formaient au Cap, depuis l'arrivée de Galbaud, ils renoncèrent au projet qu'ils avaient
conçu de se rendre dans la province du Sud et particulièrement dans le quartier de la Grande-Anse dont l'esprit restait toujours insoumis. Ils se virent alors^obligés
de charger une délégation d'y aller à leur place : elle
était présidée par Pinchinat, ayant pour collègues Albert
et Nicolas Delétang, deux des secrétaires da la commission civile. André Rigaud, qui était venu des Cayes au
Port-au-Prince, reçut le commandement de quelques
centaines d'hommes pour appuyer la délégation.
particulièrement dans le quartier de la Grande-Anse dont l'esprit restait toujours insoumis. Ils se virent alors^obligés
de charger une délégation d'y aller à leur place : elle
était présidée par Pinchinat, ayant pour collègues Albert
et Nicolas Delétang, deux des secrétaires da la commission civile. André Rigaud, qui était venu des Cayes au
Port-au-Prince, reçut le commandement de quelques
centaines d'hommes pour appuyer la délégation. révolutionnaires qui ont soulevé les esclaves; et dans son projet de proclamation, il impute cette révolte à ces derniers, il leur reproche les crimes qu'ils
ont commis. Si les affranchis n'avaient pas pris les armes, est ce que leurs
droits auraient|été reconnus? Les affranchis ne commirent-i/s pas aussi des
crimes affreux? Propriétaire d'esclaves lui même , l'inlérèt , la cu[»idit(l
î'aveuglaient coiiiine les blancs. 'iôi ÉTUDES Sl'E\ l'histoire d'hAÏTI. Le général Lasalle resta au Port-au-Prince : il était
malade alors. Nous avons vu le maire B. Borgelîa déserter la municipalité, le 15 avril, au moment où il fallait délibérer
pour la soumission de la ville. Mais dès le départ de Borel,
il y était retourné. Le 17, il signa un procès-verbal de la
municipalité qui déclarait qu'elle n'avait pas été libre
pendant la présence de Borel et de ses affidés. Son habileté ordinaire lui valut de n'être point compris au nombre des déportés : il n'était destiné à la déportation qu'à
l'arrivée de l'armée de Leclerc, en 1802. Il resta donc
dans ses fonctions de maire au Port-au-Prince. Polvérel et Sonthonax partirent pour le Cap. Antoine
Chanlatte, colonel de la légion de l'Egalité, les y accompagna : il leur fut bientôt d'un grand secours. Il avait
sous'^^ses ordres un détachement d'hommes de couleur et
celui de troupes blanches que Sonîhonax avait amené du
Cap. Avant de parler des événemcns qui s'y sont accomplis,
voyons ce qu'a fait la délégation qui représentait la commission civile. CHAnTRE ¥1. S.[T!aiion des quaiiiers lie la Grande-Anse et de Tiburon. — l'ails antérieurs —
La municipalité de Jcrémie s'adresse à Galbaud. — La délégation se rend
dans la paroisse du PetilTrou-dcsBaradères et se porte avf^c une armée aux
limites de son territoire. — Attaque du camp Desrivaux. — Mort de Jourdain
6t d'Ignace. — Défaite des républicains. L'événement dont nous allons raconter les circonstances, exige peut-être de notre part que nous mettions sous
les yeux du lecteur des considérations tirées de la situation physique des deux quartiers de la Grande-Anse et de
ïiburon, et que nous fassions aussi une revue rétrospective des faits qui s'y passèrent avant cet événement. Placés aux confins de la longue péninsule qui forme le
département du Sud, ces deux quartiers ou arrondissemens sont séparés des autres par des chaînes de montagnes qui ne laissent guère entre eux de communication
que par le littoral de la bande méridionale. Au Nord,
cette communication a lieu par mer, ou par un affreux
chemin tracé au travers d'un bois de sept lieues d'étendue, extrêmement touffu, et dont l'exposition aux pluies
qui régnent dans cette partie durant six mois de l'année
éloigna toujours les habitans : ce qui fit donner à ce bois
le nom de Déserf,
des autres par des chaînes de montagnes qui ne laissent guère entre eux de communication
que par le littoral de la bande méridionale. Au Nord,
cette communication a lieu par mer, ou par un affreux
chemin tracé au travers d'un bois de sept lieues d'étendue, extrêmement touffu, et dont l'exposition aux pluies
qui régnent dans cette partie durant six mois de l'année
éloigna toujours les habitans : ce qui fit donner à ce bois
le nom de Déserf, iôG ÉTUJts SLK l'histoiue d'iiaïti. Dans l'ancien régime, si le quartier de Jérémie ou de
la Grande-Anse fut établi avant celui de Tiburon, ce ne
fut néanmoins que vers le milieu du XVIII® siècle qu'ils
commencèrent tous deux à prendre de l'extension et de la
consistance. Souvent exposésaux attaquesdes corsaires et
des bâtimens de guerre de la Grande-Bretagne, pendant
ses luttes maritimes avec la France, les habitans de ces
lieux, qui ne pouvaient recevoir des secours efficaces et
opportuns du gouvernement colonial, se virent toujours
contraints de pourvoir à leur salut par leurs propres forces : de là la nécessité pour eux d'armer leurs esclaves
pour repousser les ennemis. En parlant de différens faits
qui se passèrent dans ces temps reculés, Moreau de SaintMéry dit : « Ces braves colons sont presque tous artilleurs,
» et leurs nègres sont soldats. L'étendue et l'importance
» d'une colonie comme Saint-Domingue forcent à y créer
» des défenseurs, et Texpérience prouve qu'on n'en a re-
» tiré jusqu'ici que de bons effets- » Nous notons cette particularité, pour expliquer ce que
firent les colons des quartiers de la Grande-Anse et de ïiburon dans le cours de la révolution. Déjà, on a vu quelle fut l'opposition qu'ils firent constamment à Blanchelande et aux premiers commissaires
civils. Eloignées de ces localités, ces autorités ne purent
s'y faire^obéir. Il en fut de même de Polvérel et Sontho ■
nax. Lorsque Blanchelande y passa avec Rigaud et quelques forces, il n'obtint durant quelques jours qu'une apparence de soumission de la part des colons. En correspondance avec l'assemblée coloniale siégeant au Cap, qui
approuvait leurs principes parce qu'ils étaient ceux du 1 Description de la parlie française, t. 2, p. 754. [171)5] rnAiMTivL vi. 157 côté Ouest de cette assemblée qui dominait alors, ot qui
représentait l'esprit de l'ancienne assemblée de SaintMarc, ils persistèrent dans leurs vues qui étaient toujours
de parvenir à l'indépendance de la colonie, ou de la livrer à la Grande-Bretagne, s'ils ne pouvaient effectuer
le premier projet. Les quartiers de la Grande-Anse et de Tiburon avaient
parmi leurs habitans plusieurs colons d'une grande habileté pour l'intrigue et fort capables d'ailleurs : de ce
nombre étaient J.-B. Millet, Thomas Millet et Page, Page
surtout qui a joué un rôle remarquable soit à l'assemblée
coloniale du Cap, soit à Paris, en qualité de commissaire
de cette assemblée près de l'assemblée législative et de la
convention nationale. Nous en avons dit assez de choses
qui prouvent sa capacité.
avaient
parmi leurs habitans plusieurs colons d'une grande habileté pour l'intrigue et fort capables d'ailleurs : de ce
nombre étaient J.-B. Millet, Thomas Millet et Page, Page
surtout qui a joué un rôle remarquable soit à l'assemblée
coloniale du Cap, soit à Paris, en qualité de commissaire
de cette assemblée près de l'assemblée législative et de la
convention nationale. Nous en avons dit assez de choses
qui prouvent sa capacité. Dès les premiers momens de la lutte armée des hommes de couleur contre les colons, ceux du quartier de la
Grande-Anse prirent les armes en même temps que ceux
de l'Ouest, à la fin du mois d'août ou dans les premiers
jours de septembre 1 791 . Leurs chefs principaux étaient
Noël Azor, les deux frères Lafond, les deux frères Lepage,
les deux frères Blanchet, tous hommes éclairés et riches
propriétaires. Ils furent avisés des dispositions prises
dans la réunion qui eut lieu le 21 août chez Louise Râteau, par Jourdain, Gérin , Baptiste Marmé et Eliacin
Dubosc qui y assistaient, et qui quittèrent immédiatement le Port-au-Prince pour se rendre au Petit-ïrou. En s'armant pour revendiquer leurs droits, comme
leurs frères de l'Ouest et des autres paroisses du Sud, ils
portèrent leurs forces dans les cantons du fond d'Icaque,
du Grand-Vincent, des Roseaux et plus particulièrement
du fond des Halliers, dépendant de Jérémie ou du Corail. 158 ÉTUDES SL'K l/îliSTOIUE DUAÏTI. Us réclamèrent des blancs le bénéfice des concordais signés dans l'Ouest ; mais les colons réussirent à en arrêter
un certain nombre qu'ils mirent à bord de bâtimens qui
étaient dans les ports de ces deux communes. Lorsque
l'assemblée coloniale députa deux de ses membres, le
marquis de Cadusch et Raboteau, pour aller réclamer des
secours à la Jamaïque contre la révolte des esclaves du
Nord, ces deux commissaires les firent relaxer, en touchant à Jérémie. Bientôt, leurs chefs ayant appris la violation des concordats au Port-au-Prince, dans l'affaire du
21 novembre, ils reprirent les armes à l'appel violent signé
des chefs de l'Ouest, et au signal donné parRigaudàtoute
sa classe dans la province du Sud, au moment oîi il retournait dans l'Ouest. C'est alors qu'apprenant les crimes
affreux commis par les blancs, au Port-au-Prince et aux
Cayes, contre les hommes de couleur, ceux de la GrandeAnse se portèrent à des crimes semblables, en représailles
de ces horribles excès. On cite nommément une famille
Plinquet dont la dame Séjourné faisait partie, qui fut
victime de ces représailles. On en trouve les détails dans
une lettre du 2 avril 1792, écrite par la dame Desmarais
de Montfélix et citée dans les Débats : Thomas Millet et
Page ont cité aussi ces faits. Mais, à ce sujet, Sonthonax
dit de la dame Desmarais : « Je ne vous parlerai pas du
» moral de cette citoyenne connue à Jérémie par les atro-
» cités qu'elle avait exercées elle-même sur les hommes
» de couleur qui étaient prisonniers. » Quant à Millet et
Page, il n'avait rien à en dire à la commission des colonies : ces deux colons démontraient assez leur haine
pour les hommes de couleur.
bats : Thomas Millet et
Page ont cité aussi ces faits. Mais, à ce sujet, Sonthonax
dit de la dame Desmarais : « Je ne vous parlerai pas du
» moral de cette citoyenne connue à Jérémie par les atro-
» cités qu'elle avait exercées elle-même sur les hommes
» de couleur qui étaient prisonniers. » Quant à Millet et
Page, il n'avait rien à en dire à la commission des colonies : ces deux colons démontraient assez leur haine
pour les hommes de couleur. A la suite de ces excès, les colons armèrent leurs esclaves contre cette classe, dans les deux quartiers de la [1795] CHAPITRE VI. lôf) Grande-Anse et de Tiburon, ils liouvèrent dans les
pi'écédens de l'ancien régime que nous venons de rappeler, une très-grande facilité à opérer cet armement.
C'est alors que ceux de Tiburon furent confiés à la conduite de l'un d'eux nommé Jean Kina qui devint
fameux sous l'occupation anglaise. C'était en décembre
1791, en même temps qu'au Port-au-Prince, les colons
formaient les compagnies A' africains sous la conduite de
Cayeman * . Au moyen de tels auxiliaires, les colons, on le conçoit bien , parvinrent facilement , non-seulement à
comprimer les efforts des hommes de couleur, mais
à les chasser des deux quartiers de la Grande-Anse et
de Tiburon, à en arrêter un grand nombre qu'ils firent
de nouveau embarquer sur des navires , avec leurs
femmes et leurs enfans, et auxquels ils eurent la scélératesse d'inoculer la petite vérole, pour les moissonner
plus vite par les ravages de cette horrible maladie.
Ceux qui réussirent à se sauver, se rendirent dans la
paroisse du Petit-Trou-des-Baradères , hmitrophe du
Corail ; ils y trouvèrent Jourdain. D'autres, au nombre
desquels étaient les deux frères Blanchet *, se rendirent aux Cayes sous la protection de Polvérel, en
passant par les hautes montagnes du Macaya et de la
Hotte. C'étaient dans les derniers jours de février 1795.
Le 2 mars, Polvérel écrivit vainement à la municipalité
de Jérémie contre ces persécutions. Déjà, comme nous l'avons dit, les colons de ces deux 1 Voyez les Débats, t. 1er, p. 291 et 293; — t. 2, p. 163 et 165; — t. 3
p. 172 et suivantes, 183 et 188, etc. Jean Kina était l'esclave d'un blanc
nommé Laraque, fondé de procuraliun de Page. (Débalf, t. 3, p. 176.) 2 Blanchet aîné, devenu secrétaire d'Élat de la République d'Hsïti ; lUanchet
jeune, général, président de l'assemblée con-tiluaiUe de 1806. 140 ÉTL'DES SUR l'iustoïue d'haïti. quartiers isolés avaient imaginé le plan d'organisation
d'un conseil cC adminislralion dont le siège fut placé dans
Ja ville de Jérémie et qui fut approuvé par l'assemblée
coloniale. Comme on l'a vu, ce conseil dirigeait toutes
les affaires publiques dans ces deux quartiers, et finit
par établir des impôts sur les habitans pour subvenir
aux dépenses qu'elles occasionnaient. Ce conseil était
une véritable confédération dont ils prirent l'idée, ou
dans la confédération de Léogane, formée en 1790
contre le comte de Peinier, ou dans celle de la Croixdes-Bouquets , en 1791 , entre les hommes de couleur
et les blancs contre-révolulionnaires.
ait toutes
les affaires publiques dans ces deux quartiers, et finit
par établir des impôts sur les habitans pour subvenir
aux dépenses qu'elles occasionnaient. Ce conseil était
une véritable confédération dont ils prirent l'idée, ou
dans la confédération de Léogane, formée en 1790
contre le comte de Peinier, ou dans celle de la Croixdes-Bouquets , en 1791 , entre les hommes de couleur
et les blancs contre-révolulionnaires. Aussitôt l'arrivée de Galbaud au Cap, qui vint ranimer l'espoir des colons de se défaire des deux commissaires civils, la municipalité de Jérémie s'empressa
de lui envoyer une adresse , le 19 mai 1795, portée
par une députation. Elle se plaignait à lui d'une lettre
reçue des deux commissaires, datée de Jacmel le 14 mai.
Elle lui disait : « Citoyen gouverneur, vous paraissez sur nos bords,
» l'espérance renaît dans nos cœurs ; et c'est de vous
» que la trop infortunée colonie de Saint-Domingue
» attend sou salut... La Grande- Anse vous demande
» protection et justice... La résistance à l'oppression est,
» vous le savez, un des droits impresciiptibles de
» l'homme ; jamais l'oppression fut-elle mieux caracté-
» risée que par cette étonnante lettre du 14 mai? Elle
» tend à nous livrer sans arnjes à nos ennemis de
» toute espèce, dans un moment où, repoussés si sou-
» vent de nos frontières, ils y reparaissent à la fois de » toutes parts Nous renonçons autheutiquement au » bénéfice de l'article 2 de la déclaralion des droits de [|7<)5| CIIAPITKE VI. iAi V rhonime, et quels que soient nos moyens de résistance,
» lajorce de notre pays, le nombre de nos citoyens, la
» quantité et la fidélité de nos esclaves, nous saciilions
» tout à la justice et nous n'emploierons qu'elle... » Polvérel et Sonthonax avaient donc raison d'ordonner des dispositions militaires contre le quartier de la
Grande-Anse, en même temps qu'ils y envoyaient la
délégation. Il fallait tenter de la réduire, comme ils
venaient de le faire à l'égard des factieux du Port-auPrince. Mais ces colons ne s'étaient pas tenus à l'organisation
du conseil d'administration et à l'armement de leurs
esclaves. Ils avaient commencé sur les limites des deux
paroisses du Petit-Trou-des-Baradères et du Corail (appelé alors les Cayemites et comprenant Pestel), le système des camps retranchés et armés de canons, qu'ils
étendirent par la suite sur tous les points par où les
quartiers de la Grande-Anse et de Tiburon étaient accessibles par les montagnes. Un camp avait été formé
sur l'habitation Desrivaux, située dans le canton alors
de Pestel, devenu aujourd'hui une commune ; il était
garni de pièces de canon et commandé par un blanc
nommé Duperrier. Sa garnison était nombreuse. En partant du Port-au-Prince, la délégation et Rigaud
avaient reçu l'ordre des commissaires civils de recruter
leur armée, de contingens pris dans toutes les paroisses
sur leur route. Celui du Petit-Goave était commandé
par Alexis Ignace, originaire de la Martinique, qui s'y
était établi depuis 1781. C'était un homme distingué,
et riche par son commerce et par ses propriétés foncières : il avait pris part aux premiers mouvemens
révolutionnaires de la classe de couleur dans ce lieu.
légation et Rigaud
avaient reçu l'ordre des commissaires civils de recruter
leur armée, de contingens pris dans toutes les paroisses
sur leur route. Celui du Petit-Goave était commandé
par Alexis Ignace, originaire de la Martinique, qui s'y
était établi depuis 1781. C'était un homme distingué,
et riche par son commerce et par ses propriétés foncières : il avait pris part aux premiers mouvemens
révolutionnaires de la classe de couleur dans ce lieu. 142 ÉTUDt:s sur, l histoiue d îiaïti, et avait été nommé capitaine général d'infanterie, au
moment où cette classe prenait les armes dans toute la
province de l'Ouest. Arrivés au Petit-Trou, la délégation et Rigaud y trouvèrent' la plupart des hommes de couleur chassés de la
Grande-Anse, qui y étaient venus se joindre à Jourdain,
capitaine général des hommes de couleur du quartier de
Nippes, aujourd'hui formant l'arrondissement de l'Anseà-Veau. Jourdain était un de ces mulâtres qui prouvèrent
leur valeur à Savannah. De retour dans la paroisse du
Petit-Trou, à la lin du mois d'août 1791, il avait dirigé les
efforts de ses frères, secondé par Gérin, Baptiste Marmé
et Eliacin Dubosc, qui, comme lui, pour ne pas prêter le
serment avilissant de respect aux blancs, avaient fui cette
paroisse pour se rendre au Port-au-Prince. Jourdain avait
complètement réussi à contenir les colons du quartier de
Nippes, en soulevant les ateliers d'esclaves, en décembre 1791, après l'affaire du 21 novembre au Port-au-Prince.
Il avait dès lors fait consentir les colons à la concession,
en faveur de ces hommes, de l'abolition du fouet et de
trois jours francs de travail par semaine : il put ainsi
maintenir les ateliers dans la subordination, et garantir
le quartier de Nippes des ravages occasionnés par la révolte des esclaves, aux Platons et dans la plaine des
Cayes. Il s'était entendu ensuite avec Rigaud, pour toutes les mesures à prendre depuis la loi du 4 avril, et avait
marché sous ses ordres contre le Port-au-Prince, en juillet 1792, lorsque Roume et Blanchelande y allèrent : il avait
marché aussi contre les Platons avec ce gouverneur général ' . Le lieutenant de Jourdain dans la paroisse du Petit- ^ Un trait de Jourdain suffit pour faire opprérier !e caractère et !e courage [ I70r)] ' ciiAPiriiE VI. 1 il Ti'ou était Elieiine-ElieGéi'in, donthi destinée fut de fournir une canièrc [)k]s longue que celle de son chef. Né an
Poit-au-Piiuco, marin de profession, il s'était établi avant
la révolution dans un des cantons des Baradères. Brave,
valeureux et intrépide, il a oÎ3tenu ensuite tous ses grades militaires par des services signalés rendus à son pays;
mais il ne possédait pas les talens nécessaires à celui qui
se croit appelé à diriger les hommes, quoiqu'il possédât
cette prétention à un haut degré. L'armée, sous les ordres de Bigaud, était forte de 1200
hommes de toutes couleurs. Il voulait que Géiin conduisît le contingent du Petit-Trou ; mais Jourdain réclama l'honneur de marcher à la tête de sa troupe. Jourdain fut donc son premier lieutenant, et Ignace le
second. Cette armée et la délégation se portèrent tout près du
camp Desrivaux, par la route du Désert. La délégation
adressa une lettre aux blancs qui s'y étaient renfermés,
de Bigaud, était forte de 1200
hommes de toutes couleurs. Il voulait que Géiin conduisît le contingent du Petit-Trou ; mais Jourdain réclama l'honneur de marcher à la tête de sa troupe. Jourdain fut donc son premier lieutenant, et Ignace le
second. Cette armée et la délégation se portèrent tout près du
camp Desrivaux, par la route du Désert. La délégation
adressa une lettre aux blancs qui s'y étaient renfermés, de ce révolutionnaire. Lors des persécutions exercées contre lui el ses frères,
à propos du serment de respect aux blancs, M. de Kermelaire, procureur durci au Petit-Trou, s'était montré violent contre lui : il avait dirigé des perquisitions polir l'arrêter, et avait fait tirer sur le iils de Jourdain qui s'était
tapi sous un lit, à la vue des hommes de la maréchaussée. Quoique cet enfant
n'eût pas été blessé, le père avait conservé au fond du cœur le ressentiment)
de cette action atroce. En prenant les armes, à la fin d'août 1791, il envahit
le bourg du Petit-Trou avec sa troupe et fit respecter les autorités et tous les
particuliers; mais il se porta devant la demeure de M. de Kermelaire : c'était
au milieu de la nuit. Le procureur du roi, homme de cœur aussi, entendant lebruit des armes de la troupe, croit qu'on vient pour l'assassiner. Jourdain'
frappe à sa porte et lui crie : Ouvre:.' M. de Kermelaire dit alors : Ldrlies'
assassins, quun seul de vous s'avance! Jourdain lui fait savoir alors que c'est
à lui seul qu'il aura affaire. Son adversaire allume des bougies et prend'
son épée. Il dit à Jourdain : Entrez! Jourdain enfonce la porte et pénètre
dans l'appartement. Armés tous deux de leur épée, ils croisent le fer : le sort
favorise Jourdain, qui tue son ennemi, Il sort ensuite ei d.t à sa troupe ; Jt
me suis vengé '■ 144 ih'LbES SUR L iiiSTonii: d luïn. poiu' leur notifier l'objet de sa mission, qui était de faire
exécuter la loi du 4 avril, en réintégrant dans la possession de leurs propriétés et de tous leurs droits les hommes
de couleur qui avaient été chassés de la Grande-Anse.
C'était le 18 juin. Une réponse y fut faite pour éluder la
question : les blancs voulaient négocier. Mais la délégation leur répliqua le même jour qu'elle ne pouvait pas
composer sur sa mission, et que si ces habitans persistaient dans leur refus, elle se verrait contrainte de les
traiter comme ennemis de la République. Une nouvelle
réponse de ces colons décida la délégation à faire attaquer
le camp. Le 19 juin, à six heures du matin, Rigaud ordonna à
sa troupe de marcher en avant. Mais elle fut prévenue
par l'artillerie ennemie, dès qu'elle se trouva à portée du
canon. L'assaut fut alors ordonné. Jourdain reçut une
balle au début de l'affaire; néanmoins il resta sur le
champ de bataille pour encourager ses compagnons. A
9 heures du matin, malgré toute la valeur déployée par
les républicains, ils furent forcés de renoncer à leur entreprise. En ce moment, Jourdain fut emporté par un
boulet. Ignace, ayant reçu un éclat de pierre produit par
un autre boulet, et voyant la troupe ennemie sortir des
remparts à la poursuite des siens, se donna la mort pour
n'être pas fait prisonnier.
resta sur le
champ de bataille pour encourager ses compagnons. A
9 heures du matin, malgré toute la valeur déployée par
les républicains, ils furent forcés de renoncer à leur entreprise. En ce moment, Jourdain fut emporté par un
boulet. Ignace, ayant reçu un éclat de pierre produit par
un autre boulet, et voyant la troupe ennemie sortir des
remparts à la poursuite des siens, se donna la mort pour
n'être pas fait prisonnier. La déroute des républicains fut complète ; ils ne purent
enlever leurs morts, et beaucoup de blessés tombèrent
au pouvoir de l'ennemi qui poursuivit les fuyards. Ils regrettèrent leurs braves compagnons qui périrent
dans cette action malheureuse. Jourdain et Ignace furent
surtout pleures de toute l'armée. Leur carrière fut courte,
mais honorable. Jourdain marqua la sienne par un acte [1795] CHAPITRE VI. 145 (l'humanité envers les esclaves : il fît abolir la peine du
fouet dans toute l'étendue du quartier de Nippes, et de
plus, il fit accorder à ces infortunés trois jours par semaine pour travailler à leur profit. Après le succès obtenu par leur résistance à Desrivaux,
les colons de la Grande- Anse et de ïiburon donnèrent à
leur conseil administratif le nom de conseil de sûreté et
d'exécution : il fut revêtu de tous les pouvoirs. T. 11. 10 CHAPITRE VIL Situation de la ville du Cap. -- Instructions données à Galbaud , et sa conduite à son arrivée. — Polvérel et Sonthonax entrent au Cap. — Intrigues
des colons et divers écrits de Tanguy Laboissière. — Destitution et embarquement de César Galbaud. — Proclamation de don Gaspard de Cassassola,
du 7 juin. — Explications du gouverneur général Galbaud avec les commissaires civils. — Leur.proclaraation du 13 juin qui destitue Galbaud. -- 11
s'embarque avec sa famille. — Rixes entre les marins de la flotte et les
hommes de couleur. — Mesures prises par les commissaires civils. — Révolte
deGalbaud et des marins. — Combats au Cap, les 20, 21 et 22juin.— Pillage
et incendie du Cap. — Les commissaires cii'ils se retirent au Haut-du-Cap.
— Lettre de Sonthonax à la convention nationale, du 18 février, sur la
liberté des esclaves. -— Proclamation des commissaires civils, du 21 juin,
qui accorde la liberté aux noirs qui défendent la République française. —
Leur dépèche à la convention, du 10 juillet. — Départ de la flotte pour les
États-Unis. — Le général Lasalie appelé au Cap. — Proclamation des commissaires civiiî', du 26 juin, et mesures diverses. — Rentrée de Polvérel et
Sonthonax au Cap. — Réflexions de Sonthonax concernant les colons de
Saint-Domingue. En partant du Cap pour se rendre à Saint-Marc, Sonthonax avait reconnu les mauvaises dispositions des colons
blancs, et particulièrement de ceux qui formaient la municipalité de cette ville. Ce fut le motif qui le porta, par sa
proclamation du 24 février 1795, à confier à la commission intermédiaire spécialement la sûreté publique dans
toute l'étendue de la province du Nord, ainsi que dans la
ville du Cap, en enjoignant à Laveaux de déférer à toutes
ses réquisitions.
du Cap pour se rendre à Saint-Marc, Sonthonax avait reconnu les mauvaises dispositions des colons
blancs, et particulièrement de ceux qui formaient la municipalité de cette ville. Ce fut le motif qui le porta, par sa
proclamation du 24 février 1795, à confier à la commission intermédiaire spécialement la sûreté publique dans
toute l'étendue de la province du Nord, ainsi que dans la
ville du Cap, en enjoignant à Laveaux de déférer à toutes
ses réquisitions. Parmi les factieux de cette ville, Lavergne, procureur [17U5| CIIAI'ITIIK VII. l/,7 de la commune, substitué à Larchevcsque Thibautl, était
celui qui se distinguait le plus : en correspondance avec
ceux du Port-au-Prince, il ne cessa, après le départ de
Sonthonax, de provoquer des conflits entre la municipalité et la commission intermédiaire. Avisé de ces menées,
Sonthonax écrivit à Laveaux d'opérer l'arrestation de
quelques-uns des factieux ; et alors Lavergne partit du
Cap en disant publiquement qu'il allait se rendre en
France pour dénoncer Sonthonax à la convention nationale ; mais il se rendit aux Etats-Unis. Ses intrigues, secondées par la municipalité, empêchèrent les blancs du Cap de concourir avec Laveaux à
la répression des noirs révoltés. Après quelques succès,
ce général se vit forcé de rentrer au Cap, pour mieux
conjurer les agitations qui s'y préparaient. C'était à l'époque de la seconde sortie qu'il avait faite contre les révoltés, au commencement de mars. Sonthonax l'approuva
par sa lettre du 10 du même mois, datée de Saint-Marc *,
et lui donna la liante police du Cap. A cette époque, divers agens de la contre -révolution
arrivèrent au Cap, entre autres le baron delà Valtière, se
quahfiant de maréchal de camp des armées du roi (du roi
qui avait péri sur l'échafaud depuis environ deux mois),
et Thomas Millet, dont nous avons déjà parlé, chaud partisan de l'indépendance. Ces factieux furent tous dénoncés à Sonthonax, par le contre-amiral Cambis, commandant de la station au Cap, comme cherchant à exciter des
troubles dans cette ville. A ces coupables meneurs se joignirent bientôt les factieux déportés du Port-au-Prince, qui avaient été embar1 Rapport, t. 3, p. 377, 378, et 379. Ibid. p. 247, 248 et 249. i48 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI. qués sur des navires arrivés au Cap, à la fin d'avril. Ils
adressèrent des réclamations emportées à la municipalité, se plaignant hautement des commissaires civils.
ables meneurs se joignirent bientôt les factieux déportés du Port-au-Prince, qui avaient été embar1 Rapport, t. 3, p. 377, 378, et 379. Ibid. p. 247, 248 et 249. i48 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI. qués sur des navires arrivés au Cap, à la fin d'avril. Ils
adressèrent des réclamations emportées à la municipalité, se plaignant hautement des commissaires civils. La ville du Cap se trouvait donc, à l'arrivée de Galbaud, dans un état de fermentation qui faisait présager
des troubles profonds. Son atmosphère était imprégnée
de tout le fiel que vomissaient les colons contre Polvérel
et Sonthonax. Thomas-François Galbaud, général de brigade, était
parti de Brest au commencement d'avril sur la frégate
la Concorde : il arriva au Cap le 7 mai. Nommé d'abord
gouverneur général des îles du vent par le conseil exécutif, il n'avait pas tardé à être destiné au gouvernement
général de Saint-Domingue, en remplacement de d'Esparbès : sa commission lui fut délivrée le 6 février 1795.
Quelques jours après, sa mère, propriétaire à Saint-Domingue, étant morte, sa succession ouverte rendit Galbaud co-proprié taire avec ses frères et ses sœurs. Or, la
loi du 4 avril 1792 disposait que tout propriétaire dans
les colonies ne pourrait être nommé gouverneur, etc.
Galbaud eut la franchise de faire savoir sa qualité de propriétaire au ministre de la marine, en demandant qu'une
nouvelle loi fût rendue à l'effet d'abroger cette disposition. Il reconnaissait donc son inaptitude à occuper la
charge de gouverneur général. Le ministre ne lui répondit
pas, et il partit pour Saint-Domingue*. Quoique sa commission fût calquée sur le protocole de
celles des anciens gouverneurs âes colonies, qui leur
donnaient de grands pouvoirs, ses instructions portaient : ^ Galbaud avait pour père un ancien membre du conseil supérieur du Portau-Prince, un colon. [1795J CIIAPITKE vil . 149 « Dépositaire de la force publique, le général Gal-
» baud n oubliera jamais qu'il est, dans toutes les circon-
» stances, soumis par la loi aux réquisitions des commis-
» saires, et qu'il doit faire agir la force lorsqu'il en
» sera requis, soit pour les protéger, soit pour faire res-
» pecter les lois et la souveraineté nationale. Il est maî-
» Ire des moyens d'exécution et des dispositions mili- » taires Mais il ne pourra jamais sortir du cercleque » les commissaires /Mif?'ace?*owi dans leurs réquisitions. » En lui recommandant l'exécution de la loi du 4 avril,
ces instructions lui renouvelaient encore l'injonction
d'exécuter ponctuellement les réquisitions que les commissaires civils pourraient lui adresser à cet égard. Ainsi, Galbaud était bien positivement placé sous les
ordres des commissaires civils, revêtus de tous les pouvoirs nationaux par les divers décrets rendus par l'assemblée législative et la convention, notamment ceux
des 5 et 6 mars 1793, envoyés par le ministre de la marine.
loi du 4 avril,
ces instructions lui renouvelaient encore l'injonction
d'exécuter ponctuellement les réquisitions que les commissaires civils pourraient lui adresser à cet égard. Ainsi, Galbaud était bien positivement placé sous les
ordres des commissaires civils, revêtus de tous les pouvoirs nationaux par les divers décrets rendus par l'assemblée législative et la convention, notamment ceux
des 5 et 6 mars 1793, envoyés par le ministre de la marine. Ce général s'était trouvé sur les frontières de la France,
à ce qu'il paraît, lorsque l'armée du duc de Brunswick
vint envahir le territoire ; il s'était vaillamment conduit
contre les ennemis de sa patrie. Cette circonstance paraît
avoir déterminé les démarches de plusieurs colons de
Saint-Domingue, à Paris, pour lefaire nommer gouverneur
de cette colonie, afin de s'en faire un instrument. Parmi
eux, étaient Charette de la Colinière, Périgny, l'un des
chefs de bureau de la guerre et fils du grand planteur de
ce nom qui était député à l'assemblée constituante ; Brulley, planteur de la Marmelade ; et Page, planteur de la
Grande- Anse. Toutefois, en partant de France, en recevant ses in- >I50 ÉTUDES SUR L HiSTOIUE D HAÏTI. siructions auxquelles il ne fit aucune objection, il paraissait disposé à concourir franchement à l'exécution de la
loi du 4 avril. Pour mieux prouver ses sentimens à cet
égard, il s'attacha, en qualité de secrétaire, un homme
de couleur qui résidait en France, nommé BarbaultRoyer qui, par la suite, y publia un écrit dont nous aurons à parler. En arrivant au Cap, Galbaud s'attacha
un autre du nom de Maucombe. Mais, d'un caractère faible et irrésolu, comme l'avait
été Blanchelande, il ne put se garantir des embûches que
lui tendirent les colons de toutes nuances d'opinion, dès
son arrivée. Ceux qui l'avaient fait nommer lui avaient
recommandé d'ailleurs de chercher à gagner la confiance
de leurs pareils, et probablemient ils en avaient f\nt la
leçon à ceux de Saint-Domingue par leur correspondance. La faiblesse du caractère et l'irrésolution chez des militaires braves et courageux, est la pire des choses lorsqu'il s'agit d'affaires pohtiques. On rencontre souvent
de ces hommes qui, propres à la guerre, se montrent
tout à fait incapables de se bien conduire au milieu de
partis rivaux. En débarquant au Cap avec l'ordonnateur Masse,
venu avec lui, Galbaud oublia entièrement que ses
instructions lui enjoignaient de se prémunir contre les
menées des contre-révolutionnaires, et de se faire d'abord reconnaître par les commissaires civils. Ne voulant ni les attendre au Cap, ni aller les joindre au
Port-au-Prince, il se rendit le jour même de son débarquement à la municipalité pour s'y faire installer : il
y prêta serment, sur son honneur, d'être fidèle à la [1795] criAPiTRE vil. 131 République. C'était méconnaître la supériorité hiérarchique de la commission intermédiaire où il se présenta
ensuite : là, il prononça un discours dans lequel il rappela l'intérêt particulier qu'il avait au bonheur de SaintDomingue, où il avait toute sa fortune. Cette déclaration
était évidemment à l'adresse des colons, auxquels il
faisait entendre qu'ils pouvaient compter sur lui, puisqu'il avait le même intérêt qu'eux.
République. C'était méconnaître la supériorité hiérarchique de la commission intermédiaire où il se présenta
ensuite : là, il prononça un discours dans lequel il rappela l'intérêt particulier qu'il avait au bonheur de SaintDomingue, où il avait toute sa fortune. Cette déclaration
était évidemment à l'adresse des colons, auxquels il
faisait entendre qu'ils pouvaient compter sur lui, puisqu'il avait le même intérêt qu'eux. Porteur de dépêches importantes pour les commissaires civils, qui leur prescrivaient les mesures qu'ils
avaient à prendre par rapport à la guerre déclarée à
l'Espagne et à la Grande-Bretagne, qui leur annonçaient aussi la nomination de leur secrétaire Delpech,
comme membre de la commission civile en remplacement d'Ailhaud, Galbaud retint ces dépêches et se
borna à écrire, le 8 mai, une lettre à Polvérel et Sonthonax pour leur annoncer son arrivée, en leur témoignant cependant le vif désir qu'il avait de leur prompte
arrivée au Cap, pour profiter de leur expérience. Dans
deux lettres subséquentes, des 12 et 25 mai, il leur
manifesta ses préventions contre les colons qui Tentouraient : le plus grand nombre frémit, dit-il, en songeant
que la loi met les citoyens de couleur à leur niveau. Il
s'exprima en des termes tout aussi peu favorables, à
l'égard des déportés qui étaient prisonniers à bord des
bâtimens sur la rade. Avant lui, le général Laveaux, le contre-amiral Cambis, Louis Boisrond et Boucher (ces deux derniers,
membres de la commission intermédiaire), avaient signalé à Sonthonax les intrigues des factieux, qui faisaient
présager de nouveaux troubles dans la ville du Cap.
A ce sujet, les deux commissaires, étant encore à Saint152 ÉTUDES SLR l'histoire d'hAÏTI. Marc avant d'aller au Port-au-Prince, avaient écrit une
lettre à la commission intermédiaire, le 29 mars, pour
menacer ces factieux. D'après tous ces précédens, d'après les diverses lettres
de Galbaud lui-même, Polvérel et Sonthonax sentirent
fort bien qu'ils devaient s'appuyer sur les hommes de
couleur qui, avec les troupes européennes présentes
dans la colonie, étaient la seule force sur laquelle ils
pouvaient compter. « Les uns et les autres, dit Garran,
» avaient seuls défendu Sonthonax dans l'émeute du
» mois de décembre 1792, eux seuls avaient marché
» avec les commissaires civils pour soumettre les fac-
» tieux du Port-au-Prince et de Jacmel. » Ils se firent accompagner d'un détachement assez
nombreux d'hommes de couleur, et de celui que Sonthonax avait amené à Saint- Marc. Antoine Chanlatte,
colonel de la légion de l'Egalité, les commandait. Leur entrée au Cap eut lieu le 10 juin. Ceux qui
les escortaient et qui venaient de les aider à triompher
des ennemis de l'autorité nationale, montrèrent de la
joie, surtout en voyant des hommes, des femmes et des
enfans de couleur, accourir au-devan t des commissaires
pour les féliciter de leurs succès et de leur retour. Ce
sentiment était bien naturel: il était déplus honorable,
tant pour les représentans de la France, que pour ceux
qui le manifestaient ; il donna à leur entrée l'appareil
d'un triomphe. Nous concevons cependant ce que nous
trouvons écrit dans le rapport de Garran : que les commissaires civils ne surent pas se refuser aux démonstrations de leur joie (de leur joie personnelle), en voyant le
sérieux glacé des blancs qui contrastait si fortement avec
les acclamations de la classe de couleur ; car quoique
déplus honorable,
tant pour les représentans de la France, que pour ceux
qui le manifestaient ; il donna à leur entrée l'appareil
d'un triomphe. Nous concevons cependant ce que nous
trouvons écrit dans le rapport de Garran : que les commissaires civils ne surent pas se refuser aux démonstrations de leur joie (de leur joie personnelle), en voyant le
sérieux glacé des blancs qui contrastait si fortement avec
les acclamations de la classe de couleur ; car quoique [1795] CHAPITRE VII. 155 dévoués à la mère-patrie et résolus à défendre sa colonie
contre ces hommes qui machinaient sa remise à la GrandeBretagne, ils pouvaient, ils devaient ne tenir aucun
compte de leur froideur. L'autorité supérieure doit toujours éviter de montrer le caractère de chef de parti, qui
blesse, qui irrite les opposans. La municipahté, la commission intermédiaire et Galbaud lui-même vinrent aussi au-devant des commissaires
civils. Les batteries des forts et des vaisseaux saluèrent
leur entrée. Ils se rendirent dans la salle des séances de
la commission intermédiaire où ils furent officiellement
complimentés. Aussitôt leur arrivée, des rapports circonstanciés leur
parvinrent sur les relations de Galbaud avec le parti qui
était hostile à commission civile. On lui imputait d'avoir
dit qu'il n entendait pas être r instrument passif de ses
volontés et qu Un obéirait pas aveuglément à ses 7'équisitions. D'autres propos moins excusables étaient imputés
à César Galbaud, frère du gouverneur général, qui,
nommé adjoint pour la Martinique, l'avait cependant
suivi à Saint-Domingue et y exerçait déjà ses fonctions. Galbaud, en effet, avait déjà envoyé son frère visiter
tous les postes de la frontière espagnole qui couvraient
la province du Nord contre les entreprises des noirs insurgés, déjà gagnés à la cause de l'Espagne par suite des
instructions données à Don J. Garcia. C'est dans cette
tournée, c'est en se mettant en communication avec
les chefs de ces postes et ceux des postes espagnols, pour
préparer la défection des premiers, qu'il revint au Cap
où il tenait les propos qu'on lui imputait. De son côté, le gouverneur général, tout en écrivant
aux commissaires civils les lettres dont nous avons parlé, iM ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. OÙ il dépeignait les colons sous les couleurs du royalisme et de l'indépendance, n'avait cessé d'écouter les
conseils que lui donnaient deux d'entre eux, Thomas
Millet et Tanguy Laboissière, pour le porter à expulser
ces commissaires de la colonie, afin de rester maître du
terrain et de consommer leur projet médité depuis longtemps.
les lettres dont nous avons parlé, iM ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. OÙ il dépeignait les colons sous les couleurs du royalisme et de l'indépendance, n'avait cessé d'écouter les
conseils que lui donnaient deux d'entre eux, Thomas
Millet et Tanguy Laboissière, pour le porter à expulser
ces commissaires de la colonie, afin de rester maître du
terrain et de consommer leur projet médité depuis longtemps. Thomas Millet était un des Léopcu^dins : ce fut lui qui,
à l'assemblée générale de Saint-Marc, proposa de décréter que tout blanc qui épouserait une femme de race
africaine, fût tenu d'abjurer son nom européen pour
prendre un nom africain. Il est inutile d'en dire davantage. Quant à Tanguy Laboissière, colon de la paroisse de
Torbeck, ancien procureur du roi à la sénéchaussée
des Cayes, il avait été d'abord du parti du gouvernement colonial ; mais il n'avait pas tardé à passer dans le
camp opposé. Après avoir fondé aux Cayes un journal
où il distillait le venin colonial contre les hommes de
couleur, il était venu se fixer au Cap sous les auspices
de Larchevesque Thibaud. Là, en déportant Daugy et
Raboteau, en janvier 1795, Sonthonax l'avait nommé
membre de la commission intermédiaire, croyant l'attacher à la révolution : il renonça à ces fonctions pour
redevenir journaliste, dès le mois de février. Soit dans
le Moniteur de Saint-Domingue (feuille officielle), soit
dans un autre journal qu'il fonda pendant l'absence de
Sonthonax, il ne cessa d'attaquer ouvertement les mesures prises par la commission civile. Du Port-au-Prince,
elle ordonna son arrestation et son embarquement parmi
les déportés de cette ville, qu'elle venait d'envoyer dans
la rade du Cap.
onça à ces fonctions pour
redevenir journaliste, dès le mois de février. Soit dans
le Moniteur de Saint-Domingue (feuille officielle), soit
dans un autre journal qu'il fonda pendant l'absence de
Sonthonax, il ne cessa d'attaquer ouvertement les mesures prises par la commission civile. Du Port-au-Prince,
elle ordonna son arrestation et son embarquement parmi
les déportés de cette ville, qu'elle venait d'envoyer dans
la rade du Cap. [1793] ciiÂPriRE VIT. 155 Réuni h Th. Millet sur le vaisseau t'Eole, que montait
le contre-amiral Sercey, ils s'entendirent pour pousser
Galbaud aux voies extrêmes dont nous venons de parler.
Dès le 10 mai, trois jours après son ariivée, ils commencèrent à lui adresser des lettres dans ce but : ils lui
firent communiquer, de concert avec la municipalité
du Cap, le testament de mort attribué à Jacques Ogé,
le récit historique de Gros, la fameuse lettre de Cougnac-Mion, pour lui persuader que la révolte des esclaves
était le fait des hommes de couleur (qu'il faudrait alors >
sacrifier, afin de faire rentrer ces malheureux dans
l'ordre colonial), et lui faire sentir la nécessité de rendre
Saint-Domingue indépendant de la France. Déjà, aux
Cayes, dans plusieurs de ses écrits, Tanguy Laboissière
avait conseillé regorgement de tous les hommes de couleur pour pouvoir maintenir l'esclavage des noirs. Dans
un de ces écrits, du 17 juin 1792, il disait : ^i 11
« fallait sans doute, dans le principe, exterminer la caste
» des mulâtres, puisque c'est d'elle que nous vient tout
» le mal, puisque c'est elle qui a commis tous les
» crimes. » A la fin du mois de mai 1795, il engageait
Galbaud à s'opposer à la rentrée des commissaires
civils au Cap : il les appelait des brissolins : en cela, il
entrait parfaitement dans les sentimens intimes de Galbaud qui, avant son départ de France, par ses lettres
aux colons avec qui il était en relations, fulminait
contre les Girondins. Et chose étrange ! lorsque Tanguy
Laboissière excitait Galbaud contre Polvérel et Sonthonax en les désignant comme des brissolins, Brissot et
tout le parti girondin étaient sur le point d'être arrêtés,
dans la funeste journée du 51 mai 1795. Enfin, « peu de jours après, dit le rapport de Gar156 ÉTUDKS SUR l'histoire d'hAÏTI. » ran, Tanguy lui adressa (à Galbaud) l'écrit suivant :
» on croit devoir le rapporter ici en entier, parce qu'il
» a eu la plus grande influence sur les événemens posté-
» rieurs, en faisant naître ceux qu'il prédisait, parce
» qu'il montre d'ailleurs, dans le plus grand jour, les
» vrais sentimens du parti coupable dont Tanguy était
» Torgane, et la coalition de ces prétendus patriotes avec
» les agens de l'ancien régime contre les commissaires
» civils et les hommes de couleur. »
on croit devoir le rapporter ici en entier, parce qu'il
» a eu la plus grande influence sur les événemens posté-
» rieurs, en faisant naître ceux qu'il prédisait, parce
» qu'il montre d'ailleurs, dans le plus grand jour, les
» vrais sentimens du parti coupable dont Tanguy était
» Torgane, et la coalition de ces prétendus patriotes avec
» les agens de l'ancien régime contre les commissaires
» civils et les hommes de couleur. » Et nous aussi, nous croyons devoir rapporter cet écrit
en son entier, parce que, s'il avait pour but principal
d'embarquer violemment Polvérel et Sonthonax, c'était
pour mieux arriver à la destruction de la classe de couleur et au maintien de l'esclavage des noirs; parce que
cet écrit résume les perfides doctrines coloniales contre
les deux classes colorées de Saint-Domingue. Dans une
de ses lettres à Galbaud, qui précéda cet écrit intitulé
Dernier conseil au général Galbaud, Tanguy Laboissière
lui avait dit : Si l'on avait suivi mon conseil, lorsque
D j'ai proposé à l'assemblée provinciale du Sud d'égorger
» tous les hommes de couleur, la colonie n'en serait pas
» où elle estaujourd'hui. La politique seule est le sentiment
y> que nous devons consulter, et c'est sur cette politique
y> que nous devons fonder le bonheur de la colonie \ » Voici le Dernier conseil au général Galbaud: La crise approche, les commissaires seront ici sous deux jours ;
rappelez-vous tout ce que je leur ai écrit à cet égard. Je connais leur âme; je juge de tout» ce qu'ils font et vont faire
avec la juste sonde d'Helvétius, que j'ai médité depuis l'âge de dix ans. Il ne leur reste qu'à subjuguer le Gap, et toute la colonie est aux
fers, et tous les nègres réi^oltés seront soldats libres contre les mal1 Débals, t. 8, p. 92. [17931 CHAPITRE vjr. 157 heureux blancs, dont les plus à plaindre ne seront pas ceux qu'on expulse et dont on s'empare des propriétés ; mais ce sont ceux-là, femmes, enfans, vieillards , qui vont rester après le départ du convoi, sur
lesquels je verse des larmes de sang. Vous allez donc de sang-l'roid les voir se faire un château fort de
la maison du gouiernement et des casernes qui les avoisinent, et qui
ne sont occupées que par les hommes de couleur et les dragons d'Orléans, vraies gardes prétoriennes dévouées à tous les caprices tyranniques de nos Nérons et de nos Tibères.
ceux-là, femmes, enfans, vieillards , qui vont rester après le départ du convoi, sur
lesquels je verse des larmes de sang. Vous allez donc de sang-l'roid les voir se faire un château fort de
la maison du gouiernement et des casernes qui les avoisinent, et qui
ne sont occupées que par les hommes de couleur et les dragons d'Orléans, vraies gardes prétoriennes dévouées à tous les caprices tyranniques de nos Nérons et de nos Tibères. De là, ils foudroieront la ville et achèveront l'anéantissement des
blancs. Voyez comme ils publient dans leur feuille de ['Egalité des
provocations au meurtre, à l'incendie et au pillage; voyez comme Dufay et autres travaillent les esprits au Cap, comme on vous y peint
déjà vous même : et comme je suis vrai envers tout le monde, je ne
vous cacherai pas que je vous trouve le tort d'avoir injurié une corporation illégale^ il est vrai, mais composée de l'élite des hra^'es gens
du Cap où il y en a encore, quoi qu'on vous en ait dit; d'avoir accablé
de reproches, suggérés sans doute, des habitans déjà assez frappés des
plus terribles malheurs ; enfin, d'avoir suivi les conseils de l'ordonnateur Masse, que je vous annonce comme devant se jeter dans le parti
des commissaires dès qu'ils seront ici, et d'avoir vexé le commerce du
Cap, déjà si ruiné par les circonstances; car les gains qu'on lui reproche sont faits par les échanges, l^ojez déjà comme on prépare votre
embarquement ; voyez le rapprochement des esclaves insurgés du
dehors, la révolte qu'on fomente au dedans, une entrée de mulâtres
en armes avec les commissaires ; voyez comme ceux-ci redoublent
d'insolence, comme ils agacent les blancs et principalement les hommes
de mer pour exciter quelque grand mouvement, à la faveur duquel
ils consomment la ruine du Cap, qu'ils ont jurée depuis le supplice
d'Ogé. Que de préjugés vous entourent, général, et que vous êtes
venu dans un moment bien critique, et qu'il est fâcheux, pour vous et
pour nous, que vous ne soyez pas bien entouré et que vous n'ayez pas
plus de connaissances locales que vous ne pouvez en avoir ! Encore, si vous sortiez de la fluctuadon où vous balance sans cesse
V irrésolution^ qui paraît une des bases de votre caractère! Citoyen
Galbaud, la résolution d'un parti, la fermeté du moment, peuvent encore sauver Saint- Domingue : il faut que vous fassiez embarquer les
auteurs de notre désolation; il faut que, nouveau Curtius, Galbaud
se jette dans le gouffre, quil envoie les trrans à la convention na~ î58 ÉTUDES smi l'iustoiue o'haÏti.
fluctuadon où vous balance sans cesse
V irrésolution^ qui paraît une des bases de votre caractère! Citoyen
Galbaud, la résolution d'un parti, la fermeté du moment, peuvent encore sauver Saint- Domingue : il faut que vous fassiez embarquer les
auteurs de notre désolation; il faut que, nouveau Curtius, Galbaud
se jette dans le gouffre, quil envoie les trrans à la convention na~ î58 ÉTUDES smi l'iustoiue o'haÏti. iionale, avec le tableau et les preuves de leurs forfaits consommés et
de ceux qu'ils méditent encore, et qui sont plus effrayans encore, s'il
est possible. Il faut assumer tout sur vous, pour sauver Saint-Domingue. Si vous
cn'ez la faiblesse de vous laisser embarquer^ vous perdez la colonie,
vous ne vous sauvez pas. Le moment est venu où il n'y a plus à transiger; ils sont trop criminels ; ils n'ont d'espoir que dans leur audace et dans les révoltés
qu'ils appelleront sur les colons. Général, bâtez-vous de vous entourer de toute la population blanche du Cap ; faites rentrer le braire régiment du Cap : les forces de terre et de mer sont, par votre brevet
à votre disposition ; faites donner des ordres au camp des blancs de
laisser passer tous les révoltés, s'ils tentent de le faire et de se tenir
prêts à les pre?idre par- derrière lorsque vous les prendrez par-devant ; car, sans être homme de guerre, je sais ce que feront les commissaires et ce que vous devriez faire : vous opposer à leur entrée au
Cap. Si vous ne le faites pas, vous tenterez en vain après de les en
arracher : ils appelleront ensuite les révoltés. Alors vous appellerez
les braves marins et tous les hommes que vous aurez au Cap, vous marcherez à leur tèle et vous mettrez les révoltés entre votre feu et
celui des hommes sortis du camp. Ils ne tiennent point à la guerre
en rase campagne; vous les vaincrez et sauverez Saint-Domingue. Sa ruine ou son salut dépend de votre conduite. Je vous prédis que,
si vous ne prenez ce parti, les commissaires une fois entrés au Cap,
demeurent les maîtres du pajs; ils s'en déclareront les chefs suprêmes, après avoir fait expulser ou massacrer tous les blancs ; et
le général Galbaud, ayant pu empêcher le crime et ne l'ayant pas osé,
en sera responsable aux yeux de la colonie, de la nation et de la
postérité : qu'il ose ..! Il en est temps. Une faut pas s'effrayer de leur
faction elle n'est que factice : pas un citoyen honnête n'ose s'en
montrer partisan ; ils n'ont que des hommes de Z>o«e, sur qui l'opinion morale de leur force cessera d'agir s'ils voient seulement que vous
osiez leur résister. Proclamez leurs crimes, faites-les imprimer; dans
trois jours vous n'aurez pas un imprimeur à vous.
érité : qu'il ose ..! Il en est temps. Une faut pas s'effrayer de leur
faction elle n'est que factice : pas un citoyen honnête n'ose s'en
montrer partisan ; ils n'ont que des hommes de Z>o«e, sur qui l'opinion morale de leur force cessera d'agir s'ils voient seulement que vous
osiez leur résister. Proclamez leurs crimes, faites-les imprimer; dans
trois jours vous n'aurez pas un imprimeur à vous. Ainsi donc, la cause de la colonie se dédide sous deux jours : elle est
gagnée ou perdue, selon la conduite ferme, résolue, fixe ou timorée et
versatile que tiendra le général Galbaud. Le sort de Saint-Domingue est entre ses mains. Eh quoi ! il hésite
encore à prendre le seul parti qu'il y ait à prendre ! Il n'aura donc eu [1795] (-iiAi iTiir. Yii. I.'i:) Je courage que dcnuinl Brunswick^ el il écliouera dti'ant des Snnlhonax el des Pchérell Général Galbaud, mon langage peut vous déplaire; mais je dois vous parler ainsi. Je veux le salut de mon pays; il
est attaché h cet acte viril et d'équité. Si vous ne le faites pas, ne pensez
pas vous en tirer à la convention nationale ou même devant quelque
autorité nationale que ce soit, en disant : Mais, les commissaires civils
étaient si puissans, ils avaient tant d'autorité ! — et que vouliez-vous
que fît un général contre eux ? On vous répondra mille fois : Quil les
embarquât ou quHl mourût. Convenons que si Tanguy Laboissière pécha en quelque chose, ce n'est ni par l'intelligence de la situation,
ni par la prévoyance des événemens qui allaient bientôt
s'accomplir au Cap et dans tout Saint-Domingue. Ainsi
que son prédécesseur, l'abbé Maury, il entrevit avec une
rare sagacité le résultat de la lutte désespérée que soutenait le régime colonial aux abois, contre la nature des
choses, contre le droit imprescriptible de l'homme, contre la volonté éclairée, alors, de la métropole, contre le
patriotisme nonmoins éclairé de ses agens. En quoi péchait-il donc ce colon si instruit, au style si
lucide, mais au cœur si profondément scélérat ? Par le
plus précieux sentiment, celui de la justice ! Il croyait
pouvoir fonder le bonheur de la colonie sur la 'politique,
et il n'eût suffi aux colons, pour être vraiment heureux,
que à' élve justes. Au lieu de songer sans cesse à regorgement de tous les hommes de couleur, que ne se décidaientils à reconnaître la légitimité des droits de cette classe,
et la nécessité au moins d'un adoucissement au sort des
malheureux esclaves, sinon de leur liberté immédiate ? Voyez, au contraire, comment Tanguy Laboissière,
étranger au métier des armes, se creuse l'esprit pour
conseillera Galbaud de s'efforcer de mettre les esclaves ré460 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. voltés entre deux feux, afin de les exterminer aussi ! Des
militaires bien autrement capables, bien plus résolus que
Galbaud, essayèrent en vain d'accomplir cette œuvre
impie ; la puissance réunie de l'Espagne et de la GrandeBretagne, celle de la France elle-même, vinrent successivement échouer dans cette entreprise criminelle, parce
que la Providence, qui veut la conservation des mulâtres
et la liberté des noirs, sut leur inspirer assez de courage
pour repousser du sol de Saint-Domingue leurs communs
ennemis.
ilitaires bien autrement capables, bien plus résolus que
Galbaud, essayèrent en vain d'accomplir cette œuvre
impie ; la puissance réunie de l'Espagne et de la GrandeBretagne, celle de la France elle-même, vinrent successivement échouer dans cette entreprise criminelle, parce
que la Providence, qui veut la conservation des mulâtres
et la liberté des noirs, sut leur inspirer assez de courage
pour repousser du sol de Saint-Domingue leurs communs
ennemis. Les différons écrits adressés à Galbaud n'étaient pas
connus des commissaires civils : ils furent saisis plus tard
dans ses papiers, aux Etats-Unis, et envoyés en France.
Mais tout l'ensemble de sa conduite au Cap décelait à
leurs yeux la culpabilité de ses intentions. Il fallait qu'ils
prissent un parti à son égard : il devait être fondé sur
la loi. Or, l'article 5 du décret de la convention nationale, du
8 novembre 1792, portait: « Les commissaires sont revêtus de tous les pouvoirs.
» Les commandans et les officiers militaires de terre et
» de mer, les ordonnateurs et officiers d'administration,
» les corps administratifs et judiciaires, ainsi que toutes
» les assemblées délibérantes, soit générales, soit parti-
» culières, enfin tous les fonctionnaires publics leur sont
» subordonnés. Ils pourront destituer et faire arrêter,
» s'il le faut, ceux qu'ils jugeront ne pas remplir digne-
» wie^ir leurs places, qui se seraient rendus ou se ren-
» draient coupables d'incivisme ; et ils pourvoiront à
» leur remplacement dans les formes légales. » Ce décret était relatif aux commissaires civils envoyés [171)5] ciiAMini: vu. 1(}1 aux îles du veut ; mais il autorisait aussi ces commissaires
à passer à Saint-Domingue pour se réunir à Polvérelet
Sontlîonax, maintenus dans leurs fonctions par une exception honorable, fondée sur leur patriotisme reconnu.
Or, si ceux des îles du vent avaient le pouvoir de destituer les chefs militaires, ceux de Saint-Domingue l'avaient
aussi. Mais, en leur adressant le décret du 8 novembre,
le conseil exécutif leur disait par une lettre : « Si vous
» soupçonnez les fonctionnaires publics, civils ou mili-
» taires, d'être dans des opinions contraires aux princi-
» pesdela France, destituez-les: la ^éi^uhWque ne Mt
» grâce à aucun de ses ennemis. » Nous avons vu en outre que le décret du 6 mars 1795 les autorisait à prendre
toutes les mes?<re5 qu'ils jugeraient nécessaires à la défense
delà colonie contre ses ennemis intérieui^s et extérieurs ;
et que celui du 5 mars enjoignait auxgouvemeurs généraux
et autres agensmïYitaires cl' obéir à toutes leurs réquisitions. En vertu de ces pouvoirs, Polvérel et Sonthonax prirent la résolution de destituer César Galbaiid et d'ordonner sa déportation en France. Cependant, ils avaient
voulu lui épargner l'humiHation de cette destitution, en
le portant à donner sa démission : il s'y refusa. Cette
destitution eut heu le 12 juin. En ce moment, les commissaires civils eurent connaissance d'une proclamation, du 7 juin, de Don Gaspard
de Cassassola, colonel et commandant général des troupes espagnoles formant le cordon de la frontière du Nord,
autorisé par le gouverneur Don J. Garcia. Cette proclamation était rédigée dans le sens de la dépêche ministérielle de Pedro Acuna, que nous avons rapportée plus
avant; elle disait, entre autres choses, aux habitans de
Saint-Domingue :
le 12 juin. En ce moment, les commissaires civils eurent connaissance d'une proclamation, du 7 juin, de Don Gaspard
de Cassassola, colonel et commandant général des troupes espagnoles formant le cordon de la frontière du Nord,
autorisé par le gouverneur Don J. Garcia. Cette proclamation était rédigée dans le sens de la dépêche ministérielle de Pedro Acuna, que nous avons rapportée plus
avant; elle disait, entre autres choses, aux habitans de
Saint-Domingue : T, 11. 11 ÉTUDES SUR l'hiSTOIUE d'hAÏTI. « Je suis chaigé de leur dire que leur félicité ou leur
» dernière et irrémédiable ruine dépend d'eux-mêmes et
B de leur gouverneur. . . M. le général («albaud, étant une
» personne caractérisée par ses connaissances militaires,
» sa prudence et sa politique. . . , M. Gdi\h'Auà , faisant sans
» doute usage de ses talens et de ses sublimes connais^
>i sances, réfléchira sur sa position critique et sur le parti
y> le plus sage et le plus convenable qu'il doit prendre. . . » Cet acte d'un ennemi voisin des frontières françaises
éclaira les commissaires civils sur les manœuvres qui se
tramaient par le gouverneur, qui avait déjà envoyé son
frère visiter les postes placés sur ces frontières. Ces commissaires, voyant Galbaud s'opposer au départ de la flotte
qu'ils voulaient envoyer en France, reconnurent alors la
nécessité d'avoir une explication avec lui, afin de s'assurer s'il était réellemen!; décidé à ne pas obéir à leurs réquisitions. Sa réponse fut affirmative sur ce point, tant
verbalement que par écrit ; il leur déclara qu'il ne pouvait se regarder comme l'instrument passif des commissaires civils. Ceux-ci l'interpellèrent sur la question relative à sa qualité de propriétaire :\\ ne put leur fournir
des preuves écrites que le conseil exécutif avait passé
outre sur cet obstacle opposé par la loi du 4 avril ; et il
les pria alors de faire exécuter cette loi à son égard, et
de l'autoriser à s'embarquer avec sa femme et ses enfans. Sa lettre du 12 juin à ce sujet montre moins de soumission à la loi que de faiblesse dans le caractère. Après
avoir dit aux commissaires civils que son frère obéira sans
difficulté aux ordres qui lui seront donnés de retourner en
France, il ajoute : « Quant à moi, citoyens, je vous sup-
» plie de nouveau de me permettre de repasser en France;
B je ne puis être d'aucune utiliîé dans la colonie ; j'aime [1795J CHAPITUF VII. 105 » ma patrie par-dessus tout, parce qu'elle m'a clcvc au
» niveau de tous mes semblables. Je cous déclare que je
» ne puis me regarder l'instrument passif des commis-
» saires civils, parce que les commissaires civils sont des
» hommes, et que je risquerais de me rendre coupable, si
» je promettais d'obéir aveuglément à tous les ordres qu'ils » pourraient me donner Je vous supplie donc de m'an- » torisercnn embarquer avecma femme et mes enfans.h^
» loi vous y autorise, puisqu' elle défend dedonner aucun
» commandement da ns la colonie aux propriétaires. D'a-
» près vos dontes, je regarde comme nul ce que je vous
» 'ai dit hier sur la conversation et ma correspondance mi-
» nistérielle. Rien ne vous force à me croire ; tout vous
» oblige à faire exécuter la loi »
» pourraient me donner Je vous supplie donc de m'an- » torisercnn embarquer avecma femme et mes enfans.h^
» loi vous y autorise, puisqu' elle défend dedonner aucun
» commandement da ns la colonie aux propriétaires. D'a-
» près vos dontes, je regarde comme nul ce que je vous
» 'ai dit hier sur la conversation et ma correspondance mi-
» nistérielle. Rien ne vous force à me croire ; tout vous
» oblige à faire exécuter la loi » A cette lettre, les commissaires civils firent une réponse où ils rappelaient à Galbaud les dispositions des
diverses lois qui les autorisaient à exiger la soumission de
son pouvoir militaire à leur autorité civile : ils la terminaient ainsi : « Dans ces circonstances, vous ne pouvez
» plus rester a Saint-Domingue ; vous retournerez en
» France rendre compte de votre conduite à la conven-
» tion. Elle jugera, dans Sa sagesse, si vous avez bien ou
» mal mérité de la République pendant votre court sé-
» jour dans la colonie. » Cette réponse est du 15 juin. Galbaud répliqua le même jour à cette lettre, annonçant de nouveau sa soumission à leur détermination. En conséquence, Polvérel et Sonthonax émirent une
proclamation, le 15 juin, par laquelle ils le destituèrent
pour tous les motifs allégués ci-dessus, et en tant que de
raison, pour cause d^ncivisme : ils lui Ordonnèrent de se
rendre dans le jour à bord de la gabarre la Normande pour
y être consigné et conduit en France, et aller à la barre J64 ETUDES suii l'iïisïoire d'haïti. de la convention nationale rendre compte de sa conduite.
En recevant cet arrêté, Galbaud écrivit un billet, le
15 juin, où il promettait aux commissaires civils de s'embarquer le même jour : ce qu'il fit en effet. Un très-grand nombre de navires de guerre et du commerce se trouvaient dans le port du Cap à cette époque :
deux contre-amiraux s'y trouvaient également, Cambis
qui avait le commandement comme plus ancien, et Sercey. Le premier s'était toujours conduit avec impartialité
dans les troubles de la colonie, tandis que l'autre, étant
aux Cayes, avait pris parti avec les blancs contre les hotnmes de couleur du Sud et y avait entraîné les équipages
sous ses ordres. Tous ces navires de l'Etat se trouvant
dans la colonie depuis i790 ou 1791, leurs équipages,
en général, s'étaient plus ou moins mêlés aux agitations
populaires des ports où ils se trouvaient accidentellement : étant d'ailleurs dans la même position sociale
que la classe des petits blancs, acharnée contre celle des
mulâtres, c'eût été un phénomène qu'ils n'eussent pas
partagé sa haine pour eux. A ces causes naturelles, susceptibles d'introduire l'indiscipline dans les rangs des
équipages, se joignaient des privations auxquelles ils
étaient en proie : plus de deux années de solde leur étaient
dues ; l'insubordination était à son comble, et les officiers
ne pouvaient la comprimer.
la classe des petits blancs, acharnée contre celle des
mulâtres, c'eût été un phénomène qu'ils n'eussent pas
partagé sa haine pour eux. A ces causes naturelles, susceptibles d'introduire l'indiscipline dans les rangs des
équipages, se joignaient des privations auxquelles ils
étaient en proie : plus de deux années de solde leur étaient
dues ; l'insubordination était à son comble, et les officiers
ne pouvaient la comprimer. C'est dans de telles dispositions de la part de ces marins, déjà activement travaillés à la révolte, par les colons
déportés par les commissaires civils de divers lieux de
la colonie, mais se trouvant tous réunis sur des navires
dans la rade du Cap, que César Galbaud et son frère le
général se présentèrent en qtielque sorîe comme des [1793] CIIAPITKE VII. 165 proscrits. Les agitateurs profitèrent de ce moment pour
exciter un soulèvement dans la flotte. Parmi eux se trouvaient le chirurgien Ferté, septuagéiiiure, furieux habitant du Port-au-Prince, et quatre femmes déportées
comme lui de cette ville, sur la dénonciation de la municipalité, pour avoir toujours pris part à toutes les agitations qui eurent lieu depuis le commencement de la
révolution. Ces femmes étaient les dames Pommiers,
Magran, Chavanne (connue sous le nom de comtesse de
Chavanne), et Martin : cette dernière avait joué un rôle
infâme dans l'assassinat de Mauduit, dont elle mutila le
cadavre d'une manière obscène. D'après ces honteux
précédons, on peut juger si ces furies ne durent pas saisir l'occasion afin d'exciter les marins à de nouveaux
troubles. Quant aux deux Gaibaud, leur amour-propre
blessé et humilié devait naturellement les porter aussi à
la vengeance contre les commissaires civils et les hommes
qui, fidèles à leur autorité, soutenaient ces agens de la
métropole : ces hommes étaient les mulâtres du Cap, et
ceux de l'Ouest qui avaient accompagné ces commissaires. Dès l'entrée dePolvérel et de Sonthonax, les agitateurs
suscitèrent des querelles entre les marins elles mulâtres.
Le contre-amiral Sercey qui avait été témoin, au Portau-Prince, des égards et de la considération des commissaires pour ceux de cette ville, et qui partageait les rancunes des déportés confiés à sa surveillance, loin de suivre
les instructions qu'il avait reçues pour les contenir, favorisa leur mutinerie. De leur côté, les hommes de couleur n'avaient aucun motif pour se laisser vexer par ces
misérables qui avaient toujours voulu leur extermination;
et quoique moins nombreux au Cap que les marins de la
cey qui avait été témoin, au Portau-Prince, des égards et de la considération des commissaires pour ceux de cette ville, et qui partageait les rancunes des déportés confiés à sa surveillance, loin de suivre
les instructions qu'il avait reçues pour les contenir, favorisa leur mutinerie. De leur côté, les hommes de couleur n'avaient aucun motif pour se laisser vexer par ces
misérables qui avaient toujours voulu leur extermination;
et quoique moins nombreux au Cap que les marins de la i6Q ÉTUDES sufi l'wstoike d'iiaïti. flotte, ils sentaient trop la force de leurs droits pour leur
céder et supporter leurs injures. Avertis de ces querelles, les commissaires prirent ées
dispositions pour les empêcher. C'était surtout dans la
soirée que les rixes survenaient : ils ordonnèrent aux
amiraux de ne pas permettre aux marins de venir à terre,
après sept heures du soir. Cet ordre contraria principalement les officiers de marine; cependant, pour être équitables, les commissaires avaient également défendu aux
officiers et aux soldats de couleur do sortir de leurs casernes après la même heure. Le corps des officiers de marine vint se plaindre de celte mesure à la commission
civile elle-même. Celui qui porta la parole en cette circonstance était un nommé Rousseau, ancien enseigne
de la corvette la Favorite qui avait été envoyée à SantoDomingo, pour réclamer l'extradition d'Ogé, de Chavanne et de leurs compagnons; Rousseau s'exprima avec
beaucoup de mépris pour les hommes de couleur. Un instant après, il fut rencontré dans un café par quelquesuns qui lui renvoyèrent ses grossières injures. Sur la
plainte de Rousseau, les commissaires ordonnèrent néanmoins de punir celui qui s'était montré le plus emporté
contre cet officier: c'était Bijou Moline. Cette scène se
passa le 19 juin dans l'après-midi. Malgré la punition de MoHne, des matelots se portèrent à bord de tous les bâlimens de la rade, en criant:
« Aux armes ! aux armes ! it faut embarquer Polvérel
» et Sonthonax ; il faut exterminer^ cette race exécrable
» des mulâtres. » Mais la nuit arrivait ; les agitateurs remirent leur projet au lendemain. Les commissaires civils s'attendaient si peu à voir éclater de pareilles fureurs, que le même jour, ils donnaient [1795J cuAi'rmE vu. i67 un grand dîner aux habitans du Cap à l'occasion de leur
retour. Ils étaient dans la plus parfaite quiétude, par la
soumission des deux Galbaud embarqués le 12 et le 15 :
ils ne prirent aucune mesure de défense. Durant la nuit du 19 au 20, l'ex-gouverneur se laissa
entraîner par tous les déportés et par l'exaltation des matelots : il se persuada qu'avec de telles dispositions, son
triomphe était certain. Peut-être même fut- il le moteur
de cette exaltation.
retour. Ils étaient dans la plus parfaite quiétude, par la
soumission des deux Galbaud embarqués le 12 et le 15 :
ils ne prirent aucune mesure de défense. Durant la nuit du 19 au 20, l'ex-gouverneur se laissa
entraîner par tous les déportés et par l'exaltation des matelots : il se persuada qu'avec de telles dispositions, son
triomphe était certain. Peut-être même fut- il le moteur
de cette exaltation. Le 20, Galbaud émit une proclamation par laquelle ii
reprit son titre de gouverneur général et appela les équipages de tous les navires à le seconder, pour expulser les
commissaires civils de la colonie. Il se transporta avec
son frère à bord de tous ces bâtimens où il fit lire sa
proclamation et la commission qu'il tenait du conseil
exécutif: le vaisseau l' America fut le seul où il n'alla pas.
Il fît mettre en liberté tous les déportés. Tous les équipages adhérèrent au mouvement. Le signal pour la descente
à terre fut fixé à deux heures de l'après-midi. Durant la
journée, de nombreux habitans blancs du Gap se rendirent auprès du gouvei'neur, pour le conjurer de sauver
la ville de la fureur des commissaires civils et des mulâ^
très, disaient-ils. Dès 10 heures du matin, les marins
avaient embossé les navires de guerre contre la ville:
leurs officiers prirent parti avec eux. A trois heures et demie de l'après-midi, les deux Galbaud descendirent à terre, à la tête de trois mille hommes : ils ne trouvèrent aucune résistance. Un ancien
royaliste nommé Gau vain, qui avait été membre de l'assemblée coloniale, se porta à leur rencontre avec environ
deux cents hommes de la jeunesse du Cap qui avait fîgau'é 468 KTUDES SUU L IIISTOIIIE D HAÏTI. lors destroubles occasionnés parla déportation de Cambefort et autres agensde l'ancien régime. Cette troupe réunie
se divisa en trois corps : l'un solis les ordres de Gauvain, se dirigea sur la principale entrée delà maison du
gouvernement, ci-devant couvent des Jésuites ; l'autre,
sous ceux de César Galbaud, contourna celte maison du
côté du Champ-de-Mars ; le troisième corps, formant la
réserve sous les ordres de l'ex- gouverneur, resta sur le
quai pour appuyer les autres au besoin. Le général Laveaux étant malade, le commandement
des troupes blanches et des hommes de couleur accourus au secours des commissaires, fut dévolu au colonel Antoine Chanlatte ; il était secondé notamment par
Jean-Baptiste Belley, nègre libre, qui devint ensuite
membre de la convention nationale ^ La troupe qui défendait les commissaires civils, rangée en bataille sur la place d'Armes, devant la maison
du gouvernement, reçut le choc des assaillans commandés par Gauvain. Habiles tireurs, les hommes de couleur,
pleins de courage d'ailleurs, couchèrent par terre un
grand nombre des jeunes gens qui les attaquèrent. Mais
forcés par la supériorité numérique des assaillans qui
avaient des pièces de campagne et des obusiers, les défenseurs de la commission civile se repliaient dans la
cour du gouvernement. A ce moment , Belley les
pousse en avant avec une résolution énergique, et les
assaillans se rephent à leur tour sur la place d'Armes où
le désordre et la confusion se mettent dans leurs rangs :
ils fuient par toutes les rues aboutissantes ; ils sont pourî Nous avons vu au Musée de Yeisailles le portrait de ce noir, sous le nom
de Jean-Baplistc Belley ; il est peint en costume de Kei)rcscntant du Peuple,
par Girodet.
gouvernement. A ce moment , Belley les
pousse en avant avec une résolution énergique, et les
assaillans se rephent à leur tour sur la place d'Armes où
le désordre et la confusion se mettent dans leurs rangs :
ils fuient par toutes les rues aboutissantes ; ils sont pourî Nous avons vu au Musée de Yeisailles le portrait de ce noir, sous le nom
de Jean-Baplistc Belley ; il est peint en costume de Kei)rcscntant du Peuple,
par Girodet. [1795] CHAPITRE Vil. 1()0 suivis jusqu'au rivage, et ils s'embarquent pele-mêle. De son côté, César Galbaud attaque le gouvernement
avec vigueur; mais il rencontre aussi une résistance opiniâtre. Les défenseurs de la commission civile qui lui
étaient opposés, apprenant la fuite de la colonne de
Gauvain, devinrent des assaillans à leur toui' ; ils forcent
la colonne de César Galbaud à la retraite et lui enlèvent
l'obusier qu'elle avait. Dans ces combats, les hommes
de couleur visaient surtout les artilleurs qu'ils abattent
l'un après l'autre, comme la troupe de Bauvais et de
Lambert avait fait au Port-au-Prince, dans l'affaire du 21
novembre 1791. César Galbaud, voyant enlever son obusier, se porte en avant avec quelques hommes pour essayer de le reprendre ; mais abandonné bientôt des siens,
il est fait prisonnier avec plusieurs officiers de marine,
par les hommes de couleur. Les vainqueurs respectent en
eux le droit du vaincu à être bien traité après la victoire ;
ils sont conduits aux commissaires civils. En rendant compte à la convention nationale de
cette première action, par leur dépêche du 10 juillet,
ces^ commissaires lui dirent : « Il est impossible de se
» faire une idée de la bravoure plus qu'humaine des ci-
» toyens du 4 avril dans cette mémorable journée. A
» peine trois cents contre deux mille, ils soutinrent, pen-
» dant toute la soirée, le feu des matelots et de la garde
» nationale blanche : ils les expulsèrent de tous les pos-
» tes de l'intérieur. »
de
cette première action, par leur dépêche du 10 juillet,
ces^ commissaires lui dirent : « Il est impossible de se
» faire une idée de la bravoure plus qu'humaine des ci-
» toyens du 4 avril dans cette mémorable journée. A
» peine trois cents contre deux mille, ils soutinrent, pen-
» dant toute la soirée, le feu des matelots et de la garde
» nationale blanche : ils les expulsèrent de tous les pos-
» tes de l'intérieur. » Galbaud avait ralHé les marins en fuite ; il retourna à
bord des navires avec eux. Le 21 juin, à la pointe du
jour, de nouvelles nuées de ces brigands redescendirent
à terre avec Galbaud à leur tête. Il marcha sur l'arsenal 170 ÉTUDES SUR l'histoire d'iI\ÏTI. qui était gardé par quelques hommes de couleur, sous les
ordres d'un officier blanc. Une pièce de campagne qu'ils
avaient braquée sur la rue qui y conduisait, pouvait opposer de la résistance ; mais cet officier leur défendit de
tirer. Il prétendit que les marins étaient des frères qui ne
leur voulaient aucun mal, mais seulement aux commissaires civils. Ce traître, auquel ces derniers avaient confié la défense de ce poste, s'avança au-devant de Galbaud
et lui donna le baiser de paix. Les frères s'empressèrent
de désarmer les mulâtres trop crédules, et tous ceux
d'entre eux qui voulurent se défendre furent égorgés par
ces bandits. L'infâme Gauvain, présent à ce massacre,
cria de n'en épargner aucun. Mais Galbaud, militaire
d'honneur après tout, ordonna de conduire les autres
sur les bâtimens de la rade : ils étaient prisonniers, ils
devaient être traités comme les mulâtres avaient traité,
la veille. César Galbaud et les officiers de marine faits
prisonniers avec lui. Rendus à bord, plusieurs de ces
mulâtres furent massacrés par les marins : les commandan sde la flotte durent mettre aux fers ceux qui avaient
échappé aux coups de ces furieux, pour pouvoir les sauver. Latortue et Pierre Augustin, deux anciens affranchis
noirs, périrent dans ce massacre. Afin de prévenir un nouveau combat, les commissaires civils rendirent une proclamation adressée aux équipages des navires, en leur ordonnant de livrer Galbaud,
considéré comme l'auteur des événemens de la veille.
Cette proclamation fut portée pa» François Polvérel, fils
du commissah-e, escorté de quelques dragons d'Orléans
commandés par Leblan(;, lieutenant-colonel de ce corps.
Annoncé comme parlementaire, F. Polvérel ne fut pas
moins arrêté et conduit à bord avec Leblanc, par ordre
commissaires civils rendirent une proclamation adressée aux équipages des navires, en leur ordonnant de livrer Galbaud,
considéré comme l'auteur des événemens de la veille.
Cette proclamation fut portée pa» François Polvérel, fils
du commissah-e, escorté de quelques dragons d'Orléans
commandés par Leblan(;, lieutenant-colonel de ce corps.
Annoncé comme parlementaire, F. Polvérel ne fut pas
moins arrêté et conduit à bord avec Leblanc, par ordre [4793J ciiAinriiE vri. 171 (le Galbaud qui, vraisemblablement, se proposait ainsi
un échange contre César Galbaud. En commettant cette
arrestation, il ménagea au contraire à Polvérel père un
de ces actes de patriotisme magnanime qu'on rencontre
rarement dans les dissensions civiles. Maître de l'arsenal, Galbaud le fut bientôt de toutes
les positions du voisinage qui dominaient le gouvernement : cette maison fut foudroyée parles canons au pouvoir des marins, auxquels se joignirent de nouveau les
volontaires de Gauvain et la garde nationale blanche à
cheval. Diverses colonnes marchèrent à la fois contre les
commissaires civils. Ceux-ci n'avaient qu'un canon de 4
placé avec les hommes de couleur sur la place d'Armes.
Ces hommes furent contraints de se replier sur la cour du
g^^uvernement, où leur canon fut démonté par ceux
qu'amenaient les marins. Quoiqu'ils se défendissent eneore avec courage, étant en nombre fort inférieur à celui
des assaillans, A. Chanlatte conseilla aux commissaires
civils de se retirer au Haut-du-Cap, sur l'habitation
Breda, oh l'on avait établi un camp pour protéger la
ville contre les noirs insurgés. C'était là que les hommes
de couleur se retirèrent en décembre 17^2. Cette retraite
se fit avec ordre : à onze heures et demie du matin, les
commissaires y étaient rendus. Vainqueurs des représentans de la France, les marins
indisciplinés ne sont pas conduits à leur poursuite par
Galbaud et ses complices. Galbaud se croit maître absolu de la ville du Cap. Mais les marins ne pensent qu'à
une chose : — le pillage des habitans. Leur grand nombre, grossi par tous les malfaiteurs blancs qui sonl dans
cette ville, trouve tant de facilité à le commettre, qu'ils ^72 ÉTUDES SUR l'histoire d'uaÏTI. s'y livrent avec ardeur, comme les malfaiteurs du Portau-Prince avaient fait en 1791, après l'expulsion des
hommes de couleur. La plupart de ces blancs, ivres de
joie et de vin, ne connaissent plus de frein : toute subordination devient impossible parmi eux. Tel est toujours le résultat de toute entreprise coupable de la part des chefs qui excitent les basses classes
de la société au désordre, pour satisfaire à leur ambition
ou à leur méchanceté personnelle.
'y livrent avec ardeur, comme les malfaiteurs du Portau-Prince avaient fait en 1791, après l'expulsion des
hommes de couleur. La plupart de ces blancs, ivres de
joie et de vin, ne connaissent plus de frein : toute subordination devient impossible parmi eux. Tel est toujours le résultat de toute entreprise coupable de la part des chefs qui excitent les basses classes
de la société au désordre, pour satisfaire à leur ambition
ou à leur méchanceté personnelle. De nouveaux auxiliaires leur vinrent en aide dans
cette œuvre criminelle. Avant de sortir du Cap, les
commissaires civils avaient vu arriver au gouvernement
plusieurs centaines de noirs insurgés qui étaient dans
les prisons et qui avaient obtenu leur liberté, c'est-àdire leur élargissement, qu'ils avaient probablement
ordonné : ces hommes y étaient détenus comme prisonniers de guerre faits dans les combats contre les insurgés. Ils demandèrent des armes aux commissaires
pour les défendre, ils n'en reçurent que de la nourriture. Si Polvérel et Sonthonax eurent la magnanimité
de ne pas les armer contre les blancs, de leur côté ces
noirs s'honorèrent en s'offrant pour défendre ces commissaires ; et c'est de là que nous tirons la présomption
que leur délivrance était le fait des commissaires civils :
en cela, nous devons les louer, car ils devaient craindre
que les marins eussent assouvi leur rage sur ces infortunés *. Quoi qu'il en soit, ces homfnes, mêlés bientôt aux ' Des colons ont accusé Sonthonax d'avoir fait élargir ces noirs prisonniers.
11 s'en est défendu; mais Laveaux a affirmé que c'est par ses ordres, en ajoutant qu'ils furent armés pendant la nuit. (Compte-rendu publié à Paris, en
Ï71)7, par Laveaux.) [1705] ciiAiMiiit: vu. i'Ty nombreux esclaves noirs qui résidaient dans la ville du
Cap, en voyant les blancs se livrer au pillage des blancs
comme eux, n'avaient aucun motif pour ne pas les imiter. Il en résulta une plus grande confusion : le feu se
manifesta dans divers quartiers de la ville. Qui conçut
d'abord cette coupable pensée ? Il fut impossible de le
constater dans ces momens d'effroyables désordres. Les
noirs en ont été accusés, comme les blancs l'ont été
pour l'incendie du Port-au-Prince, comme les mulâtres
le furent pour celui de Jacmel. Mais s'il est prouvé qu'au
Cap, ce furent les blancs qui commencèrent le pillage,
ne peut-on pas les accuser aussi d'avoir mis, les premiers,
le feu aux maisons, pour augmenter la confusion et
piller plus facilement ? C'est ce qui a été démontré jusqu'à l'évidence, lors de l'incendie du Port-au-Prince. Dans les divers événemens de Saint-Domingue, les
blancs qui ont toujours prétendu qu'ils étaient d'une
race supérieure, par ses qualités morales, aux hommes
de la race africaine, n'ont que trop donné des preuves
de leur perversité, pour que l'on doive s'en rapporter
à leurs écrits publiés pour leur justification et la condamnation de leurs adversaires. Eh ! mon Dieu, ce n'est
pas sur la terre de Saint-Domingue seulement que des
hommes de la race européenne ont prouvé tout ce que
peuvent des malfaiteurs dans les troubles politiques:
l'histoire de l'Europe entière fourmille de faits abominables de la part des basses classes de la société, quand
elles ne connaissent plus le frein de l'autorité. Blancs,
noirs ou jaunes, quelle que soit la couleur des hommes,
ils sont tous les mêmes, tous sujets aux mêmes passions,
aux mêmes turpitudes, quand l'autorité n& peut leur
imposer son joug salutaire.
ont prouvé tout ce que
peuvent des malfaiteurs dans les troubles politiques:
l'histoire de l'Europe entière fourmille de faits abominables de la part des basses classes de la société, quand
elles ne connaissent plus le frein de l'autorité. Blancs,
noirs ou jaunes, quelle que soit la couleur des hommes,
ils sont tous les mêmes, tous sujets aux mêmes passions,
aux mêmes turpitudes, quand l'autorité n& peut leur
imposer son joug salutaire. 174 ÉTUDES SLR L'illSTOmE d'hAÏTI. Mais citons à ce sujet le remarquable témoignage de
la commission des colonies, en faveur des esclaves
noirs, constaté d'après les pièces qui passèrent sous ses
yeux : « On ne doit pas croire pourtant, dit le rapport de
» Garran, que les nègres eux-mêmes aient tous été, dans
» cette civconstaLiice, des brigands et desincendiaires. Plii-
•D sieurs des esclaves du Cap ne firent usage de la liberté
» nouvelle qu'ils devaient à ce triste événement, que
» poiir sauver les jours de leurs maîtres j et pour les aider
» à porter les effets les plus précieux qu'ils purent en-
(f lever à Fincendie et au pillage, dans l'asile que le
» choix ou la nécessité leur fit prendre, soit au Haut-
» du-Cap, soit dans les bâtimens de la rade. P/i^siewr-ç
)) d'entre eux s'exposèrent, pour remplir ces devoirs d'hu-
» nianité, aux plus grands dangers. Quelques-uns pé-
» rirent victimes de leur dévouement. Des patrouilles de
» nègres de la campagne s'occupèrent aussi à recueillir
» le plus de blancs qu'ils purent pour les conduire avec
» sûreté près des commissaires civils au camp Breda.
» On vit enfin de pauvres négresses, qui pouvaient avoir
» quelque peine à nourrir leui'S propres enfans au mi-
» lieu de tant de désastres, prendre néanmoins à leur
« charge desenfansblancSy devenus orphelins par la mort
» ou la fuite de leurs parens. Mais ces actes d'humanité
» n'ont que bien faiblement expié les outrages qui lui
» furent faits dans ces lamentables journées. »
camp Breda.
» On vit enfin de pauvres négresses, qui pouvaient avoir
» quelque peine à nourrir leui'S propres enfans au mi-
» lieu de tant de désastres, prendre néanmoins à leur
« charge desenfansblancSy devenus orphelins par la mort
» ou la fuite de leurs parens. Mais ces actes d'humanité
» n'ont que bien faiblement expié les outrages qui lui
» furent faits dans ces lamentables journées. » Les noirs sortis des prisons, les* esclaves de la ville et
d'autres parmi les insurgés les plus voisins du Cap, sous
les ordres de Pierrot, de Macaya et de Goa, appelés par
les commissaires civils, comprenant tous que la cause [1795] ciiAPniiE VII. 17,"i (le ces commissaires était la leur pi-opi-e, suivirent les
conseils des mulâtres , en attaquant aussi les marins et
les habitans blancs qui s'étaient joints à eux pour tenter
(J'enlevér les commissaires. Le nombre des yiclimes fut
grand de part et d'autre. Les malheureuses femmes, les
enfans, les vieillards, souffiirent comme les combattans
dans cette affreuse mêlée. « Tout à coup la terreur saisit
» les attaquans (les blancs) , la déroute , le désordre et
» l'effroi se marquent par un embarquement précipité :
)> cependant l'arsenal tient bon '. » Galbaud lui-même
perdit la tête et s'enfuit avec les marins : il se fit embarquer par des matelots, ayant del'eau jusqu'à la ceinture ; aucun effort ne fut tenté par lui pour rétablir
l'ordre, pour résister.
Rendu à bord , il tint un conseil de guerre avec les
contre-amiraux (qu'il avait fait mettre aux arrêts en
s'emparant du commandement de la flotte) et les capitaines des bâtimens de l'État. On y prit un arrêté pour
envoyer une députation aux commissaires civils , afin de
les supplier en faveur des femmes et des enfans. Mais les
commissaires n'avaient pas attendu cette députation
pour savoir ce que leur prescrivaient l'humanité et leur
devoir : ils accueillirent et traitèrent aussi bien que
possible, tous les infortunés qui réussirent à gagner le
Haut-du-Cap. Dans un autre conseil de guerre tenu le :22 juin , on
arrêta d'enclouer les canons de toutes les batteries qui
auraient pu nuire à la flotte , de briser les affûts , de
jeter les poudres à la mer. Cette destruction emprunta
le prétexte que les noirs insurgés pourraient se servir de ' Lettre du contre amiral Cambisau ministre de la marine. Rapport, t. 3^
p. 447. 176 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI. ces objets; et parla, Galbaud faisait désarmer la ville
du Cap contre les tentatives des bâtimens anglais. On
prit enfin la résolution du départ de la flotte entière
pour les Etats-Unis , d'où elle passerait en France. De
nombreux habitans s'y étaient réfugiés pendant le sac de
la ville : ils eurent le douloureux spectacle de leurs
effets pillés par les matelots qui, là encore, se disputaient
ces tristes lambeaux de leur fortune. D'autres , réfugiés
dans les casernes, implorèrent vainement le secours de
Galbaud : il redescendit à terre et ne put favoriser leur
retraite à bord des bâtimens, tant le désordre et le pillage
y mettaient obstacle.
ux habitans s'y étaient réfugiés pendant le sac de
la ville : ils eurent le douloureux spectacle de leurs
effets pillés par les matelots qui, là encore, se disputaient
ces tristes lambeaux de leur fortune. D'autres , réfugiés
dans les casernes, implorèrent vainement le secours de
Galbaud : il redescendit à terre et ne put favoriser leur
retraite à bord des bâtimens, tant le désordre et le pillage
y mettaient obstacle. Le même jour, 22 juin , Galbaud écrivit aux commissaires civils une lettre particulière oii il leur disait :
« Parmi les prisonniers que j'ai faits hier, se trouve le
» fils du citoyen Polvérel ; mon frère est tombé dans
j) les mains de ces âmes féroces qui pillent et brûlent la
j> ville. L'intérêt du citoyen Polvérel est de ravoir son
» fils ; mon intérêt est de ravoir mon frère : je vous
» propose cet échange. » Nous empruntons à Pamphile de Lacroix, les détails
touchans de la scène qui se passa à cette occasion et
qui honore à un si haut degré la mémoire de Polvérel : « Le commissaire Sonthonax , dit-il , qui avait reçu
le parlementaire et ouvert la lettre , la transmet à son
collègue , et lui dit : « Tu es père , fais ce que tu dois ;
» je consens à tout. « « Le commissaire Polvérel lit à son tour et cherche
à couvrir de sa main les larmes qui inondent son visage;
il n'a pas longtemps la force de dissimuler son déses- [1793] ciiAPiTiUi VII. 177 poir ; il veut parler, mais ses sanglots paraissent étouffer sa voix. Après un moment de recueillement, au grand étonnement de tous ceux qui l'entourent, on l'entend prononcer ces paroles entrecoupées : « J'adore mon fils... » Je sais tout ce que sa position et la mienne ont de y> pénible... Il peut périr... J'en fais le sacrifice à la » République... Non, ce n'est point à moi de gâter sa » cause... Mon fils a été pris en portant des paroles de »> paix à des révoltés... Galbaud a été pris les armes à » la main contre les délégués de la France. Il n'y a pas » parité... Quel que soit le sort de mon fils, je ne » consentirai jamais à l'échanger contre un cou- » pable... » « L'exaltation , continue P. de Lacroix, quand elle
est portée à un tel point , se communique comme le
fluide électrique. Les hommes de couleur qui entouraient les commissaires furent si émus, qu'ils s'écrièrent
tous d'une voix unanime : c< Commissaires, prenez au ha-
» sard cent d'entre nous, envoyez -les en rade, demandez
» en retour votre fils, et dites au général Galbaud d'ap-
» pesantir ensuite sur nous sa colère. Il doit lui être
» plus doux de verser notre sang, puisque nous seuls
» l'avons combattu, que de retenir sans profit dans les
» fers un innocent. »
urent si émus, qu'ils s'écrièrent
tous d'une voix unanime : c< Commissaires, prenez au ha-
» sard cent d'entre nous, envoyez -les en rade, demandez
» en retour votre fils, et dites au général Galbaud d'ap-
» pesantir ensuite sur nous sa colère. Il doit lui être
» plus doux de verser notre sang, puisque nous seuls
» l'avons combattu, que de retenir sans profit dans les
» fers un innocent. » « Rien ne put triompher du stoïcisme des commissaires » Ils répondirent en effet à Galbaud : « S'il existait aucune espèce de droit des gens entre
» un criminel de lèse- nation révolté et les dépositaires
i) de la puissance nationale, vous n'auriez pas même
)j l'avantage de l'avoir observé. Polvérel fils a été pris T. II. 12 178 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D IIÀITI. » et arrêté contre toutes les lois ; il était en parîemen-
» taire chargé de lire aux hommes que vous avez si
» indignement égarés, le vœu de la commission civile.
» Votre frère, au contraire, a été arrêté et désarmé à la
» tête de ces mêmes hommes dirigeant sur nous leur
» trop coupable fureur : il n'y a aucune comparaison à
» faire entre ces deux hommes ; l'honneur de la Répu-
» blique ne nous permet pas d'accepter cet échange : il
» nous en coûte sans doute pour faire taire la voix de
» la nature et du sang ; mais notre devoir ne souffre
» aucune considération. » Que doit-on le plus admirer, ou du stoïcisme républicain de Polvérel, ou de la fermeté de Sonthonax,
ou de l'offre généreuse de ces mulâtres et nègres libres
de se substituer à la place de Polvérel fils ? Citons aussi Tappréciation de la noble conduite de
Polvérel, par la commission des colonies, après sa mort.
Le rapport de Garran est trop peu connu dans notre
pays, pour que nous craignions d'en reproduire tout ce
qui, dans cet ouvrage, est propre à former, à éclairer le
jugement de notre postérité sur les faits révolutionnaires
qui s'y sont passés. « Dans l'impossibilité d'avilir des sentimens si géné-
» reux, dit Garran, on a voulu du moins les rendre
» haïssables. Ces mêmes colons qui trouvaient si simple
» de laisser dans l'esclavage les femmes qui partageaient
» leur lit, ainsi que le fruit de leurs licencieuses unions,
» qui voyaient maltraiter de sang-fi'oid, mutiler et dévouer
» quelquefois à la mort des êtres qui leur tenaient par des
» liens si sacrés, qui peut-être ont commis eux-mêmes
» une parlie de ces cruautés, ont présenté le refus de [1795] ciiAPiTUE VII. 179 » Polvérel comme celui d'un père dénaturé. Il ne leur
j> appartenait pas de savoir que les meillem's pères sont
» généralement les meilleurs citoyens ; qu'on aime sa
» patrie comme on aime sa femme et ses enfans, et par
» cela même qu'on les aime beaucoup ; que ce senti-
» ment, comme tous les autres, s'élève jusqu'à l'héroïsme
» dans les grandes occasions ; et que peut-être l'espèce
)) d'abdication des sentimens de la nature qu'il inspire
» momentanément, en est en quelque sorte la meilleure
» sauvegarde, par le respect que la grandeur du carac-
» tère inspire à ceux même qui sont les moins capables
» défaire de tels sacrifices. »
et ses enfans, et par
» cela même qu'on les aime beaucoup ; que ce senti-
» ment, comme tous les autres, s'élève jusqu'à l'héroïsme
» dans les grandes occasions ; et que peut-être l'espèce
)) d'abdication des sentimens de la nature qu'il inspire
» momentanément, en est en quelque sorte la meilleure
» sauvegarde, par le respect que la grandeur du carac-
» tère inspire à ceux même qui sont les moins capables
» défaire de tels sacrifices. » Les commissaires civils écrivirent le 10 juillet à la
convention nationale, en rendant compte des événemens
passés au Cap. Telle est, citoyens représentans, la position désastreuse où Galbaud
nous a laissés dans la province du Nord. Sans marine, sans argent,
sans ressources pour s'en procurer, n'ayant de subsistances que pour
un mois, nous ne désespérons pas encore du salut de la patrie; nous
allons plus loin, nous ne vous demandons ni vaisseaux, ni matelots;
c'est ai'ec les naturels d u pajs^ desl avec les Africains, que nous
sauverons à la^'rance la propriété de Saint-Domingue. Nous nous attendons, citoyens, à toutes les calomnies, à toutes les
absurdités que les négriers de Saint-Domingue vont répandre contre
nous ; déjà ils nous accusent de sacrifier à notre ambition l'espèce
blanche, de nous faire un parti des hommes de couleur et des esclaves,
et d'aspirer à la souveraineté; à d'aussi impudens mensonges nous n'avons qu'une réponse à faire. Il est vrai que nous avons toute la confiance des affranchis et que les
esclaves nous regardent comme leurs libérateurs ; il est très-vrai que si
c'est un crime auprès de la convention d'avoir suivi très-scrupuleusement ses principes, d'avoir constamment protégé les opprimés contre
les oppresseurs, nous sommes coupables de cet honorable forfait. Quoi qu'il en soit, la convention nationale peut compter sur notre 180 ÉTUDES SLR l'hISïOIRE d'hAÏTI. soumission et sur notre obéissance à ses ordres. Si, mécontente de nos
opérations, elle juge à propos de nous rappeler, nous sommes prêts à
rendre compte de notre conduite. Il ne faut ni vaisseaux, ni troupes
pour nous forcer à exécuter ses décisions : un simple décret nous
amènera à sa barre, nous y paraîtrons sans crainte comme sans remords. Noble confiance, noble abnégation, judicieuse appréciation d'une situation hérissée de difficultés, clairvoyance remarquable de tout ce que pourra obtenir l'é-^
nergie de la liberté proclamée en faveur des noirs, prévoyance de tout ce que pourra aussi la haine des colons,
tout se trouve réuni dans cette dépêche du 10 juillet. Six jours après qu'elle a été écrite, les colons, en effet,
Page et Brulley surtout qu'ils dénonçaient à la convention dans un de ses paragraphes, obtinrent le IG juillet,
un décret d'accusation contre Polvérel et Sonthonax.
Heureusement pour Saint-Domingue, que son exécution
fut ajournée pendant un an. En voyant les commissaires civils sortir du Cap, Galbaud croyait tellement qu'il resterait maître de la province du Nord et même de toute la colonie, qu'il écrivit
à Neuilly et aux autres chefs des postes extérieurs de les
arrêter. Ce Neuilly ne tarda pas à faire défection et à
passer du côté des Espagnols : il en fut de même de deux
autres chefs de postes. Cette défection exphque la mission de César Galbaud dans ces postes, et les termes dont
se servit Don Gaspard de Cassassola à l'égard du gouverneur Galbaud, dans sa proclamation du 7 juin.
toute la colonie, qu'il écrivit
à Neuilly et aux autres chefs des postes extérieurs de les
arrêter. Ce Neuilly ne tarda pas à faire défection et à
passer du côté des Espagnols : il en fut de même de deux
autres chefs de postes. Cette défection exphque la mission de César Galbaud dans ces postes, et les termes dont
se servit Don Gaspard de Cassassola à l'égard du gouverneur Galbaud, dans sa proclamation du 7 juin. Lorsque les commissaires civils se virent attaqués si
perfidement, si audacieusement par Galbaud, parles ma- [1795] CHAPITKE VII. 181 l'ins et les habitans blancs du Cap, et qu'ils furent contraints de se retirer au camp Breda, leur position devint
excessivement difficile, en présence des offres séduisantes
d'affranchissement que faisaient les autorités espagnoles
aux noirs insurgés retenus déjà sous leurs bannières, et
à ceux qui s'étaient soumis au général Laveaux, pendant
ses campagnes effectuées en janvier, février et mars précédons. Il leur fallait prendre un parti décisif pour triompher de ces difficultés. Quel pouvait-il être, sinon d'accorder aussi la liberté aux noirs qui viendraient soutenir
leur autorité, pour empêcher que la colonie ne tombât
aux mains de l'Espagne et de la Grande-Bretagne réunies ? Pouvaient-ils compter sur les troupes blanches toujours faciles à partager les idées et les préjugés des colons ?,
Ces troupes, d'ailleurs, étaient en très-petit nombre.
Pouvaient-ils ne s'appuyer que sur les hommes de couleur, quoique fidèles, mais aussi en petit nombre dans le
Nord? La force des choses les contraignait, les obligeait
donc à gagner à la cause de la France le plus de noirs
qu'il leur serait possible d'attirer sous ses drapeaux. Déjà , étant au Cap, Sonthonax, en adressant une dépêche à la convention nationale, le 18 février 1795, où
il peignait la malheureuse condition des troupes blanches
moissonnées par les combats et par les maladies du pays,
lui disait ; « Ce qui resle de nos troupes rentrera en campagne, elles serviront
avec leur courage ordinaire sous le brave général Laveaux. Quand la
loi parle, tous les Français savent obéir et mourir ; mais je ne puis ni
ne dois dissimuler à la convention nationale les idées dont je suis pénétré relativement au sort de Saint-Domingue. Il est essentiel qu'elle se
hâte de statuer sur le sort des esclaves sans attendre la demande
des assemblées coloniales qui n'auront peut-être yamafs assez de
lumière et de sagesse poar sentir la nécessité d'un iiou^eau régime.
. Quand la
loi parle, tous les Français savent obéir et mourir ; mais je ne puis ni
ne dois dissimuler à la convention nationale les idées dont je suis pénétré relativement au sort de Saint-Domingue. Il est essentiel qu'elle se
hâte de statuer sur le sort des esclaves sans attendre la demande
des assemblées coloniales qui n'auront peut-être yamafs assez de
lumière et de sagesse poar sentir la nécessité d'un iiou^eau régime. 182 ÉTUDES SUR l'iIISTOIUE d'iIâÏTI. " Les principes du gouvernement, les droits de l'humanité, les intérêts du commerce, la paix elh prospérité de la colonie, tout exige
que la convention, investie de tous les pouvoirs du peuple, rompe les
entraves que l'assemblée constituante a mises, dans ce point important,
à la souveraineté nationale. « Je ne prétends point indiquer à la convention le moment d'opérer
une réforme entière dans le régime colonial; mais s'il n'est promptement modifié^ si le sort des esclaves n'est amélioré, il est impossible
de prévoir le terme des malheurs de Saint-Domingue. Le décret salutaire qui interviendra à ce sujet, sera la suite naturelle de la loi du
4 avril; il assurera à la convention nationale son crédit et son autorité
dans les colonies, qu'on s'efforce d'affaiblir par tous les moyens possibles ; il anéantira tous les projets de schisme et de conire-révolution;
il resserrera les liens qui unissent la colonie à la métropole, et rétablira dans la première la tranquillité après laquelle on soupire depuis
si long-temps ; // est désiré par tous les gens sensés, et surtout par la
classe la plus intéressée au bonheur de la colonie, — celle des citoyens du U avril. » Cette lettre, ces conseils donnés à la convention font
honneur au jugement éclairé de Sonthonax. En cette occasion, sa mémoire peut réclamer avec raison une antériorité de vues sages et humaines sur celles du gouvernement français, exprimées par la lettre de Monge aux
commissaires civils, en date du 26 février 1793; caria
sienne est du 18 du même mois. Nous aimons à trouver dans la lettre de Sonthonax le
témoignage qu'il rend à la convention, du désir qu'avait
la classe des hommes de couleur, d'une amélioration au
sort des esclaves ; nous avions annoncé une citation
à ce sujet, dans le chapitre Xdu 1^"^ livre. Sans nuldoute,
Pinchinat et les autres membres de la commission intermédiaire étaient les premiers à se rendre les organes de
leurs frères. Mais en 1796, que dira Sonthonax d'eux
tous
à trouver dans la lettre de Sonthonax le
témoignage qu'il rend à la convention, du désir qu'avait
la classe des hommes de couleur, d'une amélioration au
sort des esclaves ; nous avions annoncé une citation
à ce sujet, dans le chapitre Xdu 1^"^ livre. Sans nuldoute,
Pinchinat et les autres membres de la commission intermédiaire étaient les premiers à se rendre les organes de
leurs frères. Mais en 1796, que dira Sonthonax d'eux
tous En conséquence de la situation difficile que Galbaud [1795] CHAPITRE VII. iSù et les blancs du Cnp avaient faite aux commissaires civils,
ceux-ci, une fois rendus au camp Broda , avisèrent aux
moyens de se créer des défenseurs. Là même, suivant le
compte qu'ils rendirent h la convention , le 10 juillet,
des troupes d'esclaves insurgés vinrent au devant d'eux,
leur demandant de servir la République : ces hommes
étaient ceux des bandes conduites par Pierrot , Macaya
et Goa. Il est à remarquer que quelques jours après avoir
publié leur proclamation du 5 mai sur la police des ateliers ^
le 12 dudit mois, ils avaient écrit à Laveaux d'entrer en
négociations avec les chefs des révoltés , pour tâcher de
les gagner à la République. La facilité avec laquelle ce
premier succès eut lieu, semble prouver que ce succès
eût été plus important, s'ils n'avaient pas fait la faute que
nous leur reprochons, de reproduire dans cette proclamation les peines atroces empruntées aux ordonnances
des rois de France. Il est à présumer que cet acte, imprimé en français et en langage créole, servit beaucoup aux
agens espagnols à détourner les noirs du Nord de se soumettre aux commissaires civils. Quoi qu'il en soit, voyant les dispositions de ceux qui
s'étaient déjà soumis, ils rendirent la proclamation suivante, datée du 21 juin 1795 : Déclarons que la volonté de la République française et celle de ses
délégués est de donner la liberté à tous les nègres guerriers qui combattront pour la République, sous les ordres des commissaires civils,
tant contre les Espagnols que contre les autres ennemis, soit de l'intérieur, soit de l'extérieur. La République, les commissaires civils veulent aussi adoucir le sort
des autres esclaves, soit en empêchant qu'on ne les maltraite comme
autrefois, soit en leur donnant de meilleurs vivres, de plus grandes
places (jardins à cultiver) pour leur aisance, plus de rechanges par an,
plus de temps par semaine pour s'occuper de leurs propres affaires, 184 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. plus de douceur et de respect pour les femmes enceintes et les nour -
rices, soit en leur donnant des moyens sûrs «fe se racheter moyennant des sommes déterminées, soit enfin en donnant graduellement
la liberté aux nègres qui auront donné le plus de preuves de leur
bonne conduite et de leur assiduité au travail, et en leur donnant en
même temps des terres en propriété, suffisantes à l'honnête subsistance d'eux et de leur famille. Tous esclaffes qui seront déclarés libres par les délégués de la
République, seront les égaux de tous hommes blancs ou de toutes
autres couleurs. Ils jouiront de tous les droits appartenant aux citoyens français. Telle est la mission que la convention nationale et le conseil exécutif
de la République ont donnée aux commissaires civils. Par cette déclaration, la proclamation du 5 mai, datée
du Port-au-Prince, se trouvait virtuellement abrogée ;
celle de don Gaspard de Cassassola était combattue par
les mêmes armes, par les mêmes avantages offerts aux
noirs qui se rangeraient sous les drapeaux républicains.
tous les droits appartenant aux citoyens français. Telle est la mission que la convention nationale et le conseil exécutif
de la République ont donnée aux commissaires civils. Par cette déclaration, la proclamation du 5 mai, datée
du Port-au-Prince, se trouvait virtuellement abrogée ;
celle de don Gaspard de Cassassola était combattue par
les mêmes armes, par les mêmes avantages offerts aux
noirs qui se rangeraient sous les drapeaux républicains. En vertu de cet acte, les bandes d'insurgés venues au
camp Breda pénétrèrent dans la ville du Cap. Mêlés
aux autres noirs qui y étaient déjà, et aux hommes de
couleur envoyés par A. Chanlatte pour les diriger, ils
combattirent les blancs avec toute l'ardeur de leur
bravoure naturelle, augmentée aussi par l'espoir de
prendre une large part au pillage de cette malheureuse ville. Cependant, disent les commissaires civils,
dans leur lettre du 10 juillet : « La garde nationale
« blanche a beaucoup souffert et mérité de souffrir. Les
« hommes du 4 avril, des compagnies franches, ont
« perdu de bons officiers : les" nouveaux citoyens
« (les esclaves) ont montré une intrépidité, un courage
« inouïs; au milieu du meurtre, du carnage et de
« l'incendie, ils ont donné à leurs anciens tyrans [1793] CHAPiiiu: Vil. iSo y> l'exemple de l'humanité^ de la philantropie. Pendant
M qu'une partie de ces hommes combattait les mate-
» lots, l'autre était occupée à faire des patrouilles dans
j» les rues, et ramassait les blancs épouvantés et les rameT> nait, à l'abri de toute insulte , dans le camp des com-
» missaires civils, oii nous leur fîmes fournir le loge-
» ment et la ration en vivres du pays. » Après avoir rendu leur proclamation du 21 juin, il
fallait pourvoir néanmoins au rétablissement de l'ordre
autant que les circonstances le permettaient, alors que
les marins occupaient encore l'arsenal et continuaient
le pillage. Le 22, les commissaires firent donner des
ordres par Laveaux, à Martial Besse, à Villatte, à Baptiste Léveillé , à Bedos, officier blanc, de se réunir et de
s'entendre pour chasser définitivement les marins de
l'arsenal et de la ville du Cap, et pour arrêter le pillage même parmi les noirs, les mulâtres ou blancs qui
le continuaient aussi. Le 25 ces officiers, aidés dans
cette opération par Pierrot et Macaya, parvinrent à
chasser les matelots qui se réfugièrent à bord des navires. En même temps, des dispositions furent prises pour
le départ de la flotte : il eut lieu dans la journée du 24
et dans celle du 25. Sercey, quoique moins ancien que
Cambis, en eut le commandement jusqu'aux ÉtatsUnis : sa participation à la révolte de Galbaud lui valut
ce triste honneur. Cependant, au moment du départ, dans la nuit du
24 au 25, le contre-amiral Cambis réussit à reprendre
l'autorité sur l'équipage du vaisseau le Jupiter où Galbaud s'était réfugié dès le 22 : il tint un conseil avec
24
et dans celle du 25. Sercey, quoique moins ancien que
Cambis, en eut le commandement jusqu'aux ÉtatsUnis : sa participation à la révolte de Galbaud lui valut
ce triste honneur. Cependant, au moment du départ, dans la nuit du
24 au 25, le contre-amiral Cambis réussit à reprendre
l'autorité sur l'équipage du vaisseau le Jupiter où Galbaud s'était réfugié dès le 22 : il tint un conseil avec i86 ÉTUDES SUR l'histoire D HAÏTI. ses officiers, et mit l'ex-gouverneui' général aux arrêts;
les mêmes matelots qu'il avait égarés, épouvantés de
leurs crimes par leur insuccès, secondèrent cette mesure. Mais bientôt, en arrivant aux Etats-Unis, Galbaud
parvint encore à les entraîner dans une nouvelle rébellion contre Cambis qui fut contraint d'abandonner son
vaisseau pour se réfugier à terre chez le consul de France.
Ses matelots l'y poursuivirent à main armée, et il reçut
un coup de sabre à la main. Il ne resta sur la rade du Cap que le vaisseau l'América\ dont l'équipage n'avait pas pris part à la révolte;
la frégate ta Fine qui ne pouvait tenir la mer, et deux
goélettes de l'Etat, la Républicaine et la Convention nationale. Ainsi, au moment où la guerre existait entre
la France et la Grande-Bretagne, les commissaires civils
n'avaient plus à leur disposition aucune force maritime pour s'opposer aux entreprises des Anglais. La
France ne pouvait plus leur en envoyer pour protéger
sa colonie. Mais Polvérel et Sonthonax trouvèrent dans
leur énergique patriotisme le moyen d'armer des corsaires qui firent un tort considérable au commerce
britannique et espagnol dans la mer des Antilles : des
marins de toutes couleurs montèrent sur ces corsaires et
firent des prodiges de valeur, en capturant même des corvettes de guerre pendant l'occupation anglaise ^ Le 15 juin, en destituant Galbaud de ses fonctions de
gouverneur général, les commissaires civils avaient
chargé provisoirement le général» Laveaux de ces fonc- ^ Ce vaisseau, envoyé peu après en croisière sur les côtes par les commissaires civils, partit de lui-même pour les Elats-Unis d'où il se rendit en France. ' Nous avons ouï dire que Bijou Moline et son ami H, Christophe avaient
armé un corsaire. [1795J CHAPITRE VII. 187 tions, et envoyé l'ordre au général Lasalle de venir au
Cap, pour y reprendre l'intérim du gouvernement : il
arriva au eamp Breda dans la soirée du 22. Mais ce
vieillard ne put leur être d'aucun secours. Dans un écrit
qu'il publia ensuite en France, intitulé Tableau de la
vie militaire du général Lasalle, il prétend qu'en passant à Saint-Marc, « Savarij, citoyen de couleur, maire
« de cette ville, lui dit en particulier qu'il avait de
d grandes alarmes sur le compte de Chanlatte (Antoine)
« qui entretenait des correspondances étroites avec les
« chefs des nègres insurgés, et qu'il craignait que cet
ne put leur être d'aucun secours. Dans un écrit
qu'il publia ensuite en France, intitulé Tableau de la
vie militaire du général Lasalle, il prétend qu'en passant à Saint-Marc, « Savarij, citoyen de couleur, maire
« de cette ville, lui dit en particulier qu'il avait de
d grandes alarmes sur le compte de Chanlatte (Antoine)
« qui entretenait des correspondances étroites avec les
« chefs des nègres insurgés, et qu'il craignait que cet « homme remuant ne perdît la colonie » Quoique cet écrit de Lasalle fourmille de faits inexacts et même
mensongers, nous sommes porté à ajouter foi à ce propos de Savary, jaloux de toutes les supériorités parmi ses
frères de couleur ; car sa conduite postérieure a justifié
ses mauvais sentimens à l'égard des noirs, qu'il aurait
voulu voir maintenir éternellement esclaves. En donnant la liberté à ceux qui les aidèrent à chasser
Galbaud du Cap, Polvérel et Sonthonax n'entendaient
pas leur permettre d'y continuer le désordre, non plus
qu'aux mulâtres et aux blancs restés dans cette ville.
Le 26 juin, ils y publièrent une nouvelle proclamation
ainsi conçue : Les traîtres, les conspirateurs, les contre-révolutionnaires sont
partis : ils emportent avec eux l'exécration de la colonie ; leurs partisans sont dissipés et anéantis : il est temps que les traces de leurs
crimes s'effacent ; que ce qui reste de bons citoyens dans la ville du
Cap se réunisse pour repousser ceux qui ne se plaisent que dans le
meurtre, l'incendie et le pillage. Dans ces circonstances, les commissaires ont ordonné et ordonnent
ce|qui suit : Art. V'. Déclarons en état de révolte contre les lois et les ordres 188 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. des commissaires civils, tous les individus qui seront surpris à piller,
incendier ou attaquer avec des armes offensives les hommes paisibles
et tranquilles. 2° Ordonnons que ceux qui seront pris en flagrant délit seront conduits pardevant le commandant de la place pour y être fusillés surle-champ. 3° Enjoignons à tous les citoyens de la ville du Cap de se réunir en
patrouilles aux ordres du commandant de la place, pour l'exécution de
la présente proclamation. Lorsque l'autorité légitime s'exerce dans la plénitude
de son pouvoir, elle ne doit pas craindre de réprimer
les écarts, les excès, même de la part de ceux qui la
soutiennent : son devoir envers la société qu'elle a mission de protéger lui en prescrit l'obligation, et elle
s'honore toujours en ne négligeant rien à cet égard.
En temps de révolutions ou d'agitations politiques,
elle est souvent maîtrisée par les évènemens, par
les circonstances ; mais dès qu'elle peut reprendre son
empire, fondé sur la loi, elle doit en faire sentir les
heureux effets, par le maintien de l'ordre en faveur de
tous. Cette proclamation du 26 juin honore donc le caractère ferme et résolu de Polvérel et de Sonthonax. En
admettant dans la famille des hommes libres, des hommes jusque-là esclaves, devenus les égaux des autres, ils
devaient les soumettre comme eux au joug salutaire des
lois. V égalité, c'est la justice; la justice, c'est l'impartialité envers et contre tous. Les commissaires civils prirent d'ailleurs d'autres
mesures non moins convenables pour faire disparaître
les traces de l'incendie du Cap, et pour assurer la subsistance de ses malheureux habitans : sous ce dernier
rapport, le commerce américain leur en fournit les
, devenus les égaux des autres, ils
devaient les soumettre comme eux au joug salutaire des
lois. V égalité, c'est la justice; la justice, c'est l'impartialité envers et contre tous. Les commissaires civils prirent d'ailleurs d'autres
mesures non moins convenables pour faire disparaître
les traces de l'incendie du Cap, et pour assurer la subsistance de ses malheureux habitans : sous ce dernier
rapport, le commerce américain leur en fournit les [1793] ciiAriTRE vil. i89 moyens. Josuah Barney, citoyen des Etats-Unis, s'y
prêta surtout de la meilleure volonté : il livra toutes les
provisions qu'il avait à bord de son navire, et n'en fut
payé que longtemps après, en assignats dépréciés de
leur valeur en France. Ce trait, qui fait honneur à cet
homme, mérite qu'on signale son nom à la reconnaissance de la postérité. Plus tard, il fut chargé par le
gouvernement fédéral d'offrir à la convention nationale
un drapeau des Etats-Unis en signe de sympathie pour
la France ; et ce drapeau flotta à côté de celui de la France
dans la salle de la convention. J. Barney devint ensuite citoyen français. Enfin, le 4 juillet, les commissaires civils rentrèrent
au Cap où ils s'installèrent : ils réinstallèrent aussi les
autorités constituées, en opérant des changemens parmi
les membres de la commission intermédiaire, en destituant ceux de la municipalité et d'autres fonctionnaires
qui avaient pris une part plus ou moins active à la révolte de Galbaud : d'autres étaient partis avec lui, plusieurs avaient péri dans la catastrophe de la ville, d'autres encore avaient donné leur démission. Les commissaires nommèrent à toutes les fonctions des hommes sur
lesquels ils pouvaient compter, pour les assister dans
l'œuvre de restauration complète de leur autorité et de
l'ordre public. Nous allons voir, dans le chapitre suivant, la suite de
leurs opérations pour tâcher de gagner à la cause de la
République française les chefs des noirs insurgés, et ce
que de nouveaux événemens exigèrent d'eux. Mais, avant d'y passer, constatons par quelques paroles
deSonthonax, prononcées dans les Débats qui eurent lieu
entre lui et les colons accusateurs, à quelles causes il 190 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. faut attribuer la ruine du Cap que ces colons, dans l'ancien régime, appelaient le Paris des Antilles. Dans la
séance du 1^' thermidor an III (19 juillet 1795), il dit à
la commission des colonies : M Je vous ai prouvé démonstrativement que les mate-
» lots ont été mis en insurrection par le général Galbaud ;
» que les prisonniers à bord du Saint-Honoré, ces ver-
» tueiix 'patriotes, déportés du Port-au-Prince, sont ceux
» qui, au lieu de venir en France se plaindre à la con-
» vention nationale, qui au lieu de venir sur les navires
ï> du convoi lui présenter leurs griefs, jugent à propos
» de s'armer, de descendre à terre, de venir attaquer à
» main armée ceux qui ont déjoué la coalition du Port-
» au-Prince dirigée contre les hommes de couleur, comme
» la révolte du Cap était de même dirigée contre leshom-
» mes de couleur. Les colons, diront-ils pour s'excuser,
M qu'ils ont été victimes de cette conspiration ? Non, sans
» doute : dès le commencement delà révolution, ils ont
» été les victimes deleurs machinations infernales. Oix est
» un seul de leurs triomphes? Depuis qu'ils ont attaqué
•» sans cesse les hommes de couleur, ils ont occasionné la
» ruine du système colonial, parles moyens mêmes qu'ils
» ont employés pour le défendj^e »
couleur. Les colons, diront-ils pour s'excuser,
M qu'ils ont été victimes de cette conspiration ? Non, sans
» doute : dès le commencement delà révolution, ils ont
» été les victimes deleurs machinations infernales. Oix est
» un seul de leurs triomphes? Depuis qu'ils ont attaqué
•» sans cesse les hommes de couleur, ils ont occasionné la
» ruine du système colonial, parles moyens mêmes qu'ils
» ont employés pour le défendj^e » La suite de cette histoire démontrera de nouveau ces
vérités proclamées par Sonthonax , en face des plus
acharnés des colons de Saint-Domingue, contre les hommes de couleur, des plus habiles peut-être parmi cette
tourbe de méchans. Elle justifiera ses paroles empreintes d'impartialité, non-seulement par rapport aux colons
qui persévérèrent sous d'autres gouvernemens dans leurs
mauvais sentimens pour les hommes de couleur, mais
«ncore à l'égard de ceux des chefs du pays où cette classe [1795] ciiArnuEvii. 191 a pris naissance, qui ont cru clcvoir imiter ces trames
criminelles, et qui ont expié leurs forfaits d'une manière
tragique. C'est qu'en effet, la Providence, qui voulut la
création de ces hommes, devait lancer ses foudres vengeurs contre tous ceux qui porteraient une main sacrilège sur l'œuvre de sa divine bonté. Quel était évidemment le vœu, le but du Créateur dans la production de
cette classe d'hommes nés du contact, du croisement des
deux races européenne et africaine, sinon d'amener la
première à abolir insensiblement l'affreuse servitude des
malheureux Africains transplantés de leur pays natal, à
faire prévaloir la justice sur l'iniquité? w La nature, dit Garran, toujours graduée dans ses
î divisions même les plus marquées, semblait l'avoir
y> fait naître de f union des blancs avec les négresses, en y
» fondant les deux couleurs, et les rapprochant ensuite
» dans leurs divers mélanges par des rapports insensibles,
» comme ^owv àonnev aux uns et aux autres cette leçon
•s> de fraternité à laquelle nos besoins, nos affections et nos
5 facultés communes devraient sans cesse nous rappeler,
» malgré la diversité de l'origine et la variété acciden-
» telle des traits, de la couleur, du caractère et des mœurs
i> elles-mêmes ' . » ' Les blancs donnèrent le criminel exemple d'attentats
injustes contre la classe ew^^ère des mulâtres. Deux c/ie/s
noirs, Toussaint Louverture et Henri Christophe, imitèrent ces actes de sauvagerie contre une portion seulement
de cette classe. Mais les blancs, et ces deux chefs surtout,
ne furent pas déterminés par rapport à sa couleur: ce fut
à cause des principes qu'elle représentait ^C'est ce que la 1 Rapport, t. 1", p. 17. > La preuve de cette assertion, c'est que ces deux chefs, Toussaint LoQ192 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. vérité historique se chargera de démontrer rigoureusement. Elle prouvera aussi que le ressentiment de Sonthonax lui-même contre les hommes de couleur, en 1796,
prépara ces scènes tragiques, bien qu'il n'en eût certainement pas la pensée ; elle prouvera encore qu'il fut le
premier puni de ses injustices. verture surtout, immolèrent aussi des noirs anciens libres, à cause des mêmes
principes.
DES SUR l'histoire d'hAÏTI. vérité historique se chargera de démontrer rigoureusement. Elle prouvera aussi que le ressentiment de Sonthonax lui-même contre les hommes de couleur, en 1796,
prépara ces scènes tragiques, bien qu'il n'en eût certainement pas la pensée ; elle prouvera encore qu'il fut le
premier puni de ses injustices. verture surtout, immolèrent aussi des noirs anciens libres, à cause des mêmes
principes. GHAPlTilEVI Polvérel etSonihonax essaient de gagner les chefs des nègres insurgés. — Les
principaux d'entre eux refusent de se soumettre. — Trahisons de quelques
officiers blancs, et leur inQuence sur les insurgés. — Lettre des commissaires civils à Duvigneau, sur la trahison de Brandicourt et des autres.
— Proclamation du 2 juillet contre les traîtres. — Proclamation du 11
juillet qui accorde la liberté aux femmes et aux enfans des noirs émancipés
le 21 juin. — Fête de la fédération et plantation de l'arbre de la liberté au
Cap, le 14 juillet. — Soumission de quelques chefs des insurgés. — Proclamation du 25 juillet qui étend la liberté à des noirs dans le Sud. —
Départ de Polvérel du Cap, pour aller dans l'Ouest. — Dépèche du 30 juillet
adressée par Sonthonax à la Convention nationale, où il l'engage à proclamer la liberté générale des es^claves. Les commissaires civils s'étaient empressés d'envoyer
leur déclaration du 21 juin, à Pacot, Pageot, Montbrun,
Vernet, Martial Besse et Candy, tous chefs de divers postes, afin de la publier et d'en donner connaissance aux
insurgés. Le 22, ils rendirent un nouvel arrêté où ils disaient :
« Attendu le péril imminent dans lequel le contrerévolutionnaire Galbaud a plongé la colonie ; obligés par
les devoirs que nous a imposés l'intérêt de la République
d'aller au-devant d'un général qui a servi sous le traître
Dumouriez, son patron et son ami; pressés parla nécessité
de créer des défenseurs à la France, et d'appeler autour de
T. n. 15 194 KTUDES SUR l"h!SÏOIP.E d'tIAÏTI. nous toutes les forces de la colonie : autorisons les citoyens Poizacet Janvier de parcourir toute cette côtedu
Nord, et d'ordonner de notre part à tous les hommes libres et même, s'il en est besoin, à tous les individus qui
voudraient te devenir, de se réunir aux troupes de ligne
qui se trouveront sur les lieux, pour s'emparer des forts
et les garder à la disposition de la commission civile de
la République. » D'autres lettres adressées à des chefs de poste les autorisèrent aussi « à armer tous les sang-mêlés esclaves et
» même les nègres esclaves, sur lesquels ils pourraient
» compter ; » et ils les déclarèrent libres, ainsi que les
prisonniers faits sur les insurgés. Des émissaires furent chargés de propositions à ces insurgés ; et une recommandation fut faite aux chefs de
poste d'épargner les nègres égarés, de traiter avec humanité tous les prisonniers, hommes, femmes et enfans.
èrent aussi « à armer tous les sang-mêlés esclaves et
» même les nègres esclaves, sur lesquels ils pourraient
» compter ; » et ils les déclarèrent libres, ainsi que les
prisonniers faits sur les insurgés. Des émissaires furent chargés de propositions à ces insurgés ; et une recommandation fut faite aux chefs de
poste d'épargner les nègres égarés, de traiter avec humanité tous les prisonniers, hommes, femmes et enfans. Polvérel et Sonthonax ne s'arrêtèrent pas à ces mesures qui pouvaient exercer une grande influence sur l'esprit des insurgés. Dès le 22 juin, ils avaient écrit à Jean François et à
Biassou, pour essayer de les gagner à la cause de la République française. Ils comptaient peu cependant sur le
premier; et espérant mieux de Biassou, ils lui avaient
envoyé un sauf-conduit pour l'inviter à une conférence *.
Biassou, non plus que Jean François, ne céda à ces
avances. Au contraire, d'accord avec Toussaint Louverture, son conseiller habituel, ils rendirent une déclara1... « Venez nous joindre, nous vous envoyons un sauf-conduil. Devenez
>' Français : soyez fidèles à la République française, vous serez libres, vous
» serez ciloyens comme nous. Vous serez revêtus des grades militaires que
« votre bravoure et votre fidélité vous auront mérités. » Lettre des commismissaires, aux Débats, t. 7, p. 19. [1793] CIIAPITKK VIII. 19") tion datée du 25 juin, pour repousser ces offres. La
voici : « Le commandant en chef et les officiers d'état-major » de l'armée campée au Bassin-Caïman, au nom de la- » dite armée, répondent à M. Neuilly*, commandant » en chef le cordon de TOuest, et aux officiers signatai- » res, que ladite armée est sous la protection et aux or- » dres de S. M. Catholique ; qu'en conséquence, ils ne » traiteront jamais avec les commissaires civils dont ils » méconnaissent l'autorité et les pouvoirs : déclarant en » outre, qu'ayant jusqu'à présent, conjointement avec » leurs autres frères, combattu pour soutenir la cause du » roi, ils répandront tous jusqu'à la dernière goutte de » leur sang, pour la défense des Bourbons, auxquels ils » ontproinis une inviolable fidélité jusqu'à la mort. » Au camp du Bassin-Caïman, le 25 juin 1795. » (Signé) Toussaint, général d'armée du roi ; Moïse
» brigadier des armées du roi ; Thomas, commandant de
» la Crête-Bouge ; Biassou, gouverneur général pour le
» roi; Ga6ari, colonel^. » On voit, par cette pièce, que Don J. Garcia avait déjà
exécuté les instructions ministérielles, en donnant des
titres et des grades à ceux qui l'ont signée, de même qu'à
Jean François et à d'autres chefs. Il paraît également que la lettre des commissaires civils et le sauf-conduit du 22 juin avaient été envoyés à
du roi ; Thomas, commandant de
» la Crête-Bouge ; Biassou, gouverneur général pour le
» roi; Ga6ari, colonel^. » On voit, par cette pièce, que Don J. Garcia avait déjà
exécuté les instructions ministérielles, en donnant des
titres et des grades à ceux qui l'ont signée, de même qu'à
Jean François et à d'autres chefs. Il paraît également que la lettre des commissaires civils et le sauf-conduit du 22 juin avaient été envoyés à * Plusieurs ouvrages le nomment NuUy : nous avons préféré le nom que lui
donnaient les commissaires civils dans leurs actes,
î Vie de Toussaint Louverlure, par M. Saint Rémy, p. 66. 196 KTUDES S13U L IlISTOlîlE D iîAÏTf. Neiiilly pour les faire parvenir à Biassou. Mais le 25,
Neuilly, de son côté, leur avait adressé une copie de
l'ordre que Galbaud lui avait donné pour les arrêter, et
qu'il avait transmis à divers commandans sous ses ordres,
notamment celui du Gros-Morne. Les commissaires lui
répondirent le 24 ; et jugeant bien de ses dispositions à
la défection, par ses relations antérieures avec César Galbaud dans sa tournée des postes, et par d'autres faits qui
avaient motivé les soupçons de ses troupes sur sa fidélité,
depuis le commencement de l'année, ils envoyèrent l'ordre, le 24 même, à Barrière, pour opérer son arrestation. Le 26 juin, Neuilly passa aux Espagnols. Il est plus que probable que Biassou et Toussaint
connaissaiant les menées de cet officier, quand ils lui
adressèrent la déclaration que nous venons de rapporter. Toutefois, trois jours après cette déclaration, le 28
juin, Biassou et Jean François adressèrent une lettre aux
commissaires civils oii ils déclaraient qu'ils étaient Français, et qu'ils allaient bientôt se soumettre à leur autorité. Mais le 6 juillet, ils écrivirent à l'abbé de La Haye,
chargé d'entrer en communication avec eux : « Nous ne pouvons nous conformer à la volonté de la
» nation, vu que depuis qne le monde règne, nous n'avons
>j exécuté que celle d'un roi. Nous avons perdu celui de
)) France ; mais nous sommes chéris de celui d'Espagne^
» qui nous témoigne des récompenses et ne cesse de
» nous secourir. Comme cela, nous* ne pouvons vousre-
» connaître, commissaires, que lorsque vous aurez trôné
» nn roi. » Cette réponse de leur part prouve une chose : c'est [1795] cnAPITUiî viiï. ^' 4î)7 qu'à leur méfiance nalurellc se joignaient les intrigues
des Espagnols et des contre-révolutionnaires français,
pour les détourner de toute idée de soumission à la commission civile. Comment, en effet, les chefs des insurgés
n auraient-ils pas cédé à ces suggestions, quand des cffficiersf7mnçais tvahîss'àienl la cause de leur gouvernement,
de leur pays, quand la patrie, pour ces indignes, était
dans le camp des ennemis qui attaquaient la France ou
sa colonie ? L'exemple donné par les émigrés en Europe
et la défection de Dumouriez devaient exercer une pernicieuse influence sur les Français de Saint-Domingue,
et ceux-ci à leur tour, sur l'esprit des noirs.
pas cédé à ces suggestions, quand des cffficiersf7mnçais tvahîss'àienl la cause de leur gouvernement,
de leur pays, quand la patrie, pour ces indignes, était
dans le camp des ennemis qui attaquaient la France ou
sa colonie ? L'exemple donné par les émigrés en Europe
et la défection de Dumouriez devaient exercer une pernicieuse influence sur les Français de Saint-Domingue,
et ceux-ci à leur tour, sur l'esprit des noirs. D'autres considérations venaient sans doute les fortifier dans cette répugnance. Jean François, Biassou et
Toussaint ne pouvaient oublier qu'ils avaient vainement
tenté de se soumettre à des conditions raisonnables,
aux premiers commissaires civils, et que les colons s'y
étaient opposés. Rien ne leur garantissait que la liberté
qui leur était offerte par Polvérel et Sonthonax, serait
ratifiée par la France. Le régime colonial n'était pas
détruit par la fuite de Galbaud et de quelques colons déportés ou partis volontairement sur la flotte. D'ailleurs,
ces mêmes commissaires, à leur arrivée dans la colonie,
avaient proclamé la nécessité du maintien de l'esclavage,
pour sa prospérité. Tout récemment encore, au Port-auPrince, ils venaient de proclamer son maintien, en rétablissant ou continuant la peine du fouet, celle des oreilles
et des jarrets coupés, et celle de mort contre les esclaves
fugitifs, etc. Il était impossible que ces chefs des insurgés
du Nord ignorassent ces actes : les Espagnols, intéressés à
les retenir dans leur parti, avaient dû les en instruire.
De plus, les commissaires civils ne leur offraient rien i98 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. dont ils ne fussent déjà en possession : liberté, grades
militaires, distinctions, fortune, propriétés, tout leur
était déjà acquis ou promis par le roi d'Espagne. Sous le
rapport des distinctions de rang, de titres, la République
française qui venait d'abolir la royauté, après que l'assemblée nationale eut aboli la noblesse, ne pouvait mieux
faire que la cour d'Espagne, pour capter l'esprit de Jean
François, de Biassou et de Toussaint. A leurs yeux, la
qualité de citoyenfrançais n'avait pas autant de valeur que
jes titres de baron, de comte, de marquis, etc., auxquels
ils croyaient sans d<^ute pouvoir aspirer, après avoir obterm la faculté de se chamarrer, de se barder de cordons
et de croix. Avec les idées régnantes, dans l'ancien régime, parmi les hommes du Nord, comme nous l'avons
fait remarquer, l'esprit de ces trois chefs devait être bien
plus séduit par cette perspective, que par celle d'obtenir
de la France républicaine les simples grades militaires
qu'ils avaient déjà, surtout lorsque les royalistes, les contre-révolutionnaires français avaient exercé tant d'influence sur Tinsurrection de 1791. C'en était assez pour les éblouir et les retenir au service de la monarchie espagnole. Ces considérations, toutes personnelles à ces trois chefs,
avaient plus d'influence sur leur esprit que la hberté offerte par les commissaires civils, en faveur des bandes qui
servaient sous leurs ordres. Elle était également o ferte
et garantie par les autorités espagnoles, au nom du roi
catholique. Et qu'importait à ces chefs la liberté de leurs
frères ? En 1791, n'avaient-ils pas voulu les faire rentrer sous la verge coloniale, moyennant cinquante affranchissemens seulement en faveur des principaux chefs ?
N'est-ce pas Toussaint Louverture lui-même qui avait
commissaires civils, en faveur des bandes qui
servaient sous leurs ordres. Elle était également o ferte
et garantie par les autorités espagnoles, au nom du roi
catholique. Et qu'importait à ces chefs la liberté de leurs
frères ? En 1791, n'avaient-ils pas voulu les faire rentrer sous la verge coloniale, moyennant cinquante affranchissemens seulement en faveur des principaux chefs ?
N'est-ce pas Toussaint Louverture lui-même qui avait [1793] ciiAPiTiu: viii. 109 porté Biassou à réduire ses prétentions à ce chiffre restreint? En considérant donc les circonstances antérieures et
celles qui existaient en juin 1795, sans tenir compte de
ce qui survint après, nous trouvons que la conduite de
Jean François, de Biassou et de Toussaint Louverture fut
conséquente à leurs idées, à l'égoïsme dont ils étaient
animés. Aucun motif ne pouvait les porter à être plus
glorieux d'appartenir à la France plutôt qu'à l'Espagne. Mais, si nous expliquons la conduite des trois chefs
noirs qui étaient les principaux, par leur éloignement
pour toute soumission aux commissaires civils, nous ne
saurions trouver des termes assez sévères pour condamner, pour flétrir la mémoire de Jean François et
de Biassou qui, par la bassesse de leur âme, se livraient
tout entiers à l'infâme trafic des noirs comme eux, de
leurs frères. A peu près à l'époque dont nous parlons,
Jean François écrivait la lettre suivante à l'un des officiers espagnols : « A Monsieur Tabert... commandant de S. M^ » Supphe très-humblement M. Jean François, cheva- » lier des ordres royales et militaires de Saint-Louis, ami- » rai de toute la partie française de Saint-Domingue, » conquise, que, comme ayant de très-mauvais sujets, et y> n'ayant pas le cœur de les détruire, nous avons re- » cours à votre bon cœur, pour vous demander de vous » les faire passer pour les dépayser. Nous aimons mieux » les vendre au profit du roi, et employer les mêmes » sommes à faire des emplettes en ce qui concerne » pour l'utilité de l'armée campée pour défendre les » droits de S, M. » 200 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. Une telle supplique n'a pas besoin de commentaire ;
elle peint suffisamment Tâme ignoble de Jean François.
Nègre créole, combattant pour sa liberté personnelle, il
se plaçait au niveau des chefs barbares de l'Afrique qui
font la guerre, principalement pour avoir des prisonniers qu'ils vendent aux blancs civilisés, non moins
cupides, en même temps qu'ils vendent leurs propres
frères, nous allions dire leurs sujets. Et quoique nous
ayons loué Jean François, à l'occasion de la mort du
féroce Jeannot, et de sa générosité pour les prisonniers
blancs, nous serions peut-être autorisé à sonder au
fond de son cœur pour savoir si, en faisant mourir ce
monstre, il n'était pas plus guidé par la crainte de
devenir une de ses victimes, et si son humanité pour
les prisonniers n'était pas un effet de sa croyance en la
supériorité du blanc sur le noir.
ique nous
ayons loué Jean François, à l'occasion de la mort du
féroce Jeannot, et de sa générosité pour les prisonniers
blancs, nous serions peut-être autorisé à sonder au
fond de son cœur pour savoir si, en faisant mourir ce
monstre, il n'était pas plus guidé par la crainte de
devenir une de ses victimes, et si son humanité pour
les prisonniers n'était pas un effet de sa croyance en la
supériorité du blanc sur le noir. Quoi qu'il en soit, nous exceptons encore avec plaisir
Toussaint Louverture, de cette infamie du trafic des noirs
insurgés. Nous avons de lui des preuves authentiques,
une lettre signée de lui, oii il s'en plaignait contre Biassou, à Don J. Garcia. Mais, cette lettre même, que nous
avons trouvée dans les archives de Santo - Domingo,
prouvera aussi que sa défection en faveur de la République française, en 1794, fut plus le résultat de la
crainte que lui inspirait Biassou, pour ses jours menacés
par cet homme violent, que celui de ses sentimens pour
la liberté. » La trahison de Neuilly ne pouvait guère manquer
d'imitateurs parmi les officiers blancs. Presqu'en même
temps, le 26 juin, Lafeuillée, commandant du bourg
d'Ouanaminthe, livra son poste aux Espagnols, sans [Î795] CHAPITRE VIII. 201 coup férir. Allemand, commandant du camp non moins
important de la Tannerie, le livra à Toussaint Louverture avec qui les commissaires civils l'avaient mis
en rapport pour l'amener à la soumission à leur autorité. Un autre, commandant du camp Lesec, le livra
ou se laissa surprendre par Charles Lesec, chef noir.
Enfin Brandicourt, qui avait remplacé Neuilly dans le
commandement supérieur du cordon de l'Ouest, passa
aux Espagnols avec des circonstances assez détaillées
dans le rapport de Garran, pour prouver sa criminalité.
Cependant , dans sa Vie de Toussaint Louverture,
M. Saint-Rémy rapporte les faits à la décharge de Brandicourt qui, selon les documens qu'il a vus, sera tombé
dans une embûche tendue à sa bonne foi par le rusé
Toussaint * . A cette occasion, les commissaires civils , sensibles à
cette défection de Brandicourt, plus indignés encore de
sa trahison, craignant qu'il n'eût des imitateurs parmi
les hommes de couleur, adressèrent la lettre suivante à
Duvigneau, mulâtre , commandant le poste important
d'Ennery qui couvrait les Gonaïves et toute l'xArtibonite:
cette lettre est du 17 juillet. Brandicourt était l'enfant gâté de la révolution : il lui devait toute
son existence ! II a trahi sa patrie, i( a livré son poste, il a livré sa
troupe, ses armes ! Il a voulu livrer un autre poste qui était sous ses
ordres ; à qui nous fier désormais ? Nous n'en savons rien ! Vous, enfans du 4 avril ! vous et tous vos frères, abandonnerez-vous
la République qui n'existe que par l'égalité, hors de laquelle il n'y a
point d'égalité ! Nous laisserez- vous seuls soutenir la colonie et la 1 Vie de Toussaint Louverture, page 70. — Selon Sonthonax, ces diverses
défections entraînèrent celle de seize cents soldats européens envers les Espagnols ou leurs auxiliaires. Débals, t. 9, p. 2fi.
avril ! vous et tous vos frères, abandonnerez-vous
la République qui n'existe que par l'égalité, hors de laquelle il n'y a
point d'égalité ! Nous laisserez- vous seuls soutenir la colonie et la 1 Vie de Toussaint Louverture, page 70. — Selon Sonthonax, ces diverses
défections entraînèrent celle de seize cents soldats européens envers les Espagnols ou leurs auxiliaires. Débals, t. 9, p. 2fi. 20:2 ETUDES SUR L HISTOIRE I) HAÏTI. République ? Nous les soutiendrons au péril de nos têtes, et nos têtes
ne tomberont pas... Prenez garde aux blancs qai vous environnent; leurs principes
sont détestables : si vous vous laissez égarer ou dominer par eux, vous
vous perdrez avec eux. Les Espagnols et les brigands ont eu l'audace de vous attaquer ; ils
pillent, ils brûlent et font beaucoup de mal. Combattcz-îes, repoussezles, entrez chez eux si vous le pouvez : vous avez du renfort en
hommes, vous avez reçu une pièce de canon et deux cents livres de
poudre ■ vous en recevrez encore, nous allons prendre incessamment
des mesures pour que vous en receviez aussi de bouche. Mais, quel que soit le succès, ce ne sera pas par les Espagnols ni par
les brigands que la colonie périra ; ce sera par les contrariétés que
nous éprouvons de la part des propriétaires : les désastres du Cap
ont déjà donné une grande secousse ; encore un pas en sens contraire
à la direction que nous donnons, et tout est bouleversé. Nous ne serons
plus les maîtres d'arrêter le torrent. Le sol ne périra pas, les productions renaîtront ; mais les propriétaires ne seront plus les mêmes. Si l'on cède aux Espagnols, aux brigands, ou si l'on mollit devan^
eux, disons mieux, si nous ne faisons pas la conquête de la partie
espagnole, les Espagnols et les brigands envahissent^ brûlent, pillent
et dévastent tout. Si vous contrariez les mesures que nous prendrons graduellement
pour préparer^ sans nuire à la culture, un affranchissement qui désormais est inévitable, cet affranchissement se fera tout à la fois par
insurrection et par conquête ; dès lors plus de culture, plus de propriété. Que deviendra même la sûreté personnelle de tout homme
libre, quel qu'il soit, quelle qu'en soit la couleur ? Il ne restera plus
à Saint-Domingue que le pur sang africain, et le sol ne sera plus
qu'un monceau de cendres et de ruines. Vous avez parmi vous des philanthropes imprudens, qui voudraient
V affranchissement subit et universel; ceux-là n'ont pas calculé ce que
produirait cette révolution avec des hommes qui ne sentent pas encore
la nécessité du travail ^parce qu^ils n'ont encore que des jouissances
bornées, et qu'ils ont, par conséquent, peu de besoins. Vous avez parmi
vous des aristocrates de la peau, comme il y en a parmi les blancs :
aristocrates plus inconséquens, plus ingrats que les blancs. ..Car ceuxci n'humilient que leurs enfans , et ne les tiennent pas éternellement
dans les fers, et vous, c'est de vos frères, que vous vous déclarez les
nécessité du travail ^parce qu^ils n'ont encore que des jouissances
bornées, et qu'ils ont, par conséquent, peu de besoins. Vous avez parmi
vous des aristocrates de la peau, comme il y en a parmi les blancs :
aristocrates plus inconséquens, plus ingrats que les blancs. ..Car ceuxci n'humilient que leurs enfans , et ne les tiennent pas éternellement
dans les fers, et vous, c'est de vos frères, que vous vous déclarez les [1793J cnArrrr.K viii. 20r> ennemis! ce sont fos mères que vous voulez retenir éternellement datis
V esclavage ! VOUS voulez être au niveau des anciens libres, et vous voulez conserver à jamais les monumens de votre origine servile ! Ayez
donc enfin un républicanisme pur : osez vous élever à la hauteur des
droits de l'homme. Songez que le principe de Végalité n'est pas le seul;
que celui de la liberté marche avant lui. C'est bien assez, c'est beaucoup trop que les intérêts malentendus de la culture coloniale nous
aient forcés, jusqu'à présent, de composer avec les /remières lois de la
nature; que la crainte des excès que pourrait commettre une peuplade
encore hrute^ nous force d'attendre que la civilisation soit commencée
avant de la déclarer libre : ne lui laissez pas du moins le temps de
sentir sa force et de déclarer son indépendance ; car alors tous les
maîtres sont perdus l-.. Cette lettre judicieuse en tous points dépeint la situation de l'âme dePolvérel et de Sonthonax, au moment où
ils voyaient des blancs militaires tracer l'exemple d'une
lâche trahison ; car, quant aux colons , indépendans ou
contre-révolutionnaires , il n'y avait rien d'étonnant
qu'ils voulussent soustraire la colonie à la métropole.
La crainte que les commissaires avaient de la défection
des hommes de couleur était fondée par rapport à beaucoup d'entre eux , aristocrates inconséquens et ingrats ,
comme ils disent avec raison ; mais heureusement pour
l'honneur de cette classe, ils constatent aussi que parmi
eux se trouvaient des philanthropes imprudens qui voulaient l'affranchissement subit et universel des noirs : le
mérite de ces derniers rachète en quelque sorte le tort
des autres ; ils furent conséquens à leurs principes en faveur de la liberté et de l'égahté. Ce sont les Pinchinat ,
les Bauvais , les Rigaud , et tant d'autres qui surent ,
par l'exemple de leur louable conduite , retenir la majorité des hommes de couleur dans la ligne du devoir à
remplir envers leurs frères noirs , comme envers la
France républicaine.
et universel des noirs : le
mérite de ces derniers rachète en quelque sorte le tort
des autres ; ils furent conséquens à leurs principes en faveur de la liberté et de l'égahté. Ce sont les Pinchinat ,
les Bauvais , les Rigaud , et tant d'autres qui surent ,
par l'exemple de leur louable conduite , retenir la majorité des hommes de couleur dans la ligne du devoir à
remplir envers leurs frères noirs , comme envers la
France républicaine. 20i ÉTUDES SUR l'hISïOII\£ d'haÏTI. Mais il ressort aussi de cette lettre que jusqu'à ce moment, les commissaires civils ne se croyaient pas appelés
à proclamer subitement la liberté générale ; le mot d'tmpriidensâoutihse servent dit toute leur pensée à cet égard.
Ils semblent encore vouloir défendre leurs impriidenies
déclarations à leur arrivée, concernant l'esclavage, ainsi
que leur proclamation du 5 mai : ils reconnaissent , au
17 juillet, que les événemens les entraînent, que bientôt
il faudra venir à la liberté générale, et ils disent pour excuse qu'ils ont été forcés décomposer avec les premières lois
delà nature. Admettonscetteexcuse,carcesdeux hommes
avaient de trop bons principes sur le droit de leurs semblables, pour que nous croyions qu'ils étaient insensibles
au sort des pauvres esclaves; et la loi et leurs instructions
ne leur permettaient pas, comme fonctionnaires publics ,
de devancer l'époque de la grande réparation envers ces
malheureux. Bientôt après ils se virent contraints de la
proclamer. Peut-être l'improbation donnée par Polvérel
à la mesure prise par Sonthonax , au 29 août, provientelle du dérangement que sa proclamation aura produit au
plan qu'ils avaient arrêté entre eux , pour l'affranchissement graduel, et que cette lettre à Duvigneau indique. Notons encore qu^elle prévoit fort bien l'effet de la hberlé sur le travail , en présentant d'avance une sorte
d'excuse pour ceux qui vont être libres , et qui , n'ayant
que des jouissances bornées, n ont conséi[uemmenl que peu
de besoins. En effet, quel est le stimulant du travail, si ce
ne sont pas les besoins de l'homme? L'âpreté du climat,
une population nombreuse, un plus grand degré de civilisation, l'instruction qui donne la prévoyance, créent ces
besoins. Lorsque la civilisation est peu avancée, lorsque
les idées sont bornées et que la population est faible , si [1705] ciiAriTREViii. 205 la douceur du climat s'y joint, le travail est ordinairement restreint aux choses de première nécessité. Telle
était la paisible condition de ces premiers Haïtiens,
hommes bons et doux, que la cupidité des Espagnols a
fait disparaître si promptement de ce sol hospitalier ' . Si l'on peut flétrir avec justice les noms des officiers
blancs qui trahirent leur devoir, on doit honorer ceux
des autres qui y restèrent fidèles : de ce nombre sont
Pageot qui commandait Fort-Dauphin et les postes environnans, et Pacot qui avait le commandement du Dondon. Le 26 juin, Pageot écrivit aux commissaires civils
pour leur rendre compte de la trahison de Lafeuillée, et
il leur dit : «. L'incendie du Cap m'a ruiné ; mais l'es-
» poirde combattre pour la République, sous vos ordres,
» me console. » Pageot était colon ; il montra toujours
un noble caractère.
sont
Pageot qui commandait Fort-Dauphin et les postes environnans, et Pacot qui avait le commandement du Dondon. Le 26 juin, Pageot écrivit aux commissaires civils
pour leur rendre compte de la trahison de Lafeuillée, et
il leur dit : «. L'incendie du Cap m'a ruiné ; mais l'es-
» poirde combattre pour la République, sous vos ordres,
» me console. » Pageot était colon ; il montra toujours
un noble caractère. Le 2 juillet, après les premières trahisons, Polvérel et
Sonthonax émirent une proclamation où ils en rendaient
compte, dans le but de fixer les opinions de leurs subordonnés, en flétrissant ceux qui s'étaient rendus coupables. Quelle est donc, y disent-i!s, celle ligue formée contre la République française ? Quels sont les conspirateurs, et quel est le lien qui les
unit? Les conspirateurs sont la presque totalité des Européens transplantés à Saint-Domingue ; les uns perdus de dettes, avec l'air de l'opu- ' Nous aimons à penser que tout lecteur raisonnable ne trouvera pas dans
tout ce que nous disons ici, l'apologie de la paresse et de la fainéantise. Nous
entendons seulement e-r/7//<7M les causes qui influent plus ou moins sur la
production parmi les nations, en raison de leur situation et du degré plus ou
moins avancé de leur civilisation. ^06 ÉTUDES SUR l'histoire o'hAÏTI. lence, les autres avides de pillage parce qu'ils n'ont rien. Ce sont, la
plupart des chefs de corps militaires venus de France, qui n'ont préféré Saint-Domingue à Coblenlz, que parce qu'ils ont cru pouvoir y
servir plus efficacement la contre-révoluiioii Non, la colonie ne périra pas-, elle ne courbera pas la tête sous le
joug des tyrans; elle renaîtra de ses cendres; elle sera régénérée; elle
deviendra comme la France, la terre de la liberté et de l'égalité, et la
République française y trouvera encore des enfans dignes d'elle. Les citoyens du 4 avril 1792, ceux du 21 juin 1793, et ceux que
nous élèverons encore à la dignité d'hommes libres n'oublieront pas
que, de toutes les puissances européennes, la Républi-que française
est la seule qui sache respecter les droits de Vhomme; et qu'ils ne
peuvent conserver les droits civils et politiques qu'ils ont obtenus d'elle
qu'en se ralliant autour de ses délégués, qu'en combattant pour elle,
en repoussant l'ennemi, en réunissant toutes les parties de l'île sous
le pavillon tricolore. Par le dispositif de cet acte, ils déclarèrent traîtres à la
patrie Neuilly,Lafeuillée et quelques officiers subalternes,
les officiers municipaux de Jérémie, de la Cayemitte et
des Abricots, et Duperrier, pour avoir résisté à la délégation, etc. Ils accordèrent une amnistie aux officiers et
soldats du camp d'Ouanaminthe, à tous les esclaves révoltés : à l'égard de ces derniers auxquels ils accordaient
huit jours pour en profiter, ils prescrivirent de punir
comme révoltés tous ceux qui seraient trouvés armés*, et
ceux même qui ne le seraient pas seraient réputés marrons s'ils étaient rencontrés errans après ces huit jours.
Cette dernière disposition faisait revivre une des peines
établies par la proclamation du 5 mai.
et
soldats du camp d'Ouanaminthe, à tous les esclaves révoltés : à l'égard de ces derniers auxquels ils accordaient
huit jours pour en profiter, ils prescrivirent de punir
comme révoltés tous ceux qui seraient trouvés armés*, et
ceux même qui ne le seraient pas seraient réputés marrons s'ils étaient rencontrés errans après ces huit jours.
Cette dernière disposition faisait revivre une des peines
établies par la proclamation du 5 mai. En rendant celle du 21 juin qiji appelait à la liberté
les esclaves qui combattraient pour la République, les
commissaires civils furent induits à étendre le bénéfice de
cette disposition libérale sur les familles de ces nouveaux
soldats. Créer l'esprit de famille parmi eux , c'était moI
[1795] CHAPITRE VIII. 207 raliser l'acte d'affranchissement qui les rendait les
égaux des hommes libres. Un autre motif tout politique
les y portait. Ils savaient par Genest, ministre de France
aux États-Unis , l'existence de la convention passée à
Londres, le 25 février 1795, entre les colons et le gouvernement britannique, pour livrer Saint-Domingue à ce
gouvernement; la proclamation de Don Gaspard de
Cassassola indiquait d'un autre côté les trames des colons
avec le gouvernement espagnol. C'est ce que déclara
Sonthonax dans la séance du 27 floréal an III (16 mai
1795) de la commission des colonies. Ainsi , tandis que
les colons du parti de l'indépendance complotaient avec
la Grande-Bretagne, ceux du parti royaliste contre-révolutionnaire complotaient aussi avec l'Espagne. Polvérel
et Sonthonax publièrent alors la proclamation suivante ,
en date du 1 1 juillet : L'esprit de famille est le premier lien des sociétés politiques ;
l'homme libre qui n'a ni femme ni enfans, ne peut être qu'un sauvage ou un brigand ; l'homme vraiment digne de la liberté et qui en
sent le prix, ne peut pas souffrir que sa compagne et ses enfans végètent tristement dans l'esclavage. Nous sommes pénétrés de ces grands principes ; mais il en est de
plus incontestables encore : c'est que tout peuple régénéré qui a conquis sa liberté et qui veut la conserver, doit commencer par épurer ses
mœurs; c'est que la piété filiale, la tendresse conjugale^ l'amour paternel, l'esprit de famille en un mot, n'existent point dans les conjonctions fortuites et momentanées que le libertinage forme, et que le
dégoût et l'inconstance dissolvent. Nous avons fait des libres, nous en ferons encore ; mais nous voulons faire d'eux tous des citoyens qui, par l'habitude des affections de
famille, s'accoutument à chérir et à défendre !a grande famille qui est
composée de l'assemblée de tous les citoyens. On a remarqué, même parmi les hommes non libres, que ceux qui
étaient époux et pères, étaient les plus fidèles, les plus affectionnés à 208 ÉTUDES SLU l'hISTOIUE d" HAÏTI.
en ferons encore ; mais nous voulons faire d'eux tous des citoyens qui, par l'habitude des affections de
famille, s'accoutument à chérir et à défendre !a grande famille qui est
composée de l'assemblée de tous les citoyens. On a remarqué, même parmi les hommes non libres, que ceux qui
étaient époux et pères, étaient les plus fidèles, les plus affectionnés à 208 ÉTUDES SLU l'hISTOIUE d" HAÏTI. leurs maîires, les plus laborieux, les plus incorruptibles. Si le mariage
a produit ces effets salutaires sur eux, que n'opérerait-il pas sur ces
mêmes hommes devenus libres? Ils n'ont plus d'autre maître que la
patrie ; leur amour pour elle deviendra d'autant plus énergique, qu'ils
auront plus de tendresse pour leurs femmes et pour leurs enfans. En conséquence, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit : Art. 1". Tout homme actuellement libre, quelle que soit l'époque
de sa liberté, qui voudra épouser une femme esclave, soit qu'il ait eu
des enfans d'elle, soit qu'il n'en ait pas eu, se présentera avec ladite
femme et les enfans qu'il en aura eus, devant la municipalité du
lieu de sa résidence, dans le délai de quinze jours, à compter du jour
de la publication de la présente proclamation, et à défaut de municipalité, devant le bureau municipal qui en fera les fonctions. (Suivent les dispositions sur la constatation de l'état civil). Article 10. Les enfans nés d'un mariage déjà contracté entre un
homme libre et une femme esclave avant la publication de la présente
proclamation, seront libres en vertu de ladite proclamation, sans qu'ils
aient besoin d'aucune déclaration ni d'aucun acte particulier. 11, Les maîtres des esclaves ainsi affranchis seront indemnisés par
la République, de la valeur desdits esclaves, en lettres de change sur
le trésor public. (Les dispositions qui suivent règlent certains détails à ce sujet). L'article 15 et dernier suspendait l'exécution de cette proclamation
dans les provinces de lOuest et du Sud, jusqu'à ce qu'un arrêté des deux
commissaires civils eût autorisé celui qui était dans le Sud (Delpech),
et Polvérel qui allait partir pour l'Ouest, à en faire l'application dans
ces deux provinces. Cet acte, si honorable pour Polvérel et Sonthonax, n'a
saris doute pas produit tous les heureux effets qu'ils s'en
promettaient ; les circonstances où ils le promulguaient
étaient peu propres à faire naître l'esprit de famille parmi
des hommes habitués depuis des siècles à vivre dans le
concubinage, dont leurs anciens* maîtres leur traçaient
le honteux exemple. Ces mœurs relâchées n'étaient pas
seulement le fait du régime colonial qui empêchait , qui
entravait le mariage parmi les esclaves, en dérogation aux
dispositions du code noir de Louis XIV. Elles étaient en-
ances où ils le promulguaient
étaient peu propres à faire naître l'esprit de famille parmi
des hommes habitués depuis des siècles à vivre dans le
concubinage, dont leurs anciens* maîtres leur traçaient
le honteux exemple. Ces mœurs relâchées n'étaient pas
seulement le fait du régime colonial qui empêchait , qui
entravait le mariage parmi les esclaves, en dérogation aux
dispositions du code noir de Louis XIV. Elles étaient en- [17y5j CHAPITUK VIII. ^()i) core le résultat de la polygamie établie ehez toutes les
tribus de l'Afrique : ce qui n'excuse pas les colons qui,
comme hommes éclairés, devaient d'autant plus reconnaître l'influence de l'esprit de fo mille, qu'ils savaient
fort bien que les premiers établissemens de la colonie de
Saint-Domingue n'avaient commencé à prendre de la
fixité, que du jour où D'Ogeron avait procuré des femmes
aux flibustiers. Ensuite, ce n'était pas dans le temps de la
guerre active qui se faisait en 1795, après deux années de
troubles et de dévastations, que des esclaves rendus libres
pouvaient apprécier le bienfait de cette proclamation du
11 juillet. Mais, néanmoins, les commissaires civils jetaient les bases d'un ordre de choses qui pouvait se con1^ solider sous les gouvernemens qui leur succéderaient. Ils
s'élevaient à la hauteur du législateur, qui dispose presque toujours pour Tavenir, sur lequel il compte plus que
sur le présent. Nous verrons ce que firent ces gouvernemensà ce sujet. -Trois jours après avoir rendu leur proclamation, le
14 juillet, Polvérel et Sonthonax firent célébrer au Cap
une fête patriotique, en commémoration de la prise de la
Bastille. C'était moins une fête proprement dite, que la
consécration d'un grand fait politique : — l'affranchissement proclamé en faveur d'un grand nombre d'hommes,
naguères esclaves. En effet, ce n'était pas sur les ruines
fumantes de cette cité, qui avait été si opulente, que des
réjouissances pouvaient être ordonnées ; mais il y avait
lieu de ne pas perdre l'occasion de solenniser l'acte de
justice qui venait d'être rendu. Ce jour-là, entourés de tous les fonctionnaires civils et
militaires, de toutes les troupes, de tous les citoyens du T. 11. 14. 210 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Cap, les commissaires civils se rendirent sur le Champde-Mars où avait été dressé un autel à la patrie : l'arbre
de la liberté, le majestueux palmiste des Antilles, y fut
iplanié pour la premièix fois ; le bonnet phrygien, consacré également à la liberté, reposait au haut d'une pique.
Ce jour-là, Polvérel prononça un discours où il rappelait
la lutte éternelle des opprimés Contre les oppresseurs ; il
le termina par le serment prêté « d'être fidèles^ h la
» République française, d'exécuter ponctuellement tou-
» tes les lois rendues par la convention nationale et cely> les qu'elle pourrait rendre à l'avenir, de faire une
» guerre à mort contre tous les rois, contre tous les enney> mis de la liberté et de l'égalilé. »
prononça un discours où il rappelait
la lutte éternelle des opprimés Contre les oppresseurs ; il
le termina par le serment prêté « d'être fidèles^ h la
» République française, d'exécuter ponctuellement tou-
» tes les lois rendues par la convention nationale et cely> les qu'elle pourrait rendre à l'avenir, de faire une
» guerre à mort contre tous les rois, contre tous les enney> mis de la liberté et de l'égalilé. » Cette cérémonie inaugura toutes celles de même nature qui eurent lieu dans le pays par la suite : tous les
gouvernemens s'y crurent obligés, et peut-être en a-t-on
abusé. Le même jour, de nombreux citoyens apportèrent le
bonnet de la liberté aux commissaires civils, en les priant
de le déposer dans leur demeure. Plus tard, il resta toujours au haut d'une pique placée à côté de l'arbre de la
liberté, planté sur la place d'armes de toutes les villes ou
bourgades du pays. En le recevant, Sonthonax prononça
quelques paroles où il dit aux citoyens : « Vous prouverez
B que vous avez mérité la liberté. .. si surtout vous forcez
» au travail ce tas de vagabonds etjainéans qui ne veulent
y> ni cultiver la terre ni défendre les cultivateurs. En
3) France, le peuple est libre, et il travaille. Souvenez-
» vous bien que la liberté ne consiste pas à ne rien faire ;
» sans travail, il ny a ni repos ni bonheur. » Si ces paroles prouvent la sollicitude des commissaires
civils pour le travail qui ennoblit l'homme, elles témoi- [1795] ciiAPiTUE VIII. 211 gnent aussi de la crainte qu'ils éprouvaient, que les nouveaux citoyens n'abusassent de leur liberté en restant dans
la fainéantise. Cette partie de l'organisation du pays est
devenue, en effet, la pierre d'achoppement que rencontrèrent tous les gouvernemens qui se succédèrent, soit à
Saint-Domingue, colonie française, soit à Haïti, indépendante de la France. Nous aurons occasion d'examiner et
d'apprécier leurs actes à cet égard. Les commissaires civils avaient échoué dans leurs négociations avec les trois principaux chefs des insurgés,
Jean François, Biassou et Toussaint; mais ils réussirent
à amener la soumission de plusieurs autres. Ceux-ci influèrent plus tard, par leur exemple, sur la détermination
d'autres chefs secondaires comme eux. Voulant leur inspirer d'avance des sentimens élevés en faveur de la liberté, pour mieux compter sur leur soumission, ils écrivirent à Pierrot, l'un d'eux : « Nous comptons bien as-
» surer la liberté générale des noirs ; mais tout se gagne
» dans le monde : vous ne l'aurez que quand vous imi-
» terez les nègres du Cap, en vous armant pour la Ré-
» publique. » Ce Pierrot n'était pas le même que celui venu avec
Macaya : il était dans les environs du Cap. Il en fut de
même de Zéphirin qui était dans les montagnes du Portde-Paix ; de Barthélémy qui était dans celles du Limbe
et du Port-Margot ; de Pierre Michel, de Paul Lafrance
et de plusieurs autres. Ces succès permirent aux commissaires civils de faire
quelques efforts pour reprendre l'offensive contre les
insurgés qui secondaient si bien les Espagnols. Le 9 juiN
let, le général Laveaux, rétabli de sa maladie, attaqua et
même de Zéphirin qui était dans les montagnes du Portde-Paix ; de Barthélémy qui était dans celles du Limbe
et du Port-Margot ; de Pierre Michel, de Paul Lafrance
et de plusieurs autres. Ces succès permirent aux commissaires civils de faire
quelques efforts pour reprendre l'offensive contre les
insurgés qui secondaient si bien les Espagnols. Le 9 juiN
let, le général Laveaux, rétabli de sa maladie, attaqua et i2i2 ÉTUDES SUR L HISTOIl'.E D HAÏTI. reprit le camp de la Tannerie ; il reprit aussi le camp
Lesec. Le manque de munitions l'empêcha de continuer
ses succès : le crime de Galbaud parut alors plus grand ; il
avait fait détruire les poudres de l'arsenal et des forts du
Cap avant de partir. Les commissaires civils essayèrent de nouveau de gagner Jean François ; à cet effet, ils députèrent auprès de
lui, Macaya sur l'esprit duquel l'abbé de La Haye, devenu
membre de la commission intermédiaire, avait quelque
crédit. Mais Macaya ne reparut point : l'abbé de La Haye
lui écrivit et lui demanda une entrevue qu'il consentit
à avoir avec Polvérel, après bien des précautions prises
pour sa sûreté personnelle ; il venait d'être fait maréchal
de camp" par les Espagnols. A toutes les propositions, à
tous les raisonnemens que fit Polvérel à cet esprit inculte
et barbare, Macaya répondit toujours : « Je suis le sujet de
» trois rois, du roi de Congo, maître de tous les noirs ;
» du roi de France, qui représente mon père ; et du roi
» d'Espagne, qui représente ma mère. Ces trois rois sont
» les descendans de ceux qui, conduits par une étoile,
» ont été adorer l'Homme-Dieu. Si je passais au service
» de la République, je serais peut-être entraîné à faire la
» guerre contre mes frères, les sujets de ces trois rois, à
» qui j'ai promis fidélité. » Il est bien entendu que cette réponse était formulée
dans le langage créole le plus grossier. Macaya était un
Africain ; il prit une grande part en 1802 et en 1805 dans
la lutte contre l'armée française. Il vivait encore, en
1820, à la mort de H. Christophe. Ce côté facétieux de
son entrevue avec Polvérel, toujours grave et austère,
prouve que les prêtres espagnols suivaient ponctuellement les instructions données à l'archevêque de Santo-
entendu que cette réponse était formulée
dans le langage créole le plus grossier. Macaya était un
Africain ; il prit une grande part en 1802 et en 1805 dans
la lutte contre l'armée française. Il vivait encore, en
1820, à la mort de H. Christophe. Ce côté facétieux de
son entrevue avec Polvérel, toujours grave et austère,
prouve que les prêtres espagnols suivaient ponctuellement les instructions données à l'archevêque de Santo- [1795] ciiAi'iTKii viii. 215 Domingo, par le ministre Pedro Acuna. Fanatisme religieux, titres, décorations, etc., tout était mis en usage
par la cour d'Espagne, pour agir sur l'esprit des esclaves
insurgés. Le 25 juillet, les commissaires civils émirent une nouvelle proclamation en faveur de la liberté des noirs. Dans
le préambule de cet acte, où ils rappelèrent le crime de
Galbaud et des colons, ils annoncèrent l'affaire qui venait
d'avoir lieu aux Cayes, le 14 juillet, sous les yeux du
commissaire Delpech, « journée que les blancs, disent-
» ils, ont choisie pour assassiner leurs frères du 4 avril:
» les mowsiresontjuré de porter le coup de mort à la co-
» lonie ; mais ils ne consommeront pas leur ouvrage sa-
» crilége. Tant que nous respirerons, nous trouverons les
» moyens de contenir leur rage. Secondés des citoyens
» du 4 avril, et des hommes dont on n'a fait jusqu'à pré-
» sent que des instrumenS de destruction, nous sauve-
» rons la colonie de Saint-Domingue, nous en chasserons
» les lâches Espagnols, nous la conserverons à la France,
» et on y reconnaîtra enfin les droits de l'homme qui y
» ont été si lontemps profanés. » En conséquence, ils confirmèrent les aftranchissemens
accordés, au mois de septembre 1792, par l'assemblée
provinciale du Sud, aux guerriers alors campés aux Platons. C'était plutôt à André Rigaud qu'ils auraient dû attribuer ces affranchissemens ; car cette assemblée ne fit
que confirmer l'œuvre de ce mulâtre qui signa les actes de
liberté. En lui seul ces nègres pouvaient avoir confiance. Ils déclarèrent également libres tous les esclaves des
Cayes, de Torbeck, de Marche-à-ïerre, de Tiburon et des
lieux circonvoisins, qui avaient été armés par les maîtres 214 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. de toutes les couleurs ; tous les esclaves armés par les
communes de Jérémie, des Cayemites, des Abricots et
autres lieux circonvoisins. Ils donnèrent amnistie et liberté à tous les hommes
qui étaient encore armés pour la conquérir , sans en
excepter Armand , Martial , Jacques Formont, Gilles Bénech et autres chefs qui continuaient encore la lutte dans
le Sud. Ils les obligeaient , pour obtenir la liberté , à s'enrôler
dans les compagnies , bataillons ou légions qui seraient
formés. Une autre obligation leur était imposée: c'était
défaire rentrer les nègres travailleurs dans leurs ateliers
respectifs et d'y maintenir la subordination et le travail.
armés pour la conquérir , sans en
excepter Armand , Martial , Jacques Formont, Gilles Bénech et autres chefs qui continuaient encore la lutte dans
le Sud. Ils les obligeaient , pour obtenir la liberté , à s'enrôler
dans les compagnies , bataillons ou légions qui seraient
formés. Une autre obligation leur était imposée: c'était
défaire rentrer les nègres travailleurs dans leurs ateliers
respectifs et d'y maintenir la subordination et le travail. Ils déclarèrent leur intention A' améliorer le sort des nègres travailleurs, en promettant un règlement à ce sujet. Ils étendirent enfin, pour les femmes esclaves de la
partie du Sud et leurs enfans, le bénéfice de leur proclamation du H juillet, La province de l'Ouest restait toujours exceptée, parce
que là les insurrections des noirs n'avaient pas eu le caractère de brigandage qu'elles eurent dans le Nord, ni la
continuité qu'elles eurent dans le Sud. Les classes colorées de l'Ouest furent constamment plus modérées que
celle des deux autres provinces de la colonie. Cette modération dans la conquête de leurs droits les rendit arbitres des destinées de la patrie haïtienne. La modération n'exclut pas le eourage et l'énergie ; elle
ennoblit les efforts des hommes qui luttent contre leurs
oppresseurs. Une disposition de la proclamation du 25 juillet, l'obligation imposée aux guerriers défaire rentrer les nègres [1795] CHAPITRE viir. 215 travailleurs dans leurs ateliers respectifs, fut suivie par
tous les chefs qui commaiidèrent le pays jusqu'à Pétion.
Ils abusèrent tous de cette mesure dictée aux commissaires
civils, par le désir d'une utile subordination de ces cultivateurs aux propriétaires ; ils en firent des serfs attachés
à la glèbe. Pétion, le premier, les affranchit de ce servage;
après lui, Boyer et ses successeurs respectèrent cette
émancipation fondée sur la justice. Après avoirconcouru avec son jeune collègue aux vigoureux actes que nous avons énumérés dans ce chapitre,
Polvérel, dont on reconnaît aisément l'esprit de sage organisation dans la plupart, se sépara de nouveau de lui
pour se porter dans TOuest, où sa présence était réclamée
par la situation de cette province. Il quitta le Cap à la fin
de juillet 1793, et n'y reparut plus. Peu de jours après son départ, Sonthonax adressa une
dépêche à la convention nationale, en date du 50 juillet.
Il lui rendit compte des événemens accomplis depuis
celle du ^10 du même mois. « Nous sommes résolus à tout, dit-il, plutôt que de
nous rendre. Seul, avec le général et quelques officiers,
dignes par leur patriotisme de coopérer à l'inauguration
de la liberté dans le Nouveau-Monde, nous mangerons
des patates et des bananes quand les vivres d'Europe nous
manqueront ; notre entreprise est trop glorieuse pour que
les obstacles nous effraient... » Il vous reste maintenant, citoyens représentans, une
grande question à juger: c'est l'état des personnes non libres àans\aco\ome. Le temps des tergiversations, desjaux
ménagemens, du modérantisme hypocrite est passé. Les
préjugés qui aveuglaient les esclaves ne sont plus; et la
nous mangerons
des patates et des bananes quand les vivres d'Europe nous
manqueront ; notre entreprise est trop glorieuse pour que
les obstacles nous effraient... » Il vous reste maintenant, citoyens représentans, une
grande question à juger: c'est l'état des personnes non libres àans\aco\ome. Le temps des tergiversations, desjaux
ménagemens, du modérantisme hypocrite est passé. Les
préjugés qui aveuglaient les esclaves ne sont plus; et la 216 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. convention est trop juste, trop amie de l'humanité, pour ne
pas proclamer tes grands principes. La déclaration des
dî'oits ne lui permet plus de tolérer que l'homme puisse
être la propriété d'un autre. Les négriers et les rois doivent
être mis sur la rnéme ligne ; qu'ils cessent de tyranniser;
qu'ils abandonnent leur proie, ou bien qu'ils disparaissent de dessus la surface du globe. « Je ne vous dirai rien, citoyens représentans,t/if nouveau système colonial qui doit amener la liberté. Je vous
dois le tribut des faibles lumières que m'a données l'expérience de Saint-Domingue ; mais c'est de concert avec
mes collègues, et lorsque la guerre nous permettra de
nous réunir, que nous rédigerons ensemble le plan que
nous devons vous présenter. » Nous remarquons un autre passage dans cette dépêche. En parlant delà cérémonie du 14 juillet, Sonthonax
dit à la convention: La présence du prêtre na point souillé
la cérémonie. Cette observation, faite pour plaire aux
athées delà convention, prouve aussi de la part de Sonthonax cette faciHté trop grande à s'assouplir à toutes les
formes, pour arriver à ses fins. Ce langage était sans
doute celui du temps, de cette époque d'excès en tous
genres. Mais le même commissaire civil qui le tenait,
employait alors l'influence de l'abbé de La Haye, ancien
curé du Dondon, pour tâcher d'amener les chefs insurgés
à la soumission. Esprit éclairé, il n'ignorait pas de quel
poids est la religion dans les affaires humaines ; et lorsqu'il voyait les Espagnols employer son influence sur
l'esprit des insurgés, qu'ils détournaient de toute soumission à son autorité, en représentant la nation française
comme un peuple à'athées et de régicides, à quoi bon
mentionner dans sa dépêche cette absence de tout prêtre^ ri795J ciiApmiE vui. 217 en des termes flétrissans? La fédération du Cap eût-elle
été moins imposante, si un ministre de la religion du
Christ eût appelé les bénédictions du ciel sur la grande
révolution qu'elle avait pour but de consacrer ? Enfin, Sonthonax condamne lui-même ses déclarations
aux colons, dans son discours improvisé le 20 septembre
4792 et dans sa proclamation du 4 décembre suivant.
Le temps des tergiversations, des faux ménagemens , dît
modérantisme hypocrite , est passé , et cela à l'occasion
de l'esclavage dont il demande Tabolition à la convention
nationale ! ]N'a-t-il pas dès lors reconnu le tort qu'il avait
eu de faire ces imprudentes déclarations si solennellement?
fin, Sonthonax condamne lui-même ses déclarations
aux colons, dans son discours improvisé le 20 septembre
4792 et dans sa proclamation du 4 décembre suivant.
Le temps des tergiversations, des faux ménagemens , dît
modérantisme hypocrite , est passé , et cela à l'occasion
de l'esclavage dont il demande Tabolition à la convention
nationale ! ]N'a-t-il pas dès lors reconnu le tort qu'il avait
eu de faire ces imprudentes déclarations si solennellement? Toutefois, rendons justice à ses sentimens personnels
en faveur de la liberté des noirs : en la provoquant de
la convention nationale , il se montra digne de sa mission . Sa dépêche du 50 juillet prouve ensuite que Polvérel
et lui avaient conçu un plan d'émancipation générale
pour les esclaves, ainsi qu'ils l'ont annoncé dans leurs
actes précédens ; mais seulement depuis la tentative
criminelle de Galbaud. Le désaccord qui surgit bientôt
entre lui et Polvérel , au sujet de la proclamation qu'il
rendit le 29 août, et entre Delpech et eux, prouve encore
que cette émancipation devait être graduelle , selon le
plan arrêté. CHAPITRE IX. Doyonest nommé commandant des troupes réunies au Pelil-Trou. — Rigaud
se rend aui Cayes. — Affaire de la fédération du 14 juillet. ~ Déportation
de quelques individus par Delpech. — Il organise la légion de l'Egalité
du Sud. — Prépondérance des hommes de couleur dans cette province. L'armée battue au camp Desrivaux était revenue au
Petit-Trou avec la délégation. La mort de Jourdain laissait un vide immense dans le commandement de cette
commune, qui touche aux limites de celles où les blancs
de la Grande-Anse exerçaient tout leur empire. La présence de Higaud étant nécessaire aux Cayes , Gérin, à
cause de son caractère , ne pouvait convenir pour commander l'armée qu'il allait y laisser pour s'opposer aux
agressions de la Grande-Anse. Doyon fut choisi pour ce
poste important, par Rigaud qui le désigna aux commissaires civils; ils lui firent donner l'ordre de se rendre
au Petit-Trou. Il partit du Port-au-Prince, le 29 juin, à
la tête d'un détachement composé de gardes nationaux
de cette ville qu'il commandait déjà, et de quatre compagnies de la légion de l'Ouest : deux d'infanterie, sous
les ordres de Biaise et de Brunache ; deux d'artillerie ,
celles de Pétion et de Bordure. Doyon , arrivé au PetitTrou le 2 juillet, prit le commandement de l'armée le 7, [1795] cnAPHhE ix. 319 au moment où Rigaud partait pour les Cayes. Au commandement de cette armée se joignit bientôt celui des
communes du Petit-Trou, de l'Anse-à-Veau et de SaintMichel, réunies et formant l'arrondissement de l'Ouest.
Doyon s'y distingua non-seulement comme militaire,
mais encore comme administrateur ; ses qualités personnelles le firent chérir et respecter de ses subordonnés et
des habitans. Il maintint dans son commandement Tinfluence que Jourdain avait établie en faveur des hommes
de couleur.
cette armée se joignit bientôt celui des
communes du Petit-Trou, de l'Anse-à-Veau et de SaintMichel, réunies et formant l'arrondissement de l'Ouest.
Doyon s'y distingua non-seulement comme militaire,
mais encore comme administrateur ; ses qualités personnelles le firent chérir et respecter de ses subordonnés et
des habitans. Il maintint dans son commandement Tinfluence que Jourdain avait établie en faveur des hommes
de couleur. Rendu aux Cayes, Rigaud y trouva Delpech qui,
secrétaire de la commission civile, avait été envoyé dans
ce chef-lieu de la province du Sud, en qualité d'ordonnateur, pendant que les commissaires étaient au Port-auPrince. Delpech venait de recevoir sa nomination de
commissaire civil. Avant leur proclamation du 25 juillet qui appelait les
noirs du Sud, déclarés libres par cet acte, à faire partie de
la légion qui y serait formée, à l'instar de celle de l'Ouest,
Polvérel et Sonthonax avaient donné l'ordre à Rigaud de
commencer la formation de celle du Sud, également dénommée Légion de l'Égalité. Ce corps qui reçut dans ses
raiigs des blancs, des mulâtres et des noirs, porta ombrage aux colons des Cayes. Ils virent dans ces forces
créées comme organisation militaire, un moyen de comprimer leur projet d'indépendance. L'arrivée de Rigaud
aux Cayes leur déplut extrêmement : il allait servir de
point d'appui à Delpech. Ce commissaire civil, en apprenant la révolte de Galbaud au Cap, avait rendu une proclamation, le 1^' juillet,
pour soutenir ses collègues dans leurs mesures de con220 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. servation de la colonie à la France. Harty, commandant
la province du Sud, le secondait dans ses opérations.
Ce fut un nouveau motif de mécontentement pour les
colons. Délavai, ancien membre de l'assemblée coloniale du
Cap, était toujours maire de la ville des Cayes. Mouchet
y commandait la garde nationale blanche ; Badolet était
capitaine des grenadiers de ce corps, et Rey, qui a joué
un autre rôle plus important aux Cayes, en 1796, s'y
trouvait aussi : intrigant, portant sa haine pour les hommes de couleur, à la hauteur de celle des colons, il entrait avec eux dans les combinaisons qu'ils formaient pour
se soustraire à l'autorilé delà commission civile. En correspondance avec ceux de la Grande-Anse et de Tiburon,
qui préparaient la remise de ces quartiers à la GrandeBretagne, satisfaits de l'insuccès de Rigaudcontrelecamp
Desrivaux, ils méditaient de porter le dernier coup à ce
mulâtre qui exerçait une si grande influence sur sa classe
et sur celle des noirs. Dans cet état de choses, Delpecli voulut célébrer la
fédération du 14 juillet, comme ses collègues faisaient
en même temps au Cap, dans l'espoir que cette fête
appellerait tous les hommes libres à la concorde, en confondant leurs sentimens d'attachement à la France dans
celui de la fraternité ; il ne savait pas les projets des
colons, il les jugeait mieux qu'ils ne méritaient. Ce jour arrive enfin ; tous les corps constitués, tous les
fonctionnaires publics suivent Delpech sur la place publi*
que où la cérémonie va s'exécuter : la garde nationale,
les troupes environnent l'autel de la patrie. Délavai y
monte et prononce un discours analogue à la circonstance ; après lui, Delpech en prononce un aussi où il
aternité ; il ne savait pas les projets des
colons, il les jugeait mieux qu'ils ne méritaient. Ce jour arrive enfin ; tous les corps constitués, tous les
fonctionnaires publics suivent Delpech sur la place publi*
que où la cérémonie va s'exécuter : la garde nationale,
les troupes environnent l'autel de la patrie. Délavai y
monte et prononce un discours analogue à la circonstance ; après lui, Delpech en prononce un aussi où il [1793] CHAPITHE IX. ^tîl rappelle aux citoyens leurs devoirs envers la coinmuiie
patrie. Tous prononcent le serment civique, Delpech
allait se retirer, quand Badolet sort des rangs delà garde
nationale blanche» suivi de toute sa compagnie. Il demande impérieusement au commissaire civil, que les
noirs incorporés par Rigaud dans la légion et qui se trouvaient dans les rangs avec ce chef sur la même place,
soient remis à leurs maîtres. Delpech et Harty s'efforcent
inutilement de lui faire envisager l'imprudence et l'inconvenance d'une telle réquisition. Badolet, furieux,
ordonne à sa compagnie de charger (es armes; mais son
lieutenant Morellon contrarie cet ordre. En faisant défiler
la garde nationale devant les autorités, Mouchet, son
commandant , tire un coup de pistolet sur Rigaud ,
qu'heureusement il n'atteint pas. A ce signal, Badolet
veut le frapper de son sabre. Rigaud se défend avec courage et est soutenu par sa troupe, que commandent sous
ses ordres d'autres hommes de couleur. Une action sanglante s'engage entre les blancs d'une part, et les mulâtres et les noirs de l'autre. Elle devient bientôt générale
par toute la ville des Cayes : des victimes tombent de tous
côtés. Delpech se rend chez lui, suivi de plusieurs officiers
municipaux. Rigaud s'y rend bientôt avec des hommes
de couleur. Mais Mouchet et Badolet le poursuivent à la tête d'une
bande de furieux qui traînent une pièce de campagne ; ils
la braquent contre la maison du commissaire civil, en en
tenant la mèche allumée. Les frères O'Shiell, colons,
d'un autre côté, ouvrent les prisons pour armer tous
les mauvais sujets qui y étaient détenus. Ils distribuent des liqueurs fortes aux marins des équipages
de la frégate ïAstrée et du bric le Serin, et à une foule de ^2i2 ÉTUDES &UR l'histoire d'hAÏTI. matelots blancs qui se trouvaient dans le port des Cayes,
comme dans les autres villes, connus également sous le
nom de flibustiers, et ils parviennent à les exciter tous contre les hommes de couleur. Les blancs vont s'emparer
des forts de l'Ilet et de la Tourterelle. Harty et Watiez (ce dernier commandant de la place
des Cayes) étaient parvenus à empêcher les factieux de
tirer sur la maison du commissaire civil. Ils firent tous
leurs efforts pour arrêter la fureur de ces blancs contre
les hommes de couleur. Dès le début de l'affaire, Mathieu,
aide de camp de Harty, fut blessé à ses côtés ; Demelet,
chef de bataillon de la Seine-Inférieure, fut tué.
'Ilet et de la Tourterelle. Harty et Watiez (ce dernier commandant de la place
des Cayes) étaient parvenus à empêcher les factieux de
tirer sur la maison du commissaire civil. Ils firent tous
leurs efforts pour arrêter la fureur de ces blancs contre
les hommes de couleur. Dès le début de l'affaire, Mathieu,
aide de camp de Harty, fut blessé à ses côtés ; Demelet,
chef de bataillon de la Seine-Inférieure, fut tué. Rigaud poussa bientôt les hommes de couleur et les
noirs contre les forts de l'Ilet et de la Tourterelle qu'ils
enlevèrent d'assaut. Le lendemain matin, les blancs tentèrent de reprendre la Tourterelle et furent écrasés. Environ cent cinquante périrent dans les actions de ces deux
journées ; de leur côté, des hommes de couleur et des
noirs périrent aussi ; mais la victoire resta à ces derniers. Durant la nuit, Mouchet et Badolet partirent pour
Jérémie, où ils servirent quelque temps après sous les
Anglais. Satisfait de leur fuite et de son triomphe, Rigaud ne devint pas exigeant : il montra une grande soumission à Delpech qui fit opérer l'arrestation d'une cinquantaine des plus furieux parmi les agitateurs, qu'il
déporta en France. Rey se sauva peuaprès des Cayes, pour
se soustraire à un ordre d'arrestation décerné contre lui
par les deux autres commissaires. Delpech profita de l'ascendant qu'il reprit, à l'aide de
Rigaud et de sa troupe, pour réorganiser la garde nationale des Cayes, compléter la formation de la légion de [179.^j cuAi'i'iui IX. ±2'i l'Egalité du Sud, dont Rigaud devint le colonel, et réduire les blancs de la commune de Cavaillon qui, au passage de Rii^aud pour se rendre aux Caves, avaient opposé
des obstacles à ce chef, et étaient restés en révolte ouverte
contre Delpech. Il obtint ensuite la soumission de beaucoup de noirs insurgés, par le concours qu'il reçut de
Rigaud, de Toureaux et de Lefranc, et par l'effet de la
proclamation du 25 juillet, rendue par Polvérel et Sonthonax, qui les déclarait libres. A Saint-Louis et à Aquin, les hommes de couleur, en
apprenant l'attentat commis sur Rigaud, qu'ils croyaient
mort, arrêtèrent tous les blancs de ces deux communes ;
ils ne furent mis en liberté que lorsqu'on apprit son
triomphe. Doyon, avisé de cette affaire, envoya Pétion aux
Cayes, à la tête de sa compagnie d'artilierie. Le résultat de l'odieuse tentative de la journée du
14 juillet 1795 donna la prépondérance aux hommes de
couleur, dirigés par André Rigaud, dans toute la province
du Sud, à l'exception des quartiers de la Grande-Anse et
de Tiburon. Ils la conservèrent jusqu'en juillet 1800,
où Rigaud, vaincu par Toussaint Louverture, partit pour
la France.
affaire, envoya Pétion aux
Cayes, à la tête de sa compagnie d'artilierie. Le résultat de l'odieuse tentative de la journée du
14 juillet 1795 donna la prépondérance aux hommes de
couleur, dirigés par André Rigaud, dans toute la province
du Sud, à l'exception des quartiers de la Grande-Anse et
de Tiburon. Ils la conservèrent jusqu'en juillet 1800,
où Rigaud, vaincu par Toussaint Louverture, partit pour
la France. Delpech se disposait à marcher contre les colons de
Jérémieet de Tiburon, quand il reçut la nouvelle de la
liberté générale proclamée par Sonthonax, au Cap, et des
lettres de Polvérel à ce sujet. Cette mesure, qu'il désapprouva, contraria ses desseins. Nous dirons bientôt ses motifs. Voyons quels furent les
actes de ses collègues dans TOuest et dans le Nord. CHAPiTRE X. Nouvelles irahisons en faveur des Espagnols. — Mesures militaires ordonnées
par Polvérel. — Triumvirat royaliste de Jean François, Biassou et Jean
Guyambois. — Polvérel fait arrêter Jean Guyambois, François Guyambois
hyacinthe et autres complices. — Motifs de ses proclamations des 20, 21
et 27 août. — G. H. Vergniaud et la commune du Cap. — Sonthonax
proclame la liberté générale, le 29 août. — Comparaison entre les systèmes
d'affranchissement des deux commissaires civils. — Lettre de Polvérel à
Sonthonax, du 3 septembre, et réponse de ce dernier. — Proclamation de
Polvérel, du 4 septembre. — Sa lettre à Delpech, et réponses de Delpech,
des 8 et 12 septembre. — Polvérel proclame la liberté générale, le 21 Septembre—Nomination de six députés à la Convention nationale, pour le
Nord. — Mort de Delpech aux^Cayes, le 27 septembre. En se séparant de Sonthonax, Polvérel était informé
des agitations qui se manifestaient dans l'Ouest, tant
parmi les hommes libres de toutes couleurs, que parmi les
esclaves. Les premiers s'effrayaient des mesures prises au
Cap par ces deux commissaires, après l'affaire de Galbaud. Ils voyaient bien que la liberté donnée aux noirs
enrôlés comme soldats entraînerait la commission civile
à la liberté générale avant longtemps ; d'ailleurs, leurs
proclamations du mois de juillet annonçaient assez cette
mesure, bien qu'ils eussent seulement alors l'intention
de rendre cette liberté graduelle. C'étaient surtout les
blancs de toutes classes qui éprouvaient ces craintes ; [1793J CHAPITRE X. 225 pour eux , l'esclavage était une chose toute naturelle.
Cependant, nous ne prétendons pas dire qu'aucun mulâtre, qu'aucun nègre affranchi, et possédant des esclaves
comme les blancs, ne partageait aussi ces craintes ; l'effet
de l'intérêt et de la cupidité est le même chez tous les
hommes ; mais, du moins, ces sentimens égoïstes n'étaient
pas ceux des plus éclairés parmi les hommes des deux
branches colorées, anciens hbres.
chose toute naturelle.
Cependant, nous ne prétendons pas dire qu'aucun mulâtre, qu'aucun nègre affranchi, et possédant des esclaves
comme les blancs, ne partageait aussi ces craintes ; l'effet
de l'intérêt et de la cupidité est le même chez tous les
hommes ; mais, du moins, ces sentimens égoïstes n'étaient
pas ceux des plus éclairés parmi les hommes des deux
branches colorées, anciens hbres. Quant aux esclaves de l'Ouest, leurs agitations étaient
bien légitimes. Ils ne pouvaient ignorer , sans doute, que
toutes les bienfaisantes dispositions prises par les commissaires , étaient suspendues dans cette province. Ils
avaient dû apprendre que ces dispositions avaient été
ensuite étendues à la province du Sud ; trop de gens
étaient placés pour le leur dire. Les agens espagnols surtout avaient mission de leur gouvernement, de bouleverser la colonie française par tous les moyens possibles. On
se rappelle que la dépêche du ministre Pedro Acuna indiquait à Don J. Garcia, Hyacinthe, comme un des chefs
noirs qu'il faudrait gagner. Hyacinthe n'était pas le seul qui eût de l'influence
sur les ateliers : bientôt nous parlerons des autres.
Comme auxiliaires des agens espagnols , se trouvaient
tous les blancs royalistes de l'ancien parti des contrerévolutionnaires dans la colonie. Unis maintenant à ceux
du parti de l'indépendance, ils travaillaient tous ensemble l'esprit de la population de toutes couleurs , pour
préparer les défections, soit en faveur de l'Espagne, soit
en faveur de la Grande-Bretagne. Le honteux exemple tracé par Neuilly, Lafeuillée,
Brandicourt, fut bientôt imité par des paroisses entières.
Plaisance allait se rendre quand Polvérel y arriva ; GonaïT. 11. ' 15 !2:â6 ÉTUDES SUR l/llISTOIRE d'iUÏTI. ves, selon l'expression de ce commissaire, attendait les
Espagnols et les brigands comme le Messie. La conquête d'un territoire devient facile, quand de
pareils sentimens animent sa population ; la trahison
préparée diminue singulièrement le mérite des guerriers
qui en profitent. Polvérel était parti du Cap avec un fort détachement
composé d'hommes de toutes couleurs ; il fut renforcé
par les contingens venus du Borgne, du Gros-Morne, du
Port-de-Paix, etc. A. Chanlatte en avait le commandement supérieur ; Montbrun était aussi avec le commissaire. Celui-ci laissa Chanlatte à Plaisance, après avoir
fait arrêter quelques conspirateurs qu'il envoya au Cap.
En ce moment-là, Sonthonax faisait attaquer infructueusement les bandes de Jean François, du côté du
Dondon. Polvérel ordonna à Desfourneaux, commandant de la
place du Port-au-Prince, d'aller attaquer les Espagnols
sur leur propre territoire, à San-Miguel de l'Atalaya. Son
armée était assez nombreuse ; mais Desfourneaux qui
s'était déjà laissé battre dans une rencontre, pendant la
campagne queRochambeau ouvrit contre les noirs insurgés à la fin de 1792, fut encore repoussé par ces hommes,
unis aux Espagnols, à San-Miguel. Il fut forcé, après
une grande perte, de se replier sur les Gonaïves. Cette
affaire eut lieu le 17 août 1795 ^
-Miguel de l'Atalaya. Son
armée était assez nombreuse ; mais Desfourneaux qui
s'était déjà laissé battre dans une rencontre, pendant la
campagne queRochambeau ouvrit contre les noirs insurgés à la fin de 1792, fut encore repoussé par ces hommes,
unis aux Espagnols, à San-Miguel. Il fut forcé, après
une grande perte, de se replier sur les Gonaïves. Cette
affaire eut lieu le 17 août 1795 ^ 1 Deux auteurs frauçais, Pamphile de Lacroix et M. Lepelletier de SaintRémy, se sont efforcés de faire de Desfourneaux un héros à Saint-Domingue.
Leprenaier lui attribue la reprise des camps Lesec et de la Tannerie, au mois
d'août 1793, tandis qu'il était alors au Port-au-Prince, et que ce fut Laveaux
qui reconquit ces deux postes. Le second dit de Desfourneaux (page 135 de
son le-- volume): « Enfin, dans le Nord, un homme qui depuis a consacré [1795] ciiAPiTiiE X. 227 Dans le même temps, les blancs royalistes dont l'influence dans le Nord avait tant contribué à la révolte des
esclaves, avaient imaginé un vaste plan, d'accord avec les
agens espagnols, pour attirer tous les noirs de la partie
française dans leurs intérêts. Polvérel fut prévenu de ce
complot par Duvigneau, cet homme de couleur à qui lui
et Sonthonax avaient adressé leur lettre, à l'occasion
de la trahison de Brandicourt. Polvérel se porta à la Petite-Rivière de TArtibonite,
foyer de la conspiration. Là, se trouvaient l'abbé Bousquet,
qui remplissait les fonctions de procureur de la commune, et les deux frères Jean Guyambois et François
Guyambois, deux noirs anciens affranchis du quartier
de l'Artibonite. On a vu que l'un d'eux avait figuré dans
la coalition de Saint-Marc, en 1792, entre les hommes de
couleur et les blancs royalistes. De la Petite-Rivière, ils » toute sa carrière aux choses coloniales, et dont le nom fut aussi redouté
» dans la guerre qu'honoré dans t administrât ion, le général Desfourneaux
» refoulait les Espagnols sur leur territoire, et livrait au gouverneur Garcia,
» sur les bords de l'Artibonite, le plus sanglant et le plus décisif combat de
■ celte guerre. Il eut pour résultat la convention de 1795, annexe du traité
» de Bàle, qui déclara la France souveraine de la partie espagnole, plaçant
" ainsi toute l'île sous sa suzeraineté de droit, quand par le fait elle ne détenait
« pas même toute la partie française. Cette pacification acheva de ruiner les
" affaires de l'Angleterre à Saint-Domingue »
onite, le plus sanglant et le plus décisif combat de
■ celte guerre. Il eut pour résultat la convention de 1795, annexe du traité
» de Bàle, qui déclara la France souveraine de la partie espagnole, plaçant
" ainsi toute l'île sous sa suzeraineté de droit, quand par le fait elle ne détenait
« pas même toute la partie française. Cette pacification acheva de ruiner les
" affaires de l'Angleterre à Saint-Domingue » Il faut que cet auteur ait été étrangement induit en erreur, par les documens
qu'il a eus sous les yeux ; car Desfourneaux, embarqué au Port-au-Prince , en
1794, fait prisonnier par les Anglais et rentré en France, s'y trouvait jusqu'en
1796 où il revint à Saint-Domingue avec Sonthonax. Durant les Débats de
l'accusatioTi contre ce commissaire civil, en 1795, il était à Brest. A la fin de
1796, il se fit battre encore par les Anglais et les colons de la Grande-Anse, à
l'attaque du camp Raimond. C'était néanmoins un militaire brave et courageux, dévoué à son pays. La cession de la colonie espagnole à la France a
été le fruit de la soumission de Toussaint Louverture à Laveaux , et des
victoires des armées françaises aux Pyrénées. Dans son compte-rendu, publié
à Paris, Laveaux est loin de faire l'éloge de Desfourneaux dans l'affaire de
San-Miguel. Il a eu un seul succès, en 1797, deux ans après la cession de la
partie espagnole ; et encore le plan de cette campagne fut préparé par le colonel
du génie Vincent, et H. Christophe y contribua plus que lui. 228 ÉTUDES SUR l/lIISTOIHE d'iIAÏTI. exerçaient la plus grande influence sur les agitations des
ateliers de l'Artibonite, du Mirebalais et du Cul-de-Sac,
par leur entente avec Hyacinthe. Un ancien affranchi,
du nom de Jean-Jacques Laplaine, qui avait figuré aussi
au traité de paix et d'union de Saint-Marc, et qui alors
était membre de la municipalité delà Petite-Rivière, s'entendait également avec les royalistes. Le plan de la conspiration consistait en six points, suivant une letti'e de Polvérel à Sonthonax, du 26 août :
« 1" Jean Guyambois, Biassou et Jean François devaient
» être les trois chefs de la colonie ; 2° ils devaient traiter
» avec le gouvernement espagnol ; 3° ce gouvernement
» devait céder tout le territoire de San-Miguel, de Saint-
» Raphaël et de Hinche ; 4° la liberté universelle des es-
» c/ai'esserait proclamée ; 5" J. Guyambois, à la tête de
» son armée, devait mander dans son camp tous les pro-
» priétaires et tous leurs ci'éanciers ,\esi^reïmevspour dis-
» tribuer aux nègres toutes les propriétés à titre de vente,
» les seconds pour accepter des délégations de leurs cré-
» ancessurles nouveaux propriétaires; ceux-ci se seraient
» engagés à payer annuellement les intérêts et une portion
» du capital dont leurs propriétés demeureraient gre-
» vées ; 6" Fontanges (venu à Haïti en 1816) et ses adhé-
» rens devaient être rappelés dans la colonie. Ainsi, le
i) grand protecteur Guyambois devait terminer, sans ef-
» fusion de sang, toute guerre intestine et étrangère. »
-
» ancessurles nouveaux propriétaires; ceux-ci se seraient
» engagés à payer annuellement les intérêts et une portion
» du capital dont leurs propriétés demeureraient gre-
» vées ; 6" Fontanges (venu à Haïti en 1816) et ses adhé-
» rens devaient être rappelés dans la colonie. Ainsi, le
i) grand protecteur Guyambois devait terminer, sans ef-
» fusion de sang, toute guerre intestine et étrangère. » Quand Polvérel arriva dans l'Artibonite, les deux
Guyambois avaient eu déjà des entrevues, soit avec Biassou, soit avec deux de ses officiers. Concertant tout avec
Biassou, J. Guyambois fit assembler les habitans de la
commune de la Petite-Rivière et leur fit donner lecture
du projet de triumvirat, qui fut accepté par eux. Un tel [1793] CHAPITRE X. 220 projet, ainsi rédi^'é, ne pouvait pas être l'œuvre de ces
hommes. Au Mirebalais, il fut également accepté : un
député fut envoyé de là auprès du gouverneur espagnol.
Le marquis D'Espinville, grand propriétaire de ce quartier, y était l'âme de ces machinations, d'accord avec ce
gouverneur. D'Espinville s'était mis en correspondance
avec Jean Pineau, chef des noirs insurgés de la montagne
des Crochus, située entre le Mirebalais et le Port-auPrince ; il correspondait également avec Hyacinthe, au
Cul-de-Sac\ Agissant avec la plus grande résolution, Polvérel fit
arrêter les deux Guyambois qu'il envoya dans les prisons
de Saint-Marc, où l'esprit public n'était pas meilleur. Il
rassembla les noirs et tous les habitans, et par de chaleureuses allocutions, il leur fit prêter serment de fidéhté à
la République française et de combattre les rois. Quelques
mesures militaires eurent ensuite pour effet de procurer
du calme sur les deux rives de l'Artibonite. Arrivé bientôt
à la Croix-des-Bouquets, il fit encore arrêter Hyacinthe et
quelques-uns de ses complices qu'il envoya dans les
prisons du Port-au-Prince, pour être jugés par un conseil de guerre qu'il avait établi. Toutefois, la découverte du projet de triumvirat formé
entre J. Guyambois, Biassou et Jean François, fut pour
Polvérel un sujet de sérieuse réflexion. Sonthonax et lui,
par leur proclamation du 21 juin, avaient bien donné la
liberté aux esclaves qui combattaient pour la république ;
ils avaient bien annoncé leur projet de la donner graduellement aux autres, en promettant à tous de leur délivrer ^ Encore un autre marquis Aç Saint-Domingue à signaler! 250 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. des terres en propriété, suffisantes à leur honnête subsistance et à celle de leurs familles. Mais dans le plan du
triumvirat, il s'agissait de proclamer immédiatement l'affranchissement général de tous les esclaves, et de plus,
de leur distribuer toutes les propriétés à titre de vente, en
évinçant tons les propriétaires. Pour mieux les capter,
l'Espagne offrait l'abandon du territoire de trois vastes
communes de sa colonie.
�TI. des terres en propriété, suffisantes à leur honnête subsistance et à celle de leurs familles. Mais dans le plan du
triumvirat, il s'agissait de proclamer immédiatement l'affranchissement général de tous les esclaves, et de plus,
de leur distribuer toutes les propriétés à titre de vente, en
évinçant tons les propriétaires. Pour mieux les capter,
l'Espagne offrait l'abandon du territoire de trois vastes
communes de sa colonie. Certes, il est permis de croire que ni l'Espagne, ni les
royalistes français n'étaient sincères dans ces promesses ;
leur but était d'anéantir le pouvoir des commissaires civils, en détruisant le prestige qui leur donnait une si
grande autorité sur les noirs. Ils se réservaient de reprendre leur ascendant sur ces masses, à l'aide des forces combinées que l'Espagne et la Grande-Bretagne allaient jeter
à Saint-Domingue. Mais, en attendant. Va propriété 2i^ uni
infiniment plus d'attraits que la liberté, pour tous les
hommes, et surtout pour ceux dont les idées sont bornées,
le plan des ennemis de la république devait produire un
immense effet sur l'esprit des noirs. A bien considérer
les choses, la propriété seule peut réellement rendre
l'homme libre, par l'indépendance individuelle qu'elle
lui procure dans l'état social ; car, dans les relations qui
existent, par le travail, entre l'ouvrier et le propriétaire,
ce dernier tend souvent à abuser de sa position ; delà, la
dépendance, la sujétion du prolétaire. Quel était donc le moyen qui restait aux commissaires
civils, pour déjouer les combinaisons perfides des ennemis de la France ? Le même que celui qu'ils employaient :
il n'y avait pas à hésiter. En effet, quel que fût le désir
de ces commissaires de n'arriver que graduellement à la
liberté générale des esclaves, de leur assurer une part [1793] ciiAPiTUEX. 251 dans les produits do la culture, des portions de tcri'uins
sur les habitations pour être cultivés on vivres à leur profit, même des concessions sur les terres non occupées du
domaine public, ils ne pouvaient pas concevoir l'idée
d'exproprier les propriétaires de toutes couleurs dans la
colonie. Cependant, ce plan une fois jeté en avant, avec
la perspective pour les noirs d'avoir trois chefs pris dans
leurs rangs, devenait un grand embarras. Polvérel dut
concevoir l'espoir de le déjouer par la fermeté dans les
résolutions de la commission civile, et par l'intérêt même
des propriétaires qui les porterait à s'y rallier. Il croyait
qu'elle pouvait compter sur le concours de la classe de
couleur, déjà prépondérante et influente dans toutes les
provinces de la colonie. Son espoir ne fut pas trompé, et
Sonthonax le partagea entièrement.
grand embarras. Polvérel dut
concevoir l'espoir de le déjouer par la fermeté dans les
résolutions de la commission civile, et par l'intérêt même
des propriétaires qui les porterait à s'y rallier. Il croyait
qu'elle pouvait compter sur le concours de la classe de
couleur, déjà prépondérante et influente dans toutes les
provinces de la colonie. Son espoir ne fut pas trompé, et
Sonthonax le partagea entièrement. Avant de parler des mesures qu'ils prirent chacun dans
leur sphère d'activité, remar({uons le rapprochement que
l'histoire de notre pays nous permet de faire, à l'occasion
du triumvirat projeté par les royalistes français et les
Espagnols, et ce qui devait s'ensuivre. On y voit mentionner le nom du vicomte de Fontanges, ce royaliste qui,
après l'organisation du cordon de l'Ouest et du conseil
de paix et d'union à Saint-Marc, s'était éloigné de la colonie. Cet homme et ses adhérons devaient être appelés
pour présider à l'exécution de ce plan contre-révolutionnaire. Le destin le rappela un jour, comme
chef d'une mission royaliste, pour tenter la restauration
de l'autorité souveraine de la France sur Haïti ; mais en
d816 comme en 1793, il échoua devant des événemens
accomplis, en s'adressant à un chef qui réalisa les idées
de Polvérel, dans les proclamations que nous allons citer
de ce commissaire civil. Les propriétés des colons français 232 ÉTUDES SLR l'hISTOIUE d'hAÏTI. avaient été morcelées, divisées, au profit de ces noirs que
Fontanges et consorts avaient voulu entraîner contre la
cause de la France ; et Pétion répondit à ce vieillard, qui
lui rappelait que les hommes de couleur avaient servi
sous ses ordres, que la France ne doit plus prétendre à
son ancienne colonie. Il résulta cependant de cette mission, que le collègue de M. de Fontanges devint en quelque sorte l'intermédiaire des arrangemens ultérieurs qui
furent pris entre Haïti et la France, pour indemniser les
anciens colons de la perte de leurs propriétés ' . Afin de déjouer les intrigues qui menaçaient l'autorité
de la commission civile, Polvérel comm.ença par émettre
une proclamation, le 20 août, par laquelle il ordonna
des mesures sévères de discipline militaire. Une cour
martiale fut instituée dans l'Ouest pour juger à mort
ou à la déportation, de nombreux délits définis par cet
acte. Le 21 août, il rendit une autre proclamation qui disposait u que les condamnés seraient, eu oulve, déchus de
» toutes les propriétés mobilières et immobilières qu'ils
» possédaient dans la colonie, lesquelles seraient, à cet
» effet, séquestrées et mises au pouvoir de l'administra-
» tion, pour lesdiies propriétés et les revenus en prove-
» nant, être distribués aux bons etfidèles républicains qui
)) combattent et qui continueront de combattre les enne-
» mis de la république, tant du dedans que du dehors,
» jusqu'à la cessation delà guerre extérieure et des troubles
» mterieurs. »
possédaient dans la colonie, lesquelles seraient, à cet
» effet, séquestrées et mises au pouvoir de l'administra-
» tion, pour lesdiies propriétés et les revenus en prove-
» nant, être distribués aux bons etfidèles républicains qui
)) combattent et qui continueront de combattre les enne-
» mis de la république, tant du dedans que du dehors,
» jusqu'à la cessation delà guerre extérieure et des troubles
» mterieurs. » Cette distribution des propriétés devait être détermi- ' M. Esoiangarl, ancien colon de Saint-Domingue, a pris une grande part
dans ces arrangemens. [l79')] CHAPITRE X. 235 née par un acte subséquent. Ce fut l'objet d'une troisième
proclamation rendue par Polvérel, le 27 août. Voyons
sur quels principes il faisait reposer ce partage des
terres. « Le droit de propriété ne peut exister sans une force
protectrice. Cette force ne peut exister que par la réunion
des forces individuelles de tous les propriétaires ; car ce
n'est pas ceux à qui n ont rien, à sacrifier leurs vies pour
la défense des propriétés d' autrui. » D'un autre côté, sans la culture le droit de propriété
est absolument stérile, et le cultivateur qui défriche les
terres, qui les féconde par son travail ^ est le premier à qui
la nature en a destiné les fruits. » Le partage des propriétés déclarées l'acawïes doit naturellement se faire entre le guerrier et le cultivateur. Les
parts doivent être inégales ; car, si les fatigues du cultivateur et celles du guerrier sont à peu près égales, le guerrier court de plus des dangers pour sa vie; sa part doit
donc être plus forte que celle du cultivateur . » Ces principes, que de nos jours on appellerait en Europe
du socialisme, furent ceux qui guidèrent Pétion dans la
distribution des terres : distribution juste, équitable et
éminemment politique pour son époque. Leur application en Haïti produisit des effets immenses sur l'esprit
public, et a garanti la société d'une subversion totale, dans
les derniers événemens de ce pays. Nous regrettons de ne pas avoir cette proclamation du
Ti août sous les yeux ; mais ce qu'en dit Garran suffît
pour la faire apprécier .
en Europe
du socialisme, furent ceux qui guidèrent Pétion dans la
distribution des terres : distribution juste, équitable et
éminemment politique pour son époque. Leur application en Haïti produisit des effets immenses sur l'esprit
public, et a garanti la société d'une subversion totale, dans
les derniers événemens de ce pays. Nous regrettons de ne pas avoir cette proclamation du
Ti août sous les yeux ; mais ce qu'en dit Garran suffît
pour la faire apprécier . « Le surplus du préambule, dit-il, qui est écrit avec 254 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. beaucoup de force, comme tout ce que faisait Polvérel,ne
contient que des exhortations patriotiques et des développemens que la politique s'honorerait d'avouer Il y présage l'heureuse époque où, « par une grande révolu-
» tion en faveur de l'humanité, révolution telle que la » paix ni la guerre ne sauraient en arrêter le cours » cessant de calomnier la race africaine, on commencera
» à croire qu'aux Antilles, comme partout ailleurs, la terre
» 'peut être cultivée far des mains libres ; e\ les colons
» à qui il resterait des esclaves éclairés sur leurs vérita-
» blés intérêts, se co«ï;amcrowîpardes calculs exacts, que
» la culture par des mains libres, moyennant salaire ou
» moyennant une portion déterminée des fruits, est moins
» coûteuse et plus productive que la cidture par desescla-
» ves ; alors, ils donneront, à l'envi les uns des autres, la
» liberté à leurs ateliers et fonderont l'espoir de leur opu-
» lence, non sur l'esclavage, nv^h sur des conventions
» libres, qui détermineront d'une part l'engagement au
» travail, de l'autre le prix et les conditions du travail. »
Polvérel annonce au surplus, ajoute Garran, que « les
» commissaires civils ayant reçu des pouvoirs plus éten-
» dus de la convention nationale et du pouvoir exécutif,
» ils vont s'occuper d'un nouveau règlement qui tempe -
" rera, à l'égard des esclaves, la rigueur des dispositions
» excessives indiquées par le code noir, et qui, par le
» bien-être qu'il leur assurera, les metti-a presque au
» niveau des hommes libres. » » Polvérel et Garran lui-même jugeaient trop favorablement, et des colons et des gouvernemens qui se succéderaient dans leur pays. Oui, cette grande révolution dans
l'intérêt de l'humanité s'est opérée, malgré tous les obs- |17î)3] CHAPiTiui X. 255 tacles ; mais on a continuéde calomnier la race africaine.
La terre d'Haïli, celle de plusieurs autres Antilles, sont
actuellement cultivées par des mains libres ; mais la
caste coloniale ne fut jamais éclairée sur ses vrais intérêts;
elle ne voulut jamais être convaincue, elle ne donna jamais, de son propre mouvement, la liberté aux malheureux esclaves : la cupidité l'emporta sur la justice. Nous remarquerons encore que, quoique pressé par
les circonstances, Polvérel persistait dans ses idées de
liberté graduelle ; car, malgré les pouvoirs plus étendus qu'il annonçait avoir reçus , en reconnaissant la
rigueur excessive des dispositions du code noir, que la
proclamation du 5 mai avait eu le tort de renouveler en
partie, il promettait seulement de la /empererpour mettre
les esclaves presque au niveau des hommes libres. En conséquence, la proclamation du 27 août disposait :
é par
les circonstances, Polvérel persistait dans ses idées de
liberté graduelle ; car, malgré les pouvoirs plus étendus qu'il annonçait avoir reçus , en reconnaissant la
rigueur excessive des dispositions du code noir, que la
proclamation du 5 mai avait eu le tort de renouveler en
partie, il promettait seulement de la /empererpour mettre
les esclaves presque au niveau des hommes libres. En conséquence, la proclamation du 27 août disposait : Article l'"f. Tous Africains ou desceiidans d'Africains, de tout sexe
et de tout âge, qui resteroTii ou qui rentreront sur les habitations auxquelles ils ont ci-devant appartenu, qui ont été ou qui pourront être
déclarées vacantes en exécution de ma proclamation du 21 de ce mois,
sont déclarés libres et jouissent dès à présent de tous les droits de
citoyens français , sous la seule condition de s'engager à continuer de
travaillera l'exploitation desdites habitations. 3. Tous les nègres jusqu'à présent insurgés ou marrons, et même
les indépendans, qui habitent le Maniel (ou Bahoruco) ou autres lieux
de la partie espagnole de Saint-Domingue, pourront profiter des dispositions de l'article \ "'. 8. La totalité des habitations vacantes dans la province de POuest
appartiendra en commun, à l'universaliié des guerriers de ladite province et à l'universalité des cultivateurs desdites habitations vacantes,
dans les proportions qui seront ci-après déterminées. 9. Elles resteront indii'ises pendant toute la durée de la guerre et
des troubles intérieurs, jusqu'au terme qui sera indiqué par l'art, 24; ^36 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. les revenus en seront versés dans la caisse de l'administraiiorî ; le trésorier comptable en rendra compte chaque année et distribuera à chacun sa part, suivant les proportions indiquées par l'article précédent
et celles qui le seront ci-après. i2. Tout créancier présent ou absent qui ne réclamerait pas, dans
une année pour tout délai, est déclaré déchu. 24. îl ne pourra être procédé au partage des habitations déclarées
vacantes, entre les nouveaux propriétaires, qu'après l'estimation totale
des dettes en capitaux et intérêts. 57. Seront admis à ce partage, comme guerriers, fou5 les nègres
armés qui sont actuellement en état dHnsurrectiony qui remettront la
république ou qui l'aideront à se remettre en possession desdits territoires avant d'y avoir été contraints par la force des armes, qui prêteront serment de fidélité à la république, et qui combattront pour elle
jusqu'à la fin de la guerre extérieure et des troubles intérieurs. 38. La liberté leur sera irrévocablement acquise par le fait seul de
la remise du territoire et de la prestation du serinent de fidélité à la
république; l'obligation de porter h l'avenir les armes au service de la
république ne leur étant imposée que comme une condition nécessaire
pour être admis au partage des terres comme guerriers, ils pourront y
être admis comme cultivateurs, quand même ils renonceraient au métier des armes, pourvu qu'ils remplissent d'ailleurs les conditions cidessus prescrites aux cultivateurs.
de
la remise du territoire et de la prestation du serinent de fidélité à la
république; l'obligation de porter h l'avenir les armes au service de la
république ne leur étant imposée que comme une condition nécessaire
pour être admis au partage des terres comme guerriers, ils pourront y
être admis comme cultivateurs, quand même ils renonceraient au métier des armes, pourvu qu'ils remplissent d'ailleurs les conditions cidessus prescrites aux cultivateurs. 39. Toutes les possessions immobilières appartenantes à /« couronne
d'Espagne, aux nobles, aux moitiés et eux prêtres, dont la république
fera la conquête, seront partagées de même entre les guerriers étant au
service de la république à Saint-Domingue, et les ouvriers ou cultivateurs qui s'attacheront à leur exploitation. 40. Seront considérés et admis au partage, comme guerriers français, tous les Espagnols, tous les Africains insurgés, marrons ou indépendans, et tous autres \ndmdas, de quelque nation qu'Ws puissent
être, qui auront secondé les armes de la république, et qui auront
contribué à lui faciliter la conquête de la partie espagnole. 41. Seront de même admis au partage, comme guerriers, tous
citoyens armés de la province de l'Ouest, qui resteront pour défendre ,
leurs foyers, tandis que leurs frères d'armes iront conquérir la partie
orientale de l'île. i^. Seront déclarés libres, citoyens français, et admis au partage [1795] ciiAPi'ir.E X. h>r>7 desdites terres, comme cahivalenvs, tous les africains marrons, insurgés ou indépendaTis,ainsiquetous les esclaves de la couronne d'Espagne, des nobles, des moines et des prêtres espagnols, qui voudront
s'attacher à la culture et à l'exploitation desdites terres. 43. Seront au surplus observées, dans le partage des terres de la
couronne, des nobles, des moines et des prêtres, toutes les dispositions
de ma précédente proclamation, relatives au partage des terres déclarées vacantes dans la province de l'Ouest. 44 . Dans le cas où la commission civile jugera à propos de rendre
ladite proclamation commune aux provinces du Nord et du Sud, il
sera fait une seule masse de toutes les propriétés déclarées vacantes
dans les trois provinces, et les guerriers et cultivateurs de la partie
française, seront admis, sans distinction de provinces, à partager
entre eux la totalité desdites propriétés déclarées vacantes, et des revenus en provenant, suivant l'ordre et aux conditions qui ont été prescrites depuis pour la province de l'Ouest.
où la commission civile jugera à propos de rendre
ladite proclamation commune aux provinces du Nord et du Sud, il
sera fait une seule masse de toutes les propriétés déclarées vacantes
dans les trois provinces, et les guerriers et cultivateurs de la partie
française, seront admis, sans distinction de provinces, à partager
entre eux la totalité desdites propriétés déclarées vacantes, et des revenus en provenant, suivant l'ordre et aux conditions qui ont été prescrites depuis pour la province de l'Ouest. On sent l'embarras qu'éprouvait Polvérel, en présence
des intrigues ourdies contre la commission civile, par
les ennemis intérieurs et extérieurs ; car, à travers toutes
les dispositions de sa proclamation du 27 août, on reconnaît les pénibles efforts qu'il fait pour trouver une solution à la crise dont la colonie est menacée. Esprit par
trop systématique, il a conçu un plan de libération graduelle pour appeler successivement les esclaves à la liberté, en leur faisant mériter de l'obtenir ; il voit ce
plan contrarié par les événemens et par la perfidie des
ennemis de sa patrie, et il s'y rattache encore ; il semble
ne pas concevoir que les esclaves qui se soulèvent de
toutes parts sont aussi impatiens d'obtenir leur liberté
que les affranchis l'avaient été d'obtenir leur égahté
avec les blancs. Alors qu'il dispose de beaucoup de propriétés des colons en faveur des diverses catégories d'esclaves qu'il déclare libres, il s'arrête devant la mesure de
la liberté générale, comme si elle eût été plus condamnable que cette expropriation. 258 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. Une autre observation ressort de sa proclamation du
27 août : c'est cette espèce de décousu qui existe dans les
opérations de la commission civile. Dans le Nord, Polvérel et Sonthonax, après l'affaire de Galbaud, ont donné
la liberté à un certain nombre d'esclaves, en suspendant
la mesure dans l'Ouest et dans le Sud. Peu après ils retendent pour le Sud, en exceptant encore la province de
l'Ouest ; maintenant Polvérel prend d'autres mesures
pour cette province seule, en doutant si ses collègues
voudront les appliquer dans les deux autres. Vunité d'action manque dans toutes ces opérations, et prépare infailliblement les esprits au doute sur les pouvoirs des trois
commissaires, à lliésitation sur le parti qu'il faut prendre
dans les conjonctures où se trouve la colonie, et enfin
aux défections, aux trahisons en faveur des ennemis extérieurs. Que sera-ce bientôt, quand on verra ces commissaires se désapprouver mutuellement, à propos de la liberté générale devenue la seule mesure compatible avec
l'état des choses, le seul moyen de se concilier et de s'attacher les masses pour défendre Saint-Domingue contre ses
ennemis ? Dans le Nord, en effet, les événemens entraînaient
Sonthonax à cette grande réparation aux injustices séculaires qui avaient pesé sur les noirs infortunés. Ceux
qui habitaient la ville du Cap avaient été les premiers à
se joindre aux hommes de couleur pour les défendre,
ainsi que les commissaires civils, contre Galbaud et les
blancs réunis ; d'autres y étaicBt accourus dans le même
but : ils avaient plaidé en quelque sorte la cause de
Tuniversalité de leurs compagnons d'infortune. Dans
l'état fiévreux des esprits de la province du Nord, un
blanc au noble cœur, Guillaume-Henri Vergniaud, pa-
ville du Cap avaient été les premiers à
se joindre aux hommes de couleur pour les défendre,
ainsi que les commissaires civils, contre Galbaud et les
blancs réunis ; d'autres y étaicBt accourus dans le même
but : ils avaient plaidé en quelque sorte la cause de
Tuniversalité de leurs compagnons d'infortune. Dans
l'état fiévreux des esprits de la province du Nord, un
blanc au noble cœur, Guillaume-Henri Vergniaud, pa- [1795] CHAPITRK X. 259 rent, dit-on, de l'illustre girondin, Vorgniaud, que les
commissaires civils avaient nommé sénéchal du Cap,
voyant l'hésitation de ces commissaires à adopter la mesure de la liberté générale, conçoit le projet de la demander en se mettant à la tête de tous les noirs du Cap, sans
armes, pour présenter une pétition à cet effet. Le 15 et
le 15 août il adressa des lettres à Sonthonax, pourTavertirde son projet et obtenir son assentiment. « L'arbre de la Hberté, dit-il, fut planté à Paris le
» 14 juillet 1789, et tous les Français furent libres. Il fut
» planté au Cap le 14 juillet dernier, et nous sommes
» encore dans l'esclavage Ne sommes-nous pas des
» Aomme^.^ Au nom de l'humanité, cessez de lutter contre
» vos principes ; ne vous laissez pas aller aux insinuations
» perfides de quelques officiers de l'ancien régime, liber-
» ticides par habitude, et par là même vos ennemis \..
» Dites un mot, Saint-Domingue est heureux et libre... » Quelques jours après, la commune du Cap, suivant les
inspirations de son sénéchal et autorisée par la municipalité, s'assemble et rédige une pétition que signent
842 citoyens : « Nous réclamo ns des droits, disent-ils^ que toutes les
» puissances divines et humaines ne peuvent nous refu-
» ser, des droits que la nature elle-même nous a concé-
» dés, les droits de /'Aomme, liberté, sûreté, propriété,
» résistance à l'oppression. La France les a garantis à
» tous les hommes. iVe sommes-nous pas des hommes?'
» Eh ! quelle loi barbare a donné à des Européens le droit 1 Vergniaud faisait allusion à Laveaux qui s'était brouillé avec lui et qui
lui a gardé une rancune indigne de son courage militaire : nous en trouvolîs
la preuve dans le compte-rendu deLâveaux. Ce sentiment de haine qu'il y
manifeste contre Vergniaud, explique la haine qu'il porta aussi aux hommes
de couleur en général. 240 ÉTUDES SUR l'histoire D HAÏTI. » de nous porter sur un sol étranger et de nous y consa-
» crer d des tortures éteimelles ? Y ous nous ayez expa-
» triés, eh bien ! que votre patrie devienne la nôtre ; mais
» nous voulons être reconnus libres et Français ! Nos
» maux vous sont connus, citoyen faites-les donc ces-
» ser. Vous en avez le pouvoir, nous le savons. La con-
» vention nationale vous a laissé l'arbitre de notre sort,
» parole décret du 5 mars dernier »
nous y consa-
» crer d des tortures éteimelles ? Y ous nous ayez expa-
» triés, eh bien ! que votre patrie devienne la nôtre ; mais
» nous voulons être reconnus libres et Français ! Nos
» maux vous sont connus, citoyen faites-les donc ces-
» ser. Vous en avez le pouvoir, nous le savons. La con-
» vention nationale vous a laissé l'arbitre de notre sort,
» parole décret du 5 mars dernier » La population du Cap, hommes, femmes et enfans,
précédée du bonnet de la liberté, porta cette pétition à
Sonthonax, le 25 août. Les femmes se jetèrent à ses
pieds. » Les citoyens du 4 avril, dit Dufay à la convention na-
» tionale, dans son compte-rendu, le 16 pluviôse an II, en
» reconnaissance des services que leur avaient rendus les
» noirs dans les journées des 20, 21 et 22 juin, où on
» voulait les assassiner, et où les noirs les avaient si cou-
» rageusement secourus, eurent la générosité (il aurait dû
» dire qu'ils furent assez justes) de se joindre eux-mêmes
» azf^woirs pour implorer le commissaire civil en faveur
» de leurs défenseurs, et furent les premiers à offrir le
>) sacrifice de leurs esclaves, à qui ils donnèrent la liberté.
» Mes frères, m,es collègues, ont donné des premiers
» l'exemple. » Nous sommes heureux de pouvoir constater, par le témoignage de Dûfay, témoin oculaire des faits, que les
mulâtres et nègres libres du Cap reconnurent comme des
blancs, la justice de cette sainte réclamation des droits de
la nature en faveur des nègres esclaves. Dans l'Ouest, dans
le Sud, il en fut de même. Les droits des uns et des autres
étaient semblables, comme la couleur de leur peau. Sortis
tous de l'esclavage imposé par les Européens à la race [1795] ciiAPiTiiE X. 241 africaine, ils avaient les mêmes intérêts, ils s'honorèrent
par cette démarche. Sonthonax fut sans doute ému de cette scène attendrissante, de ce spectacle offert à ses yeux par la population
entière d'une cité naguère opulente, maintenant ruinée,
demandant à l'un des agens de la France l'application
des principes qu'elle avait proclamés en faveur de toute
l'espèce humaine, et qu'au fond du cœur il professait
lui-même. L'art. 18 de la nouvelle Déclaration des droits,
publiée par la convention nationale, autorisait la pétition
des noirs. Cet article portait que l'homme ne peut pasêtre
la propriété d'un autre homme, quenul homme ne peut se
vendre ni être vendu. Comment résister à un si touchant
spectacle, et aux raisons si judicieusement invoquées par
les pétitionnaires? ïl leur promit une réponse positive
dans quatre jours, et cette réponse fut sa proclamation
du 29 août 1795. Il est permis de croire que la lettre de Polvérel, du 26
du même mois, lui était déjà parvenue, l'informant de la
gravité des circonstances qui se passaient ou s'étaient
passées dans l'Artibonite : elle dut le porter lui-même à
réfléchir sur la situation de la colonie menacée de toutes
parts. Subissant de son côté une pression égale à celle
qu'éprouvait Polvérel, et qui le détermina à émettre sa
proclamation du 27 août, Sonthonax .dut prendre, avec
plus de résolution que son collègue, par l'effet même de
son caractère plus porté que le sien aux mesures vigoureuses, la détermination de proclamer la liberté générale
des esclaves dans le Nord.
échir sur la situation de la colonie menacée de toutes
parts. Subissant de son côté une pression égale à celle
qu'éprouvait Polvérel, et qui le détermina à émettre sa
proclamation du 27 août, Sonthonax .dut prendre, avec
plus de résolution que son collègue, par l'effet même de
son caractère plus porté que le sien aux mesures vigoureuses, la détermination de proclamer la liberté générale
des esclaves dans le Nord. « Sonthonax n'eut à craindre, dit Garran, lors de
» cette détermination , aucune violence personnelle, quoi-
» qu'il soit incontestable qu'elle fut commandée par les T. II. 16 i»42 ÉTUDES SLU L'ilISTOmE d'uAÏTI. » circonstances les plus impéineuses. Ce fait, qui peut imw porter à l'histoire, est au surplus absolument étran-
» ger à la légalité de raffranchissement général. Des es-
» claves sont en état de guerre perpétuel avec leurs maî-
» très et avec le gouvernement qui maintient l'esclavage,
» Ils ont le droit de revendiquer par toute sorte de moTjens,
» même par la force, la liberté dont ils ne peuvent être pri-
)) vés que par la \io\enceJls font preuve d'une grande mo-
» dération en recourant au droit de pétition ; mais, quelle
» que smt leur attitude, on ne doit pas les refuser, on ne
i) peut pas le faire sans manquer à la justice naturelle, et
» perpétuer l'état de guerre, w Dufay dit aussi : « Les Espagnols et les Anglais, aux-
» quels s'étaient déjà réunis un grand nombre de contre-
» révolutionnaires, étaient là tout prêts, qui appelaient
» les esclaves et leur tendaient les bras. Les Espagnols
» leur offraient même de l'argent avec la liberté, et même
» des grades supérieurs. // ne fa liait pas laisser échapper
» l'instant favorable j sans quoi tout était perdu... ku res-
») te, si nous deviens perdre nos colonies (ce que je suis
» très-loin de croire ni de craindre), n'étaitnll pas plus
» glorieux à' être juste, et plus raisonnable de faire tour-
» ner cette perte au profit de l'humanité ? Dans cette ex-
» trémité pressante, le commissaire en résidence au
» Cap, rendit la proclamation du 29 août. > Lisons donc cette célèbre déclaration du droit des esclaves de toutes couleurs, d'être libres à Saint-Domingue.
Voyons comment Sonthonax a résolu cette question qui
tenait les noirs en insurrection depuis deux ans. Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits : voilà,
citoyens, VEvanfrile. de la France ; il est plus que temps qu'il soit
proclamé dans tous les départemens de la république. [1795] ciiAriTiiii X. 245 Envoyés par la nalion, en qualité de commissaires civils à SaintDomingue, notre mission était d'y faire exécuter la loi du 4 avril, de
la faire régner dans toute sa force, et d'y préparer graduellement,
sans déchirement et sans secousse, V affranchissement général des
esclaves. A notre arrivée, nous trouvâmes un schisme épouvantable entre les
blancs qui, tous divisés d'intérêt et d'opinion, ne s'accordaient qu'en
un seul point ; celui de perpétuer à jamais la servitude des nègres, et
de proscrire également tout système de liberté et même d'amélioration
de leur sort, Pour déjouer les malintentionnés et pour rassurer les
esprits, tous prévenus parlacrainted'un mouvement subit, no;<5 déclarâmes que nous pensions que V esclavage était nécessaire à lacullure»
blancs qui, tous divisés d'intérêt et d'opinion, ne s'accordaient qu'en
un seul point ; celui de perpétuer à jamais la servitude des nègres, et
de proscrire également tout système de liberté et même d'amélioration
de leur sort, Pour déjouer les malintentionnés et pour rassurer les
esprits, tous prévenus parlacrainted'un mouvement subit, no;<5 déclarâmes que nous pensions que V esclavage était nécessaire à lacullure» Nous disions vrai, citoyens, V esclavage était alors essentiel, autant
à la continuation des travaux qu'à la conservation des coloiis. SaintDomingue était encore au pouvoir d'une horde de tjrans féroces qui
prêchaient publiquement, que la couleur de la peau devait être le signe
de la puissance ou de la réprobation ; les juges du malheureux Ogé,
les créatures et les membres de ces infâmes commissions prévôtales,
qui avaient rempli les villes de gibets et de roues pour sacrifier à leurs
prétentions atroces les Africains et les hommes de couleur ; tous ces
hommes de sang peuplaient encore la colonie. Si, par la plus grande
des imprudences, nous eussions^ à cette époque, rompu les liens qui
enchaînaient les esclaves à leurs maîtres, sans doute que leur premier
mouvement eût été de se jeter sur leurs bourreaux, et, dans leur trop
juste fureur, ils eussent aisément confondu l'innocent avec le coupable; nos pouvoirs d'ailleurs ne, s'' étendaient pas jusqu'à prononcer
sur le sort des Africains, et nous eussions été parjures et criminels
si l'a loi eût été violée par nous. Aujourd'hui, les circonstances sont bien changées ; les négriers et
les antropophages ne sont plus. Les uns ont péri victimes de leur rage
impuissante, les autres ont cherché leur salut dans la fuite et l'émigration. Ce qui reste de blancs, est ami de la loi et des principes français. La majeure partie de la population est formée des hommes du
4 avril, de ces hommes à qui vous devez votre liberté, qui, les premiers vous ont donné l'exemple du courage à défendre les droits de la
nature et de l'humanité ; de ces hommes qui, fiers de leur indépendance, ont préféré la perle de leurs propriétés à la honte de reprendre
leurs anciens fers. N'oubliez jamais, citoyens, que vous tenez d'eux
les aroies qui vous ont conquis voire liberlc; n'oubliez jamais que 244 ÉTUDES SUil l/mSÏOIllE DIÏAÏTI. c'est pour la République française que vous avez combattu ; que, de
ions les blancs de l'iinii'ers, les seuls qui soient t'05 amis sont 1er.
Français d'Europe. La République française veut la liberté et l'égalité entre tous les
hommes sans distinction de couleur '^ les rois ne se plaisent qu'au
milieu des esclaves : ce sont eux qui sur les côtes d'Afrique, vous ont
vendus aux blancs:ce sont les tyrans d'Europe qui voudraient perpétuer
cet infâme trafic. La république vous adop'.e au nombre de ses enfans :
les rois n'aspirent qu'à vous couvrir de chaînes ou à vous anéantir.
la liberté et l'égalité entre tous les
hommes sans distinction de couleur '^ les rois ne se plaisent qu'au
milieu des esclaves : ce sont eux qui sur les côtes d'Afrique, vous ont
vendus aux blancs:ce sont les tyrans d'Europe qui voudraient perpétuer
cet infâme trafic. La république vous adop'.e au nombre de ses enfans :
les rois n'aspirent qu'à vous couvrir de chaînes ou à vous anéantir. Ce sont les représcnians de cette même république qui, pour venir
à votre secours , ont délié les mains des comiiiisssaires civils en leur
donnant le pouvoir de changer provisoirement la police et la discipline
des ateliers. Celte police et celte disci;)iine vont êire changées : un
nouvel ordre de choses va renaître, et l'ancienne servitude disparaîtra. Ne croyez pas cependant que la liberté dont vous allez jouir, soit un
état de paresse et d'oisiveté. Eu France, tout le monde est libre, et
tout le monde travaille; à Saint-Domingue, soumis aux mêmes lois,
vous suivrez le même exemple. Reuirés dans vos ateliers ou chez vos
anciens propriétaires, vous recevrez le salaire de vos peines ; vous ne
serez plus assujétis à la correction humiliante qu'on vous infligeait
autrefois ; vous ne serez plus la propriété d'auirui ; vous resterez les
maîtres de la vôtre^ et vous vivrez heureux. Devenus citoyens par la volonté de la nation française, vous devez
être aussi les zélés observateurs de ses décrets; vous défendrez, sans
doute, les intérêts de la république contre les rois, moins encore par
le sentiment de votre indépendance, que par reconnaissance pour les
bienfaits dont elle vous a comblés. La liberté vous fait passer du néant
à l'existence, montrez-vous dignes d'elle : abjurez à jamais l'indolence
comme le brigandage ; ayez le courage de vouloir être un peuple, et
bientôt vous égalerez les nations européennes. Vos calomniateurs et vos tyrans soutiennent que V Africain devenu
libre ne travaillera plus ; démontrez qu'ils ont tort; redoublez d'émulation à la vue du prix qui vous attend ; prouvez à la France, par votre
activité, qu'en vous associant à ses intérêts, elle a véritablement accru
ses ressources et ses moyens. 1 Les mêmes déciaralions se retrouveront dans deux autres proclamations ,
de 1799 et ISOt, peut-être avec moins de sincérité que de la part de Sonllionax. f I7U5| ciiAPiTKi: X. 245 Et vous, citoyens égarés p-dv (V'mUxmen roj ulistes ; vous(|ui, sous les
drapeaux et les livrées du lâche Espagnol, combattez aveuglément
contre i^os jiropres intérêts, contre la liberté tî<; vos femmes et de vos
enfans, ouvrez donc enfin les yeux sur les avantages immenses que
vous oiïre la république. Les rois vous promettent la liberlc; mais
voyez-vous qu'ils la donnent à leurs sujets? L'Espagnol alîranchit-il
ses esclaves? Non, sans doute: il se promet bien, au contraire, de vous
charger de fers sitôt que vos services seront inutiles. N'est-ce pas lui
qui a livré Ogé à ses assassins? iMalheureux que vous êtes! Si la France
reprenait un roi^ vous redeviendriez bientôt la proie des émigrés:,
ils vous caressent aujourd'hui; ils dépendraient vos premiers
bourreaux.
jets? L'Espagnol alîranchit-il
ses esclaves? Non, sans doute: il se promet bien, au contraire, de vous
charger de fers sitôt que vos services seront inutiles. N'est-ce pas lui
qui a livré Ogé à ses assassins? iMalheureux que vous êtes! Si la France
reprenait un roi^ vous redeviendriez bientôt la proie des émigrés:,
ils vous caressent aujourd'hui; ils dépendraient vos premiers
bourreaux. Dans ces circonstances, le commissaire civil délibérant sur lapéii
lion individuelle signée en assemblée de commune ; exerçant les pou-
\oirs qui: lui ont été délégués par l'article 5 du décret rendu parla
convention nationale le 5 mars dernier; A ordonné et ordonne ce qui suit, pour être exécuté dans la province du Nord. Article ler. La déclaration des droits de l'homme et du citoyen
sera imprimée, publiée et affichée partout où besoin sera * ... 2. Tous les 7iègres et sang-mêlés actuellement dans l'esclavage, sont
déclarés libres pour ']oa\v dn tous les droits attachés à la (jualilé de
citoyen français ; ils seront cependant nssujétis à un régime dont les
dispositions sont contenues dans les articles suivans 5. Les domestiques des deux sexes ne pourront être engagés au ser^
vice de leurs maîtres ou maîtresses que pour (rois mois, et ce, moyennant le salaire qui sera fixé entre eux de gré à gré. G- Les ci-devant esclaves, domestiques, attachés aux vieillards de
60-ans, aux infirmes, aux nourrissons et aux enfans au-dessous de 10
ans, ne seront point libres de les quitter. Leur salaire demeure fixé à
une portugaise (8 gourdes) par mois pour les nourrices, et six portugaises par an pour les autres, sans distinction de sexe. 9. Les nègres actuellement attachés aux habitations de leurs anciens
maîtres seront tenus d'y rester; ils seront employés à la culture de la
terre. iO. Les guerriers enrôlés qui servent dans les corps ou dans les
garnisons, pourront se fixer sur les habitations en s'adonnantà la cul- ' C'est la nouvelle Déclaration des droits publiée par la convention na^
lionale, et non celle publiée par l'assemblée constituante. 246 ÉTUDES SLR l'histoire d'haîti. ture en obtenant préalablement un congé de leur chef ou un ordre de
nous, qui ne pourront être délivrés qu'en se faisant remplacer par un
homme de bonne volonté. i\ . Les ci-devant esclaves cultivateurs seront engagés pour un an,
pendant lequel temps ils ne pourront changer d'habitation que sur
une permission des juges de paix 12. Les revenus de chaque hahit3il\on seront partagés en trois portions égales, déduction faite des impositions, lesquelles sont prélevées
sur la totalité. Un tiers demeure affecté à la propriété de la terre, et appartiendra
au propriétaire. Il aura la jouissance d*un autre tiers pour les frais
de faisance-valoir ; le tiers restant sera partagé entre les cullii^ateurs
de la manière qui va être fixée. 19- Les cultivateurs auront en outre leurs places à vii^res; elles
seront réparties équiiabiement entre chaque famille, eu égard à la
qualité de la terre et à la quantité qu'il convient d'accorder. 2,6. L'inspecteur général de la province du Nord sera chargé d'inspecter toutes les habitations, de prendre auprès des juges de paix tous
les renseignemens possibles sur la polie© et la discipline des ateliers,
et de nous en rendre compte, ainsi qu'au gouverneur général et à
l'ordonnateur civil. Il sera en tournée au moins vingt jours du mois.
abiement entre chaque famille, eu égard à la
qualité de la terre et à la quantité qu'il convient d'accorder. 2,6. L'inspecteur général de la province du Nord sera chargé d'inspecter toutes les habitations, de prendre auprès des juges de paix tous
les renseignemens possibles sur la polie© et la discipline des ateliers,
et de nous en rendre compte, ainsi qu'au gouverneur général et à
l'ordonnateur civil. Il sera en tournée au moins vingt jours du mois. 27. La correction du fouet est absolument supprimée ; elle sera
remplacée, pour les fautes contre la discipline, par la barre pour un,
deux ou trois jours, suivant l'exigence des cas. La plus forte peine
sera la perle d'une partie ou de la totalité des salaires 28. A l'égard des délits civils, les ci-devant esclaves seront jugea
comme les autres citoyens français. 29. Les cultivateurs ne pourront être contraints de travailler le
dimanche 51. Les femmes enceintes de sept mois ne travailleront point au
jardin, et n'y retourneront que deux mois après leurs couches 32. Les cultivateurs pourront changer d'habitation pour raison de
santé ou d'incompatibilité de caractère reconnue, ou sur la demande de
l'atelier où ils sont employés. Le tout sçra soumis à la décision du
juge de paix assisté de ses assesseurs. 35. Dans la quinzaine du jour de la promulgation de la présente
proclamation, tous les hommes qui n'ont pas de propriétés, et qui ne
seront ni enrôlés, ni attachés à la culture, ni employés au service domestique, et qui seraient, trouvés errans, seront arrêtés et mis enprison. [1795] CHAinnu: x. 247 34. Lesfemmes qui n'auront pas de moyens d'existence connus, qui
ne seront pas attachées <\ la culture ou employées au service domestique, dans le délai ci-dessus fixé, ou qui seraient trouvées errantes^
seront également arrêtées et mises en prison. 35. Les hommes et les femmes mis en prison dans les cas énoncés,
seront détenus pendant un mois, pour la première fois ; pendant trois
mois, pour la seconde, et la troisième fois, condamnés aux travaux
publics pendant un an. 36. Les personnes attachées à la culture elles domestiques ne pourront, sous aucun prétexte, quitter, sans une permission de la municipalité, la commune où ils résident. 58. Les dispositions du code noir demeurent provisoirement abro^-
Sèes, En reproduisant le texte du préambule et des principales dispositions des deux proclamations des 27 et 29
août 1795, la première de Polvérel, la deuxième de Sonthonax, nous avons voulu mettre le lecteur à même de
comparer les idées qui animaient ces deux commissaires,
pour mieux apprécier leur influence sur la transformation
que va subir la société coloniale, par suite de ces deux
actes importans. La première différence qui saute aux yeux en les lisant,
entre le système de Polvérel et celui de Sonthonax, — c'est
que le premier, s'il restreint tout d'abord les cas de liberté, s'il établit des catégories, fait marcher la propriété
de pair avec l'affranchissement, - — tandis que son collègue
n'assure qyxune part dans les reiJewMs des propriétés, aux
cultivateurs qui les exploitent, en accordant la liberté généralement à tous les esclaves, sans distinction.
en les lisant,
entre le système de Polvérel et celui de Sonthonax, — c'est
que le premier, s'il restreint tout d'abord les cas de liberté, s'il établit des catégories, fait marcher la propriété
de pair avec l'affranchissement, - — tandis que son collègue
n'assure qyxune part dans les reiJewMs des propriétés, aux
cultivateurs qui les exploitent, en accordant la liberté généralement à tous les esclaves, sans distinction. Aussi dans les Débats, après la mort de Polvérel, Sonthonax accusé par les colons. Page nommément, d'avoir
établi la loi agraire a Saint-Domingue, Sonthonax se défend-il de toute responsabilité à <;et égard, en disant 248 JÎTUDEs suii l'histoire d'iiaïii. qu'il n'a pas signé la proclamation de son collègue ^
Le système de Southonax a prévalu durant quinze années sur celui de Polvérel, parce qu'il entra plus dans
les convenances, dans les vues, dans les intérêts despropriétaires, et même des divers gouvernemens qui se succédèrent dans le pays jusqu'alors. Mais celui de Polvérel, plus juste en soi, plus rationnel,
plus politique, plus en harmonie avec les besoins réels
de toutes les classes de la population, ce système trouva
en Pétion le chef qui le comprit et le mit en pratique au
profit des masses. Il devint la base de la république
qu'il avait fondée. Cette mesure a valu à ce chef l'amour
de ses concitoyens, en assurant le bonheur individuel
sur les ruines de l'ancienne société coloniale. De l'Ouest
où Polvérel avait conçu ce système, où Pétion l'a exécuté, il a rayonné sur toutes les parties du territoire
haïtien. Si Polvérel se trouve en contradiction, comme son
collègue, avec ses déclarations consignées dans son discours du 20 septembre 1792 et dans leur proclamation
du 24 du même mois, même avec celle du 5 mai 1795,
du moins il ne cherche pas à s'expliquer à ce sujet,
comme le fait Sonthonax, dont les déclarations personnelles ont été plus positives. Aussi Garran dit-il : « On
» y voit (dans le préambule de l'acte du 29 août) que
» Sonthonax éprouvaitquelque embarras à concilier cette
» promulgation avec ses déclarations précédentes, et l'on ' Débats, t, 6, p. 38 et 39, séance du 25 floréal an 111, elles séances suivantes. « La liberlè et la propriété sont les fondemens de l'abondance et de la
• bonne agriculture. Je ne l'ai vue florissante que dans les pays où ces deux
» droits de l'homme étaient bien établis. « (L'intendant Poivre, cité par
Garran.) [1795] - cuAi'miE \. 219 » regrette d'y trouver, à côté de l'expression In [)lus|)urc
D des droits de riiomine, des preuves d'un vif ressenli-
» ment que Le mafjislrat doit toujours écarter, quels que
» soient les souvenirs de l'individu . »
issante que dans les pays où ces deux
» droits de l'homme étaient bien établis. « (L'intendant Poivre, cité par
Garran.) [1795] - cuAi'miE \. 219 » regrette d'y trouver, à côté de l'expression In [)lus|)urc
D des droits de riiomine, des preuves d'un vif ressenli-
» ment que Le mafjislrat doit toujours écarter, quels que
» soient les souvenirs de l'individu . » Garran se trompait, peut-être, quand il pensa que Sonthonax éprouva de l'embarras. Cecommissaire n'en éprouvait jamais ; peu lui importait ses déclarations antérieures ;
pour lui, le succès est tout, la fin justifie les moyens, car le
plus souvent il ngïtpar expédient. Ainsi, voyez comme il
déclare que leur mission à Saint-Domingue était, nonseulement d'y faire exécuter la loi du 4 avril, relativement
aux hommes de couleur, mais à\j préparer graduellement
l' affranchissement général des esclaves. Nous avons cité à
dessein les instructions que les trois commissaires civils
reçurent du roi ; on n'y trouve pas un mot qui fasse préjuger que la liberté des esclaves sera proclamée ni même
préparée ; et ce n'est ni Louis XVI, ni son ministre Lacoste, partisan des colons et rédacteur de ces instructions,
qui y auraient inséré ce mot. L'assemblée législative ellemême n'était nullement disposée à cet affranchissement,
bien que Brissot et les Girondins fussent partisans d'une
liberté graduelle *. ' « Oui, nous avons élé envoyés à Saint-Domingue pour préparer gra-
» duellement et sans secousse l'affranchissement général des esclaves ; car la
» loi du 4 avril n'est qu'une préparation à l'affranchissement général des es-
» claves. Lorsque l'assemblée nationale a proclamé l'égalité pour les nègres
» libres et les hommes de couleur libres, elle n'a pas entendu que les autres
» fussent éternellement esclaves ; elle n'a pas entendu; que les parens des
» hommes libres fussent éternellement esclaves. Les colons nous disent que
» nous avions des instructions secrètes : nous déclarons que nous n'avions
■ aucune instruction secrète... « (Paroles de Sonlhonax aux Débats, t. 4, p.
18 et 19.) SoDtbonax était un excellent avoca t. En insistant sur nos opinions à son
sujet, nous mettons du moins le lecteur à même de tout apprécier et dé juger
par lui-même. 250 ÉTUDES SUR l'histoire DTIAÏTI. L'affranchissement général des esclaves fut donc une
nécessité impérieuse que subirent Polvérel et Sonthonax.
Les circonstances diverses qui les entouraient, qui les
pressaient, leur en firent une loi de salut public. Il fallait
conserver Saint-Domingue à la France, au moment où la
Grande-Bretagne et l'Espagne menaçaient cette colonie,
que les colons de toute nuance d'opinion et les émigrés
voulaient livrer à ces puissances. Cette grande mesure de
justice était le seul moyen de sauvegarder cette possession.
subirent Polvérel et Sonthonax.
Les circonstances diverses qui les entouraient, qui les
pressaient, leur en firent une loi de salut public. Il fallait
conserver Saint-Domingue à la France, au moment où la
Grande-Bretagne et l'Espagne menaçaient cette colonie,
que les colons de toute nuance d'opinion et les émigrés
voulaient livrer à ces puissances. Cette grande mesure de
justice était le seul moyen de sauvegarder cette possession. Pour y avoir été contraints, Polvérel et Sonthonax n'en
méritent pas moins aux yeux de l'histoire et de la postérité. A leurs noms se rattache le souvenir de ce grand
acte de réparation envers plusieurs centaines de milliers
d'hommes que l'esclavage retenait dans les fers. Le sort
en fut jeté î Et quelques réactions qui soient survenues
après, la Liberté a triomphé dans les Antilles. La grande
nation qui va prêter bientôt l'appui de ses armes aux colons de Saint-Domingue, pour rétablir l'esclavage des
noirs dans cette colonie, a fini elle-même, sous l'influence
des sentimens religieux qui l'éclairent, par devenir le
défenseur de leur liberté qu'elle a proclamée libéralement, après avoir tout tenté pour faire cesser l'infâme
trafic de cette portion de l'espèce humaine. Polvérel et Sonthonax agirent en août 1795, comme
hommes d'État. Le devoir de ceux qui sont appelés à diriger les affaires des peuples, est de savoir se soumettre aux
nécessités de leur époque. Les événemens sont plus puissans que la volonté de l'homme, et un homme d'Etat surtout ;se recommande aux éloges de la postérité, quand il
sait ne pas reculer devant l'accomplissement de son devoir. D'ailleurs, nous l'avons déjà dit, comme hommes [17D5J ciiAPiTiiE X. -51 privés, ces deux commissaires étaient mus par des principes libéraux, par des idées généreuses. Nous avons cité
deux lettres de Sonthonax qui le prouvent. Nous remarquons encore, par la comparaison des
deux systèmes de Polvérel et de Sonthonax, que celui de
ce dernier prêtait davantage au maintien des cultivateurs
émancipés de l'esclavage, sur les habitations des propriétaires auxquels ils avaient appartenu. Aussi Dufay dit-il
à la convention nationale, en expliquant les mesures prises par Sonthonax dans le Nord : « Cependant la procla-
» mation, en les déclarant libres, lesassujéiit à résidence
» sur leurs habitations respectives, et les soumet à une
» discipline sévère en même temps qu'à un travail jour-
» nalier, moyennant un salaire déterminé ; ils sont, en
y> quelque sorte, comme attachés à la glèbe.
avaient appartenu. Aussi Dufay dit-il
à la convention nationale, en expliquant les mesures prises par Sonthonax dans le Nord : « Cependant la procla-
» mation, en les déclarant libres, lesassujéiit à résidence
» sur leurs habitations respectives, et les soumet à une
» discipline sévère en même temps qu'à un travail jour-
» nalier, moyennant un salaire déterminé ; ils sont, en
y> quelque sorte, comme attachés à la glèbe. Ce système, nous l'avons dit, fut suivi à leur égard par
tous les chefs, par tous les gouvernemens, jusqu'à Pétion
qui, dans la République d'Haïti, les émancipa de cette
servitude de la glèbe. La proclamation de Polvérel, du 27 août, malgré le
grand nombre d'esclaves appelés à la liberté, malgré le
partage ordonné de certaines propriétés entre eux, ne
produisit pas le même enthousiasme que celle de Sonthonax, du 29 aoiit. C'est que le premier n'employa pas les
mêmes moyens que son collègue qui en fit le sujet d'une
grande cérémonie au Cap, et qui envoya dans toutes les
paroisses des agens qui la renouvelèrent partout. D'ailleurs, Sonthonax, jeune, bouillant d'ardeur en tout ce
qu'il faisait, communiquait facilement le feu de son enthousiasme répuMicain. Polvérel, au contraire, déjà au milieu de la carrière de la vie, était froid, grave, et n'avait î2S2 KTUDES SUR LIUSTOIKE d'hAÏTI. que cet élan réservé que donne unefoi'te conviction dans le
droit, dans les principes. Il s'était borné à faire publier sa
proclamation par les autorités secondaires, selon la forme
habituelle, et elle ne décidait pas aussi souverainement
la question entre l'esclave et le maître ; bientôt après il
répara cette faute. Cependant, le premier moment d'enthousiasme dans
le Nord étant passé, des excès y furent commis par les
intrigues de quelques ambitieux et d'autres agitateurs,
intéressés à susciter le désordre. Deux noirs qui s'étaient
soumis aux commissaires civils avec leurs bandes, Pierrot
et Pierre Cécile, devinrent les agens de ces excès dans les
paroisses du Port-Margot et de Plaisance. lien fut de
mêmeauPort-de-Paix. On y prêchait aux noirs la défense
de travailler, comme conséquence nécessaire de l'affranchissement. Ils se livrèrent à des dévastations, à d'affreux
brigandages, dans la crainte qu'on leur inspirait aussi que
la liberté serait bientôt révoquée. A. Chanlatte, qui occupait Plaisance, ayant voulu s'opposer à ces désordres, fut
cerné par de nombreuses bandes. Sonthonax dut faire
marcher à son secours, pour le dégager et réprimer sévèrement ces mou vemens désordonnés. Dans la petite île de la Tortue, les choses se passèrent
avec calme, par l'influence soutenue qu'y avait toujours
exercée le blanc Pierre Labattut, qui était le plus grand
propriétaire de l'endroit et commandant de la garde nationale. Il sut piéserver ce berceau de la colonie de SaintDomingue de tout excès, comme^de la conquête des Anglais durant leur occupation de quelques points de la
grande île. Pendant que Polvérel espéiait le plus grand succès des
la petite île de la Tortue, les choses se passèrent
avec calme, par l'influence soutenue qu'y avait toujours
exercée le blanc Pierre Labattut, qui était le plus grand
propriétaire de l'endroit et commandant de la garde nationale. Il sut piéserver ce berceau de la colonie de SaintDomingue de tout excès, comme^de la conquête des Anglais durant leur occupation de quelques points de la
grande île. Pendant que Polvérel espéiait le plus grand succès des [1795] <:iiAi'nr.E x. ii^i^ dispositions do sa proclamalion du 27 aoûl, il apprit indirectement la mesure que Sontlionax venait de prendre
par celle du 29. Il en douta. Systématiquement attaché à
ses propres idées, il lui écrivit : Avez-vous, ou n'avez-vous pas proclamé la liberté générale dans le
Nord ? Avez-vousr été libre de ne pas le faire? L'assemblée de la commune du Cap n'a-t-elle pas éié plutôt nn rassemblement miliiaire,
qu'une assemblée de citoyens libres, délibérant paisiblement ? L'assemblée d'une seule paroisse, où il ne reste presque aucune propriété,
aura-t-elle suffi pour déterminer un acte de cette importance dans la
province du Nord, et dont les contre coups peuvent être terribles dans
toute la colonie ? Avez-vous reçu, et reçu assez tôt ma dépêche du 20
août, et les deux exemplaires de mes deux proclamations du 20 et du
21 août, qui accompagnaient cette dépêche ? J'ignore tout cela, et jusqu'à ce quej'en sois instruit, je nepuis ni discuter, ni décider, mais
je crains tout. Vous le savez, je déteste autant, que vous V esclavage ; autant que
vous je veux que la liberté et V égalité soient déiormais la base de la
prospérité de Saint-Domingue. Mais quelle liberté que celle des brigands] quelle égalité que celle où il ne règne d'autre loi que le droit du
plus fort] quelle prospérité peut-ou espérer saus travail ! et quel travail peut-on attendre des Africains devenus libres, si vous n'avez pas
commencé par leur en faire sentir la nécessité, en leur dounant des
propriétés, et leur créant des jouissances qui, jusqu'à présent, leur
étaient inconnues ? Je vous envoie un exemplaire de ma proclamation du 27 août
Vous y verrez que je vi acheminais aussi l'ers la liberté générale,
mais par des voies plus douces, plus légales, et que je croyais propres
à atteindre notre but, sans causer aucune commolion,, el suvlout a nous
créer une force capable de défier Kavarrais mêmes et Castillans. Si
vous avez mieux rencontré que moi, hâtez-vous de me communiquer
votre plan, pour que nous marchions sur la même ligne. Cette lettre fut écrite le 5 septembre ; le 11, Sonthonax lui répondit: « J'ai été libre et parfaitement libre dans
» cet acte. Les circonstances l'exigeaient. Les Espagnols
» promettaient la liberté aux nègres insurgés, et cette 254 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏti. » mesure va ranimer la culture à Saint-Domingue, t»
Dèsle 50 août il lui avait écrit : « Vous sentirez aisé-
» ment que, dans les circonstances oùje metrouve, elle est
» aussi politique que juste, »
ax lui répondit: « J'ai été libre et parfaitement libre dans
» cet acte. Les circonstances l'exigeaient. Les Espagnols
» promettaient la liberté aux nègres insurgés, et cette 254 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏti. » mesure va ranimer la culture à Saint-Domingue, t»
Dèsle 50 août il lui avait écrit : « Vous sentirez aisé-
» ment que, dans les circonstances oùje metrouve, elle est
» aussi politique que juste, » Mais, le 4 septembre, Polvérel défendit la publication
et l'exécution de la proclamation du 29 août dans la province de l'Ouest où elle circulait avec la rapidité de
l'éclair. C'était déjà un tort de sa part, capable de soulever contre lui tous les ateliers. Il y ajouta, par une
mesure inconcevable de la part d'un esprit aussi judicieux, tant il est vrai que l'influence d'un système préconçu peut égarer les plus fortes têtes. Le 4 septembre, en effet, dérouté par la mesure hardie
de son collègue, il rendit une nouvelle proclamation pour
soumettre son plan de liberté et celui de Sonthonax, au
jugement des noirs esclaves. Frères et amis, leur dit- il, ma proclamation du 27 août dernier a
donné à plus de la moitié d'entre vous la liberté, des terres en propriété, et les droits du citoyen français Je préparais la liberté de tous Et en attendant la liberté universelle, qui, dans mon plan, était très-prochaine, je m'occupais de la rédaction d'un règlement qui
mettait presque au niveau des hommes libres, la portion d'Africains
qui restait encore pour quelque temps soumise à des maîtres. Six mois de plus^ et i'ous étiez tous libres et tous propriétaires.
Des événemens inattendus ont pressé la marche de mon collègue Sonthonax. Il a proclamé la liberté universelle dans le Nord, et lui-même,
lorsqu'il l'a prononcée, n'était pas libre. Il vous a donné la liberté sans propriétés, ou plutôt avec un tiers
de propriété sur des terres en friche, sans bâtimens, sans cases, sans
moulin et satis aucun moyen de les remettre en valeur; et moi, j'ai
donné, avec la liberté, des terres en production, ou des moyens de
régénérer promptement celles qui avaient été dévastées. Il n'a donné aucun droit de propriété à ceux de vos frères qui sont
armés pour la défense de la colonie Et moi, j'ai donné un droit de
co-propriété à ceux qui combattaient pendant que vous cultiviez [1795] ciiAPniiEX. 2.55 Frères et amis, Sonlhonax, Delpech et moi sommes tous animés des
mêmes principes... Nous voulons tous que Vile de Saint-Domingue,
comme toutes les parties de la République française, ne soit peuplée que d^ hommes libres et égaux endroits Réfléchissez, frères et amis, sur votre propre intérêt. Les trois délégués de la république
veulent votre bonheur; mais vous ne devez le chercher que dans la
propriété et le travail. Ce n'est pas dans Voisiveté et le ùrigandaf;e
que vous le trouverez. La proclamation du 4 septembre dut être lue par les
commandans militaires, tant aux noirs armés qu'à ceux
des ateliers, de même que celle du 27 aoiit du même
commissaire et celle de Sonthonax du 29, en dressant
procès-verbal du vœu émis par ceux qui seraient consultés.
votre bonheur; mais vous ne devez le chercher que dans la
propriété et le travail. Ce n'est pas dans Voisiveté et le ùrigandaf;e
que vous le trouverez. La proclamation du 4 septembre dut être lue par les
commandans militaires, tant aux noirs armés qu'à ceux
des ateliers, de même que celle du 27 aoiit du même
commissaire et celle de Sonthonax du 29, en dressant
procès-verbal du vœu émis par ceux qui seraient consultés. Le 5, Polvérel prit la même mesure envers Delpech, à
qui il adressa une lettre où il l'invitait d'opter entre son
plan d'affranchissement et celui de Sonthonax. « Si vous
» rejetez l'un et l'autre, ou que vous en créiez un troi-
» sième, ce n'est plus danger, c'est dissolution totale
» de la commission civile, et perle infaillible de la colo-
» nie. » Le 8 septembre, il lui écrivit de nouveau à ce
sujet : « Réfléchissez-y, mais réfléchissez-y rapidement.
» Si je ne reçois pas rapidement votre adhésion à mes
» mesuves y j'adopte sans hésiter celles de Sonthonax,
» toutes dangereuses quelles me paraissent. » Si nous devons regretter que Polvérel ait tenu le langage qu'il tient dans sa proclamation du 4 septembre, en
faisant la comparaison de son système avec celui de Sonthonax, en déclarant authentiquement, publiquement,
que ce dernier n'était pas libre : ce qui pouvait laisser
des doutes dans le Nord comme dans les deux autres provinces, sur la validité de tous leurs actes ; du moins la ter256 ÉTUDES SUR i. niSTOiRE d'iiaïti. mina-t-il convenablement, en rendant justice aux principes de son collègue comme à ceux de Delpech. Il fit encore
mieux, selon sa lettre du 8 septembre à ce dernier, en
adoptant entièrement le système de Sonthonax. Cependant il avait foi dans le sien, il était convaincu que ses
mesures étaient les plus propres à régénérer les noirs,
rendus libres et égaux à tous les autres hommes. L'avenir Ta justifié, mais il a fallu que Saint-Domingue traversât encore de grandes révolutions pour amener cet heureux résultat. Cette proclamation, néanmoins, était de
nature à irriter Sonthonax, déjà très-mécontent de la
désapprobation donnée par Polvérel à plusieurs de ses
actes. Aux lettres de Polvérel, Delpech répondit : Je suis convaincji que la commissioji ci'vile n'a pas le droit de
changer le réa;ime colonial et de donner la liberté à tous les esclaves ;
que ce droit n'apparUent qu'aux représentans de la nation entière qui
ne nous Vont pas délégué. Te le suis encore, que si la commission civile est autorisée à mettre
à la disposition de la république les propriétés des citoyens dans certains cas, elle ne l'est pas à disposer de ces propriétés en faveur de tels
autres individus.
issioji ci'vile n'a pas le droit de
changer le réa;ime colonial et de donner la liberté à tous les esclaves ;
que ce droit n'apparUent qu'aux représentans de la nation entière qui
ne nous Vont pas délégué. Te le suis encore, que si la commission civile est autorisée à mettre
à la disposition de la république les propriétés des citoyens dans certains cas, elle ne l'est pas à disposer de ces propriétés en faveur de tels
autres individus. Aîais je le suis bien plus, qu'un commissaire civil n'a pas le droit,
séparément, et sans le concours de ses collègues, de prendre des mesures de cette espèce, ni en général aucune de celles qui tiennent à
''intérêt de la colonie entière, ou à ses rapports avec la métropole. Ne croyez pas cependant que je veuille protester contre vos opérations, ni donner à la colonie le spectacle d'une division scandaleuse. Ne pensez pas non plus que je prétende rivaliser a\ec vous, ni vous
disputer la gloire de prononcer sur les grands objets. Je suis au-dessus
de cette petite vanité; l'amour de ma patrie et de l'humanité est la
seule passion qui m'anime: mais je ne dois pas m'astreindre servilement h vos dispositions, contre mes vues et ma conscience; c'est
moins pour mes droits que je réclame, que pour le bien public. La proclamation de Sonthonax ou la vôtre, adoptées purement et [1795] CHAPITRE X. 257 simplement, me paraissent devoir entraîner de grands désordres, surtout la première. Cependant, celle de Sonihonax est un coup d'électricité dont il est
impossible d'arrêter la commotion; il ny a plus mojeii d'y revenir,
il faut donc la modifier, et il est possible de la rendre telle, en combinant ses vues avec les vôtres, et celles que je vous communiquerai,
qu'elle n'ait plus que le défaut d'être prématurée. 3Iais il est indispensable que nous prononcions de concert, et que
des décisions de cette importance soient le résultat de nos délibérations communes : c'est le seul moyen de leur donner le caractère qui
leur convient, et de commander le respect et l'obéissance des colons;
c'est le seul moyen de couvrir ce qu'elles auront d'illégal; c'est le
seul moyen de donnera leurs effets un ensemble, une marche uniforme et régulière, qui puisse prévenir les troubles et les désordres. Je songe à la responsahiliié que cette hardiesse nous impose, et je
ne trouve notre sauvegarde que dans le succès. Il faut donc user de la
plus grande prudence. Je vous prie donc de suspendre, autant que
vous le pourrez, l'effet de vos proclamations, jusqu'à ce que nous
ayons délibéré tous trois sur cette matière, et que nous ayons pris un
arrêté commun Je partirai sous quatre ou cinq jours, et je serai
sous huitaine auprès de vous Je vais, en attendant, prendre quelques mesures de sûreté et surtout tranquilliser les citoyens sur leurs
propriétés et sur leur vie, car ces bruits de liberté générale ani ]QiQ
Talarme dans les esprits.
vous le pourrez, l'effet de vos proclamations, jusqu'à ce que nous
ayons délibéré tous trois sur cette matière, et que nous ayons pris un
arrêté commun Je partirai sous quatre ou cinq jours, et je serai
sous huitaine auprès de vous Je vais, en attendant, prendre quelques mesures de sûreté et surtout tranquilliser les citoyens sur leurs
propriétés et sur leur vie, car ces bruits de liberté générale ani ]QiQ
Talarme dans les esprits. Quoique Polvérel adhérât au vœu de Delpech, en invitant Sonîhonax à venir dans l'Ouest se réunir à eux ;
désapprouvant néanmoins l'indécision qu'il manifestait
par sa réponse du 1:2 septembre, et pressé déplus en plus
par l'impatience des esclaves intéressés à la solution
prompte de cette grande question, par les soulèvemens
qui éclataient de toutes parts, par les incendies et les
ravages qui les signalaient, il sentit qu'il ne pouvait plus
retarder dans l'Ouest la déclaration de la liberté générale ;
mais il voulut que les propriétaires, que les maîtres concourussent ou parussent concourir à ce grand acte de
manumission, afin que les esclaves pussent croire que
T. 11, 47 258 ÉTUDES SUR L'iIISTOmE d'hAÏTI. leur volonté n'y était pas contrariée. L'anniversaire de la
fondation de la République française arrivait alors : il
choisit ce jour pour être celui de la proclamation de la liberté générale dans toutes les paroisses de l'Ouest; il
donna des ordres à cet effet, en prescrivant aux citoyens
assemblés pour la célébration de cet anniversaire, </e52^wer
sur des registres leurs déclarations conformes aux résolutions de la commission civile. Ainsi, le 21 septembre 1795 fut marqué au Port-auPrince et dans toutes les communes de l'Ouest, par le
plus grand acte de justice qui ait jamais été rendu dans
la colonie de Saint-Domingue ' . Une cérémonie pompeuse réunit sur la place d'Armes de cette ville ^ les citoyens de toutes couleurs : garde nationale, légion de
l'Egalité, troupes de ligne européennes, fonctionnaires
civils et militaires. Là, Polvérel, monté sur l'autel de la
patrie, prononça un discours à la suite duquel il proclama
la liberté générale de tous les esclaves. Tous les propriétaires adhérèrent à cet acte de justice, et apposèrent
leurs signatures sur le registre ouvert à cet effet*. Cependant beaucoup d'entre eux ne furent pas sincères
dans cette adhésion : l'intérêt, le vil intérêt plaidait intérieurement contre les principes éternels du droit. Nous n'entendons pas désigner les seuls blancs colons ;
c'était naturel de leur part. Mais des mulâtres, des nègres, 1 Cette cérémonie eut lieu le 2l septembre, parce que Polvérel ignorait
alors la date réelle de la fondation de la république, qui n'a été fixée que par
le décret de la convention nationale, du 5 octobre 1793. =■ La place P et ion. 3 On raconte que Polvérel prit une plume qu'il remit malicieusement à
Bernard Borgella, maire du Port-au-Prince. Ce grand planteur, homme d'esprit et de sens, s'exécuta sans murmure.
ie eut lieu le 2l septembre, parce que Polvérel ignorait
alors la date réelle de la fondation de la république, qui n'a été fixée que par
le décret de la convention nationale, du 5 octobre 1793. =■ La place P et ion. 3 On raconte que Polvérel prit une plume qu'il remit malicieusement à
Bernard Borgella, maire du Port-au-Prince. Ce grand planteur, homme d'esprit et de sens, s'exécuta sans murmure. [1795] CHAPITRE X. '"2tVJ anciens libres, partagèrent ce honteux sentiment. On le
vit se manifester plus ouvertement dans les communes
de Saint-Marc, de Saint-Louis et d'Aquin. Toutefois, les
hommes d'élite de la classe de couleur, pénétrés de leurs
devoirs envers celle des esclaves , se réjouirent de la
grande mesure qui affranchissait leurs frères de l'humiliation de la servitude, pour les élever à la dignité de
l'homme libre et du citoyen. Ces hommes honorables,
Pinchinat, Bauvais, Rigaud, Montbrun, et tant d'autres
que nous ne nommons pas, prêtèrent un concours loyal
et désintéressé au triomphe de la Hberté générale proclamée par les commissaires civils. La ville du Port-au-Prince reçut deux jours après, de
Polvérel, le nom de Port-Hépublicain, « pour rappeler
sans cesse aux habitansles obligations que la révolution
leur imposait *. » L'heureuse idée qu'il eut de rattacher la déclaration
de la liberté générale, à la fondation de la République
française dont il célébrait en même temps l'anniversaire,
contribua sans doute à jeter dans le sol de l'Ouest, les
profondes racines du gouvernement républicain qui apprécia ses vues sur le partage des propriétés en faveur des
noirs, et qui constitua l'unité de la nationalité haïtienne
par la réunion de toutes les parties du territoire d'Haïti
sous les mêmes lois. En attendant cett€ époque glorieuse pour les fils régénérés de l'Afrique, l'éternelle Providence quia créé tous
les hommes pour être libres et égaux en droits, dut sourire aux succès qu'obtenaient à Saint-Domingue lesefforts
des vrais philanthropes de l'ancien hémisphère , qui ^ Rapport de Garran, t. 4, p. 216. Elle a perdu ce nom, dés le Ifr janvier
1804, et l'avait repris de 1843 à 1845.
que glorieuse pour les fils régénérés de l'Afrique, l'éternelle Providence quia créé tous
les hommes pour être libres et égaux en droits, dut sourire aux succès qu'obtenaient à Saint-Domingue lesefforts
des vrais philanthropes de l'ancien hémisphère , qui ^ Rapport de Garran, t. 4, p. 216. Elle a perdu ce nom, dés le Ifr janvier
1804, et l'avait repris de 1843 à 1845. 2!00 ÉTUDES SUR l'hISTOH'.E b'iIAÏÏI. avaient plaidé la cause des noirs et des mulâtres au tribunal de l'opinion. Et qui sait si, dans ses desseins impénétrables, elle n'a pas voulu que la civilisation de l'Afrique pût naître un jour de la transplantation de ses
enfans en Amérique ? En nous rappelant qu'au moment oîi la liberté générale était proclamée à Saint-Domingue, Brissot et les Girondins, ces conslans Amis des noirs, gémissaient dans
les cachots de la Terreur, et qu'un mois après leurs têtes
tombèrent sous le fer homicide de cette sanglante époque,
nous nous demandons si les Haïtiens ne doivent pas d'éternels regrets à la mort de ces fiers révolutionnaires qui,
par leurs écrits, par l'ascendant de leurs opinions, assurèrent le triomphe de nos droits? N'est-ce pas à leur influence dans les conseils de Louis XVI, que Polvérel et
Sonthonax furent nommés commissaires civils? Si ces
agens de la France n'ont pas reculé devant l'impérieuse
nécessité de cette mesure humanitaire, Brissot et les Girondins partagent avec eux la gloire de l'avoir prise.
Certes, il ne nous appartient pas d'examiner, de juger si
ces derniers furent coupables envers leur pays, ou si les
rivalités, les jalousies de leurs adversaires dans la convention nationale, ne furent pas la principale cause de
leur fin tragique. Mais nous savons que les colons de
Saint-Domingue saisirent l'occasion des déplorables dissensions survenues dans cette assemblée, pour les accuser
d'avoir été les auteurs des trouble'fe de cette ancienne colonie ; nous savons que ces êtres haineux les poursuivirent avec acharnement, pour leurs opinions favorables
à la race noire, et cela suffirait seul pour exciter notre
sensibilité et nos regrets. I [1795J ciiAPiTUE X. 261 Oui, mon pays doit toujours se rcssouvenii' des noms
de Brissot, de Vergniaud, de Gensonné, de Pétion, de
Ducos, de Guadet, de Condorcet, etc. A côté de ces noms,
il doit placer ceux de Clavière, de Grégoire, de Mirabeau,
de Garran ; car eux tous plaidèrent notre cause. La reconnaissance des services rendus est le sentiment qui honore le plus une nation. Et ne doit-il pas joindre aux noms de ces dignes Français, celui du grand écrivain qui a consacré des pages
éloquentes à l'histoire des Girondins ? Dans cet ouvrage
si palpitant d'intérêt, dans ses travaux parlementaires,
il a également plaidé la cause des noirs. Lui aussi, noble
fils de la France, arrivé au pouvoir dans un moment de
grande commotion politique, il s'est empressé de signer
le décret qui a réhabilité trois cent mille hommes de
notre race dans leurs droits civils et poHtiques : déclarés
libres comme nous, mais moins heureux que nous, ces
infortunés avaient subi un nouvel esclavage durant plus
de quarante ans.
êt, dans ses travaux parlementaires,
il a également plaidé la cause des noirs. Lui aussi, noble
fils de la France, arrivé au pouvoir dans un moment de
grande commotion politique, il s'est empressé de signer
le décret qui a réhabilité trois cent mille hommes de
notre race dans leurs droits civils et poHtiques : déclarés
libres comme nous, mais moins heureux que nous, ces
infortunés avaient subi un nouvel esclavage durant plus
de quarante ans. Que le nom de Lamartine reste donc à jamais honoré
des Haïtiens * ! Ils ne peuvent, ils ne doivent pas être insensibles au
triomphe delà cause de leurs frères, en quelque lieu que ce
soit, ni oublier les hommes généreux qui s'y sont dévouée. C'est au même titre que Granville Scharp, Wilberforce, Thomas Clarkson et leurs coopérateurs ont égale- [ ment droit à notre souvenir ; car l'abolition de la traite des noirs, l'affranchissement de huit cent mille esclaves des colonies anglaises, provoqués par la persévérance de ' Nous citons le nom de Lamartine, comme la plus haute individualité du?
gouvernement provisoire de 1848, qui a décrété la liberté générale des esclavesdans les colonies françaises. ;262 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. leurs sentimens philanthropiques, a puissamment consolidé l'indépendance politique d'Haïti, et même contribué
h sa reconnaissance par la France. La commune origine
des Haïtiens et des autres noirs, l'identité d'intérêts qui
existe entre nous tous, sont un motif pour nous de participer à la joie, au bonheur de ces hommes que la liberté
a régénérés. Le 10 du mois de mai, après la reddition du Port-auPrince, Polvérel et Sonthonax avaient adressé à la commission intermédiaire, une lettre où ils annonçaient leur
intention de convoquer prochainement les assemblées
primaires, afin de nommer les dix-huit députés que
Saint-Domingue devait envoyer à la convention nationale, selon les dispositions du décret du 22 août 1792 :
l'affaire de Galbaud avait ajourné cette convocation. Mais
après sa proclamation du 29 août, Sonthonax convoqua
les assemblées primaires des paroisses du Nord, qui envoyèrent au Cap les membres de l'assemblée électorale.
Celle-ci élut, les 25 et 24 septembre, sous l'influence de
ce commissaire, deux députés blancs, deux mulâtres et
deux nègres pour la province du Nord. Ce furent Dufay et
Garnot, parmi les premiers ; Mills et Boisson Laforêt,
parmi les seconds; Jean-Baptiste Belley et Joseph
Georges, parmi les derniers. Dufay avait été, dans l'ancien régime, brigadier dans
les gardes du corps du roi, avant de venir habiter SaintDomingue. Dans l'expédition de Sayannah, il avait commandé une compagnie de mulâtres et nègres libres : ce
qui peut expliquer ses opinions favorables à cette classe
d'hommes et à celle des esclaves ; il avait pu reconnaître
leur bravoure et leur aptitude à <léfendre la colonie I [1793] CHAPITRE X. 263 contre les ennemis de la France. Garnot était un liommc
honorable, également partisan de la lil)erté et de l'égalité.
Mills était d'origine anglaise et habitant du Cap depuis
longtemps. J.-B. Belley fit aussi la campagne de Savannah. Nous avons dit avec quelle valeur il défendit les
commissaires civils dans les journées de juin. Laibrêt avait
été officier municipal au Cap. Quant à Joseph Georges,
nous ignorons ses antécédens.
CHAPITRE X. 263 contre les ennemis de la France. Garnot était un liommc
honorable, également partisan de la lil)erté et de l'égalité.
Mills était d'origine anglaise et habitant du Cap depuis
longtemps. J.-B. Belley fit aussi la campagne de Savannah. Nous avons dit avec quelle valeur il défendit les
commissaires civils dans les journées de juin. Laibrêt avait
été officier municipal au Cap. Quant à Joseph Georges,
nous ignorons ses antécédens. Soit"que Sonthonax ne convînt pas de ces nominations
avec Polvérel, soit que ce dernier ne jugeât pas opportun d'en faire pour l'Ouest et pour le Sud, il n'y eut pas
de députés nommés dans ces deux provinces, et ce fut
une chose regrettable par rapport à ce qui eut lieu en
1796. Mais, quelque temps après, H. Vergniaud, Louis
Boisrond, Castaing et François Raymond qui se trouvaient
alors au Port-au-Prince avec Sonthonax, furent choisis
pour aller informer la convention nationale de la situation de la colonie. Les trois derniers étaient membres de
la commission intermédiaire. Comme ill'avait écrit à ses collègues, Delpech se disposait à se rendre au Port-au-Prince pour conférer avec
eux, lorsqu'il tomba malade. Il mourut aux Cayes le
27. septembre, très-regretté par Rigaud et les autres
hommes de couleur qui avaient trouvé en lui un homme
juste et loyal. Venu à Saint-Domingue en qualité de secrétaire de la commission civile, il avait reçu depuis peu
de temps sa nomination de membre de cette commission. S'il hésita à reconnaître la nécessité urgente de proclamer la liberté générale, s'il douta de la légalité de
cette mesure et des pouvoirs de la commission civile, ce
n'est pas sans doute qu'il fût opposé à cette liberté. Il i264 ÉTUDES SUR l'histoihe d'haïti. avait été témoin de toutes les opérations antérieures de'
ses collègues, il avait assisté à toutes leurs délibérations
concernant le maintien de l'esclavage, il avait écrit sous
leur dictée la plupart de leurs résolutions dans ce but, el
il les savait sincères. Delpech pouvait donc ne pas partager leurs convictions nouvelles sur l'opportunité de la
mesure, et même sur sa légalité. N'avait-il pas une excuse pour ses opinions, dans le dissentiment qui existait
à ce sujet entre Polvérel et Sonthonax ? Sa lettre du
12 septembre leur expliquait suffisamment sa pensée. C'est donc avec regret que nous lisons dans Garran,
que Polvérel, après avoir rendu justice aux principes de
Delpech, dans sa proclamation du 4 septembre, attribue
ses doutes à la pusillanimilé, à la vanité, à V envie, et dit
qu il mourut un mois trop tard, tout en rappelant quit
était honnête homme et bon citoyen. Pour être l'un et l'autre, il faut posséder bien des qualités ! Et sa proclamation
où il faisait aux esclaves de l'Ouest, une si pénible comparaison de son système d'affranchissement avec celui
de Sonthonax, n'avait-elle pas pu fournir à ce dernier
une occasion de l'accuser lui-même de vanité et d'envie?
Qui sait si cette proclamation n'a pas influé sur la froideur
qui se réveilla entre eux, et qui fut cause de tant de fautes de la part de Sonthonax ?
et l'autre, il faut posséder bien des qualités ! Et sa proclamation
où il faisait aux esclaves de l'Ouest, une si pénible comparaison de son système d'affranchissement avec celui
de Sonthonax, n'avait-elle pas pu fournir à ce dernier
une occasion de l'accuser lui-même de vanité et d'envie?
Qui sait si cette proclamation n'a pas influé sur la froideur
qui se réveilla entre eux, et qui fut cause de tant de fautes de la part de Sonthonax ? Nous nous rangeons par ces motifs à l'avis de la commission des colonies, qui considéra la mort de Delpech
comme un malheur pour Saint-Domingue, eu égard aux
circonstances de cette époque, et npus nous associons aux
regrets qu'elle occasionna. CHAPITRE XL Propositions des colons de Saint-Domingue au gouvernement britannique, du
25 février 1793, pour livrer la colonie. — Examen de cet acte et de la conduite de la Grande-Bretagne. — Les Anglais prennent possession de Jérémie et du Môle Saint-Nicolas. — Proclamation de Sonthonax, du 19 septembre, contre les fonctionnaires du Môle. — Polvérel se rend aux Cayes.
Il y proclame la liberté générale. — Pinchinat , délégué de la commission
civile dans l'Ouest. — Autorités militaires dans cette province et dans le
Sud. — Proclamation de Whitelocke , officier anglais. — Proclamation de
Polvérel, du 31 octobre 1793, sur la police et la discipline des ateliers émancipés. Dans le sixième chapitre de ce livre nous avons parlé
de la constitution du conseil de sûreté et d'exécution du
quartier de la Grande-Anse, qui remplaça le conseil d'administration créé précédemment à Jérémie, par les colons
de ces paroisses. Ce changement de nom eut lieu après
l'affaire du camp Desrivaux, où Rigaud et sa troupe furent défaits. C'était à dessein que les colons substituaient
ainsi une nouvelle dénomination à ce conseil. Il fut alors
revêtu de tous les pouvoirs, tandis qu'auparavant il se bornait à administrer. En conséquence, le 18 août 1793, le
conseil expédia le colon Pierre Venault de Charmilly * à
la Jamaïque, pour offrir la soumission du quartier de la 1 Plusieurs ouvrages lui donnent le nom de Venant. Th. Millet a rétabli
son vrai nom de V cnauU. Voyez les Débats, t. 2, p. 172, et t. 6, p. ti9. 2(56 ÉTUDES SLR l'iIISTOIRE d'iIAÏTI. Grande-Anse à la Grande-Bretagne. Cette offre de soumission était le résultat des propositions faites au gouvernement britannique par des colons de Saint-Domingue,
alors à Londres, dès le 25 février de la même année. Le 5 septembre, Venault de Charmilly signa, à SanYago de la Véga, avec Adam Williamson, lieutenant-gouverneur de la Jamaïque, l'acte qui suit et qui est textuellement le même qui fut signé à Londres. Propositions faites le 25 février 1793, à S. M. B., par les propriétaires franc ais
de rîle de Saint-Domivgue résidans en Angleterre ^ approuvées par les
propriétaires et habitans de la Grande-Anse, représentés par M. Pierre
V^enault de Charmilly, propriétaire de Saint-Domingue, porteur de leurs
pouvoirs, par brevet du conseil de sûreté dudit lieu, en date du 18 août
même année, et présentés à Son Excellence Adam Williamson, lieutenantgouverneur de la Jamaïque, etc.
., par les propriétaires franc ais
de rîle de Saint-Domivgue résidans en Angleterre ^ approuvées par les
propriétaires et habitans de la Grande-Anse, représentés par M. Pierre
V^enault de Charmilly, propriétaire de Saint-Domingue, porteur de leurs
pouvoirs, par brevet du conseil de sûreté dudit lieu, en date du 18 août
même année, et présentés à Son Excellence Adam Williamson, lieutenantgouverneur de la Jamaïque, etc. Article 1er. Les habitans de Saint-Domiugue ne pouvant recourir à
leur légitime souverain pour les délivrer de la tyrannie qui les opprime,
invoquant la protection de S. M. B. , lui prêtant serment de fidélité,
la supplient de lui conserver la colonie, et de les traiter comme bons
et fidèles sujets jusqu'à la paix générale, époque à laquelle S. M. B.,
le gouvernement français et les puissances alliées décideront définitivemeat entre elles de la souveraineté de Saint-Domingue. — Accordé
l'arlicle ier, 2. Jusqu'à ce que l'ordre et la tranquillité soient rétablis dans la
colonie, le représentant de S. M. B. aura tout pouvoir de régler et
d'ordonner toutes les mesures de sûreté et de police qu'il jugera convenables.—Accordé l'article 2. 3. Personne ne pourra être recherché pour raison des troubles antérieurs; excepté ceux qui seront juridiquement accusés d''avoir provoqué ou exécuté des incendies et ries assassinats. — Accordé l'article 3. 4. Les hommes de couleur auront tous les prwiléges dont jouit cette
classe d'habitans dans les colonies anglaises. — Accordé l'article 4. 5. Si, à la conclusion de la paix, la colonie reste sous la domination
de la Grande-Bretagne, et que l'ordre y soit rétabli, alors les lois relatives à la propriété, à tous les droits civils qui existaient dans ladite
colonie avant la révolution de France, seront néanmoins conservées [17D5J CIIAI'ITKIL XI. jusqu'à la formation d'une assemblée coloniale ; S. W. B. aura le droit
de la tenir provisoirement ainsi que l'exigera le bien général et la
tranquillité de la colonie; mais aucune assemblée ne pourra être convoquée qu'après le rétablissement de l'ordre dans tous les quartiers
de la colonie. Jusqu'à celle époque, le représentant de S. M. B. sera
assisté, dans tous les détails de police et d'administration, par un comité
de six personnes qu'il devra choisir parmi les propriétaires des trois
provinces de la colonie. — Accordé l'article 5. 6. Attendu les incendies, insurrections, révoltes <^ej «%r es, vols et
pillages qui ont dévasté la colonie, le représentant de S. M. B., au
moment où il prendra possession de la colonie, pour satisfaire à la demande qu'en font les habitans, les a autorisés à proclamer qu'il accorde,
pour le paiement des dettes, un sursis de dix années^ qui commenceront à courir du jour de la prise de possession ; et la suspension des
intérêts commencera à courir depuis l'époque du i^"" août 1791, pour
n'expirer qu'à la fin des dix dites années de sursis accordées pour le
paiement des dettes; et cependant ne pourront être comprises dans
lesdits sursis les dettes pour compte detutèle et compte de gestion des
biens des propriétaires absens, et aussi les dettes pour tradition de
fonds de propriétaires. — Accordé l'ariicle 6.
; et la suspension des
intérêts commencera à courir depuis l'époque du i^"" août 1791, pour
n'expirer qu'à la fin des dix dites années de sursis accordées pour le
paiement des dettes; et cependant ne pourront être comprises dans
lesdits sursis les dettes pour compte detutèle et compte de gestion des
biens des propriétaires absens, et aussi les dettes pour tradition de
fonds de propriétaires. — Accordé l'ariicle 6. 7. Les droits d'importation et d'exportation pour les denrées et marchandises d'Europe seront réglés sur le même pied que dans les colonies anglaises. — Accordé l'ariicle 7. En conséquence, le tarif sera
rendu public et affiché, pour que personne n'en ignore. 8. Les manufactures de sucre blanc conserveront le droit d'exporter
leurs sucres, tenus sujets aux règlemens des droits qu'il sera nécessaire
de faire à cet égard. — Accordé l'article 8. Les droits sur les sucres
blancs seront les mêmes que ceux qui étaient perçus dans la colonie
de Saint-Domingue, en 1789. 9. La religion catholique sera maintenue sans acception d'aucun
autre culte évangélique. — Accordé l'article 9, à condition que les prêtres qui auront prêté serment de fidélité à la République seront renvoyés et remplacés par ceux réfugiés dans les Etals de S. M. B. 10. Les impositions locales, destinées à acquitter les frais de garnison et d'administration de la colonie, seront perçues sur le même pied
qu'en 1789, sauf les modifications et décharges qui seront accordées
aux habitans incendiés, jusqu'au moment où leurs éiablissemens seront
réparés. Il en sera tenu en conséquence compte par la colonie de toute ^
les avances qui pourront être faites paria Grande-Bretagne, pour sup2B8 ÉTUDES SUR l'histoiue d iiàïti. pléer au déficit desdites impositions. Le dol déficit, ainsi que toutes les
autres dépenses publiques de la colonie (autres que celles relatives aux
escadres de vaisseaux du roi qui y seront employées), seront défrayés
par la colonie. — Accordé l'article 10. 11. Le représentant de S. M. B. à Saint-Domingue s'adressera au
gouvernement espagnol, pour la restitution des nègres et des animaux
vendus dans son territoire par les nègres révoltés. — Accordé l'art. 1 1 . 12. L'importation des vivres, bestiaux, grains et bois de toute
espèce, des Etats-Unis de l'Amérique, sera permise à Saint-Domingue
sur des vaisseaux américains. — Accordé l'article 12, pourvu que les
bâtimens américains n aient, qu un seul port d'importation'.^ cette importation aura lieu tant qu'elle paraîtra nécessaire pour l'approvisionnement et le rétablissement de la colonie, ou jusqu'à ce qu'on ait pris
des mesures pour la mettre à cet égard sur le même pied que les colonies anglaises. Il sera tenu un état exact des vaisseaux, avec la description de leur cargaison, lequel sera envoyé tous les trois mois aux
commissaires de la trésorerie de S. M. B. , ainsi qu'à un des priincipaux
secrétaires d'Etat. Sous aucun prétexte, il ne sera permis auxdits
vaisseaux de prendre en chargement aucune denrée de la colonie^ à
l'exception de la mélasse, du rhum et tafia.
sur le même pied que les colonies anglaises. Il sera tenu un état exact des vaisseaux, avec la description de leur cargaison, lequel sera envoyé tous les trois mois aux
commissaires de la trésorerie de S. M. B. , ainsi qu'à un des priincipaux
secrétaires d'Etat. Sous aucun prétexte, il ne sera permis auxdits
vaisseaux de prendre en chargement aucune denrée de la colonie^ à
l'exception de la mélasse, du rhum et tafia. i3. Aucune partie des susdites propositions ne pourra être considérée comme une restriction au pouvoir quaura le parlement de la
Grande-Bretagne de régler le gouvernement politique de la colonie.
—Accordé l'article 15 J'accorde les treize articles de la capitulation ci-dessus et des autres
parts, suivant les conditions que y ai faites en les accordant au nom de
Sa Majesté Britannique. San-Yago de la Véga, le 3 septembre 1793.' Adam Williamson. J'accepte les treize articles de la capitulation ci-dessus et des autres
parts, au nom des habitans de la Grande-Anse, avec les conditions
faites par Son Excellence Adam Williamson, le 3 septembre 1795. Venault De Charmilly. » Lorque ce négociateur arriva à Jérémie, l'acte qu'il
avait souscrit fut accepté ainsi qu'il suit: (( Nous, membres du conseil extraordinaire de sûreté
n des paroisses unies de la Grande-Anse, et nous, mcm- [i795J ciiAPiTi'.E XI. 2(>fl » brcs du conseil exécutif destlites paroisses, acceptons,
» au nom de tous les citoyens de la Grande-Anse, les
» treize articles de la capitulation ci-dessus, que déjà
» M. Venault de Charmilly a acceptés au nom des liabi-
» tans de la Grande-Anse, et nous promettons d'en ac-
» complir fidèlement l'exécution. » Fait en conseil à Jérémie, le 19 septembre 1795, et
» ont les membres signé avec le procureur général des
)i communes, le commandant militaire, le major de la
» place, le premier capitaine de la garde nationale, et
» deux membres du conseil exécutif. (Signé) Lacombe,
» président; Vorose de Maigne, secrétaire. Tout ce que nous avons rapporté précédemment, de la
part des colons de Saint-Domingue, prouve l'intention
qu'ils eurent constamment de se déclarer indépendans
de la France, dont les principes révolutionnaires les
effrayaient par rapport au régime colonial. Résolus à cette
mesure pour conserver l'esclavage des noirs et l'avilissement des affranchis, mais présumant que la France s'y
opposerait, ils recherchèrent dès lors la protection de la
Grande-Bretagne pour les aider dans cette entreprise, et
consentirent même à lui livrer la colonie, s'ils ne pouvaient réussir dans leur projet primitif. En cela, ils imitèrent les colonies anglaises de l'Amérique septentrionale
qui, on le sait, recoururent à la France pour les aider
dans leur soulèvement. Ce que nous disons ici est constaté par des faits authentiques. Ainsi, on voit l'assemblée
générale de Saint-Marc, peu après son installation en
avril 1790, recevoir des dépêches des autorités delà Jamaïque ; on voit la seconde assemblée générale ou coloniale, siégeant au Cap à la fin du mois d'août 1791,
érique septentrionale
qui, on le sait, recoururent à la France pour les aider
dans leur soulèvement. Ce que nous disons ici est constaté par des faits authentiques. Ainsi, on voit l'assemblée
générale de Saint-Marc, peu après son installation en
avril 1790, recevoir des dépêches des autorités delà Jamaïque ; on voit la seconde assemblée générale ou coloniale, siégeant au Cap à la fin du mois d'août 1791, 270 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. s'empresser d'envoyer dans cette île, des commissaires
chargés de réclamer des secours à l'occasion de l'insurrection des noirs du Nord et des hommes de couleur de
l'Ouest, et, en attendant, adopter la cocarde noire de la
nation anglaise ; on voit l'assemblée provinciale de
l'Ouest y envoyer également des commissaires. On se rappelle que cette assemblée et la municipalité du Port-auPrince refusèrent d'abord d'accéder aux concordats de la
Croix-des-Bouquets, en proposant aux hommes de couleur, pour condition de leur adhésion, de se réunir à
elles pour se soumettre à la Grande-Bretagne, et qu'au
traité de paix de l'habitation Damions, Caradeux le Cruel
renouvela cette proposition à Bauvais et Pinchinat qui
s'y refusèrent de nouveau. Les colons durent espérer que la Grande-Bretagne accepterait leurs propositions par plusieurs motifs. D'abord,
elle ne pouvait que saisir avec empressement l'occasion
de se venger de la France qui avait tant favorisé la révolte
de ses colonies. Lui enlever Saint-Domingue, la plus
belle et la plus florissante de ses possessions d'outre-mer,
ou favoriser la révolte des colons de cette île, c'était un
moyen de diminuer son importance commerciale dans le
monde, en s'assurant pour elle-même un débouché avantageux pour les produits de ses manufactures, avec l'accaparement des denrées de la colonie. Ensuite, la GrandeBretagne, ne songeant pas alors à prononcer l'affranchissement des esclaves de ses colonies des Antilles, ni même
î'aboHtion de l'infâme trafic (les noirs, éloignait par
là un danger pour ses colonies ; car la prise de possession
de Saint-Domingue ou l'indépendance des colons devait
entraîner le maintien de l'esclavage. Mais à cette époque, non-seulement la guerre n'existait [1795] CHAPITRE xr. i27î pas encore entre la France et cette puissance, les troubles
qui divisaient entre eux les blancs de la colonie, la fermentation qui se manifesta, dès 4789, parmi les noirs et
les mulâtres, durent ajourner la résolution de la GrandeBretagne. Pour un gouvernement aussi calculateur, aussi
prévoyant, ce n'était pas le moment d'agir ; il fallait laisser
la France se débattre dans ses mouvemens anarchiques.
Et qui sait même si la Grande-Bretagne n'a pas spéculé
alors sur l'éventualité de la mort de Louis XVI, d'après
l'expérience de sa propre révolution, non pas en y poussant, mais par simple prévision des choses ?
, durent ajourner la résolution de la GrandeBretagne. Pour un gouvernement aussi calculateur, aussi
prévoyant, ce n'était pas le moment d'agir ; il fallait laisser
la France se débattre dans ses mouvemens anarchiques.
Et qui sait même si la Grande-Bretagne n'a pas spéculé
alors sur l'éventualité de la mort de Louis XVI, d'après
l'expérience de sa propre révolution, non pas en y poussant, mais par simple prévision des choses ? La convention nationale lui ayant déclaré la guerre le
i^'" février 1795, après ce tragique et regrettable événement, la Grande-Bretagne ne fut plus retenue par aucune
considération. Elle dut penser, non sans raison, qu'il
serait un motif de rapprochement, de réconciliation entre
tous les planteurs jusqu'alors divisés en deux grands
partis : celui àesindépendans, qui néanmoins étaient royalistes, et celui des contre-révolutionnaires, qui voulaient le
maintien de l'autorité royale, avec toutes les formes anciennes du gouvernement colonial. Elle ne comptait pour
rien dans la balance la classe des petits blancs, essentiellement partisans de la révolution, parce qu'en maintenant à Saint-Domingue l'esclavage des noirs et les préjugés coloniaux contre les hommes de couleur, elle se
flattait, avec non moins de raison, que cette classe de
petits blancs se réunirait facilement aux planteurs, par ces
motifs mêmes. Plusieurs colons de Saint-Domingue, Cougnac-Mion
entre autres, étaient à Londres au moment de la déclaration de guerre à la Grande-Bretagne ; ils rédigèrent les
propositions qu'on vient de lire, qui furent acceptées dè& 272 ETUDES SUR l'iiistoike d'iiaïti. lors par celte puissance. Elle laissa cependant aux autorités de la Jamaïque le soin de conclure définitivement la
convention avec les colons qui y seraient envoyés. En ce
temps-là le marquis de Cadusch y était ; c'était lui qui,
président de l'assemblée coloniale du Cap, avait fait prendre la cocarde noire ; Borel, autre marquis, et quelques
autres l'y joignirent, en avril, après leur fuite du Port-auPrince. Peu après, d'autres colons s'y rendirent avec des
députés du Môle Saint-Nicolas. Tous se concertèrent avec
Venault de Charmilly pour effectuer la capitulation rapportée ci-dessus. Cependant, on peut se demander pourquoi, les propositions ayant été acceptées à Londres, le 25 février, le gouvernement britannique ajourna-t-il encore la conclusion
définitive de cet acte ? Nous ne pouvons que conjecturer
à ce sujet, faute de lumières suffisantes. Mais il est propable que cet ajournement fut fondé sur la mission que
Galbaud se proposait de remplir à Saint-Domingue. On
a vu qu'il fut nommé gouverneur général de cette colonie
le 6 février, cinq jours après la déclaration de guerre,
vingtjours avant la date des propositions. On a vu qu'il
fut nommé à cette charge par les démarches faites à Paris
par Charette delà Colinière,Périgny,Page, BruUey et d'autres planteurs qui, sans nul doute, étaient en correspondance avec ceux de Londres. On se rappelle les termes
de l'adresse qui lui fut envoyée par la municipalité de
Jérémie, où elle réclamait le droit de résistance à l'oppression contre les commissaires civils. La conduite tenue au
Cap par Galbaud prouva que son projet était de déporter
Polvérel et Sonthonax ; c'eût été le moment opportun
pour conclure la convention. Ces commissaires l'ayant
chassé et donné la liberté aux esclaves qui les avaient
ceux de Londres. On se rappelle les termes
de l'adresse qui lui fut envoyée par la municipalité de
Jérémie, où elle réclamait le droit de résistance à l'oppression contre les commissaires civils. La conduite tenue au
Cap par Galbaud prouva que son projet était de déporter
Polvérel et Sonthonax ; c'eût été le moment opportun
pour conclure la convention. Ces commissaires l'ayant
chassé et donné la liberté aux esclaves qui les avaient [1795] CHAPITRE XI. 27.') défendus contre ce gouverneur colon, cette circonstance
devint un motif plausible pour déterminer les colons qui
seraient encore indécis, et pour tâcher d'entraîner dans
le plan de trahison si longuement médité, le plus grand
nombre d'hommes de couleur. Il n'y avait donc plus
aucune raison de différer la conclusion de la convention :
au contraire, il fallait prévenir la liberté générale annoncée par les commissaires civils. Quoi qu'il en soit, le 19 septembre, desbâtimens anglais se présentèrent à Jérémie, ayant à leur bord Venault
de Charmilly. Ils y furent accueillis avec tout l'enthousiasme colonial, par les blancs de cette ville, par le
conseil de sûreté et d'exécution. Le débarquement des
troupes britanniques, sous les ordres du lieutenant-colonel Whitelocke, eut lieu aux cris de : Vive le ?oi Georges!
Vivent les Anglais ! Les habitans prêtèrent serment de
fidélité au roi de la Grande-Bretagne. Les paroisses des
Cayemites ou Corail et de Dalmarie se livrèrent également à la joie de se placer sous la protection des ennemis
delà France. Le crime de trahison fut consommé ! Whitelocke essaya vainement alors de prendre Tiburon qui, depuis quelque temps, était au pouvoir des
républicains. Dartiguenave, soutenu par Rigaud, le
repoussa vigoureusement. Ce fait eut lieu le 4 octobre. Examinons quelques-unes des dispositions de l'acte du
5 septembre 1795. Si, pour gagner les hommes de couleur à cette
félonie, l'art. 4 promet de leur accorder tous les
privilèges dont jouit cette classe d'habitans dans les colonies anglaises, il leur accordait moins, certainement, que
ce dont ils jouissaient à Saint-Domingue. Or, quel avanT. H. 18 274 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. tage y avait-il pour eux à passer sous la domination britannique, tandis que la France avait déjà déclaré, depuis
plus d'un an, leurs droits à l'égalité civile et politique
avec les blancs ? Pouvaient-ils espérer que les colons seraient devenus plus justes, plus humains envers eux,
après la lutte qu'ils avaient soutenue contre cette race intraitable, même alors que la France eût reconnu leurs
droits? Ce leurre perfide n'était donc imaginé par
ces traîtres que pour désarmer la défense de la colonie
dans la personnalité de ces hommes vigoureux qui leur
avaient prouvé dans le champ de la politique, comme
aux combats, ce dont ils étaient capables.
ient-ils espérer que les colons seraient devenus plus justes, plus humains envers eux,
après la lutte qu'ils avaient soutenue contre cette race intraitable, même alors que la France eût reconnu leurs
droits? Ce leurre perfide n'était donc imaginé par
ces traîtres que pour désarmer la défense de la colonie
dans la personnalité de ces hommes vigoureux qui leur
avaient prouvé dans le champ de la politique, comme
aux combats, ce dont ils étaient capables. Mais ne voit-on pas, dans la disposition de l'art. 5, la
combinaison à l'aide de laquelle ils se proposaient de décimer, que disons-nous, de détruire la majeure partie des
hommes de couleur? Qui d'entre eux pouvait se croire à
l'abri d'être accusé d'avoir 'provoqué ou exécuté des incendies et des assassinats ? L'immunité que semblait promettre cet article ne tombait-elle pas nécessairement devant
ce droit d'accuser? Les colons n'avaient-ils pas déjà imputé aux hommes de couleur tous les crimes commis jusqu'alors? On les verra bientôt user, abuser même de ce
droit, en accusant devant les autorités anglaises, dans
tous les lieux qui vont se soumettre à elles, les hommes
de couleur de complots contre la domination britannique,
et faire périr ces victimes vouées d'avance à la mort. Ainsi,
peu de temps après la prise de possession de Jérémie et
des paroisses voishies, cent soixantehommesde couleurfurent tous fusillés : c'étaient à peu près les seuls qui y étaient
restés, depuis l'expulsion des autres en février 1 795. Nous ne comprendrions pas l'aveuglement de certains
hommes de couleur qui participèrent à la trahison des [1795] ciiAPrrr.E xr. i27r» colons blancs, après de telles dispositions, si la faiblesse
de l'esprit humain, si les viles passions qui animent le
cœur de l'homme n'étaient pas le partage de cette classe
d'hommes aussi bien que des autres. La postérité ne peut
les en justifier, lorsqu'on lit l'art. 11 de la capitulation
qui semblait imposer au gouvernement britannique,
l'obligation de réclamer du gouvernement espagnol les
esclaves et les animaux vendus sur son territoire. Cet
article seul aurait dû les soulever d'indignation, à l'idée
de voir accoler des animaux à leurs malheureux frères.
Ne devaient-ils pas comprendre que c'était se ravaler
au niveau de Jean François et de Biassou, ces barbares qui
ne rougirent pas de renouveler à Saint-Domingue cette
pratique des chefs de tribus africaines ? Faut-il cependant, pour nous disposer à une certaine indulgence,
nous rappeler que Toussaint Louverture, jusque-là, participait en quelque sorte à ce crime, en restant sous la
domination espagnole, en concourant à l'assurer dans le
Nord de Saint-Domingue, dans le but évident de rétablir
l'esclavage de ses frères ? Lui aussi, ce noir destiné à la célébrité, n'eut-il pas le tort d'encourir volontairement le
reproche que nous adressons à la mémoire de ces hommes de couleur qui prirent parti avec les colons ? Qui l'empêchait alors de passer au service de la République
française, que représentaient si dignement Polvérel et
Sonthonax
assurer dans le
Nord de Saint-Domingue, dans le but évident de rétablir
l'esclavage de ses frères ? Lui aussi, ce noir destiné à la célébrité, n'eut-il pas le tort d'encourir volontairement le
reproche que nous adressons à la mémoire de ces hommes de couleur qui prirent parti avec les colons ? Qui l'empêchait alors de passer au service de la République
française, que représentaient si dignement Polvérel et
Sonthonax Ajoutons à ces observations celle que fait naître le
12^ article de la capitulation. Il avait pour objet ce que les
colons de Saint-Domingue avaient toujours désiré, — le
commerce de cette colonie avec les Etats-Unis. Maison voit
comment la jalousie de la Grande-Bretagne pour ses
anciennes colonies, perce immédiatement. Considérant 2/6 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. déjà Saint-Domingue comme une possession qui doit lui
rester j elle limite à un seul port la faculté pour les navires
des Etats-Unis d'importer leurs produits, qu'ils introduisaient^ en 1789, dans trois des ports de la colonie :1e
Port-au-Prince, le Cap et les Cayes. Les colons subissaient dès lors le joug du protecteur. En ajoutant à cette
disposition celle qui résultait de l'article 13, et qui
consacrait « le pouvoir réservé au parlement de la
T> Grande-Bretagne de régler le gouvernemment politique
» de la colonie, » on reconnaît que les colons n'atteignaient pas cette «wc/epewf/awce à laquelle ils avaient sacrifié
tous leurs intérêts. Ils se consolaient, dans l'espoir de
maintenir l'esclavage des noirs et de refaire leurs fortunes ; mais ils ne prévoyaient pas tout ce que le génie de
la liberté inspirerait d'audace et d'énergie aux enfans
régénérés de l'Afrique. Trois jours après la soumission de Jérémie, le 22 septembre, le vaisseau anglais Mropa, que montait le Commodore Ford, se présenta dans le port du Môle SaintNicolas. Ce vaisseau ne portait que cent hommes de troupes. Le Gibraltar du Noitv eau- Monde, qui avait coûté des
millions pour le fortifier contre toute tentative des Anglais^ qui comptait cent cinquante bouches à feu de gros
calibre dans ses fortifications, deux cent milliers de poudre, un bataillon de troupes européennes, cinq cents
hommes de garde nationale exercés à la guerre, tomba
entre les mains de ces ennemis deJa France, à la vue
d'un seul vaisseau de cinquante canons ! Que diraient le comte d'Estaing et le comte d'Ennery,
si ces valeureux Français vivaient encore ?. 11 est vrai
qu'il n'y a pas de plus puissant auxiliaire pour un ennemi [1795] CiiAPiTUii XI. 1277 que la trahison ; c'étaient les Irlandais du léginieiit de
Dillon, c'étaient des colons blancs qui livraient celle
place. O'Farel commandait ce corps; Deneux, Français,
nommé par les commissaires civils, commandait la place.
A cinq lieues du Môle était la pelile ville de Bombarde
dont la population était presque composée des seuls
Allemands transportés à Saint-Domingue, sous le gouvernement du comte d'Estaing et de ses successeurs.
trahison ; c'étaient les Irlandais du léginieiit de
Dillon, c'étaient des colons blancs qui livraient celle
place. O'Farel commandait ce corps; Deneux, Français,
nommé par les commissaires civils, commandait la place.
A cinq lieues du Môle était la pelile ville de Bombarde
dont la population était presque composée des seuls
Allemands transportés à Saint-Domingue, sous le gouvernement du comte d'Estaing et de ses successeurs. Le vaisseau l'Europa fut reçu avec les mêmes transport dejoie qui avaient éclaté àJérémie; aucun homme de
couleur ne s'y trouvait, suivant le témoignage de Sonthonax aux Débats. La capitulation du Môle et de Bombarde
eut lieu aux mêmes conditions que celle de Jérémie, ou
à très-peu d'exceptions près. Elle servit de même pour
celle des autres points de la colonie où les Anglais furent
admis. Gentou, maire du Môle, fut le seul habitant qui n'adhéra pas à la capitulation. Barry, D'Henin et Guyelle,
trois officiers, et une soixantaine de soldats du régiment
irlandais de Dillon, imitèrent son noble exemple. Ils furent tous déportés aux Étals-Unis. Depuis le commencement de la révolution, les habi^
tans du Môle et de Bombarde, ainsi que la garnison, s'étaient montrés dévoués au parti des indépendans de l'assemblée générale de Saint-Marc. C'est au Môle que se
réfugièrent Dumontellier et ses affreux saUniers qui y
assassinèrent une partie des malheureux nègres suisses ;
c'est là que lui et Borel armèrent leur flottille pour aller
au secours du Port-au-Prince, menacé en 1792, par Roume
et Blanchelande. Sainte-Croix, d'abord, et après lui
Deneux, commandans de la place, furent tous deux anj'- 278 ÉTUDES SUll L HISTOIRE D HAÏTI. mes des mêmes sentimeiis d'opposition à l'autorité nationale : ce dernier avait réussi h cacher ses sentimens.
Un noir, nommé Joseph, chef des insurgés de sa
couleur, écrivit deux lettres h Deneux pour l'engager à
s'unir à lui, afin de préserver le Môle de l'esprit des indépendans, en lui faisant observer quils devaient défendre
la cause de la révolution. Ses propositions furent rejetées.
Dès le mois de décembre 1792, le maire Genton dénonça
à Sonlhonax la garnison du Môle et Tétat-major de la
place ; mais entraîné par les événemens du Cap, il ne put
y remédier. Lorsque Polvérel quitta cette ville, à la fin
de juillet 1195, el qu'il arriva à Plaisance, il acquit la
certitude du mauvais esprit du Môle; il éciivit à Sonthonax : « Si vous ne vous hâtez pas de changer l'esprit de
» ce quartier, ce sera encore un foyer dangereux de
» royalisme, d'anglicisme et d'espagnolisme : d'un mo-
» ment à l'autre, la place du Môle peut être livrée aux
» ennemis de la république... »
la fin
de juillet 1195, el qu'il arriva à Plaisance, il acquit la
certitude du mauvais esprit du Môle; il éciivit à Sonthonax : « Si vous ne vous hâtez pas de changer l'esprit de
» ce quartier, ce sera encore un foyer dangereux de
» royalisme, d'anglicisme et d'espagnolisme : d'un mo-
» ment à l'autre, la place du Môle peut être livrée aux
» ennemis de la république... » Peu de jours après avoir reçu cet avis de son collègue,
au mois d'août, Sonthonax expédia la corvette le LasCasas, pour prendre au Môle des munitions de guerre dont
le Cap avait le plus grand besoin. Deneux et la municipalité repoussèrent ce navire à coups de canon et refusèrent de livrer les munitions, sous le prétexte que les commissaires civils avaient enjoint aux commandans militaires, de ne recevoir aucun navire de guerre dans les
ports de la colonie. Mais ce subterfuge grossier n'était que
pour masquer la trahison déjà méditée par eux ; car cet
ordre n'avait été donné, au 24 juin, que par rapport aux
navires de guerre partis du Cap avec Galbaud. En conséquence de ce refus de munitions et de la révolte évidente de Deneux et de ses coopérateurs, le 19 [1793] ciiAPiTUiî XI, 279 septembre, Sonthoriax rendit une proclamation, datée
du Cap, d'après laquelle il déclara traîtres à la 'patrie et
criminels de lèse-nation, Deneux , O'Farel , Jaunas et Chaumette ; il ordonna à la municipalité, qui ne pouvait être
mieux intentionnée, de les arrêter et de les envoyer au
Port-de-Paix, en invitant les citoyens du Môle à prêter
main-forte à l'exécution de cet acte, sous peine d'être déclarés eux-mêmes rebelles à la loi, ennemis de la république
et traités comme tels. Il destitua en même temps le maire
Bellille et les officiers municipaux de Bombarde, en OV"
ôonnantqu'ilsfussentmisen arrestation. Enfin, il ordonna
que la garnison du Môle serait changée, et qu'à cet effet
un rassemblement de force armée serait formé au Portde-Paix pour marcher contre le Môle, dans le cas oîi l'on
ferait résistance à ses ordres. Cette proclamation n'eût été qu'une imprudence inconcevable de la part de Sonthonax, qui n'avait pas les
moyens de la faire exécuter , et elle eût pu excuser les
habitans et la garnison du Môle, si déjà le plan de trahison en faveur des Anglais n'avait pas été arrêté entre
eux. Jérémie et le Môle étant au pouvoir des Anglais, la
mort de Delpech arrivant en même temps, Polvérel prit
la résolution de se rendre aux Cayes pour y organiser la
liberté générale. Il partit du Port- au-Prince le 2 octobre. Dès son arrivée, le 6, il rendit une proclamation à cet
effet : elle rendait communes aux esclaves de la province
du Sud les dispositions qu'il avait prises pour ceux de
l'Ouest. Une même cérémonie solennisa ce bienfait que
Dieu a départi à tous les hommes. Rigaud seconda le
commissaire civil dans cette cérémonie , et contribua 280 ÉTUDES SLR l'uISTOIRE d'hAÏTI. puissamment à faire goûter aux hommes de couleur du
Sud, l'à-propos et la justice de la mesure.
à cet
effet : elle rendait communes aux esclaves de la province
du Sud les dispositions qu'il avait prises pour ceux de
l'Ouest. Une même cérémonie solennisa ce bienfait que
Dieu a départi à tous les hommes. Rigaud seconda le
commissaire civil dans cette cérémonie , et contribua 280 ÉTUDES SLR l'uISTOIRE d'hAÏTI. puissamment à faire goûter aux hommes de couleur du
Sud, l'à-propos et la justice de la mesure. En partant du Port-au-Prince, Polvérel délégua à Pinchinat ses pouvoirs civils pour toute la province de
l'Ouest : il l'avait mandé du Petit-Trou oij. il s'était tenu
depuis l'attaque infructueuse du camp Desrivaux *. Précédemment, au mois d'avril, après la reddition du Portau-Prince, Pinclîinat avait été nommé commissaire du
pouvoir exécutif près le conseil supérieur de l'Ouest et
du Sud, que Polvérel et Sonthonax avaient réorganisé. Dans l'ordre militaire, Montbrun avait le commandement supérieur de la province de l'Ouest, Polvérel avait
également nommé A. Chanlatte (colonel de la légion de
l'Égalité) au commandement du cordon de l'Ouest, formé
de plusieurs communes du département actuel de l'Arlibonite : il avait son quartier général à Plaisance. La Marmelade et Ennery, oii commandaient Vernet et
Duvigneau, avaient déjà trahi la cause républicaine, en
passant sous les ordres de Toussaint Louverture. Malgré
cette infamie de la part de deux hommes de couleur, Polvérel ne persista pas moins à avoir confiance en beaucoup
d'autres. Quelques-uns imitèrent Yernet et Duvigneau,
mais la plus grande partie répondirent dignement à la
haute opinion que ce commissaire avait conçue de leur
civisme. Au nombre de ceux qui trahirent, après avoir eu des
commandemens militaires, sont : Caze, aux Gonaïves ;
Bucquet, à la Petite-Rivière ; Moun, aux Vérettes ; Savary, à Saint-Marc ; Lapointe, à l'Arcahaie. Mais , Guillaume Bleck , capitaine de la légion de
l'Ouest, envoyé aux Gonaïves pour prendre le comman- ' Képonse de Pinchinat, t. l p. 12 et 13. [1795] ciiAPiTUE XI. i281
nt, après avoir eu des
commandemens militaires, sont : Caze, aux Gonaïves ;
Bucquet, à la Petite-Rivière ; Moun, aux Vérettes ; Savary, à Saint-Marc ; Lapointe, à l'Arcahaie. Mais , Guillaume Bleck , capitaine de la légion de
l'Ouest, envoyé aux Gonaïves pour prendre le comman- ' Képonse de Pinchinat, t. l p. 12 et 13. [1795] ciiAPiTUE XI. i281 dément des troupes, resta fidèle à la France malgré la
trahison dont il était entouré de toutes parts ; bientôt
nous dirons les circonstances qui se passèrent dans cette
partie de la province de l'Ouest. Bauvais avait reçu de Polvérel le commandement du
Mirebalais, avec la surveillance de la Croix-des-Bouquets ;
Pierre Agé était à Jacmel ; Greffin à Léogane ; Delisle de
Bressole, au Grand-Goave ; Brunache, au Petit-Goave ;
Faubert, à Baynet. Polvérel compléta l'organisation des
commandemens militaires, en nommant Tessier, àl'Anseà-Veau ; Gérin, au Petit-ïrou ; Renaud Desruisseaux, au
Fond-des-Nègres. Ces trois dernières communes furent
placées sous le commandement supérieur de Doyon. A
Aquin était Blanchet jeune ; Lefranc, à Saint-Louis ;
Beauregard, à Cavaillon ; Toureaux, aux Cayes; Boury, à
Torbeck. Enfin, n'ayant plus foi dans les sentimens des
officiers blancs pour la cause de la France républicaine,
depuis la trahison de ceux du Nord et celle de Deneux et
de la garnison du Môle, Polvérel destitua Harty et revêtit
André Rigaud du commandement supérieur de la province du Sud. Tous les officiers que nous venons de nommer étaient des hommes de couleur, à l'exception d'Agé
et de D. Bressole qui étaient blancs. Les noirs nouveaux
libres ne pouvaient encore présenter des sujets propres à
occuper de tels commandemens dans l'Ouest et dans le
Sud. Il n'en était pas de même dans le Nord ; et bientôt
nous dirons pourquoi. Peu après la prise de possession de Jérémie par le
lieutenant-colonel Whitelocke, cet officier émit une proclamation en date du 5 octobre, dont le but était de
provoquer une défection générale en faveur de la 28ÎÎ ÉTUDES SUR l'uISTOIUE d'haÏTI. Grande-Bretagne. Nous en extrayons les passages suivans : Aux habiiausde Saint- Domingue. Le roi de la Grande-Bretagne plaignait depuis longtemps les malheurs affreux que vous avez éprouvés S M- ayant accueilli avec
lieutenant-colonel Whitelocke, cet officier émit une proclamation en date du 5 octobre, dont le but était de
provoquer une défection générale en faveur de la 28ÎÎ ÉTUDES SUR l'uISTOIUE d'haÏTI. Grande-Bretagne. Nous en extrayons les passages suivans : Aux habiiausde Saint- Domingue. Le roi de la Grande-Bretagne plaignait depuis longtemps les malheurs affreux que vous avez éprouvés S M- ayant accueilli avec bonté la prière d'une grande partie de vos compatriotes, présentée le
25 février dernier, a envoyé des ordres au major général Adam Williamson, son lieutenant-gouverneur à la Jamaïque, de faire passer de
suite à Saint-Domingue les forces nécessaires. J'ai été chargé de cette expédition. Ce n'est pas en conquérant, c'est en père que S. M. a voulu prendre possession de ce territoire c'est par la persuasion, bien plus que par la force, que je veux conquérir... Une expérience très-longue vous a prouvé que le lien le plus propre
à contenir les esclaves consistait dans l'exemple donné par les blancs,
de leur obéissance à des chefs. Sous cet ordre de choses, rappelez-vous
l'état brillant de Saint-Domingue, et comparez-le avec les horreurs
dont il est devenu le théâtre par l'oubli des lois qui vous régissaientCe n'est pas pour devenir le îhéàtiedes i>ertus républicaines, ni du
développement des connaissances humaines, qu'on établit une co^
lonie dans les Antilles ; sa véritable prospérité consiste à faire beaucoup de denrées, et le but de la métropole est d'en exporter le plus,
avec le moins de frais qu'il lui est possible. Une colonie dépendante d'une métropole pour ses rapports commerciaux, pour sa protection et sa défense, n'a conséquemment aucune politique extérieure, et ne doit rechercher aucun des attributs de
li souveraineté... Toutes les anciennes lois françaises seront maintenues, en ce qu'elles ne se trouveront pas contraires aux moyens de rétablir la paix.
Chacun conservera ses droits civils : les lois relatives à la propriété
seront également maintenues... Comparez actuellement les intentions bienfaisantes du roi de la
Grande-Bretagne, avec les œuvres de ces trois individus qui vous oppriment ', perfides dépositairesd'une autorité qu'on n'a pu leur confier
uniquement pour vous assassiner : rendez-les au néant dont ils sont
sortis et qui les attend.. . Ignorésdès leur naissance, nouveaux Erostrates, « Polvérel, Sonlhonax et Delpecli. [I7i)5j ciiAi'iTiU:: XI. ^85 ils ne sonl connus que par leurs crimes; et ceux mêmes qui les ont
délégués, étonnés de votre patience, tremblent devant les forces combinées qui les pressent de toutes parts, et les livrent à i>otrevengcaiice. Hommes de couleur, avez-vous pu vous laisser aveugler par les déclamations de ces traîtres? En vous vantant la liberté et l'égalité, ne
vous ont-ils pas avilis vous-mêmes, puisqu'ils vous les font partager
avec vos esclaves en vous dépouillant de votre propriété 2...
êmes qui les ont
délégués, étonnés de votre patience, tremblent devant les forces combinées qui les pressent de toutes parts, et les livrent à i>otrevengcaiice. Hommes de couleur, avez-vous pu vous laisser aveugler par les déclamations de ces traîtres? En vous vantant la liberté et l'égalité, ne
vous ont-ils pas avilis vous-mêmes, puisqu'ils vous les font partager
avec vos esclaves en vous dépouillant de votre propriété 2... Choisissez entre la jouissance des droits que notre constitution
accorde aux hommes de votre couleur dans nos colonies, et la punition
de tous vos crimes. Rendez-vous enfin à la voix de la nature et de la raison, profitez du
moment de Vindulgence ; il passera promptement, et quand le jour
de la vengeance sera arrivé, le repentir ne vous servira de rien : je
vous donne quinze jours pour vous décider.. . Cette insolente proclamation dévoilait avec un cynisme
révoltant, les principes qui animaient les agens de la
puissance qui venait s'emparer de Saint-Domingue. Suivant Whitelocke, une colonie ne devanl 'pas être le théâtre
des vertus républicaines, ni du développement des connamawces/n<mai«e5, devantseulement produire fteazfcowp
de denrées, en exporter le plus avec le moins de frais j^ossible, et les anciennes lois relatives à la propriété y étant
maintenues, ainsi que toutes autres, il était clair que l'esclavage des noirs et l'avilissement des hommes de couleur
en étaient naturellement la conséquence. Les menaces
adressées à cette dernière classe expliquent pourquoi cet
Anglais est resté spectateur impassible, sans entrailles,
de l'assassinat de cent soixante d'entre eux à Jérémie,
tandis qu'il sauva la vie à quelques blancs, suivant le
témoignage de Dacunha. Ce dernier a semblé offrir une
excuse pour Whitelocke, en disant qu'il n'entendait pas le
français et qu'il était obligé, malgré ses sentimens d'humanité, de se laisser mener par le conseil tyrannique de
Jérémie. Il ne faut pas savoir une langue, il suffit d'avoir 284 ÉTUDES sun l'iïisïoiue d'iiaïïi. des yeux, pour reconnaître que l'égorgement de cent
soixante hommes est un crime énorme. A cette proclamation était joint un extrait de la séance
de la convention nationale, du \6 juillet, où BillaudVarennes demanda la mise en accusation de Polvérel et
de Sonthonax, qui fut décrétée. On conçoit l'influence
que ce décret dut exercer sur les esprits en général ; bientôt nous laisserons Sonthonax apprécier lui-même cette
influence désastreuse pour la cause républicaine. Mais Polvérel voulant combattre le mauvais effet de
ces publications et donner suite à ses propres idées
sur l'organisation de la liberté générale, rendit, le 51
octobre, la proclamation qui suit; elle est datée des Cayes : II est temps, dit-il, de vider la grande querelle entre les droits de
l'homme et les oppresseurs de l'humanité. Elle finira à Saint-Domingue comme elle a fini en France, p ir la mort ou par la faite des
traîtres et des tyrans; par la liberté et V égalité de tous les hommes.
ces publications et donner suite à ses propres idées
sur l'organisation de la liberté générale, rendit, le 51
octobre, la proclamation qui suit; elle est datée des Cayes : II est temps, dit-il, de vider la grande querelle entre les droits de
l'homme et les oppresseurs de l'humanité. Elle finira à Saint-Domingue comme elle a fini en France, p ir la mort ou par la faite des
traîtres et des tyrans; par la liberté et V égalité de tous les hommes. Les esprits sont mûrs enfin pour cette grande révolution : maîtres
et esclaves, tous ont reçu les leçons de l'expérience et de l'adversité,
tous sont devenus sages, à force d'erreurs, de forfaits inutiles et de
calamités qu'ils ont eux-mêmes aUirés sur leurs têtes, L'Africain a éprouvé que la liberté ne peut exister avec le brigandage • il sent que l'homme libre a aussi des devoirs à rempUr, et qu'il
ne peut jouir de ses droits, qu'autant qu'il ne blessera pas ceux d'autrui. Il sait que la liberté seule ne donne pas les moyens de vivre, et
qu'on ne peut les obtenir que par le travail-^ il sait que, 5/ les propriétés ne sont pas respectées, le travail le plus assidu n'assurera pas
les subsistances. Avec ces idées simples, l'Africain est déjà tout préparé à la vie sociale, au travail volontaire et à la soumission aux lois.
Hé ! comment pourrait-il méconnaître ces vérités fondamentales, aujourd'hui qu'il a lui-même sa part des richesses de la terre ? Deux années de guerre contre les Africains insurgés ont convaincu
les propriétaires qu'il était désormais impossible de maintenir l'esclavage. Leurs ateliers étaient déserts, leurs maisons et leurs plantations
brûlées et dévastées. La France s'épuisait en hommes et en argent; et [1795] CHAPITRE XI. 28r, tandis que ses armées s'ancaiilissaicnt à Saint-Domingue, celles des
Africains se recrutaient chaque jour par de nouvelles désertions d'ateliers. Le colon n'espérait plus que ses terres pussent jamais être remises
en valeur, parce qu'il ne connaissait que la culture par les esclaves. Les délégués delà république ont présenté aux Africains l'idée et
l'espoir de la liberté générale, une certitude de bien-être pour les
guerriers, et une part dans les revenus pour les cultivateurs : ce mot
a suffi pour créer des soldats à la république, pour rétablir l'ordre,
pour repeupler les ateliers, pour ranimer le travail. Les propriétaires
étonnés de ce prodige (car c'en était un pour eux)ont donné volontairement, et à î'envi les uns des autres, la libertéaux Africains qui avaient été
jusqu'alors sous leur dépendance. Ilsont prié la commission civile, d'accélérer autant qu'il lui serait possible, la déclaration de laliberié générale
et la publication des règlemensque ce nouvel ordre de choses exigeait. Oui, sans doute, il faut des règlemens nouveaux, non pas pour modifier la liberté des Africains ; car leur liberté est la même que celle
de tous les autres citoyens ; elle consiste à pouvoir faire tout ce qui ne
nuit pas à autrui. L'exercice des droits naturels de chaque homme,
quelle que soit sa couleur, n'a de bornes que celles qui assurent aux
autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits ; ces
bornes ne peuvent être déterminées que par la loi ; et cette loi doit
être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse.
é des Africains ; car leur liberté est la même que celle
de tous les autres citoyens ; elle consiste à pouvoir faire tout ce qui ne
nuit pas à autrui. L'exercice des droits naturels de chaque homme,
quelle que soit sa couleur, n'a de bornes que celles qui assurent aux
autres membres de la société la jouissance de ces mêmes droits ; ces
bornes ne peuvent être déterminées que par la loi ; et cette loi doit
être la même pour tous, soit qu'elle protège, soit qu'elle punisse. Mais il faut des règlemens pour déterminer les conditions et la récompense du travail. Il en faut pour assurer et surveiller de toutes
parts l'exécution de ces conditions. 11 faut des règlemens de police pour les cultivateurs qui vont contracter une société entre eux et se vouer à une espèce de vie commune. Il en faut pour assurer la subsistance des vieillards et des infirmes ;
celle des Africains qui n'étaient pas employés à la culture et qui n'ont
aucun talent déterminé, la subsistance et l'éducation des enfans, et
des indemnités de bienfaisance à ceux des ci-devant maîtres que la liberté générale laisse sans aucune espèce de ressource. Ces matières sont trop importantes et demandent des combinaisons
trop vastes et trop compHquées, pour pouvoir être l'ouvrage de peu de
jours... Cependant, les ennemis de la république profitent de ce court intervalle pour tendre des pièges à la crédulité des Africains. Ils disent aux uns : « Vous êtes libres, vous ne devez par conséquent
» ni travailler, ni obéir à aucune autorité.» 286 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI. lis disent aux autres : « Les commissaires civils vous trompent, ils
•' vous promènent une liberté qu'ils ne veulent pas vous donner, ou
y qu'ils révoqueront bientôt. » Ici, ils disent : « Les commissaires civils n'ont pas le droit de vous
» donner la liberté; la convention nationale ne leur a pas donné ce
» pouvoir ; déjà même elle a ré>>oqué tous ceux qu'elle leur avait
1) donnés, elle les a déclarés hors de la loi ; elle a permis à tout le
» monde de leur courir sus. Déjà Sonthonax, l'un d'eux, est arrêté et
I) a eu un bras emporté.» Là, ils disent:» La republique même n'a pas le droit de vous donner
» la liberté ; vous appartenez à vos maîtres, vous ne pouvez recevoir !a
» liberté que d'eux. » Ces absurdités, que des boute-feu colportent dans les campagnes,
sont consignées dans des proclamations des généraux des rois d'Espagne et d'Angleterre, et dans des lettres de Jean Kina et de Marin
Duval. . . Tous les doutes sur la liberté vont être dissipés par la déclaration
que je vais en faire; et si je trompe les Africains, je leur donnerai des
armes contre moi-même, en déclarant digne de mort quiconque
parlera ou tentera de rétablir l'esclavage. La convention nationale a confirmé nos pouvoirs par son décret du
8 novembre 1792. Noussommeslesseulsfonciionnairespublicsdélégués
dans les colonies françaises, qu'elle a déclarés être au-dessus du soupçon
d'incivisme, et ne pouvoir pas être révoqués par le conseil exécutif. Par
son décret du 5 mars 1795, elle nous a donné de nouveaux pouvoirs
encore, et nommément celui de changer l'ordre et la police desateliers.
nationale a confirmé nos pouvoirs par son décret du
8 novembre 1792. Noussommeslesseulsfonciionnairespublicsdélégués
dans les colonies françaises, qu'elle a déclarés être au-dessus du soupçon
d'incivisme, et ne pouvoir pas être révoqués par le conseil exécutif. Par
son décret du 5 mars 1795, elle nous a donné de nouveaux pouvoirs
encore, et nommément celui de changer l'ordre et la police desateliers. C'est l'universalité du peuple français qui a formé la convention nationale. Si nous avons excédé nos pouvoirs, c'est à la convention nationale
à le juger. Si la convention nationale a excédé les siens, c'est à l'universalité du peuple français à le juger. Le roi d'Angleterre, ni son
parlement, ni le gouverneur de la Jamaïque, ni le commandant Whitelocke, ni aucune autre puissance sur la terre, n'a le droit de nous
demander compte de nos principes ni de nos actions. Mais nous devons rassurer les nouveaux citoyens sur la légitimité du
litre qu'ils reçoivent de nous. La convention nationale a été formée pour prononcer sur les mesures qu'elle croirait devoir adopter pour assurer la souveraineté du
peuple et le règne de la liberté et de V égalité. |1705] cuAiM'ir.K xr. -!^7 Elle n'a donc pas excédé ses pouvoirs, lorsqu'elle a aboli la royaulé,
qu'elle a érigé la France en république, fondée sur la liberté et l'égalité) etqu'elle a ordonné que celte république serait une et indivisible
pour toutes les parties qui composent l'empire français. Nous n'avons donc pas excédé les nôtres, lorsque nous avons appliqué h la colonie française de Saint-Domingue le principe de la liberté
et de l'égalité, qui est la base de la République française, une et indivisible dans toutes ses parties. Mais nos pouvoirs et ceux même de la convention nationale ne sontils pas nuls? L'Anglais Whitelocke et l'Africain Jean Kina, n'out-ils
pas décidé que la nation française tout entière n'avait pas le droit de
donner la liberté aux Africains résidans à Saint-Domingue, que leurs
maîtres seuls pouvaient les affranchir ? Africains, ce n'est pas7ious, ce n est pas la convention nationale,
ce n'estpasmêmela nation française qui vous donne laliberté. C'est
la nature qui vous a faits libres^ c'est la nature qui vous a faits
égaux de ceux qui se disaient vos maîtres ; jamais aucun homme n'a
pu avoir le droit de propriété sur un autre honnne. L'esclavage dans
lequel vous avez gémi jusqu'à présent, n'est qu'une longue oppression;
et la nature vous a encore donné le droit de résister à l'oppression. Le seul bienfait dont vous deviez savoir gré à la république et à ses
représentans, c'est d'avoir manifesté ces grandes vérités, de les avoir
adoptées, d'en avoir fait la base de sa constitution. En vous les révélant,
les commissaires civils n'ont acquis aucun droit à votre reconnaissance; ils n'ont fait que remplir leur devoir. Si donc on venait vous inspirer encore des doutes sur la légitimité et
l'étendue de nos pouvoirs, de ceux de la convention nationale, et de
ceux même de la nation entière, demandez à ces perturbateurs de la
tranquillité publique, si la nature avait ou n avait pas le droit de
faire tous les hommes libres et égaux entre eux.
vous les révélant,
les commissaires civils n'ont acquis aucun droit à votre reconnaissance; ils n'ont fait que remplir leur devoir. Si donc on venait vous inspirer encore des doutes sur la légitimité et
l'étendue de nos pouvoirs, de ceux de la convention nationale, et de
ceux même de la nation entière, demandez à ces perturbateurs de la
tranquillité publique, si la nature avait ou n avait pas le droit de
faire tous les hommes libres et égaux entre eux. S'ils venaient vous dire que la convention nationale a révoqué le»
pouvoirs qu'elle nous avait donnés, et qu'elle a rendu un décret de
proscription contre nous ; demandez-leur pourquoi ce décret n'a été
adressé on notifié à aucune autorité française existante dans la colonie,
soit gouverneur, soit commandant de provinces, soit conseil supérieur;
comment Whitelocke et Jean Kina, sont les seuls dans la colonie qui
aient eu connaissance de ce décret. La République française aurait-elle
chargé de l'exécution de ce décret le roi d'Angleterre^ ou Whitelocke
ou Jean Kina? 288 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI. Whitelocke qui disait aux hommes de couleur qu'ils
étaient avilis, parce que les commissaires civils leur faisaient partager la liberté et l'égalité avec leurs anciens
esclaves, devait bien en vouloir à Polvérel, de placer
esclave Jean Kina sur la même ligne que lui et le roi
d'Angleterre. Polvérel n'avait-il pas quelque raison de
parler ainsi, puisque les autorités anglaises employaient
cet esclave à provoquer ses fières à rentrer sous le joug
brisé de leurs oppresseurs ? Et quelle singularité offrent ces temps de notre histoire
nationale ? D'un côté, les Anglais donnant la main à un
esclave pour attirer les nouveaux libres dans leur ancienne servitude ; de l'autre, les Espagnols cajolant
d'autres esclaves qu'ils ont chamarrés de titres et de décorations, pour conquérir leurs malheureux frères à la
même ignominie ! Que penser ensuite de ce Jean Kina, dans le Sud, de
Jean François, de Biassou, de Toussaint Louverture,
dans le Nord? Y avait-il plus d'élévation d'âme, plus de
généreux sentimens de leur part, que de la part des
hommes de couleur qui eurent le tort de trahir la cause
de la République française, en faveur de la Grande-Bretagne ou de l'Espagne? Nous n'insérerons pas ici toutes les dispositions contenues dans la proclamation de Polvérel, sur le travail
réglementé des anciens esclaves ; beaucoup de ces dispositions sont semblables à celles consignées dans la proclamation de Sonthonax, du 29 août. Mais ce qui est
remarquable, c'est l'introduction du {)rincipe d'élection
de toutes les charges nécessaires dans une exploitation
rurale, par les cultivateurs eux-mêmes formant des associations. Polvérel prévoyait sans doute qu'un des effets [1795] ciiAPiïnK XI. 289 de la liberté générxile serait de dissoudre les ateliers et de
diminuer par conséquent la somme des travaux et des
produits des habitations: l'association lui semblait, avec
raison, le moyen de combattre cet effet. C'est le travail îso individuel, qui a surtout contribué
à la diminution des produits de l'ancien Saint-Domingue, devenu Haïti. Il y a des travaux qui ne peuvent être
fructueux dans les campagnes, quelorsqu'ils sont exécutés
en commun ; or, presque toutes les cultures des denrées
tropicales exigent le concours de beaucoup de bras, pour
obtenir de grands produits.
: l'association lui semblait, avec
raison, le moyen de combattre cet effet. C'est le travail îso individuel, qui a surtout contribué
à la diminution des produits de l'ancien Saint-Domingue, devenu Haïti. Il y a des travaux qui ne peuvent être
fructueux dans les campagnes, quelorsqu'ils sont exécutés
en commun ; or, presque toutes les cultures des denrées
tropicales exigent le concours de beaucoup de bras, pour
obtenir de grands produits. Comme son collègue, Polvérel imposait aux cultivateurs l'obligation de s'engager au moins pour un an sur
les habitations où ils travaillaient -, mais ils pouvaient en
sortir après cedélai, moyennant zniaz;er/memew//7r^a/a6/e
de leur part, tandis que Sonthonax soumettait cette faculté au jugement des juges de paix. Ils pouvaient même
quitter avant l'échéance de l'année, mais c'était au juge
de paix, et en son absence, à la municipalité ou au
commandant militaire ou de place de la commune, à
juger du cas. En conséquence, la proclamation voulait
que l'étendue des deux provinces de l'Ouest et du Sud fût
divisée en sections rurales : celles des plaines devaient
avoir quatre lieues de diamètre, celles dans les mornes,
huit lieues de diamètre. Chaque section aurait eu un juge
de paix, deux assesseurs et un greffier, formant le tribunal
civil de paix. Cette disposition n'ayant pu être exécutée, par l'effet
de la guerre d'invasion de cette époque et des guerres
civiles survenues depuis, il en est résulté que presque
'toujours les sections rurales ont été placées sous la surveillance d'inspecteurs ou d'officiers militaires relevant T. II. 19 290 ihx'DES SUR l'histoire D HAÏTI. des commandans militaires des communes. Ces inspecteurs formaient le premier degré de la justice distributive,
toute militaire ; à de rares intervalles, les juges de paix des
villes ou bourgs du pays ont eu l'attribution de juger
des différends entre cultivateurs, et entre eux et les
propriétaires. Polvérel voulait aussi qu'il y eût des instituteurs publics dans chaque section rurale, chargés d'enseigner aux
enfans la lecture, l'écriture et le calcul arithmétique, et
de leur expliquer les droits et les devoirs de l'homme et
du citoyen : vœu moral et politique qui n'a jamais eu son
exécution, L^'article 66 de la proclamation était ainsi conçu : « Expliquant en tant que de besoin les articles 52 et
40 de ma proclamation du 21 août dernier, je déclare
actes de révolte contrela république : i° toute proposition,
tout projet, tout complot, toute tentative, tendans à rétablir l'esclavage à Saint-Domingue ; 2" tous écrits, tous
discours tendans à inspirer des doutes aux Africains sur
la légitimité et sur la stabilité de leur liberté ; 5** tout
mauvais traitement de fait ou de paroles, tout conseil,
toute insinuation qui tendraient à les engager à mésuser
de leur liberté, à refuser de travailler et à exciter de
nouveaux désordres. » Tous les délits énoncés au présent article seront de
la compétence de la cour martiale. » Ceux qui s'en seront rendus coupables seront pumis
de mort ; leurs propriétés seront déclarées vacantes, et
comme telles, soumises à la distribution portée en l'article 48 de ma dite proclamation du 21 août dernier. » Aucun cultivateur ne pouvait être frappé. Les revenus
devaient êtrepailagésen troisjwrtions : l'une pour frais de
» Tous les délits énoncés au présent article seront de
la compétence de la cour martiale. » Ceux qui s'en seront rendus coupables seront pumis
de mort ; leurs propriétés seront déclarées vacantes, et
comme telles, soumises à la distribution portée en l'article 48 de ma dite proclamation du 21 août dernier. » Aucun cultivateur ne pouvait être frappé. Les revenus
devaient êtrepailagésen troisjwrtions : l'une pour frais de [4793J ciiAPiTiiE XI. 291 faisance-valoii', l'autre pour le propriétaire, la troisième
pour les cultivateurs. La proclamation entrait à ce sujet
dans les plus petits détails, pour bien préciser les frais de
faisance-valoir et pour régler la comptabilité des économes-gérans; et ce, afin d'ôter tout prétexte de soupçon
de mauvaise gestion aux cultivateurs. C'était le même
système que celui de Sonthonax dans le Nord, pour les
biens en possession des propriétaires. Telles furent les dispositions par lesquelles Polvérel
compléta ses vues consignées dans sa proclamation du
2l7 août. Il maintenait le partage des propriétés vacantes
ou confisquées. CHAPITRE XIÎ. Situation du Nord. — Proclamation de Lasalle, et sa trahison. — Proclama"
tion deSonthonax, du 8 octobre 1795. — Il part du Cap. — Laveaux, gouverneur général par intérim au Port-de-Paix. — Péré, délégué civil au Cap. — Sonthonax arrive à Saint-Marc. — Intrigues de Savary aîné et des contrerévolutionnaires contre Sonthonax. — Il part de Saint-Marc. — Acte de
Résistance à P oppression par les contre-révolutionnaires. — Sonthonax arrive au Port-au-Prince. — Mesures qu'il y prend. — Le pavillon blanc est
arboré à Saint-Marc, aux Vérettes, à la Petite-Rivière et aux Gonaïves. —
Les Anglais prennent possession de Saint-Marc et de l'Arcahaie. — J. B.
Lapointe. — Les Anglais à Léogane. — Labuissonnière. — Toussaint Louverture prend possession des Gonaïves et d'autres communes pour l'Espagne. — Belle conduite de G. Bleck . — Lettres de Polvérel à Sonthonax, à A.
Chanlatte et à Montbrun. — Parallèle de Polvérel et de Sonthonax. — Explications de la conduite des hommes de couleur, par Sonthonax. Â la fin de septembre 1795, lorsque la trahison livrait
Jérémie et le Môle aux x\nglais, déjà, vers la mi-août, le
Dondon, la Marmelade et Ennery avaient passé sous les
ordres des Espagnols servis par JeanFi'ançois, Biassou et
Toussaint Louverture. Ce fut surtout à ce dernier que
ces paroisses se rendirent, par les intelligences qu'il s'y
ménagea : il s'y entendait mieux que les deux autres.
Vernet commandait à la Marmelade, et Du vigneau à
Ennery. Ces deux hommes de couleur avaient paru dévoués aux commissaires civils, mais ils se laissèrent gagner
aux ennemis de la France. Ennery fut repris un moment [1795J ciiAPiTUE XII. 295 par A. Chanlatte qui, laissé à Plaisance pai' Polvérel,
commandait en chef ce qu'on appelait le cordon de
l'Ouest ; il refoula les noirs insurgés vers la Marmelade,
mais ils revinrent bientôt et reprirent Ennery. Le camp
de la Tannerie, poste important que commandait le noir
Bramant Lazary, tomba aussi peu après sous les efforts
de Toussaint Louverture. Villatte avait réussi à le reprendre, mais il fut forcé de l'abandonner après en avoir enlevé les canons.
ance pai' Polvérel,
commandait en chef ce qu'on appelait le cordon de
l'Ouest ; il refoula les noirs insurgés vers la Marmelade,
mais ils revinrent bientôt et reprirent Ennery. Le camp
de la Tannerie, poste important que commandait le noir
Bramant Lazary, tomba aussi peu après sous les efforts
de Toussaint Louverture. Villatte avait réussi à le reprendre, mais il fut forcé de l'abandonner après en avoir enlevé les canons. A l'est de la ville du Cap étaient douze autres paroisses : dix d'entre elles étaient également au pouvoir des
Espagnols ou de leurs auxiliaires. Le Fort-Dauphin, et la
Petite-Anse qui touche au Cap, tenaient seuls contre ces
ennemis. Le Fort-Dauphin, place forte, était sous les ordres de
Knappe, Européen, lieutenant-colonel du 84^ régiment
de ligne, que Sonthonax y avait placé en relevant Pageot
de ce lieu pour Tenvoyer au Port-de-Paix. Candy, mulâtre, ancien lieutenant du féroce Jeannot, qui s'était
rendu depuis quelque temps à Pageot, secondait
Knappe. Le général Laveaux commandait toute la province du
Nord. Villatte, homme de couleur, commandait la place
du Cap et le 1®' régiment des troupes franches formées
dans le Nord ; Pierre Michel et Léveillé, tous deux noirs,
commandaient, l'un le 2% l'autre le 5^ régiment des
troupes franches. Pierrot et d'autres chefs noirs qui
s'étaient soumis à la commission civile, formaient un
état-major. A l'ouest du Cap se trouvaient les paroisses de l'Acul,
du Limbe, de Plaisance, du Gros-Morne, du Port-Margot,
du Borgne, de Saint-Louis, du Port-de-Paix et de Jean294 ÉTUDES SUR L'aiSTOlPtE d'hAÏTI.
l'un le 2% l'autre le 5^ régiment des
troupes franches. Pierrot et d'autres chefs noirs qui
s'étaient soumis à la commission civile, formaient un
état-major. A l'ouest du Cap se trouvaient les paroisses de l'Acul,
du Limbe, de Plaisance, du Gros-Morne, du Port-Margot,
du Borgne, de Saint-Louis, du Port-de-Paix et de Jean294 ÉTUDES SUR L'aiSTOlPtE d'hAÏTI. Rabel, obéissant toutes encore à l'autorité nationale.
Dès le 6 septembre, le général Lasalle, gouverneur
général par intérim depuis la fuite de Galbaud, était
parti pour le Port-de-Paix d'où il se rendit à l'île de la
Tortue, sous prétexte du délabrement de sa saiité. Ce
vieillard, effectivement usé par l'âge, les maladies et la
boisson, avait reconnu son insuffisance à occuper sa
haute position. Il critiquait toutes les opérations des
commissaires civils, qui s'étaient vus forcés de ne le
charger d'aucune opération, et de se confier à Laveaux
seul : il en prit de l'humeur. Etant à la Tortue, il apprit
la capitulation du Môle et se porta un moment au Portde-Paix, avec la prétention de marcher contre cette ville.
S'étant retiré de nouveau dans cette petite île, il eut
l'indignité d'entamer une correspondance coupable avec
le Commodore Ford, dans laquelle il blâmait Sonthonax
d'avoir déclaré la liberté générale, en faisant les plus
grands éloges de la nation anglaise : sa première lettre
était du 29 septembre. La réponse de Ford, du 50, qui
l'engageait à se joindre à lui pour chasser les commissaires civils, le porta à lui adresser une seconde lettre, le
o octobre, pour lui demander un sauf-conduit afin de
pouvoir se rendre aux Etats-Unis. Mais le commodore lui
répliqua le 8, en lui refusant cet acte. Le même jour,
8 octobre, Lasalle rendit une proclamation, en sa quahté
de gouverneur général, où il désapprouvait officiellement
la mesure de la liberté générale (que cependant il avait
approuvée au Gap), enladéclavantprovisoire, attentatoire
à tous les droits de propriété. Il ordonna e\i outre aux troupes, aux tribunaux, aux citoyens, de méconnaître Tautorité de Sonthonax, etc. Il envoya cette proclamation à
Fard qui la fit impiimei' au Môle, d'où elle fut répandue [1795] ciiAHTUi: XII. 2\)ly dans toute la colonie. Enfin, il se rendit au Mùlc où, à
force de bassesse, il obtint un sauf-conduit du Commodore anglais et partit pour les Etats-Unis ; de là , il se
rendit en France où il déblatéra contre Sonlhonax et
Polvérel qui défendaient la cause de leur pays. Ainsi
termina sa carrière, un des vainqueurs de la Bastille ^ Telle était la situation de la province du Nord, au moment où Sonthonax allait la quitter pour passer dans
l'Ouest où sa présence devenait peut-être nécessaire, par
le séjour de Polvérel aux Cayes. Nous disons peiU-êlre,
afin d'examiner s'il n'y fit pas plus de mal que de bien.
Du reste, avant la mort de Dclpech, Polvérel l'avait
engagé à se rendre au Port-au-Prince où ils devaient se
réunir tous les trois.
ille ^ Telle était la situation de la province du Nord, au moment où Sonthonax allait la quitter pour passer dans
l'Ouest où sa présence devenait peut-être nécessaire, par
le séjour de Polvérel aux Cayes. Nous disons peiU-êlre,
afin d'examiner s'il n'y fit pas plus de mal que de bien.
Du reste, avant la mort de Dclpech, Polvérel l'avait
engagé à se rendre au Port-au-Prince où ils devaient se
réunir tous les trois. Quoi qu'il en soit, et bien que Lasalle fût tombé dans
le discrédit qu'attire à l'autorité, une vieillesse infirme
accompagnée du dérèglement des mœurs, sa proclamation
insensée ne laissa pas que de nuire beaucoup à la cause
de la France, par la désapprobation qu'il afficha contre
la grande mesure qui, seule, pouvait la garantir en augmentant les forces contre les Anglais et les Espagnols
coalisés. Cet acte contribua aux défections qui suivirent
de plusieurs paroisses ; il jeta de l'irrésolution dans les
esprits, et des doutes profonds sur les pouvoirs de la commission civile à cet égard. Il y en avait déjà assez, par le
souvenir des paroles imprudentes que les deux commis- ^ C'est par erreur que Ganan dit (t. A du Rapport, p. 550), qu'en partant
du Cap, Sonthonax laissa le commandement du Nord à Lasalle. Sonthonax ne
quitta le Gap que le 10 octobre, et c'est à Laveaux qu'il confia ce commandement en qualité de gouverneur général par intérim, par suite de la trahison
évidente de Lasalle. Nous avons pris ce reaseigneraenl dans le complc-rcndu
publié par Laveaux. ^gO ÉTUDES SUR L HI5T01KE D HAÏTI. saires prononcèrent à l'église du Cap et dans leurs proclamations. La connaissance acquise, par les papiers
anglais, du décret du 16 juillet qui les avait mis en accusation, vint augmenter ces doutes et cette irrésolution, et
pousser à la trahison. Il faut le dire à l'honneur du général Laveaux : sans sa fermeté, ses sentimens d'attachement à son pays, et le concours qu'il donna à la commission civile en cette circonstance, c'eût été fait de toute
la province du Nord. Le dévouemen t martial de Villatte,
au Cap, contribua puissamment aussi à préserver cette
province d'une défection totale. Le 8 octobie, avant de partir, Sonthonax nomma le
mulâtre Péré, son délégué en son absence. ïl rendit ensuite la proclamation suivante : Citoyens, Les Anglais de la Jamaïque viennent de desceuflre au Môle et à
Jtrémie, appelés par les enuemis de la République française; sans
forces, sans soldats, et sans autres moyens que la corruption, ils espèrent tout de la trahison et de la perfidie , ils espèrent tout des ennemis
que nous recelons encore au milieu de nous. Réunissons-nous, citoyens, pour repousser de toutes nos forces
l'esclavage et la mort Réunissez-vous, iiommes du 4 avril et du 29
août: le même sort vous menace tous^ on vous présente des fers] Jurez
tous de mourir plutôt que de les supporter: n'avez-vous pas pour
retraites vos mornes et vos forétsi Les lâches et féroces chefs de cette
poignée d'Anglais qui est descendue dans l'île, se sont annoncés
comme les exécuteurs des vengeances des émigrés-, n'attendez pas
d'eux qu'ils observent le droit des gens: c'est du sang qu'il leur faut,
c'est de l'or ([u'ils viennent recueillir.
tous de mourir plutôt que de les supporter: n'avez-vous pas pour
retraites vos mornes et vos forétsi Les lâches et féroces chefs de cette
poignée d'Anglais qui est descendue dans l'île, se sont annoncés
comme les exécuteurs des vengeances des émigrés-, n'attendez pas
d'eux qu'ils observent le droit des gens: c'est du sang qu'il leur faut,
c'est de l'or ([u'ils viennent recueillir. Conduits par les planteurs blancs, ils viennent sur nos rivages apporter des fers pour vous enchaîner. Souvenez-vous du succès de vos
frères de la Martini</ue; ils ont repoussé, ils ont battu le même ennemi qui vient infester nos côtes. Souvenez-vous que les Africains des
Montagnes-Bleues de la Jamaïque menacent sans cesse les Anglais, et [1795] cuAi'iTUt; xii. 2î)7 qu'au premier sigual (lue vous leur ferez, ils assureront rindépendance
de leurs frères. Dans ces circonstances, le coniiuissaire civil a ordonné et ordonne
ce qui suit : Article î"'. Déclarons tous les citoyens de la province du Nord en
état de réquisition permanente aux ordres des commissaires civils et
du commandant de ladite province, pour marcher contre l'ennemi 4. Il sera formé au Port-de-Paix un rassemblement composé en
entier des troupes de ligne, sous le commandement du généralLaveaux,
pour marcher contre la ville du Môle Cette proclamation, qui faisait un si noble appel au
dévouement des mulâtres et des nègres, leur exposait en
même temps les vérités palpables, pour ainsi dire, que
nous retrouverons un jour, appliquées contre les Français, dans une des proclamations relatives à la déclaration
de l'Indépendance d'Haïti: le même sort vous menace tous,
on vous présente des fers; n avez-vous pas pour retraites
vos mornes et vos forêts ? C'est, en effet, dans ces mornes
et dans ces forêts que se formèrent ces légions qui eurent
l'honneur de fonder une patrie pour ces enfans de l'Afrique. Le succès que les mulâtres et les nègres venaient
d'obtenir à la Martinique contre les Anglais, et que signale
Sonthonax à ceux de Saint-Domingue, est comparable au
souvenir rappelé de l'action héroïque de Delgresse,
emporté dans les airs avec les débris de son fort plutôt que
d'accepter desjers. Disons-le encore, cette proclamation de Sonthonax eût
paru plus éloquente, elle eût été plus persuasive, si ce
commissaire surtout n'avait pas faussé sa mission, par
l'étrange doctrine qu'il professa à son arrivée dans la
colonie. Les temps n'étaient plus les mêmes, les circonstances
avaient changé, il est vrai ; mais la masse des esprits ne 298 ETUDES SUR L HîSTOlRE D HAllî. pouvait, comme Sonthonax, saisir la vérité de cette nouvelle situation, lorsqu'une infinité de cœurs, imprégnés
du vil sentiment de l'intérêt personnel, inclinaient vers
la conservation de ce qu'ils croyaient être un droit de
propriété légitime, par l'abus séculaire de la loi illégitime
de la force. Et qu'on le comprenne bien ! ce n'est pas
une justification que nous préparons aux lâches défections qui vont suivre ; ce serait tout au plus une excuse,
si toutefois on pouvait jamais excuser des forfaits aussi
dégradans. C'est plutôt l'explication d'une situation, en
raison des faits antérieurs et actuels.
vers
la conservation de ce qu'ils croyaient être un droit de
propriété légitime, par l'abus séculaire de la loi illégitime
de la force. Et qu'on le comprenne bien ! ce n'est pas
une justification que nous préparons aux lâches défections qui vont suivre ; ce serait tout au plus une excuse,
si toutefois on pouvait jamais excuser des forfaits aussi
dégradans. C'est plutôt l'explication d'une situation, en
raison des faits antérieurs et actuels. Le 10 octobre, après sa proclamation, Sonthonax sortit
du Cap. Il était accompagné du général Laveaux et de
toutes les troupes européennes dont on pouvait dégarnir
la défense de cette ville. Une flottille les porta au Port-dePaix. Peu de temps après, des troupes franches, composées de nouveaux libres, sous les ordres du général
Pierrot, s'y rendirent par la voie de terre. Sonthonax laissa Laveaux au Port-de-Paix, le 16 octobre. Il le nomma gouverneur général par intérim, et
lui donna l'ordre d'organiser ses forces pour marcher
contre le Môle. Mais l'indiscipline, l'insubordination et la
longue habitude du pillage contractée par les nouveaux
libres qui, dans leur passage, commirent des désordres,
ne permirent pas à Laveaux de rien entreprendre contre
cette ville. N'ayant d'ailleurs que peu de munitions de
guerre, il jugea, en militaire prudent, qu'il ne fallait
pass'e xposer à un échec qui eût'cntraîné la perte de
toute la province du Nord, dans le moment où la défection gagnait tous les cœurs. Reconnaissant que la position
toute militaire du Port-dc-Paix lui offrait des chances [4793] ciLvrmŒ xii. '2 favorables pour repousser toute attaque de la part des
Anglais, il se borna à s'y tenir sur la défensive en fortifiant encore cette position naturelle. Lincendie du
Cap, la perte des munitions de guerre et de bouche qui
avait accompagné et suivi la révolte de Galbaud, la
guerre extérieure contre les Anglais, maîtres de la mer,
la guerre intérieure contre les Espagnols et leurs auxiliaires : tout lui commandait l'inaction sur le point militaire qu'il occupait, et qui pouvait du moins recevoir
de l'île de la Tortue, les provisions alimentaires dont il
avait besoin pour ses troupes. îl subit néanmoins les
plus grandes privations dans ce lieu, il les supporta ainsi
que ses braves soldats, avec une constance héroïque ;
mais il y recueillit le fruit de son calcul judicieux. 11
était si convaincu de sa justesse, qu'il refusa plusieurs
fois d'obéir aux injonctions dictatoriales de Sonthonax,
qui finit par se rendre à ses objections, fondées sur urî
ordre de choses que ce commissaire ne pouvait pas entendre comme lui. Sonthonax s'était fait accompagner par Martial Besse,
à la tête d'une cavalerie qui passa par les communes situées entre le Cap et le Port-de-Paix. Brave militaire,
mais enclin à tous les genres d'excès, Martial Besse y
traça l'exemple des désordres qui s'ensuivirent. En passant au Gros-Morne, Sonthonax appela près de lui
A. Chanlatte, de Plaisance où Polvérel l'avait laissé. A son arrivée aux Gonaïves, il y trouva G. Bleck.
Emmenant A. Chanlatte avec lui, Sonthonax éleva Bleck
au grade de chef du i^^ bataillon de la légion de l'Egalité
de l'Ouest, et lui confia le commandement qu'avait Chanlatte.
désordres qui s'ensuivirent. En passant au Gros-Morne, Sonthonax appela près de lui
A. Chanlatte, de Plaisance où Polvérel l'avait laissé. A son arrivée aux Gonaïves, il y trouva G. Bleck.
Emmenant A. Chanlatte avec lui, Sonthonax éleva Bleck
au grade de chef du i^^ bataillon de la légion de l'Egalité
de l'Ouest, et lui confia le commandement qu'avait Chanlatte. 300 lÎTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. Il poursuivit sa route et arriva à Saint-Marc dans les
derniers jours d'octobre. On a vu précédemment que lors du passage de Polvérel, au mois d'août, Gonaïves attendait les Espagnols et
lesbingarids commeleMessie, selonson expression. Quand
ils s'emparèrent de la Marmelade et d'Ennery, cette ville
était sur le point de trahir ; mais A. Chanlatte l'en avait
empêchée, en reprenant Ennery. C'était dans ces circonstances que Bleck y était arrivé avec cent quarante
hommes de la légion : il prit aussi le commandement de
quelque troupes européennes sous les ordres directs de
leur officier, nommé Masseron. Le 5 octobre, les Anglais parurent devant le port des Gonaïves qu'ils sommèrent de se rendre ; mais sur le refus de Bleck, ils canonnèrent cette ville inutilement. Dépourvu de munitions, Bleck en avait auparavant demandé à Savary, qui
lui envoya huit cents livres de poudre ; mais, après cette
affaire, il se refusa à lui en envoyer encore, malgré toutes
les réquisitions de Bleck à ce sujet. Bleck rendit compte
de ces refus à Sonthonax, lors de son passage aux Gonaïves. Savary, en effet, avait déjà commencé les trames de
la^ conjuration qui livra Saint-Marc aux ennemis de la
république. C'est à Saint-Marc que s'étaient manifestées les idées
des colons de l'assemblée générale pour l'indépendance
de Saint-Domingue ; mais là aussi, après la dispersion
ou la dissolution de cette assemblée, s'était formée la
plus forte ligue des contre-révolutionnaires opposés à » Compte rendu à Bauvais, en 1795, par G. Bleck.
, avait déjà commencé les trames de
la^ conjuration qui livra Saint-Marc aux ennemis de la
république. C'est à Saint-Marc que s'étaient manifestées les idées
des colons de l'assemblée générale pour l'indépendance
de Saint-Domingue ; mais là aussi, après la dispersion
ou la dissolution de cette assemblée, s'était formée la
plus forte ligue des contre-révolutionnaires opposés à » Compte rendu à Bauvais, en 1795, par G. Bleck. [1795] CHAIMTUK \ii. 301 son osprit. D'accord avec ceux de la Croix-dcs-Bouqucls
(jui caressaient les hommes de couleur, ils s'étaient 'empressés d'accéder aux concordats de 4791, par des concordats semblables dans lesquels figurèrent Savary et ses
frères. Saint-Marc devint le refuge des pompons blancs
du Port-au-Prince, poursuivis par les partisans de l'indépendance. Leur feinte sympathie pour les hommes de couleur de tout le quartier de TArtibonite leur gagna cette
classe; tant par le besoinqu'elle avait d'eux pour triompher
de ses persécuteurs, que parce qu'en général elle y était
moins imbue de la politique que suivaient Pinchinat,
Bauvais et les autres hommes de couleur de l'Ouest. La
nécessité de s'allier aux contre-révolutionnaires devint
encore imminente, quand Borel et Dumontellier exerçaient leurs déprédations et leurs crimes dans la plaine
de l'Artibonite. C'est alors que Pinchinat sortit du Mirebalais pour venir former à la Petite-Rivière d'abord^
et ensuite à Saint-Marc, le conseil de paix et d'union où
entrèrent les quatre paroisses de Saint-Marc, des Gonaïves, des Vérettes et de la Petite-Rivière, en mars et
avril 1792. Quoique dissous par les commissaires civils,
en octobre suivant, l'esprit de ce conseil subsista néanmoins dans ces lieux. On se rappelle que lors du passage à
Saint-Marc, de Polvérel et Ailhaud, J.B. Decoigne et Roi
de la Grange tentèrent la formation d'une nouvelle coalition contre-révolutionnaire. Enfin, au mois d'août 1795,
c'est encore dans l'Artibonite que se formait le triumvirat
de Guyambois, de Jean François, de Biassou, dissous à
temps par Polvérel.
, l'esprit de ce conseil subsista néanmoins dans ces lieux. On se rappelle que lors du passage à
Saint-Marc, de Polvérel et Ailhaud, J.B. Decoigne et Roi
de la Grange tentèrent la formation d'une nouvelle coalition contre-révolutionnaire. Enfin, au mois d'août 1795,
c'est encore dans l'Artibonite que se formait le triumvirat
de Guyambois, de Jean François, de Biassou, dissous à
temps par Polvérel. Il aurait suffi peut-être de ces précédons, pour expliquer cette constante tendance des hommes de couleur
de cette partie de la province de l'Ouest, à s'organiser 502 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hAÏTI. en dehors de toute autorité nationale, si d'autres motifs
n'existaient pas. Qu'on ne perde pas de vue, en effet, la pétition des
habitans de Saint-Marc à Sonthonax, en mars 1795;
qu'on se rappelle ensuite la récente désapprobation publique de Polvérel, donnée à la proclamation de son
collègue du 29 août, et l'interdiction qu'il mit à sa publication dans toute la province de l'Ouest et dans celle
du Sud ; le désaccord connu de tous, de Delpech avec
ses collègues. Après cela, que l'on considère quelle influence dut exercer sur le sentiment de l'intérêt personnel, parmi les nègres et mulâtres anciens libres, la
conduite des officiers français traîtres à leur patrie, et
celle des premiers généraux noirs du Nord, Jean François, Biassou et Toussaint Louverture, qui restaient
toujours attachés à la cause de l'Espagne, qui se refusaient
à accepter le glorieux et honorable titre de citoyen français et la liberté générale pour leurs frères, qui con-r
viaient tous les commandans militaires à la trahison, qui
secondaient si puiswsamment les colons, les émigrés, unis
aux Anglais, pour s'emparer de Saint-Domingue, chasser
les commissaires civils et rétablir l'esclavage. Joignez à
toutes ces considérations, l'inconcevable décret d'accusation lancé contre ces commissaires, parce qu'ils avaient
été envoyés dans la colonie par Brissot, Cîavière, Rolland
et leurs amis, tous Amis des noirs. Quand ces défenseurs
des noirs dans l'assemblée nationale de France étaient
accusés et emprisonnés, et que les représentans de leurs
idées, de leurs sentimens philantrepiques, à Saint-Domingue, étaient appelés à partager leur sort affreux» ne
fallait-il pas toute l'élévation d'âme des Pinchinat, des
Bauvais, des Riuaud, des Chanlatte, des Montbrun, des
ère, Rolland
et leurs amis, tous Amis des noirs. Quand ces défenseurs
des noirs dans l'assemblée nationale de France étaient
accusés et emprisonnés, et que les représentans de leurs
idées, de leurs sentimens philantrepiques, à Saint-Domingue, étaient appelés à partager leur sort affreux» ne
fallait-il pas toute l'élévation d'âme des Pinchinat, des
Bauvais, des Riuaud, des Chanlatte, des Montbrun, des [171)3] CHAPITKE \1I. r>05 Villattc, héritiers des sentimens gciicrcux de Chavannc,
pour comprendre l'avenir de leur race dans ce pays ,
pour entourer Polvérel et Sonthonax de leur affection et
de leur concours dans l'accomplissement de leur œuvre? Sans doute, nous comprenons ce qu'a dû ressentir la
commission des colonies, où se trouvaient des hommes
tels que Grégoire, ce constant ami des noirs, Garran de
Coulon, cet impartial écrivain, lorsqu'elle faisait son judicieux Rapport à la convention nationale, et qu'elle
constatait les torts des hommes de couleur qui trahirent
la cause de la liberté générale, à cette époque de honteuse mémoire pour ces traîtres ; car nous-même, qui écrivons ces lignes soixante ans après ces faits, nous pouvons
à peine contenir notre indignation. Mais nous nous sommes imposé la mission de l'historien, qui consiste à
mettre sous les yeux de la postérité toutes les considérations qui peuvent faire absoudre ou condamner les acteurs de ces temps reculés. Nous le répétons, nous ne les
justifions point, nous expliquons leur conduite. Précédemment, nous avons exprimé notre appréciation
du caractère et des sentimens de Savary aîné. Dans les
circonstances dont s'agit, nous croyons encore que ce fut
à sa funeste influence sur les hommes de couleur du
quartier de l'Artibonite, qu'on dut les défections qui y
eurent lieu. Afin de masquer la conspiration qu'il ourdissait, il persuada Sonthonax qu'on formait un complot
pour l'assassiner: c'était un moyen que probablement
il imagina pour éloigner ce commissaire de Saint-Marc
où sa présence le gênait. Garran rapporte que « les dé-
» clarations que Sonthonax a produites pour constater
» ce fait sont très-informes ; et l'on sait, ajoute-t-il,
» combien de pareils actes sont suspects, surtout dans S04 ÉTUDES SUR l'hISTOIUE d'iIAÏTI. » l'exaltation de tous les sentimens que produit la révow lution. Polvérel s'est toujours plaint de ce que cette
» affaire n'avait pas été suffisamment éclaircie... On en-
» trevoit dans une lettre fort lona^ue, mais assez obscu-
» rément conçue, que le complot (si complot il y a eu)
» fut tramé par le parti des pompoiis blancs... Mais quel-
» que déplorable qu'il soit d'être réduit à chercher de
» nouvelles perfidies au milieu de la trahison elle-même,
» on ne remplirait pas la pénible tâche qu'on s'est im-
» posée, si l'on ne disait pas que la sincérité de Savary
» n'est pas entièrement exempte de soupçons dans cette
» circonstance, et qu'il n'est pas impossible qu'il ait
» recouru au stratagème d'un complot imaginaire pour
» effrayer Sonthonax, et rendre plus facile par sa retraite
» l'exécution de la trahison trop réelle qu'on méditait
» dès lors à Saint-Marc, pour se soustraire aux lois delà
» république * . »
si l'on ne disait pas que la sincérité de Savary
» n'est pas entièrement exempte de soupçons dans cette
» circonstance, et qu'il n'est pas impossible qu'il ait
» recouru au stratagème d'un complot imaginaire pour
» effrayer Sonthonax, et rendre plus facile par sa retraite
» l'exécution de la trahison trop réelle qu'on méditait
» dès lors à Saint-Marc, pour se soustraire aux lois delà
» république * . » Soupçonnant les sentimens de Savary, Sonthonax lui
ordonna les arrêts chez lui ; mais là encore, Savary lui
adressa une lettre anonyme qui semblait dénoncer le
complot formé de l'assassiner lui-même avec ce commissaire, à qui il écrivit en même temps les plus grandes
protestations d'attachement. Sonthonax qui se croyait
réellement en danger, écrivit à Lapointe, maire et commandant mihtaire à l'Arcahaie, de venir à son secours ;
il avait la plus grande confiance en ce dernier qui, toujours, avait paru très-dévoué aux commissaires civils. A
son arrivée à Saint-Marc, Lapointe engagea Sonthonax ■• Laveaux, dans son compte-rendu, en affirmant que le complot a existé, a
osé accuser G. H. Vergniaud, son antagoniste, d'y être entré pour assassiner
Sonthonax. On est peiné de voir qu'un si brave militaire n'ait jamais su se
défendre de tout sentiment de haine. Nous aurons bien d'autres choses à dire
àc lui, sous ce rapport. Nous verrons sa conduite en 1795 et 1796. [1795] CilAtMTUl' MI. '-lO:'} à dégager Savary des aneîs qu'il gardait encore ; ce qui
eut lieu. Lapointe lui-même tramait aussi ! Escorté par Martial Bcsse, A. Chanlatle et Lapoiule,
Sonthouax quitta Saint-Mai'c, le eœorirriîéde toutes les
perfidies qu'il y remarqua, et se rendit au Port-au-Prince
en traversant l'Arcahaie. Avec le caractère ardent qu'avait Sonthonax, il était
difficile qu'il ne commît pas au moins des imprudences
dans un pareil moment. Voyant que des hommes de
couleur, tels que Savary et quelques autres, répugnaient
à accepter franchement la liberté générale comme la seule
mesure de saîut pour la colonie, il dit, a ce qu'assurent
lestraditionsdu pays, soit à Christophe Mornet ouà Gabriel
Lafond, deux noirs anciens libres : « Si j'avais ta peau,
^ Rassurerais pour toujours la liberté des noirs, qui a une
» foule d'ennemis. » Ce propos, rapporté par ces mêmes
noirs aux hommes de couleur de Saint-Marc, déjà disposés
à la trahison, leur parut une sorte d'appel à la distinction
des couleurs, nne excitation à la défiance contre eux. Un autre événement vint fortifier ces préventions.
Presque au même moment oii Sonthonax quitta SaintMarc (il en était parti le 8 novembre), un soulèvement
des noirs des environs de cette ville eut lieu. On prélendit que c'était à la suggestion d'une personne qui accompagnait le commissaire. Les noirs menaçaient de se ruer
contre les hommes de couleur qui, disaient-ils, ne voulaient pas qu'ils fussent libres. Certes, ils avaient raison
de le dire ; car les trames qu'on ourdissait tendaient à les
replacer dans l'esclavage. Mais les noirs avaient-ils besoin
d'une suggestion pour reconnaître cette coupable intention ? N'étaient-ils pas assez perspicaces pour la découvrir,
à travers toutes les menées des blancs contre-révplutionT. 11. 20
menaçaient de se ruer
contre les hommes de couleur qui, disaient-ils, ne voulaient pas qu'ils fussent libres. Certes, ils avaient raison
de le dire ; car les trames qu'on ourdissait tendaient à les
replacer dans l'esclavage. Mais les noirs avaient-ils besoin
d'une suggestion pour reconnaître cette coupable intention ? N'étaient-ils pas assez perspicaces pour la découvrir,
à travers toutes les menées des blancs contre-révplutionT. 11. 20 506 ÉTUDES SUR l'histoire d'îIAÏTI. naires qui entraînaient les hommes de couleur dans leur
projet ? A moins de supposer une âme atroce à Sonthonax,
nous ne pouvons pas plus croire qu'il fit insinuer cette
idée aux noirs, que nous ne croyons que des hommes de
couleur, et même des blancs, voulurent poignarder ce
commissaire. Sonthonax, selon nous, avait bien pu tenir
le propos que nous venons de rapporter, parce qu'avec
son génie révolutionnaire, il pensait tout ce qu'un noir
de la trempe de son caractère, éclairé comme lui, aurait
pu exercer d'influence sur sa classe dans les conjonctures
où se trouvait la colonie ; et c'est là le sens que nous
trouvons dans ces paroles. Mais autre chose serait de sa
part, de provoquer les noirs à l'assassinat des hommes de
couleur dans cette partie, lorsqu'il devait sentir le besoin
extrême qu'avait la commission civile de cette classe,
pour résister efficacement contre les colons et leurs auxiliaires. Sonthonax, enfin, n'était pas un barbare : il a eu
assez de pouvoir pour faire périr ses ennemis, et il n'en
arien fait, malgré son caractère ardent et emporté. Il
faut se défier des accusations répandues par les traîtres
dont il contraria les desseins perfides. Quoi qu'il en soit, le 10 novembre, Savary lui écrivit
une lettre où il lui disait : « Aujourd'hui dimanche, un nombre considéra bled'Afri-
» cains se sont rendus en ville et voulaient absolument
» piller et incendier. La consternation était générale.
» Quelqîiun de votre suites' étailavrêté sur la route, etavait
» dit hautement aux Africains </?f'i fti/ égorger tons les
» mîf/fl/res.Cettedoctrine,prêchée à voîre passage et sur
» les traces de votre voiture, nous serait devenue funeste,
» sinousn'avionspasété surnosgardes. Si nous n'avons [1793] ciiAi'iTiîE XII. 307 » la protection des délégués de la république pour ar-
» rêler les anlhropophages que l'envie loiirmenle, nous
» serons tous réduits au plus cruel désespoir... Des
» hommes sages que j'ai envoyés sur diverses habitations
» voisines ont fait rentrer les Africains dans l'ordre avec
» la douceur. Ceux qui étaient en ville en sont sortis, et
)> j'espère que, d'ici à l'autre dimanche, avec les forces que
» vous m'avez promises, nous saiwerons non- seulement
» le quartier de Saint-Marc, mais encore des Vérettes et
» de la Petite-Rivière. »
duits au plus cruel désespoir... Des
» hommes sages que j'ai envoyés sur diverses habitations
» voisines ont fait rentrer les Africains dans l'ordre avec
» la douceur. Ceux qui étaient en ville en sont sortis, et
)> j'espère que, d'ici à l'autre dimanche, avec les forces que
» vous m'avez promises, nous saiwerons non- seulement
» le quartier de Saint-Marc, mais encore des Vérettes et
» de la Petite-Rivière. » Selon Savary, voilà les Africains apaisés par la douceur cf hommes sages. Mais le 12 novembre, il écrit une
nouvelle lettre à Sonthonax où il lui dit : c< Le plus horrible des complots s'exécute contre nous.
« Les Africains, h. qui nous n'avons fait que du bien, ont
» été trompés et soulevés pour nous égorger. Déjà quel-
» ques-uns de nos frères du 4 avril ont été victimes. Ils
» sont obligés de se retirer en ville pour y trouver leur sa-
» lut ; venez, citoyen commissaire, promptement à notre
» secours, sans quoi nous sommes perdus. Depuis cinq
» jours, personne ne dort ; des personnes de confiance
» que j'ai envoyées à l'Arlibonite m'assurent que si nous
» prenons de promptes mesures, nous pouvons encore
» empêcher la dévastation de notre plaine. Cestleparti
» que je vais prendre, en appelant les paroisses voisines.
» Jusqu'ici il n'y a encore rien de brûlé ; mais plusieurs
n personnes ont été égorgées. » Quelle affreuse duplicité ressort de ces deux lettres !
Quelle combinaison machiavélique ! Par ces lettres,
Savary lui-même s'est donné la peine de comparaître au
jugement sévère de la postérité, qui ne peut que flétrir
sa mémoire. Selon nous, ce quelqu'un de la suite de Son308 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. tlionax, qu'il ne nomme pas, cet anthropophage que l'envie
tourmente, n'est autre qu'A. Chanlatte, dont il était luimême envieux el jaloux, qui, au passage de Polvérel et
Ailhaud, avait su neutraliser sa malveillance pour ces
commissaires, et qui exerçait réellement plus d'influence
que lui à Saint-Marc, surtout parmi les noirs qu'il calma
à cette époque. On doit se rappeler aussi le propos que
Lasalle rapporte dans son écrit, et qu'il dit lui avoir été
tenu par Savary contre A. Clianlatte \ îl est évident qu'en écrivant ces lettres à Sontlionax,
Savary se préparait une justification pour la trahison
qu'il va bientôt commettre, qu'il annonce même en disant qiiil va prendre de promptes mesures en appelant
les paroisses voisines. Ces mesures, c'est la coalition qui
va surgir de l'acte intitulé Résistance à l'oppression, signé
à Saint-Marc le 15 novembre, le lendemain de sa dernière lettre, par les citoyens des paroisses de Saint-Marc,
des Vérettes et de la Petite-Rivière. Qu'on ne s'étonne
pas du machiavélisme de ce mulâtre, qui avait reçu de si
bonnes leçons en ce genre de la part des blancs, qui était
lui-même un liomme instruit ; car la vie politique de Toussaint Louverture nous offrira aussi plus d'une preuve de
cet affreux système, comme pour démontrer la facile aptitude des hommes de toutes couleurs à l'adopter, lorsque le sentiment du juste ne domine pas dans leur
cœur.
de la Petite-Rivière. Qu'on ne s'étonne
pas du machiavélisme de ce mulâtre, qui avait reçu de si
bonnes leçons en ce genre de la part des blancs, qui était
lui-même un liomme instruit ; car la vie politique de Toussaint Louverture nous offrira aussi plus d'une preuve de
cet affreux système, comme pour démontrer la facile aptitude des hommes de toutes couleurs à l'adopter, lorsque le sentiment du juste ne domine pas dans leur
cœur. Lisons l'acte que nous venons de signaler. RÉSISTANCE A l'opPRESSION. Les citoyens des paroisses de Saint-Marc, des VéreUes et de la PetiteRiviore, Réunis ensemble sur la place publique de la ville de Saint-3Iarc ; ' Voyez le chapitre 7 de ce livre. [1795] ciïAriTRE MI. 500 justemcnl alarmés des progrès que laittous les jours, dans la colonie,
le système dévastateur apporté par deux hommes avides et sanguinaires; non moins justement indignés des mesures atroces qu'ont employées ces despotes, pour consommer leur projet de destruction, ont
enfin ouvert les yeux : ils ont vu l'abîme qui se creusait sous leurs pas,
et qui ne tarderait pointa les engloutir tous, sans distinction, s'ils ne
se hâtaient d'opposer une digue à ce torrent. Pour parvenir plus sûrerement à ce but désirable, ils se sont réunis fraternellement, \io\yv
aviser, tous ensemble, aux justes mesures que la circonstance nécessite,
et les mettre à exécution avec des moyens capables d'en imposera ceux
qui seraient assez insensés, ou assez féroces pour contrarier des hommes qui ne s'occupent que de leur conservation et de celle de leurs
semblables. En conséquence, les citoyens susdits et soussignés, après mûre délibération : Considérant que l'un des droits de l'homme, peut-être le plus
saint et le plus précieux, est h Résistance à l'oppression; que les
actes des commissaires civils PoJvérel et Sonlhonax, envoyés dans cette
malheureuse contrée pour y rétablir l'ordre et la tranquillité publique,
ont toujours eu un but, une tendance et un effet directement opposé à
leur mission, puisqu'après la destruction de toutes les autorités conservatriiCes, leur soin principal a été de ranimer entre les hommes
libres des haines et des divisions déjà éteintes, et d'établir, au moyen
de cette politique des tyrans, une domination caractérisée par la rapacité
de ceux qui l'exerçaient, la ruine et l'humiliation de ceux sur lesquels
■elle pesait ; Considérant que c'est au succès de cette odieuse politique, qu'est
due la ruine de la province du Nord, dans laquelle il n'existe plus un
homme libre ; et que le sort de cette malheureuse province est celui
réservé et projeté pour les deux autres, ainsi que le prouvent du reste la
proclamation du commissaire Sonthonax, du 29 août, cellesde Polvérel,
des 4 et 10 septembre et 1" octobre, dans l'une desquelles, celle du
je'' octobre, il érige le vol, le pillage et l'assassinat eu maxime et
presque en devoir ; el l'atroce comédie qu'il a donnée au Port-auPrince, le 21 septembre dernier, et qu'il a fait renouvellerdans les
paroisses de Saint-Marc, des Véreltes et de la Petite-Rivière;
ax, du 29 août, cellesde Polvérel,
des 4 et 10 septembre et 1" octobre, dans l'une desquelles, celle du
je'' octobre, il érige le vol, le pillage et l'assassinat eu maxime et
presque en devoir ; el l'atroce comédie qu'il a donnée au Port-auPrince, le 21 septembre dernier, et qu'il a fait renouvellerdans les
paroisses de Saint-Marc, des Véreltes et de la Petite-Rivière; Considérant que l'affranchissement général des esclaves n a j amais
été le vœu de la France ; que le pouvoir de le prononcer n a jamais
faiù partie de teux accordés aux commisaires envoyés dans les coloiiies ; que cette vérité est démontrée jusqu'à l'évidence, par le soiu Sîtr ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. province du Nord, le 29 août, n'était pas libre ; par le soin qu'il a eu
de ne pas prendre la même chose sur lui, dans l'Ouest et dans le
Sud ; que les moyens qu'il a pris pour atteindre le même but, plus
adroits que celui employé par Sonthonax, ne sont par là même qu'un
raffinement de tyrannie, puisqu'il se mettait personnellement à l'abri
des reproches de cet impardonnable attentat, en donnant à la France,
pour le vœu spontané des colons, une demande qu'il les a forcés de
signer et dont il a dicté la formule, qui est la même pour tous les
quartiers ; que cette conduite de la part de ces deux hommes est évidemment excédante de leur autorité ; qu'elle n'a pour but que d'enlever à la France la possession de celte colonie, puis qu un pays d' ^mérique, peuplé exclusifement d^ Africains, de noirs, ne serait plus une
colonie française ; Considérant enfin, que ces deux agens de destruction ont été euxmêmes frappés de nullité par la convention nationale, qui les a décrétés
d'accusation, dès le i6 juillet dernier; qu'à tout moment on doit s'attendre à recevoir officiellement, et ce décret et les instructions des
comités de sûreté publique et des colonies pour son exécution ; que
dès lors, et par ce fait seul, ils sont, depuis ce décret, sans qualité et
déchus de toutes fonctions^ de toute autorité ; Ont arrêté et arrêient entre eux ce qui suit : Lesdiis citoyens des paroisses de Saint-Marc, des Vérettes et de la
Petite-Rivière, s'unissent et se coalisent fraternellement entre eux,
pour résister à toute oppression et à l'introduction de tout nouvel ordre
de choses ou nouveau système qui n'émanerait pas directement de
l'autorité nationale. Ils protestent formellement contre Vacte pw^Zic qui aeu lieu à SaintMarc, aux Vérettes et à la Petite- Rivière, par lequel ils ont déclaré
affranchir les esclaves, et invitent les commisaires civils à solliciter
de la France l'affranchissement universel ; ledit acte exprimant un
vœu qui n'a jamais été dans leur cœur ^ et cette ombre d'assentiment
ayant été arrachée à la faiblesse par la tyrannie. Ils protestent également contre toute ratification ou autre disposition tendant à l'affranchissement général, qui émanerait de la convention nationale, en tant
qu'elles résultent de l'astucieuse et perfide machination dont cet acte
a été le premier ressort .
solliciter
de la France l'affranchissement universel ; ledit acte exprimant un
vœu qui n'a jamais été dans leur cœur ^ et cette ombre d'assentiment
ayant été arrachée à la faiblesse par la tyrannie. Ils protestent également contre toute ratification ou autre disposition tendant à l'affranchissement général, qui émanerait de la convention nationale, en tant
qu'elles résultent de l'astucieuse et perfide machination dont cet acte
a été le premier ressort . Ils déclarentêtre parfaitement et en tout, soumis à la volonté nationale; mais à la volonté nationale exprimée par des organes, et
mise en action par des agens purs et incapables de la déguiser et delà [1795] CHAI'ITUE XII. 311 dénaturer. Ils cxéculeront a(^ec respect tous les décrets de la nation;
Is lui vouent solennellement attachement et obéissance ; et en même
temps, haitie et résistance aux ordres et aux projets qui ne seraient
que le fruit delà volonté particulière. Attendu l'urgence des circonstances, ils resteront en armes jusqu'à
ce qu'ils puissent les déposer, sans crainte pour leurs propriétés et
pour leur sûreré individuelle; ils couvriront et protégeront toutes les
paroisses entrées dans la coalition; se prêteront à cet effet, en cas de besoin, secours et assistance mutuels, comme étant tous frères et n'ayant
tous qu'un même intérêt à défendre: celui de la famille commune. Le travail des ateliers^ la répression des motwemens qui pourraient
s'y élever., le maintien du respect dû par les esclaves aux hommes
libres ei de l'obéissance à leurs maîtres, entreront particulièrement
dans le nombre des objets confiés à leur vigilance et à leur protection.
Ils déclarent que leur but, en prenant les armes, et en les gardant,
n'est que de conserver leur existence ; de sauver et rétablir leurs propriétés. Ils n'en veulent point a celles des autres ; ils rCont d'autres
ennemis que ceux de la République française. Tous leurs voisins n'éprouveront de leur part qu'humanité et justice ; ils ne leur demandent
que réciprocité de sentiment. Le seul titre de Français la leur assure
de la part de citoyens français. Ils déclarent détester et vouera l'exécution, les déportations, exils
et bannissemens arbitraires ordonnés par Polvérel et Sonthonax ; tous
ceux qui en ont été victimes sont invités, au nom du patriotisme, à
revenir dans leurs foyers; ils y trouveront sûreté et protection, leurs
biens leur seront remis et rendus, et toutes séquestrations qui en auraient été faites sont, dès à présent, nulles et comme non avenues. Les
procureurs des communes cesseront de prêter leur ministère à de telles
vexations. Le présent article est commun à tous les habitans et propriétaires des paroissesde la coalition qui, n'ayant pas été déportés., se
seraient retirés chez une puissance étrangère pour se soustraire à la
tyrannie, et que l'on appelle mal à propos etraaiignementdes émigrés,
tandis que ce ne sont que des réfugiés; et attendu que tout citoyense
doit à son pays, et que les malheurs de Saint-Domingue sont dus, en
grande partie, à l'absence des propriétaires, des hommes intéressés à
conserver : tous les re/wgies ci-dessus mentionnés, qui ne se rendraient
pas à cette invitation, dans un délai de six mois, pour ceux qui sont à
la Nouvelle-Angleterre, et de trois semaines, pour ceux qui sont sur
qu'a eu Polvérel de déclarer que son collègue, en le proclamant dans la
doit à son pays, et que les malheurs de Saint-Domingue sont dus, en
grande partie, à l'absence des propriétaires, des hommes intéressés à
conserver : tous les re/wgies ci-dessus mentionnés, qui ne se rendraient
pas à cette invitation, dans un délai de six mois, pour ceux qui sont à
la Nouvelle-Angleterre, et de trois semaines, pour ceux qui sont sur
qu'a eu Polvérel de déclarer que son collègue, en le proclamant dans la 312 ÉTUDES suii l'histoire d'haïti. le lorritoire espagnol, seront censés avoir abdiqué la qualité de citojen français et leur patrie : en conséquence, leurs biens confisqués
au profit de la république. (înconséquence des hommes La déiestaiion ci -dessus prononcée s'étend également aux incarcérations arbitraires ; en conséquence les prisons des paroisses de la
coalition seront ouvertes, sans autre formalité, aux hommes de condition libre qui y seraient détenus, hors les cas déierminés et sous les
formalités prescrites par la loi. A cet effet, lesdits citoyens, immédiatement après la signature du présent traité, nommeront par acclamation,
deux commissaires pour compulser les registres de la geôle de SaintMarc et ordonner l'élargissement des citoyens qui se trouvent dans le
cas ci-dessus indiqué ; et le semblable sera pratiqué pour lès autres
paroisses de la coalition, dans le plus bref délai, à la diligence des municipalités de chaque lieu. Et pour d'autant plus cimenter la bonne et franche union qui règne
entre tous lesdits citoyens ; pour d'autant plus déjouer et annihiler la
perfide politique des commissaires Polvérel et Sonthonax, qui n'a
jamais tendu qu'à diviser les honmies libres ; pour d'autant plus démontrer qu'une seule volonté guide tous les citoyens des paroisses
coalisées, et qu'aucun d'eux ne veut connaître d'autre distinction
politique, que celle de l'homme libre à Cesclave ; la loi du 4 avril 1792
a été de nouveau lue publiquement, et tous les soussignés ont juré par
acclamation, de l'exécuter avec un religieux et éternel respect. Elle sera
de plus affichée dans l'endroit le plus apparent de l'église, de la municipalité et du tribunal de justice de chacune des paroisses : l'influence
de la religion, puisque tous ont fait serment d'y être fidèles, devant
se mêler à l'autorité civile et temporelle, pour son entière exécution. Le présent traité sera envoyé à toutes les paroisses de la colonie,
avec invitation d'y accéder. Il sera do plus adressé à la convention nationale, au conseil exécutif
et aux 8.^ départemens. Fait à Saint-Marc, le 13 novembre 1795, l'an II de la République
française. (Exemplaire tiré des archives de Santo-Domingo. ) Nous avons transcrit cette pièce tout au long, pour
faire connaître sur quels fondemens s appuyait la coalition de Saint-Marc, à laquelle vont se réunir plusieurs
autres paroisses du Nord et de l'Ouest. On conçoit quelle indignation dut éprouver Sonthonax [179o] ciiArnuE \u. ,'13 en la lisant. Avant do parler des actes qu'elle lui sui^-
géra, examinons ce que nous y voyons. Savary fut lei premier à signer ce document. Ce mulâtre se fît une sorte de gloire à se placer au pr-emier
rang, en tête des infâmes qui protestaient contrôla liberté
générale déclarée en faveur de cinq cent mille noirs
Il ne vit plus en eux des frères auxquels il devait s'intéresser. Désormais, ses frères, ce sont les blancs auxquels il s'unissait pour rétablir l'esclavage
examinons ce que nous y voyons. Savary fut lei premier à signer ce document. Ce mulâtre se fît une sorte de gloire à se placer au pr-emier
rang, en tête des infâmes qui protestaient contrôla liberté
générale déclarée en faveur de cinq cent mille noirs
Il ne vit plus en eux des frères auxquels il devait s'intéresser. Désormais, ses frères, ce sont les blancs auxquels il s'unissait pour rétablir l'esclavage Et qu'importe que l'affranchissement général des esclaves nefut jamais le vœu de la France, que Polvérel et
Sonthonax ne reçurent jamais le pouvoir de le prononcer?
La France eut- elle jamais le droit de violer les saintes lois
de la nature, qui veut que tous les hommes soient libres?
Le régime colonial n'était-il pas une longue oppression
imposée par la force, par l'abus des lumières des peuples européens contre la race africaine? Les commissaires civils n'étaient-ils pas suffisamment autorisés, par
Dieu lui-même, à briser les fers des infortunés qui gémissaient sous cette oppression ? Sans ces commissaires
civils, sans leur fermeté à soutenir la lutte contre les colons de toutes nuances d'opinions, l'infâme Savary eût-il
pu se dire l'égal des blancs à Saint-Domingue ? Qu'importait donc à ces commissaires l'autorisation de la convention nationale, pour faire jouir les noirs des mêmes
droits que leurs descendans ? Oui, ils étaient accusés ; et par qui? par ceux qui ne
trouvèrent jamais des termes assez durs pour exprimer
leur mépris pour ces descendans des noirs, des fers assez
lourds pour appesantir les chaînes de ces noirs. Ils
étaient t/ecréfés d'accusation ; et par qui ? par les hommes
sanguinaires qui désolaient leur propre pays par des 514 ÉTUDES SUR l'iiistoire d'iiâïti. proscriptions, qui versaient le sang des patriotes les plus
purs, des vieillards, des femmes, des enfans ; qui eussent
fait verser le sang de Polvérel et de Sonthonax, comme
complices de Brissot et des Girondins, sans l'heureuse
révolution qui affranchit la France elle-même de l'oppression sous laquelle elle gémissait. Ah ! Polvérel avait raison de dire qu'il était temps de
vider la grande querelle entre les droits de lliomme et les
oppresseursde l'humanité, qu elle finirait à Saint-Domingue, par la mort ou par la fuite des traîtres et des tyrans,
par la liberté et l'égalité de tous les hommes. Cette querelle, depuis deux siècles, elle existait entre la race européenne et la race africaine, habitant Saint-Domingue,
l'une comme oppresseur, l'autre comme opprimée. Entre les deux races, nous le demandons à tout cœur
généreux, à tout esprit dégagé de préventions , quelle
devait être la place à choisir, la préférence à donner par
l'homme de couleur, par le mulâtre issu de l'une et de
l'autre ? Poser la question, c'est la résoudre : c'est la résoudre
en faveur des opprimés. Le mulâtre n'était-il pas opprimé lui-même? Le résultat de la lutte qui s'ouvrait à la fin de 4795, par l'occupation anglaise d'une part, par l'occupation espagnole
de Tautre, ne devait-il pas aboutir à la continuation de
l'oppression des hommes de couleur? Qu'on relise l'insolente proclamation de Whitelocke. Dès lors le choix du
parti à prendre par ces hommes pouvait-il être douteux .^
Il ne le fut pas plus en 1802 !
âtre n'était-il pas opprimé lui-même? Le résultat de la lutte qui s'ouvrait à la fin de 4795, par l'occupation anglaise d'une part, par l'occupation espagnole
de Tautre, ne devait-il pas aboutir à la continuation de
l'oppression des hommes de couleur? Qu'on relise l'insolente proclamation de Whitelocke. Dès lors le choix du
parti à prendre par ces hommes pouvait-il être douteux .^
Il ne le fut pas plus en 1802 ! D'ailleurs, n'y a-t-il pas, n'y aura-t-il pas éternellement, dans la querelle entre la race blanche et la race
noire, d'autres raisons tirées des lois de la nature, du sentiment intime de l'iiommc, pour détcrminci' toujours
le choix, la préférence du mulâtre ? La race blanche représente à ses yeux le père dont il
est issu ; mais son cœur sent que la race noire représente
la mère qui l'a procréé. En quelque lieu où l'une persisterait dans ses injustices, il devra, s'il n'est pas un
être dépravé, se déclarer en faveur de Tautre qui est
l'objet de ces injustices. Oh ! sans doute, la Providence, en donnant naissance
à la classe des mulâtres, lui a donné en même temps une
belle et noble mission à remplir. Son existence même
lui dévoile cette mission. Ces hommes doivent toujours
s'efforcer de désarmer, pour ainsi dire, l'une et l'autre
race, de leur prouver, par le sentiment autant que par
la raison, qu'elles sont les enfans d'un même père, d'un
même Dieu. Mais, nous le répétons, si la lutte ne pouvait cesser entre elles, ces hommes ne doivent jamais
hésiter à entreprendre la cause de celle qui est sans contredit la plus faible, parce qu'elle a moins de lumières,
qu'elle est moins avancée en civilisation. Dans la circonstance que nous retraçons, il est incontestable que le rôle des hommes de couleur était de se
placer à la tête des noirs pour combattre les colons, pour
repousser également les Anglais et les Espagnols, moins
encoreparce que c'était la cause delà France, dont les uns
et les autres avaient eu tant à se plaindre, que parce que
c'était la cause de la liberté générale, et que celle-ci était
la leur. Cette liberté générale, vaincue, ils devaient infailliblement retomber dans leur ancienne condition ; car
l'esclavage des noirs entraîne nécessairement, fatalement,
les préjugés de la couleur. Ce résultat est dans la logique
du fait de l'esclavage. Le blanc se croit en quelque sorte o!6 ÉTCDES SUR l/ïnSïOÏR.E DIIAÏTÎ. coîitraiiît de oiépriser, d'asservir le mulâtre ; car il est
le descendant du nègre que son intérêt, sa cupidité, son
avidité retiennent dans les fers. C'est ce que ne comprirent pas Savary et les autres
traîtres qui suivirent sa honteuse bannière ; mais c'est
ce que comprirent fort bien Pincliinat, Bauvais, Rigaud,
Â. Chanlatte, Montbrun, Villatte ettant d'autres qui honorèrent leur classe à cette époque reculée. C'est ce que comprit aussi A. Pétion, en 1802, lorsque la France tenta de rétablir l'esclavage à Saint-Domingue. Il rallia à l'autorité suprême de Dessalines tous
les hommes de sa classe. A son arrivée au Port-au-Prince, Sonthonax trouva
cette ville sous l'autorité civile de Pinchinat, sous l'autorité militaire de Montbrun : l'un et l'autre y avaient été
placés par Polvérel. Sa présence enleva nécessairement à
Pinchinat ses fonctions.
ion, en 1802, lorsque la France tenta de rétablir l'esclavage à Saint-Domingue. Il rallia à l'autorité suprême de Dessalines tous
les hommes de sa classe. A son arrivée au Port-au-Prince, Sonthonax trouva
cette ville sous l'autorité civile de Pinchinat, sous l'autorité militaire de Montbrun : l'un et l'autre y avaient été
placés par Polvérel. Sa présence enleva nécessairement à
Pinchinat ses fonctions. Il suffisait de l'influence de Pinchinat et de Montbrun
sur les hommes de couleur de cette ville, pour les tenir
dans la ligne du devoir. Celle de Bauvais, au Mirebalais,
ne contribuait pas moins à ce résultat. Les autres communes de l'Ouest suivaient leur inspiration. Ces hommes
d'élite étaient sincèrement attachés à Polvérel. Pinchinat, en apprenant les faits qui venaient de se
passer à Saint-Marc, s'empressa d'adresser une lettre aux
hommes de couleur de sa ville natale, sur lesquels il
avait jusque-là exercé une grande influence ; mais elle
fut inefficace, par les manœuvres dq Savary. Il renouvela en vain son appel à leurs sentimens de fraternité,
lorsque la trahison eut été consommée *. 1 Ces écrdtsde Pinchinat, et un autre qu'il publia en France, on 1798, attesAGmlqu'à l'arrivée de SoniLonisx à Saini-^iarr, il n'y ct^ait î>as. [1793] CHAPITRE xrî. 317 Telle était la disposition des esprits au Port-au-Prince
et dans les autres communes de l'Ouest qui l'avoisinent. Voyons maintenant ce que fit Sonthonax, ce jeune
commissaire à l'àme altière, ardente en toutes choses. Il était difficile, peut-être même impossible, qu'il ne
s'aigrît pas contre tous les hommes de couleur, par
rapport à la conduite de ceux de Saint-Marc et des environs. Tous ceux qull trouva dans l'Ouest avaient été
placés par Polvérel. Parmi eux se trouvaient des traîtres ;.
de là sa disposition à les soupçonner tous de vouloir
trahir. La vieille rancune qu'il avait contre son collègue,,
qui avait improuvé, à la fin de i 792, plusieurs de ses;
mesures dans le Nord, s'était réveillée par la récente dé»
sapprobation (que nous n'approuvons pas davantage)
donnée par Polvérel à sa proclamation du 29 août. Cette
situation est constatée dans le rapport de Garran qui
dit: (f... la manière précipitée dont Polvérel avait étà
» entraîné à cette mesure (celle de la liberté générale)
» parla proclamation de Sonthonax,, avait renouvelé la
» froideur qui avait déjà eu lieu entre eux, lors de Tim-
» pot sur la subvention, » Et Garran cite à cette occasioii
trois lettres de Polvérel à Sonthonax ' . En passant à Saint-Marc (c'est lui-même qui nous
l'apprend dans les Débats) Sonthonax avait eu connaissance de la proclamation de Whitelocke, du 5 octobre, e£
de celle de Don J. Garcia^ du 18 du même mois, où ce gouverneur espagnol faisait aux colons les plus grandes promesses, s'ils se soumettaient à TEspagne, mais en menaçant de raser les maisons et de confisquer les biens de
ceux qui feraient résistance. Il y avait vu également
ant à Saint-Marc (c'est lui-même qui nous
l'apprend dans les Débats) Sonthonax avait eu connaissance de la proclamation de Whitelocke, du 5 octobre, e£
de celle de Don J. Garcia^ du 18 du même mois, où ce gouverneur espagnol faisait aux colons les plus grandes promesses, s'ils se soumettaient à TEspagne, mais en menaçant de raser les maisons et de confisquer les biens de
ceux qui feraient résistance. Il y avait vu également \ Rapport, t. i, p. 99. 518 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. le texte du procès- verbal de la séance de la convention
nationale et du décret d'accusation lancé contre lui et
son collègue. Au Port-au-Prince ou à Saint- Marc même,
il reçut de Laveaux une lettre du 51 octobre, qui lui
marquait l'insubordination des noirs émancipés qui voulaient à peine reconnaître l'autorité du gouverneur général, au Port- de-Paix et dans les autres communes du Nord. La connaissance de tous ces faits, de tous ces actes,
irrita excessivement Sonthonax. Il calcula avec raison
la funeste influence que devait exercer aussi l'acte signé
à Saint-Marc, après son passage. Il vit que la trahison des
hommes de couleur de cette ville et des environs compromettait la cause de la république, tandis que leur
union à la commission civile devait la faire triompher.
Toutes ces causes réunies portèrent Sonthonax à l'emportement, toujours funeste et préjudiciable à l'autorité ellemême. Ecoutons Garran : « Un résultat si désolant, surtout l'infidélité de tant
» d'hommes de couleur, affectèrent vivement les commis-
» saires civils, et particulièrement Sonthonax qui avait
» vu toute l'étendue du mal dans les différentes parties du
» Nord et de l'Ouest qu'il avait traversées. Son caractère
y> ardent lui avait persuadé qu'il suffisait de prononcer le
)) mot liberté pour obtenir des nègres le dévouement que la
» patrie a droit d'exiger de ses enfans. 11 avait également
» eu jusqu'alors la confiance la plus décidée dans les
» hommes de couleur : en songeant à tout ce que la ré-
» Yolution et la métropole avaient fait pour eux, il avait
» compté qu'ils en seraient les plus zélés défenseurs. So7i
» indignation ne connut plus de bornes, en voyant ses es-
» pérances si cruellement trompées. Il s'efforça d'abord de [i705| ciiAPiTUE XII. 519 » se raidir contre laiit d'obstacles ; il songea à o[)poser
» à des maux si grands les remèdes les plus extrômes. » Il avait écrit au ministre de la marine, le 2 octobre:
« La partie du Nord ne manque pas d'hommes qui seront
» fidèles à la république, qui verseront pour elle jus-
» qu'à la dernière goutte de leur sang,., notre position
j) est affreuse. Cependant, je ne perds pas toute espé-
» rance de conserver Saint-Domingue à la république ;
» elle peut compter sur les citoyens du 4 avril, sur ceux
» du 21 juin et du '^9 août ; ils périront tous plutôt que de
» se soumettre à l'avilissement. »
pas d'hommes qui seront
» fidèles à la république, qui verseront pour elle jus-
» qu'à la dernière goutte de leur sang,., notre position
j) est affreuse. Cependant, je ne perds pas toute espé-
» rance de conserver Saint-Domingue à la république ;
» elle peut compter sur les citoyens du 4 avril, sur ceux
» du 21 juin et du '^9 août ; ils périront tous plutôt que de
» se soumettre à l'avilissement. » « La trahison d'un si grand nombre d'hommes de
» couleur, continue Garran, bouleversa toutes ses idées ;
>) il crut que tout devait être permis pour empêcher l'en-
» nemi d'en profiter. Il ordonna au général Laveaux,
» à un commandant nommé Finiels, d'incendier tous les
y> lieux qu on serait obligé d'abandonner *. » En cela, il
eut un tort grave. Sonthonax ne se borna pas à écrire cette regrettable
lettre qu'il rétracta bientôt. Le 15 novembre, il fit une
proclamation par laquelle il déclarait faux le décret
attribué, par les Anglais, à la convention nationale, sur
l'accusation des commissaires. La même proclamation
ordonna le désarmement de toute la garde nationale, tant
au Port-au-Prince que dans les autres communes : cette
garde nationale était composée de blancs et d'anciens libres. Leurs armes furent données à la légion de l'Egalité
qui n'était alors, au Port-au-Prince, que de trois cents
hommes, et qui fut portée bientôt à près de quinze cents,
par le recrutement que Sonthonax fit faire, principalement parmi les noirs nouveaux libres. Cette opération 1 Rapport, t. 4, 189 et 190. 520 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. du désarmement déplut à la garde nationale : elle fut
suspectée. Mais ce furent les blancs qui restèrent méconîens de l'armement des nouveaux libres. Des arrestations
furent ordonnées, et Montbrun ne fit emprisonner que
des blancs : ce qui augmenta l'irritation de Sonthonax
contre les hommes de couleur, car il vint aussi à soupçonner Monlbrun de ménager ces derniers pour préparer
leur défection commune. Desfourneaux, qu'il avait
nommé commandant de la place à son arrivée, excita
sa défiance contre Montbrun que Sonthonax aimait peu,
depuis l'affaire du Cap oii d'Esparbès fut embarqué. Au milieu de ces mesures de rigueur contre les
blancs du Port-au-Prince et les anciens libres, Sonthonax, voulant encore frapper les esprits d'une nouvelle
terreur, fit exécuter un blanc nommé Pelou, condamné
à mort par la cour martiale, au moyen d'une guillotine
qui se trouvait, nous ne savons comment, au Port-auPrince. Le peuple présent à cette affreuse exécution manifesta
la plus grande horreur. Chacun se distingua dans ce
sentiment de profonde répugnance pour cet instrument
de supplice qui, alors, décimait la France. Ce peuple
impressionnable donna cette leçon à Sonthonax, et la
guillotine ne reparut jamais à Saint-Domingue. Hélas !
pourquoi ne nous est-il pas permis d'en dire autant de la
otine
qui se trouvait, nous ne savons comment, au Port-auPrince. Le peuple présent à cette affreuse exécution manifesta
la plus grande horreur. Chacun se distingua dans ce
sentiment de profonde répugnance pour cet instrument
de supplice qui, alors, décimait la France. Ce peuple
impressionnable donna cette leçon à Sonthonax, et la
guillotine ne reparut jamais à Saint-Domingue. Hélas !
pourquoi ne nous est-il pas permis d'en dire autant de la hideuse baïonnette^ comme instrument de supplice ! Que de faits n'aurons-nous pas à enregistrer, malheureusement, à cet égard Ce ne sera pas le peuple que nous
accuserons, mais les chefs. Le i^"- décembre, la ville de Saint-Marc prit un arrêté
où. l'on '^lisair • [1795] cuAi'iiKE \i[. o21 « Les (lélibéi'ans^uTBvocabîemcnt attachés r) la France,
» leur inère-pnti'ie, gémissant sur l'état dans lequel se
» trouve la colonie, voulant y remédier autant qu'il est
» en eux, et conserver les restes infortunés de la monar-
» chie française à Saint-Domingue, déclarent: 1" que le
» pavillon blanc, étendard antique et respectable de la
» monarchie française, sera arboré de suite sur tous les
» forts et dans tous les camps de la dépendance, et sera
» salué de vingt-un coups de canon ; 2" que la proleclion
» offerte parles proclamations des puissances anglaise et
» espagnole sera acceptée de suite ; 5" qu'il sera envoyé
» incessamment quatre commissaires aux représentans
» de S. M. C. à Saint-Raphaël, pour leur donner con-
» naissance de cet acte glorieux ; que les commissaires
» demeurent autorisés, par la présente délibération, à
» conclure avec lesdits représentans les traités, accords,
» conventions qu'ils jugeront convenables, en conser-
» vant expressément leurs titres et qualités de Fran-
» çais, leurs lois et usages, et notamment les dispositions
» de l'édit de Louis XIV de 1685, relativement aux
» hommes de couleur et nègres libres, dont les droits po-
» litiques ont été déclarés et fixés par la loi du 4 avril
» 1792, revêtue de la sanction du roi Louis XVL » Des commissaires furent ensuite envoyés à Saint -Raphaël et au Môle. Le 2 décembre, aux Vérettes, on arbora également le
pavillon blanc. Les paroisses de la Petite-Rivière et des
Gonaïves imitèrent l'exemple tracé à Saint-MarcDès le 24 novembre, Savary avait écrit à Bauvais pour essayer de le gagner à la coalition formée à Saint-Marc le 15 dudit mois; mais Bauvais repoussa ses séductions. Sa conduite honorable contint les hommes de couleur et
ensuite envoyés à Saint -Raphaël et au Môle. Le 2 décembre, aux Vérettes, on arbora également le
pavillon blanc. Les paroisses de la Petite-Rivière et des
Gonaïves imitèrent l'exemple tracé à Saint-MarcDès le 24 novembre, Savary avait écrit à Bauvais pour essayer de le gagner à la coalition formée à Saint-Marc le 15 dudit mois; mais Bauvais repoussa ses séductions. Sa conduite honorable contint les hommes de couleur et T, u. 21 3i22 ÉTUDES SUR l'iiistoire d'haÏti. les blancs du Mirebalais dans la ligne du devoir. Au mois
de septembre, cependant, guidés par le marquis d'Espinville, ils avaient déjà entamé des négociations avec les
Espagnols. Ils finirent par se joindre à eux, et le 2 janvier 1794, Bauvais fut contraint de se replier sur la
Croix-des-Bouquets . A Saint- Marc, les traîtres furent divisés, après l'adoption du pavillon blanc, sur la question de savoir si on
livrerait la ville aux Anglais ou aux Espagnols. Le plan
contre-révolutionnaire qui, au mois d'août, avait fait
naître l'idée du triumvirat découvert par Polvérel, devait
sans doute faire préférer les Espagnols; mais ceux-ci
étaient assez éloignés, tandis que les Anglais pouvaient
y arriver du Môle et de Jérémie. Ce fut ce dernier parti
qui l'emporta. Les blancs le préféraient, tandis que les
hommes de couleur voulaient des Espagnols. Savary, à cet
instant-là, oubliait que Don J. Garcia avait livré Ogé,
Chavanne et leurs compagnons à la férocité des colons ! . ..
Il paraît qu'après l'occupation de Saint-Marc par les Anglais, il se rendit de sa personne auprès des Espagnols
qui, voyant en lui un double traître, l'arrêtèrent et l'envoyèrent prisonnier à la Havane, Cet infâme méritait son
sort. Le 24 décembre, le major Brisbane, officier anglais,
qui avait pris possession de Saint-Marc, se transporta à
l'Arcahaie dont il prit également possession, au nom de
la Grande-Bretagne. La même division s'y était manifestée, comme à Saint-Marc , par rapport aux Anglais et
aux Espagnols. Les hommes de couleur, dirigés par Lapointe, entrèrent parfaitement dans ses vues qui inclinaient en faveur des Anglais. Cela ressort du discours [1795] ciiAi>nuE xir. 525 qu'il prononça, à cette occasion, aux citoyens, — non,
— aux traîtres réunis sur la place d'Armes ; le voici : Messieurs, Je me croirais indigne de la confiance dont vous m'avez constamment honoré depuis les troubles qui déchirent notre trop malheureux
pays, si je ne choisissais l'instant qui nous réunit tous, pour vous faire
un tableau des horreurs auxquelles nous sommes en proie. Le spectacle accablant de l'incendie qui détruit la riche plaine de
Lcogane, le souvenir affreux de la destruction de la province du Nord,
l'état cruel de celles du Sud et de l'Ouest, sont sans doute faits pour attrister vos cœurs. Eh bien ! Messieurs, ces malheurs, quelque grands
qu'ils soient, ne sont rien en raison de ceux qui nous sont préparés.
Vous n'ignorez pas sans doute la politique barbare et sanguinaire des
commissaires Polvérel el Sonlhonax; vous n'ignorez pas l'ordre par
eux donné du désarmement général, pour poVi\o\rsanspév'û s'abreuver
de notre sang. Cet ordre, déjà exécuté dans la plus grande partie de la
colonie, semble leur assurer le succès de leurs projets dévastateurs.
ient, ne sont rien en raison de ceux qui nous sont préparés.
Vous n'ignorez pas sans doute la politique barbare et sanguinaire des
commissaires Polvérel el Sonlhonax; vous n'ignorez pas l'ordre par
eux donné du désarmement général, pour poVi\o\rsanspév'û s'abreuver
de notre sang. Cet ordre, déjà exécuté dans la plus grande partie de la
colonie, semble leur assurer le succès de leurs projets dévastateurs. La France, notre mère-patrie, en proie à des divisions intestines,
résultai des crimes commis dans son sein, gémit sans doute sur notre
situation, mais ne peut nous protéger. L'Espagnol indigné, parce qu'il
nous croit les complices de tous les forfaits exécutés par une secte abominable, nous menace d'entrer dans notre territoire dont il est déjà voisin, la torche d'une main et le poignard de l'autre, si nous ne nous
hâtons de reconnaître sa puissance. L'Anglais, touché de nos malheurs,
nous offre sa protection. Je sais. Messieurs, qu'il est dur à des Français que l'honneur a toujours guidés, d'abandonner leurs drapeaux ,• mais telle est la fatalité de
'notre sort, qu'il faut opter entre le fer meurtrier des destructeurs de
la plus riche des contrées, la domination espagnole, ou la protection
anglaise. Je ne me permettrai pas de chercher à influer par mon
opinion sur le parti que nous devons prendre : plus jaloux de votre satisfaction que de la mienne, c'est à vous de prononcer. Je vous exhorte
seulement à réfléchir sur vos convenances, nos rapports commerciaux,
et sur les avantages que nous pouvons retirer de l'adoption d'un des
deux derniers partis. Croyez, Messieurs, que la France ne saurait vous blâmer d'avoir
cherché à conserver les restes infortunés des hommes et des propriétés 524 ÉTUDES SUll L HISTOIRE D HAÏTI. de celle colonie. S'il est des cas où l'abandon de ses drapeaux est excusable, c'est sans contredit alors qu'on est réduit au point où nous
sommes. D'après cela, Messieurs, prononcez, et que la bannière de la
nation que vous aurez choisie, arborée sur vos forts, soit le signal d'une
protection sans laquelle nous ne pouvons espérer de survivre longtemps
aux trames ourdies contre nous. Après ce discours de Lapointe, qui ne manque pas d'adresse, le procès-verbal de la prise de possession constate
que les cris suivans se firent entendre : Vive Sa Majesté
Britannique ! Vii'esa protection ! Vive Louis XVII ! Vivent tous les rois de la terre ! Vraie comédie à laquelle
Thomas Brisbane ajouta, en disant : « Messieurs, que l'engagement que vous venez de con-
» tracter ne soit pas vain et illusoire : il est inutile de
» vous en exposer l'importance, vous avez dû la pressen-
» tir. Jurez-vous de le maintenir de toutes vos forces ?
» Jurez- vous de soutenir ses lois envers et contre tous
» "ceux qui pourraient s'y opposer ? »
les rois de la terre ! Vraie comédie à laquelle
Thomas Brisbane ajouta, en disant : « Messieurs, que l'engagement que vous venez de con-
» tracter ne soit pas vain et illusoire : il est inutile de
» vous en exposer l'importance, vous avez dû la pressen-
» tir. Jurez-vous de le maintenir de toutes vos forces ?
» Jurez- vous de soutenir ses lois envers et contre tous
» "ceux qui pourraient s'y opposer ? » L'Anglais, toujours positif, voulait, dans son laconisme
militaire, un engagement formel de soumission envers
son pays, qui ne sait pas plaisanter lorsqu'il traite de
pareilles affaires ; et les mêmes cris se firent entendre de
nouveau. Le pavillon bfitaunique fut de suite arboré à
TArcahaie. De tous les hommes de couleur qui trahirent la cause
de la France et celle de la liberté générale, Jean-Baptiste
Lapointe était sans contredit le plus instruit, le plus capable, le plus habile. Né à Saint-Domingue, élevé en
France, il était revenu dans la colonie peu avant la révolution. Son instruction lui faisait souffrir difficilement
les préjugés colouiaux contre sa classe. Vexé par un
blanc, il le tua, se réfugia dans la partie espagnole et fut [1795] CHAPITRE xu. 325 condamné à mort et pendu en effigie, par arrêt du conseil
supérieur du Port-au-Prince : de là sa haine profonde
pour les colons et le régime colonial. Rentré dans la colonie française à la prise d'armes des hommes de couleur,
son courage le désigna au commandement de ceux de
l'Arcahaie. Après le traité de paix du 25 octobre 1791,
qui vouait à l'exécration contemporaine et future toutes les
procédures iniques foites par les blancs contre les hommes de couleur, il se porta au greffe du Port-au-Prince
et se fît remettre les pièces de ces procédures qui y existaient pour l'Ouest et le Sud; il les déchira et les brûla.
Plus tard, il fut un auxiliaire utile et dévoué aux premiers
commissaires civils et aux derniers, dans toutes les opérations qui avaient pour but d'assurer l'égalité civile et
politique à sa classe; mais il était sans entrailles pour les
noirs esclaves : inconséquence criminelle que partageaient
beaucoup d'autres hommes de couleur, mulâtres et nègres anciens libres. Né avec des passions ardentes, avide
de plaisirs de toutes sortes, ambitieux du pouvoir, il lui
fallait toujours de l'argent qu'il dépensait au jeu, si généralement pratiqué dans les mœurs coloniales. Sans aucun
principe de moralité, les hommes n'étaient pour lui que
des instrumens. On assure que Lapointe eut Fouehé
(de Nantes) pour professeur au collège où il reçut son
éducation*. En se livrant aux Anglais, qui avaient plutôt
ses sympathies que les Espagnols (si toutefois Lapointe
en éprouva jamais pour ses semblables), il reçut une
somme de vingt milles livres sterling ou cent mille piastres, et devint brigadier général commandant l'Arcahaie,
, les hommes n'étaient pour lui que
des instrumens. On assure que Lapointe eut Fouehé
(de Nantes) pour professeur au collège où il reçut son
éducation*. En se livrant aux Anglais, qui avaient plutôt
ses sympathies que les Espagnols (si toutefois Lapointe
en éprouva jamais pour ses semblables), il reçut une
somme de vingt milles livres sterling ou cent mille piastres, et devint brigadier général commandant l'Arcahaie, ' Malenfant prétend qu'il ne fut pas élevé en France.qu'il n'y fut qu'en 1785
et en revint en 1787, que son éducation fut peu soignée. Son discours et son
habileté incontestée en deviennent plus remarquables; et nous avons lieu de
croire que Malenfant se trompe à son sujet. 526 ÉTUDES SLR l/ HISTOIRE d'haÏTI. pendant leur occupation de cinq années. Il y devint un
fléau pour les noirs qu'il rétablit dans l'esclavage, pour
les hommes de couleur, ses complices, qui tentèrent ensuite de revenir à la République française, et pour les
colons et les émigrés qu'il maltraita avec non moins de
rigueur. Lapointe avait un cœur de bronze dans la poitrine d'un homme : il nous offrira l'occasion de parler encore de lui. On voit dans son discours comment il parla du
système, des projets qu'il prêtait aux commissairescivils.
Il venait cependant de donner à Sonthonax une preuve
apparente de son dévouement, en accourant à SaintMarc pour le protéger contre le complot imaginaire que
Savary prétendait y exister. Le fait est qu'il s'entendait
déjà avec Savary, pour faire sortir Sonthonax de cette
ville où il gênait leur plan de trahison. Le désarmement
général, ordonné imprudemment peut-être par ce commissaire, devint un prétexte pour déterminer les timides
et les peureux à cette trahison. Lapointe s'en servit pour
entraîner d'autres communes dans la coalition de Saint «
Marc. En effet, par ses conseils, dit-on, Labuissonnière, qui
avait été maire de Léogane, mais qui fut destitué de ses
fonctions quelque temps auparavant, par Polvérel, à
cause de ses principes contre-révolutionnaires, Labuissonnière gagna les hommes de couleur de cette ville,
d'accord avec le blanc Tiby, et ils envoyèrent chercher
les Anglaisa Jérémie. Le capitaine Smith y vint avec une
compagnie. Léogane arbora le pavifton britannique.
Suivant l'assertion de Sonthonax aux Débats, Campan,
blanc, ancien chevalier de Saint-Louis, contribua à cette
défection, et Greffin, homme de couleur que Polvérel y
contre-révolutionnaires, Labuissonnière gagna les hommes de couleur de cette ville,
d'accord avec le blanc Tiby, et ils envoyèrent chercher
les Anglaisa Jérémie. Le capitaine Smith y vint avec une
compagnie. Léogane arbora le pavifton britannique.
Suivant l'assertion de Sonthonax aux Débats, Campan,
blanc, ancien chevalier de Saint-Louis, contribua à cette
défection, et Greffin, homme de couleur que Polvérel y [1793] CHAPITUE xu. 527 avait placé comme commandant militaire, était alors au
Port-au-Prince. A ce moment, Labuissonnière, qui avait été aussi, en
1 791 , capitaine général des hommes de couleur de Léoga ne, qui était beau -frère de J. Raymond, avec qui il
avait entretenu une correspondance suivie, oubliait le
conseil que ce dernier donnait constamment aux hommes de sa classe, de tout souffrir de la part des blancs, hors
le cas où ils voudraient livrer la colonie à une puissance
étrangère. Il est vrai que, dans ce lâche système de J. Raymond, il ne s'agissait que d'obtenir leur égalité politique
avec les blancs, et que, suivant lui, on devait se borner
à améliorer seulement la condition des esclaves. Pour
empêcher cette trahison en faveur d'une puissance étrangère, Raymond ajoutait à ses conseils, en disant aux
hommes de couleur quils devaient sacrifier leur vie et
leurfortune. Mais on voit dès lors, dans toutes les lettres
de Labuissonnière, que cet homme timide et égoïste redoutait surtout l'insurrection des esclaves. Dans un écrit
adressé à l'assemblée nationale constituante, par les
hommes de couleur de Léogane, il leur faisait dire:
« Si malheureusement il arrivait le mal que nous
y> appréhendons, par l'opprobre dont on veut à jamais nous
» couvrir, et où l'anarchie qui règne ici pourrait entraîner
» l'insurrection des esclaves, vous nous verriez tous nous
» ranger autour des blancs pour les défendre jusqu'à la
» dernière goutte de notre sang ^. » A la fin de 1795, Labuissonnière restait fidèle à ces sentimens de lâche égoïsme j
il consentit à se ranger autour des blancs pour rétablir
^es noirs dans l'esclavage, pour profiter lui-même de ' Rapport de Garran, t. l's p. 122, t. 2, p. 12. Rapport du même sur J.
Raymond, pages 17 et \9. 528 ÉTUDES SLR l'hISTOIUE d'hâÏTI. ce régime odieux. Nous parlerons de sa fin tragique.
L'énergie des commissaires civils, le dévouement de
Rigaud et des chefs secondaires empêchèrent la trahison
de s'étendre plus loin. Ainsi, dans l'Ouest, les paroisses de Saint-Marc, de
l'Arcahaie et de Léogane passèrent sous la domination
britannique. Les Gonaïves, les Vérettes, la Petite-Rivière et le Mirebalais furent occupés par les Espagnols.
. Nous parlerons de sa fin tragique.
L'énergie des commissaires civils, le dévouement de
Rigaud et des chefs secondaires empêchèrent la trahison
de s'étendre plus loin. Ainsi, dans l'Ouest, les paroisses de Saint-Marc, de
l'Arcahaie et de Léogane passèrent sous la domination
britannique. Les Gonaïves, les Vérettes, la Petite-Rivière et le Mirebalais furent occupés par les Espagnols. La ville des Gonaïves reçut Toussaint Louverture le
6 décembre. La veille, il venait de s'emparer du GrosMorne; il eût pu entrer à Saint-Marc où Savary et les
autres hommes de couleur penchaient en faveur des Espagnols ; mais il hésita et s'arrêta aux Gonaïves. Ce fut
le 16 décembre que les Anglais arrivèrent à SaintMarc. G. Bleck, malade, n'avait pu diriger les troupes. Après
la trahison, il fut arrêté et conduit h Saint- Marc et de là
à l'Arcahaie. Dansées deux endroits, il refusa constamment de prendre parti avec les Anglais, qui finirent par
l'embarquer pour la Jamaïque et les Etats-Unis, d'oii,
quelque temps après, il arriva à Jacmel où se trouvait
Bauvais. — Masseron conduisit sa troupe à Saint-Marc,
avant l'arrivée des Anglais. Ces militaires européens honorèrent également leurs drapeaux, en refusant énergiquement de prendre part à la trahison : ils furent envoyés
aux Etats-Unis. Dans le Nord, outre le Gros-Morne* les paroisses de
Plaisance, de l'Acul, du Limbe, du Port-Margot, du Borgne, du Petit-Saint-Louis, de Terre-Neuve, se livrèrent
aux Espagnols, représentés par Toussaint Louverture, [1793] CHAPITUEXll. Ô29 BiassoLi et Jean François, tandis que Jcan-Rabcl, voisin
du Môle, se livrait aux Anglais, par la trahison de Delaire,
homme de couleur, qui, cependant, avait voulu des Espagnols. Il ne restait plus au pouvoir de la commission civile,
dans le Nord, que les villes du Fort-Dauphin où était
Candy; du Port-de-Paix où se tenait le général Laveaux,
gouverneur général, et du Cap, où commandait Villatte.
La petite bourgade de la Petite-Anse et celle du Hautdu-Cap, obéissaient à ce dernier, sous l'autorité de Laveaux. Ainsi, la province qu'administrait Sonthonax depuis
son arrivée dans la colonie, avait passé presque tout
entière sous les lois des ennemis de la France. Son passage dans une partie de la province de l'Ouest pour venir
au Port-au-Prince, avait, pour ainsi dire, déterminé la
défection de toutes les paroisses qui tenaient au Nord par
leur proximité. Faut-il attribuer à ses torts, à ses fautes,
cette défection générale ? Nous hésitons à le croire, car
trop de causes s'accumulaient pour y porter les esprits ;
nous les avons déjà énumérées. Cet état de choses était
dans la fatalité de la situation. Dans le Sud, au contraire, qu'administra presque toujours Polvérel, si l'on en excepte le quartier de la Grande-Anse qui ne fut jamais soumis à aucune autorité
nationale, toutes les paroisses restèrent soumises à cette
autorité, de même que le Port-au-Prince, Jacmel, le
Grand-Goave, et le Petit-Goave où se trouvaient des
hommes placés par ce commissaire. Faut-il attribuer ce
bon esprit uniquement à sa capacité, à son caractère
modéré, aux sentimens de droiture dont il avait toujours
fait preuvC; à cette estime universelle qui l'entourait ? Ne
ne fut jamais soumis à aucune autorité
nationale, toutes les paroisses restèrent soumises à cette
autorité, de même que le Port-au-Prince, Jacmel, le
Grand-Goave, et le Petit-Goave où se trouvaient des
hommes placés par ce commissaire. Faut-il attribuer ce
bon esprit uniquement à sa capacité, à son caractère
modéré, aux sentimens de droiture dont il avait toujours
fait preuvC; à cette estime universelle qui l'entourait ? Ne 350 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. faut-il pas y voir aussi le résultat de la haute intelligence,
du zèle sincère, du dévoument profond à la France, des
Pinchinat, des Bauvais, des Higaud, des Montbrun et
d'autres inférieurs qui le secondaient ? Car, dans les autres communes de l'Ouest, les hommes de couleur qui
trahirent avaient été placés également par Polvérel ;
mais nous avons dit notre opinion sur les sentimens qui
animaient ces individus. Quelle que soit l'opinion qu'on puisse avoir à cet égard,
il est facile de concevoir que Sonthonax dut lui-même
faire cette comparaison, dans la position où il se trouvait.
Elle était de nature à blesser son amour-propre et à augmenter son irritation, son emportement. Nous avons vu
quels ordres il donna à Laveauxet qui excitèrent, ditGarran, les justes réclamations de ce général, auquel il avoua
plus tard avoir pleuré de rage en les signant. Mais Laveaux
ne fut pas le seul qui réclama contre ces ordres barbares.
A ce sujet, Polvérel lui adressa la lettre suivante que nous
transcrivons pour honorer la mémoire de cet homme
éminent. Il me larde autant qu'à vous, lui-dit-il, que les révoltés soient punis, et que la liberté générale triomphe -, mais quelles armes employezvous ? les flammes ! Vous vouez donc à l'incendie tous les édifices, toutes
les plantations des quartiers où la révolte s'est manifestée ! Vous voulez
donc que la république perde toutes les habitations séquestrées et confiscables à son profit! Vous voulez donc que les guerriers et les cultivateurs perdent toutes les propriétés qui leur étaient destinées par l'émigration, la révolte ou la trahison des anciens propriétaires^ Et quand
les flammes auront dévoie toutes nos ressources et toutes nos espérances en denrées, quels moyens vous restera -t-HI pour les dépenses publiques? Et comment ramènerez-vous les cultivateurs au travail, lorsque
vous ne pourrez leur offrir que des monceaux de cendres, et trois ou
quatre années de fatigues et de dépenses sans revenus ? Et si vous ne
les ramenez pas au travail, comment les empêcherez-vous de se [nOo] CIIAPITREXII. 551 livrer au brigandage, si une fois ils en ont pris ou repris l'habilude ? Ainsi, la plus belle entreprise que des hommes puissent faire pour
le réiablissenient des droits de Thorame, pour la liberté et l'égaliié, pour
la paix et la prospérité de Saint-Domingue, n'aboutira qu'à déshonorer
les entrepreneurs, perdre la colonie sans retour et rii^er pour toujours
les chaînes des africains dans les Antilles; CdiV c'est de notre succcsque
doit dépendre leur sort chez les autres puissances.
'habilude ? Ainsi, la plus belle entreprise que des hommes puissent faire pour
le réiablissenient des droits de Thorame, pour la liberté et l'égaliié, pour
la paix et la prospérité de Saint-Domingue, n'aboutira qu'à déshonorer
les entrepreneurs, perdre la colonie sans retour et rii^er pour toujours
les chaînes des africains dans les Antilles; CdiV c'est de notre succcsque
doit dépendre leur sort chez les autres puissances. Vous paraissez vous-même elfrayé d'un début aussi désastreux. Je
vous crois sincère; je sais que vous l'êtes; mais vos larmes ne vous
excuseront pas du mai qui se fait sous vos yeux, que vous pouvez empêcher et que vous n'empêchez pas. La scélératesse des ennemis de la
liberté ne légitime pas des représailles que vous qualifiez vous-même
d'atrocités, lorsque la nécessité de la défense ne les rend pas indispensables. J'ai dit que je vous croyais sincère : peut-être n'y aura-t-il pas ving*^
personnes dans la colonie qui pensent comme moi. Les révoltés diront
ce qu'ils disent déjà : Sonthonax ne respire que le feu, le feu le suit
partout: il a donné ordre à Finiels de tout brûler en cas de retraite
forcée', il a donné le même ordre à Laveaux; la ville du Cap a été
brûlée sous ses yeux et par ses ordres. La plaine de Léogane Vesl sous
ses feux et par ses ordres. De là à l'ordre d'incendier le Cap, il n'y a
pas loin; et vous verrez bientôt que ce sera nous, et non pas Galbaud,
qui aurons réduit celte ville en cendres. Mais le moyen, me direz-vous, de contenir la juste indignation des
Africains ? Fous les empêcherez de brûler, comme je les ai ramenés an
travail, par leur propre intérêt : s'ils ne travaillent pas, ce sont euxmêmes qui se privent de vivres et de revenus; s'ils brûlent, ce sont
eux-mêmes qui se ruinent. Croyez-moi, ils ne sont pas si généralement
bêtes qu'ils vous Vont paru. Il n'y a pas une idée abstraite qu'on ne
puisse mettre à leur portée. Ils savaient fort bien, avant même que
,nous eussions commencé leur éducation, qu'ils ne devaient pas dévaster la terre qui leur donne les vivres et les revenus; ils entendent bien,
d'après mes explications, ce que c'est qu'une République,et pourquoi il
ne faut pas de Roi^ Comptez, quoique je n'approuve pas à beaucoup près toutes les mesures que vous avez prises, quoiqu'elles aient
singulièrement contrarié les miennes, et qu'elles aient détruit mon
ouvrage dans l'Ouest, que je n'en suis pas moins prêt à tout sacrifier,
à me sacrifier moi-même pour mettre à la raison, une fois pour toutes. ' Polvérel pariait ainsi des noirs du Sud et de l'Ouest : ceux du Nord pensaient différemment. Ô02 ETUDES SUR L IIISTOIÎ.E D HAÏTI. les ennemis delà liberté. Je m'enterrerai, s"i! le faut, sous les ruines de
Saint-Domingue; mais je n'en provoquerai pas la destruction. Depuis
que nous sommes dans la colonie, je ne me suis vu dans aucune situation qui ait pu motiver ce cri de fureur, brûlons tout ! et je n'en prévois aucune dans l'avenir qui puisse me l'arraclier. Ne brûlons rien,
conservons tout, sautions la colonin, la liberté et Vêgnlité^ mais entendons-nous une fois, et que je sache pourquoi je me bats, contre qui
je me bats, et quels sont nos ennemis.
la destruction. Depuis
que nous sommes dans la colonie, je ne me suis vu dans aucune situation qui ait pu motiver ce cri de fureur, brûlons tout ! et je n'en prévois aucune dans l'avenir qui puisse me l'arraclier. Ne brûlons rien,
conservons tout, sautions la colonin, la liberté et Vêgnlité^ mais entendons-nous une fois, et que je sache pourquoi je me bats, contre qui
je me bats, et quels sont nos ennemis. Cette lettre est du 1 décembre. Quelle supériorité le
caractère ferme, mais modéré de Polvérel, ne lui donnait-il pas sur Sonthonax dont le plus grand défaut, à
notre avis, était l'emportement ! Quelle prévision de sa
part, alors que la Grande-Bi^etagne croyait saisir une proie
au milieu des Antilles, de pressentir l'avenir de la race
africaine dans ces mers! Car c est de notre succès, dit Polvérel, que doit dépendre le sort des Africains chez les
autres puissances. Peut-on nier, en effet, que la liberté des noirs de l'ancien Saint-Domingue, que leur résistance contre les Anglais, contre les Espagnols, et plus tard contre les Français, n'aient contribué à porter la grande et puissante
Nation qui s'est constituée la Protectrice de la race africaine, à affranchir si généreusement les esclaves de ses
colonies des Antilles? Et par suite, n'est-ce pas à son noble exemple, que la France, à son tour, abjurant comme
elle un passé d'affligeante mémoire, a conquis une position égale dans l'estime des amis de l'humanité et de la liberté, et des droits à la gratitude des Africains et de leurs
descendans ? Au point où en sont les choses maintenant,
la Providence a-t-elle dit son dernier mot relativement
aux hommes de cette raee que nous voyons, de Paris où
nous sommes, gémir encore sous le fouet inhumain des
barbares planteurs des deux Amériques ? [1793] CIIAPITKE XII. TiTut Apprécions donc, eu Polvérel, cet éclair de génie qui
fait honneur à l'esprit humain. Digne fils de la France
qui prit l'initiative dans la liberté des noirs, il a peut-être
prévu ce que son noble pays accomplira un jour dans ces
climats lointains. La France n'a-t-elle pas reçu de la Providence, la mission d'éclairer les nations par Ja liberté ?
S'il n'en était pas ainsi, pourquoi ces émotions du monde,
lorsqu'on apprend qu'une révolution s'est opérée dans
son sein ? Dans toutes ses guerres entreprises, depuis
1789, n'a-t-elle pas propagé sesprincipes et ses idées chez
tous les peuples ?
, il a peut-être
prévu ce que son noble pays accomplira un jour dans ces
climats lointains. La France n'a-t-elle pas reçu de la Providence, la mission d'éclairer les nations par Ja liberté ?
S'il n'en était pas ainsi, pourquoi ces émotions du monde,
lorsqu'on apprend qu'une révolution s'est opérée dans
son sein ? Dans toutes ses guerres entreprises, depuis
1789, n'a-t-elle pas propagé sesprincipes et ses idées chez
tous les peuples ? Remarquons encore un nouveau motif d'estime pour
Polvérel, par la lettre que nous allons reproduire. Sonthonaxqui, jusqu'alors, s'était habitué h voir tout
plier devant sa volonté dictatoriale; qui voyait beaucoup
d'hommes de couleur abandonner la cause de la liberté
générale, et les noirs émancipés ne pas comprendre euxmêmes l'avantage de la position qu'il leur avait faite dans
îe Nord ; qui apprenait que ceux dévoués au service de
l'Espagne entraînaient les autres dans la défection : Sonthonax se laissa abattre par ces revers, il sembla reculer
devant ces obstacles qu'il n'avait pas prévus; et jugeant
mal de la situation des choses, il n'eut plus d'espoir que
dans les secours de la France. Depuis plusieurs mois, la
commission civile n'avait reçu aucune dépêche du gouvernement de la métropole ; il crut qu'il fallait que lui
ou Polvérel allât l'informer de l'état critique oii se trouvait la colonie. C'était une erreur ; mais dans cette pensée, il écrivit à son collègue pour lui proposer que l'un
d'eux partît pour la France. Polvérel lui répondit en ces
termes : « Dans l'état actuel de la colonie, le départ de l'un de ùoA ETUDES SUR L IIISTOIUE D HAÏTI. nous deux aurait l'air d'une fuite, et en serait véritablement une. Ce départ accréditerait les calomnies qu'on a
plus d'une fois répandues sur les richesses que nous
avons accumulées et mises à couvert, et sur le dessein
qu'on nous a si souvent imputé, d'aller hors de la colonie
et hors de la France jouir de nos rapines. Celui qui resterait ne pourrait plus faire aucun bien à Saint-Domingue,
parceque la fuite de son collègue lui ferait perdre à luimême toute considération et toute confiance. Que pourraient de plus opérer, pour la défense delà colonie, la présence et les réclamations de l'un de nous à la barre delà
convention nationale? Nous sommes entourés de révoltés,
de traîtres, d'Espagnols et d'Anglais ; le mal est instant.
Le voyage que vous me proposez ne pourrait tout au plus
amener des secours à Saint-Domingue que dans sept à
huit mois. A cette époque, la colonie serait, ou totalement vendue aux ennemis, ou entièrement débarrassée
d'eux : dans l'un ou dans l'autre cas, les secours que nous
serions allés réclamer seraient parfaitement inutiles. Ce
nest point en France ni à la Nouvelle- Angleterre que nous
devons chercher les moyens de défense de la liberté et del'égalité â'dns Saint-Domingue ; c'est à Saint-Domingue même. Je suis atteint depuis six mois d'une maladie dont les
progrès sont rapides et qui amèneront ma destruction inévitable, pour peu que mon séjour à Saint-Domingue soit
prolongé. J'aurais donc plus de raison que vous de fuir ce
climat meurtrier ; mais j'aurai le courage de remplir ma
mission jusqu'au bout, et de périr, s'il le faut, à Saint-Domingue, plutôt que d'abandonner mon poste. »
c'est à Saint-Domingue même. Je suis atteint depuis six mois d'une maladie dont les
progrès sont rapides et qui amèneront ma destruction inévitable, pour peu que mon séjour à Saint-Domingue soit
prolongé. J'aurais donc plus de raison que vous de fuir ce
climat meurtrier ; mais j'aurai le courage de remplir ma
mission jusqu'au bout, et de périr, s'il le faut, à Saint-Domingue, plutôt que d'abandonner mon poste. » Polvérel écrivit cette lettre le 22 décembre ; précédemment, le 22 septembre, il répondait à A Chan- [1795J ciiAPiTHi:; \ii. r;55 latte : « Vous parlez de vous replier; des républicains
» comptent-ils leui'S ennemis? Nous saurons, nous,
» mourir à notre poste, et cependant nous ne sommes pas
n de Saini-Domincjiie , et la France n'en serait pas moins
» libre, quand Saint-Domingue serait conquis par les
" Anglais et les Espagnols. » A Montbrun, il écrivit le 22 janvier 1794 : « Je ne
» pense pas, comme vous, qu'ilfaille attendre les troupes
» d'Eîirope pour nous battre. La France a besoin de
» toutes ses forces pour vaincre ses ennemis. Peut-être
» aussi fait-elle l'honneur à ses délégués et aux chefs
» auxquels elle a eontié la défense de la colonie , de
y> croire qu'ils sauront par leurs propres forces, conser-
» ver leur territoire intact, ou reprendre celui que la
» trahison aurait pu livrer à l'ennemi : justifions la con-
» fiance de la république. » Quelle magnanimité, quel héroïsme de la part de
ce délégué de la France , qui savait la mort des Girondins et le décret d'accusation porté contre lui et
son collègue , comme complices de ces infortunés !
Quelle raison dans sa lettre à Sonthonax, comme dans
celles à Chanlatte et à Montbrun ! Comme il devine,
pour ainsi dire , tout ce qu'il y a de courage martial
dans les hommes de couleur qui semblent s'ignorer
eux-mêmes, dans les noirs qui vont être organisés en
nombreux régimens, pour combattre les étrangers qui
viennent s'emparer de la colonie ! A ses yeux, le résultat de cette lutte n'est pas douteux : les étrangers seront
vaincus Remercions Polvérel d'avoir su inspirer à nos devanciers sa noble résolution ; car, en les persuadant qu'ils 530 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hAÏTI. pouvaient vaincre les Anglais et les Espagnols, entourés
de colons et d'émigrés français, il les prépara, sans s'en
douter nullement, à soutenir glorieusement aussi la
lutte de 1802 et 1805. Les nègres et les mulâtres
d'Haïti doivent se féliciter de la trahison de 1795 qui
les a aguerris. La guerre entraîne toujours des maux
immenses, mais elle donne du ressort aux âmes ; l'énergie de l'homme s'y développe. Les colons de SaintDomingue ne savaient pas qu'en trahissant k France,
ils donneraient à la véritable population de cette colonie, les moyens de se rendre elle-même indépendante de
la métropole.
Les nègres et les mulâtres
d'Haïti doivent se féliciter de la trahison de 1795 qui
les a aguerris. La guerre entraîne toujours des maux
immenses, mais elle donne du ressort aux âmes ; l'énergie de l'homme s'y développe. Les colons de SaintDomingue ne savaient pas qu'en trahissant k France,
ils donneraient à la véritable population de cette colonie, les moyens de se rendre elle-même indépendante de
la métropole. Ainsi la Providence sait tirer parti du mal même
pour procurer aux hommes leur bien-être. L'injustice
est certainement contraire à ses desseins; mais lorsqu'elle
veut prévaloir contre sa bonté. Dieu sait inspirer à
ceux qui en sont l'objet, la vigueur nécessaire pour s'en
affranchir. Garran constate que « Sonthonax, qui jusqu'alors
» avait toujours subjugué son collègue, par l'ascendant
» que lui donnait un caractère plus entreprenant,
» s'honora de céder à son tour à des sentimens si
» généreux Ils ne s'occupèrent que des devoirs qui
« leur étaient imposés par leur situation, et ils les
» remplirent éminemment en restant à leur poste. On
» verra dans la suite que cette glorieuse résolution
» coûta la vie à Polvérel, comme il l'avait prévu lui-
» même. » Le caractère ! c'est là ce qui distingue surtout les
hommes politiques, ce qui les fait succomber ou triompher des obstacles qui leur sont opposés. Ce n'est pas
dans la prospérité qu'il faut les juger, c'est dans l'ad- [1705] ciiAPiTUE XIII. 557 versité. Si le caractère de Sonthonax était plus entreprenant que celui de Polvérel, ce dernier nous paraît
avoir eu l'avantage sur son collègue, de pouvoir mieux
que lui apprécier une situation et se déterminer en
conséquence : sa fermeté ne reculait jamais devant
aucun obstacle. Dans la circonstance dont nous parlons,
Polvérel montra évidemment plus de fermeté que Sonthonax. Il était sujet quelquefois à l'emportement que
donne l'indignation ; mais Sonthonax allait jusqu'à la
violence que donne une trop grande ardeur; il était
impatient de la résistance qu'on lui opposait , parce
qu'il semblait ne l'avoir jamais prévue ; il devenait alors
un vrai despote. Polvérel, au contraire, connaissant
peut-être mieux le cœur et l'esprit humain, semblait
avoir toujours prévu la résistance, et alors il la dominait par sa haute raison. Son inflexibilité, que tempérait une grande modération dans les paroles et dans
les actions, subjuguait les hommes par l'ascendant de sa
vertu. Voyez comme cette vertu paraît magnanime, dans
le sacrifice qu'il fait de son fils, prisonnier de Galbaud ! On peut ajouter, pour achever le parallèle entre Polvérel et Sonthonax, que le destin désigna en quelque
sorte à ces deux agens de la métropole et à leur administration, les provinces de la colonie oii leur caractère
convenait le mieux. Dans le Nord, où les idées aristocratiques avaient toujours régné, l'absolutisme de Sonthonax fut en rapport avec ces idées. Dans l'Ouest et
dans le Sud, la modération raison née de Polvérel fut
également en rapport avec les idées démocratiques qui y
dominaient. La manière dont ils exercèrent chacun la
T. II. 22
sorte à ces deux agens de la métropole et à leur administration, les provinces de la colonie oii leur caractère
convenait le mieux. Dans le Nord, où les idées aristocratiques avaient toujours régné, l'absolutisme de Sonthonax fut en rapport avec ces idées. Dans l'Ouest et
dans le Sud, la modération raison née de Polvérel fut
également en rapport avec les idées démocratiques qui y
dominaient. La manière dont ils exercèrent chacun la
T. II. 22 558 ÉTUDES SUR l'histoire D'iIAÏTi. portion d'aulovité dont ils étaient revêtus, laissa des
traces profondes dans ces localités. Le pouvoir absolu
continua son empire dans le Nord ; le pouvoir tempéré,
dans les deux autres provinces. La suite de cette histoire
le prouvera. Nous avons présenté au lecteur les diverses considéralions qui expliquent la conduite de beaucoup d'hommes
de couleur, nègres et mulâtres anciens libres, dans la
trahison à laquelle ils participèrent ; nous ne leur avons
pas épargné les justes reproches qu'ils méritèrent. Mais,
c'est ici le lieu de produire les excuses que Sonthonax
lui-même, si irrité qu'il fût contre eux, donna à la
France en leur faveur. Dans les Débats dont nous aurons à rendre compte, lorsque les colons accusateurs
accablaient ces hommes du poids des reproches qu'eux
seuls encoururent, Sonthonax, éloigné de Saint-Domingue, apprenant d'ailleurs que beaucoup de ces
traîtres étaient revenus de leur erreur, que ceux restés
fidèles à la République française et à la liberté générale
se distinguaient par leur bravoure, Sonthonax les défendit contre leurs accusateurs déboutés. Dans la séance du 12 thermidor, an lïl (50 juillet
1795), il dit: « J'observerai que les premiers exemples de trahison ont été donnés
par les blancs de Saint-Domingue, à Jérémie; il n'y existait pas
d'hommes de couleur au moment où on a appelé les Anglais, puisque
les hommes de couleur avaient été chassés depuis le mois de février 1795 Il en était de même des autres pa/oisses, au Môle. Tous
les hommes de couleur étaient réunis à Jean-Rabel, à faire la guerre
dans les camps et les postes. Les colons ne diront pas sans doute que
les hommes de couleur avaient envoyé des députés à Londres, pour fabriquer un traité semblable à celui du 25 février, que ce .sont eux qui
a appelé les Anglais, puisque
les hommes de couleur avaient été chassés depuis le mois de février 1795 Il en était de même des autres pa/oisses, au Môle. Tous
les hommes de couleur étaient réunis à Jean-Rabel, à faire la guerre
dans les camps et les postes. Les colons ne diront pas sans doute que
les hommes de couleur avaient envoyé des députés à Londres, pour fabriquer un traité semblable à celui du 25 février, que ce .sont eux qui [179oj ciiAi>iTUE \îi. 559 aient essayéles premiers d'émouvoir l(!s puissaiicesde l'Europe sur le son
deSaint-Domingu(\ Les hommes de couleur étaient paisibles dans leurs
foyers, lorsqu'ils ont été enveloppés dans la conspiration générale
« J'arrive à Saint- Marc : là, je trouve des proclamations du commandant anglais qui circulaient, dans lesquelles on annonçait que les
commissaires civils étaient décrétés d'accusation ; on disait que la
France leur avait retiré sa confiance, qu'ils étaient mis hors la loi,
qu'il était enjoint à tous les colons de leur courir sus. . . Calculez maintenant quelle devait être la position des commissaires civils, seuls au
milieu des hommes libres ; calculez quels devaient être les moyens
qu'on devait employer pour les faire assassiner, pour les faire disparaître de la colonie. On avait eu soin alors par la même voie, c'est-àdir3 en corrompant ceux qui étaient attachés aux commissaires civils,
on avait eu soin.disje, de les en détacher, en leur représentant les
commissaires comme disgraciés de la convention nationale, comme désavoués par elle. Que devaient penser les hommes de couleur lorsqu'on
leur mettait sous les yeux le décret de la convention nationale, du
16 juillet 1795, qui déclarait qu'ils n'avaient plus sa confiance, qui les
décrétait d'accusation ? Ne devaient-ils pas alors, épouvantés d'avoir
servi les commissaires civils, s'imaginer que la convention nationale
réprouvait leur conduite ? Ne devaient-ils pas s'associer à leurs ennemis, aux Anglais, pour s'emparer des commissaires civils ou les poignarder De nouveaux moyens furent pris pour tenter leur fidélité,
et on devait d'autant mieux réussir, qu'alors qu'on les invitait à la révolte contre l'autorité déléguée par la république , on leur donnait cette
démarche comme un moyen de plaire à la république. Jinsi les
hommes de couleur^ en se révoltant contre les commissaires civils,
étaient encore excusables — L'émigration de Lasalle au fllôle, la proclamation du général anglais, la circulation du décret d'accusation
rendu contre nous, produisirent un effet terrible dans la province de
l'Ouest, effet tel, que les commissaires civils ne purent point l'arrêter;
sept des principales communes de cette province se livraient aux Anglais, après avoir arboré le pavillon blanc... La province du Sud, depuis le Sale -Trou jusqu'à Tiburon, est restée constamment fidèle à la
république, et l'ennemi n'a eu d'autre point dans cette partie que Jérémie. Il a été chassé de Tiburon ; Léogane a été repris, depuis que le
décret du 16 pluviôse (celui qui prononça et confirma la liberté générale) a été connu à Saint-Domingue, depuis que les hommes libres de
couleur, à Saint-Domingue, ont eu la certitude que la conduite des
Trou jusqu'à Tiburon, est restée constamment fidèle à la
république, et l'ennemi n'a eu d'autre point dans cette partie que Jérémie. Il a été chassé de Tiburon ; Léogane a été repris, depuis que le
décret du 16 pluviôse (celui qui prononça et confirma la liberté générale) a été connu à Saint-Domingue, depuis que les hommes libres de
couleur, à Saint-Domingue, ont eu la certitude que la conduite des 340 ÉTUDES SUR l'histoire d'hâïti. commissaires civils avait été parfaitement d'accord avec les internions
de la convention nationale, puisque la convention avait sanctionne
leurs opérations, par le décret du 16 pluviôse... » En voilà assez, sans doute, pour excuser j pour expliquer, de l'aveu même deSonthonax, et non ^di^ justifier
la conduite des hommes de couleur. Nous regrettons que
la mort eijt déjà enlevé Polvérel à sa patrie, lorsque les
Débats parvinrent à ce chef d'accusation; car nous aurions aimé à savoir comment il avait envisagé cette conduite, de la part de tant d'hommes qui avaient obtenu sa
confiance. Toutefois, nous prenons acte ici des paroles de Sonthonax en faveur des hommes de couleur, surtout de
ceux de la province du Sud, parce que nous aurons à
examiner sa propre conduite à leur égard, quand une
seconde mission l'aura ramené à Saint-Domingue, peutêtre pour le malheur de cette colonie. Il nous reste à parler des actes des deux commissaires
dans les six mois de 1794 qu'ils y passèrent encore. Ils
feront l'objet des chapitres suivans. • CHAPITRE XllI. Situation au commeDcemenl de 1794. — Tentative infructueuse de Rigaud
et de Marc Borno contre Léogane. —Les Anglais devant le Port-au-Prince,
et lettre de J. Ford à Sonthonax. — Réponses et mesures diverses de Sonthonax. — Conduite de Martial Besse à Jacmel. — Proclamation de Smith^
du h'- février. — Les Anglais prennent Tiburon. _ Bauvais à la Croix-desBouquels. — Guyambois relaxé par Sonthonax. — Meurtre d'Halaou et explication de ce fait. — Prise de TAcul-de-Léogane par les Anglais. — Ils
reviennent devant le Port-au-Prince. — Proclamations de Sonthonax, du '27
février et du 1" mars. — Intrigues et jalousie de Martial Besse et de Desfourneaux contre Montbrun. — Dissensions et affaire du 17 au 18 mars, au
Port-au-Prince. — Embarquement forcé de Desfourneaux et sa lettre à Laveaux. — Jugement sur Sonthonax et les hommes de couleur. — Meurtre . de Bébé Coustard par Daguin. — Polvérel revient des Cayes au Port-auPrince. — Bruno Blanchet, délégué civil aux Cayes. — Rigaud, gouverneur
général du Sud. — Montbrun, gouverneur gé.iéiai de l'Ouest. — Laveaux,
gouverneur général de Saint-Domingue. — Conduite de Polvérel au Port -
au-Prince.— Défense de la mémoire de Pinchinat, contre divers auteurs. Le sort de Saint-Domingue semblait devoir se décider
dès le commencement de l'année 1794; car, à cette
époque, la majeure partie de son territoire était au pouvoir des puissances ennemies de la France. Pour conserver le reste de cette colonie, il fallait toute l'énergie
des commissaires civils et tout le dévouement des chefs
militaires auxquels ils confièrent sa défense. La capitale elle-même a subi le joug de la Grande-Bretagne, et
. Le sort de Saint-Domingue semblait devoir se décider
dès le commencement de l'année 1794; car, à cette
époque, la majeure partie de son territoire était au pouvoir des puissances ennemies de la France. Pour conserver le reste de cette colonie, il fallait toute l'énergie
des commissaires civils et tout le dévouement des chefs
militaires auxquels ils confièrent sa défense. La capitale elle-même a subi le joug de la Grande-Bretagne, et 542 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. cependant les étrangers finirent par être chassés de
tous les points qu'ils occupèrent ! Ils le furent, sans le
concours matériel de la métropole : ses idées, ses principes, sa tardive justice envers la race opprimée opérèrent seuls ce prodige. Que ne peuvent, en effet, des
idées et des principes sur l'esprit des hommes ! Que ne
peut la justice sur leurs cœurs ! Il suffit d'une idée pour
remuer le monde. Les forces humaines sont donc inertes
ou actives, selon la volonté des gouvernemens ; presque
toujours il dépend d'eux de leur donner une direction
convenable au but que doit atteindre l'humanité, dans
sa marche ascendante vers la civilisation. S'ils remplissent leurs devoirs envers les peuples qui leur obéissent,
leur tâche devient facile ; ils les poussent alors à la
réalisation de ce grand problème dont la solution est
laissée à leur intelligence, et surtout à leur vertu. A
Saint-Domingue, c'est la hberté, c'est l'Egalité, bases
de toute Justice, qui portèrent la race noire à triompher
des ennemis qui vinrent pour lui imposer de nouvelles
chaînes. Polvérel,d'un côté, Sonthonax de l'autre, ne pouvaient
pas rester spectateurs impassibles de tant de trahisons.
Le premier ordonna à Rigaud de marcher contre Léogane, tandis que le second faisait marcher Marc Borno
pour Tappuyer. Mais cette ville, bien gardée, repoussa
leurs attaques : l'heure de sa délivrance n'avait pas
encore sonné. En se retirant, Rigaud fit fortifier une
position avantageuse située à l'Acul-de-Léogane, à peu
de distance de cette ville ; il retourna ensuite aux Cayes.
Marc Borno vint occuper le poste de Gressier, à deux
lieues de Léogane : peu après, il reçut l'ordre de venir [17i}i] ciiAPiTUii XIII. 343 prendre le commaudemeiit du fort de Bizoton, à une
petite lieue du Port-au-Prinee. Le 1*'' janvier 1794, le commodore J. Ford [)arut
devant cette ville avec plusieurs bâtimens de guerre.
Le 2, il adressa à Sonthonax une lettre qui fut portée
par le capitaine Rowley, commandant de la frégate la
Pénélope. Il lui disait : «î Monsieur, l'escadre dont il a plu à S. M. B. de me
confier le commandement, est maintenant en partie
devant votre port : nonobstant le défaut d'égards de la
part des habitans du Port-au-Prince, à la proclamation
de Jérémie, du 25 septembre dernier, par le colonel
Whitelocke, commandant des forces britanniques dans
ce district et ses dépendances ; néanmoins, afin d'éviter
une plus grande effusion de sang, une fois encore, et
par un pavillon parlementaire, je vous offre les mêmes
termes accordés aux habitans de Saint-Marc, les navires
dans le port exceptés, lesquels ne peuvent raisonnablement être compris dans la capitulation, puisqu'on m'a
porté à employer la force, au lieu de la prière qui a été
sans effet.
Whitelocke, commandant des forces britanniques dans
ce district et ses dépendances ; néanmoins, afin d'éviter
une plus grande effusion de sang, une fois encore, et
par un pavillon parlementaire, je vous offre les mêmes
termes accordés aux habitans de Saint-Marc, les navires
dans le port exceptés, lesquels ne peuvent raisonnablement être compris dans la capitulation, puisqu'on m'a
porté à employer la force, au lieu de la prière qui a été
sans effet. » Je promets aussi de bonne foi de recommander au
ministre de la Grande-Bretagne, tels autres privilèges et
immunités aux hommes de couleur, qui peuvent être jugés convenables et expédiens, suivant l'exigence des cas,
à la conclusion de la guerre, avec la conviction entière
que toute concession raisonnable leur sera faite à cette
période » Cette lettre se terminait par l'annonce de forces navales arrivées à la Barbade, et de la reddition de quelques postes importuns en France. 544 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Il ne négligeait pas, comme on voit, les intérêts matériels de son pays : la capture d'une cinquantaine de
navires chargés de denrées souriait aux Léopards. Mais
il était gauche, il faut le dire, en faisant de simples
promesses de recommandation, pour ce qui concernait les
droits « accorder aux hommes de couleur, à la conclusion de la paix. Ceux de cette classe qui étaient au Portau-Prince étaient déjà assez fixés sur ce qui était de leur
devoir en cette circonstance : la jouissance de la. liberté
politique et de l'égalité parfaite avec les blancs ne
pouvait pas être mise en balance avec des promesses
éventuelles. Nous entendons parler des sommités parmi
les hommes de couleur, Pinchinat, Montbrun, Bauvais,
Chanlatte, qui exerçaient de l'influence sur les autres.
Egalement fixés sur la justice de la liberté générale en faveur des noirs, ils étaient inaccessibles à cette séduction. Lorsque le capitaine Rowley se rendait au palais du
gouvernement où était Sonthonax, le peuple agité cria:
Vive la République! Mort aux traîtres! A bas les Anglais!
Arrivé auprès du commissaire, Rowley demanda à lui
parler en particuher ; mais Sonthonax lui répondit :
c( Des Anglais ne peuvent avoir rien de secret à me
» dire : parlez en public, ou retirez-vous. — Je viens
» vous sommer de la part du roi de la Grande-Bretagne,
» de lui rendre cette ville qu'il prend sous sa protec-
» tion. — Comme il veut y prendre, sans doute, les
» cinquante-deux bâtimens qui sont dans le port. —
» Nous sommes en guerre avec la France, ils sont de
» bonne prise. — Halte-là, Monsieur; si nous étions
» jamais forcés d'abandonner la place, vous n'auriez de
» ces bâtimens que la fumée, car les cendres en appar-
» tiond raient à la mer. a [1795J ciiAPiTKK xiii. 345 Acettefière réponse du républicain enthousiaste, les
cris de ViveSonthonax! Vive la République /enjoignirent
à l'Anglais de se retirer : sa mission était finie. Les autorités civiles et militaires s'étaient réunies
d'elles-mêmes autour de Sonthonax; il donna lecture en
leur présence de la lettre du commodore Ford : toutes
jurèrent de défendre le Port-au-Prince contre les Anglais. Sonthonax fit en son nom et au leur la réponse
suivante :
du républicain enthousiaste, les
cris de ViveSonthonax! Vive la République /enjoignirent
à l'Anglais de se retirer : sa mission était finie. Les autorités civiles et militaires s'étaient réunies
d'elles-mêmes autour de Sonthonax; il donna lecture en
leur présence de la lettre du commodore Ford : toutes
jurèrent de défendre le Port-au-Prince contre les Anglais. Sonthonax fit en son nom et au leur la réponse
suivante : « Commodore, j'ai communiqué aux commandans
de la force armée et aux réprésentans du peuple du
Port-Républicain, la dépêche et le projet de capitulation qui m'ont été transmis de votre part par le capitaine
Rowley ; tous ont rejeté unanimement vos propositions ;
ils veulent vivre et mourir Français; ils ne s'écarteront
pas de leur serment. » Les citoyens blancs sont invariablement attachés
aux principes de la convention nationale ; ils ont vu
dans l'article 4 des propositions du gouvernement britannique, un mépris formel de la loi du 4 avril 1792;
ils ne souffriront jamais que leurs frères de couleur
soient plongés une seconde fois dans l'ignominie et
dans la barbarie d'un préjugé devenu intolérable chez
un peuple éclairé. Les anciens libres, de toutes les
couleurs sont réunis de cœur et d'esprit pour la liberté générale ; les Africains, de leur côté, ont juré de
défendre les propriétés de leurs patrons ' . c< Telles sont, commodore, nos dispositions. Je vous
conseille d'épargner au Port-Républicain une attaque 1 A cette époque, on désignait les noirs par le terme ^africains, comme
on désignait les hommes de couleur par l'expression de ciloyens du 4 avril. 540 ÉTUDES suu L'iiiSTOiiit: d'iiaïti. inutile ; les habitans ne connaissent point de capitulation devant l'ennemi... " Il ajouta, en réponse à la partie de la dépêche de
Ford concernant la prise de plusieurs postes de France
par les Anglais, qu'il venait d'être informé de la reprise
de Toulon. Il y avait, en effet, peu de jours que ce mémorable événement venait d'avoir lieu, le 19 décembre
1793 ; mais il était physiquement impossible qu'il
le sût. Le génie révolutionnaire avait deviné le génie militaire. Napoléon Bonaparte avait justifié l'assertion de
Sonthonax. Le Commodore Ford se retira à la réception de cette
dépêche. La sommation des Anglais poussa Sonthonax à des
mesures extraordinaires pour défendre le Port-au-Prince. Déjà, étant au Cap, il avait rendu une proclamation,
le 28 août, pour défendre aux naturels du pays de
quitter la colonie sans l'autorisation de la commission
civile , à peine d'être mis hors la loi, et de la confiscation de leui's biens mobiliei s et immobiliers ; il déclarait émigrés tous ceux qui en étaient partis sans un tel
congé, et leur faisait défense de reparaître à Saint-Domingue. Au Port-au-Prince, le 24 novembre, il avait émis
une autre proclamation où « considérant qu'une mul-
» titude d'individus de tout âge et de tout sexe, sollicite
» des passeports pour la Nouvelle-Angleterre, et que
» le désir d'émigrer ne peut être attribué qu'à la peur,
» à l'état de maladie, ou même à l'opposition connue de
» quelques-uns aux progrès des principes français, et
» considérant ensuile qu'il no peut être que dangereux
novembre, il avait émis
une autre proclamation où « considérant qu'une mul-
» titude d'individus de tout âge et de tout sexe, sollicite
» des passeports pour la Nouvelle-Angleterre, et que
» le désir d'émigrer ne peut être attribué qu'à la peur,
» à l'état de maladie, ou même à l'opposition connue de
» quelques-uns aux progrès des principes français, et
» considérant ensuile qu'il no peut être que dangereux [1794] CHAPITRE XIII. 347 » pour l'ordre public ou pour le succès de la révolu-
» tioii à Saint-Domingue, de retenir des hommes en-
» nemis de leur pays ou [impuissans pour le défendre;
» — il enjoignail à tout homme au-dessus de douze ans
» de payer seize cent cinquante livres, et aux femmes
» mille livres, argent des colonies (deux cents piastres
» d'une part, cent vingt de l'autre), pour pouvoir sortir
» de la colonie : les déportés eux-mêmes ne pouvaient
» être ni embarqués ni élargis des prisons, sans justifier
» du même paiement effectué au trésor public ; et ce,
» pour être exclusivement employés à l'armement et à l'é-
» quipement des légions franches de l'Ouest ; » c'est-àdire, des hommes de toutes couleurs qu'on y enrégimentait. A cette dernière proclamation, déjà très-dure, il avait
ajouté une autre, le 2' décembre, en 52 articles, sur
la police à exercer dans le port , pour empêcher les
évasions qui avaient lieu, dans le but de se rendre à Léogane , à Saint-Marc ou ailleurs , auprès des Anglais
ou des Espagnols : en conséquence, « défense était
» faite à toutespersonnes, dequelque sexe qu'elles soient,
» autres cependant que les officiers de la marine et les
» matelots, d'aller coucher en rade, d'y tenir leurs effets
» ou marchandises ; et ce, à peine de confiscation, d'être
» traitées comme émigrés, et livrées en conséquence à
w la cour martiale, pour être poursuivies à la requête
» de l'accusateur public. » Des amendes de six mille livres, de douze mille livres
étaient appliquées contre les capitaines des navires français ou étrangers, qui contreviendraient à diverses dispositions de cette proclamation ; la confiscation de la totalité de leurs cai'gaisons pouvait s'ensuivre. 318 ihUDES SUR l'histoire d'iiaïti. " Hâtons-nous de dire, toutefois, que ces mesures furent
plutôt comminatoires que réelles; qu'il y eut peu ou
point de cas où elles furent appliquées, peut-être aussi
parce que leur extrême sévérité contint les malintentionnés.
, qui contreviendraient à diverses dispositions de cette proclamation ; la confiscation de la totalité de leurs cai'gaisons pouvait s'ensuivre. 318 ihUDES SUR l'histoire d'iiaïti. " Hâtons-nous de dire, toutefois, que ces mesures furent
plutôt comminatoires que réelles; qu'il y eut peu ou
point de cas où elles furent appliquées, peut-être aussi
parce que leur extrême sévérité contint les malintentionnés. Nous avons déjà dit que celle du désarmement général
ordonné par Sonthonax avait occasionné un profond
mécontentement parmi les anciens libres, blancs et de
couleur. Polvérel, qui en avait une fois donné l'exemple
à Léogane, en l'apprenant, écrivit plusieurs lettres à des
commandans militaires, en novembre et décembre 1793,
où il condamna cette mesure : « Ces mesures générales,
» dit-il, ont le grand inconvénient de confondre l'in-
» nocent avec le coupable, et l'on ne répare pas le mal en
» réarmant ceux qu'on avait désarmés ; on ne les relève
» pas à la hauteur du courage républicain. Ce sera beau-
» coup, si la soif de la vengeance ne les rend pas cri-
» minels, s'ils ne tournent pas contre la république
B les armes qu'ils avaient auparavant consacrées à sadé-
» fense. Le désarmement du Port-Républicain n'a-t-il
» pas été le coup électrique qui a porté le feu de la ré-
» volte à Léogane, au Grand-Goave, au Fond-des-Nè-
)) grès, et qui l'aurait propagée dans tout l'Ouest et le
» Sud, sans l'active surveillance des commandans des
» places B Cetteappréciationétait judicieuse. Parmi ces commandans militaires, Martial Besse, que Sonthonax avait envoyé prendre le commandement de l'arrondissement de
Jacmel, dès son arrivée au Port-au-Prince, Martial Besse
fut celui qui mit le plus de sévérité et d'arbitraire dans
l'exécution de la mesure. Garran cite de lui des passages de diverses lettres adressées à Sonthonax. Dans [1704] CHAPITRE xiii. 549 l'une, il lui disait : « Je vois avec la plus grande pc'me qu'il
» faut encore quelques corrections martiales * . Le temps
» de la clémence est passé... J'ai donne des ordres pour
» faire descendre un grand nombre d'Africains des di-
» verses habitations des montagnes pour les travaux. Je
» les armerai comme je pourrai, et les ferai camper dans
» les environs de Jacmel, et je ferai main-basse, s'il le
» faut, sur tous ceux qui oseront chanceler. » Dans une
autre, il disait : « Tout est tranquille ici, grâce à mes me-
» sures. Après avoir fait arrêter deux espions que je fis
y> expédier de suite, j'ai dit publiquement que si tout
» attroupement et toute correspondance avec Léogane
y> ne cessaient dès l'instant, je jurais, sur ma foi de
» républicain, de marcher avec la légion dans la ville, et
» défaire unebarbe nationale, à dé faut de g.. . .(guillotine),
» à tous les ennemis de la liberté. Craignant que ma
» menace fût effectuée, un tremblement s'en est suivi,
» et on eût dit qu'ils tremblaient tous la fièvre quarte. »
oupement et toute correspondance avec Léogane
y> ne cessaient dès l'instant, je jurais, sur ma foi de
» républicain, de marcher avec la légion dans la ville, et
» défaire unebarbe nationale, à dé faut de g.. . .(guillotine),
» à tous les ennemis de la liberté. Craignant que ma
» menace fût effectuée, un tremblement s'en est suivi,
» et on eût dit qu'ils tremblaient tous la fièvre quarte. » Ces lettres prouvent que Besse n'était pas Martial de
wom seulement, mais défait. Nous le re trouverons encore
dans la suite de notre histoire nationale, servant de nouveau sous Sonthonax, et ensuite sous H. Christophe. Mais ajoutons à l'honneur de Sonthonax, d'après Garran, « qu'il im prouva fortement plusieursdes actes de ce
» commandant, et surtout la multiplicité de ses arres-
» tations et la légèreté avec laquelle il se les permettait. »
Autorité suprême, dictatoriale, il avait fait le mal par des
mesures peut-être trop révolutionnaires, où le sexe et
Tâge n'étaient pas épargnés ; il se voyait contraint luimême de reculer devant leur application. Saccadant le 1 C'est dans une de ces corrections martiales, que M. Besse lit fusiller le
brave Obran qui avait voulu s'opposer à ses actes arbitraires. 550 ÉTUDES SLu l'histoire d'haïti. pouvoir, trop emporté, tantôt il ordonne à Laveaux de
brûler, de ravager tout ; tantôt il avoue qu'il a pleuré de
rage en signant ces ordres. Fier et énergique, audacieux
même dans son exaltation pour la liberté, tantôt il est
prêt à tout oser, à tout entreprendre, tantôt il recule devant les obstacles et veut abandonner la colonie, pour
aller réclamer des secours incertains de la métropole.
Nous aurions désiré de ne pas trouver d'autre blâme à
donner à la conduite de Sonthonax ; mais il nous reste à
parler encore de quelques mesures qu'il prit. Le 2 janvier, six jours après sa proclamation du 27 décembre, qui imposait aux capitaines des navires des conditions si dures dans la police du port, lorsque l'escadre
anglaise parut, il chargea ces capitaines et leurs équipages de la défense du fort l'Ilet, qui est à son entrée,
sous les ordres du capitaine Adelon qui commandait le
Las Casas, repoussé du Môle, au mois de septembre. Cet
officieravait organisé la défensede cefort le mieux possible. Le !"■ février, parut un<3 proclamation du capitaine
Smith et de Campan, dont le but était de détruire l'influence des propos qui circulaient à Léogane, et qui attri^
huaient à l'officier anglais d'avoir reçu une somme considérable d'argent, pour le déterminer à devenir l'instrument du massacre des hommes de couleur. En repoussant
ces propos avec énergie, Smith les imputait à des stipendiés de Polvérel et de Sonthonax. Dans les Débats, ce
dernier avoua qu'il avait effectivement envoyé à Léogane,
des émissaires, pour prévenir les hommes de couleur des
dangers qu'ils couraient, en semant ainsi la division
parmi les ennemis, afin de produire un retour favorable
à la république.
, pour le déterminer à devenir l'instrument du massacre des hommes de couleur. En repoussant
ces propos avec énergie, Smith les imputait à des stipendiés de Polvérel et de Sonthonax. Dans les Débats, ce
dernier avoua qu'il avait effectivement envoyé à Léogane,
des émissaires, pour prévenir les hommes de couleur des
dangers qu'ils couraient, en semant ainsi la division
parmi les ennemis, afin de produire un retour favorable
à la république. \\79A] ciiAPnuE xm. 354 Certes, SoiUhonax n'usait là que d'un dioit légitime,
en retour de tant de moyens perfides qu'employaient les
Anglais et les colons, pour séduire et corrompre ceux qui
restaient dévoués à la liberté générale. Le 2 février, les Anglais se portèrent une deuxième
fois contre Tiburon, qu'ils réussirent à enlever des mains
de Dartiguenave, après une résistance honorable. Cet
officier, dont la bravoure fut un jour encore plus remarquée, perdit des hommes qui furent faits prisonniers par
les Anglais. Nous avons vu Polvérel faire arrêter dans l'Artibonite,
les deux frères Guyambois qui étaient entrés dans le triumvirat royaliste du mois d'août. Ils étaient tous deux en prison au Port-au-Prince, avec leurs complices, ainsi que
Hyacinthe. Dans ses défiances injustes contre la générahté des hommes de couleur, Sonthonax les fit mettre en
liberté pour s'en faire des instrumens. Ecoutons Garran : « Depuis les trahisons multipliées qui avaient eu lieu
» dans la province de l'Ouest, ses préventions pour les
» hommes de couleur s'étaient beaucoup affaiblies ; son
» affection qui, dans un caractère comme le sien, ne
» pouvait pas manquer d'avoir de l'influence sur ses dé-
» terminations politiques, se portait principalement du
» côté des nègres; il est probable même que, dans ces derw niers temps, il aurait donné plutôt sa confiance aux
» colons blancs qu'à ceux de couleur. Il fit mettre en li-
» berté ce même Guyambois que Polvérel avait fait
» arrêter, comme chef de la conspiration qui tendait à
» soumettre la colonie à un triumvirat de nègres, en
y> dépouillant tous les propriétaires. Sonthonax employa 552 ÉTUDES SUR l'iiistoiue d'hâïti. M Guyambois avec quelques autres de ses coaccusés, pour
^> gagner à la république plusieurs partis de nègres de
» la Croix-des-Bouquets et d'autres communes voisines,
» qui vivaient dans une sorte d'indépendance. Il fît re-
» cruter parmi ces nègres, ou parmi ceux qui avaient
» été mis en liberté par l'affranchissement général, pour
» compléter le bataillon du 48^ régiment ci-devant d'Ar-
>i tois, qui était toujours au Port-Républicain... »
és, pour
^> gagner à la république plusieurs partis de nègres de
» la Croix-des-Bouquets et d'autres communes voisines,
» qui vivaient dans une sorte d'indépendance. Il fît re-
» cruter parmi ces nègres, ou parmi ceux qui avaient
» été mis en liberté par l'affranchissement général, pour
» compléter le bataillon du 48^ régiment ci-devant d'Ar-
>i tois, qui était toujours au Port-Républicain... » Notons ici que Garran se trompe, en disant que ce fut
parmi les nègres affranchis que se fit le recrutement du
48'' : ce recrutement eut lieu parmi les blancs de Tancienne troupe dePraloto. Or, en ce temps-là, Bauvais était à la Croix-des-Bouquets avec une partie de la légion de l'Ouest. Les noirs
indisciplinés de la plaine du Cul-de-Sac avaient à leur
tête l'un d'eux nommé Halaou, qui suivaient toutes les pratiques des sortilèges africains. Les superstitions barbares
de son pays natal faisaient sa puissance sur les bandes
qu'il dirigeait. Un coq blanc qu'il portait constamment,
semblait à la foule lui transmettre les inspirations célestes. Des sorciers secondaires étaient attachés à ses pas
et l'aidaient à faire mouvoir ces masses privées de lumières. Son physique même contribuait à sa toute-puissance sur ces imaginations toujours dominées par la
crainte : il était d'une taille gigantesque, telle qu'on en
trouve chez certaines peuplades de l'Afrique. Gagné par Guyambois, Halaou voulut connaître ce
Sonthonax, ce blanc qui avait le premier proclamé la liberté générale dans le Nord, tandis que son collègue
marchait à pas lents dans cette voie. On conçoit bien
tout ce que le ressentiment personnel de Guyambois
contre Polvérel dut lui su£^a;érer en faveur de Sonthonax, [171)1] CliAlMTUE XIII. 553 qui l'avait remis en liberté, et qui s'en faisait un agent.
Halaou était préparé à l'admiration, et Soiilhonax luimême (car il était homme) à consentir volontiers à être
une idole. Nous le disons avec conviction , parce que
Sonthonax, dans la suite, nous apparaîtra faible sur le
chapitre des caresses, des adulations des noirs ; nous le
verrons en face d'un noir adroit et éclairé, et nous tâcherons d'esquisser ce tableau. Halaou vint donc au Port-au-Prince, le 9 février : ses
bandes formaient une armée. Ce pouvaient être des hôtes
dangereux pour la ville oià il y avait si peu de troupes.
Sonthonax dut paraître devant elles et leur chef, avec
tout l'appareil de la puissance nationale, tout le prestige
de sa brillante renommée. Il fut au-devant d'Halaou, le
félicita pour mieux le fasciner par son ascendant, le dominer avec les siens et leur donner à tous une bonne
direction, pour défendre la colonie, pour défendre leur
liberté ; car cette dernière cause surtout était menacée. Nous n'ignorons pas que nos traditions rapportent, que
Sonthonax parla mystérieusement à Halaou, à l'oreille,
et qu'il l'exhorta à retourner à la Croix-des-Bouquets pour
assassiner Bauvais, après un repas qu'il lui fît servir et
auquel il assista lui-même, en se plaçant à table à côté
de ce noir. Mais en étudiant notre histoire nationale,
nous nous gardons de suivre toutes les traditions populaires si souvent erronées. Après le repas donné au palais du gouvernement, Halaou et ses bandes vidèrent le Port-au-Prince, et se rendirent à la Croix-des-Bouquets.
horta à retourner à la Croix-des-Bouquets pour
assassiner Bauvais, après un repas qu'il lui fît servir et
auquel il assista lui-même, en se plaçant à table à côté
de ce noir. Mais en étudiant notre histoire nationale,
nous nous gardons de suivre toutes les traditions populaires si souvent erronées. Après le repas donné au palais du gouvernement, Halaou et ses bandes vidèrent le Port-au-Prince, et se rendirent à la Croix-des-Bouquets. Nous concevons que , durant leur présence en ville,
Montbrun, essentiellement militaire, ait fait prendre une
attitude martiale à la légion de l'Ouest ; mais nous n'adT. II. 25 354 ÉTUDES SUR i/iiiSToniE d'uaïti. mettons pas qii'Halaou y soit venu, et encore moins y
ait été appelé pour égorge?- les anciens libres. Que ceux-ci
aient été émus de la présence de tels hôtes, cela est possible ; c'était même une chose toute naturelle : ne devaient-ils pas redouter le résultat d'un conflit au Portau-Prince? Les préventions de ces anciens libres contre
Sonthonax étaient aussi bien naturelles , puisque luimême en avait contre eux ; mais ses préventions, à lui,
étaient qu'ils ne fussent disposés à trahir en faveur des
Anglais, d'après l'exemple de tant d'autres. Celles des
anciens libres étaient-elles justes, judicieuses, lorsqu'ils
supposaient à Sonthonax le dessein de les faire égorger ?
Elles étaient justes et fondées, lorsqu'ils voyaient avec
douleur le commissaire civil leur retirer son ancienne
confiance, se persuader qu'ils ne voulaient pas défendre
la liberté générale, qu'ils étaient prêts à trahir, et que les
noirs pouvaient seuls se dévouer à cette défense. Ce qui
se passait alors dans le Nord et dans l'Artibonite, de la
part des généraux noirs au service de l'Espagne, leur démontrait l'aveuglement de Sonthonax sur ce point, mais
ne légitimait pas leurs suspicions, quant à ce qui concernait leur massacre par ses ordres. S'il avait pu concevoir un projet aussi affreux contre les hommes de couleur (ce que nous repoussons de toutes nos forces), auraitil été certain que la population blanche du Port-auPrince n'eût pas subi le même sort, une fois les bandes
d'Halaou mises en fureur? Et Sonthonax, blanc européen, aurait exposé ses semblables à regorgement
Quoi ! dans le temps où il envoyait des émissaires à Léogane, pour éclairer les hommes de couleur de cette ville
sur leurs vrais intérêts, il aurait fait égorger ceux du Portau -Prince qui étaient encore fidèles, qui soutenaient [1794] CHAPITRE XIII. 555 son autorité Reprochons à Sonthonax ses défiances
injustes contre la généralité de cette classe -, mais sachons
nous défendre, nous qui essayons d'éclairer le passé de
notre pays, de ces imputations non moins injustes qui
tendent à dégrader le caractère d'un homme, qui fut
sans doute trop emporté dans l'exercice du pouvoir, mais
qui eut des droits à l'estime de nos devanciers, par sa
fermeté à faire exécuter pleinement la loi du 4 avril, par
sa résolution à proclamer la liberté générale.
la généralité de cette classe -, mais sachons
nous défendre, nous qui essayons d'éclairer le passé de
notre pays, de ces imputations non moins injustes qui
tendent à dégrader le caractère d'un homme, qui fut
sans doute trop emporté dans l'exercice du pouvoir, mais
qui eut des droits à l'estime de nos devanciers, par sa
fermeté à faire exécuter pleinement la loi du 4 avril, par
sa résolution à proclamer la liberté générale. Ensuite, quant à ce qui concerne Bauvais en particuher,
ce serait cet homme de bien que Sonthonax aurait choisi
pour sa victime ! Bauvais qui, par son caractère honorable, sa modération, sa soumission constante à toutes
les autorités envoyées par la métropole, obtint, seul
entre tous, l'estime de tous les partis ! Bauvais que Page
lui-même, ce colon profondément scélérat, a loué en
France pour sa conduite toujours exempte d'excès
Non , Sonthonax n'a pas conçu un projet aussi atroce à
son égard, il n'a pas pu le concevoir. Cependant, tel est l'effet des préventions qui surgissent dans les troubles civils contre les hommes qui
exercent l'autorité, que l'on crut généralement au Portau-Prince, qu'Halaou avait reçu mission de Sonthonax
de tuer Bauvais. Bauvais était cher à ses frères; c'était
leur premier général, une de leurs espérances dans
les conjonctures où se trouvait la colonie : de là l'exaspération universelle et l'idée de le garantir de la mort
à quelque prix que ce fût. De nombreux citoyens de
couleur partent immédiatement pour la Croix-des-Bouquets ; ils communiquent leurs craintes aux soldats de
la légion de l'Ouest dont Bauvais est le lieutenant-colonel en ce moment. o56 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. Cette troupe était sous les armes, comme celles du
Port-au-Prince, dès l'arrivée des bandes d'Halaou : son
indignation fut à son comble, en apprenant ce bruit;
mais la discipline la contint dans ses rangs. Sur ces entrefaites, il paraît que deux officiers de la
légion avaient été expédiés par Pinchinat etMonlbrun,
avec mission de faire immoler Halaou. De son côté, Marc Borno, chef d'escadron de la gendarmerie ou cavalerie de la légion de l'Ouest, commandant alors le fort de Bizoton, apprend là le bruit
qui circulait en ville sur le projet de l'assassinat de
Bauvais. Ami intime et dévoué de celui-ci, il quitte immédiatement son poste et se rend au Port-au-Prince.
Il rencontre Brouillard, un de ses amis, qui lui confirme les appréhensions que l'on a. Marc Borno se porte
naturellement, par devoir mihtaire, auprès de Montbrun, commandant de la province : il le trouve avec
Pinchinat, et ces deux chefs, Tun politique, l'autre militaire, lui communiquent leur pensée , la résolution
qu'ils ont prise de faire périr Halaou. Aussitôt, Marc
Borno franchit à toute bride les trois lieues qui séparent
la Croix-des-Bouquets du Port-au-Prince. Que se passait-il dans ce bourg depuis l'arrivée d'Halaou et de ses gens ? Bauvais, qui ignorait les appréhensions de l'opinion générale ; incapable de tendre un
piège à Halaou, par la droiture de ses sentimens, par
la loyauté de son caractère ; trop brave, trop courageux,
pour craindre cet homme et pour concevoir lui-même
l'idée d'un meurtre ; Bauvais l'avait invité avec quelques-uns de ses sorciers à entrer chez lui pour leur faire
servir des rafraîchissemens : ils étaient tous assis autour
d'une table, Halaou tenant toujours son coq blanc.
de l'opinion générale ; incapable de tendre un
piège à Halaou, par la droiture de ses sentimens, par
la loyauté de son caractère ; trop brave, trop courageux,
pour craindre cet homme et pour concevoir lui-même
l'idée d'un meurtre ; Bauvais l'avait invité avec quelques-uns de ses sorciers à entrer chez lui pour leur faire
servir des rafraîchissemens : ils étaient tous assis autour
d'une table, Halaou tenant toujours son coq blanc. [1794] ciiAPiiKE Mil. 557 Les deux officiers qui avaient précédé Marc Borno
n'avaient encore rien ordonné; mais celui-ci, aussitôt
son arrivée, donne l'ordre à un sergent noir de la légion,
nommé Phelippeaux, de pénétrer dans les appartemens
avec quelques autres soldats, et de tuer Halaou. En entrant, le sergent trouve Bauvais assis à côté de lui ; il ne
peut faire feu sans exposer les jours de son chef. Mais celui-ci, toujours rigide sur la discipline, s'étonnant de' l'entrée de ces militaires, leur demande ce qu'ils veulent, avec
ce ton du commandement que lui seul savait prendre
à l'égard de ses inférieurs. Phelippeaux lui répond :
« Commandant, passez dans votre chambre ! » Le tondu sergent est impérieux, par la conviction où il est,
que les jours de son chef sont en danger. Bauvais, qui
n'en sait pas souffrir de semblable, demande ses pistolets
et se lève pour mieux agir contre les soldats indisciplinés. Ce mouvement facilite l'action de Phelippeaux et
des autres ; Halaou et deux de ses officiers, toujours assis
et ne se doutant pas de leur but, tombent morts. Bauvais reste étonné de ce résultat ; il en demande l'explication. Phelippeaux, et en même temps Marc Borno et
les deux autres officiers pénétrant dans les appartemens,
lui disent le motif de ce meurtre. Quelle que fût l'opinion de Bauvais sur l'intention
attribuée à Sonthonax, il demeura affligé de douleur par
ce meurtre, cet assassinat commis chez lui, à sa table.
Pour lui, en ce moment, Halaou était un hôte placé
sous la sauvegarde de son honneur, et il avait raison. Si
on l'avait averti de la résolution prise contre cet homme,
il n'eût jamais consenti à son exécution : tous ceux qui
l'entouraient le savaient bien, et Marc Borno surtout. Toutefois, le mal était fait, le crime était commis- î 558 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. Les compagnons d'Halaou qui y ont échappé se précipitent hors des appartemens de Bauvais ; ils font un appel
à leurs camarades pour venger la mort de leur chef.
Alors survint une mêlée affreuse entre eux et les
hommes de la légion. Le combat devint inégal entre
cette troupe bien armée, bien exercée, pourvue d'artillerie et de cavalerie, et des hommes fanatisés par des
superstitions grossières, qui, dans leur ignorance non
moins grossière, agitaient en l'air des queues de bœuf
pour rendre inefficaces la mitraille et les balles qui
pleuvent sur eux. Ils sont forcés de fuir, en faisant autant de mal que possible h leurs ennemis. Ils sont poursuivis hors de la Croix-des-Bouquets, et se répandent
dans les plaines et dans les montagnes voisines.
et de cavalerie, et des hommes fanatisés par des
superstitions grossières, qui, dans leur ignorance non
moins grossière, agitaient en l'air des queues de bœuf
pour rendre inefficaces la mitraille et les balles qui
pleuvent sur eux. Ils sont forcés de fuir, en faisant autant de mal que possible h leurs ennemis. Ils sont poursuivis hors de la Croix-des-Bouquets, et se répandent
dans les plaines et dans les montagnes voisines. Dans ce combat, si Bauvais fut peiné, fâché du meurtre d'Halaou, il comprit néanmoins qu'il ne pouvait
abandonner à eux-mêmes ses valeureux compagnons qui
se dévouaient pour lui: aidé de Marc Borno, il dirigea
leurs forces pour rester maître du champ de bataille.
La Croix-des-Bouquets et toute la plaine du Cul-de-Sac
restèrent dès ce jour plus soumises à son autorité; il prit
des mesures en conséquence. Essayons maintenant de nous expliquer à nous-même
le vrai motif, la vraie cause de la mort d'Halaou. Et
d'abord posons-nous cette question : Pinchinat, Montbrun et Marc Borno, ont-ils pu croire réellement que
Sonthonax avait donné Tordre de l'assassinat de Bauvais? Nous ne le pensons pas. S'ils le croyaient capable
d'une action aussi noire, Montbrun surtout l'aurait
redoutée pour lui-même; car déjà il se montrait revêche à l'autorité du commissaire, en raison de ses dé- [1794J CHAHTiie XIII. 5r)0 fiances et de ses procédés. Il faut donc clicidier cette
cause, ce motif, dans une combinaison politique de
leur part. A leurs yeux, qu'étaient Halaou et ses sorciers? Des
hommes dangei'cux par la puissance des superstitions
africaines sur les masses des noirs devenus libres tout
à coup, habitués au pillage, aux dévastations qui accompagnèrent leur insurrection contre le régime colonial,
bien que dans l'Ouest elle n'ait pas eu le caractère
de gravité qu'elle eut dans le Nord. Nous venons de
voir que Garran a constaté la vie indépendante qu'ils
menaient, et que ce fut Guyambois que Sonthonax employa à les gagner. Quelle garantie de moralité, de sûreté
politique, Guyambois lui-même présentait-il dans une
telle mission ? Cet homme avait été arrêté par Polvérel,
en flagrant délit de conspiration pour le triumvirat
royaliste, formé entre les blancs contre-révolutionnaires
de l'Artibonite et les Espagnols, qui devait avoir pour
chefs Guyambois, Jean François et Biassou. On se rappelle que le vicomte de Fontanges et ses adhérens devaient
être rappelés dans la colonie ; c'est-à-dire, toute la séquelle des agens de l'ancien régime et des émigrés.
Guyambois et ses complices avaient été condamnés à la
détention par la cour martiale du Port-au-Prince, et
Sonthonax les avait fait mettre en liberté; il s'appuyait
sur eux et en faisait sa principale force pour défendre
la colonie. Or, en ce temps-là, ces mêmes agens de
l'ancien régime, ces émigrés que le triumvirat devait
favoriser, n'élaient-ils pas dans les rangs des Anglais et
des Espagnols? La coalition de Saint-Marc n'avait-elle
pas arboré d'abord le pavillon blanc, juré fidélité à
Louis XVII, avant de se donner aux Anglais? JeanFran560 ÉTUDES SUR l'histoire d'uaïti.
re
la colonie. Or, en ce temps-là, ces mêmes agens de
l'ancien régime, ces émigrés que le triumvirat devait
favoriser, n'élaient-ils pas dans les rangs des Anglais et
des Espagnols? La coalition de Saint-Marc n'avait-elle
pas arboré d'abord le pavillon blanc, juré fidélité à
Louis XVII, avant de se donner aux Anglais? JeanFran560 ÉTUDES SUR l'histoire d'uaïti. çois, Biassou et Toussaint Louverture n'avaient-ils pas
réuni, par la trahison, presque toutes les paroisses du
Nord et de l'Artibonite au pavillon espagnol, agissant au
nom de la royauté, pour le rétablissement de l'esclavage ?
Et c'était Guyambois surtout que, dans son aveuglement
passionné, Sonthonax appelait à exercer une influence
sur les masses noires ! N'était-il pas à craindre qu'il
en usât, pour soumettre le reste de la province de l'Ouest
aux Espagnols ou aux Anglais ? D'une autre part, Pinchinat, Montbrun,Bauvais, Marc
Borno et leurs frères, dans l'Ouest, de même que Rigaud
et ses lieutenans, dans le Sud, bien disposés à soutenir la
cause de la France, bien convaincus de la justice, de
l'opportunité et de la nécessité de la liberté générale
des noirs, aussi bien disposés à la défendre comme à
défendre leur propre liberté et leur égalité politiques ;
tous ces hommes devaient envisager résolument la situation des choses. Laisser une libre carrière aux préventions, aux imprudences de Sonthonax, c'eût été mollir
en présence d'un danger imminent, et compromettre le
salut de Saint-Domingue. Ils ne pouvaient douter de
la vérité du décret d'accusation lancé contre les commissaires civils, pubHé par les Anglais avec toutes les
circonstances propres à y faire ajouter foi ; et alors, ils
devaient prévoir que ce décret recevrait son exécution
tôt ou tard. Ils le savaient provoqué par la tourbe coloniale en France, qui haïssait Polvérel et Sonthonax
pour leur énergie, qui les avait dénoncés comme des
agens, des complices de Brissotetde tous les autres Amis
des noirs ; et au 9 février 1 794, remarquons-le, ils ne pouvaient être informés du décret du 16 pluviôse (4 février)
qui venait de légitimer la déclaration de la liberté gêné- [1794] CiiAPiTUE XIII. 36i raie prononcée par ces commissaires. Nous verrons bientôt que ce nouveau décret n'interrompit pas l'accusation
portée contre eux. Donc, aux yeux de Pinchinat, cet
athlète politique qui inspirait ses idées à toute sa classe,
de Montbrun et de Marc Borno, ces hommes d'exécution,
les commissaires étant retirés de la colonie, c'était à
leur classe que reviendrait la mission de sauver SaintDomingue, en dirigeant les noirs pour leur conservation
à tous, pour défendre cette liberté générale à laquelle
ils étaient parvenus et que peu d'entre eux appréciaient
d'une manière généreuse ; car, nous le répétons, le
plus éclairé parmi eux, Toussaint Louverture, travaillait
alors à la restauration de l'ancien régime, et Laveaux,
gouverneur général, était resserré dans les limites du
Port-de-Paix : il pouvait y succomber à tout moment.
irs pour leur conservation
à tous, pour défendre cette liberté générale à laquelle
ils étaient parvenus et que peu d'entre eux appréciaient
d'une manière généreuse ; car, nous le répétons, le
plus éclairé parmi eux, Toussaint Louverture, travaillait
alors à la restauration de l'ancien régime, et Laveaux,
gouverneur général, était resserré dans les limites du
Port-de-Paix : il pouvait y succomber à tout moment. De telles idées dominant l'esprit de Pinchinat, de
Montbrun et de Marc Borno, ils devaient arriver subitement à une résolution, regrettable sans doute, mais dont
l'énergie pouvait et devait frapper de stupeur tous ces
sorciers africains, et soumettre à l'ascendant de leur intelligence, ces masses qui avaient besoin de directeurs
capables, dans leur propre intérêt. La mort d'Halaou
aura été alors décidée entre eux trois, par ces motifs, et
non pas par haine pour les noirs. Ce sentiment n'entra
jamais dans leur cœur, pas plus que lorsqu'un jour et
successivement, Toussaint Louverture, Dessalines et
Christophe, devenus chefs du gouvernement, firent périr des sorciers africains semblables à Halaou, comme
des êtres nuisibles à la tranquillité publique et capables
d'entraver, par le fétichisme, la civilisation des masses.
Dessalines a agi, en 1805, par les mêmes motifs, en faisant périr Lamour Dérance qui, par le fétichisme africain, 362 ÉTUDES SUR l'hISTOIUE d'iIAÏTI. lui opposait le plus grand obstacle dans la guerre de l'indépendance. Car, il faut le dire une fois pour toutes, si à ces époques
reculées, comme aujourd'hui encore, le mulâtre et le
noir de ce pays ont dû et doivent toujours accepter avec
fierté leur origine africaine, ne pas en rougir devant
les préjugés coloniaux, ils ont dû et doivent encore réprimer vigoureusement toutes ces idées, toutes ces pratiques nées de la barbarie de l'Afrique et inconciliables avec
la civilisation du peuple. Nous concluons donc qu'Halaou sera tombé victime de
sa grossière ignorance, du danger qu'elle présentait à
nos devanciers pour la cause de ses frères eux-mêmes.
Nous qualifions ce fait de crime, parce que, à notre avis,
quelle que soit la situation, quels que soient les raisonnemens de la politique, lorsqu'un homme périt de mort
violente, c'en est un. La morale ne saurait approuver un
seul fait de cette nature, sans être contrainte d'approuver
également toutes lesénormités que la politique se permet.
Nous savons bien que celle-ci réussit très-souvent dans
ses procédés arbitraires, qu'elle éloigne un danger présent, quelquefois avec les meilleures intentions ; mais la
légitimité du but n'autorise jamais la violation des lois
de l'humanité. Cette violation entraîne souvent, ou des
remords, ou des regrets, et toujours des reproches de la
part de la postérité. Si cette explication que nous avons essayé de donner
au meurtre d'Halaou nous paraît fondée sur des probabilités, pour le vulgaire de cette époque, H n'a été que le résultat de l'intention supposée à Sonthonax contre Bauvais:
de là la tradition populaire de notre pays. L'intention que
nous supposons nous-mêmc, peut-être à tort, à Pinchi- [1794] CHAPITRE XIII. oG3 nat, Montbrun et Marc Boriio, leur aura paru excusable,
au premier surtout qui, au mois de décembre 1795, en
adressant un écrit aux hommes de couleur de Saint-Marc
et des paroisses voisines, leur avait dit ces paroles remarquables :
at de l'intention supposée à Sonthonax contre Bauvais:
de là la tradition populaire de notre pays. L'intention que
nous supposons nous-mêmc, peut-être à tort, à Pinchi- [1794] CHAPITRE XIII. oG3 nat, Montbrun et Marc Boriio, leur aura paru excusable,
au premier surtout qui, au mois de décembre 1795, en
adressant un écrit aux hommes de couleur de Saint-Marc
et des paroisses voisines, leur avait dit ces paroles remarquables : « Attendrez-vous,pour sortir de l'engourdissement dans
» lequel vous êtes ensevelis, que vous soyez placés entre
» la tyrannie et la liberté, au milieu des torches et des
» poignards? Pouvez-vous rester en suspens? Vousou-
» bliez que vous êtes du sang africain? Si la voix de la na-
» tiire ne trouve pas d'accès dans vos cœurs endurcis, ne
» devez-vous pas,par reconnaissance, vous décider en fa-
» veurdes noirs qui vous ont servi de remparts contre les
» blancs? Sans les noirs, il ne serait plus question depuis
» longtemps de votre existence. » Quanta Sonthonax, si l'effet du meurtre d'Halaou dut
lui prouver de quelle énergie étaient capables les hommes
de couleur placés sous son autorité, il nous est démontré
qu'il ne considéra pas lui-même ce fait comme excessivement blâmable; qu'il ne l'attribua pas du moins à Bauvais, et surtout qu'il n'eut jamais l'odieuse intention
qu'on lui supposa à son égard ; car voici une lettre écrite
par lui, un mois après cet événement, que nous avons
trouvée dans les archives de Santo-Domingo. Il l'adressa
à Blanc Cazenave, mulâtre, qui commandait alors un
parti de nègres campés avec lui dans les montagnes des
Cahos, et qui s'était livré à Toussaint Louverture : il le
croyait disposé à revenir à la cause de la République
française. « Le commissaire civil de la république, à Blanc Cazenave, et aux
officiers, sous-officiers et soldats campés aux Cahos pour le soutien de
la liberté et la défense de la république. 564 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏti. » Frères et amis, depuis quinze jours j'ai appris que vous étiez enfin
désabusés sur la sincérité de rattachement que les Espagnols avaient
l'air de vous porter. Vous avez ouvert les yeux sur la perfidie de leurs
manœuvres. Vous reconnaissez actuellement que la République française et les commissaires civils sont les seuls qui veuillent sincèrement la liberté des nègres. » Vous savez, frères et amis, ce que j'ai fait pour les Africains dans
la province du Nord ; vous savez tous qu'au péril de ma vie, à travers
les poignards et les poisons, j'ai osé prononcer la liberté : je suis encore prêt à soutenir pour vous la même cause. Réunissez-vous autour
de moi contre les ennemis étrangers qui nous assiègent. Jurez tous de
mourir plutôt que de retomber sous le couteau de vos anciens maîtres.
Il faut absolument que la liberté triomphe; il faut que les Africains
soient payés de leur travail; il n'y a que cette seule manière de restaurer la colonie. J'ai donné ordre au colonel Sauvais, votre ami, de vous
fournir des munitions. Soyez vigilants et courageux, et tout ira bien.
de moi contre les ennemis étrangers qui nous assiègent. Jurez tous de
mourir plutôt que de retomber sous le couteau de vos anciens maîtres.
Il faut absolument que la liberté triomphe; il faut que les Africains
soient payés de leur travail; il n'y a que cette seule manière de restaurer la colonie. J'ai donné ordre au colonel Sauvais, votre ami, de vous
fournir des munitions. Soyez vigilants et courageux, et tout ira bien. « SONTHONAX. » Cette lettre est du 7 mars 1794 ; elle fut sans doute
remise à Toussaint Louverture qui l'aura envoyée au
gouverneur espagnol, pour lui prouver que Blanc Cazenave et ses gens étaient inaccessibles à la corruption du
commissaire civil. Ne prouve-t-elle pas que, loin d'avoir
insinué à Halaou et à ses sorciers, que Bauvais était l'ennemi des noirs et de leur liberté, Sonthonax le recommandait, même après la mort de cet homme, comrrie
étant leur ami ? Dire aux noirs soumis à Blanc Cazenave,
que Bauvais est leur ami, qu'il leur fera parvenir des
munitions, n'était-ce pas vouloir augmenter l'influence
de ce chef des hommes de couleur Le 5 mars, deux
jours avant sa lettre à Blanc Cazenave, il avait promu
Bauvais au grade de colonel d'infanterie *. ' « Je viens de recevoir le brevet de colonel d'infanterie que vous m'an-
» noncez par voire dépêche de ce jour. Ma reconnaissance est sans bornes, et
» la satisfaction de voir que mes services sont agréables au délégué de la ré-
» publique me comble de joie, et ne me laisse que le désir de mériter tou- [1794] ciiAPiTUE xiii. 305 Oh ! combien les préventions contre les hommes politiques nuisent souvent aux peuples qui les conçoivent !
Comment ne pas regretter aussi celles de Sonthonax,
ses défiances contre toute la classe des hommes de couleur, qui le portèrent alors, qui le portèrent encore plus,
deux ans après, à des mesures imprudentes dont il fut
lui-même la première victime Le 19 février, les Anglais attaquèrent le poste de
l'Acul-de-Léogane qu'ils enlevèrent après trois heures de
combat. Ils étaient en force supérieure. Le baron de
Montalembert, émigré, était dans leurs rangs; brave et
courageux, il a rempli un rôle fameux durant toute l'occupation anglaise. Là se borna la conquête de ces étrangers du côté du Sud, jusqu'à ce que Léogane même fût
enlevé entre leurs mains. Presque en même temps ils reparurent devant le Portau-Prince. C'était encore le commodore J. Ford, qui ne
put rien contre cette ville par les précédentes dispositions
prises par Sonthonax. Son apparition se borna à un
échange de lettres avec le commissaire, qui eut la générosité de lui renvoyer quinze prisonniers anglais. Mais Sonthonax saisit cet instant pour rendre une proclamation, en date du 27 février, dont le but était d'exciter
le dévouement de toutes les classes pour la défense du
pays et du Port-au-Prince particulièrement. Le 15 novembre dernier, dit-il, nous avons donné l'ordre du désarmement de la garde nationale du Port-Républicain : cet ordre conte»
nait une autorisation donnée au commandant de la province pour res- » jours ses bontés pour lesquelles je n'épargnerai rien » - Lellre de Bmvais
à Sonthonax, du 5 mars 1794. 366 ÉTUDES SIJK LIlISTOIllE d'iIAÏTI. tiiuer les armes à tous ceux qui seraient reconnus dignes de s'en servir
pour défendre la cause de la liberté et de l'égalité.
-Républicain : cet ordre conte»
nait une autorisation donnée au commandant de la province pour res- » jours ses bontés pour lesquelles je n'épargnerai rien » - Lellre de Bmvais
à Sonthonax, du 5 mars 1794. 366 ÉTUDES SIJK LIlISTOIllE d'iIAÏTI. tiiuer les armes à tous ceux qui seraient reconnus dignes de s'en servir
pour défendre la cause de la liberté et de l'égalité. Un très-petit nombre de citoyens s'est présenté pour les réclamer,
et les armes ont été distribuées, soit à la légion de l'Égalité, soit aux
volontaires nationaux ; de manière que la partie la plus essentielle du
peuple de Saint-Domingue, celle qui a -plus d'intérêt au succès de
la révolution, se trouve aujourd'hui former la force publique de SaintDomingue, sous les ordres des commissaires civils. Cet ordre a déplu d'abord, soit aux Européens transportés dans la
colonie, ^oïlaux créoles eux-mêmes, sans distinction de couleur. Mais
l'arrivée des Anglais a changé entièrement la disposition des esprits :
les habiians du Port-Républicain n'ont vu dans les armées du tyran
de la Grande-Bretagne que nos ennemis naturels ; tous se sont réunis
pour les repousser. La rade a donné l'exemple, et les braves marins de
l'État et du commerce attendent dans nos forts l'instant de se signaler; tous sont disposés à brûler les riches cargaisons dont la conduite
en Europe leur est confiée, et à donner ainsi un grand exemple de
patriotisme, plutôt que de livrer aux ennemis de la république des
moyens puissans de lui faire la guerre. Le moment est arrivé où tous les habitans de Saint-Domingue, sans
distinction d'état ou de couleur, sont appelés à défendre, pour leur
propre intérêt, la cause de l'humanité et de la liberté. Le voile épais
du préjugé, qui fascinait les yeux des Africains dans la servitude,
est enfin tombé; l'esclave s'est mesuré avec ses maîtres, il a vu qu'ils
étaient des hommes plus faibles que lui ; il ne retombera jamais dans
son ancien avilissement. Malheur aux insensés qui s'opposeront au
triomphe des principes philantropiques et de liberté universelle qui
germent et se propagent parmi les nations! Les gouvernemens en délire
auront beau vouloir conserver les abus atroces qui font des Antilles
un repaire de tous les crimes de l'Europe, leur éclatante punition sera
l'effroi des contemporains, et servira d'exemple à la postérité. Déjà les calomnies que l'horrible soif de l'or enfantait con/re nous
touchent à leur fin; déjà la métropole, instruite de nos succès, a
proclamé la liberté générale des nègres dans toutes les possessions
coloniales. » Déjà, peut-être, un Africain de la députation du Nord de SaintDomingue, sans autre recommandation que son bon sens et ses vertus,
a V honneur de présider en ce moment' la convention nationale de
France. [1794] ciiACiTUii xm. 367 Dans CCS circonstances, nous avons ordonne et ordonnons ce qui
suit: Article 1'^ Le colonel Desfourneaux esi autorisé à recruter le 48'
régiment parmi les citoyens de bonne volonté qui se présenteront avec
un fusil pour servir la république contre ses ennemis, pendant l'espace
d'un an. 2. La liste des recrues nous sera présentée avant leur prestation de
serment, pour, ceux qui y seront inscrits, être admis ou rejetés, suivant les témoignages qui nous seront rendus par les chefs militaires.
suit: Article 1'^ Le colonel Desfourneaux esi autorisé à recruter le 48'
régiment parmi les citoyens de bonne volonté qui se présenteront avec
un fusil pour servir la république contre ses ennemis, pendant l'espace
d'un an. 2. La liste des recrues nous sera présentée avant leur prestation de
serment, pour, ceux qui y seront inscrits, être admis ou rejetés, suivant les témoignages qui nous seront rendus par les chefs militaires. 5. Les officiers du 4c régiment, à défaut de ceux du 48s commanderont les nouvelles compagnies qui^ en aucun cas, ne pourront
s'élever au-delà de 200 hommes. k. Ces compagnies seront organisées dans le plus bref délai ; elles
prêteront serment entre nos mains, et en présence de la légion de
l'Egalité et des volontaires nationaux, de défendre jusqu'à la mort la
liberté des Africains à Saint-Domingue. Dans cette proclamation où Sonthonax faisait l'éloge
deshabitansdu Port-au-Prince, disposés, selon lui, à repousser les Anglais, où il convient que la mesure du
désarmement général leur avait déplu, on se serait attendu à le voir ordonner la restitution de leurs armes :
point du tout. Qu'on juge alors si ce mécontentement ne
devait pas continuer de leur part. Ensuite, on reconnaît par cet acte qu'il annula l'autorité militaire de Montbrun, commandant de la province ;
car ce n'est pas celui-ci qui est appelé à opérer le recrutement, c'est Desfourneaux, qu'il a nommé commandant de
la place dès son arrivée au Port-au-Prince. Or, Polvérel
avait d'abord fait mettre Desfourneaux en prison, pour un
discours que ce dernier lui avait prêté et qui servit à
ébranler la fidélité deLapointe; après cela, il avait dû le
traduire par-devant la cour martiale, à raison des abus
d'autorité et des malver^s'ations dont il était accusé. Montbrun était le président de cette cour, et Desfourneaux 568 ÉTUDES SUR l'iiistoiiie d'haïti. pensait que c'était lui qui avait excité Polvérel à ces mesures; et quoiqu'il eût été acquitté, il avait conservé du
ressentiment contre Montbrun. Affectant un grand zèle
à obéiràSonthonax,par opposition même à Polvérel dont
il était mécontent, Desfourneaux excitait Sonthonax à son
tour contre Montbrun, et il n'opéra le recrutement ordonné le 27 février, que parmi les anciens anarchistes
qui avaient été de la troupe de Praloto, — les matelots,
les bandits de toutes les nations qui avaient fait tant de
mal aux hommes de couleur ; ils étaient tous des blancs^.
Déplus, le 48^ régiment était ce corps d'Artois qui,
comme celui de Normandie, avait toujours été des instrumenspour les factieux blancs du Port-au-Prince contre
les hommes de couleur ; de là un nouveau mécontentement de la part de ces -derniers et principalement de leurs
chefs. Remarquons encore que dans sa proclamation, Sonthonax signale les calomnies dont il est l'objet. Autorité
suprême, il descend aux reproches, alors qu'il semble
désirer le rapprochement de tous les citoyens pour défendre le pays. Il flatte ensuite les noirs, en admettant que
J. B. Belley ou J. Georges, députés du Nord, a pu présider
la convention nationale. Dans toute autre circonstance,
une pareille idée eût paru imaginée pour les exciter en
faveur de la France, par leur amour-propre ; alors, elle
n'a paru que comme un moyen de les exciter contre ceux
dont il se plaint, blancs et mulâtres.
er le rapprochement de tous les citoyens pour défendre le pays. Il flatte ensuite les noirs, en admettant que
J. B. Belley ou J. Georges, députés du Nord, a pu présider
la convention nationale. Dans toute autre circonstance,
une pareille idée eût paru imaginée pour les exciter en
faveur de la France, par leur amour-propre ; alors, elle
n'a paru que comme un moyen de les exciter contre ceux
dont il se plaint, blancs et mulâtres. Pour tout dire sur cette proclamation, Sonthonax de1 Par sa lettre du 5 mars, citée plus avant, Bauvais fit des observations à
Sonthonax sur le recrutement parmi ces blancs. Ceci corrobore ce que nous
avons dit sur l'erreur commise par Garran , erreur répétée par Pamphile de
Lacroix. [179i] . ciiAPiTiiK xiH. 369 vine que le décret du 4 février (16 pluviôse an II) a été
rendu par la convention nationale : — celui qui déclare,
ou plutôt qui confirme la liberté générale des esclaves.
Au 27 février, il était impossible qu'il le sût ; mais il
avait dû prévoir que la convention en viendrait là, car
nous avons cité, à son honneur, deux de ses lettres où il
pressait la solution de cette grande question qu'il eut la
gloire de résoudre le premier, et, en outre, il avait chargé
Dufay et les autres députés du Nord de tout faire pour
provoquer cette mesure. En affirmant ce qui sera reconnu
vrai plus de trois mois après, il n'a toutefois pour objet
que de faire taire les calomnies dont il se plaint, et de détruire l'influence du décret d'accusation de la convention
nationale. Notre impartialité nous oblige à blâmer Sonthonax
bien souvent ; mais nous ne pouvons refuser à cet esprit
vigoureux, l'estime qu'il mérite en bien des occasions. Les
révolutionnaires sont ainsi faits ; ils présentent alternativement des sujets de blâme et d'éloges dans leur conduite, parce que dans leur œuvre de démolition de la
société, pour sa reconstruction sur des bases nouvelles,
ils subissent eux-mêmes l'influence des circonstances oii
ils se trouvent, et que souvent ils font naître parleurs
fautes. Heureux ceux dont les principes les garantissent
des excès que la morale réprouve, et dont le caractère
modéré permet d'éviter ces excès, dans la lutte qu'ils soutiennent contre l'ordre de choses qu'ils détruisent ! Nous venons de voir Sonthonax s'efforcer de rallier à
son autorité, par des flatteries, les noirs qu'il a fait enrôler. Lisons encore sa proclamation du 1" mars, où il
parle de nouveau de ces hommes , afin de démêler ce T. H. 24 370 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏti. qu'il y a de vrai au fond des éloges qu'il leur prodigue. La propriété, dii-il, est la base sur laquelle les sociétés sont assises j
elle est le signe représentatif de l'existence civile. S'il n'y avait qu'un
homme, il n'y aurait point de guerre de partage; s'il n'y avait qu'une
société, il n'y aurait point de guerre étrangère. Mais il y a des soldats
aveugles, à combattre, des citoyens fidèles, à protéger. La force armée
est destinée à veiller à la propriété de ceux-ci, et à consommer l'anéantissement de ceux-là.
j
elle est le signe représentatif de l'existence civile. S'il n'y avait qu'un
homme, il n'y aurait point de guerre de partage; s'il n'y avait qu'une
société, il n'y aurait point de guerre étrangère. Mais il y a des soldats
aveugles, à combattre, des citoyens fidèles, à protéger. La force armée
est destinée à veiller à la propriété de ceux-ci, et à consommer l'anéantissement de ceux-là. Là, comme partout, le peuple africain déploiera cette humanité qui
Ta distingué dans ses efforts pour rentrer dans l'ordre social. Avec
quelle sensibilité n'a-t-il pas accueilli et protégé ses ennemis les plus
ardents ! Son courage égalera ses autres venus. Ceux qui combattent
pour reconquérir le droit de l'opprimer, doivent la vie à sa clémence:
ils devront bientôt leur défaite à sa valeur. Non, le peuple africain ne
souillera point sa victoire ; il ne déshonorera point la plus sacrée, la
.plus auguste des prétentions^ par le pillage et Vincendie. A l'abri de
sa fermeté généreuse, la propriété et la liberté reposent tranquilles,
sûr qu'il porte dans son cœur le jugement des lâches qui oseraient le
violer. Confians en tant de vertus, tous les citoyens s'uniront à lui pour
prolonger sa ligue redoutable; la colonne républicaine offrira la confusion importante des couleurs dans l'ordre impénétrable des rangs.
Tous les citoyens armés et non soldés marcheront sous la bannière
civique -, et si un lâche est atteint désertant ses murs, il aura mérité
la mort. Dans des circonstances, nous avons ordonné et ordonnons ce qui suit: Article 1*'. Tous les citoyens armés et non enrôlés se joindront aux
corps des volontaires nationaux commandés par Lafontant. 2. Tout citoyen qui sera trouvé sans passeport hors des murs, sera
conduit par-devant le commandant de la place, et puni de mort. 3. Tous ceux qui seront trouvés à piller ou à incendier, seront également conduits par- devant le commandant de la place, etpunis de mort. 4. Tout soldat convaincu d'avoir vendu ses armes sera puni de mort. Ge qu'il y a de vrai dans cette proclamation, c'est 1» [1794J ciiÂPiTiiK xiii, 571 crainte qu'inspire aux blancs du Port-au-Prince, l'armement des nouveaux libres, qui sont nombreux, après leur
propre désarmement ; c'est que Sonthonax lui-même
n'est pas trop rassuré sur les dispositions de ces nouveaux
soldats. Il redoute Tincendie et le pillage, il tache de garantir la propriété par renonciation de principes conservateurs de la société civile ; il redoute les vengeances
contre les anciens maîtres, et il s'efforce d'inculquer des
principes, des sentimens d'humanité à cette force armée.
Il fait plus, craignant la désertion, la fuite des habitans
pour passer à l'ennemi, et toutes les conséquences qu'elle
peut amener, il ordonne des dispositions qui constituent
la loi martiale. On est entouré d'ennemis, la place est pour
ainsi dire assiégée, il n'y a là rien que de fort naturel et
qui ne soit nécessité par la situation. Mais, en présence
de tant de dangers, les préventions antérieures contre le
commissaire reçoivent une nouvelle impulsion. Quand on
est dans une telle situation, il suffît du moindre incident
pour amener une rixe, un choc, un combat entre tant
d'hommes prévenus les uns contre les autres.
martiale. On est entouré d'ennemis, la place est pour
ainsi dire assiégée, il n'y a là rien que de fort naturel et
qui ne soit nécessité par la situation. Mais, en présence
de tant de dangers, les préventions antérieures contre le
commissaire reçoivent une nouvelle impulsion. Quand on
est dans une telle situation, il suffît du moindre incident
pour amener une rixe, un choc, un combat entre tant
d'hommes prévenus les uns contre les autres. On a vu les diverses causes de défiance de Sonthonax
contre Montbrun ; d'abord, au Cap, lors de l'embarquement de d'Esparbès dont il était l'aide de camp; ensuite;
lors des arrestations des blancs au Port-au-Prince, en novembre 1795, par Montbrun. Celui-ci, comme ancien
libre privé de l'égalité civile et politique, n'aimait pas les
colons ; il se rappela, peut-être trop, que ceux du Portau-Prince avaient été excessivement furieux contre les
hommes de couleur, et Sonthonax, suivant le témoignage
de Garràn cité plus avant, tendait alors à se rapprocher
plus des colons que des hommes de couleur. En outre; 57!â ÉTUDES SUR l'hISTOIRE d'haÏII. Montbrun était presque une créature de Polvérel qui
l'avait comblé de faveurs, et Sonlhonax, il faut le dire,
était irrité de la désapprobation donnée à plusieurs de
ses actes par son collègue, notamment au désarmement
général. Desfourneaux, obséquieux envers Sonlhonax,
alimentait sa défiance. La proclamation du ^7 février
venait de lui donner la haute main dans l'armement et
le recrutement du régiment d'Artois; il se servit de cette
circonstance pour s'opposer davantage à Montbrun, son
chef hiérarchique. Montbrun, de son côté, n'était pas
exempt de défauts dans le caractère ; ayant servi en Europe, il avait une haute idée de sa supériorité, et le juste
orgueil de ses services dans la mère-patrie oîi il avait été
promu au grade de chef de bataillon. Il était effectivement
un militaire remarquable. Déjà, le IG février, Martial Besse était venu se mêler
de la partie, en adressant à Sonthonax une lettre pleine
de malignité, sinon calomnieuse, contre Montbrun, également son chef immédiat, en qualité de commandant
de la province de l'Ouest ; M. Besse commandait l'arrondissement de Jacmel. Exécuteui' outré de toutes les volontés de Sonthonax (nous l'avons prouvé par ses précédentes lettres à celui-ci), il n'était pas moins jaloux que
Desfourneaux, de l'autorité dont Montbruu était investi.
Il disait à Sonthonax : « Nous avons plus à craindre
» l'ennemi du dedans que celui du dehors ; mais sévissez
» sans ménagement, et tout ira bien. Vous avez pris de
» grandes mesures ; mais il en est d'autres indispensables
» pour votre sûr été ellâtrîiuqmWïlé de la province. C'est au
» chef quilfaut s' en prendre. L'Américain qui m'a apporté
» des nouvelles de Barné (Josuah Barney) avait bien raison
^ de me dire delà part de Barné, qu il fallait vous méfier
'ennemi du dedans que celui du dehors ; mais sévissez
» sans ménagement, et tout ira bien. Vous avez pris de
» grandes mesures ; mais il en est d'autres indispensables
» pour votre sûr été ellâtrîiuqmWïlé de la province. C'est au
» chef quilfaut s' en prendre. L'Américain qui m'a apporté
» des nouvelles de Barné (Josuah Barney) avait bien raison
^ de me dire delà part de Barné, qu il fallait vous méfier [1794] CUAi'iTiiE XIII. 37."Ç » de ceux qui sont tous les jours autour de vous, et
» auxquels vous paraissez accorder une grandeconfiance.» Nous avons cette lettre de Martial Bcsse, qui nous permet de juger de ses sentimens jaloux ; mais nous ne pouvons savoir les discours iucessans de Desfourneaux, les
allégations journalières dont il faisait usage contre Montbrun auprès de Sonthonax. En 1796, nous le verrons de
nouveau, agent d'exécution des passions de ce commissaire contre Rigaud, et alors nous dirons notre opinion à
son égard, sans même recourir à ses discours de 1814,
dans la chambre des députés de la Restauration. Tous ces précédens posés, arrivons enfin à l'affaire qui
eut lieu, le 17 mars, dans l'enceinte du Port-au-Prince.
Mais remarquons auparavant ce que dit Garran, en parlant des dissensions qui existaient entre Montbrun et
Desfourneaux : « Sonthonax, dit-il, ne sut pas les répri-
» mer dans leur principe, ni peut-être même tenir assez
» exactement la balance de l'impartialité entre ces deux
» rivaux. i> Nous avons établi en faveur de qui, des deux,
étaient ses sympathies. Il était impossible que les liommes du régiment d'Artois, réunis aux anciens satellites de Praloto, tous blancs;
connaissant les dissensions qui existaient entre Desfour-
. neaux, leur chef immédiat, et Montbrun; sachant la
partialité de Sonthonax pour le premier ; se rappelant
leurs anciennes luttes contre les mulâtres et les nègres ;
excités de nouveau par le commandant de la place; il
était impossible, disons- nous, que tous ces hommes ne
provoquassent pas la légion de l'Egahté, composée originairement de mulâtres et de nègres, recrutée récemment de ces derniers, en se considérant, eux les blancs,
comme organisés dans le but d'opposer une force à celle374 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. de la légion. Leur insolence, éprouvée du temps de Praloto et des autres factieux, recevait une nouvelle impulsion dans ces circonstances. De leur côté, les mulâtres et les nègres de la légion se
rappelaient aussi les temps passés, la fureur de ces anciens ennemis ; et ils ne pouvaient abandonner la cause
de Montbrun qui était la leur propre. Remarquons ici
que, dans la légion, figuraient les anciens africains de
Philibert, les /iztssarf/,9 de Jacmel, jadis armés contre les
mulâtres, mais aujourd'hui dans leurs rangs, incorporés
avec eux, et devenus leurs amis, leurs soutiens, parce
qu'ils sont leurs frères.
elaient aussi les temps passés, la fureur de ces anciens ennemis ; et ils ne pouvaient abandonner la cause
de Montbrun qui était la leur propre. Remarquons ici
que, dans la légion, figuraient les anciens africains de
Philibert, les /iztssarf/,9 de Jacmel, jadis armés contre les
mulâtres, mais aujourd'hui dans leurs rangs, incorporés
avec eux, et devenus leurs amis, leurs soutiens, parce
qu'ils sont leurs frères. Montbrun , convaincu des mauvaises intentions de.
Desfourneaux, eut assez d'intrépidité pour le prévenir
au lieu de se laisser attaquer. Pouvons-nous l'en blâmer?
Lorsque la guerre est inévitable, c'est au général d'armée à juger du moment opportun pour la déclarer.
Montbrun la déclara dans la nuit du 17 au 18 mars ^ La relation de cet événement, consignée dans le Rapport deGarran, est d'un blanc , commissaire de la rade
du Port-au-Prince, qui la fit en France un an après. Mais
l'impartial rapporteur dit aussi : " On na d'ailleurs au
» cune lumière sûre sur la manière dont cet événement
» fut amené. Montbrun a imputé à Desfourneaux d'aT» voir voulu se défaire de lui, pour lui succéder dans
» le gouvernement de l'Ouest. Desfourneaux et Sony> thonax ont dit que Montbrun voulait les embarquer ou
» les assassiner , pour livrer le Port-Républicain aux
» Anglais. » 1 Un écrit de Galereau, publié en 1797, prétend que Sonlhonax donna à
Desfourneaux l'ordre d'arrêter Plnchinatet Monlbrun ; ce qui obligea Mont
brun de se sauver et de se rendre au milieu de la légion : de là le combat
contre le 48" régiment. [1794] CHAPITKE XIII. 575 Cette relation porte que: « le 17 mars, vers onze
» heures de la nuit, Montbrun fit faire feu par la légion
» sur les soldats d'Artois: que la fusillade était appuyée
» par l'artillerie. » Et tout à coup, elle ajoute « que ces^
» soldats, qiiine savaient rien de ce qui se passait étaient
» couchés, et il n'y avait de levés que ceux qui avaient
» entendu du mouvement, et qui cherchaient inutile-
» ment à s'en instruire ; ils furent les premiers sacrir
» fiés, et ceux qui étaient dans l'intérieur (des casernes)
» réussirent en partie à se sauver par les fenêtres qui
» donnaient dans une savane dépendante du gouver-
« nement, où ils se rendirent pour sauver le commis-
» saire civil, qui était exposé dans ce moment à perdre
ï> la vie. La garde de sa porte était déjà tuée, et un feu
» roulant, dirigé dans son appartement,V obligea de suivre
» les soldats d'Artois, qui le mirent en sûreté au fort
» Sainte-Claire. Lesfemmes, les enfans suivirent l'escorte,
y> et se trouvèrent sous la même protection . » n faut que le lecteur sache que les casernes, oîi logeaient les soldats d'Artois et ceux de la légion, se trouvaient contiguës au palais du gouvernement, par une
cour ou jardin placé entre les deux édifices. Si les uns
et les autres logeaient ensemble dans ces casernes, où il
y avait une vaste cour ou place, il est facile de concevoir
que le combat aura commencé entre eux, dans cette enceinte même. Mais, pour donner une couleur de perfidie
et de lâcheté à l'attaque ordonnée par Montbrun, le
narrateur la fait commencer de nuit, alors que les soldats d'Artois sont couchés.
ais du gouvernement, par une
cour ou jardin placé entre les deux édifices. Si les uns
et les autres logeaient ensemble dans ces casernes, où il
y avait une vaste cour ou place, il est facile de concevoir
que le combat aura commencé entre eux, dans cette enceinte même. Mais, pour donner une couleur de perfidie
et de lâcheté à l'attaque ordonnée par Montbrun, le
narrateur la fait commencer de nuit, alors que les soldats d'Artois sont couchés. Malenfant, qui raconte le même fait, colore encore
mieux la prétendue perfidie de Montbrun ; il dit « que
» celui-ci plaça trois de ses complices du côiéde lu caserne 576 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. » des blancs, et leur fit tirer à minuit trois coups de fusil
» sur celle des noirs. Ceux-ci qui étaient prévenus et
» presque tous sous les armes, parce qu'on leur avait in-
» sinué qu'on voulait les leur ôler, firent feu sur la
)) caserne des blancs, dont ils se croyaient attaqués. Les
» soldats d'Artois tous endormis, réveillés par cette at-
» taque imprévue, sautent sur leurs armes : les uns, quoi-
» que à demi nus, ripostent au feu avec vigueur; les
» autres enfoncent les panneaux (très-solidement con-
» struils, car nous avons vu ces casernes debout), et se
» sauvent dans la ville, où ils trouvent leur colonel qui
» venait à leur secours. » Précédemment, Malenfant,
dans son livre, avait dit « que Montbrun ne fit entrer
» dans les casernes quime compagnie de mulâtres et de
» nègres à lui dévoués, et qu'il marcha à leur tête contre
» la caserne des blancs, et canonna les soldats d'Artois
» qui y étaient tranquillement couchés et endormis.»
Contrairement au précédent narrateur, il se borne à dire :
» que le gouvernement fut cerné, et que, sans le courage
» et l'intrépidité de Desfourneaux, le commissaire animait
» péri. Ce général vint le délivrer, à la tête de quelques
» soldats d'Artois qu'il rassembla des postes, de la ca-
» serne et dans les rues où ils se sauvaient en désordre
» pour échapper à l'artillerie de Monlhvun.^) Nous ne nions pas le courage, la bravoure et l'intrépidité de Desfourneaux ; nous avons déjà établi qu'il possédait ces vertus militaires. Mais à travers ces deux
narrations décousues , faites , la première , une année
après l'événement, la seconde, en 1814, vingt années
après, nous découvrons la vérité historique du fait: c'est
que les deux corps de troupes , le ré^^iment d'Artois et
la légion de l'Ouest , prévenus l'un contre l'autre, lo-
épidité de Desfourneaux ; nous avons déjà établi qu'il possédait ces vertus militaires. Mais à travers ces deux
narrations décousues , faites , la première , une année
après l'événement, la seconde, en 1814, vingt années
après, nous découvrons la vérité historique du fait: c'est
que les deux corps de troupes , le ré^^iment d'Artois et
la légion de l'Ouest , prévenus l'un contre l'autre, lo- [1794] cuAi'iTUE xiii. 377 géant dans les mêmes casernes, devaient incessamment
être en querelle ; et que, pour en finir, Monlbrun aura
ordonné à la légion de commencer l'attaque, s'il n'est
pas plus probable que les trois coups de fusil dont;' parle
Malenfant sont partis des rangs des anciens flibustiers de
Praloto, réunis aux vieux soldats d'Artois. Nous n'admettons pas que ce combat nocturne ait eu
lieu pendant que ces derniers étaient profondément endormis. C'est évidemment une fausseté des deux narrations, qui se contredisent sur d'autres circonstances accessoires ; car, la première avoue que tous n'étaient pas
couchés, qu'il y en avait de levés: celle-ci prétend que la
garde placée à la porte du gouvernement était déjà tuée
et qu'un feu roulant dirigé dans l'appartement occupé
par Sonthonax l'exposait à perdre la vie, tandis que
l'autre dit que le palais fut seulement cerné. Ce qu'il y a de vrai et de certain, c'est que les mulâtres
et les nèo'res de la léc;ion chassèrent les blancs de la caserne ; que ceux-ci se sauvèrent et se portèrent au palais
respecté par les autres, parce que le commissaire civil
s'y trouvait, el qu'eux et Monlbrun n'en voulaient pas à
la vie du représentant de la France, pas plus qu'à son
embarquement. Ils voulaient l'embarquement du régi-
,ment d'Artois et de ses nouveaux auxiliaires, et celui de
Desfourneaux, comme deux ans après, aux Cayes, ce
général se verra contraint de s'embarquer lui-même*.
Montbrun en voulait si peu à Sonthonax personnellement, que, vainqueur de Desfourneaux et de sa troupe,
il les laissa descendre du palais pour se porter au fort ' En 1797, Sonthonax lui-même ne seia-t-il pas porté à anéler et à détenir
ce même Desfourneaux, à cause de ses vues sur Toussaint Louverture, ou des
exigences de celui-ci? Nous raconterons ce l'ait singulier. 578 FTUDES sni\ l'histoire d'haïti. Sainte-Claire, escortés de Jemmes etd'enfans blancs. Le
fort Sainte-Claire, placé sur le rivage de la mer, ne leur
offrait aucune défense du côté de la terre, ses canons de
calibre formant une artillerie de place dirigée seulement
contre les vaisseaux ; mais cette position indiquait parfaitement à Desfourneaux la route qu'il avait à suivre :
l'instinct de sa conservation la lui avait indiquée. Continuons l'examen delà première narration. « La fusillade de la caserne, entendue par les citoyens » nègres de la ville, les porta aux plus grands excès contre » les blancs; ils assassinèrent tous ceux qu'ils rencontre - » rent, principalement ceux trouvés en dehors de la ville. » Plusieurs pères de famille furent égorgés dans leurs » maisons, après en avoir défoncé les portes : notez qu'il » n'y avait de blancs armés que ceux qui s'étaient incorpo- » rés (les anciens flibustiers"). — La fusillade dura jusque
, entendue par les citoyens » nègres de la ville, les porta aux plus grands excès contre » les blancs; ils assassinèrent tous ceux qu'ils rencontre - » rent, principalement ceux trouvés en dehors de la ville. » Plusieurs pères de famille furent égorgés dans leurs » maisons, après en avoir défoncé les portes : notez qu'il » n'y avait de blancs armés que ceux qui s'étaient incorpo- » rés (les anciens flibustiers"). — La fusillade dura jusque » vers cinqheures du matin, et recommença à huit heures » pari' entrée deplusieursnègres arrivés delaplaine; nous y> perdîmes encore beaucoup deblancs dans cette matinée. » // fut formé quelques patrouilles pour la sûreté des ï) blancs, de l'ordre du commmane; mais il s'en glissa d'é- » trangères qui, sous prétexte de conduire les blancs au i) quartier et dans les forts, les fusillaient avant d'y arri- » ver. Néanmoins, il en fit accompagner quelques-uns » au quartier qui, pendant un certain temps, n'étaient j) pas plus en sûreté- — Montbrun écrivit une lettre à •) Sonthonax, à huit heures du matin, dans laquelle il » lui prescrivait ce qu'il exigeait de lui ; l'embarquement ^ du ^S^ régiment et son commawc/awi^insi qu'un nombre y> de personnes qu'il lui désignait, l'assurant que, dans » le cas contraire, il présumerait qu'on voudrait marcher » contre lui et qu'il l'engageait de n'en rien faire, parce [1794J ciiAPiTuii xm. ^)70 » qu'il l'assurait de sacrifier tous les blancs quil tenait
» dans les casernes. » Que ressort -il de cette partie de la narration ? C'est
que les nègres de la ville comme ceux venus de la plaine,
en se portant à ces excès, à ces assassinats, prirent parti
pour les mulâtres et les nègres de la légion sous les ordres de Montbrun ; mais que ce ne fut pas lefait de celuici. Nous ne nions pas ces coupables abominations, dont
le nombre a peut-être été exagéré ; mais comment Montbrun eût-il pu les empêcher, pendant la nuit, dans la
vaste enceinte du Port-au-Prince et hors de ses murs, alors
qu'il avait dû se tenir à la tête de la légion ? Nous voyons
néanmoins qu'il fit conduire aux casernes, gardées par
cette troupe, tous les blancs qu'il put arracher à la fureur de ceux quiles poursuivaient. S'il est vrai que Sonthonax donna, ordre de former des patrouilles pour les
protéger, c'est une preuve de plus que son autorité ne fut
pas méconnue de Montbrun, En souscrivant aux conditions imposées par celui-ci,, quant à l'embarquement de
Desfourneaux et de sa troupe, le commissaire fit un acte
de prudence pour les sauver et sauver les autres blancS:;
car il dut reconnaître que leurs jours étaient en danger,
par le concours des nègres de la ville et de la plaine
donné à la légion. Par sa proclamation du l^"" mars, ne
voit-on pas qu'il redoutait déjà de tels événemens?En
ce moment, il dut se convaincre que les nègres ne pou°.
vaient pas épouser son ressentiment contre les mulâtres :
au Cap, il les avait déjà vus se réunir pour chasser les
blancs.
ver les autres blancS:;
car il dut reconnaître que leurs jours étaient en danger,
par le concours des nègres de la ville et de la plaine
donné à la légion. Par sa proclamation du l^"" mars, ne
voit-on pas qu'il redoutait déjà de tels événemens?En
ce moment, il dut se convaincre que les nègres ne pou°.
vaient pas épouser son ressentiment contre les mulâtres :
au Cap, il les avait déjà vus se réunir pour chasser les
blancs. Comment donc admettre cette ridicule assertion de,
Malenfant, qui prétend « que Hyacinthe, le chef des noirs.
« de la plaine, arriva au Port-au-Prince avec plus de six. 380 ÉTUDES SUR l'histoire d'uaïti. « mille nègres au secours du commissaire et des blancs,
» et que c'est à ce noir que les habitans de la ville durent
» leur salut? » D'abord, nous remarquons que la première narration dit que les noirs venus de la plaine, vers
huit heures du matin, continuèrent regorgement des
blancs. Ensuite, oià Hyacinthe eût-il pris ces six mille
noirs, cette formidable armée? Etaient-ils campés dans la
plaine, pour accourir si promptement en ville ? D'ailleurs,
avec le caractère ardent de Sonthonax, lui, commissaire
civil, obligé de quitter son palais pour se réfugier dans un
fort, ayant encore autour de lui Desfourneaux et le
48' régiment, il eût négligé ce secours de six mille noirs
contre Montbrnn et la légion ! Il n'en eût pas profité
pour soumettre celui-ci à discrétion ! Il aurait préféré se
soumettre aux dures conditions du commandant de la
province de l'Ouest ! N'avait-il pas appelé les noirs contre
Galbaud Le sens commun repousse une telle assertion de la part
de Malenfant ' . ' Il ne repousse pas moins cette autre oii il avance que
Pétion, commandant une compagnie de mulâtres canonniers réunis aux marins blancs et à la troupe de Desfourneaux, se joignit à celui-ci pour solliciter Sonthonax de
marcher contre Montbrun. Pétion eût abandonné Montbrun, pour soutenir les flibustiers de Praloto et les soldats
d'Artois qu'il avait foudroyés de son artillerie le 21 novembre 1791 ! Où donc Malenfant a-t-il rêvé ce fait absurde? Avant la fin de 1794, nous verrons Pétion, à
Jacmel, prendre parti pour Montbrun dans sa querelle
avecBauvais. Nous remarquons que le premier narrateur * Malenfanl, colon du Cul-de-Sac, élail l'un de ceux que Sonthonax favorisait alors. [17ÎH] ClIAlMTKi: XllI. '"SI dit que la fusillade de la légion était appuyée par l'arlil-
/e7'^e ; Malcnfant dit aussi que Montbrun fit canonner\QS
soldats d'Artois : cette artillerie était celle delà légion,
commandée par Pétion. D'après les mêmes narrations, par suite du consentement donné, forcément il est vrai, par Sonthonax à l'embarquement de Desfourneaux et de sa troupe, « le com-
» missaire fut ramené au palais du gouvernement par
ï Montbrun ; en y retournant, il déclara qu'il n'était plus
» commissaire, puisqu'on avait méconnu son autorité ;
» Montbrun exigea encore la remise des forts à la légion
y> de l'Egalité ; enfin, l'abandon du fort l'Ilet causa les
» plus grandes alarmes dans la marine du commerce
» qui l'avait gardé jusqu'alors... » Ce fort, en effet, fut
aussitôt confié par Montbrun, au commandement de
Pétion : nouvelle preuve que ce dernier marchait avec
lui.
ara qu'il n'était plus
» commissaire, puisqu'on avait méconnu son autorité ;
» Montbrun exigea encore la remise des forts à la légion
y> de l'Egalité ; enfin, l'abandon du fort l'Ilet causa les
» plus grandes alarmes dans la marine du commerce
» qui l'avait gardé jusqu'alors... » Ce fort, en effet, fut
aussitôt confié par Montbrun, au commandement de
Pétion : nouvelle preuve que ce dernier marchait avec
lui. Sonthonax s'empressa de conseiller les blancs et leurs
familles, de se retirer du Port-au-Prince oii il ne pensait
pas pouvoir les protéger. Il paraît que ceux qui étaient
en prison furent élargis par ses ordres, au moment oîiil
se rendait au fort Sainte-Claire. On ne peut que l'approuver pour de telles dispositions : il devait craindre
qu'ils seraient égorgés dans cette prison. ' La plupart de ces malheureux se rendirent à Léogane
où ils subirent des outrages de la part des habitans de
cette ville : conduite infâme, s'il en fut jamais ! Les Anglais exigèrent que les hommes s'enrôlassent sous leurs
drapeaux ; et ceux qui s'y refusèrent, furent envoyés sur
les pontons de la Jamaïque. Comment peindre un tel
oubli de tous les droits qu'avaient ces réfugiés, à leur
considération et à leur pitié ? 58i2 ÉTUDES suu l'histoire d'iiaïti. Ils furent plus généreux, à Léogane même et au Môle,
envers Desfourneaux et sa troupe, faits prisonniers en
sortant du Porl-au-Prince : ils les envoyèrent aux EtatsUnis. En s'embarquant, son dessein était d'aller au Portde-Paix où était Laveaux. Etant au Môle, Desfourneaux
écrivit à Laveaux une lettre dont celui-ci a publié un
extrait, dans son compte-rendu. Desfourneaux lui disait : « Vous n'apprendrez pas sans frémir les scènes d'horreur qui viennent de se passer au Port-Républicain, le
17 mars. Le complot fut fait par Pinchinat etMontbrun,
d'égorger le commissaire et tous tes blancs: les hommes
de couleur et les noirs arrivèrent en foule de la plaine et
des différens postes où ils étaient placés, et attaquèrent les
casernes et la commission civile (le palais du gouvernement). J'ai rallié le plus d'hommes que j'ai pu pour le
défendre: trois fois, j'ai repoussé les scélérats qui voulaient nous faire tomber sous leurs couteaux assassins;
cent vingt de mes malheureux hommes furent tués : un
homme de couleur voulant frapper Sonthonax d'un coup
de baïonnette, un de mes sergens se mit devant et reçut le
coup. La commission (le palais) et la chambre du commissaire furent criblées de coups de canon et de balles * ; heureusement, il ne fut point blessé. Il ne me restait plus
que trente-trois hommes pour ressource ; avec eux,] ai eu
le bonheur d'amener le commissaire au fort Sainte-Claire,
et on n'a pas osé nous y attaquer. Montbrun écrivit au commissaire que s'il ne rentrait pas à la commission (au
palais) et si le 48^ régiment n'était pas désarmé, il allait
égorger les femmes et les enfans. Le*commissaire fît alors
partir tous les blancs, les femmes et les enfans, et je fis ma
rois hommes pour ressource ; avec eux,] ai eu
le bonheur d'amener le commissaire au fort Sainte-Claire,
et on n'a pas osé nous y attaquer. Montbrun écrivit au commissaire que s'il ne rentrait pas à la commission (au
palais) et si le 48^ régiment n'était pas désarmé, il allait
égorger les femmes et les enfans. Le*commissaire fît alors
partir tous les blancs, les femmes et les enfans, et je fis ma 1 II n'y en a jamais eu une seule trace : c'est une fausseté die la part dé
Desfourneaux, [I79ij ciiAPiTKR xiii. 585 retraite avec soixante-dix hommes arraésdc jusiis. W est
d'autres horreurs que ma plume ne peut vous tracer «. » Si l'on pouvait attendre l'exacte vérité dans un récit dé
cette affaire, de la part de Desfourneaux, irrité de sa défaite et encore plus de ce qu'il appelle sa retraite, ce serait
sans doute quelques jours après qu' elle venait d'avoir
lieu. Mais on voit qu'il est loin de satisfaire aux exigences
de l'histoire. C'est encore de dégorgement de Sontlionax
et de tous les blancs qu'il s'agit, tandis qu'il eût été si facile
à Montbrun de commettre une telle scélératesse, s'il en
avait eu le dessein, comme d'embarquer le commissaire,
s'il l'avait voulu. Mais alors, quel compte eût-il rendu
à Polvérel, appuyé de tous les autres hommes de couleur Le fait cité par Desfourneaux, de la part d'un homme
de couleur qui aurait voulu frapper Sonthonax de sa
baïonnette, n'est encore qu'une fable de son imagination.
Sonthonax lui-même en eût parlé, s'il avait été vrai ; et
l'on voit, d'après Garran, qu'il a seulement imputé à
Montbrun de vouloir l'assassiner ou l'embarquer. Or ce
dernier n'a fait ni l'une ni l'autre chose ; il n'a pas non
plus égorgé les femmes et les enfans, quoiqu'il aurait mis
cette conséquence h la condition du désarmement du 48^;
car Desfourneaux dit qu'il est parti avec soixante-dix
hommes de ce corps, armés de fusils. Lé chiffre restreint
de trente-trois hommes qui escortent Sonthonax au fort
Sainte-Claire, prouvé encore le ménagement gardé envers
ce commissaire ; car Desfourneaux déclare que tous les
mulâtres et les nègres agissaient pour Montbrun. Nous entrevoyons déjà, dans son récit fait à Laveaux, ^ L'accusation portée dans celte lettre contre Pinchinat et Montbrun jus»'
tifie l'assertion de Galereau, sur l'ordre donné de les arrêter. 584 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTî. le germe des préventions injustes qu'éprouva ce gouverneur général contre toute la classe des hommes de couleur. Nous arriverons un jour à l'examen de son compterendu , et alors nous ferons ressortir l'influence qu'a
exercée sur son esprit et ses sentimens, cette affaire du
17 mars ainsi racontée.
brun jus»'
tifie l'assertion de Galereau, sur l'ordre donné de les arrêter. 584 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTî. le germe des préventions injustes qu'éprouva ce gouverneur général contre toute la classe des hommes de couleur. Nous arriverons un jour à l'examen de son compterendu , et alors nous ferons ressortir l'influence qu'a
exercée sur son esprit et ses sentimens, cette affaire du
17 mars ainsi racontée. Cette affaire déplorable produisit d'autres événemens
encore plus désastreux. Elle coûta des larmes de sang à
Saint-Domingue ; car, de ce jour , Sonthonax, humilié
d'avoir été contraint de céder aux exigences de Montbrun ,
en éloignant Desfourneaux; irrité plus que jamais contre
les hommes de couleur qu'il considéra dès lors comme
des ingrats, en raison de sa conduite envers eux jusqu'à
la perfidie de Savary, de Lapointe et des autres traîtres ;
Sonthonax passa des préventions, de la défiance, à la
rancune. Son ressentiment trouva l'occasion de se manifester à une autre époque, et alors il ne négligea rien pour
détruire la juste influence qu'ils exerçaient. Jl leur suscita
des compétiteurs qu'il excita contre eux, en oubliant que
cette affaire du 17 mars fut occasionnée par son imprudence à faire armer des hommes pervers, qui avaient été
des ennemis ardents pour les mulâtres et nègres libres,
avant son arrivée dans la colonie. Il n'ignorait pas cependant l'histoire de ces luttes passées *! Et en annulant
l'autorité de Montbrun, en confiant à l'envieux Desfourneaux le recrutement du 48% fut-il plus excusable ? Toutefois, en attendant l'époque de ses vengeances, il
est allé peu après en France où il défendit chaleureuse1 Voyez ce .qu'il raconte lui-même de l'affaire du 21 novembre 1791, aux
Débats, t, 3, p. 1 17. Il n'omet rien pour faire savoir que les hommes de couleur
ont été attaqués par toute la garde nationale blanche, par les deux bataillons
réunis, (f Artois et de Normandie.
? Toutefois, en attendant l'époque de ses vengeances, il
est allé peu après en France où il défendit chaleureuse1 Voyez ce .qu'il raconte lui-même de l'affaire du 21 novembre 1791, aux
Débats, t, 3, p. 1 17. Il n'omet rien pour faire savoir que les hommes de couleur
ont été attaqués par toute la garde nationale blanche, par les deux bataillons
réunis, (f Artois et de Normandie. [I/Oi] CIIAPITllE XIII. jÇgtJ ment les hommes de couleur contre les colons, parce
que c'était se défendre lui-même, pour les avoir si
puissamment aidés à jouir des bénéfices de la loi du
4- avril. S'il faut lui rendre justice à cet égard, ne doit-on pas
rendre justice également aux hommes de couleur pour
leur conduite au Cap, lorsque les Daugy, les Raboteau,
les Larchevesque Thibaud et consorts tramaient contre
lui afin de le déporter ? Ne fut-ce pas à Pinchinat, à Louis
Boisi'ondet aux autres membres de la commission intermédiaire, qu'il dut le concours de ceux de cette classe?
Ne rendit-il pas justice à Pinchinat, en cette occasion, en
écrivant à la convention nationale ? Leur intérêt politique était sans doute de soutenir le commissaire civil contre les colons ; mais l'intérêt de la position de celui-^ci
était aussi de s'appuyer sur eux, de les soutenir pour ne
pas être renversé lui-même. Au 20 juin, dans cette même
ville du Cap, ces hommes le défendirent courageusement
contre Galbaud et ses hordes de forcenés. Sans eux, les
noirs insurgés,indisciplinés, appelés alors, n'eussent pas
seuls suffi à repousser Galbaud. Si, à son passage à SaintMarc, Savary et tant d'autres se montrèrent perfides envers lui, ce n'était pas une raison pour se méfier de ceux
du Port-au-Prince, au point de vouloir se créer une force
contre eux, par l'imprudent enrôlement des anciens sicaires de Praloto dans le régiment d'Artois, qu'il avait
signalés et flétris par sa proclamation, datée de SaintMarc le 21 mars 1795. De ce que les officiers blancs, dans
le Nord, trahirent la cause de la France, il ne se montra
pas méfiant envers La veaux, Pageot, Desfourneaux et tant
d'autres qui honorèrent, par leur fidélité, le glorieux drapeau de leur pays. Pourquoi cette distinction entre les
des anciens sicaires de Praloto dans le régiment d'Artois, qu'il avait
signalés et flétris par sa proclamation, datée de SaintMarc le 21 mars 1795. De ce que les officiers blancs, dans
le Nord, trahirent la cause de la France, il ne se montra
pas méfiant envers La veaux, Pageot, Desfourneaux et tant
d'autres qui honorèrent, par leur fidélité, le glorieux drapeau de leur pays. Pourquoi cette distinction entre les T, 11. * ■ ^" 580 ÉTUDES SUR L niSTOIUË D HAÏTI. blancs et les mulâtres? Sonthonax ne devait-il pas tenir,
entre Montbrun et Desfourneaux, l'un chef, l'autre subalterne, la balance de rimpartialité ? N'eut-il pas un grave
tort en écoutant trop Desfourneaux et les calomnies de
Martial Besse contre Montbrun ? Les défauts de son caractère ardent, son emportement
quelquefois trop violent, sa facilité à s'irriter, une trop
grande présomption de sa capacité incontestable, l'habitude qu'il s'était faite d'être aveuglément obéi, les obstacles qu'il rencontra dans ces derniers temps, la désapprobation de plusieurs de ses mesures par Polvérel qui
continuait d'avoir confiance dans les hommes d'élite de
la classe de couleur : tout concourut, selon nos appréciations, à aigrir Sonthonax contre cette classe, et cette
aigreur le porta à commettre des fautes capitales. En
temps et lieu, nous les jugerons, peut-être sévèrement ;
mais alors même, comme à présent, nous ne lui refuserons pas les titres qu'il eut à la juste considération de ses
contemporains, et que nous devons lui conserver. Attendre la perfection dans les hommes politiques qui agissent
en des temps révolutionnaires, c'est une chimère : il faut
les juger par les grands résultats qu'ils produisent en faveur de l'humanité et de la liberté. Or, sous ce rapport,
Sonthonax a un très-grand mérite à nos yeux. Il avait
sollicité plusieurs fois de la convention nationale, de
prononcer la liberté générale des noirs, et il a su ne pas
hésiter de la prononcer lui-même, quand des circonstances impérieuses lui en ont fait une loi de salut pour SaintDomingue. Nous ne saurions trop le louer pour sa courageuse détermination. Détruire l'esclavage, c'est détruire
les préjugés conçus contre tous les hommes de la race
noire; de même qu'abolir la traite des noirs, c'est
licité plusieurs fois de la convention nationale, de
prononcer la liberté générale des noirs, et il a su ne pas
hésiter de la prononcer lui-même, quand des circonstances impérieuses lui en ont fait une loi de salut pour SaintDomingue. Nous ne saurions trop le louer pour sa courageuse détermination. Détruire l'esclavage, c'est détruire
les préjugés conçus contre tous les hommes de la race
noire; de même qu'abolir la traite des noirs, c'est [17îM| CHAPiTiii!: XIII. 587 y)répai'ei' leur émancipation sinon abolir leur esclavage.
Les blancs qui concourent à ces résultats, qui acceptent
franchement cette mission providentielle, ont droit à
toute notre gratitude, à tout notre amour. Sonthonax
n'est-il pas dans cette catégorie respectable, malgré ses
erreurs, ses fautes, ses torts incontestables envers les
hommes de couleur ? Nous le croyons. Nos traditions rapportent que quelques jours après le
18 mars, des bandes de noirs de la plaine du Cul-de-Sac,
sous la conduite de l'un d'eux nommé Bébé Coustard, se
portèrent de nouveau dans le bourg de la Croix-des-Bouquets, menaçant sérieusement cette fois l'existence de Bauvais et de toute la portion de la légion de l'Ouest qui était
sous ses ordres : ces derniers durent se retrancher dans l'église, décidés à se défendre courageusement. Mais, pendant qu'ils s'y préparaient, le fougueux Daguin, que nous
avons vu autrefois dégainer son épée, sur la place du
même bourg, pour ordonner aux tambours débattre la
générale, parce que les blancs du Port-au-Prince voulaient
que les nègres suisses rentrassent sur les habitations de
leurs maîtres ; Daguin s'arme d'un fusil, va au-devant des
noirs étonnés et demande à parler à Bébé Coustard.
Celui-ci paraît, et Daguin le tue immédiatement. Cette
témérité, après la mort si récente d'Halaou, jeta l'épouvante parmi ces bandes qui se dispersèrent aussitôt.
Bauvais resta de nouveau maître de la Croix-des-Boiiquets. Ici, nous n'avons pas les mêmes raisons, pour blâmer
l'action audacieuse de Daguin, que nous avions pour condamner le meurtre d'Halaou. Si Bauvais et la légion se
voyaient exposés à une attaque de ces masses, mises en388 ÉTUDES SUR l'uistoikk d'iiaïti. core en mouvement par le félichisme africain qui leur
donnait toujours l'impulsion, et probablement cette fois
dans le dessein de venger la mort d'Halaou, Daguin avait
autant de droit à les prévenir, que Montbrun en avait eu
pour terrasser le 48' régiment. L'énergie, l'intrépidité
sont toujours convenables en présence d'un danger imminent. Le fâcheux événement qui venait de se passer au
Port-au-Prince, fit sentir à Polvérel la nécessité de son
retour dans cette ville. Il nomma Bruno Blanchet, son
délégué civil pour la province du Sud. Il quitta les
Cayes aux ordres de Rigaud dont il ranima le patriotique
dévouement; et communiquant ses propres sentimens à
tous les chefs militaires qu'il rencontra sur sa route, il
arriva auprès de son collègue mécontent, le 9 avril. Il
fut accueilli avec une respectueuse déférence, un chaleureux enthousiasme par Montbrun, Pinchinat et les autres
hommes de couleur. Desfourneaux et le 48^ régiment
étant déjà partis, il n'y avait plus de cause de troubles
au Port-au-Prince. Cette ville continua de jouir du calme
qui succède aux orages politiques.
les chefs militaires qu'il rencontra sur sa route, il
arriva auprès de son collègue mécontent, le 9 avril. Il
fut accueilli avec une respectueuse déférence, un chaleureux enthousiasme par Montbrun, Pinchinat et les autres
hommes de couleur. Desfourneaux et le 48^ régiment
étant déjà partis, il n'y avait plus de cause de troubles
au Port-au-Prince. Cette ville continua de jouir du calme
qui succède aux orages politiques. Toutefois, on ne peut admettre que Polvérel ne s'enquît pas des causes de la querelle entre Desfourneaux et
Montbrun. S'il avait reconnu alors que les torts étaient
du côté de ce dernier, ne l'aurait-il pas remplacé dans
ses fonctions? Loin de là, il l'y maintint. Dès le mois de novembre 1795, en apprenant que
Sonthonax, sans le consulter, avaft nommé Laveaux,
gouverneur général de Saint-Domingue, par la fuite de
Lasalle, il avait désapprouvé cette mesure et nommé
Rigaud, gouverneur général du Sud, et Montbrun, gou- [1791] CHAPITRE XllI. 580 venieur cjénéral de l'Ouest. Jacmel et le Pctit-Goave
étaient compris dans le commandement de Rigaud,
suivant une ancienne division des provinces, et encore
parce que Léogane étant au pouvoir des Anglais, Rigaud
pouvait mieux surveiller et défendre ces deux communes. Mais Sonthonax, à son tour, retrancha Jacmel
du commandement de Rigaud, pour en former un arrondissement qu'il confia à Martial Resse. A son arrivée au Port-au-Prince, Polvérel confirma le
commandement de Montbrun, comme celui de Rigaud,
moins Jacmel, en se fondant sur ce que, les communications avec le Nord étant interrompues, ces deux officiers supérieurs ne pouvaient pas obéir à Laveaux *. Si de telles décisions en sens contraire, de la part des
deux commissaires, présentaient un véritable décousu,
une confusion de pouvoirs, toujours est-il que le mainlien de Montbrun à son poste, prouve que Polvérel ne le
trouva pas coupable dans l'affaire du 18 mars. Etait-ce
la crainte de déplaire aux hommes de couleur, en présence des Anglais? Nous ne le pensons pas ; car il pouvait fort bien remplacer Montbrun par Rauvais, généralement estimé d'eux tous. Nous voyons cependant dans
Garran, que : « Il est certain enfin que Polvérel, malgré
» ses préventions originaires en faveur de Montbrun, a
» fini par condamner sa conduite dans cette affaire. »
Nous regrettons donc avec lui que la mort ait empêché
Polvérel de donner des renseignemens à ce sujet. Nous croyons devoir, pour l'honneur de Polvérel, repousser l'assertion de Malenfant qui prétend, qu'il reçut
froidement Sonthonax à qui il aurait fait des reproches, ' Lellre de Montbrun à Laveaux, du 4e jour complémentaire de l'an II (20
sept. 1794). Voyez aussi le rapport de Garran, l. 4, p. 248. 390 ÉTUDES SUR l'histoire d'haï 11. en embrassant Montbruii. Polvérel avait une trop haute
idée des convenances et trop de magnanimité dans le
caractère, pour se conduire ainsi.
froidement Sonthonax à qui il aurait fait des reproches, ' Lellre de Montbrun à Laveaux, du 4e jour complémentaire de l'an II (20
sept. 1794). Voyez aussi le rapport de Garran, l. 4, p. 248. 390 ÉTUDES SUR l'histoire d'haï 11. en embrassant Montbruii. Polvérel avait une trop haute
idée des convenances et trop de magnanimité dans le
caractère, pour se conduire ainsi. 11 nous serait impossible de ne pas réfuter également
ce que nous considérons comme une injure faite à la
mémoire de Pinchinat, par Pamphile de Lacroix. Le
mérite de son ouvrage sur la Révolution de Saint-Domingue, l'a recommandé an public : il faut détruire ce
qu'il y a de calomnieux pour un de nos premiers révolutionnaires. En parlant du retour de Polvérel au Port-au-Prince,
cet auteur prétend que « ce commissaire civil y ac-
» courut pour user de son influence sur le commandant
» Montbrun et sur le président Pinchinat, dont le cré-
» dit moral semblait s'être volontairement affaissé au mi-
» lieu des dernières dissensions. » Ce qui revient à dire
que Pinchinat, par son influence, eût pu empêcher
Montbrun, p/em de méfiance, d'amour-propre et d'orgueil,
comme tous ceux de sa caste\ d'agir comme il a fait au
18 mars. Au contraire, Pinchinat devait y pousser Montbrun,
et c'est probablement ce qu'il aura fait. On vient de voir
que'Desfourneaux l'en a accusé. Pourquoi aurait-il conseillé Montbrun de se laisser supplanter par son rival, de
supporter ses arrogances? Desfourneaux avait-il plus de
mérite que Montbrun? Et Pinchinat, mulâtre, n'avait-il
pas aussi sa méfiance, son amour-propre, et son orgueil,
comme Montbrun, comme tous ceux He sa caste? Pourquoi n'aurait-il pas voulu que Montbrun humiliât l'ot^- < Tome 1>., p. 283 et 285. [1794] ciiAmnKxm. 591 (fueil de Desfoui'iieaux, en exigeant qu'il fûl embarqué?
Est-ce que les blancs n'ont point d'orgueil ? Suflit-il d'avoir une peau jaune pour en être saturé? Si la caste des
mulâtres a ce vice, elle ne peut l'avoir reçu que de la
race des blancs *. Misérables préjugés, nés de toutes les injustices des
Européens contre la race noire, à quelles aberrations»
n'exposez-vous pas les esprits les plus judicieux Nous défendrons encore la mémoire de Pinchinat, et
c'est maintenant contre un autre mulâtre, contre l'astuce
du'perfide Savary, qui en écrivant sa lettre du 24 novembre 1795 à Bauvais, pour l'engager à se joindre à la coalition de Saint-Marc, jeta dans l'esprit prévenu de Sonthonax des doutes sur les sentimens de ce révolutionnaire,
au point « de le persuader que Pinchinat avait été l'un
» des auteurs de cette coalition et qu'il avait trempé dans
» le complot de son assassinat \ » Mécontent de Pinchinat qui, dans l'un des écrits dont
nous avons parlé, adressé aux hommes de couleur de
Saint-Marc, condamnait leur infâme trahison, Savary dit 1 « Les descendaus des premiers habitans de l'île joignaient à beaucoup
de richesses, /'orgueil de l'anciennelé de leur origine. » (Rap. de Garran ,
t. 1% p. 20.) El cette origine remontait a\ï\ flibas tiers, aus boucaniers, gens
de la plus basse extraction, auxquels on envoya bien des filles de joie pour
épouses, suivant Sir J. Barskett.
trahison, Savary dit 1 « Les descendaus des premiers habitans de l'île joignaient à beaucoup
de richesses, /'orgueil de l'anciennelé de leur origine. » (Rap. de Garran ,
t. 1% p. 20.) El cette origine remontait a\ï\ flibas tiers, aus boucaniers, gens
de la plus basse extraction, auxquels on envoya bien des filles de joie pour
épouses, suivant Sir J. Barskett. « Vous avez sans doute vu, et vous avez bien remarqué que les factieux de
» Saint-Domingue et les meneurs des assemblées coloniales et des corps po-
» pulaires, ont toujours été les agresseurs dans cette guerre (celle entre les
» blancs et les mulâtres), qu'ils ont été les violateurs audacieux des traités
» les plus sacrés, enfin qu'ils ont été victimes de leur propre or^^ueil et de
« leur propre injustice. « (Paroles de Sonthonax aux Débats, t. 5, p. 30.) Ainsi il en a été de Desfourneaus, par la faiblesse et l'injustice de Sonthonax lui-même. Quand nous arriverons aux événemens de 1797, nous examinerons si Sonthonax ne punit pas "orgueil de Desfourneaux, en le faisant
arrêter et détenir dans un fort. 2 Rap. de Garran, t. 4, p. 229. 59i^ ÉTUDES suK l'histoire d'haïti. à Bauvais « que rétat de gêne où se trouvait Pinchinat,
» le portait à croire que son cœur n'avait aucune part
» dans cet écrit... » De là, les soupçons injustes de Sonthonax, à cette époque et quelque temps après. Mais, disons avec Garran « que rien n'annonce d'ailleurs que
» Pinchinat ait nîérité ces soupçons. » En effet, si Pinchinat resta pauvre dans tout le eoui*s
de la révolution de Saint-Domingue à laquelle il prit une
si grande part, était-ce une raison pour Savary de supposer que la gêne oij il se trouvait, influençait ses opinions
politiques, et d'insinuer contre lui cette accusation calomnieuse? Dans son écrit que nous avons déjà cité,
publié à Paris le 20 avril 1798, en réponse à Sonthonax,
etc., Pinchinat nous donne le bilan de sa fortune. « Je
» déclare, dit-il, que je ne possède ni sucreries, ni café-
» teries, ni habitations eu plaine ou en mornes, ni mai-
» sons en ville, ni contrats, ni meubles,^ ni fortune pécu-
» niaire. Ma sohde fortune, celle que je ne puis jamais
» perdre, celle qui est au-dessus des atteintes de mes
» persécuteurs, c'est l'eslime de tous les amis de l'huma-
» nité. » Combien,, parmi tous les hommes qui ont figuré avec
quelque éclat à Saint-Domingue, en ont pu dire autant?
Cependant, Pinchinat a exercé une grande influence dans
les affaires de ce pays ; il aurait pu la faire servir à se
créer une fortune comme tant d'autres, et il n'en a rien
fait. Il aimait te jeu avec passion, il était de mœurs peu sévères, dit un auteur moderne que *nous regrettons de
contredire en ce moment ^ . ^ M. Madiou, Histoire d'Haïti, t. ï", p. JOT.
omingue, en ont pu dire autant?
Cependant, Pinchinat a exercé une grande influence dans
les affaires de ce pays ; il aurait pu la faire servir à se
créer une fortune comme tant d'autres, et il n'en a rien
fait. Il aimait te jeu avec passion, il était de mœurs peu sévères, dit un auteur moderne que *nous regrettons de
contredire en ce moment ^ . ^ M. Madiou, Histoire d'Haïti, t. ï", p. JOT. [17941 ciiAi'iTiu: Mil. 593 S'il aimait le jeu avec passion, c'était une habitude
dans le régime colonial et chez tous les hommes de cette
époque ; et s'il était vrai qu'il fût de mœurs peu sévères,
ce relâchement dans ses mœurs et sa passion pour le jeu
en eussent fait un homme insatiable sous le rapport des
richesses ; il les eût extorquées par les moyens les plus
coupables et les plus vils; et ses nombreux ennemis,
n'ignorant pas ses méfaits, n'eussent pas manqué de les
dévoiler dans leurs libelles. Nous avons sous les yeux
presque tous ces libelles, et nous ne trouvons pas un seul
fait qui lui soit imputé à cet égard. Tout ce qu'on lui
reproche n'est relatif qu'à sa conduite politique, à ses
opinions qu'on essaya de dénigrer, parce que sous ce rapport il était un adversaire redoutable, par la vigueur de
son esprit, par sa dextérité à manier les affaires. Ce n'est pas la seule tâche que nous ayons à remplir
pour défendre la mémoire de Pinchinat. Nous trouverons
d'autres occasions de parler de lui. En attendant, passons dans le Nord pour louer la belle
défense mihtaire de Laveaux et de Villatte, pour féliciter
Toussaint Louverture de sa soumission à la République
française, tout en faisant nos réserves quant à la conduite
politique de ces trois hommes . CHAPITRE XIV. Dispositions prises par Lavcaux au Porl-de-Paix. — Henri Perroud, ordonnateur des finances. — Propositions de Whitelocke et de James Grant à Laveaux. — Ses réponses. — Belle défense du Port-de-Paii par Laveaux. —
Factions au Cap. — Origine des divisions entre Laveaux et Villatte.— Belle
défense du Cap par Viïlatte. — Capitulation du Fort-Dauphin par Candy et
Knappe. — Sort de Candy et de Knappe. — Préventions de Laveaux contre
les mulâtres. — Soumission de Delair à Jean-Rabel. — Soumission de Bombarde. — Soumission de Chevalier et de Toussaint Louverture. — Examen
des causes de cette soumission. — Caractère de Toussaint Louverture. —
Examen de plusieurs brochures concernant sa soumission.— Réfutation
d'un propos attribué à Yillatte. Nous avions laissé Laveaux au Port-de Paix, à la raioctobre 1795, et nous a von s dit alors quel était l'embarras
de sa position dans ce lieu, situé assez près du Môle déjà
en la possession des Anglais, en présence de toutes les
défections que la coalition de Saint-Marc entraîna dans le
Nord, en faveur des Espagnols. Laveaux avait sous ses
ordres le général Pageot, devenu commandant de la
province du Nord, après que son chef fut devenu luimême gouverneur général de Saint-Domingue par intérim, à la suite du départ de Lasalle. *
alors quel était l'embarras
de sa position dans ce lieu, situé assez près du Môle déjà
en la possession des Anglais, en présence de toutes les
défections que la coalition de Saint-Marc entraîna dans le
Nord, en faveur des Espagnols. Laveaux avait sous ses
ordres le général Pageot, devenu commandant de la
province du Nord, après que son chef fut devenu luimême gouverneur général de Saint-Domingue par intérim, à la suite du départ de Lasalle. * Secondé avec dévouement par Pageot, le nouveau gouverneur dut néanmoins mettre en œuvre tout son patriotisme pour résister au torrent qui menaçait de le déborder. [1794] ciiAPii UF. XIV. r>05 Sa correspondance avec les divers officiers qui commandaient quelques troupes dans différentes communes
du Nord, avant la défection de ces communes, est un modèle de constance et de fidélité à son drapeau. A l'un d'eux
il écrivait : « Je ne puis vous envoyer ni hommes, ni munitions, » ma garnison étant toute malade Il serait déshono- » rant de quitter votre poste sans tirer un coup de fusil.
» Si, néanmoins, vous êtes forcés à la retraite, ne le fai-
» tes qu'après la plus vigoureuse défense... Dût toute la
» colonie se rendre aux Anglais ou aux Espagnols, tenons
» bon ; conservons à la république un endroit où les
p forces qu'elle enverra sûrement pourront débarquer et
» trouver à la minute un lieu qui les reçoive. Pour moi,
)} je ne me rendrai jamais. Les troupes que j'ai le bonheur
» de commander sont dans les mêmes sentimens. Vainey> ment les ennemis croient-ils nous intimider, en mena-
» çant de déployer contre nous des forces formidables :
» nous opposerons à ces forces notre courage, nos ser-
» mens, et s'il est nécessaire, nous périrons tous les ar-
» mes à la main. Par ce moyen, nous remplirons nos ser-
» mens, nous emporterons les regrets denosconcitoyens,
» de tout ce qui compose notre patrie, et nous aurons
» l'estime de tous nos ennemis, qui diront : Ils ont pré-
» féréla mort à la trahison. Avec de tels principes, l'on
» meurt sans jamais avoir été vaincu. » Quelle différence entre Laveaux etLasalle! Lorsqu'un
chef montre de tels principes et de tels sentimens à ses
subordonnés, s'il ne réussit pas à vaincre ses ennemis,
s'il succombe, c'est du moins avec gloire. Dans ce moment-là, Laveaux n'avait qu'environ deux
milliers de poudre : les soldats européens, au nombre do o9G ÉTUDES SUR l'histoiuë d'haïti. six à sept cents, habitués à recevoir tout ce qui entretient
les forces de l'homme qui combat, étaient dans le plus
grand dénûment ; sans paie, sans souliers, ni chemises,
ni vêtemens, ni savon, ni tabac, privés de viande,
même dans les hôpitaux, ne buvant que de l'eau, comme
leur général, celui-ci constatait dans une lettre aux
commissaires civils, qu'ils étaient forcés de monter la
garde pieds-nus comme les Africains : avantages que, par
parenthèse, ces derniers avaient sur les autres, dans un
pays hérissé de montagnes o\x ils peuvent vivre seulement de quelques racines, en buvant toujours de l'eau.
Aussi ces soldats européens, égarés une ou deux fois par
des agitateurs, déclarèrent-ils ne pas pouvoir travailler
aux fortifications (ils ne refusaient pas de combattre) ,
puisqu'ils n'étaient pas nourris. Laveaux et ses officiers
ayant continué eux-mêmes le travail , ces braves soldats
revinrent immédiatement de leur erreur.
pays hérissé de montagnes o\x ils peuvent vivre seulement de quelques racines, en buvant toujours de l'eau.
Aussi ces soldats européens, égarés une ou deux fois par
des agitateurs, déclarèrent-ils ne pas pouvoir travailler
aux fortifications (ils ne refusaient pas de combattre) ,
puisqu'ils n'étaient pas nourris. Laveaux et ses officiers
ayant continué eux-mêmes le travail , ces braves soldats
revinrent immédiatement de leur erreur. Laveaux s'attacha encore, comme administrateur, à
gagner les habitans par la sécurité de leurs personnes et
de leurs propriétés, en intimidant les hommes qui étaient
portés au désordre et au brigandage, dans un pays où les
passions déchaînées avaient produit de si funestes résultats. C'est dans cette nécessité de sa position difficile,
qu'il fit arrêter , juger militairement et fusiller Simon
Gaulard, nègre ancien libre , et le mulâtre Jouneau, soji
ami, pour avoir assassiné François Lavaud, riche colon
du Port-de-Paix, le même qui avait voulu acheter une
goélette remplie de mulâtres, pour avoir, disait-il, le
plaisir de couler bas ce bâtiment et de faire périr ces
hommes. Ce crime venait d'être commis au Port-de-Paix,
lorsque Sonthonax y arriva. Simon Gaulard se montra
arrogant; il commandait le camp Lacorne, et on lui im- [1791] cuAPiTi'.KXiv. r>i)7 puta encore, ainsi qu'à .Tonneau, le dessein de vouloii- se
ranger sous la domination britannique. .Toseph, chef
des noirs insurgés du Moustique, somma Laveaux de ne
pas mettre à exécution le jugement porté contre les accusés, avec menaces de marcher contre le Port-de-Paix ;
mais ce général l'envoya arrêter lui-même, et il subit le
même sort que les autres. Dans le temps où Sonthonax ordonnait à Laveaux, à
Finiels et à d'autres commandans d'incendier et de saccager les lieux qu'ils seraient forcés d'abandonner, Laveaux s'honora en combattant cette funeste doctrine du
commissaire civil en délire. Il écrivait à ces commandans : « Inspirez à tous vos soldats que l'on fait plus dans
» les troubles intérieurs par unepatience réfléchie que par
a la violence qui, souvent, ne nous est dictée que par
» notre passion *. Je compte sur votre zèle et votre pa-
» triotisme, sur votre humanité envers tous les citoyens,
» sur votre courage contre les ennemis. Faites votre
)) retraite avec prudence ; maintenez la discipline, em-
» péchez le pillage : songez que vous êtes sur le territoire
» français. » Evidemment, le militaire brave et humain l'emporta
en cette circonstance sur l'homme politique au désespoir.
Une si grande intelligence de la situation, réunie à tant
de fermeté, gagna à Laveaux la confiance des habitans
qui, à leur tour, facilitèrent sa tâche par leur bon esprit.
Il y ajouta en nommant à la charge d'ordonnateur des
finances, Henry Perroud, négociant au Port-de-Paix, en
remplacement d'un nommé Rochefort ({ui s'était enfui
auprès des Anglais, pour ne pas rendre ses comptes. Cet
espoir.
Une si grande intelligence de la situation, réunie à tant
de fermeté, gagna à Laveaux la confiance des habitans
qui, à leur tour, facilitèrent sa tâche par leur bon esprit.
Il y ajouta en nommant à la charge d'ordonnateur des
finances, Henry Perroud, négociant au Port-de-Paix, en
remplacement d'un nommé Rochefort ({ui s'était enfui
auprès des Anglais, pour ne pas rendre ses comptes. Cet ' On fait encore mieux par la Justice envers tous : Nous verrons que
Laveaux ne comprit guêres cette vérité. 598 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. administrateur actif et vigilant ranima la culture en faisant bien traiter les noirs cultivateurs ; les produits de
la terre lui donnèrent bientôt les moyens d'échange avec
les Améi'icainsdes États-Unis, dont les navires fréquentèrent dès lors le Port-de-Paix et apportèrent des subsistances et de la poudre pour la garnison : les habitans
profitèrent de cet état de choses *. Une mention honorable est due ici au colon Labattut, commandant de la
Tortue, pour sa sollicitude à ravitailler la place du Portde-Paix en vivres du pays et en bestiaux. On peut dire que ce concours de bonne volonté de
toutes parts fut dû à la conduite du général Laveaux.
Voyons comment il augmenta le dévouement de sa petite
armée, pour lui et pour leur pays. Whitelocke, pensant trouver en Laveaux un homme de
la trempe de Lasalle ou de celle de Lapointe, lui adressa
une lettre, le 9 février, où il essaya de le poi'ter à la trahison par des considérations politiques, en y joignant une
infâme proposition d'argent. Il lui disait : « Monsieur, si l'on ne m'a pas trompé sur votre position actuelle, vous ne serez pas surpris de cette lettre ;
vous savez parfiûtement que l'intention de S. M. B. est
d'employer les efforts les plus vigoureux pour prendre
possession de Saint-Domingue ou de la partie qui n'est
pas encore conquise par les Espagnols. J'attends incessamment des forces imposantes, et l'armée que je commande vient de recevoir un renfort considérable. « Vous êtes sans doute aussi informé, que tous ceux de
la convention nationale de France qui avaient sanctionné
la mesure d'envoyer à Saint-Domingue des commissaires 1 Nous verrons plus tard que Perroud cessa de se conduire aussi bien. [1704J r.nAPUKE xiv. 7)1)1) civils, ont, enptmition de ce crime, souffert une mort ignominieuse. Brissot, le chef de ce parti, a été accusé de trois
crimes capitaux : le premier est celui d'avoir conseillé la
mesure d'envoyer ici les commissaires civils... « Je vous offre, et à votre troupe, les mêmes conditions
qui ont été accordées au Môle, la conservation de tout ce
qui vous appartient, en outre le rang qu'il plaira à la
bonté du roi de vous accorder personnellement. J'ajoute
de plus, pour récompenser la confiance que je vous demande pour le gouvernement sous lequel je sers, que la
somme de cinq mille livres sterling, faisant celle de cinquante mille écus tournois, vous sera payée personnellement ou déposée à la banque d'Angleterre, à votre ordre,
après que vous aurez l'emis la ville du Port-de-Paix, le
fort, l'artillerie, les munitions, etc., dans leur intégrité,
entre les mains de l'officier que je nommerai à cet effet,
ainsi que les bâtimens armés qui pourraient être dans le
port. »
de cinq mille livres sterling, faisant celle de cinquante mille écus tournois, vous sera payée personnellement ou déposée à la banque d'Angleterre, à votre ordre,
après que vous aurez l'emis la ville du Port-de-Paix, le
fort, l'artillerie, les munitions, etc., dans leur intégrité,
entre les mains de l'officier que je nommerai à cet effet,
ainsi que les bâtimens armés qui pourraient être dans le
port. » Le 12 février, en envoyant cette lettre à Laveaux, le
major James Grant lui en adressa une autre qu'il envoya
par un officier en parlementaire. Dans celle-ci, on lui
rappelait son ancienne noblesse (il était comte), et on l'informait que Polvérel avait nommé Montbrun, au gouvernement général de la province de l'Ouest, dans le but
évident d'exciter sa jalousie. Laveaux décacheta ces lettres en présence de ses troupes ; il leur en donna lecture, fît ses réponses qu'il leur
communiqua de la même manière, et renvoya le parlementaire. Il disait à Whiteiocke : « La probité et la délicatesse qui animent le cœur d'un
Français républicain doivent vous avoir donné la conviction que nous respecterions votre parlementaire : les 400 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. événemens n'influent jamais sur la générosité française. » Comme parmi nous, personne n'est distingué comme
supérieur, faisant tous le devoir de soldat, j'ai considéré
votre lettre comme adressée au premier soldat de l'armée,
et comme je ne cache rien à mes camarades, elle a été
ouverte et lue publiquement. Nous sommes tous animés
d'un seul et même esprit, celui de nous défendre. Quelles
que puissent être vos forces, nous ne nous rendrons
jamais. A l'exemple des trois cents Spartiates qui sont
morts à leur poste , après avoir terrassé une partie de leurs
ennemis, nous défendrons le nôtre jusqu'à la mort
Je veux que mon armée me coupe la tête, si je deviens
jamais un traître. » Permettez- moi, maintenant, de me plaindre à vousmême de l'indignité que vous m'avez faite, en me croyant
assez vil, assez bas, assez infâme, pour imaginer que cette
offre de cinquante mille écus n'exciterait pas tout mon
ressentiment. En cela, vous vous êtes fait tort à vousmême. Je suis général ; jusqu'à présent, j'ai mérité de
commander l'armée. Vous avez cherché à me déshonorer
aux yeux de mes frères d'armes : c'est un outrage dont
vous me devez une satisfaction personnelle ; je la demande
au nom de l'honneur qui doit exister parmi les nations.
En conséquence, avant qu'il y ait une action générale, je
vous offre un combat singulier, jusqu'à ce que Tun de nous
tombe ; je vous laisse le choix des armes, soit à pied,
soit à cheval. Si je suis vainqueur, j'aurai prouvé que je
suis digne de commander à des réplibhcains ; si je succombe glorieusement, l'armée répubhcaine aura un autre
chef beaucoup plus formidable, et chaque individu de
l'armée imitera mon exemple. Votre qualité d'ennemi ne [i/îM] CnAPITUK \IV. vous donnait pas, au nom de voire nalion, le droit de me
fuire une insulte personnelle; eomme particulier, je vous
demande satisfaction de l'injure que vous m'avez faite
comme individu... Je vous invile à liie ma lettre avec la
même publicité. » Whitelocke se garda bien de cette publicité ; elle eût
tourné à sa honte , si jamais un officier qui ose offrir de
l'argent à son ennemi qu'il peut combattre , est susceptible de honte. Il n'accepta pas davantage le combat singulier.
me
fuire une insulte personnelle; eomme particulier, je vous
demande satisfaction de l'injure que vous m'avez faite
comme individu... Je vous invile à liie ma lettre avec la
même publicité. » Whitelocke se garda bien de cette publicité ; elle eût
tourné à sa honte , si jamais un officier qui ose offrir de
l'argent à son ennemi qu'il peut combattre , est susceptible de honte. Il n'accepta pas davantage le combat singulier. A la partie de la lettre de Grant qui lui rappelait ses
anciens titres de noblesse, Laveaux répondit : « Vous me
» promettez la conservation de tout ce qui m'appartient?
» Vous n'aurez pas besoin de vous donner cet embarras ;
» mon butin esta l'uniforme de celui du soldat, ce qui
» me rend encore plus glorieux ; notre nourriture est la
» même » Si les Anglais estimèrent si peu le brave Laveaux , au
point de ne lui offrir que cent cinquante mille francs pour
une infamie; ils portèrent plus haut ce tarif honteux, en
s'adressa ut à Rigaud : ils offrirent à ce dernier trois millions de francs, qu'il refusa avec mépris pour les auteurs
d'une telle proposition. Il est vrai que Laveaux était resserré dans l'étroit espace du Port-de-Paix , tandis que
Rigaud leur avait déjà enlevé Léogane et qu'il se préparait
h leur arracher Tiburon. N'importe le chiffre, l'action est
aussi honteuse d'un côté, qu'elle est digne et honorable
de l'autre. Après avoir inutilement tenté leurs séductions auprès
de Laveaux, les Anglais, ayant à leur suite les colons contre-révolutionnaires et les émigrés, essayèrent de le vaincre par la force des armes. Ils attaquèrent le Port-de-Paix
T, II. 26 40^ ÉTUDES SLIIV LIIISTOIRB d'iIAÏTI. par tei'i'e et pai* mer ; mais ils furent repousses avec pertes. La veaux justifia sa lettre à Whitelocke ; celui-ci sévit
contraint, dans une nouvelle lettre concernant l'échange
des prisonniers, de rendre justice à la conduite noble et
généreuse de Laveaux envers eux. Par sa noble résolution,
le Français avait conquis l'estime de cet officier, appartenant à une nation dontla fierté n'est pas moins admirable.
Son tort fut de juger de Laveaux , d'après les colons de
Saint-Domingue.
repousses avec pertes. La veaux justifia sa lettre à Whitelocke ; celui-ci sévit
contraint, dans une nouvelle lettre concernant l'échange
des prisonniers, de rendre justice à la conduite noble et
généreuse de Laveaux envers eux. Par sa noble résolution,
le Français avait conquis l'estime de cet officier, appartenant à une nation dontla fierté n'est pas moins admirable.
Son tort fut de juger de Laveaux , d'après les colons de
Saint-Domingue. Au moment où Sonthonax quittait le Cap pour aller
dans rOuest, cette ville étai^loin d'offrir le spectacle de
l'union entre les citoyens de toutes couleurs , et de la
subordination à ses ordres. Les blancs [qui y restaient
après le départ de Galbaud , avaient naturellement conservé leurs habitudes d'agitations incessantes ; se voyant
supplantés en influence par les hommes de couleur , en
force par les noirs nouveaux libres, ils se promirent de
renouveler ce qu'ils ont toujours fait partout où ils ne
pouvaient dominer : semer la division parmi leurs adversaires. De leur côté, les mulâtres qui virent Sonthonax
nommer Péré, l'un d'eux, son délégué civil pour la province du Nord, et Villatte, chef militaire de la ville et de
ses dépendances, durent se croire autorisés , par le commissaire lui-même, à diriger les affaires publiques. Enfin,
les noirs, sentant leur force par leur nombre, se crurent
des droits à y prendre part. Déjà même , avant le départ
de Sonthonax, le 2 et le 4 octobre (il sortit du Cap le 10),
Laveaux, commandant de la province alors, écrivait à ce
commissaire que « les nègres méconnaissaient son carac^
» tère et voulaient que Pierrot eût le commandement du
3> Cap. » Garran , qui nous l'apprend , ajoute : « Il est
noirs, sentant leur force par leur nombre, se crurent
des droits à y prendre part. Déjà même , avant le départ
de Sonthonax, le 2 et le 4 octobre (il sortit du Cap le 10),
Laveaux, commandant de la province alors, écrivait à ce
commissaire que « les nègres méconnaissaient son carac^
» tère et voulaient que Pierrot eût le commandement du
3> Cap. » Garran , qui nous l'apprend , ajoute : « Il est [1794J ciiApiTiu: XIV. 10r> » même 'présumable que la (liffioiillo </e/Mî>e p/io^ sous
» l'autoritc nationale la population de cette ville eontri-
» bua, autant que la nécessité de porter des forces an
» Port-de-Paix, on celle d'aller rétablir l'ordre dans la
» province de l'Ouest, à faire sortir du Cap La veaux et
» Sonthonax ; les mêmes causes servirent sans doute à
» perpétuer leur éloignement, quoique Sonthonax n'eût
» annoncé qu'une absence d'environ un mois seule-
» ment. » Nous remarquons que c'est une erreur de
dire, quil y avait nécessité d'aller rétablir l'ordre dans
r Ouest. Avant l'arrivée de Sonthonax, cette province
était dans l'ordi-e qu'y avait établi Poivérel, en partant
pour le Sud ; mais évidemment son collègue était à bout
de ce que lui-même appela plus tard son charlatanisme.
Déjà même, en mars 1795, quand Sonthonax quitta le
Cap pour rejoindre Poivérel, afin de soumettre le Portau-Prince, la ville du Cap présentait le spectacle d'agitations intestines. « Dès le premier voyage de Sonthonax
» dans l'Ouest, dit Garran, avant la canonnade du PortM au Prince (avant l'affaire de Galbaud aussi, avant la
» liberté générale), des nègres, qu'on disait néanmoins
» excités par des blancs, se disputèrent la domination du
» Cap. Un des membres de la commission intermédiaire
» écrivait alors au commissaire civil (le 8 marsj : îl se
»i forme des rassemblemens de noirs au Carénage, et ii»
» sont présidéspar desblancs qui ont Tâme noire et atroce.
» Ces nègres ont nommé un roi et une reine delà ville. »
On doit voir dans ce fait l'iniuence des idées aristocratiques que nous avons remarquées dans le Nord. Le
Cap était destiné à avoir un roi et une reine. H. Chris*
ph© se ressouvint de ce fait en 1 81 1 .
»i forme des rassemblemens de noirs au Carénage, et ii»
» sont présidéspar desblancs qui ont Tâme noire et atroce.
» Ces nègres ont nommé un roi et une reine delà ville. »
On doit voir dans ce fait l'iniuence des idées aristocratiques que nous avons remarquées dans le Nord. Le
Cap était destiné à avoir un roi et une reine. H. Chris*
ph© se ressouvint de ce fait en 1 81 1 . Il y avait donc des causes préexistantes de perturbation, 404 KTUDES SUI\ l/llISTOlUE n'iiAÏTr. quand Sonthonax passa dans l'Ouest, en octobre 1795,
et que Laveaux, devenu gouverneur général, fut contraint de se tenir au Port-de-Paix pour s'opposer aux
Anglais, maîtres du Môle. Ces causes de désordre étaient
dues, on le voit, aux intrigues du peu de blancs qui habitaient le Cap ; beaucoup d'entre eux étaient membres
d'une nouvelle municipalité formée par Sonthonax, peu
avant son départ. Mais, si on lit les lettres de Laveaux à
ce commissaire, et son compte-rendu, on verra que ce
gouverneur attribuait tout ae/a;sei//s Sommes de couleur.
Il avait reçu l'ordre de marcher contre le Môle, et n'ayant,
comme nous venons de le dire, qu'environ deux milliers
de poudre, il en demanda une semblable quantité, dit-il,
que le Cap avait tirée du Fort-Dauphin, à Villatte et à Péré
qui lui refusèrent ces munitions ; de là ses plaintes, ses
accusations contre ces deux mulâtres. Mais, si le Cap les
avait tirées du Fort-Dauphin, c'est que sans doute le Cap
en avait besoin pour sa défense : pourquoi alors accuser
Villatte et Péré de mauvais vouloir envers lui ? Pourquoi
tirer de ce fait l'induction qu'ils voulurent s'isoler et se
tenir indépendans de son autorité? Si Laveaux et ses braves troupes supportèrent les privations avec résignation, avec courage ; s'ils défendirent
vaillamment le Port-de-Paix contre les Anglais, Villatte et
ses soldats n'en firent-ils pas autant? Ecoutons ce qu'en
dit Garran : « Il faut rendre justice aux habitans du Cap, que, mal-
» gré leur insubordination (d'après le dire de Laveauxj,
» leurs divisions entre eux et l'ambitiou'des chefs, aucun
» n'oublia qu'il était Français dans cette circonstance.
» Jean François avait d'abord profité (en novembre
> 1795) de leurs dissensions pour avoir sur eux quelques
lais, Villatte et
ses soldats n'en firent-ils pas autant? Ecoutons ce qu'en
dit Garran : « Il faut rendre justice aux habitans du Cap, que, mal-
» gré leur insubordination (d'après le dire de Laveauxj,
» leurs divisions entre eux et l'ambitiou'des chefs, aucun
» n'oublia qu'il était Français dans cette circonstance.
» Jean François avait d'abord profité (en novembre
> 1795) de leurs dissensions pour avoir sur eux quelques [1794] criAPiTRE XIV. 40,S » avanlagcs ; mais bientôt, réunis par le même senti-
» timent, les blancs, les noirs, les hommes de couleur
» jurèrent tous de s'enterrer sous les débris de leur ville
» infbrtutiée, et de souffrir les maux les plus extrêmes
» plutôt que de la rendre aux ennemis de la France. Le
» commandant du Cap, Villatte, se distingua surtout par
» son zèleetson courage. Il refusa, dit-on, /es offrescon-
» sidérables qui lui furent faites par les Espagnols et les
» Anglais. Il accoutuma les nègres à un service régulier.
» Il fit des dispositions de défense conçues avec tant
>» d'intelligence, que les armées des deux nations qui se
» présentèrent par mer et par terre pour en faire le siège,
» furent toujours repoussées, sans pouvoir même s'avan-
» cer par terre jusqu'aux murs delà ville. Elles se bor-
» nèrent à la bloquer aussi exactement qu'il leur fut
» possible, dans l'espérance de la réduire par la famine,
» ou de s'y ménager des intelligences qui la leur livre-
» raient. Tout fut inutile. La population du Cap sup-
» porta la disette la plus extrême sans murmurer. On y
» vécut plusieurs semaines du suc des cannes à sucre et
)) d'oranges, et après deux mois d'attente inutile, les en-
» nemis furent obligés de se retirer... » La veaux lui-même, un an après l'affaire du 30 ventôse
dont nous parlerons un jour, rendit justice à Villatte en ces termes : « Les griefs que j'ai contre Villatte sont » pour moi une raison de plus de publier que, sommé
» par les Espagnols de rendre le Cap, il répondit eu
s homme d'honneur et en ami courageux de la républi-
» que. Il a vaillamment défendu tout le cordon de l'Est
)> du Cap. * » ' H répondit aux Espagnols, en leur envoyant des Barlouches et du plomb :
réponse à la manière des Lacédénioniens, 40(> ÉTLDliS &LK l'histoire DUAÏTI, Cependant, induit en erreur par de faux rapports san
doute, il accusa en quelque sorte Villalte d'être la cause
indirecte de la livraison du Fort-Dauphin aux Espagnols,
pour s'être entendu avec Candy afin d'empêcher Kuappe,
officier européen, d'y exercer l'autorité supérieure dont
Sonthonax l'avait investi, en retirant Pageot de cette ville
pour l'envoyer au Port-de-Paix. Voyons comment Laveaux raconte ce qui est relatif au Fort-Dauphin.
en erreur par de faux rapports san
doute, il accusa en quelque sorte Villalte d'être la cause
indirecte de la livraison du Fort-Dauphin aux Espagnols,
pour s'être entendu avec Candy afin d'empêcher Kuappe,
officier européen, d'y exercer l'autorité supérieure dont
Sonthonax l'avait investi, en retirant Pageot de cette ville
pour l'envoyer au Port-de-Paix. Voyons comment Laveaux raconte ce qui est relatif au Fort-Dauphin. « Villatte, dit-il, simple lieutenant-colonel ^'omman-
» dant au Cap, ne reconuaissait plus mon commande-
» ment. Il commettait mille violences ; destituant à son
» gré les officiers de tous grades et les remplaçant par ses
» créatures, ayant nommé commandant de la partie de
» l'est le mulâtre Candy, si connu par ses cruautés, au
9 préjudice d\in blanc nomme Knappe. J'écrivis à Vil-
') latte pour lui reprocher ses torts et ordonnai à Knappe
» de prendre le commandement de la partie de l'Est.
» Celui-ci refusa, persuadé que ce serait le signal du
}) massacre des blancs. Telle était alors la terreur
» qu avaient inspirée les mulâtres ! Villatte, pour sa justi-
» fication, m'a répondu qu'il n'avait agi que d'après les
» ordres de Péré, délégué » Laveaux appiit ensuite la
» reddition du Fort-Dauphin aux Espagnols. » Cette place
» ne brûla pas une amorce. La capitulation est infâme. «
Dans la pensée de Laveaux, égarée par de faux rapports
ou par ses préjugés, ses préventions, cette reddition fut
une trahison de Candy. Avant de dire comment elle eut lieu, remarquons que
si Villatte a obéi aux oi'dres de Péré, de préfèrent e à
ceux de Laveaux, c'est encore le lésultat de la faute de
Sonthonax qui délégua ses pouvoirs à Péré. Or, de même
que, dans les Débals, Sonthonax a déclaré avoir lui-même [1794] chapmue \iv. 407 placé Kiiappe au Foit-Dauphhi, Péré a pu croire ensuite
qu'il y avait lieu de lui substituer (>andy. En nommant
Laveaux gouverneur général, il aurai! dû prévoir ce
conflit d'autorité entre le militaire et le civil ; il aurait
dû faire cesser les pouvoirs de Péré, avec d'autant plus de
raison, que dans ces circonstances, l'autorité militaire
était plus apte à diriger la défense des villes et du territoire, et à savoir à qui il fallait la déférer. D'un autre côté, s'il est constant que la soumission de
Candy h Pageot contribua beaucoup à conserver le FortDauphin et son territoire aux ordres du commissaire civil,
après la sortie de Pageot de cette ville, Candy a pu croii-e
qu'il avait plus de droit à y commander que Knappe. Et
S'i en ce temps- là, des hommes de couleur trahirent dans
le Nord et dans l'Ouest, ces trahisons avaient commencé
de la part des officiers blancs, aussitôt après le départ de
Galbaud : Candy ne pouvait- il pas redouter une semblable
trahison de la part de Knappe, qui l'eût exposé à tomber
entre les mains des Espagnols, de Jean François et de se s
collègues, qu'il a vait abandonnés pour passer aux ordres
de la France? De là son désir d'avoir le commandement
du Fort-Dauphin, pour conserver cette ville «t conserver
sa propre vie ; delà la détermination de Péré etdeVillatte
en sa faveur.
: Candy ne pouvait- il pas redouter une semblable
trahison de la part de Knappe, qui l'eût exposé à tomber
entre les mains des Espagnols, de Jean François et de se s
collègues, qu'il a vait abandonnés pour passer aux ordres
de la France? De là son désir d'avoir le commandement
du Fort-Dauphin, pour conserver cette ville «t conserver
sa propre vie ; delà la détermination de Péré etdeVillatte
en sa faveur. Mais, aux yeux de Laveaux déjà prévenu contre les
mulâtres, de même que Sonthonax, c'était un tort irrémissible : le mulâtre devait céder au blanc, et si Knappe
céda à Candy, c'est par la terreur qii inspiraient les mulâtres ! Ne voit-on pas poindre déjà le soleil du 50 ventôse
qui éclaira si tristement la ville du Cap ? Candy avait été
cruel envers les blancs dans l'insurrection de 1791, cela
est vrai ; mais la plupart des noirs déjà ralliés à la cause 408 ÉTLDiîs SUR l'histoike d'uaïti. de la France, ceux qui s'y sont ralliés ensuite, ne furentils pas également cruels dans leur exaspération commune
contre les colons acharnés aies détruire? Si Gandy suivit
trop aveuglément l'exemple de Jeannot, celui-ci ne donnait-il pas constamment pour motif à ses cruautés,
l'atroce assassinat d'Ogé, de Chavanne et de leurs compagnons qu'il prétendait venger? Si ce noir inhumain fut
si exaspéré du supplice de la roue subi par ces infortunés, il n'est pas étonnant que Candy, mulâtre libre, traqué comme ceux de sa classe, devint aussi cruel. Mais,
n'avait-il pas racheté ses crimes (politiquement parlant et
non moralement) par sa soumission aux ordres des commissaires civils qui vinrent faire exécuter la loi du 4 avril ?
La politique ne fit-elle pas oublier tous les crimes des
noirs-qui se sont soumis à Laveaux, et qu'il a portés aux
nues ? Quoi qu'il en soit, voici comment arriva la reddition
du Fort-Dauphin, que Garran lui-même n'a pu relater
que d'après de fausses données de Laveaux et de plusieurs
autres blancs\jui l'induisirent en erreur. Nous empruntons notre narration aux œuvres iweV/i7e5 de C. Ardouin,
dont nous avons déjà cité un fragment h propos de l'insurrection des noirs dans le Nord ; lui-même l'a écrite sur
des'^irenseignemens positifs qui lui ont été donnés à SantoDomingo, par José Joaquim Delmonte », un des hommes
les ph]s éclairés de cette ville, parfaitement instruit de la
vérité historique de ce fait :
s\jui l'induisirent en erreur. Nous empruntons notre narration aux œuvres iweV/i7e5 de C. Ardouin,
dont nous avons déjà cité un fragment h propos de l'insurrection des noirs dans le Nord ; lui-même l'a écrite sur
des'^irenseignemens positifs qui lui ont été donnés à SantoDomingo, par José Joaquim Delmonte », un des hommes
les ph]s éclairés de cette ville, parfaitement instruit de la
vérité historique de ce fait : « Un nommé Juan Delmonte (qui n'était pas de la
» même famille) algiiasil-mayor de ^fonte-Christ, faisait
» autrefois un commerce clandestin (la coutiebande) avec ' Celui ijui fui sénateur de la République tl'Haili. I7<Ji| ciiAPnKii XIV. 109 » le ForL-Daupliiii ; il coiiijîjissait la plupaiL des individus
2j de cet cndroif.. Par rinlerrnédiairc d'un nonjmé Molo-
» naii, il réussit à gagner les eommandans des forts qui
» détendaient l'entrée de la baie, principalement le com-
» mandant du fort Labouque , appelé Vincent. Il ne
» s'agissait plus que d'introduire l'escadre espagnole dans
» la baie. C'était une opération hasardeuse par les diiïi-
» cultes qu'en offrait l'entrée. Mais il se trouvait à bord
» du SaH'Ramon , vaisseau de 64, commandé par Don
» Francisco Montes, un pilote de Monte-Christ, nommé
» Gabriel Alfaro , qui se donnait pour connaître à fond
» toutes les passes de l'endroit par suite d'une expérience
» répétée. Il ne fallait plus que de la témérité pour agir :
» D. F. Montes était homme à tout entreprendre. Le
» 28 janvier i794, il se jette dans un canot avec le pilote
» Alfaro et laisse le commandement de son vaisseau à
» son lieutenant Don T. Rameri ; la sonde à la main ,
» il conduit le navire au tiavers de la baie ; les autres
» bâtimens suivent le San-Ramonel viennent s'embosser
» devant la citadelle. Pendant ce temps, l'armée espa-
» gnole, sous les ordres de Don F. Palomares, s'avance
» et vient camper sous les murs de la place. Dans cette
» position, une résistance n'eût fait qu'aggraver le sort
» des assiégés. L'amiral espagnol. Don Gabriel Aristiza-
» bal, somma la place de se rendre. Candy accepta une
» capitulation honorable, plutôt que de courir après quel-
» ques lauriers qui seraient teints d'un sang inutilement
» versé. Une des clauses de la capitulation était, que
» jamais les troupes de Jean François ne seraiant admises
» dans la place. Mais la convention fut violée impuné-
» ment par les Espagnols. Candy trouva des fers, lors-
» qu'il croyait avoir obtenu le droit de faire admirer sa
iza-
» bal, somma la place de se rendre. Candy accepta une
» capitulation honorable, plutôt que de courir après quel-
» ques lauriers qui seraient teints d'un sang inutilement
» versé. Une des clauses de la capitulation était, que
» jamais les troupes de Jean François ne seraiant admises
» dans la place. Mais la convention fut violée impuné-
» ment par les Espagnols. Candy trouva des fers, lors-
» qu'il croyait avoir obtenu le droit de faire admirer sa 410 ÉTLDES SLll l'hISTOIUK d'iIAÏTI. » prudente i-aison. Arrivé à Cuba où il fut envoyé, il tut
» détenu dans les prisons.., * » Après la trahison qui livra le Môle à un vaisseau de cinquante canons , lorsque les fortifications de cette ville
étaient armées de cent cinquante bouches à feu de gros
calibre, il n'est pas étonnant que plusieurs vaisseaux espagnols aient pu pénétrer dans la baie du Fort-Dauphin ,
puisque Vincent , blanc français comme Deneux , les a
laissés passer sans tirer un seul coup de canon du fort
Labouque. CandyetKnappen'avaient pas assez de troupes
pour opposer de la résistance à ces vaisseaux et à l'armée
espagnole prête à donner l'assaut. Il ne fallait pas exposer
ces troupes à être faites prisonnières de guerre. C'eût été
la conséquence inévitable du moindre coup de fusil de
leur part. Il fallait , en outre, éviter à la population de
cette ville un assaut qui eût entraîné son sac. Mais, voyez comme Candy étend sa prévoyance à cet
égard :il capitule , il est vrai, mais il songe à la conservation de la vie. et des propriétés de ses habitans ; il stipule, par rapport à eux, que les troupes noires de Jean
François ne devront jamais être admises dans l'enceinte
du Fort-Dauphin ; il les connaît pour avoir été dans leurs
rangs, il sait de quoi elles sont capables; et à cet instant,
il redoute pour lui-même la vengeance de Jean François,
qui ne lui pardonnera pas sa défection. Cependant, que devient Candy? Il est arrêté par les
Espagnols qui ne lui pardonnent pas non plus sa soumission à Pag'eot, il est mis aux fers et envoyé à Cuba.
Quant à Knappe et sa troupe blanche, comment sont-ils
traités? Au terme de la capitulation, ils sont renvoyés en ' On a dit, et Ton a cru que Candy et Savary furent envoyés aux mines
du Mexique : c'est une erreur. [171)1] ciiAPiTUt; XIV. ill France. Et l'on a osé dire que Candy trahit son drapeau
pour oOO mille francs ! S'il y avait à suspecter quekju'un
d'une telle infamie, ne serait-ce pas Knappe ? Le mulâlre
aura donc toujours tort, alors même qu'il est victime Le fait est que ni Candy, ni Knappe ne trahirent ; ils
cédèrent à la force, par une prudence raison née. Six mois
après cet événement, la prévoyance de Candy fut encore
mise en défaut : les blancs espagnols firent impitoyablement massacrer /es 6/«hc5 français, hommes, femmes et
enfans, par les noirs de la troupe de Jean François ; et ce
fut un prêtre blanc, un prêtre ! qui les excita à commettre
ces cruautés. Il se nommait Vasquez.
trahirent ; ils
cédèrent à la force, par une prudence raison née. Six mois
après cet événement, la prévoyance de Candy fut encore
mise en défaut : les blancs espagnols firent impitoyablement massacrer /es 6/«hc5 français, hommes, femmes et
enfans, par les noirs de la troupe de Jean François ; et ce
fut un prêtre blanc, un prêtre ! qui les excita à commettre
ces cruautés. Il se nommait Vasquez. Nous venons de blâmer Laveaux, en ce qui a trait à ses
injustes préventions contre les hommes de couleur. Saisissons l'occasion de louer de nouveau en lui la conduite
du militaire. Sous ce rapport, il ne pouvait qu'excite*'
l'admiration de tous, même de ces perfides mulâtres,
comme il les appelle. C'est à l'exemple tr^icé par Tun
d'eux, néanmoins, que Laveaux dut bientôt le retour au
giron de la république, de presque toutes les communes
qui avaient passé aux Espagnols ou aux Anglais. En effet, il nous apprend que dans le mois de niars
1794, le perfide Delair, à JeanRabel, s étant fait imparti
de mulâtres (sic), lui fit proposer de se rendre à lui :
{( Nous avions éprouvé trop de trahisons, dit-il, pour
» qu'il fût prudent de tiermer la porte au repentir de ces
» hommes ardens, irrélléchis et souvent séduits, que le
» désespoir pouvait rendre terribles et funestes à la réipu-
« blique; je ne rejetai pas la proposilion de Delair; mais
u je mis à la grâce qu'il demandait, la condition qu'il fe-
» rait rendre le camp d'Héré. Il le prit et m'amena ving*t-
» neuf prisonniers. Je lui envoyai sur-le champ un reu^ 412 ÉTUDES SUR l'hISTOIUE d'iIAÏTI. » fort de cent cinquante hommes pour le mettre en état
» de harceler l'ennemi. Delair s'empara de quelques po-
» sitions avantageuses, de façon qu'étant arrivé moi-
» même avec cent cavaliers et trois cents fantassins, nous
» forçâmes le camp de se rendre après une heure d'at-
» laque; un détachement envoyé à l'embarcadère, a em-
» péché les Anglais, qui venaient au secours de Jean-
» Rabel, de faire leur descente. Nous prîmes dans cette
» affaire environ mille livres de poudre et trois cents
» hommes, tant Anglais que Français, portant les ar-
» mes.. . . » Notons ici que les mulâtres seuls n'étaient pas
perfides et traîtres. En même temps et le même jour, « L'Ombrage obtint
» auprès du Borgne un avantage considérable contre les
» Espagnols à qui il tua beaucoup de monde. » Mais peu
après, une tentative de Pageot échoua contre l'embarcadère du Borgne. L'exemple du perfide Delair porta fruit : c'était à la fin
de mars qu'il rentrait sous le pavillon tiicolore. Le seize
avril, ce pavillon fut arboré au bourg de Bombarde et
à la Plate-Forme. Les Allemands de ces lieux, qui avaient
suivi le torrent de la défection, rachetèrent leur faute.
En vain les Anglais marchèrent-ils contre eux ; ils furent
repoussés avec de grandes pertes. Ils se vengèrent de leur
défaite, en incendiant toutes les maisons de la PlateForme et en prenant les bestiaux de ce territoire.
Le seize
avril, ce pavillon fut arboré au bourg de Bombarde et
à la Plate-Forme. Les Allemands de ces lieux, qui avaient
suivi le torrent de la défection, rachetèrent leur faute.
En vain les Anglais marchèrent-ils contre eux ; ils furent
repoussés avec de grandes pertes. Ils se vengèrent de leur
défaite, en incendiant toutes les maisons de la PlateForme et en prenant les bestiaux de ce territoire. Un autre retour au pavillon tricolore fut plus important, dans les premiers jours de mai : c'est celui de Chevalier, mulâtre, commandant de Terre - Neuve et du
Port-à-Piment, deux bourgades qui touchent à Bombarde
et à la Plate-Forme, et qui ont des voies de communica- [I7ÎH] riiAi'iTiiK XIV. MTi lion avecJean-Rabel, par les moningnes du Moiisliqne.
Chevalier avait passé sous les ordres des Espagnols, de
Toussaint Louverture principalement. Nous avons lieu
de croire qu'il correspondait avec Delair : l'exemple de
celui-ci devait influer sur sa conduite. Nous voyons effectivement dans le rapport de Garran,
que le 5 avril, Laveaux adressa une lettre à Chevalier,
qui y répondit le 6 : en même temps qu'une note du
rapport cite ces deux lettres, elle cite une autre lettre de
Toussaint Louverture à Laveaux, sans date. Sera-ce Laveaux qui aura fait, le premier, des propositions à Chevalier, immédiatement après ses succès à JeanRabel ? Il y a lieu de le croire, puisque c'est ce dernier
qui fît réponse à sa lettre du 5 avril. Laveaux a dû mettre
sous ses yeux le retour de Delair et les avantages qui en
résulteraient pour lui et les habitans qu'il dirigeait. En
répondant a Laveaux, Chevalier a pu accepter ses propositions purement, ou y mettre des conditions ; dans tous
les cas, il n'est pas probable qu'il ait agi sans en conférer préalablement avec Toussaint Louverture, à qui il
était soumis et dont les forces pouvaient l'écraser, sans
que Laveaux pût lui porter secours. N'est-ce pas là alors
l'explication toute naturelle de la lettre de Toussaint
Louverture à Laveaux, dont nous ignorons la date ? En
faisant ses propositions à Laveaux, Toussaint a pu, a dû
même lui poser ses conditions aussi. Mais Laveaux luimême, n'aura-t-il pas également posé ses conditions à
Chevalier, comme il Tavait fait à Delair? Cela nous
paraît d'autant plus probable, que Laveaux gouverneur,
ne pouvait oublier sa haute position, et que Garran dit
que « Chevalier rendit la paroisse de Terre-Neuve à La-
» veaux, «/9eîip?'èsf/e/amememawièrequ'avaitagi Delair. M 444 ÉTUDES SUR l'histoiue d'iiaïti. Nous voyons ensuite, dans des nates du rapport, que
Laveaux écrivit une seconde lettre à Chevalier, le 2 mai,
et une premicrea Toussaint Louverture, le 3 mai. Le i7,
Chevalier répond ; le 18, Toussaint répond également:
alors, tous les deux avaient fait leur soumission à Laveaux.
Le ^mai, ils arborèrent le pavillon tricolore. Deux documens de ce gouverneur, publiés à Paris,
semblent se contredire sur l'époque précise de cette soumission. Tâchons de les accorder en les expliquant.
conde lettre à Chevalier, le 2 mai,
et une premicrea Toussaint Louverture, le 3 mai. Le i7,
Chevalier répond ; le 18, Toussaint répond également:
alors, tous les deux avaient fait leur soumission à Laveaux.
Le ^mai, ils arborèrent le pavillon tricolore. Deux documens de ce gouverneur, publiés à Paris,
semblent se contredire sur l'époque précise de cette soumission. Tâchons de les accorder en les expliquant. Dans un discours que prononça Laveaux au conseil
des Anciens, le Séjour complémentaire de Tan V (19 septembre 1797), il dit âe Toussaint Louverture : « Il acom-
» battu contre nous jusqu'au Q avril 1794 ; il ne combat-
» tait que pour la liberté des noirs : on lui avait dit qu'un
» roi seul pouvait donner celte liberté générale. Quand,
» à cette époque, f ai pu lui prouver que h ¥ rsnice repu -
» blique accordait cette liberté, il s'est rangé sous le pa-
» villon tricolore et a combattu les Espagîiols dans le
" bourgides Gonaïves dont il s'est emparé, et a rendu
» républicains près de cinq mille noirs armés qui ont
w combattu avec lui. » Et dans son compte-rendu du 1" floréal an V {W avril
1797), quelques mois avant le discours ci- dessus, Laveaux avait écrit : « Enfin, le 6 mai, le brave Toussaint
>i Louverture est venu se ranger sous les drapeaux de
» la république avec quatre mille noirs, après avoir chassé
» les Espagnols desGonaïvesetplanté dans ces lieuxCétenn dard tricolore. Les difierentes paroisses oii il comman-
^ dait pour le roi d'Espagne s'empressèrent de suivre
» son exemple. » Il nous semble que ces deux documens, ces deux dates
s'accordent en ceci: — que jusqu'auG r/yn/ 1794, Tous- [171)5] cuAi'i'jr.r. \iv. ilTi saint Loiivei'tiH'o combattait pour les espagnols ; que, ce
jour-là, il prit la résolution de les abandonner ; qu'il
écrivit à Laveaux, en même temps que Chevalier répondait à sa lettre du 5, et alors la lettre indiquée sans date
sellait du 6 avril également ; qu'il lui donna l'assurance
de ne plus combattre les Français ; qu'il posa ses conditions de soumission, mais qu'il n'était pas encore soumis à
cette époque, se réservant de se rallier à Laveaux après
certaines opérations qu'il méditait. Dans cette disposition
d'esprit, du 6 avril au 6 mai, il aura exécuté ce& opérations ; et au 6 mai, recevant la lettre de Laveaux, du 5,
sa soumission aura été complète, parce qu'il avait alors
chassé les Espagnols des Gonaïves et arboré le pavillon
tricolore dans cette ville, le 4 mai. Nous allons voir effectivement, par trois autres documens que nous citerons,
le premier, du 20 mars, le second, du 27, le troisième,
du 4 avril, qu avant les propositions de Laveaux à Chevalier, du 5 avril, Toussaint Louverture était dan:S une
complète insurrection contre les Espagnols, après avoir
combattu Biassou et tenté de s'emparer de la personne
de Don Cabrera, un des officiers espagnols sur la frontière.
cette ville, le 4 mai. Nous allons voir effectivement, par trois autres documens que nous citerons,
le premier, du 20 mars, le second, du 27, le troisième,
du 4 avril, qu avant les propositions de Laveaux à Chevalier, du 5 avril, Toussaint Louverture était dan:S une
complète insurrection contre les Espagnols, après avoir
combattu Biassou et tenté de s'emparer de la personne
de Don Cabrera, un des officiers espagnols sur la frontière. Et, à ce sujet, nous prions presque nos lecteurs de
nous pardonner ces détails d'investigation auxquels nous
nousHvrons, en considération de l'importance qu'a acquise l'événement de la soumission de Toussaint Louverture à la République française. Cet événement influa
puissamment sur les destinées de Saint-Domingue ; il en
décida. Toussaint Louverture est devenu trop célèbre^
sous tous les rapports, pour que l'on néglige la moindre
circonstance de sa soumission. Il faut en pénétrer les
causes, les examiner et les constater avec soin ; car, de 416 ÉTIDKS SUR l'histoire d'hAÏTI. ce pas dépendra le jugement que l'on devra se former de
cet homme remarquable, de son influence sur les destinées de son pays, de son administration civile, de son
gouvernement politique, de son régime militaire. On ne
doit pas négliger davantage ce qui tient à sa personnalité,
qui fait exception, pour ainsi dire, à celle de tous ses
contemporains, dans les trois nuances d'épiderme qui
distinguait les individus de son époque. Toutes ces considérations posées, nous nous demandons : Pourquoi Toussaint Louverture se décida-t-il à
abandonner la cause de l'Espagne pour embrasser celle
de la France, après avoir personnellement tant contribué
aux défections, aux trahisons qui firent passer des communes entières sous le pavillon espagnol ? Quelles furent
les causes secrètes de celte détermination, quels furent
ses motifs particuliers ? Serait-ce uniquement, comme le fait entendre Laveaux, parce qu'il ne combattait la France que pour la liberté des noirs, iil qu'ojz lui avait dit qu'un roi seîd pouvait
donner cette liberté générale, mais qu'il céda aux démonstrations du gouverneur en faveur de la République française ? Cette naïveté a pu échapper sous la plume de Laveaux, par les assurances que lui en donna Toussaint
Louverture ; mais pour nous, qui recherchons la vérité
dans notre histoire nationale, nous ne nous y arrêtons
pas. N'avons-nous pas cité, dans le huitième chapitre de
ce livre, une lettre du 25 juin, signée de Toussaint, en
premier, de Biassou, etc., qui repoussait les propositions des commissaires civils, alors au Cap? Cette lettre
ne disait-elle pas qu'ils combattaient pour soutenir les
droits du roi, pour la défense des Boifrfeow s auxquels ils
avaient promis une inviolable fidéhté jusqu'à la mort ? Y
tons
pas. N'avons-nous pas cité, dans le huitième chapitre de
ce livre, une lettre du 25 juin, signée de Toussaint, en
premier, de Biassou, etc., qui repoussait les propositions des commissaires civils, alors au Cap? Cette lettre
ne disait-elle pas qu'ils combattaient pour soutenir les
droits du roi, pour la défense des Boifrfeow s auxquels ils
avaient promis une inviolable fidéhté jusqu'à la mort ? Y [1794] ciiAPiTRi': XIV. 417 est-il question delà liberté des noirs? La G juillet suivant
(1795), Biassou et Jean François, au nom d'eux tous, ne
renouvelèrent-ils pas la même déclaration, sans qu'il y
fût question encore de la liberté générale ? Précédemment, en 1791, ces trois chefs des noirs insurgés n'avaient-ils pas eux-mêmes proposé aux premiers commissaires civils, de faire rentrer tous ces noirs dans f esclavage, moyennant cinquante affranchissemens en faveur
des principaux ? Ne fut-ce pas Toussaint Louverture luimême qui fît réduire à ce chiffre, le chiffre primitif de
trois cents posé par Biassou? Au 25 juin 1795, tous les
noirs guerriers n'étaient-ils pas déclarés libres par Polvérei et Sonthonax ? Toussaint Louverture ignorait-il que Sonthonax, dans
le Nord, que Polvérel, dans l'Ouest et dans le Sud, avaient
proclamé la liberté générale dans,[es mois d'août et de septembre? Ne savait-il pas alors^we la France républicaine,
représentée par ses commissaires, voulait cette liberté? Est-ce enfin, sur cette question, la connaissance qu'il
. aurait acquise du décret du 4 février 1794, confîrmatif
des proclamations des commissaires civils ? Garran .constate le contraire en disant : « Il s'est soumis aux lois de
» la république, dès avant qu'on connût à Saint-Domin-
» gue le décret de la convention nationale sur la liberté
» générale. » Et il le dit, évidemment, pour donner
plus de mérite à Toussaint Louverture. Ce décret ne fut
connu, en effet, qu'en juin suivant ; et ce ne sont ni les
Anglais, ni les Espagnols, ni les colons, ni les émigrés,
qui se seraient empressés à le faire savoir aux noirs qui
combattaient pour eux. Toutes ces questions sont extrêmement intéressantes;
et puisqu'il nous est démontré que ce ne fut pas là lemoT. n. 27 418 ÉTUDES SOU l'iIISTOIUE d'haÏTI. bile de la résolution de Toussaint Louverture, il faut donc
revenir à celles que nous nous sommes posées en premier lieu, sur ses causes seci'ètes, sur les motifs particuliers de sa détermination. Nous avons annoncé trois documens, des 20 et
27 mars, et du 4 avril 1794. Les deux premiers sont
deux lettres originales, signées de la propre main de Toussaint Louverture, et adressées à Don Joachim Garcia,
gouverneur de la colonie espagnole. Nous les avons prises dans les archives de Santo-Domingo, avec les autres
pièces que nous avons déjà citées, comme provenant de
cette source. Le dernier nous a été communiqué, en
copie, sortie des archives générales de France, à Paris.
Citons successivement ce que nous y trouvons, pour expliquer les causes secrètes, les motifs particuliers de la
résolution de Toussaint Louverture.
ssaint Louverture, et adressées à Don Joachim Garcia,
gouverneur de la colonie espagnole. Nous les avons prises dans les archives de Santo-Domingo, avec les autres
pièces que nous avons déjà citées, comme provenant de
cette source. Le dernier nous a été communiqué, en
copie, sortie des archives générales de France, à Paris.
Citons successivement ce que nous y trouvons, pour expliquer les causes secrètes, les motifs particuliers de la
résolution de Toussaint Louverture. Il est constant que Jean François attribuait souvent à
celui-ci, à ses conseils, à son influence sur Biassou, les
contestations, les querelles que Biassou eut avec lui. Un
jour arriva que Jean François arrêta Toussaint qu'il fit
conduire dans les prisons de Vallière * . Ce fait était déjà
un motif pour Toussaint de redouter ce général. Les succès qu'il obtint ensuite, soit à la guerre, soit en préparant la trahison des divers commandans militaires
français, ne pouvaient qu'augmenter la jalousie de Jean
François, faire naître celle de Biassou et motiver la
défiance de Toussaint contre ces deux rivaux. Si Biassou était plus violent que Jean François, celui-ci n'était
pas moins capable de faire périr un de ses lieutenans :
il l'avait prouvé à l'égard de Jeannot. 1 Vie de Toussaint Louverture, par M. Saint-Réiny, p. 119 — Histoire
d'Haïti par M. Madiou, t. V>, p. 141. [1794] CllAPlTUE \iv. 419 Les choses étaient en cet état, quand, le 20 mars 1 794,
Toussaint Louverture adressa une première lettre, un
exposé de toute sa conduite antérieure, à Don J. Garcia.
Voyons le préambule de ce document précieux, et citons
les passages les plus propres à jeter du jour sur les faits
dont nous nous occupons. Relation que fait le général Toussaint Louverture, des particularités remarquables arrivées depuis l'époque que S. M. C. a eu la bonté de prendre
sous sa protection les nègres qui avaient pris les armes pour soutenir la
cause de Dieu et des Rois, lesquels faits il ne louchera que les principaux
points qui ont eu lieu, afin de démontrer aux yeux de tous ses supérieurs
sa conduite, et se juslifler de toutes les calomnies répandues contre tui par
le général Biassou, ainsi que des accusations et dénonciations qviila faites
à leur supérieur, Monsieur le commandant général du cordon du Sud et de
rOuest. Lorsque les généraux Jean François et Biassou ont été pris sous la
protection du Roi d'Espagne, ils m'ont fait prévenir au Port-Français,
morne près du Gap, où je résidais, du bonheur que l'Espagne nous
offrait. Je me suis donc rendu de suite avec toutes mes troupes, auprès de M. D. Cabrera, lequel m'assura de la même protection qu'auxdits généraux. Par cet article, je ne veux que démontrer que je ne
dépendais aucunement d'eux, principalement de Biassou, puisque ma
résidence au Port- Français était concertée entre le général Jean François et moi.
,
morne près du Gap, où je résidais, du bonheur que l'Espagne nous
offrait. Je me suis donc rendu de suite avec toutes mes troupes, auprès de M. D. Cabrera, lequel m'assura de la même protection qu'auxdits généraux. Par cet article, je ne veux que démontrer que je ne
dépendais aucunement d'eux, principalement de Biassou, puisque ma
résidence au Port- Français était concertée entre le général Jean François et moi. Le général Biassou s'est relire au bourg de Saint-Michel, oti il a
toujours résidé depuis celle époque, et fai pris le commandement
général des troupes et passerai sous silence toutes mes expéditions
puisqu'elles sont connues de mes supérieurs... J'instruisais et rendais
compte au général Biassou de toutes mes démarches, noji pas comme
son subalterne^ mais pour l'amour du bien, connaissant son caractère
impétueux, brouillon et étourdi^ capabU de faire plus de mal que de
bien, comme il a démontré dans toutes les occasions, ii'ayant jamais
eu pour sentiment que les impressions que lui donnaient ceux qui lui
parlaient les derniers. Le général Biassou a toujours eu, dans tous les quartiers, des agens
qui faisaient mettre des embuscades pour enlever les femmes et enfans
des malheureux qui étaient, le fusil à la main, à repousser l'ennemi
pendant qu'on brûlait leurs cases, pillait et volait tout ce qu'ils pou420 jîTUDES SUR l'histoirk D nAÏTI. valent posséder, perdant ce qu'ils avaient de plus cher, leurs femmes,
enfans et parens: ce qui a occasionné plusieurs fois des soulèvemens
parmi eux, et même à s'embusquer pour tuer ledit général Biassou,
qui se donnait bien de garde de se présenter dans ces sortes de crises;
mais j'étais là pour recevoir les coups de ses torts et les réparer (Ici, une longue narration des vexations sut)ies par un de ses officiers nommé Thomas, qui fut lié c t garrotté par ordre de Biassou et qu i
imputa ce fait à Toussaint). Il en est résulté, poursuit-il, que Thomas .s'est rendu à la Marmelade,
soulevant toutes mes troupes, en leur faisant entendre que je vendais
à l'Espagnol leurs femmes et leurs enfans; il fit feu sur moi, tua
mon frère et sept hommes qui m'accompagnaient ; je fus obligé de me
sauver à Saint-Raphaël, abandonné de tout le monde, après avoir
essuyé mille dangers ; et aujourd'hui ( il écrit le 20 mars) Biassou veut
faire tomber le blâme de cette affaire sur moi, comme si j'avais été
la cause des justes récriminations de Thomas, d'avoir voulu l'envoyer
à Santo-Domingo, des plaintes et des soulèvemens des troupes, de ce
que tous les jours on venait leur arracher leurs femmes et leurs enfans pour vendre ou donner. Gomment Biassou ose-t-il m'accuser de
ses tortsi moi qui., dans tous les temps, n'ai jamais fait ce commerce
infâme, ne me permettant pas même de vendre des animaux ; et je
prends à témoins tous les Espagnols, des faits que j'avance, lesquels certifieront que je n'ai jamais fait cet odieux commerce... .^osopéraùon^,
j'ose dire, seraient plus avancées qu'elles ne sont, et peut-être même
le Cap serait sous la domination de S. ^1. G., sans sa conduite irrégulière et ses procédés dangereux.
temps, n'ai jamais fait ce commerce
infâme, ne me permettant pas même de vendre des animaux ; et je
prends à témoins tous les Espagnols, des faits que j'avance, lesquels certifieront que je n'ai jamais fait cet odieux commerce... .^osopéraùon^,
j'ose dire, seraient plus avancées qu'elles ne sont, et peut-être même
le Cap serait sous la domination de S. ^1. G., sans sa conduite irrégulière et ses procédés dangereux. Après la reddition des Gonaïves, étant à la Rïarmclade, le général
Biassou y est venu aussi camper ; et j'étais un jour à dîner avec lui ;
on lui apporta une lettre sortant de Saint-Michel, à son adresse, qu'il
me pria de lire. Mais quel fut mon étonnement de voir que M.Laplace,
qui lui écrivait, lui marquait de se défier de moi, en lui disant que
fêtais un vieux capuciji qui, priant toujours le bon Dieu, serait dans
le cas de le supplanter, s'û ne prenait pas garde ; et lui me répéta que
c'étaient là les propos que ledit sieur Laphice lui tenait journellement,
mais qu'il ne l'écoutait pas. parce qu'il le connaissait pour un homme qui avait été de tout temps méchant (Ici, Toussaint impute à Biassou de lui avoir proposé de se détacher
des Espagnols, qui envoyaient les colons français ;7o?/r reprendre leurs
nègres et les remettre comme ci-devant ; que ce propos, tenu publique- [1794J ciiAPiTUii XIV. 121 meiu, avait indisposé les troupes, mais qu'il leur a garanti le contraire, en leur disant : (/ue le Roi ne manquait jamais à sa parole).
Le président (D. J Garcia) ayant permis à tous les émigrés de rentrer sur le territoire français conquis, ces mémos personnes, impatientes et sans prudence, ont voulu et veulent de suite rentrer chacun
dans leurs paroisses respectives, y établir des camps et faire rentrer
tous les ateliers à travailler.^ désarmer tous les nègres qui le sont
(armés). Pour y parvenir, ils se sont donné et donnent toutes sortes
de mouvemens, et agissant et faisant agir, sans considértr que ce n'est
pas encore le moment de mettre en exécution un pareil projet, par
rapport rtu /;«r// républicain qui existe encore dans la partie du Nord;
et que voulant le mettre en exécution, c'est s'exposer à soulever tous
ces nègres armés qui ne sont pas du nombre de ceux que le Roi a
pris suus sa protection, lesquels sont en grand nombre et qui, en nous
tournant le dos, pourraient entraîner une grande partie de nos anciens {les pvolé^és) qui, n'ayant pas toutes les connaissances suffisantes,
rapport rtu /;«r// républicain qui existe encore dans la partie du Nord;
et que voulant le mettre en exécution, c'est s'exposer à soulever tous
ces nègres armés qui ne sont pas du nombre de ceux que le Roi a
pris suus sa protection, lesquels sont en grand nombre et qui, en nous
tournant le dos, pourraient entraîner une grande partie de nos anciens {les pvolé^és) qui, n'ayant pas toutes les connaissances suffisantes, s'imagineront que le même sort les attend . (Ici, Toussaint relate très-longuement les démarches de Biassou
pour opérer ce désarmement et la rentrée des nègres sur les habitations de leurs maîtres ; que ces ni grès sont venus se plaindre à lui,
menaçant de se soulever ; qu'il les a apaisés et maintenus dans l'ordre ;
ce qui a irrité Biassou contre lui ; et que ce dernier a fait entendre
aux émigrés (les colons) que c'est Toussaint qui s'oppose à leur bienêtre : enfin, il me peint, dit-il, comme un monstre et un scélérat
dans l'esprit a'e tout le mondt: ; qu'il en a référé à Don Cabrera qui a
tenté vainement de réconcilier Biassou et lui , Biassou s'y refusant
obstinément ; qu'il avait demandé 300 hommes aux Gonaïves pour
marcher contre Toussaint à la Marmelade ; qu'an moment où il écrit
^ sa lettre du 20 mars, il est encore à Saint Raphaël attendant Biassou
depuis douze jours pour leur réconciliation; qu'il a. appris que ce
dernier répand le bruit qu'il y est prisonnier, et qu'il est prêt h lui
demander pardon de ses torts). Non, jamais je ne me soumettrai; et je dis que le iiénéral Biassou
n est point mon supérieur et qu'il ne l'a jamais été : et si je parus lui
rendre compte de mes opérations, c'a été pour le bien de la cause que
nous soutenons, à l'effet d'éviter tout trouble et obéir à mes supérieurs, les représentans du Roi. Mais aujourd'hui, il ne m'est plus possible de rendre compte à un homme qui n'a toujours cherché que ma
perte. C'est de M. le président et du commandant général que je re422 ÉTUDES suii l'ihstoiue d'haïti. carai des ordres. Tous les faits que j'avance sont connus de ftl. Don
Armona et de M. Don Cabrera, qui sont ici pour se rappeler de tout le
passé, ainsi que M. le commandant général, don Juan Lleonard, qui a
connaissance des dénonciations que Biassou lui a faites contre moi ; et
il est étonnant que j'aie pu autant en endurer depuis aussi longtemps ;
mais fai tout souffert et souffre pour la cause de Dieu et des Rois,
et que je soutiendrai j usqu' à la dernière goutte de mon sang Ce document prouve, d'une manière péremptoire,
qu'au 20 mars 1794, une profonde mésintelligence avait
éclaté entre Biassou et Toussaint Louverture, et que ce
dernier en redoutait les suites par rapport à la violence
de son antagoniste. D'une prudence consommée, d'un
caractère méfiant, Toussaint devait alors réfléchir au sort
qu'il éprouverait tôt ou tard ; aussi insiste-t-il auprès de
Don J. Garcia, pour ne pas être considéré comme placé
sous les ordres de Biassou. Il établit encore qu'il ne doit
pas être le subordonné de Jean François, qu'il ne redoute pas moins que Biassou.
ier en redoutait les suites par rapport à la violence
de son antagoniste. D'une prudence consommée, d'un
caractère méfiant, Toussaint devait alors réfléchir au sort
qu'il éprouverait tôt ou tard ; aussi insiste-t-il auprès de
Don J. Garcia, pour ne pas être considéré comme placé
sous les ordres de Biassou. Il établit encore qu'il ne doit
pas être le subordonné de Jean François, qu'il ne redoute pas moins que Biassou. S'il apprécie, en hommeintelligent,que le moment nesl
pas encorepropice pour faire rentrer dans l'esclavage, sur
les habitations de leurs maîtres, les nègres qui ne font
point partie de ceux placés sous la protection spéciale du
roid'Espagne,dansla prévision que leur mécontentement
entraînerait ces derniers, par crainte de subir le même
sort (et ceci est très-curieux à savoir de sa part), du moins
il s'honore en protestant contre le trafic odieux et infâme
desnoirs dans la partie espagnole, que faisaient Biassou et
Jean François. Un jour viendra où nous examinerons comment il a mis à exécution, le plan, dès lors tracé, de faire
rentrer les nègres sur les habitations de leurs anciens maîtres, et nous dirons alors comment il a réclamé encore
contre le trafic de ces malheureux, qui se perpétuait dans
la partie espagnole. En attendant, nous le voyons ici fort [1794] (jiAi'iTUi: XIV. attaché à la cause des Rois; yjoiiidro,cii très-bo» capucin,
celle de Dieu ; peu soucieux de la cause de la République
française, dont \esii^ens, à peu de dislaiice de lui, assuraient la liberté générale des noirs ; et si la conquête du
Cap n'a pas eu lieu, ce n'est pas de sa faute. Le préambule de ce document contient un aveu précieuxde ToussaintLouverture : c'est que /es nègres avaient
pris les armes pour soutenir la cause de Dieu et des Rois.
Il confirme ce qu'on a dit de lui. Passons maintenant à sa seconde lettre du 27 mars :
elle fut écrite de la Marmelade. Monseigneur, J'ai reçu avec la plus grande soumission et respect, la leUre que
vous avez daigné m'écrire, en date du 20 courant ; ot en réponse, j'aurai l'honneur de vous exposer que je suis vraiment au désespoir des
différends qui sontsurvenus entre le général Biassou et moi ; et malgré
que je sois l'outragé à tous égards, il n'a pas dépendu de moi que nous
ne soyons réconciliés, puisque, pour cet effet, j'ai resté quatorze jours
à Saint-Raphaël à l'attendre, par ordre de M. le commandant général,
et lui, au contraire, s'est refusé obstinément à se rendre à ses ordres, se
servant pour prétexte, qu étant son subalterne, je devais être châtié
sui\'ant la rigueur des lois, pour avoir manqué à la subordination,
et tout comme si je me fusse rendu criminel de lèse-majesté ou de
toute autre trahison.
é quatorze jours
à Saint-Raphaël à l'attendre, par ordre de M. le commandant général,
et lui, au contraire, s'est refusé obstinément à se rendre à ses ordres, se
servant pour prétexte, qu étant son subalterne, je devais être châtié
sui\'ant la rigueur des lois, pour avoir manqué à la subordination,
et tout comme si je me fusse rendu criminel de lèse-majesté ou de
toute autre trahison. Le général Biassou, instigué et poussé à bout par son perfide secré-
- taire, homme dangereux et ne cherchant qu'à mettre la zizanie parmi
nous, comme je donnerai de bonnes preuves, ayant par devers moi
des pièces authentiques pour le soutien de ce que j'avance, est la cause
de toutes nos divisions : oui, c'est loi qui est l'auteur de tout, en faisant entendre au général Biassou que je veux le supplanter (à Dieu
ne plaise que j'aie de pareilles intentions !); et le général Biassou,
homme faible, fragile et sans beaucoup de connaissances, se laissant
entraîner à l'impulsion des scélérats qui l'entourent, m'a juré une
haine immortelle, et depuis quelque temps, Un aspire qu'à ma perte,
se servant de tous les moyens pour parvenir à son but. Mais Dieu qui 424 ÉTUDES SL'ii l'histoire d'hâÏti. voit tout, à qui rien n'est caché et qui lit nos plus secrètes pensées, etqui
connaît la pureté de mes intentions, mon. amour pour mon Roi et pour
le soutien de sa cause, n'a pas permis que je fusse victime de la méchanceté des hommes. A la vérité, on n'est jamais à Tabri de la médisance et de la calomnie; mais ma conduite, j'ose le dire, sans tache et
à la vue de tous mes supérieurs, me servira toujours de bouclier contre
les traits que mes ennemis pourront me lancer : ainsi, je ne les crains
point; ils peuvent exercer leur malignité et faire tout ce que bon leur
semblera.
ien de sa cause, n'a pas permis que je fusse victime de la méchanceté des hommes. A la vérité, on n'est jamais à Tabri de la médisance et de la calomnie; mais ma conduite, j'ose le dire, sans tache et
à la vue de tous mes supérieurs, me servira toujours de bouclier contre
les traits que mes ennemis pourront me lancer : ainsi, je ne les crains
point; ils peuvent exercer leur malignité et faire tout ce que bon leur
semblera. J'ai donc eu l'honneur. Monseigneur, de vous exposer que j'étais à
Saint-Rapliaël à l'ailenle du général Biassou, lequel s'est expliqué
formellement ^M «7^(6 voulait plus de réconciliation avec moi;t\, ayant
passé par Saint-Michel, il assura M. Don Cabrera, en lui jurant el
protestant, qu'en attendant votre décision, il resterait parfaitement
tranquille, et qu'il ne me ferait pas le moindre mal, et qu'il allait au
Dondon pour établir son quartier-général. Il ne fut pas plus tôt arrivé
audit bourg, qu'il commença à désarmer, mettre à la barre et piller
tout ce que j'avais de plus cher, en s'emparant en même temps des
bêtes à cornes et du lafia que le commandant général m'avait donnés
pour faire subsister mes troupes de la Marmelade, et arrêtant tout ce
que mes gens portaient de l'Espagnol. Pendant mon séjour à Saint-Raphaël, il avait tenu la même marche au canton d'Ennery, ayant placé
un camp sur le grand chemin des Gonaïves pour intercepter les allants
el venants de la Marmelade, en leur ôtant tout ce qu'ils portaient des
Gonaïves, en les pillant, les maltraitant et les mettant aux fers. Toutes mes troupes étaient soulevées en mon absence, vu que le général
Biassou leur ôtait toutes les subsistances et qu'il publiait à haute
voix, que j'étais arrêté à Saint- Raphaël, et qu'étant son prisonnier,
qu'il attendait vos ordres pour nienvojçr lié et garrotté par devers
vous. Jugez, Monseigneur, l'effet qu'Ont dû produire une conduite si
irrégulière et des propos lâchés avec aussi peu de prudence. J'avais
beau écrire à mes subalternes, que tout ce que Biassou débitait sur mon
compte était faux, et que j'étais pour mon plaisir à Saint-Raphaël,
rien n'était dans le cas de les apaiser ni leur faire entendre raison. Enfin, Monseigneur, M, le commandant général, voyant V opiniâtreté du général Biassou, et craignant avec juste raison quelque événement malheureux, il me donna ordre pour me rendre à la Marmelade
afin d'apaiser mes troupes, les rassurer et les maintenir dans l'ordre.
Étantarrivé au Bassin-Caïman, jefuspréi'enu par des personnes «/«Ve^s [1794] ciiAi'iTni: XIV. ii25
fin, Monseigneur, M, le commandant général, voyant V opiniâtreté du général Biassou, et craignant avec juste raison quelque événement malheureux, il me donna ordre pour me rendre à la Marmelade
afin d'apaiser mes troupes, les rassurer et les maintenir dans l'ordre.
Étantarrivé au Bassin-Caïman, jefuspréi'enu par des personnes «/«Ve^s [1794] ciiAi'iTni: XIV. ii25 sortant du Doiulou, de prendre bien garde de ne pas passer par le
grand chemin, parce quil y a^'ail nue forte eïnbuscade au Carrefour'
à-Fincent, mise par la général Biassou pour faire feu sur moi. iMalgré
que j'avais assez de forces avec moi pour repousser ladite embuscade,
j'agis a\'ec prudence, en me détournant du chemin où Von m^ai'ait
tendu Iti piège, et je me rendis par ailleurs à la Marmelade : étant arrivé,
j'ai trouvé les troupes dans le plus grand désordre, et une partie était
déjà partie pour cerner les avenues du Dondon, pour reprendre les
bêles à cornes, lafia, etc., que le général Biassou leur avait enlevés. Les
troupes du Corail avaient fait route de même pour Ennery, pour ouvrir un chemin pour les Gonaïves. Je m'empresse aussitôt de donner
des ordres ^^vioni pour les faire rélros^jrader; mais les esprits étaient
si montés et irrités, que je nai pu me faire obéir, ni pas même
être écouté. Figurez-vous, Monseigneur, une troupe révoltée, en fureur et sans frein ; et que pouvais-je dans un moment de crise pareille ? Mes prières et mes protestations n'ont pu les retenir : enfin, ils
ont attaqué contre mon gré le bourg du Dondon; ils ont tout pillé
et dévasté', et par surcroît de malheur, il j- a eu des morts et des blessés ; il en a été de même àEjinerj, l'habitation Larivière a été saccagée. Voilà, 3Ionseigneur, les fruits des conseillers du général Biassou et
de ceux qui lui font faire des sottises , et au lieu d'avancer nos opérations, il en résulte le contraire-, et le service du Roi souffre beaucoup de retard. Aussitôt que celte scène malheureuse s'est passée, des
gens malintentionnés ont été prévenir M. le commandant général,
en V assurant que j^avais tourné les armes contre le Roi, mon maître,
et que f allais marcher contre Saint-Raphaël. M. le commandant général, sans doute ajoutant foi à' ce qu'on lui disait, a de suite fait arrêter
mon neveu, le brigadier Moïse, qui se Irous'ait blessé à Saint-Raphaël, et fait mettre une garde à ma famille. Cependant, les uns et
Us autres ont été relâchés, quand M. le commandant a vu réellement
qu'on lui avait supposé. Ah! Monseigneur, qu'il est malheureux pour moi de me voir ainsi
soupçonné.^ moi qui ai combattu depuis tout temps les ennemis de
notre grand Roi , moi qui veille sans cesse et qui travaille pour le
bien général ! Non , jamais je n'aurais cru que mes chefs auraient
eu le moindre doute sur ma personne. Et ja ne vous cache pas ,
iMonseigneur, que la démarche que vient de faire M. le commandant
général (D. Cabrera) à mon égard et celui de ma pauvre famille,
m'a singidièrement frappé ! Jl aurait au moins dû s'assurer des faits
ennemis de
notre grand Roi , moi qui veille sans cesse et qui travaille pour le
bien général ! Non , jamais je n'aurais cru que mes chefs auraient
eu le moindre doute sur ma personne. Et ja ne vous cache pas ,
iMonseigneur, que la démarche que vient de faire M. le commandant
général (D. Cabrera) à mon égard et celui de ma pauvre famille,
m'a singidièrement frappé ! Jl aurait au moins dû s'assurer des faits 12(i ÉTUDES SUR l'hISTOIUE D HAÏTI. «t ne pas me condamner sur de simples rapports. Je lui ai donné connaissance de tout ce qui en est, et j'espère qu'il me rendra justice. Oui, iMonseigneur, je vous le répète 'fai prêté ^er/neraf devant
Dieu et les hommes, d'être fidèle à mon Roi et à vous, Monseigneur,
qui êtes son représentant, et je ne départirai jamais de ces principes.
Je suis inébranlable, et ferme comme un rocher ; et rien au monde
n'est dans le cas d'altérer de la moindre chose ma religion ; et malgré
que je sois continuellement persécuté par les méchans, j'endure tout
avec constance et patience, pour les souffrances que Notre Seigneur
Jésus-Christ a souffertes pour nous. J'ai eu l'honneur de vous adresser une lettre, ensemble avec une
relation (celle du 20 mars) par laquelle je réponds à toutes les récriminations,accusations et calomnies que le général Biassou a répandues sur
mon compte. Tous les faits que j'avance dans ladite relation , sont
connus de messieurs les comraandans généraux, et j'espère, Monseigneur , qu'une fois que vous aurez pris connaissance de tout ce que
j'ai eu l'honneur de vous exposer, que vous daignerez m'accorder la
justice que je réclame de votre équité. Je ne m'étendrai pas plus loin,
crainte de vous ennuyer par un trop long récit; et je finis, Monseigneur, en vous assurant de mon aveugle obéissance, et entière soumission à vos ordres et ceux de vos représerrtnns, et soyez persuadé
que je suis toujours décidé à répandre jusqu'à la dernière goutte de
mon sang pour soutenir la cause de Dieu et de mon Roi. Je prie Notre Seigneur qu'il vous ait dans sa sainte garde, et qu'il
veuille prolonger vos jours. J'ai l'honneur d'être avec le plus profond respect ,
Monseigneur ,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur ,
Toussaint Louve hture. Marmelade, le 27 mars 1794. Cette seconde lettre, à laquelle nous n'avons rien retranché, nous instruit fort bien de la position de Toussaint, au 27 mars. Si, le 20, il était à Saint-Raphaël,
attendant Biassou depuis douze jouils, pour leur réconciliation devant Don Cabrera ; s'il y resta quatorze jours
dans une vaine attente, il aura donc quitté Saint-Raphaël
le 22, pour se porter à la Marmelade, où il a dû se rendre,
27 mars 1794. Cette seconde lettre, à laquelle nous n'avons rien retranché, nous instruit fort bien de la position de Toussaint, au 27 mars. Si, le 20, il était à Saint-Raphaël,
attendant Biassou depuis douze jouils, pour leur réconciliation devant Don Cabrera ; s'il y resta quatorze jours
dans une vaine attente, il aura donc quitté Saint-Raphaël
le 22, pour se porter à la Marmelade, où il a dû se rendre, [1794] ciiAiMinEXiv. 427 dit-il, en évitant une embuscade posée contre lui pai* Biassou. L'inimitié qui existait entre eux doit faire admettre
la réalité de ce fait, très-probable delà part de Biassou.
Mais nous voyons aussi que, dès son arrivée à la Marmelade, ses troupes attaquent le Dondon où sont celles de
Biassou, qu'il y a des morts et des blessés ; et en même
temps, elles vont attaquer celles qui se trouvent à l'habitation Larivière, près d'Ennery, qui est saccagée après
combat. Selon Toussaint, ces combats n'ont eu lieu qu'en
dépit de ses prières et de ses protestations ; ses .troupes
irritées, en fureur et sans frein, n'ont pas voulu l'écouter. Libre au lecteur d'ajouter foi à sa version : pour nous
qui croyons à la résolution de Toussaint, nous pensons
que ses troupes n'ont combattu celles de Biassou que
par ses ordres, parce que nous croyons aussi à l'empire
qu'il exerçait sur ses soldats, et que nous le trouvons excusable de déclarer la guerre à son ennemi qui lui a
tendu une embuscade. Dans tous les cas, l'état de guerre
existe entre lui et Biassou ; et sur cette information, Don
Cabrera a fait arrêter Moïse et toute sa famille qu'il a relâchés ensuite. « Je ne vous cache pas. Monseigneur, dit-
» il à Don Garcia, que cette démarche que vient de faire
» M. le commandant général à mon égard et celui de
» ma famille, m'a singulièrement frappé ! » Toussaint Louverture est bon mari, bon père, bon parent ; on le représente ainsi dans tous les ouvrages qu'on
a publiés à son sujet. Moïse et sa famille sont devenus
libres, il est vrai; mais ne lui faut-il pas une vengeance
éclatante de ce fait, commis par Don Cabrera qui a vu
ses dispositions à se réconcilier avec Biassou, tandis que
celui-ci s'obstine à s'y refuser ? Que peut-il attendre de 128 ÉTLDiis sur. L'uisTOiiiE d'haïti. cet officier espagnol qui le punit, dans la personne de son
neveu, de sa femme et de ses enfans, pour avoir repoussé
les violences de Biassou? Si ces personnes intéressantes
ont été relaxées, n'est-ce pas dans l'intention de le saisir
lui-même ? Dans cette pensée, le prudent Toussaint peutil continuer à servir les Espagnols, pour r amour de Dieu et
des Rois ? S'il est prudent, n'est-il pas capable aussi des
résolutions les plus énergiques ?
officier espagnol qui le punit, dans la personne de son
neveu, de sa femme et de ses enfans, pour avoir repoussé
les violences de Biassou? Si ces personnes intéressantes
ont été relaxées, n'est-ce pas dans l'intention de le saisir
lui-même ? Dans cette pensée, le prudent Toussaint peutil continuer à servir les Espagnols, pour r amour de Dieu et
des Rois ? S'il est prudent, n'est-il pas capable aussi des
résolutions les plus énergiques ? Le soin de sapropre conservation, à l'égard de Biassou
qu'il vient de chasser du Dondon et d'Ennery, à l'égard
de Jean François qu'il redoute aussi et qui peut se réunir
à Biassou contre lui ; le désir de se venger de Don Cabrera:
tout lui inspire immédiatement la résolution de quitter
le service du roi d'Espagne ; et il n'ignore pas que les
agens français désirent depuis longtemps qu'il abandonne
cette cause, qu'il peut leur être de la plus grande utilité.
Mais, avant de passer au service de la France, il faut qu'il
accomplisse ses desseins ; en attendant, il enverra à Don
i .G'àvciadenouveUesprotestations écriles,denouveaux sermens de fidélité ait roi et à ce gouverneur; il Xm^n'îx que jamais il ne se départira de ses principes, qu'il est inébranlable et ferme comme un roclier, que sa religionle porte à
XouienàwYQY avec constance etpaiience, pour les souffrances
que Notre Seigneur Jésus-Christ a endurées pour nous.
Toussaint Louverture connaît parfaitement son bréviaire ;
et s'il assure le gouverneur espagnol de son aveugle obéissance et de son entière soumission à ses ordres et à ceux de
ses represew^awssur la frontière ; s il jure, en terminant sa
lettre, quil est décidé à répandre jusqu'à la dernière goutte
de son sang pour soutenir la cause de Dieu et de son Roi,
il n'a pas moins résolu de répandre le sang de tous les
Espagnols qui pourront tomber sous sa main. ' [1794] CIIAPITKK XIV. 420 Cela posé, voyons le troisième doeiiment du 4 avril,
que nous avons annoncé : il est daté du Fort-Dauphin,
au pouvoir des Espagnols depuis le 28 janvier. Le Député des Émigrés français (les colons) résidans à Saint-Michel , tous
habitans et propriétaires des paroisses des Gonaïves, d'Ennery, Plaisance,
la Marmelade etlIe^Dondon, A S E. Monsieur le Gouverneur et Capitaine général, représentant immédiat
du Roi en cette colonie. Sitôt noire arrivée dans notre infortuné pays. Excellence, le général
Biassoii conçut le noble projet de prévenir vos vues bienfaisantes. Personne n'ignore que les nègres réi'diés qui assassinent, pillent et
incendient nos possessions, au nom de. Vexécrable République., occupent la presque totalité des montagnes que ceignent les plaines du
Linibé, du Port-ftiargol, de l'AcuI, du Morne-Rouge, du QuartierMorin, de Limonade et Jacquezy, jusqu'aux confins du Fort-Dauphin,
tandis que ces plaines fourmillent de ces vils ennemis dont la principale horde se tient dans la ville du Cap.
, pillent et
incendient nos possessions, au nom de. Vexécrable République., occupent la presque totalité des montagnes que ceignent les plaines du
Linibé, du Port-ftiargol, de l'AcuI, du Morne-Rouge, du QuartierMorin, de Limonade et Jacquezy, jusqu'aux confins du Fort-Dauphin,
tandis que ces plaines fourmillent de ces vils ennemis dont la principale horde se tient dans la ville du Cap. Le général Biassou, voulant les chasser tous dans un même lieu,
afin de les forcer à mettre bas les armes ou les exterminer d'un seul
coup, avait proposé de se rendre maître d'abord de toutes les hauteurs
du Borgne, Plaisance, Alarmelade, Dondon et Grand-Boucan. Parvenu
à son but, son projet était de proposer les mêmes mesures pour toutes
les parties de l'Est occupées par les troupes de son ami Jean
François. Déjà, le fidèle Biassou était campé sur l'habitation Lanvière, cheflieu d'Ennery ; // avait f ni i replier dans ce camp plusieurs petits postes
inutiles que Toussaint Louverture avait établis, soi-disant pour protéger les voyageurs, tandis que sesagens qui les occupaient commettaient chaque jour des vols, des assassinats : de là les plaintes, les
murmures de tous les habitans planteurs. Toussaint profite de ces clameurs pour les dénoncer comme suspects, enlève et arme tous les
esclaves de leurs habitations. // annonce à ces misérables qu ils sont
libres, s'ils osent assassiner les blancs; il donne des ordres à des chefs
pour le rétablissement des postes supprimés, qui facilitent l'exécution
de ses vues perfides. Il prêche la désobéissance; il adresse un manifeste
à son général ; il finit par tenter un assassinat contre sa personne.
Celui-ci échappe à la mort par une faveur inattendue du ciel, ei son
assassin ose encore le dénoncer comme traître, lorsque lui-même se 4Ô0 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. rend coupable du crime de félonie et de haute trahison au premier
chef. La conduite de Biassou a mérité l'admiration générale. Nous dénonçons son perfide subalterne comme assassin, comme traître au Roi.
Nous nous joignons aux sujets fidèles pour soutenir sa plainte, et nous
demandons que la lête du coupable tombe. Il l'est, comme ayant séduit les troupes auxiliaires pour assassiner
leur chef; Il l'est encore comme ayant, contre les promesses sacrées
du Roi, promis la liberté à tous les esclaves dé']3i rentrés dans l'ordre et
le devoir ; il l'est, pour avoir conçu le projet horrible d'assassiner
tous les blancs ; il l'est, pour avoir commencé à meltre à exécution
ce plan horrible, en assassinant trois blancs sur l'habitation Larivière ;
il l'est, et ceci est un crime d'Etal au premier chef, en faisant feu sur
une patrouille de la milice royale, et pour avoir fait prisonniers deux
hommes de cette patrouille; il l'est, comme ajani tendu un piège
perfide pour se rendre maître de là personne du brigadier Don Joachim de Cabrera ; il l'est, enfin, comme ayant intercepté la communication des Gonaïves à Saint-Michel, et d'avoir exposé les garnisons
de ces deux places à souffrir d'une famine infaillible, si on n'apporie
le plus prompt remède. Voilà les grands intérêts qui ont déterminé
notre députaiion à joindre nos plaintes à celles du général Biassou.
comme ajani tendu un piège
perfide pour se rendre maître de là personne du brigadier Don Joachim de Cabrera ; il l'est, enfin, comme ayant intercepté la communication des Gonaïves à Saint-Michel, et d'avoir exposé les garnisons
de ces deux places à souffrir d'une famine infaillible, si on n'apporie
le plus prompt remède. Voilà les grands intérêts qui ont déterminé
notre députaiion à joindre nos plaintes à celles du général Biassou. Ceux qui ont prêté des vices à ce général, en cachant ses vertus,
sont coupables d'infidélité. Nous protestons tous, sous la foi et la
loyauté que nous devons à notre Prince, qu'il est digne de sa confiance,
qu'il s'est toujours montré comme un sujet fidèle, qu'il a mérité
l'estime et la reconnaissance de tous les gens de bien. Laplace, député. Fort-Dauphin, le 4 avril 1794. En faisant la part des exagérations contenues dans cet
exposé, nous voyons qu'il confirme et explique fort bien
tout ce que nous venons de remarquer, dans les deux dépêches de Toussaint Louverture à Don Garcia. On y démêle les causes de la querelle existante entre
Toussaint et Biassou. Celui-ci veut que son ancien secrétaire et aide de camp reste toujours son subalterne, son
subordonné, tandis que Toussaint, qui a pris le titre de [i79i] ciiAPiTiiE XIV. 451 général dans sa relation de faits au gouverneur espagnol,
prétend qu'il est indépendant de l'autorité de Biassou autant que de celle de Jean François, et qu'il ne relève que
de celle du gouverneur et de ses délégués. Toussaint avait placé des postes que Biassou a fait relever; ce dernier veutcontraindreles nègres non protégés par
le Roi d'Espagne, à rentrer immédiatement sur les habitations de leurs maîtres, tandis que Toussaint a jugé que
le moment nest pas encore venu de mettre à exécution ce
projet, par rapport au parti républicain qui offre la liberté générale, et que ce serait s'exposer à soulever tous
ces nègres qui sont armés et qui pourraient entraîner dans
leur révolte, tous les autres formés en troupes et qui s imagineront que le même sort les attend. Biassou et Toussaint sont divisés d'opinions à ce sujet ;
c'est une question d'opportunité entre eux, sur une mesure
qu'ils approuvent tous deux, que Biassou, incapable de
combinaison politique, veut réaliser de suite, et que Toussaint, habile et perspicace, croit devoir ajourner jusqu'à
un temps plus propice. Toussaint, évidemment, est un
homme bien supérieur à Biassou. Mais les blancs français, habitans planteurs, intéressés
à la prompte solution de cette question, s'impatientent
des délais qu'y met Toussaint, et élèvent des cris, des clameurs qui indisposent ce dernier contre eux. Blancs, mulâtres et noirs àoisent céder à ses vues, à ses
idées quand il les a raisonnées ; la suite de sa vie politique
le prouvera bien mieux encore : de là sa résolution d'armer ces esclaves, de les ranger dans ses troupes, en leur
disant qu'ils seront libres, s'ils tuent les colons qui veulent
les replacer, dans l'esclavage, et qui osent contrarier ses
vues. 452 KTllDES SUR l'histoire I) HAÏTI.
, mulâtres et noirs àoisent céder à ses vues, à ses
idées quand il les a raisonnées ; la suite de sa vie politique
le prouvera bien mieux encore : de là sa résolution d'armer ces esclaves, de les ranger dans ses troupes, en leur
disant qu'ils seront libres, s'ils tuent les colons qui veulent
les replacer, dans l'esclavage, et qui osent contrarier ses
vues. 452 KTllDES SUR l'histoire I) HAÏTI. De cette querelle d'opinions, Biassou passe à des faits
brutaux et violens contre les soldats de Toussaint, obéissant aux ordres de leur général. Alors plus de ménagemens pour Biassou qu'excitent les planteurs ; il le fait
cerner au Dondon ou à Ennery. Quant à Don Cabrera, il lui tend un piège, selon la
version des planteurs, et nous le croyons, parce que ce
procédé est dans la nature de Toussaint Louverture, et
qu'il ne veut probablement rien aventurer à force ouverte.
En même temps, il fait couper toutes communications
entre les Gonaïves et Saint-Michel, afin de ne pas être
entre deux feux. Tous ces faits se passent du 22 mars, jour oi^i il a
quitté Saint-Baphaël, au 4 avril. Quatorze jours sont
beaucoup pour un homme de la trempe et de l'activité de
Toussaint Louverture ! Au 4 avril, il est donc insurgé contre la domination espagnole, il a déjà combattu contre
Biassou, il a failli prendre Don Cabrera. Où était- il à
cette date ? Nous l'ignorons, nos documens ne le disent
pas. Mais le 5 avril, Chevalier, un de ses lieutenans dont le
concours peut lui être nécessaire contre les Espagnols
réunis aux Gonaïves, à huit lieues seulement de TerreNeuve, Chevalier reçoit une lettre de Laveaux ; il y répond
le 0, et une lettre de Toussaint Louverture paraît accompagner sa réponse. Probablement ce dernier était à portée
d'avoir communication de la lettre de Laveaux. Quelle heureuse circonstance pour les propositions du
général français ! Toussaint Louverture est insurgé contre
les Espagnols, et il n'a d'autre parti à prendre que de se
soumettre à Laveaux ; de là l'assertion de celui-ci qu'à
partir du G avril, Toussaint cesse de combattre les Fran- [i794j CIIAPITUE XIV. 4oS çais républicains ; il en transmet l'assurance à Lavcaux,
soit par sa lellre sans date, soit par la lettre de Chevalier,
du 6 avril. Mais, pour un homme résolu comme Toussaint, il ne
faut pas qull se soumette comme un intrus ; il faut qu'il
donne des gages de sa fidélité au nouveau gouvernement
qu'il va servir, et ces gages se combinent avec le désir
qu'il éprouve de se venger, et des Espagnols et des colons
et émigrés français. 11 emploie donc le temps qui s'écoule,
du 6 avril au 4 mai, à immoler tous ceux qu'il peut
atteindre. Le 4 mai, le pavillon tricolore flotte aux Gonaïves et à Terre-Neuve. Toussaint Louverture a triomphé
de ses ennemis !
nouveau gouvernement
qu'il va servir, et ces gages se combinent avec le désir
qu'il éprouve de se venger, et des Espagnols et des colons
et émigrés français. 11 emploie donc le temps qui s'écoule,
du 6 avril au 4 mai, à immoler tous ceux qu'il peut
atteindre. Le 4 mai, le pavillon tricolore flotte aux Gonaïves et à Terre-Neuve. Toussaint Louverture a triomphé
de ses ennemis ! En triomphant ainsi, ne donne-t-il pas en même temps
à Laveaux, la mesure de ce qu'il peut exécuter? Et ne sait-il
pas que le besoin qua ce gouverneur général de lui et de
ses forces, lui fera compter pour rien cette immolation
d'Espagnols et de colons français ? Ne sait-il pas que la
politique excuse tout, que la morale de l'utilité l'emporte
sur l'utilité de la morale ? D'ailleurs, il trouvera de bonnes
raisons à donner à Laveaux : nous allons voir ces raisons
exprimées dans sa lettre à ce génpral, en date du 18 mai.
Le rapport de Garran cite une lettre de Laveaux à
Chevalier, du 2 mai, et une autre à Toussaint Louverture,
du 5. Probablement à cette dernière date, Laveaux savait
que le pavillon français flottait déjà, le 4, aux Gonaïves
et à Terre-Neuve. Il n'y a que quelques lieues entre le
Port-de-Paix et Terre-Neuve et les Gonaïves. Dans l'intervalle de ce jour au 18 mai, où Toussaint répond à
Laveaux, plusieurs communes avaient été soumises par
ses soins. Ecoutons ce qu'il dit à Laveaux :
434 ÉTUDES SUR l'iiistoiue d'uvïti.
savait
que le pavillon français flottait déjà, le 4, aux Gonaïves
et à Terre-Neuve. Il n'y a que quelques lieues entre le
Port-de-Paix et Terre-Neuve et les Gonaïves. Dans l'intervalle de ce jour au 18 mai, où Toussaint répond à
Laveaux, plusieurs communes avaient été soumises par
ses soins. Ecoutons ce qu'il dit à Laveaux :
434 ÉTUDES SUR l'iiistoiue d'uvïti. Quanier-général de la Marmelade, le 18 mai 1794.
Toussaint Louverture, général de brigade,
A Éiienue Laveaux , gouverneur général , etc. Le citoyen Chevalier, commandant de Terre-Neuve et du Port-àPiraent, m'a remis votre lettre en date du 5 courant, et pénétré de la
plus vive reconnaissance, j'apprécie comme je dois, les vérités qu'elle
renferme. Il est bien vrai, général, que f ai été induit en erreur parles ennemis de la république et du genre humain ; mais, quel est l'homme
qui peut se flatter d'éviter tous les pièges de la méchanceté ?
A la vérité, fui tombé dans les filets, mais non point sans connaissance de cause. Vous devez vous rappeler qu'avant les désastres du
Cap, et par les démarches que j'avais faites par devers vous, que mou
but ne tendait qu'à nous unir pour combattre les ennemis de la France
et faire cesser une guerre intestine parmi les Français de cette colonie.
Malheureusement et pour tous généralement, Ze^ voies de réconciliation par moi proposées, furent rejetées. Mon cœur saigna et jerépnndis des larmes sur le sort infortuné de ma patrie, prévoyant les malheurs qui allaient s'ensuivre. Et je ne m'étais point trompé; la fatale
expérience a prouvé la réalité de mes prédictions . Sur ces entrefaites,
les Espagnols vi offrirent leur protection et la liberté pour tous ceux
qui combattraient pour la cause des roisi et ayant toujours combattu
pour avoir cette même liberté, j'adhérai à toutes leurs offres, me
voyant abandonné par les Français, mes frères '. Mais une expérience
un peu tardive m'a dessillé les yeux sur ces perfides protecteurs ; et
m'étant aperçu de leur supercherie et scélératesse, j'ai vu clairement
que leurs vues tendaient à nous faire entr'égorger, pour dominer
notre nombre et pour surcharger le restant de chaînes, et les faire
retomber à l'ancien esclavage. Non, jamais ils ne parviendront à leur 1 Comme on peut voir, nous ne dissimulons rien de Toussaint Louverture :
mais nous ignorons entièrement les voies qu'il dit a\o\T proposées. Garran ne
nous apprend rien à cet égard, que la lettre signée de Toussaint et de Biassou, du 55 juin, une autre du 25 août à ses frères du Cap, par Toussaint,
une autre du 27 août à A. Chanlatte, et une réponse sentimentale à la lettre
sur la révolution de Saint-Domingue, du 28 août 1793 : Garran dit que
« tious ces écrits, publiés sous le nom du général Toussaint Louverture, con-
» iX&nwQni les déclamations tes plus violentes contre la Jié publique. » (Rap--
port, t. 4, p. 47.)
une autre du 25 août à ses frères du Cap, par Toussaint,
une autre du 27 août à A. Chanlatte, et une réponse sentimentale à la lettre
sur la révolution de Saint-Domingue, du 28 août 1793 : Garran dit que
« tious ces écrits, publiés sous le nom du général Toussaint Louverture, con-
» iX&nwQni les déclamations tes plus violentes contre la Jié publique. » (Rap--
port, t. 4, p. 47.) [1704] cnAPiinEXiv. 455 but infâme ; et nous nous vengerons h notre lourde ces êtres méprisables à tous égards, Unissons-nous donc à jamais ; et oubliant le passé^
ne nous occupons désormais qu'à écraser nos ennemis et à nous venger
particuîièreniertt de nos perfides voisins. Il est bien certain que le pai'illoit national flotte aux Gonaïves,
ainsi que dans toute la dépendance, et que fai chassé les Espas;nols
et les émigrés de cette partie des Gonaïves ; mais fai le cœur navré
deV événement qui a suivi sur quelques malheureux blancs qui ont Hé
victimes dans cette affaire. Je lie suis pas comme bien d'autres qui
voient les scènes d'horreur avec sang-froid. J'ai toujours eu l'humanité pour partage:, et je gémis quand je ne puis pas empêcher le mal.
Il y a eu aussi quelques petits soulèvemens parmi les a t eli ers, mais ]' ai
mis de suite le bon ordre et tous travaillent comme ci-devant. Gonaïves, le Gros-Morne, Cariton-d'Ennery, Plaisance, Marmelade,
Dondon, l'Acui et toute là dépendance avec le Limbe, sont sous mes
ordres, et je compte quatre mille hommes armés dans tous ces endroiis, sans compter cependant les citoyens du Grôs-Morne, qui sont
au nombre de six cents. Quant aiix munitions de guerre, j'en suis dépourvu entièrement, leé
ayant consommées dans les diverses attaques que j'ai faites contre
l'ennemi. Quand j'ai pris les Gonaïves, j'ai seulement trouvé lOOgargousses à canon ^m^ j'ai fait faire des cartouches à fusil pour attaquer
le pont de l'Ester où sont campés les émigrés. Je me propose de les
attaquer au premier moment, c'est-à-dire quand le citoyen Blanc Cazenave se sera rendu avec son armée à l'habitation Marchand, au carrefour de la Petite-Rivière de l'Artibonite. Je suis en ce moment occupé du camp Berlin, aii Port-Margot, dont
le chef de cei endroit paraît vouloir braver nos forces. J'ai donné mes
ordres pour faire marcher des troupes du fJmbé et de Plaisance pour
l'attaquer. Je m'imagine bien que je m'en emparerai ' ; et aussitôt
pris, je vous en ferai part pour que, de votre côté, vous puissiez,
si vous le jugez à propos, marcher contre le Borgrie. J'en ferai autant
de mon côté, et nous pourrons cerner le bourg de cette paroisse et
l'attaquer, s'il est nécessaire ; et après la réduction de ces deux endroits, nous aurons le champ libre pour nous voir et concerter plus
amplement nos opérations, pour les intérêts républicains.
emparerai ' ; et aussitôt
pris, je vous en ferai part pour que, de votre côté, vous puissiez,
si vous le jugez à propos, marcher contre le Borgrie. J'en ferai autant
de mon côté, et nous pourrons cerner le bourg de cette paroisse et
l'attaquer, s'il est nécessaire ; et après la réduction de ces deux endroits, nous aurons le champ libre pour nous voir et concerter plus
amplement nos opérations, pour les intérêts républicains. Quant aux forces de nos enneiiiis, elles seraient bien peu consé1 Ce camp ne fut pris qu'avec le concours de Villalte, vers la fin de juin.
Compte rendu de Laveaux, p. 36.) 436 ETUDKS SUR L IIISTOIHE D HAÏTI. quenle.f, sans le général Jean François qui tient bon pour les Espagnols.
Il se trouve en ce moment au Fort-Dauphin où il s'est retiré avec sa
troupe, après avoir été repoussé vigoureusement au Trou et à Caracol.
J'ai fait mon possible pour dissuader ces gens de l'erreur où on les
lient plongés ; il faut espérer qu'ils ouvriront enfin les yeux, el qu'ils
se joindront à nous pour faire cause commune. J^es Espagnols ne sont point en force à Saint-Raphaël ni à SaintMichel ; mais ils se fortifient, en s'entouranl avec des pieux, et je me
persuade qu'il n'y a rien à craindre de leur côlé. Quant aux moyens pour instruire les commissaires civils de mon
retour et des évènemens qui ont eu lien, je crois bien que la communication au Port-Républicain est interceptée, et qu'il n'est guère possible de leur faire part de ce qui en est, à moins que vous ne leur expédiiez un bateau pour cet effet. Je m'informerai cependant du citoyen
Blanc Cazenave s'il n'y aurait point quelque moyen. Voici, général, la situation exacte de tout. Veuillez, je vous prie,
m'envoyer des munitions de guerre. Vous jugerez par vous-même de
la quantité qu'il me faudra dans la circonstance présente. Cette longue lettre, on le voit, est la première que
Toussaint Louverture adresse à Laveaux depuis sa soumission. Comme elle peint bien l'homme qui vient de
changer de drapeau ! Mais, comme il s'efforce aussi de
prendre, à l'égard de Laveaux, une position qui oblige
celui-ci à compter avec lui ! Le gouverneur lui dit qu'il a été induit en erreur, en
suivant la bannière espagnole ; et s'il semble en convenir
par une sorte d'humilité chrétienne, c'est pour lui dire
avec amour-propre que ce n'a pas été sans connaissance de
cause, et il lui rappelle en même temps qu'avant les désastres du Cap il avait fait des démarches qu'on a dédaignées.
Ainsi, il n'était resté au service de l'Espagne que 'jiar sa
volonté, et quand il vient se ranger s©us le drapeau tricolore, il n'entend pas se soumettre à merci.
semble en convenir
par une sorte d'humilité chrétienne, c'est pour lui dire
avec amour-propre que ce n'a pas été sans connaissance de
cause, et il lui rappelle en même temps qu'avant les désastres du Cap il avait fait des démarches qu'on a dédaignées.
Ainsi, il n'était resté au service de l'Espagne que 'jiar sa
volonté, et quand il vient se ranger s©us le drapeau tricolore, il n'entend pas se soumettre à merci. Pour donner plus de poids à sa prétention, il parle de ce
pavillon qu'il a faitflotter aux Gonaïves, après avoir chassé
les Espagnols et les émigrés. Ces derniers sont Français, il [4 794] ciiAPiTiu: XIV. 437 parle à un généi'al français qui n'ignore pasquc beaucoup
de ces émigrés ont clé sacrifiés avec des Espagnols, cl
alors il semble s'apitoyer sm* le sort dccitielques mallienreiix blancs qui ont été victimes dans cette affaire ; il en a
le cœur ?jaz;re, parce qu'il n'est pas comme bien d'autres
qui voient les scènes d'horreur avec sang froid; il a toujours eu lliumanité pour partage, il gémit quand il ne
peut empêcher le mal. Tout à coup, et comme pour consoler Laveaux de la mort de ces blancs, il lui parle Je quelques petits soulèvemens qui ont eu Weuparmi les ateliers de
noirs; mais il y a mis le bon orf/re.Ce bon ordre, ce sontdes
exécutions à mort ! Pour appuyer encore sa prétention k
être traité autrement que comme transfuge, il énumère
avec emphase les noms des diverses communes qu'il a
ralliées au pavillon français, et il parle de sa troupe de
quatre mille hommes. Il fait plus : il donne à Laveaux la situation générale
des forces ennemies, il examine qu'on n'a rien à en redouter, parce qu'il espère les neutraliser ; il a déjà refoulé au
Fort-Dauphin, Jean-François et sa troupe ; il indique au
gouverneur ce qu'il faut faire, même pour aviserles commissaires civils de son retour, ou plutôt de sa soumission
à la République française. Ce dernier point le préoccupe,
p^arce que son amour-propre, sa vanité se complaisent
dans cette information officielle, Toussaint Louverture
sachant ce qu'il vaut et mesurant déjà de l'œil la carrière
qu'il va parcourir. Peut-être aussi voulait-il être assure
du rang qui lui serait assigné par les commissaires. Enfin,
quand il aura réduit le camp Bertin et le Borgne, ajouté
de nouveaux lauriers à ceux qu'il a cueillis, c'est alors
qu'il ira voir Laveaux, pour se concerter plus amplement
avec lui sur les opérations ultérieures. 458 ÉTUDES SUR l'histoire d'iiaïti. Est-ce là le langage d'un simple transfuge ? Ne traitet-il pas d'égal à égal avec Laveaux? Ne voit-on pas déjà
l'homme qui dominera Laveaux, qui s'en servira comme
d'un instrument pour son élévation, tout en le caressant
par des lettres flatteuses oij il lui dira quil l'embrasse de
tout son cœur, en l'appelant son bon et cher -papa? C'est à dessein que nous avons transcrit, et ses lettres
au gouverneur espagnol et celle que nous venons d'analyser, parce qu'à notre avis, ces documens font mieux
juger de l'étendue de l'esprit et de la capacité de Toussaint Louverture, à cette époque déjà, que ce que nous
pourrions en dire.
ant
par des lettres flatteuses oij il lui dira quil l'embrasse de
tout son cœur, en l'appelant son bon et cher -papa? C'est à dessein que nous avons transcrit, et ses lettres
au gouverneur espagnol et celle que nous venons d'analyser, parce qu'à notre avis, ces documens font mieux
juger de l'étendue de l'esprit et de la capacité de Toussaint Louverture, à cette époque déjà, que ce que nous
pourrions en dire. Jugez donc de ce qui adviendra, quand l'horizon politique de cet homme s'élargira, quand le théâtre oii il a
transporté ses combinaisons se sera agrandi ! Qui pourra
arrêter la marche de Toussaint Louverture, joignant tant
de vices à tant de qualités : — la ruse et l'audace, —
l'hypocrisie et l'énergie,— le machiavélisme et la résolution, — l'orgueil et la prudence, - la méfiance et la
fermeté, — une activité prodigieuse, — une ambition
sans bornes, — et un cœur inexorable pour quiconque
contrarie ses desseins? Nulle puissance humaine ne l'empêchera d'accomplir sa brillante destinée, que favoriseront encore toutes les circonstances de son époque. Il
parcourra cette carrière imprévue avec le plus grand succès, jusqu'à ce qu'il tombe enfin par ses propres fautes et
par l'excès de ses crimes : —, châtiment inévitable que
Dieu réserve toujours à ceux qui, comme lui, adoptent un
système de gouvernement basé sur la* hainedes hommes
et sur la terreur qu'ils leur inspirent *. < La morl du générai Moïse, neveu de Toussaint Louverture, fut le dernier^
crime politique qu'il commit ; dès lors, aucun de ses officiers supérieurs ne [17911 (UAI'ITUR \iv. 439 Toutefois, nous devons félicitei' el nous félicitons ce
noir, célèbre à tant de titres, de s'être rangé sous le drapeau français ; car à ce nouveau poste seul il aura pu
développer son génie. Nous l'en félicitons, pour avoir pris
une position où il démontrera l'aptitude des hommes de
sa race, à concevoir et à exécuter tout ce que peuvent concevoir et exécuter des hommes de la race blanche, où il
contribuera à détruire les absurdes préjugés conçus par
ces derniers sous ce rapport. Mais, ce que nous disons ici ne détruit pas notre opinion, nos appréciations sur les causes secrètes, sur les
motifs particuliers qui l'ont porté à abandonner les Espagnols.Selon nous, et d'après les documens que nous avons
cités, ce n'est point paramoitrpourla liberté qu'il a changé
de drapeau. Pour son propre salut, il a fait preuve de bon
jugement en quittant le service du roi d'Espagne, dans
les circonstances où il se trouvait. Certainement, le
salut de la cause de ses frères a gagné pendant quelque
temps, à ce qu'il passât au service de la France. Mais,
puissions-nous ne pas trouver dans la suite de sa carrière
qu'il a réagi contre eux ! Car si jamais nous le rencontrions un jour dans cette voie fatale, nous n'hésiterions
pas à lancer l'anathème contre sa mémoire.
de bon
jugement en quittant le service du roi d'Espagne, dans
les circonstances où il se trouvait. Certainement, le
salut de la cause de ses frères a gagné pendant quelque
temps, à ce qu'il passât au service de la France. Mais,
puissions-nous ne pas trouver dans la suite de sa carrière
qu'il a réagi contre eux ! Car si jamais nous le rencontrions un jour dans cette voie fatale, nous n'hésiterions
pas à lancer l'anathème contre sa mémoire. En écrivant sa lettre du 18 mai à Luveaux, Toussaint
Louverture avait pris le titre de général de tn-igade qu'il put se croire à l'abri d'une telle fin. Moïse, jugé et acquitté parmi conseil
de guerre, fut de nouveau jugé et condamné à mort par un autre conseil
présidé par son oncle même. Les chefs qui ne respectent pas les arrêts de la
justice, ignorent que leur vraie gloire consiste à observer les lois; el qu'en
les foulant aux pieds, ils s'exposent à la haine de leurs contemporains, àPinfi-r
délité de leurs subordonnés, et qu'ils encourent toujours les reproches sévères,
de la postérité. 440 ÉTUDES SUR l'h[Sï01UEd'hAÏTI. portait sous les Espagnols ; mais bientôt après, il ne prit
que celui àe commandant général du cordan de l'Ouest,
ce commandement lui ayant été donné par le gouverneur
général. Ce titre nouveau ne détruisait pas l'autre et le
réservait pour l'avenir. A la même époque, deux blancs,
Pageot et Lesuire, étaient des adjudans-généraux, comme
Montbrun ; Bauvais, Rigaud, Villatte, A Chanlatte, Martial Besse étaient colonels. II paraît que Laveaux qualifiait
aussi Toussaint Louverture de colonel, et qu'en informant
la commission civile de sa soumission, il demanda à
celle-ci quel grade il devait lui reconnaître dans l'armée.
Sonthonax félicita le nouveau converti, sans lui donner
un titre militaire*. Nous avons sous les yeux divers ouvrages publiés sur
Toussaint Louverture, assignant tous à sa soumission des
motifs erronés. Ils ne sont tous que la répétition de la
brochure de Dubroca, imprimée en 1802, fixant cette
soumission au 25 juin Î794. Nous ne pensons pas qu'avant nous, personne ait eu connaissance des documens
tirés des archives de Santo-Domingo, qui donnent un si
grand jour à ce fait, en les rapprochant do rapport de
Garran, du document provenant des archives générales
de France, et du compte-rendu et du discours du général
Laveaux. Du reste, c'est ce qui arrive assez souvent à
l'égard de tout homme qiii, dans des temps révolutionnaires, parvient à prendre une position éclatante. Plus il y
obtient du succès, plus l'imagination s'ingénie à trouver
des causes extraordinaires à sa subite élévation ; lui-même
finit par se prêter à ce jeu qui, naturellement, plaît tou-
du document provenant des archives générales
de France, et du compte-rendu et du discours du général
Laveaux. Du reste, c'est ce qui arrive assez souvent à
l'égard de tout homme qiii, dans des temps révolutionnaires, parvient à prendre une position éclatante. Plus il y
obtient du succès, plus l'imagination s'ingénie à trouver
des causes extraordinaires à sa subite élévation ; lui-même
finit par se prêter à ce jeu qui, naturellement, plaît tou- ' Vie de Toussaint Lonverluie par M. Sainl-Rémy, p. I'2I. [ 1 79 i] ciiArn r. r xi v . 41 1 ' jours à la vanité humaine : Toussaint I^ouverUirc n'échappa pas à ccUo faihlcssc , non pKis que d'autres. Ainsi , Dubi'oca le représente comme ayant concerté
avec Jean François l'arrestation de Biassou , et de s'être
rangé sous le drapeau français, lorsqu'il apprit les succès
de la République en Europe. Pamphile de Lacroix , qui
adopte la date de sa soumission au 25 juin , y donne un
autre motif. Selon lui, ce sont les discussions qui eurent
lieu au parlement de la Grande-Bretagne , concernant
l'émancipation des esclaves, qui auront fait comprendre à
Toussaint Louverture qu'il y avait plus de bonnefoi de la
part delà France, dont les agens avaient proclamé cette
émancipation , confirmée par le décret du 16 pluviôse
an II. Tous ces ouvrages s'accordent sur la circonstance
de la communion qu'il fit avant d'abandonner les Espagnols, pour mieux les tromper sur ses intentions. Selon
nous, Toussaint devait souvent remplir cet acte de dévotion, à cause de son hypocrisie bien connue; et s'il l'a fait
en dernier lieu, c'est sans doute au moment qu'il quittait
Saint-Raphaël pour se rendre à la Marmelade ; là encore
il a pu communier de nouveau, avant de tendre à Don
Cabrera le piège dont parle le document du 4 avril. Cette
circonstance nous paraît d'ailleurs peu importante, bien
qu'on attribue au marquis d'Hermona ou d'Armona
d'avoir dit à ce sujet : « Non, Dieu, dans ce bas monde ,
ne saurait visiter une âme plus pure ! »
sans doute au moment qu'il quittait
Saint-Raphaël pour se rendre à la Marmelade ; là encore
il a pu communier de nouveau, avant de tendre à Don
Cabrera le piège dont parle le document du 4 avril. Cette
circonstance nous paraît d'ailleurs peu importante, bien
qu'on attribue au marquis d'Hermona ou d'Armona
d'avoir dit à ce sujet : « Non, Dieu, dans ce bas monde ,
ne saurait visiter une âme plus pure ! » Nous renvoyons nos lecteurs aux Mémoires sur la vie
de Toussaint Louverture, publiés par son fils Isaac, et au
livre qu'a publié récemment notre compatriote SaintRémy, pour connaître forigine royale Ae cet homme remarquable. Pour nous, qui n'avons aucune foi dansl'influence d'une pareille tige, sur la destinée des hommes 142 ETUDES SUH L IIISTOIUE D HAÏTI. qui se rendent célèbres par leurs actions et leurs talens,
nous ne ti^ouvons aucune nécessité à l'admettre en faveur
de Toussaint ï.ouverture, pour expliquer la cause de sa
supériorité sur ses contemporains. Il nous suffit de'savoir
qu'il savait lire et écrire, pour juger que, possédant ces
premiers élémens des connaissances humaines, ils ont dû
faciliter le développement de ses idées par la lecture des
ouvrages qui tombèrent sous sa main. On s'accorde généralement à dire que l'Histoire philosophique et politique
de l'abbé Raynal, sur les établissemens des Européens
dans les deux Indes, était sa lecture favorite avant la révolution. Ce seul ouvrage suffisait pour mûrir les idées
d'un homme qui savait méditer ; et l'on sait d'ailleurs
quelle influence exercent les révolutions et la pratique
des affaires publiques sur l'esprit des hommes. Toussaint
Louverture ne fut pas le seul qui se fit remarquer par
son aptitude à les saisir ; d'autres hommes de sa race,
dans notre pays, développèrent aussi leurs talens naturels, quoique peut-être à un moindre degré^que lui, et
quoique moins favorisés par les circonstances. Ce que
nous disons ici n'est nullement dans l'intention d'atténuer son mérite, notre but n'étant que de prouver qu'il
n'a pas fait, seul, exception aux hommes de la race africaine. Comme homme privé, avant la révolution, Toussaint
Louverture avait de bonnes mœurs : il était marié, et était
aussi bon époux que bon père et bon parent. Cela ne détruit pas l'assertion de Pamphile de Lacroix sur la découverte faite Port-au-Prince, en 180^, par le général
Boudet '. Toujours est-il qu'il observa constamment les ' T. ?, p. 105 et 106. [I79i] oiiAi'iTUK XIV. 445
Comme homme privé, avant la révolution, Toussaint
Louverture avait de bonnes mœurs : il était marié, et était
aussi bon époux que bon père et bon parent. Cela ne détruit pas l'assertion de Pamphile de Lacroix sur la découverte faite Port-au-Prince, en 180^, par le général
Boudet '. Toujours est-il qu'il observa constamment les ' T. ?, p. 105 et 106. [I79i] oiiAi'iTUK XIV. 445 convenances sur celte matière, et qu'il prôcijait sans
cesse le mariage, comme base des vertus sociales. Né, dit-on, en mai 1745, sur l'habitalion Brcda, au
Haut-du-Cap, il avait été d'abord charge de la surveillance
et du soin des animaux, avant de devenir le cocher de
Bayon de Libertas, procureur de cette habitation et propriétaire lui-même au Limbe. Dans sa première charge,
il avait acquis la connaissance de bien des remèdes, nonseulement pour le traitement des animaux, mais pour
celui des hommes -, il possédait l'usage des simples, des
plantes du pays dont beaucoup sont des poisons violents.
Comme Macandal, dans le Nord, avait passé pour en connaître aussi l'usage, aux yeux de beaucoup de noirs de
cette province, Toussaint Lnuverture était considéré et
respecté comme un nouveau Macandal ^ C'est ce qui explique les fonctions qu'il exerça d'abord dans les bandes
de noirs insurgés, sous le titre de Médecin des armées du
Roi, avant de devenir général d'armée. Tel fut l'homme que sa soumission au drapeau fran^
çais plaça à la tête des noirs du Nord, avec l'appareil du
pouvoir militaire et le prestige de sa conleur et d'une supériorité incontestable. Nous croyons devoir réfuter ici une tradition du pays,
qui prétend que quelque temps avant sa soumission à
Laveaux, Toussaint Louverture aurait fait à Villatte la
proposition de se soumettre à lui, et que ce dernier aura
rejeté ses offres, en répondant qu'il ne voulait pas entrer
en négociation avec un misérable esclave dévoué à la cause
c/e/aseryi«M{/e;etque de cette réponse, sortie de la bouche
d\m homme de couleur, naquit sa haine pour Villatte ' ». ' Kapporl de Kerverseau au ministre de la marine, du 7 septembre 1801.
^ Histoire d'Haïti par M. Madiou, t. l", p. 193. Nous saisissons celte oçca444 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. Tout ce que nous avons rapporté de Toussaint Louverture détruit victorieusement, selon nous, celte tradition
populaire. Sa haute capacité n'admet pas, qu'il aurait négligé le gouverneur général pour s'adiesser à un simple
commandant militaire, sans pouvoirs. Voyez sa lettre du
18 mni à Laveaux, où il parle des démarches qu'il fit auprès de ce général, avant les désastres du Cap ; il n'y fait
pas mention de nouvelles tentatives de sa part. D'un autre
côté, nous ne trouvons rien dans la vie de Villattequi ait
pu motiver de sa part un propos aussi insultant, et qui eût
été en même temps l'expression d'un mauvais sentiment
pour les noirs. Nous verrons plus tard que ces derniers
lui étaient fort attachés : il n'aurait donc pas pu mépriser Toussaint Louverture surtout, comme esclave au service de l'Espagne. Villatte aimait les noii's.
n'y fait
pas mention de nouvelles tentatives de sa part. D'un autre
côté, nous ne trouvons rien dans la vie de Villattequi ait
pu motiver de sa part un propos aussi insultant, et qui eût
été en même temps l'expression d'un mauvais sentiment
pour les noirs. Nous verrons plus tard que ces derniers
lui étaient fort attachés : il n'aurait donc pas pu mépriser Toussaint Louverture surtout, comme esclave au service de l'Espagne. Villatte aimait les noii's. La haine de Toussaint ou plutôt sa jalousie contre Villatte, lui aura été suggérée par Laveaux, déjà mécontent
de Villatte, à propos des munitions qu'il avait demandées
au Cap ; car, à ce sujet, nous voyons dans une note du
rapport de Garran, la mention d'une lettre du 25 mai, de
Laveaux à Toussaint Louverture, qui lui avait aussi demandé des munitions, par la sienne du 18. D'autres faits
de Laveaux , d'autres lettres de lui viendront corroborer ce que nous avançons ici. Nous prouverons aussi
que la jalousie du pouvoir exista entre Villatte et Toussaint Louverture. L'historien doit à sa conscience, de
prouver les vraies causes des divisions entre les hommes,
en réfutant les erreurs accréditées. sion pour faire remarquer l'erreur où esl tombé noire compalriole, sur la
foi de P. de Lacroix ou deDubroca, en lixant l'époque de la soumission de
Toussaint Louverture au 25 juin 179i . sa Idllre du 18 mai esl positive à cet
égard. CHAPlTlil] XV. Rigaud attaque Tiburon. — Violation du droit de; gens par A. Williamson.
— Situation des esprits au Port-au-Prince. — Intrigues des colons et des
Anglais. — Ils reviennent au Port au-Prince. — Martial Besse appelé de
Jacmel. — Ptise du fort Bizoton. — Martial Besse remplace Montbrun. —
Polvérel et Sonthonax vont au can>p iNcret. — Le fort Saint Joseph livré
aux Anglais. — Évacuation sur Jacmel. — Les Anglais entrent au Port-auPrince. — Propos imputé à Sonthonax. — La corvette / Espérance arrive à
Jacmel.— Polvérel et Sonthonax prisonniers. — Lettres de Polvérel à Rigaud,
de Sonthonax à Laveaux. — Décret du 16 pluviôse an II sur la liberté générale. — Polvérel et Sonthonax partent de Jacmel avec Martial Besse —
Résumé de la deuxième EpoqueA peine Polvérel était-il retourné au Port-au-Prince,
que Rigaud marcha contre Tiburon pour reprendre cette
place aux mains des Anglais. Son armée était forte de
deux mille hommes. Il attaqua la place, le 16 avril, à
trois heures du matin : elle fut vigoureusement défendue.
A neuf heures, Rigaud, blessé dans l'action, fut repoussé :
il laissa cent soixante-dix morts, mais il avait tué presqu'un égal nombre d'ennemis et blessé plus de cent soldats anglais. Ce résultat fut vivement ressenti par les
vainqueurs de cette journée : ils comprirent qu'ils avaient
affaire à un homme capable de résolution et de payer de
sa personne. Le même jour, cet insuccès des armes républicaines était compensé par la soumission du bourg de
Bombarde à Laveaux.
l'action, fut repoussé :
il laissa cent soixante-dix morts, mais il avait tué presqu'un égal nombre d'ennemis et blessé plus de cent soldats anglais. Ce résultat fut vivement ressenti par les
vainqueurs de cette journée : ils comprirent qu'ils avaient
affaire à un homme capable de résolution et de payer de
sa personne. Le même jour, cet insuccès des armes républicaines était compensé par la soumission du bourg de
Bombarde à Laveaux. 44(3 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. Peu de temps auparavant, un brig avait été expédié
des Caves pour Jacmel, afin d'en rapporter de la farine
dont on avait besoin. Le brig, capturé par une frégate
anglaise, fut envoyé à la Jamaïque avec son équipage et
soixante-dix hommes de la légion de l'Egalité du Sud,
sous les ordres du capitaine Jean Cécile et de ses lieutenans Linstant et Quénez. Ces prisonniers étaient des
blancs, des nègres et des mulâtres. Le gouverneur Adam
Williamson fit mettre les premiers sur les pontons anglais,
et les derniers furent emprisonnés la chaîne au cou, à l'exception des trois officiers qui eurent les pieds aux fers. Ce
gouverneur permit aux colons de Saint-Domingue, habitant la Jamaïque, de les accabler d'injures ; ensuite^ il fit
conduire les trois officiers sur une des places de la ville
de Kingston, où les soixante-dix soldais nègres et mulâtres furent vendus, en leur présence, pour être transportés, par des acheteurs espagnols, aux mines de la Nouvelle-Grenade : ils y périrent presque tous. Peu de temps
après, les trois officiers furent échangés contre des officiers anglais, du vaisseau le Siuitclioold, qui fit naufrage
sur les îlots de la Folle, près des Cayes ; ces officiers et
quatre cents matelots blancs avaient été recueillis par
Bonnetj officier employé près de Rigaud, Ceux-ci ne
furent point maltraités. En violant ainsi^ par la Vente des soixante-dix soldats
prisonniers de guerre, le droit des gens qui lui prescrivait
de respecter en eux l'infortune que la guerre amène si
souvent, Adam Williamson s'est voué lui-même à l'infamie dont nous chargeons sa mémoire, au tiom de la postérité. Une telle action de la part de cet Anglais ne saurait rejaillir sur sa nation ; car ses lois ne l'y autorisaient
pas. [17i>4] ciiAi'iTUiî XV. 447 Si lu calniccl la IraïKiuillité élaicnt revciuis au Poitaii-Princc, après l'affaire du 17 au 18 mars et le retour
de Polvérel, néaumoius la situation des esprits était loin
d'offrir la garantie dont on avait besoin, pour pouvoir
résister aux séductions des Anglais et à une attaque sérieuse de leur part. Les blancs vaincus par Montbrun,
mais toujours factieux dans cette ville, étaient plus que
jamais disposés à accueillir un ennemi qui pût les délivrer de ce qu'ils appelaient lejomj des mulâtres. Ils trouvaient dans l'espèce d'alliance que Garran a constatée
entre eux et Sonthonax, dans l'irritation et le mécontentement de ce commissaire, un nouvel aliment à leur
projet. Il paraît que Polvérel lui-même finit insensiblement par épouser la querelle de son collègue ; et cet état
de choses n'était pas propre à imprimer de la vigueur à
la défense de la ville.
ût les délivrer de ce qu'ils appelaient lejomj des mulâtres. Ils trouvaient dans l'espèce d'alliance que Garran a constatée
entre eux et Sonthonax, dans l'irritation et le mécontentement de ce commissaire, un nouvel aliment à leur
projet. Il paraît que Polvérel lui-même finit insensiblement par épouser la querelle de son collègue ; et cet état
de choses n'était pas propre à imprimer de la vigueur à
la défense de la ville. Les Anglais, n'ignorant pas cette situation, faisaient
mouvoir tous les ressorts de leurs intrigues, non-seulement auprès des blancs, mais des hommes de couleur et
des noirs anciens affranchis. Les colons et les émigrés
qui étaient avec eux les aidaient dans cette œuvre de corruption. L'un de ces derniers, d'accord avec Whitelocke,
imagina une lettre, après l'affliire du 18 mars, qu'il
adressa à Montbrun, dans le but d'exciter datanlage l'animosité de Sonthonax et de faire naître des soupçons de
trahison contre ce mulâtre. Sonthonax, passionné, s'y
laissa prendre comme il s'était laissé aller aux intrigues
de Desfourneaux et de Martial Besse : peut-être Polvérel
lui-même tomba-l-il dans ce piège. L'émigré, nommé
Larue, avait eu quelques relations avec Montbrun ; il les
lui rappela d'abord, en faisant une image séduisante de
la générosité des Anglais et de la situation prospère et 448 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. heureuse des parties de la colonie soumises déjà à leur
domination. « Le délégué (Sonthonax), disait Larue,
» pourra vous devoir lui-même son salut. En traitant,
» vous fixerez son sort. Il désire se retirer, il me l'a dit;
» la France l'a proscrit \ Vous ne vous affranchirez pas
» vous-même d'un pareil coup, \olre fortune serait un
» titre de proscription... Parlez avec confiance ; on s'est
» déjà adressé à un antre ; mais j'ai détourné de la voie »
» en garantissant votre discrétion, votre habileté à mé-
» nager, et vos talens à exécuter... Si j'ai bien interprété
» vos promesses, je vais au-devant de yous; effectuez-les.. .
» Rendez assez de justice à.MM. de Jumécourt et Labuisj> sonnière, pour être bien convaincu qu'ils ont sacrifié
» leurs ressentimens personnels. » Cette lettre fut écrite le 28 mars ; on y joignit un saufconduit de Whitelocke et la copie d'une prétendue lettre
qu'il aurait écrite à Williamson, pour lui dire que jamais
Saint-Domingue ne pourrait prospérer, si les hommes de
couleur de cette colonie n'obtenaient pas leur égalité politique, dont ils étaient dignes. C'était un piège aussi grossier que la calomnie de Martial Besse ; mais il produisit son effet, venant après les
soupçons antérieurs de Sonthonax et le triomphe de Montbrun contre son favori Desfourneaux. Montbrun était
riche, et cette circonstance fut considérée par Larue,
comme étant un motif de plus pour faire ajouter foi à
l'idée qu'il aurait eue de livrer le Port-au-Prince aux Andais, afin de conserver ses richesses. Cependant, il était
propriétaire de plus de cinq cents esQlaves, et il avait été
le premier à signer l'acte de leur liberté, le 21 septem-
et le triomphe de Montbrun contre son favori Desfourneaux. Montbrun était
riche, et cette circonstance fut considérée par Larue,
comme étant un motif de plus pour faire ajouter foi à
l'idée qu'il aurait eue de livrer le Port-au-Prince aux Andais, afin de conserver ses richesses. Cependant, il était
propriétaire de plus de cinq cents esQlaves, et il avait été
le premier à signer l'acte de leur liberté, le 21 septem- « Larue élait au Porl-au-Prince, avant d'avoir passé auprès des Ang'ais. [1704] ciiAPiTisi: XV. 44<J bre 4795 ^ Le blanc Artau, au Cap, était riche aussi ; il
possédait plus de mille esclaves ; il fut du nombre de ceux
qui, avec Vergniaud, demandèrent à Sonthonax de déclarer la liberté générale ; et les colons n'imaginèrent pas
de faire planer le soupçon sur lui. Ainsi, on le voit : tantôt une lettre de Savary parle de
l'état de gênede Pinchinat, pour faire soupçonner ce mulâtre aux sentimens élevés d'être entré dans la coalition
de Saint-Marc, parce qu'il est pauvre ; tantôt une lettre
de Larue, parle de la fortune deMontbrun, pour le faire
aussi soupçonner des mêmies projets, parce qu'il est riche.
Ces deux traîtres ne semblent-ils pas pénétrés de cette
pensée qu'on lit dans une pièce de théâtre : Calomniez
toujours, il en restera quelque chose^ La lettre insidieuse de Larue parle deHanusde Jumécourt qui était alors, à la fin de mars, parmi les Anglais.
Ce contre-révolutionnaire, on s'en souvient, avait été emprisonné, ainsi que le vieux chevalier de Coustard, par
Borel ; Coustard était mort dans la prison du Port-auPrince, et Sonthonax avait mis H. de Jumécourt en liberté : il s'était empressé de passer auprès des Anglais.
On va le voir bientôt marcher avec Lapointe contre le
Port-au-Prince, contenant les noirs du Cul-de-Sac par ^ Dans la lettre précitée de Montbrun, il affirme que lorsque Polvérel voulut proclamer la liberté f^énérale^ après Sonlhonas, il lui confia son embarras
à ce sujet, attendu que la commission civile n'avait pas textuellement le pouvoir de prendre cette mesure, qu'il jugeait néanmoins indispensable. Polvérel
lui dit alors le projet qu'il avait conçu et qu'il exécuta, d'y faire concourir les
propriétaires eux-mêmes. Mais il avoua à Montbrun, qu'il serait heureux que
l'un de ces propriétaires d'esclaves traçât l'exemple. Montbrun en possédait
543 : convaincu, comme Polvérel de la justice de la mesure, il s'offrit de donner cet exemple. Joyeux de trouver en ce mulâtre ce sentiment d'équité et
d'attachement pour les noirs, Polvérel l'embrassa en le comblant d'éloges : il
dressa alors son plan qui fut exécuté le 21 septembre, et Montbrun signa le
premier l'acte de manumission. Son exemple fut suivi.
ât l'exemple. Montbrun en possédait
543 : convaincu, comme Polvérel de la justice de la mesure, il s'offrit de donner cet exemple. Joyeux de trouver en ce mulâtre ce sentiment d'équité et
d'attachement pour les noirs, Polvérel l'embrassa en le comblant d'éloges : il
dressa alors son plan qui fut exécuté le 21 septembre, et Montbrun signa le
premier l'acte de manumission. Son exemple fut suivi. T. 11. 29 450 ÉTUDES Sun l'iiistoike d'haÏti. son influence sur Hyacinthe, également mis en liberté par
Sonthonax. Cependant, nous remarquons dans le cinquième volume des Débats, page 5, que Sonthonax affirma que H. de Jumécourt ne fut mis en liberté qu'après
la prise de cette ville. Le 8 mars, ce commissaire dvil, convaincu de l'impossibilité de la conserver à la France, dans la pénurie où
elle se trouvait de munitions, d'armes, d'objets de toute
nature, avec le peu de forces dont il disposait, avait écrit
une lettre à Rochambeau, alors gouverneur général des
Iles-du-Vent, où il lui retraçait cette triste situation, celle
de La veaux au Port-de-Paix, et celle de Polvérel, alors aux
Cayes. « Déjà, disait Sonthonax, ils ont fait (les Anglais)
» deux tentatives pour enlever le Port-au-Prince, et deux
» fois ils ont été repoussés ; mais, comme le prestige du
» charlatanisme ne dure pas longtemps, et que la résis-
» tance sans force réelle a un terme, je serai forcé de
s> tout abandonner si la France ne vient à notre secours.
» Deux vaisseaux de ligne sont station naires dans notre
» rade avec plusieurs frégates et des bâtimens de trans-
» port. Ils attendent un mouvement favorable en ville
» pour descendre et pour canonner. » Sonthonax n'avait donc pas foi dans la résistance, dans
les moyens dont il disposait. Les Anglais revinrent bientôt après avec des forces plus considérables, ils s'emparèrent du Port-au-Prince ; mais comme il fallait que
quelqu'un en fût cause, c'est Montbrun qui devint le botic
émissaire. Il paya cher son triomphe sur Desfourneaux ! Les Anglais, avant de reparaître* devant le Port-auPrince, avaient fait circuler des lettres de Valentin de Cullion, un des assassins de Ferrand de Baudières, et de Jean
Suzanne de Léaumont, deux coloris qui avaient fait partie [179iJ CFiAPiriu-: \v. 4M des assemblées coloniales: ces lellres oflVaient des sommes
considérables aux commandons militaires pour livrer
leurs places. L'une, de Valentin de Cullion, du 15 mai,
était adressée plus particulièrement aux hommes libres
du Petit-Goave où commandait le brave Brunache ; il y
disait: « Polvérel et Sonthonax n'ont jamais été que les
» agens d'une faction qui a trompé les blancs, les hommes
» de couleur et les nègres. Celle faction coupable dont ih
» servaient les desseins, est enfin démasquée, et tous les
y> chefs ont été exterminés dans la métropole. Brissot,
ft Grégoire, Roland, Condorcet, etc., ont expié /ewrs
» crimes ; ils ne sont plus. La convention n'a pas épargné
» leurs complices dans cette malheureuse colonie : Pol-
» vérel et Sonthonax sont condamnés à mort »
, les hommes
» de couleur et les nègres. Celle faction coupable dont ih
» servaient les desseins, est enfin démasquée, et tous les
y> chefs ont été exterminés dans la métropole. Brissot,
ft Grégoire, Roland, Condorcet, etc., ont expié /ewrs
» crimes ; ils ne sont plus. La convention n'a pas épargné
» leurs complices dans cette malheureuse colonie : Pol-
» vérel et Sonthonax sont condamnés à mort » 11 faut convenir qu'il fallait une foi bien ferme, aux
hommes de couleur qui dirigeaient leur classe, pour résister à tant de moyens de capta tion. Quelles Anglais etles
colons tinssent un tel langage, c'était dans l'intérêt de
leur cause antisociale ; mais que penser de cette convention nationale qui avait fait mourir les plus zélés défenseurs des noirs et des hommes de couleur, et qui avait
décrété d'accusation Polvérel et Sonthonax, leurs défenseurs à Saint-Domingue, parce que les Girondins les y
avaient envoyés ? N'était-ce pas assez pour ébranler la fidélité du plus grand nombre des hommes de ces deux
classes? Ajoutez à ces considérations déjà puissantes, les
fautes personnelles à Sonthonax, ses préventions injustes,
sa rancune concentrée depuis l'affaire du 18 mars, et l'on
aura la clé de ce qui va survenir. Ces choses se passaient à la fin de mai 1794 ; et l'on
ignorait dans cette ville les faits im[)ortans et décisifs qui
venaient de s'accomplir dans le Nord et dans une partie 452 ÉTUDES SUR l/lUSTOmE d'hAÏTI. de l'Ouest, par la soumission tardive de Toussaint Louverture. Laveaux avait attendu la réponse de ce dernier,
du 18 mai, à sa lettre du 5, pour en adresser une, le 24,
à Sonthonax. On peut supposer qu'elle ne lui parvint que
vers le 50, par les difficultés que signalait Toussaint
Louverture à faire parvenir cette information officielle.
Si, au Port-au-Prince, on avait pu savoir, avant l'apparition des Anglais dans la baie, que le pavillon tricolore
flottait auxGonaïves et ailleurs depuis le 4 mai, il est présumable qu'on y aurait compris la haute portée de cet
heureux retour de tant de communes aux lois de la république ; et alors ont eût été moins disposé aux défections . Quoi qu'il en soit, le 50 mai, l'escadre anglaise vint
jeter l'ancre dans la baie: elle était composée de quatre
vaisseaux de ligne, de six frégates ou corvettes, de douze
gros bâtimensde transport et d'une plus grande quantité
de goélettes. Cette escadre portait environ quinze cents
hommes de troupes européennes qui venaient d'arriver
au Môle, sortant de la Barbade : elles étaient commandées
parle général White. En même temps, une colonne sortie de Léogane, sous
les ordres du baron de Montalembert, et forte d'environ
mille hommes, s'avançait du côté sud du Port-au-Prince.
Unç autre, forte de douze cents hommes, partie del'Arcàhaie sous les ordres de Lapointe et de H. de Jumécourt,
venait du côté Nord, par la plaine du Cul-de-Sac. L'influence de Hyacinthe porta les noirs de cette plaine à ne
rien entreprendre contre cette dernière. Sauvais, à la
Croix-des-Bouquets, ne pouvait rien*contre elle, n'ayant
qu'un faible détachement de la légion sous ses ordres ; il
était d'ailleurs avisé que d'Espinville devait venir du Mirebalais.
ie sous les ordres de Lapointe et de H. de Jumécourt,
venait du côté Nord, par la plaine du Cul-de-Sac. L'influence de Hyacinthe porta les noirs de cette plaine à ne
rien entreprendre contre cette dernière. Sauvais, à la
Croix-des-Bouquets, ne pouvait rien*contre elle, n'ayant
qu'un faible détachement de la légion sous ses ordres ; il
était d'ailleurs avisé que d'Espinville devait venir du Mirebalais. [1794J criAPiTUE XV. ^(55 Ainsi, taudis que les forces anglaises s'élevaient à trois
mille cinq cents hommes au moins, celles du Port-auPrince ne montaient guère qu'à onze cents hommes.
Montbrun se porta au fort Bizoton, armé de plusieurs
pièces de gros calibre et de deux mortiers, afin d'aider
Marc Borno à sa défense, de la diriger lui-même. Le 51 mai, un canot parlementaire fut repoussé. Ce
même jour, Martial Besse, mandé de Jacmel par les commissaires, arriva au Port-au-Prince : il y avait environ
une dizaine de jours qu'il avait été nommé colonel de la
légion de r Ouest *. La méfiance des commissaires contre
Montbrun avait appelé son rival en cette ville ; ils le nommèrent commandant en second de la province de l'Ouest.
Jacques Boyé commandait la place ^ Montbrun avait envoyé quatre cents hommes pour s'opposer au débarquement des Anglais au port du Fossé, au
nord de la ville, où il y avait un fort : deux frégates et
des bâtimens de transport étaient de côté-là '. Toute la défense de la ville reposait donc, en ce moment, sur ce point au nord, et sur le fort de Bizoton au
sud. Le 1*" juin, deux vaisseaux et une frégate s'embossèrent contre Bizoton qu'ils canonnèrent pendant quatre
heures. Sonthonaxaditçue le fort ne répondit que d'une
manière Irès-faible * ; mais Briand Edwards prétend qiia* ' Réponse de Montbrun à un placard de iMarlial Besse, en France, p. S 11
dit avoir signé sa commission. » Jacques Boyé est le même qui a figuré dans la capitulation du Gap, en
t803, et auquel le président J. P. Boyer coniia une mission diplomatique, en
1823. — Ce fui un Français toujours honorable, toujours juste. 11 a sauvé la
vie à Boyer, embarqué en 1803 sur le vaisseau le Dusuay-Trouin pour «trg
noyé. 3 Débals, t. 8, p. 331. * Uid,, p. 332 et 333. Relation de Sonthonax. 434 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. prèsunfeu très-vif des vaisseaux, et voyant qu Une faisait
-pas grand ejffet, on débarqua trois cents Anglais, sous les
ordres du major Spencer, qui se réunirent à cinq cents
hommes de troupes coloniales pour attaquer le fort du
côté de la terre. Or, le fort Bizoton, construit sur un
monticule assez élev« du côté de la mer, et se prolongeant au sud, était armé surtout en vue de se défendre contre les vaisseaux : il offrait peu de défense
du côté du prolongement du monticule, au sud.
ejffet, on débarqua trois cents Anglais, sous les
ordres du major Spencer, qui se réunirent à cinq cents
hommes de troupes coloniales pour attaquer le fort du
côté de la terre. Or, le fort Bizoton, construit sur un
monticule assez élev« du côté de la mer, et se prolongeant au sud, était armé surtout en vue de se défendre contre les vaisseaux : il offrait peu de défense
du côté du prolongement du monticule, au sud. Une averse considérable, occasionnée par ces orages si
fréquens sous les tropiques, dans cette saison surtout,
survint vers six heures du soir, et fit cesser le feu de la
canonnade départ et d'autre; il était déjà nuit* A la faveur de cette pluie abondante et continue, la colonne des
huit cents hommes parvint à surprendre le fort par
derrière. On s'y battit cependant à la baïonnette. Montbrun tua un officier qui prétendait le faire prisonnier ; il
reçut plusieurs blessures. Mais enfin, il fut forcé de céder
au nombre des ennemis, supérieur à celui de ses troupes
surprises : ils se i^etirèrent au Port-au-Prince. Malenfant, et après lui, Pamphile de Lacroix, affirment
que les Anglais pénétrèrent dans le fort par la porte ou
barrière d'entrée, qui leur aurait été ouverte par des
traîtres. Mais Sonthonax lui-même qui a accusé Montbrun, dit : « A la fin de la canonnade, l'ennemi qui avait
» débarqué au poste du Lamentin (à la pointe), profita
» d'unmoment d'orage pour prendre lefort par derrière ; à
» la faveur de l'orage surprit le commandant et la troupe
» qui s'y trouvaient et qui furent forcés d'évacuer. » Il
ajoute, il est vrai : « Ici, je dois faire une réflexion et dire
» qu'il m'a paru Qcepostena pas été' défendît, 1" en ce
» qu'on n'a pas répondu h la canonnade ; en deuxième ]1794] ciiAïUTKE \v. 455 » YiQu^parceqtiel'ons'esl laissé sinyrendre ])av\Qs trouves
» dcbai'ciuces, dont on aurait pu peut-être empêcher le dé-
» 6aïY/«emen^. Ce n'est pas que le fort fiizoton n'eut été
» pris malgré sa résistance; car il était impossible quune
» garnison de onze cents hommes disséminés dans les en -
» virons du Port-au-Prinee, pût se défendre contre une
» armée de plus de trois mille hommes. Cependant, je per-
» siste à croire que ce poste na pas été défendu, qu il a été
» mal soigné par le commandant ' . » Briand Edwards
s'accorde avec luipour dire que les Anglais tirèrent avantage d'un déluge de pluie, vers huit heures du soir.
impossible quune
» garnison de onze cents hommes disséminés dans les en -
» virons du Port-au-Prinee, pût se défendre contre une
» armée de plus de trois mille hommes. Cependant, je per-
» siste à croire que ce poste na pas été défendu, qu il a été
» mal soigné par le commandant ' . » Briand Edwards
s'accorde avec luipour dire que les Anglais tirèrent avantage d'un déluge de pluie, vers huit heures du soir. Malgré toute la passion, tout le ressentiment de Sonthonax contre Montbrun, on voit sortir la vérité de sa
bouche. Il convient que le fortBizoton a été surpris par
derrière, pendant l'orage : est-ce à dire qu'un poste ne
peut jamais être surpris? Si de telles accidens ne survenaient pas à la guerre, il n'y aurait jamais des vainqueurs
et des vaincus. Après avoir dit la vérité, Sonthonax
semble s'en repentir ; il ajoute de suite, par réflexion, que
le poste "n'a pas été défendu, qu'on n'a pas répondu à la
canonnade, qu'on s'est laissé surprendre ; il va même
jusqu'à dire qu'on aurait pu empêcher le débarquement
des Anglais au Lamentin, mais avec un peut-être qui atténue considérablement cette accusation contre Montbrun. Or, celui-ci n'avait que peu de troupes avec^ui, et
la pointe du Lamentin est située à plus d'une lieue de
Bizoton. Tout à coup, il le justifie encore en disant que
le fort eût été pris malgré sa résistance, que l'armée des
Anglais et des colons réunis était trop forte ; mais c'est
pour ajouter une troisième fois que le fort n'a pas 1 Débats, t. 8, p. 332 et 333. 456 ÉTUDES SUR l'histoire D HAÏTI. été défendu, qu'il a été mal soigné par le commandant, Veul-on savoir le motif de cette réflexion de Sonthonax, après l'expression de la vérité sortie de sa bouche?
C'est qu'avant de partir de Saint-Domingue, Polvérel et
lui avaient accusé Montbrun d'avoir livré, pa?- /ra/u*50w,
le Port-au-Prince aux Anglais ; c'est qu'en arrivant en
France, ils l'en avaient accusé par-devant le comité de
salut public. Cependant, le 2 juin, les deux commissaires nommèrent Martial Besse commandant provisoire de la province
de l'Ouest, ils le firent en ces termes: « Les blessures honorables dont s'est couvert hier le gé-
» néral Montbrun à la défense du poste de Bizoton, ne lui
» permettant pas d'agir avec son zèle et son activité ordi-
» naires dans une circonstance aussi urgente, avons pro-
» visoirement et pendant le temps de sa maladie, nommé
» le colonel Martial Besse, commandant militaire à Jac-
» mel, gouverneur de la province de l' Ouest, pour en ex-
» ercer les fonctions, etc., etc.*» Accompagnés de J. Boyé, les deux commissaires parcoururent tous les postes de la ville et firent reconnaître
Martial Besse en sa nouvelle qualité. Par tous les antécédens connus des militaires de la
légion de l'Ouest, on peut concevoir que cette nomination
de Martial Besse n'était pas propre à les satisfaire. Ils
étaient attachés à Montbrun et n ignoraient pas la rivalité
de son remplaçant ; celui-ci, homme du Nord, inféodé à
Sonthonax, devenait à leurs yeux un nouveau Desfourneaux, pire que l'ancien par sa brutalité : ses dépêches de
Jacmel le prouvent assez. Cette circonstance suffit à expli-
de la
légion de l'Ouest, on peut concevoir que cette nomination
de Martial Besse n'était pas propre à les satisfaire. Ils
étaient attachés à Montbrun et n ignoraient pas la rivalité
de son remplaçant ; celui-ci, homme du Nord, inféodé à
Sonthonax, devenait à leurs yeux un nouveau Desfourneaux, pire que l'ancien par sa brutalité : ses dépêches de
Jacmel le prouvent assez. Cette circonstance suffit à expli- ' Note insérée à la lellre de Montbrun à Laveaux, déjà citée. [1794] ciiAi'iiiŒ XV. 457 quer la détection d'une partie de la légion, sous les ordres de Biaise, chef de bataillon, et de beaucoup d'hommes
de couleur. En effet, dans la journée du 2 juin, Montbrun luimême se réunit à Martial Besse et à J. Boyé, pour engager
les deux commissaires à sortir de la ville et à se porter au
poste de Néret, à une forte lieue de là, pour ne pas être
exposés dans une attaque qu'ils présumaient devoir être
tentée par les Anglais. Ils s'y retirèrent. D'après Sonthonax, ils seraient sortis du Port-au-Prince à dix heures du
matin. Bauvais, forcé d'abandonner la Croix-des-Bouquets, vint les y joindre avec son détachement de la légion. Montbrun déclare n'être sorti de la ville que le o,
à six heures du soir, sur l'ordre des commissaires civils. Dans cette journée du 5, les blancs de la ville, réunis à
Biaise, au fort Saint- Joseph, envoyèrent des députations
aux Anglais dans la rade, et à Lapointe et H. de Jumécourt, du côté de la plaine, pour les inviter avenir prendre possession du Port-au-Prince, incapable de toute
défense : le fort fut bientôt occupé par les Anglais et leurs
auxiliaires. Dans la soirée, Martial Besse et J. Boyé abandonnèrent la ville, avec la portion de la légion de l'Ouest
restée fidèle à ses drapeaux. On remarquera que les Anglais ne canonnèrent point
la ville ni aucun autre fort que celui de Bizolon où était
Montbrun, qu'ils ne combattirent que là. Ils comptaient
trop sur les intelligences qu'ils avaient pratiquées, pour
livrer le Port-au-Prince aux horreurs d'une canonnade et
exposer les navires qui étaient dans le port, chargés de
denrées, à être brûlés. Le 4 juin, au jour, les deux commissaires civils, accompagnés de Martial Besse, Bauvais, A. Chanlatte, J. Boyé, 458 ÉTUDES SUR l'uistoiive d'iiaïti. Pincliiiiat, etc., partirent de Néret et suivirent la route
de la Rivière-Froide et des montagnes qui conduisent à
Jacmel, par le Morne Malanga, appelé depuis cette époque
MornQ-des-Commissaires^ . C'était la même route qu'avait
suivie Borel, en avril 1795, pour se rendre à Jacmel.
Monîbrun les y suivit avec le reste des troupes.
ÉTUDES SUR l'uistoiive d'iiaïti. Pincliiiiat, etc., partirent de Néret et suivirent la route
de la Rivière-Froide et des montagnes qui conduisent à
Jacmel, par le Morne Malanga, appelé depuis cette époque
MornQ-des-Commissaires^ . C'était la même route qu'avait
suivie Borel, en avril 1795, pour se rendre à Jacmel.
Monîbrun les y suivit avec le reste des troupes. Marc Borno, avec sa gendarmerie, les avait précédés et
était arrivé à Jacmel avant eux. Ils n'y arrivèrent que le
6, à cause des difficultés de la route à parcourir : il fallut
ouvrir un passage très-souvent à travers les bois. Le 4 juin, à onze heures du matin, toutes les troupes
ennemies entrèrent au Port-au-Prince, dont elles prirent
possession au nom de Georges III. Malenfant, dont nous avons souvent lieu de soupçonner la véracité, affirme que la colonne du baron de Montalembert, en entrant dans la ville, tira sur tout ce qui
se rencontra dans les rues. On ne voit aucune nécessité à
commettre un tel brigandage contre des habitans qui se
livrent à l'ennemi. Il impute un fait plus grave à un officier de cette colonne, nommé Eérenger, qui, muni d'une
liste portant les noms de irente-deux blancs comme lui,
aurait successivement appelé ces hommes parmi deux
cents autres qui étaient aussi au fort Saint-Joseph. Malenfant prétend queBérenger en tua plusieurs avec ses pistolets, en leur disant : ftépublicain,fais le saut de la roche
Tarpéienne. Il ajoute que le général White fit cesser ce
carnage et rendit une proclamation pour le désavouer.
Mais Malenfant laisse percer un ressentiment personnel
contre Bérenger, à qui il aurait prêté jie l'argent et qui ne ' Parmi les hommes notables restés avec les Anglais, étaient Lambert, ancien lieutenant de Bauvais, J. Chanlatte, Lafontant^ les frères Coustard, etc.
Le jeune J. P. Boyer y resta aussi , mais il se sauva peu après et se rendit à
Léogane, quand celte ville fur reprise par Rigaud [1794] ciiAPiTiiE XV. 45î) l'eût pas épargjié lui-même s'il l'eûl Irouvv. Oiilic que ce
fait paraît peu probable (les blancs réunis au fort SaintJosepb ayant tous contribué à le livrer aux Anglais}, Garran dit que rien ne justifie une telle assertion consignée
dans quelques mémoires. Pampbilc de Lacroix ne l'a
répété que d'après Malenfant. Avant de quitter le poste Néret, les deux commissaires
civils avaient harangué les noirs de la ville et des montagnes voisines, qui se trouvaient aupiès d'eux. A la tête de
ces derniers étaient Pierre Dieudonné et Pompée, deux
hommes plus intelligens que les autres et qui les dirigeaient. On en avait formé un corps sous le nom de volontaires nationaux, dont parle la proclamation de Sonthonax, du 1^' mars précédent, et dont Lafontant, noir
ancien Hbre, était le chef. Lafontant était resté au Portau-Prince avec les Anglais. Il était tout naturel que les
commissaires les exhortassent à combattre les Anglais pour
défendre leur liberté. Mais on attribua à Sonihonax d'avoir
dit à Dieudonné, en lui passant au cou son cordon tricolore et enl'embi-assant : « Je te délègue tous mes pouvoirs
» dans l'Ouest. Tu es le représentant de la France. N'ou-
» blie pas^ que tant que tu verras des hommes de couleur
» parmi les tiens, tu ne seras pas libre.. «
aires les exhortassent à combattre les Anglais pour
défendre leur liberté. Mais on attribua à Sonihonax d'avoir
dit à Dieudonné, en lui passant au cou son cordon tricolore et enl'embi-assant : « Je te délègue tous mes pouvoirs
» dans l'Ouest. Tu es le représentant de la France. N'ou-
» blie pas^ que tant que tu verras des hommes de couleur
» parmi les tiens, tu ne seras pas libre.. « Un tel propos a-t-il pu être tenu par Sonthonax, tout
irrité qu'il fût contre les hommes de couleur ? Ne serait-ce pas les désigner aux poignards des noirs ? Cependant, à ce moment- là, qui protégeait sa retraité à
Jacmel? Qui formait une garde pour sa conservation personnelle et celle de Polvérel? Si l'on excepte J. Boyé,
blanc européen, les autres officiers n'étaient-ils pas tous
des hommes de couleur ? Et ce serait en présence de Mar400 ETUDES SUR l'iIISTOIKE DllAÏTI. liai Besse, son préféré, de Bauvais, d'A. Chanlatte, que
Sonthonax eût tenu un propos si indigne de son propre
caractère, si condamnable de la part du représentant de
la France, lequel avait tant fait pour assurer à la classe
de couleur la jouissance de l'égalité et de la liberté politique ! Nous concevons qu'étant irrité, et portant rancune
à Montbrun individuellement, qu'il soupçonnait alors de
trahison en faveur des Anglais, nous concevons qu'il ait
pu dire à Pierre Dieudonné et à Pompée de s'en défier ;
mais désigner à leurs soupçons, et par conséquent à leur
haine, toute la classe des hommes de couleur, c'est là une
chose improbable, impossible. En preuve de ce que nous
disons ici, citons d'avance un passage de la lettre de Polvérel à Rigaud, qui explique ce que Sonthonax a pu dire
à ces noirs contre Montbrun personnellement: Ce
» titre ne rendra pas à Montbrun la confiance des Afri-
» cains. Ceux-ci sont campés en force à Néret, à la Ri-
» vière-Froide, à la Crête-de-Piquary, et dans plusieurs
» autres postes, bien résolus de défendre leur liberté et
» de ne pas reconnaître pour chef celui qui les a trahis.
» Mettez-vous à la tête de cette sainte insurrection!.. »
Si Polvérel parla ainsi à Rigaud, nous concevons que
Sonthonax a pu, comme lui, exciter ces noirs à la défiance
contre Montbrun personnellement. Cependant, les 17 et
18 mars, les noirs étaient du parti de Montbrun: il avait
donc leur confiance ! Ne serait-ce pas là le motif de la
suggestion de Sonthonax ?
» de ne pas reconnaître pour chef celui qui les a trahis.
» Mettez-vous à la tête de cette sainte insurrection!.. »
Si Polvérel parla ainsi à Rigaud, nous concevons que
Sonthonax a pu, comme lui, exciter ces noirs à la défiance
contre Montbrun personnellement. Cependant, les 17 et
18 mars, les noirs étaient du parti de Montbrun: il avait
donc leur confiance ! Ne serait-ce pas là le motif de la
suggestion de Sonthonax ? Nous avons sous les yeux un écrit de Pinchinat,
que nous avons déjà cité, en réponse au discours de Sonthonax, prononcé au conseil des Cinq-Cents. Pinchinat,
qui était aussi à Néret, et qui répondait dans cet écrit à
de cruelles accusations de Sonthonax contre lui, dit en jlTîHJ ciiAPnniî xv. Adi parlant do P. Diciidonno cl de Pompée : « FjuJoctrinén
» par Sonthonax, ils ne parlaient que d'égorger tous les
» anciens libres, blancs, noirs et de couleur. •» Et dans une
note il dit que « Pierre Dieudonné prenait le titre de
commissaire civil eta « f/e'c/a 7'e qu'il tenait sespouvoirsde
» Sonthonax. » Mais, si nous savons défendre Pinchinat
contre les injustes inculpations de Sonthonax, nous devons anssi défendre ce dernier contre les injustes insinuations de Pinchinat : évidemment, celui-ci insinue
que son adversaire, son ennemi, si l'on veut, aurait excité
les purs Africains à égorger blancs, nègres et mulâtres
anciens libres. Nous le demandons à nos lecteurs : la mission de l'historien est-elle de tout admettre sans discussion, aveuglément, soit qu'il s'agisse de traditions populaires ou même
de documens écrits? Ne faut-il pas faire la part des passions'des hommes et de leurs erreurs, quelque estime
d'ailleurs que nous conservions pour eux»? En écrivant sa phrase, Pinchinat était passionné luimême. Enfin, nous avons déjà cité un mémoire de Rigaud, en
réponse aux accusations injustes de Sonthonax contre lui
et les hommes de couleur du Sud , en 1796. Lorsqu'il
parle aussi de Pierre Dieudonné et de Pompée, qu'il a
fait arrêter au commencement de cette année , nous
voyons qu'il attribue uniquement à l'influence d'un
blanc nommé Beaudouin, zé/e partisan des émigrés, l'âme
et le conseil de leurs opérations {de ces deux noirs), le mal
que ces hommes faisaient et voulaient encore faire. Mais
Rigaud n'attribue rien à ce sujet aux conseils de Sonthonax ; et, certes, s'il en savait quelque chose, l'occasion
était belle pour lui ! 4G2 ÉTUDES SUR l'iUSTOIRË d'iUÏTI. Nous concluons donc que le propos attribué h Sonthonax n'a pas été tenu par lui; il n'a pu désigner que Montbrun, à Pierre Dieudonné et à Pompée. Polvérel et Sonthonax étant arrivés le G juin à Jacmel,
y virent entrer le 8, la corvette française V Espérance, capitaine Chambon, porteur du décret d'accusation rendu
contre eux le 28 messidor de l'an l^^ de la république, ou
A6 juillet 1795. Depuis onze mois que cet acte avait été
émis par la convention nationale, le comité de sàlut public en avait ajourné l'exécution ; mais enfin, les Robespierre, les Billaud-Varennes et autres avaient pris la résolution de l'envoyer à Saint-Domingue , pour avoir
deux nouvelles victimes à immoler sur le même échafaud
où avaient péri Brissot et ses amis.
28 messidor de l'an l^^ de la république, ou
A6 juillet 1795. Depuis onze mois que cet acte avait été
émis par la convention nationale, le comité de sàlut public en avait ajourné l'exécution ; mais enfin, les Robespierre, les Billaud-Varennes et autres avaient pris la résolution de l'envoyer à Saint-Domingue , pour avoir
deux nouvelles victimes à immoler sur le même échafaud
où avaient péri Brissot et ses amis. En recevant la notification de ce décret, les deux commissaires, à peine remis de leurs fatigues, considérèrent
leur laborieuse et difficile mission comme terminée. Ils
n'étaient plus les délégués, les représentans de la France
à Saint-Domingue ; c'étaient de simples accusés, dévoués
d'avance à la mort ! Ce dut être pour eux un moment suprême, quelque préparés qu'ils fussent par les publications que les Anglais, les colons et les émigrés avaient
faites de cet acte depuis neuf mois. Ils avaient prévu, en
quelque sorte, ce fatal dénoûment, par tout ce qu'ils savaient de la perversité des colons ; car, dans leur lettre
déjà citée, du 10 juillet 1795, ils disaient à la convention : « Il ne faut ni vaisseaux, ni troupes, pour nous forM cer à exécuter ses décisions : un simple décret nous
» amènera à sa barre, nous y paraîtrons sans crainte
» comme sans remords. » L'heure delà soumission était sonnée, ils se soumirent! \\7\)A] CIIAPITIIK XV. AitTy Le moine jour, 8 juin, ils adressèrent le l)illel suivant
à Martial Besse, gouverneur provisoii'c de la province de
l'Ouest : il fut écrit par Polvérel '. « Polvérel et Sonthonax, à Martial Besse, etc. y> Nous vous prévenons, citoyen, que toute la force
» armée dont vous êtes dépositaire, est, de ce moment,
» à la disposition du citoyen Chambon, lieutenant de
» vaisseau commandant la corvette de la république,
» l'Espérance ; qu'en conséquence, vous devez obéir
» sur-le-champ à toutes les réquisitions qu'il pourra vous
» faire contre nous. » Polvérel, Sonthonax. » Ces commissaires, dictateurs légaux et obhgés pendant
le cours de leur mission, la terminèrent en dignes et sincères républicains, en coui'bant la tête sous l'empire de
la loi de leur pays. La loi seule, en effet, constitue le pouvoir souverain et absolu ; on s'honore toujours en lui
obéissant. Mais, s'ils considérèrent leur mission légalement finie,
ils crurent que dans les circonstances où ils allaient quitter la colonie, il leur était permis d'exciter l'émulation
des deux principaux chefs militaires auxquels sa défense
était dès lors dévolue. Un tel dessein était louable ; la
cause de leur pays ne pouvait qu'y gagner, et en s'y renfermant, ils ne se fussent pas attiré les reproches que nous
allons adresser à leur mémoire. Voyons donc quel usage
ils firent de la juste influence qu'ils avaient sur les défenseurs de la république.
ils allaient quitter la colonie, il leur était permis d'exciter l'émulation
des deux principaux chefs militaires auxquels sa défense
était dès lors dévolue. Un tel dessein était louable ; la
cause de leur pays ne pouvait qu'y gagner, et en s'y renfermant, ils ne se fussent pas attiré les reproches que nous
allons adresser à leur mémoire. Voyons donc quel usage
ils firent de la juste influence qu'ils avaient sur les défenseurs de la république. « Débals, t. 2, p. 282. 464 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Polvérel adressa une lettre à Rigaud, en date du
il juin. Sonthonax en adressa une pareille à Laveaux :
ce sont les expressions dont il se servit dans les Débats *.
Nous avons sous les yeux les passages les plus importans
de la première, dont lecture a été donnée aux Débats par
Sonthonax lui-même, qui se contenta, a-t-il dit, de la lire.
Nous regrettons qu'il n'ait pas donné lecture de la sienne ;
car nous pourrions aujourd'hui la juger avec la même
équité, la même impartialité que nous allons mettre dans
l'examen de celle de Polvérel. De l'examen de sa lettre à
Laveaux eût pu sortir l'explication de faits subséquens,
comme il va en sortir de celle de Polvérel. Tout se lie dans
l'histoire des peuples. Sonthonax, par son fait, nous contraindra à des conjectures qui ne seront peut-être pas à
son avantage, parce que nous les formerons d'après ses
procédés antérieurs, d'après l'état de son esprit et de ses
sentimens dans cette actualité : nous les formerons
encore d'après la conduite qu'il a tenue dans sa seconde
mission. Jacmel, li juin 1794. Polvérel à André Rigaud, commandani du Sud et des quartiers y annexés. Ce nest plus le commissaire civil qui vous écrit ; Sonthonax et
moi sommes rappelés en France ; nous partons sur la corvette delà
république, l'Espérance, qui est arrivée le 8 de ce mois à Jacmel ; i'
est probable que nos successeurs arriveront bientôt. Enattendant, c'est sur vous seul, moucher Rigaud, que reposent dans
votre département le salut de la colonie et de la défense de la liberté et de
l'égalité : je suis tranquille sur ce département, parce que je vous connais intrépide et loyal républicain. Je suis aussi tranquille sur le Nord. « Tome 8, p. 343. [179iJ CHAPiine XV. 405 Laveaux s'y est prononcé d'une grande manière. Les Gonaïves, Ennery, Plaisance, la Marmelade, le Dondon, Vallièrc, la Grande-Kivière, le Trou, le Terrier-Rouge, Limonade, le Cap et toutes ses dépendances, le Port-Margot, le Limbe, le Pelit-Saint-Louis, le Porl-dePaix, Bombarde, la Plate-Forme, Terre-Neuve, le Port-à-Piment et
Jean-Rabel sont remis sous l'autorité de la république; et d'après les
dernières nouvelles que nous avons reçues de Laveaux, j'ai lieu de
croire que le Borgne et le Gros-Morne sont aujourd'hui rentrés dans le
devoir. Toussaint Louverlure, l'un des trois chefs des Africains royalistes, coalisés avec le gouvernement espagnol, a connu enfin ses vrais
intérêts et ceux de ses frères: il a senti que les rois ne pouvaient
jamais être amis de la liberté et de l'égalité ; il combat aujourd'hui
pour la république, à la tête d'une force armée: c'est lui qui a
repris les Gonaïves; // a fait justice sévère des chevaliers espagnols et
français qui sont tombés sous sa main '.
des Africains royalistes, coalisés avec le gouvernement espagnol, a connu enfin ses vrais
intérêts et ceux de ses frères: il a senti que les rois ne pouvaient
jamais être amis de la liberté et de l'égalité ; il combat aujourd'hui
pour la république, à la tête d'une force armée: c'est lui qui a
repris les Gonaïves; // a fait justice sévère des chevaliers espagnols et
français qui sont tombés sous sa main '. La renommée a dû vous apprendre que le Port-llépublicain a été
livré aux Anglais : cette trahison est Vouvrage des anciens libres de
toutes Its couleurs. Il s'en faut beaucoup que Montbrun soit exempt
de soupçons : il est à craindre quHl livrera aux Anglais tous les quartiers où il aura de la prépondérance, et quil intriguera dans les au.
très pour ^' propager le même plaji de trahison. Vous suxezqueje nai
jamais eu de confiance à sa moraliiè : je ne comptais que sur la justesse de son esprit, sur son ambition bien calculée. Il m''a trompé
même sur ce dernier point; il est décidément ennemi de lu liberté et
des nouveaux libres; il l'assassine en la caressant: il finira par recevoir la récompense qu'il mérite. Vous êtesZe seul homme dans la colonie qui puisse déjouer ses com^^
plots perfides, y assurer le triomphe de la liberté, et faire respecter
V autorité du peuple français % prenez une altitude digne de la circonstance et de votre caractère. Vous êtes bien légalement ia première
autorité constituée dans le Sud et dans l'arrondissement du Peiil-Goave;
ma décision du 24 février comprenait l'arrondissement deJacmel dans
votre commandement: celle de Sonihonax , du 5 mars suivan t , qui disirait
cet arrondissement de votre commandement, est le seul titre qui conserve à Montbrun un déparlement quelconque: ce litre ne rendra pas
à Montbrun la confiance des Africains. Ceax-cï sont campés en force
à Néret, à la Rivière-Froide, à la Crête-de-Piquary, et dans plusieurs
autres postes, bien résolus de défendre leur liberté, efrfe 7ie pas recon-
* La politique innocente tous les crimes!: le meurtf e deyienl justice h'ses yeux.
votre commandement, est le seul titre qui conserve à Montbrun un déparlement quelconque: ce litre ne rendra pas
à Montbrun la confiance des Africains. Ceax-cï sont campés en force
à Néret, à la Rivière-Froide, à la Crête-de-Piquary, et dans plusieurs
autres postes, bien résolus de défendre leur liberté, efrfe 7ie pas recon-
* La politique innocente tous les crimes!: le meurtf e deyienl justice h'ses yeux. II. • 50 466 ÉTUDES SUR L flISÏOIRE I) tlAÏlI, nàitre pour chef celui gui h^s a trahis. Mettez-vous à la tête de cette
sainte insurrection; qu'elle devienne générale partout où il y aura des ennemis de la liberté et des traîtres enr^ers la république Je crois qu'il est de votre devoir d'envoyer des parlemenlaircs aux
commandans anglais de Jérémie et de Léogane, pour leur notifier le
décret de la conveniion nationale sur la liberté générale -, pour leur
déclarer que tous les hommes, sans distinction de couleur, domiciliés
dans les colonies françaises, étant citoyens français, doivent être traités
comme les Européens, subir comme eux la loi commune du droit des
gens et les conveiitions stipulées par le cartel entre les gouvernemens
de France et d'Angleterre ; pour protester, au nom de la république,
contre le commerce infâme que font les commandans du gouvernement
britannique et les corsaires anglais, des Africains et des hommes
de couleur par eux pris depuis le commencement de la présente guerre;
pour leur annoncer que la république exercera les plus sévères représailles; pour les sommer de vous certifier, dans un délai que vous leur
fixerez, de l'existence sur les possessions britanniques et du bon traitement de tous les citoyens de Saint-Domingue, noirs et de couleur, par
eux faits prisonniers de guerre: pour leur signifier que jusqu'à ce
qu'ils vous aient donné celte certitude officielle, tous les sujets du roi
de la Grande-Bretagne qui sont au pouvoir de la république, seront
traités et employés comme esclaves, et que jusqu'alors vous ne consentirez au renvoi ni à l'échange d'aucun prisonnier anglais Ce n'est plus le commissaire civil qui écrit à Rigaud,
mais c'est encore le langage de cette autorité habituée à
lui donner des ordres. En vain Polvérel prétend-il, par
cette échappatoire d'avocat, se soustraire à la responsabilité de cet acte : c'en est un, et il doit en répondre. Ou il
fallait qu'il se bornât à exciter le zèle de Rigaud, ou ses
exhortations sont en ce moment de véritables ordres.
Nous ne trouvons d'ailleurs rien à blâmer dans les passages cités, que ce qui concerne Montbrun. Eh bien! qu'est Montbrun aux yeux de Polvérel et de
Sonthonax? Un officier supérieur chargé de la défense d'une ville,
qui la laisse prendre par l'ennemi, non pas par négli- [1794] CHAPITRE XV. 467 geiice, m.ais par trahison. Il n'est pas seulement soupçonné
d'être un traître, mais pour eux il est réellement un traître. Il est en outre un intrigant qui livrera à l'ennemi
tous les quartiers où il commandera, et qui propagera son
plan de trahison dans ceux où il ne commandera pas.
Polvérel n'a jamais eu confiance en sa moralité ; il n'avait
compté que sur la justesse de son esprit et sur son ambition bien calculée ; mais Montbrun Ta trompé, même sur
ce dernier point : il est l'ennemi de la liberté et des noirs,
il assassine celte liberté en lacare>^sant.
intrigant qui livrera à l'ennemi
tous les quartiers où il commandera, et qui propagera son
plan de trahison dans ceux où il ne commandera pas.
Polvérel n'a jamais eu confiance en sa moralité ; il n'avait
compté que sur la justesse de son esprit et sur son ambition bien calculée ; mais Montbrun Ta trompé, même sur
ce dernier point : il est l'ennemi de la liberté et des noirs,
il assassine celte liberté en lacare>^sant. Voilà ce qui est clairement énoncé contre Montbrun,
sur la tête duquel l'ex-commiss aire appelle la vengeance de
Rigaud ; car Polvérel lui dit qu'il est le seul homme, dans
la colonie, qui puisse déjouer les complots de Montbrun ;
que ce dernier a perdu toute la confiance des Africains,
résolus à ne pas le reconnaître pour chef, parce qu'il les a
trahis. Enfin, Polvérel exhorte Rigaud à se mettre à la
îête de la sainte insurrection des noirs, pour l'abattre. Cependant, qu'ont fait de ce traître l'un et l'autre commissaire, avant de partir pour la France ? Nous allons le
dire, mais auparavant écoutons Garran : « Il est pourtant vrai, dit-il, que Montbrun fut blessé à
» l'attaque du fort Bizoton, et que les commissaires civils
» se prévalurent de cet accident pour donner le comman-
» dément du Port-Républicain (de toute la province de
y> l'Ouest) à Martial Besse, qu'ils avaient fait venir, la
» surveille, de la ville de Jacmel. Mais, ce changement
» lui-même, de quelques motifs quon lait coloré, et l'ap-
» pel de Martial au Port-Répubhcain, n'indiquent pro-
» bablemenl que la méfiance que les commissaires civils
» avaient déjà conçue contre Montbrun. » Nous avons déjà dit que ce commandement fut déféré 468 ÉTUDES SUR l'htstoiul d'iiaïti. à Martial Besse, d'après lesblessures honorables àoul s' est
couvert Montbrun « la défense de Bizotoii : ce sont les termes dont se servirent les commissaires *. De lem* propre aveu, il avait donc défendu ce fort, il y
a été blessé. Est-ce qu'un traître qui livre son poste à
l'ennemi se laisse blesser? Ne se fait- il pas prendre, sain
et sauf, par cet ennemi ? Neuilly, Lafeuillée et tous les autres officiers, blancs européens, qui trahirent la cause de
leur patrie, ont-il-s été blessés, sont-ils revenus auprès
des mêmes commissaires civils après avoir livré leurs
postes? Montbrun est revenu blessé ; il a suivi les commissaisaires à Jacmel, tandis qu'il aurait pu rester au Port-auPrince, comme tant d'autres qui acceptèrent le joug des
Anglais. Polvérel et Sonthonax ont eu le pouvoir et la
force nécessaire pour le faire arrêter, le livrer à un conseil
de guerre sur les lieux mêmes, ou tout au moins pour
l'embarquer prisonnier sur la corvette l' Espérance et
l'amener en France. Loin d'agir ainsi, selon leur devoir
le plus strict, ils emmènent avec eux Martial Besse qui
l'avait remplacé dans son commandement, ils remettent
acceptèrent le joug des
Anglais. Polvérel et Sonthonax ont eu le pouvoir et la
force nécessaire pour le faire arrêter, le livrer à un conseil
de guerre sur les lieux mêmes, ou tout au moins pour
l'embarquer prisonnier sur la corvette l' Espérance et
l'amener en France. Loin d'agir ainsi, selon leur devoir
le plus strict, ils emmènent avec eux Martial Besse qui
l'avait remplacé dans son commandement, ils remettent 1 Nous avons sôus les yeux une relalion que Sonthonax lut dans les Débats
(t. 8, p. 334) et qui fut faite le 13 juin à JacmeU par Gignoux, ex- médecin
au Cap, désigné par les colons accusateurs sous le sobriquet (Tarracheur
de dénis : il commandait quelques dragons au fort Bizoton. Gignoux prétend
que Montbrun et Marc Borno prirent la fuite sans combattre. Cette relation
fut évidemment faite dans le système d'accusation des deux commisssaire
contre Montbrun. Nous y renvoyons le lecteur pour s'assurer comment Gignoux justifia le sobriquet des colons. Une autre relation fut faite à Laveaux, le 30 juillet, par un autre blanc nommé Grandet, qu'il avait envoyé
en mission auprès de Sonthonax, et qui fut témoin de la prise du Port-auPrincéf Dans un passage de sa narration, Grandet dit que Montbrun ne fat
pas réellement blessé ', et dans un autre, il dit que Martial Besse prit le commandement de la ville, pendant les blessures de Montbrun. L'historien a
presque honte de mettre en scène, des hommes aussi inconséquens, aussi
passionnés, aussi injustes. [1794] ciiAi'iTUE \v. 469 ce commandement à Montbi'un et le font reconnaîtic de
nouveau en saqualité de gouverneur (jénéraldeia province
de l'Ouest. Et puis, Polvérel le dénonce secrètement, conâdenliellement à Rigaud ! Il veut que ce soit ce mulâtre
qui reste chargé de tout l'odieux qui résultera de l'arrestation de Montbrun, mulâtre comme lui Rigaud a-t-il su échapper à ce piège où le machiavélisme de l'Européen se montre à nu ? N'a-t-il pas eu le
tort d'y joindre des procédés blâmables, en gardant Montbrun plus de dix-huit mois sous les verrous, sans jugement, sans le déporter en France? Sa conduite à ce sujet sera examinée plus tard. Au lieu de réinstaller Montbrun dans ses fonctions de
gouverneur général de l'Ouest, les deux commissaires ne
pouvaient-ils pas y laisser MartialBesse, ou Antoine Chanlatte, ou Bauvais qui restèrent à Jacmel ? Si Polvérel a pu agir ainsi, écrire une telle lettre à Rigaud, on peut conjecturer ce qu'a dû écrire Sonthonax à
Laveaux, lui qui avoua aux Débats avoir écrit une lettre
pareille, lui qui avait eu maille à partir avec Montbrun,
lui qui soupçonna Pinchinat d'être un des chefs secrets
de la coalition de Saint-Marc et d'avoir trempé dans le
complot de son prétendu assassinat *, lui, enfin, qui ne
voyait dans tous les hommes de couleur que des traîtres,
ou des hommes prêts à le devenir. Enjoignant à cette
lettre de Sonthonax, celle qu'écrivit Desfourneaux à Laveaux, étant au Môle, on peut expliquer l'opinion de La»
veaux sur la perfidie des mulâtres Qi toute la conduite ultérieure de ce gouverneur général de Saint-Domingue, que
nous examinerons un jour. Laveaux, non plus que Ri-
lui, enfin, qui ne
voyait dans tous les hommes de couleur que des traîtres,
ou des hommes prêts à le devenir. Enjoignant à cette
lettre de Sonthonax, celle qu'écrivit Desfourneaux à Laveaux, étant au Môle, on peut expliquer l'opinion de La»
veaux sur la perfidie des mulâtres Qi toute la conduite ultérieure de ce gouverneur général de Saint-Domingue, que
nous examinerons un jour. Laveaux, non plus que Ri- ^ Bapport de Gairan, l. 4. p. 259. 470 ÉTUDES suii l'histoire d'iiaïti gaud, ne sut pas se défendre d\m excès de zèle dans la
mission qu'ils reçurent : chefs militaires, agissant en
temps de guerre, ils y mirent peut-être trop de ce despotisme inhérent à leur noble profession. Mais, quoique
agissant dans des vues semblables, ce fut Rigaud qui supporta tout le poids de l'affreux système inauguré par les
commissaires civils, déchus de leur autorité. En effet, peut-on ne pas reprocher à la mémoire de
Polvérel, d'avoir terminé ainsi la mission où il avait
montré tant de nobles sentimens, une magnanimité si
grande ? Comment ! lui et son collègue ont cru à la trahison de MontbruD, et ils ne l'ont pas fait arrêter ! Ils ont
eu assez de force, assez de puissance morale, pour le remplacer par Martial Besse, et ils n'ont pas livré ce traître à
un conseil de guerre ! Ils étaient convaincus de sa haine
pour les Africains dont ils étaient entourés au Port-auPrince et qu'ils voulaient favoriser, ils avaient reconnu
que Montbrun n'avait plus leur confiance, et ils le laissèrent encore revêtu de son commandement! Ils n'ont
pas usé de leur autorité dictatoriale pour le placer sous le
joug des lois ! Et c'est à Rigaud que Polvérel réserve plus
spécialement une telle mission ! Il enflamme son ambition pour l'y exciter, il flatte son orgueil en lui disant
qu'il est le seul homme dans la colonie, capable de déjouer les complots de Montbrun, d'y assurer le triomphe
de la liberté et d'y faire respecter l'autorité du î)euple
français. Nous connaissons tous les talens de Rigaud, tous ses
bons sentimens en faveur de la liberté des noirs, tout son
dévouement à la France ; mais nous disons qu'à ce moment-là,Polvérel, le sage Polvérel semblait nepas craindre
que son exemple serait suivi un jour par un autre agent [179ij (-iiAiMTiU': XV. 471 do la France ([iii exciterait à son toui', d'apiès ce précédent, ce même Rigaud contre Toussaint Louverturc dont
il lui foisait l'éloge. Là nous parait élK^ le plus grand
danger pour cette race noire que Polvérel, comme Sonihonax, veut voir affranchie à jamais du joug de l'esclavage. Car ce système de divisions semées entre ces enfans
d'un même pays, de la même race, serviteurs dévoués de
cette mère-patrie qui les a réhabilités dans leurs droits
naturels, ce système une fois admis, est devenu la base
de sa politique et de celle de ses agens à Saint-Domingue.
Nous l'aurions conçu de la part de Sonthonax, agissant
presque toujours par expédiens, subissant l'influence déplorable de ses passions, de son ressentiment, de ses rancunes ; de Sonthonax qui, en 1796, est revenu dans la
colonie le mettre en pratique ; mais nous n'avons pu le
comprendre de la part de Polvérel. Ce dernier a commis,
à notre avis, une de ces fautes qui ne se réparent jamais.
Il a tracé une funeste voie à Hédouville qui ne l'a que trop
suivie, et des flots de sang ont inondé Saint-Domingue.
l'influence déplorable de ses passions, de son ressentiment, de ses rancunes ; de Sonthonax qui, en 1796, est revenu dans la
colonie le mettre en pratique ; mais nous n'avons pu le
comprendre de la part de Polvérel. Ce dernier a commis,
à notre avis, une de ces fautes qui ne se réparent jamais.
Il a tracé une funeste voie à Hédouville qui ne l'a que trop
suivie, et des flots de sang ont inondé Saint-Domingue. Au reste devons-nous nous en plaindre? Lorsque les
gouveruemens oublient leurs devoirs envers les peuples,
et qu'ils pratiquent l'affreux système de Machiavel, ils
peuvent réussir pendant un certain temps. Mais toujours
il arrive un moment oii les peuples s'éclairent et brisent
leur joug abhorré. Haïti n'a-t-elle pas remplacé Saint-Domingue? Quels que soient les reproches que nous nous croyons
en droit d'adresser à la mémoire de Polvérel et de Sonthonax, nous devons les féliciter d'être sortis victorieux
de l'accusation injustement portée contre eux par les colons. N'oublions pas que ces derniers ne les ont tantdétes472 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. tés, que parce qu'ils ont agi avec fermeté dans l'accomplissement de leur mission si délicate, semée de tant de
difficultés. Déjà, depuis les premiers jours de mars 1794, Page,
Brulley et la plupart des autres accusateurs avaient été
incarcérés, en vertu d'un décret de la convention nationale, du Î9 ventôse an îï (9 mars). Cette décision,
due en grande partie aux démarches de Dufay, était un
heureux présage de la justice qui serait rendue aux commissaires civils. !.e nom de la corvette française qui les
reçut prisonniers devenait en quelque sorte un augure
non moins favorable : c'était rEspérance ! Si, dans la prospérité même, l'homme sent souvent le
besoin d'espérer en Dieu, combien, dans l'adversité, cette
croyance intime en sa bonté et en sa justice, ne lui est-elle
pas encore plus nécessaire ? En faisant de l'Espérance une
de ses principales vertus, la Religion a donc profondément scruté le cœur de l'homme ; elle a senti le besoin
qu'a la créature de se rapprocher, par la pensée, de son
Créateur ; et elle lui a indiqué, dans ce sentiment exquis,
un port, un refuge contre le malheur, contre la perversité
des méchans. Mais il faut aussi que l'homme ait la Foi,
compagne inséparable de V Espérance. L'une et l'autre lui
donnent la Cliarité qui le rapproche de ses semblables. Polvérel et Sonthonax arrivèrent à Rochefort, le 9 thermidor, jour marqué par le ciel pour la fin du régime tyrannique de la Terreur, par la mort de son apôtre : en ce
moment, Robespierre expiait sur le même échafaud révolutionnaire, où périrent Brissot et les Girondins, tous
les crimes qu'il y avait fait commettre. Polvérel et Sonthonax furent sans doute sauvés par cette révolution. Nous renvoyons à parler de toutes les manœuvres que [1794] ciiAPiTUE XV. 475 mirent eu usage les colons, pourobLenirle décret d'accusation contre eux et leur traduction en France, quand
nous rendrons compte des Débats qui eurent lieu entre
les accusés et les accusateurs. Le capitaine Chambon était aussi chargé de porter à
Saint-Domingue le décret rendu parla convention nationale, le 16 pluviôse an ÏI (4 février 1794), qui prononçait la liberté générale des esclaves dans toutes les possessions françaises.
XV. 475 mirent eu usage les colons, pourobLenirle décret d'accusation contre eux et leur traduction en France, quand
nous rendrons compte des Débats qui eurent lieu entre
les accusés et les accusateurs. Le capitaine Chambon était aussi chargé de porter à
Saint-Domingue le décret rendu parla convention nationale, le 16 pluviôse an ÏI (4 février 1794), qui prononçait la liberté générale des esclaves dans toutes les possessions françaises. On a déjà vu qu'à la fin de septembre 1793,Sonthonax
avait fait nommer six députés pour la province du Nord.
Ces députés étaient partis du Cap, le 4 octobre suivant,
pour les Etats-Unis. A leur arrivée à Philadelphie, ils
furent assaillis par les colons réfugiés et les émigrés français : ces hommes furieux saisirent leurs effets, leur argent, leurs papiers, et les menacèrent de les tuer. J.-B.
Belley surtout courut le plus grand danger en cette circonstance. Les colons voulurent le contraindre à arracher
la cocarde tricolore qu'il portait à son chapeau; ils lui
prirent son épée, sa montre, tous ses effets, jusqu'à
ceux de son enfant qu'il amenait en France. Mais ce
brave noiropposa à leur fureur un courage et une énergie
qui triomphèrent de ces misérables. Parti des Etats-Unis
par les soins du ministre Genêt, les députés arrivèrent en
France presqu'en même temps que Vergniaud, Louis
Boisrond, François Raymond et Castaing, envoyés par les
commissaires, après eux, pour informer la convention
nationale de la situation de Saint-Domingue. Quant aux
députés, ils avaient mission de Sonthonax, de demander
la confirmation de la liberté générale des noirs. Ces députés, en débarquant à Lorient, virent saisir les 474 ÉTUDES SUR l'ihstoiue d'haïti. papiers qui leur restaient, sur lesquels on apposa les scellés, par les démarches de Victor Hugues, colon, ancien
habitant de Saint-Domingue. A leur arrivée à Paris, ils
furent arrêtés et emprisonnés, à l'instigation de Page et
Brulley et par ordre du comité de sûreté générale. Ils ne
se laissèrent point abattre par cet acte : ils firent une
adresse énergique à la convention, le iât pluviôse. Le 15,
ils furent élargis et se présentèrent à la convenlionqui les
admit à siéger dans son sein, sur un rapport favorable à
leur élection : c'étaient, en ce moment, Dufay, Mills et
J.-B. Belley, arrivés les premiers. Le 16 pluviôse, Dufay lut un compte-rendu sur la situation de Saint-Domingue. Il y dévoila les causes de la
révolution dans cette colonie, en démasquant les colons,
auteurs de tous ses maux ; il parla de la conduite des hommes de couleur dans la revendication de leurs droits, de
celle des esclaves dans leur insurrection, de l'affaire de
Galbaud, de la ruine du Cap occasionnée par la révolte
de ce contre-révolutionnaire, colon lui-même, et de toutes les circonstances qui suivirent cette révolte ; de la nécessité où se trouvèrent Polvérel et Sonthonax, de prononcer les premiers affranchissemens, et enfin des dangers qu'eût présentés la situation de la colonie, si Sonthonax n'eût pas prononcé la liberté générale des esclaves
le 29 août. Cette lecture fit une profonde impression sur
la convention nationale.
du Cap occasionnée par la révolte
de ce contre-révolutionnaire, colon lui-même, et de toutes les circonstances qui suivirent cette révolte ; de la nécessité où se trouvèrent Polvérel et Sonthonax, de prononcer les premiers affranchissemens, et enfin des dangers qu'eût présentés la situation de la colonie, si Sonthonax n'eût pas prononcé la liberté générale des esclaves
le 29 août. Cette lecture fit une profonde impression sur
la convention nationale. « Vous serez convaincus, j'espère, dit Dufay, quec'es^
» ta force des événemens qui a amené ensuite, qui a en-
» traîné la grande mesure delà liberté dans la partie du
» Nord, comme leseulport de salutpoiir conserver la popti-
» lation blanche, et même les citoyens du 4 avril. La plu-
» part des esclaves de la pai'tie du Nord étaient soulevés de- [1794] ciiAriTui: xv. 475 » puis deux ans, et api'cs avoir été d'abord les inslrumens
» des contre-révoUuionnaires, ils combaltaicnt pour leur
» liberté, et on ne pouvait plus espérer de les faire jamais
» rentrer dans le devoir... » LesfaïUes des mallieureux ?zoi?*5,jelerépète, ne sont,
y n ont jamais été que les crimes de ceux qui les égarent
» après les avoir opprimés. Les noirs ne sont pas cruels,
» comme des colons blancs aiment à le dire ; et l'exis-
» tence de leurs ennemis prouve assez que les noirs sont
)) patiens, exorables et généreux. Les noirs ont même le
» germe des vertus : ces vertus leur appartiennent ; leurs
» défauts seuls viennent de nous. Ils sont naturellement
» doux, charitables, hospitaliers, très-sensibles à la piété
» filiale ; ils aiment la justice et ont le plus grand respect
» pour la vieillesse. Ces vertus, Peuple français, les ren-
» dent encore plus dignes de toi ^.. » Autrefois, ils n'étaient pas obligés de défendre leurs
)j chaînes , mais aujourd'hui, en reconnaissance du nom
» de Français quWs vous devront, ils consacreront tous
» leur vie à votre service, et ils sont à Saint-Domingue
» au nombre de 400 mille à votre disposition, dont il ne
" tient qu'à vous de faire autant de soldats. Déjà, en at-
» tendant vos ordres, à la première nouvelle de l'inva-
» sion des Anglais, ils ont commencé, dans le Nord,
»' par jurer dépérir tous jusqu'au dernier, et de s'ense-
» velir sous les décombres de Saint-Domingue, plutôt que
» de recevoir une domination étrangère. Dans une explo-
» sion de zèle et de dévouement généreux, ils disaient :
») Sinous sommes forcésdenous replier faute demunitions,
» nous ne laisserons que des ruines et des cendres ; nous
l'inva-
» sion des Anglais, ils ont commencé, dans le Nord,
»' par jurer dépérir tous jusqu'au dernier, et de s'ense-
» velir sous les décombres de Saint-Domingue, plutôt que
» de recevoir une domination étrangère. Dans une explo-
» sion de zèle et de dévouement généreux, ils disaient :
») Sinous sommes forcésdenous replier faute demunitions,
» nous ne laisserons que des ruines et des cendres ; nous 1 Dufay justifia les assertions d'Hilliard d'Auberteuil. (Voyez l'introduction). 476 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. » nous relirerons dans les montagnes, nous y vivrons
» de racines et d'eau, jusqu'à ce que la France nous en -
» voie des secours, et nous vaincrons ensuite les ennemis
» avec des roches et des flèches. Nous apportons ce ser-
» ment au peuple français... » Des considérations morales et politiques aussi puissantes, exposées avec l'accent de la conviction par un
blanc habitant Saint-Domingue depuis longtemps, qui
avait été témoin oculaire de tous les faits qu'il relatait,
durent être appréciées par la convention nationale. Cette
assemblée voyait cette belle possession livrée en partie
aux Anglais et aux Espagnols, par les colons, propriétaires
d'esclaves ; elle savait qu'il y avait à peine quelques centaines de soldats français fidèles à leur drapeau ; elle savait
que dans la situation de la France et à cause de sa guerre
avec les Anglais, il serait impossible d'y envoyer de nouvelles troupes pour la défendre : elle fut entraînée à
légaliser la mesure de la liberté générale prononcée par
les commissaires civils ; elle rendit son décret du 16 pluviôse. Aussi bien, les principes contenus dans la déclaration des droits de la constitution révolutionnaire, lui en
imposaient l'obligation, sous peine de for faire à ses devoirs
envers l'humanité. Divers orateurs s'en prévalurent pour
opiner en faveur de la mesure: parmi eux, Levasseur(de
laSarthe), Lacroix (d'Eure-et-Loir) et surtout Danton,
se distinguèrent par leurs motions ; ils honorèrent leur
pays et l'humanité tout entière, eu mettant leur éloquence
au service d'une cause aussi juste. La convention rendit le décret en^ces termes, d'après
la rédaction proposée par Lacroix : f< La convention nationale déclare aboli Tesclavage des [1794] ciiAiMTi'.L XV. 477 » nègres dans lontes les colonies : on eonsé(|iionce, elle
)» décrète que tous les hommes, sans distinction de cou-
» leur, domiciliés dans les colonies, sont citoyens fran-
» çais, et jouiront de tous les droits assurés par la conï> stitution. « Renvoie au comité de salut public, pour lui faire in-
» cessamment un rapport sur les mesures à prendre pour
» l'exécution du présent décret. » Une remarque h faire au sujet de ce décret, qui vidait
définitivement la grande querelle entre les droits de
l'homme et les oppresseurs de l'humanité, selon l'expression de Polvérel, c'est que Robespierre /wf absolument
opposé à cet acte ^ Cependant, cet homme inconcevable
avait fait partie de la société des 4 m es t/es noirs. Mais alors,
il s'agissait, pour ainsi dire, de continuer l'œuvre de
Rrissot, fondateur de cette société : Robespierre pensait
sans doute que, proclamer la liberté générale des noirs,
c était réprouver la mort de cet infortuné que son envie et
sa jalousie avaient conduit à l'échafaud, avec tous ses compagnons qui partageaient ses sentimens à leur égard.
avait fait partie de la société des 4 m es t/es noirs. Mais alors,
il s'agissait, pour ainsi dire, de continuer l'œuvre de
Rrissot, fondateur de cette société : Robespierre pensait
sans doute que, proclamer la liberté générale des noirs,
c était réprouver la mort de cet infortuné que son envie et
sa jalousie avaient conduit à l'échafaud, avec tous ses compagnons qui partageaient ses sentimens à leur égard. Ceci peut servir à expliquer l'ajournement mis par le
comité de salut public à expédier le décret du 16 pluviôse à Saint-Domingue ; mais, en l'expédiant avec celui
rendu contre Polvérel et Sonthonax, il aura espéré trouver une compensation dans leur mort, comme complices
de Rrissot. Qui sait même si Robespierre n'espérait pas
alors qu'il parviendrait à faire revenir la convention sur le
décret du 16 pluviôse ? Si l'exécution du décret d'accusation contre les commissaires civils fut ajournée aussi long- ' Rapport de Gairan, t. 4» p. 581, ;. , 478 ÉTUDES SUR L IITSTOIRE D HAÏTI. temps, cela ne paraît avoir eu pour cause que la division
survenue entre les membres des comités du gouvernement ; car, dès le mois de septembre 1795, Dalbarade,
ministre de la marine, avait expédié deux colons, Simondès et Victor Hugues, sur une frégate partie de Rochefort à cet effet : elle rentra dans le port deux jours
après; l'expédition fut alors ajournée *. Mais après le
décret du 16 pluviôse, qui contribua à la mort de Danton,
Robespierre et sa faction, débarrassés de cet adversaire
redoutable, et dominant plus que jamais les comités du
gouvernement et la convention, pouvaient croire qu'il
leur serait facile d'abolir ce décret que Danton avait déterminé cette assemblée à rendre. Nous fondons cette opinion sur le passage suivant du
rapport de Garran : « Tout annonce au surplus, dit-il,
» que les craintes qu'ils (les colons Page et Rrulley)
» avaient inspirées à Barrère n'étaient pas sans fonde-
» ment : il paraît effectivement que l'admission des dépii-
» tés de Saint-Domingue à la convention nationale (Dufay
» et ses collègues), e//ec/(?cre^ sur la libertédes noirs, Jurent
» un des motifs qui conduisirent Danton à l'échafaud :
» c'est du moins, ce r{ue l'on peut induire de plusieurs mé-
» moires de Page et Brulley. Si l'on en croit leurs re-
» gistres, Amar, en leur témoignant le plus grand mécon-
» lentement du décret du ï% pluviôse, déclara : que ce
» décret tenait à une grande intrigue, à un complot formé
» depuis quelque temps quil était inoui que la con-
» vention eût fait ce que Brissot et sa faction n avaient ja-
» mais osé faire ; que c'était revenir*sursespas; contredire
» toutcequis étaitfait,s élevercontreledécretd' accusation ' Débats, t. 1^% p. 20, et Rapport, t. 4, p. 540. [1794] CIIAIMTIIK XV. /ifi) » rendu contre les Girondins, etmcme les justifier ; cpul
» était étonnant que ce fût un Danton qui se fut prêté à
» pareille chose : qu'au surplus tout n'était pas encore
» perdti ; que le comité de salut public, qui désapprouvait
» formellement lesmesurescoiitre-révolutionnaires, pren-
» drait sûrement une détermination sage, qui préserve-
» rait toutes les colonies françaises, qui, sans cela, étaient
» infailliblement perf/zies \ »
ondins, etmcme les justifier ; cpul
» était étonnant que ce fût un Danton qui se fut prêté à
» pareille chose : qu'au surplus tout n'était pas encore
» perdti ; que le comité de salut public, qui désapprouvait
» formellement lesmesurescoiitre-révolutionnaires, pren-
» drait sûrement une détermination sage, qui préserve-
» rait toutes les colonies françaises, qui, sans cela, étaient
» infailliblement perf/zies \ » Amar, comme Fouquier-ïinville, était entièrement
dans les intérêts de la faction de Robespierre : il avait
rédigé l'acte d'accusation contre Brissot et les députés de
la Gironde. Heureusement pour Polvérel et Sonthonax , que la
révolution du 9 thermidor mit fin à la tyrannie de Robespierre. Quant à la liberté générale des noirs, le décret du
16 pluviôse fortifia la défense de Saint-Domingue contre
les ennemis de la France. Cet acte, aussi politique que
juste, réunit tous les hommes de la race noire pour cette
défense du sol qu'ils habitent. Ils vainquirent leurs
ennemis. Le capitaine Chambon, en faisant parvenir ce décréta
Laveaux, lui écrivit : « Le salut de la colonie repose sur
» vous, jusqu'à ce que Polvérel et Sonthonax soient rem-
» placés. Faites vos efforts pour soutenir la liberté et
» l'égalité, autant que vos moyens vous le permettront.
» La France n'abandonnera pas ceux qui combattent
» pour une si belle cause *. » Laveaux donna des ordres pour faire publier ce décret.
Son effet immédiat, dit-il, produisit rentière soumission ' Rapport, t. 4, p. 5rw. " Compte-rendu de Laveaux, p. 30. 480 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. du Gros-Mori«e. Il fut également publié dans l'Ouest
et dans le Sud. Le 15 juin, la corvette l'Espérance remit à la voile.
Polvérel et Sonthonax, prisonniers, emmenèrent avec
eux Martial Besse qui alla recevoir en France la récompense de ses services, par sa promotion au gradede général
de brigade * . Ce militaire leur fut d'un grand secours, dans
l'accusation qu'ils portèrent contre Montbrun au comité
de salut public :il l'envenima de tout le fiel de sa jalousie
et de sa partialité brutale. Les commissaires civils, en
terminant si malheureusement leur glorieuse mission
par la reddition aux Anglais de la capitale de Saint-Domingue, eurent besoin d'en faire tomber la responsabilité sur le chef militaire qui la commandait. Voilà, selon
nous, tout le secret de l'accusation portée contre Montbrun. C'est par erreur que Garran, Pamphile de Lacroix et
d'autres auteurs prétendent que Martial Besse resta à
Saint-Domingue et contribua ensuite, avec Rigaud, à la
reprise de Léogane dont nous parlerons dans la 5^ époque. Martial Besse était à Brest pendant lesDébats. Montbrun, dans ses écrits, affirme qu'il partit avec les commissaires civils : il ne dit rien d'A. Chanlatle, qui n'est
arrivé en France qu'en prairial de l'an III ^
an, Pamphile de Lacroix et
d'autres auteurs prétendent que Martial Besse resta à
Saint-Domingue et contribua ensuite, avec Rigaud, à la
reprise de Léogane dont nous parlerons dans la 5^ époque. Martial Besse était à Brest pendant lesDébats. Montbrun, dans ses écrits, affirme qu'il partit avec les commissaires civils : il ne dit rien d'A. Chanlatle, qui n'est
arrivé en France qu'en prairial de l'an III ^ < Il reçut ce grade après avoir combattu pour la convention nationale, au 13
vendémiaire. > Débats t. C. p. 338. [i7f)l| ciîArnnE w. 4, si RÉSUMÉ DE U DEUXIEME EPOQUE. Le départ de Polvérel et Sonthonax pour la France
nous fait arriver à la fin de la deuxième époque de cette
période de notre histoire nationale. Présentons donc à
nos lecteurs le résumé de cette époque, comme nous
l'avons fait pour la première, comme nous continuerons
à le faire successivement. Durant ce court espace de temps, des événemens
graves etimportans se sont accomplis à Saint-Domingue,
par l'influence et l'énergie de deux hommes dévoués à
la grande cause de la liberté et de l'humanité. Des résultats immenses ont été obtenus. S'ils sont encore loin de
fixer l'avenir de ce pays, ils le font du moins entrevoir à
travers le voile mystérieux qui le couvre. ïnstrumens
intelligens de la Providence, qui seule sait ce que cette
colonie doit devenir, Polvérel et Sonthonax marchenf
d'un pas ferme et assuré dans l'accomplissement de leur
mission orageuse. Cependant, dénoncés d'avance parles coryphées du
parti colonial en France, comme les agens des Amis des
■noirs qui siègent à l'assemblée nationale législative ; accueillis avec les préventions les plus défavorables par les
dominateurs de Saint-Domingue, ils se voient en quelque sorte contraints, dès leur arrivée, d'user de toute la
dextérité de leur esprit, pour inaugurer le pouvoir dont
ils sont revêtus, pour en exercer les attributions légales.
Ils sont forcés à une profession de foi qui est peut-être
habile dans la circonstance, mais qui offre certainement T. 11. 31 482 ÉTUDES SUR l'iiisïoike dhaïti. des dangers, par l'interprétation qu'elle donnera occasion aux partis d'en tirer contre eux. Deux grands partis divisent les oppresseurs communs
de la race noire : 1" Les agens de la royauté qui ont le gouvernement de
droit , mais qui, dans le fait, luttent en vain depuis trois
ans contre leurs adversaires. Contre-révolutionnaires par
leur position, par leurs sentimens, par leurs idées, en ce
moment ces agens fondaient toutes leurs espérances sur
les projets de contre-révolution qui s'élaboraient dans la
métropole, sur le concours même des forces venues dans
la colonie avec les commissaires civils.
la race noire : 1" Les agens de la royauté qui ont le gouvernement de
droit , mais qui, dans le fait, luttent en vain depuis trois
ans contre leurs adversaires. Contre-révolutionnaires par
leur position, par leurs sentimens, par leurs idées, en ce
moment ces agens fondaient toutes leurs espérances sur
les projets de contre-révolution qui s'élaboraient dans la
métropole, sur le concours même des forces venues dans
la colonie avec les commissaires civils. 2*^ Le parti colonial qui a profité de la révolution de la
métropole pour secouer le joug du despotisme du gouvernement local, et qui, dans l'enivrement de ses succès
continus jusqu'alors, aspirait à détacher Saint-Domingue de la France pour y dominer plus sûrement, soit
par ses propres forces, soit en appelant à son aide le
concours de l'étranger. En vain les deux classes des opprimés se sont-elles
armées pour revendiquer, — l'une, ses droits politiques
légalement reconnus depuis un siècle, légalement confirmés depuis peu de temps ; — l'autre, un simple adoucissement à son sort pitoyable, pour la préparer à la
jouissance des mêmes droits, aussi légitimes, aussi sacrés pour elle. Le parti colonial surtout, toujours inexorable, toujours injuste, se refuse à tout ; et si les contrerévolutionnaires semblent leur être plus favorables, ce
n'est qu'avec l'arrière-pensée de s'en servir comme instrumens à la réalisation de leurs vues ; dans ces vues, les
opprimés devront toujours conserver leur ancien état
d'abjection. [1794] CHAPITUE XV. 483 Que doivent faire les commissaires nationaux civils
dans une telle conjoncture ? Ils sont forcés de profiter de
la division de ces deux grands partis, redoutables à leur
mission, pour les abattre l'un par l'autre. Leur premier acte, au lendemain de leur installation,
est d'éloigner de la colonie l'ancien gouverneur, dénoncé
par ses adversaires, d'ailleurs remplacé par un nouveau
gouverneur venu avec eux. Aussitôt le parti colonial s'agite par des mouvemens
populaires, qu'il suscite évidemment contre les commissaires civils. Mais ceux-ci, armés de la loi et de leurs instructions, brisent immédiatement le pouvoir de toutes
les assemblées populaires constamment factieuses : ils les
remplacent par une commission temporaire unique qu'ils
organisent, de manière à en faire un instrument utile
dans leurs mains, pour l'administration du pays. Les contre-révolutionnaires veulent alors profiter de
cette mesure, pour reprendre la suite de leurs desseins ;
ils font succéder aux agitations populaires de leurs adversaires abattus, les agitations de la force armée; mais,
en vertu de leurs pouvoirs extraordinaires, les commissaires civils brisent également leur autorité dans la personne même du nouveau gouverneur, corrompu dès son
arrivée. Ils l'éloignent de la colonie; ils le déportent avec
' ses principaux agens. Un nouveau gouverneur de leur création lui succède
et prête son concours à la commission civile ; mais elle
exerce dès lors la dictature qu'elle trouve dans la loi de
son institution. Il n'y a donc plus à ce moment, dans la
colonie, d'autre autorité réelle que celle qu'exercent les
commissaires civils, au nom de la nation souveraine ;
car, dans l'intervalle, la Royauté, déchue dans la métro484 ÉTUDES SL'U l'histoire D HAÏTI. pôle, a été remplacée par la République. Celle-ci, en
s'intronisant par la convention nationale, a confirmé
tous leurs pouvoirs qu'elle a fortifiés par de nouvelles dispositions. C'est aux Amis des noirs qu'ils le doivent.
autorité réelle que celle qu'exercent les
commissaires civils, au nom de la nation souveraine ;
car, dans l'intervalle, la Royauté, déchue dans la métro484 ÉTUDES SL'U l'histoire D HAÏTI. pôle, a été remplacée par la République. Celle-ci, en
s'intronisant par la convention nationale, a confirmé
tous leurs pouvoirs qu'elle a fortifiés par de nouvelles dispositions. C'est aux Amis des noirs qu'ils le doivent. Le résultat immédiat de ces opérations vigoureuses,
est l'anéantissement complet de la puissance injustement
acquise par les colons de Saint-Domingue. Désormais,
ils ne pourront plus la réédifier : leur rôle sera toujours
un rôle subalterne, sous tous les gouvernemens qui vont
se succéder dans cette colonie. Toutefois, dans cette
position secondaire, ils ne cesseront pas de faire tout le
mal que le génie de l'enfer leur suggérera : oh ! ils en
feront beaucoup ! . . . Les commissaires civils eux-mêmes
devront sans cesse lutter contre eux. Ces commissaires ont pu, par le résultat obtenu, assurer la pleine exécution de la loi du 4 avril, objet principal de leur mission ; et cette loi met dans leurs mains
une force positive qui leur servira à briser successivement
presque toutes les résistances du parti colonial. En effet, des factions se renouvellent bientôt dans les
principales villes ; mais l'énergie de l'un et de l'autre
commissaire les dissout par la déportation des factieux les
plus remarquables, par la reddition de la capitale de la
colonie qu'ils sont forcés de foudroyer. Ils organisent
alors des corps de troupes dont les soldats sont pris dans
les deux classes opprimées : ce fut là l'origine de la force
armée créée à Saint-Domingue. A ce moment, un nouveau gouverneur général y arrive,
envoyé par le gouvernement révolutioqnaire de la France
qui s'est mépris sur son caractère et ses relations, qui
ignore ses desseins. Heureusement, loin de révoquer les
pouvoirs extraordinaires des commissaires civils, la con- [l7D?i] <,iiAl'lTliii XV. 'i^'J vention nationale et le gouvernement lui-môrne leur
en donnent de plus grands encore, légalement et par la
correspondance ministérielle. Le nouveau gouverneur débarque dans la seconde ville
de la colonie, mais la plus importante par ses richesses, la
plus redoutable par son esprit factieux. Aussitôt Je parti
colonial s'agite partout ; il forme une ligue plus formidable contre les commissaires civils. Pour le réduire au
néant, ils sont contraints à une lutte à main armée : l'organisation militaire qu'ils ont faite leur en donne les
moyens. Ils débutent parla destitution et l'embarquement
du gouverneur, devenu le chef de la ligue. Quoique soutenus avec dévouement par les citoyens du 4 avril surtout, ils se voient forcés d'appeler au secours de la cause
nationale, grandement compromise, les hommes de la
race noire qu'ils n'ont cessé de combattre depuis leur arrivée, comme insurgés contre le régime colonial. Ce secours ne leur manque pas, parce que les citoyens du
4 avril exercent sur l'esprit de ces masses, une influence
assez marquée pour les entraîner dans leur cause également menacée, qu'elles adoptent aussi par le sentiment
de fraternité qui les lie les uns aux autres. Tous comprennent en ce moment, comme ils comprendront plus
tard, du moins généralement, que leur cause est la
même, qu'ils doivent s'unir pour leur défense commune.
comme insurgés contre le régime colonial. Ce secours ne leur manque pas, parce que les citoyens du
4 avril exercent sur l'esprit de ces masses, une influence
assez marquée pour les entraîner dans leur cause également menacée, qu'elles adoptent aussi par le sentiment
de fraternité qui les lie les uns aux autres. Tous comprennent en ce moment, comme ils comprendront plus
tard, du moins généralement, que leur cause est la
même, qu'ils doivent s'unir pour leur défense commune. Cette adjonction de forces donne la victoire aux com
missaires civils ; mais cette malheureuse ville, foyer actif
du parti colonial, est embrasée, pillée, dévastée. Les commissaires récompensent à l'instant même les guerriers
qui sont venus à leur appel, en les proclamant libres et
-égaux aux autres combattans. Cet acte de justice et de 486 ÉTUDES suu l'histoire d'iiaïti. reconnaissance, on peut le dire, devient aussi un acte
politique, car, à ce moment, une puissance ennemie de la
France, dans sa colonie voisine, faisait les offres séduisantes de la liberté à tous ces révoltés. Les commissaires civils sont sortis triomphans de cette
lutte à mort où l'existence de leur vie et de leur pouvoir
était en péril, où la contre-révolution allait s'opérer par
l'indépendance de la colonie. La justice, l'éternelle justice que Dieu a gravée dans leurs coeurs, que leur esprit
développé a depuis longtemps appréciée, que leurs sentimens généreux ont provoquée déjà des organes suprêmes
de la nation : cette justice ne les portera-t-elle pas à étendre sur d'autres auxiliaires courageux, le bienfait de la
liberté qui doit être le partage de tous les hommes ? Oui,
sans doute, les commissaires civils ne reculeront pas devant l'accomplissement de ce qui est pour eux un devoir,
aux yeux de Dieu, père commun de toute l'espèce humaine. Ils ne sont pas textuellement autorisés à cet acte;
mais, pour se justifier, ils peuvent argumenter des principes du droit, posés par la métropole, et de la correspondance ministérielle. N'importent les conséquences, ils ont
le courage de leurs convictions, et la situation est grave et
difficile. Ils sont avisés des projets de trahison conçus par
le parti colonial, pour livrer la colonie aune grande puissance maritime; ils savent qu'ils n'ont guères l'espoir
d'être secourus par la métropole. D'un autre côté, ils ont
vu des officiers français , méconnaissant leurs devoirs ,
trahissant la cause de leur patrie , livrer de nombreux
postes aux masses en révolte, auxiliait*es de la puissance
voisine. Les commissaires civils se décident donc , dans
cette actualité pressante, à étendre le bienfait de la liberté
en faveur de tous les révoltés qui viendront se ranger [1794] CllAl'lTKI:: XV. 187 sous la bannioi'cnalionalc; c'est dans le propre camp dos
ennemis qu'ils font luire, mais en vain, cette lumière
attrayante. Si, alors , les chefs qui dirigent ces masses depuis leur révolte , eussent accepté pour elles la décision
des agens de la France, le parti colonial n'eût pu réussir
dans son projet de trahison ; mais , dans leur coupable
égoïsme , ces chefs ne rêvent qu'à exploiter à leur profit
personnel l'ignorance et l'obéissance passive de leurs
frères. Soumis eux-mêmes à l'influence de la puissance
royale et sacerdotale réunies, ils se rattachent, ils se cramponnent sottement à quelques hochets dont on les a gratifiés. La défection de quelques officiers français , il est
vrai , a particulièrement contribué à leur regrettable
refus.
mais , dans leur coupable
égoïsme , ces chefs ne rêvent qu'à exploiter à leur profit
personnel l'ignorance et l'obéissance passive de leurs
frères. Soumis eux-mêmes à l'influence de la puissance
royale et sacerdotale réunies, ils se rattachent, ils se cramponnent sottement à quelques hochets dont on les a gratifiés. La défection de quelques officiers français , il est
vrai , a particulièrement contribué à leur regrettable
refus. Quoi qu'il en soit , en jetant ainsi le gant au parti colonial tout entier, les commissaires civils se persuadent
que , si les despotes cruels des noirs le relèvent, ce sera
pour être vaincus plus sûrement par l'influence de la
liberté surles esprits. En effet, ce parti relève le gant. Par
de nouvelles combinaisons, il précipite, malgré eux, les
délégués de la France vers la liberté générale de tous les
esclaves. Cetactejusteet politique n'empêche pas la mise
à exécution du projet conçu de livrer la colonie à la puissance maritime qui la convoite : deux villes tombent en
ses mains. La solennité qui accompagne la proclamation de la
Hberté générale irrite les hommes de toutes couleurs qui
veulent dominer sur leurs semblables. Une coalition de
ces êtres dont l'esprit n'est pas assez élevé pour concevoir
l'avenir de Saint-Domingue, dont les cœurs corrompus
par l'esclavage ne sont pas assez généreux pour vouloirle
bonheur de leurs victimes, réussit à livrer d'autres villes, 488 ÉTUDES SUR l'hisïoike d'haïti. d'autres communes aux deux puissances qui étreignent
la colonie. La situation devient alors plus périlleuse que
jamais. Saint-Domingue semble sur le point de succomber sous la pression de tous les ennemis intérieurs et extérieurs. Le génie de la Liberté peut-il ne pas triompher de tous
ces obstacles? La justice de la France, ses principes, ses
idées, ne lui viendront-ils pas en aide ? Tel est l'espoir
des commissaires civils. Mais, pendant toutes ces circonstances déplorables, au milieu de toutes les intrigues des
étrangers et du parti colonial pour étendre les défections,
qu'apprend-on ? La nouvelle est parvenue du succès des
coryphées de ce parti dans la métropole. Une faction sanguinaire, qui opprime la convention nationale, a livré à
l'échafaud les défenseurs de la race noire; elle s'est faite
auxiliaire de la haine coloniale ; elle a décrété d'accusation
les commissaires civils, comme complices de ceux qui ont
tant contribué à leur mission. Cette nouvelle a été d'un
effet entraînant sur les esprits, puisque la métropole ellemême, dans son aveuglement, semble les convier à la désertion. Cependant, elle a été éclairée sur la situation de
sa colonie par les députés de toutes couleurs, que celle-ci
a envoyés siéger dans le sein de la convention nationale.
Ces députés ont obtenu la confirmation de la proclamation de la liberté générale; mais on l'ignore à SaintDomingue, une coupable négligence en a ajourné la
connaissance, et déjà la profession de foi des commissaires civils a servi de prétexte à la trahison. Dans cette ignorance d'un fait aussi capital, l'un des
commissaires civils, au caractère ardent et passionné, occasionne, par ses imprudences, une lutte à main armée
dans le sein de la ville où il se raidit contre les intrigues et [1794] ciiAPiïUE XV. i8«J les tentatives de la puissance qui s'est emparée déjà de
plusieurs autres et qui convoite celle-ci. Cet événement
contribue à faciliter l'entreprise de l'étranger. En vain
son collègue se réunit à lui : la ville tombe au pouvoir de
l'ennemi.
ardent et passionné, occasionne, par ses imprudences, une lutte à main armée
dans le sein de la ville où il se raidit contre les intrigues et [1794] ciiAPiïUE XV. i8«J les tentatives de la puissance qui s'est emparée déjà de
plusieurs autres et qui convoite celle-ci. Cet événement
contribue à faciliter l'entreprise de l'étranger. En vain
son collègue se réunit à lui : la ville tombe au pouvoir de
l'ennemi. Elle tombe au moment oii un homme important parmi
les anciens révoltés noirs, un de leurs chefs, se soumet
enfin à la puissance nationale. Peu importent les causes secrètes de sa soumission, les motifs particuliers qui Vy ont
déterminé. Quoique sa soumission ait été précédée de
celles de diverses communes, son exemple, son pouvoir
d'opinion, sa force réelle, entraînent, rallient au pavillon
républicain la plupart des autres communes dont il avait
contribué à obtenir la défection. Toussaint Louverture,
enfin, est venu jeter son épée dans la balance des destinées
de Saint-Domingue. Dès ce moment, le suecès de la cause de la France n'est
plus douteux. Mais, en se retirant de la capitale de la colonie restée au
pouvoir de l'étranger, les commissaires civils reçoivent le
mandat d'arrêt qui leur est envoyé par la métropole. Ils
l'avaient prévu depuis longtemps, depuis le jour oii ils
avaient dû triompher de la ligue formidable formée contre eux et contrôles intérêts de leur patrie, où ils avaient
appelé à la jouissance de la liberté les noirs guerriers
accourus à leur secours. Ils obéissent à ce décret injuste avec toute la confiance
qu'inspire une conscience sans reproches, sans remords,
pour les grands actes de leur administration dictatoriale.
Ils partent pour la France ! Ont-ils été exempts d'erreurs, de fautes et de torts ? Il
eût été difficile, sans doute, à eux comme à tous autres 490 ÉTUDES SL'[\ l'histoire d'haÏtî. hommes qui se fussent trouvés dans leur haute position,
de ne pas en commettre. En partant, ils laissent la défense de la colonie confiée
à divers chefs militaires dont ils stimulent le zèle et le dévouement patriotique. Si, dans l'une de ces provinces, Laveaux, officier européen, est revêtu des pouvoirs de gouverneur général par
intérim, dans l'autre, Rigaud est aussi revêtu des mêmes
pouvoirs pour la province particulière qu'il administre,
et Montbrun l'est de même pour celle où il se trouve.
Mais ce dernier ne tardera pas à y être remplacé de fait
parBauvais. La veaux, général en chef de tous, va se
borner à la direction principale des affaires, et auprès de
lui sont Villatte et Toussaint Louverture, chargés des
opérations actives. C'est sur ces quatre enfans de Saint-Domingue, fils
adoptifs de la France, que reposent effectivement la défense de son territoire et le soin d'expulser les étrangers
qui l'ont envahi. Le décret confirmatif de la liberté générale, apporté par le bâtiment qui ramène Polvérel et Son-r
thonax en France, augmente leur aciion guerrière. Ils
vont s'occuper bientôt de l'organisation militaire qu'elle
nécessite. Déjà, autour de chacun d'eux se groupent des
personnages dans l'ordre militaire qui se font remarquer ; d'autres se distingueront dans cette guerre où ils
conquerront, par leur bravoure, des positions supérieures. Pour ne citer que les principaux parmi eux, nous
désignerons :
ramène Polvérel et Son-r
thonax en France, augmente leur aciion guerrière. Ils
vont s'occuper bientôt de l'organisation militaire qu'elle
nécessite. Déjà, autour de chacun d'eux se groupent des
personnages dans l'ordre militaire qui se font remarquer ; d'autres se distingueront dans cette guerre où ils
conquerront, par leur bravoure, des positions supérieures. Pour ne citer que les principaux parmi eux, nous
désignerons : Sous les ordres de Rigaud : — Doyofi, Renaud Desruisseaux et Dartiguenave. Sous ceux de Bauvais : -— Marc Borno, A. Pétion et
Jacques Boyé. [1794] CHAPITRE XV. 491 Sous ceux de Villatte : — Pierre Michel , Baptiste Léveillé et Pierrot. Sous ceux de Toussaint Louverture : — Moïse , J.-J.
Dessaliiies, Clervaux. La troisième époque va nous fournir des faits mémorables à relater : passons-y. CHAPITRE XVI. Circonstances diverses des premières armes de J.-M. Borgclla. Le plan que nous nous sommes tracé dans ces études
de notre histoire nationale, nous a forcé à éloigner le récit de la part active qu'a prise aux premières opérations
de la classe des hommes de couleur , celui dont nous
écrivons la vie. Parvenu à la fin de cette deuxième époque, nous le reprenons pour le conduire jusqu'en juin
1794 : ainsi nous ferons successivement , jusqu'à ce que
sa position le faisant entrer dans la vie politique , nous
aurons à raconter les événemens auxquels il se mêla. Précédemment, nous avons dit quel sentiment d'indignation éprouva Borgella, simple apprenti dans le métier
de charpentier , lorsqu'il vit passer à la Croix-des-Bouquets, en 1790, le détachement des troupes blanches qui
allaient du Port-au-Prince, contre les mulâtres du FondParisien qui avaient osé résister, les armes à la main, à
l'injustice d'un misérable économe île l'habitation Pinganeau. Nous l'avons vu ensuite se réunir aux premiers
campemens des hommes de couleur , aux PalmistesClairs, à Diègue etîiMétivier, prendre part au combat de [l7<Ji] CHAPITRE XV. 4î)5 l'habitalioii Periiier, et devenir, après ce combal, un des
artilleurs de la compagnie Gillard. Avant cette action, il
était de l'avant-garde de l'armée sortant de Métivier,
ainsi que Renaud Desruisseaux, Renaud Ferrier et Poisson Paris, dont les noms reparaîtront dans la suite, trèssouvent à côté du sien. La compagnie Gillard comptait dans ses rangs le sergent Liautaud, ami de Borgella, et celui-ci était de son
escouade *. Il était de garde peu de jours après l'affaire de
Pernier : les chefs de l'armée demandèrent des hommes
de bonne volonté pour former un détachement qu'ils
voulaient envoyer contre les blancs hostiles, réunis à la
Coupe-Mardi-Gras : l'organisation irrégulière de ces premiers temps explique un tel appel. Oubliant qu'il est
artilleur et qu'il ne doit pas abandonner son poste,
Borgella saute sur son cheval et suit le détachement,
malgré les observations du sergent Liautaud : il revint
quatre ou cinq jours après; on n'avait pas combattu. Il
avait enfreint la discipHne : Liautaud l'en punit par un
tour de prison qu'il subit sans murmurer, sachant qu'il
avait eu tort.
égulière de ces premiers temps explique un tel appel. Oubliant qu'il est
artilleur et qu'il ne doit pas abandonner son poste,
Borgella saute sur son cheval et suit le détachement,
malgré les observations du sergent Liautaud : il revint
quatre ou cinq jours après; on n'avait pas combattu. Il
avait enfreint la discipHne : Liautaud l'en punit par un
tour de prison qu'il subit sans murmurer, sachant qu'il
avait eu tort. Après les concordats, il se trouvait au Port-au-Prince,
dans l'affaire du 21 novembre 1791, comme artilleur :
il suivit l'armée partout oiielle se porta. En mars 1792, lorsque Praloto et Breton La Villandry
marchèrent du Port-au-Prince contre les confédérés de
la Croix-des-Bouquets, et que ceux-ci soulevèrent les ateliers du Cul-de-Sac sous la conduite de Hyacinthe, Borgella se joignit à ces derniers pour chasser les blancs de
ce bourg. ' Liautaud devint capitaine dans la garde de Pélion, et ensuite un des
membres de la commission de surveillance à Thôlel des monnaies. 494 lÎTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. En juillet de la même année, après la soumission du
Port-au-Prince, à Roume et Blanchelande,ils organisèrent
une gendarmerie sous les ordres de Marc Borno, dans
laquelle Borgella s'incorpora ; les exercices de sa jeunesse, sur l'habitation Latan, en avaient déjà fait un dragon. Il va désormais servir pendant longtemps dans cette
arme. Au mois de mars 1 793, il fut élevé au grade de
lieutenant, dans la compagnie dont Renaud Desruisseaux était le capitaine. Peu après, les noirs indépendans du Doko ayant fait
une irruption dans la plaine, il se trouva parmi les combattans qui les poursuivirent à Beaugé et au Fond-Parisien, où ils avaient commis des assassinats sur des
blancs. Il était aussi au poste de Santo, en avril suivant, lorsque Polvérel et Sonthonax vinrent canonner le Port-auPrince. Borgella y entra avec la colonne commandée par
le général Lasalle. A cette époque, Borel et H. de Jumécourt, coalisés avec
Bernard Borgella, maire de la ville, contre les hommes
de couleur et les commissaires civils, avaient soulevé les
noirs du Cul-de-Sac et des montagnes voisines. Un des
chefs de ces derniers, nommé Jean Pinot, était campé
aux Crochus. Les commissaires firent donner l'ordre à
Marc Borno d'aller les en déloger. Les insurgés s'étaient
retranchés dans cette montagne. Étant à l'avant garde,
Borgella se compromit par une trop grande ardeur, et
dut son salut à son capitaine Renaud Desruisseaux. Les
insurgés firent une vigoureuse défense ; mais Marc Borno
réussit à les chasser des Crochus.
mé Jean Pinot, était campé
aux Crochus. Les commissaires firent donner l'ordre à
Marc Borno d'aller les en déloger. Les insurgés s'étaient
retranchés dans cette montagne. Étant à l'avant garde,
Borgella se compromit par une trop grande ardeur, et
dut son salut à son capitaine Renaud Desruisseaux. Les
insurgés firent une vigoureuse défense ; mais Marc Borno
réussit à les chasser des Crochus. Bientôt après, ce commandant fut encore envoyé avec
sa gendarmerie contre d'autres noirs insurgés, réunis [17i)i] ciiAPiTiiK XV. 4.95 aux Espagnols sur l'habitation Bayard, dans la montagne
du Boucan-des-Orangers : Borgella fit cette campagne où
il se distingua. Lorsque Sontlionax revint au Port-au-Prince, en novembre 1795, et qu'il envoya MarcBorno attaquer Léogane, soumis aux Anglais, Borgella fut de cette expédition. Toujours à l'avant-garde avec les gendarmes de sa
compagnie, il fut fait prisonnier autour de cette ville
avec quelques-uns d'eux, par sa témérité. Des prisonniers ennemis étant aussi tombés au pouvoir de Marc
Borno, celui-ci proposa immédiatement leur échange qui
eut lieu. A cette occasion, Borgella fut fortement réprimandé par son commandant, pour sa valeur imprudente
en présence de l'ennemi : c'était presque un éloge pour
un jeune homme qui commençait sa carrière militaire. Ce chef, d'un âge plus avancé que la plupart des combattans de cette époque, était lui-même d'une bravoure
éprouvée ; il savait apprécier celle de ses subordonnés ;
il distingua Borgella à cause de cette qualité qu'il remarqua en lui. Lié d'amitié avec sa famille, ce fut un nouveau motif pour lui de se l'attacher, de l'avoir constamment dans sa société, de le former à ses principes sévères
de probité. Sous ce rapport, Marc Borno était un homme
delà trempe de Bau vais, distingué par sa conduite et par
' ses sentimens honorables. Soumis à son chef, respectueux
envers celui en qui il reconnaissait des vertus, Borgella
le prit pour son modèle. Quand il parvint lui-même à un
âge avancé, il aimait à dire aux jeunes gens employés auprès de lui, combien les principes de Marc Borno exercèrent une salutaire influence sur toute sa vie militaire et
politique ; son respect pour la mémoire de cet homme fut
un vrai culte : la reconnaissance le lui avait inspiré. 49G ÉTUDES siiii l'iiistoiue d'iîaÏti. Ils étaient tous deux à Bizoton, le 9 février 1794, jour
ile l'entrée d'Halaouet de ses bandes au Port-au-Priuce.
Marc Borno donna l'ordre à Borgellade le suivre en ville,
en lui disant simplement qu'il s'y passait des choses dont
il voulait avoir une connaissance entière. Quand ce commandant se fut entendu avec Pinchinat et Montbrun, il
laissa encore ignorer h Borgellale but de son voyage à la
Croix-des-Bouquets. En ce temps-là, un jeune homme
comme lui eût cru manquer de respect et de subordination à son chef, en cherchant à pénétrer ses desseins. Il
fallait courir à franc étrier à la Croix-des-Bouquets,
Borgella l'y suivit. Ce n'est que là qu'il connut le motif
et le but dece voyage, en entendant Marc Borno ordonner
le meurtre d'Halaou. Nous avons déjà jugé ce fait regrettable.
de son voyage à la
Croix-des-Bouquets. En ce temps-là, un jeune homme
comme lui eût cru manquer de respect et de subordination à son chef, en cherchant à pénétrer ses desseins. Il
fallait courir à franc étrier à la Croix-des-Bouquets,
Borgella l'y suivit. Ce n'est que là qu'il connut le motif
et le but dece voyage, en entendant Marc Borno ordonner
le meurtre d'Halaou. Nous avons déjà jugé ce fait regrettable. La juste fureur éprouvée par ces bandes fanatisées, ne
laissait d'autre alternative que d'être vaincu par elles ou
de les chasser de la Croix-des-Bouquets : ce dernier parti
l'emporta. Un de leurs chefs, d'une stature semblable à
celle d'Halaou, se retirait courageusement, armé d'un
fusil : lise nommait Jean Piment. Borgella le poursuivit,
ayant auprès de lui Cochin, sous -officier de sa compagnie, et le cavalier Laurent Joly. Mais Piment s'arrête tout à coup et décharge son arme à brûle-pourpoint sur Borgella, que la balle n'atteint pas : cependant, la poudre enflammée l'a tellement aveuglé, qu'il
allait tomber victime de Piment, qui se sert de son
fusil comme d'une massue. En ce moment, Cochin,
pour dégager son lieutenant, veut décharger son pistolet
sur Piment ; mais le pistolet a raté. Piment le renverse de son cheval, en lui assénant un coup de la
crosse ; et il revint sur Borgella, qu'il allait également as- [1794] ciiAPiTi\i: \vi. i97 sommer, quand Lauicnt Joly l'nbat liii-momp d'une
balle de son mousqueton. Bien longtemps après, en racontant ce fait, Borgella exprimait son regret de la mort de Piment, qui défendit sa vie si vaillamment. Le terrible métier des
armes a cela de particulier, qu'il laisse souvent des regrets, tandis que, dans le moment de l'action, le guerrier
ne connaît autre chose que la destruction de son ennemi. Dans les derniers jours du mois de mai suivant, Borgella avait obtenu de MarcBorno un permis pour aller à
la Croix-des-Bouquets. Il y avait déjà si longtemps que
les Anglais menaçaient le Port-au-Prince sans rien
entreprendre, qu'on ne s'y attendait pas à une attaque
immédiate.- Mais le 51, ayant appris que l'escadre avait
paru en force, Borgella voulut se rendre à son poste de
Bizoton. Bauvais, qui venait d'apprendre que le marquis
d'Espinville devait déboucher au Cul-de-Sac, le retint
auprès de lui et l'emmena jusqu'à l'habitation Lafrétillière où il se porta pour s'en assurer. Le 1 juin, dans
l'après-midi, entendant la canonnade, Bauvais l'expédia
pour aviser Montbrun de sa position critique, étant également menacé de la marche de la colonne sortie de l'Arcahaie, sous les ordres de Lapointe et de Hanus de
Jumécourt. Bendu devant le Port-au-Prince, pendant
l'orage, Borgella en trouva les portes fermées : il fut
contraint de retourner au poste de Pelet où il passa
la nuit. Là, il se convainquit que la défection s'opérait dans les rangs des hommes qui le gardaient. Jérôme
Coustard en était le chef. Au jour, il entra en ville et se
rendit auprès de Montbrun qu'il trouva blesse : celui-ci
lui témoigna le regret de ce qu'il fut absent de Bizoton
Prince, pendant
l'orage, Borgella en trouva les portes fermées : il fut
contraint de retourner au poste de Pelet où il passa
la nuit. Là, il se convainquit que la défection s'opérait dans les rangs des hommes qui le gardaient. Jérôme
Coustard en était le chef. Au jour, il entra en ville et se
rendit auprès de Montbrun qu'il trouva blesse : celui-ci
lui témoigna le regret de ce qu'il fut absent de Bizoton T. II. 32 498 ÉTUDES SUR L'illSTOIRli d'iIAÏTÏ. pendant l'attaque de nuit où il perdit ce poste. Borgella
fut ensuite auprès de Marc Borno, qui avait déjà reçu
l'ordre de se porter à Néret^ avec la gendarmerie, pour
garder les commissaires civils. L'évacuation sur Jacmel étant résolue, Marc Borno
fut envoyé en avant avec son corps : il arriva dans cette
ville avant les commissaires. Ses principaux officiers
étaient avec lui : c'étaient Borgella, Pierre F(»ntaine,
Lamarre et Martial Borno, frère du commandant. De ces trois derniers officiers, Pierre Fontaine et
Lamarre reparaîtront dans la suite avec des destinées
différentes : le premier fut fusillé au Gap en 1802,
le second fut emporté par un boulet de canon, au
siège du Môle, en 1810. Martial Borno devint magistrat dans l'ordre judiciaire. FIN DU TOME DEUXIÈME, TABLE DES MATIÈRES CONTEINUES DANS CE VOLUME. PERIODE FRANCAiSE DEUXIEME ÉPOQUE. LIVRE DEUXIEME. CHAPITRE PREMIER. Polvérel , Sonthonax et Ailhaud arrivent au Cap. — Discours de Ddugy
président de l'assemblée coloniale, à leur installation. — Leur profession
de foi et proclamation du 34 septembre 1792. — L'assembée coloniale intrigue contre Roume et dénonce Rlanchelande. — Son arrestation et son
renvoi en France. — Nouvelle, arrivée au Cap, delà révolution du 10 août, — Mouvemens populaires dans cette ville. — Proclamation du 12 octobre et
dissolution de l'assemblée coloniale, des trois assemblées provinciales et
autres corps populaires. — Création d'une commission intermédiaire. —
Embarquement et renvoi en France, de Cambefort, Touzard, d'Esparbès et
autres contre-révolutionnaires. — Rochambeau, gouverneur général provisoire. — Départ du général d'Hinisdal pour France. — Polvérei et Âjlhaud
vont dans l'Ouest. — Sontbonax reste au Cap. — Appréciation de cett/
résolution par Garran de Coulon 3 CHAPITRE H. <-lub du Cap, ses intrigue.*, son influence, ses actes. — ftlouvemens popu*
laires. — Actes de la commission intermédiaire. — Actes de Sonthonax. —
Rochambeau, E. Laveaux et Leborgne, favorables aux hommes de couleur, — Combat entre ces derniers et les blancs du Cap. — Les hommes de couleur 500 TABLE DES MATIÈRES. se retirent au Haut-du-Cap. — Proclamation du 4 décembre 1792, où SonIhonax renouvelle sa profession de foi concernant l'esclavage. — Rentrée
des hommes de couleur au Cap. -- Arrestation et déportation des chefs
des factieux blancs. — Départ de Rochambeau pour la Martinique. — E. Laveaux, ses campagnes et ses succès contre les nègres insurgés. — Impôt du
quart de subvention. — Dissentiment qu'il occasionne entre Polvérel et
Sonthonax, et ses suites 27
— Proclamation du 4 décembre 1792, où SonIhonax renouvelle sa profession de foi concernant l'esclavage. — Rentrée
des hommes de couleur au Cap. -- Arrestation et déportation des chefs
des factieux blancs. — Départ de Rochambeau pour la Martinique. — E. Laveaux, ses campagnes et ses succès contre les nègres insurgés. — Impôt du
quart de subvention. — Dissentiment qu'il occasionne entre Polvérel et
Sonthonax, et ses suites 27 CHA TITRE III. Polvérel et Ailhaud arrivent â Saint-Marc. — Intrigues de Roi de la Grange,
J.-B. Decoigne, Savary aîné, Lapointe, etc. — Tentative d'une nouvelle
confédération contre-révolutionnaire. — Les deux commissaires vont au
Port-au-Prince. — Tactique des colons de cette ville et des paroisses voisines. — Départ d'Ailhaud pour le Sud et son retour en France. — Esprit
factieux de Jacmel, de Jérémie et d'autres communes du Sucj. — Polvérel
se rend aux Cayes. —Il remplace Montesquiou de Fesenzac par Harty. —
Il fait attaquer les nègres insurgés campés aux Platons. — Mouvemens
séditieux aux Csyes contre Polvérel. — 11 retourne dans l'Ouest. . . 45 CHAPITRE IV. Club et municipalité du Port-au-Prince. — Auguste Borel, Hanus de Jumécourt et Bernard Borgella. — Coalition des indépendans et des contrerévolutionnaires. — Projet de destruction des hommes de couleur. —
Insurrection des nègres du CuI-de-Sac. — Hanus de Jumécourt etCoustard
arrêtés par Borel. — Arrestation et fuite de Lasalle. — Sonthonax et Polvérel concertent leur réunion à Saint-Marc. — Proclamation de Sonthonax,
du 21 mars 1793. — Adresse aux hommes de couleur, par A. Chanlatte. —
Enrôlement d'esclaves par les hommes de couleur. — Pétition des blancs
de Saint-Marc à Sonthonax, et sa réponse. — Polvérel arrive à Saint- Marc. — Les deux commissaires prennent la résolution de soumettre le Port-auPrince par la force des armes 60 CHAPITRE \. Blocus et canonnade du Port-au-Prince, par Polvérel et Sonthonax. — Résistance des factieux. — Borel s'enfuit à Jacmel et à la Jamaïque. — Soumission de la ville. — Réorganisation de la garde nationale et formation de
la légion de TÉgaiité. — Contribution de guerre et déportation des factieux. — Soumission d'une partie de la province du Sud. — Lettres du ministre
Monge aux commissaires civils. — Lettre du ministre espagnol Pedro Acuiia
à Don Garcia. — Décrets de ia convention nationale, des 5, 6, 15 et 19
mars 1793. — Projet de décret et maximes des colons à Paris. — Proclamation des commissaires civils, du 5 mai, sur l'esclavage. — Ecrit de J. Raymond. — Arrivée au Cap du gouverneur général Galbaud. — Polvérel et
Sonthonax vont à Jacmel. — ils retournent au Port-au-Prince. — Ils
envoient Pinchinat, Albert, Nicolas Delétang et Rigaud, pour forcer la
Grande-Anse à la soumission. — Us vont au Cap 91 TABLE DES MATIERES. 501 CHAPITRE VJ. Situalion des quartiers de la Grande Anse et de Tiburon. — Faits antérieurs.—
La municipalité de Jcrémie s'adresse à Galbaud. — La délégation se rend
dans la paroisse du PetitTroudesBaradères et se porte avec une armée aux
limites de son territoire. — Attaque du camp Desrivaux. — Mort de Jourdain
et dTgnace. — Défaite des républicains , . . . . 135
. 501 CHAPITRE VJ. Situalion des quartiers de la Grande Anse et de Tiburon. — Faits antérieurs.—
La municipalité de Jcrémie s'adresse à Galbaud. — La délégation se rend
dans la paroisse du PetitTroudesBaradères et se porte avec une armée aux
limites de son territoire. — Attaque du camp Desrivaux. — Mort de Jourdain
et dTgnace. — Défaite des républicains , . . . . 135 CHAPITRE Vn. Situalion de la viiie du Cap. -- Instructions données à Galbaud , et sa conduite à son arrivée. — Polvérel et Sonthonax entrent au Cap. — Intrigues
des colons et divers écrits de Tanguy Laboissière. — Destitution et embarquement de César Galbaud. — Proclamation de don Gaspard de Cassassola,
du 7 juin. — Explications du gouverneur général Galbaud avec les commissaires civils. — Leur proclamation du 13 juin qui destitue Galbaud. — 11
s'embarque avec sa famille. — Rixes entre les marins de la flotte et les
hommes de couleur. — Mesures prises par les commissaires civils. — Révolte
deGalbaud et des marins. — Combats au Cap, les 20, 21 et 22juin. -Pillage
et incendie du Cap. — Les commissaires civils se retirent au Haut-du-Cap.
— Lettre de Sonthonax à la convention nationale, du 18 février, sur la
liberté des esclaves. — Proclamation des commissaires civils, du 21 juin,
• qui accorde la liberté aux noirs qui défendent la République française. —
Leur dépêche à la convention, du 10 juillet. — Départ de la flotte pour les
Etats-Unis. — Le générai Lasalle appelé au Cap. — Proclamation des commissaires civils, du 26 juin, et mesures diverses. — Rentrée de Polvérel et
Sonthonax au Cap — Réflexions de Sonthonax concernant les colons de
Saint-Domingue 146 CRAPITRE VIH. Polvérel et Sonthonax essaient de gagner les chefs des nègres insurgés. — Les
principaux d'entre eux refusent de se soumettre. — Trahisons de quelques
ofliciers blancs, et leur influence sur les insurgés. — Lettre des commissaires civils à Duvigneau, sur la trahison de Brandicourt et des autres.
— Proclamation du 2 juillet contre les traîtres. — Proclamation du 11
juillet qui accorde la liberté aux femmes et aux enfans des noirs émancipés , le 21 juin. —Fêle de la fédération et plantation de l'arbre de la liberté au
Cap, le 14 juillet. — Soumission de quelques chefs des insurgés. — Proclamation du 25 juillet qui étend la liberté à des noirs dans le Sud. —
Départ de Polvérel du Cap, pour aller dans l'Ouest. — Dépêche du 30 juillet
adressée par Sonthonax à la Convention nationale, où il l'engage à proclala liberté générale des esclaves. . 193
21 juin. —Fêle de la fédération et plantation de l'arbre de la liberté au
Cap, le 14 juillet. — Soumission de quelques chefs des insurgés. — Proclamation du 25 juillet qui étend la liberté à des noirs dans le Sud. —
Départ de Polvérel du Cap, pour aller dans l'Ouest. — Dépêche du 30 juillet
adressée par Sonthonax à la Convention nationale, où il l'engage à proclala liberté générale des esclaves. . 193 CHAPITRE IX. Doyon est nommé commandant des troupes réunies au Petit-Trou. -- Rigaud
se rend aux Cayes. — Affaire de la fédération du 14 juillet. — Déportation
de quelques individus par Delpech. — Il organise la légion de l'Egalité
du Sud. — Prépondérance des hommes de couleur dans cette province. 218 502 TABLE DES MATIÈIIES. CHAPITRE X. Nouvelles trahisons en faveur des Espagnols, — Mesures militaires ordonnées
par Polvérel. — Triumvirat royaliste de Jean François, Biassou et Jean
Guyambois. — Polvérel fait arrêter Jean Guyambois, François Guyambois
Hyacinthe et autres complices, — Motifs de ses proclamations des 20, 21
et 27 août. — G. H. Vergnisud et la commune du Cap. — Sonthonax
proclame la liberté générale, le 29 août. — Comparaison entre les systèmes
d'affranchissement des deux commissaires civils. — Lettre de Polvérel à
Sonthonax, du 3 septembre, et réponse de ce dernier. — Proclamation de
Polvérel, du 4 septembre. — Sa lettre à Delpech, et réponses de Delpech,
des 8 et 12 septembre. — Polvérel proclame la liberté générale, le 21 Septembre.— Nomination de six députés à la Convention nationale, pour le
Nord. Mort de Delpech aux Cayes, le 27 septembre. 224 CHAPITRE XI. Propositions des colons de Saint-Domingue au gouvernement britannique, du
25 février 1793, pour livrer la colonie. — Examen de cet acte et de la conduite de la Grande-Bretagne. — Les Anglais prennent possession de Jérémie et du Môle Saint Nicolas. — Proclamation de Sonthonax, du 19 septembre, contre les fonctionnaires du Môle. — Polvérel se rend aux Cayes.
Il y proclame la liberté générale. — Pinchinat, délégué de la commission
civile dans l'Ouest. — Autorités militaires dans cette province et dans le
Sud —Proclamation de Whitelocke, officier anglais. — Proclamation de
Polvérel, du 31 octobre 1793, sur la police et la discipline des ateliers émancipes.
CHAPITRE XII. Situation du Nord. — Proclamation de Lasaile, et sa trahison. — Proclamation de Sonthonax, du 8 octobre 1795. — Il part du Cap. — Laveaux, gouverneur général par intérim auPort-de-Paix. — Péré, délégué civil au Cap. — Sonthonax arrive à Saint-Marc— Intrigues de Savary aîné et des contrerévolutionnaires contre Sonthonax. — Il part de Saint-Marc. — Acte de
Résistance à C oppression par les contre-révolalionnaires. — Sonthonax arrive au Port-au-Prince. — Mesures qu'il y prend. — Le pavillon blanc est
arboré à Saint-Marc, aux Vérettes, à la Petite-Rivière et aux Gonaïves, —
Les Anglais prennent possession de Saint-Marc et de l'Arcahaie. — J. B.
Lapointe. — Les Anglais à Léogane. — Labuissonnière. — Toussaint Louverture prend possession des Gonaïves et d'autres communes pour l'Espagne.
— Sonthonax arrive au Port-au-Prince. — Mesures qu'il y prend. — Le pavillon blanc est
arboré à Saint-Marc, aux Vérettes, à la Petite-Rivière et aux Gonaïves, —
Les Anglais prennent possession de Saint-Marc et de l'Arcahaie. — J. B.
Lapointe. — Les Anglais à Léogane. — Labuissonnière. — Toussaint Louverture prend possession des Gonaïves et d'autres communes pour l'Espagne. — Belle conduite de G. Bleck . — Lettres de Polvérel à Sonthonax, à A.
Chanlatle et à Montbrun. — Parallèle de Polvérel et de Sonthonax. — Explications de ia conduite des hommes de couleur^ par Sonthonax. . 292 CHAPITRE XUI. Situation au commencement de 1794. — Tentative infructueuse de Rigaud
et de Marc Borno contre Léogane. —Les Anglais devant le Port-au-Prince,
et lettre de J. Ford à Sonthonax. - Réponses et mesures diverses de SonTATU-i: ni^S MA'IIKI'.F.S. -"i^^) tlionax. — Gonduile de Martial Resse à.Tacmcl. — l'ro(laiii«lion de Smith,
du lei février. — Les Anglais prennent Tiburon. _ Bauvai? à la Croix-desBouquels. — (îuyanibois relaxé par Sonthonax. — Meurlre d'IIalaou et explication de ce fait. - Prise de TAcul-de-Léogane par les Anglais. — lis
reviennent devant le Port-au-Prince. — Proclamations de Sonlhonax, du 'J7
février et du l" mars — Intrigues et jalousie de Martial Besse et de Desfourneaux contre Montbrun. - Dissensions et affaire du 17 au 18 mars, au
Port-au-Prince. — Embarquement forcé de Desfourneaux et sa lettre à Laveaux. — Jugement sur Sonthonax et les hommes de couleur. — Meurlre
de Bébé Coustard parDaguin. — Polvérel revient des Caycs au Port-auPrince. — Bruno Blanchet, délégué civil aux Cayes.— Rigaud, gouverneur
général du Sud, — Montbrun, gouverneur général de l'Ouest. — Laveaux,
gouverneur général de Saint-Domingue. — Conduite de Polvérel au Portau-Prince-— Défense de la mémoire de Pinchinat, contre divers auteurs. 341
CHAPITRE XIV. Dispositions prises par Laveaux au Port-de-Paix. — Henri Perroud, ordonna
leur des finances. — Propositions de Whitelocke et de James Grant à Laveaux. — Ses réponses. — Belle défense du Port-de-Paix par Laveaux. —
Factions au Cap. — Origine des divisions entre Laveaux et Villatte.— Belle
défense du Cap par Villatte. — Capitulation du Fort-Dauphin par Candy et
Knappe. — Sort de Candy et de Knappe- — Préventions de Laveaux contre
les mulâtres. — Soumission de Delair à Jean-Rabel. — Soumission de Bombarde. — Soumission de Chevalier et de Toussaint Louverture. — Examen
des causes de cette soumission. — Caractère de Toussaint Louverture. —
Examen de plusieurs brochures concernant sa soumission. — Réfutations
d'un propos attribué à Villatte . 394
itulation du Fort-Dauphin par Candy et
Knappe. — Sort de Candy et de Knappe- — Préventions de Laveaux contre
les mulâtres. — Soumission de Delair à Jean-Rabel. — Soumission de Bombarde. — Soumission de Chevalier et de Toussaint Louverture. — Examen
des causes de cette soumission. — Caractère de Toussaint Louverture. —
Examen de plusieurs brochures concernant sa soumission. — Réfutations
d'un propos attribué à Villatte . 394 CHAPITRE XV. Rigaud attaque Tiburon. — Violation du droit des gens par A. Williamson.
— Situation des esprits au Port-au-Prince. — Intrigues des colons et des
Anglais. — Us reviennent au Port au-Prince. — Martial Besse appelé de
Jacmel. — Prise du fort Bizoton. — Martial Besse remplace Montbrun. —
Polvérel et Sonlhonax vont au camp Néret. — Le fort Saint Joseph livré
aux Anglais. — Évacuation sur Jacmel. — Les Anglais entrent au Port-auPrince. — Propos imputé à Sonthonax. — La corvette l'Espérance arrive à
Jacmel.— Polvérel et Sonthonax prisonniers. — Lettres de Polvérel à Rigaud,
de Sonthonax à Laveaux. — Décret du 16 pluviôse an II sur la liberté générale. — Polvérel et Sonthonax partent de Jacmel avec Martial Besse. —
Résumé de la deuxième Epoque 445 CHAPITRE XVI. Circonstances diverses des premières armes de J. -M. Borgella. . . . 492 FIN DR LA TABLE PES MATIÈRES DU TOME DEUXIÈME. PARIS. — IMPRIMERIE DE MOQUET, 92, RUE DE LA HARPE. |î3C:X X:CC^^-X VX3e^CCC^ n 'i*? -&i çB©- PARIS, IMPRIMERIE DE HOQUET, Î)i2, RUK DE LA lURPE. $ ÏÏ :<e$^C:C:i^$CCC C:C:*(K=X^©(âPCC XX^)*C^^^ boi
ret lay T- i BOSTON PUBLIC LIBRARY 3 9999 04687 402 8 ^ ,>» > f i t. ' . ^^ ^'^t
, pour soutenir
de son artillerie le 21 nod'Artois qu'il avait foudroyés
fait abvembre 1791! Où donc Malenfant a-t-il rêvé ce
surde ? Avant la fin de 1794, nous verrons Pétion, à
Montbrun dans sa querelle
Jacmel, prendre parti pour
narrateur
avec Bauvais. Nous remarquons que le premier
1 Maienfant, colon du Cul-de-Sac, élait l'un de ceux que Sonthonax favorisait alors. --- Page 393 ---
CHAPITRE XIlL.
[1794)
l'artilla fusillade de la légion était appuyée par
dit que
aussi
Montbrun fit canonner les
lerie; Malenfant dit
que
était celle de la légion,
soldats d'Artois: : cette artillerie
commandée par Pétion.
suite du consenteD'après les mêmes narrations, par
à l'emdonné, forcémentil est vrai, par Sonthonax
ment
et de sa troupe, ( le combarquement de Desfourneaux
fut ramené au palais du gouvernement par
D missaire
il déclara qu'il n'étaitplus
D Montbrun ; en y retournant, méconnu son autorité; :
avait
D commissaire, puisqu'on la remise des forts àla légion
> Montbrun exigea encore
du fort l'Ilet causa les
enfin, l'abandon
D de l'Egalité;
dans la marine du commerce
alarmes
D plus grandes
> Ce fort, en effet, fut
D qui l'avait gardé jusqu'alors.
de
aussitôt confié par Montbrun, au commandement
nouvelle preuve que ce dernier marchait avec
Pétion :
lui.
de conseiller les blancs et leurs
Sonthonax s'empressa
retirer du Port-au-Prince où il ne pensait
familles, de se
ceux qui étaient
pouvoir les protéger. Il parait que
pas
ses ordres, au moment onil
en prison furent élargis par
fort
On ne peut que l'apse rendait au
Sainte-Claire.
il devait craindre
de telles dispositions :
prouver pour
qu'ils seraient égorgés dans cette prison.
se rendirent à Léogane
La plupart de ces malheureux
des habitans de
où ils subirent des outrages de la part
Anville : conduite infàme, s'il en fut jamais s!Les
cette
les hommes s'enrôlassent sous leurs
glais exigèrent que
furent envoyés sur
drapeaux ; et ceux qui s'y refusèrent,
un tel
de la Jamaique. Comment peindre
les pontons
ces réfugiés, à leur
oubli de tous les droits qu'avaient
considération et à leur pitié ?
malheureux
des habitans de
où ils subirent des outrages de la part
Anville : conduite infàme, s'il en fut jamais s!Les
cette
les hommes s'enrôlassent sous leurs
glais exigèrent que
furent envoyés sur
drapeaux ; et ceux qui s'y refusèrent,
un tel
de la Jamaique. Comment peindre
les pontons
ces réfugiés, à leur
oubli de tous les droits qu'avaient
considération et à leur pitié ? --- Page 394 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
à Léogane même et au Môle,
Ils furent plus généreux,
Desfourneaux et sa troupe, faits prisonniers en
envers
: ils les envoyèrent aux Etatssortant du Port-au-Prince: dessein était d'aller au PortUnis. En s'embarquant, son
de-Paix où était Laveaux. Etant au Môle, Desfourneaux
une lettre dont celui-ci a publié un
écrivit à Laveaux
Desfourneaux lui disait :
extrait, dans son compte-rendu.
sans frémir les scènes.d d'horC Vous n'apprendrez pas
le
reur qui viennent de se passer au Port-Républicain,
Le
fut fait par Pinchinat et Montbrun,
17 mars.
complot
tous les blancs: les hommes
d'égorger le commissaire et
et les noirs arrivèrent en foule dela plaine et
de couleur
les
oûi ils étaient placés, etattaquèrent
des différens postes commission civile (le palais du gouvernecasernes et la
pour le
J'ai rallié le plus d'hommes que j'ai pu
ment).
repoussé les scélérats qui voudéfendre: trois fois, j'ai
assassins;
laient nous faire tomber sous leurs couteaux
malheureux hommes furent tués : un
cent vingt de mes
Sonthonaz d'un coup
homme decouleur voulant frapper
le
un de mes sergens se mit devant et reçut
de baionnette,
Jetla chambre du commiscoup. La commission (le palais)
balles
heusaire furent criblées de coupsde canon et de
';
fut
blessé. Il ne me restait plus
reusement, il ne
point
trénte-trois hommes pour ressource ; avec eua,j'aieu
que
d'amener! le commissaire au fort Sainte-Claire,
lebonheur
Montbrun écrivit au comet on n'a pas osé nousyattaquer.1
s'il ne rentrait pas à la coinmission (au
missaire que
n'était
désarmé, il allait
palais) et sil le 480 régiment
pas
fit alors
égorger les femmes et les enfans. Le'commissaire
les
les femmes et les enfans; etje) fis ma
partir tous
blanes,
seule trace : c'est une fausseté de la part de
1 II n'y en a jamais eu une
Desfourneaux.
au comet on n'a pas osé nousyattaquer.1
s'il ne rentrait pas à la coinmission (au
missaire que
n'était
désarmé, il allait
palais) et sil le 480 régiment
pas
fit alors
égorger les femmes et les enfans. Le'commissaire
les
les femmes et les enfans; etje) fis ma
partir tous
blanes,
seule trace : c'est une fausseté de la part de
1 II n'y en a jamais eu une
Desfourneaux. --- Page 395 ---
CHAPITRE XIII.
[1794]
soizante-dix hommes armés de fusils. Il est
retraiteavec
ne
vous tracer 1. 33
d'autres horreurs que ma plume
peut
attendre l'exacte vérité dans un récit de
Si l'on pouvait
irrité de sa décette affaire, de la part de Desfourneaux,
de ce
appelle sa retraite, ce serait
faite et encore plus
qu'il
venait d'avoir
doute
jours après qu' elle
sans
quelques est loin de satisfaire aux exigences
lieu. Mais on voit qu'il
l'histoire. C'est encore de légorgement de Sonthonax
de
tandis qu'iledt étési facile
et de tous les blancs qu'ils'agit,
s'il en
Montbrun de commettre une telle scélératesse,
à
le commissaire,
avait eu le dessein, comme d'embarquer
eût-il rendu
s'il l'avait voulu. Mais alors, quel compte
de tous les autres hommes de couà Polvérel, appuyé
leur
de la part d'un homme
Le fait cité par Desfourneaux;
Sonthonax de sa
de couleur qui aurait voulu frapper
n'est encore qu'une fable de son imagination.
baionnette,
eût
s'il avait été vrai; et
Sonthonax lui-même en
parlé,
à
Garran, qu'il a seulement imputé
l'on voit, d'après
Or ce
Montbrun de vouloir l'assassiner ou lembarquer.
n'a fait ni l'une ni l'autre chose ; il n'a pas non
dernier
aurait mis
plus égorgé lesfemmes et les enfans, quoiqu'il
à la condition du désarmement du 48°;
cette conséquence
avec soixante-dix
car Desfourneaux dit qu'il est parti
armés
Le chiffre restreint
hommes de ce corps,
defusils.
fort
hommes qui escortent Sonthonax au
de trente-trois
envers
Sainte-Claire, prouve encore le ménagement gardé
car Desfourneaux déclare que tous les
ce commissaire ;
Montbrun.
mulâtres et les nègres agissaient pour
déjà, dans son récit fait à Laveaux,
Nous entrevoyons
dans celte lettre contre Pinchinat et Montbrun jus:
* L'accusation portée
sur l'ordre donné de les arrêter.
tifie l'assertion de Gatereau,
ax au
de trente-trois
envers
Sainte-Claire, prouve encore le ménagement gardé
car Desfourneaux déclare que tous les
ce commissaire ;
Montbrun.
mulâtres et les nègres agissaient pour
déjà, dans son récit fait à Laveaux,
Nous entrevoyons
dans celte lettre contre Pinchinat et Montbrun jus:
* L'accusation portée
sur l'ordre donné de les arrêter.
tifie l'assertion de Gatereau, --- Page 396 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOINE D'HAiTi.
injustes qu'éprouva ce gouverle germe des préventions
classe des hommes de coucontre toute la
neur général
à l'examen de son compteleur. Nous arriverons un jour
l'influence qu'a
rendu, et alors nous ferons ressortir
affaire du
exercée sur son esprit et ses sentimens, cette
17 mars ainsi racontée.
d'autres événemens
Cette affaire déplorable produisit
à
désastreux. Elle coûta des larmes de sang
encore plus
Sonthonax, humilié
Saint-Domingue; car, de ce jour.
de céder aux exigences de Montbrun,
d'avoir étécontraint
contre
Desfourneaux; irrité plus que jamais
en éloignant
considéra dès lors comme
les hommes de couleur qu'il
raison de sa conduite envers eux jusqu'à
des ingrats, en
et des autres traitres ;
la perfidie de Savary, de Lapointe
à la
des préventions, de la défiance,
Sonthonax passa
trouva l'occasion de se manirancune. Son ressentiment
rien pour
festerà une autre époque, eta alorsil ne négligea
exerçaient. II leur suscita
détruire lajuste influence qu'ils
qu'il excita contre eux, en oubliant que
des compétiteurs
par son imprucette affaire du 17 mars fut occasionnée
été
dence à faire armer des hommes pervers, qui iavaient
ardents pour les mulâtres et nègres libres,
des ennemis
dans la colonie. Il n'ignorait pas ceavant son arrivée
!! Et en annulant
pendant l'histoire de ces luttes passées
en confiant à l'envieux Desfourl'autorité de Montbrun,
excusable ?.. .
neaux le recrutement du 48, fut-il plus
de ses vengeances, il
Toutefois, eIl attendant l'époque
chaleureuseallé
en France où il défendit
est
peu après
raconte lui-même de l'affaire du 21 novembre 1791, aux
1 Voyez ce qu'il
rien
faire savoir que les hommes de couleur
Débats, t. 3, p. 117. Il n'omet
pour nationale blanche, par les deux bataillons
ont été attaqués par toute la garde
réunis, dArtois et de Normandie.
Toutefois, eIl attendant l'époque
chaleureuseallé
en France où il défendit
est
peu après
raconte lui-même de l'affaire du 21 novembre 1791, aux
1 Voyez ce qu'il
rien
faire savoir que les hommes de couleur
Débats, t. 3, p. 117. Il n'omet
pour nationale blanche, par les deux bataillons
ont été attaqués par toute la garde
réunis, dArtois et de Normandie. --- Page 397 ---
CHAPITRE XIII.
[1794]
les hommes de couleur contre les colons, parce
ment
les avoir si
c'était se défendre lui-méme, pour
que
aidés à jouir des bénéfices de Ja loi du
puissamment
4 avril.
rendre
à cet égard, ne doit-on pas
S'il faut lui
justiee
également aux hommes de couleur pour
rendre justice
les Daugy, les Raboteau,
leur conduite au Cap, lorsque
Thibaud et consorts tramaient contre
les Larchevesque
fut-ce
Pinchinat, à Louis
lui afin de le déporter ? Ne
pasà
autres membres de la commission interBoisrond et aux
de ceux de cette classe ?
médiaire, qu'il dut le concours
à Pinchinat, en cette occasion, en
Ne rendit-il pas justice
nationale ? Leur intérêt politiécrivant à la convention
doute de soutenir le commissaire civil conqued était sans
l'intérêt de la position de celui-ci
tre les colons ; mais
de les soutenir pour ne
était aussi de s'appuyer sur eux,
renversé lui-même. Au 20 juin, dans cette même
pas être
ville du Cap, ces hommes le défendirent courageusement
Galbaud et ses hordes de forcenés. Sans eux, les
contre
appelés alors, n'eussent pas
naininargisrindiweipliaiee Galbaud. Si, à son passage à Saintseuls suffi à repousser
montrèrent perfides enMarc, Savary et tant d'autres se
une raison pour se méfier de ceux
vers lui, ce n'était pas
de vouloir se créer une force
du Port-au-Prince, au point
des anciens sicaienrôlement
contre eux, parlimprudent
d'Artois, qu'il avait
res de Praloto dans le régiment
datée de Saintsignalés et flétris par sa proclamation,
blancs, dans
Marc le 21 mars 1793. De ce que les officiers
trahirent la cause de la France, il ne se montra
le Nord,
Desfourneaux et tant
méfiant envers Laveaux, Pageot,
pas
leur fidélité, leg glorieux drad'autres qui honorèrent, par
distinction entre les
de leur pays. Pourquoi cette
peau
T. 11.
res de Praloto dans le régiment
datée de Saintsignalés et flétris par sa proclamation,
blancs, dans
Marc le 21 mars 1793. De ce que les officiers
trahirent la cause de la France, il ne se montra
le Nord,
Desfourneaux et tant
méfiant envers Laveaux, Pageot,
pas
leur fidélité, leg glorieux drad'autres qui honorèrent, par
distinction entre les
de leur pays. Pourquoi cette
peau
T. 11. --- Page 398 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAITI.
mulâtres? Sonthonax ne devait-il pas tenir,
blanes etles
l'un chef, T'autresubalentre Montbrun et Desfourneaux,
balance de
N'eut-il pas un grave
terne, la
Timpartialité? et les calomnies de
tort en écoutant trop Desfourneaux
Martial Besse contre Montbrun ?
Les défauts de son caractère ardent, son emportement
violent, sa facilité à s'irriter, une trop
quelquefois trop
incontestable, l'habigrande présomption de sa capacité
obéi, les obstatude qu'il s'était faite d'être aveuglément
rencontra dans ces derniers temps, la désapprocles qu'il
mesures
Polvérel qui
bation de plusieurs de ses
par
d'élite de
d'avoir confiance dans les hommes
continuait
selon nos appréciala classe de couleur : tout concourut,
et cette
Sonthonax contre cette classe,
tions, à aigrir
des fautes capitales. En
aigreur le porta à commettre
sévèrement;
temps et lieu, nous les jugerons, pent-étre
lui refusemais alors même, comme à présent, nous ne
les titres qu'il eut à la juste considération de ses
rons pas
devons lui conserver. Attencontemporains, et que nous
agissent
dans les hommes politiques qui
dre la perfection
c'est une chimère : ilfaut
en des temps révolutionnaires,
produisent en fales juger par les grands résultats qu'ils
T'humanité et de la liberté. Or, sous ce rapport,
veur de
mérite à nos yeux. Il avait
Sonthonax a un très-grand
nationale, de
sollicité plusieurs fois de la convention
des noirs, et il a su ne pas
prononcer la liberté générale
des circonstanhésiter de la prononcer lui-même, quand
Saintlui en ont fait une loide salut pour
ces impérieuses
saurions
le louer pour sa couraDomingue. Nous ne
trop
c'est détruire
détermination. Détruire l'esclavage,
geuse
tous les hommes de la race
les préjugés conçus contre
traite des noirs, c'est
noire; de même qu'abolir la
et il a su ne pas
prononcer la liberté générale
des circonstanhésiter de la prononcer lui-même, quand
Saintlui en ont fait une loide salut pour
ces impérieuses
saurions
le louer pour sa couraDomingue. Nous ne
trop
c'est détruire
détermination. Détruire l'esclavage,
geuse
tous les hommes de la race
les préjugés conçus contre
traite des noirs, c'est
noire; de même qu'abolir la --- Page 399 ---
[1794]
CHAPITRE XIII.
préparer leur émancipation sinon abolir leur
Les blancs qui concourent à ces
esclavage.
franchement cette mission
résultats, qui acceptent
toute notre
providentielle, ont droit à
gratitude, à tout notre amour.
n'est-ilp pas dans cette catégorie
Sonthonax
respectable,
erreurs, ses fautes, ses torts incontestables malgré ses
hommes de couleur ? Nous le
envers les
croyons.
Nos traditions rapportent que
18 mars, des bandes de noirs de la quelques jours après le
plaine du
sous la conduite de l'un d'eux nommé
Cul-de-Sac,
Bébé
portèrent de nouveau dansle
Coustard, se
bourg de la
quets, menaçant sérieusement cette
Croix-des-Bouvais et de toute la portion de la
foisl'existencede Baulégion
sous ses ordres : cesderniers durent
del'Ouest qui était
glise, décidésà se défendre
se retrancherdansl'édant
courageusement. Mais, penquilksypréparsient, le fougueux
avons vu autrefois dégainer
Daguin, que nous
même
son épée, sur la place du
bourg, pour ordonner aux tambours de battre la
générale, parce quel les blanes dul
quel les nègres suisses rentrassent Por.au.Prineveulsient
leurs maitres;
sur les habitations de
; Daguin s'arme d'un fusil, va
noirs étonnés et demande à
au-devant des
Celui-ci
parler à Bébé Coustard.
parait, et Daguin le tue immédiatement.
témérité, après la mort si récente
Cette
vante
d'Halaou, jeta
parmi ces bandes qui se dispersèrent
l'épouBauvais resta de nouveau maitre de la
aussitôt.
quets.
Croix-des-BouIci, nous n'avons pas les mémes raisons,
l'action audacieuse de
pour blâmer
damner le
Daguin, que nous avions pour conmeurtre d'Halaou. Si Bauvais et la
se
voyaient exposés à une
de
légion
attaque
ces masses, mises en-
ante
d'Halaou, jeta
parmi ces bandes qui se dispersèrent
l'épouBauvais resta de nouveau maitre de la
aussitôt.
quets.
Croix-des-BouIci, nous n'avons pas les mémes raisons,
l'action audacieuse de
pour blâmer
damner le
Daguin, que nous avions pour conmeurtre d'Halaou. Si Bauvais et la
se
voyaient exposés à une
de
légion
attaque
ces masses, mises en- --- Page 400 ---
ÉTUDES SUR L'MISTOIRE D'IlAITI.
le fétichisme africain qui leur
core en mouvement par
cette fois
l'impulsion, et probablement
donnait toujours
la mort d'Halaou, Daguin avait
dans le dessein de venger
Montbrun en avait eu
autant de droit à les prévenir, que
terrasser le 48 régiment. L'énergie, l'intrépidité
pour
d'un danger imconvenables en présence
sont toujours
minent.
événement qui venait de se passer au
Le fàcheux
sentir à Polvérel la nécessité de son
Port-au-Prince, fit
dans cette ville. Il nomma Bruno Blanchet, son
retour
du Sud. Il quitta les
délégué civil pour la province
ordres de Rigaud dont il ranima le patriotique
Cayes aux
sentimens à
dévouement; et communiquant ses propres
militaires qu'il rencontra sur sa route, il
tous les chefs
mécontent, le 9 avril. Il
arriva auprès de son collègue
chaleudéférence, un
fut accueilli avec une respectueuse Pinchinat et les autres
reux enthousiasme par Monthrun,
couleur. Desfourneaux et le 48€ régiment
hommes de
de cause de troubles
étant déjà partis, iln'y avait plus
du calme
Cette ville continua de jouir
au Port-au-Prince.
qui succède aux orages politiques.
Polvérel ne s'enToutefois, on ne peut admettre que Desfourneaux et
des causes de la querelle entre
quit pas
alors
les torts étaient
Montbrun. S'il avait reconnu
que
dans
du côté de ce dernier, ne l'aurait-il pas remplacé
Loin de là, ill'y maintint.
ses fonctions?
Dès le mois de novembre 1795, en apprenant que
le consulter, avaît nommé Laveaux,
Sonthonax, sans
Saint-Domingue, par la fuite de
gouverneur généralde
cette mesure et nommé
Lasalle, il avait désapprouvé
général du Sud, et Montbrun, gottRigaud, gouverneur
que
dans
du côté de ce dernier, ne l'aurait-il pas remplacé
Loin de là, ill'y maintint.
ses fonctions?
Dès le mois de novembre 1795, en apprenant que
le consulter, avaît nommé Laveaux,
Sonthonax, sans
Saint-Domingue, par la fuite de
gouverneur généralde
cette mesure et nommé
Lasalle, il avait désapprouvé
général du Sud, et Montbrun, gottRigaud, gouverneur --- Page 401 ---
[1794]
CHAPITRE XIII,
verneur général de l'Ouest. Jacmel et le
étaient compris dans le
Petit-Goave
commandement de
suivant une ancienne division des
Rigaud,
provinces, et
parce que Léogane étant au pouvoir des
encore
pouvait mieux surveiller
Anglais, Rigaud
et défendre ces deux
munes. Mais Sonthonax, à son tour,
comdu commandement de
retrancha Jacmel
rondissement
Rigaud, pour en former un arqu'il confia à Martial Besse.
A son arrivée au Port-au-Prince,
commandement
Polvérel confirma le
de Montbrun, comme celui de
moins Jacmel, en se fondant sur
Rigaud,
cations
ce que, les
avec le Nord étant
communiciers
interrompues, ces deux offisupérieurs ne pouvaient pas obéir à
Si de telles décisions
Laveaux'.
en sens contraire, de la
deux commissaires,
part des
présentaient un véritable
une confusion de pouvoirs,
décousu,
tien de Montbrun à
toujours est-il que le mainson poste, prouve que
trouva pas coupable dans l'affaire
Polvérel ne le
la crainte de
du 18 mars. Etait-ce
déplaire aux hommes de
sence des Anglais?
couleur, en préNous ne le pensons
vait fort bien remplacer
pas; ; car il pouJement estimé d'eux
Montbrun par Bauvais, génératous. Nous voyons
Garran, que: C Ile est certain enfin
cependant dans
> ses préventions
que Polvérel, malgré
originaires en faveur de
)) fini par condamner sa conduite
Montbrun, a
Nous regrettons donc
dans cette affaire. ))
Polvérel
avec lui que la mort ait
de donner des
empéché
Nous
renseignemens à ce sujet.
croyons devoir, pour l'honneur de
pousser l'assertion de Malenfant
Polvérel, re-.
froidement Sonthonax
qui prétend, qu'il reçut
à qui il aurait fait des reproches,
1 Lettre de Montbrun à Laveaux, du
sept, 1794). Voyez aussi le rapport de Garran, 4.jour t. complémentaire de l'an II (20
4, p. 248.
empéché
Nous
renseignemens à ce sujet.
croyons devoir, pour l'honneur de
pousser l'assertion de Malenfant
Polvérel, re-.
froidement Sonthonax
qui prétend, qu'il reçut
à qui il aurait fait des reproches,
1 Lettre de Montbrun à Laveaux, du
sept, 1794). Voyez aussi le rapport de Garran, 4.jour t. complémentaire de l'an II (20
4, p. 248. --- Page 402 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'nAini.
Polvérel avait une trop haute
Montbrun.
en embrassant
dans le
et trop de magnanimité
idée des convenances
caractère, pour se conduire ainsi.
seraiti impossible de ne pas réfuter également
Il nous
comme une injure faite à la
ce que nous considérons
Pamphile de Lacroix. Le
mémoire de Pinchinat, par
sur la Révolution de Saint-Domérite de son ouvrage
il faut détruire ce
mingue, l'a recommandé au public:
révode calomnieux pour un de nos premiers
qu'ilya
lutionnaires.
du retour de Polvérel au Port-an-Prince,
En parlant
civil y acque ( ce commissaire
cet auteur prétend
influence sur le commandant
user de son
> courut pour
Pinchinat, dont le cré-
> Montbrun et sur le président
mivolontairement affaisséau
> dit moralsemblaitsêres
Ce
revient à dire
des dernières dissensions. D
qui
> lieu
influence, eût pu empêcher
que Pinchinat, par son
Montbrun.plein
simareiet
de sa caste', d'agir comme il: a fait au
comme tous ceux
18 mars.
Montbrun,
Au contraire, Pinchinat devait y pousser
de voir
ce qu'il aura fait. On vient
et c'est probablement
aurait-il conque'Desfourneaux1 l'en a accusé. Pourquoi
de
Monthrun de se laisser supplanter par son rival,
seillé
Desfourneaux avait-il plus de
supporter ses arrogances?
mulâtre, n'avait-il
mérite que Montbrun? Et Pinchinat,
et son orgueil,
pas aussi sa méfiance, son amour-propre,
Pourcomme tous ceux de sa caste?
comme Montbrun,
humiliàt lorquoi n'aurait-il pas voulu que Montbrun
1 Tome fer, p. 283 et 285. --- Page 403 ---
CHAPITRE XII.
11794]
en exigeant qu'il fat embarqué?
gueil de Desfourneaux,
? Suffit-il d'aEst-ce que les blanes n'ont point d'orgueil
en être saturé? Si la caste des
voir une peau jaune pour
de la
elle ne peut l'avoir reçu que
mulâtres a ce vice,
race des blancs".
les
des
nés de toutes
injustices
Misérables préjugés,
aberrations
contre la race noire, à quelles
Européens
APITRE XII.
11794]
en exigeant qu'il fat embarqué?
gueil de Desfourneaux,
? Suffit-il d'aEst-ce que les blanes n'ont point d'orgueil
en être saturé? Si la caste des
voir une peau jaune pour
de la
elle ne peut l'avoir reçu que
mulâtres a ce vice,
race des blancs".
les
des
nés de toutes
injustices
Misérables préjugés,
aberrations
contre la race noire, à quelles
Européens les esprits les plus judicieux
n'exposez-vous pas
mémoire de Pinchinat, et
Nous défendrons encore la
l'astuce
contre un autre mulâtre, contre
c'est maintenant
lettre du 24 novemdu'perfide Savary, qui en écrivant sa
à se joindre à la coalibre 1795 à Bauvais, pourlengager
de Sonthojeta dansl'esprit prévenu
tion de Saint-Marc,
les sentimens de ce révolutionnaire,
nax des doutes sur
avait été l'un
au point a de le persuader que Pinchinat
dans
de cette coalition et qu'il avait trempé
> des auteurs
de son assassinat : )
> le complot
dansl'un des écrits dont
Mécontent de Pinchinat qui,
de
adressé aux hommes de couleur
nous avons parlé,
trahison, Savary dit
Saint-Marc, condamnait leur infàme
habitans de l'ile joignaient à beaucoup
1 v Les descendans des premiers
de leur origine. D (Rap. de Garran 1
de richesses, Porgucil de l'ancienneté
aux boucaniers, gens
t. 1er, p. 20.) Et cette origine remontait aux Ribustiers, bien des filles de joie pour
de la plus basse extraction, auxquels on envoya
épouses, suivant SirJ. Barskett.
avez bien remarqué que les factieux de
( Vous avez sans doute vu, et vous assemblées coloniales et des corps poSaint-Domingue et les meneurs des
dans cette guerre (celle entre les
) pulaires, ont toujours été les agresseurs été les violateurs audacieux des traités
blancs et les mulâtres), qu'ils ont été victimes de leur propre orgueil et de
les plus sacrés, enfin qu'ils ont
aux Débats, t. 5, p. 30.)
leur propre injustice. > (Paroles de Sonthonax faiblesse et l'injustice de SonthoAinsi il en a été de Desfourneaux, par la
de 1797, nous examilui-mème. Quand nous arriverons aux événemens
faisant
nax
Corgueil de Desfourneaux, en le
nerons si Sonthonax ne punit pas
arrêter et détenir dans un fort.
2 Rap. de Garran, t. 4, p. 229.
. 5, p. 30.)
leur propre injustice. > (Paroles de Sonthonax faiblesse et l'injustice de SonthoAinsi il en a été de Desfourneaux, par la
de 1797, nous examilui-mème. Quand nous arriverons aux événemens
faisant
nax
Corgueil de Desfourneaux, en le
nerons si Sonthonax ne punit pas
arrêter et détenir dans un fort.
2 Rap. de Garran, t. 4, p. 229. --- Page 404 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
l'étal de
où se trouvait Pinchinat,
à Bauvais (( que
gêne
à croire que son coeur n'avait aucune part
> le portait
injustes de Son-
)) dans cet écrit... D De la, les soupcons
Mais, dithonax, à cette époque et quelque temps après.
rien
d'ailleurs que
sons avec Garran ( que
n'annonce
ait mérité ces soupçons. >
D Pinchinat
dans tout le eours
En effet, si Pinchinat resta pauvre
il prit une
de Saint-Domingne: à laquelle
de la révolution
Savary de suppoétait-ce une raison pour
si grande part,
ses opinions
la
où il se trouvait, influençait
ser que gêne
contre lui cette accusation capolitiques, et d'insinuer
cité,
lomnieuse? Dans son écrit que nous avons déjà
à Paris le 20 avril 1798, en réponse à Sonthonax,
publié
donne le bilan de sa fortune. 9 Je
ete., Pinchinat nous
ni sucreries, ni caféje ne possède
D déclare, dit-il, que
ni maihabitations en plaine ou en mornes,
) teries, ni
ni fortune pécuni contrats, ni meubles,
) sons en ville,
Ma solide fortune, celle que je ne puis jamais
> niaire.
des atteintes de mes
celle
est au-dessus
) perdre,
qui
de tous les amis de T'humac'est l'estime
) persécuteurs,
D nité. >
hommes
ont figuré avec
Combien, parmi tous les
qui
en ont pu dire autant?
quelque éclat à Saint-Domingue,
influence dans
Pinchinat a exercé une grande
Cependant,
il aurait pu la faire servir à se
les affaires de ce pays;
et il n'en a rien
créer une fortune comme tant d'autres,
fait.
il était de maeurs peu séIlaimail lejeu avec passion,
de
dit un auteur moderne que nous regrettons
véres,
contredire en ce moment 1, .
1 M. Madiou, Histoire d'Haili, t. 1",p. 107.
at à Saint-Domingue,
influence dans
Pinchinat a exercé une grande
Cependant,
il aurait pu la faire servir à se
les affaires de ce pays;
et il n'en a rien
créer une fortune comme tant d'autres,
fait.
il était de maeurs peu séIlaimail lejeu avec passion,
de
dit un auteur moderne que nous regrettons
véres,
contredire en ce moment 1, .
1 M. Madiou, Histoire d'Haili, t. 1",p. 107. --- Page 405 ---
[1794]
CHAPITRE XIII.
S'il aimait le jeu avec passion, c'était
dans le régime colonial et chez
une habitude
tous les hommes de
époque; et s'il était vrai qu'il fàt de
cette
ce relàchement
moeurs peu sévères,
dans ses moeurs et sa
en eussent fait un homme insatiable passion pour le jeu
richesses ; il les eût
sous le rapport des
extorquées par les moyens les
coupables et les plus. vils; et ses nombreux
plus
n'ignorant pas ses méfaits, n'eussent
ennemis,
dévoiler dans leurs
pas manqué de les
libelles. Nous avons sous les
presque tous ces libelles, et nous ne trouvons
yeux
fait qui lui soit
à
pas un seul
imputé
cet égard. Tout ce qu'on lui
reproche n'est relatif qu'à sa conduite
opinions qu'on essaya de
politique, à ses
porti il était un adversaire dénigrer, parce que sous ce rapredoutable,
son esprit, par sa dextéritéà
par la vigueur de
Ce n'est
la seule
manier les affaires.
pas
tâche que nous ayons à
pour défendre la mémoire de Pinchinat.
remplir
d'autres occasions de
Nous trouverons
parler de lui.
En attendant, passons dans le Nord
défense militaire de
pour louer la belle
Laveaux et de Villatte,
Toussaint Louverture de
pour féliciter
sa soumission à la
française, tout en faisant nos réserves
République
politique de ces trois hommes.
quant à la conduite --- Page 406 ---
CHAPITRE XIV.
Dispositions teur des finances. prises par Laveaux au Port-de-Paix. - Henri Perroud,
veaux. Ses réponses. Propositions Belle de Whitelocke et de James Grant ordonna- à LaFactions au Cap. - Origine des défense du Port-de-Paix par Laveaux.
défense du Cap par Villatte.
divisions entre Laveaux et Villatte.-Belle
les Knappe. Sort de Candy et de Capitulation Knappe. du Fort-Dauphin par Candy et
barde. mulâtres. Soumission de Delair à Jean-Rabel. Préventions dc Laveaux contre
des causes Soumission de
de Chevalier et de Toussaint
Soumission de BomExamen de
cette soumission. - Caractère de Toussaint Louverture. Examen
d'un propos plusieurs attribué à brochures Villatte. concernant sa soumission.- Louverture. Réfutation
Nous avions laissé Laveaux au Port-de
octobre 1795,
Paix, à la mietnous avonsdit alors quel
de sa position
étaitl'embarras
dans ce lieu, situé assez
en la possession des
près du Môle déjà
défections
Anglais, en présence de toutes les
que la coalition de Saint-Marc entraina
Nord, en faveur des
dans le
ordres le
Espagnols. Laveaux avait sous ses
général Pageot, devenu commandant de la
province du Nord, après que son chef fut devenu
même
luigouverneur général de
rim, à la suite du
Saint-Domingue par intédépart de Lasalle. a
Secondé avec dévouement
par Pageot, le nouveau
verneur dut néanmoins mettre
goutisme
en ceuvre tout son patriopour résister autorrent quimenaçait de le déborder.
le
ordres le
Espagnols. Laveaux avait sous ses
général Pageot, devenu commandant de la
province du Nord, après que son chef fut devenu
même
luigouverneur général de
rim, à la suite du
Saint-Domingue par intédépart de Lasalle. a
Secondé avec dévouement
par Pageot, le nouveau
verneur dut néanmoins mettre
goutisme
en ceuvre tout son patriopour résister autorrent quimenaçait de le déborder. --- Page 407 ---
CHAPITRE XIV,
[1794]
les divers officiers qui commanSa correspondance avec
différentes eommunes
daient quelques troupes dans
est un modu Nord, avant la défection de ces communes,
d'eux
dèle de constance et de fidélité à son drapeau.Al l'un
il écrivait:
ni munitions,
vous envoyer ni hommes,
a Je ne puis
malade Il serait déshonoétant toute
> ma garnison
sans tirer un coup de fusil.
> rant de quitter votre poste
ne le faivous êtes forcés à la retraite,
D Si, néanmoins,
défense... Dôt toute la
la
vigoureuse
9 tes qu'après
plus
tenons
ese rendre aux Anglais ou aux Espagnols,
)) colonie
un endroit où les
à la république
> bon; ; conservons
débarquer et
enverra sûrement pourront
n forces qu'elle
les
Pour moi,
à la minute un lieu qui
reçoive.
) trouver
bonheur
Les troupes que j'aile
> jene me rendraijamais.
mêmes sentimens. Vainesont dans les
p de commander
intimider, en mena-
> ment les ennemis croient-ilsnons
formidables :
contre nous des forces
) çant de déployer
nos serà ces forces notre courage,
) nous opposerons
tous les arD mens, et s'il est nécessaire, nous périrons
sermain. Par ce moyen, nous remplirons nos
) mes à la
les regrets
)
denosconcitoyens,
mens, nous emporterons
et nous aurons
ce
notre patrie,
D de tout
qui compose
diront : Ils ont pré-
> l'estime de tous nos ennemis, qui
l'on
la mort à la trahison. Avec de tels principes,
> féré
avoir été vaineu. )
) meurt sans jamais
différence entre Laveaux et Lasalle! Lorsqu'un
Quelle
et de tels sentimens à ses
chefmontre de tels principes
subordonnés, s'il ne réussit pasà vaincre ses ennemis,
s'il succombe, c'est du moins avec gloire.
deux
Laveaux n'avait qu'environ
Dans ce moment-là,
au nombre de
milliers de poudre : les soldats curopéens,
es,
> féré
avoir été vaineu. )
) meurt sans jamais
différence entre Laveaux et Lasalle! Lorsqu'un
Quelle
et de tels sentimens à ses
chefmontre de tels principes
subordonnés, s'il ne réussit pasà vaincre ses ennemis,
s'il succombe, c'est du moins avec gloire.
deux
Laveaux n'avait qu'environ
Dans ce moment-là,
au nombre de
milliers de poudre : les soldats curopéens, --- Page 408 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATTI.
six à sept cents, habitués à recevoir tout
les forces de l'homme
ce quientretient
qui combat, étaient dans le
grand dénûment; sans
plus
ni vétemens,
paie, sans souliers, ni
ni savon, ni tabac,
chemises,
même dans les
privés de viande,
hôpitaux, ne buvant
leur général, celui-ci
que de l'eau, comme
commissaires
constatait dans une lettre aux
civils, qu'ils étaient forcés de
garde pieds-nus commeles
monter la
Africains :
ces
parenthèse,
derniers avaient
avantages que, par
sur les
pays hérissé de
autres, dans un
montagnes où ils peuvent
ment de quelques
vivre seuleracines, en buvant
Aussi ces soldats
toujours de l'eau.
des
européens, égarés une ou deux fois
agitateurs, déclarèrent-ils ne
par
aux fortifications
pas pouvoir travailler
(ils ne refusaient pas de
puisqu'ils n'étaient
combattre),
pas nourris. Laveaux et ses
ayant continué eux-mémes le
officiers
revinrent
travail, ces braves soldats
immédiatement de leur erreur.
Laveaux s'attacha encore, comme
gagner les habitans par la sécurité de leurs administrateur, à
de leurs propriétés, en intimidant les
personnes et
hommes
portés au désordre et au brigandage, dans
qui étaient
passions déchainées avaient
un pays où les
sultats. C'est
produit de si funestes rédans cette nécessité de sa position
qu'il fit arrêter, juger militairement
difficile,
Gaulard,
et fusiller Simon
nègre ancien libre, et le mulâtre Jouneau,
ami, pour avoir assassiné François
son
du Port-de-Paix,
Lavaud, riche colon
le même qui avait voulu acheter une
goëlette remplie de mulâtres, pour avoir, disait-il,
plaisir de couler bas ce bâtiment et de faire
le
hommes. Ce crime venait d'être commis
périr ces
lorsque Sonthonax
au Port-de-Paix,
y arriva. Simon Gaulard se montra
arrogant; il commandait le camp Lacorne, et on luiim-
,
ami, pour avoir assassiné François
son
du Port-de-Paix,
Lavaud, riche colon
le même qui avait voulu acheter une
goëlette remplie de mulâtres, pour avoir, disait-il,
plaisir de couler bas ce bâtiment et de faire
le
hommes. Ce crime venait d'être commis
périr ces
lorsque Sonthonax
au Port-de-Paix,
y arriva. Simon Gaulard se montra
arrogant; il commandait le camp Lacorne, et on luiim- --- Page 409 ---
CHAPITRE XIV.
[1794]
Jouneau, le dessein de vouloir se
puta encore, ainsi qu'à
Joseph, chef
sous la domination britannique.
ranger
somma Laveaux de ne
des noirs insurgés du Moustique,
le
porté contre les accumettre à exécution jugement
pas
de marcher contre le Port-de-Paix ;
sés, avec menaces
arrêter lui-même, et il subit le
mais ce général l'envoya
même sort que les autres.
à
ordonnait à Laveaux,
Daus le temps où Sonthonax
d'incendier et de sacFiniels et à d'autres commandans
Lales lieux qu'ils seraient forcés d'abandonner,
cager
combattant cette funeste doctrine du
veaux s'honora en délire. Il écrivait à ces commandans :
commissaire civil en
l'on fait
dans
à tous vOS soldats que
plus
C Inspirez
unepatience réfléchieque par
) les troublesintérieurs; par
dictée
violence
souvent, ne nous est
que par
)) la
qui,
sur votre zèle et votre pa-
". Je compte
D notre passion
humanité envers tous les citoyens,
D triotisme, sur votre
ennemis. Faites votre
contre les
)) sur votre courage
maintenez la discipline, em-
)) retraite avec prudence;
êtes sur le territoire
) péchez le pillage: : songez que vous
) français. )
brave et humain l'emporta
Evidemment, le militaire
circonstance sur l'homme politique au désespoir.
en cette
de la situation, réunie à tant
Une si grande intelligence
des habitans
à Laveaux la confiance
de fermeté, gagna
tàche
leur bon esprit.
qui, à leur tour, facilitèrent sa
par
des
ajouta en nommant à la charge d'ordonnateur
Ily
au Port-de-Paix, en
finances, Henry Perroud, négociant
enfui
d'un nommé Rochefort qui s'était
remplacement
ne pas rendre ses comptes. Cet
auprès des Anglais, pour
On fait encore mieux par la justice envers tous : Nous verrons que
Laveaux ne comprit guères cette vérité.
leur bon esprit.
qui, à leur tour, facilitèrent sa
par
des
ajouta en nommant à la charge d'ordonnateur
Ily
au Port-de-Paix, en
finances, Henry Perroud, négociant
enfui
d'un nommé Rochefort qui s'était
remplacement
ne pas rendre ses comptes. Cet
auprès des Anglais, pour
On fait encore mieux par la justice envers tous : Nous verrons que
Laveaux ne comprit guères cette vérité. --- Page 410 ---
ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAITI.
ranima la culture en faiadministrateur actifet vigilant
de
bien traiter les noirs cultivateurs; les produits
sant
donnèrent bientôt les moyens d'échange avec
la terre lui
dont les navires fréquenles Américainsdes États-Unis,
des subsistèrent dès lors le Port-de-Paix et apportèrent
de la
la garnison : les habitans
tances et
poudre pour
Une mention honoprofitèrent de cet état de choses '
de la
rable est due ici au colon Lahattut, commandant Portsollicitude à ravitailler la place du
Tortue, pour sa
bestiaux.
de-Paix en vivres du pays et en
volonté de
On peut dire que ce concours de bonne
fut dà à la conduite du général Laveaux.
toutes parts
le dévouement de sa petite
Voyons comment il augmenta
armée, pour lui et pour leur pays.
trouver en Laveaux un homme de
Whitelocke, pensant
lui adressa
de Lasalle ou de celle de Lapointe,
la trempe
où il essaya de le porter à la traune lettre, le 9 février,
une
des considérations politiques, en yjoignant
hison par
d'argent. Il lui disait:
infàme proposition
m'a
trompé sur votre posi-
(C Monsieur, sil l'on ne
pas
de cette lettre ;
tion actuelle, vous ne serez pas surpris de S. M. B. est
vous savez parfaitement que l'intention
les efforts les plus vigoureux pour prendre
d'employer
ou de la partie qui n'est
possession de Saint-Domingue
J'attends incesles Espagnols.
pas encore conquise par
l'armée
comdes forces imposantes, et
que je
samment
renfort considérable.
mande vient de recevoir un
tous ceux de
a Vous êtes sans doute aussi informé, que sanctionné
nationale de France qui avaient
la convention
des commissaires
la mesure d'envoyer à Saint-Domingue
tard que Perroud cessa de se conduire aussi bien.
1 Nous verrons plus
n'est
possession de Saint-Domingue
J'attends incesles Espagnols.
pas encore conquise par
l'armée
comdes forces imposantes, et
que je
samment
renfort considérable.
mande vient de recevoir un
tous ceux de
a Vous êtes sans doute aussi informé, que sanctionné
nationale de France qui avaient
la convention
des commissaires
la mesure d'envoyer à Saint-Domingue
tard que Perroud cessa de se conduire aussi bien.
1 Nous verrons plus --- Page 411 ---
CHAPITRE XIV.
[1794]
de ce crime, souffert une mortignocivils, ont, enpunition
a été accusé de trois
minieuse. Brissot, le chefde ce parti,
la
le premier est celui d'avoir conseillé
crimes capitaux:
commissaires civils...
mesure d'envoyer ici les
conditions
vous offre, et à votre troupe, les mêmes
C Je
la conservation de tout ce
qui ont été accordées au Môle,
à la
en outre le rang qu'il plaira
qui vous appartient,
J'ajoute
bonté du roi de vous accorder personnellement.
derécompenser la confiance que je vous
de plus, pour
sous lequel je sers, que la
mande pour le gouvernement
faisant celle de cinsomme de cinq mille livres sterling,
mille écus tournois, vous sera payée personnellequante
à votre ordre,
ment ou déposée à la banque d'Angleterre,
le
vous aurez remis la ville du Port-de-Paix,
après que
etc., dans leur intégrité,
fort, l'artillerie, les munitions,
nommerai à cet effet,
entre les mains de l'officier que je
étre dans le
ainsi que les bâtimens armés qui pourraient
port. D
cette lettre à Laveaux, le
Le 12 février, en envoyant
envoya
James Grant lui en adressa une autre qu'il
major
Dans celle-ci, on lui
par un officier en parlementaire.
et onl l'inrappelait son ancienne noblesse (il était comte),
formait
Polvérel avait nommé Montbrun, au gouverque
de la province de l'Ouest, dans le but
nement général
évident d'exciter sa jalousie.
trouLaveaux décacheta ces lettres en présence de ses
leur
; il leur en donna lecture, fit ses réponses qu'il
pes
de la même manière, et renvoya le parlecommuniqua
mentaire. Il disait à Whitelocke :
d'un
et la délicatesse qui animent le coeur
C La probité
avoir donné la convicFrançais républicain doivent vous
les
votre
:
nous
parlementaire:
tion que
respecterions
'exciter sa jalousie.
trouLaveaux décacheta ces lettres en présence de ses
leur
; il leur en donna lecture, fit ses réponses qu'il
pes
de la même manière, et renvoya le parlecommuniqua
mentaire. Il disait à Whitelocke :
d'un
et la délicatesse qui animent le coeur
C La probité
avoir donné la convicFrançais républicain doivent vous
les
votre
:
nous
parlementaire:
tion que
respecterions --- Page 412 ---
D'HAITI.
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE
la
frann'influent jamais sur
générosité
événemens
çaise.
n'est distingué comme
nous, personne
D Comme parmi
le devoir de soldat, jai considéré
supérieur, faisant tous
soldat de l'armée,
votre lettre comme adresséc au premier
été
ne cache rien à mes camarades, elle a
et comme je
Nous sommes tous animés
ouverte et lue publiquement.
défendre.
seul et même esprit, celui de nous
Quelles
d'un
nous ne nous rendrons
puissent être vos forces,
que
des trois cents Spartiates qui sont
jamais. A l'exemple
deleurs
à leur poste, après avoir terrassé une partie
morts
défendrons le nôtre jusqu'à la mort...
ennemis, nous
la tête, si je deviens
Je veux que mon armée me coupe
jamais un traitre.
maintenant, de me plaindre a vousD Permettez-moi,
vous m'avez faite, en me croyant
même del'indignité que
cette
vil, assezbas, assezinfame, pour imaginer que
assez
mille écus n'exciterait pas tout mon
offre de cinquante
vous êtes fait tort à vousressentiment. En cela, vous
mérité de
même. Je suis général ; jusqu'à présent, j'ai
l'armée. Vous avez cherché à me déshonorer
commander
frères d'armes: : c'est un outrage dont
aux yeux de mes
lademande
me devez une satisfaction personnelle ; je
vous
doit exister parmi les nations.
au nom de l'honneur qui
action
je
avant qu'il y ait une
générale,
En conséquence,
ce que l'un de nous
vous soffreun combat singulier,jusqu'a
soit à pied,
tombe ; je vous laisse le choix des armes,
cheval. Sije suis vainqueur, j'aurai prouvé que je
soit à
à des
sije sucsuis digne de commander
réphiblicains;
autre
l'armée républicaines eaura un
combe glorieusement,
individu de
formidable, et chaque
chef beaucoup plus
d'ennemi ne
l'armée imitera mon exemple. Votre qualité
vous soffreun combat singulier,jusqu'a
soit à pied,
tombe ; je vous laisse le choix des armes,
cheval. Sije suis vainqueur, j'aurai prouvé que je
soit à
à des
sije sucsuis digne de commander
réphiblicains;
autre
l'armée républicaines eaura un
combe glorieusement,
individu de
formidable, et chaque
chef beaucoup plus
d'ennemi ne
l'armée imitera mon exemple. Votre qualité --- Page 413 ---
CHAPITRE XIV.
(17941
de votre
le droit de me
vous donnait pas, an nom
nation,
insulte
comme particulier, je vous
faire une
personnelle;
faite
demande satisfaction de l'injure que vous m'avez
individu... Je vous invite à lire ma lettre avec la
comme
même publicité. D
elle eût
Whitelocke se garda bien de cette publicité;
si jamais un officier qui ose offrir de
tourné à sa honte,
ennemi
combattre, est suscepl'argent à son
qu'il peut
davantage le combat sintible de honte. Il n'accepta pas
gulier.
de la lettre de Grant qui lui rappelait ses
Ala partie
Laveaux répondit : ( Vous me
anciens titres de noblesse,
la conservation de tout ce qui m'appartient?
) promettez
besoin de vous donner cet embarras;
D Vous n'aurez pas l'uniforme de celui du soldat, ce qui
) mon butin est à
nourriture est la
encore
glorieux ; notre
)) me rend
plus
D même D
Laveaux, au
Si les Anglais estimèrent si peu le brave
lui offrir
cent cinquante mille francs pour
point de ne
que
en
ils
plus haut ce tarif honteux,
une infamie;
portèrent
à ce dernier trois mils'adressant à Rigaud : ils offrirent
auteurs
lions de francs, qu'il refusa avec mépris pourles
Il est vrai que Laveaux était resd'une telle proposition.
tandis que
serré dans l'étroit espace du Port-de-Paix,
leur avait déjà enlevé Léogane et qu'il se préparait
Rigaud
le chiffre, l'action est
à leur arracher Tiburon. N'importe
honorable
aussi honteuse d'un côté, qu'elle est digne et
de l'autre.
séductions
avoir inutilement tenté leurs
auprès
Après
ayant à leur suite les colons conde Laveaux, les Anglais,
essayèrent de le vaintre-révolautionnaires et les émigrés,
le Port-de-Paix
cre par la force des armes. Isattaquèrent
T. II.
, l'action est
à leur arracher Tiburon. N'importe
honorable
aussi honteuse d'un côté, qu'elle est digne et
de l'autre.
séductions
avoir inutilement tenté leurs
auprès
Après
ayant à leur suite les colons conde Laveaux, les Anglais,
essayèrent de le vaintre-révolautionnaires et les émigrés,
le Port-de-Paix
cre par la force des armes. Isattaquèrent
T. II. --- Page 414 ---
ÉTUDES SUR L'ISTOIRE p'nxin.
terre et par mer ; mais ils farent repoussés avec perpar
lettre à Whitelocke; celui-ci se vit
tes. Laveaux justifia sa
concernant l'échange
contraint, dans une nouvelle lettre
noble et
de rendre justice à la conduite
des prisonniers,
eux. Par sa noble résolution,
généreuse de Laveaux envers
l'estime de cet officier, apparle Français avait conquis
nationdontla fierté n'est pas moinsadmirable.
tenantà une
les eolons de
Son tort fut de juger de Laveaux, d'après
Saint-Domingue.
le Cap pour aller
Au moment où Sonthonax quittait
de
l'Ouest, cette ville étaitloin d'offrir le spectacle
dans
couleurs, et de la
l'union entre les citoyens de toutes
subordination à ses ordres. Les blancs fqui y restaient
de Galbaud, avaient naturellement conaprès le départ
incessantes ; se voyant
servé leurs habitudes d'agitations
en
influence
les hommes de couleur,
supplantés en
par
de
les noirs nouveaux libres, ils se promirent
force par
fait partout oùr ils ne
renouveler ce qu'ils ont toujours
leurs addominer : semer la division parmi
pouvaient
les mulâtres qui virent Sonthonax
versaires. De leur côté,
la
Péré, l'un d'eux, son délégué civil pour
pronommer
chef militaire de la ville et de
vince du Nord, et Villatte,
le comdurent se croire autorisés, par
ses dépendances,
les affaires
Enfin,
missaire lui-même, à diriger
publiques.
sentant leur force par leur nombre, se crurent
les noirs,
le
Déjà même, 2 avant départ
des droits à y prendre part.
sortit du Cap le 10),
de Sonthonax, le 2 et le 4 octobre (il
écrivait à ce
commandant de la province alors,
Laveaux,
son carac-
(
eommissaire que les nègres méconnaissaient
du
Pierrot eût le commandement
) tère et voulaient que
: G Il est
)
nous l'apprend 2 ajonte
> Cap.
Garran, qui
noirs,
le
Déjà même, 2 avant départ
des droits à y prendre part.
sortit du Cap le 10),
de Sonthonax, le 2 et le 4 octobre (il
écrivait à ce
commandant de la province alors,
Laveaux,
son carac-
(
eommissaire que les nègres méconnaissaient
du
Pierrot eût le commandement
) tère et voulaient que
: G Il est
)
nous l'apprend 2 ajonte
> Cap.
Garran, qui --- Page 415 ---
CHAPITRE XIV.
[1794]
la difficulté de faire plier sous
D même présumable que
de cette ville contrinationale la population
> T'autorité
la nécessité de porter des forces an
D bua, autant que
d'aller rétablir l'ordre dans la
ou celle
D Port-de-Paix,
à faire sortir du Cap Laveaux et
D provinee de l'Ouest,
servirent sans doute à
les mêmes causes
1) Sonthonax ;
Sonthonax n'eût
leur éloignement, quoique
) perpétuer
absenee d'environ un mois senleD. annoncé qu'une
c'est une erreur de
D ment. D Nous remarquons que rétablir lordre dans
dire, qu'il y avail nécessité d'aller
Avant l'arrivée de Sonthonax, cette province
l'Ouest.
l'ordre
avait établi Polvérel, en partant
était dans
qu'y
était à bout
le Sud ; mais évidemment son collègue
pour
tard soR charlatanisme.
de ce que lui-même appela plus
Sonthonax quitta le
Déjà même, en mars 1793, quand
le Portrejoindre Polvérel, afin de soumettre
Cap pour
le spectacle d'agitaau-Prince, la ville du Cap présentait
intestines. C Dès le premier voyage de Sonthonax
tions
avant la canonnade du Portdit Garran,
B dans l'Ouest,
l'affaire de Galbaud aussi, avant la
)) au Prince (avant
disait néanmoins
des nègres, qu'on
> liberté générale),
la domination du
blancs, se disputèrent
)) ezcités pardes
de la commission intermédiaire
) Cap. Un des membres
eivil (le 8 mars): Il se
) éerivait alors au commissaire
et ils
de noirs au Carénage,
> forme des rassemblemens
atroce.
qui iont l'âme noireeta
) sont tprisitéspardablancse roi et une reine de la ville. D
) Ces nègres ont nommé un
des idées aristoOn doit voir dans ce fait l'influence
Le
dans le Nord.
cratiques que nous avons remarquées reine. H. Chrisétait destiné à avoir un roi et une
Cap
de ce fait en 1811.
phe se ressouvint
de perturbation,
Ilyavait done des causes préexistantes
atroce.
qui iont l'âme noireeta
) sont tprisitéspardablancse roi et une reine de la ville. D
) Ces nègres ont nommé un
des idées aristoOn doit voir dans ce fait l'influence
Le
dans le Nord.
cratiques que nous avons remarquées reine. H. Chrisétait destiné à avoir un roi et une
Cap
de ce fait en 1811.
phe se ressouvint
de perturbation,
Ilyavait done des causes préexistantes --- Page 416 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOILE D'nATTI.
quand Sonthonax passa dans l'Ouest, en
et que Laveaux, devenu
octobre 1795,
traint de se tenir
gouverneur général, fut con.
au Port-de-Paix pour
Anglais, maitres du Môle. Ces
s'opposer aux
causes de désordre
dues, on le voit, aux intrigues du
de
étaient
taient le Cap;
peu
blancs qui habibeaucoup d'entre eux étaient
d'une nouvelle municipalité
membres
formée par
avant son départ. Mais, si on lit les lettres Sonthonax, peu
ce
de Laveaux à
commissaire, et son compte-rendu, on
gouverneur attribuait tout
verra que ce
Ilavait
aux seuls hommes de couleur.
reçu l'ordre de marchercontre le
comme nous venons de le
Môle, et n'ayant,
de
dire, qu'environ deux milliers
poudre, il en demanda une semblable
queleCapavait tirée du
quantité, dit-il,
Fort-Dauplin, à
qui lui refusèrent
Villatte etàl Péré
ces munitions; de là ses
accusations contre ces deux mulâtres.
plaintes, ses
avait tirées du
Mais, si le Cap les
Fort-Dauphin, c'est que sans doute
en avait besoin
le Cap
pour sa défense : pourquoi alors
Villatte et Péré de mauvais vouloir
accuser
tirer de
envers lui?
ce
fait l'induction
Pourquoi
qu'ils voulurent s'isoler
tenir indépendans de son autorité ?
et se
SiLaveaux et ses braves troupes
tions avec résignation,
supportèrent) les privaavec courage ; s'ils défendirent
vaillamment le Port-de-Paix contre les Anglais,
ses soldats n'en firent-ils
Villatte et
pas autant? Ecoutons
dit Garran :
ce qu'en
( Il faut rendre justice aux habitans du
D gré leur insubordination
Cap, que, mal-
(d'après le dire de
D leurs divisions entre eux et l'ambition-des Laveaux),
D n'oublia qu'il était
chefs, aucun
Français dans cette
D Jean François avait d'abord
circonstance.
D
profité (en novembre
1793) de leurs dissensions pour avoir sur
eux quelques
nt-ils
Villatte et
pas autant? Ecoutons
dit Garran :
ce qu'en
( Il faut rendre justice aux habitans du
D gré leur insubordination
Cap, que, mal-
(d'après le dire de
D leurs divisions entre eux et l'ambition-des Laveaux),
D n'oublia qu'il était
chefs, aucun
Français dans cette
D Jean François avait d'abord
circonstance.
D
profité (en novembre
1793) de leurs dissensions pour avoir sur
eux quelques --- Page 417 ---
CHAPITRE XIV.
[1794]
bientôt, réunis par le même sentiD avantages ; mais
les hommes de couleur
les
les noirs,
D timent,
blancs,
les débris de leur ville
jurèrent tous des'enterrer sous
extrêmes
et de souffrir les maux les plus
) infortunée,
ennemis de la France. Le
de la reudre aux
D plutôt que
se distingua surtout par
du
Villatte,
) commandant
Cap,
offres conson
Il refusa, dit-on,les
B son zèleet
courage.
les
et les
lui furent faites par
Espagnols
D sidérables qui
les nègres à un service régulier.
D Anglais. Il accoutuma
avec tant
de défense conçues
P Il fit des dispositions
des deux nations qui se
les armées
>) d'intelligence, que
terre
en faire le siége,
D présentèrent par mer et par
pour même s'avansans
>
pouvoir
furent toujours repoussées,
de la ville. Elles se bormurs
) cer par terrejusqu'aux
exactement qu'il leur fut
la
aussi
) nèrent à
bloquer
la famine,
dans
de la réduire par
D possible,
T'espérance
qui la leur livre-
)) ou de s'y ménager des intelligences
du Cap supTout fut inutile. La population
D raient.
extrême sans murmurer. On y
)) porta la disette la plus
des cannes à sucre et
semaines du suc
D vécut plusieurs
mois d'attente inutile, les en-
)) d'oranges, et après deux
de se retirer... D
D nemis furent obligés
l'affaire du 30 ventôse
Laveaux lui-mème, un an après
à Villatte en
un
rendit justice
dont nous parlerons
jour,
contre Villatte sont
ces termes : a
Les griefs que j'ai
sommé
une raison de
de publier que,
D pour moi
plus
il répondit en
de rendre le Cap,
D par les Espagnols
de la républiet en ami courageux
D homme d'honneur
tout le cordon de l'Est
D que. Il: a vaillamment défendu
) du Cap. 1 D
en leur envoyant des cartouches et du plomb :
1 Ilrépondit aux Espagnols,
reponse à la manière des Lacédémoniens.
: a
Les griefs que j'ai
sommé
une raison de
de publier que,
D pour moi
plus
il répondit en
de rendre le Cap,
D par les Espagnols
de la républiet en ami courageux
D homme d'honneur
tout le cordon de l'Est
D que. Il: a vaillamment défendu
) du Cap. 1 D
en leur envoyant des cartouches et du plomb :
1 Ilrépondit aux Espagnols,
reponse à la manière des Lacédémoniens. --- Page 418 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'UAiTI.
Cependant, induit en erreur par de faux rapports san
sorte Villatte d'être la cause
doute, il accusa en quelque
indirecte de la livraison du Fort-Dauphin aux Espagnols,
s'être entendu avec Candy afin d'empécher Knappe,
pour
d'y exercer T'autorité supérieure dont
officier européen,
retirant
de cette ville
Sonthonoclaaitinwesi, en
Pageot
Voyons comment Lapour T'envoyer au Port-de-Paix.
veaux raconte ce qui est relatif au Fort-Dauphin.
lieutenant-colonel commana Villatte, dit-il, simple
commandeau
ne reconuaissait plus mon
D dant
Cap,
mille violences ; destituant à son
) ment. Il commettait
ses
officiers de tous grades et les remplaçant par
) gré les
commandant de la partie de
nommé
> eréatures, ayant
ses cruautés, au
muldtre
si conn par.
) l'est le
Candy,
J'écrivis à Vild'un blanc nomme Knappe.
> préjudice
ses toris et ordonnai à Knappe
1) latte pour lui reprocher
de l'Est.
le commandement de la partie
> de prendre
ce serait le signal du
que
> Celui-ci refusa, persuadé
était alors la terreur
des blancs. Telle
)) massacre
mulâtres
pour sa justiinspirée les
Villatte,
)) qu'avaient
n'avait agi que d'après les
) fication, m'a répondu qu'il
ensuite la
de Péré,
D Laveaux apprit
D
ordres
délégué..
aux Espagnols. ( Cette place
> reddition du Fort-Dauphin
estinfame. ))
bràla
une amorce. La capitulation
D ne
pas
égarée par de faux rapports
Dans la pensée de Laveaux,
reddition fut
ses
cette
ou par ses préjugés,
préventions,
une trahison de Candy.
que
Avant de dire comment elle eut lieu, remarquons à
si Villatte a obéi aux ordres de Péré, de préférenre de
c'est encore le résultat de la faute
ceux de Laveaux,
à Péré. Or, de même
Sonthonax qui délégua ses pouvoirs
Savoir lui-même
dans les Débats, Sonthonax a déclaré
que,
reddition fut
ses
cette
ou par ses préjugés,
préventions,
une trahison de Candy.
que
Avant de dire comment elle eut lieu, remarquons à
si Villatte a obéi aux ordres de Péré, de préférenre de
c'est encore le résultat de la faute
ceux de Laveaux,
à Péré. Or, de même
Sonthonax qui délégua ses pouvoirs
Savoir lui-même
dans les Débats, Sonthonax a déclaré
que, --- Page 419 ---
CHAPITRE XIV.
[17941
Péré a pu croire ensuite
placé Knappe au Fort-Dauphin,
En nommant
avait lieu de lui substituer Candy.
quily
général, il aurait dà prévoir ce
Laveaux gouverneur le militaire et le civil; il aurait
conflit d'autorité entre
d'autant plus de
de Péré, avec
dà faire cesserles pouvoirs
l'autorité militaire
raison, que dans ces circonstances, des villes et du terriétait plus apte à diriger la défense
toire, et à savoir à qui il fallait la déférer.
de
D'un autre côté, s'il est constant que la soumission
contribua beaucoup à conserver le FortCandy à Pageot
ordres du commissaire civil,
Dauphin et son territoire aux
croire
la sortie de Pageot . de cette ville, Candy a pu
après
à eommander que Knappe. Et
qu'il avait plus de droit y
hirent dans
la, des hommes de couleur tra
si en ce tempstrahisons avaient commencé
le Nord et dans l'Ouest, ces
le départ de
de la part des officiers blancs, aussitôt après semblable
Galbaud : Candy ne pouvait-il pas redouterune
de
qui l'eût exposé à tomber
trahison de la part
Knappe,
et de se S
entre les mains des Espagnols, deJ Jean François
ordres
collègues, qu'il a vait abandonnés pour passeraux
de la France? De là son désir d'avoir le commandement
conserver cette ville et conserver
du Fort-Dauphin, pour
de Péré et de Villatte
sa propre vie; delà la détermination
en sa faveur.
contre les
Mais, anx yeux de Laveaux déjà prévenu
irréSonthonax, c'était un tort
mulâtres, de même que
blanc, et si Knappe
missible : le muldtre devait céder au
les muldcéda à Candy, c'est par la terreur qu inspiraient ventôse
déjà le soleil du 50
tres ! Ne voit-on pas poindre
avait été
éclaira si tristement la ville du Cap? Candy
qui
de 1791, cela
cruel envers les blancs dans l'insurrection
mais la plupart des noirs déjà ralliés à la cause
est vrai;
de même que
blanc, et si Knappe
missible : le muldtre devait céder au
les muldcéda à Candy, c'est par la terreur qu inspiraient ventôse
déjà le soleil du 50
tres ! Ne voit-on pas poindre
avait été
éclaira si tristement la ville du Cap? Candy
qui
de 1791, cela
cruel envers les blancs dans l'insurrection
mais la plupart des noirs déjà ralliés à la cause
est vrai; --- Page 420 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'naini.
sont ralliés ensuite, ne furentde la France, ceux quis'y
commune
cruels dans leur exaspération
ils pas également
Candy suivit
contre les colons acharnés à les détruire?Si
l'exemple de Jeannot, celui-ci ne dontrop aveuglément
motif à ses cruautés,
nait-il pas constamment pour Chavanne et de leurs compal'atroce assassinat d'Ogé,de
inhumain fut
prétendait venger? Si ce noir
gnons qu'il
de la roue subi par ces infortusi exaspéré du supplice
traétonnant que Candy, mulàtre libre,
nés, il n l'est pas
devint aussi cruel. Mais,
qué comme ceux de sa classe,
et
racheté ses crimes (politiquement parlant
n'avait-il pas
aux ordres des comnon moralement) par sa soumission
la loi idu 4: avril?
missaires civils qui vinrent faireexéenter
erimes des
fit-elle
oublier tous les
La politique ne
pas
et qu'il a portés aux
noirs'qui se sont soumis à Laveaux,
nues ?
comment arriva la reddition
Quoi qu'il en soit, voici
n'a
relater
Garran lui-même
pu
du Fort-Dauphin, que
de fausses données del - Laveaux et de plusieurs
que d'après
Tinduisirent en erreur. Nous emprunautres blanes?qui
inédites de C. Ardouin,
tons notre narration aux ceuvres
de l'incité un fragment à propos
dont nous avons déjà
lui-mêmel l'a écrite sur
surrectiondes noirs dans le Nord :
quilui ont été donnés à Santodes'renseignemens) positifs Delmonte 1, , un des hommes
Domingo, par Jose Joaquim
instruit de la
les plus éclairés de cette ville, parfaitement
vérité historique de ce fait:
n'était pas de la
Juan Delmonte (qui
( Un nommé
faisait
de Monte-Christ,
)
même famille) algmasil-mayor
contrebande)avee
clandestin (la
P autrefois un commerce
1 Celui qui fut sénateur de la République d'Haili.
emens) positifs Delmonte 1, , un des hommes
Domingo, par Jose Joaquim
instruit de la
les plus éclairés de cette ville, parfaitement
vérité historique de ce fait:
n'était pas de la
Juan Delmonte (qui
( Un nommé
faisait
de Monte-Christ,
)
même famille) algmasil-mayor
contrebande)avee
clandestin (la
P autrefois un commerce
1 Celui qui fut sénateur de la République d'Haili. --- Page 421 ---
CHAPITRE XIV.
1794)
la plupart des individus
; il connaissait
> le Fort-Dauphin
d'un nommé Moto-
> de cet endroit. Par l'intermédiaire
des forts qui
réussit à
les commandans
D nari, il
gagner
le coml'entrée de la baie, principalement
> défendaient
Vincent. Il ne
) mandant du fort Labouque, appelé
edans
d'introduire l'escadre espagnole
D s'agissait plus que
hasardeuse par les difli-
> la baie. C'était une opération
trouvait à bord
offrait l'entrée. Mais il se
> cultés qu'en
de 64, commandé par Don
vaisseau
D du San-Ramon,
nommé
Montès, un
de Monte-Christ,
)
Francisco
pilote
connaitre à fond
se donuait pour
> Gabriel Alfaro, qui
par suite d'une expérience
)
toutes les passesdel l'endroit
:
fallait
de la témérité pour agir
) répétée. Il ne
plus que
Le
Montès était homme à tout entreprendre.
> D. F.
avec le
il se
dans un canot
pilote
) 28janvier 1794,
jette
de son vaisseau i
D Alfaro et laisse le commandement
Don T. Rameri; la sonde à la main 3
) son lieutenant
travers de la baie; les autres
> il conduit le navire au
s'embosser
San-Ramonet viennent
) bâtimens suiventle
l'armée espala citadelle. Pendant ce temps,
D devant
s'avance
les ordres de Don F. Palomares,
) gnole, sous
de la
Dans cette
vient
sous les murs
place.
> et
camper
n'eàt fait qu'aggraver le sort
D position, une résistance
Don Gabriel Aristiza-
)) des assiégés. L'amiral espagnol,
accepta une
la
de se rendre. Candy
) bal, somma
place
plutôt que de courir après quelD capitulation honorable,
inutilement
seraient teints d'un sang
> ques lauriers qui
était, que
versé. Une des clauses de la capitulation
>)
Jean François ne seraiant admises
> jamais les troupesde
fut violée impunéla
Mais la convention
> dans
place.
trouva des fers, lorsD ment par les Espagnols. Candy droit de faire admirer sa
avoir obtenu le
> qu'il croyait
somma
place
plutôt que de courir après quelD capitulation honorable,
inutilement
seraient teints d'un sang
> ques lauriers qui
était, que
versé. Une des clauses de la capitulation
>)
Jean François ne seraiant admises
> jamais les troupesde
fut violée impunéla
Mais la convention
> dans
place.
trouva des fers, lorsD ment par les Espagnols. Candy droit de faire admirer sa
avoir obtenu le
> qu'il croyait --- Page 422 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'uxini.
raison. Arrivé à Cuba où il fut envoyé, il fut
D prudente
dans les
1 D
) détenu
prisons..,
vaisseau de cinla trahison qui livra le Môle à un
Après
les fortifications de cette ville
quante canons , lorsque
bouches à feu de gros
étaient armées de cent cinquante
calibre, il n'est pas étonnant que plusieurs vaisseaux espadans la baie du Fort-Dauphin 9
gnols aient pu pénétrer
les a
Vincent, blanc français comme Deneux,
puisque
seul
de canon du fort
laissés passer sans tirer un
coup
pas assez de troupes
Labouque. Candyaknapenanicaty
et à l'armée
de la résistance à ces vaisseaux
pour opposer
T'assaut. Il ne fallait pas exposer
espagnole prête à donner
C'edt été
à être faites prisonnières de guerre.
ces troupes
inévitable du moindre coup de fusil de
la conséquence
de
2 en outre, éviter à la population
Jeur part. Il fallait, 2
eût entraîné son sac.
cette ville un assaut qui
à cet
comme Candy étend sa prévoyance
Mais, voyez
mais il songe à la conserégard :il capitule, 3 il est vrai,
il stivation de la vie. et des propriétés de ses habitans; ;
à eux, que les troupes noires de Jean
pule, par rapport
être admises dans l'enceinte
François ne devront jamais
avoir été dans leurs
du Fort-Dauphin; il les connait pour
elles sont capables; et à cet instant,
rangs, il sait de quoi
lui-même la vengeance de Jean François,
il redoute pour
qui ne lui pardonnera pas sa défection.
arrêté
les
devient Candy? II est
par
Cependant, que
non plus sa souEspagnols qui ne lui pardonnent pas
à Cuba.
mission à Pageot, il est mis aux fers et envoyé
blanche, comment sont-ils
Quant à Knappe et sa troupe
en
Au terme de la capitulation, ils sont renvoyés
traités?
el Savary furent envoyés aux mines
On a dit, et l'on a cru que Candy
du Mexiijue : c'est une erreur.
pas sa défection.
arrêté
les
devient Candy? II est
par
Cependant, que
non plus sa souEspagnols qui ne lui pardonnent pas
à Cuba.
mission à Pageot, il est mis aux fers et envoyé
blanche, comment sont-ils
Quant à Knappe et sa troupe
en
Au terme de la capitulation, ils sont renvoyés
traités?
el Savary furent envoyés aux mines
On a dit, et l'on a cru que Candy
du Mexiijue : c'est une erreur. --- Page 423 ---
CHAPITRE XIV.
[1794)
France. Et l'ou a osé dire que Candy trahit son drapeau
500 mille francs d ! S'ily avait à suspecter quelqu'un
pour
serait-ce
Knappe ? Le malàtre
d'une telle infamie, ne
pas
tort, alors même qu'il est victime
aura done toujours
ni
ne trahirent; ils
Le fait est que ni Candy,
Knappe
Six mois
cédèrent à la force, par une prudence raisonnée.
la prévoyance de Candy fut encore
après cet événement,
firent impitoyablemise en défaut : les blancs espagnols
femmes et
ment massacrer les blancs français, hommes,
noirs de la troupe de Jean François ; et ce
enfans, parles
excita à commettre
fut un prêtre blanc, un prétre! quiles
ces cruautés. Il se nommait Vasquez.
trait à ses
Nous venons de blâmer Laveaux, en ce quia
contre les hommes de couleur. Saiinjustes préventions de louer de nouveau en lui la conduite
sissons l'occasion
du militaire. Sous ce rapport, il ne pouvait qu'exciter
l'admiration de tous, même de ces perfides malatres,
C'est à T'exemple tracé par lun
comme il les appelle.
dut bientôt le retour au
d'eux, néanmoins, que Laveaux
de
toutes les communes
giron de la république,
presque
qui avaient passé aux Espagnols ou aux Anglais.
dans le mois de mars
En effet, il nous apprend que
à JeanRabel, s'étantfait un parti
1794, le perfide Delair,
rendre à lui:
de mulitres (sic), lui fit proposer de se
de trahisons, dit-il, pour
( Nous avions épronvé trop
de ces
fût
de fermer la porte au repentir
> qu'il
prudent irréfléchis et souvent séduits, que le
D hommes ardens,
à la
rendre terribles et funestes
répu-
) désespoir pouvait
de Delair ; mais
( blique; je ne rejetai pas la proposition
demandait, la condition qu'ilfe-
( je mis à la grace qu'il
vingtrendre le
d'Héré. Ille prit et m'amena
> rait
camp
sur-le- ehamp 'un renJe lui envoyai
> neuf prisonniers.
udent irréfléchis et souvent séduits, que le
D hommes ardens,
à la
rendre terribles et funestes
répu-
) désespoir pouvait
de Delair ; mais
( blique; je ne rejetai pas la proposition
demandait, la condition qu'ilfe-
( je mis à la grace qu'il
vingtrendre le
d'Héré. Ille prit et m'amena
> rait
camp
sur-le- ehamp 'un renJe lui envoyai
> neuf prisonniers. --- Page 424 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATTI.
D fort de cent cinquante hommes
le
D de harceler l'ennemi.
pour
mettre en état
Delair
de
)
s'empara
sitions
quelques poavantageuses, de façon
b même avec cent cavaliers
qu'étant arrivé moiet trois cents
)) forçâmes le camp de se rendre
fantassins, nous
B
après une heure d'atlaque; un détachement envoyé à
D péché les Anglais,
l'embarcadère, a emqui venaient au
D Rabel, de faire leur descente.
secours de JeanNous
D affaire environ mille livres
primes dans cette
de
et
D
hommes, tant
poudre
trois cents
Anglais que Français, portant les
mes D Notons ici que les mulâtres seuls
arn'étaient
perfides et traitres.
pas
En même temps et le même jour, a
) auprès du
L'Ombrage obtint
Borgne un avantage
> Espagnols à
considérable contre les
quiil tua beaucoup de monde. > Mais
après, une tentative de Pageot échoua
peu
dère du Borgne.
contre l'embarcaL'exemple du perfide Delair porta fruit:
de mars qu'il rentrait
c'était à la fin
sous le pavillon tricolore. Le
avril, ce pavillon fut arboré au
seize
àl lal Plate-Forme.
bourg de Bombarde et
Les Allemands de ces
suivi le torrent de la défection,
lieux, quiavaient
En vain les Anglais
rachetèrent leur faute.
repoussés
marchèrent-ils contre eux ; ils furent
avec de grandes pertes. Ils se
défaite, en incendiant
vengèrentdel leur
Forme
toutes les maisons de la
et en prenant les bestiaux de
Platece territoire.
Un autre retour au pavillon tricolore fut
tant, dans les premiers jours de mai: c'est plus imporvalier, mulâtre,
celui de Checommandant de Terre - Neuve et du
Port-à-Piment, deux bourgades qui touchent à
et à la
Bombarde
Plate-Forme, et qui ont des voies de communica-
faite, en incendiant
vengèrentdel leur
Forme
toutes les maisons de la
et en prenant les bestiaux de
Platece territoire.
Un autre retour au pavillon tricolore fut
tant, dans les premiers jours de mai: c'est plus imporvalier, mulâtre,
celui de Checommandant de Terre - Neuve et du
Port-à-Piment, deux bourgades qui touchent à
et à la
Bombarde
Plate-Forme, et qui ont des voies de communica- --- Page 425 ---
CHAPITRE XIV.
par les montagnes du Moustique.
tion avec Jean-Rabel,
ordres des
de
Chevalier avait passé sous les
Espagnols,
Nous avons lieu
Toussaint Louverture principalement.
de
avec Delair : l'exemple
de croire qu'il correspondait
celui-ci devait influer sur sa conduite.
effectivement dans le rapport de Garran,
Nous voyons
adressa une lettre à Chevalier,
quel le 5 avril, Laveaux
note du
répondit le 6: en même temps qu'une
quiy
elle cite une autre lettre de
rapport cite ces deux lettres,
Toussaint Louverture à Laveaux, sans date.
Sera-ce Laveaux qui aura fait, le premier, des proposiimmédiatement après ses succès à Jeantions à Chevalier,
c'est ce dernier
Rabel? Ily a lieu de le croire, puisque
à sa lettre duSavril. Laveaux a dû mettre
qui fit réponse
de Delair et les avantages qui en
sous ses yeux le retour
En
luiet les habitans qu'il dirigeait.
résulteraient pour
ses proporépondant à Laveaux, Chevalier a pu accepter
mettre des conditions ; dans tous
sitions purement, ou y
qu'il ait agi sans en conféles cas, il n'est pas probable
à qui il
avec Toussaint Louverture,
rer préalablement
l'écraser, sans
était soumis et dont les forces pouvaient
là alors
Laveaux patlui porter secours. N'est-ce pas
que
naturelle de la lettre de Toussaint
l'explication toute
la date ? En
Louverture à Laveaux, dont nous ignorons
dû
à Laveaux, Toussaint a pu, a
faisant ses propositions
aussi. Mais Laveaux luimême lui poser ses conditions
sà
n'aura-t-il pas également posé ses conditions
même,
il l'avait fait à Delair? Cela nous
Chevalier, comme
que Laveaux gouverneur,
parait d'autant plus probable,
Garran dit
oublier sa haute position, et que
ne pouvait
de Terre-Neuve à Laque G Chevalier rendit la paroisse
même
>V
cmanioreginitugihedaire
veaux,épeuprésdelat
aveaux luimême lui poser ses conditions
sà
n'aura-t-il pas également posé ses conditions
même,
il l'avait fait à Delair? Cela nous
Chevalier, comme
que Laveaux gouverneur,
parait d'autant plus probable,
Garran dit
oublier sa haute position, et que
ne pouvait
de Terre-Neuve à Laque G Chevalier rendit la paroisse
même
>V
cmanioreginitugihedaire
veaux,épeuprésdelat --- Page 426 ---
ÉTUDES SUR 1'HISTOIRE D'nAiTt.
dans des notes du rapport, que
Nous voyons ensnite,
lettre à Chevalier, le 2 mai,
Laveaux écrivit une seconde
le Smai. Le 17,
Toussaint Louverture,
et une premiéreà
Toussaint répond également :
Chevalier répond ; le 18,
Laveaux.
alors, tousles deux avaient faitleur soumissionà
Lekmai, ils arborèrent le pavillon tricolore.
documens de ce gouverneur, publiés à Paris,
Deux
de cette sousemblent se contredire sur l'époque précise
Tâchonsde les accorder en les expliquant.
mission.
Laveaux au conseil
Dans un discours que prononça
de l'an V(19 sepdes Anciens, le 50 jour complémentaire
il dit de Toussaint Louverture : a Ilacomtembre 1797),
Gavril 1794; il ne combat-
> battu contre nous.jusqu'ax
luiavait dit
tait
la liberté des noirs : on
qu'un
>
quepour
donner cette liberté générale. Quand,
) roi seul pouvait
la France répului
que
>
à cette époque.j'aiprel prouver
sous le
accordait eette liberté, il s'est rangé
pa5 blique
les Espagnols dans le
D villon tricolore et a combattu
et a rendu
Gonaives dont il s'est emparé,
D bourgides
de cinq mille noirs armés qui ont
) républicains près
) combattu avee lui. D
du 1er floréal an V (20 avril
Et dans son compte-rendu
La1797), quelques mois avant le discours ci-dessus,
avait éerit: a Enfin, le 6 mai, le brave Toussaint
veaux
e
sous les drapeaux de
)) Louverture est venu se ranger
avoir chassé
mille noirs, après
) la vépubiqueaveequatrer
dans sceslieuazl'éten-
>
les EspagnolsdesC Gondiresetplauté
tricolore. Les différentes paroisses ou il comman-
)) dard
de suivre
le roi d'Espagne s 'empressèrent
> dait pour
>). son exemple. D
documens, ces deux dates
Il nous semble que ees deux
Touss'accordent en eeci: - quejusqu'ax 6 auril1794,
mille noirs, après
) la vépubiqueaveequatrer
dans sceslieuazl'éten-
>
les EspagnolsdesC Gondiresetplauté
tricolore. Les différentes paroisses ou il comman-
)) dard
de suivre
le roi d'Espagne s 'empressèrent
> dait pour
>). son exemple. D
documens, ces deux dates
Il nous semble que ees deux
Touss'accordent en eeci: - quejusqu'ax 6 auril1794, --- Page 427 ---
11795]
CHAPITEE XIV.
saint Louverture combattait
pour les Espagnols;
jour-là, il prit la résolution de les
que, ce
écrivit à Laveaux, en même
abandonner; qu'il
dait à sa lettre du 5, et alors temps la
que Chevalier réponlettre
serait du 6 avril
indiquée sans date
également - ; qu'il lui donna
de ne plus combattre les Français;
l'assurance
tions de soumission, mais
qu'il posa ses condicette
qu'il n'était pas encore soumisà
époque, se réservant de se rallier à Laveaux
certaines opérations qu'il méditait. Dans
après
cette
d'esprit, du 6 avril au 6 mai, ila aura exécuté disposition
tions; ; et au 6 mai, recevant la
ces opéralettre de
sa soumission aura été
Laveaux, du 5,
chassé les
complète, parce qu'il avait alors
Espagnols des Gonaives et arboré le
tricolore dans cette ville, le 4 mai. Nous allons pavillon
tivement, par trois autres documens
voir effecle premier, du 20
que nous citerons,
mars, le second, du
du 4 avril,
27, le troisième,
wasantleaprepastions de Laveaux
lier, du 5 avril, Toussaint
à Chevacomplète insurrection
Louverture était dans une
contre les
combattu Biassou et tenté de Espagnols, après avoir
de Don
s'emparer de la
Cabrera, un des officiers
persoune
tière.
espagnols sur la fronEt, à ce sujet, nous prions
nous pardonner
presque nos lecteurs de
ces détails
nous
livrons, en considération d'investigation auxquels nous
de
quise l'événement de la soumission l'importance qu'a acture à la République
de Toussaint Louverfrançaise. Cet événement influa
puissamment sur les destinées de
décida. Toussaint
Saint-Domingue: ; il en
Louverture est devenu
sous tous les rapports,
trop célèbre,
circonstance
pour que l'on néglige la moindre
de sa soumission. Il faut en
causes, les examiner et les
pénétrer les
constater avec soin ; car, de
la soumission l'importance qu'a acture à la République
de Toussaint Louverfrançaise. Cet événement influa
puissamment sur les destinées de
décida. Toussaint
Saint-Domingue: ; il en
Louverture est devenu
sous tous les rapports,
trop célèbre,
circonstance
pour que l'on néglige la moindre
de sa soumission. Il faut en
causes, les examiner et les
pénétrer les
constater avec soin ; car, de --- Page 428 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'nAiTI.
T'on devra se former de
le jugement quel
ce pas dépendra
de son influence sur les desticet homme remarquable,
civile, de son
nées de son pays, de son administration militaire. On ne
politique, de son régime
gouvernement davantage ce qui tient à sa personnalité,
doit pas négliger
ainsi dire, à celle de tous ses
qui fait exception, pour
qui
dans les trois nuances d'épiderme
contemporains,
distinguait les individus de son époque.
demanposées, nous nous
Toutes ces considérations
décida-t-il à
Toussaint Louverture se
dons : Pourquoi
embrasser celle
abandonner la cause de l'Espagne pour
contribué
delaFrance, après avoir personnellement tant
trahisons
firent passer des comaux
qui
aux défections,
Quelles furent
munes entières sous le pavillon espagnol?
furent
secrètes de cette détermination, quels
les causes
ses motifs particuliers?
le fait entendre LaSerait-ce uniquement, comme
la liqu'il ne combattait la France que pour
veaux, parce
lui avaitdit qu'un roi seulpouvait
berté des noirs,et qu'on
céda aux démonsdonner cette liberté générale, mais qu'il
frandu
en faveur de la République
trations
gouverneur
sous la plume de Lacaise ? Cette naiveté a pu échapper
donna Toussaint
les assurances que Jui en
veaux, par
recherchons la vérité
Louverture ; mais pour nous, qui
arrêtons
histoire nationale, nous ne nous y
dans notre
cité, dans le huitième chapitre de
pas. N'avons-nous pas
signée de Toussaint, en
ce livre, une lettre du 25 juin,
les proposipremier, de Biassou, ete., qui repoussait Cette lettre
civils, alors au Cap?
tions des commissaires
sontenir les
disait-elle
qu'ils combattaient pour
ne
pas
ils
la défense des Bourbons auxquels
droits du roi, pour
fidélitéjusqu'à la mort ? Y
avaient promis une inviolable
itre de
pas. N'avons-nous pas
signée de Toussaint, en
ce livre, une lettre du 25 juin,
les proposipremier, de Biassou, ete., qui repoussait Cette lettre
civils, alors au Cap?
tions des commissaires
sontenir les
disait-elle
qu'ils combattaient pour
ne
pas
ils
la défense des Bourbons auxquels
droits du roi, pour
fidélitéjusqu'à la mort ? Y
avaient promis une inviolable --- Page 429 ---
CHAPITRE XIV.
[1794]
de la libertédes noirs? Le 6jnillet suivant
est-il question
Jean
au nom d'eux tous, ne
(1795), Biassou et
François,
la même déclaration, sans qu'il y
renouvelèrent-ils pas
Précédemencore de la liberté générale?
fàt question
trois chefs des noirs insurgés n'ament, en 1791,.ces
commiseux-mèmes proposé aux premiers
vaient-ils pas faire rentrer tous ces noirs dans l'esclasaires civils, de
affranchissemens en faveur
vage, moyennant cinquante Toussaint Louverture luides principaux ? Ne fut-ce pas
de
fit réduire à ce chiffre, le chiffre primitif
même qui
Biassou? Au 25 juin 1795, tous les
trois cents posé par
déclarés libres par Polnoirs querriers n'étaient-ils pas
vérel et Sonthonax?
Sonthonax, dans
Toussaint Louverture ignorait-il que
Polvérel, dansl'Ouest et dans le Sud,avaient
le Nord, que
dansles mois d'août et desepproclamé la libertégénérale
alorsque la France républicaine,
tembre? Ne savait-il Ipas
voulait cette liberté?
représentée par ses commissaires,
cette
la connaissance qu'il
Est-ce enfin, sur
question,
confirmatif
du décret du 4 février 1794,
aurait acquise
civils? Garran.condes commissaires
des proclamations
Ils'est soumis aux lois de
state le contraire en disant: a
Saint-Domindès avant qu'on connût à
D la république,
nationale sur la liberté
D gue le décret de la convention
donner
D Et il le dit, évidemment, pour
D générale.
Lonverture. Ce décret ne fut
plus de mérite à Toussaint suivant; et ce ne sont ni les
connu, en effet, qu'en juin
colons, ni les émigrés,
Anglais, ni les Espagnols, ni les
noirs
à le faire savoir aux
qui
qui se seraient empressés
combattaient pour eux.
ces
sont
esudnmementiutéreaates
Toutes
questions démontré
ce ne fut pas là le moet puisqu'il nous est
que
T. I1.
verture. Ce décret ne fut
plus de mérite à Toussaint suivant; et ce ne sont ni les
connu, en effet, qu'en juin
colons, ni les émigrés,
Anglais, ni les Espagnols, ni les
noirs
à le faire savoir aux
qui
qui se seraient empressés
combattaient pour eux.
ces
sont
esudnmementiutéreaates
Toutes
questions démontré
ce ne fut pas là le moet puisqu'il nous est
que
T. I1. --- Page 430 ---
ÉTUDES SUR L'UISTOIRE D'HAITI.
il faut donc
bile de la résolution de Tousintlouverture,
revenir à celles que nous nous sommes posées en presur ses causes secrètes, sur les motifs particumier lieu,
liers de sa détermination.
des 20 et
Nous avons annoncé trois documens,
et du 4 avril 1794. Les deux premiers sont
27 mars,
signées de la propre mainde Tousdeux lettres originales, adressées à Don Joachim Garcia,
saint Louverture, et
de la colonie espagnole. Nous les avons prigouverneur
avec les autres
ses dans les archives de Santo-Domingo,
de
nous avons déjà citées, comme provenant
pièces que
Le dernier nous a été communiqué, en
cette source.
de France, à Paris.
copie, sortie des archives générales
exCitons successivement ce que nous y trouvons, pour
les motifs particuliers de la
pliquer les causes secrètes,
résolution de Toussaint Louverture.
souvent à
Il est constant que Jean François attribuait
les
celui-ci, à ses conseils, à son influence sur Biassou,
les querelles que Biassou eut avec lui. Un
contestations,
François arrêta Toussaint qu'il fit
jour arriva que Jean
de Vallière : Ce fait était déjà
conduire dans les prisons
Les sucmotif
Toussaint de redouter ce général.
un
pour
soit à la guerre, soit en prépacès qu'il obtint ensuite,
militaires
rant la trahison des divers commandans
de Jean
lajalousie
français, ne pouvaient qu'augmenter Biassou et motiver la
François, faire naitre celle de
Biascontre ces deux rivaux. Si
défiance de Toussaint
celui-ci n'était
était
violent que Jean François,
sou
plus
de faire périr un de ses lieutenans:
pas moins capable
ill'avait prouvé à l'égard de Jeannot.
par M. Saint-Rémy, p. 119 - Histoire
1 Vie de Toussaint Louverture,
d'Haiti par M. Madiou, t. 1", p. 14t.
François, faire naitre celle de
Biascontre ces deux rivaux. Si
défiance de Toussaint
celui-ci n'était
était
violent que Jean François,
sou
plus
de faire périr un de ses lieutenans:
pas moins capable
ill'avait prouvé à l'égard de Jeannot.
par M. Saint-Rémy, p. 119 - Histoire
1 Vie de Toussaint Louverture,
d'Haiti par M. Madiou, t. 1", p. 14t. --- Page 431 ---
CHAPITRE XIV.
[1794)
le 20 mars 1794,
Les choses étaient en cet état, quand,
adressa une première lettre, un
Toussaint Louverture
antérieure, à Don J. Garcia.
exposé de toute sa conduite
et citons
de ce document précieux,
Voyons le préambule
du
sur les faits
les plus propres à jeter
jour
les passages
dont nous nous occupons.
Toussaint Louverture, des particularités remarRelation que fait le général l'époque que S. M. C. a eu la bonté de prendre
quables arrivées depuis
qui avaienl pris les armes pour soulenir la
sous sa protection les nègres
faits il ne touchera que les principaux
cause de Dicu el des Rois, de lesquels démontrer aux yeux de tous ses supérieurs
points qui ont eu lieu, afin de loutes les calomnies répandues contre lui par
sa conduite, et se justifier des accusations el dénonciations qu'ila failes
le genèral Bia ssou, ainsi que commandant général du cordon du Sud et de
à leur supérieur, Monsieur le
I'Ouest.
et Biassou ont été pris sous la
Lorsque les généraux Jean François
ils m'ont fait prévenir au Port-Français,
protection du Roi d'Espagne,
du bonbeur que l'Espagne nous
morne près du Cap, où je résidais,
toules mes troupes, auoffrait. Je me suis donc rendu de suite avec
qu'auxm'assura de la même protection
près de M. D. Cabrera, lequel
démontrer que je ne
dits généraux. Par cet article, je ne veux que
ma
de Biassou, puisque
dépendais aucunement d' eux, principalement le
Jean Franétait concertée entre général
résidence au Port-Français
çois et moi.
de
où il a
Biassou s'est retiré au bourg
Saint-Michel,
Le général
et j'ai pris le commandement
toujours résidé depuis cette époque,
et
sous silence toutes mes expéditions
général des troupes
passerai
J'instruisais et rendais
puisqu'elles sont connues de mes supérieurs
comme
Biassou de toutes mes démarches, non pas
compte au général
du bien, connaissant son caractère
son subalterne, mais pourl'amour
de faire plus de malque de
impétueus, brouillon el étourdi, capable
n'ayant jamais
bien, comme il a démontré dans toutes les occasions,
lui
lui donnaient ceux qui
eu pour sentiment que les impressions que
parlaient les derniers.
dans tous les quartiers, des agens
Le général Biassou a toujours eu,
enlever les femmes et enfans
qui faisaient mettre des embuscades pour
l'ennemi
étaient, le fusil à la main, à repousser
des malheureux qui
et volait tout ce qu'ils poupendant qu'on brûlait leurs cases, pillait
bien, comme il a démontré dans toutes les occasions,
lui
lui donnaient ceux qui
eu pour sentiment que les impressions que
parlaient les derniers.
dans tous les quartiers, des agens
Le général Biassou a toujours eu,
enlever les femmes et enfans
qui faisaient mettre des embuscades pour
l'ennemi
étaient, le fusil à la main, à repousser
des malheureux qui
et volait tout ce qu'ils poupendant qu'on brûlait leurs cases, pillait --- Page 432 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'IAYTI.
vaient posséder, perdant ce qu'ils avaient de plus
enfans et parens : Ce qui a occasionné
cher, leurs femmes,
parmi
plusieurs fois des
eux, et même à s'embusquer
soulèvemens
pour tuer ledit
qui se donnait bien de garde de se
général Biassou,
mais j'étais là
présenter dans ces sortes de crises;
pour recevoir les coups de ses torts et les
(Ici, une longue narration des vexations subies
réparer...
ciers nommé Thomas,
fut lié
par un de ses offiqui
cl garroté par ordre de Biassou et
imputa ce fait à Toussaint).
qui
Il en est résulté, poursuit-il, que Thomass s'est rendu à la
soulevant toutes mes troupes, en leur faisant entendre
Marmelade,
à l'Espagnol leurs femmes el leurs
que je vendais
enfans; il fit feu sur
monfrère et sept hommes
moi, tua
sauver
:
à Saint-Raphaël, quim'accompagnaient Je, fus obligé de me
abandonné de tout le monde,
essuyé mille dangers ; et
après avoir
aujeurd'hui(ilécrit le 20
faire tomber le blâme de cette affaire
mars) Biassou veut
sur moi, comme
la cause des justes récriminations de
si j'avais été
Thomas, d'avoir
à Santo-Domingo, des plaintes et des soulèvemens
voulul'envoyer
des
que tous les jours on venait leur arracher leurs
troupes, de ce
fans pour vendre ou donner, Comment
femmes et leurs enBiassou ose-t-il
ses torts? moi qui, dans tous les
m'accuser de
temps, n'aijamais fait ce
infdme, ne me permettant pas même de vendre des
commerce
prends à témoins tous les Espagnols, des faits
animaur; et je
tiferont quejen'aijamais
quej j'avance, lesquels cer.
fait cet odieux commerce.. .Noso
j'ose dire, seraient plus avancées
sopérations,
le Cap serait sous la domination qu'elles ne sont, et peut-être même
de S. M. C., sans sa
lière et ses procédés dangereux.
conduite irréguAprès la reddition des Gonaives, étant à la
Biassou y est venu aussi
Slarmelade, le général
camper ; et j'étais un jour à diner
on lui apporta une lettre sortant de
avec lui;
Saint-Michel, à son
me pria de lire. Mais quel fut mon étonnement
adresse, qu'il
qui lui écrivait, lui marquait de
de voir que M.Laplace,
se défier de moi, en lui
j'étais un vieux capucin qui,priant
disant que
toujours le bon
le cas de le supplanter, s'il ne prenait
Dieu, serait dans
c'étaient là les
pas garde; et lui me répéta
propos que ledit sieur Laplice lui tenait
que
mais qu'il ne l'écoutait pas. parce qu'il le connaissait journellement,
qui avait été de tout temps méchant
pour un homme
(Ici, Toussaint impute à Biassou de lui avoir
des Espagnols, qui
proposé de se détacher
envoyaient les colons français
nègres et les remeitre
pour reprendre leurs
commeci-devant; ; que ce propos, tenu publique-
et lui me répéta
propos que ledit sieur Laplice lui tenait
que
mais qu'il ne l'écoutait pas. parce qu'il le connaissait journellement,
qui avait été de tout temps méchant
pour un homme
(Ici, Toussaint impute à Biassou de lui avoir
des Espagnols, qui
proposé de se détacher
envoyaient les colons français
nègres et les remeitre
pour reprendre leurs
commeci-devant; ; que ce propos, tenu publique- --- Page 433 ---
CHAPITRE XIV.
[1794)
mais qu'il leur a garanti le conment, avait indisposé les troupes,
à sa parole).
traire, en leur disant : que le Roi ne manquait jamais
de ren-
(D. J. Garcia) ayant permis à tous les émigrés
Le président
conquis, ces mêmes personnes, impatrer sur le territoire français
de suite rentrer chacun
ont voulu et veulent
tientes et sans prudence,
établir des camps et faire rentrer
dans leurs paroisses respectives, désarmer y
lous les nègres qui le sont
tous les ateliers à travailler,
toutes sortes
ils se sont donné et donnent
(armés). Pour y parvenir,
sans considérer que ce n'est
de mouvemens, et agissant et faisant agir,
le moment de mettre en exécution un pareil projet, par
pas encore
eziste encore dans la partie du Nord;
rapport au parti républicain qui
c'est s'e.xposer à soulever tous
et que voulant le mettre en exécution, du nombre de ceux que le Roi a
ces nègres armés qui ne sont pas
nombre et
en nous
lesquels sont en grand
qui,
pris sous su protection,
entrainer une grande partie de nos antournant le dos, pourraient
suffisantes,
qui, n'ayant pas toutes les connaissances
ciens (les protégés)
les attend... .
S'imagineront que le même sort
démarches de Biassou
Toussaint relate très-longuement les
(Ici,
désarmement et la rentrée des nègres sur les habipour opérer ce
sont venus se plaindre à lui,
tations de leurs maitres ; que ces nigres
dans l'ordre :
a apaisés et maintenus
menaçant de se soulever; ; qu'illes
dernier a fait entendre
ce qui a irrité Biassou contre lui; et que ce
à leur biencolons) que c'est Toussaint qui s'oppose
aux émigrés (les
comme un monstre et un scélérat
être : enfin, il me peint, dit-il,
référé à Don Cabrera qui a
dans L'esprit de tout le monde; qu'il en a
refusant
de réconcilier Biassou et lui, Biassou s'y
tenté vainement
demandé 300 hommes aux Gonaives pour
obstinément; qu'il avait
moment où il écrit
marcher contre Toussaint à la Marmelade ; qu'an
Biassou
lettre du 20 mars, il est encore à Saint- Raphaël attendant
sa
a. appris que ce
depuis douze jours pour leur réconciliation; qu'il
est
à lui
le bruit qu'ily y est prisonnier, et qu'il
prêt
dernier répand
demander pardon de ses torts).
le
Biassou
je ne me soumettrai; et je dis que géneral
Non, jamais
été : et si je parus lui
n'est point mon supérieur et qu'il ne l'a jamais le bien de la cause que
rendre compte de mes opérations, ç'a été pour
l'effet d'éviter tout trouble et obéir à mes supènous soutenons, à
Roi. Mais
il ne m'est plus posrieurs, les représentans du
aujourd'hui,
cherché que ma
sible de rendre compte à un homme qui in'a toujours
reC'est de M. le président et du commandant général que je
perte.
: et si je parus lui
n'est point mon supérieur et qu'il ne l'a jamais le bien de la cause que
rendre compte de mes opérations, ç'a été pour
l'effet d'éviter tout trouble et obéir à mes supènous soutenons, à
Roi. Mais
il ne m'est plus posrieurs, les représentans du
aujourd'hui,
cherché que ma
sible de rendre compte à un homme qui in'a toujours
reC'est de M. le président et du commandant général que je
perte. --- Page 434 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE D'HAITI.
des ordres. Tous les faits que j'avance sont connus de M. Don
cevrai
sont ici pour se rappeler de tout le
Armona et de M.J Don Cabrera, qui
qui a
ainsi que MI. le commandant général, don Juan Lleonard,
passé,
dénonciations que Biassou lui a faites contre moi ; et
connaissance des
aussi longtemps ;
il est étonnant quej'aie pu autaut en endurer depuis de Dieu el des Rois,
mais j' ai tout souffert et souffre pour la cause
snutiendraijusqu'à la dernière goutte de mon sang.
et queje
d'une manière péremptoire,
Ce document prouve,
avait
qu'au 20 mars 1794, une profonde mésintelligence
Biassou et Toussaint Louverture, et que ce
éclaté entre
à la violence
dernier en redoutait les suites par rapport
D'une prudence consommée, d'un
de son antagoniste.
devait alors réfléchir au sort
caraetéreméiant, Toussaint
de
tôt ou tard; aussi insiste-t-il auprès
qu'il éprouverait
être considéré comme placé
Don J. Garcia, pour ne pas
ne doit
les ordres de Biassou. Il établit encore qu'il
sous
subordonné de Jean François, qu'il ne repas être le
doute pas moins que Biassou.
le moment n'est
S'ilapprécie,en hommeinteligent.que
pourj faire rentrer dansl'esclavage, sur
pas encorepropice
les nègres qui ne font
les habitations de leurs maitres,
du
de ceux placés sous la protection spéciale
point partie
leur mécontentement
rnid'Espagne,dausla, prévision que
crainte de subir le même
entrainerait ces derniers, par
du moins
ceci est très-eurieux à savoir de sa part),
sort (et
odieux et infime
ils'honore en protestant contre letrafic
Biassou et
desnoirs dans la partie espagnole, quefissient
nous examinerons comJean François.Un jourviendraoi
de
exécution, le plan, dès lors tracé,
faire
ment ila mis à
dèleurs anciens smairentrerlesnégres sur les habitations
dirons alors comment il a réclamé encore
tres, et nous
perpétuait dans
contre le trafic de ces malheureux, quise
ici fort
En attendant, nous le voyons
la partie espagnole.
assou et
desnoirs dans la partie espagnole, quefissient
nous examinerons comJean François.Un jourviendraoi
de
exécution, le plan, dès lors tracé,
faire
ment ila mis à
dèleurs anciens smairentrerlesnégres sur les habitations
dirons alors comment il a réclamé encore
tres, et nous
perpétuait dans
contre le trafic de ces malheureux, quise
ici fort
En attendant, nous le voyons
la partie espagnole. --- Page 435 ---
CUAPITRE XIV.
[1794]
très-bon capucin,
Rois:yjoindre,ent
attachéilscnsedes) soucieuz de la cause de la République
cellede Dieu; peu
de distance de lui, assufrançaise, dont les agens, à peu
du
des noirs; et si la conquête
raient la liberté générale
faute.
Cap n'a pas eu lieu, ce n'est pas de sa
document contient un aveu préLe préambule de ce
avaient
c'est queles nègres
cieuxde Tonssintlanverturere
de Dieu el des Rois.
soutenir la cause
pris les armes pour
Il confirme ce qu'on a dit de lui.
27 mars :
maintenant à sa seconde lettre du
Passons
elle fut écrite de la Marmelade.
Monseigneur,
soumission et respect, la lettre que
J'ai reçu avec la plus grande
et en réponse,j'aum'écrire, en date du 20 courant;
vous avez daigné
suis vraiment au désespoir des
rai T'honneur de vous exposer que je
Biassou et moi ; et malgré
différends qui sont survenus entreles général dépendu de moi que nous
je sois l'outragé à tous égards, il n'a pas
que
puisque, pour cet eflet, j'ai resté quatorze. jours
ne soyons réconciliés,
ordre de M. le commandant général,
à Saint-Raphaël à l'attendre, par obstinément à se rendre à ses ordres, se
et lui, au contraire, s'est refusé
je devais étre chatié
servant pour prétexte, qu'étant son subalterne, à la subordination,
suivant la rigueur des lois, pour avoir manqué
ou de
comme si me fusse rendu criminel de lèse-majesté
et tout
je
toute autre trahison.
et poussé à bout par son perfide secréLe général Biassou, instigué cherchant qu'à mettre la zizanie parmi
homme
et ne
- taire,
dangereux de bonnes preuves, ayant par devers moi
nous, comme je donnerai
de ce que. j'avance, est la cause
des pièces authentiques pour le soutien
l'auteur de tout, en faide toutes nos divisions : oui, c'est lui qui est
(à Dieu
Biassou
je weux le supplanter
sant entendre au général
intentions que
!); et le général Biassou,
ne plaise que j'aie de pareilles
de connaissances, se laissant
homme faible, fragile et sans beaucoup l'entourent, m'a juré une
entrainer à l'impulsion des scélérats qui iln'aspire qu'à na perte,
haine immortelle, et depuis quelque temps, à son but. Mais Dieu qui
se servant de tous les moyens pour parvenir
u
Biassou
je weux le supplanter
sant entendre au général
intentions que
!); et le général Biassou,
ne plaise que j'aie de pareilles
de connaissances, se laissant
homme faible, fragile et sans beaucoup l'entourent, m'a juré une
entrainer à l'impulsion des scélérats qui iln'aspire qu'à na perte,
haine immortelle, et depuis quelque temps, à son but. Mais Dieu qui
se servant de tous les moyens pour parvenir --- Page 436 ---
ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAITI.
voit tout, à qui rien n'est caché et
lit
connaît la pureté de
qui nos plus secrètes
mes
pensées,etqui
le soutien de sa
intentions, mon amour pour mon Roi et pour
chanceté
cause, n'a pas permis que je fusse
des hommes. A la
victime de la mévérité, on n'est
sance et de la calomnie;
jamais à l'abri de la médià la
mais ma conduite, j'ose le
vue de tous mes
dire, sans tache et
les traits
supérieurs, me servira toujours de bouclier
que mes ennemis
contre
pourront me
point; ils peuvent
lancer: ainsi.je ne les crains
semblera,
exercer leur malignité et faire tout ce que bon leur
J'ai donc eu l'honneur,
Monseigneur, de vous exposer
Saint-Raphaël à l'attente du général
que j'étais à
formellmentgurilre
Biassou, lequel s'est expliqué
woulaitplus de réconciliution.
passé par Saint-Michel, il assura M. Don
avec moi,et ayant
protestant, qu'en altendant
Cabrera, en lui jurant et
votre décision, il resterait
tranquille, et qu'il ne me ferait pas le moindre
parfaitement
Dondon pour établir son
mal, et qu'il aliait au
audit bourg, qu'il
quartier-général. Il ne fut pas plus tôt arrivé
commença à désurmer,
tout ce que j'avais de
mettre à la barre et piller
bêtes
plus cher, en s'emparant en
à cornes et du tafia que le commandant
même temps des
pour faire subsister mes
général m'avait donnés
troupes de la Marinelade, et
que mes gens portaient del'Espagnol.
arrêtant tout ce
phaël, il avait tenu la même
Pendant mon séjour à Saint-Ramarche au canton
un camp sur le grand chemin des Gonaives
d'Ennery, ayant placé
et venants de la Marmelade,
pour intercepter les allants
en leur ôtant tout ce
Gonaïves, en les pillant, les maltraitant
qu'ils portaient des
les mes troupes étaient
et les mettant aux fers. Tousoulevées en mon
Biassou leur ôtait toutes les
absence, vu que le général
subsistances et
voix, quej'dtais arrétéà
qu'il publiait à haute
qu'il attendait
Soint-Raphacl, el qu'étant son
VOS ordres pour m'enveyer lié et
prisonnier.
wous. Jugez, Monseigneur, l'effet
gurrotté par devers
qu'ont dà produire une
irrégulière et des propos lâchés avec aussi
conduite Si
beau écrireà mes subalternes,
peu de prudence. J'avais
que tout ce que Biassou débitait
compte était faux, et que j'étais
sur mon
rien n'était dans le
pour mon plaisir à Saint-Raphaël,
cas de les apaiser ni leur faire entendre
Enfin, Menseigneur, M. le commandant
raison.
treté du général
général, voyant lopinidBiassou, et craignant avec juste raison
ment malheureuz, il me donna ordre
quelque eveneafin
pour me rendre à la Marmelade
d'apaiser mes troupes,les rassurer et les maintenir dans
Étant arrivé au Bassin-Caiman, je
l'ordre.
fusprévenu pardes personnesafuidées
aiser ni leur faire entendre
Enfin, Menseigneur, M. le commandant
raison.
treté du général
général, voyant lopinidBiassou, et craignant avec juste raison
ment malheureuz, il me donna ordre
quelque eveneafin
pour me rendre à la Marmelade
d'apaiser mes troupes,les rassurer et les maintenir dans
Étant arrivé au Bassin-Caiman, je
l'ordre.
fusprévenu pardes personnesafuidées --- Page 437 ---
[1794)
CHAPITRE XIV.
sortant du Dondon, de
prendre bien garde de ne
grand chemin, parce qu'ily avait
pas passer par le
à-Fincent, mise
le
une forte embuscade au
par général Biassou
Carrefourque j'avais assez de forces
pour faire feu sur moi. Malgré
avec moi pour repousser ladite
j'agis avec prudence, en me détournant du
embuscade,
lendu le
chemin oit l'on
piege, etje me rendis parailleurs à la Marmelade
n'avait
j'ai trouvé les troupes dans le plus
: étant arrivé,
déjà partie
grand désordre. et une partie était
pour cerner les avenues du Dondon,
bêtes à cornes, tafia, etc.,
le
pour reprendre les
troupes du Corail avaient que général Biassou leur avait enlevés. Les
fait route de même
vrir un chemin pour les Gonaives.
pour Ennery, pour oudes ordres
Je m'empresse aussitôt de donner
partout pourles faire rétrograder; mais
si montés et irrités,
les esprits étaient
que je n'ai pu me
être ecouté,
faire obéir, ni pas même
Figurez-vous,
Monseigneur, une
reur el sans frein; et
troupe révoltée, en fureille ? Mes
que pouvais-je dans un noment de crise
prières et mes protestations n'ont
les
paont altaqué contre
pu
retenir : enfin, ils
mon gré le bourg du
ils ont
et dévasté; et par surcroît de
Dondon;
toul pillé
ses : il ena a étédeméme
malheur, il J a eu des morts et des blesVoila,
aBrenery,Phabitation Larivière a été saccagée.
Monseigneur, les fruits des conseillers du
de ceux qui lui font faire des sottises,
général Biassou et
tions, il en résulte le
et au lieu d'avancer nos opéracontraire; et le service du Roi
coup de retard. Aussitôt que cette scène
souffre beaumalheureuse s'est
gens malintentionnés ont été
passée, des
prévenir M. le
en l'assurant que j'avais tourné les
commandant général,
etquej'allais marcher
armes contre le Roi, mon maitre,
contre Saint-Raphael. M.le commandant
ral, sans doute ajoutant foi à ce qu'on lui
génémon neveu, le brigadier
disait, a de suite fait arrêter
Moise, qui se trouvait blessé
phaël, et fait mettre une
à Saint-Ralés
garde à ma fumille,
les
autres ont été reldchés,
Cependant,
uns et
quand M. le commandant a vu
qu'on lui avait supposé.
réellement
Ah!
Monseigneur, qu'il est malheurenx pour moi de me voir ainsi
soupçonné, noi qui ai combattu depuis tout
les
notre grand Roi, moi
tempe
ennemis de
bien
qui veille sans cesse et qui travaille
général ! Non, jamais je n'aurais
pour le
eu le moindre doute
cru que mes chefs auraient
sur ma personne. Et je ne wous cache
Monseigneur, que la démarche que vient de faire M. le commandant pas,
général (D. Cabrera) à mon égard et celui de ma
m'a singalièrement frappé! Il aurait
pauvre famille,
au moins dà s'assurer des faits
is de
bien
qui veille sans cesse et qui travaille
général ! Non, jamais je n'aurais
pour le
eu le moindre doute
cru que mes chefs auraient
sur ma personne. Et je ne wous cache
Monseigneur, que la démarche que vient de faire M. le commandant pas,
général (D. Cabrera) à mon égard et celui de ma
m'a singalièrement frappé! Il aurait
pauvre famille,
au moins dà s'assurer des faits --- Page 438 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
et ne pas me condamner sur de simples
naissance de tout ce qui en
rapports. Je lui ai donné con -
Oni,
est, et j'espère qu'il me rendra justice.
Monseigneur, je vous le répète
Dieu et les hommes, d'être
:j'ai prété serment devant
fidéle à mon Roi et à
qui êtes son représentant, et je ne départirai
vous, Monseigneur,
Je suis
jamais de ces
inébrantable, et ferme comme un rocher
principes.
n'est dans le cas d'altérer de la moindre
; et rien au monde
que, je sois continuellement
chose ma religion ; et malgré
persécuté par les
avec constance et patience, pour les
méchans, j'endure tout
Jésus-Christ a souffertes
souffrances que Notre Seigneur
pour nous.
J'ai eu l'honneur de vous adresser une lettre,
relation (celle du 20 mars) par laquelle
ensemble avec une
nations,accusations
je réponds à toutes les récrimiet calomnies que le général
mon compte. Tous les faits
Biassou a répandues sur
que j'avance dans ladite
connus de messieurs les commandans
relation, sont
généraux, et
gneur, , qu'une fois que vous aurez pris
j'espère, Monseij'ai eu l'honneur de vous
connaissance de tout ce que
justice
exposer, que vous daignerez m'accorder
que je réclame de votre équité. Je ne
la
crainte de vous
m'étendrai pas plus loin,
enpuyer par un trop long récit; et
gneur, en vous assurant de mon
je finis, Monseimission à vOS ordres et ceux de aveugle obéissance, et entière souque, je suis toujours décidé à vos représentans, et soyez persuadé
répandre
mon sang pour soutenir la
jusqu'à la dernière goutte de
Je prie Notre
cause de Dieu et de mon Roi.
Seigneur qu'il vous ait dans sa
veuille prolonger vos jours.
sainte garde, et qu'il
J'ai l'honpeur d'ètre avec le plus profond
respect 2
Monseigneur.
Votre très-humble et très-obéissant serviteur
TOUSSAINT LOUVENTURE.
s
Marmelade, le 27 mars 1794.
Cette seconde lettre, à laquelle
tranché,
nous n'avons rien renous instruit fort bien de la
position de Toussaint, au 27 mars. Si, le 20, il était à
attendant Biassou
Saint-Raphaël,
depuis douze jours, pour leur
liation devant Don Cabrera
réconcidans
; s'il y resta
une vaine attente, il aura done
quatorze jours
Je 22,
quitté Saint-Raphaël
pour se porter à la Marmelade, où il a dû se rendre,
quelle
tranché,
nous n'avons rien renous instruit fort bien de la
position de Toussaint, au 27 mars. Si, le 20, il était à
attendant Biassou
Saint-Raphaël,
depuis douze jours, pour leur
liation devant Don Cabrera
réconcidans
; s'il y resta
une vaine attente, il aura done
quatorze jours
Je 22,
quitté Saint-Raphaël
pour se porter à la Marmelade, où il a dû se rendre, --- Page 439 ---
[1794]
CHAPITRE XIV.
dit-il,en évitant une embuscade posée contrel lui
sou. L'inimitié qui existait entre
par BiasJa réalité de
eux doit faire admettre
ce fait, très-probable de la part de
Mais nous voyons aussi que, dès son arrivée à la Biassou.
lade, ses troupes attaquent le Dondon où
MarmeBiassou,
sont celles de
qu'il y a des morts et des blessés; ; et en même
temps, elles vont attaquer celles qui se trouvent à
tation Larivière, près d'Ennery,
l'habicombat. Selon
qui est saccagée après
Toussaint, ces combats n'ont eu lieu
dépit de ses prières et de ses
qu'en
irritées, en fureur et
protestations; ses troupes
sans frein, n'ont pas voulu
ter.
l'écouLibre au lecteur d'ajouter foi à sa version :
qui croyons à Ja résolution de
pour nous
Toussaint, nous
que ses troupes n'ont combattu celles de
pensons
Biassou
par ses ordres, parce que nous
que
qu'il
croyons aussi à
exerçait sur ses soldats, et
l'empire
cusable de déclarer
que nous le trouvons exla guerre à son ennemi
tendu une embuscade.
qui lui a
existe
Dans tous les cas, l'état de
entre lui et Biassou; et sur cette
guerre
Cabrera a fait arrêter Moïse
information, Don
làchés ensuite.
et toute sa famille qu'ila reG Jene vous cache
) ilà Don Garcia,
pas, Monseigneur, ditque cette démarche
> M. le commandant
que vient de faire
général à mon
D ma famille, m'a
égard et celui de
singulièrement) frappé ! D
Toussaint Louverture est bon mari, bon
rent; ; On le représente ainsi
père, bon padans tous les
a publiés à son sujet. Moïse et
ouvrages qu'on
libres, il est vrai;
sa famille sont devenus
mais ne lui faut-il pas une
éclatante de ce fait, commis
vengeance
par Don
ses dispositions à se réconcilier
Cabrera qui a vu
celui-ci s'obstine
avec Biassou, tandis
à s'y refuser? Que peut-il attendre que
de
mari, bon
rent; ; On le représente ainsi
père, bon padans tous les
a publiés à son sujet. Moïse et
ouvrages qu'on
libres, il est vrai;
sa famille sont devenus
mais ne lui faut-il pas une
éclatante de ce fait, commis
vengeance
par Don
ses dispositions à se réconcilier
Cabrera qui a vu
celui-ci s'obstine
avec Biassou, tandis
à s'y refuser? Que peut-il attendre que
de --- Page 440 ---
ÉTUDES SUR L HISTOIRE D'HAYTI.
cet officier espagnol qui le punit, dans la
neveu, de sa femme et de ses enfans,
personne de son
les violences de
pouravoir repoussé
Biassou? Si ces personnes
ont été relaxées, n'est-ce
intéressantes
lui-méme ?
pas dans l'intention de le saisir
Dans cette pensée, le prudent
il continuerà servir) les
Toussaint peutEspagnols,
des Rois ? S'il est
pourlamour de Dieu el
résolutions
prudent, n'est-il pas capable aussi des
les plus énergiques?
Le soin de sa propre conservation, à
qu'il vient de chasser du
l'égard de Biassou
de Jean
Dondon et d'Ennery, à l'égard
François qu'il redoute aussi et
à Biassou contre lui; le désir de
qui peut se réunir
tout lui
se venger de Don Cabrera:
inspire immédiatement la
le service du roi
résolution de quitter
d'Espagne ; et il n'ignore
agens français désirent
pas que les
depuis longtemps
cette cause, qu'il peut leur être de la
qu'il abandonne
Mais, avant de
plus grande utilité.
passer. au service de la France, il faut
accomplisse ses desseins; en attendant, il
qu'il
Hcmeprendormenates
enverra à Don
mensde fidélitéau roi et à
éerites.denoueauz sermais il ne
cegouverneur; il luidira quejasedépartira de ses principes, qu'il est
lablee etferme commeun rocher,
inébranque sa religion le porte à
que Notre Seigneur
FETEEE
Jésus-Christ a endurées
Toussaint Louverture connait
pour nous.
et s'ilassure le
parfaitement son bréviaire;
gouverneur espagnol de son
sance el deson entière soumission
aveugle obéisses
à ses ordres et à ceuz de
représentanssurla frontière;
lettre, qu il
s'iljure, en terminant sa
de son
Vnendantoedej-gelha dernièregoutte
sang pour soutenir la cause de Dieu et
il n'a pas moins résolu de
de son Roi,
Espagnols
répandre le sang de tous les
qui pourront tomber sous sa main.
neur espagnol de son
sance el deson entière soumission
aveugle obéisses
à ses ordres et à ceuz de
représentanssurla frontière;
lettre, qu il
s'iljure, en terminant sa
de son
Vnendantoedej-gelha dernièregoutte
sang pour soutenir la cause de Dieu et
il n'a pas moins résolu de
de son Roi,
Espagnols
répandre le sang de tous les
qui pourront tomber sous sa main. --- Page 441 ---
CHAPITRE XIV.
[1794]
document du 4 avril,
Cela posé, voyons le troisième
annoncé : il est daté du Fort-Dauphin,
que nous avons
des Espagnols depuis le 28 janvier.
au pouvoir
français (les colons) résidans à Saint-Michel, tous
Le Député des Emigrés des paroisses des Gonaives, d'Ennery, Plaisance,
habitans et propriétaires.
la Marmelade etlleDondon,
représentant immédiat
AS E. Monsieur le Gouverneur et Capitaine colonie. général,
du Roi en cette
infortuné
Excellence, le général
Sitôt notre arrivée dans notre
pays,
le noble projet de prévenir vOS vues bienfaisantes.
Biassou conçut
révoltés qui assassinent, pillent et
Personne n'ignore que les nègres
occuau nom de Pezécrable République,
incendient nos possessions,
ceignent les plaines du
pent la presque totalité des montagnes que
du QuartierLimbé, du Port-Margot, de l'Acul, du Morne-Rouge,
confins du Fort-Dauphin,
Morin, de Limonade et Jacquezy, jusqu'aux ennemis dont la princide ces vils
tandis que ces plaines fourmillent
pale horde se tient dans la ville du Cap.
même lieu,
Biassou, voulant les chasser tous dans un
Le général
bas les armes ou les exterminer d'un seul
afin de les forcer à mettre
d'abord de toutes les hauteurs
coup, avait proposé de se rendre maitre
Parvenu
Plaisance, Marmelade, Dondon et Grand-Boucan.
du Borgne,
de
les mnêmes mesares pour toutes
à son but, son projet était
proposer
de son ami Jean
les parties de l'Est occupées par les troupes
François.
sur lhabitation Larivière, chefDéjà, le fidèle Biassou était campé
petits postes
ce camp plusieurs
lieu d'Ennery : il avait faitreplierdans avait établis, soi-disant pour proinutiles que Toussaint Louverture
qui les occupaient commettéger les voyageurs, tandis que ses-agens
: de là les plaintes, les
taient chaque jour des wols, des assassinats: Toussaint profite de ces clamurmures de tous les habitansplanteurs. enlève et arine tous les
meurs pour les dénoncer comme suspects,
sont
de leurs habitations- Il annonce à ces misérablesqu'ils
esclaves
donne des ordresà des chefs
libres, s'ils osent assassiner les blancs;il
facilitent l'exécution
le rétablissement des postes supprimés, qui
pour
la désobéissance; il adresse un manifeste
de ses vues perfides. Il prêche
contre sa personne.
à son général ; il finit par tenter un assassinat inattendue du ciel, el son
Celui-ci échappe à la mort par une faveur
lui-même se
assassin ose encore le dénoncer comine traitre, lorsque
à des chefs
libres, s'ils osent assassiner les blancs;il
facilitent l'exécution
le rétablissement des postes supprimés, qui
pour
la désobéissance; il adresse un manifeste
de ses vues perfides. Il prêche
contre sa personne.
à son général ; il finit par tenter un assassinat inattendue du ciel, el son
Celui-ci échappe à la mort par une faveur
lui-même se
assassin ose encore le dénoncer comine traitre, lorsque --- Page 442 ---
D'HAÎTI.
ÉTUDES SUR LHISTOIRE
du crime de félonie et de haute trahison au premier
rend coupable
chef.
l'admiration générale. Nous dénonLa conduite de Biassou a mérité
comme traitre au Roi.
subalterne comme assassin,
çons son perfide
fidèles pour soutenir sa plainte, et nous
Nous nous joignons aux sujets
demandons que latéte du coupable tombe.
assassiner
comme ayant sédait les troupes auxiliaires pour
Il l'est,
comme ayant, contre les promesses sacrées
leur chef; il l'est encore
esclaves déjà rentrés dans l'ordre et
la libertéàt tousles
du Roi,promis
avoir conçu le projet horrible d'assassiner
le devoir ; il l'est, pour
avoir commencé à mettre à exécution
tous les blancs; il l'est, pour
l'habitation Larivière: ;
en assassinant trois blancs sur
ce plan horrible,
en faisant feu sur
il l'est, et ceciest un crime d'Etat au premier chef,
deux
de la milice royale, et pour avoir fait prisonniers
une patrouille
il l'est. comme ayant tendu un pitge
hommes de cette patrouille;
du brigadier Don Joase rendre maitre de la personne
perfide pour
il l'est, enfin, comme ayant interceptéla commu.
chim de Cabrera ;
,et d'avoir exposé les garnisons
nication des Gonaives à Saint-Michel.
d'une famine infaillible, si on n'apporie
de ces deux places à souffrir
intérêts qui ont déterminé
remède. Voilà les grands
le plus prompt
à celles du général Biassou.
notre députation à joindre nos plaintes
cachant ses vertus,
Ceux qui ont prêté des vices à ce général, en
la foi et la
d'infidélité. Nous protestons tous, sous
sout coupables devons à notre Prince, qu'ilest digne de sa confiance,
loyauté que nous
montré comme un sujet fidèle, qu'ila mérité
qu'il s'est toujours
de tous les gens de bien.
l'estime et la reconnaissance
député.
LAPLACE,
Fort-Dauphin, le 4 avril 1794.
contenues dans cet
En faisant la part des exagérations
confirme et explique fort bien
exposé, nous voyons qu'il
dans les deux détout ce que nous venons de remarquer,
Toussaint Louverture à Don Garcia.
pêches de
existante entre
déméle les causes de la querelle
On y
Celui-ci veut que son ancien secréToussaint et Biassou.
SOIL
taire et aide de camp reste toujours son subalterne,
Toussaint, qui a pris le titre de
subordonné, tandis que
part des exagérations
confirme et explique fort bien
exposé, nous voyons qu'il
dans les deux détout ce que nous venons de remarquer,
Toussaint Louverture à Don Garcia.
pêches de
existante entre
déméle les causes de la querelle
On y
Celui-ci veut que son ancien secréToussaint et Biassou.
SOIL
taire et aide de camp reste toujours son subalterne,
Toussaint, qui a pris le titre de
subordonné, tandis que --- Page 443 ---
[1794]
CHAPITRE XIV.
général dans Sa relation de faits au
gouverneur
prétend qu'il estindépendant de l'autorité
espagnol,
tant que de celle de Jean François,
de Biassou aude celle du
et qu'il ne relève que
gouverneur et de ses délégués.
Toussaint avait placé des postes que Biassou a
ver; cedernier veutc contraindreles
fait relele Roi d'Espagne, à rentrer
négres non protégés par
tations de leurs
immédiatement sur les habimaitres, tandis que Toussaint ta
le moment n'est pas encore venu de metlre à
jugé que
projet, par rapport au parti républicain
exécution ce
berté
qui offre la ligénérale, et que ce serait s'eaposer à
ces nègres qui sont armés et qui
soulever tous
leur révolte, lous
pourraient entrainerdans
lesautresformés en troupes et
gineront que le même sort les attend.
quis'imaBiassou et Toussaint sont divisés
c'esti 1 une question
d'opinions à ce sujet ;
qu'ils
d'opportunité entre eux, sur une mesure
approuvent tous deuz, que Biassou,
combinaison
incapable de
politique, veut réaliser de suite, et
saint, habile et perspicace, eroit devoir
que Tousun temps plus propice. Toussaint,
ajourner jusqu'à
homme bien supérieur à Biassou. évidemment, est un
Mais les blanes français, habitans
à la prompte solution de cette
planteurs, intéressés
des délais qu'y met
question, s'impatientent
Toussaint, et élèvent des cris,
meurs
des claquiindisposent ce dernier contre eux.
Blancs, muldtres el noirs doivent céderà
idées quand il les a raisonnées
ses vues, à ses
le
; la suite de sa
prouvera bien mieux encore : de là sa
viepolitique
mer ces esclaves, de les
résolution d'ardisant
ranger dans ses troupes, en leur
qu'ils seront libres, s'ils tuent les colons
les replacer. dans
quiveulent
l'esclavage, et qui osent
vues.
contrarier ses
eux.
Blancs, muldtres el noirs doivent céderà
idées quand il les a raisonnées
ses vues, à ses
le
; la suite de sa
prouvera bien mieux encore : de là sa
viepolitique
mer ces esclaves, de les
résolution d'ardisant
ranger dans ses troupes, en leur
qu'ils seront libres, s'ils tuent les colons
les replacer. dans
quiveulent
l'esclavage, et qui osent
vues.
contrarier ses --- Page 444 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
d'opinions, Biassou passe à des faits
De cette querelle
les soldats de Toussaint, obéisbrutaux et violens contre
Alors plus de ménagesant aux ordres de leur général.
il le fait
Biassou
les planteurs;
mens
qu'excitent
pour
cerner au Dondon ou à Ennery.
selon la
Quant à Don Cabrera, il lui tend zn piége,
et nous le croyons, parce que ce
version des planteurs,
Louverture, et
procédé est dans la nature de Toussaint
rien aventurer à force ouverte.
qu'ilne veut probablement
il fait couper toutes communications
En meme temps,
afin de ne pas être
entre les Gonaives et Saint-Michel,
entre deux feux.
du 22 mars, jour où il a
Tous ces faits se passent
sont
Saint-Raphaël, au 4 avril. Quatorze jours
quitté
homme de la trempe et de l'activité de
beaucoup pour un
Au4 avril, ile est donc insurgé conToussaint Louverture!
combattu contre
il a déjà
tre la domination espagnole,
Cabrera. Oà était-il à
Biassou, il a failli prendre Don
le disent
cette date ? Nous l'ignorons, nos documens ne
pas.
un de ses lieutenans dont le
Mais le Savril, Chevalier,
lui être nécessaire contre les Espagnols
concours peut
à huit lieues seulement de Terreréunis aux Gonaives,
Chevalier reçoit une lettre de Laveaux; ily répond
Neuve,
Louverture parait accomle 6, et une lettre de Toussaint
était à
Probablement ce dernier
portée
pagner sa réponse.
de la lettre de Laveaux.
d'avoir communication
du
Quelle heureuse circonstance pour les propositions
estinsurgécontre
général français Tousaintlonverfine
de se
les Espagnols, et il n'a d'autre parti à prendre que
de là l'assertion de celui-ci qu'à
soumettre à Laveaux;
les Frandu Gavril, Toussaint cesse de combattre
partir
lettre de Toussaint
était à
Probablement ce dernier
portée
pagner sa réponse.
de la lettre de Laveaux.
d'avoir communication
du
Quelle heureuse circonstance pour les propositions
estinsurgécontre
général français Tousaintlonverfine
de se
les Espagnols, et il n'a d'autre parti à prendre que
de là l'assertion de celui-ci qu'à
soumettre à Laveaux;
les Frandu Gavril, Toussaint cesse de combattre
partir --- Page 445 ---
CHAPITRE XIV.
[1794]
républicains ; il en transmet l'assurance à Laveaux,
çais
lettre sans date, soit par la lettre de Chevalier,
soit par sa
du Gavril.
résolu comme Toussaint, il ne
Mais, pour un homme
il faut
se soumette comme un intrus;
qu'il
faut pas qu'il
donne des gages de sa fidélité au nouveau gouvernement
se combinent avec le désir
qu'il va servir, et ces gages
et des colons
qu'ilé éprouve de se venger, et des Espagnols
français. Il emploie donc le temps qui s'écoule,
et émigrés
à immoler tous ceux qu'il peut
du 6 avril au 4 mai,
flotte aux Goatteindre. Le 4 mai, le pavillon tricolore
Louverture a triomphé
naives et à Terre-Nenve.Toussintl
de ses ennemis !
même
ainsi, ne donne-t-il pas en
temps
En triomphant
de ce
àLaveaux, la mesure
qu'ilp peut eséenterEtnesaitil de lui et de
que le besoin qu'a ce gouverneur général
pas
rien cette immolation
ses forces, lui fera compter pour
la
et de colons français ? Ne sait-il pas que
d'Espagnols
la morale de l'utilitél'emporte
politique excuse toul, que
il trouvera de bonnes
surl'utilitédel la morale?D D'ailleurs,
à donner à Laveaux: nous allons voir ces raisons
raisons
lettre à ce général, en date du 18 mai.
exprimées dans sa
lettre de Laveaux à
Le rapport de Garran cite une
Chevalier, du 2 mai, et une autre à Toussaint Louverture,
à cette dernière date, Laveaux savait 1
du 5. Probablement
flottait déjà, le 4, aux Gonaives
que le pavillon français
lieues entre le
et à Terre-Neuve. Iln'y a que quelques
Dans l'inPort-de-Paix et Terre-Neuve et les Gonaives.
de ce
au 18 mai, où Toussaint répond à
tervalle
jour
avaient été soumises par
Laveaux, plusieurs communes
soins. Ecoutons ce qu'il dit à Laveaux:
ses
T. 11.
du 5. Probablement
flottait déjà, le 4, aux Gonaives
que le pavillon français
lieues entre le
et à Terre-Neuve. Iln'y a que quelques
Dans l'inPort-de-Paix et Terre-Neuve et les Gonaives.
de ce
au 18 mai, où Toussaint répond à
tervalle
jour
avaient été soumises par
Laveaux, plusieurs communes
soins. Ecoutons ce qu'il dit à Laveaux:
ses
T. 11. --- Page 446 ---
D'iAir.
ÉTUDES SUR L'MISTOIRE
de la Marmelade, le 18 mai 1794.
Quartier-général
général de brigade,
Toussaint Louverture,
général , etc.
A Ltienne Laveaux 1 gouverneur
commandant de Terre-Neuve et du Port-àLe citoyen Chevalier,
date du 5 courant, et pénétré de la
Piment, m'a remis votre lettre en
les vérités qu'elle
comme je dois,
plus vive reonaisancejapprécie
renferme.
élé induit en erreur par les enneII est bien vrai, général, quejai
quel est T'homme
mis de la république et du genre humain ; mnais,
?
tous les piéges de la méchanceté
qui peut se flatter d'éviter
sans connaistombé dans les filets, mais non point
A la vérité,j'ai
les désastres du
sance de cause. Vous devez vous rappeler qu'avant
mon
par devers vous,que
Cap, et par lesdémarches que j'avaisfaites les ennemis de la France
but ne tendait qu'à nous unir pour combattre
de cette colonie.
une
intestine parmi les Français
et faire cesser
guerre
les voies de réconciliaMalheureusement et pour lous généralement,
répanrejetées. Mon ceur saigna etje
tion par moi proposées.furent
les maldis des larmes sur le sort infortuné de ma patrie, prévoyant la fatale
allaient s'ensuivre. Et je ne m'étais point trompé;
heurs qui
Sur ces entrefaites,
expérience a prouvé la réalité de mesprédictions.
tous ceur
leur protection et la liberté pour
les Espagnols m'ofrirent
comnbaltu
la cause des rois; et ayant toujours
qui combattraient pour
à toutes leurs offres, me
avoir cette même liberté, j'adhérai
pour
mes frères ' Mais une expérience
voyant abandonné par les Français,
; et
tardive m'a dessillé les yeux sur ces perfides protecteurs
un peu
et scélératesse, j'ai vu clairement
m'étant aperçu de leur supercherie
pour dominer
leurs vues tendaient à nous faire entr'égorger,
que
le restant de chaines, ct les faire
notre nombre et pour surcharger
à leur
l'ancien esclavage. Non, jamais ils ne parviendront
retomber à
rien de Toussaint Louverture :
1 Comme on peut voir, nous ne dissimulons dit avoir propostes. Garran ne
mais nous ignorons entièrement les voies qu'il
de Toussaint et de Biasrien à cet égard, que la lettre signée
nous apprend
autre du 25 août b ses fréres du Cap, par Toussaint,
sou, du 25 juin, une
sentimentale à la lettre
une autre du 27 août à A. Chanlatte, et une réponse août 1793 : Carran dit que
la révolution de Saint-Domingue, du 28
sur
sous le nom du général Toussaint Louverture, contous ces écrits, publiés
violentes contre la
a (Raples déclamations les plus
République.
> tiennent
port, t. 4, p. 47.)
éres du Cap, par Toussaint,
sou, du 25 juin, une
sentimentale à la lettre
une autre du 27 août à A. Chanlatte, et une réponse août 1793 : Carran dit que
la révolution de Saint-Domingue, du 28
sur
sous le nom du général Toussaint Louverture, contous ces écrits, publiés
violentes contre la
a (Raples déclamations les plus
République.
> tiennent
port, t. 4, p. 47.) --- Page 447 ---
CHAPITRE XIV.
(1794]
à notre tour de ces êtres mépribut infâme; et nous nous wengerons donc à jamais ; et oubliant le passé,
sables à tous égands.tUnissons-aous écraser nos ennemis et à nous venger
ne nous occupons-désormaise qu'à
particalièrenient de nos perfides voisins.
le pavillon national flotte aux Gonaives,
Il est bien certain que
chassé les Espagnols
ainsi que dans toute la dépendance, et que j'ai
le coeur navré
de cette partie des Gonaives; mais j'ai
et les émigrés
malheureuz blancs qui ontélé
delévénement qui a suivi sur quelques
Je ne suis pas comme bien d'autres qui
wictimes dans celle affaire.
J'ait toujours eu Thumavoient les scènes d'horreur avec sang-froid.
le mal.
gémis quand je ne puis pas empécher
nité pour partage, etje
soulèvemens parmi les ateliers,mais. j'ai
Ilyaenaussi quelques petits
comme ci-devant.
mis de suite le bon ordre et tous travaillent Plaisance. Marmelade,
Gonaives, le Gros-Morne, Canton-d'Ennery, avec le Limbé, sont sous mes
Dondon, l'Acui et toute la dépendance
armés dans tous ces enmille hommes
ordres, etje compte quatre
du Gros-Morne, qui sont
droits. sans compter cependant les citoyens
au nombre de six cents.
entièrement, les
Quant aux munitions de guerre.j'en suis dépourvu
faites contre
consommées dans les diverses attaques que j'ai
ayant
seulement trouvé 100 garl'ennemi. Quand j'ai pris les Gonaives, j'ai
fait faire des cartouches à fusil pour attaquer
gousses à canon que j'ai
les émigrés. Je me propose de les
le pont de l'Ester où sont campés
le citoyen Blanc Cazeattaquer au premier moment, e'est-à-direquand Marchand, au carrenave se sera rendu avec son armée à l'habitation
four de la Petite-Rivière de l'Artibonite.
dont
occupé du camp Bertin, au Port-Margot,
Je suis en ce moment
braver nos forces. J'ai donné mes
le chef de cet endroit parait vouloir du Limbé et de Plaisance pour
ordres pour faire marcher des troupes
et aussitôt
T'atiaquer. Je m'imagine bien que je m'en emparerai';
de votre côté, vous puissiez,
pris, je vous en ferai part pour que,
J'en ferai autant
le
à
marcher contre le Borgne.
si vous jugez propos,
le
de cette paroisse et
de mon côté, et nous pourrons cerner bourg réduction de ces deux ens'il est nécessaire; et après la
l'attaquer,
libre pour nous voir et concerter plus
droits, nous aurons le champ
pour les intérêts républicains.
amplement nos opérations,
elles seraient bien peu conséQuant aux forces de nos ennenis,
le concours de Villatte, vers la fin de juin.
Ce camp ne fut pris qu'avec
Compte rendu de Laveaux, P. 36.)
de cette paroisse et
de mon côté, et nous pourrons cerner bourg réduction de ces deux ens'il est nécessaire; et après la
l'attaquer,
libre pour nous voir et concerter plus
droits, nous aurons le champ
pour les intérêts républicains.
amplement nos opérations,
elles seraient bien peu conséQuant aux forces de nos ennenis,
le concours de Villatte, vers la fin de juin.
Ce camp ne fut pris qu'avec
Compte rendu de Laveaux, P. 36.) --- Page 448 ---
D'HATTI.
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE
qui tient bon pour les Espagnols.
quentes, sans le général Jean François
où il s'est retiré avec sa
Il se trouve en ce moment au Fort-Dauphin
au Trou et à Caracol.
troupe, après avoir été repoussé vigoureusement de l'erreur où on les
dissuader ces gens
J'ai fait mon possible pour
ouvriront enfin les yeux, et qu'ils
tient plongés ; il faut espérer qu'ils
se joindront à nous pour faire cause commune.
ni à Saintne sont point en force à Saint-Raphaël
Les Espagnols
avec des pieux, et je me
Michel : mais ils se fortifient, en s'entourant
qu'il n'y a rien à craindre de leur côté.
persuade
instruire les commissaires civils de mon
Quant aux moyens pour
crois bien
la communiet des événemens qui onl eu liett, je
que
retour
et qu'il n'est guère possiest interceptée,
cation au Port-Répoblicain
'moins que wous ne leur expéble de leur faire part de ce qui en est,
cependant du citoyen
baleau
cet effet. Je m'informerai
diiez un
s'il pour n'y aurait point quelque moyen.
Blanc Cazenave
exacte de tout. Veuillez, je vous prie,
Voici, général, la situation
Vous jugerez par vous-même de
m'envoyer des munitions de guerre.
me faudra dans la circonstance présente.
la quantité qu'il
lettre, on le voit, est la première que
Cette longue
sa souLouverture adresse à Laveaux depuis
Toussaint
bien l'homme qui vient de
mission. Comme elle peint
aussi de
de drapeau ! Mais, comme il s'efforce
changer
oblige
de Laveaux, une position qui
prendre, à l'égard
celui-ci à compler avec lui !
lui dit qu'il a été induit en erreur, en
Le gouverneur
et s'il semble en convenir
suivant la bannière espagnole ;
lui dire
d'humilité chrétienne, c'est pour
par une sorte
sétésans conmnaissancede
n'a pas
avec amour-propre quece
les désaset il lui rappelle en même temps qu'avant
cause,
a dédaignées.
du
fait desdémarches qu'on
tres
Capilavait
service de
que par sa
Ainsi, il n'était resté. au
l'Espagne
tricoet quand il vient se ranger sous le drapeau
volonté,
û merci.
lore, il n'entend pas se soumettre
de ce
de poidsà sa prétention, il parle
Pour donner plus
avoir chassé
qu'ila faitflotter aux Gonaives, après
pavillon
Ces derniers sont Français, il
les Espagnols et les émigrés.
Capilavait
service de
que par sa
Ainsi, il n'était resté. au
l'Espagne
tricoet quand il vient se ranger sous le drapeau
volonté,
û merci.
lore, il n'entend pas se soumettre
de ce
de poidsà sa prétention, il parle
Pour donner plus
avoir chassé
qu'ila faitflotter aux Gonaives, après
pavillon
Ces derniers sont Français, il
les Espagnols et les émigrés. --- Page 449 ---
CHAPITRE XIV.
[1794]
français qui n'ignore pasqueheaucoup
parleà un général
avec des Espagnols, et
ont été sacrifiés
de ces émigrés
malheualors il semble s'apitoyer sur le sort dequelques
ont élé victimes dans celle affaire : il ena
reua blancs qui
comme bien d'autres
le coeur navré, parcequiln'est pas
il a touvoient les scènes d'horreur avec sangfroid;
qui
partage, il gémit quand il ne
jours eu Thaumanité mal. pour Tout à coup, et comme pour conpeut empécher le
illui
Laveaux de la mort de ces blanes,
parlede quelsoler
de
soulèvemensqui iont eu lieparmilesatedierse
ques petits
sont des
noirs; mais il; ya mis le bon ondre.Cebonondre,ees
à
exécutions à mort ! Pour appuyer encore sa prétention
comme transfuge, il énumère
être traité autrement que
diverses communes qu'il a
avec emphase les noms des
de
français, et il parle de sa troupe
ralliées au pavillon
quatre mille hommes.
Il fait plus : il donne à Laveaux la situation générale
il examine qu'on n'a rieni à en redoudes forces ennemies,
il a déjà refoulé au
espère les neutraliser;
ter, parce qu'il Jean-François et sa troupe ; il indique au
Fort-Dauphin, eequ'il faut faire, même pour aviserles comgouverneur civils deson retour, ou plutôt de sa soumission
missaires
française. Ce dernier point le préoccupe,
à la République
sa vanité se complaisent
parce que son amour-propre,
Toussaint Louverture
dans cette information officielle,
vaut et mesurant déjà de l'oeil la carrière
sachant ce qu'il
voulait-il être assuré
Peut-être aussi
qu'il va parcourir.
Enfin,
par les commissaires.
du rang quiluiseraitassigné
il aura réduit le camp Bertin et le Borgne, ajouté
quand
lauriers à ceux qu'il a cueillis, c'est alors
de nouveaux
qu'ilira voir Laveaux, 1 pour se concerter plus amplement
avec lui sur les opérations ultérieures.
aut et mesurant déjà de l'oeil la carrière
sachant ce qu'il
voulait-il être assuré
Peut-être aussi
qu'il va parcourir.
Enfin,
par les commissaires.
du rang quiluiseraitassigné
il aura réduit le camp Bertin et le Borgne, ajouté
quand
lauriers à ceux qu'il a cueillis, c'est alors
de nouveaux
qu'ilira voir Laveaux, 1 pour se concerter plus amplement
avec lui sur les opérations ultérieures. --- Page 450 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HIAÎTI.
Est-ce là le langage d'un simple
t-il
transfuge ? Ne
pas d'égal à égal avec Laveaux? Ne
traiteI'homme qui dominera
voit-on pas déjà
Laveaux, qui s'en
d'un instrument
servira comme
pour son élévation, tout en le
par des lettres flatteuses où il lui dira
caressant
tout son coeur, en
qu'il l'embrasse de
T'appelant son bon et cher
C'est à dessein que nous avons
papa?
au gouverneur
transcrit, et ses lettres
espagnol et celle que nous venons d'analyser, parce qu'à notre avis, ces documens
juger de l'étendue ( de l'esprit et de la
font mieux
saint
capacité de TousLouverture, à cette époque
pourrions en dire.
déjà, que ce que nous
Jugez done de ce qui adviendra, quand
tique de cet homme s'élargira,
T'horizon poliquand le théâtre où il a
transporté ses combinaisons se sera agrandi!
arrêter la marche de
Qui pourra
de
Taussintlonvertune,)
vices à tant de
joignant tant
qualités :
la ruse et l'audace, -
Thypocrisie et Ténergie,- le machiavélisme et la résolution,
l'orgueil et la prudence,
la méfiance
fermeté,
une activité
et la
sans bornes,
prodigieuse,
une ambition
et un coeur inexorable
contrarie ses desseins? Nulle
pour quiconque
péchera
puissance humaine ne l'emd'accomplir sa brillante destinée,
ront encore toutes les
que favorisecirconstances de son époque. Il
parcourra cette carrière
imprévue avec le plus grand succès,jusqu'a ce qu'il tombe enfin par Ses propres fautes et
par l'excès de ses crimes :
châtiment inévitable
Dieu réserve toujours à ceux
que
qui, comme lui,
un
système de gouvernement basé
adoptent
et sur la terreur
sur lâhainedes hom mes
qu'ils leur inspirent 1 .
1 La mort du générai Moise, neveu de
crime politique qu'il commit : dès lors, aucun Toussaint de Louverture, fut le dernier
ses officiers supérieurs ne
qu'a ce qu'il tombe enfin par Ses propres fautes et
par l'excès de ses crimes :
châtiment inévitable
Dieu réserve toujours à ceux
que
qui, comme lui,
un
système de gouvernement basé
adoptent
et sur la terreur
sur lâhainedes hom mes
qu'ils leur inspirent 1 .
1 La mort du générai Moise, neveu de
crime politique qu'il commit : dès lors, aucun Toussaint de Louverture, fut le dernier
ses officiers supérieurs ne --- Page 451 ---
CHAPITRE XIV.
[1794)
devons féliciter et nous félicitons ce
Toutefois, nous
célèbre à tant de titres, de s'être rangé sousledranoir,
nouveau
seul il aura pu
français; ; car à ce
poste
peau
Nous l'en félicitons, pour avoir pris
développer son génie.
des hommes de
où il démontrera l'aptitude
une position
et à exécuter tout ce que peuvent consa race, à concevoir
où il
exécuter des hommes de la race blanche,
cevoir et
à détruire les absurdes préjugés conçus par
contribuera
ces derniers sous ce rapport.
nous disons ici ne détruit pas notre opiMais, ce que
secrètes, sur les
sur les causes
nion, nos appréciations
abandonner les Espamotifs particuliers quil'ont portéà
nous, et d'après les documens que nous avons
gnols.Selon
libertéquilachangé
cités, ,ce n'est point paramourpourla fait
de bon
Pour son propre salut, il a
preuve
de drapeau.
du roi d'Espagne, dans
jugement en quittant le service
le
circonstances où il se trouvait. Certainement,
les
quelqué
salut de la cause de ses frères a gagné pendant
au service de la France. Mais,
temps, à ce qu'il passàt
dans la suite de sa carrière
puissions-nous ne pas trouver
contre eux ! Car si jamais nous le renconqu'il a réagi
n'hésiterions
trions un jour dans cette voie fatale, nous
à lancer l'anathème contre sa mémoire.
pas
En écrivant sa lettre du 18 mai à Laveaux, Toussaint
avait
le titre de général de brigade qu'il
Louverture
pris
l'abri d'une telle fin. Moise, jugé et acquillé par un conseil
put se croire à
et condamné à mort par un autre conseil
de guerre, fut de nouveau jugé
pas les arrêts de la
présidé par son oncle même. Les chefs qui consiste ne respectent à observer les lois : el qu'en
justice, 1 ignorent que leur vraie gloire à la haine de leurs contemporains, àl'infiles foulant aux pieds, ils s'exposent encourent toujours les reproches sévères.
délité de leurs subordonnés, et qu'ils
de la postérité.
à
et condamné à mort par un autre conseil
de guerre, fut de nouveau jugé
pas les arrêts de la
présidé par son oncle même. Les chefs qui consiste ne respectent à observer les lois : el qu'en
justice, 1 ignorent que leur vraie gloire à la haine de leurs contemporains, àl'infiles foulant aux pieds, ils s'exposent encourent toujours les reproches sévères.
délité de leurs subordonnés, et qu'ils
de la postérité. --- Page 452 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
portait sous les Espagnols; mais bientôt
que celui de commandant
après, il ne prit
général du cordon
ce commandement lui ayant été donné
de l'Ouest,
général. Ce titre
par le gouverneur
nouveau ne détruisait
réservait pourl'avenir.
pas l'autre et le
A la même époque, deux
Pageot etl Lesuire, étaient des
blanes,
Montbrun; ; Bauvais, Rigaud, adjudans-générauz, comme
tial Besse étaient
Villatte, A Chanlatte, Maraussi
colonels. Il parait que Laveaux
Toussaint
qualifiait
Louverture de
la commission
colonel, et qu'en informant 1
civile de sa soumission, il
celle-ci quel grade il devait lui
demanda à
Sonthonax félicita le
reconnaitre dans l'armée.
un titre militaire'. nouveau converti, sans lui donner
Nous avons sous les yeux divers
Toussaint Louverture,
ouvrages publiés sur
motifs
assignant tous à sa soumission des
erronés. Ils ne sont tous que la
brochure de Dubroca,
répétition de la
soumission
imprimée en 1802, fixant cette
au 25 juin 1794. Nous ne
vant nous, personne ait eu
pensons pas qu'atirés des archives
connaissance des documens
de Santo-Domingo, qui donnent
grand jour à ce fait, en les
un si
rapprochant du
de
Garran, du document
rapport
de
provenant des archives
France, et du
générales
compte-rendu et du discours du
Laveaux. Du reste, c'est ce qui arrive
général
l'égard de tout homme
assez souvent à
qui, dans des temps
res, parvient à prendre une position éclatante. révolutionnaiobtient du succès, plus
Plus il y
T'imagination
des easesestraordinaines
s'ingénie à trouver
à sa subite
finit par se préter à ce jeu
élévation; ; lui-même
qui, naturellement, plait tou1 Vie de Toussaint Louverlure par M.
Saint-Rémy, p. 121.
général
l'égard de tout homme
assez souvent à
qui, dans des temps
res, parvient à prendre une position éclatante. révolutionnaiobtient du succès, plus
Plus il y
T'imagination
des easesestraordinaines
s'ingénie à trouver
à sa subite
finit par se préter à ce jeu
élévation; ; lui-même
qui, naturellement, plait tou1 Vie de Toussaint Louverlure par M.
Saint-Rémy, p. 121. --- Page 453 ---
[1794]
CHAPITEE XIV.
V jours à la vanité humaine
: Toussaint Louverture n'échappa pas à cette faiblesse, non plus
Ainsi, Dubroca le
que d'autres.
représente comme ayant
avecJean François l'arrestation de
concerté
rangé sous le drapean
Biassou, et de s'être
français,
de la
lorsqu'ilapprit les succès
République en Europe. Pamphile de Lacroix
adopte la date de sa soumission
, qui
au 25
autre motif. Selon
juin, y donne un
lui, ce sont les discussions
lieu au parlement de la
qui eurent
Grande-Bretangne 9 concernant
l'émancipation des esclaves, qui auront fait
Toussaint Louverture
comprendre a
qu'ily avait plus de
part de la France, dont les
bonnefoi de la
émancipation
agens avaient proclamé cette
, confirmée par le décret du
an II. Tous ces
16 pluviose
de la
ouvrages s'accordent sur la circonstance
communion qu'il fit avantd'abandonner
gnols, pour mieux les
les Espatromper sur ses
nous, Toussaint devait
intentions. Selon
tion, à
souvent remplir cet acte de dévocause de son hypocrisie bien
en dernier lieu, c'est
connue; et s'il Ta fait
sans doute au moment qu'ilquittait
Saint-Raphaël pour se rendre à la
il a pu communier de
Marmelade; là encore
Cabrera le
nouveau, avant de tendre à Don
piége dont parle le document du 4 avril. Cette
circonstance nous parait d'ailleurs
qu'on attribue
peu importante, bien
au marquis d'Hermona ou
d'avoir dit à ce sujet : ( Non, Dieu, dans
d'Armona
ne saurait visiter
ce bas monde,
une âme plus pure! D
Nous renvoyons nos lecteurs aux
de Toussaint
Mémoires sur la vie
livre
Louverture, publiés par son fils Isaac, etau
qu'a publié récemment notre
Rémy, pour connaitre
compatriote Saintl'origine royale de cet homme remarquable. Pour nous, qui n'avons aucune foi
fluence d'une pareille
dans l'intige, sur la destinée des hommes
dans
d'Armona
ne saurait visiter
ce bas monde,
une âme plus pure! D
Nous renvoyons nos lecteurs aux
de Toussaint
Mémoires sur la vie
livre
Louverture, publiés par son fils Isaac, etau
qu'a publié récemment notre
Rémy, pour connaitre
compatriote Saintl'origine royale de cet homme remarquable. Pour nous, qui n'avons aucune foi
fluence d'une pareille
dans l'intige, sur la destinée des hommes --- Page 454 ---
ETUDES SUR L'IISTOIRE D'HAITI.
rendent célèbres par leurs actions et leurs talens,
qui se
nécessité à l'admettre en faveur
nous ne trouvons aucune
la cause de sa
de Toussaint Louverture, pour expliquer
Il nous suffit de'savoir
supériorité sur ses contemporains.
possédant ces
qu'il savait lire et écrire, pour juger que,
ils ont dà
élémens des connaissances humaines,
premiers
de ses idées par la lecture des
faciliter le développement
On s'accorde généqui tombèrent sous sa main.
ouvrages
et politique
ralement à dire que rHlistoireptitowphigue
sur les établissemens des Européens
de l'abbé Raynal,
lecture favorite avant la rédans les deux Indes, était sa
idées
volution. Ce seul ouvrage suffisait pour mûrir les
savait méditer; et l'on sait d'ailleurs
d'un homme qui
révolutions et la pratique
quelle influence exercent les
Toussaint
des affaires pabliques sur l'esprit des hommes.
Louverture ne fut pas le seul qui se fit remarquer par
à les saisir; d'autres hommes de sa race,
son aptitude
aussi leurs talens natudans notre pays, développèrent
lui, et
peut-être à un moindre degréjque
rels, quoique
les circonstances. Ce que
quoique moins favorisés par
d'attédisons ici n'est nullement dans l'intention
nous
notre but n'étant que de prouver qu'il
nuer son mérite,
hommes de la race afrin'a pas fait, seul, exception aux
caine.
Toussaint
Comme homme privé, avant la révolution,
avait de bonnes moeurs : il était marié, et était
Louverture
bon
et bon parent. Cela ne déaussi bon époux que
père
sur la découtruit
l'assertion de Pamphile de Lacroix
pas
le général
verte faite Port-au-Prince, en 1802, par
est-il
observa constamment les
Boudet ' Toujours
qu'il
1 T. 2, p. 105 et 106.
.
Toussaint
Comme homme privé, avant la révolution,
avait de bonnes moeurs : il était marié, et était
Louverture
bon
et bon parent. Cela ne déaussi bon époux que
père
sur la découtruit
l'assertion de Pamphile de Lacroix
pas
le général
verte faite Port-au-Prince, en 1802, par
est-il
observa constamment les
Boudet ' Toujours
qu'il
1 T. 2, p. 105 et 106. --- Page 455 ---
[1794]
CHAPITRE XIV.
sur cette matière, ct qu'il préchait sans
convenances
comme base des vertus sociales.
cesse le mariage,
l'habitation Breda, au
Né, dit-on, en mai 1745, sur
il avait étéd'abord chargé de la surveillance
Haut-du-Cap,
avant de devenir le cocher de
et du soin des animaux,
habitation et
Bayon de Libertas, procureur de cette
prolui-même au Limbé. Dans sa première charge,
priétaire
connaissance de bien des remèdes, nonil avait acquis la
mais pour
le traitement des animaux,
seulement pour
l'usage des simples, des
celui des hommes : il possédait
violents.
plantes du pays dont beaucoup sont des poisons
dans le Nord, avait passé pour en conComme Macandal,
de beaucoup de noirs de
naitre aussi l'usage, aux yeux
considéré et
Toussaint Louverture était
cette province,
Macandal *. C'est ce qui exrespecté comme un nouveau
d'abord dans les bandes
plique les fonctions qu'il exerça
des armées du
de noirs insurgés, sous le titre de Médecin
Roi, avant de devenir général d'armée.
franTel fut l'homme que sa soumission au drapeau
à la tête des noirs du Nord, avec l'appareil du
çais plaça
de sa couleur et d'une supouvoir militaire et le prestige
périonitéincontesable.
du
devoir réfuter ici une tradition
pays,
Nous croyons
à
quelque temps avant sa soumission
qui prétend que
Louverture aurait fait à Villatte la
Laveaux, Toussaint soumettre à lui, et que ce dernier aura
proposition de se
voulait
entrer
en
ne
pas
rejeté ses offres,
répondant qu'il esclave dévoué d la cause
ennégociation. avec un misérable
sortie de la bouche
dela servitude ; et que de cette réponse,
Villatte 1
d'un homme de couleur, naquit sa haine pour
au ministre de la marine, du 7 septembre 1801.
1 Rapport de Kerverseau M. Madiou, t. 1", p. 193. Nous saisissons cette occa-
: Histoire d'Haiti par
pas
rejeté ses offres,
répondant qu'il esclave dévoué d la cause
ennégociation. avec un misérable
sortie de la bouche
dela servitude ; et que de cette réponse,
Villatte 1
d'un homme de couleur, naquit sa haine pour
au ministre de la marine, du 7 septembre 1801.
1 Rapport de Kerverseau M. Madiou, t. 1", p. 193. Nous saisissons cette occa-
: Histoire d'Haiti par --- Page 456 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'IAYTr.
Tout ce que nous avons rapporté de
ture détruit
Toussaint Louvervictorieusement, selon nous, cette tradition
populaire. Sa haute capacité n'admet
gligé le
pas, qu'il aurait négouverneur général pour s'adresser à un
commandant militaire, sans pouvoirs.
simple
18 mai à Laveaux, où il
Voyez Sa lettre du
parle des démarches
près de ce géneral, avant les désastres
qu'il fit audu
il
pas mention de nouvelles tentatives
Cap; n'y fait
de sa part. D'un
côté, nous ne trouvons rien dans la vie de
autre
pu motiver de sa part un
Villatte qui ait
été en même
propos aussiinsultant, et quiedt
tempsT'expression d'un mauvais
pour les noirs. Nous verrons
sentiment
lui étaient fort
plus tard que ces derniers
attachés : il n'aurait done
ser Toussaint Louverture
pas pu méprivice de
surtout, comme esclave au serl'Espagne. Villatte aimait les noirs.
La haine de Toussaint ou
plutôt sa jalousie contre
latte, lui aura été suggérée
Vilde Villatte, à
par Laveaux, déjà mécontent
propos des munitions
au Cap; car, à ce
qu'ilavait demandées
sujet, nous voyons dans une note
rapport de Garran, la mention d'une
du
Laveaux à Toussaint
lettre du 23 mai, de
Louverture, qui lui avait
mandé des munitions,
la
aussi depar sienne du 18.
de Laveaux, d'autres
D'autres faits
lettres de lui viendront
borer ce que nous avançons ici. Nous
corroque laj jalousie du pouvoir exista
prouverons aussi
saint Louverture.
entre Villatte et TousL'historien doit à sa
de
prouver les vraies causes des divisions
conscience,
en réfutant les
entre les hounmes,
erreurs accréditées.
sion pour faire remarquer l'erreur où est
foi de P. de Lacroix ou de Dubroca, en fixant tombé notre compatriote, sur la
Toussaint Louverlure au 25 juin 1791 : sa lettre l'époque de la soumission de
égard.
du 18 mai est positive à cet
entre Villatte et TousL'historien doit à sa
de
prouver les vraies causes des divisions
conscience,
en réfutant les
entre les hounmes,
erreurs accréditées.
sion pour faire remarquer l'erreur où est
foi de P. de Lacroix ou de Dubroca, en fixant tombé notre compatriote, sur la
Toussaint Louverlure au 25 juin 1791 : sa lettre l'époque de la soumission de
égard.
du 18 mai est positive à cet --- Page 457 ---
CHAPITRE XV.
Tiburon.
Violation du droit de: gens par A. Williamson.
Rigaud attaque
Intrigues des colons et des
Situation des esprits au Port-au-Prince. au-Prince. Martial Besse appelé de
Anglais.
Ils reviennent au Port
Montbrun. -
Jacmel. - Prise du forl Bizoton. - Martial Besse remplace fort
livré
Sonthonax vont au camp Néret. 1 Le
Saint Joseph
Polvérel et
Évacuation sur Jacmel. 1 Les Anglais entrent au Port-auaux Anglais.
Sonthonax. - La corvette l Espérance arrive à
Prince. - Propos imputé à
prisonniers.- - Lettres de Polvérel à Rigaud,
Jaemel.-Polverel et Sonthonax Décret du 16 pluviose an Il sur la liberté généde Sonthonax à Laveaux.
de Jacmel avec Martial Besse.
rale. - Polvérel et Sonthonax partent
Résumé de la deuxième Epoque.
Polvérel était-il retourné au Port-au-Prince,
A peine
cette
marcha contre Tiburon pour reprendre
que Rigaud
Son armée était forte de
place aux mains des Anglais.
le 16 avril, à
mille hommes. Il attaqua la place,
deux
défendue.
trois heures du matin : elle fut vigoureusement
Rigaud, blessé dansl'action, fut repoussé:
A neuf heures,
mais il avait tué presil laissa cent soixante-dix morts,
sold'ennemis et blessé plus de cent
qu'un égal nombre
ressenti par les
Ce résultat fut vivement
dats anglais.
de cette journée : ils comprirent qu'ilsavaient
vainqueurs
de résolution et de payer de
affaire à un homme capable
Le même jour, cet insuccès des armes répusa personne.
du bourg de
la soumission
blicaines était compensé par
Bombarde à Laveaux.
mais il avait tué presil laissa cent soixante-dix morts,
sold'ennemis et blessé plus de cent
qu'un égal nombre
ressenti par les
Ce résultat fut vivement
dats anglais.
de cette journée : ils comprirent qu'ilsavaient
vainqueurs
de résolution et de payer de
affaire à un homme capable
Le même jour, cet insuccès des armes répusa personne.
du bourg de
la soumission
blicaines était compensé par
Bombarde à Laveaux. --- Page 458 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE D'HAÎTI.
avait été expédié
Peu de temps anparavant, un brig
de la farine
Jacmel, afin d'en rapporter
des Cayes pour
capturé par une frégate
dont on avait besoin. Le brig,
et
fut envoyé à la Jamaique avec son équipage
anglaise,
de la légion de l'Egalité du Sud,
soixante-dix hommes
Jean Cécile et de ses lieutesous les ordres du capitaine
étaient des
Linstant et Quénez. Ces prisonniers
nans
et des mulâtres. Le gouverneur Adam
blanes, des nègres
les
sur les pontons anglais,
Williamson fit mettre
premiers
la chuine au cou,àl'exet lesderniers furent emprisonnés
Ce
des trois officiers qui eurent les pieds aua fers.
ception
colons de
habiaux
Saint-Domingue,
gouverneur permit
accabler d'injures ; ensuite; il fit
tant la Jamaique, de les
de la ville
conduire les trois officiers sur une des places
où les soixante-dix soldats nègres et mulàde Kingston,
être transportres furent vendus, en leur présence, pour
de la Noudes acheteurs espagnols, aux mines
tés, par
tous. Peu de temps
velle-Grenade : ils y périrent presque
dés offiles trois officiers furent échangés contre
après,
du vaisseau le Switchoold, qui fit naufrage
ciers anglais,
des Cayes; ces officiers et
sur les ilots de la Folle, près
recueillis
matelots blancs avaient été
par
quatre cents
de Rigaud. Ceux-ci ne
Bonnet, officier employé près
furent point maltraités.
soixante-dix soldats
En violant ainsi, par la vente des
de guerre, le droit des gens quilui prescrivait
prisonniers
la
amène si
de respecter en eux l'infortune que
guerre à l'infaAdam Williamson s'est voué lui-même
souvent,
sa mémoire, au nom de la posmie dont nous chargeons
de cet
ne sautérité. Une telle action de la part
Anglais
sur sa nation ; car ses lois ne T'y autorisaient
rait rejaillir
pas.
soldats
En violant ainsi, par la vente des
de guerre, le droit des gens quilui prescrivait
prisonniers
la
amène si
de respecter en eux l'infortune que
guerre à l'infaAdam Williamson s'est voué lui-même
souvent,
sa mémoire, au nom de la posmie dont nous chargeons
de cet
ne sautérité. Une telle action de la part
Anglais
sur sa nation ; car ses lois ne T'y autorisaient
rait rejaillir
pas. --- Page 459 ---
[1794)
CUAPITRE XV.
Si le calme ct la tranquillité élaient
au-Prince, après l'affaire du 17
revenus au Portde Polvérel,
au 18 mars ct le retour
néanmoins la situation des
d'offrir la garantie dont
esprits était loin
on avait besoin,
résister aux séductions des
pour pouvoir
rieuse de leur
Anglais et à une attaque sépart. Les blancs vaincus
mais toujours factieux dans
par Montbrun,
cette ville, étaient
jamais disposés à accueillir un ennemi
plus que
vrer de ee qu'ils
qui pût les déliappelaient lejoug des
vaient dans l'espèce d'alliance
muldtres. Ils trouentre eux et Sonthonax,
que Garran a constatée
dans l'irritation et le
tement de ce commissaire,
mécontenprojet. Il parait
un nouvel aliment à leur
que Polvérel lui-méme finit
ment par épouser la querelle de son
insensiblede choses n'était
collègue; et cet état
la
pas propre à imprimer de la
défense de la ville.
vigueur à
Les Anglais, n'ignorant pas cette situation,
mouvoir tous les ressorts de leurs
faisaient
ment auprès des blancs, mais des intrigues, non-seuledes noirs anciens
hommes de couleur et
affranchis. Les coloris et les
qui étaient avec eux les aidaient dans cette
émigrés
ruption. L'un de ces derniers,
ceuvre de cord'accord avec
imagina une lettre, après l'affaire du 18 Whitelocke,
adressa à Montbrun, dans le but d'exciter
mars, qu'il
nimosité de Sonthonax et de faire
davantage l'atrahison contre
naitre des
de
ce mulâtre. Sonthonax,
soupcons
laissa prendre comme il s'était laissé aller passionné, s'y
de Desfourneaux et de Martial Besse:
aux intrigues
lui-même tomba-t-il
: peut-étre Polvérel
dans ce piége.
Larue, avait eu quelques relations
L'émigré, nommé
lui rappela d'abord,
avec Montbrun; il les
en faisant une
la générosité des
image séduisante de
Anglais et de la situation
prospère et
thonax,
soupcons
laissa prendre comme il s'était laissé aller passionné, s'y
de Desfourneaux et de Martial Besse:
aux intrigues
lui-même tomba-t-il
: peut-étre Polvérel
dans ce piége.
Larue, avait eu quelques relations
L'émigré, nommé
lui rappela d'abord,
avec Montbrun; il les
en faisant une
la générosité des
image séduisante de
Anglais et de la situation
prospère et --- Page 460 ---
ÉTUDES SUR L'IUISTOIRE D'HAITI.
de la colonie soumises déjà à leur
heureuse des parties
disait Larue,
domination. ( Le délégué (Sonthonax),
devoir lui-même son salut. En traitant,
D pourra vous
Il désire se retirer, il me l'a dit;
D vous fixerez son sort.
affranchirez
France l'a
:. Vous ne vous
pas
) la
proscrit
Votre fortune serait un
d'un
coup.
)
vous-même
pareil
on s'est
Parlez avec confiance;
D titre de proseription...
détourné de la voie,
à un autre ; mais j'ai
) déjà adressé
discrétion, votre habileté à mévotre
> en garantissant
bien interprété
et vOs talens à ezécuter... Sij'ai
D nager,
vous; efectuez-les.
)
vaisau-devantde
vosp promesses.je
à.MM. de Jumécourt et LabuisD Rendez assez de justice
ont sacrifié
être bien convaineu qu'ils
sonnière, pour
personnels. D
> leurs ressentimens
On
un saufCette lettre fut écrite le 28 mars ;
yjoignit
de Whitelocke et la copie d'une prétendue lettre
conduit
lui dire que jamais
qu'il aurait écrite à Williamson, pour
hommes de
si les
Saint-Domingue ne pourrait prospérer,
colonie n'obtenaient pas leur égalité pocouleur de cette
litique, dont ils étaient dignes.
de Maraussi grossier que la calomnie
C'était un piége
venant
les
mais il produisit son effet,
après
tial Besse:
et le triomphe de Montantérieurs de Sonthonax
soupçons:
Desfourneaux. Montbrun était
brun contre son favori
considérée
Larue,
et cette circonstance fut
par
riche,
faire ajouter foi à
comme étant un motif de plus pour
eue de livrer le Port-au-Prince aux Anl'idée qu'il aurait
richesses.
il était
glais, afin de conserver ses
Cependant, et il avait été
de plus de cinq cents esclaves,
propriétaire
l'acte de leur liberté, le 21 septemle premier à signer
avant d'avoir passé auprès des Anglais.
1 Larue élait au Port-au-Prince,
constance fut
par
riche,
faire ajouter foi à
comme étant un motif de plus pour
eue de livrer le Port-au-Prince aux Anl'idée qu'il aurait
richesses.
il était
glais, afin de conserver ses
Cependant, et il avait été
de plus de cinq cents esclaves,
propriétaire
l'acte de leur liberté, le 21 septemle premier à signer
avant d'avoir passé auprès des Anglais.
1 Larue élait au Port-au-Prince, --- Page 461 ---
CHAPITEE XV.
[1794]
était riche aussi ; il
bre 1793 : Le blanc Artau, au Cap,
de mille esclaves ; il fut du nombre de ceux
possédait plus
demandèrent à Sonthonax de déqui, avec Vergniaud,
les colons n'imaginerent pas
clarer la libertégénérale ; et
de faire planer le soupçon sur lui.
de
le voit: : tantôt une lettre de Savary parle
Ainsi, on
faire soupçonner ce mul'état de génede Pinchinat, pour
dans la coalition
élevés d'être entré
lâtre aux sentimens
tantôt une lettre
de Saint-Marc, parce qu'il est pauvre;
le faire
de la
de Montbrun, pour
de Larue, parle
fortune
qu'il est riche.
aussi soupconner des mêmes projets, parceq
de cette
Ces deux traitres ne semblent-ils pas pénétrés
de théâtre : Calomniez
pensée qu'on lit dans une pièce
chose.
toujours, il en restera quelque
Hanus de JuméLa lettre insidieuse deLarue parle de
était alors, àla fin de mars, parmi les Anglais.
court qui
avait été emon s'en souvient,
Ce contre-révolutionaire
le vieux chevalier de Coustard, par
prisonné, ainsi que
du Port-auBorel; Coustard était mort dans la prison
avait mis H. de Jumécourt en liPrince, et Sonthonax
des Anglais.
berté: il s'était empressé de passer auprès
le
le voir bientôt marcher avec Lapointe contre
On va
contenant les noirs du Cul-de-Sac par
Port-au-Prince,
de
il affirme que lorsque Polvérel vou1 Dans la lettre précitée Montbrun, Sonthonax, il lui confia son embarras
Jut proclamer la liberlé générale, après civile n'avait pas textuellement le pouà ce sujet, attendu que la commission
néanmoins indispensable. Polvérel
voir de prendre cette mesure, qu'il jugeait exécuta, d'y faire concourir les
lni dit alors le projet qu'ilavait conçu et qu'il
qu'il serait heureux que
propriétaires eux-mèmes. Mais il avoua à Montbrun, Montbrun en possédait
d'esclaves traçàt l'exemple.
l'un de ces propriétaires Polvérel de la justice de la mesure, il s'offrit de don543 : convaincu, comme de trouver en ce mulâire ce sentiment d'équité et
ner cet exemple. Joyeux
Polvérel l'embrassa en le comblant d'éloges : il
d'attachement pour les noirs, exécuté le 21 septembre, ct Montbrun signa le
dressa alors son plan qui fut
fut suivi.
premier l'acte de manumission. Son exemple
T. 11.
propriétaires Polvérel de la justice de la mesure, il s'offrit de don543 : convaincu, comme de trouver en ce mulâire ce sentiment d'équité et
ner cet exemple. Joyeux
Polvérel l'embrassa en le comblant d'éloges : il
d'attachement pour les noirs, exécuté le 21 septembre, ct Montbrun signa le
dressa alors son plan qui fut
fut suivi.
premier l'acte de manumission. Son exemple
T. 11. --- Page 462 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAITI.
également mis en liberté par
son influence surHyacinthe,
dans le cinSonthonax. Cependant, nous remarquons
volume des Débats, page 5, que Sonthonax affirquième
de Jumécourt ne fut mis en liberté qu'après
ma que H.
la prise de cette ville.
éivil, convaineu del l'imposLe 8 mars, ce commissaire
la
où
sibilité de la conserver à la France, dans
pénurie
d'armes, d'objets de toute
elle se trouvait de munitions,
avait écrit
nature, avec le peu de forces dont il disposait,
des
lettre à Rochambeau, alors gouverneur général
une
où il lui retraçait cette triste situation, celle
Tles-du-Vent,
et celle de Polvérel, alors aux
de Laveaux au Port-de-Paix,
ils ont fait (les Anglais)
Cayes. ( Déjà, disait Sonthonax,
et deux
enlever le Port-au-Prince,
D deux tentatives pour
le
du
ils ont été
; mais, comme prestige
> fois
repoussés
et que la résis-
) charlatanisme ne dure pas longtemps,
de
réelle a un terme,je serai forcé
> tance sans force
France ne vient à notre secours.
si la
D tout abandonner
stationnaires dans notre
de
sont
D Deux vaisseaux
ligne
des bâtimens de transfrégates et
D rade avec plusieurs
en ville
zn mouvement favorable
D port. Ils attendent
et
eanonner. )
> pour descendre pour
foi dans la résistance, dans
Sonthonax n'avait donc pas
biendont il disposait. Les Anglais revinrent
les moyens
considérables. ils s'empatôt après avec des forces plus
il fallait que
rèrent du Port-au-Prince ; mais comme
bouc
en fàt cause, c'est Montbrun qui devintle
quelqu'un
sur Desfourneaux !
émissaire. Il paya cher son triomphe
le Port-auLes Anglais, avant de reparaitre devant
de Culavaient fait circuler des lettres de Valentin
Prince,
Ferrand de Baudières, et de Jean
lion, un desassassins de
avaient fait partie
Suzanne de Léaumont, deux colons qui
ait que
rèrent du Port-au-Prince ; mais comme
bouc
en fàt cause, c'est Montbrun qui devintle
quelqu'un
sur Desfourneaux !
émissaire. Il paya cher son triomphe
le Port-auLes Anglais, avant de reparaitre devant
de Culavaient fait circuler des lettres de Valentin
Prince,
Ferrand de Baudières, et de Jean
lion, un desassassins de
avaient fait partie
Suzanne de Léaumont, deux colons qui --- Page 463 ---
[1794)
CHAPITRE XV.
desassemblées coloniales: ces lettres offraient
considérables aux commandans
des sommes
militaires
leurs places. L'une, de Valentin de
pour livrer
était adressée
Cullion, du 15 mai,
plus particalièrement aux hommes
du Petit-Goave où commandait le brave
libres
disait: a Polvérel et Sonthonax
Brunache ; il y
) agens d'une faction
n'ontjamais été que les
qui a trompé les
)
de couleur et les nègres.
blanes, les hommes
Cette faction
) servaient les desseins, est enfin
coupabledontils
) chefs ont été exterminés
démasquée, et tous les
dans la
) Grégoire, Roland,
métropole. Brissot,
Condorcet, etc., ont
) crimes ;ils ne sont plus. La convention
expié leurs
)) leurs complices dans cette
n'a pasépargné
malheureuse
D vérel et Sonthonax
colonie : PolI1 faut
sont condamnés à mort D
convenir qu'il fallait une foi bien
hommes de couleur qui
ferme, aux
dirigeaient leur
sister à tant de moyens de
classe, pour ré.
colons tinssent
captation. Quelles Anglais etles
un tel langage, c'était dans
leur cause antisociale ; mais
l'intérêt de
tion nationale
que penser de cette convenqui avait fait mourir les
seurs des noirs et des hommes
plus zélés défende couleur, et
décrété d'acensation Polvérel
qui avait
et Sonthonax, leurs
seurs à Saint-Domingue,
défenavaient
parce que les Girondins les
envoyés? N'était-ce pas assez pour ébranler
y
délité du plus grand nombre des
la ficlasses?
à
hommes de ces deux
Ajoutez ces considérations déjà
fautespersonnelles: à
puissantes, les
Sonthonax, ses
sa rancune concentrée
préventions injustes,
depuis l'affaire du 18
aura la clé de ce qui va survenir,
mars, et l'on
Ces choses se passaient à la fin de mai
ignorait dans cette ville les faits
1794; et l'on
venaient de
importans et décisifs
s'accomplir dans le Nord et dans
qui
une partie
deux
Ajoutez ces considérations déjà
fautespersonnelles: à
puissantes, les
Sonthonax, ses
sa rancune concentrée
préventions injustes,
depuis l'affaire du 18
aura la clé de ce qui va survenir,
mars, et l'on
Ces choses se passaient à la fin de mai
ignorait dans cette ville les faits
1794; et l'on
venaient de
importans et décisifs
s'accomplir dans le Nord et dans
qui
une partie --- Page 464 ---
ÉTUDES SUR S'HISTOIRE D'HATTI.
soumission tardive de Toussaint Loude l'Ouest, par la
la
de ce dernier,
verture. Laveaux avait attendu réponse
lettre du 5,
en adresser une, le 24,
du 18 mai, à sa
pour
qu'elle ne lui parvint que
à Sonthonax. On peut supposer
Toussaint
vers le 30, par les difficultés que signalait officielle.
Louverture à faire parvenir cette information
on avait pu savoir, avantl T'appariSi, au Port-au-Prince,
le
tricolore
tion des Anglais dans la baie, que
pavillon
Gonaives et ailleursdepuis le 4 mai, il est préflottait aux
compris la haute portée de cet
sumable qu'on yaurnit
aux lois de la répuheureux retour de tant de communes
etalors ont eût été moins disposé aux défections.
blique;
le 30 mai, l'escadre anglaise vint
Quoi qu'il en soit,
de
l'ancre daus la baie: elle était composée
quatre
jeter
de six frégates ou corvettes, de douze
vaisseaux de ligne,
bâtimens de transport et d'une plus grande quantité
gros
escadre
environ quinze cents
de goëlettes. Cette
portait
venaient d'arriver
hommes de troupes européennes qui
sortant de la Barbade : elles étaient commandées
au Môle,
par le général White.
sortie de Léogane, sous
En même temps, une colonne
d'environ
les ordres du baron de Montalembert, et forte
s'avançait du côté sud du Port-au-Prince.
mille hommes,
del'ArUne autre, forte de douze cents hommes, partie
les ordres de
et de H. deJ Jumécourt,
cahaie sous
Lapointe
L'invenait du côté Nord, par la plaine du Cul-de-Sac.
les noirs de cette plaine à ne
fluence de Hyacinthe porta
dernière. Bauvais, à la
rien entreprendre contre cette
elle, n'ayant
Croix-des-Bouquets, ne pouvait rien -contre
il
de la légion sous ses ordres;
qu'un faible détachement
devait venir du Miétait d'ailleurs avisé que d'Espinville
rebalais.
ourt,
cahaie sous
Lapointe
L'invenait du côté Nord, par la plaine du Cul-de-Sac.
les noirs de cette plaine à ne
fluence de Hyacinthe porta
dernière. Bauvais, à la
rien entreprendre contre cette
elle, n'ayant
Croix-des-Bouquets, ne pouvait rien -contre
il
de la légion sous ses ordres;
qu'un faible détachement
devait venir du Miétait d'ailleurs avisé que d'Espinville
rebalais. --- Page 465 ---
CHAPITRE XV.
[1794]
s'élevaient à trois
Ainsi, taudis que les forces anglaises
Port-auhommes au moins, celles du
mille cinq cents
cents hommes.
Prince ne montaient guère qu'à onze
au fort Bizoton, armé de plusieurs
Montbrun se porta
afin d'aider
de gros calibre et de deux mortiers,
pièces
de la diriger lui-même.
Marc Borno à sa défense,
Ce
fut repoussé.
Le 51 mai, un canot parlementaire
Martial Besse, mandé de Jacmel par les commême jour,
: il y avait environ
missaires, arriva au Port-au-Prince
colonel de la
dizaine de
avait été nommé
une
jours qu'il
contre
de POuest 1 . La méfiance des commissaires
légion
rival en cette ville; ils le nomMontbrun avait appelé son
de l'Ouest.
ensecond de la province
mèrent commandant
Jacques Boyé commandait la place :
cents hommes pour s'opMontbrun avait envoyéquatre
au
des Anglais au port du Fossé,
poser au débarquement
fort: deux frégates et
nord de la ville, où il y avait un
étaient de côté-là 3,
des bâtimens de transport
donc, en ce moToute la défense de la ville reposait
et sur le fort de Bizoton au
ment, sur ce point au nord,
snd.
s'embossèdeux vaisseaux et une frégate
Le fer juin,
pendant quatre
rent contre Bizoton qu'ils canonnèrent
d'une
heures. Sonthonax a dit que le fort ne répondit que
mais Briand Edwards prétend qu'amanière très-faible*;
de Martial Besse, en France, p. 8. Il
1 Réponse de Montbrun à un placard
dit avoir signé sa commission.
dans la capitulation du Cap, en
2 Jacques Boyé est le même qui a figuré contia une mission diplomatique, en
1803, et auquel le président J. P. Boyer honorable, toujpurs juste. II a sauvé la
1823. Ce ful un Français toujours
le Duguay-Trouin pour être
vie à Boyer, embarqué en 1803 sur le vaisseau
noyé.
3 Débats, t. 8, p. 331.
4 Ibid., p. 332 et 333. Relation de Sonthonax.
ans la capitulation du Cap, en
2 Jacques Boyé est le même qui a figuré contia une mission diplomatique, en
1803, et auquel le président J. P. Boyer honorable, toujpurs juste. II a sauvé la
1823. Ce ful un Français toujours
le Duguay-Trouin pour être
vie à Boyer, embarqué en 1803 sur le vaisseau
noyé.
3 Débats, t. 8, p. 331.
4 Ibid., p. 332 et 333. Relation de Sonthonax. --- Page 466 ---
ÉTUDES SUR L'UISTOIRE D'HAYTI.
prèsunfeu très-vifdes vaisseaua, et voyant qu'ilne
pas grand effet, on débarqua trois cents
faisait
ordres du major Speneer,
Anglais, sous les
qui se réunirent à
hommes de troupes coloniales
cinq cents
côté de la terre. Or, le fort pour attaquer le fort du
monticule
Bizoton, construit sur un
assez élevé du côté de la mer, et se
geant au sud, était armé surtout
prolonfendre contre les vaisseaux
en vue de se dé-
: il offrait
de
du côté du
peu
défense
prolongement du monticule, au sud.
Une averse considérable, occasionnée
par ces
fréquens sous les tropiques, dans
oragessi
survint
cette saison
vers six heures du soir, et fit cesser le feu surtout, de la
canonnade de part et d'autre; il était
nuit.
veur de cette pluie abondante
déjà
A la faet continue, la
huit cents hommes
colonne des
parvint à surprendre le
derrière. On s'y battit cependant à la
fort par
brun tua un officier qui
baïonnette. Montprétendait le faire
reçut plusieurs blessures. Mais
prisonnier ; il
enfin, il fut forcé
au nombre des ennemis,
de céder
supérieur à celui de ses
surprises : ils se retirèrent au Port-au-Prince.
troupes
Malenfant, et après lui, Pamphile de Lacroix,
que les Anglais pénétrèrent dans le fort
la affirment
barrière d'entrée, qui leur aurait été par
porte ou
traitres. Mais Sonthonax
ouverte par des
lui-même qui a accusé
brun, dit: (6 A la fin de la canonnade,
MontD débarqué au poste du Lamentin
l'ennemiqui avait
(à la
D d'unmoment
pointe), profita
d'oragepour
>
prendrelefort
lafaveur de l'orage surprit le commandant parderrière;d
D quis'y trouvaient et
et la troupe
qui furent forcés d'évacuer. )
ajoute, il est vrai: C Ici, je dois faire une
Il
> qu'il m'a paru que ceposten'a
réflezion et dire
D qu'on n'a
pas été'défendu, 1o en ce
pas répondu à la canonnade; en deuxième
e), profita
d'oragepour
>
prendrelefort
lafaveur de l'orage surprit le commandant parderrière;d
D quis'y trouvaient et
et la troupe
qui furent forcés d'évacuer. )
ajoute, il est vrai: C Ici, je dois faire une
Il
> qu'il m'a paru que ceposten'a
réflezion et dire
D qu'on n'a
pas été'défendu, 1o en ce
pas répondu à la canonnade; en deuxième --- Page 467 ---
CHAPITRE XV.
11794]
laissésurprendre parles troupes
) Hiea.parcequefonseasd
dont on aurait pu peut-être empécherledé-
) débarquées,
le fort Bizoton n'eiit été
Ce n'est pas que
) barquement.
carilétail impossiblequune 1
) pris malgré sa résistance;
les ende onze cents hommes disséminésdans
D garnison
pit se défendre contre une
) virons du Port-au-Prince,
persde trois mille hommes.Cependant.je
> arméedepluso
a été
û
ce poste n'a pas étédéfendu.qu'il
) siste croire que
1. > Briand Edwards
le commandant
) mal soigné par
les
tirèrent avans'accorde avec luipour dire que
Anglais
d'un déluge de pluie, vers huit heures du soir.
tage
tout le ressentiment de SonMalgré toute la passion,
voit sortir la vérité de sa
thonax contre Montbrun, on
Il convient que le fort Bizoton a été surpris par
bouche.
T'orage: est-ce à dire qu'un poste ne
derrière, pendant
Si de telles accidens ne survepeutjamais être surpris?
des vainqueurs
naient pas à la guerre, il n'y aurait jamais
Sonthonax
des vaincus. Après avoir dit la vérité,
et
suite, parr réflezion, que
semble s'en repentir; ilajoutede
à la
n'a
été défendu, qu'on n'a pas répondu
le poste
pas
laissé
il va même
canonnade, qu'on s'est
surprendre;
dire qu'on aurait pu empêcher le débarquement
jusqu'à
mais avec un peut-être qui atdes Anglais au Lamentin,
accusation contre Montténue considérablement cette
avec'lui, et
brun. Or, celui-ci n'avait que peu de troupes
lieue de
du Lamentin est située à plus d'une
la pointe
illejustifie encore en disant que
Bizoton. Tout à coup,
l'armée des
le fort eût été pris malgré sa résistance, que mais c'est
Anglais et des colons réunis était trop forte;
troisième fois que le fort n'a pas
pour ajouter une
11 Débats, t. 8, p. 332 et 333.
ui, et
brun. Or, celui-ci n'avait que peu de troupes
lieue de
du Lamentin est située à plus d'une
la pointe
illejustifie encore en disant que
Bizoton. Tout à coup,
l'armée des
le fort eût été pris malgré sa résistance, que mais c'est
Anglais et des colons réunis était trop forte;
troisième fois que le fort n'a pas
pour ajouter une
11 Débats, t. 8, p. 332 et 333. --- Page 468 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAiTI.
qu'il a été mal soigné par le commandant.
été défendu,
le motif de cette réflezion de SonthoVeut-on savoir
de la vérité sortie de sa bouche?
nax, après l'expression
Polvérel et
C'est qu'avant de partir de Saint-Domingue,
accusé Montbrun d'avoir livré, par trahison,
lui avaient
c'est
arrivant en
aux Anglais; ;
qu'en
le Port-au-Prince
le comité de
France, ils l'en avaient accusé par-devant
salut public.
les deux commissaires nommèCependant, le 2 juin,
provisoire de la province
rent Martial Besse commandant
de l'Ouest, ils le firent en ces termes:
honorablesdonts'est couvert hier legéC Les blessures
du poste de Bizoton, ne lui
à
>
néral Montbrun ladéfense
activité ordid'agiravee son zèle et son
)) permettant pas circonstance aussi urgente, avons pro-
> naires dans une
nommé
et
le temps de sa maladie,
D visoirement
pendant
militaire à Jaccolonel Martial Besse, commandant
D le
pour en exde la
delOuest,
)
mel, gouverneur
province
etc., etc. 1p
D ercer les fonetions,
les deux commissaires parAccompagnés de J. Boyé,
reconnaitre
eoururent tous les postes de la ville et firent
Martial Besse en sa nouvelle qualité.
militaires de la
Par tous les antécédens connus des
del'Ouest, On peut concevoir que cettenomination
légion
à les satisfaire. Ils
de Martial Besse n'était pas propre
la rivalité
attachésà Montbrun et n'ignoraient pas
étaient
homme du Nord, inféodé à
de son remplaçant ; celui-ci,
nouveau DesfourSonthonax, devenait à leurs yeux un
de
l'ancien par sa brutalité: ses dépêches
neaux, pire que
Cette cireonstance suffit à expliJacmel le prouvent assez.
la lettre de Muntbrun à Laveaux, déjà citée.
1 Note insérée à
se n'était pas propre
la rivalité
attachésà Montbrun et n'ignoraient pas
étaient
homme du Nord, inféodé à
de son remplaçant ; celui-ci,
nouveau DesfourSonthonax, devenait à leurs yeux un
de
l'ancien par sa brutalité: ses dépêches
neaux, pire que
Cette cireonstance suffit à expliJacmel le prouvent assez.
la lettre de Muntbrun à Laveaux, déjà citée.
1 Note insérée à --- Page 469 ---
CHAPITRE XV.
[1794]
d'une partie de la légion, sous les orquer la défection
chefde bataillon, et de beaucoup d'hommes
dres de Blaise,
de couleur.
du 2 juin, Montbrun luiEn effet, dans la journée
réunit à Martial Besse et àJ. Boyé, pour engager
même se
à sortir de la ville et à se porter au
les deux commissaires
être
de Néret, à une forte lieue de là, pour ne pas
poste
présumaient devoir être
exposés dans une attaque qu'ils
Sonthotentée par les Anglais.I Ils s'y retirèrent. D'après
sortis du Port-au-Prince à dix heures du
nax, ils seraient
d'abandonner la Croix-des-Boumatin. Bauvais, forcé
détachement de la léquets, vint lesy joindre avec son
la ville
le 5,
Montbrun déclare n'être sorti de
que
gion.
sur l'ordre des commissaires civils.
à six heures du soir,
blancs de la ville, réunis à
Dans cettejournée du 5, les
envoyèrent des députations
Blaise, au fort Saint-Joseph,
et H. de Jumédans la rade, et à Lapointe
aux Anglais
les inviter à venir prencourt, du côté de Ja plaine, pour
de toute
dre possession du Port-au-Prince, incapable
leurs
défense : le fort fut bientôt occupé par les Anglais et
la
Martial Besse et J. Boyé abanauxiliaires. Dans soirée,
de l'Ouest
donnèrent la ville, avec la portion de la légion
restée fidèle à ses drapeaux.
les Anglais ne canonnèrent point
On remarquera que
celui de Bizoton où était
- la ville ni aueun autre fort que
ne combattirent que là. Ils comptaient
Montbrun, qu'ils
pour
avaient pratiquées,
trop sur lesintelligences qu'ils
d'une canonnade et
livrer le Port-au-Prince aux horreurs
de
étaient dans le port, chargés
exposer les navires qui
denrées, à être brulés.
civils, accomLe 4 juin, au jour, les deux commissaires
Martial Besse, Bauvais, A. Chanlatte, J. Boyé,
pagnés de
que
ne combattirent que là. Ils comptaient
Montbrun, qu'ils
pour
avaient pratiquées,
trop sur lesintelligences qu'ils
d'une canonnade et
livrer le Port-au-Prince aux horreurs
de
étaient dans le port, chargés
exposer les navires qui
denrées, à être brulés.
civils, accomLe 4 juin, au jour, les deux commissaires
Martial Besse, Bauvais, A. Chanlatte, J. Boyé,
pagnés de --- Page 470 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAÎTI.
de Néret et suivirent la route
Pinchinat, etc., partirent
conduisent à
de la Rivière-Froide et des montagnes qui
Jacmel,
le Morne Malanga, appelé depuis cette époque
par
Mornedra-tomninsirer. C'était la mémeroutequ'avait
en avril 1795, pour se rendre à Jacmel.
suivie Borel,
Montbrun les y suivit avec le reste des troupes.
avec sa gendarmerie, les avait précédéset
Mare Borno,
le
arrivé à Jacmel avant eux. Ils n'y arrivèrent que
était
difficultés de la route à parcourir: : il fallut
6, à cause des
à travers les bois.
ouvrir un passage très-souvent
les
Le 4 juin, à onze heures du matin, toutes
troupes
dont elles prirent
ennemies entrèrent au Port-au-Prince,
possession au nom de Georges III.
dont nous avons souvent lieu de soupçonMalenfant,
la colonne du baron de Monner la véracité, affirme que
tout ce
entrant dans la ville, tira sur
qui
talembert, en
On ne voit aucune nécessité à
se rencontra dans les rues.
habitans
se
contre des
qui
commettre un tel hrigandage
offiIlimpute un fait plus grave à un
livrent al'ennemi.
qui, muni d'une
cier de cette colonne, nommé Bérenger,
de trente-deux blanes comme lui,
liste portant les noms
deux
successivement appelé ces hommes parmi
aurait
Malenautres
étaient aussi au fort Saint-Joseph.
cents
qui
avec ses pisBérenger en tua plusieurs
fant prétend que
de la roche
tolets,en leur disant: : Rejrubliosin/aislesaute White fit cesser ce
Tarpéienne. Il ajoute que le général
désavouer.
et rendit une proclamation pour le
carnage
un ressentiment personnel
Mais Malenfant laisse percer
l'argent et qui ne
contre Bérenger, à aquiil aurait prété de
notables restés avec les Anglais, étaient Lambert, an1 Parmi les hommes
Lafontant, les frères Coustard, etc.
cien lieutenant de Bauvais, J. Chanlatte, mais il se sauva peu après et se rendit à
Le jeune J. P. Boyer y resta aussi,
L.éogane, quand cette ville fut reprise par Rigaud
carnage
un ressentiment personnel
Mais Malenfant laisse percer
l'argent et qui ne
contre Bérenger, à aquiil aurait prété de
notables restés avec les Anglais, étaient Lambert, an1 Parmi les hommes
Lafontant, les frères Coustard, etc.
cien lieutenant de Bauvais, J. Chanlatte, mais il se sauva peu après et se rendit à
Le jeune J. P. Boyer y resta aussi,
L.éogane, quand cette ville fut reprise par Rigaud --- Page 471 ---
CHAPITRE XV.
[1794]
lui-mème s'il l'eit trouvé. Outre que ce
leit pas épargné
blancs réunis au fort Saintfait parait peu probable (les
Gartous contribué à le livrer aux Anglais),
Joseph ayant
unc telle assertion consignée
ran dit que rien nejustifie
de Lacroix ne l'a
mémoires. Pamphile
dans quelques
répété que d'après Malenfaut.
de
le poste Néret, les deux commissaires
Avant
quitter
les noirs de la ville et des montacivils avaient harangué
d'eux. A la tête de
voisines, qui se trouvaient auprès
gnes
Pierre Dieudonné et Pompée, deux
ces derniers étaient
les autres et qui les dirihommes plus intelligens que
sous le nom de 00geaient. On en avait formé un corps
nationauz, dont parle la proclamation de Sonlontaires
et dont Lafontant, noir
thonax, du 1" mars précédent,
Portlibre, était le chef. Lafontant était resté au
ancien
les
Il était tout naturel que les
au-Prinee avec
Anglais.
lesexhortassent: à combattrelesAnglis pour
commissaires
à Sonthonax d'avoir
défendreleurlierté. Mais on attribua
en lui
au cou son cordon tricodit à Dieudonné,
passant
: G Je te délègue tous mes pouvoirs
lore et enl'embrassant
de la France. N'ou-
> dans T'Ouest. Tu es le représentant
tant que tu verras des hommes de couleur
> blie pas que
D parmi les tiens, tu ne seras pas libre.. (I
Un tel propos a-t-il pu être tenu par Sonthonax, tout
fàt contre les hommes de couleur. ? Ne seirrité qu'il
des noirs ? Cerait-ce pas les désigner aux poignards
retraité à
pendant, à ce moment- là, qui protégeait sa
Jacmel? Qui formait une garde pour sa conservation personnelle et celle de Polvérel? Si l'on excepte J. Boyé,
les autres officiers n'étaient-ils pas tous
blanc européen,
de Mardes hommes de couleur?1 Et ce serait en présence
être tenu par Sonthonax, tout
fàt contre les hommes de couleur. ? Ne seirrité qu'il
des noirs ? Cerait-ce pas les désigner aux poignards
retraité à
pendant, à ce moment- là, qui protégeait sa
Jacmel? Qui formait une garde pour sa conservation personnelle et celle de Polvérel? Si l'on excepte J. Boyé,
les autres officiers n'étaient-ils pas tous
blanc européen,
de Mardes hommes de couleur?1 Et ce serait en présence --- Page 472 ---
ETUDES SUR L'MISTOIRE D'IIAITI.
de Bauvais, d'A. Chanlatte, que
tial Besse, son préféré,
Sonthonax eût tenu un propos si indigne de son propre
de la part du représentant de
caractère, si condamnable
à la classe
la France, lequel avait tant fait pour assurer
de l'égalité et de la liberté polide couleur la jouissance
rancune
Nous concevons qu'étant irrité, et portant
tique!
qu'il soupçonnait alors de
à Montbrun individuellement,
ait
trahison en faveur des Anglais, nous concevons qu'il
et à Pompée de s'en défier ;
pu dire à Pierre Dieudonné
conséquent à leur
mais désigner à leurs soupçons, et par
la classe des hommes de couleur, c'est là une
haine, toute
impossible. En preuve de ce que nous
chose improbable,
de la lettre de Poldisonsici, citons d'avance un passage
dire
explique ce que Sonthonax a pu
vérel à Rigaud, qui
C.. Ce
à ces noirs contre Montbrun personnellement: des
rendra
à Montbrun la confiance
AfriD titre ne
pas
en force à Néret, à la Rip cains. Ceux-ci sont campés
à la
et dans plusieurs
>
vière-Froide,
Créte-de-Piquary, de défendre leur liberté et
bien résolus
> autres postes,
chef celui qui les a trahis.
) de1 ne pas reconnailre pour
à la tête de cette sainte insurrection..
D Mettez-vous
à
nous concevons que
Si Polvérel parla ainsi
Rigaud,
la défiance
comme lui, exciter ces noirsà
Sonthonax a pu,
Cependant, les 17 et
contre Montbrun persomnellement.
: ilavait
les noirs étaient du parti de Montbrun
18 mars,
là le motif de la
donc leur confiance! ! Ne serait-ce pas
suggestion de Sonthonax?
les
un écrit de Pinchinat,
Nous avons sous
yeux
discours de Sonnous avons déjà cité, en réponse au
que
conseil des Cinq-Cents. Pinchinat,
thonax, prononcé au
dans cet écrit à
qui était aussi à Néret, et qui répondait
lui, dit en
de cruelles accusations de Sonthonax contre
les noirs étaient du parti de Montbrun
18 mars,
là le motif de la
donc leur confiance! ! Ne serait-ce pas
suggestion de Sonthonax?
les
un écrit de Pinchinat,
Nous avons sous
yeux
discours de Sonnous avons déjà cité, en réponse au
que
conseil des Cinq-Cents. Pinchinat,
thonax, prononcé au
dans cet écrit à
qui était aussi à Néret, et qui répondait
lui, dit en
de cruelles accusations de Sonthonax contre --- Page 473 ---
CHAPITRE XV.
11794)
de P. Diendonné et de Pompée : A Endoctrinés
parlant
tous les
ils ne parlaient que d'égorger
> par Sonthonax,
noirs etde couleur." Et dans une
blancs,
D anciens libres,
Dieudonné
le titre de
(
note il dit que Pierre
prenait
commissaire civil eta C déclaréqu'il tenait ses pouvoirsde
D Mais, si nous savons défendre Pinchinat
D Sonthonax.
de Sonthonax, nous decontre les injustes inculpations
insiaussi défendre ce dernier contre les injustes
vons
celui-ci insinue
nuations de Pinchinat : évidemment,
excité
son ennemi, si l'on veut, aurait
que son adversaire,
blancs, nègres et mulâtres
les purs Africains à égorger
anciens libres.
lecteurs : la mission de l'hisNous le demandons à nos
torien est-elle de tout admettre sans discussion, aveugléde traditions populaires ou même
ment, soit quils'agisse
faire la part des pasde documens écrits? Ne faut-il pas
sions des hommes et de leurs erreurs, quelque estime
d'ailleurs que nous conservions pour eux.?
luiPinchinat était passionné
En écrivant sa phrase,
même.
cité un mémoire de Rigaud, en
Enfin, nous avons déjà
contre lui
injustes de Sonthonax
réponse aux accusationsi
1796.
hommes de couleur du Sud , en
Lorsqu'il
et les
Dieudonné et de Pompée, qu'il a
parle aussi de Pierre
nous
de cette année 9
fait arrêter au commencement
d'un
à l'influence
voyons qu'il attribue uniquement
lâme
zélé partisan des émigrés,
blanc nommé Beaudouin,
le mal
conseil de leurs
ces deux noirs),
el le
opérations(de
faisaient et voulaient encore faire. Mais
que ces hommes
de Sonthon'attribue rien à ce sujet aux conseils
Rigaud
savait quelque chose, l'oceasion
nax : et, certes, s'il en
était belle pour lui!
ter au commencement
d'un
à l'influence
voyons qu'il attribue uniquement
lâme
zélé partisan des émigrés,
blanc nommé Beaudouin,
le mal
conseil de leurs
ces deux noirs),
el le
opérations(de
faisaient et voulaient encore faire. Mais
que ces hommes
de Sonthon'attribue rien à ce sujet aux conseils
Rigaud
savait quelque chose, l'oceasion
nax : et, certes, s'il en
était belle pour lui! --- Page 474 ---
ÉTUDES SUR 1'NISTOIRE D'TAITI.
concluons donc que le propos attribué à SonthoNous
été tenu
il n'a pu désigner que Montnax n'a pas
parlui;
brun, à Pierre Dieudonné et à Pompée.
Sonthonax étant arrivés le 6juin à Jacmel,
Polvérel et
caentrer le 8, la corvette française l'Espérance,
yvirent
du décret d'accusation rendu
pitaine Chambon, porteur de l'an Ier de la république, ou
contre eux le 28 messidor
cet acte avait été
16juillet 1793. Depuis onze mois que
convention nationale, le comité de salut puémis par la
mais enfin, les Robesblic en avait ajourné l'exécution;
avaient pris la répierre, les Billaud-Varennes et autres
à Saint-Domingue, pour avoir
solution de l'envoyer
le même échafaud
deux nouvelles victimes à immoler sur
où avaient péri Brissot et ses amis.
la notification de ce décret, les deux comEn recevant
missaires, à peine remis de leurs fatigues, considérèrent
laborieuse et difficile mission comme terminéc. Ils
leur
les représentans de la France
n'étaient plus les délégués,
dévoués
; c'étaient de simples accusés,
à Saint-Domingue: la mort! ! Ce dut être pour eux un moment sud'avance à
qu'ils fussent par les prblicnprème, quelque préparés les colons et les émigrés avaient
tions que les Anglais,
mois. Ils avaient prévu, en
faites de cet acte depuis neuf
sace fatal dénoûment, par tout ce qu'ils
quelque sorte,
des colons ; car, dans leur lettre
vaient de la perversité
ils disaient à la convendéjà citée, du 10 juillet 1795,
forfaut ni vaisseaux, ni troupes, pour: nous
tion : C Ilne
décret nous
à exécuter ses décisions : un simple
)) cer
sans crainte
à sa barre, nous y paraitrons
D amènera
remords. >
D comme sans
était sonnée,ils se sonmirent!
L'heure dela soumission
; car, dans leur lettre
vaient de la perversité
ils disaient à la convendéjà citée, du 10 juillet 1795,
forfaut ni vaisseaux, ni troupes, pour: nous
tion : C Ilne
décret nous
à exécuter ses décisions : un simple
)) cer
sans crainte
à sa barre, nous y paraitrons
D amènera
remords. >
D comme sans
était sonnée,ils se sonmirent!
L'heure dela soumission --- Page 475 ---
CHAPITRE XV.
11794]
ils adressèrent le billet suivant
Le même jour, 8juin,
de la province de
à Martial Besse, gouverneur provisoire
l'Ouest : il fut écrit par Polvérel 1. e
et
à Martial Besse, etc.
a Polvérel Sonthonax,
citoyen, que toute la force
> Nous vous prévenons,
est, de ce moment,
) armée dont vous êtes dépositaire,
lieutenant de
du citoyen Chambon,
) à la disposition
de la
commandant la corvette
république,
) vaisseau
vous devez obéir
conséquence,
D fEspérance ; qu'en
réquisitions qu'il pourra vous
à touteslesi
) sur-le-champ
D faire contre nous.
Sonthonax. D
> Polvérel,
dictateurs légaux et obligés pendant
Ces commissaires,
dignes et sinle cours de leurmission, la terminèrenten
de
en courbant la tête sous l'empire
cères républieains,
constitue le
la loi de leur pays. La loi seule, en effet,
pou- lui
souverain et absolu ; on s'honore toujours en
voir
obéissant.
considérèrent leur mission légalement finie,
Mais, s'ils
circonstances où ils allaient quitils crurent que dans les
d'exciter l'émulation
ter la colonie, il leur était permis
défense
chefs militaires auxquels sa
des deux principaux
dessein était louable; la
était dès lors dévolue. Un tel
renet en s'y
cause de leur pays ne pouvait qu'y gagner,
nous
fermant, ils ne se fussent pasattiré les reproches que
adresser à leur mémoire. Voyons donc quel usage
allons
influence qu'ils avaient sur les défenils firent de lajuste
seurs de la république.
1 Débats, t. 2, p. 282.
efs militaires auxquels sa
des deux principaux
dessein était louable; la
était dès lors dévolue. Un tel
renet en s'y
cause de leur pays ne pouvait qu'y gagner,
nous
fermant, ils ne se fussent pasattiré les reproches que
adresser à leur mémoire. Voyons donc quel usage
allons
influence qu'ils avaient sur les défenils firent de lajuste
seurs de la république.
1 Débats, t. 2, p. 282. --- Page 476 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
lettre à Rigaud, en date du
Polvérel adressa une
Sonthonax en adressa une pareille à Laveaux :
11 juin.
dont il se servit dans les Débats 1,
ce sont les expressions
les
les
les plus importans
Nous avons sous
yeux
passages
dont lecture a été donnée aux Débats par
de la première,
a-t-il dit, de la lire.
Sonthonax lui-même, qui se contenta,
donnélecture de la sienne;
Nous regrettons qu'il n'ait pas
la même
la juger avec
car nous pourrions aujourd'hui
allons mettre dans
équité, la même impartialité que nous
Polvérel. De l'examen de sa lettre à
l'examen de celle de
sortir l'explication de faits subséquens,
Laveaux eût pu
Polvérel. Tout se lie dans
comme il va en sortir de cellede
Sonthonax, par son fait, nous conl'histoire des peuples.
à
ne seront peut-être pas
traindra à des conjectures qui
nous les formerons d'après ses
son avantage, parce que
l'état de son esprit et de ses
procédés antérieurs, d'après
les formerons
sentimens dans cette actualité : nous
la conduite qu'il a tenue dans sa seconde
encore d'après
mission.
Jacmel, 11 juin 1794.
commandant du Sud et des quartiers y
Polvérel à André Rigaud,
annexés.
le commissaire civil qui vous écrit; Sonthonax et
Ce n'est plus
sur la corvette de la
moi sommes rappelés en France; nous partons
à Jacmel ; i
PEspérance, qui est arrivée le 8 de ce mois
république,
successeurs arriveront bientôt.
est probable que nos
mon cher Rigaud, que reposent dans
En attendant, é'estsurvousseul,n
de la liberté et de
le salut de la colonie et dela défense
votre départementl
parce que je vous conl'égalité : je suis tranquille sur ce département,
sur le Nord.
Je suis aussi tranquille
nais intrépide et loyal républicain.
Tome 8, p. 343.
qui est arrivée le 8 de ce mois
république,
successeurs arriveront bientôt.
est probable que nos
mon cher Rigaud, que reposent dans
En attendant, é'estsurvousseul,n
de la liberté et de
le salut de la colonie et dela défense
votre départementl
parce que je vous conl'égalité : je suis tranquille sur ce département,
sur le Nord.
Je suis aussi tranquille
nais intrépide et loyal républicain.
Tome 8, p. 343. --- Page 477 ---
CHAPITRE XV.
[1794)
manière. Les Gonaives, EnLaveaux s'y est prononcé d'une grande
Vallière, la Grande-RiPlaisance, la Marmelade, le Dondon,
nery,
Limonade, le Cap et toutes ses dévière, le Trou, le Terrier-Rouge,
le Port-dele Limbé. le Petit-Saint-Lonis,
pendances, le Port-Margot,
le Port-à-Piment et
Paix, Bombarde, la Plate-Forme, Terre-Neuve,
et d'après les
Jean-Rabel sont remis SOUS l'autorité de la république;
lieu de
nouvelles que nous avons reçues de Laveaux, j'ai
dernières
rentrés dans le
croire que le Borgue et le Gros-Morne sont aujourd'hui
Louverture, l'un des trois chefs des Africains royadevoir. Toussaint
espaguol, a connu enfin ses vrais
listes, coalisés avec le gouvernement
les rois ne pouvaient
intérêts et ceux de ses frères: il a senti que
être amis de la liberté et de l'égalité; il combat aujourd'hui
jamais
la tête d'une force armée: c'est lui qui a
pour la république, à
sévère des chevaliers espagnols et
repris les Gonaives; il afaitjustice
français qui sont tombés sous sa main'.
a été
La renommée a dà vous apprendre que le Port-itépublicain libres de
: cette trahison est l'ouvrage des anciens
livré aux Anglais
Montbrun soit exempt
toutes les couleurs. Ils'en faut beaucoup que
tousles quardesoupçons : il est à craindre qu'il livrera auz Anglais dans les (lIltiers oit il aura de la prépondérance, et qu'il intriguera
même plan de trahison. Vous savezquejen'ai
tres pour. y propagerle
: ne comptais que sur lajusjamais eu de confiance d Sa moralité: je
calculée. Il m'a trompé
tesse de son esprit, sur son ambition bien ennemi de La liberté et
même sur ce dernier point; il est décidément
il finira par recelibres; il Passassine en la caressant:
des nouveaux
voir la récompense qu'il mérite.
puisse déjouer ses comVous êtesle seul homme dans la colonie qui.
assurer le triomphe de la liberté, et faire respecter
plots perfides,
une attitude digne de la circonP'autorité du peuple français: prenez
la première
votre caracière. Vous êtes bien légalement
stance et de
du Petit-Goave;
autorité constituée dans le Sud et dans l'arrondissement de Jacmel dans
T'arrondissement
ma décision du 24 février comprenait
suivant,
de Sonthonax, du5 mars
quidistrait
votre commandemeni:celle
est le seul titre qui conde votre commandement.
cet arrondissement
ce titre ne rendra pas
serve à Montbrun un département quelconque: Ceux-ci sont campés en force
à Montbrun la confiance des Africains.
et dans plusieurs
à Néret, à la Rivière-Froide, à la Crète-de-Piquary, de ne pas reconbien résolus de défendre leur liberté,et
autres postes,
tousles crimes.: le meurts e devientjuslice a'ses yeux.
1 La politique innocente
11.
commandement.
cet arrondissement
ce titre ne rendra pas
serve à Montbrun un département quelconque: Ceux-ci sont campés en force
à Montbrun la confiance des Africains.
et dans plusieurs
à Néret, à la Rivière-Froide, à la Crète-de-Piquary, de ne pas reconbien résolus de défendre leur liberté,et
autres postes,
tousles crimes.: le meurts e devientjuslice a'ses yeux.
1 La politique innocente
11. --- Page 478 ---
ÉTUDES SUR L'UISTOIRE D'HAITI.
trahis. Mettezwous à la téle de celle
naitre pour chef celui quiles a
partout où il y aura des
qu'elle devienne générale
sainte insurrection;
des traitres envers la république..
ennemis de la liberté et
des parlementaires aux
Je crois qu'il est de votre devoir d'envoyer
leur notifier le
commandans anglais de Jérémie et de Léogane, pour
leur
convention nationale sur la liberté générale ; pour
décret de la
distinction de couleur, domiciliés
déclarer que tous les hommes, sans
doivent être traités
dans les colonies françaises, étant citoyens français,
du droit des
subir comme eux la loi commune
comme les Europcens,
le cartel entre les gouvernemens
gens et les conventions stipulées par
au nom de la république,
de France et d'Angleterre : pour protester,
du
infâme que font les commandans gouvernement
contre le commerce
des Africains et des hommes
britannique et les corsaires anglais,
de la présente guerre;
de couleur par eux pris depuis le commencement les plus sévères repréleur annoncer que la république exercera
pour
dans un délai que vous leur
sailles; pour les sommer de vous certifier,
et du bon traitede l'existence sur les possessions britanniques
fixerez,
noirs et de couleur, par
ment de tous les citoyens de Saint-Domingue,
ce
de guerre; pour leur signifier que jusqu'à
eux faits prisonniers
certitude officielle, tous les sujets du roi
qu'ils vous aient donné cette
de la république, seront
qui sont au pouvoir
de la Grande-Bretagne.
et
vous ne consentraités et employés comme esclaves, quejusqu'alors
ni à l'échange d'aucun prisonnier anglais
tirez au renvoi
civil qui écrit à Rigaud,
Ce n'est plus le commissaire
habituée à
c'est encore le langage de cette autorité
mais
ordres. En vain Polvérel prétend-il, par
lui donner des
soustraire à la responsabid'avocat, se
cette échappatoire
Ou il
c'en est un, et il doit en répondre.
lité de cet acte:
zèle de
ou ses
se bornât à exciter le
Rigaud,
fallait qu'il
ordres.
exhortations sont en ce moment de véritables
d'ailleurs rien à blâmer dans les passaNous ne trouvons
cités, que ce qui concerne Montbrun.
ges
de Polvérel et de
Eh bien! qu'estMontbrun aux yeux
Sonthonax?
de la défense d'une ville,
Un offieier supérieur chargé
négliT'ennemi, non pas par
qui la laisse prendre par
de
ou ses
se bornât à exciter le
Rigaud,
fallait qu'il
ordres.
exhortations sont en ce moment de véritables
d'ailleurs rien à blâmer dans les passaNous ne trouvons
cités, que ce qui concerne Montbrun.
ges
de Polvérel et de
Eh bien! qu'estMontbrun aux yeux
Sonthonax?
de la défense d'une ville,
Un offieier supérieur chargé
négliT'ennemi, non pas par
qui la laisse prendre par --- Page 479 ---
CHAPITRE XV.
[1794]
trahison. il n'est pas seulement soupconné
gence, mais par
eux il est réellement un traid'être un traitre, mais pour
livrera à l'ennemi
tre. Ilest en outre un intrigant qui
son
les
où il commandera, et qui propagera
tous
quartiers
de trabison dans ceux où il ne commandera pas.
plan
confiance en sa moralité; il n'avait
Polvérel n'aj jamais eu
et sur son ambicompté que sur la justesse de son esprit
calculée; mais Montbrun l'a trompé, même sur
tion bien
de la liberté et des noirs,
ce dernier point : il estl'ennemi
il assassine cette liberté en la caressant.
est clairement énoncé contre Montbrun,
Voila ce qui
la vengeancede
sur la welnatioreeetratrel seul homme, dans
Rigaud ; car Polvérel lui dit qu'il estle
puisse déjouer les complots de Montbrun;
la colonie, qui
la confiance des Africains,
que ce dernier a perdu toute
qu'il les a
résolus à ne pas le reconnaitre pourchef, parce
à la
Polvérel exhorte Rigaud à se mettre
trahis. Enfin,
tête de la sainte insurrection des noirs, pourlabattre.
qu'ont fait de ce traitre l'un et l'autre comCependant,
la France ? Nous allons le
missaire, avant de partir pour
dire, mais auparavant écoutons Garran:
blessé à
dit-il,
C II est pourtant vrai,
quellonubrufutt
du fort Bizoton, et que les commissaires civils
) l'attaque
donner le commande cet accident pour
>) se prévalurent
(de toute la province de
D dement du Port-Républicain
avaient fait venir, la
> l'Ouest) à Martial Besse, quils
de la ville de Jacmel. Mais, ce changement
D surveille,
l'ait coloré, et l'apde
motifs qu'on
)) lui-même,
quelques
n'indiquent pro-
) pel de Martial au Port-Républicain,
civils
la méfiance que les commissaires
) bablement que
contre Montbrun. D
) avaient déjà conçue
fut déféré
Nous avons déjà dit que ce commandement
ain
avaient fait venir, la
> l'Ouest) à Martial Besse, quils
de la ville de Jacmel. Mais, ce changement
D surveille,
l'ait coloré, et l'apde
motifs qu'on
)) lui-même,
quelques
n'indiquent pro-
) pel de Martial au Port-Républicain,
civils
la méfiance que les commissaires
) bablement que
contre Montbrun. D
) avaient déjà conçue
fut déféré
Nous avons déjà dit que ce commandement --- Page 480 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'nAiTi.
lesblessures honorables dont s'est
à Martial Besse, d'après
terMontbrun à la défense de Bizoton: ce sontles
couvert
:
dont se servirent les commissaires
mes
il avait done défendu ce fort, ily
De leur propre aveu,
à
Est-ce qu'un traître qui livre son poste
a été blessé.
sain
laisse blesser? Ne se fait-il pas prendre,
l'ennemi se
Lafeuillée et tous les aucet ennemi?] Neuilly,
et sauf, par
qui trahirent la cause de
blancs européens,
tres officiers,
sont-ils revenus auprès
ont-ils été blessés,
leur patrie,
avoir livré leurs
commissaires civils après
des mêmes
postes?
blessé; il a suivi les commissaiMontbrun est revenu
tandis
aurait pu rester au Port-ausaires à Jacmel,
qu'il
le joug des
comme tant d'autres qui acceptèrent
Prince,
ont eu le pouvoir et la
Anglais. Polvérel et Sonthonax
conseil
le faire arrêter, lelivrer à un
force nécessaire pour
moins
les lieux mêmes, ou tout au
pour
de guerre sur
et
prisonnier sur la corvette [Espérance
l'embarquer
ainsi, selon leur devoir
l'amener en France. Loin d'agir
emmènent avec eux Martial Besse qui
le plus strict, ils
ils remettent
l'avait remplacé dans son commandement,
relation
Sonthonax lut dans les Débats
1 Nous avons sous les veux une
à que Jacmel, par Gignoux, ex-médecin
(t. 8, p. 334) et qui fut faite le 13 juin
sous le sobriquet d'arracheur
au Cap, désigné par les colons accusateurs dragons au fort Bizoton. Gignoux prétend
de denls : il commandait quelques
la fuite sans combatlre. Cette relation
que Montbrun et Marc Borno prirent d'accusation des deux commisssaire
fut évidemment faite dans le système
s'assurer comment Gicontre Montbrun. Nous y renvoyons le lecteur autre pour relation fut faite à Lagnoux justifia le sobriquet des colons. Une nommé Grandet, qu'il avait envoyé
veaux, le 30 juillet, par un autre blanc fut témoin de la prise du Port-auen mission auprès de Sonthonax, et qui Grandet dit que Montbrun ne Fal
Prince" Dans un passage de sa narration, il dit que Martial Besse prit le compas réellement blessé; et dans un autre, blessures de Montbrun. L'historien a
mandement de la ville, pendant les
aussi inconséquens, aussi
presque honle de mettre en scène, des hommes
passionnés, aussi injustes.
aux, le 30 juillet, par un autre blanc fut témoin de la prise du Port-auen mission auprès de Sonthonax, et qui Grandet dit que Montbrun ne Fal
Prince" Dans un passage de sa narration, il dit que Martial Besse prit le compas réellement blessé; et dans un autre, blessures de Montbrun. L'historien a
mandement de la ville, pendant les
aussi inconséquens, aussi
presque honle de mettre en scène, des hommes
passionnés, aussi injustes. --- Page 481 ---
CHAPITRE XV.
[1794]
Montbrun et le font reconnaitre de
à
ce commandement
province
de
généraldela
nouveaue en saqualité gouverneur dénonce secrètement, condel'Ouest. Et puis, Polvérel le
mulâtre
à Rigaud ! Il veut que ce soit ce
fdentiellement
l'odieux
résultera de l'arresqui reste chargé de tout
qui
mulâtre comme lui
tation de Montbrun,
où le machiavéRigaud a-t-il su échapper à ce piége
le
se montre à nu ? N'a-t-il pas eu
lisme de l'Européen
Montdes procédés blâmables, en gardant
tort d'yj joindre
les
sans jugebrun plus de dix-huit mois sous
verrous,
Sa conduite à ce sument, sans le déporter en France?
jet sera examinée plus tard.
de
lieu de réinstaller Montbrun dans ses fonetions
Au
de l'Ouest, les deux commissaires ne
gouverneur général
ou Antoine Chanpouvaient-ils pas y laisser MartialBesse,
Bauvais
restèrent à Jacmel ?
latte, ou
qui
écrire une telle lettre à RiSi Polvérel a pu agir ainsi,
écrire Sonthonax à
ce qu'a dû
gaud, on peut conjecturer Débats avoir écrit une lettre
Laveaux, lui qui avoua aux
Montbrun,
pareille, lui qui avait eu maille à partir avec
Pinchinat d'être un des chefs secrets
lui qui soupçonna
d'avoir
dans le
de la coalition de Saint-Marc et
trempé
assassinat t', lui, enfin, qui ne
complot de son prétendu
des traitres,
dans tous les hommes de couleur que
voyait
à le devenir. En joignant à cette
ou des hommes prêts
Desfourneaux à Lalettre de Sonthonax, celle qu' l'écrivit
l'opinion de Laveaux, étant au Môle, on peut expliquer
conduite ultédes mulâtres et toute la
veaux sur la perfdie
que
de Saint-Domingue,
rieure de ce gouverneur général
Ri-.
examinerons un jour. Laveaux, non plus que
nous
1 Rapport de Garran, t. 4. p. 229.
à cette
ou des hommes prêts
Desfourneaux à Lalettre de Sonthonax, celle qu' l'écrivit
l'opinion de Laveaux, étant au Môle, on peut expliquer
conduite ultédes mulâtres et toute la
veaux sur la perfdie
que
de Saint-Domingue,
rieure de ce gouverneur général
Ri-.
examinerons un jour. Laveaux, non plus que
nous
1 Rapport de Garran, t. 4. p. 229. --- Page 482 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATI
gaud, ne sut pas se défendre dun excès de zèle
mission qu'ils reçurent: chefs
dans la
militaires,
temps de guerre, ilsy mirent
agissant en
tisme inhérent à leur
peut-être trop de ce desponoble profession. Mais,
agissant dans des vues semblables,
quoique
ce fut
porta tout le poids de T'affreux
Rigaud quisupsystème
commissaires civils, déchus de
inauguré par les
leurautorité.
En effet, peut-on ne pas reprocher à la mémoire
Polvérel, d'avoir terminé ainsi la mission
de
montré tant de nobles
où il avait
sentimens, une magnanimité
grande ? Comment! ! lui et son
si
son de
collègue ont cru à la trahiMontbran, et ils ne l'ont pas fait
eu assez de force,
arréter ! Ils ont
placer
assez dep puissance morale, pour le rempar Martial Besse, et ils n'ont pas livré
un conseil de guerre! Ils étaient
ce traitreà
pour les Africains dont ils
convaineus de sa haine
Prince et
étaient entourés au Port-auqu'ils voulaient favoriser, ils avaient
que Moutbrun n'avait plus leur confiance,
reconnu
sèrent encore revêtu de
et ils le laispas usé de leur autorité
son commandement! Ils n'ont
dictatoriale pour le
joug des lois ! Etc'est à Rigaud
placer sous le
que Polvérel réserve
spécialement une telle mission ! Il enflamme
plus
tion pour l'y exciter, il flatte son
son ambiqu'il est le seul homme dans
orgueil en lui disant
la colonie,
de
jouer les complots de
capable
déMontbrun,
de la liberté et d'y faire
d'y assurerle triomphe
français.
respecter l'autorité du peuple
Nous connaissons tous les talens de
hons sentimens
Rigaud, tous ses
en faveur de la liberté dles noirs, tout
dévouement à la France ; mais nous disons
son
ment-l,Polvérel,)e.
qu'à ce mosagel Polvérel semblait
que son exemple serait suivi
nep pas craindre
un jour par un autre agent
,
de la liberté et d'y faire
d'y assurerle triomphe
français.
respecter l'autorité du peuple
Nous connaissons tous les talens de
hons sentimens
Rigaud, tous ses
en faveur de la liberté dles noirs, tout
dévouement à la France ; mais nous disons
son
ment-l,Polvérel,)e.
qu'à ce mosagel Polvérel semblait
que son exemple serait suivi
nep pas craindre
un jour par un autre agent --- Page 483 ---
[1794)
CHAPITRE XV.
de la France qui exciterait à son
tour,
ce
ce
dent,
même Rigaud contre Toussaint d'après
précéil lui faisait l'éloge. Là nous
Louverture dont
parait être le plus
danger pour eette race noire que Polvérel,
grand
thonax, veut voir affranchie à
comme Sonjamais du joug
vage. Car cesystème de divisions semées
del'esclad'un même pays, de la même
entre ces enfans
race, serviteurs dévoués
cette mère-patrie qui les a réhabilités dans leurs
de
naturels, ce système une fois
droits
de sa
admis, est devenu la base
politique et de celle de ses agensà
Nous l'aurions conçu de la part de
Saint-Domingue.
Sonthonax,
presque toujours par expédiens, subissant
agissant
plorable de ses passions, de
l'influence déson ressentiment, de
cunes; ; de Sonthonax
ses rancolonie le
qui, en 1796, est revenu dans la
mettre en pratique; mais nous n'avons
le
comprendre de la part de Polvérel. Ce
pu
à notre avis, une de ces fautes
dernier a commis,
Il a tracé
qui ne se réparent
une funeste voie à Hédouville
jamais.
suivie, et des flots de
qui ne l'a que trop
sang ont tinondé
Au reste devons-nous
Saint-Domingue.
nous en plaindre? Lorsque les
gouvernemens oublient leurs devoirs envers
et qu'ils pratiquent l'affreux
les peuples,
peuvent réussir
système de Machiavel, ils
pendant un certain
il arrive un moment où les
temps. Mais toujours
leur joug abhorré.
peuples s'éclairent et brisent
Haitin'a-t-elle pas remplacé
mingue ?.
Saint-DoQuels que soient les reproches
en droit d'adresser à la
que nous nous croyons
mémoire de Polvérel et de
thonax, nous devons les féliciter d'être
Sonde l'accusation
sortis victorieux
lons. N'oublions injustement portée contre eux par les COpas que ces derniers ne les ont tant détes-
g abhorré.
peuples s'éclairent et brisent
Haitin'a-t-elle pas remplacé
mingue ?.
Saint-DoQuels que soient les reproches
en droit d'adresser à la
que nous nous croyons
mémoire de Polvérel et de
thonax, nous devons les féliciter d'être
Sonde l'accusation
sortis victorieux
lons. N'oublions injustement portée contre eux par les COpas que ces derniers ne les ont tant détes- --- Page 484 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÎTI.
tés, que parce qu'ils ont agi avec fermeté dans
plissement de leur mission si délicate,
l'accomdifficultés.
semée de tant de
Déjà, depuis les premiers jours de mars 1794,
Brulley et la plupart des autres
Page,
incarcérés, en vertu d'un décret accusateurs avaient été
de la convention
tionale, du 19 ventôse an TI (9 mars).
nadue en grande
Cette décision,
partie aux démarches de
heureux présage de la justice
Dufay, était un
qui serait. rendue
missaires eivils. Le nom de la corvette
aux comreçut prisonniers devenait
française qui les
en quelque sorte un
non moins favorable : c'était
augure
rEspérance!
Si, dans la prospérité même, l'homme
besoin
sent souvent le
d'espérer en Dieu, combien, dans l'adversité, cette
croyanceintime en sa bonté et en saj justice, ne lui est-elle
pasencore plus nécessaire: ? En faisant de
de ses principales vertus, la
l'Espérance une
Religion a done
ment scruté le coeur de l'homme elle
profondéqu'a la créature
;
a senti le besoin
de se rapprocher, par la pensée, de
Créateur ; et elle lui a indiqué, dans ce sentiment
son
un port, un refuge contre le malheur, contre la
exquis,
des méchans. Mais il faut aussi
perversité
que l'homme ait la Foi,
compagneina@parable de T'Espérance. L'une et
donnent la Charité qui le
l'autre lui
rapproche de ses
Polvérel et Sonthonax
semblables.
midor,
arrivèrent à Rochefort, le 9 therjour marqué par le ciel pour la fin du
rannique de la Terreur, par la mort de
régime tymoment, Robespierre
son apôtre : en ce
expiait sur le même échafaud révolutionnaire, où périrent Brissot et tes
les crimes
Girondins, lous
qu'il y avait fait commettre. Polvérel et
thonax furent sans doute sauvés
SonNous
par cette révolution.
renvoyons à parler de toutes les manceuvres
que
le 9 therjour marqué par le ciel pour la fin du
rannique de la Terreur, par la mort de
régime tymoment, Robespierre
son apôtre : en ce
expiait sur le même échafaud révolutionnaire, où périrent Brissot et tes
les crimes
Girondins, lous
qu'il y avait fait commettre. Polvérel et
thonax furent sans doute sauvés
SonNous
par cette révolution.
renvoyons à parler de toutes les manceuvres
que --- Page 485 ---
CHAPITRE XV.
[1794]
obtenirle déeret d'aceumirent en usage les colons, pour
etleur traduction en France, quand
sation contre eux
Débats
eurent lieu entre
rendrons compte des
qui
nous
les accusés et les accusateurs.
Chambon était aussi chargé de porter à
Le capitaine
décret rendu
la convention natioSaint-Domingue le
par
an I1(4 février 1794), qui prononnale, le 16 pluviose
esclaves dans toutes les posçait la liberté générale des
sessions françaises.
Vul
la fin de septembre 1793,Sonthouax
On a déjà
qu'à
la province du Nord.
avait fait nommer six députés pour
octobre suivant,
Ces députés étaient partis du Cap, le 4
ils
les Etats-Unis. A leur arrivée à Philadelphie,
pour
les colons réfugiés et les émigrés franfurent assaillis par
saisirent leurs effets, leur arçais: ces hommes furieux
de les tuer. J.-B.
gent, leurs papiers, et les menacèrent
cette cirsurtout courut le plus grand danger en
Belley
voulurent le contraindreà arracher
constance.) Les colons
ils lui
tricolore
portait à son chapeau;
la cocarde
qu'il
sa montre, tous ses effets, jusqu'à
prirent son épée,
France. Mais ce
ceux de son enfant qu'il amenait en
à leur fureur un courage et une énergie
brave noiropposa
misérables. Parti des Etats-Unis
qui triomphèrent de ces
en
-
les soins du ministre Genet, les députés arrivèrent
par
Vergniaud, Louis
France presqu'en même temps que
les
Raymond et Castaing, envoyés par
Boisrond, François
informer la convention
commissaires, après eux, pour
Quant aux
nationale de la situation de Saint-Dominguemission de Sonthonax, de demander
députés, ils avaient
la confirmation de la liberté générale des noirs.
à Lorient, virent saisir les
Ces députés, en débarquant
Genet, les députés arrivèrent
par
Vergniaud, Louis
France presqu'en même temps que
les
Raymond et Castaing, envoyés par
Boisrond, François
informer la convention
commissaires, après eux, pour
Quant aux
nationale de la situation de Saint-Dominguemission de Sonthonax, de demander
députés, ils avaient
la confirmation de la liberté générale des noirs.
à Lorient, virent saisir les
Ces députés, en débarquant --- Page 486 ---
ÉTUDES SUR L'USTOIRE D'HAiTI.
les scelqui leur restaient, surlesquels on apposa
papiers
de Victor Hugues, colon, ancien
lés, par les démarches
A leur arrivée à Paris, ils
habitant de Saint-Dominguede Page et
furent arrêtés et emprisonnés, à l'instigation
ordre du comité de sûreté générale. Ils ne
Brulley et par
abattre
cet acte : ils firent une
se laissèrent point
par
le 14
Le 1 15,
adresse énergique à la convention,
pluviose.
à la conventionquiles
ils furent élargis et se présentèrent
favorable à
admit à siéger dans son sein, sur un rapport
c'étaient, en ce moment, Dufay, Mills et
leur élection:
J.-B. Belley, arrivés les premiers.
la situaLe 16pluviose, Dufay lut un compte-rendu sur
Il y dévoila les causes de la
tion de Saint-Domingue.
les colons,
révolution dans cette colonie, en démasquant
de tous ses maux ; il parla de la conduite des homauteurs
de leurs droits, de
mes de couleur dans la revendication
de l'affaire de
celle des esclaves dans leur insurrection,
la révolte
Galbaud, de la ruine du Cap occasionnée par
colon lui-même, et de toude ce contre-révalutionnire, suivirent cette révolte ; de la nétes les circonstances qui
de
Polvérel et Sonthonax,
processité où se trouvèrent
et enfin des dannoncer les premiers alfhranehissemens, de la colonie, si Songers qu'ent présentés la situation
des esclaves
thonax n'eût pas prononcé la liberté générale
sur
le 29 août. Cette lecture fit une profonde impression
la convention nationale.
c'est
dit Dufay, que
( Vous serez convaineus.jepère,
a endes événemens qui a amené ensuite, qui
> laforce
de la liberté dans la partie du
) trainé lag grande mesure
conserverlapopue
) Nord, maadbnndentdostures du 4 avril. La plu-
) lation blanche, et même les citoyens
soulevés dedes esclavesde la partie du Nord étaient
)) part
août. Cette lecture fit une profonde impression
la convention nationale.
c'est
dit Dufay, que
( Vous serez convaineus.jepère,
a endes événemens qui a amené ensuite, qui
> laforce
de la liberté dans la partie du
) trainé lag grande mesure
conserverlapopue
) Nord, maadbnndentdostures du 4 avril. La plu-
) lation blanche, et même les citoyens
soulevés dedes esclavesde la partie du Nord étaient
)) part --- Page 487 ---
[1794]
CHAPITRE XV.
) puis deux ans, etaprès avoir
) des
deifatentlainumama
eoutre-rdroleisnires, ils
)
combattaient pour leur
liberté, et on ne pouvait plus espérer de les
)) rentrer dansle devoir...
fairejamais
D Lesfautes des malheureuz
) n'ont jamais été
les
moirs.,jelerépete, ne. sont,
que
crimes de ceux
)) après les avoiro
qui leségarent
opprimés. Les noirs ne sont
) comme des colons blanes
pas eruels,
aiment à le dire; et
D tence de leurs ennemis
;
l'exisprouve assez
les
)) patiens, exorables et
que
noirs sont
généreux. Les noirs
) germe des
ont même le
vertus : ces vertus
))
leurapartiennent; leurs
défauts seuls viennent de nous. Ils sont
) doux, charitables,
naturellement
hospitaliers,
)
très-sensibles à la
filiale; ils aiment la
piété
justice et ont le
) pour la vieillesse. Ces
plus grand respect
vertus, Peuple
)) dent encore plus
français, les rendignes de toi 1 ..
) Autrefois, ils n'étaient
pas
de
))
obligés
défendre leurs
chaines; mais
aujourd'hui, en
>
de Français
recounaissance du nom
qu'ils vous devront, ils
) leur vie à votre service, et ils
consacreront tous
sont à
) au nombre de 400 milleà
Saint-Domingue
votre
) tient
disposition, dont il ne
qu'à vous de faire autant de
>
tendant
soldats. Déjà, en atVOS ordres, à la première nouvelle
)) sion des
de l'invaAnglais, ils ont commencé, dans
> parjurer de
le Nord,
périr lous
sjusquau
et
))
velirsousl les décombres
dernier,
de s'ensede
> de
Saint-Domingue, plutôt
recevoir une domination
que
D sion de
étrangère. Dans une
zèle et de dévouement
explo-
))
généreux, ils disaient :
> nous ne
Srmcmmnsnd
laisserons
demunitions,
que des ruines el des cendres ; nous
1 Dufay justifia les assertions d'Hilliard
tion).
d'Auberteuil. (Voyez l'introduc-
combres
dernier,
de s'ensede
> de
Saint-Domingue, plutôt
recevoir une domination
que
D sion de
étrangère. Dans une
zèle et de dévouement
explo-
))
généreux, ils disaient :
> nous ne
Srmcmmnsnd
laisserons
demunitions,
que des ruines el des cendres ; nous
1 Dufay justifia les assertions d'Hilliard
tion).
d'Auberteuil. (Voyez l'introduc- --- Page 488 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
dans les montagnes, nous y vivrons
)) nous retirerons
la France nous en- -
D de racines et d'eau,jusqu'a ce que
les ennemis
> voie des secours, et nous vaincrons ensuite
roches et des Rèches. Nous apportons ce ser-
) avec des
)) ment au peuple français... >
considérations morales et politiques aussi puisDes
l'accent de la conviction par un
santes, exposées avec
longtemps, qui
blanc habitant Saint-Domingue depuis
témoin oculaire de tous les faits qu'il relatait,
avait été
nationale. Cette
durent être appréciées par la convention
cette belle possession livrée en partie
assemblée voyait
les colons, propriétaires
aux Anglais et aux Espaguols, par
cend'esclaves ; elle savait qu'il y avait à peine quelques
fidèlesà leur drapeau; ; elle savait
taines de soldats français
dans la situation de la France et à cause de sa guerre
que
il serait impossible d'y envoyer de nouavec les Anglais,
elle fut entrainée à
velles troupes pour la défendre :
la mesure de la liberté générale prononeée par
légaliser
civils; elle rendit son décret du 16 plules commissaires
contenusdans' la déclaraviose. Aussi bien, les principes
lui en
tion des droits de la constitution révolutionnaire, devoirs
sous peinedeforfaireds ses
impomientTobligtion, Divers orateurs s'en prévalurent pour
envers Phumanité.
Levasseur (de
opineren faveur de la mesure : parmi eux,
et surtout Danton,
la Sarthe), Lacroix (d'Eure-et-Loir)
honorèrent leur
par leurs motions; ils
se distinguèrent
en mettant leur éloquence
pays et T'humanité tout entière,
au service d'une cause aussi juste.
d'après
La convention rendit le décret en ces termes,
la rédaction proposée par Lacroix :
des
convention nationale déclare abolil'esclavage
( La
seur (de
opineren faveur de la mesure : parmi eux,
et surtout Danton,
la Sarthe), Lacroix (d'Eure-et-Loir)
honorèrent leur
par leurs motions; ils
se distinguèrent
en mettant leur éloquence
pays et T'humanité tout entière,
au service d'une cause aussi juste.
d'après
La convention rendit le décret en ces termes,
la rédaction proposée par Lacroix :
des
convention nationale déclare abolil'esclavage
( La --- Page 489 ---
CHAPITRE XV.
[1794]
elle
dans toutes les colonies: en conséquenee,
D nègres
sans distinetion de coutous les hommes,
) décrète que
sont citoyens frandans les colonies,
) leur, domiciliés de tous les droits assurés par la con-
) çais, et jouiront
D stitution.
lui faire inau comité de salut public, pour
C Renvoie
sur les mesures à prendre pour
D cessamment un rapport
du présent décret. >
>) l'exécution
à faire au sujet de ce décret, qui vidait
Une remarque
entre les droits de
défimitivement la grande querelle
dellamanité, selon l'expresPhomme et les oppresseurs
absolument
sion de Polvérel, c'est que Robespierre fut
inconcevable
opposé û cet acte 1 . Cependant, cet homme
sociétédes Amis des noirs.Mais alors,
avait fait partiedela
T'oeuvre de
ainsi dire, de continuer
il s'agissait, pour
société: Robespierre pensait
Brissot, fondateur de cette
la liberté générale des noirs,
sans doute que, proclamer
son envie et
c'élait réprouver la mort de cet infortuné que
avaient conduit à l'échafaud, avec tous ses comsa jalousie
à leur égard.
pagnons qui partageaient ses sentimens
mis par le
Ceci peut servir à expliquer T'ajournement du 16
à
le décret
plucomité de salut public
expédier
avec celui
; mais, en l'expédiant
viôse à Saint-Domingue
trouPolvérel et Sonthonax, il aura espéré
rendu contre
dans leur mort, comme complices
ver une compensation
pas
de Brissot. Qui sait même si Robespierre n'espérait surle
à faire revenir la convention
alors qu'il parviendrait
l'exécution du décret d'accusadécret du 16 pluviose ? Si
aussi longtion contre les commissaires civils fut ajournée
1 Rapport de Garran, t. 4, p. 581.
ue
trouPolvérel et Sonthonax, il aura espéré
rendu contre
dans leur mort, comme complices
ver une compensation
pas
de Brissot. Qui sait même si Robespierre n'espérait surle
à faire revenir la convention
alors qu'il parviendrait
l'exécution du décret d'accusadécret du 16 pluviose ? Si
aussi longtion contre les commissaires civils fut ajournée
1 Rapport de Garran, t. 4, p. 581. --- Page 490 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
cause
la division
temps, cela ne parait avoir eu pour
que
entre les membres des comités du gouvernesurvenue
de
1795, Dalbarade,
ment; car, dès le mois
septembre
colons, Siministre de la marine, avait expédié deux
Vietor Hugues, sur une frégate partie de Romondès et
effet: elle rentra dans le port deux jours
chefort à cet
:. Mais après le
l'expédition fut alors ajournée
après;
contribua à la mort de Danton,
décret du 16 pluviose, qui
débarrassés de cet adversaire
Robespierre et sa faction,
les comités du
redoutable, et dominant plus que jamais
eroire qu'il
gouvernement et la convention, pouvaient
déserait facile d'abolir ce déeret que Danton avait
leur
terminé cette assemblée à rendre.
suivant du
Nous fondons cette opinion sur le passage
C Tout annonce au surplus, dit-il,
rapport de Garran:
colons Page et Brulley)
craintes
(les
) que les
qu'ils
sans fondeà Barrère n'étaient pas
D avaient inspirées
des dépueffectivement
D
: il
queladmission
ment: parait
nationale (Dufay
de
à la convention
D tés Saint-Domingue
libertédes
sur la
noirs,furent
D etbesrolliguekeiledieret: conduisirent Danton û léchafaud: :
) 21n des motifs qui
de plusieurs mé-
> c'est du moins, ce quel'on peutinduire croit leurs rede
et Brulley. Si l'on en
) moires
Page
grand mécon-
> gistres, Amar, en leur témoignantleplus déclara : que ce
du décret du 16 pluviôse,
) tentement
à un complot formé
) décret tenait à nne grande intrigue, inoui
la contemps qu'il était
que
D depuis quelque
n'avaientjace
Brissot et safaction
D vention enufait que
contredire
c'était revenir-sur: sespas;
> mais osé faire;que
))
nrar
1 Débats, t. 1*", p. 20, et Rapport, t. 4, p. 540.
du décret du 16 pluviôse,
) tentement
à un complot formé
) décret tenait à nne grande intrigue, inoui
la contemps qu'il était
que
D depuis quelque
n'avaientjace
Brissot et safaction
D vention enufait que
contredire
c'était revenir-sur: sespas;
> mais osé faire;que
))
nrar
1 Débats, t. 1*", p. 20, et Rapport, t. 4, p. 540. --- Page 491 ---
[1794]
CHAPITRE XV.
) rendu contre les Girondins,
etmême les
D était étonnant
justifier ; qu'il
que cefàt 2n Danton
5 pareille chose : qu'au
qui se fitt prété à
surplus lout n' 'était
) perdu ; que le comitéde salut public,
pas encore
> Rormeleneatlesmouresd
qui désappronait
) drait sûrement une détermination seantrerévolitinmins prenD rait toutes les colonies
sage, qui préservefrançaises,
) infailliblement
qui, sans cela, étaient
perdues . D
Amar, comme Fouquier-Tinville, était
dans les intérêts de la faction de
entièrement
rédigé l'acte d'accusation
Robespierre : il avait
la Gironde.
contre Brissot et les députésde
Heureusement pour Polvérel et Sonthonax,
révolution du 9 thermidor mit fin à la
que la
bespierre.
tyrannie de RoQuant à la liberté générale des noirs, le
16 pluviose fortifia la défense de
décret du
les ennemis de la France. Cet Saint-Domingne contre
acte, aussi
juste, réunit tous les hommes de la
politique que
défense du sol qu'ils
race noire pour cette
habitent. Ils
ennemis.
vainquirent leurs
Le capitaine Chambon, en faisant
Laveaux, lui écrivit : C Le salut de la parvenir ce décret à
) vous,jusqu'à ce que Polvérel et
colonie repose sur
5 placés. Faites
Sonthonax soient remVOS efforts pour soutenir
) l'égalité, autant
la liberté et
que VOS moyens vous
) La France n'abandonnera
le permettront.
)
pas ceux qui combattent
pour une si belle cause *. D
Laveaux donna des ordres pour faire
Son effet immédiat,
publier ce décret.
dit-il, produisit l'entière soumission
1 Rapport, t. 4, p. 567.
a Compte-rendu de Laveaux, p. 36.
ient remVOS efforts pour soutenir
) l'égalité, autant
la liberté et
que VOS moyens vous
) La France n'abandonnera
le permettront.
)
pas ceux qui combattent
pour une si belle cause *. D
Laveaux donna des ordres pour faire
Son effet immédiat,
publier ce décret.
dit-il, produisit l'entière soumission
1 Rapport, t. 4, p. 567.
a Compte-rendu de Laveaux, p. 36. --- Page 492 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'nAiTI.
publié dans l'Ouest
du Gros-Morne. Il fut également
et dans le Sud.
remit à la voile.
Le 15j juin, la corvette F'Espérance
prisonniers, emmenèrent avec
Polvérel et Sonthonax,
France la récomBesse qui alla recevoir en
eux Martial
sa promotion au gradede général
pense de ses services,par:
secours, dans
Cer militairel leur futdun grand
de brigade'.
contre Montbrun au comité
l'accusation qu'ils portèrent
de tout le fiel de sa jalousie
de salut public :ill'envenima
commissaires civils, en
brutale. Les
et de sa partialité
leur glorieuse mission
terminant si malheureusement
de la capitale de Saint-Dopar la reddition aux Anglais
besoin d'en faire tomber la responsabimingue, eurent
la commandait. Voilà, selon
lité sur le chef militaire qui
contre Monttout le secret de l'accusation portée
nous,
brun.
Pamphile de Lacroix et
C'est par erreur que Garran,
Martial Besse resta à
d'autres auteurs prétendent que
à la
et contribua ensuite, avec Rigaud,
Saint-Domingue
dans la 3e époreprise de Léogane dont nous parlerons
MontMartial Besse étaità Brest pendant les Débats.
que.
affirme qu'il partit avec les combrun, dans ses écrits,
Chanlatte, qui n'est
missaires civils: il ne dit rien d'A.
de l'an III 2,
arrivé en France qu'en prairial
avoir combattu pour la convention nationale, au 13
1 Il reçut ce grade après
vendémiaire.
1 Débats, t. 6. p. 338.
de Léogane dont nous parlerons
MontMartial Besse étaità Brest pendant les Débats.
que.
affirme qu'il partit avec les combrun, dans ses écrits,
Chanlatte, qui n'est
missaires civils: il ne dit rien d'A.
de l'an III 2,
arrivé en France qu'en prairial
avoir combattu pour la convention nationale, au 13
1 Il reçut ce grade après
vendémiaire.
1 Débats, t. 6. p. 338. --- Page 493 ---
[17941
CHAPITRE XV.
RESUMG DE LA DEUXIEME
EPOQUE.
Le départ de Polvérel et Sonthonax
la
nous fait arriver à la fin de la deuxième pour
France
période de notre histoire
époque de cette
nationale.
nos
Présentons
lecteurs le résumé de
donc à
l'avons fait
cette époque, comme nous
pourla première, comme nous
à le faire successivement.
continuerons
Durant ce court espace de temps, des
graves
événemens
etimportans se sont accomplis à
par l'influence et l'énergie de deux Saint-Domingue,
la grande cause de la liberté
hommes dévoués à
et de l'humanité.
tats immenses ont été obtenus.
Des résul.
fixer l'avenir de
S'ils sont encore loin de
ce pays, ils le font du moins
travers le voile mystérieux
entrevoirà
qui le couvre. Instrumens
intelligens de la Providence, qui seule sait
colonie doit devenir, Polvérel
ce que cette
d'un
et Sonthonax marchent
pas ferme et assuré dans
mission
T'accomplissement de leur
orageuse.
Cependant, dénoncés d'avance par les
parti colonial en France,
coryphées du
noirs
comme les agens des Amis des
qui siégent à l'assemblée nationale
cueillis avec les préventions les
législative ; acdominateurs de
plus défavorables par les
Saint-Domingue, ils se voient en
que sorte contraints, dès leur arrivée, d'user
queldextérité de leur
de toute la
esprit, pour inaugurer le
ils sont revêtus,
pouvoir dont
pour en exercer les
Ils sont forcés à une
attributions légales.
profession de foi
est
habile dans la circonstance,
qui
peut-être
mais qui offre
T. 11.
certainement
--- Page 494 ---
ÉTUDES sUR L'TISTOIRE D'HAÎTI.
Tinterprétation qu'elle donnera occades dangers, par
d'en tirer contre eux.
sion aux partis
les
communs
divisent
oppresseurs
Deux grands partis
de la race noire :
de
1° Les agens de la royantéqui ont le gouvernement
luttent en vain depuis trois
droit - 2 mais qui, dans le fait,
leurs adversaires. Contre-rérolutiensires) par
ans contre
leurs idées, en ce
leur position, par leurs sentimens, par
fondaient toutes leurs espérances sur
moment ces agens
s'élaboraient dans la
les projets de contre-révolution qui
dans
sur le concours même des forces venues
métropole,
commissaires civils.
la colonie avecles
la révolution de la
20 Le parti colonial quia profitéde
secouer le joug du despotisme du gouvermétropole pour
dans l'enivrement de ses succès
nement local, et qui,
aspirait à détacher Saint-Domincontinus jusqu'alors,
sûrement, soit
de la France pour y dominer plus
gue
forces, soit en appelant à son aide le
par ses propres
concoursde l'étranger.
sont-elles
En vain les deux classes des opprimés se
- l'une, ses droits politiques
armées pour re vendiquer,
confirreconnus depuis un siècle, légalement
légalement
un
adoumés depuis peu de temps ; - l'autre,
simple à la
la préparer
cissement à son sort pitoyable, pour
aussi sades mêmes droits, aussi légitimes,
jouissance
crés pour elle. Le parti colonial surtout, toujoursinexoinjuste, 2
se refuse à tout ; et si les contrerable, toujours
leur être plus favorables, ce
révolutionnaires semblent
servir comme inT'arrière-pensée de s'en,
n'est qu'avec
de leurs vues : dans ces vues, les
strumens à la réalisation
ancien état
devront toujours conserver leur
opprimés
d'abjection.
aussi sades mêmes droits, aussi légitimes,
jouissance
crés pour elle. Le parti colonial surtout, toujoursinexoinjuste, 2
se refuse à tout ; et si les contrerable, toujours
leur être plus favorables, ce
révolutionnaires semblent
servir comme inT'arrière-pensée de s'en,
n'est qu'avec
de leurs vues : dans ces vues, les
strumens à la réalisation
ancien état
devront toujours conserver leur
opprimés
d'abjection. --- Page 495 ---
[1794]
CHAPITRE XV.
Que doivent faire les commissaires
nationaux
dans une telle conjoncture ? Ils sont forcés
civils
la division de ces deux grands
de profiter de
partis, redoutables à
mission, pour les abattre l'un par l'autre.
leur
Leur premier acte, au lendemain de leur
est d'éloigner de la colonie l'ancien
installation,
ses
gouverneur,
par
adversaires, d'ailleurs remplacé
dénoncé
gouverneur venu avec eux.
par un nouveau
Aussitôt le parti colonial s'agite par des
populaires, qu'il suscite évidemment
mouvemens
saires civils. Mais ceux-ci,
contre les commisarmés de la loi et de
structions, brisent immédiatement
leurs inle
les assemblées populaires
pouvoir de toutes
constamment
ils
remplacent par une commission
factieuses: les
temporaire
organisent, de manière à en faire
unique qu'ils
dans leurs mains,
un instrument utile
pour l'administration du
Les contre-révolutionnaires
pays.
veulent alors
cette mesure, pour reprendre la suite de leurs profiter de
ils font succéder aux agitations
desseins;
versaires
populaires de leurs adabattus, les agitations de la force
en vertu de leurs pouvoirs
armée; mais,
extraordinaires,
saires civils brisent
les commiségalement leur autorité
sonne même du nouveau
dans la pergouverneur,
arrivée. Ils l'éloignent de la colonie; corrompu dès son
ils le
ses principaux agens.
déportent avec
Un nouveau gouverneur de leur création
et prête son concours à la commission
lui suecède
exerce dès lors la dictature
civile; ; mais elle
qu'elle trouve
son institution. Il n'ya donc
dans la loi 2 de
colonie, d'autre
plus à ce moment, dans la
autorité réelle que celle
commissaires civils, au nom de la nation qu'exercent-les
car, dans l'intervalle, la Royauté,
souveraine a ;
déchue dans la métro-
nouveau gouverneur de leur création
et prête son concours à la commission
lui suecède
exerce dès lors la dictature
civile; ; mais elle
qu'elle trouve
son institution. Il n'ya donc
dans la loi 2 de
colonie, d'autre
plus à ce moment, dans la
autorité réelle que celle
commissaires civils, au nom de la nation qu'exercent-les
car, dans l'intervalle, la Royauté,
souveraine a ;
déchue dans la métro- --- Page 496 ---
ÉTUDES SUR L'UISTOIRE D'UAITI.
la République. Celle-ci, en
pole, a été remplacée par
nationale, a confirmé
s'intronisant par la convention
disa fortifiés par de nouvelles
tous leurs pouvoirs qu'elle
le doivent.
C'est aux Amis des noirs qu'ils
positions.
résultat immédiat de ces opérations vigoureuses,
Le
complet de la puissance injustement
est lanéantissement
Désormais,
les colons de Saint-Domingue.
acquise par
la réédifier : leur rôle sera toujours
ils ne pourront plus
quivont
rôle subalterne, sous tous les gouvernemens
un
cette colonie. Toutefois, dans cette
se succéder dans
cesseront
de faire tout le
secondaire, ils ne
pas
position
de Yenfer leur suggérera : oh ! ils en
mal que le génie
commissaires civils eux-mêmes
feront beaucoup Les
devront sans cesse lutter contre eux.
ont pu, par le résultat obtenu, assuCes commissaires
exécution de la loi du 4 avril, objet princirer la pleine
et cette loi met dans leurs mains
pal de leur mission ;
leur servira à briser successivement
une force positive qui
colonial.
toutes les résistances du parti
presque
renouvellent bientôt dans les
En effet, des factions se
l'autre
villes ; mais l'énergie de l'un et de
principales
la déportation des factieux les
commissaire les dissout par
de la
la reddition de la capitale
plus remarquables, par
Ils organisent
colonie qu'ils sont forcés de foudroyer.
dans
de
dont les soldats sont pris
alors des corps
troupes
de la force
les deux classes opprimées: ce fut là l'origine
armée créée à Saint-Domingue.
A ce moment, un nouveau gouverneur généralyarrive,
révolutionnaire de la France
envoyé par le gouvernement
s'est mépris sur son caractère et ses relations, qui
qui
Heureusement, loin de révoquer les
ignore ses desseins.
commissaires civils, la conpouvoirs extraordinaires des
dans
de
dont les soldats sont pris
alors des corps
troupes
de la force
les deux classes opprimées: ce fut là l'origine
armée créée à Saint-Domingue.
A ce moment, un nouveau gouverneur généralyarrive,
révolutionnaire de la France
envoyé par le gouvernement
s'est mépris sur son caractère et ses relations, qui
qui
Heureusement, loin de révoquer les
ignore ses desseins.
commissaires civils, la conpouvoirs extraordinaires des --- Page 497 ---
CHAPITRE XV.
[1794]
lui-méme leur
vention nationale et le gouvernement
la
encore, légalement et par
en donnent de plus grands
correspondance ministérielle.
dans la seconde ville
Le nouveau gouverneur débarque
la
de la colonie, mais la plus importante par ses richesses,
factieux. Aussitôt le parti
plus redoutable par son esprit
formida-
; il forme une ligue plus
colonial s'agite partout
civils. Pour le réduire au
ble contre les commissaires
armée: l'orils sont contraints à une lutte à main
néant,
ont faite leur en donne les
ganisation militaire qu'ils
Ils débutent parla destitution etl l'embarquement
moyens.
devenu le chefde la ligue. Quoique soudu gouverneur,
les citoyens du 4 avril surtenus avec dévouement par
secours de la cause
tout, ils se voient forcés d'appeler au
hommes de la
compromise, les
nationale, grandement
leur arride combattre depuis
race noire qu'ilsn'onteessé
colonial. Ce sevée, comme insurgés contre le régime
du
que les citoyens
cours ne leur manque pas, parce
influence
4 avril exercent sur l'esprit de ces masses, une
les entrainer dans leur cause égaleassez marquée pour
aussi par le sentiment
ment menacée, qu'elles adoptent
Tous comde fraternité qui les lie les uns aux autres.
comme ils comprendront plus
prennent en ce moment,
leur cause est la
tard, du moins généralement, que
doivent s'unir pour leur défense commême, qu'ils
mune.
de forces donne la victoire aux com
Cette adjonction
ville, foyer actif
missaires civils ; mais cette malheureuse
dévastée. Les comdu parti colonial, est embrasée, pillée,
récompensent à l'instant même les guerriers
missaires
libres et
qni sont venus à leur appel, en les proclamant
et de
autres combattans. Cet acte de justice
égaux aux
que
doivent s'unir pour leur défense commême, qu'ils
mune.
de forces donne la victoire aux com
Cette adjonction
ville, foyer actif
missaires civils ; mais cette malheureuse
dévastée. Les comdu parti colonial, est embrasée, pillée,
récompensent à l'instant même les guerriers
missaires
libres et
qni sont venus à leur appel, en les proclamant
et de
autres combattans. Cet acte de justice
égaux aux --- Page 498 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
reconnaissance, on peut le dire, devient aussi
politique, car, à ce moment,
un acte
France, dans sa colonie
une puissance ennemie de la
santes de la liberté
voisine, faisait les offres séduià tous ces révoltés.
Les commissaires civils sont sortis
lutte à mort où l'existence
triomphans de cette
était
de leur vie et de
en péril, où la contre-révolution
leur pouvoir
allait
Tindépendance de la colonie. La
s'opérer par
tice que Dieu a gravée dans
justice, l'éternelle jusleurs coeurs, que leur
développé a depuis longtemps
esprit
appréciée,
mens
que leurs sentigénéreux ont provoquée déjà des
de la nation :
organes suprémes
cettejustice ne les
dre sur d'autres
portera-t-elle pas à étenliberté
auxiliaires courageux, le bienfait de la
qui doit être le partage de tousl les
sans doute, les commissaires
hommes? Oui,
civils ne reculeront pas devantfacnmplisoment de ce qui est pour eux
aux yeux de Dieu, père
un devoir,
maine. Ils
commun de toute l'espèce hune sont pas textuellement autorisés à cet
mais, pour se justifier, ils peuvent
acte;
pes du droit, posés
la
argumenter des princidance
par
métropole, et de la corresponministérielle. N'importent les
le courage de leurs
conséquences, ils ont
difficile.
convictions, et la situation est
Ils sont avisés des
grave et
le parti colonial,
projets de trahison conçus par
pour livrer la colonie à une
sance maritime; ils savent
grande puisd'être
qu'ils n'ont guères
secourus parla métropole. D'un autre
l'espoir
vu des officiers
côté, ils ont
français, méconnaissant leurs
trahissant la cause de leur
devoirs,
postes
patrie, 2 livrer de nombreux
aux masses en révolte, auxiliaites de la
voisine. Les commissaires
puissance
cette actualité
civils se décident donc, dans
pressante, à étendre le
en faveur de tous les
bienfait de la liberté
révoltés qui viendront se ranger
l'espoir
vu des officiers
côté, ils ont
français, méconnaissant leurs
trahissant la cause de leur
devoirs,
postes
patrie, 2 livrer de nombreux
aux masses en révolte, auxiliaites de la
voisine. Les commissaires
puissance
cette actualité
civils se décident donc, dans
pressante, à étendre le
en faveur de tous les
bienfait de la liberté
révoltés qui viendront se ranger --- Page 499 ---
[1794]
CHAPITRE XV.
sousla Dammièrenationale; c'est daus le
ennemis qu'ils font luire, mais
propre camp des
en vain, cette lumière
attrayante. Si, alors 3 les chefs qui dirigent ces masses
puis leur révolte, eussent accepté
depour elles la
desagens de la France, le parti colonial n'eàt décision
dans son projet de trahison
pu réussir
; mais 9 dans leur
égoisme, ces chefs ne révent qu'à
coupable
personnel
exploiter à leur profit
l'ignorance et l'obéissance
de
frères. Soumis eux-mêmes à
passive
leurs
l'influence de la
royale et sacerdotale réunies, ils se rattachent, puissance
ponnent sottement à quelques hochets dont
ilssecramtifiés. La défection de
on les a graquelques officiers français, il
vrai, a particulièrement contribué à leur
est
refus.
regrettable
Quoi qu'il en soit 9 en jetant ainsi
nial tout entier, les
legant au parti colocommissaires eivils se
que,sil les despotes cruels des noirs le
persuadlent
pour être vaincus plus sûrement
relèvent, ce sera
liberté surles
par l'influence de la
esprits. En effet, ce parti relève
de nouvelles
le gant. Par
combinaisons, il précipite,
délégués de la France vers la
malgré eux, les
esclaves. Cet acte
libertégénérale de tous les
juste et politique
à exécution du projet
n'empêche pas la mise
conçu de livrer la colonie
sance maritime qui la convoite
à la puis-
: deux villes
ses mains.
tombent en
La solennité qui accompagne la
liberté générale irrite les hommes proclamation de la
veulent dominer
de toutes couleurs
sur leurs semblables. Une
qui
ces êtres dont l'esprit tn'est
coalition de
l'avenir de
pas assez élevé pour concevoir
Saint-Domingue, dont les coeurs
parl'esclavage ne sontpas assez généreux
corrompus
bonheur de leurs victimes, réussit
pour vouloirle
à livrer d'autres villes,
tombent en
La solennité qui accompagne la
liberté générale irrite les hommes proclamation de la
veulent dominer
de toutes couleurs
sur leurs semblables. Une
qui
ces êtres dont l'esprit tn'est
coalition de
l'avenir de
pas assez élevé pour concevoir
Saint-Domingue, dont les coeurs
parl'esclavage ne sontpas assez généreux
corrompus
bonheur de leurs victimes, réussit
pour vouloirle
à livrer d'autres villes, --- Page 500 ---
ÉTUDES SCR L'RISTOIRE D'HAYTI.
d'autres communes aux deux puissances
la colonie. La situation devient
qui étreignent
alors plus
jamais. Saint-Domingue semble
périlleuse que
ber
sur le point de
sous la pression de tous les ennemis
succomtérieurs.
intérieurs et exLe génie de la Liberté peut-il ne
ces obstacles ? La justice de la
pas triompher de tous
France, ses
idées, ne lui viendront-ils
principes, ses
des
pas en aide? Tel est
commissaires civils. Mais,
l'espoir
stances
pendant toutes ces circondéplorables, au milieu de toutes lesi
étrangers et du parti colonial
intrigues des
pour étendre les
qu'apprend-on ? La nouvelle est
défections,
coryphées de ce parti dans la
parvenue du succès des
métropole. Une faction
guinaire, qui opprime la convention
sanl'échafaud les défenseurs
nationale, a livré à
de la race noire; elle
auxiliaire de la haine coloniale;
s'est faite
les commissaires
elle a décrétéd'accusation
civils, comme complices de ceux
tant contribué à leur mission. Cette
qui ont
effet entrainant sur les
nouvelle a été d'un
esprits, puisque la
même, dans son aveuglement,
métropole ellesertion.
semble les convier à la déCependant, elle a été éclairée sur la
sa colonie par les députés de toutes
situation de
a envoyés siéger dans le sein de la couleurs, que celle-ci
Ces
convention nationale.
députés ont obtenu la confirmation de la
mation de la liberté
proclagénérale; mais on l'ignore à SaintDomingue, une coupable
négligence en a ajourné la
connaissance, et déjà la profession de foi des
res civils a servi de prétexte à la trahison.
commissaiDans cette ignorance d'un fait aussi
commissaires civils,
capital, l'un des
au caractère ardent et
casionne, par ses imprudences,
passionné, 0Cdans les sein de la ville
une lutte à main armée
où il se raidit contre les intrigues et
énérale; mais on l'ignore à SaintDomingue, une coupable
négligence en a ajourné la
connaissance, et déjà la profession de foi des
res civils a servi de prétexte à la trahison.
commissaiDans cette ignorance d'un fait aussi
commissaires civils,
capital, l'un des
au caractère ardent et
casionne, par ses imprudences,
passionné, 0Cdans les sein de la ville
une lutte à main armée
où il se raidit contre les intrigues et --- Page 501 ---
[1794]
CHAPITRE XV.
les tentatives de la puissance qui s'est
plusieurs autres et qui convoite celle-ci. emparée déjà de
contribue à faciliter
Cet événement
l'entreprise de
son
l'étranger. En vain
collègue se réunit à lui: la ville tombe au
l'ennemi.
pouvoir de
Elle tombe au moment où un homme
les anciens révoltés
important parmi
noirs, un de leurs chefs,
enfin àla puissance nationale.
se soumet
crètes de sa soumission, les Peuimportent les causes sedéterminé,
motifs particuliers qui T'y ont
Quoique sa soumission ait été
celles de diverses
précédée de
communes, son exemple, son
d'opinion, sa force réelle, entrainent, rallient
pouvoir
républicain la plupart des autres
au pavillon
contribué à obtenir la
communes dont il avait
défection. Toussaint
enfin, est venu jeter son épée dans la balance des Louverture,
de Saint-Domingue.
destinées
Dès ce moment, le suecès de la cause de la France n'est
plus douteux.
Mais, en se retirant de la capitaledela colonie
pouvoir de l'étranger, les
restée au
commissaires civils
mandat d'arrêt qui leur est
reçoivent le
l'avaient
envoyé par la métropole. Ils
prévu depuis longtemps, depuis le
où
avaient dû triompher de la ligue
jour
ils
formidable
tre eux et contreles intérêts de leur
formée conappelé à la
patrie, où ils avaient
jouissance de la liberté les noirs
accourus à leur secours.
guerriers
Ils obéissent à ce décret injuste avec toute la
qu'inspire une conscience sans
confiance
pour les grands actes de leur reproches, sans remords,
administration
Ils partent pour la France!
dictatoriale.
Ont-ils été exempts d'erreurs, de fautes et
eut été difficile,
de torts ? Il
sans doute, à eux comme à tous autres
appelé à la
patrie, où ils avaient
jouissance de la liberté les noirs
accourus à leur secours.
guerriers
Ils obéissent à ce décret injuste avec toute la
qu'inspire une conscience sans
confiance
pour les grands actes de leur reproches, sans remords,
administration
Ils partent pour la France!
dictatoriale.
Ont-ils été exempts d'erreurs, de fautes et
eut été difficile,
de torts ? Il
sans doute, à eux comme à tous autres --- Page 502 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
hommes qui se fussent trouvés dans leur haute
de ne pas en commettre.
position,
En partant, ils laissent la défense de la
à divers chefs militaires
colonie confiée
dont ils stimulent le zèle et
vouement patriotique.
le déSi, dans l'une de ces provinces,
Laveaux,
péen, est revêtu des
officier europouvoirs de gouverneur
intérim, dans l'autre,
général par
Rigaud est aussirevêtu des mémes
pouvoirs pour la province particulière
et Montbrun l'est de même
qu'il administre,
Mais ce dernier
pour celle où il se trouve.
ne tardera pas à y être
de
par Bauvais. Laveaux,
remplacé
fait
général en chef de
borner à la direction
tous, va se
principale des
lui sont Villatte
affaires, et auprès de
et Toussaint Louverture, chargés des
opérations actives.
C'est sur ces quatre enfans de
adoptifs de la France,
Saint-Domingue, fils
fense de
que reposent effectivementla déson territoire et le soin d'expulser les
qui l'ont envahi. Le décret confirmatifde
étrangers
rale, apporté
le
la liberté génépar bâtiment qui ramène Polvérel et
thonax en France,
Sonaugmente leur action
vont s'occuper bientôt de
guerrière. Ils
l'organisation militaire
nécessite. Déjà, autour de chacun d'eux
qu'elle
personnages dans l'ordre
se groupent des
militaire qui se font remarquer; d'autres se distingueront dans cette guerre où ils
conquerront, par leur bravoure, des
res. Pour ne citer
les
positions supérieudésignerons:
que
principaux parmi eux, nous
Sous les ordres de Rigaud:- Doyon, Renaud
seaux et Dartiguenave.
DesruisSous ceux de Bauvais: - Marc Borno, A. Pétion
Jacques Boyé.
et
personnages dans l'ordre
se groupent des
militaire qui se font remarquer; d'autres se distingueront dans cette guerre où ils
conquerront, par leur bravoure, des
res. Pour ne citer
les
positions supérieudésignerons:
que
principaux parmi eux, nous
Sous les ordres de Rigaud:- Doyon, Renaud
seaux et Dartiguenave.
DesruisSous ceux de Bauvais: - Marc Borno, A. Pétion
Jacques Boyé.
et --- Page 503 ---
[1794]
CIIAPITRE XV.
Sous ceux de Villatte : - - Pierre Michel, Baptiste Léveillé et Pierrot.
Sous ceux de Toussaint Louverture : - - Moise, J.-J.
Dessalines, Clervaux.
La troisième époque va nous fournir des faits mémorables à relater : passons-y. --- Page 504 ---
CHAPITRE XVI.
Circonstances diverses des premières armes de J.-M. Borgella.
nous nous sommes tracé dans ces études
Le plan que
à
le réde notre histoire nationale, nous a forcé éloigner
cit de la part active qu'a prise aux premières opérations
classe des hommes de couleur T, celui dont nous
de la
Parvenu à la fin de cette deuxième époécrivons la vie.
juin
le conduire jusqu'en
que, nous le reprenons pour
jusqu'à ce que
1794: ainsi nous ferons successivement,
le faisant entrer dans la vie politique, nous
sa position
événemens auxquels il se mêla.
aurons à raconter les
nous avons dit quel sentiment d'indiPrécédemment,
simple apprenti dans le métier
gnation éprouva Borgella,
vit
à la Croix-des-Boude charpentier 7 lorsqu'il
passer
blanches
des troupes
qui
quets, en 1790, ledétachement
les mulâtres du Fondallaient du Port-au-Prince, contre
à
avaient osé résister, les armes à la main,
Parisien qui
économe de T'habitation Pinl'injustice d'un misérable
Nous l'avons vu ensuite se réunir aux premiers
ganeau.
des hommes de couleur - 7 aux Palmistescampemens
part au combat de
Clairs, à Diègue et à Métivier, prendre
blanches
des troupes
qui
quets, en 1790, ledétachement
les mulâtres du Fondallaient du Port-au-Prince, contre
à
avaient osé résister, les armes à la main,
Parisien qui
économe de T'habitation Pinl'injustice d'un misérable
Nous l'avons vu ensuite se réunir aux premiers
ganeau.
des hommes de couleur - 7 aux Palmistescampemens
part au combat de
Clairs, à Diègue et à Métivier, prendre --- Page 505 ---
CHAPITRE XV.
[1794
et devenir, après ce combat, un des
Thabitation Pernier,
Gillard. Avant cette action, il
artilleurs de la compagnie
de Métivier,
de l'armée sortant
était de l'avant-garde
Renaud Ferrier et Poisainsi que Renaud Desruisseaux,
dans la suite, trèsdont les noms reparaitront
son Paris,
souvent à côté du sien.
le serGillard comptait dans ses rangs
La compagnie
et celui-ci était de son
Liantaud, ami de Borgella,
gent
1. Il était de garde peu de jours après l'affaire de
escouade
chefs de l'armée demandèrent des hommes
Pernier : les
détachement
de bonne volonté pour former un
qu'ils
contre les blancs hostiles, réunis à la
voulaient envoyer T'organisation irrégulière de ces preCoupe-Mardi-Gras:
tel
Oubliant qu'il est
miers temps explique un
appel.
artilleur et qu'il ne doit pas abandonner son poste,
saute sur son cheval et suit le détachement,
Borgella
du sergent Liautaud: il revint
malgré les observations
combattu. Il
ou cinqjours après ; on n'avait pas
quatre
la
: Liautaud l'en punit par un
avait enfreint discipline
sachant qu'il
tour de prison qu'il subit sans murmurer,
avait eu tort.
Après les concordats, il se trouvait au Port-au-Prince,
l'affaire du 21 novembre 1791, comme artilleur :
dans
il suivit l'armée partout où elle se porta.
1792,
Praloto et Breton La Villandry
En mars
lorsque
de
marchèrent du Port-an-Prince contre les confédérés
les atela Croix-des-Bouquets, et que ceux-cisoulevèrent)
liers du Cul-de-Sac sous la conduite de Hyacinthe, Borderniers
chasser les blancs de
gella sejoignit à ces
pour
ce. bourg.
dans la
de Pétion, et ensuite un des
1 Liautaud devint capitaine de surveillance garde à T'hôtel des monnaies.
membres de la commission
mars
lorsque
de
marchèrent du Port-an-Prince contre les confédérés
les atela Croix-des-Bouquets, et que ceux-cisoulevèrent)
liers du Cul-de-Sac sous la conduite de Hyacinthe, Borderniers
chasser les blancs de
gella sejoignit à ces
pour
ce. bourg.
dans la
de Pétion, et ensuite un des
1 Liautaud devint capitaine de surveillance garde à T'hôtel des monnaies.
membres de la commission --- Page 506 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'IIAÎTI.
la soumission du
En juillet de la même année, après
Roume et Blanchelande,ils organisèrent
Port-au-Prince,à
les ordres de Marc Borno, dans
une gendarmerie sous
les exercices de sa jeulaquelle Borgella s'incorpora; avaient
fait un drasur T'habitation Latan, en
déjà
nesse,
dans cette
Il va désormais servir pendant longtemps
gon.
1793, il fut élevé au grade de
arme. Au mois de mars
Renaud Desruislieutenant, dans la compagnie dont
seaux était le capitaine.
du Doko ayant fait
Peu après, les noirs indépendans
dans la plaine, il se trouva parmiles comune irruption
à Beaugé et au Fond-Paribattans qui les poursuivirent
assassinats sur des
sien, où ils avaient commis des
blancs.
de Santo, en avril suivant, lorsIl était aussi au poste
le Port-auPolvérel et Sonthonax vinrent canonnerl
que
entra avec la colonne commandée par
Prince. Borgella y
le général Lasalle.
coalisés avec
Borel et H. de Jumécourt,
A cetteépoque, maire de la ville, contre les hommes
Bernard Borgella,
civils, avaient soulevé les
de couleur et les commissaires
voisines. Un des
noirs du Cul-de-Sac et des montagnes
nommé Jean Pinot, était campé
chefs de ces derniers,
firent donner l'ordre à
aux Crochus. Les commissaires
s'étaient
Marc Borno d'aller les en déloger. Les insurgés
Étant à l'avant garde,
retranchés dans cette montagne.
ardeur, et
Borgella se compromit par une trop grande
Renaud Desruisseaux. Les
dut son salut à son capitaine
mais Marc Borno
insurgés firent une vigoureuse défense;
réussit à les chasser des Crochus.
avec
Bientôt après, ce commandant fut encore envoyé
contre d'autres noirs insurgés, réunis
sa gendarmerie
'aller les en déloger. Les insurgés
Étant à l'avant garde,
retranchés dans cette montagne.
ardeur, et
Borgella se compromit par une trop grande
Renaud Desruisseaux. Les
dut son salut à son capitaine
mais Marc Borno
insurgés firent une vigoureuse défense;
réussit à les chasser des Crochus.
avec
Bientôt après, ce commandant fut encore envoyé
contre d'autres noirs insurgés, réunis
sa gendarmerie --- Page 507 ---
[1794)
CHAPITRE XV.
aux Espagnols surl'habitation
du
Bayard, dans la montagne
Bouean-edes-(Oringers: : Borgella fit cette
il se distingua.
campagne où
Lorsque Sonthonax revint au
vembre 1795, et qu'il
Port-au-Prince, en noenvoya Marc Borno
gane, soumis aux Anglais,
attaquer Léotion.
Borgella fut de cette
Toujours à l'avant-garde avec les
expédicompagnie, il fut fait
gendarmes de sa
prisonnier autour de
avec quelques-uns d'eux,
cette ville
par sa témérité,
niers ennemis étant aussi tombés
Des prisonBorno, celui-ci
au pouvoir de Marc
proposa immédiatement leur
eut lieu. A cette occasion,
échange qui
mandé
Borgella fut fortement
par son commandant, pour sa valeur
réprien présence de l'ennemi: c'était
imprudente
un jeune homme
presque un éloge pour
qui commençait sa carrière
Ce chef, d'un Age plus avancé
militaire.
battans de cette
que la plupart des comépoque, était lui-même d'une
éprouvée; il savait apprécier celle de
bravoure
il distingua Borgella à cause de cette ses subordonnés;
qualité
qua en lui. Lié d'amitié avec sa famille,
qu'il remarveau motif pour lui de se
ce fut un noul'attacher, de l'avoir
ment dans sa société, dele former à
constamde probité. Sous
ses principes sévères
ce rapport, Marc Borno était un
dela trempe de Bauvais, distingué
homme
- ses sentimens honorables.
par sa conduite et par
Soumis à son chef,
envers celui en qui il reconnaissait des
respectueux
le prit pour son modèle. Quand il
vertus, Borgella
àge avancé, il aimaità
parvint lui-méme à un
direauxjeunes gens
près de lui, combien les
employés auprincipes de Mare Borno
rent une salutaire influence
exercèsur toute sa vie militaire et
politique; ; son respect pour la mémoire de cet
un vraiculte: : la reconnaissance le lui
homme fut
avait inspiré.
celui en qui il reconnaissait des
respectueux
le prit pour son modèle. Quand il
vertus, Borgella
àge avancé, il aimaità
parvint lui-méme à un
direauxjeunes gens
près de lui, combien les
employés auprincipes de Mare Borno
rent une salutaire influence
exercèsur toute sa vie militaire et
politique; ; son respect pour la mémoire de cet
un vraiculte: : la reconnaissance le lui
homme fut
avait inspiré. --- Page 508 ---
D'TAYTt.
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE
deux à Bizoton, le 9 février 1794,jour
Ils étaient tous
d'Halaou et de ses bandes au Port-au-Prince.
de l'entrée
à Borgella de le suivre en ville,
Marc Borno donnal'ordre
des choses dont
lui disant simplement qu'il ls'y passait
en
entière. Quand ce comil voulait avoir une connaissance
il
fut entendu avee Pinchinat et Montbrun,
mandant se
le but de son voyage à la
laissa encore ignorer à Borgella
homme
En ce temps-là, un jeune
Croix-des-Bouquets.
de respect et de subordinacomme lui eût cru manquer
ses desseins. Il
en cherchant à pénétrer
tion à son chef,
courir à franc étrier à la Croix-des-Bouquets,
fallait
Ce n'est que laà qu'il connut le motif
Borgella l'y suivit.
Marc Borno ordonner
etle but dece voyage, en entendant
fait
d'Halaou. Nous avons déjà jugé ce
regretle meurtre
table.
ces bandes fanatisées, ne
La juste fureur éprouvée par
vaincu
elles ou
laissait d'autre alternative que d'être
par
chasser de la Croix-des-Bouquets: : ce dernier parti
de les
d'une stature semblable à
l'emporta. Un deleurs chefs,
armé d'un
celle d'Halaou, se retirait courageusement,
Piment. Borgella le poursuivit,
fusil : il se nommaitJean'
sous-officier de sa comayant auprès de lui Cochin,
Mais Piment s'arpagnie, et le cavalier Laurent Jolyà
et décharge son arme à brole-pourrête tout
coup
la balle n'atteint pas : cepenpoint sur Borgella, que
l'a tellement aveuglé, qu'il
dant, la poudre enflammée
se sert de son
allait tomber victime de Piment, qui
d'une massue. En ce moment, Cochin,
fusil comme
son pistolet
pourdégager son lieatenant, veut décharger
le
a raté. Piment le rensur Piment; mais
pistolet
de la
en lui assénant un coup
verse de son cheval,
également aserosse ; et il revint sur Borgella, qu'ilallait
lement aveuglé, qu'il
dant, la poudre enflammée
se sert de son
allait tomber victime de Piment, qui
d'une massue. En ce moment, Cochin,
fusil comme
son pistolet
pourdégager son lieatenant, veut décharger
le
a raté. Piment le rensur Piment; mais
pistolet
de la
en lui assénant un coup
verse de son cheval,
également aserosse ; et il revint sur Borgella, qu'ilallait --- Page 509 ---
11794]
CHAPITEE XVI.
sommer, quand Laurent Joly Tabat
balle de son mousqueton.
Ini-méme d'une
Bien longtemps après, en racontant
gella
ce fait, Borexprimait son regret de la mort de
fendit sa vie si vaillamment.
Piment, qui déLe terrible
armes a cela de particulier,
métier des
qu'il laisse souvent
grets, tandis que, dans le moment de
des rene connait autre chose
l'action, leguerrier
que la destruction de
nemi.
son enDans les derniers jours du mois de mai
gella avait obtenu de Marc Borno
suivant, Borla Croix-des-Bouquets.
un permis pouraller à
Ily avait
si
les Anglais
déjà
longtemps que
menaçaient le Port-au-Prince
entreprendre,
sans rien
qu'on ne s'y attendait pas à une
immédiate," Mais le51, ayant appris
attaque
paru en force, Borgella voulut
que Tescadre avait
Bizoton.
se rendre à son poste de
Bauvais, qui venait d'apprendre que le
d'Espinville devait déboucher
marquis
auprès de lui et l'emmena
au Cul-de-Sac, le retint
lière où il se
jusqu'à l'habitation Lafrétilporta pour s'en assurer. Le Her juin, dans
T'après-midi, entendant la canonnade, Bauvais
pour aviser Montbrun de sa position
l'expédia
lement menacé de la marche
critique, étant égade la colonne sortie de
cahaie, sous les ordres de
l'ArJumécourt.
Lapointe et de Hanus de
Rendu devant le Port-au-Prince,
l'orage, Borgella en trouva les
pendant
contraint de
portes fermées : il fut
la nuit.
retourner au poste de Pelet où il
Là, il se convainquit que la
passa
rait dans les rangs des hommes
défection s'opéCoustard
qui le gardaient.
en était le chef. Au jour, il entra
Jérôme
rendit auprès de Montbrun
en ville et se
lui
qu'il trouva blessé: celui-ci
témoigna le regret de ce qu'il fut absent
T. 1I.
de Bizoton
--- Page 510 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE D'Isiny.
pendant l'attaque de nuit où il perdit ce
fut ensuite auprès de Marc
poste. Borgella
l'ordre de se
Borno, qui avait déja
porter à Néret, avec la
reçu
garder les commissaires eivils.
gendarmerie, pour
L'évacuation sur Jacmel étant résolue,
fut envoyé en avant avec son
Marc Borno
ville avant les
corps : il arriva dans cette
commissaires. Ses principaux
étaient avec lui : c'étaient Borgella,
officiers
Lamarre et Martial Borno, frère
Pierre Fontaine,
du commandant.
De ces trois derniers officiers, Pierre
Lamarre
Fontaine et
reparaitront dans la suite avec des destinées
différentes : le premier fut fusillé
le second fut
au Cap en 1802,
emporté par un boulet de
siége du Môle, en 1810. Martial
canon, au
gistrat dans l'ordre
Borno devint majudiciaire.
FIN DU TOME DEUXIEME.
amarre et Martial Borno, frère
Pierre Fontaine,
du commandant.
De ces trois derniers officiers, Pierre
Lamarre
Fontaine et
reparaitront dans la suite avec des destinées
différentes : le premier fut fusillé
le second fut
au Cap en 1802,
emporté par un boulet de
siége du Môle, en 1810. Martial
canon, au
gistrat dans l'ordre
Borno devint majudiciaire.
FIN DU TOME DEUXIEME. --- Page 511 ---
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS CE VOLUME,
BOo Go
PÉRIODE
FRANÇAISE.
DEUXIÈME ÉPOQUE.
LIVRE DEUXIÈME.
CHAPITRE PREMIER.
Polvérel, Sonthonax el Ailhaud arrivent
président de l'assemblée
au Cap.
Discours de
de foi et
coloniale, à leur installation. Leur
Daugy
proclamation du 24 septembre 1792.
profession
trigue contre Roume et dénonce
L'assembée coloniale inrenvoi en France.
Blanchelande.
Son arrestation et son
Mouvemens
Nouvelle, arrivée au Cap, de la révolution du 10
populaires dans cette ville. -
août,
dissolution de l'assemblée
Proclamation du 12 octobre et
autres corps
coloniale, des trois assemblées
populaires. Création d'une
provinciales et
Embarquement et renvoi en France, de
commission intermédiaire.
autres contre-rérolutionaires
Cambefort, Touzard, d'Esparbès et
soire. - Départ du général d'Hinisdal Rochambeau, gouverneur général provivont dans l'Ouest.
Sonthonax
pour France. Polvérei et Ailhaud
résolution
reste au Cap.
par Garran de Coulon.
Appréciation de cettd
.
CHAPITRE II.
Club du Cap, ses
laires.
intrigues, son influence, ses actes.
Actes de la commission
Mouvemens popuRochambeau, E. Laveaux et
intermédiaire. Actes de Sonthonax.
Combat entre ces derniers Leborgne, favorables aux hommes de
et les blancs du Cap. - Les hommes de couleur.
couleur
pour France. Polvérei et Ailhaud
résolution
reste au Cap.
par Garran de Coulon.
Appréciation de cettd
.
CHAPITRE II.
Club du Cap, ses
laires.
intrigues, son influence, ses actes.
Actes de la commission
Mouvemens popuRochambeau, E. Laveaux et
intermédiaire. Actes de Sonthonax.
Combat entre ces derniers Leborgne, favorables aux hommes de
et les blancs du Cap. - Les hommes de couleur.
couleur --- Page 512 ---
TABLE DES MATIÈRES.
Proclamation du 4 décembre 1792, où Sonse retirent au Haul-du-Cap.
concernànt T'esclavage. Rentrée
thonax renouvelle sa profession de foi
des chefs
hommes de couleur au Cap.
Arrestation et déportation
des
pour la Martinique. - E. Lades factieux blancs. Départ de Rochambeau
insurgés. Impôt du
et ses suecès contre les nègres
veaux, ses campagnes
occasionne entre Polvérel et
de subvention. - Dissentiment qu'il
quart
Sonthonax, et sesuites.
CHAFITRE IIl.
- Intrigues de Roi de la Grange,
Polvérel et Ailhaud arrivent à Saint-Marc.
Tentative d'une nouvelle
Savary ainé, Lapointe, etc.
J.-B. Decoigne,
Les deux commissaires vont au
confédération contre-révolationnaire colons de cette ville et des paroisses voiPort-au-Prince. - Tactique des le Sud et son retour en France. 1 Esprit
sines. Départ d'Ailhaud pour
communes du Sud. - Polvérel
factieux de Jacmel, de Jérémie et d'autres
Harly.
Montesquiou de Fesenzac par
se rend aux Cayes. -II remplace
aux Platons.
Mouvemens
Il fait attaquer les nègres insurgés campés
dans l'Ouest. .
contre Polvérel. 1 11 retourne
séditieux aux Cayes
CHAPITRE IV.
Auguste Borel, Hanus de JuméClub et municipalité du Port-au-Prince. des indépendans et des contrecourt et Bernard Borgella. Coalition
des hommes de couleur.
révolutionnaires.
Projet de destruclion
et Coustard
du Cul-de-Sac.
Hanus de Jumécourt
Insurrection des nègres
de Lasalle. Sonthonax et PolBorel. Arrestalion et fuite
arrêtés par
Saint-Marc. Proclamation de Sonthonax,
vérel concertent leur réunion à
de couleur, par A. Chanlatte. -
du 21 mars 1793. -Adresse aux hommes
Pélition des blancs
Enrôlement d'esclaves par les hommes de couleur.
à Saint-Marc.
Polvérel arrive
de Saint-Marc à Sonthonax, et sa réponse.
de soumettre le Port-auprennent la résolution
Les deux commissaires
Prince par la force des armes.
CHAPITRE V.
Polvérel et Sonthonax.
RéBlocus et canonnade du Port-au-Prince, par
et à la Jamaique. Soudes factieux.
Borel s'enfuit à Jacmel
de
sistance
de la
nationale et formation
-
mission de la ville. Réorganisation
garde
des factieux.
- Contribution de guerre et déportation
la légion de Tegalité.
du Sud. Lettres du ministre
Soumission d'une partie de la province
Pedro Acuia
civils. - Lettre du ministre espagnol
Monge aux commissaires
nationale, des 5, 6, 15 et 19
Don Garcia.
Décrets de la convention
à
des colons à Paris. Proclamamars 1793. 1 Projet de décret et maximes
Ecrit de J. Raycivils, du 5 mai, sur l'esclavage.
lion des commissaires
général Galbaud.
Polvérel et
mond. - Arrivée au Cap du gouverneur
Ils
au Port-au-Prince.
Sonthonax vont à Jacmel. - Ils retournent
pour forcer la
Albert, Nicolas Delétang et Rigaud,
envoient Pinchinat,
Grande-Anse à la soumission. - Ils vont au Cap. .
ars 1793. 1 Projet de décret et maximes
Ecrit de J. Raycivils, du 5 mai, sur l'esclavage.
lion des commissaires
général Galbaud.
Polvérel et
mond. - Arrivée au Cap du gouverneur
Ils
au Port-au-Prince.
Sonthonax vont à Jacmel. - Ils retournent
pour forcer la
Albert, Nicolas Delétang et Rigaud,
envoient Pinchinat,
Grande-Anse à la soumission. - Ils vont au Cap. . --- Page 513 ---
TABLE DES MATIÈRES.
CHAPITRE VI.
de la Grande-Anse et de Tiburon. Faits antérieurs.
Situation des quartiers
s'adresse à Galbaud.
La délégation se rend
La municipalité de Jérémie
et se porle avec une armée aux
dans la paroisse du Peut-Trwde-Baradees, Desrivaux. - Mort deJourdain
limites de son territoire. Attaque du camp
et d'Ignace. - Défaite des républicains. .
CHAPITRE VII.
Instructions données à Galbaud, el sa conSiluation de la ville du Cap.
entrent au Cap. - Intrigues
duite à son arrivée. Polvérel et Sonthonax
Destitution et embardes colons et divers écrits de Tanguy Laboissière.
de Cassassola,
de César Galbaud. 1 Proclamation de don Gaspard
quement
général Galbaud avec les commis
du 7 juin. - Explications du gouverneur
destitue Galbaud. - Il
du 13
qui
-
saires civils.
Leur proclamation
juin marins de la flotte et les
s'embarque avec sa famille. - Rixes entre les
civils. - Révolte
hommes de couleur. - Mesures prises par les commissaires
- Pillage
des marins. Combats au Cap, les 20, 21 et 22juin.
de Galbaud et
civils se retirent au Haut-du-Cap.
et incendie du Cap. Les commissaires nationale, du 18 février, sur la
Lettre de Sonthonax à la convention
civils, du 21 juin,
liberté des esclaves. - Proclamation des commissaires
accorde la liberlé aux noirs qui défendent la République française. les
qui
du 10 juillet. - Départ de la flotte pour
Leur dépèche à la convention,
- Proclamation des comÉtats-Unis. Le général Lasalle appelé au Cap.
de Polvérel et
civils, du 26 juin, et mesures diverses. - Rentrée
de
missaires
de Sonthonax concernant les colons
Sonthonax au Cap - Réflexions
Saint-Domingue.
CRAPITRE VIII.
essaient de gat gner les chefs des nègres insurgés. Les
Polvérel et Sonthonax
Trahisons de quelques
d'entre eux refusent de se soumettre.
principaux
- Lettre des commisblancs, et leur inlluence sur les insurgés.
ofliciers
la trahison de Brandicourt et des autres.
saires civils à Duvigneau, sur
traitres.
Proclamation du 11
du 2 juillet contre les
- Proclamation
femmes et aux enfans des noirs émancipés
juillet qui accorde la liberté aux
de l'arbre de la liberté au
-Fêle de la fédération et plantation
le 21 juin.
de
chefs des insurgés.
ProCap, le 14 juillet. - Soumission quelques à des noirs dans le Sud.
clamation du 25 juillet qui étend la liberté
Dépèche du 30 juillet
de Polvérel du Cap, pour aller dans l'Ouest.
à
Départ
nationale, où il l'engage
proclaadressée par Sonthonax à la Convention
des esclaves.
la liberté générale
CHAPITRE IX.
commandant des troupes réunies au Petit-Trou. Rigaud
Doyon est nommé
Affaire de la fédération du 14 juillet. Déportation
se rend aux Cayes.
Il organise la légion de 'Egalité
de quelques individus par Delpech. de couleur dans cette province. 218
des hommes
du Sud. - Prépondérance
nationale, où il l'engage
proclaadressée par Sonthonax à la Convention
des esclaves.
la liberté générale
CHAPITRE IX.
commandant des troupes réunies au Petit-Trou. Rigaud
Doyon est nommé
Affaire de la fédération du 14 juillet. Déportation
se rend aux Cayes.
Il organise la légion de 'Egalité
de quelques individus par Delpech. de couleur dans cette province. 218
des hommes
du Sud. - Prépondérance --- Page 514 ---
TABLE DES MATIÈRES.
CHAPITRE X.
Mesures militaires ordonnées
Nouvelles trahisons en faveur des Espagnols.
Biassou et Jean
de Jean François,
par Polvérel. - Triumvirat royaliste
François Guyambois
Jean
Guyambois. - Polvérel fait arrêter
Guyambois,
des 20, 21
Motifs de ses proclamations
Hyacinthe et autres complices.
du Cap.
Sonthonax
et la commune
et 27 août. - - G. H. Vergnizud
entre les systèmes
proclame la liberté générale, le 29 août. - Comparaison Lettre de Polvérel à
d'affranchisement des deux commissaires civils.
de
et réponse de ce dernier. - Proclamation
Sonthonax, du 3 septembre,
et réponses de Delpech,
Polvérel, du 4 septembre. 1 Sa lettre à Delpech,
le 21 SepPolvérel proclame la liberlé générale,
des 8 et 12 seplembre.
à la Convention nationale, pour le
tembre. - Nomination de six députés
Mort de Delpech aux Cayes, le 27 septembre.
Nord.
CHAPITRE XI.
britannique, du
Propositions des colons de Saint-Domingue au gouvernement de cet acte et de la conlivrer la colonie. Examen
25 février 1793, pour
possession de JéréLes Anglais prennent
duite de la Grande-Bretagne.
de
du 19 sep-
-
Proclamation
Sonthonax,
mie et du Mole Saint-Nicolas.
se rend aux Cayes.
du Môle. - Polvérel
tembre, contre les fonctionnaires
de la commission
la liberté générale. - Pinchinat, délégué
et dans le
Il y proclame
Autorités militaires dans cette province
civile dans l'Ouest.
Proclamation de
de Whitelocke, officier anglais.
Sud - Proclamation
la
et la discipline des ateliers émanPolvérel, du 31 octobre 1793, sur police
cipés. .
CHAPITRE XII.
Proclamation de Lasalle, et sa trahison. ProclamaSituation du Nord.
1793. Il part du Cap. Laveaux, goution de Sonthonax, du 8 octobre
Péré, délégué civil au Cap.
par intérim au Port-de-Paix.
contreyerneur général
Intrigues de Savary ainé et des
Sonthonax arrive à Saint-Marc.
de Saint-Marc. - Acte de
contre Sonthonax. Il part
arrévolutionnaires
Sonthonax
Résistance d Poppression par les contreréralationnire
blanc est
- Le pavillon
- Mesures qu'ily prend.
rive au Port-au-Prince. Vérettes, à la Petite-Rivière et aux Gonaives.
arboré à Saint-Marc, aux
Saint-Marc et del'Arcahaie. J. B.
possession de
Toussaint LouLes Anglais prennent
Labuissonnière.
Lapointe. - Les Anglais à Léogane. d'autres communes pour lEspagne.
des Gonaives et
à A.
verture prend possession
Lettres de Polvérel à Sonthonax,
Belle conduite de G. Bleck .
et de Sonthonax. ExMontbrun. - Parallèle de Polvérel
Chanlatte et à
hommes de couleur; par Sonthonax.
plications de la conduite des
CHAPITRE XIII.
infructueuse de Rigaud
de 1794. 1 Tentative
Prince,
Situation au commencement
Les Anglais devant le Port-auet de Marc Borno contre Léogane.
et mesures diverses de Sonet lettre de J. Ford à Sonthonax. - Réponses
ax,
Belle conduite de G. Bleck .
et de Sonthonax. ExMontbrun. - Parallèle de Polvérel
Chanlatte et à
hommes de couleur; par Sonthonax.
plications de la conduite des
CHAPITRE XIII.
infructueuse de Rigaud
de 1794. 1 Tentative
Prince,
Situation au commencement
Les Anglais devant le Port-auet de Marc Borno contre Léogane.
et mesures diverses de Sonet lettre de J. Ford à Sonthonax. - Réponses --- Page 515 ---
TABLE DES MATIERES.
de Martial Besse à Jacmel. - Proclamation de Smith,
thonax. Conduite
Tiburon. Bauvais à la Croix-desdu ler février. ies Anglais prennent
Meurtre d'Halaou et exBouquels. Guyambois relaxé par Sonthonax.
par les Anglais. - - lls
plication de ce fait. - Prise de T'Acal-de-Léogane de Sonthonax, du 27
reviennent devant le Port-au-Prince. - Proclamations Martial Besse et de Desfouret jalousie de
février et du 1er mars. Intrigues Dissensions et affaire du 17 au 18 mars, au
neaux contre Montbrun.
forcé de Desfourneaux et sa lettre à LaPort-au-Prince. - Embarquement les hommes de couleur. Meurtre
Jugement sur Sonthonax et
veaux.
Polvérel revient des Cayes au Port-aude Bébé Coustard par Daguin.
Rigaud, gouverneur
Bruno Blanchet, délégué civil aux Cayes.-
Prince.
général de l'Ouest. Laveaux,
général du Sud. 1 Montbrun, gouverneur Conduite de Polvérel au Portgouverneur général de Saint-Domingue.
contre divers auteurs. 341
au-Prince.- 1 Défense de la mémoire de Pinchinat,
CHAPITRE XIV.
Henri Perroud, ordonna
Dispositions prises par Laveaux au Port-de-Paix. Whitelocke et de James Grant à Lateur des finances.
Propositions de
par Laveaux.
Belle défense du Port-de-Paix
veaux. Ses réponses.
divisions entre Laveaux et Villatte.-Belle
Factions au Cap. Origine des
du Fort-Dauphin par Candy et
défense du Cap par Villatte. 1 Capitulation
de Laveaux contre
Sort de Candy et de Knappe. - Préventions
de BomKnappe.
de Delair à Jean-Rabel. - Soumission
les mulàtres. - Soumission
Louverture. - Examen
Soumission de Chevalier et de Toussaint
barde.
Caractère de Toussaint Louverture.
des causes de cette soumission.
sa soumission.- Réfutations
Examen de plusieurs brochures concernant
d'un propos attribué à Villatte e :
CHAPITRE XV.
Violation du droit des gens par A. Williamson.
Rigaud attaque Tiburon.
Intrigues des colons et des
Situation des esprits au Port-au-Prince.
Martial Besse appelé de
Anglais.
Ils reviennent au Port au-Prince.
Montbrun.
fort
- Martial Besse remplace
Jacmel. - Prise du
Bizoton.
Saint
livré
Sonthonax vont au camp Néret. - Le fort
Joseph
Polvérel et
Jacmel. Les Anglais entrent au Port-auÉvacuation sur
aux Anglais.
- La corvelte l Espérance arrive à
à Sonthonax.
Prince. 1 Propos imputé
Lettres de Polvérel à Rigaud,
Jacmel.-Polvérel et Sonthonax prisonniers.-
an II sur la liberté généDécret du 16 pluviose
de Sonthonax à Laveaux.
de Jacmel avec Martial Besse.
rale. Polvérel et Sonthonax partent
Résumé de la deuxième Epoque .
CHAPITRE XVI.
armes de J.-M. Borgella.
Circonstances diverses des premières
LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME DEUXIÈME.
FIN DE
IMPRIMERIE DE MOQUET, 92, RUE DE LA HARPE.
PARIS.
.-
an II sur la liberté généDécret du 16 pluviose
de Sonthonax à Laveaux.
de Jacmel avec Martial Besse.
rale. Polvérel et Sonthonax partent
Résumé de la deuxième Epoque .
CHAPITRE XVI.
armes de J.-M. Borgella.
Circonstances diverses des premières
LA TABLE DES MATIÈRES DU TOME DEUXIÈME.
FIN DE
IMPRIMERIE DE MOQUET, 92, RUE DE LA HARPE.
PARIS. --- Page 516 --- --- Page 517 --- --- Page 518 ---
PARIS, IMPRIMERIE DE MOQUET, 92, RUE DE LA HARPE.
a
po --- Page 519 --- --- Page 520 --- --- Page 521 ---
B.P - D
BOSTON PUBLIC LIBRARY
DEC 6 1881
3 9999 04687 402 8
day
inc!
bor
ret
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lay
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" --- Page 522 ---