<^«rî ff^V •y J^. I.A c V^ -"f^^ -I' ^«w- ^Si Va.— ^i<r:i. ^i 2r^^ ^ i •s" -1 t ^ »^J. Cil < >•* f .1 Accessions t Shelf^N^o. &tve:x by //^ ^é-^/jt /y^ ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAlTI SUIVIES nE LA VIE DU GpNÉRAL J.-M. BORGELLA PAR B. ARDOUIN iL^CIEN MINISTRE d'iIAÏTI PRES I.E GOUVERNEMENT FRANÇAIS,
ANCIEN SECRÉTAIRE d'ÉTAT DE LA JUSIICE, DE L INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES CULTES. TOME PREMIER. PARIS DEZOBRY ET E. MAGDELEINE, LIB. -ÉDITEURS, RUE DU CLOÎTRE-SAINT-DENOÎT, 10. 185 5 S;c tt^e^X:C^)e Q^^C C::X$i ÉTUDES L'HISTOIRE D'HAÏTI I-AIllS. — IMl'ttlMEUIE DE IIOQL'KT, r.lIE DK î-a HARPE, 93. GÉNÉRAL DE DIVISION,
Décédé au Port-au-Prince, le 3o Mars 184-4. lr„P ,' n,rit. A <■ 11,11, Irr'-uuUr /'a. ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'H4iTI SUIVIES DE LA VIE
DU GÉNÉRAL J.-M. BORGELLA PAR B. ARDOUIN ANCIEN MINISTRE d'hAÏTI I'RÈS LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS,
ANCIEN SECRÉTAIRE d'ÉTAT DE I.A JUSTICE, DE LINSTRUCTION PURLIQUE ET DES CULTES. TOME PREMIER. PARIS DEZOBRY ET E. MAGDELEINE, LIB. -ÉDITEURS, RUK DU CLOÎTRE-SAINT-BENOÎT, 10.
3 iM* y ^ 7 7h. if't' AVERTISSEMENT. En publiant des Etudes sur Hiistoire d'Haïti, je crois
avouer que je n'ai pas la prétention d'écrire l'histoire
de mon pays, bien que ces études doivent Tembrasser
entièrement. J'ai voulu seulement essayer de l'examiner au point
de vue naturel à un Haïtien , et par opposition à tant
d'auteurs étrangers qui ont eux-mêmes considéré cette
histoire à leur point de vue. Je prépare ainsi des matériaux qui serviront, peut-être,
à l'avenir. Telle n'était pas ma première pensée. Désireux d'écrire uniquement la Vie du général Borgella, je m'étais
mis à l'œuvre. Mais , dès mes premières pages , je me
trouvai en face des grands événemens auxquels il a
pris part, comme presque tous les hommes de la génération dont il a fait partie. Pour expliquer ces événemens, il me fallait entrer dans certains détails afin de
les rendre intelligibles , sinon me borner à une simple
biographie. Cependant, le général Borgella s'est trouvé acteur
. Désireux d'écrire uniquement la Vie du général Borgella, je m'étais
mis à l'œuvre. Mais , dès mes premières pages , je me
trouvai en face des grands événemens auxquels il a
pris part, comme presque tous les hommes de la génération dont il a fait partie. Pour expliquer ces événemens, il me fallait entrer dans certains détails afin de
les rendre intelligibles , sinon me borner à une simple
biographie. Cependant, le général Borgella s'est trouvé acteur T. 1. 2 ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. important dans plusieurs circonstances remarquables ;
et ces circonstances elles-mêmes n'ont été que la conséquence de faits antérieurs. Pour en parler, je me voyais
obligé de remonter à ces faits.
Cette nécessité a décidé mon entreprise.
Une autre réflexion m'y a déterminé. J'ai pensé alors
que mon pays pourrait, peut-être, tirer quelque fruit
de cet ouvrage, si j'examinais consciencieusement l'état
antérieur de l'ancienne colonie de Saint-Domingue, la
situation respective des diverses classes d'hommes qui
en formaient la population , et les actes publics des
autorités coloniales et de la métropole qui ont tant influé sur les événemens, et qui ont fait naître, pour ainsi
dire, un nouveau pays au milieu de l'archipel des Antilles. En effet, comment comprendre le nouvel ordre
de choses qui y a prévalu, si l'on ignore tous ces antécédens ? Comment Haïti elle-même parviendrait-elle à
se dégager des entraves qui s'opposeraient au libre développement de sa civilisation, si elle fermait les yeux
sur son passé? Le passé est le régulateur du présent
comme de l'avenir : il enseigne aux peuples des choses
qu'il est de leur intérêt de connaître, d'autres qu'il faut
éviter, afin de parvenir à fonder leur prospérité sur des
bases solides et durables. Je dois dire encore que, si je trouve une satisfaction
personnelle à parler des actions de l'homme dont je vénère la mémoire, je n'en éprouve pas moins à rappeler
celles de tant d'autres citoyens qui ont figuré avec éclat
dans nos annales, et qui ont plus ou moins des droits à la
reconnaissance de leurs concitoyens. Le plan que j'ai
adopté pour cet ouvrage m'en procure l'occasion : je la
saisis avec empressement. AVERTISSEMENT, o Puisse mon pays me savoir bon gré de mes intentions
et de mes efforts pour rehausser la gloire de tous ! Quelque sévère que puisse ou que doive être Thistoire envers
quelques-uns, ils ne sont pas moins dignes du souvenir
des générations qui leur ont succédé. Les hommes sont
imparfaits de leur nature. Mais une nation s'honore
toujours en se ressouvenant des services rendus par ses
défenseurs. Ainsi que je l'ai déjà fait, en écrivant ces pages, mon
but est d'exciter en mes concitoyens, s'il en est besoin,
le désir de connaître sous leur vrai jour, les événemens
qui ont amené ces défenseurs de nos droits à créer une
patrie pour nous. Mais l'histoire ne doit pas être un simple récit des
événemens. Elle comporte des enseignemens toujours
utiles au peuple dont elle raconte les actions. Son objet
doit être d'indiquer ce qu'il y a eu de louable ou de condamnable dans ces actions. C'est par là qu'elle encourage les hommes à faire le bien, qu'elle les détourne
du mal.
désir de connaître sous leur vrai jour, les événemens
qui ont amené ces défenseurs de nos droits à créer une
patrie pour nous. Mais l'histoire ne doit pas être un simple récit des
événemens. Elle comporte des enseignemens toujours
utiles au peuple dont elle raconte les actions. Son objet
doit être d'indiquer ce qu'il y a eu de louable ou de condamnable dans ces actions. C'est par là qu'elle encourage les hommes à faire le bien, qu'elle les détourne
du mal. Celui qui se donne une telle mission doit se proposer
cette fin, s'il veut obtenir l'approbation de ses contemporains et l'estime de la postérité. Pour y parvenir, il
doit se mettre au-dessus de toutes les passions qui ont
occasionné les animosités,les rivalités entre les hommes
des temps reculés qu'il décrit. En appréciant leur conduite et les sentimens qui les animaient, s'il trouve à
louer des actes généreux, il doit y mettre son bonheur ;
mais s'il y découvre des motifs honteux, il ne doit pas
hésiter à les flétrir. La louange ou la flétrissure de l'histoire ne sont pas
seulement un hommage rendu à la vérité ; elles sont ETUDES SUR L HISTOIRE D HÂlTi encore un témoignage de respect envers la postérité. Tels sont les principes qui m'ont guidé dans mon travail, où j'ai appliqué d'ailleurs cette règle constante de
ma conduite: Fais ce que dois, advienne que pourra. Dans les premiers livres que je publie aujourd'hui, il n'est
question que de la lut!e entre deux races d'hommes.
Cette lutte sera encore l'objet de quelques publications.
Appartenant essentiellement à celle qui a été opprimée,
qui a revendiqué ses droits les armes à la main, en se
vengeant des longues injustices qui ont pesé sur elle, j'ai
peut-être mis dans mon langage une certaine énergie
qui naissait du sujet que j'avais à traiter. Mais, je le déclare hautement, je suis surtout animé contre le système,
contre le détestable régimo colonial dont les Haïtiens ont
secoué le joug. Fondé sur la cupidité la plus aveugle, il
a méconnu ses vrais intérêts ; il a été la cause évidente
de tous les maux que la race noire a endurés. Pouvais-je
ne pas m'élever à la plus haute indignation contre les
actes que cet infernal régime a fait commettre, lorsque
des hommes consciencieux parmi les Européens les ont
eux-mêmes flétris ? Pour composer les deux premiers livres de mon ouvrage, j'ai puisé surtout dans le rapport si impartial, fait
par Garrande Coulon, au nom de la commission des colonies qui a entendu Polvérel et Sonthonax, se défendant
contre les accusations passionnées des colons de SaintDomingue. C'est à ce travail qu'on doit la précieuse connaissance des faits révolutionnaires, de 1 789 à 1794. Sans
ce rapport, les Haïtiens ne pourraient établir une base
certaine pour leur histoire ; car ils ne possèdent pas la
plupart des documens qui ont passé sous les yeux de
cette commission ; et ensuite, les débats entre les accuÂVERÏISSEMEINT. . 5
défendant
contre les accusations passionnées des colons de SaintDomingue. C'est à ce travail qu'on doit la précieuse connaissance des faits révolutionnaires, de 1 789 à 1794. Sans
ce rapport, les Haïtiens ne pourraient établir une base
certaine pour leur histoire ; car ils ne possèdent pas la
plupart des documens qui ont passé sous les yeux de
cette commission ; et ensuite, les débats entre les accuÂVERÏISSEMEINT. . 5 sateui's et les accusés ont dévoilé bien des turpitudes qui
seraient restées toujours ignorées. J'ai consulté aussi d'autres documens, et il sera facile
au lecteur de l'apercevoir. Je n'ai pas négligé les traditions orales, populaires, toutes les fois qu'elles m'ont
paru offrir quelque certitude ; mais en citant celles qui
n'étaient pas dans ce cas, je me suis cru obligé de les
réfuter, puisqu'elles ne présentaient aucune probabilité,
aucune garantie de la vérité historique. Il faut souvent
se défier de cette manière de faire de l'histoire ; car les
bruits du moment égarent les acteurs ou les témoins des
événemens, qui les racontent ensuite comme faits positifs. Si les documens eux-mêmes sont quelquefois mensongers, combien, à plus forte raison, ne doit-on pas se
prémunir contre les traditions orales ? Ainsi je continuerai à faire dans les livres qui suivront
les deux premiers. Je dois sans doute une explication pour la division
que j'ai établie dans ces études historiques. Il m'a semblé que l'histoire d'Haïti renferme naturellement deux grandes périodes. Je nomme la première, la période française. N'écrivant
que sur les faits révolutionnaires, je la fais commencer
en nSO pour la conduire jusqu'en novembre 1805, où
l'ancienne colonie de la France a cessé de lui appartenir pour passer en notre possession. Je nomme la seconde, la période haïtienne. Elle commence en novembre 4805 pour s'arrêter en mars 1843,
par rapport à ce que je me propose d'écrire. La période française me paraît elle-même offrir une
division en six époques distinctes, à cause des grands évéO ETUDES SUR L IIISTOÏKE D HAÏTI. iiemens qui s'y sont produits. La révolution de '1789 a
été la cause motrice de tous les troubles, de toutes les révolutions qui se sont succédé à Saint-Domingue. Ces
époques deviennent donc comme des étapes à la marche
de ce pays vers son indépendance politique. Ainsi, la première époque part du moment où la nouvelle de la prise de la Bastille arrive à Saint-Domingue et
met en mouvement toutes les classes d'hommes libres.
Elles cherchent toutes à profiter de la révolution de la
métropole pour conquérir leurs droits, — les unes sur le
despotisme du gouvernement colonial, — les autres sur
le régime qui a créé le préjugé de la couleur, La lutte
s'ouvre entre elles toutes et ce gouvernement, et entre
elles encore, par opposition de races. La métropole,
après bien des tergiversations, finit par proclamer Végalité civile el 'politique entre tous les hommes libres, à
quelque couleur qu'ils appartiennent. Mais, pendant ces
troubles civils, les masses esclaves se sont Hvrées à de
faibles agitations d'abord : comprimées et violentées, elles
se sont enfin révoltées contre le régime qui pesait si cruellement sur elles. Peu importe à quelle cause première il
faut attribuer cette insurrection ; elle a eu lieu les armes
à la main , elle a occasionné de grands désastres; et les
hommes libres de toutes les classes se sont vus contraints
d'accorder à une faible portion des insurgés, des affranchissemens nécessaires. — Cette première époque finit en
septembre 1792.
: comprimées et violentées, elles
se sont enfin révoltées contre le régime qui pesait si cruellement sur elles. Peu importe à quelle cause première il
faut attribuer cette insurrection ; elle a eu lieu les armes
à la main , elle a occasionné de grands désastres; et les
hommes libres de toutes les classes se sont vus contraints
d'accorder à une faible portion des insurgés, des affranchissemens nécessaires. — Cette première époque finit en
septembre 1792. La deuxième commence alors, à l'arrivée des commissaires civils envoyés par la métropole pour assurer l'exécution de la loi de l'égalité, et elle se termine au moment
où ils sont rappelés en France. Pendant leur séjour à
Saint-Domingue, de graves événemens s'y sont passés. AVERTISSEMENT. 7 Ils ont anéanti la puissance des colons blancs; ils ont
affranchi eux-mêmes tous les esclaves, pour sauver la
colonie de l'invasion de la Grande-Bretagne et de l'Espagne coalisées, qui s'emparent de quelques points. La
soumission à leur autorité de Tun des chefs des noirs
insurgés est venue faire présager le succès des armes françaises.— Cette époque court de septembre 1792 à juin
1794. La troisième offre, de juin 1794 à octobre 1798, les
événemens suivans : — La guerre contre les Anglais et
les Espagnols. — La cession de la partie espagnole de
Saint-Domingue à la France. — L'éloignement de Laveaux, général en chef, l'expulsion de Sonthonax et
d'Hédouville, agens de la métropole, par Toussaint Louverture. — L'évacuation de tous les points de SaintDomingue par les Anglais. La quatrième, d'octobre 1798 à juillet 1800 : — Les
dissensions et la guerre civile entre Toussaint Louverture
et Rigaud. — La fuite de ce dernier. La cinquième, de juillet 1800 à janvier 1802 : — Le
gouvernement et l'administration de Toussaint Louverture.— La prise de possession de la partie espagnole par
ce chef. — La constitution politique de Saint-Domingue
qui le crée gouverneur général. La sixième, enfin, de janvier 1802 à novembre 1805 : — L'invasion de la colonie par l'armée française. — Le
gouvernement deLeclerc. — La déportation de Toussaint Louverture en France. — Le gouvernement de
Rochambeau. — La tentative du rétablissement de l'esclavage. — La guerre de l'Indépendance par J.-J. DessaUnes. — L'expulsion des Français de la partie française. — Leur maintien dans l'ancienne partie espagnole. 8 ÉTUDES SUR L HISTOIUE D HAÏÏ[. Quant à la période haïtienne, elle offre aussi une division non moins facile à saisir, par les événemens qu'elle
présente : ce qui constitue des époques bien distinctes. La première comprend, de novembre 1803 à octobre
1806 : — La déclaration de l'Indépendance d'Haïti. —
Le gouvernement et la constitution impériale de Dessalines. — La tentative infructueuse de l'expulsion des
Français dans l'ancienne partie espagnole. — L'administration de Dessalines. — La révolution qui occasionne
sa mort.
division non moins facile à saisir, par les événemens qu'elle
présente : ce qui constitue des époques bien distinctes. La première comprend, de novembre 1803 à octobre
1806 : — La déclaration de l'Indépendance d'Haïti. —
Le gouvernement et la constitution impériale de Dessalines. — La tentative infructueuse de l'expulsion des
Français dans l'ancienne partie espagnole. — L'administration de Dessalines. — La révolution qui occasionne
sa mort. La deuxième, d'octobre 1806 à juin 1812: -r- La constitution de la République d'Haïti. — La guerre civile
entre H. Christophe et A. Pétion. — La constitution de
l'État d'Haïti. — L'expulsion des Français dans l'Est
d'Haïti, par les naturels qui se replacent sous la domination espagnole. — Le retour de Rigaud en Haïti et la scission départementale du Sud. — La constitution du
Royaume d'Haïti. — La mort de Rigaud et la fin de la
scission du Sud. — Le siège du Port-au-Prince par
H. Christophe, où finit la guerre active entre lui et Pétion. La troisième , de juin 1812 à octobre 1820: — Le
gouvernement et l'administration de Pétion. — Le gouvernement et l'administration de Christophe. — Les premières négociations avec la France. — La révision de la
constitution de la République d'Haïti, qui institue une
Chambre de Représentans. — La mort de Pétion. — Le
gouvernement de J.-P. Royer . — L'extinction de l'insurrection delà Grande-Anse. — La révolution du Nord
qui occasionne la mort de Christophe. — La fin de la
guerre civile et la réunion du Nord à jla Répubhque
d'Haïti. La quatrième, d'octobre 1820 à juillet 1825 : — L'inAVERTISSEMENT. 9 dépendance de l'Est d'Haïti, proclamée contre l'Espagne
par les naturels. — La réunion de cette partie à la République d'Haïti. — L'administration de l'île entière par
goyer. — De nouvelles négociations avec la France, et la
reconnaissance équivoque de l'Indépendance d'Haïti par
cette puissance. La cinquième, de juillet 1825 à février 1858 : — La
continuation des négociations avec la France. — La codification des lois civiles et criminelles. — La réclamation
infructueuse de la partie de l'Est d'Haïti par l'Espagne.
— La reconnaissance explicite, par la France, de l'Indépendance et de la Souveraineté d'Haïti. La sixième, enfin, de février 1858 à mars 1845 : —
L'opposition parlementaire contre l'administration de
Boyer. — Divers traités avec la France et la Grande-Bretagne. — La révolution qui amène l'abdication de Boyer
et son départ pour l'étranger. Chacune de ces époques des deux périodes formera un
livre divisé en chapitres. Si cet ouvrage trouve quelques lecteurs à Paris, ils y
verront beaucoup d'incorrections dans le style, encore
plus de fautes contre les règles de la grammaire : il ne
leur offrira aucun mérite littéraire. Mais ils ne devront
pas oublier qu'en général, les Haïtiens ne bégaient les
mots de la langue française, que pour constater en quelque sorte leur origine dans les Antilles.
acune de ces époques des deux périodes formera un
livre divisé en chapitres. Si cet ouvrage trouve quelques lecteurs à Paris, ils y
verront beaucoup d'incorrections dans le style, encore
plus de fautes contre les règles de la grammaire : il ne
leur offrira aucun mérite littéraire. Mais ils ne devront
pas oublier qu'en général, les Haïtiens ne bégaient les
mots de la langue française, que pour constater en quelque sorte leur origine dans les Antilles. INTRODUCTION. Il y a quelques années que vivait encore un de ces
hommes courageux qui profitèrent de la grande révolution de 1 789, pour faire entendre leur voix à Saint-Domingue. Ils réclamèrent leurs droits méconnus; et leurs
travaux politiques et guerriers ont fait de cette ancienne
colonie de la France, une patrie pour les descendans de
la race africaine. Vieux débris de cette fière génération, le général Borgella parcourut une carrière où il avait acquis la réputation d'un honnête homme, d'un militaire valeureux,
brave et intrépide, d'un patriote zélé pour le bien de son
pays. Cependant, arrivé à un âge avancé, il est descendu
dans la tombe, après avoir éprouvé toute l'amertume
d'une injuste accusation d'incivisme portée contre lui, par
une autre génération qui aspirait à ouvrir une nouvelle
ère pour Haïti. J'ai assisté à son trépas ; je l'ai vu mourir calme, et résigné à tout ce qui lui était personnel, mais soucieux du
présent et de Tavenir de sa patrie. J'ai recueilli ses derniè- ^2 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI. res paroles, ses derfliers vœux pour elle, et j'ai pris dès
lors rengagement d'écrire sa vie. En me dévouant à cette œuvre où j'espère réhabiliter
la mémoire de cet homme de bien, j'avoue néanmoins
que j'éprouve une certaine appréhension. J'ai à parcourir
toutes les phases des diverses révolutions qu'a subies
Haïti, des luttes intestines qu'elles ont produites : je crains
de rester au-dessous delà tâche que je m'impose. Ce sujet
est si intéressant et si difficile en même temps ; et l'étude
de toutes les causes qui ont contribué à constituer ce pays
en État libre, indépendant et souverain, est si délicate,
que je me défie de mes appréciations des choses, des
événemens et des hommes. Mais je puis promettre à
mes lecteurs ce qui dépend certainement de moi : —
d'être vrai et sincère en tout ce que je dirai, selon mes
propres impressions. La carrière du général Borgella n'a pas été toute militaire : comme celle de plusieurs de nos célébrités guerrières, elle a eu son côté politique. Sous ce dernier rapport, deux circonstances importantes l'ont distingué entre ses contemporains ; elles ont valu à ce vétéran de
nos armées une destinée bien différente, tout en influant
puissamment sur celles de son pays. Je veux parler de la
scission du département du Sud, de 1810 à 1812, et
de la révolution de 1845. Ces deux circonstances dominent cette vie si pleine de généreux sentimens : elles
viendront en leur lieu se soumettre au creuset de
l'examen. Et ce n'est pas seulement pour témoigner de mon respect tout filial envers la mémoire du général Borgella,
que j'entreprends cet ouvrage : c'est aussi un aveu que je
prétends faire de la conformité de principes et de sentiINTRODUCTION. 1^ mens qui a existé entre lui et moi, par suite des éclaircissemens qu'il m'avait donnés depuis longtemps , sur
certaines circonstances importantes de notre histoire
nationale. C'est encore comme enseignement politique
que j'offre à mes concitoyens l'exposé des opinions que
je me propose d'émettre.
moire du général Borgella,
que j'entreprends cet ouvrage : c'est aussi un aveu que je
prétends faire de la conformité de principes et de sentiINTRODUCTION. 1^ mens qui a existé entre lui et moi, par suite des éclaircissemens qu'il m'avait donnés depuis longtemps , sur
certaines circonstances importantes de notre histoire
nationale. C'est encore comme enseignement politique
que j'offre à mes concitoyens l'exposé des opinions que
je me propose d'émettre. En effet, il faut que notre postérité profite de toutes les
leçons qui résultent des glorieux efforts que nos pères
ont faits, pour conquérir leur liberté naturelle et l'égalité
des droits sur le régime colonial, et pour affranchir enfin
notre pays de la domination de la France. 11 faut qu'elle
profite également des fautes que nous avons commises,
des torts que nous avons eus dans notre liberté d'action,
comme nation indépendante. C'est à ces conditions que
les peuples progressent dans la voie tracée à l'humanité,
par la Providence qui veille au salut de tous. Les peuples
sont si souvent le jouet des passions des chefs qui les
dirigent; il importe tant à leur bonheur qu'ils soient
éclairés sur les faits, pour apprécier convenablement les
actes de ces directeurs, pour se garantir de la perversité
des méchans, qu'on ne saurait trop produire au grand
jour le fond des choses, en les envisageant sous cet aspect
qui en fait une étude utile à la société. L'histoire a cet
objet pour but, l'historien doit s'honorer en essayant d'y
atteindre. La souveraineté du peuple est, pour le xix^ siècle, un
principe fécond, vivifiant, adopté et proclamé par les
nations les plus civilisées du monde. Il n'est pas permis
à celles qui naissent à la vie politique de méconnaître,
d'abjurer ce principe, sans tomber immédiatement dans
une décadence précoce, sans se déshonorer aux yeux des
autres. 44 ÉTUDES SUR l'histoire d'iïAÏTI. Membre du souverain dans mon pays, j'ai le droit
d'examiner ce qui, dans son passé, a nui à son avancement : j'ai le droit d'examiner ce qui peut profiter à son
avenir. Mon devoir est de le dire franchement, librement
à mes concitoyens. Descendant de cette race africaine qui a été si longtemps persécutée, méprisée sur le sol où j'ai pris naissance, qui l'est encore dans presque tous les États du
Nouveau-Monde, je dois faire consister mon orgueil à
contribuer par mes idées, par l'exposé de ses droits, à la
relever de ces outrages dans l'estime des hommes généreux qui liront cet ouvrage. C'est peut-être une obligation imposée plus particulièrement aux Haïtiens. Parmi eux, une génération entière
s'est dévouée à la conquête de ces droits par les armes.
Elle a rempli sa tâche avec éclat, avec un glorieux succès.
Elle a déjà disparu. La génération qui a hérité de ses travaux doit à sa mémoire de recueillir ses hauts faits pour
les transmettre à la postérité : elle serait coupable de ne
pas remplir ce devoir sacré. Déjà, dans un faible essai, j'ai tâché de payer cette dette
à nos devanciers. Je viens de nouveau unir mes efforts à
ceux de deux de mes compatriotes qui, tout récemment,
ont fait des publications dans les mêmes vues : l'un, en
écrivant la Vie de Toussaint Louverture % l'autre, en
traçant l'Histoire d'Haïti dans son ensemble ^ Un troisième % en publiant le Recueil général des actes et des
lois de notre pays depuis son indépendance, élève un
, j'ai tâché de payer cette dette
à nos devanciers. Je viens de nouveau unir mes efforts à
ceux de deux de mes compatriotes qui, tout récemment,
ont fait des publications dans les mêmes vues : l'un, en
écrivant la Vie de Toussaint Louverture % l'autre, en
traçant l'Histoire d'Haïti dans son ensemble ^ Un troisième % en publiant le Recueil général des actes et des
lois de notre pays depuis son indépendance, élève un * M. Saint-Rémy. Il travaille à la vie d'Alexandre Pétion.
2 M. Madiou. Il a le mérite d'avoir, le premier, publié des faits intéressans
igDorés jusqu'alors.
^ M. S. Linstant, auteur de plusieurs ouvrages estimés. INTRODUCTION. IS monument historique du plus grand prix ; car l'histoire
d'un peuple est en grande partie dans sa législation:
celle-ci fait connaître son aptitude à la civilisation et
l'esprit qui a guidé ses gouvernans. Ce n'est pas une lutte que je viens ouvrir avec eux ;
c'est un concours que je leur apporte dans une œuvre
patriotique. S'il m'arrive de différer d'opinions et d'appréciations avec les deux premiers, sur quelques points
de notre histoire nationale, sur quelques hommes qui
ont marqué dans son cours, ce ne sera toujours que dans
le dessein d'être utile à notre pays qui a droit à tout notre
dévouement. Jusqu'à eux, je ne crains pas de le dire, l'histoire
d'Haïti n'était à peu près connue des hommes qui s'intéressent au sort de ce pays, même de beaucoup d'Haïtiens,
que par les publications faites par des étrangers qui, à
diverses époques, y ont passé comme voyageurs. Recueillant des données fort incomplètes sur les faits, soit par
manque de documens, soit pour y avoir séjourné trop
peu de temps et n'avoir pu interroger les acteurs ou les
témoins des événemens, ces auteurs étrangers ont dû
souvent se fourvoyer. Parmi eux, il en est dont les écrits
portent évidemment le cachet de préoccupations, d'opinions préconçues contre le jeune peuple qu'ils visitaient.
D'autres dévoilent des arrière-pensées manifestes, au
point de vue des nations auxquelles ils appartiennent. La
plupart, enfin, mêlent quelques vérités à tant d'erreurs,
qu'il est impossible de trouver dans leurs oeuvres la
preuve de cette impartialité qu'ils semblaient promettre,
et que l'on a droit d'exiger de quiconque entreprend
d'écrire l'histoire, surtout celle d'un pays auquel on
n'appartient pas.
le jeune peuple qu'ils visitaient.
D'autres dévoilent des arrière-pensées manifestes, au
point de vue des nations auxquelles ils appartiennent. La
plupart, enfin, mêlent quelques vérités à tant d'erreurs,
qu'il est impossible de trouver dans leurs oeuvres la
preuve de cette impartialité qu'ils semblaient promettre,
et que l'on a droit d'exiger de quiconque entreprend
d'écrire l'histoire, surtout celle d'un pays auquel on
n'appartient pas. 46 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Le temps est donc arrivé où les Haïtiens eux-mêmes
doivent s'efforcer de découvrir dans leurs traditions
nationales, dans le peu de documens qu'ils possèdent, la
filiation des événemens qui ont influé sur les destinées
de leur patrie. En dégageant la vérité de l'erreur, par des
appréciations raisonnées sur les choses et sur les hommes,
ils auront fait une œuvre d'utilité publique. De cet
examen approfondi doivent résulter des enseignemens
propres à cimenter l'union entre les citoyens, à exciter
en eux un plus grand dévouement à cette patrie. C'est
en dirigeant leur esprit vers les moyens d'atteindre ce
but généreux, qu'ils s'animeront de plus en plus du
désir de contribuer à sa prospérité, à sa civilisation, et
qu'ilsintéresseront à son existence les vrais philanthropes,
qui n'admettent aucune différence entre les hommes. En
se recommandant ainsi à la considération de ces amis de
l'humanité, ils les porteront à aider, par leurs lumières
et leur influence, à la complète émancipation des infortunés qui gémissent encore dans les liens de la servitude,
ou qui subissent l'effet des absurdes préjugés qu'elle
engendre. Des circonstances qu'il est inutile de mentionner ici,
m'ont amené à m'occuper de l'histoire de mon pays,
dans la capitale de cette grande nation qui en avait fait
la plus florissante de ses colonies. Jouissant de cette
sécurité que tous les étrangers sont toujours assurés d'y
trouver, de la sérénité d'esprit que son hospitalité bienveillante me laisse loin de ma patrie, je croirais manquer
à la haute estime que m'inspire la France, si mon travail
devait se ressentir de la moindre gêne, loi'sque j'ai à
dévoiler les fautes commises à Saint-Domingue par ses INTRODUCTION. 17 gouvernemens antérieurs. Ces gouvernemens n'ont pas
seulement commis des fautes ; ils ont été injustes envers
les hommes de la race noire dont je fais partie. Des crimes, imputables surtout aux colons qui ont méconnu
leurs vrais intérêts, ont produit les révolutions qui ont
amené la séparation, l'indépendance absolue de cette
ancienne colonie de sa métropole. Je les signalerai, peutêtre avec quelque chaleur, mais sans rancune, sans
haine. La France, d'ailleurs, a noblement réparé toutes ces
injustices. Sous le règne d'un monarque éclairé et juste,
sous le ministère d'un homme d'État dont la loyauté est
connue de tous, la France a compris que ce jeune peuple,
que ses principes et ses idées avaient appelé à la liberté,
était digne aussi du respect qu'elle porte à toutes les nationalités. Elle a compris que ce pays où elle a déposé le
germe de sa civilisation avancée, méritait qu'elle l'aidât
à développer la sienne encore dans l'enfance. Elle a
reconnu ses droits à l'indépendance et à la souveraineté
politique.
yauté est
connue de tous, la France a compris que ce jeune peuple,
que ses principes et ses idées avaient appelé à la liberté,
était digne aussi du respect qu'elle porte à toutes les nationalités. Elle a compris que ce pays où elle a déposé le
germe de sa civilisation avancée, méritait qu'elle l'aidât
à développer la sienne encore dans l'enfance. Elle a
reconnu ses droits à l'indépendance et à la souveraineté
politique. En agissant différemment, la France eût manqué à sa
mission dans le monde. Depuis 1789, n'est-elle pas en
quelque sorte le phare de la liberté pour les peuples ? Elle a fait plus encore : elle est entrée dès lors dans
cette voie de protection généreuse qu'en digne émule de
l'Angleterre, elle accorde aussi à la race africaine ; et sa
dernière révolution a porté la liberté dans ses colonies. En disant ce que je crois être vrai sur les anciens procédés de la France, je ne puis donc me proposer qu'une
chose relativement à elle : c'est de démontrer la convenance, l'utilité du maintien des bonnes relations existantes entre Haïti et elle, parce qu'elles sont en harmonie T. I. 2 d8 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. avec les grands desseins de la Providence, qui ne peut
vouloir que les hommes éternisent entre eux les querelles
et les animosités de races ; car elle les a créés tous pour
s'aimer. La loi naturelle les y oblige. J'espère parvenir à prouver cette nécessité morale,
quand j'arriverai à parler du rétablissement des relations
entre la France et Haïti, après dix années de séparation.
Je réussirai peut-être à démontrer que le gouvernement
républicain qui dirigeait mon pays à cette époque, comprit lui-même qu'il devait au peuple qui lui avait confié
ses destinées, de rétablir de bons rapports avec la nation
dont ce peuple tirait son origine, pour qu'il profitât des
lumières de son ancienne métropole, en obtenant de sa
part le grand acte de justice qui en a fait désormais deux
pays amis, liés par des intérêts qui ne peuvent que s'accroître avec le temps. Pétion devait marcher dans la même voie qu'a suivie
Washington. Car, les intérêts qui rapprochent Haïti de
la France sont fondés sur ce qu'il y a de plus puissant
parmi les nations : — conformité de religion, de langage,
d'idées, de principes, de législation, de mœurs d'usages,
outre le goût conservé pour les produits français. Car,
enfin, Haïti procède de la France, comme l'Union américaine procède de T Angleterre. Haïti est née de la révolution de 1789. C'est de la Bastille qu'est partie cette
fière Liberté qui a réveillé de la torpeur sa population
qu'un joug affreux tenait dans les fers. Si ce flambeau du
Génie français a embrasé Saint-Domingue, ce n'est point
à la Liberté qu'on doit le reprocher : c'est au contraire
au régime inique qui y existait, à l'Esclavage dont les
colons voulurent toujours le maintien. Toutefois, en retraçant les événemens de l'histoire de INTRODUCTION. 19 mon pays, si je reste dans le vrai quant à leurs causes, si
je loue l'énergie de nos pères, je ne dissimulerai pas
néanmoins les actions criminelles qui ont accompagné la
conquête de leurs droits. Je ne les justifierai pas, parce
que la morale réprouve une telle justification, et que les
crimes n'ennoblissent jamais la cause de la Liberté. Mais
je les expliquerai, je les excuserai peut-être, en raison
des atrocités qui les provoquèrent.
mon pays, si je reste dans le vrai quant à leurs causes, si
je loue l'énergie de nos pères, je ne dissimulerai pas
néanmoins les actions criminelles qui ont accompagné la
conquête de leurs droits. Je ne les justifierai pas, parce
que la morale réprouve une telle justification, et que les
crimes n'ennoblissent jamais la cause de la Liberté. Mais
je les expliquerai, je les excuserai peut-être, en raison
des atrocités qui les provoquèrent. Au tribunal de l'Histoire comme à celui de la Justice,
l'excuse peut faire absoudre ; elle ne fait pas acquitter.
Mais l'Histoire, de même que la Justice, prend toujours
en considération l'état intellectuel et moral des hommes,
pour les juger équitablement. Je ne redoute point son jugement pour mon pays. On connaîtrait bien imparfaitement l'histoire d'Haïti,
on saisirait bien difficilement les causes de ses diverses
révolutions, de ses guerres intestines, si l'on ignorait
quelle était, en i 789, l'organisation politique de SaintDomingue, sous le rapport de la société et du gouvernement. Cette société et ce gouvernement ont exercé une
influence immense sur l'ordre de choses qui a prévalu
en ce pays. Ainsi les États-Unis sont devenus ce qu'ils
devaient être, d'après le régime qui existait dans ces anciennes colonies anglaises. Ainsi encore de toutes les
anciennes colonies espagnoles en Amérique. Tout s'enchaîne, en effet, dans l'existence des peuples :
ils subissent plus ou moins, et quoi qu'ils fassent, l'influence des traditions antérieures. Haïti éprouve encore bien des embarras que lui a légués le funeste régime établi à Saint-Domingue. Une revue rétrospective à ce sujet entre donc dans 20 ÉTUDES SUR l'histoire d'uaÏ'II. l'objet que je me propose. Elle me donnera li en d'expli
quer, sinon de justifier, bien des faits et des actes de nos.
gouvernans, depuis le commencement de nos luttes jusqu'à ces derniers temps. Elle expliquera nos mœurs, les
habitudes de notre société nouvelle érigée sur les ruines
de l'ancienne société coloniale. Peut-être pourrai-je alors
mieux défendre mon pays contre les accusations insensées de certains auteurs étrangers, qui semblent avoir
fait abstraction de tous les antécédens, pour accabler le
peuple haïtien de leurs reproches injustes et malveillans. I. Voyons d'abord comment était constituée la société
coloniale. On sait que les hommes de la race blanche ou euro -
péenne dominaient à Saint-Domingue par leur pouvoir
et leurs privilèges, tandis que ceux que la race noire ou
africaine étaient courbés souslejoug de l'esclavage le plus
dur, ou sous celui des préjugés humilians que leur attirait
la couleur de leur peau. Le temps avait consacré cependant, avec le progrès
des richesses de la colonie, des distinctions de rangs et
de classes, dans l'une et l'autre race, chaque classe ayant
désintérêts différons.
ient à Saint-Domingue par leur pouvoir
et leurs privilèges, tandis que ceux que la race noire ou
africaine étaient courbés souslejoug de l'esclavage le plus
dur, ou sous celui des préjugés humilians que leur attirait
la couleur de leur peau. Le temps avait consacré cependant, avec le progrès
des richesses de la colonie, des distinctions de rangs et
de classes, dans l'une et l'autre race, chaque classe ayant
désintérêts différons. Ainsi, parmi les blancs, on distinguait : 1 ° Tous les agens supérieurs et inférieurs dans l'ordre
militaire, tous les fonctionnaires publics dans l'ordre
civil. Cette classe était particuHèrement intéressée au
maintien du gouvernement colonial et de l'autorité de la
métropole. INTRODUCTION. 21 2° Les planteurs, c'est-cà-dire les colons propriétaires.
Cette classe se subdivisait en grands planteurs et simples
planteurs. Les premiers possédaient les grandes propriétés rurales et comptaient dans leurs rangs beaucoup de
nobles : ils formaient la haute aristocratie coloniale,
bien que la féodalité de la métropole n'y fût pas établie.
Les autres possédaient les propriétés rurales de moindre
importance ou celles des villes. Les intérêts des uns et
des autres étaient semblables ; ils désiraient tous le maintien du régime colonial, quant à l'esclavage et à ses
hideuses conséquences, mais ils formaient des vœux pour
se soustraire au despotisme des administrateurs et occuper exclusivement les emplois publics. 5° Les commerçans, comprenant les négocians, leurs
commis, les capitaines, les subrécargues et les équipages
des navires marchands habituellement dans les ports de
la colonie. Cette classe représentait les intérêts du commerce et de la navigation de la métropole, monopolisant
à peu près toutes les transactions. 4*^ Les artisans, ouvriers des villes et des campagnes ;
les gérans, les économes des propriétés rurales, non propriétaires de terres, mais possédant souvent des esclaves ;
les nombreux arrivans, les aventuriers de toutes les nations qui venaient chercher fortune dans la colonie : tous
rangés dans la classe vulgairement appelée petits blancs^
enviant, jalousant la position sociale de tous les propriétaires, blancs comme eux. Tous ces hommes de la race blanche avaient néanmoins un intérêt commun, identique, qui les unissait :
celui qui consistait à maintenir le régime colonial, c'està-dire l'oppression de la race noire, par l'esclavage et le
préjugé de la couleur. 22 ÉTUDES SUR l'hITOIRE d'iIâÏTI. Et parmi les hommes de cette race opprimée, on distinguait : 1° Les affranchis de l'esclavage par la liberté naturelle, comprenant les nègres et leurs descendans mulâtres. Cette classe, par sa propre reproduction et par sa
cohabitation avec les blancs, avait dans ses rangs une
foule d'individus dont la couleur était plus ou moins
rapprochée de celle du noir ou du blanc : on lui donnait
indifféremment les dénominations de gens de couleur^
àliommes de couleur^ de sang-mêlés, d'affranchis *.
° Les affranchis de l'esclavage par la liberté naturelle, comprenant les nègres et leurs descendans mulâtres. Cette classe, par sa propre reproduction et par sa
cohabitation avec les blancs, avait dans ses rangs une
foule d'individus dont la couleur était plus ou moins
rapprochée de celle du noir ou du blanc : on lui donnait
indifféremment les dénominations de gens de couleur^
àliommes de couleur^ de sang-mêlés, d'affranchis *. Cette classe intermédiaire entre les privilégiés de la
peau et les esclaves, possédait des propriétés rurales et
urbaines, et même des esclaves de son sang : sous ce rapport, elle avait aussi un intérêt au maintien du régime
colonial. Mais, ne jouissant pas complètement de la liberté ;
privée de l'exercice de certaines professions purement
civiles ; nepouvant exercer que les arts et métiers ; n'ayant
aucun droit politique, malgré les dispositions formelles
de l'édit de 1685, appelé Code noir, non abrogées et
toujours rappelées dans les actes d'affranchissement - ;
supportant toutes les charges de la société comme contribuables ; concourant à la formation des milices, sans 1 « Suivant les degrés plus ou moins rapprochés par lesquels celte race
» intermédiaire tenait aux blancs ou aux noirs, le fol orgueil des colons blancs
» s'était plu à les humilier par les dénominations méprisantes de mulâtres^
» grifs, quarterons, marabous, tiercerons, métis, mameloucs, etc. ; sans son-
» ger que c'était leur famille et leur propre sang qu'ils outrageaient ainsi.
» Tous les degrés étaient confondus sous l'expression commune d'hommes de
» couleur. » (Rap. de Garran; t. le', p. 17. Voyez aussi la page 18.) 2 « En conséquence, ordonnons qu'il sera et demeurera libre et affranchi
» de toute servitude et esclaya^e, qu'il Joue 7 a d l'avenir et pour toujours des
» privilèges et prérogatives de la liberté, ainsi que les autres affranchis de cette
•• île, conformément à l'édit du mois de mars 1685 et à l'arrêt du conseil
» d'Etat en interprétation d'icelui, sans qu'il puisse y être troublé ni in-
» quiété sous quelque prétexte que ce soit. Sera la présente enregistrée, etc. • INTUODUCTION. 23 pouvoir occuper les places d'officiers, ni se mêler dans
les compagnies de blancs : cette classe d'hommes sortis
des entrailles des malheureux esclaves avait un intérêt
puissant à se rapprocher de ces derniers, à s'unir avec
eux pour briser le joug colonial. La politique devait leur
commander cette marche, alors même que les liens de
parenté ne leur en faisaient pas un devoir moral, en dominant en eux l'intérêt de la propriété. 2" Enfin, les nègres et mulâtres esclaves, courbés sou&
le joug des maîtres de toutes couleurs, privés de tous les
droits que la nature a départis à l'espèce humaine, formaient la grande majorité de la population. On comptait à Saint-Domingue, en 1789, environ
40,000 blancs, au moins 40,000 affranchis, et plus de
600,000 esclaves. Mais les états de recensemens dissimulaient toujours la force numérique des deux dernières
classes*.
ègres et mulâtres esclaves, courbés sou&
le joug des maîtres de toutes couleurs, privés de tous les
droits que la nature a départis à l'espèce humaine, formaient la grande majorité de la population. On comptait à Saint-Domingue, en 1789, environ
40,000 blancs, au moins 40,000 affranchis, et plus de
600,000 esclaves. Mais les états de recensemens dissimulaient toujours la force numérique des deux dernières
classes*. Telle était enfin la composition de ce singulier ordre
social, au moment où la philosophie du xviii^ siècle vint
éclairer le peuple français et le porter à secouer le joug
du pouvoir absolu en Europe. On conçoit facilement quel retentissement cette révolution opérée en France, par la prise de la Bastille, dut
avoir dans sa riche colonie de Saint-Domingue . Là ,
comme dans la mère-patrie, toutes les classes de la société
souffraient plus ou moins du régime absolu, chacune à
son point de vue: politiquement parlant, chacune avait
ses justes prétentions à un sort meilleur ; la race noire
surtout devait ardemment désirer un changement dans ' « Suivant une lettre du marquis de la Feuillade aux États- Généraux, I*
» population des hommes de couleur est même portée à 40,C00. » (Note du
Rap. de Garan, t. hr, p. 18.) 24 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. sa misérable condition, car elle était devenue insupportable. n. Pour apprécier plus convenablement ce désir général,
voyons quelle était l'organisation du gouvernement colonial. Saint-Domingue, fondé on sait comment, offrait sous
ce rapport un reflet du despotisme qui gouvernait la métropole, avec cette différence que la puissance des mœurs
et de Topinion tempérait l'exercice du pouvoir en Europe, tandis que leur insuffisance dans cette colonie, oii
le régime de l'esclavage exigeait plus d'action de la part
de l'autorité, donnait une nouvelle force au gouvernement colonial contre tous ses administrés, sans distinction. Deux agens supérieurs, relevant directement du ministre de la marine et des colonies, dirigeaient l'administration coloniale : un gouverneur général et un intendant. Le gouverneur général, toujours militaire, avait la
principale part dans cette direction ; son autorité dominait celle de l'intendant, agent civil. Il avait le commandement des troupes, des milices, et
même des escadres, en temps de guerre, dirigeant tout
alors pour la défense de la colonie. Ayant séance et voix délibérative aux conseils supérieurs de justice, il influençait indubitablement les jugemens rendus par ces cours, soit présent, soit absent. Il
évoquait à lui, à volonté, les causes civiles de contestations diverses entre les particuliers ; arrêtait ou suspenINTUODUCTION, 25
avait le commandement des troupes, des milices, et
même des escadres, en temps de guerre, dirigeant tout
alors pour la défense de la colonie. Ayant séance et voix délibérative aux conseils supérieurs de justice, il influençait indubitablement les jugemens rendus par ces cours, soit présent, soit absent. Il
évoquait à lui, à volonté, les causes civiles de contestations diverses entre les particuliers ; arrêtait ou suspenINTUODUCTION, 25 dait la contrainte par corps prononcée par les tribunaux;
prononçait lui-même cette contrainte et la faisait exécuter militairement, selon qu'il le jugeait convenable. Cette
attribution lui donnait un pouvoir immense sur les
habitans. En réunissant à ce pouvoir le droit qu'il partageait
avec l'intendant, de nommer à tous les emplois militaires et civils, à l'exception d'un petit nombre des plus
importans réservés au ministre ; de distribuer les concessions de terre aux colons ; de permettre ou de refuser
les affrancliissemens des esclaves ; de contribuer à la fixation des impôts; de diriger la police; de décider de tout
par ordonnances, on conçoit combien était puissant le
gouverneur général entouré du prestige et de l'éclat des
armes, dans un pays oii l'organisation des milices tenait
beaucoup à celle des troupes, où les habitans, imbus des
idées belliqueuses delà France, accordaient tout à la puissance militaire. Quant à l'intendant, il avait particulièrement pour
attributions la manutention des finances, la surveillance
de la perception des impôts après avoir concouru à
leur fixation, la destination des fonds, le règlement des
comptes des receveurs de la colonie, les marchés des entreprises de travaux publics. Il était président-né des conseils supérieurs de justice; il évoquait à lui, de même
que le gouverneur, et jugeait seul les causes qu'il lui plaisait de retenir. Il était, enfin, intendant de finances, de
justice, de police, de guerre et de marine. Sous les ordres directs du gouverneur général étaient
placés des officiers militaires, commandans en second
pour chaque province de la colonie, commandans particuliers pour les grandes villes, commandans de quartiers 26 ÉTUDES SUR l'hISTOIKE d'iIAÏTI. comprenant plusieurs paroisses, des majors, aides-majors, sous-aides -majors dans les villes secondaires et les
bourgs. Ces officiers formaient le faisceau militaire à la
tête duquel était le gouverneur général. Au Port-au-Prince et au Gap, se trouvaient deux régimens formés d'Européens envoyés dans la colonie : ils
se recrutaient delà même manière. En temps de guerre,
on envoyait d'autres troupes de la métropole, de même
qu'on augmentait le nombre des navires de guerre qui,
habituellement, formaient la station navale dans les ports
de la colonie. Les milices étaient formées des habitans blancs et des
affranchis, divisés d'abord en régimens, puis simplement
en bataillons, et en dernier Heu seulement par compagnies, dans les paroisses. Ces compagnies étaient distinctes, selon la couleur des hommes, blancs, mulâtres
libres et nègres libres : le système colonial le voulait
ainsi. Dans l'origine, il y avait des compagnies de grenadiers, de carabiniers, de fusiliers, de canonniers, de chasseurs, de dragons à pied, de dragons à cheval et de gendarmes : chaque compagnie adoptait l'uniforme qu'elle
voulait: c'était, pour les blancs, une occasion de faire
assaut de luxe. En dernier heu, en 1788, il n'y eut plus
que des compagnies d'infanterie, d'artillerie et de dragons à cheval.
. Dans l'origine, il y avait des compagnies de grenadiers, de carabiniers, de fusiliers, de canonniers, de chasseurs, de dragons à pied, de dragons à cheval et de gendarmes : chaque compagnie adoptait l'uniforme qu'elle
voulait: c'était, pour les blancs, une occasion de faire
assaut de luxe. En dernier heu, en 1788, il n'y eut plus
que des compagnies d'infanterie, d'artillerie et de dragons à cheval. Toutes ces forces vives de la colonie étaient sous les
ordres du gouverneur général, comme nous venons de
le dire ; et tandis que les habitans blancs se plaignaient
du despotisme de ce chef, ils couraient au-devant de ce
despotisme par leur vanité qui les portait à singer le militaire: les places d'officiers étaient recherchées comme
une faveur du gouverneur général qui les accordait. INTRODUCTION. 27 Il y avait aussi une maréchaussée ou gendarmerie, à
pied et à cheval : c'était le lot particulier des mulâtres et
des nègres libres. Elle servait à la pohce coloniale, surtout à la chasse donnée auxnègres marrons, c'est-à-dire
aux malheureux esclaves qui fuyaient dans les forêts la
tyrannie de leurs maîtres, en protestant ainsi contre la
violation de leurs droits naturels. Si le gouverneur général présidait les conseils supérieurs de justice, les commandans en second, les commandans particuliers, les majors présidaient aussi, à
volonté, les tribunaux inférieurs appelés sénéchaussées,
dans les lieux de leur résidence. Deux conseils supérieurs,
jugeant en dernier ressort, sauf appel en cassation au
conseil d'État du royaume, avaient longtemps existé. Ils
furent réunis en un seul, en 1787. Dix sénéchaussées rendaient la justice en première
instance. Des substituts du procureur du roi, placés dans
les moindres bourgades, instrumentaient seuls sous leur
juridiction. Sous les ordres directs ou la surveillance de l'intendant,
étaient placés tous les magistrats de l'ordre judiciaire ;
les avocats, procureurs, notaires, etc., les commissaires
ordonnateurs de finances, les contrôleurs de la marine,
et cette foule d'employés secondaires, tous formant l'administration civile proprement dite. Il n'y avait point d'administration municipale ; te militaire dirigeait tout. Les municipalités ne furent établies
qu'à la révolution, par le fait des habitans eux-mêmes,
à l'imitation de ce qui s'était passé en France. Les deux agens supérieurs étaient ordinairement envoyés pour occuper leurs fonctions durant trois années
consécutives : ils avaient ainsi un court espace de temps 28 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. pour connaître la colonie et s'occuper des moyens de la
faire prospérer; et, disaient les colons, pour faire leur
fortune ou la réparer, si elle avait souffert en Europe.
Aussi étaient-ils souvent accusés par ces colons, de tout
employer pour y arriver promptement. L'administration de la justice, ce premier besoin des
peuples, entachée de subordination aux volontés des deux
hauts agens de l'autorité de la métropole, ne pouvait
guère être impartiale, dans un pays où le mépris pour
une race d'hommes habituait à ne respecter les droits
d'aucun. Avec ce vice radical, elle coûtait annuellement
aux administres, environ 10 millions de livres des colonies * pour frais, dans leurs procès ; et ces administrés
accusaient les magistrats d'une vénalité, d'une corruption
ruineuse pour leurs intérêts.
deux
hauts agens de l'autorité de la métropole, ne pouvait
guère être impartiale, dans un pays où le mépris pour
une race d'hommes habituait à ne respecter les droits
d'aucun. Avec ce vice radical, elle coûtait annuellement
aux administres, environ 10 millions de livres des colonies * pour frais, dans leurs procès ; et ces administrés
accusaient les magistrats d'une vénalité, d'une corruption
ruineuse pour leurs intérêts. La pohce coloniale était divisée en haute et basse
police. La haute police appartenait au gouverneur général,
aux commandans en second, aux commandans particuliers et aux commandans de quartiers. La basse police était confiée principalement aux juges
des sénéchaussées, aux autres officiers de l'état-major,
aux commandans des stations maritimes pour les ports
ou rades, aux commissaires des classes. Tous ces agens divers suivaient à peu près leur volonté, selon les lumières de leur raison, au travers de
tous les édits, de toutes les ordonnances, de toutes
les instructions ministérielles concernant les colonies. Dans la haute police attribuée au gouverneur général ' La livre des colonies, monnaie de compte, ne valait que les deux'^liers
de la livre tournois, ou francj de la métropole. INTUODUCTION. 29 était comprise la surveillance des ministres du culte catholique, le seul admis dans la colonie, quoique ceux-ci
fussent placés sous la direction de préfets apostoliques.
Ces ministres formaient deux communautés ; l'une, les
capucins, desservait les cures de la partie du Nord;
l'autre, les dominicains, desservait les cures des parties
de l'Ouest et du Sud : ces derniers possédaient des propriétés foncières et des esclaves. Des esclaves ! des hommes
réduits en servitude, au profit des ministres d'une religion charitable dont la bénigne influence a tant contribué à briser les fers de l'espèce humaine, à la civilisation des nations en général ! . . . Aussi ces ministres du
culte catholique donnaient-ils, à Saint-Domingue, le pernicieux exemple du dérèglement des mœurs dont nous
aurons à parler bientôt * . A ce tableau, fidèlement tracé d'après les écrits que
nous possédons, joignons cette observation essentielle
sous le rapport poUtique et moral : c'est que, tandis que
les colonies espagnoles, portugaises et anglaises, offraient 1 En 1790 , le préfet apostolique de l'Ouest et du Sud publia un écrit où il
exposait la situation financière elles ressources de son ordre : il y avouait que
cet ordre possédait 250 esclaves. On y lit ces étranges lignes, ou pluiôtces propositions toutes naturelles, toutes logiques, en raison de la participation des
prêtres au crime de l'esclavage •• « Cependant, dit-il, l'éloignement du cime-
« tière dans toutes les paroisses, paraît devoir nécessiter ou du moins favoriser
» une différence entre les enlerremens des blancs et ceux des gens de couleur
» libres. 11 convient sans doute, à tous égards, que les blancs, sans exception,
» soient enterrés avec le cérémonial ordinaire. Mais si ce cérémonial est ac-
» cordé également à tous les gens de couleur, il y aura des jours où le curé et
» les vicaires ne pourront suffire à la fatigue des voyages à faire au cimetière...
» Il serait possible, en prenant en considération le motif dont on a parlé,
» de restreindre le cérémonial ordinaire des enterreraens pour les gens de
» couleur »
, à tous égards, que les blancs, sans exception,
» soient enterrés avec le cérémonial ordinaire. Mais si ce cérémonial est ac-
» cordé également à tous les gens de couleur, il y aura des jours où le curé et
» les vicaires ne pourront suffire à la fatigue des voyages à faire au cimetière...
» Il serait possible, en prenant en considération le motif dont on a parlé,
» de restreindre le cérémonial ordinaire des enterreraens pour les gens de
» couleur » Et ce prêtre qui écrivait ces lignes, était le père avoué de plusieurs mulâtres
qu'il avait eus de sa cohabitation avec des négresses esclaves de sa communauté ! C'était l'abbé Dugué, préfet apostolique des dominicains. 50 . ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. de nombreux établissemens d'instruction publique où
leurs habitans puisaient des connaissances variées, la
riche et puissante colonie de Saint-Domingue n'avait que
de pauvres et chétives écoles où la lecture, l'écriture et
le calcul étaient les seuls enseignemens donnés aux libres
de toutes couleurs. Circonstance qui obligeait les colons
blancs et les familles aisées des mulâtres à envoyer, à
grands frais, leurs enfans en France, pour y acquérir
des lumières. Et les mulâtres se virent encore défendre
l'entrée du royaume, en 1777, par une ordonnance de
Louis XVI, rendue sur les instances des colons ! Oui, sur
leurs instances, et nous le prouverons. Ainsi était réglée l'organisation de ce gouvernement
colonial qui, comme on le verra, a exercé une si grande
influence sur les gouvernemens qui lui ont succédé dans
la suite des temps. Nous notons cette conséquence toute
naturelle, non pour justifier tous les actes qui les constituèrent, car nous aurons probablement plus d'un reproche à faire à cet égard ; mais pour expliquer ces actes qui
tiennent à la nature des choses, aux précédens coloniaux
trop servilement copiés et imités. m. Nous venons de voir la composition de la société coloniale et lorganisation du gouvernement à Saint-Domingue. Ecoutons ce que disait, en 1776, des mœurs de
la classe blanche, un Européen qui y a vécu longtemps,
— Hilliard d'Auberteuil. Il a publié alors des Considérations sur la coloniedeSaint-Domingue,ou\vSige qu'il avait
présenté, un an auparavant, au ministre de la marineINTUODLCTION. 51 a Accablés par les embarras et les travaux, dit-il, si les
colons se livrent encore à des vices, la mort les atterre
comme la faux renverse les épis. Presque tous abreuvés
du poison de l'envie, ils sont écrasés sous mille jougs ;
rien n'est si douteux que leur sort. Ardens dans leurs
désirs, et furieux dans leurs pertes, loin de s'aider mutuellement, ils sont tous ennemis, semblables à des
tigres, qui se déchirent entre eux, sous la griffe des
lions... « Les cre'o/es de Saint-Domingue... auraient eu l'esprit
social, si la nature du gouvernement n'avait pas nui au
lien de la société... Ils auraient beaucoup d'excellentes
qualités, s'ils pouvaient vaincre leur tempérament; mais
le tempérament e§t ordinairement le plus fort : leurs
vices ne sont que les vices du climat, accrus par des désordres politiques. « Ils n'ont point de penchant au crime, il est rare de
les voir s'y hvrer ; mais de douze crimes commis depuis
cent ans par les créoles, il n'en est pas un seul où la brutahté, la colère et la vengeance n'aient guidé la main du
coupable ; Us ne sont jamais barbares à demi...
érament; mais
le tempérament e§t ordinairement le plus fort : leurs
vices ne sont que les vices du climat, accrus par des désordres politiques. « Ils n'ont point de penchant au crime, il est rare de
les voir s'y hvrer ; mais de douze crimes commis depuis
cent ans par les créoles, il n'en est pas un seul où la brutahté, la colère et la vengeance n'aient guidé la main du
coupable ; Us ne sont jamais barbares à demi... « Ils sont humains et bienfaisans envers tous les
blancs; la vertu qui embellit le plus l'homme, c'est l'humanité : qui ne plaint et ne secourt personne, ne mérite
pas qu'on le plaigne ou qu'on lui donne du secours ; mais
avec les nègres, ils oublient souvent toute espèce de
vertu... « hç.s femmes créoles... sont fîères avec ceux qui leur
sont inférieurs... compatissantes pour les blancs, elles
n'en ont pas moins de rigueurs pour leurs esclaves Les mœurs des Européens qui sont dans la colonie ne
ressemblent point à celles des créoles : qui sont ceux qui 52 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. passent à Saint-Domingue? Ce sont, en grande partie,
des jeunes gens sans principes, paresseux et libertins,
échappés à la main paternelle qui voulait les corriger :
d'autres sont des fripons ou des scélérats qui ont trouvé le
moyen de se soustraire à la sévérité delà justice ; quelquesuns se font honnêtes gens : que devient le plus grand nombre On y voit des momesdéguisés et fugitifs, desprêtrès ennuyés de leur état, des officiers réformés, remerciés
ou cassés, des laquais, des banqueroutiers ; que dire de
leurs mœurs Cependant, les grands crimes sont rares
dans la colonie : le peuple chez qui règne l'abondance
recèle peu de meurtriers et de voleurs publics ; mais il y
a déjà beaucoup de fripons, et le défaut de police et de
justice fait croire que dans la suite il y en aura davantage. « On y trouve beaucoup de jeunes gens laborieux qui
viennent chercher des ressources que le heu de leur naissance ne pouvait leur offrir, des ouvriers et des marchands,
tous chargés d'abord des préjugés de leur province ; mais
n'entendant plus parler de l'enfer que l'imagination
échauffée de leur curé ne cessait de leur peindre, et considérant les punitions civiles dans un éloignement qui les
leur rend moins à craindre, livrésd'ailleurs dans tes villes
de la colonie à une société perverse, il n'y a point de vices
auxquels ils ne puissent s'abandonner. Leur tyrannie envers les esclaves leur paraît un droit, leur injustice un
acte de puissance; ils tirent vanité d'une friponnerie
adroite, ils n'ont point de mœurs. Il y en a qui font régner dans leurs actions un mélange étonnant d'avarice,
de débauche, de bassesse et de cruauté; ils ont plusieurs
filles esclaves dont ils font leurs concubines ; ils les font
travailler avec rigueur tant que dure la journée ; il les
'abandonner. Leur tyrannie envers les esclaves leur paraît un droit, leur injustice un
acte de puissance; ils tirent vanité d'une friponnerie
adroite, ils n'ont point de mœurs. Il y en a qui font régner dans leurs actions un mélange étonnant d'avarice,
de débauche, de bassesse et de cruauté; ils ont plusieurs
filles esclaves dont ils font leurs concubines ; ils les font
travailler avec rigueur tant que dure la journée ; il les IINTUODL'CTION. d5 nourrissent à peine ; ils ne les habillent point, et leur
arrachent encore l'argent que dans le silence de la nuit
elles acquièrent par des prostitutions. « Il est cependant quelques honnêtes gens, même dans
les plus grandes villes ; mais ils ont bien de la peine à
conserver leur probité au milieu de tant de gens qui n'en
ont point... « Les Français envoyés de la cour pour remplir différons emplois dans la colonie, forment, pour ainsi dire,
une classe à part : ils se persuadent que les nègres, médians par instinct, plus que par esclavage, doivent être
conduits comme des animaux malfaisans dont on veut
tirer quelque utilité. Le défaut d'intelligence des différons idiomes que les nègres employent, contribue à leur
inspirer une défiance cruelle, et c'est cette haine des
esclaves qui fait naître dans tes esclaves la haine de leurs
maîtres... Aveuglés par l'orgueil et la présomption, ils
croyent tout savoir, et au lieu de s'instruire avec docilité
de ce qui est particulier à la colonie, ils s'érigent en petits tyrans chacun dans leur place... « Mais avant de reconnaître les objets sur lesquels ils
veulent dominer, il est difficile qu'ils n'abusent pas de
ce qu'on leur a donné de pouvoirs ; ils ont devant eux
l'exemple du mal, ils s'accoutument à le croire permis.
Ces vérités affligeantes prouvent qu'on ne devrait admettre dans les différentes places qui peuvent se rapporter h
l'administration ou au maintien de la colonie, que des
créoles ou des sujets anciens dans le pays... La colonie de
Saint-Domingue exige des lois très-étendues et très-prévoyantes. En général, leshabitans de cette colonie sont
i>iolents et irascibles; ils sont tourmentés par toutes sortes de passions... T. I. 3 51 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIâÏTI. u L'île de Saint-Domingue est favorable à la population... mais les mariages y sont rares. Les Fiançais laborieux qui viennent y chercher fortune ne se marient
presque jamais ; le concubinage ne les attachant aux
femmes blanches ou noires que par des liens très-légers,
convient mieux à leurs projets; ils sont moins gênés dans
leurs entreprises, ils oni moins de soins à remplir, ils sont
débarrassés de toutes ces complaisances, de toutes ces
tendres inquiétudes qui, pour les bons maris, deviennent des devoirs; ils n'ont point à s'occuper de toutes
ces bienséances qui entraînent à la fois les dépenses et
la perte du temps. S'il se fait quelques mariages, c'est
l'intérêt qui les conclut. Souvent ils sont bizarres ; de
vieux colons épuisés par le libertinage font à de jeunes
filles moins riches qu'eux, l'offre d'un cœur blasé, de
vieilles femmes que leurs appas ont abandonnées plutôt
que leurs désirs, servent de ressources à des adolescens...
s'occuper de toutes
ces bienséances qui entraînent à la fois les dépenses et
la perte du temps. S'il se fait quelques mariages, c'est
l'intérêt qui les conclut. Souvent ils sont bizarres ; de
vieux colons épuisés par le libertinage font à de jeunes
filles moins riches qu'eux, l'offre d'un cœur blasé, de
vieilles femmes que leurs appas ont abandonnées plutôt
que leurs désirs, servent de ressources à des adolescens... « Quand les mariages ont paru d'abord mieux assortis,
la paix n'y est guère plus durable; les femmes galantes
rendent toujours les maris jaloux... « La tyrannie que quelques hommes ont exercée sur
la colonie s'est toujours opposée à la population... La
crainte de déplaire et le besoin de se concilier un'pouvoir
qui s'étend sur tout, ont souvent forcé les pères à donner
en mariage les filles les plus riches, aux parens, aux
amis, aux protégés, aux secrétaires des gouverneurs et
des intendans : cependant, rien ne doit être si libre que
le mariage, et rien de si respecté que l'autorité des
pères... « Pour encourager la population et retenir dans le
pays les particuliers riches, et en état de former ou de
soutenir de grandes entreprises, on pouri-ait réputer INTllODUCTION. 35 creo/e5, ceux qui auraient bien mérité de la colonie, et
ne donner entrée dans les conseils (de justice) et dans
les chambres d'agriculture, d'accès aux places de magistrature, aux places de commandans ou de syndics des
quartiers, qu'à des créoles, ou à ceux que leur probité
et leur bonne conduite auraient fait réputer tels. Par
exemple, un avocat serait réputé créole après s'être
distingué pendant dix années dans la profession du
barreau, et pourrait prétendre à s'asseoir au rang de
conseiller, qui jamais ne serait accordé qu'à ceux qui
l'auraient mérité comme lui, et à f/es creo/es propriétaires
de grandes habitations. w Le travail doit être en honneur, et il ne doit pas y
avoir, entre les hommes blancs, d'autre distinction que
celle qui résulte des emplois et du mérite personnel : il
ne fiiut dans la colonie, ni grands, ni nobles, ni corps
de peuple ; il ne faut que des ingénus, des affranchis, des
esclaves et des lois ; il n'y faut point de préférence dans
les familles, point de droit d'aînesse. » Des lettres patentes, données en 1727, ont permis
aux étrangers, de cultiver les terres des colonies françaises ; mais cette loi qui avait été portée sans doute dans la
vue d'accroître la population, n'a pas attiré beaucoup
d'étrangers dans la colonie. L'inexpérience du législateur ne leur laissait point de confiance, parce que si, par
une erreur nuisible aux nationaux, on permettait aux
étrangersdeprélendreà la 'propriété des terres, ou pouvait,
deux ou trois ans après, par une autre erreur plus injuste, les chasser du champ qu'ils auraient fertilisé.
; mais cette loi qui avait été portée sans doute dans la
vue d'accroître la population, n'a pas attiré beaucoup
d'étrangers dans la colonie. L'inexpérience du législateur ne leur laissait point de confiance, parce que si, par
une erreur nuisible aux nationaux, on permettait aux
étrangersdeprélendreà la 'propriété des terres, ou pouvait,
deux ou trois ans après, par une autre erreur plus injuste, les chasser du champ qu'ils auraient fertilisé. » Si l'Etat cherche des ^u]qIs fidèles, ce doit être sans
doute parmi les cultivateurs ; il fallait donc choisir ces
cultivateurs parmi/es Français,et nonpasparmidesétran56 ÉTUDES SUR ï.'niSTOIl\E d'iIAÏTI. qers, que la diversité de leurs o])inions et de leurs principes
rendrait toujours difficiles à gouverner. » A présent que les nationaux sont dans la colonie, en
nombre suffisant pour entreprendre la culture de toutes
les terres, que la population s'accroît journellement, et
peut s'accroître davantage par les influences fortunées
d'un gouvernement modéré, ilparaît nécessaire d'abroger
cette loi, et de ne pins permettre que des étrangers deviennent propriétaires des terres, à moins qu'ils ne deviennent
hommes nationaux, en prenant des lettres de naturalité;
auquel cas, il leur sera permis d'acheter des terres au
nom de leurs enfans Mes dans la colonie. » Les lettres patentes de 1727 offraient le contraste le
plus singulier ; car en même temps qu'elles permettaient
h des étrangers à' envahir la propriété àe tous les terrains
delà colonie, elles défendaient (art. 1,2, 5 et 4) aux
étrangers même naturalisés, d'y faire le commerce, et aux
négocians de les employer pour facteurs ou commis. Les
marchands ou négocians, les facteurs ou commis, ne sont
que passagèrement dans la colonie ; ils ne sont point,
comme les propriétaires des habitations, les seigneurs du
pays ; il n'y a donc point d'inconvéniens à permettre à
tous les étrangers naturalisés, d'y établir des maisons de
commerce. » Hilliard d'Auberteuil avait composé son ouvrage en
deux volumes, pendant sa résidence au Cap. Suivant
Moreau de Saint-Méry, il y avait la réputation Ae critique,
et s'est quelquefois laissé emporter au désir de censurer,
et ses détails ne sont pas toujours d'une exactitude rigoureuse. Toutefois, dans cet ouvrage, dont la distribution
fut défendue à Saint-Domingue à cause de sa hardiesse à imnoDUCTioN. 57 dévoiler le despotisme des administrateurs', il fait une
curieuse peinture des mœurs des créoles et des Européens, des différens élémens dont se composait la population blanche dans cette colonie ; et en cela, il s'accorde
avec ce qu'en dit M. de Saint-Méry lui-même, dans sa
Description de Saint-Domingue, avec ce que d'autres auteurs ont publié postérieurement à ce sujet : avant eux,
Tabbé Raynal avait représenté cette population sous le
même aspect, avec cette verve qui animait sa plume.
isme des administrateurs', il fait une
curieuse peinture des mœurs des créoles et des Européens, des différens élémens dont se composait la population blanche dans cette colonie ; et en cela, il s'accorde
avec ce qu'en dit M. de Saint-Méry lui-même, dans sa
Description de Saint-Domingue, avec ce que d'autres auteurs ont publié postérieurement à ce sujet : avant eux,
Tabbé Raynal avait représenté cette population sous le
même aspect, avec cette verve qui animait sa plume. On peut remarquer quelles étaient, à cette époque
reculée, les prétentions des créoles, dont l'auteur se fait
l'organe, relativement aux emplois publics dans la colonie. Cette disposition d'esprit s'était accrue de 1776 à
1789 ; elle fait comprendre l'ardeur avec laquelle eux et
tous les grands planteurs acceptèrent la révolution. Ils
espéraient y arriver au moyen de cette révolution. On peut encore remarquer dans ce passage d'Hilliard
d'Auberteuil qui, par son ancienneté dans la colonie,
se considérait, se réputait créole, selon son expression,
quelles préventions, quel égoïsme existaient dans le
cœur des colons, à l'endroit des Européens et surtout des
étrangers. Nous aurons plus tard l'occasion de relever de
nouveau cette observation, quand il s'agira de la formation, de la constitution de la société haïtienne. Nous expliquerons alors les motifs politiques des exclusions portées contrôles étrangers. Nous dirons ensuite pourquoi
elles ont été maintenues, et pourquoi elles devraient • Cette défense eut lieu par un arrêt du conseil d'Etat, du 17 décembre 1777 ; il y est dit • que cet ouvrage a fait sensation dans les colonie»
» d'Amérique : S. M, ayant reconnu qu'indépendamment de ce qu'il contient
> de répréhensiéle {pour ayok déwilé les horreurs du régime colonial) l'au-
» leur s'y est permis, par des imputations graves, contraires à la vérité,
» d'attaquer V administration des chefs de Saint-Domingue ; elle a jugé qu'il
» était de sa sagesse et de sa justice d'arrêter le cours dudit ouvrage, etc. 58 ÉTUDES SUR l'histoire d'iiâïti. cesser, aujourd'hui que ces motifs n'existent plus*. IV. Voyons maintenant comment cet auteur formulait /^es
phintes des blancs contre le gouvernement de la colonie. » Les réglemens faits depuis la paix jusqu'en 4769,
dit-il, tendaient à affranchir la colonie du joug dangereux
et accablant de l'autorité militaire. Les villes françaises
de Saint-Domingue étant autrefois réputées villes de
guerre, il y avait dans chaque ville un lieutenant de roi,
lin major et un aide-major ; leur établissement avait été
annoncé comme un gage de la protection du souverain
et de la sûreté publique; on ne tarda pas à être détrompé : les officiers majors ne cherchaient qu'à s'enrichir en ruinant la colonie ; ils persécutaient les habitans,
ils se mêlaient de leurs différends, de leurs dettes, de
leurs affaires ; ils opprimaient les magistrats, les menaçaient, et ils empêchaient le cours de la justice en s'attribuant/e droit déjuger ;ih vendaient dans leurs départemens la permission de tenir des jeux et de faire toutes
sortes de commerces illicites ; ils se servaient de leurs
richesses, fruit du brigandage et des vexations, pour se
ruinant la colonie ; ils persécutaient les habitans,
ils se mêlaient de leurs différends, de leurs dettes, de
leurs affaires ; ils opprimaient les magistrats, les menaçaient, et ils empêchaient le cours de la justice en s'attribuant/e droit déjuger ;ih vendaient dans leurs départemens la permission de tenir des jeux et de faire toutes
sortes de commerces illicites ; ils se servaient de leurs
richesses, fruit du brigandage et des vexations, pour se ' En 1838, envoyé en mission près le gouvernement de Louis-Philippe, je
répondis à un homme d'Etat, un ministre qui me parlait de ces exclusions :
« Que la France rende à la liberté nos frères qui sont esclaves dans ses colo-
" nies, et Haïti n'aura plus de motifs pour perpétuer ses préventions. • A un jurisconsulte qui m'entretenait de la même question, en me disant
que le jeune peuple d'Haïti devrait tracer l'exemple des idées libérales dans
ses institutions politiques, je répondis encore ; « C'est aux nations qui sont
» placées à la tête de la civilisation du monde, à tracer elles-mêmes cet exem-
• pie. Voyez la Grande-Bretagne qui émancipe définitivement les esclaves de
» ses colonies. Que la France en fasse autant, et Haïti les imitera. " C'étaient du moins mon opinion personnelle et mon espoir. J'y persiste. 11NTU0DLCTI0N. 59 perpétuer dans leurs places et en obtenir de nouvelles...
Les états-majors furent supprimés et le calme rétabli...
Cependant, par une ordonnance du 15 mars 1769, les
états-majors ont été rétablis avec les mêmes fonctions
qu'autrefois... les abus se sont reproduits... » Si la liberté de l'homme social consiste à n'être gouverné que par les lois, il n'y a point de liberté à SaintDomingue, puisqu'il n'y a point de législation, et que
les hommes y sont soumis aux décisions de quelques
officiers qui ne savent aucune espèce de loisy et font profession de les mépriser toutes... » C'est en se mêlant de toutes les affaires, que les généraux, les commandans en second, les lieutenans de roi
et leurs sous-ordres, traitent souvent les colons avec
dureté. Ce n'est point assez d'ouvrir les prisons, les
cachots ; sous prétexte de milices, ou de secret militaire,
de police ou de dettes, on leur fait éprouver des outrages sanglans et publics, on les accable d'invectives et
d'injures... Aux menaces, aux injures, plusieurs officiers joignent
l'ivresse de la colère et descendent aux juremens les
plus grossiers ; c'est abuser dangereusement de l'autorité
du monarque... » Rien ne pouvait être plus favorable à l'accroissement
du pouvoir militaire, que le rétablissement des milices
dans la forme actuelle ; chaque habitant est subordonné,
même dans l'état civil, à autant de supérieurs que peut
en avoir un soldat; et le malheur des conjonctures, en
éloignant des places d'officier et de commandant les plus
riches colons, a bouleversé et changé les déférences que
les mercenaires et les agens du commerce doivent naturellement aux proprijétjaires des grandes habitations. 40 ÉTUDES SUR l'histoire d'uAÏïI. » Des économes, des courtiers et des facteurs forment
le plus grand nombre des officiers de milices. » Chacun de ces officiers peut déplacer un habitant et
l'envoyer à quinze on vingt lieues de sa résidence, porter
un ordre ou une lettre à un autre officier ; et s'il désobéit, en prison : il serait difficile de tracer ici les bornes
de cet esclavage ; elles sont incertaines et s'étendent chaque jour.
TUDES SUR l'histoire d'uAÏïI. » Des économes, des courtiers et des facteurs forment
le plus grand nombre des officiers de milices. » Chacun de ces officiers peut déplacer un habitant et
l'envoyer à quinze on vingt lieues de sa résidence, porter
un ordre ou une lettre à un autre officier ; et s'il désobéit, en prison : il serait difficile de tracer ici les bornes
de cet esclavage ; elles sont incertaines et s'étendent chaque jour. » Soumis, comme soldats, aux volontés arbitraires
d'une infinité de commandans militaires, qui peuvent
les emprisonner, ou les mettre aux arrêts pendant un
temps inimité, les colons sont, d'un autre côté, revendiqués par les magistrats et les lois ; mais comme on n'a
pas absolument fixé le terme où doit cesser le devoir du
soldat, et qu'il n'y a pas de juge entre le magistrat et
l'officier, ce dernier qui est revêtu de la force, en use et
se fait obéir... » Les colons attendent qu'on veuille les délivrer de
tous ces objets d'épouvante et de consternation ; et lorsqu'ils seront rassurés, ils s'empresseront à donner à la
métropole de nouvelles preuves de zèle et de fidélité. » Quoi qu'en dise M. de Saint-Méry, il est impossible
d'admettre que ces plaintes n'étaient pas fondées ; car on
sait tout ce que peut le pouvoir militaire. Ces assertions,
d'ailleurs, ont été répétées dans une foule d'écrits publiés
par des colons, dans les premiers jours de la révolution ;
et dans son rapport sur les troubles de Saint-Domingue,
Garan de Coulon constate ce despotisme dont les colons
profitaient eux-mêmes, puisqu'il était en quelque sorte
nécessité par le régime de l'esclavage. A notre tour, nous constatons l'existence du despotisme IINTHODLCÏION. 44 mé/iVaire des gouverneurs généraux de cette importante
colonie, appartenant à une nation éclairée, civilisée, qui
avait des agens dont les lumières ne pouvaient être révoquées en doute. Cette remarque trouvera son application. On comprend toutefois comment les colons, enorgueillis de leurs richesses, conçurent l'espoir de réformer
les abus dont ils se plaignaient, en s'emparant du pouvoir législatif à Saint-Domingue, en y établissant l'administration municipale. De cette révolution coloniale, ils
devaient bientôt passer à l'idée de secouer le joug de l'autorité de la métropole, pour rendre la colonie indépendante de la France, la gouverner eux-mêmes au profit
de leur orgueil, ou la placer sous le protectorat de la GrandeBretagne, parce qu'ils espéraient de cette puissance le
maintien du régime colonial. Ils sentaient que ce régime
était menacé de dissolution, par les principes de rénovation sociale contenus dans la célèbre déclaration des droits
de L'homme, en même temps que la société des Amis des
noirs, constituée à Paris, se déclarait favorable, et à l'abolition de la traite et à l'abolition graduelle de l'esclavage,
dans les colonies françaises.
sous le protectorat de la GrandeBretagne, parce qu'ils espéraient de cette puissance le
maintien du régime colonial. Ils sentaient que ce régime
était menacé de dissolution, par les principes de rénovation sociale contenus dans la célèbre déclaration des droits
de L'homme, en même temps que la société des Amis des
noirs, constituée à Paris, se déclarait favorable, et à l'abolition de la traite et à l'abolition graduelle de l'esclavage,
dans les colonies françaises. V. Nous avons entendu Hilliard d'Auberteuil parler sur
la condition des blancs. Ecoutons-le, lorsqu'il s'agit des
nègres et des mulâtres. Examinons ses opinions, ses sentimens à leur égard ; car ils ne sont que l'expression des
sentimens et des opinions professées par les colons en
général, quoiqu'il existât certainement d'honorables
exceptions parmi eux. 4^2 ÉTUDES SUR L'niSTOIUE DIIÂÏTI. Mais, avant de citer les passages de son livre à ce sujet, mettons sous les yeux de nos lecteurs les pi'incipaux
articles de l'édit du mois de mars 1685, appelé code
noir. Il fut rendu par Louis XIV, pour régler rétat et la
qualité des esclaves et des affranchis dans les colonies
françaises, pour régler la police de ces colonies. Ces dispositions feront mieux connaître le régime colonial, tel que l'avait voulu le pouvoir royal dans les premiers temps, et tel que le voulurent les colons par la
suite. Car, nous prouverons une chose : c'est que, si des
modifications y furent apportées, si les dispositions restées en vigueur, légalement, n'ont plus été exécutées, c'est
aux colons qu'on doit imputer ces modifications et cette
inexécution de la loi fondamentale des colonies. Article 2. Tous/es esclaves qui seront dans nos îles seront baptisés
et instruits ùms la religion catholique, apostolique et romaine. Enjoignons aux habiians qui achèteront des nègres nouvellement arrivés
d'en avertir les gouverneur et intendant desdites îles dans huitaine au
plus tard, à peine d'amende arbitraire, lesquels donneront les ordres
nécessaires pour les faire instruire et baptiser dans le temps convenable. 6. Enjoignons à tous nos sujets, de quelque qualité et condition
qu'ils soient, d'observer les jours de dimanches et fêtes qui sont gardés
par nos sujets de la religion catholique, apostolique et romaine. Leur
défendons de travailler, ni faire travailler leurs esclaves lesdits jours,
depuis l'heure de minuit jusqu'à l'autre minuit, soit à la culture de la
terre, à la manufacture des sucres, et à tous autres ouvrages, à peine
d'amende et de punition arbitraire contre les maîtres, et de confiscation tant des sucres que desdits esclaves qui seront surpris par nos
officiers dans leur travail.
religion catholique, apostolique et romaine. Leur
défendons de travailler, ni faire travailler leurs esclaves lesdits jours,
depuis l'heure de minuit jusqu'à l'autre minuit, soit à la culture de la
terre, à la manufacture des sucres, et à tous autres ouvrages, à peine
d'amende et de punition arbitraire contre les maîtres, et de confiscation tant des sucres que desdits esclaves qui seront surpris par nos
officiers dans leur travail. 7. Leur défendons pareillement de tenir le marché des nègres et tous
autres marchés lesdits jours, sur pareilles peines, et de confiscation
des marchandises qui se trouveront alors au marché, et d'amende arbitraire contre les marchands. 8. Les hommes libres qui auront un ou plusieurs enfans de leur IlNïilODUCTION. 45 concubinage avec leurs esclaves, ensemble les maîtres qui l'auront
souffert, seront chacun condamnés à une amende de> deux mille
livres de sucre; et s'ils sont les maîtres de l'esclave de laquelle ils
auront eu lesdits enfans, voulons qu'outre l'amende ils seront privés
de l'esclave et des enfans; et qu'elle et eux soient confisqués au
profit de l'hôpital, sans jamais pouvoir être affranchis. N'entendons
toutefois le présent article avoir lieu, lorsque l'homme qui ri était point
TnanVà une autre personne durantson concubinage avea son esclave,
épousera, dans les formes observées par l'Eglise, sadite esclave qui
sera affranchie par ce mojenet les enfans rendus libres et légitimes. 10. Lesdites solennités prescrites par l'ordonnance de Bloi« , art.
40, 4l, A2, et par la déclaration du mois de novembre lD39,pour les
mariages, seront observées tant à l'égard des personnes libres que des
esclaves, sans néanmoins que le consentement du père et de la mère
de l'esclave y soit nécessaire, mais celui du maître seulement. 11. Défendons aux curés de procéder aux mariages des esclaves,
s'ils ne font apparoir du consentement de leur maître. Défendons
aussi aux maîtres d'user d'aucunes contraintes sur leurs esclaves,
-pour les marier contre leur gré.. 12. Les enfans qui naîtront de mariages entre esclaves, seront esclaves et appartiendront aux maîtres des femmes esclaves, et non à
ceux de leur marié, si le mari et la femme ont des maîtres différens. 15- Voulons que, si le mari esclave a épousé une femme libre, les
enfans tant mâles que filles, suii>eiit. la condition de leur mère ,,
et soient libres comme elle , nonobstant la servitude de leur père ; et
que si le père est libre et la mère esclave , les enfans seront es^
claves pareillement. 14. Les maîtres seront tenus de faire mettre en terre sainte , dans
les cimetières destinés à cet effet, leurs esclaves baptisés ; et à l'égard
de ceux qui mourront sans avoir reçu le baptême, ils seront enterrés
la nuit dans quelque champ voisin du lieu où ils seront décédés. 15. Défendons aux esclaves de porter aucunes armes offensives , ni
de gros bâtons, à peine du fouet et de confiscation des artnes au profit
de celui qui les en trouvera saisis ; à l'exception seulement de ceux
qui seront envoyés à la chasse par leurs maîtres, et qui seront porteurs
de leurs billets, ou marques connues.
qui mourront sans avoir reçu le baptême, ils seront enterrés
la nuit dans quelque champ voisin du lieu où ils seront décédés. 15. Défendons aux esclaves de porter aucunes armes offensives , ni
de gros bâtons, à peine du fouet et de confiscation des artnes au profit
de celui qui les en trouvera saisis ; à l'exception seulement de ceux
qui seront envoyés à la chasse par leurs maîtres, et qui seront porteurs
de leurs billets, ou marques connues. IÇ. Défendons pareillement aux esclaves appartenant à différens
maîtres, de s'attrouper, soit le jour ou la nuit, sous prétexte de noces
ou autrement, soit chez un de leurs maîtres ou ailleurs , et encore 44 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'haÏTI. moins dans les grands chemins ou lieux écartés, à peine de punition
corporelle, qui ne pourra être moindre que du fouet et de la fleur de
lys; et en cas de fréquentes récidives et autres circonstances aggravantes, ils pourront être punis de mort : ce que nous laissons à l'arbitrage des juges. Enjoignons à tous nos sujets de courir sus aux conirevenans, de les arrêter et conduire en prison , bien qu'ils ne soient
officiers, et qu'il n'y ait contre eux encore aucun décret. 17. Les maîtres qui seront convaincus d'avoir permis ou toléré telles
assemblées composées d'autres esclaves que de ceux qui leur appartiennent, seront condamnés en leur propre et privé nom , de réparer
tout le dommage qui aura été fait à leurs voisins à l'occasion desdites
assemblées, et en dix écus d'amende pour la première fois, et au double en cas de récidive. 18. Défendons aux esclaves de vendre des cannes de sucre, pour
quelque cause que ce soit, même avec la permission de leur maître, à
peine du fouet contre les esclaves, et de dix livres tournois contre leurs
maîtres qui l'auront permis, et dépareille amende contre l'acheteur. 19. Leur défendons aussi d'exposer en vente au marché, ni de porter dans les maisons particulières pour vendre, aucunes sortes de denrées, même des fruits, légumes, bois à brûler , herbes pour la nourriture des bestiaux à leurs manufactures sans permission expresse de leurs
maîtres par un billet, ou par des marques connues, à peine de revendication des choses ainsi vendues, sans restitution du prix par leurs maîtres, et de six livres tournois d'amende àleurprofit contre les acheteurs. (Suivent plusieurs articles concernant la nourriture et le vêtement
des esclaves, à la charge de leurs maîtres ) 26. Les esclaves qui ne seront point nourris , vêtus et entretenus
par leurs maîtres, selon que nous l'avons ordonné par ces présentes,
pourront en donner avis à notre procureur et mettre leurs mémoires
entre ses mains, sur lesquels, et même d'office, si les avis en viennent
d'ailleurs, les maîtres seront poursuivis à sa requête et sans frais ; ce
que nous voulons être observé pour les crieries et traitemens barbares et inhumains des maîtres em^ers leurs esclaves.
nourris , vêtus et entretenus
par leurs maîtres, selon que nous l'avons ordonné par ces présentes,
pourront en donner avis à notre procureur et mettre leurs mémoires
entre ses mains, sur lesquels, et même d'office, si les avis en viennent
d'ailleurs, les maîtres seront poursuivis à sa requête et sans frais ; ce
que nous voulons être observé pour les crieries et traitemens barbares et inhumains des maîtres em^ers leurs esclaves. 28. Déclarons les esclaves ne pouvoir rien avoir qui ne soit à leur
maître ; et tout ce qui leur vient par industrie , ou par la libéralité
d'autres personnes ou autrement , à quelque titre que ce soit , être
acquis en pleine propriété à leur maître, sans que les enfans des esclaves, leur père et mère, leurs parcns et tous autres libres ou esclaves
puissent rien prétendre par succession, disposition entre vifs ou à cause INTRODUCTION. 45 de mort, lesquelles dispositions nous déclarons nulles, ensemble toutes
les promesses et obligations qu'ils auraient faites, comme étant faites
par des gens incapables de disposer et contracter de leur chef. 50. Ne pourront les esclaves être pourvus d'offices ni de commissions ayant quelques fonctions publiques, ni être constitués agens par
autres que par leurs maîtres, pour agir et administrer aucun négoce,
ni arbitres, ni se porter témoins, tant en matière civile que criminelle;
et, en cas qu'ils soient ouïs en témoignage, leurs dépositions ne serviront que de mémoires pour aider les juges à s'éclaircir d'ailleurs,
sans que l'on en puisse tirer aucune présomption, ni conjecture, ni adminicufe de preuve, 51. Ne pourront les esclaves être partie, ni en jugement, ni en
matière civile, tant en demandant qu'en défendant, ni être partie
civile, en matière criminelle, ni poursuivre en matière criminelle la
réparation des outrages et excès qui auront été commis contre les
esclaves. 5*2. Pourront les esclaves être poursuivis criminellement, sans qu'il
soit besoin de rendre leur maître partie, sinon en cas de complicité ;
etserontlesdits esclaves accusés, jugés en première instance les
juges ordinaires et par appel au conseil souverain, sur la même
instruction avec les mêmes formalités que les personnes libres. 55. L'esclave qui aura frappé son maître, ou la femme de son maître,
sa maîtresse, ou leurs enfans , avec contusion de sang, ou au visage,
sera puni de mort. 54. Et quant aux excès et voies de fait qui seront commis par les
esclaves contre des personnes libres, voulons qu'ils soient sévèrement
punis, même de mort s'il y échoit. Les vols qualifiés, même ceux des chevaux, cavales, mulets, bœufs
et vaches qui auront été faits par les esclaves, ou par ceux affranchis,
seront punis de peines afflictives, même de mort, si le cas le requiert. 56. Les vols de moutons, chèvres, cochons, volailles, cannes de
sucre, pois, manioc, ou autres légumes, faits par les esclaves, seront
punis, selon la qualité du vol, parles juges qui pourront, s'il y échoit,
les condamner â être battus de verges par l'exécuteur de la haute
justicp, et marqués à l'épaule d'une fleur de lys. 57. Seront tenus les maîtres, en cas de vol ou autrement, des dommages causés par leurs esclaves, outre la peine corporelle des esclaves,
réparer les torts en leur nom, s'ils n'aiment mieux abandonner l'esclave
à celui auquel le tort aura été fait ; et qu'ils seront tenus d'opter dans
les condamner â être battus de verges par l'exécuteur de la haute
justicp, et marqués à l'épaule d'une fleur de lys. 57. Seront tenus les maîtres, en cas de vol ou autrement, des dommages causés par leurs esclaves, outre la peine corporelle des esclaves,
réparer les torts en leur nom, s'ils n'aiment mieux abandonner l'esclave
à celui auquel le tort aura été fait ; et qu'ils seront tenus d'opter dans 46 ÉTUDES SUR l'histoire d'ïIAÏTI. trois jours, à compter du jour de la condamnation, autrement ils en
seront déchus. 58. L'esclave fugitif qui aura été en fuite pendant un mois, à compter du jour que son maître l'aura dénoncé en justice, aura les oreilles
coupées et sera marqué d'une Heur de lys sur nue épaule ; et s'il récidive un autre mois, à compter pareillement du jour de la dénonciation, il aura le jarret coupé et sera marqué d'une fleur de lys sur
l'autre épaule ; et la troisième fois, il sera puni de mort. 39. Les affranchis qui auront donné retraite dans leurs maisons aux
esclaves fugitifs, seront condamnés par corps envers les maîtres desdits
esclaves, en l'amende de 500 livres de sucre par chacun jour de rétention. 42. Pourront pareillement les maîtres, lorsqu'ils croiront que leurs
esclaves l'auront mériié,les faire enchaîner et les faire battre de verges
ou de cordes, leur défendant de leur donner la torture^ ni de leur
faire aucune mutilation de membre, à peine de confiscation des esclaves, et d'être procédé contre les maîtres extraordinairement. 45 Enjoignons à nos officiers de poursuivre criminellement les maîtres ouïes commandeurs qui auront tué un esclave sous leur puissauce ou sous leur direction, et de punir le maître selon l'atrocité des
circonstances ; et en cas qu'il y ait lieu à l'absolution, permettons à
nos officiers de renvoyer, tant les maîtres que commandeurs absous,
sans qu'ils aient besoin de nos grâces. 47. Ne pourront être saisis et vendus séparément, le mari et la
femme et leurs enfans impubères^ s'ils sont tous sous la puissance du
même maître; déclarons nulles les saisies el ventes qui en seront faites,
ce que nous voulons avoir lieu dans les aliénations volontaires, sur
peine que feront les aliénaleurs d'être privés de celui ou de ceux qu'ils
auront gardés, qui seront adjugés aux acquéreurs, sans qu'ils soient
tenus de faire aucun supplément du prix. 55. Les maitres âgés de vingt ans pourront affranchir leurs esclaves par tous actes entre-vifs ou à cause de mort, sans qu'ils soient
tenus de rendre raison de leur affranchissement, ni qu'ils aient besoin
d'avis de parens, encore qu'ils soient mineurs de vingt-cinq ans. 56. Les esclaves qui auront été faits légataires universels par leurs
maîtres, ou nommés exécuteurs de leurs tesiamens, ou tuteurs de
leurs enfans, seront tenus et réputés, et les tenons et réputons pour
affranchis.
actes entre-vifs ou à cause de mort, sans qu'ils soient
tenus de rendre raison de leur affranchissement, ni qu'ils aient besoin
d'avis de parens, encore qu'ils soient mineurs de vingt-cinq ans. 56. Les esclaves qui auront été faits légataires universels par leurs
maîtres, ou nommés exécuteurs de leurs tesiamens, ou tuteurs de
leurs enfans, seront tenus et réputés, et les tenons et réputons pour
affranchis. 57. Déclarons leurs affranchissemens faits dans nos îles, leur tenir
lieu de naissance dans nos îles, et les esclaves affranchis n avoir besoin «NTUODUCTION. 47 de nos lettres de naluralilé, pour jouir des avantages de nos sujets
naturels dans notre royaume^ terres et pays de notre obéissance.
encore qnils soient nés dans les pajs étrangers (en Afrique par
exemple; . 58. Commandons aux affranchis de porter un respect singulier à
leurs anciens maîtres, à leurs veuves, et à leurs enfans, en sorte que
l'injure qu'ils auront faite soit punie plus grièvement que si elle était
faite à une auire personne; les déclarons touiefois francs et quilles
envers ebx de toutes autres charges, services et droits utiles que leurs
anciens maîtres voudraient prétendre, tant sur leur personne que sur
leurs biens et successions, en quahté de patrons. 59. Octroyons aux affranchis les mêmes droits^ privilèges et immunités dont jouissent les personnes nées libres; voulons (ju'ils méritent
une liberté acquise, et qu'elle produise en eux, tant pour leurs personnes que pour leurs biens, les mêmes effets que le bonheur de la
liberté naturelle cause à nos autres sujets. Tel fut le code noir. <' Il lie faut pas s'étonner, dit JHilliard d'Auberteuiï,
que les nègres, en devenant nos esclaves, contractent une
infinité de vices qiiils n avaient pas dans l'état naturel;
ils perdent envers nous le sentiment de la pitié ; il est
également certain que nous ii avons point ce sentiment
pour eux, parce que nous sommes éloignés de la nature,
et que nous ne sommes pas libres ; nous sommes réduits
à soutenir une politique inhumaine, par une suite d'actions cruelles; nous sommes attachés à une société dont
les charges sont immenses, appelés à des emplois dans
lesquels notre ambition nous porte à nous élever de plus
en plus, et entraînés par une foule de passions que nous
voulons assouvir ; ne pouvant briser tant déchaînes, nous
voulons les polir et les rendre brillantes, et nous employons
à cet ouvrage des milliers de bras, que la nature avait faits
pour la liberté. Les philosophes en murmurent, et cepen48 ÉTLDES SUR L HISTOIllE D HAÏTI. dant ils participent à cette iniquité, puisqu'ils ne se sont
point encore retirés dans les déserts... La société humaine
a montré de tout temps, et montrera toujours la violence
des hommes puissans et la soumission des faibles » A la bonne heure ! Voilà la loi du plus fort clairement
exprimée et proclamée. Mais un de ces philosophes
avait déjà dit : « Si je ne considérais que la force, et l'effet qui en dé-
» rive, je dirais : Tant qu'un peuple est contraint d'o-
» béir et qu'il obéit, il fait bien ; mais sitôt qu'il peut
» secouer le joug et qu'il le secoue, il fait encore mieux :
» car, recouvrant sa liberté par le même droit qui la lui
» a ravie, ou il est fondé à la reprendre, ou l'on ne
» l'était point à la lui ôter. »
considérais que la force, et l'effet qui en dé-
» rive, je dirais : Tant qu'un peuple est contraint d'o-
» béir et qu'il obéit, il fait bien ; mais sitôt qu'il peut
» secouer le joug et qu'il le secoue, il fait encore mieux :
» car, recouvrant sa liberté par le même droit qui la lui
» a ravie, ou il est fondé à la reprendre, ou l'on ne
» l'était point à la lui ôter. » Un autre, contempoi'ain d'Hilliardd'Auberteuil, avait
annoncé ensuite, en ces termes, l'avènement d'un nouveau Sparlacus parmi ces nègres courbés sous le joug : « Nations de l'Europe... Vos esclaves n'ont besoin
» ni de votre générosité, ni de vos conseils, pour briser
» le joug sacrilège qui les opprime. La nature parle plus
» haut que la philosophie et que l'intérêt. Déjà se sont
» établies deux colonies de nègres fugitifs, que les trai-
» tés et la force mettent à l'abri de vos attentats. X^les
» éclairs annoncent la foudre ; et il ne manque aux nè-
» grès qu'un chef assez courageux pour les conduire à la
» vengeance et au carnage^ Où est-il, ce grand homme,
» que la nature doit à ses enfans vexés, opprimés, tour-
» mentes? Où est-il ? Il paraîtra, n'en doutons point, il
» se montrera, il lèvera l'étendard sacré de la liberté. Ce
y> signal vénérable rassemblera autour de lui les compa-
» gnons de son infortune. Plus impétueux que les torINTRODUCTION. 49 » rens, ils laisseront partout les traces ineffaçables de
» leur juste ressentiment. Espagnols, Portugais, Anglais,
» Français, Hollandais, tous leurs tyrans deviendront
D la proie du fer et de la flamme. Les champs amé-
» ricains s'enivreront avec transport d'un sang qu'ils
» attendaient depuis si longtemps, et les ossemens de
» tant d'infortunés entassés depuis trois siècles tressail-
» liro7it de joie. L'ancien mondejoindra ses applaudisse-
» mens au nouveau ; partout on bénira le nom du héros
» qui aura rétabli les droits de l'espèce humaine, partout
» on érigera des trophées à sa gloire. » Poursuivons nos citations tirées du livre d'Hilliard
d'Auberteuil. « Ceci posé : sans m'arrêter à des distinctions inutiles,
je vais considérer à la fois les nègres de cette colonie
dans l'état politique, naturel et législatif. Je parlerai de
nos intérêts, de leurs mœurs, et de leurs inclinations,
enfin de la manière dont ils sont gouvernés, c'est-à-dire,
de nos injustices. B Les nègres sont bons et faciles à conduire ; ils sont
laborieux, quand ils ne sont pas découragés ; aucune espèce d'hommes n'a plus d'inielligence ; elle se développe
même chez eux avant qu'ils soient civilisés, parce qu'ils
ont beaucoup de cette bonne volonté qui donne en même
temps la force de travailler et les dispositions nécessaires
pour le travail. Si nous voulons en exiger de grands ouvrages, il faut les traiter humainement et les accoutumer gradativement à une discipline exacte et invariable, ..
conduire ; ils sont
laborieux, quand ils ne sont pas découragés ; aucune espèce d'hommes n'a plus d'inielligence ; elle se développe
même chez eux avant qu'ils soient civilisés, parce qu'ils
ont beaucoup de cette bonne volonté qui donne en même
temps la force de travailler et les dispositions nécessaires
pour le travail. Si nous voulons en exiger de grands ouvrages, il faut les traiter humainement et les accoutumer gradativement à une discipline exacte et invariable, .. » Les nègres sont en général sobres etpatiens... Plus
les nègres sont heureux et riches, plus ils sont laborieux. T. I. 4 50 ÉTUDES SUR l'histoire D'HAÏTr. Donnons-leur de grands terrains, afin qu'ils aient l'ambition de les cultiver et d'en retirer du profit... Sous un
bon maître, le nègre laborieux est plus heureux que ne
l'est en France, le paysan qui travaille à la journée...
N'allez point chercher en France un bonheur qui vous
fuit, créoles voluptueux! adoucissez le sort de vos esclaves,
vous le trouverez dans vos demeures ; vous n'y verrez
que des visages rians, le travail n'aura plus un aspect
révoltant, il deviendra facile et même agréable... » Le pays où règne l'esclavage est l'écueil de l'homme
qui n'a que les apparences de la vertu. L'habitude de se
faire obéir rend le maître fier, prompt, dur, colère, injuste, cruel, et lui fait insensiblement manquer à toutes
les vertus morales. Cependant, s'il les oublie, la crainte
de ses propres esclaves le tourmente sans cesse ; il est
seul au milieu de ses ennemis. » Les nègres n'ont pas le caractère atroce que l'ignorance et la crainte leur ont attribué ; ils n'ont presque
jamais porté sur leurs maîtres une main homicide, et
cestdenous qu'ils ont appris l' usage du poison. Ce^^enàant
on brûle sans miséricorde, sans preuves, quelquefois même
sans indices, tout nègre accusé de poison: la plupart des
blancs ne vivent que dans la crainte ; ils sentent presque
tous combien leurs esclaves sont en droit de les haïr, et se
rendent justice ; le maître bienfaisant n'éprouve point de
semblables terreurs, et ses esclaves sont ses amis... » On peut voyager nuit et jour, sans armes, dans toute
la colonie ; on n'y rencontre pas de voleurs : les nègres
marrons ne font de mal à personne. » On peut juger, par la bonne conduite qu'ils tiennent
dans l'état de liberté, de ce dontils seraient capables étant
bien dirigés... INTRODUCTION. 51 » La bienfaisance qui gagne les cœurs, la sévérité qui
est une suite de la justice, sont les moyens de contenir
les nègres... I/édit de 1685 nempêchepas que des nègres
wepens^eM/journellement dans les chaînes ou sous le fouet,
qu'ils ne soient assommés, étouffés, bridés sans aucune
formalité; tant de cruautés reste toujours impunie... A
Saint-Domingue, quiconque est blanc maltraite impunément les noir s. Leur situation est telle, qu'ils sont esclaves
de leurs maîtres et du public... »
les nègres... I/édit de 1685 nempêchepas que des nègres
wepens^eM/journellement dans les chaînes ou sous le fouet,
qu'ils ne soient assommés, étouffés, bridés sans aucune
formalité; tant de cruautés reste toujours impunie... A
Saint-Domingue, quiconque est blanc maltraite impunément les noir s. Leur situation est telle, qu'ils sont esclaves
de leurs maîtres et du public... » Et dans le 1^ volume de son ouvrage, notre auteur dit
encore : « On a introduit dans la colonie, depuis l'année 1680,
plus de 800 mille nègres : une pépinière aussi forte aurait
dû produire des millions d'esclaves ; cependant il n'en
existe dans la colonie (en 1776) que 290 mille. Ce ne
sont pas les maladies qui ont affaibli jusqu'à ce point
la population des noirs ; cest la tyrannie des maîtres : elle
a triomphé des efforts de la nature *. ï> Quand même on ne voudrait regarder les nègres
que comme des êtres physiques utiles à nos jouissances,
il ne faudrait pas les détruire sans nécessité ; pourquoi
donc les faire périr ou languir dans des traitemens barbares Mais des maîtres avides n'aiment pas à voir
leurs négresses enceintes; on est, disent-ils, privé de leur
travail pendant les derniers mois de leur grossesse, et
.l'on ne peut en retirer que de légers services jusqu'à ce
que l'enfant soit sevré; le bénéfice des crues ne suffit 1 « Il est prouvé que 14 ou 1500 mille noirs, aujourd'hui épars dans les
X colonies européennes du Nouveau Monde, sont les restes infortunés de 8 ou
B 9 millions d'esclaves qu'elles ont reçus. » (Encyclopédie méthodique, etc.,
citée par Garran dans le 1'' vol. du rapport, p. 16.) 52 ÉTUDES SUR L'insTomE d'haïtî. point à réparer le temps perdu... Il y a des hommes barbares, en qui la cruauté est fortifiée par l'avarice ; et l'avarice ne prévoit rien... » Si les négresses se font souvent avorter, c'est presque
toujours la faute de leurs maîtres ; ils nont pas le droit de
les en punir, parce qu'il n'y a que l'excès de la tyrannie
qui puisse étouffer en elles les sentimens maternels... •S) J'ai vu 55 nègres, négresses, négrillons et négrites
de la même famille ; le père vivait encore, il était né dans
le Sénégal ; il avaitSl ans d'esclavage; il avait eu 22 enfans de 3 négresses qui toutes étaient mortes, et commençait à voir sa quatrième génération. » En exécution de l'édit de 1685, les missionnaires
Jésuites (établis dans la partie du Nord) avaient entrepris
de marier légitimement lous les nègres esclaves; mais cette
méthode, qui ôtait au maître la faculté de diviser ses
esclaves, nuisait au droit de propriété et à la soumission
nécessaire. Un mauvais nègre corrompait une famille,
cette famille tout l'atelier, et la conspiration de deux ou
trois familles pouvait détruire les plus grandes habitations, y porter l'incendie, le poison, la réi^olte.
is
de marier légitimement lous les nègres esclaves; mais cette
méthode, qui ôtait au maître la faculté de diviser ses
esclaves, nuisait au droit de propriété et à la soumission
nécessaire. Un mauvais nègre corrompait une famille,
cette famille tout l'atelier, et la conspiration de deux ou
trois familles pouvait détruire les plus grandes habitations, y porter l'incendie, le poison, la réi^olte. » Les nègres sont superstitieux et fanatiques -, il faut,
autant qu'il est possible, ne point leur donner d'occasion
de se livrer à ces vices dangereux. Les Jésuites ne se conduisaient pas dans cette vue; ils prêchaient, attroupaient
les nègres, forçaient les maîtres à retarder leurs travaux,
faisaient des catéchismes, des cantiques, et appelaient
tous les esclaves au tribunal de la pénitence : depuis leur
expulsion, les mariages sont rares, il ne s'en fait plus
parmi les nègres des grandes habitations. On n'y permet
plus à deux esclaves de séparer pour toujours leur intérêt et leur salut de celui de l'atelier ; plus de prières puINTUODUCTION. 55 bliques, d'attroupemens, de cantiques ni de sermons
pour eux ; mais il y a toujours des catéchismes... » Ces aveux d'Hilliard d'Auberteuii sont extrêmement
précieux ; ils nous dépeignent la misérable condition des
noirs dans Tesclavage, tout en établissant leur droit à un
traitement plus doux ; car il les reconnaît bons et faciles
à conduire, laborieux et intelligens , sobres et patiens ,
en même temps qu'il ne dissimule pas les injustices , la
tyrannie, la cruauté de la plupart des maîtres. Que penser, en effet, de ces colons qui n'aimaient pas à voir les
femmes esclaves enceintes, qui forçaient ces infortunées
à se faire avorter! Que dire de ces maîtres qui gardèrent
un homme pendant 87 ans dans l'esclavage, alors qu'il
était le père commun d'une famille de 53 individus ! Par l'article 2 du code noir, Louis XIV ordonnait de
faire instruire les esclaves dans la rehgion chrétienne :
son successeur immédiat renouvela cette prescription ;
mais les maîtres se refusèrent à l'exécution de cette disposition. Ainsi, la religion du Sauveur qui enseigne la
patience et la résignation h ceux qui souffrent, qui moralise les hommes, fut jugée par ces despotes cruels, nuisible à leur prétendu droit de propriété ; et le mariage,
cet acte qui contribue tant à la pureté des mœurs, à l'esprit de famille, à la paix des États, à la conservation et
à la propagation de l'espèce humaine, le mariage fut
proscrit par eux ! Ces maîtres, qui donnaient eux-mêmes
le pernicieux exemple du libertinage, du concubinage,
pouvaient-ils, en effet, permettre, encourager la sainteté
des unions légitimes parmi leurs esclaves, et les porter
ainsi à condamner leurs propres mœurs ?
pureté des mœurs, à l'esprit de famille, à la paix des États, à la conservation et
à la propagation de l'espèce humaine, le mariage fut
proscrit par eux ! Ces maîtres, qui donnaient eux-mêmes
le pernicieux exemple du libertinage, du concubinage,
pouvaient-ils, en effet, permettre, encourager la sainteté
des unions légitimes parmi leurs esclaves, et les porter
ainsi à condamner leurs propres mœurs ? On peut inférer de l'ouvrage que nous citons, comme 54 ÉTUDES SUR L HISTOIUE D HAÏTI. de beaucoup d'autres documens, des motifs donnés dans
les actes de la métropole, et de la conduite des colons
durant tout le cours de la révolution, une chose qu'il est
extrêmement important de constater : c'est que, si le
code noir, dans ses dispositions relativement favorables
aux esclaves, a été modifié successivement par Louis XIV
lui-même, par Louis XV surtout, même par Louis XVÏ,
ce fut à la suggestion, à la sollicitation des cotons» Les gouverneurs généraux, les intendans de la colonie qui, la
plupart, se rendaient propriétaires de grandes habitations à Saint-Domingue, devenant colons eux-mêmes et
subissant Tinfluence de ce régime barbare, se prêtaient
admirablement aux vues de ces possesseurs d'esclaves,
rendaient des ordonnances à cet effet, et les faisaient
consacrer par de nouveaux édits émanés de la toute-puissance royale, ou par des instructions ministérielles. Les
conseils supérieurs de justice agissaient dans] le même
sens. C'est donc à tort, selon nous, que dans son ouvrage
où "nous trouvons des pensées judicieuses, des sentimens
honorables, un auteur moderne a dit * : « On s'aperçut, en France, que le germe déposé dans
» le code noir se développait rapidement , et comme
» l'esclavage semblait une institution aussi précieuse
» alors, qu'elle paraît embarrassante aujourd'hui, on en-
» raya l'œuvre qui menaçait de s'accomplir. On fit deux
» parts de l'édifice de Golbert : l'une , celle des disposi-
» lions généreuses et libérales, que l'on se prit à saper et
» à détruire ; l'autre, celle de la pénalité, que l'on étaya ' M. Lepelletier de Saint-Réniy, Etude cl solution nouvelle de la question
haïtienne, t. I^, p. 105 et 107. INTRODUCTION. 55 » chaque jour de quelques dispositions nouvelles, et
» qui seule s'est perpétuée jusqu'à nous. Pour ceux qui
» n'étudient qu'en courant et dans les livres tout faits, ce
» sont Les colons, ce sont les autorités coloniales, (\\x\ oui
» tout accompli en ce sens. Erreur grossière ! L'entraî-
» nemeiit du climat, la continuité des rapports, la faci-
» lité malheureusement trop grande des mœurs, tout
» tendait à affaiblir cette démarcation que la nature sem-
» blait avoir voulu écrire sur les fronts. Ce fut la métro-
» pôle, ce fut la France qui, l'érigeant en système politi-
» que, se prit à la creuser, à l'élargir avec Tinflexible
» persistance de la monomanie...
'entraî-
» nemeiit du climat, la continuité des rapports, la faci-
» lité malheureusement trop grande des mœurs, tout
» tendait à affaiblir cette démarcation que la nature sem-
» blait avoir voulu écrire sur les fronts. Ce fut la métro-
» pôle, ce fut la France qui, l'érigeant en système politi-
» que, se prit à la creuser, à l'élargir avec Tinflexible
» persistance de la monomanie... » Veut-on maintenant, poursuit-il, avoir la pensée com-
» plète de ce système? Nous allons la faire connaître.
» Et comme nous ne procédons jamais que document en
» main, ainsi que le lecteur a pu le remarquer, nous
, » terminerons cet examen en laissant se dérouler dans
» toute sa franchise, nous dirions presque dans toute
» sa naïveté, la politique du gouvernement métropo-
» litain à l'endroit des classifications sociales aux colo-
» nies. Le 27 mai 1771, le ministre du roi écrivait aux
» administrateurs de Saint-Domingue : » J'ai rendu compte au roi delà lettre de MM. de No-
» livos et deBongars, du 10 avril 1770, contenant leurs
» réflexions sur la demande qu'ont faite les sieurs... de
» lettres patentes qui les déclarent issus de race indienne.
» S. M. n'a pas jugé à propos de la leur accorder ; elle a
» jugé qu'une pareille grâce tendrait à détruire la diffé-
» rence que la nature a mise entre les blancs et les noirs,
» et que le préjugé politique a eu soin d' entretenir comme
» une distance à laquelle les gens de couleur et leurs
» descendans ne devaient jamais atteindre ; enfin, qu'il 56 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. » importait au bon ordre de ne pas affaiblir l'élat d'humi-
» liation attachée à l'espèce dans quelque degré quelle se
» trouve ; préjugé d'autant plus utile qu'il est dans le cœur
» même des esclaves, et qu'il contribue principalement
» au repos des colonies. S. M. approuve en conséquence
» que vous ayez refusé de solliciter pour les sieurs... la
» faveur d'être déclarés issus de race indienne ; et elle
j> vous recommande de ne favoriser sous aucun prétexte
» les alliances des blancs avec les filles de sang- mêlé. Ce
y> que j'ai marqué à M. le comte deNolivos,le 14 de ce
» mois, au sujet de M. le marquis de... capitaine d'une
» compagnie de dragons, qui a épousé en France une fille
» de sang-mêlé, et qui, par cette raison, ne peut plus ser-
» vir à Saint-Domingue, vous prouve combien S. M. est
y> déterminée à maintenir le principe qui doit écarter à
» jamais les gens de couleur et leur postérité de tous les
» avantages attachés aux blancs. » « Est-ce clair? » ajoute l'écrivain distingué que nous
citons. Non, dirons-nous, ce n'est pas clair ; car cet auteur a
dû remarquer qu'en transmettant au ministre français
la demande des sieurs... MM. de Nolivos et de Bongars
ont refusé de solliciter cette faveur, cette grâce : or, ce
gouverneur et cet intendant étaient colons eux-mêmes,
grands propriétaires à Saint-Domingue, intéressés au
maintien de l'avilissement de la race noire- M. de Nolivos, descendant d'un autre colon, possédait une riche
sucrerie dans la plaine de Léogane, M. de Bongars la
plus grande caféterie de la paroisse du Port-au-Prince.
Ces deux administrateurs n'avaient pas besoin d'ailleurs
d'une autorisation royale pour accorder la grâce solliciIINTRODUCTION. S"^
ons eux-mêmes,
grands propriétaires à Saint-Domingue, intéressés au
maintien de l'avilissement de la race noire- M. de Nolivos, descendant d'un autre colon, possédait une riche
sucrerie dans la plaine de Léogane, M. de Bongars la
plus grande caféterie de la paroisse du Port-au-Prince.
Ces deux administrateurs n'avaient pas besoin d'ailleurs
d'une autorisation royale pour accorder la grâce solliciIINTRODUCTION. S"^ tée ; car avant eux, le gouverneur et l'intendant pouvaient statuer sur de pareilles demandes, en vertu de la
décision prise par le marquis de Larnage, gouverneur, et
l'intendant Maillart, deux des meilleurs administrateurs
qu'ait eus Saint-Domingue. Ce fut sous eux que l'on facilita l'admission dans la classse blanche, de beaucoup
de sang-mêlés, se disant issus de race indienne. Mais, au
temps de MM. deNolivos et de Bongars, le préjugé avait
fait des progrès, et ces deux administrateurs voulurent
qu'un ordre ministériel vînt le fortifier. Ce fut donc à
la suggestion, à la sollicitation des colons, que l'autorité royale consacra de plus en plus le préjugé de la
couleur. Comme toutes les autres puissances qui ont fondé des
colonies en Amérique, la France a eu sans doute sa part
de torts dans l'établissement de l'esclavage des noirs,
dans le maintien de cette horrible institution et dans
l'institution du préjugé de la couleur ; elle a eu d'autres
torts, et nous les signalerons à mesure que les événemens
se dérouleront. Mais c'est surtout des colonies que sont
venues les demandes réitérées, pour aggraver la malheureuse condition des esclaves, pour étendre contre leurs
descendans l'effet du préjugé de la couleur. Hilliard d'Auberteuil, qui a publié son ouvrage pendant que le comte d'Ennery gouvernait Saint-Domingue,
avait saisi cette occasion pour dénoncer au ministre de la
marine cet administrateur intègre qui s'indignait tellement des abominations commises par les blancs dans
cette colonie, qu'il dit à cette occasion : Saint-Domingue
est une seconde Sodome que le feu du ciel doit dévorer. Paroles prophétiques qui se sont réalisées quinze ans
plus tard ! Les noirs se sont rendus les agens du ciel ; et 58 ÉTUDES SUR l'hTSTOIUE d'hAÏTI. ce que craignaient Milliard d'Auberteuil et ses pareils, —
la conspiration de deux ou trois nègres a détruit toutes les
grandes habitations, en y portant l'incendie et la révolte. VI. Prêtons une égale attention aux étranges propositions
de cet auteur, concernant les affranchis. « La classe intermédiaire de la colonie, dit-il, celle des
esclaves qui ont obtenu ou acheté leur affranchissement,
est trop considérable ; et le ministère a eu plusieurs fois
l'attention de la diminuer. Il a autorisé en différentes
circonstances les administrateurs de la colonie à vendre
les libertés à prix d'argent, mais cette méthode était
mauvaise, elle a été proscrite.
égale attention aux étranges propositions
de cet auteur, concernant les affranchis. « La classe intermédiaire de la colonie, dit-il, celle des
esclaves qui ont obtenu ou acheté leur affranchissement,
est trop considérable ; et le ministère a eu plusieurs fois
l'attention de la diminuer. Il a autorisé en différentes
circonstances les administrateurs de la colonie à vendre
les libertés à prix d'argent, mais cette méthode était
mauvaise, elle a été proscrite. » Le conseil supérieur du Cap, par un arrêt de règlementrendu en 1767, a déclaré nî</s tous les affranchissemens qui seraient à l'avenir dormes par testament, et
l'année suivante une ordonnance (royale) confirmant ce
règlement, a voulu qu'on ne pût, non-seulement donner
à l'avenir de liberté par testament, mais même affranchir
aucun esclave, sans en avoir obtenu la permission préalable du général et de l'intendant * . Il en est résulté que
beaucoup de semblables permissions ont été vendues ou
données à la faveur, et que les affranchissemens ne sont
pas devenus plus rares. » On a renouvelé le système de vendre à prix d'argent
les permissions d'affranchir toutes sortes d'esclaves ; ce
système est maintenant plus accrédité que jamais ; les 1 Ce conseil, composé de colons, annula donc l'art. 55 du code noir, avant
que l'autorité royale se prononçât à ce sujet! INTRODUCTION. 59 permissions sont taxées, et l'objet de cet impôt n'est pas
encore bien connu... » Le premier motif qui puisse engager un maître à
affranchir son esclave, c'est la reconnaissance des services
qu'il en a reçus : ce motif devrait être le seul ; cependant, il y en a deux autres, savoir : les liaisons illégitimes du maître et de l'esclave , ou l'attachement qu'il
a pour les enfans provenus de ces haisons, et l'argent
que l'esclave offre à son maître pour se racheter luimême... » Chez tous les peuples qui ont eu des esclaves, les fils
ou petits-fils des affranchis étaient réputés ingénus ; mais
à Saint-Domingue, l'intérêt et la sûreté veulent que nous
accablions la race des noirs d'un si grand mépris, que quiconque endescend,jusquà la sixième génération, soit couvert d'une tache ineffaçable. » Les mulâtres, quarterons ou métis sont respectueux et
soumis envers les blancs, et les aiment tous en général ;
ils ne sepermettent de haïr que ceux qui leur ont fait 6eazfcoup de mal. S'ils osaient frapper un blanc, même quand
ils en sont frappés, ils seraient punis avec rigueur : telle
est la force du préjugé contre eux, que leur mort, en ce
cas, ne paraîtrait pas un trop grand supplice. Cetio sévérité
sera peut-être trouvée injuste, mais elle est nécessaire. » Jusqu'à ces dernières années, un blanc qui se croyait
offensé par un mulâtre, le maltraitait et le battait impunément; mais à présent, les commandans militaires ont
reçu du général (le comte d'Ennery) l'ordre de ne plus
souffrir que les blancs se rendent justice à eux-mêmes
d'une manière aussi violente (a) ; et quiconque frappe un {a) Le Roi, dit-OD, ne veut pas qu'aucun de ses sujets soil maliraUé. « On
» ne se trompe point dans le principe, mais on l'applique mal- La sàrel^ et
impunément; mais à présent, les commandans militaires ont
reçu du général (le comte d'Ennery) l'ordre de ne plus
souffrir que les blancs se rendent justice à eux-mêmes
d'une manière aussi violente (a) ; et quiconque frappe un {a) Le Roi, dit-OD, ne veut pas qu'aucun de ses sujets soil maliraUé. « On
» ne se trompe point dans le principe, mais on l'applique mal- La sàrel^ et 60 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. mulâtre est mis dans les forts ou prisons militaires pendant le temps qu'il plaît au commandant de l'y retenir.
» S'il est juste qu'un nègre battu par un autre que
son maître, puisse se plaindre de cette violence, à plus
forte raison les mulâtres ont-ils droit à la même justice ;
mais il faut faire cette différence, qu'un blanc offensé
par un nègre peut se plaindre au maître de ce nègre, et
qu'en ce cas le maître doit punir son esclave, au lieu
qu'étant insulté par un mulâtre, il n'a pas la même voie.
S'adressera-il à la justice, à la police, pour avoir réparation d'une insulte légère, que cependant il ne mépriserait
pas sans danger? Ne pouvant pas faire donner 20 coups
àe fouet au mulâtre insolent (comme au nègre), il serait
trop cruel d'arracher ce mulâtre à son travail pendant
huit ou quinze jours, pour le faire mettre en prison :
d'ailleurs, c'est toujours un très-grand mal que d'avoir de
grandes prisons et de les remplir. La peine de prison
afflige, endurcit, révolte ; elle ruine le peuple pour
enrichir des geôliers : c'est une invention barbare qui
nuit à tout, et ne sert à rien ; la supériorité des blancs • les bons traitemens ne peuvent exister sans le maintien de l'ordre et la con-
«servalion des rangs.» Nous le répétons: Milliard d'Auberteuil publia son ouvrage sous le gouvernement du comte d'Ennery ; c'est à ce général qu'il attribue ces paroles :
elles font preuve de ce sentiment de justice qu'il montra durant le peu de
temps qu'il gouverna la colonie. On connaît le fait suivant de ce général : Un mulâtre était créancier d'un blanc ; ayant demandé à celui-ci son argent,
le débiteur l'assomma à coups de bâton. Le mulâtre, indigné, ne pouvant lui
rendre les coups, porta plainte directe au gouverneur. Ce dernier, plus indidigné encore, manda le blanc, après avoir payé la créance au mulâtre. Le
gouverneur, substitué ainsi aux droits du créancier originaire, interpelle le
débiteur pour avoir battu le mulâtre; le blanc lui répond avec arrogance, se
fondant sur le droit qu'il avait de réprimer l'insolence du mulâtre qui a osé lui
demander son dû. Le gouverneur lui fait savoir alors qu'il est devenu son
créancier, et exige son payement immédiatement; le blanc n'avait point d'argent sur lui. 11 est frappé sans pitié à son tour, par le comte d'Ennery qui le
contraint à aller chercher de suite le montant de la créance. Aussi élail-il
détesté des colons! Mais son tombeau est respecté au Porl-au-Prince.
tre qui a osé lui
demander son dû. Le gouverneur lui fait savoir alors qu'il est devenu son
créancier, et exige son payement immédiatement; le blanc n'avait point d'argent sur lui. 11 est frappé sans pitié à son tour, par le comte d'Ennery qui le
contraint à aller chercher de suite le montant de la créance. Aussi élail-il
détesté des colons! Mais son tombeau est respecté au Porl-au-Prince. INTRODUCTION. Gl exige que le mulâtre qui leur manque soit puni sur-lechamp, et il y a une sorte d'humanité à permettre qu'ils
puissent Vhiimilier par un châtiment prompt et proportionné à l'insulte (b). » Il serait donc plus convenable et plus juste, que le
gouvernement de la colonie continuât à garder, comme
autrefois, le silence sur les insolences particulières des
mulâtres et sur les suites qu'elles auraient, sauf à punir
les blancs qui, en les maltraitant, se rendraient coupables envers eux d'une violence dangereuse, et à les
poursuivre comme meurtriers... » Les mulâtresses sont en général bien moins dociles
que les mulâtres, parce qu'elles se sont attribué sur la
plupart des blancs un empire fondé sur le libertinage...
Elles aiment les blancs... 3) Elles sont charitables et compatissantes : il y en a
qui rendent de grands services aux jeunes gens (blancs)
qui viennent chercher fortune à Saint-Domingue, surtout dans les maladies qu'ils éprouvent... » Les gens de sang-mêlé ont, comme les nègres,
beaucoup de piété filiale. On a vu des mulâtresses
retrancher sur leur luxe pour acheter des enfans
mulâtres que les pères (blancs) n'avaient pu affranchir
avant de mourir, et faire à ces enfans délaissés, le don
le plus précieux, celui de la liberté... (à) K A Paris, où le manquement d'un homme du 6as peuple envers son
» supérieur est toujours puni de prison, y a-t-il un seul cocher de fiacre qui
» ne préférât dix coups de canne à dix jours de prison ? Et combien de fois
» subit-il l'un et l'autre ? H y a cependant une grande différence politique
» entre un cocher de fiacre et un mulâtre des colonies. » Assurément, si Milliard d'Auberteuil vivait encore, il trouverait une plus
grande différence entre Haïti et Saint-Domingue ; et nous ne savons si, à Paris,
il lui strait facile de trouver des cochers de fiacre qui préférassent dix coups
de canne à dix jours de prison. 62 ÉTUDES SUll LlilSTOIRE d'hAÏTI. » Un blanc qui épouse légitimement une mulâtresse,
descend du rang des blancs et devient l'égal des affranchis ; ceux-ci le regardent même comme leur inférieur :
en effet, cet homme est méprisable. » Celui qui est assez lâche pour se manquer à luimême, est encore plus capable de manquer aux lois de
la société ; et Von a raison, non-seulement de mépriser,
mais encore de soupçonner la probité de ceux qui,
par intérêt ou par oubli, descendent jusqu'à se mésallier.
imement une mulâtresse,
descend du rang des blancs et devient l'égal des affranchis ; ceux-ci le regardent même comme leur inférieur :
en effet, cet homme est méprisable. » Celui qui est assez lâche pour se manquer à luimême, est encore plus capable de manquer aux lois de
la société ; et Von a raison, non-seulement de mépriser,
mais encore de soupçonner la probité de ceux qui,
par intérêt ou par oubli, descendent jusqu'à se mésallier. D II y a dans la colonie environ 500 hommes blancs
mariés à des filles de sang-mêlé ; plusieurs sont nés
gentilshommes : ils rendent malheureuses ces femmes
que la cupidité leur a fait épouser ; ils sont eux-mêmes
plus malheureux encore, quoique mows dignes de pitié.
Tout ce qui les entoure devient pour eux des objets
de regret, tout ce qui doit consoler les autres hommes,
les plonge dans la tristesse ; ils éprouvent sans cesse les
supplices du cœur. Est-il rien de plus accablant pour
des pères, que la honte de donner l'être à des enfans
incapables de remplir aucunes fonctions civiles, et condamnés à partager l'humiliation des esclaves (c)l » Il devrait être défendu sous des peines sévères, aux
affranchis et filles de sang mêlé, de se marier à des
blancs, ou du moins, de tels mariages devraient être
nuls, quant aux effets civils ; la police et les lois de la (c) n Des enfants procréés de semblables mariages ont cependant quelquefois
» servi en qualité à' officiers dans la maison du roi et dans leslroupes du roi;mais
» à présent i/ y n trop de créoles en France, pour qu'ils puissent conserver
» l'espoir d'en imposer à l'avenir sur leur or'is^ine. » Avons-nous raison de dire que ce sont les to/owj qui ont toujours provoqué
de l'autorité royale des exclusions contre les affranchis et leurs descendans, qui
ont poussé aux rigueurs contre eux dans les colonies, aux barbaries contre
les esclaves ? INTRODUCTION. G3 colonie ne doivent point avouer de semblables unions. « Il est vrai que l'édit de 1685, vulgairement appelé
code noir, permet aux blancs d'affranchir leurs négresses en les épousant, et de légitimer ainsi les enfans
naturels qu'ils en auraient eus ; mah cette loi est sujette
à de grands abus. Combien de négresses n'en ont-elles
pas profité pour s'approprier toute la fortune de leurs
maîtres abrutis dans le libertinage, et incapables de se
soustraire à l'empire qu'il donne sur les âmes faibles
et séduites qui s'y sont livrées sans rougir? Les biens
des familles OTït été sacrifiés à la passion, sont devenus
le prix de la débauche, et des noms respectables sont
éclius, avec les plus belles terres, à des mulâtres
légitimés. Il faut prévenir pour la suite un abus aussi
dangereux et si contraire à l'esprit des anciennes lois,
qui ont toujours eu pour objet la conservation nécessaire
des biens et des rangs * .
et séduites qui s'y sont livrées sans rougir? Les biens
des familles OTït été sacrifiés à la passion, sont devenus
le prix de la débauche, et des noms respectables sont
éclius, avec les plus belles terres, à des mulâtres
légitimés. Il faut prévenir pour la suite un abus aussi
dangereux et si contraire à l'esprit des anciennes lois,
qui ont toujours eu pour objet la conservation nécessaire
des biens et des rangs * . » On a déjà voulu réprimer cet abus, et l'on a défendu
aux affranchis et gens de sang-mêlé, de prendre les
noms des blancs [règlement rendu en 1775, par le général et l'intendant, MM. de Valhère et de Montarcher,
et enregistré dans les deux conseils supérieurs). On
croyait éviter par ce moyen la confusion des rangs et
des familles ; mais est-il quelque autorité capable d'empêcher les mulâtres et leurs descendans de porter les
noms qui leur appartiennent par le droit de la naissance, qui leur ont été transmis par une suite du
mariage de leurs pères ? Il faut donc empêcher qu'ils ne
puissent à l'avenir se prévaloir de ces droits, et ne point ' En 1790, Bauvois, membre du conseil supérieur et de l'a^semblée provinciale du Cap, fit un livre où il proposait de retirer aux hommes de couleur
tous les biens qu'ils possédaient, pour les réduire à la domesiicité. 64 ÉTUDES SUR l'histoire d'iîAÏTI. souffrir que des blancs se dégradent eux-mêmes, en épousant légitimement des négresses ou des filles de sang-mêlé^ . » Non-seulement il ne doit point être permis aux
négresses, mulâtresses et quarteronnes de se marier à
des blancs, il est nécessaire qu h l'avenir, tous les nègres,
griffes et marabous restent dans r esclavage... » Si la liberté est pour un esclave la plus grande récompense que l'on puisse imaginer, il faut convenir
qu'il est peu d'actions dignes de cette récompense; il ne
faut donc pas multiplier les affranchissemens, donner la
liberté à un nègre pour avoir bien fait la cuisine ou
frotté les meubles pendant dix ou vingt ans ; c'est un
abus... » Les seuls nègres affranchis doivent être ceux qui,
dans des occasions urgentes, auront donné de grands
exemples de respect et d'attachement pour les blancs ;
celui qui, par exemple, aurait sauvé, dans un péril
évident, la vie d'un homme blanc, aux risques de la
sienne, serait digne de la liberté. Le prix d'un tel
esclave serait remboursé à son maître sur les deniers
publics ; il lui serait permis de se marier légitimement
à une mulâtresse[d) (non pas à une négresse, remarquezle : on en verra le motif bientôt), et on lui assignerait
une gratification capable de le faire subsister dans l'état ' Ce vœu a été entendu sous le gouvernement de Louis XVI : en 177?^, deux
ans après la publication du livre de l'auteur, une ordonnance fut rendue à cet
effet. Et à l'assemblée coloniale de Saint-Marc, en 1790, Thomas IVIillet fit la
motion de contraindre tous les blancs qui épouseraient une femme de couleur,
à prendre un nom africain, comme les mulâtres y avaient été contraints par
l'ordonnance de MM. Vallière et de Monlarcher.
a été entendu sous le gouvernement de Louis XVI : en 177?^, deux
ans après la publication du livre de l'auteur, une ordonnance fut rendue à cet
effet. Et à l'assemblée coloniale de Saint-Marc, en 1790, Thomas IVIillet fit la
motion de contraindre tous les blancs qui épouseraient une femme de couleur,
à prendre un nom africain, comme les mulâtres y avaient été contraints par
l'ordonnance de MM. Vallière et de Monlarcher. c En faisant considérer la permission de se marier légitimement comme
« une récompense, ce lien, trop profané Ae, nos jours, Je mariage, deviendrait
» plus respectable; il deviendrait l'objet des désirs de presque tous les jeunes
» amans ; mais il sera dans l'avilissement, tant que l'on ne joindra pas les
» ressorts politiques aux commandemens religieux." INTUODUCTION. G5 de liberté. A l'égard des nègres qui auront bien servi
leurs maîtres, ne sont-ils pas assez récompensés par la
vie douce que la reconnaissance, qui aurait été le motif
de leur affranchissement, leur fei'a trouver chez ces
maîtres? Une faut donc pas que sous aucun prétexte,
ni à quelque prix que ce soit, les maîtres puissent,
pour récompenser des services ordinaires, et dont tout
homme est capable, obtenir la permission d'affranchir
des nègres encore jeunes, qui, se mariant avec des
négresses libres, ou abusant de l'édit de 1685, pour
acheter des négresses esclaves et les affranchir par le
droit du mariage, forment une population d'hommes
libres semblables en tout à la race des esclaves. » Mais la colonie ne pouvant pas être bien constituée,
sans conserver une classe intermédiaire entre les esclaves
et les ingénus, il faut que cette classe soit absolument
distincte de celle des esclaves, par les signes extérieurs et
individuels, comme par les droits civils. Il faut donc
que cette classe soit jaune^ c'est-à-dire entièrement composée de mulâtres; et pour la rendre telle, il faut commencer par marier tous lesnègres libres ^k présent existans
dans la colonie, à des mulâtresses, et les mulâtres à des
négresses libres * ; il faut ensuite assurer les avantages de
la liberté à tous les mulâtres, enfans de la faiblesse des t Hilliard d'Auberleuil se récriait contre la toute-puissance des gouverneurs
et des intendans, qui portait bien des pères de famille, parmi (es blancs, à
donner leurs filles en mariage à des créatures de ces administrateurs ; mais il
trouvait tout simple de contraindre les nègres et les mulâtres à épouser des
femmes de leurs classes, contrairement à leurs sentimens. C'cit que nègres et
mulâtres n'étaient pas des êtres semblables aux blancs. Le code noir défendait, cependant, d'user de contrainte à cet égard. Et voyez comme le préjugé
l'aveuglait: il venait de dire qu'il fallait que tous les griffes fussent esclave?.
Or, les liaisons qu'il indiquait, entre les deux classes libres de couleur, devaient produire seulement ce que les blancs appelaient griffes : ceux-ci seraient
cependant des hommes libres.
et
mulâtres n'étaient pas des êtres semblables aux blancs. Le code noir défendait, cependant, d'user de contrainte à cet égard. Et voyez comme le préjugé
l'aveuglait: il venait de dire qu'il fallait que tous les griffes fussent esclave?.
Or, les liaisons qu'il indiquait, entre les deux classes libres de couleur, devaient produire seulement ce que les blancs appelaient griffes : ceux-ci seraient
cependant des hommes libres. T. 1. 5 66 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. colons, et qu'ils doivent aimer puisquMls les ont fait
naître. En les laissant en esclavage, c'est affaiblir dans
l'esprit des nègres le respect qu'il faut leur inspirer pour
les blancs : tout ce qui procède des blancs doit leur paraître
sacré. (Et les blancs eux-mêmes méprisaient ce qui procédait d'eux !) » Tous les affranchis étant ainsi mulâtres ou Jils de
mulâtres, on ne pourra plus les confondre avec les esclaves, et les nègres qui seront en maronnage ne pourront
plus se dire libres. Les deux classes seront distinctes et séparées, et il ne peut en résulter qu'un grand bien. Jamais
aucun mulâtre n'a été accusé, ni complice du crime de
poison. V attachement des mulâtrespour les blancs ne s'est
jamais relâché ; ils conserveront à plus forte raison les
mêmes sentimens, quandils seront encoreplus détachés de
l'espèce nègre, qu'ils ne l'ont été jusqu'à présent*. » Il ne peut donc pas y avoir d'inconvénient à déclarer tous les mulâtres affranchis par leur naissance même,
à la charge de fournir des hommes pour servir dans les
compagnies de maréchaussée et de police, c'est-à-dire
d'y servir chacun à leur tour pendant trois ans, et de
fournir dans chacune des parties du Nord, de FOuest et
du Sud, une compagnie de chasseurs, composée de 50
hommes, pozir^/o/mer la chasse aux nègres mandons (voilà
le but, clairement exprimé, des avantages à accorder aux 1 Divise?- pour ré'Jvtr! « Ajoutons que, bien différenle de la législation
« Irançaise, la législation espagnole n'avait pas élevé le préjugé de la couleur
» aux proportions d'un système politique. Elle avait pensé que Charmonie, et,
» autant que possible, /a fusion des différentes classes de ia population étaient
» un moyen de gouvernement, peut-éhe moins profond, mais pour le moins
" aussi rationnel et aussi politique que la combinaison traditionnelle du di^
» vide et impera.» (M. Lepelletier de Saint-Rémy, p. 53 du l. Gouverner, c'est réunir, a dit le général Pamphile de Lacroix (page 233 du
tome l'i), à moins que cette maxime ne doive pas être appliquée à la race
noire. INTRODUCTION. 67 mulâtres ), et garder, sous le commandement des prévôts
généraux , les frontières qui nous séparent de la colonie
espagnole... D'ailleurs, et d'après ce que je propose, on pourra
s'en fier sur la distinction des rangs et le degré de nuance,
à l'orgueil qui ne perd jamais ses droits, et à l'exactitude
des registres publics...
'i), à moins que cette maxime ne doive pas être appliquée à la race
noire. INTRODUCTION. 67 mulâtres ), et garder, sous le commandement des prévôts
généraux , les frontières qui nous séparent de la colonie
espagnole... D'ailleurs, et d'après ce que je propose, on pourra
s'en fier sur la distinction des rangs et le degré de nuance,
à l'orgueil qui ne perd jamais ses droits, et à l'exactitude
des registres publics... B L'affranchissement naturel des mulâtres serait un
frein à l'avarice de quelques hommes ( blancs) qui semblent tenir dans leurs maisons des fabriques de mulâtres,
et qui, mettant à contribution ceux que la faiblesse en a
rendus pères, font authentiquement le plus méprisable
de tous les commerces que l'on puisse imaginer (ils vendent ordinairement 5000 livres un mulâtre à la mamelle).
D'un autre côté, il arrêterait tous les abus qui résultent
de ces avantages indirects , de ces fîdéi-commis tacites
faits en faveur des négresses et de leurs enfans bâtards,
que dans l'état actuel on ne saurait empêcher, et qui enlèvent aux légitimes héritiers des biens considérables ,
pour les donner à ceux dont la condition est de travailler
persévéramment. » Vraiment, en voyant le soin qu'a pris Hilliard d'Auberteuil de constater le despotisme du gouvernement colonial à Saint-Domingue, de ne dissimuler en rien les
moeurs vicieuses des blancs en général , leur avarice ,
leur cupidité , leur orgueil , leur tyrannie , leur cruauté
envers la race noire ; et, d'un autre côté, la peine qu'il
s'est donnée pour faire ressortir la bonté native des nègres et des mulâtres , leurs qualités sociables , leur attachement pour leurs oppresseurs, on serait tenté de
se demander si cet Européen instruit, éclairé , observa68 ÉTUDES SUR l'histoire d'iiaÏti. teur des faits monstrueux qui se passaient sous ses yeux, n'a pas eu la secrète intention de foudroyer le régime colonial, en écrivant les étranges propositions qu'on vient de lire, et qui ne seraient alors qu'une amère ironie. Mais, non ; il suffit de lire avec attention les deux volumes d'Hilliard d'Auberteuil, pour rester convaincu
que tout ce qu'il a dit n'était que le résultat de ses pro -
près convictions, du système suivi dans les colonies,
dont la pernicieuse influence pervertissait l'âme de qui -
conque y passait pour s'établir, pour courir après cette
fortune, ces biens, objet de tous les désirs les plus effrénés.
, et qui ne seraient alors qu'une amère ironie. Mais, non ; il suffit de lire avec attention les deux volumes d'Hilliard d'Auberteuil, pour rester convaincu
que tout ce qu'il a dit n'était que le résultat de ses pro -
près convictions, du système suivi dans les colonies,
dont la pernicieuse influence pervertissait l'âme de qui -
conque y passait pour s'établir, pour courir après cette
fortune, ces biens, objet de tous les désirs les plus effrénés. Quoi qu'il en soit, nos lecteurs reconnaîtront facilement que, dans la crainte d'affaiblir les pensées orgueilleuses des colons, et pour mieux exposer le régime infernal à l'aide duquel ils tenaient sous le joug la race noire
tout entière, nous avons dû citer tout au long les passages du livre publié par Hilliard d'Auberteuil. Une analyse, quelque étendue qu'elle pût être, n'aurait jamais
remplacé convenablement le texte de cet auteur ; elle
eût pu paraître exagérée, mensongère même. Partie intéressée dans les questions que nous nous proposons "de
traiter, nous avons dû présenter le régime colonial dans
toute sa nudité, pour le faire apprécier. Et d'ailleurs,
écrivant pour essayer d'éclairer notre pays sur ce passé
si fertile en enseignemens précieux, et n'ignorant pas
que les documens sont rares en Haïti, nous ne devons
pas craindre d'être long dans l'exposé de ces antécédens
de son histoire, parce que notre but est de faire ressortir
aux yeux de nos concitoyens le mérite, la gloire qu'ont
eus nos pères en brisant les liens qui les tenaient enINTRODLCTION. 69 chaînés dans la servitude, pour s'élever à leur dignité
d'hommes trop longtemps méconnue. VII. Dans ce but, nous allons faire encore des citations qui
compléteront les précédentes ; mais nous les prendrons
maintenant dans les écrits qui ont plaidé la cause des
opprimés, au début de la révolution. Le plus constant des Amis des noirs, Henri Grégoire,
curé d'Embermenil, devenu évêque de Blois, en présentant en 1789, à l'assemblée nationale dont il était membre, un mémoire enjaveur des gens de couleur ou sangmêlés de Saint-Domingue, établissait ainsi les privations
imposées à cette classe : « Défense d'exercer certains métiers, comme l'orfé-
» vrerie. » Défense d'exercer la médecine et la chirurgie. » Défense de porter des noms européens, injonction de
» prendre des noms africains *, > Injonction aux curés, notaires et autres hommes
» publics, déconsigner dans leurs actes les qualifications
» de mulâtres libres, quarterons libres, sang-mêlés, etc. » Défense de manger avec les blancs. » Défense de danser après 9 heures du soir. » Défense d'user des mêmes étoffes que les blancs.
» Des archers de police furent commis à l'exécution de r Cependant, lès colons donnaient des noms romains ou grecs à leurs esclaves venus d'Afrique : aussi prodiguaient-ils le nom des Sylla, des Scipion,
des César, des Socrate, des Galon, des Pompée, des Saturne, des Mentor, de»
Télémaque, etc., etc. 70 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI.
étoffes que les blancs.
» Des archers de police furent commis à l'exécution de r Cependant, lès colons donnaient des noms romains ou grecs à leurs esclaves venus d'Afrique : aussi prodiguaient-ils le nom des Sylla, des Scipion,
des César, des Socrate, des Galon, des Pompée, des Saturne, des Mentor, de»
Télémaque, etc., etc. 70 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. » ce décret ; on les a vus sur les places publiques, aux
y> portes même des églises, arracher les vêtemeiis à des
» personnes du sexe, qu'ils laissaient sans autre voile
>) que la pudeur. » Défense de passer en France. » Exclusion de toutes charges et emplois publics"
j> soit dans la judicature, soit dans le mihtaire ; ils ne
» peuvent plus aspirer aux grades d'officiers, quoiqu'on
» général on les reconnaisse pour gens très-courageux.
» On ne veut pas même que, dans les compagnies de
» milices, ils soient confondus avec les blancs. Quelles
» que soient leurs vertus, leurs richesses, ils ne sont
» point admis aux assemblées paroissiales. Dans les
» spectacles, ils sont à l'écart, le mépris les poursuit
» jusqu'à l'église, oii la religion rapproche tous les
»> hommes, qui ne doivent y trouver que leurs égaux.
» Des places distinctes leur sont assignées. » Et quant aux nègres encore plus malheureux : (< Tel maître blanc était si bien connu par sa férocité,
» qu'on faisait trembler tous les esclaves désobéissans,
» en parlant de les vendre à ce tigre. » Tel autre fut menacé par M. d'Ennery, gouverneur,
j) d'être renvoyé en France, s'il continuait h fusiller ses
» nègres. » Tel autre, non content d'accabler de travaux ses
» négresses, leur arrachait encore le honteux salaire
» d'un honteux Hbertinage. » Tel autre faisait sans cesse retentir la plaine des
» hurlemens de ses esclaves, dont le sang ruisselait
» dans les plantations, où, comme celui d'Abel, il crie INTRODUCTION. 71 » vengeance; son plaisir était ensuite de se faire servira
» table par ces malheureux dont les chairs tombaient en
» lambeaux. » Tel autre cassait une jambe à tout nègre coupable
)) de marronnage, et le laissait sur la place jusqu'à ce que
y> la gangrène exigeât l'amputation. » Dans un écrit publié en janvier 1791 par Julien Raymond * et portant pour titre : Observations sur l'origine
et les progrès du préjugé des colons blancs contre les hommes de couleur, ce mulâtre confirme toutes les assertions
du vénérable Grégoire. Il fait remarquer que dans l'origine de l'établissement
de la colonie de Saint-Domingue, les premiers colons
(connus sous les dénominations de boucaniers, deflibustiers, d'engagés), gens de basse extraction sociale, ne pratiquaient pas ce préjugé de la couleur, parce que, dépourvus
origine
et les progrès du préjugé des colons blancs contre les hommes de couleur, ce mulâtre confirme toutes les assertions
du vénérable Grégoire. Il fait remarquer que dans l'origine de l'établissement
de la colonie de Saint-Domingue, les premiers colons
(connus sous les dénominations de boucaniers, deflibustiers, d'engagés), gens de basse extraction sociale, ne pratiquaient pas ce préjugé de la couleur, parce que, dépourvus 1 Julien Raymonil, homme de couleur, avait été envoyé en France, où il
reçut une brillante éducation. De retour à Saint-Domingue, il fut en butte à
des vexations de la part de quelques blani's qui, moins instruits que lui et jaloux de son mérite, se plurent à lui faire sentir le poids du préjugé de la couleur. M. de Bellecombe était alors gouverneur général : cet homme juste et
généreux, qui venait de garantir aux nègres fugitifs établis dans la montagne
de Bahoruco, une liberté acquise par leur courage, engagea J. Raymond à
retourner en France pour y plaider la cause de sa classe. Riche propriétaire,
il se dévoua à cette œuvre et se rendit à Paris, en 1784; et bientôt M. de
Bellecombe, relevé de ses fonctions à Saint-Domingue, y fut aussi. Ce généra/
le présenta au maréchal de Castries, alors ministre de la marine et des colodie.s, à qui J. Raymond remit un mémoire où il exposait la condition avilissante de la classe des affranchis. La révolution étant survenue, il se joignit à
Vincent Ogé et aux autres hommes de couleur et aux Jmis des noirs, à Brissot
surtout, pour faire admettre les réclamations des affranchis à l'assemblée
nationale : il fit beaucoup d'écrits à cette époque, dans le but qu'il poursuivait. C'était néanmoins un esprit systématique, ne connaissant que les formes
légales, recommandant sans cesse aux affranchis de prendre patience et de tout
attendre de \a Justice et de la générosité de l'assemblée nationale, ne comprenant peut-être pas la portée de la révolution qui s'opérait à Saint-Domingue.
Il a joué un rôle politique, et nous en parlerons encore.
beaucoup d'écrits à cette époque, dans le but qu'il poursuivait. C'était néanmoins un esprit systématique, ne connaissant que les formes
légales, recommandant sans cesse aux affranchis de prendre patience et de tout
attendre de \a Justice et de la générosité de l'assemblée nationale, ne comprenant peut-être pas la portée de la révolution qui s'opérait à Saint-Domingue.
Il a joué un rôle politique, et nous en parlerons encore. 72 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. de femmes européennes ou agréant peu quelques-unes
qu'on leur avait envoyées de la métropole, dont les vertus
paraissaient plus que suspectes, ces hommes grosssiers
s'attachaient à des filles de couleur ou à des africaines qu'ils
prirent pour compagnes de leurs plaisirs. Ces femmes
prenaientsoin d'eux, et partageaient leurs travaux et leur
condition : de là l'attachement que ces premiers colons
eurent pour les enfans mulâtres nés de cette cohabitation. Ce fut là l'origine, la cause, les motifs de l'édit
de 1685 par lequel Louis X[V autorisa le mariage légitime entre les deux races : édit provoqué du reste par les
administrateurs des colonies et les conseils supérieurs
qui, à cette époque reculée, où l'on ne comptait qu'environ 500 affranchis, étaient favorables à cette classe.
J. Raymond ajoute que : « Les colonies, un peu avant
» la guerre de 1744, avaient fixé davantage lesyeux[de
» la 'métropole, parce qu'elles produisaient déjà beaun coup. Il y passa beaucoup d'Européens ; les femmes
» même franchirent les mers en grand nombre, pour
>» y chercher la fortune dont elles étaient dépourvues ;
» des mères y menèrent leurs filles pour les marier à de
» riches colons. Leurs vœux furent souvent trompés.
» Comme elles venaient sans fortune, bien des jeunes
» gens qui passaient dans les colonies pour y acquérir
» des richesses, préféraient d'épouser des filles de cou-
» leur qui leur portaient en dot des terres et des escla-
» ves qu'ils faisaient valoir. Ces préférences commencè-
» rent à donner de la jalousie aux femmes blanches.
» Inde irœ. Ces jalousies se changèrent en haine. On
> voyait alors beaucoup de jeunes gens de famille et un
» grand nombre de cadets de noblesse épouser des filles
» de couleur dont les parens étaient devenus riches, et lINTnODUCTION. 75 » se trouver, par ce moyen, aisés et à même d'augmenter
» leurs fortunes... Une partie des enfans de couleur
» qui résultèrent de ces mariages et associations était
» envoyée en France par leurs pères, soit pour les faire
» élever, soit pour leur faire apprendre des professions
» analogues aux facultés de leurs parens. « La paix de 1749 attira dans les îles un grand nom-
» bre de familles blanches qui adoptèrent bientôt le
» ressentiment et le préjugé que les anciens blancs com-
!> mençaientà manifester contre les gens de couleur, et
» que leurs fortunes croissantes ne faisaient qu'aug-
» menter.
» envoyée en France par leurs pères, soit pour les faire
» élever, soit pour leur faire apprendre des professions
» analogues aux facultés de leurs parens. « La paix de 1749 attira dans les îles un grand nom-
» bre de familles blanches qui adoptèrent bientôt le
» ressentiment et le préjugé que les anciens blancs com-
!> mençaientà manifester contre les gens de couleur, et
» que leurs fortunes croissantes ne faisaient qu'aug-
» menter. » La paix de î 765 lui donna de nouvelles forces. A
» cette époque, on vit revenir dans les colonies toute
» cette jeunesse de couleur qui avait reçu une bonne
» éducation, dont plusieurs avaient servi dans la maison
» du roi, et comme officiers dans différens régimens* » Les talens, les qualités, les grâces, et les connais-
» sances que la plupart de ces jeunes gens possédaient,
» et qui faisaient la censure des vices et de l'ignorance
» des blancs des îles, furent la cause même de l'avilis-
» sèment où on les jeta. Les sots ne pardonnent pas l'es-
» prit, ni les tyrans la vertu. Aux humiliations dont les
» blancs accablèrent cette jeunesse de couleur, ils cherw chèrent à joindre des lois oppressives qui sanction-
» nassent ces opprobres, qui étouffassent tous les talens
» et l'industrie de cette classe. » Il y avait, comme je l'ai dit^ à Saint-Domingue, une
» grande quantité de blancs mariés à des personnes de
ï> couleur. On accabla ces blancs de si cruels mépris,
» qu'on arrêta subitement ces associations dictées par la
» nature des lieux, et qui auraient fait rapidement peu74 liTUDES SUR L*HlSïOIl\li d'hAÏTI. » pler et prospérer ces îles. Vous observerez combien » une pareille marche a dû faire propager le conciibi- » nage, dont les blancs veulent faire rejaillir maintenant » la peine sur les fruits innocens qui en sont provenus.
» Plusieurs blancs ayant eu des enfans avec des filles » de couleur^ voulant s'arracher, eux et leurs enfans, à » ce mépris injuste, s'établirent en France avec elles, et » par un nouveau mariage, ils légitimèrent leurs en- » fans. Qu'imagina la jalousie des blancs? On surprit un » arrêt du conseil qui défend ces mariages, même en » France ; et depuis, on vit des curés, à Paris, refuser » de marier ici des hommes de couleur avec des blan- » ches. » » Que dire de l'arrêt du conseil, du 5 avril 1778 » (sous Louis XVI), par lequel — S. M. étant informée » que quelques-uns des noirs de l'un et de l'autre sexe, j> qui se trouvaient en France avant l'édit du 9 août 1777 » (sous le même roi), par lequel l'entrée du royaume leur
on vit des curés, à Paris, refuser » de marier ici des hommes de couleur avec des blan- » ches. » » Que dire de l'arrêt du conseil, du 5 avril 1778 » (sous Louis XVI), par lequel — S. M. étant informée » que quelques-uns des noirs de l'un et de l'autre sexe, j> qui se trouvaient en France avant l'édit du 9 août 1777 » (sous le même roi), par lequel l'entrée du royaume leur » est interdite f se proposaient de contracter mariage avec » des blancs, ce qui serait contraire au bon ordre de tolé- » rer, fait défense à tous ses sujets blancs, de l'un et de » l'autre sexe, de contracter mariage avec les noirs, mu- » lâtres, ou autres gens de couleur * . » On peut dire, comme on peut prouver par des actes i M. Lepellelier de Saint-Rémy, tome 1er, page 107, extrait du tome 5 des
Lois et constitutions des colonies, page 821. Cet édit, ou déclaration du 6
'doût 1777, fait connaître qui a provoqué de l'autorité royale la défense faite
aux noirs et aux mulâtres d'entrer en France. Dans ses considérans, il est dit *
« Il nous a donc paru qiCil était de notre sagesse de déférer aux sotlicita-
" lions des habilans de nos cohnics, en défendant l'entrée de noire royaume
-' « tous les noirs, etc. » INTRODUCTION. 75 officiels, que le gouvernement royal a aggravé la condition (les affranchis, et par conséquent celle des esclaves;
car si l'on ne voulait pas favoriser les premiers , c'était
pour pouvoir river encore plus les fers des autres. Mais, il
est avéré aussi, d'après le témoignage d'Hilliard d'Auberteuil, que les créoles blancs résidans en France, y poursuivaient les hommes de couleur de leur haine et de
leurs préjugés. Au commencement de la révolution, les
colons n'ont que trop redoublé d'intrigues pour égarer
l'opinion publique qui s'y montrait favorable à l'émancipation politique de cette classe. C'est donc à ces colons,
créoles ou Européens, devenus riches et puissans, enorgueillis de leur position sociale dans ces contrées où la
main de l'esclave faisait fructifier les terres, que l'Africain et ses descendans ont dû leur avilissement. Que les colons français aient trouvé l'esclavage établi
en fait à Saint-Domingue déjà colonisé par les Espagnols,
c'est ce que personne ne révoque en doute. Qu'ils aient
profité de ce fait accompli, qu'ils l'aient maintenu et empiré, étant guidés par l'intérêt et la cupidité, c'est ,ce que
personne ne peut non plus contester. Moreau de Saint-Méry, qui, dans son précieux ouvrage
sur Saint-Domingue, a compati plus d'une fois au sort
des esclaves et des affranchis, et qui s'est plu à citer des
faits honorables pour les uns et pour les autres, dit
aussi :
oute. Qu'ils aient
profité de ce fait accompli, qu'ils l'aient maintenu et empiré, étant guidés par l'intérêt et la cupidité, c'est ,ce que
personne ne peut non plus contester. Moreau de Saint-Méry, qui, dans son précieux ouvrage
sur Saint-Domingue, a compati plus d'une fois au sort
des esclaves et des affranchis, et qui s'est plu à citer des
faits honorables pour les uns et pour les autres, dit
aussi : « La première observation qu'inspire l'existence de
w cette classe (les affranchis), c'est que ce fut au sein de
» la France qu'on fit des lois pour le maintien de la ser-
» vitude des Africains en Amérique ; que ce fut la France
» qui songea à s'approprier les produits du commerce de
» la traite des noirs qu'il est même interdit aux colo76 ÉTUDES SUK LHISTOlllE d'hAÏTI. » nies de faire directement ; que le gain de ce privilège
» exclusif a été pour la France, et que les colons ne doi-
» vent qu'à eux seuls l'idée de l'affranchissement, de ce
» pacte heureux qui rétablit un esclave dans les droits
» de l'humanité, qui donne au maître le moyen de satis-
» faire sa justice ou un sentiment de générosité qui tourne
» au profit de l'esclave, et qui ajoute à la force politique
» des colonies, etc. » Si les colons français ont trouvé l'esclavage déjà établi
parles Espagnols, ils ont trouvé aussi raffranchissement
en cours d'exécution, un siècle avant leur établissement
à Saini-Domingue. Ce n'est donc pas à eux que l'on
peut attribuer l'initiative de cette mesure réparatrice, qui
rétablit un esclave dans les droits de l'humanité, mais
aux Espagnols. Mais n'est-il pas vrai aussi que le code noir disait :
« Octroyons aux affranchis les mêmes droits, privilèges et immunités dont']ouïssent\es personnes nées libres ;
voulons qu'ils méritent une liberté acquise, et qu'elle
produise en eux, tant pour les personnes que pour
» leurs biens, les mêmes effets que le bonheur delà liberté
y> natureWe cause à no s autres sujets. Déclarons les affran-
» chissemens faits dans nos îles leur tenir lieu de nais-
» sance dans nos îles; et les esclaves affranchis n'avoir
» besoin de lettres de naturalité pour jouir des avantages
» de nos autres sujets dans notre royaume, terres et pays
j» de notre obéissance, encore qu'ils soient nés dans
» les pays étrangers.» Ces dispositions libérales n'étaient autre chose que
l'adoption par le monarque français, des dispositions des
lois espagnoles du 15 avril 1540, 51 marsl565, 26 octobre, 1641. INTUODUniON. 77 Que voulait donc le code noir, dans celte partie si
favorable à l'affranchissement des esclaves ? Evidemment,
la fusion des deux races d'hommes qui habitaient les
colonies françaises, par les avantages accordés à ceux qui
parvenaient à la liberté. En cela, ce code développait les
principes du christianisme qui enseigne aux hommes à
se considérer comme des frères ; plusieurs de ses articles
témoignent de cette louable préoccupation du législateur, notamment celui qui est relatif à l'observation des
dimanches et des fêtes, oii le maître ne pouvait, ou plutôt
ne devait exiger aucun travail de ses esclaves, et celui qui
prescrivait le mariage entre l'homme libre et la femme
esclave dont il aurait eu des enfans.
. En cela, ce code développait les
principes du christianisme qui enseigne aux hommes à
se considérer comme des frères ; plusieurs de ses articles
témoignent de cette louable préoccupation du législateur, notamment celui qui est relatif à l'observation des
dimanches et des fêtes, oii le maître ne pouvait, ou plutôt
ne devait exiger aucun travail de ses esclaves, et celui qui
prescrivait le mariage entre l'homme libre et la femme
esclave dont il aurait eu des enfans. Mais, si les premiers administrateurs des colonies se
montrèrent disposés à seconder les vues du gouvernement royal à cet égard, leurs successeurs ne furent que
trop empressés à adopter les préjugés nés dans ces pays
lointains, par l'effet de cette corruption morale que l'esclavage engendre. La plupart d'entre eux, partageant les
idées matérialistes qui ont signalé le siècle de Louis XV,
étant grevés de dettes ou officiers sans fortune, avaient
un intérêt puissant à favoriser les injustices des colons.
On peut même dire qu'à mesure que les sentimens religieux perdaient de leur empire dans la nation française,
tous les vices qui résultent de i'égoïsme, de la cupidité,
de l'avarice, gagnaient les cœurs des dominateurs des
colonies. Pour s'en convaincre, il suffit de comparer les
colonies françaises à celles de l'Espagne, où les hommes
de la race africaine ont toujours été mieux traités, par
l'influence de la religion '. Et de nos jours, n'est-ce pas à ' « Il est bien constant que les Espagnols n'ont jamais connu les distinctions
>' de couleur; car, dans les possessions espagnoles, les blancs, les hommes de 78 ÉTUDES SUR l'histoire d'uaÏu. l'esprit religieux que la Grande-Bretagne a dû l'honneur
d'être entrée si franchement, si libéralement dans la voie
de l'émancipation de cette race? La commission française, formée en 1840, a démontré cette vérité d'une
manière incontestable, dans son lumineux rapport de
1845. Mais, si les prêtres catholiques eux-mêmes, à SaintDomingue, oublièrent leur mission sur la terre pour devenir possesseurs d'esclaves , pour pratiquer tous les
vices qui régnaient dans cette colonie, il n'est pas étonnant que les gouverneurs, les intendans, les magistrats
aient subi l'influence de l'atmosphère corruptrice oii ils
vivaient. Lorsqu'on lit les réflexions judicieuses de Moreau de
Saint-Méry, sur les actes qui honorent les hommes de
la race noire, qu'il reconnaît susceptibles de sentimens
élevés, en qui il démontre l'intelligence qu'on leur déniait •; lorsqu'on ht les passages où cet esprit éclairé
proclame l'utilité de ces hi3mmes pour la prospérité
matérielle des colonies, leur dévouement à la métropole et à Saint-Domingue même, on ne peut que déplorer
l'aveuglement du préjugé de la couleur ( qui dégrade
encore plus ceux qui s'en font une sorte de rehgion
politique que ceux qui en sont l'objet), en apprenant
qu'il n'a pas montré dans sa conduite, en France,
qu'on ht les passages où cet esprit éclairé
proclame l'utilité de ces hi3mmes pour la prospérité
matérielle des colonies, leur dévouement à la métropole et à Saint-Domingue même, on ne peut que déplorer
l'aveuglement du préjugé de la couleur ( qui dégrade
encore plus ceux qui s'en font une sorte de rehgion
politique que ceux qui en sont l'objet), en apprenant
qu'il n'a pas montré dans sa conduite, en France, '• couleur et les noirs libres parviennent indistinctement aux emplois civils,
» militaires, et même ecclésiastiques; car il y a des noirs revêtus de l'épiscopat
» dans leurs possessions ds l'Amérique du Sud. » (Paroles de Sonihonax aux
Débats, t. 2, p. 112.) ' « l3es hommes, dit- il, tels que Lasneau (mulâtre) accusent de rigueur un
» préjugé qui ne leur permet jamais, ni à leur descendance, l'espoir de se con
n fondre avec ceux dont une noble et généreuse hospitalité, et une conduite
» que tout le monde estime, les rapprochent sans cesse. » (Description de
Saint-Domingue, 1.2. p. 794.) INTI'.ODUCTION. 79 celte sensibilité dont il a fait preuve dans son ouvrage. En effet, Moreau de Saint-Méry s'est réuni aux autres
colons du club Massiac, à Paris, et aux membres de la
députation coloniale, pour s'opposer aux démarches que
faisaient, auprès de l'assemblée nationale constituante,
les commissaires des affranchis, dans le but d'obtenir
leur assimilation aux blancs, comme le voulait le code
noir. Dans le bureau de la députation particulière de
Saint-Domingue, en 1789, il a protesté contre l'imputation qui lui avait été faite, de s'être montré favorable à
l'abolition de la traite et à l'affranchissement des esclaves,
en faisant remarquer qu'il n'avait pas fait la motion,
même pour améliorer leur sort. Il s'est fait ensuite un
mérite d'avoir réfuté le plaidoyer de l'abbé Grégoire en
faveur de l'admission des gens de couleur à l'assemblée
nationale ; il a encore publiée des écrits contre la société
des Amis des noirs, dans le même but. Eh bien ! que prouve cette conduite indigne d'un
homme éclairé ? C'est que les colons, créoles ou Européens, comme
nous l'avons dit, ont toujours été les persécuteurs de la
race noire, les provocateurs des actes de la métropole
par lesquels la condition malheureuse de cette race s'est
de plus en plus aggravée. Moreau de Saint-Méry était créole et député de la
Martinique, membre du conseil supérieur de SaintDomingue, propriétaire dans ces deux îles, par conséquent colon, l'un de ces privilégiés de la peau * qui^ ^ Dans ravertissement tnis en tète d'une adresse delà société des Amis des
noirs A l'assemblée nationale , en date du 4 avril 1T9I, Clavière, membre de
cette société, dit : « Nous dévoilerons complètement ce colon (Moreau de Saint-Méry) dont les 80 ÉTUDES SUR l'histoire D'iUÏÏf. malgré leurs lumières, subissaient l'influence du préjugé qu'il dénonçait lui-même à la raison, étant intéressé au maintien de la condition servile des opprimés :
il n'admettait aucune transaction avec le siècle éclairé
qui appelait tous les hommes à une complète régénération.
membre de
cette société, dit : « Nous dévoilerons complètement ce colon (Moreau de Saint-Méry) dont les 80 ÉTUDES SUR l'histoire D'iUÏÏf. malgré leurs lumières, subissaient l'influence du préjugé qu'il dénonçait lui-même à la raison, étant intéressé au maintien de la condition servile des opprimés :
il n'admettait aucune transaction avec le siècle éclairé
qui appelait tous les hommes à une complète régénération. Moreau de Saint-Méry, enfin, était de la classe des
Cocherel ', des Boursel, des Hilliard d'Auberteuil, des
Goiiy d'Arcy, des Page, des Brulley, des Dillon, des
Pons, etc.,. etc. Ce dernier disait, dans une brochure
qu'il a publiée en \ 790 : « Les efforts de la société des Amis des noirs, dont
» l'enthousiasme mal entendu trouvait dans les prin-
» cipes de l'assemblée nationale, les moyens de propager
» sa doctrine, ajoutaient encore aux dangers auxquels
» nous étions exposés. Les colonies ne peuvent exister
» sans ta traite; l'expérience a démontré que leur des-
» truction totale serait la suite de rajffrancliissemeni des
» noirs... » C'était le règne des principes que redoutaient les colons ! Aussi ont-ils mis tout en œuvre pour faire comprendre à l'assemblée nationale constituante que la » Irails du visage et la couleur de la peau font soupçonner une double tra~
» hison : celle des droits de l'homme et de ses/ré)-es propremenl dits... « Et
en note .• ' Si le sang' africain ne coule pas dans les veines de M. Moreau, ce
» qui est proèléuialique, etc. »
^ Brissot adressant une lettre à Barnave, en novembre 1790, y dit ■
« Il est tel député des îles à l'assemblée nationale (MM. Moreau de Saint-
» Méry et Cocherel, par exemple), qu'il est impossible de distinguer des mu-
» lâtres. On m'assure que dans les assemblées coloniales , et dans les places
» les plus distinguées, il existe de vrais sang-mèlés , mais qui ont su déguiser
» leur origine. Croirait-on que ces frères des mulâtres sont les plus ardents » etles plus hautains de leurs ennemis ! » Cela se conçoit fort bien, parce que, déguisant leur origine, ils se montraient
plus acharnés, pour que l'on ne pût pas les soupçonner .* calcul infâme, mais
logique ! INTRODUCTION. 81 déclaration des droits de l'homme ne pouvait être invoquée ni à Saint-Domingue ni dans les autres colonies
françaises, sans les perdre à jamais. De même qu'ils importunaient de leurs cris, de leurs clameurs, l'autorité
royale dans l'ancien régime, de même ils ont intrigué
auprès des législateurs de la France, pour entraver les
généreuses dispositions que beaucoup d'entre eux montraient en faveur des opprimés. Les colons n'y ont que trop bien réussi pour leur
malheur. Contre leur gré, aveugles et passionnés, ils
sont devenus les instrumens de la Providence qui veillait au salut de ses créatures. Le triomphe de la race
noire a été le résultat de la longue injustice du régime
colonial. On l'a contrainte de recourir aux armes, et les
colons, leurs propriétés et leurs richesses ont disparu
de cette terre si longtemps abreuvée de larmes et de
sang.
bien réussi pour leur
malheur. Contre leur gré, aveugles et passionnés, ils
sont devenus les instrumens de la Providence qui veillait au salut de ses créatures. Le triomphe de la race
noire a été le résultat de la longue injustice du régime
colonial. On l'a contrainte de recourir aux armes, et les
colons, leurs propriétés et leurs richesses ont disparu
de cette terre si longtemps abreuvée de larmes et de
sang. Tout y a disparu, même l'autorité, la souveraineté
de la France ! Et à qui la faute Mais, n'anticipons pas sur les événemens. Les faits
viendront en leur lieu démontrer les torts de l'entreprise qui a provoqué l'énergique résolution de rendre
Saint-Domingue indépendant de la France ; et alors,
loin de regretter qu'un méprisant défi ait été jeté ainsi
à toute la race africaine jugée indigne de la liberté, nous
applaudirons à cette pensée d'un Génie extraordinaire,
irrésistiblement amené à faciliter Taccomplissement des
desseins de la divine Providence sur cette race. Car, qui
peut ne pas voir la volonté de Dieu dans les étonnantes
mesures employées à cette époque ? D'ailleurs, est-il un
seul peuple dans le monde qui soit parvenu à se régéT. I. 6 82 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. nérer, sans passer par des vicissitudes effroyables ' ? VIII. Aux notions générales que nous avons exposées sur
l'état politique de Saint-Domingue, et qui sont bien
propres à faire concevoir que toutes les classes de la population devaient éprouver le désir d'un changement
dans la situation des choses ; aux aperçus que nous avons
donnés sur la composition, sur les mœurs de cette population en général, sur son chiffre total, joignons les
remarques particuhères faites dans l'ancien régime, sur ^ « J'ai à me reprocher une tentative sur celte colonie lors du Consulat.
C'était une grande faute que d'avoir voulu la soumettre par la force ; je devais me contenter de la gouverner par l'intermédiaire de Toussaint " L'Empereur avait d'autant plus à se reprocher celte faute, disait-il, qu'il
l'avait vue, et qu'elle était contre son iriclinalion.il n'avait fait que céder à
l'opinion du Conseil d'Etat et à celle de ses ministres, entraînes par les criaiiieries des colons, qw formaient à Paris un gros parti, et qui, de plus, ajoutait- il,
étaient presque tous royalistes et vendus à la faction anglaise.» (Mémorial de
Sainte-Hélène.)
avait d'autant plus à se reprocher celte faute, disait-il, qu'il
l'avait vue, et qu'elle était contre son iriclinalion.il n'avait fait que céder à
l'opinion du Conseil d'Etat et à celle de ses ministres, entraînes par les criaiiieries des colons, qw formaient à Paris un gros parti, et qui, de plus, ajoutait- il,
étaient presque tous royalistes et vendus à la faction anglaise.» (Mémorial de
Sainte-Hélène.) « Une des plus grandes folies que j'aie faites, a continué l'Empereur, a été
d'envoyer cette armée à Saint-Domingue. J'aurais dû ôter pour toujours la
possibililé d'y parvenir. Je commis une grande erreur, une grandie faute, en
ne déclarant pas Saint-Domingue libre, en ne reconnaissant pas le gouvernement des hommes de couleur Si je l'eusse fait, j'aurais agi d'une manière
plus conforme aux principes de ma politique L'indépendance de SaintDomingue une fois reconnue, je n'aurais pu y envoyer une armée pendant la
paix; mais lorsque la paix fut signée, les anciens colons, les marchands et les
spéculateurs m'aissié^èxenl rontinuellement de leurs demandes i en un mol, la
nation avait la rage de recouvrer Saint-Domingue, et je fus forcé d'y céder.
Mais si avant la paix j'eusse reconnu les noirs, je me serais trouvé autorisé
par là à refuser de faire aucune tentative pour reprendre cette colonie, puisqu'en
cherchant à la recouvrer j'agissais contre mon propre jugement. • (O'Méara,
Napoléon dans l'exil.) Ces aveux honorent la mémoire de l'Empereur Napoléon l^' : ils font savoir
que les colons furent toujours les provocateurs des rigueurs employées contre
la race noire. De notre côté, nous prouverons que le régime de fer établi par Toussaint
Louvcrture dès la fin de l'année 1800, sous l'inspiration des colons, contribua
beaucoup à la conception de l'expédition de 1802. IINTRODL'CÏION. 85 l'état plus ou moins prospère de chacune des provinces
de cette colonie, sur les inclinations et les idées régnantes dans chacune d'elles. Elles trouveront leurapphcation dans la suite ; et peut-être expliqueront-elles les
causes des événemens accomplis dans ces localités. Complétons ces renseignemens par ceux fournis sur
les productions, sur le commerce et sur les finances de
cette colonie, en 1789. Le territoire de Saint-Domingue français était divisé
en trois parties ou provinces : celle du Nord, celle de
l'Ouest et celle du Sud. Ce territoire comprenait une
surface d'environ 2,000 lieues carrées, tandis que la colonie espagnole représentait une superficie de 5,200
lieues carrées. Il était subdivisé en 52 paroisses portant
plus tard le nom de communes. La partie du Nord était évaluée à 480 lieues carrées :
il y avait 21 paroisses. La partie de l'Ouest, à 820 lieues carrées, comprenant
17 paroisses. La partie du Sud, à 700 lieues carrées, ayant 14 paroisses. a La partie du Nord, dit Moreau de Saint-Méry, a des
avantages réels sur celles de l'Ouest et du Sud. II en est
qui tiennent à la nature de son sol et de son climat, et d'autres qui sont dus à sa position géographique. Parmi les premiers, on doit compter celui d'avoir beaucoup de rivières,
de ruisseaux, de ravins, et de recevoir des pluies réglées...
Le sol de cette partie est généralement plus productif que
celui des deux autres... Ce n'est pas qu'on ne trouve
dans les parties de l'Ouest et du Sud, des terrains aussi
celles de l'Ouest et du Sud. II en est
qui tiennent à la nature de son sol et de son climat, et d'autres qui sont dus à sa position géographique. Parmi les premiers, on doit compter celui d'avoir beaucoup de rivières,
de ruisseaux, de ravins, et de recevoir des pluies réglées...
Le sol de cette partie est généralement plus productif que
celui des deux autres... Ce n'est pas qu'on ne trouve
dans les parties de l'Ouest et du Sud, des terrains aussi 84 ÉTUDES suj\ l'histoire d'haïti. fertiles que dans celle du Nord, mais ils veulent toujours
l'arrosement... L'avantage géographique de la partie du
Nord, c'est de se trouver placée au vent des deux autres. . .
Le Cap reçoit et attire plus de bâtimens que les autres
ports de la colonie... Les denrées y sont avantageusement vendues... La circulation du numéraire y est plus
rapide qu'ailleurs, et l'industrie, quelque forme qu'elle
veuille prendre, est presque sûre d'y être encouragée.
» La partie du Nord est la première que les Français
aient établie, et elle est encore la plus importante par sa
situation, militairement parlant, par ses richesses et par
sa population. On peut y compter à peu près 16,000
blancs de tout âge, dont plus des deux tiers sont du sexe
masculin; 9,000 gens de couleur libres, presqu'en nombre égal dans chaque sexe; et 170,000 esclaves, parmi
lesquels le rapport des nègres est à celui des négresses,
comme 9 est à 7. Les nègres, en général, y sont plus industrieux et mieux traités. La culture est aussi poussée plus
loin dans le Nord, et l'art de fabriquer le sucre y a fait
des progrès qu'on n'égale point encore dans le reste de
la colonie. 11 faut dire de plus, parce que c'est la vérité,
qu on y ti'ouYOune plus grande sociabilité et des dehorsplus
polis. Il y a même une sorte de rivalité jalouse, de la part
de l'Ouest et du Sud à cet égard, et elle servirait, au besoin, de preuve à cette observation. La plus grande fréquentation des bâtimens européens y place les premiers
succès de la mode ; et partout où il y a des Français, la
mode a ses adorateurs. Le luxe y a donc un culte trèssuivi, et c'est du Cap, comme d'un centre, qu'il répand
ses jouissances et ses maux. . . B La partie de l'Ouest, contenant le Port-au-Prince,
qui est la capitale de la colonie, elle renferme ainsi le INTRODUCTION. " 85 siège principal du gouvernement et de l'administration
générale... » Si la partie de l'Ouest est obligée de reconnaître- la
supériorité de la partie du Nord sur elle, cette supériorité, elle l'exerce à son tour sur la partie du Sud. Moins
éloignée qu'elle de l'abord des vaisseaux venant d'Europe ; moins dangereusement placée durant la guerre,
parce qu'elle n'est pas aussi voisine de la Jamaïque ; plus
et mieux cultivée ; ayant dans son étendue le siège du
gouvernement, la résidence d'une cour souveraine, la
garnison habituelle d'un régiment, elle tire de ces circonstances, qui produisent une plus grande réunion
d'individus, et par conséquent plus de consommateurs,
des avantages dont la partie du Sud est privée...
seaux venant d'Europe ; moins dangereusement placée durant la guerre,
parce qu'elle n'est pas aussi voisine de la Jamaïque ; plus
et mieux cultivée ; ayant dans son étendue le siège du
gouvernement, la résidence d'une cour souveraine, la
garnison habituelle d'un régiment, elle tire de ces circonstances, qui produisent une plus grande réunion
d'individus, et par conséquent plus de consommateurs,
des avantages dont la partie du Sud est privée... j> Les 820 lieues carrées de la surface de la partie de
l'Ouest contiennent à peu près 14,000 blancs de tout âge,
dont deux tiers sont du sexe masculin ; 12,500 gens de
couleur libres, dont les neuf seizièmes sont au sexe masculin ;Qi 168,000 esclaves, parmi lesquels le rapport des
nègres est à celui des négresses, à peu près comme 8 est à
7. Il résulte de ce calcul que la population totale de la
partie de l'Ouest peut être considérée comme égale à
celle de la partie du Nord, mais avec cette différence
que cette dernière n'a que les trois cinquièmes de la surface de l'autre... » La partie du Sud, prise en masse, a été la dernière
établie des trois de la colonie... Aujourd'hui (1789) la
partie du Sud a réellement un peu plus de 10,000
blancs, dont les deux tiers sont mâles ; 6,o00 affranchis * , ^ Au chiffre admis par Moreau de Saiot-Méry pour la population de couleur,
on trouve 28,000 âmes, tandis qu'il accuse 40,000 âmes pour Ir population,
blanche. L'intendant Marbois établissait pour la même année 1789, 26,600 /ù/.^ iy :. : N iT-Û ' ^ ? ^' ^'-y 86 ÉTUDES SUR l'histoire d'hâÏTI. dont moiiiék^eu près de chaque sexe ; et 1 14,000 esclaves, dans la proportion de 8 mâles pour 7 femelles. » Il est aisé de voir par ces résidtats, que la partie du
Sud n'est ni aussi peuplée ni aussi bien établie que les
deux autres, puisqu'avec près de moitié de plus de la
surface de la partie du Nord, elle n'a que les deux tiers
de sa population, et qu'avec seulement un septième de
surface de moins que celle de la partie de l'Ouest, elle
n'a que les deux tiers de sa population. U opinion veut
que son sol soit moins productif... » Le fait vrai, c'est que la partie du Sud n'a jamais
été aussi encouragée que celle du Nord et de l'Ouest, et
le désavantage de sa situation géographique sous le vent
de ces deux autres et les dangers que le voisinage de la
Jamaïque fait courir à son commerce pendant la guerre,
en sont les véritables causes... » C'est en quelque sorte au commerce étranger qu'elle
doit ses premiers succès, et sans ce commerce, contre
lequel les négocians de France ont poussé des cris, les
avantages qu'ils vont maintenant y recueillir n'existeraient pas...
que celle du Nord et de l'Ouest, et
le désavantage de sa situation géographique sous le vent
de ces deux autres et les dangers que le voisinage de la
Jamaïque fait courir à son commerce pendant la guerre,
en sont les véritables causes... » C'est en quelque sorte au commerce étranger qu'elle
doit ses premiers succès, et sans ce commerce, contre
lequel les négocians de France ont poussé des cris, les
avantages qu'ils vont maintenant y recueillir n'existeraient pas... » L'espèce d'abandon où a été laissée la partie du
Sud, y a produit des effets qui sont encore sensibles. La
<îulture y est moins perfectionnée qu'ailleurs , parce pour la première, et 35,400 pour la seconde. Celui-ci avouait 509/00 esclaves, et l'autre seulement 452,000. Le fait est que le gouvernement colonial
dissimulait toujours la population des affranchis et des esclaves, pour ne pas
donner aux hommes éclairés parmi eux l'occasion de connaître leur vrai nombre. La société des ^m/s des noirs a prétendu, au contraire, que la classe des
affranchis comptait de 40 à 45 mille âmes, et en cela elle a été d'accord avec
les mulâtres instruits des faits et avec des blancs raisonnables qui ont écrit sur
la matière, notamment le général Pamphile de Lacroix. M. Lepelletier de
Saint-Rémy avoue également qu'on accusait un chiffre volontairement erroné,
it il s'accorde avec celui fourni par Moreau de Saint-Méry. INTRODUCTION . 87 que les foices cultivatrices y manquent et parce que
les denrées n'y obtiennent pas un prix aussi avantageux » Les mœurs de la partie du Sud ont un caractère
qui les fait différer en plusieurs choses, des moeurs du
reste de la colonie. Il me semble qu'elles ont, surtout
dans la bande méridionale, moins d'analogie avec ces
dernières qu'avec celles des îles du Vent , et l'on peut
faire la même observation dans le langage créole. Il est
vrai qu'on trouve beaucoup de familles martiniquaises
d'origine dans cette étendue. Les nègres y montrent aussi
des différences dans leurs usages... » La plaine des Cayes a un coup d'œil imposant...
L'œil se promène avec plaisir sur une surface qui n'attend que les regards du gouvernement pour que ses produits accroissent de près des deux tiers... On ne peut se
dissimuler que dans l'état présent des choses, la plaine
des Cayes ne peut soutenir le parallèle avec les autres... » Les habitans de cette 'plaine et ceux de toute la partie du Sud, demandent un conseil supérieur séant aux
Cayes, et par conséquent le vœu de la colonie entière
est d'en avoir trois au lieu d'un seul ' .
ène avec plaisir sur une surface qui n'attend que les regards du gouvernement pour que ses produits accroissent de près des deux tiers... On ne peut se
dissimuler que dans l'état présent des choses, la plaine
des Cayes ne peut soutenir le parallèle avec les autres... » Les habitans de cette 'plaine et ceux de toute la partie du Sud, demandent un conseil supérieur séant aux
Cayes, et par conséquent le vœu de la colonie entière
est d'en avoir trois au lieu d'un seul ' . ' Depuis 1701, il y avait deux conseils supérieurs ou cours de justice souveraines, l'un au Cap, l'autre à Léogane, et de là au Porl-au- Prince. En 1787,
celui du Cap fut supprimé et réuni à l'autre, sous le titre de Conseil supérieur
de Saint-Domivgue. Quelques velléités d'indépendance de la part de celui du
Cap, sous le gouvernement de MM. de la Luzerne et de Marbois, avaient
occasionné cette mesure provoquée par eux, d'accord avec M. de Lamardelle,
procureur général au Port-au-Prince : de là l'irritation des colons du Nord
contra ces trois personnages. En janvier 1790, l'assemblée provinciale du Cap
le rétablit par l'initiative révolutionnaire. Excités par les anciens magistrats,
des blancs de celte ville s'étaient rendus au Port-au-Prince, dés le mois d'oc-^
tobre 1789, pour arrêter MM. de Marbois et de Lamardelle, qui eurent le
temps de s'enfuir eo France. M. de la Luzerne était alors ministre de, la marine et des colonies. Les colons le dénoncèrent ensuite à l'assemblée nationale
constituante. 88 ÉTUDES SUR l'histoire d'uAÏTI. » Ils demandent qu'on ajoute un 5^ bataillon au régiment du Port-au-Prince, qui aura pour garnison les
postes de la partie du Sud. » Ils demandent aussi des écoles publiques et des
moyens d'éducation. » Et, s'il le faut, ils offrent de supporter la dépense
que ces objets peuvent occasionner. » Ils observent, à cet égard, que les octrois (droits
d'exportation des denrées) perçus aux Cayes, s'élèvent
à 800 mille livres, dont il ne reste que 280 mille livres
dans la partie du Sud pour sa dépense, et que les frais
de justice payés par elle au Port-au-Prince, s'élèvent à
500 mille livres, ce qui absorbe, et au-delà, la portion
gardée. Ils disent que la dépense d'une cour souveraine
et d'un bataillon donnerait de la vie à la partie du Sud
et des convenances de plus d'un genre... » Voilà ce que constatait Moreau de Saint-Méry, des
dispositions particulières à chacune des provinces de la
colonie de Saint-Domingue , avant les premiers troubles occasionnés par la révolution de 1789. On trouve encore dans un écrit anonyme, publié au
commencement de \ 790, et intitulé : Lettre d'un citoyen
du Port-au-Prince à un député à l'assemblée coloniale, les
passages suivans que nous transcrivons : « Depuis que j'habite la colonie, j'entends, et ce n'est
« pas sans raison, tous les habitans de la partie du Sud
» jeter les hauts cris...
les premiers troubles occasionnés par la révolution de 1789. On trouve encore dans un écrit anonyme, publié au
commencement de \ 790, et intitulé : Lettre d'un citoyen
du Port-au-Prince à un député à l'assemblée coloniale, les
passages suivans que nous transcrivons : « Depuis que j'habite la colonie, j'entends, et ce n'est
« pas sans raison, tous les habitans de la partie du Sud
» jeter les hauts cris... Déterminez l'assemblée à porter un décret qui
» statue que toutes les denrées coloniales qui s'exporte -
» ront directement pour la métropole, des ports des INTRODUCTION. 89 » Cayes, de Jerémie et de Saint-Louis, ne paieront que
» le tiers des droits imposés sur celle du crû des deux
y> autres parties de la colonie... » Je ne vois qu'une difficulté, c'est d'inspirer assez de
> désintéressement aux deux autres provinces de la colo-
» nie, pour les faire concourir à cet acte de justice en-
» vers celle du Sud. Mais, Monsieur, ne perdez pas de
» vue cette image agréable, — que la colonie ne forme
» qu'une famille composée de trois individus ; n'oubliez
» point que pendant la minorité de la cadette des filles,
j> les tuteurs ont employé tous les revenus à doter les
» aînées ; aujourd'hui cette dernière a atteint sa mojo-
» rite : avant quelle le demande, que les deux premières
D lui offrent un dédommagement qui lui fasse oublier
» l'abandon dans lequel on l'a laissée, et le peu de soins
j> donnés à son éducation ; remarquez quelle s'est aperçue
» que depuis longtemps elle a très-peu participé aux rêve-
» nus communs, et par un acte tel que celui que je vous
» propose, faites-lui oublier ses prétentions ou ses droits;
» évitez la scission ; que les trois sœurs restent unies,
» qu'elles ne fassent qu'une maison, qu'un ensemble
» étroitement lié, et gémissez avec moi sur la colonie, si
» la dissension s'établissait, et si chacune d'elles voulait
» régir ses biens à sa manière. » Suivant les états publiés par M. de Marbois, les principaux établissemens de Saint-Domingue présentaient, au
!«' janvier 1789: 451 habitations produisant 70 millions de livres pesant de sucre blanc. 341 » 95 » de sucre brut. 2810 » 68 » de café. 705 » 6 » de coton, 3097 .. 1 •> d'indig o. 90 ÉTUDES SUR L HISÏOIKE D HAÏTI. Nous présentons ces chiffres de la production en nombre rond, en négligeant les autres produits. La valeur totale des terres, bâtimens, plantations, etc.,
s'élevait à 1,500 millions de livres des colonies, valant
un milliard de livres tournois. La valeur totale des produits exportés de la colonie,
s'élevait à 195 millions. Celle des marchandises reçues de la métropole et des
pays étrangers, particulièrement des États-Unis, montait
à 200 millions. Ce mouvement commercial occupait plus de 700 navires nationaux et autant de navires étrangers, mais
ceux-ci d'un tonnage moindre que les premiers.
ait à 1,500 millions de livres des colonies, valant
un milliard de livres tournois. La valeur totale des produits exportés de la colonie,
s'élevait à 195 millions. Celle des marchandises reçues de la métropole et des
pays étrangers, particulièrement des États-Unis, montait
à 200 millions. Ce mouvement commercial occupait plus de 700 navires nationaux et autant de navires étrangers, mais
ceux-ci d'un tonnage moindre que les premiers. Les recettes diverses de la colonie, classées en différens
chapitres, montaient à près de 15 millions de livres ou
10 millions de francs, sur lesquelles les droits d'octroi ou
d'exportation des denrées, s'élevaient à 7 millionsdelivres. Les dépenses générales étaient de 15 millions de
livres. Il était dû aux diverses caisses de la colonie, par les
agens comptables retardataires, environ 9 millions de
livres, et cet exercice de 1 788 laissait à la disposition du
trésor une somme de plus d'un million en réserve. Lorsque M. Barbé de Marbois prit charge, en novembre 1785, les comptables devaient plus de 15 millions de
livres : le désordre le plus complet régnait dans cette
partie de l'administration coloniale. Cet homme éclairé,
intégre et d'une fermeté inébranlable, réussit à débrouiller ce chaos, en contraignant les agens infidèles à rendre
leurs comptes et à verser une portion notable de ce qu'ils
devaient. Il put ainsi acquitter toutes les dettes de la colonie et payer tous les achats et les services divers au compINTUODUCTION. 91 tant, après avoir construit une foule d'édifices publics,
élevé des monumens dans l'intérêt général. Mais il devint
odieux à la plupart des comptables et à ceux qui profitaient de leur mauvaise gestion. Sa rigidité si louable,
autant que la réunion des deux conseils supérieurs en un
seul, contribua à lui valoir cette haine de la part des
colons, ceux du Nord surtout, qui l'obligèrent à quitter
Saint-Domingue. Les corps populaires, municipalités, assemblées provinciales et assemblées coloniales, qui s'emparèrent alors
de la direction des affaires, ne tardèrent pas à occasionner un gaspillage affreux des deniers publics. En septembre 1792, après trois années d'agitations et de troubles, il avait été déjà tiré, sur la métropole, des traites
pour la valeur de 60 millions de livres. On conçoit facilement que les événemens si graves qui
s'accomplirent durant la période révolutionnaire, étaieht
peu propres à inspirer de l'intégrité aux administrateurs
financiers de la colonie. La plupart d'entre eux s'en esquivèrent sans rendre aucun compte. Ces données économiques nous suggèrent diverses
observations. D'abord, une chose qui frappe au premier coup-d'œil,
c'est la disproportion qui existait dans la classe blanche,
entre les hommes et les femmes, de même que parmi les
esclaves, tandis que les deux sexes étaient presqu'en
nombre égal dans la classe des affranchis : de là l'accroissement rapide de cette dernière classe, puisque les blancs
étaient obligés d'y prendre des compagnes ou des femmes
noires esclaves dont les enfans, nés de cette habitude,
augmentaient la classe intermédiaire. Et si le régime
au premier coup-d'œil,
c'est la disproportion qui existait dans la classe blanche,
entre les hommes et les femmes, de même que parmi les
esclaves, tandis que les deux sexes étaient presqu'en
nombre égal dans la classe des affranchis : de là l'accroissement rapide de cette dernière classe, puisque les blancs
étaient obligés d'y prendre des compagnes ou des femmes
noires esclaves dont les enfans, nés de cette habitude,
augmentaient la classe intermédiaire. Et si le régime 92 ÉTUDES SUR l'histoire d'HAÏTI. colonial n'avait pas défendu et avili l'union légitime des
blancs avec les femmes de la race noire, cette classe se
serait accrue davantage ; car on sait toute l'influence du
mariage sur la population. C'est ce résultat prévu qui y
mit obstacle, indépendamment du préjugé : système qui
condamne également les vues étroites et l'injustice du
gouvernement de la métropole, et la jalousie et l'égoïsme
des colons. Et quant aux esclaves, on sait que la cause de
l'inégalité entre les deux sexes était dans l'insatiable
désir des colons de produire une plus grande quantité
des denrées cultivées dans les colonies, les hommes introduits par la traite y étant plus propres que les femmes. En second lieu, nous remarquons que l'immense production de la partie du Nord, ses richesses, sa population agglomérée sur une surface plus circonscrite, y
ayant occasionné une plus grande sociabilité et plus de
politesse que dans l'Ouest et le Sud, et excité une rivalité
de la part de ces deux provinces, le germe des dissensions intestines que nous verrons éclater plus tard se
trouvait dans cette disposition des esprits, parmi la population blanche d'abord, et ensuite dans la population
colorée, par l'effet naturel des traditions locales. Qu'on ne croie pas, cependant, que le Nord fût exempt
lui-même de jalousie contre l'Ouest et le Sud. Ce sentiment naquit à la fondation du Port-au-Prince, ville créée
pour être la capitale de la colonie, à cause de sa position
centrale; elle devint dès lors le siège du gouvernement,
jadis fixé au Cap, bien que le Petit-Goave et Léogane
eussent eu tour à tour le nom de capitale, avant l'établissement du Port-au-Prince. Ni l'une ni l'autre de ces
petites villes de l'Ouest ne pouvaient avoir l'avenir de
prospérité qu'offrait le Port-au-Prince, par sa proximité INTRODUCTION. (JT) de la riche plaine du Cul-de-Sac : de là cette jalousie du
Cap et de tout le Nord. Et la preuve de cette assertion,
c'est que si, par des considérations qui tenaient à la défense militaire de la colonie, les gouverneurs généraux
devaient habiter le Cap en temps de guerre maritime, il
leur était néanmoins enjoint, recommandé par l'autorité
ministérielle, d'y passer au moins quatre mois dans l'année pendant la paix * . La jalousie du Nord était la cause
de ces instructions. Elle éclata plus particulièrement à la
suppression de son conseil supérieur dont les membres,
riches et influons sur l'opinion, étaient obligés d'aller
siéger au Port-au-Prince : disposition absurde que prit
le gouvernement royal, alors que la prospérité de la
colonie eût dû faire sentir, au contraire, la nécessité de
la création d'un nouveau conseil supérieur aux Cayes ,
pour rapprocher la justice des administrés.
La jalousie du Nord était la cause
de ces instructions. Elle éclata plus particulièrement à la
suppression de son conseil supérieur dont les membres,
riches et influons sur l'opinion, étaient obligés d'aller
siéger au Port-au-Prince : disposition absurde que prit
le gouvernement royal, alors que la prospérité de la
colonie eût dû faire sentir, au contraire, la nécessité de
la création d'un nouveau conseil supérieur aux Cayes ,
pour rapprocher la justice des administrés. La jalousie du Sud contre le Nord, étendue contre
l'Ouest trouva un nouvel aliment dans les plaintes des
habitansdu Cap à l'égard du Port-au-Prince. Chacune
de ces trois provinces en était arrivée au point de considérer, qu'elles avaient pour ainsi dire des intérêts distincts, oubliant alors que Saint-Domingue, colonie française, était nécessairement soumis à cette loi, à ce principe d'unité qui a constitué la force de sa métropole.
Cette fermentation des esprits était arrivée à son apogée,
lorsque survinrent en France les premiers troubles révolutionnaires. La formation de l'assemblée générale de
Saint-Marc, composée des planteurs les plus influens,
contribua à arrêter ce mouvement désordonné des esprits.
Mais ce fut aux dépens de la métropole que cette assem- * Moreau de Saint-Méry, tome 1«% page 49 i. 94 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. • blée reconstitua l'union entre les trois provinces de la
colonie. Sous prétexte de la réforme des abus du gouvernement colonial, elle ne visait qu'à la direction politique de Saint-Domingue en dehors de toute influence de
la métropole, et même à son indépendance de la France,
à l'instar des anciennes colonies anglaises de l'Amérique
septentrionale. Dès ses premiers pas dans cette voie, elle heurta tous
ceux qui profitaient des abus de l'ancien régime. L'assemblée provinciale du Nord , siégeant au Cap , étant
composée principalement des gens de justice, des employés du gouvernement et des commerçans, fut effrayée
des tendances des planteurs. Par une lettre du 24 décembre 1789, elle les avait bien excités à prendre une
position indépendante de l'assemblée nationale constituante ; mais elle ne sut aucun gréa l'assemblée générale
de prétendre à réformer les abus existans dans l'ordre
judiciaire, dans l'administration des finances ; ou plutôt,
elle comprit que les planteurs ne justifieraient point
leurs prétentions à cet égard. Une scission éclata entre
ces deux corps populaires. Le gouvernement colonial
saisit habilement cette circonstance et appuya l'assemblée provinciale du Cap. Celles de l'Ouest et du Sud, oii
dominaient d'autres planteurs , se dévouèrent entièrement aux vues de l'assemblée générale qui, croyant à
la puissance de cet appui, ne mit aucune borne à ses
prétentions.
anteurs ne justifieraient point
leurs prétentions à cet égard. Une scission éclata entre
ces deux corps populaires. Le gouvernement colonial
saisit habilement cette circonstance et appuya l'assemblée provinciale du Cap. Celles de l'Ouest et du Sud, oii
dominaient d'autres planteurs , se dévouèrent entièrement aux vues de l'assemblée générale qui, croyant à
la puissance de cet appui, ne mit aucune borne à ses
prétentions. De ce conflit , de cette division des esprits, résultèrent
des mesures militaires de la part du gouvernement colonial, pour appuyer la dissolution de l'assemblée générale qu'il ordonna. Une simple démonstration suffit
pour porter 85 de ses membres à s'embarquer pour se INTRODUCTION. 95 rendre en France et former leurs plaintes h l'assemblée
nationale constituante. Mais avant de se dissoudre, l'assemblée générale avait
fait un appel à tous les habitans propriétaires. Ce furent
ceux du Sud surtout qui se hâtèrent d'y répondre, en se
confédérant avec quelques paroisses de l'Ouest, en se
portant en armes jusqu'à Léogane, où ils apprirent le
départ des membres de l'assemblée générale. De là, ils
notifièrent au gouverneur, comte de Peinier, une sorte
de protestation formulée en articles, contenant lem's
conditions et leurs réserves. La modération de cet officier général, appuyée toutefois de la menace qu'il leur
fit de diriger des forces cojitre eux, les porta à dissoudre
leur armée ; mais ils maintinrent le principe de leur
confédération. En remontant aux premiers temps de la colonie, on
pourrait expliquer cette facilité, cette promptitude à
s'armer, à se révolter contre le gouvernement colonial,
de la part des habitans de ces localités, par les précédens qui eurent lieu lors de la révolte contre la compagnie monopoleuse des Indes, et à propos de la formation
des milices, sous le prince de Rohan. Eh bien ! en observant encore le cours des événemens^
ne voit-on pas naître de cette idée de confédération armee,dite de Léogane, le conseil de sûreté et d'exécution de
la Gî'aw^e-ilwse, vraie confédération armée entrelesparoisses de cette partie du Sud, organisée contre l'autorité nationale, suivant les erremens des planteurs de l'assemblée générale de Saint- Marc, et livrant la ville de Jéré^
mie aux Anglais , en 1 793 * ?
énemens^
ne voit-on pas naître de cette idée de confédération armee,dite de Léogane, le conseil de sûreté et d'exécution de
la Gî'aw^e-ilwse, vraie confédération armée entrelesparoisses de cette partie du Sud, organisée contre l'autorité nationale, suivant les erremens des planteurs de l'assemblée générale de Saint- Marc, et livrant la ville de Jéré^
mie aux Anglais , en 1 793 * ? ' Voyez le 2e volume du Rapport de Ganan, |). 517, sur la tendance du Surf
à l'isolement. 96 ÉTUDES SLll l'hISTOIUE d'hâÏTI. Veut-on une preuve de plus , de l'influence des
traditions locales? Nous allons la fournir. A ce sujet, on peut certainement ajouter aux observations de Moreau de Saint-Méry, sur les noirs de la
partie du Nord, qu'il représente comme plus industrieux
que ceux du reste de l'ancienne colonie, et mieux traités
par les colons, que ces hommes participaient réellement
de la sociabilité, de la politesse des blancs. Cela résultait aussi de ce que le Nord ayant été établi plus tôt
que les deux autres provinces, la richesse des colons y
étant plus grande, le commerce plus florissant, il s'ensuivit que les filles des planteurs furent recherchées en
mariage, dans la métropole comme dans la colonie,
par un grand nombre de nobles, chefs de ces familles
considérables qui possédaient les plus belles propriétés
de cette province. Le ton, les manières distinguées de
ces nobles, leur luxe, leur politesse s'étendirent des
maîtres aux esclaves, et furent encore plus imités par
la classe plus éclairée des affranchis. De là ce ton, ces
manières aristocratiques qu'on a toujours remarquées
parmi les hommes du Nord, et qu'on a vues influer
sur le gouvernement de Toussaint Louverture, sur celui
de Henri Christophe surtout. Ces habitudes ont même
exercé leur empire sur l'organisation de la révolte des
esclaves du Nord, placés sous le commandement de
Jean François et de Biassou. Ces deux chefs prirent des
titres fastueux, se décorèrent de cordons, de croix de
Saint-Louis, excités encore à ces étrangetés parlescontrerévolutionnaires français et par les agens du gouvernement espagnol. Ogé acheta en France une croix de
l'ordre de mérite du Lion de Limbourg, pour simuler
celle des chevaliers de Saint-Louis. INTRODUCTION. 97 Avant la révolution coloniale, on citait avec raison
une foule de noirs parmi les affranchis du Nord, chefs
de familles respectables, presque toutes liées en légitime
mariage, offrant des sujets distingués, des hônimcs
éclairés, ayant de la représentation, de la dignité dans
les manières comme de la régularité dans les mœurs,
mais ayant aussi des inchnalions aristocratiques. M. de
Saint-Méry parle avec éloge de plusieurs d'entre eux
qui, à des titres différens, méritèrent toujours la considération publique même de la part des blancs. Il cite
nommément deux noirs, Vincent Ollivier et Etienne
Auba, quii étant devenus capitaines des mihces de leur
couleur, dans les paroisses qu'ils habitaient, eurent la
faculté de porter répée du roi (sic) jusqu'à leur mort
arrivée à un âge avancé, et obtinrent même une pension
viagère sur les fonds coloniaux *. Ces exemples vivans
d'une respectabilité acquise par une conduite honorable,
contribuèrent beaucoup à la pureté des mœurs que nous
venons de signaler;
Etienne
Auba, quii étant devenus capitaines des mihces de leur
couleur, dans les paroisses qu'ils habitaient, eurent la
faculté de porter répée du roi (sic) jusqu'à leur mort
arrivée à un âge avancé, et obtinrent même une pension
viagère sur les fonds coloniaux *. Ces exemples vivans
d'une respectabilité acquise par une conduite honorable,
contribuèrent beaucoup à la pureté des mœurs que nous
venons de signaler; Mais dans l'Ouest et dans le Sud, où l'aristocratie des
blancs avait moins de représentans, où les mulâtres
étaient plus nombreux, c'est dans cette classe qu'on remarquait des hommes plus éclairés, des familles respectables par leurs mœurs, étant la plupart mariées
comme les affranchis du Nord. Ce sont ces familles qui
envoyaient le plusd'enfans en France pour recevoir une
éducation libérale. Qu'on ne s'attende pas à trouver,
dans l'ouvrage de M. de Saint-Méry, la mention de ces 1 Vincent Ollivier mourut à la Grande-Rivière, à l'âge de 120 ans, et Etienne
Auba, à l'âge de 98 ans. (Voyez M; de Saint-Méry, t. 1", p. 179 et 224.) A
cause de sa haute stature, Vincent Ollivier fut présenté à Louis XIV : il fit
ensuite les guerres d'Allemagne, sous Villars. T,I. 7 98 ÉTUDES SUR L HISTOIRE DU AÏTÎ. individus. Par tout ce que nous avons dit de ce colon
h la couleur douteuse (selon l'assertion de Glaviôre), agissant contre cette classe en France, on concevra facilement les motifs de son silence à cet égard. Il n'a fait
que deux exceptions : celle de Lasneau que nous avons
déjà citée, et en parlant de Julien Raymond, qui était
habitant d'Aquin ^ Il se garde, par exemple, de citer,
entre beaucoup d'autres, ce Guillaume Labadie, vieillard septuagénaire, que des colons tentèrent de tuer,
huit jours après avoir tranché la tête de Ferrand de Baudières. Guillaume Labadie, dans l'ancien régime même,
était surnommé te Vénérable, à cause de la pureté de ses
mœurs, de ses lumières % et de son hospitalité généreuse envers les petits blancs. Il avait été officier de^milice vers le milieu du xviii*' siècle ; il se vit retirer son
brevet et interdire la faculté de porter l'épée du roi, [tandis que dans le Nord, le gouvernement colonial l'autorisait avec raison, avec justice, en faveur de deux] noirs.
Dans la même année 1768, où cette injustice fut commise envers Labadie, elle eut également lieu envers
Jacques Boury, Jacques Delaunay, Davesne et plusieurs
autres hommes de couleur qui avaient été, comme eux,
officiers de milice. Si, dans le Nord, les affranchis subissaient l'empire des
idées aristocratiques, dans l'Ouest et dans le Sud, ils su1 Tome 2. p. 618. » « Cependant, dit Brissot, dans une note de sa lettre à Barnave, en 1790,
I on peut dire aux blancs qu'il existe à Saint-Domingue même des mulâtres très-
» instruits, et qui ne sont jamais sortis de cette ile. Je peux leur citer, par * exemple, M. Labadie, vieillard respectable, qui doit à ses travaux et son
» intelligence dans la culture une fortune immense- M. Labadie connaissait
••les sciences, l'astronomie, la physique, l'histoire ancienne et moderne ,
ant, dit Brissot, dans une note de sa lettre à Barnave, en 1790,
I on peut dire aux blancs qu'il existe à Saint-Domingue même des mulâtres très-
» instruits, et qui ne sont jamais sortis de cette ile. Je peux leur citer, par * exemple, M. Labadie, vieillard respectable, qui doit à ses travaux et son
» intelligence dans la culture une fortune immense- M. Labadie connaissait
••les sciences, l'astronomie, la physique, l'histoire ancienne et moderne , • dans un temps où pas un blanc de la colonie n'était à l'A , B , C de ces
» sciences, etc. " INTRODUCTION. 99 bissaient celui des idées démocratiques que beaucoup d'entre eux avaient puisées dans leur éducation en Europe.
C'étaient d'ailleurs les seules idées qui fussent conciliables
avec leurs justes prétentions de parvenir à l'égalité des
droits politiques dont jouissaient les blancs. Ils se pénétrèrent des principes de la révolution française dont l'égalité était la base, comme source de toute justice. Les
chefs qu'ils se choisirent au début de la révolution avaient
été presque tous élevés en France : ils étaient imbus de
ces principes, d'abord en faveur de leur classe, pour arriver ensuite graduellement au même résultat, en faveur
des esclaves de toutes couleurs. Cette marche méthodique
leur était commandée par leur position, par la nature des
choses, par les conseils delà société des Amis des noirs,
pour ne pas effrayer, ni la métropole dont l'appui leur
paraissait nécessaire, ni les colons eux-mêmes dont les
intérêts menacés eussent été un obstacle invincible, puisque ces intérêts semblaient être Hés à ceux de la France,
pour la prospérité de son commerce et de sa navigation. De ces observations fondées sur les faits antérieurs à la
révolution, passons à un examen rapide de la conduite
respective de Rigaud, homme du Sud, et de Toussaint
Louverture, homme du Nord. Que voyons-nous de la part de l'un et de l'autre ? A l'ancienneté de ses services dans la cause de la liberté, Rigaud avait réuni la mission de défendre la province du Sud contre les Anglais, sous le litre de goui^erneur général. En l'autorisant encore, en l'excitant à arrêter Montbrun, gouverneur général de l'Ouest, Polvérel l'avait rendu en quelque sorte l'arbitre des événemens dans 100 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI. ces deux provinces : c'était du reste une nécessité des
circonstances, quoiqu'il se fît un devoir de déférer aux
ordres de Laveaux, officier européen, gouverneur général de Saint-Domingue. Mais Polvérel, dans sa méfiance
contre Montbrun, et pour arrivera ce résultat, avait flatté
inconsidérément, intentionnellement, la vanité et l'orgueil de Rigaud. Devenu simi^le général de brigade comme
Bauvais, Toussaint Louverture et Villatte, mais toujours
chargé de la défense du Sud, Rigaud s'est vu contraint
de résister à l'injustice de Sonthonax qui, revenu en 1796
et par ressentiment contre les hommes de couleur en général, voulut le remplacer par Desfourneaux. Dans son
étrange aveuglement, Sonthonax ayant élevé Toussaint
Louverture, d'abord au grade de général de division, puis
au rang de général en chef de l'armée coloniale, Rigaud,
justement mécontent de cette partialité, s'est vu ensuite
autorisé par Hédouville à désobéir à ce chef de l'armée.
Pendant les dissensions qui s'en suivirent entre ces deux
rivaux, également ambitieux, également méritans par
leurs brillans succès contre les ennemis de la France,
Rigaud a encore vu une partialité coupable de la part de
Roume pour son concurrent
abord au grade de général de division, puis
au rang de général en chef de l'armée coloniale, Rigaud,
justement mécontent de cette partialité, s'est vu ensuite
autorisé par Hédouville à désobéir à ce chef de l'armée.
Pendant les dissensions qui s'en suivirent entre ces deux
rivaux, également ambitieux, également méritans par
leurs brillans succès contre les ennemis de la France,
Rigaud a encore vu une partialité coupable de la part de
Roume pour son concurrent Subissant alors, malgré lui, peut-être même à son
insu, l'influence de la jalousie traditionnelle du Sud
contre le Nord ; placé sous l'empire des principes démocratiques qui l'animaient, si Rigaud s'est cru légitimement autorisé à entrer en lutte avec son adversaire, Toussaint Louverture, à son tour, se prévalant avec raison de
son titre de général en chef, n'a pas moins éprouvé l'impulsion des principes aristocratiques du Nord, des sentimens jaloux préexistans dans celte province contre les
<ieux autres, alors qu'il avait encore des vues rétrogrades, lINTllODUCTrON. 101 liberticides : il faut le dire, parce qu'on pourra le
prouver. De là, la cause originelle, réelle de cette guerre fratricide allumée entre eux, attisée encore, et par la haine
implacable des colons et par la malveillance du Directoire
exécutif contre la vraie population de Saint-Domingue,
Guerre à jamais déplorable , inévitable peut-être, mais
dont l'origine, la cause vraie , atteste l'influence des traditions locales sur les peuples. Poursuivant nos observations, nous ferons remarquei'
qu'à une époque postérieure, on a encore vu Rigaud ,
échappé des mains de la police française et revenu dans
son pays, réveiller la jalousie surannée du Sud contre
l'Ouest : sentiment presque éteint par la transformation
politique produite par l'indépendance d'Haïti et par l'administration de Pétion. Rigaud , toujours révolutionnaire, n'a pas reculé alors devant l'idée de prononcer la
scission du Sud, du territoire soumis au Président de
la République, malgré les funestes conséquences que cet
événement pouvait avoir * . Enfin, plus tard encore, on a pu reconnaître une certaine influence de ces regrettables traditions locales, dans
le mouvement révolutionnaire entrepris dans le Sud
contre le gouvernement de Boyer; et, après le renversement de ce chef, des troubles politiques renaissant sans
cesse dans ce département ^ , ' Dans un de ses actes, Rigaud disait aux citoyens de f Ouest : « Ayez un
» sénat, si vous voulez ; mais que votre sénat soit celui de l'Ouest. Ayez un
» président,si vous voulez; mais que votre présideut soit celui de l'Ouest, etc.» Si l'on a bien voulu croire que dans la lutte entre Rigaud et Toussaint
Louverture, il y avait antipathie entre le mulâtre et le noir, qu'on explique, si
l'on peut, la scission du Sud par les mêmes motifs : Rigaud et Pétion étaient
tous deux mulâtres. 2 En entrant au Port-au Prince, en 1843. Charles Hérard aine, chefd'exécui' 102 ETUDES SUR L HISTOIRE D UAlTI. On ne peut le nier, en effet: les populations subissent, sans le vouloir, sans s'en douter même, l'influence
des habitudes, des mœurs, des idées, des principes, des
sentimens, des traditions qui ont prévalu dans les localités qu'elles habitent. Elles agissent, pour ainsi dire, par
instinct : il suffit de la moindre circonstance pour les
entraîner à des résolutions souvent funestes.
ui' 102 ETUDES SUR L HISTOIRE D UAlTI. On ne peut le nier, en effet: les populations subissent, sans le vouloir, sans s'en douter même, l'influence
des habitudes, des mœurs, des idées, des principes, des
sentimens, des traditions qui ont prévalu dans les localités qu'elles habitent. Elles agissent, pour ainsi dire, par
instinct : il suffit de la moindre circonstance pour les
entraîner à des résolutions souvent funestes. Nous ne comprenons pas dans 1 enumération des faits
que nous citons ici de la part du Sud, l'insurrection commencée aux Cayes, dont le succès a occasionné la chute
de Dessalines, parce que nous aurons à prouver que cette
révolution eut pour moteur principal Henri Christophe
lui-même qui en suggéra la pensée. Ce fait est acquis à
l'histoire. C'est du Nord que sortit l'inspiration de cette
prise d'armes. En constatantdoucles sentimens contraires, les principes opposés qui animaient les supériorités des deux classes colorées dans les trois anciennes divisions du pays, et
la jalousie préexistante entre elles, on peut, selon nous,
déduire avec justesse de cette opposition, l'antagonisme
conre le système politique que suivait Toussaint Louverlion de l'armée populaire, disait : « Le gouvernement de la République est un
gâteau d partager. » Ce citoyen du Sud exprimait ainsi la pensée-mère de
cette révolution, du moins dans son esprit. Boyer et lui étaient deux mulâtres:
ce n'était donc pas une question de couleur entre eux. A son leur, Acaati, chef des réclamations de ses concitoyens, terminait par
se proposer de mettre en pratique la doctrine communiste du partage des propriétés : partage bien autrement dangereux que celui dont goûta le chef d'exécution. Acaau disait aussi : « Tout mulâtre qui ne possède rien est nègre; tout
» nègre qui possède des propriétés est mulâtre. » Cet audacieux voulait donc
faire la guerre à la propriété, et non pas à la couleur des propriétaires. En
France, tout récemment, les communistes n'en voulaient pas à la couleur des
propriétaires, mais à leurs biens. Tous les hommes ne sont-ils pas sujets aux
mêmes erreurs, aux mêmes tentations ? INTRODUCTION. i05 ture et celui que suivait Rigaud : cause de la première
guerre civile, accompagnée des autres motifs que nous
venons de signaler ; et plus encore, l'antagonisme entre
le système politique de H. Christophe et celui de Pétion,
seule et unique cause de la seconde guerre civile qui se
termina à la mort du premier de ces deux chefs. C'est à tort que les étrangers ont cru voir dans ces
deux guerres une querelle de castes^ une lutte de couleurs :
cette détestable question n'en fut point la cause réelle.
Sans doute, ces mots de nègres, de midâlres, ont été employés durant ces luttes désastreuses ; sans doute, des
actes barbares ont donné lieu à égarer l'opinion des
observateurs superficiels : des Haïtiens eux-mêmes, peu
réfléchis, peu instruits des vrais motifs de ces dissensions
intestines, l'ont cru aussi sur la foi des écrits publiés à
ces époques reculées, surtout à l'étranger, sans songer
que, de part et d'autre, les hommes des deux couleurs
combattaient les uns contre les autres dans les rangs
opposés, et qu'ils périrent également victimes de ces
affreuses fureurs. Mais la vérité historique fondée sur des
particularités incontestables fera justice de ces erreurs»
accréditées absolument par l'ignorance des choses.
l'ont cru aussi sur la foi des écrits publiés à
ces époques reculées, surtout à l'étranger, sans songer
que, de part et d'autre, les hommes des deux couleurs
combattaient les uns contre les autres dans les rangs
opposés, et qu'ils périrent également victimes de ces
affreuses fureurs. Mais la vérité historique fondée sur des
particularités incontestables fera justice de ces erreurs»
accréditées absolument par l'ignorance des choses. Résumons nos opinions, nées de l'observation consciencieuse des faits de notre histoire nationale. Par tout ce que nous avons dit des habitans de chacune
des anciennes divisions territoriales d'Haïti, de leurs
dispositions respectives, des sentimens qui animaient ces
hommes, des idées traditionnelles qui agissaient avec
plus ou moins d'influence sur eux, on peut reconnaître
que : Dans le Nord, les principes aristocratiques dominaient : 404 ÉTUDES SUR l'histoire d'iuïti. ils prédisposaient naturellement les populations à subir
le joug du pouvoir absolu, du despotisme, qui veut toujours être obéi aveuglément : de là la tendance constante
de cette partie à la soumission passive, malgré les lumières de ses habita ns. Dans le Sud, c'étaient les principes démocratiques;
mais avec un esprit d'agitation, ou, si l'on veut, d'opposition, dont la vivacité irréfléchie devait toujours disposer les populations à des mouvemens désordonnés, ré-;
volutionnaires. Dans rOuest, c'étaient aussi les principes démocrati-.
ques ; mais éclairés, tempérés par la pratique du gouvernement qui. y a presque toujours résidé. Le caractère
propre aux populations de cette localité exige cependant,
de la part des chefs, un esprit libéral, de la modération,
un sentiment de justice pour toutes les parties de l'Etat,
pour tous les individus, sinon ils excitent leur mécontentement. De cette comparaison entre l'esprit des trois anciennes
divisions du, pays, résulte encore l'explication de ce fait
capital : Que l'Ouest, par son tempérament, par ses idées,
par ses principes modérés, peut-être plus en harmonie
avec les besoins réels de la société haïtienne, par sa position centrale, par ses ressources, a exercé et exercera
toujours une grande influence sur les destinées de cette
jeune nation dont le génie politique de Pétion a préparé
l'avenir. Ce grand citoyen avait reconnu que toutes les classes
de la population générale du pays, depuis 1791, ont
constamment voulu posséder /a liberté et l'égalité. Il avait INTRODUCTION. 105 pensé qu'en fondant le gouvernement républicain, il
pourrait mieux leur en assurer la jouissance. C'est certainement à ce système politique, à son administration libérale, que l'Ouest est redevable de son influence et des succès éclatans qui firent de la République
d'Haïti un Etat paisible durant trente ans. Car, Pétion
avait jeté les bases de ces succès par sa modération habituelle, surtout dans la pacification du Sud, après la mort
de Rigaud. Boyer, son successeur immédiat, continua le même
système et acheva l'œuvre qu'il avait commencée. L'extinction de l'insurrection de la Grande-Anse, la réunion
du Nord après la chute de H. Christophe, la réunion de
l'Est, opérée aussi pacifiquement, constituèrent l'unité
politique d'Haïti par l'unité territoriale. La pensée des
héros de l'indépendance nationale fut réalisée en 1822.
Leur glorieuse entreprise reçut enfin sa consécration définitive en 1858 : les usages du monde civilisé l'exigeaient ainsi.
de l'insurrection de la Grande-Anse, la réunion
du Nord après la chute de H. Christophe, la réunion de
l'Est, opérée aussi pacifiquement, constituèrent l'unité
politique d'Haïti par l'unité territoriale. La pensée des
héros de l'indépendance nationale fut réalisée en 1822.
Leur glorieuse entreprise reçut enfin sa consécration définitive en 1858 : les usages du monde civilisé l'exigeaient ainsi. C'est à la fin de ce gouvernement républicain qui, de
1807 à 1843, a rayonné successivement sur tout le territoire d'Haïti, que nous nous proposons d'arrêter nos
Etudes historiques, parce que là finit aussi la vie politique et militaire de l'homme dont la mémoire, chère à
notre cœur, nous a fait prendre la plume. Notre conclusion alors, nous pouvons le dire d'avance
dans cette introduction, notre conclusion sera : Que les Haïtiens doivent tirer de précieuses leçons de
ce passé si plein de grands événemens; qu'une mutuelle
indulgence leur est commandée, afin de se préserver des^ 106 KïUDES SUR l'hISÏOIUE D'uAilI. erreurs, des fautes, des torts respectifs de leui's devanciers. Non, ne les imitons pas sous ce rapport! Soyons, restons toujours unis ! C'est le gage de notre force, c'est le
secret d'être invincibles^ c'est le moyen le plus sûr de parvenir à la prospérité et à la civilisation de notre pays. PÉRIODE FRANÇAISE. PRËMIËRË ÉPOQllË. LIVRE PREMIER CHAPITRE L Révolution en France, — Ses premiers elTets à Saint-Domingue. — Dépnlalion des colons à l'assemblée nationale constituante. — Club Massiac à
Paris. _ Commissaires des hommes de couleur à Paris. — Assassinats commis sur ceux de la colonie. — Tentative de résistance de leur part. —
Assemblée générale de Saint-Marc et ses actes. — Autres assemblées des
colons et leurs actes. — Décrets de l'assemblée nationale des 8 et 28 mars
1790. —Dissolution de l'assemblée de Saint-Marc par le gouverneur généraU
comte de Peinier. Dans la première partie de cet ouvl'age, nous avons
suffisamment préparé nos lecteurs aui évéîlemens qui
vont surgir à Saint-Domingue, de la révolution opérée en
France. Ils ont vu quelle était la situation politique des diverses
classes d'hommes qui composaient la population de cette
belle et florissante colonie ; ils ont vu quelles étaient les
dispositions de chacune d'elles à accepter tout ce qui
tendrait à amener un changement dans l'état des choses. Naturellement, la classe blanche, en général plus éclairée que les autres , plus riche et privilégiée, était et devait
être la première à profiter desévénemens survenus dans la
métropole, pour réahser les désirs qu'elle formait depuis
longtemps de se soustraire au despotisme du gouvernement colonial. Mais, divisée dans ses prétentions comme
dans ses intérêts, ainsi qu'on la vu, elle devait aussi, iné-* 110 ÉTUDES SUR l'hISTOIP.E d'haÏTI.
en général plus éclairée que les autres , plus riche et privilégiée, était et devait
être la première à profiter desévénemens survenus dans la
métropole, pour réahser les désirs qu'elle formait depuis
longtemps de se soustraire au despotisme du gouvernement colonial. Mais, divisée dans ses prétentions comme
dans ses intérêts, ainsi qu'on la vu, elle devait aussi, iné-* 110 ÉTUDES SUR l'hISTOIP.E d'haÏTI. vitablement, faciliter les prétentions des classes colorées,
par les conflits qui naîtraient dans son sein, bien que son
intérêt dominant fût de les contenir dans la sujétion au
régime colonial. Il était également naturel que la classe des affranchis,
que nous désignerons désormais par la dénomination
àliommes de couleur, plus éclairée que celle des esclaves,
ayant un intérêt matériel distinct par l'effet de ce régime
odieux, cherchât à profiter de la révolution de la mèrepatrie pour améliorer sa position sociale et politique, trop
humiliante, trop avilissante, pour des hommes qui possédaient des lumières, des capitaux et des propriétés. Quant aux malheureux esclaves, courbés sous le joug
des maîtres de toutes couleurs qui profitaient de leur
labeur, plongés dans une profonde ignorance, ils n'avaient en quelque sorte à attendre que de la Providence
une amélioration à leur sort affreux, quoique des actes
réitérés, mais isolés, individuels, eussent prouvé en
maintes occasions que de leur sein pouvaient sortir des
chefs audacieux, énergiques, pour les diriger dans la
conquête des droits qu'ils tenaient de la nature, comme
leurs maîtres. Ce secours providentiel ne leur manqua point ; il fut
le résultat de la lutte des passions orgueilleuses et des
intérêts égoïstes qui animèrent la classe supérieure de la
société coloniale. En vain a-t-elle essayé de profiter seule
de la grande commotion produite par les lumières du
xvm* siècle; cette révolution qui a régénéré l'empire
français en appelant les masses en Europe, au partage de
tous les droits, de tous les biens conquis par elle, cette
révoluiion a produit les mêmes effets à Saint-Domingue
que dans sa métropole. [1789] CHAPITRE 1. m Ainsi procède l'humanité dans sa marche ascendante
vers la civilisation. Lorsque les nations se fatiguent des
abus de leurs gouvernemens, ce sont toujours les classes
supérieures qui, les premières, se mettent au premier
rang pour les attaquer et les réformer. Souvent insuffisantes poui" obtenir la victoire, elles ne tardent pas à
appeler à leur aide les classes inférieures de la société :
celles-ci posent alors leurs conditions de concours , ou
agissent le plus souvent comme si elles n'avaient aucune
arrière-pensée ; et en définitive, elles profitent également
de la victoire obtenue, si elles ne se substituent pas,
par leur force et leur nombre, par l'effet de la désorganisation momentanée de l'autorité, à la position sociale
des classes qui espéraient leur imprimer une direction
arbitraire.
ne tardent pas à
appeler à leur aide les classes inférieures de la société :
celles-ci posent alors leurs conditions de concours , ou
agissent le plus souvent comme si elles n'avaient aucune
arrière-pensée ; et en définitive, elles profitent également
de la victoire obtenue, si elles ne se substituent pas,
par leur force et leur nombre, par l'effet de la désorganisation momentanée de l'autorité, à la position sociale
des classes qui espéraient leur imprimer une direction
arbitraire. Tel a été l'heureux résultat des diverses révolutions
opérées dans l'ancienne Reine des Antilles, en dépit des
prétentions contraires de la race blanche, trop orgueilleuse, trop préoccupée du maintien de l'oppression séculaire qu'elle avait établie au détriment de la race
noire. Quoique la nouvelle de la convocation des Etats généraux, en France, eût produit une grande fermentation
dans les esprits à Saint-Domingue, principalement dans
la classe des grands planteurs, ce fut surtout en apprenant
la prise de la Bastille par la population parisienne, que
toutes les têtes s'enflammèrent. La révolution était faite
en France; elle commença dès lors dans sa colonie. Mais, déjà en 1788, les grands planteurs résidans en
France avaient fait des tentatives auprès du gouvernement royal, pour obtenir la représentation cie la colonie 112 ÉTUDES SUR l'histoire D HAÏTI. «aux Etats généraux : en même temps, ceux de SaintDomingue sollicitaient du gouvernement colonial la permission de s'assembler pour y nommer des députés * . Désappointés des deux côtés, ceux de la colonie ne persistèrent pas moins dans leur projet. Ils se réunirent en
secret et nommèrent dix-huit députés pris dans leur sein :
presque tous étaient nobles, comme ceux qui agissaient
en France ; ils furent chargés de cahiers contenant leurs
doléances, à l'instar de ce qui s'était fait dans la métropole pour les trois ordres qui devaient former les Etats
généraux. Ces cahiers résumaient leurs prétentions aristocratiques : d'accord avec ceux qui résidaient en France,
ils aspiraient à siéger dans l'ordre de la noblesse. Ils tenaient peu compte des autres blancs de la colonie. Les députés nommés à Saint-Domingue dans ces assemblées privées parvinrent à se faire admettre à l'assemblée nationale, dans sa réunion au Jeu de paume;
c'est-à-dire qu'ils Furent admis d'abord au nombre de
douze, puis à six, les autres étant considérés comme
suppléans, à raison de deux pour chacune des trois provinces de la colonie. Toutefois, d'autres grands propriétaires résidans aussi
en France, et qui n'avaient point concouru à ces nominations, se réunirent en une société qui tenait ses séances à
l'hôtel Massiac, à Paris, d'où lui est venue ensuite la désignation de Club Massiac. Cette association, dès son origine, fut divisée de vues avec la députation admise à
l'assemblée nationale.
érés comme
suppléans, à raison de deux pour chacune des trois provinces de la colonie. Toutefois, d'autres grands propriétaires résidans aussi
en France, et qui n'avaient point concouru à ces nominations, se réunirent en une société qui tenait ses séances à
l'hôtel Massiac, à Paris, d'où lui est venue ensuite la désignation de Club Massiac. Cette association, dès son origine, fut divisée de vues avec la députation admise à
l'assemblée nationale. La députation considérait la colonie comme représen- ' Le marquis Du Chilleau était alors gouverneur général. 11 partit de la
colonie en juillet 1789i et fut remplacé deux mois après par le comte de
Peinier. [1789] ciiAriTUE I. H 5 tée dans cette assemblée, par cela seul que ses membres
eu faisaient partie. Le club Massiac, au contraire, aspirant à l'indépendance de la colonie, ne voulait d'aucune représentation
dans le sein de l'assemblée souveraine, dont les principes libéraux lui paraissaient dangereux pour la colonie.
Il voulait bien des députés auprès de l'assemblée, et non
pas des députés à rassemblée. Ces colons pensaient ainsi,
pour pouvoir mieux agir dans leur projet du maintien
absolu du régime colonial, quanta la servitude de la race
africaine, sauf à introduire dans ce régime les modifications qui conviendraient aux vues des habitans blancs,
pour le gouvernement et l'administration de la colonie
et relativement aux rapports commerciaux à établir désormais entre la France et Saint-Domingue. Les colons,
en général, étaient endettés envers le commerce français
dont le monopole les écrasait ; ils voulaient en secouer le joug. Si le gouvernement royal fut aise de cette diversité de
vues, de cette division entre la haute aristocratie coloniale, qui lui laissaient la perspective du maintien de son
despotisme à Saint-Domingue, il s'entendait néanmoins
avec elle pour la continuation de l'avilissement de tous
les hommes qui tenaient à la race noire par la couleur,
par les liens du sang. Ses agens dans la colonie dirigèrent
leur conduite dans le même sens : ils s'entendirent avec
tous les blancs pour maintenir cet état de choses. Après avoir secrètement nommé des députés aux Etats
généraux, les colons formèrent des municipalités dans
chaque paroisse, des assemblées provinciales dans le
Nord, dans l'Ouest et dans le Sud, et résolurent enfin de
former une assemblée coloniale. T. 1. S H4 ÉTUDES suii l'histoire d'iiaïti. Tandis que les grands propriétaires se faisaient admettre à l'assemblée nationale, des hommes de couleur qui
se trouvaient en France, se constituèrent commissaires de
leur classe, et essayèrent de s'y faire admettre aussi ; mais
ils ne purent y réussir, les intrigues de leurs adversaires naturels les ayant fait écarter. Le préjugé les repoussa. Parmi ces commissaires, on distinguait Julien Raymond qui, comme on l'a vu, demeurait à Paris depuis 1784, et Vincent Ogé qui s'était rendu en France
au commencement de 1789. Ils s'étaient adjoint un
blanc nommé Dejoly, avocat au conseil du roi, qui leur
prêta toute l'assistance d'un esprit éclairé et d'un cœur
généreux. Ils étaient encore soutenus des avis, des conseils de la société des Amis des noirs, formée à Paris depuis 1787 : ses principaux membres étaient Brissot,
Grégoire, Clavière, Mirabeau, Lafayette, Pétion, Condorcet, Robespierre, etc.
commencement de 1789. Ils s'étaient adjoint un
blanc nommé Dejoly, avocat au conseil du roi, qui leur
prêta toute l'assistance d'un esprit éclairé et d'un cœur
généreux. Ils étaient encore soutenus des avis, des conseils de la société des Amis des noirs, formée à Paris depuis 1787 : ses principaux membres étaient Brissot,
Grégoire, Clavière, Mirabeau, Lafayette, Pétion, Condorcet, Robespierre, etc. Ces commissaires se présentèrent vainement au club
Massiac, pour essayer de gagner les sympathies des
grands planteurs et les porter, par la raison, par la
justice, par la prudence enfin, à ne pas entraver leurs
démarches. Dans une des séances de ce club oii ils furent admis,
le 7 septembre 1789, Vincent Ogé, s'adressantà ces aristocrates, leurdit ces paroles : (( Ce mot de liberté qu'on ne prononce pas sans en-
> thousiasme cette liberté, le plus grand, le premier
M des biens, est-elle faite pour tous les hommes?
ï Je le crois. Faut-il la donner à tous les hommes? Je
» le crois encore. Mais comment faut-il la donner? Quel-
» les en doivent être les conditions » I [1789] CHAPITRE I. H 8 Il n'hésita pas à déclarer tout ce qu'il prévoyait de funeste pour l'avenir de Saint-Domingue, si les colons
persistaient à maintenir le régime colonial, tel que le
temps l'avait fait ; et en cela, il plaidait la cause des
noirs, dans l'esclavage, contre tous les maîtres sans distinction de couleur. Mais cet aveu loyal, cette déclaiation
franche des droits de toutes les races à la jouissance de
la liberté, échappés de la bouche de ce jeune homme
ardent, qui fut presque le seul colon qui daignajeterunœil
depitié sur les esclaves noirs \ loin de persuader les membresdu club Massiac, furent au contraire ce qui porta ces
colons encroûtés de préjugés, à résister davantage aux
réclamations des hommes de couleur, parce qu'ils reconnurent dès lors qu'il était impossible que ces hommes
ne fussent pas amenés à agir en faveur des esclaves,
dès que leurs propres prétentions auraient été reconnues
fondées. En même temps que ces commissaires agissaient en
Europe en faveur de leur classe, les hommes de couleur,
à Saint-Domingue, faisaient également des efforts pour
être admis aux assemblées qui furent formées par les
blancs. Au Cap, un mulâtre nommé Lacombe, fut pendu par
eux, pour avoir présenté une humble supplique oii il réclamait l'application du principe des droits de l'homme en
faveur de sa classe. Cette pétition fut jugée incendiaire,
parce qu'elle commençait par ces mots : Au nom du Père,
du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi, cette formule religieuse
que cet infortuné imagina pour les toucher, pour leur
blancs. Au Cap, un mulâtre nommé Lacombe, fut pendu par
eux, pour avoir présenté une humble supplique oii il réclamait l'application du principe des droits de l'homme en
faveur de sa classe. Cette pétition fut jugée incendiaire,
parce qu'elle commençait par ces mots : Au nom du Père,
du Fils et du Saint-Esprit. Ainsi, cette formule religieuse
que cet infortuné imagina pour les toucher, pour leur ' Rapport de Garran, t. 4, p. 20, Ogé avait 33 ans ilors. Ii6 ÉTUDES SUR LilISTOlRE d'iIAÏTI. rappeler qu'aux yeux de la Divinité tous les hommes sont
égaux, cette formule fut son crime; car les blancs, devenus les dieux de Saint-Domingue, n'admettaient pas
cette égalité proclamée par la religion du Christ. Au Petit-Goave, un blanc doué de sentimens^ généreux, de principes libéraux, Ferrand deBaudières enfin,
ancien sénéchal du lieu, vieillard respectable, eut la tête
tranchée par des énergumènes, blancs comme lui, pour
avoir rédigé une pétition pour les hommes de couleur de
cette ville. Cette pétition ne demandait pas même l'égalité de droits avec leurs oppresseurs ; le crime de ce magistrat était d'avoir compati au sort de cette classe ! A Aquin, huit jours après le meurtre de Ferrand de
Baudières, sous le prétexte que G. Labadie avait une
copie de cette pétition, une troupe de blancs cernèrent
sa maison pendant la nuit : ils l'appellent, et au moment
où il ouvre sa porte, ces forcenés font une décharge de
coups de fusil. Un jeune esclave de Labadie est tué à ses
côtés, lui-même reçoit trois blessures: en cet état, ce
septuagénaire, cet homme vénérable est attaché à laqueue
d'un cheval et traîné à une longue distance ! Ainsi, dans le Nord, dans l'Ouest, dans le Sud, la fureur des blancs se signale par des assassinats. Sur tous les
points de la colonie, d'autres faits vexatoires, inhumains,
prouvèrent la haine de la classe blanche contre les
hommes de couleur. Ces faits eurent lieu sur la fin de
1789. L'année 1790 avait vu commencer de nouvelles atrocités contre eux. Ceux des Vérettes, réunis au mois de janvier à Plassac,
dans l'Artibonile, subirent des humiliations pour avoir [1790] CHAPITRE r. il7 refusé de prêter le serment civique, auquel on avait
ajouté la formule du respect envers les blancs. Le comte
de Peiuier, gouverneur général, fit marcher contre eux
un détachement du régiment du Port-au-Prince, qui en
arrêta plusieurs ; ils furent mis à bord des vaisseaux de
l'Etat, ou emprisonnés. Dans presque toutes les autres
localités, ce serment exigé des hommes de couleur leur
attira des vexations, des outrages inouïs. Cependant, quelques actes isolés vinrent révéler à ces
dominateurs superbes, qu'il suffirait d'une volonté énergique de la part de cette classe, pour arrêter leurs brigandages. A Plaisance, un mulâtre, nommé Atrel, fut le premier
à faire résistance à une troupe de forcenés qui voulaient
l'arrêter pendant la nuit ; il en blessa plusieurs, mais il
fut tué. Son crime était d'être riche et d'avoir osé accepter une créance sur le président du comité de ce
bourg.
véler à ces
dominateurs superbes, qu'il suffirait d'une volonté énergique de la part de cette classe, pour arrêter leurs brigandages. A Plaisance, un mulâtre, nommé Atrel, fut le premier
à faire résistance à une troupe de forcenés qui voulaient
l'arrêter pendant la nuit ; il en blessa plusieurs, mais il
fut tué. Son crime était d'être riche et d'avoir osé accepter une créance sur le président du comité de ce
bourg. Au Fond-Parisien, une nombreuse famille de mulâtres,
les Desmares, les Poisson, les Renaud, propriétaires de
belles habitations sucreries, fut contrainte aussi de résister aux vexations des blancs, à leur injustice ; mais après
en avoir tué plusieurs et blessé d'autres, ces hommes résolus furent forcés de se réfugier dans la colonie espagnole. Les blancs incendièrent leurs habitations. Ils
donnèrent ainsi le signal de la destruction des propriétés,
leur haine les empêchant de prévoir qu'ils seraient bientôt imités dans cette aveugle fureur. A la nouvelle de la résistance de ces mulâtres du
Fond-Parisien, il ne fut question, à l'assemblée de SaintMarc, que d'une proscription générale contre cette classe
tout entière. il8 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. « Il est des individus coupables dans cette classe,
» dit le colon Suire ; mais je ne me serais jamais con5 sole d'une abomination de cette espèce, ordonnée par
» un tribunal de sang, dont j'aurais eu le malheur d'être
j> membre * . » Presqu'en même temps, l'assemblée provinciale du
Sud faisait comparaître par-devant elle, les hommes de
couleur des Gayes. Son président leur adressa un discours hautain, qu'il termina ainsi : « Gardez-vous de faire des demandes qui seraient incompatibles avec l'état de subordination dans lequel vous^
devez rester et persévérer avec les blancs, et de la déférence
respectueuse que vous leur devez ; et nayez pas l'orgueil ni
le délire de croire que i^ous puissiez jamais marcher /'égai de vos patrons, de vos bienfaiteurs, vos anciens maîtres, ni de participer à toutes les charges publiques et tous
tes droits politiques... « De quel côté étaient l'orgueil et le détire ? De nouvelles vexations exercées contre ceux de l'Artibonite, les portèrent à se réunir de nouveau à Plassac,
dans le voisinage de la ville de Saint-Marc. On déploya
des forces considérables contre cerassemblement : la |)lupart des mulâtres étaient sans armes. Dispersés, ils s'enfuirent, les uns dans les bois, d'autres dans la colonie
espagnole, sans avoir tenté de résister à leurs persécuteurs, qui coupèrent la tête à tous ceuxqu'ils atteignirent.
Et cependant, ces hommes de couleur ne s'étaient réunis
à Plassac, que pour délibérer entre eux sur les outrages
qu'on leur faisait subir de toutes parts, et sur l'emprisonnement récent de l'un d'eux qui avait refusé de prêter un ' Débats, l. 3 p. 101. Suire cUiil membre de l'assemblée générale de SaintMarc et eolou du Sud. \ [1790] CHAPITRE I. 119 nouveau serment de soumission , de respect aux blancs,
etde verser pour euxjiisqu à la dernière gouttede son sang ' . A la Petite-Rivière de TArtibonite, non loin de Plassac, un détachement de vingt-cinq blancs poursuivait
un mulâtre : ne le trouvant pas, ils assassinent ses deux
enfansen bas âge. Chez un autre, ils massacrent sans pitié
et le père et les enfans.
\ [1790] CHAPITRE I. 119 nouveau serment de soumission , de respect aux blancs,
etde verser pour euxjiisqu à la dernière gouttede son sang ' . A la Petite-Rivière de TArtibonite, non loin de Plassac, un détachement de vingt-cinq blancs poursuivait
un mulâtre : ne le trouvant pas, ils assassinent ses deux
enfansen bas âge. Chez un autre, ils massacrent sans pitié
et le père et les enfans. Dans le même quartier, un frère de Vincent Ogé réfugié chez une de ses parentes, parce qu'il a été proscrit
et que sa tête a été mise à prix dans sa paroisse, est lâchement assassiné par un blanc à qui cette femme avait
donné l'hospitalité. C'est dans cet asile même où il est
traité avec bonté et générosité par la veuve Bigeon et par
sa victime, que cet ingrat commet ce crime horrible ! Il a
la cruauté encore de trancher la tête du cadavre, et se fait
un mérite de la porter à ceux qui avaient promis une récompense pour de tels actes ^ ! Dans un autre Heu, un nègre libre qui prenait soin
d'une vieille négresse, sa mère adoptive,^ revenant de la
pêche qui l'aidait à remplir ce pieux devoir, est assassiné
par des blancs qui le rencontrent fortuitement. Interrogé avant de mourir, il honora sa fin si triste par ces
seules paroles, expression de ses pénibles sentimens :
« Si je ne laissais pas dans la misère cette pauvre vieille
» que je faisais vivre par ma pêche, je mourrais sans
» regret. » Dans la ville du Cap, à propos d'une injuste attaque
contre un autre nègre hbre, enrôlé, comme tous les au1 Dans son rapport . Garran ne porte ce rassemblement quà 80 hommes»
tandis que Rigaud, dans un Mémoire publié en 1797, dit qu'ils étaient 300L'un et l'autre conviennent qu'ils ne firent aucune résistance, » Mémoire susdit de Rigaud, p. 6. 120 ÉTUDES SUR l'histoire DHAÏTI. très affranchis de cette ville, sous les ordres des blancs,
parce que ce nègre courageux met en fuite ses bourreaux,
un massacre général a lieu immédiatement de tous les
nègres et mulâtres libres, par les blancs qui les rencontrent dans les rues ou qui les atteignent dans leurs
demeures. Ces actes injustes et barbares, commis paj* des hommes
qui se disaient civilisés, qui se croyaient supérieurs en
intelligence et en vertus morales à ceux de la race noire,
ces actes servent de signal à de nouveaux forfaits, sur
tous les points de la colonie, contre les hommes de couleur : partout on met leurs têtes à prix ; et des assassins
s'empressent de gagner cetle honteuse récompense ! Le
sang humain devient une sorte de marchandise qui est
payée au poids de Tor î... La traite des noirs n'était-elle
pas déjà un trafic de chair humaine? Nous avons parlé du club Massiac. Les planteurs qui
le composaient étaient parvenus à s'entendre avec M. de
la Luzerne, ministre de la marine, et à obtenir du gouvei-nement royal l'autorisation de former une assemblée
à Saint-Domingue : elle devait se borner à émettre des
vœux et à faire connaître les besoins de la colonie. Mais, en
s'établissant, elle arbora le drapeau de toutes les prétentions des colons à se gouverner eux-mêmes. Réunie à
Saint-Marc le 25 mars 1790, elle se constitua, le 15 avril
suivant, en assemblée générale de la partie française de
Saint-Domingue.
-nement royal l'autorisation de former une assemblée
à Saint-Domingue : elle devait se borner à émettre des
vœux et à faire connaître les besoins de la colonie. Mais, en
s'établissant, elle arbora le drapeau de toutes les prétentions des colons à se gouverner eux-mêmes. Réunie à
Saint-Marc le 25 mars 1790, elle se constitua, le 15 avril
suivant, en assemblée générale de la partie française de
Saint-Domingue. Ce titre avait été suggéré par l'assemblée provinciale
du Nord, siégeant au Cap, dans une lettre adressée aux
comités de 1 Ouest et du Sud, vu date du 24 décembre 1789. On vlit : [1790J CHAPITRE 1. 121 « Aujourd'hui, Messieurs, que vos vues et les nôtres
s'accordent pour avoir une assemblée coloniale, nous
devons entrer dans de plus grands détails sur le mode
de convocation prescrit par le ministre aux administrateurs, et vous faire connaître nos principes, et, en quelque
sorte, notre profession de foi, sur l'organisation et les
pouvoirs de cette assemblée. » Il faut une assemblée générale de la colonie, et cette
tenue doit avoir lieu le plus tôt possible. Voilà le mot.
Il faut donner aux colons une représentation parfaitement
libre, pour qu'ils puissent proposer sans contrainte, et
avec la plus entière confiance, ce qui leur paraîtra le plus
avantageux aux intérêts de 1 île; et en conséquence, cette
assemblée doit être uniquement composée de représentans des différentes paroisses et sénéchaussées librement
élus. Voilà quel en est l'esprit. « La colonie fait sans doute partie de la confédération
qui unit toutes les provinces de l'empire français ; c'est
donc comme alliée, et non comme sujette, qu'elle figure
dans l'assemblée de la grande famille... w La colomeadonc le droit de faireelle-même sa constitution, en tout ce qui regarde son régime intérieur : ce
n'est que dans ses rapports avec la métropole, soit en ce
qui touche les impositions, soit en ce qui concerne le
commerce, ou enfin en tout ce qui tient à l'union commune et générale, que son droit se borne a des propositions
qu'il dépendra de la métropole d'accepter ou de refuser :
et à cet égard, on doit tout espérer, tout attendre de
l'esprit de justice qui dirige l'assemblée nationale. » Qu'importe, en effet, à la métropole que la colonie
ait un régime différent de celui de toutes les autres provinces du royaume, pourvu qu'elle contribue comme elles à Î22 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. l'utilité générale? C'est là toiitce que la France peut exiger,
parce qu'elle n'a pas intérêt d'exiger autre chose ; car l'intérêt est la mesure des droits de société à société, comme
il est la mesure des actions de particulier à particulier. »
Tels furent les principes qui guidaient les colons. Nous
prions le lecteur d'en prendre note, à cause des remarques que nous aurons à faire, lorsqu'il s'agira de la constitution de Saint-Domingue, en J801 .
TI. l'utilité générale? C'est là toiitce que la France peut exiger,
parce qu'elle n'a pas intérêt d'exiger autre chose ; car l'intérêt est la mesure des droits de société à société, comme
il est la mesure des actions de particulier à particulier. »
Tels furent les principes qui guidaient les colons. Nous
prions le lecteur d'en prendre note, à cause des remarques que nous aurons à faire, lorsqu'il s'agira de la constitution de Saint-Domingue, en J801 . L'assemblée générale entra bientôt en lutte avec le
gouvernement colonial, en rendant une foule de décrets
pour réformer les abus de ce gouvernement : et sous le
prétexte de ces réformes, prévoyant ou craignant que la
déclaration des droits de l'homme, en France, amènerait
tôt ou tard des modifications au régime colonial, en
faveur de la race noire ; agissant d'ailleurs suivant les
inspirations du club Massiac, elle prit une attitude d'indépendance vis-à-vis de l'assemblée nationale constituante, en ne paraissant soumise qu'à l'autorité royale.
Enfin, le 28 mai, elle décréta les bases de la constitution
qu'elle prétendait donner à Saint-Domingue, en soumettant seulement cet acte à l'acceptation de l'assemblée
nationale et du roi. Dès le 20 avril, elle avait eu connaissance du décret
dont nous parlerons bientôt, rendu le 8 mars par l'assemblée nationale ; mais elle rusa, en ne l'enregistrant que
le 10 juin, après avoir rendu son décret du 28 mai que
voici : L'assemblée générale, considérant que les droits de la partie française de Saint-Domingue, pour avoir été longtemps méconnus et
oublies, n'en sont pas moins demeurés dans toute leur intégrité ; Considérant que l'époque d'une régénération générale dans l'empire [1790] CHAPITRE I. 125 français, est la seule où l'on puisse déterminer, d'une manière juste
et invariable, tous ses droits, dont les uns sont particuliers, et les
autres relatifs; Considérant que le droit de statuer sur son régime intérieur appartient essentiellement et nécessairement à la partie française de SaintDomingue, trop peu connue de la France^ dont elle est séparée par
un immense intervalle ; Considérant que les représenians de Saint-Dominsjue ne peuvent renoncer à ce droit imprescriptible, sans manquer à leur devoir le plus
sacré, qui est de procurer à leurs consliluans des lois sages et bienfaisantes; Considérant que de telles lois ne peuvent être faites qu'au seinmême
de cette île, d'abord en raison de la différence du climat, du genre de
population, des mœurs, des habitudes, et ensuite, parce que ceux-là
seulement qui ont intérêt à la loi peuvent la délibérer et la consentir ; Considérant que l'assemblée nationale ne pourrait déorèier les lois
concernant le régime m/^mz^r de Saint-Domingue, sans renverser les
principes qu'elle a consacrés par ses premiers décrets, et notamment
par la déclaration des droite de Vhomme; Considérant que les décrets émanés de l'assemblée des représentans
de Saint-Domingue ne peuvent être soumis à d^ autre sanction qu'à
celle du roi, parce qu'à lui seul appartient celte prérogative inhérente
au trône, et que nul autre, suivant la constitution française, ne peut
en être dépositaire ; que conséquemment, le droit de sanctionner ne
peut être accordé au gouverneur général, étranger à cette contrée, et
n'y exerçant qu'une autorité précaire et subordonnée ;
l'assemblée des représentans
de Saint-Domingue ne peuvent être soumis à d^ autre sanction qu'à
celle du roi, parce qu'à lui seul appartient celte prérogative inhérente
au trône, et que nul autre, suivant la constitution française, ne peut
en être dépositaire ; que conséquemment, le droit de sanctionner ne
peut être accordé au gouverneur général, étranger à cette contrée, et
n'y exerçant qu'une autorité précaire et subordonnée ; Considérant qu'en ce qui concerne les rapports commerciaux et les
autres rapports communs entre Saint-Domingue et ia'France, le nouveau contrat doit être formé d'après les vœux, les besoins, el le consentement des deux parties contractantes ; Considérant que tout décret qui aurait pu ê(re rendu par l'assemblée nationale, et qui contrarierait les principes qui viennent d'être
exposés, ne saurait lier Saint-Domingue, qui n'a point été consulté,
et n'a point consenti à ces mêmes décrets ; Considérant enfin que l'assemblée nationale, si constamment attachée aux principes de justice, et qui vient de manifester le dessein
d'assurer la prospérité des îles françaises de l'Amérique, n'hésilera pas
à reconnaître les droits deSainl-Dominguepiv un décret solennel et
auiheniiqucj 124 ÉTUDES SLK LiiisToiru': d'haïti. Après avoir délibéré dans ses séances des 22, 26, 27, et dans celle
de ce jour, a décrété et décrète à l unanimité c& qui suit : Ariicle lef. Le pouvoir iégislalif, en ce qui coucerne le régime intérieur de Saint-Domingue, réside dans l'assemblée de ses représentans,
conslhués en a f.iemblée générale deh partie française de St-Doiningue. 2. Aucun acte du corps législatif, en ce qui concerne le régime inté •
rieur, ne pourra être considéré comme loi définitive, s'il n'est fait
par les représentans de la partie française de Saint-Domingue, librement et légalement élus, et s'il n'est sanctionné par le roi, 3. Tout^acte législatif, fait par l'assemblée générale dans le cas de
nécessité urgente, et en ce qui concerne le régime intérieur, sera considéré comme loi provisoire ; et dans ce cas, ce décret sera notifié au
gouverneur général qui, dans les dix jours de la notification, le fera
promulguer et tiendra la main à son exécution, ou remettra à l'assemblée générale ses observations sur le contenu audit décret. U. L'urgence qui déterminera l'exécution provisoire, sera décidée par
un décret séparé qui ne pourra être rendu qu'à la majorité des deux
tiers des voix prises par l'appel nominal 5. Si le gouverneur général remet des observations, elles seront
aussitôt inscrites sur le registre de l'assemblée générale. Il sera alors
procédé à la révision du décret d'après ces observations. Le décret et
les observations seront livrés à la discussion dans trois différentes
séances ; les voix seront données par oui ou par non, pour maintenir
ou annuler le décret. Le procès- verbal de la délibération sera signé par
tous les membres présens, et désignera la quantité de voix qui auront
été pour l'une ou pour l'autre opinion. Si les deux tiers des voix
maintiennent le décret, il sera promulgué par le gouverneur général,
et exécuté sur-le-champ.
cret et
les observations seront livrés à la discussion dans trois différentes
séances ; les voix seront données par oui ou par non, pour maintenir
ou annuler le décret. Le procès- verbal de la délibération sera signé par
tous les membres présens, et désignera la quantité de voix qui auront
été pour l'une ou pour l'autre opinion. Si les deux tiers des voix
maintiennent le décret, il sera promulgué par le gouverneur général,
et exécuté sur-le-champ. 6. La loi devant être le résultat du consentement de tous ceux pour
qui elle est faite, la partie française de Saint-Domingue yuro^o.yera les
plans concernant les rapports commerciaux et autres rapports communs : et les décrets qui seront rendus à cet égard par l'assemblée
nationale^ ne seront exécutés dans la partie française de Sainl-Domini^ue, que lorsqu'ils auront été consentis par rassemblée générale
de se/'représentans . 7. Ne'seront point compris dans la classe des rapports communs de
Saint-Domingue avec la France, les objets de subsistance que la nécessité forcera d'inlrtuiuire ; mais les décrets qui seront rendus à cet égard
par l'assemblée générale, seront aussi soumis à la révision, si le gouver- [1790] CHAP.TUE I. 125 neur général présente des observations sur le contenu auxdits décrets,
dans le délai fixé par l'article 3 ; et seront au surplus observées toutes
les formalités prescrites par l'article 5. 8. Tout acte fait par l'assemblée générale et exécuté provisoirement
dans le cas de nécessité urgente , n'en sera pas moins envoyé sur-lecbampà la sanction royale ; et si le roi refuse son consentement audit
acte, l'exécution en sera suspendue aussitôt que ce refus sera légalement manifesté à l'assemblée générale. 9. Chaque législature de l'assemblée générale sera de deux ans, et le
renouvellement des membres de chaque législature sera fait en totalité. dO. L'assemblée générale décrète que les articles ci-dessus, comme
faisant partie de la constitution de la partie française de Saint-Domingue, seront incessamment envayés en France, pour être présentés à
l'acceptation de l'assemblée nationale et du roi; ils seront en outre
envoyés à toutes les paroisses et districts de ta partie française de SaintDomingue. Seront au surplus lesdits articles notifiés au gouverneur général '. L'esprit comme la lettre de ce décret, de même que
tous ceux qui le précédèrent ou le suivirent, notamment
celui qui suspendait les affranchissemens, celui qui ouvrait les ports au commerce étranger ,^ celui qui licenciait
les troupes de ligne, prouvèrent évidemment l'intention
des colons grands propriétaires, de rendre Saint-Domingue indépendant de la métropole, et de ne lui conserver
tout au plus qu'une apparence de suzeraineté à l'égard
du pouvoir royal. Tous ces actes révélèrent la volonté
de maintenir l'esclavage des noirs et la condition humiliante de la «lasse des hommes de coideur. A l'exemple de l'assemblée générale de Saint-Marc, les
assemblées provinciales des trois parties de la colonie,,
les municipalités formées dans les paroisses, redoublè1 Ce décret fut rédigé principalement par Daugy et Larchevesque Thibaud»
deux colons du Nord, où ils jouissaient d'une grande considéralion. Celte rédaction prouve leur capacité. Ils ont joué un rôle im; ortant dans les premiers
temps de la révolution. i26 ÉTUDES SUR l'histoihe d'haïti.
arc, les
assemblées provinciales des trois parties de la colonie,,
les municipalités formées dans les paroisses, redoublè1 Ce décret fut rédigé principalement par Daugy et Larchevesque Thibaud»
deux colons du Nord, où ils jouissaient d'une grande considéralion. Celte rédaction prouve leur capacité. Ils ont joué un rôle im; ortant dans les premiers
temps de la révolution. i26 ÉTUDES SUR l'histoihe d'haïti. rent de fureur contre les esclaves, contre les hommes de
couleur surtout : elles se distinguèrent à l'envi l'une de
l'autre dans cette haine aveugle et imprévoyante. La classe
des petits 6/awc5 se manifesta en tous lieux par son acharnement, empreint de toute la brutalité de ces hommes
pour la plupart illettrés. . Habitués à cette domination tyrannique que depuis un
siècle et demi ils exerçaient sur les hommes de la race
africaine, les blancs ne se rappellent plus les prédictions
des philosophes qui les avaient avertis des dangers qu'ils
couraient ; ils ne pouvaient croire à ces paroles de l'orateur éminent de la révolution française : Habitans des
Antilles, vous dormez au pied du Vésuve ! L'éruption du volcan a justifié les prévisions de Mirabeau ; mais elle n'a eu Heu que par les divisions entre les
blancs eux-mêmes, les différentes catégories de cette
classe ayant des intérêts distincts, ainsi que nous l'avons
vu. Elle a eu lieu par l'injustice persévérante, et du
gouvernement royal, et de ses agens à Saint-Domingue,
et des assemblées des blancs, contre les affranchis ; car,
s'ils avaient voulu reconnaître à ces derniers les droits à
Tégalité politique, il est à présumer que l'esclavage des
noirs eût été maintenu longtemps encore, par la coalition
des intérêts de tous les hommes libres. Sans doute, un
adoucissement eût été porté au sort des masses, les hommes de couleur ayant prouvé leurs désirs et leur intention à cet égard ; mais on n'y aurait procédé qu'avec
lenteur. La liberté et l'humanité doivent donc se féliciter de
cette injustice a qui accéléré l'émancipation des noirs.
La Providence veillait pour eux. [1790] ciiAPnuË f. 127 Cependant, l'assemblée nationale avait rendu son décret du 8 mars, par lequel elle définissait les pouvoirs
qu'elle accordait aux assemblées coloniales dans toutes les
possessions françaises. Ce décret avait été concerté entre
les colons, à Paris, et le fameux Barnave qu'ils gagnèrent à leur cause et qui influença le comité colonial dont
il était un membre distingué par ses talens.
Voici ce décret : L'assemblée nationale déclare que, considérant Jes colonies comme
une partie de l'empire français, et désirant les faire jouir des fruits de
l'heureuse régénération qui s'y est opérée , elle n'a cependant jamais
entendu les comprendre dans la constitution qu'elle a décrétée pour
le royaume, et les assujettir à des lois qui pourraient être incompatibles avec leurs convenances locales et particulières '. Article l*^ Chaque colonie est autorisée h faire connaître son vœu
sur la consiitution, la législation et l'administration qui conviennent
à sa prospérité et au bonheur de ses habitans , à la charge de se conformer aux principes généraux qui lient les colonies à la métropole, et
qui assurent la conservation de leurs intérêts respectifs.
royaume, et les assujettir à des lois qui pourraient être incompatibles avec leurs convenances locales et particulières '. Article l*^ Chaque colonie est autorisée h faire connaître son vœu
sur la consiitution, la législation et l'administration qui conviennent
à sa prospérité et au bonheur de ses habitans , à la charge de se conformer aux principes généraux qui lient les colonies à la métropole, et
qui assurent la conservation de leurs intérêts respectifs. 2. Dans les colonies oii il existe des assemblées coloniales, librement
élues par les citoyens , et avouées par eux, ces assemblées seront admises à exprimer le vœu de la colonie ; dans celles où il n'existe pas
d'assemblées semblables, il en sera formé incessamment pour remplir
les mêmes fonctions. .3. Le roi sera supplié de faire parvenir , dans chaque colonie , une
instruction de l'assemblée nationale, renfermant: 1° les moyens de
parvenir à la formation des assemblées coloniales, dans les colonies oii il
n'en existe pas ; 2° les bases générales auxquelles les assemblées colonia-^
les devront se conformer, dans les plans de constitution qu'elles présenleront5. Les plans préparés dans lesdites assemblées coloniales , seront
soumis à l'assemblée nationale, pour être examinés, décrétés par ellef
et présentés à l'acceptation et à la sanction du roi. 5. Les décrets de l'assemblée nationale sur l'organisation des mu- \ C'est-à-dire, en d'autres termes, que les principes de la déclaralion de»
droits de t homme n'étaient pas applicables aux hommes de la race noire. 128 ÉÏLDFS SUR l'histoire d'haÏTI. nicipalilés et des assemblées administratives seront envoyés aaxdites
assemblées coloniales , avec pouvoir de mettre à exécution la partie
desdils décrets qui peut s'adapter aux com'enantes locales, ssiuila
décision définitive de l'assemblée nationale et du roi , sur les modifications qui auraient pu y être apportées, et la sanction provisoire da
gouverneur pour l'exécution des arrêtés qui seront pris par les assemblées administratives. 6. Les mêmes assemblées coloniales énonceront leur vœu sur les
modifications qui pourraient être apportées au régime prohibitif du
commerce entre lescolonies et la métropole , pour être , sur leurs pétitions, et après avoir entendu les représentations du commerce français, statué par l'assemblée nationale, ainsi qu'il appartiendra. Au surplus, l'assemblée nationale déclare qu'elle n'a entendu rien
innover dans aucune des branches du commerce soit direct, soit indirect de la France avec ses colonies ; met les colons et leurs propriétés
sous la sauvegarde spéciale de la nation ; déclare criminel, envers
la nation, quiconque travaillerait à exciter des soulèvemens contre
eux : jugeant favorablement des motifs qui ont animé les citoyens desdites colonies, elle déclare quHl ny a lieu contre eux à aucune inculpation ; elle attend de leur patriotisme le maintien de la tranquil •
Iilé,el une fidélité inviolable à la nation, à la loi et au roi. C'était implicitement reconnaître à l'assemblée coloniale de Saint-Domingue, comme à celles des autres colonies, le droit d'écarter les hommes de couleur de toutes
les assemblées admini^'atives, de toutes les municipalités, à plus forte raison des assemblées coloniales. La
sanction provisoire réservée au gouverneur, agent du
pouvoir exécutif, pour les arrêtés des assemblées administratives, donnait une nouvelle force à cette disposition, puisque cet agent suivait les instructions du roi
qui voulait, selon les antécédens, le maintien du préjugé de la couleur, qui était, de même que l'esclavage,
dans les convenances locales.
toutes
les assemblées admini^'atives, de toutes les municipalités, à plus forte raison des assemblées coloniales. La
sanction provisoire réservée au gouverneur, agent du
pouvoir exécutif, pour les arrêtés des assemblées administratives, donnait une nouvelle force à cette disposition, puisque cet agent suivait les instructions du roi
qui voulait, selon les antécédens, le maintien du préjugé de la couleur, qui était, de même que l'esclavage,
dans les convenances locales. Les commissaires des hommes de couleur, alarmés de [1790] CHAPITRE!. 129 ces dispositions du décret du 8 mars, adressèrent des
réclamations à l'assemblée nationale et à son comité
colonial. Alors Barnave prépara les instructions qui devaient accompagner le décret : ces instructions furent
décrétées le 28 mars. Leur article 4 portait : « Immédiatement après la proclamation du décret et
» de Tinslruction, toutes les 'personnes âgées de 25 ans
» accomplis, /5ropne7ttîre6'cf2mme?;6/es, ou, à défaut d'une
» telle propriété, domiciliées dans la paroisse depuis
» deux ans, et payant une contribution, se réuniront
» pour former l'assemblée coloniale. » Lors de la discussion de ces instructions dans l'assemblée nationale, le colon Cochereî, membre de la
députation de Saint-Domingue, proposa d'exclure formellement les hommes de couleur, delà classe des citoyens
actifs. Sa couleur équivoque lui dictait cette injure. Mais, quoique les termes de l'article 4 ci-dessus eussent
pu largement favoriser les prétentions de ces hommes,
Grégoire, après avoir vu repousser la proposition de
Cochereî, demanda au contraire l'insertion d'un amendement formel à cet égard, se défiant de la ruse et de
l'injustice des colons et du goif^ernement. Barnave et
les députés de Saint-Domingue eurent la mauvaise foi
de lui répondre que c'était le résultat nécessaire de l'article 4, et qu'on ne devait pas y mettre une énonciation
qui pourrait faire supposer que le droit des hommes de
couleur était contestable et contesté, ^uv cette déclaration
publique, faite en présence de toute l'assemblée, Grégoire
retira son amendement. Or, dans les colonies françaises, le régime qui avait
prévalu ne considérait pas les mulâtres et les nègres
libres comme des personnes : à peine leur reconnaissaitT. I. 9 150 ÉTUDES SUR l'hISTOIUE d'hAÏTI. on la qualité d'hommes, puisque, dans tous les actes qui
pouvaient produire des effets civils, on employait toujours la désignation de mulâtre, de quarteron libre, de
nègre libre. L'éditde 1685, non abrogé, leur reconnaissait certainement la qualité de personnes, mais depuis
longtemps il était foulé aux pieds.
personnes : à peine leur reconnaissaitT. I. 9 150 ÉTUDES SUR l'hISTOIUE d'hAÏTI. on la qualité d'hommes, puisque, dans tous les actes qui
pouvaient produire des effets civils, on employait toujours la désignation de mulâtre, de quarteron libre, de
nègre libre. L'éditde 1685, non abrogé, leur reconnaissait certainement la qualité de personnes, mais depuis
longtemps il était foulé aux pieds. Aussi la députation des colonies, dans l'assemblée nationale, et les colons du club Massiac, combinant leurs
intrigues avec le gouvernement royal, écrivirent- ils aux
colons de Saint-Domingue de se prévaloir des usages
établis et des termes ambigus des deux décrets du mois
de mars, pour ne pas exécuter celui du 28 à l'égard des
hommes de couleur. Le gouverneur général, qui n'avait pas reçu officiellement ces décrets * , ou qui, probablement, les reçut du
ministre avec injonction de ne pas les exécuter en faveur
de cette classe, en les promulguant, n'admit pas non
plus les hommes de couleur à faire partie des assemblées.
Il écrivit aux marguilliers des paroisses, chargés de les
convoquer : « A l'égard de l'interprétation que l'on
» donne à l'article A des instructions qui accompagnent
» le décret du 8 mars, elle est sansjondement; et si les
» gens de couleur seprésentaient à l'assemblée de paroisse,
» vous êtes en droit de ne les y pas recevoir. » Comment l'assemblée coloniale, à qui l'on donnait
le pouvoir de mettre à exécution la partie des décrets
qui pouvait s'adapter aux convenances locales, auraitelle admis les hommes de couleur dans les municipahtés
et les assemblées administratives, lorsque le gouvernement lui-même les repoussait ? * Rapport de Garran sur J. Raymond, en 1795, pages 14 et W. - Rapport
de Tarbé, en 1791, p.ige 9. [1790] CHAPITRE I. 131 Comment ces colons, imbus des injustes préjugés de
la couleur, auraient-ils pu être justes envers les mulâtres
et les nègres libres, puisque ces préjugés les portèrent
à refuser, mêmeaux blancs mésalliés, la qualité de citoyens
actifs * ? Et l'assemblée nationale elle-même, cette constituante
souveraine, en mettant, par Tarticle 6 du décret du
8 mars, les colons et leurs propriétés sous la sauvegarde
spéciale de la nation, en déclarant criminel, envers la
nation, quiconque travaillerait à exciter des soulèvemens
contre eux, l'assemblée nationale ne maintenait-elle pas
le régime colonial dans toute son intégrité ? Cette disposition comminatoire n'avait-elle pas pour but d'effrayer
les hommes de couleur, s'ils avaient l'intention de s'armer contre lesblancs ou d'unir leur cause à celle des noirs?
N'était-elle pas encore à l'adresse de la société des Amis
des noirs, accusée par les colons de rêver au soulèvement des esclaves ? La secrète intention de cette assemblée n'était donc pas de favoriser les justes prétentions
des hommes de couleur.
toute son intégrité ? Cette disposition comminatoire n'avait-elle pas pour but d'effrayer
les hommes de couleur, s'ils avaient l'intention de s'armer contre lesblancs ou d'unir leur cause à celle des noirs?
N'était-elle pas encore à l'adresse de la société des Amis
des noirs, accusée par les colons de rêver au soulèvement des esclaves ? La secrète intention de cette assemblée n'était donc pas de favoriser les justes prétentions
des hommes de couleur. Les colons se voyaient ainsi rassurés contre toute entreprise de leur part. Ils recevaient alors un bill d'indemnité pour tous les excès, pour tous les forfaits commis par eux, depuis plusieurs mois, contre les esclaves
et contre les hommes de couleur. Placés désormais sous
la sauvegarde spéciale de la nation, ils n'avaient plus
de ménagement à garder envers les opprimés. En vertu de ce décret, l'assemblée générale appela les
habitans blancs à confirmer ses pouvoirs. Son propre
décret du 28 mai flattait trop leurs prétentions, pour * Rapport de Garran, tome 2, pages 29 et 30. 152 ÉTCDES SUR l'h!STOIRE d'hAÏTI. qu'ils ne cédassent pas à ce vœu. Le 13 juillet, il reçut
sa sanction dans les assemblées paroissiales. Mais le comte de Peinier, irrité par les actes orgueilleux de l'assemblée générale, qui annulaient son autorité, prononça sa dissolution le 27 juillet. L'assemblée
provinciale de l'Ouest et le comité du Port-au-Prince,
s'agitant contre cette proclamation de dissolution, le
gouverneur ordonna à Mauduit, colonel du régiment de
cette ville, de dissoudre le comité par la force des armes.
Cet événement eut lieu dans la nuit du 29 au 30. Mauduit y enleva les drapeaux de la garde civique des blancs,
qu'il fit porter chez lui. Cet outrage, fait aux blancs du
Port-au-Prince, dont plusieurs périrent dans l'action, lui
valut une haine implacable de leur part. Nous verrons ce
qu'il en recueillit. Le gouverneur et Mauduit avaient imaginé déjà la formation d'un corps de contre-révolutionnaires , composé
principalement des fonctionnaires publics. Ils lui donnèrent un signe de ralliement, en faisant porter à ses
membres un pompon blanc. Les partisans de l'assemblée
de Saint-Mai'c se distinguèrent par un pompon rouge,
comme signe de la révolution coloniale. La cocarde tricolore fut dès lors négligée. CHAPITRE II. Vincent Ogé etJean-Baptiste Chavaune — Premiers combats des hommes d«
couleur contre les blancs. — Emprisonnemeai des principaui d'entre eux. Cependant, c'est pour réclamer l'exécution du décret
du 28 mars, que Vincent Ogé prit la résolution de quitter
la France et de retourner à Saint-Domingue. Il avait été
témoin, ainsi que les autres commissaires des hommes
de couleur, de la déclaration faite par Barnave sur le
sens de l'article 4 de ce décret ; et il savait que malgré
cette assurance donnée à Grégoire, au nom du comité
colonial, les hommes de couleur étaient encore repoussés
des assemblées.
amer l'exécution du décret
du 28 mars, que Vincent Ogé prit la résolution de quitter
la France et de retourner à Saint-Domingue. Il avait été
témoin, ainsi que les autres commissaires des hommes
de couleur, de la déclaration faite par Barnave sur le
sens de l'article 4 de ce décret ; et il savait que malgré
cette assurance donnée à Grégoire, au nom du comité
colonial, les hommes de couleur étaient encore repoussés
des assemblées. Contrarié dans son généreux dessein par le ministre
de la marine qui, d'accord avec les planteurs, donna
ordre dans les ports de ne laisser partir aucun homme
de couleur ; forcé de prendre un autre nom que le sien,
de passer d'abord en Angleterre et de là aux États-Unis,
il arriva de Charleston au Cap, le dimanche 16 octobre 1790 S à onze heures du matin ; il y débarqua dans ' J'avertis le lecieur que tout ce que je vais citer de l'entreprise d'Ogé et de
Gbavanne repose sur dies docuinens authentiques que j'ai en ma possession.
En 1828, je fus à Santo-Domingo, où je restai deux mois : le général Borgella, iÔ4 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. la soirée, pour ne pas être reconnu, attendu que les
blancs se préparaient à le pendre aussitôt son arrivée.
Après avoir passé peu d'heures au Cap, il se rendit chez
lui, au Dondon. Son retour dans la colonie ne put être longtemps un
mystère. Avis en fut donné aux autorités du Cap où dominait l'assemblée provinciale du Nord : des dispositions furent aussitôt prises pour opérer son arrestation *.
Averti du sort qu'on lui réservait, il se rendit à la GrandeRivière, chez Jean-Baptiste Chavanne, son ami, l'un de
ces braves mulâtres qui s'étaient enrôlés pour l'expédition de Savannah, en Géorgie, sous les ordres du comte
d'Estaing. En se concertant sur les mesures qu'il fallait prendre
pour atteindre son but, Ogé trouva en Chavanne un esprit plus clairvoyant, plus déterminé que le sien ; car,
convaincu de la forte organisation que possédaient les
blancs, tous d'accord entre eux, depuis le gouverneur
général jusqu'au dernier des petits blancs, pour le maintien de la servitude et du préjugé contre tous les
hommes de la race africaine, Chavanne lui proposa de
soulever immédiatement les esclaves, afin d'arriver avec commandant de l'arrondissement , habitait le palais national , ancienne
demeure des gouverneurs espagnols, où se trouvaient les archives du gouvernement de celte colonie, restées intactes, malgré la succession des différens pouvoirs dans cette partie. Mon frère, C. Ardouin, y avait découvert déjà l'instruction suivie par Don Joachim Garcia contre Ogé , Chavanne et leurs
compagnons, outre une inlinité de documens relatifs aux troubles de Saint-Domingue. Nous eûmes la curiosité de traduire les principaux interrogatoires, et
de faire l'analyse de cette procédure : nous copiâmes également les opinions
au sujet de l'extradition des accusés. Je pris ensuite quelques-uns de ces documens, par l'autorisation du général Borgella.
in, y avait découvert déjà l'instruction suivie par Don Joachim Garcia contre Ogé , Chavanne et leurs
compagnons, outre une inlinité de documens relatifs aux troubles de Saint-Domingue. Nous eûmes la curiosité de traduire les principaux interrogatoires, et
de faire l'analyse de cette procédure : nous copiâmes également les opinions
au sujet de l'extradition des accusés. Je pris ensuite quelques-uns de ces documens, par l'autorisation du général Borgella. 1 Débats sur les colonies, tome 1er, pgge 254. Voyez ce que dit Verneuil
de l'ordre donné pour arrêter Ogé : celui-ci l'intercepta et le fit lire à ce
colon furibond, alors son prisonnier, qu'il traita avec beaucoup de ménagemens,
d'après son propre aveu il le relâcha ensuite. [1790] CHAPITRE II. 435 sûreté à la liberté des masses et à l'égalité de tous avec
les blancs. Mais, Ogé, qui avait vu en France des hommes généreux, éclairés, puissans sur l'opinion publique, compatir sincèrement au sort des mulâtres et des nègres et
publier de nombreux écrits en leur faveur, où ils exposaient la justice des réclamations des hommes de couleur, la nécessité de l'abolition de la traite des noirs
pour parvenir graduellement, sans secousse, sans troubles, à la liberté générale des esclaves ; Ogé, qui savtiit
qu'en Angleterre , des hommes non moins généreux
s'efforçaient de produire de semblables résultats ; Ogé
ne pouvait pas, ou plutôt ne croyait pas pouvoir adopter
les vues révolutionnaires de son compagnon. Cette considération doit grandement l'excuser aux yeux de la postérité. D'autres motifs venaient à l'appui de la promesse que
peut-être il avait faite aux Amis des noirs. Il n'ignorait
pas que les hommes de couleur étaient en nombre
égal à la population blanche, plus aptes à supporter
les fatigues d'une guerre, s'il fallait la subir ; et il
croyait peut-être pouvoir renouveler avec eux les merveilles que l'amour de la liberté avait opérées en France
contre les privilégiés \ Mais, depuis son départ pour
l'Europe, la tyrannie des blancs contre les hommes de
couleur avait tellement augmenté, ils prenaient de
telles précautions pour se préserver des entreprises de
cette classe, qu'elle était contrainte à une grande prudence. Chavanne avait donc raison : il fallait, dans cette 1 Rapport de Garran, lomc 2, page 46. 136 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. actualité suprême , répondre à la haine des blancs, à
leur barbare injustice, par le soulèvement soudain de
deux cent mille esclaves dans le Nord. Un tel déa^et eût
mieux valu que tous ceux de la métropole ; il eût annulé glorieusement l'article 6 de celui du 8 mars qui
déclarait criminel quiconque travaillerait à exciter des
soulèvemens contre les colons; car, presque toujours
le droit nesl respecté que lorsciuil est appuyé par la force.
Les événemens ultérieurs l'ont prouvé, et l'assemblée ,
nationale n'est devenue juste, que par ces considérations.
déa^et eût
mieux valu que tous ceux de la métropole ; il eût annulé glorieusement l'article 6 de celui du 8 mars qui
déclarait criminel quiconque travaillerait à exciter des
soulèvemens contre les colons; car, presque toujours
le droit nesl respecté que lorsciuil est appuyé par la force.
Les événemens ultérieurs l'ont prouvé, et l'assemblée ,
nationale n'est devenue juste, que par ces considérations. Obéissant à ses idées préconçues, Ogé adressa une lettre
au comte de Peinier, en date du 21 octobre *, qu'il
terminait ainsi : i( Non, non, monsieur le comte, nous
» ne resterons point sous le joug, comme nous avons
» élé depuis deux siècles : la verge de fer qui nous a
» frappés est rompue. Nous réclamons l'exécution de
» ce décret ; évitez donc, par votre prudence, un mal
» que vous ne pourriez calmer. Ma profession de foi
» est défaire exécuter le décret que j'ai concouru à ob-
» tenir; de repousser la force par la force, et enfin de
» faire cesser un préjugé aussi injuste que barbare. >» Chavanne en adressa une également au gouverneur
général, probablement dans le même sens. Nous re- * iOans ia procédure suivie à Santo-Domingo, il est fait mention de la lettre
du comte de Peinier, du 2 novembre, accusant réception à Ogé de la sienne,
en date du 21 octobre. Garran dit que c'ostle 2,) qu'il écrivit, les colons ayant
établi en fait qu'il n'arriva que le 23; mais, dans son interrogatoire du 5
novembre, Ogé dit les choses de manière à faire admettre qu'il était arrivé le
dimanche, 16 octobre, pour pouvoir écrire le 21. — Voyez le Rapport de
Garran, t. 2, page 61, où il est question d'un arrélé, rendu le 22 octobre
par l'assemblée, au moment de l'arrivée iCOgè. Une lettre de Saint-Domingue,
insérée sur le Moniteur universel du 25 décembre 1790, dit qu'il arriva le 17
«clubre. [1790] CHAPITRE II. 157 grettons de ne pouvoir transcrire ici l'expression de
ses idées. Chavanne avait vu sur le champ de bataille,
aux États-Unis, que les blancs n'étaient pas des hommes
supérieurs aux mulâtres, en bravoure et en courage;
cependant, au mois de mai 1790, il avait dû fuir les
persécutioms des blancs, pour avoir réuni chez lui
quelques hommes de couleur, et il se réfugia à Hinche
où il resta deux mois et demi : Chavanne a dû tenir
au comte de Peinier un langage non moins énergique
que celui d'Ogé, en raison de ces persécutions.
, que les blancs n'étaient pas des hommes
supérieurs aux mulâtres, en bravoure et en courage;
cependant, au mois de mai 1790, il avait dû fuir les
persécutioms des blancs, pour avoir réuni chez lui
quelques hommes de couleur, et il se réfugia à Hinche
où il resta deux mois et demi : Chavanne a dû tenir
au comte de Peinier un langage non moins énergique
que celui d'Ogé, en raison de ces persécutions. Ces deux lettres furent expédiées au Port-au-Prince ,
par Joseph Ogé, l'aîné des frères de Vincent, qui lui
rapporta également la réponse du comte de Peinier ;
mais celle-ci ne lui parvint qu'après sa défaite dont
nous allons parler. Le gouverneur général employa une feinte modération envers Ogé, parce que dans sa lutte avec l'assemblée de Saint-Marc et les colons en général, qui visaient
à l'indépendance de Saint-Domingue, il avait senti la
nécessité de flatter les hommes de couleur par quelques
témoignages de bienveillance, pour les porter à se rattacher et à être fidèles à la métropole : il convenait
donc à sa politique d'exhorter Ogé et Chavanne à être
plus calmes. Mais, outre qu'il savait que la force organisée au Cap , et la configuration topographique du
Nord laissaient peu de chances de succès à une prise
d'armes des hommes de couleur de cette partie , il
s'empressa d'écrire à toutes les municipalités, en leur
envoyant copie des lettres d'Ogé et de Chavanne, et
les engageant à suspendre toutes discussions pour pouvoir se défendre contre r ennemi commun. Ogé avait donné aussi à son frère une lettre pour les 458 ÉTUDES StK L HISTOIRE D HAÏTI. hommes de couleur du Mirebalais, par où il devait passer
pour se rendre au Port-au-Prince, et une autre qu'il
adressait à ceux de cette capitale, les priant d'aider et de
faciliter le messager dans sa mission. Les uns et les autres
lui répondirent, en le félicitant d'avoir contribué à obtenir, lui disaient-ils, le décret du 28 mars favorable à leur
cause; car ils le comprenaient ainsi. Ceux du Port-auPrince ajoutèrent, cependant, que son projet d'armer les
hommes de couleur était prématuré. Placés sous les yeux
du gouvernement, qui venait récemment de triompher
du comité de l'Ouest, que le colonel Mauduit avait dissous, de l'assemblée de Saint-Marc qui avait dû s'embarquer sur le vaisseau le Léopard, et de la confédération de
Léogane : triomphe que le gouvernement avait obtenu
par le concours même qu'ils lui avaient donné, en se
ralliant sous ses ordres pour renverser cette faction si
hostile à leur classe ; les hommes de couleur du Port-auPrince voyaient ce gouvernement trop puissant en ce
moment, pour compromettre leur position par une entreprise intempestive : éprouvant d'ailleurs quelque ménagement de sa part, ce langage prudent était de circonstance. Mais Ogé était déjà contraint à prendre les armes,
pour ne pas être arrêté. Depuis plusieurs jours, il était
chez Chavanne, après avoir visité divers habitans de couleur et reçu d'autres chez lui, auDondon. Tous ceux de
cette paroisse et de la Grande-Rivière, sachant son arrivée et ses intentions, se préparaient à la lutte, quand ils
interceptèrent une lettre écrite par le président de l'assemblée provinciale du Gap, au président de la municipalité de la Grande-Rivière, qui lui prescrivait d'appelei' les hommes de couleur à prêter serment^ afin de
, il était
chez Chavanne, après avoir visité divers habitans de couleur et reçu d'autres chez lui, auDondon. Tous ceux de
cette paroisse et de la Grande-Rivière, sachant son arrivée et ses intentions, se préparaient à la lutte, quand ils
interceptèrent une lettre écrite par le président de l'assemblée provinciale du Gap, au président de la municipalité de la Grande-Rivière, qui lui prescrivait d'appelei' les hommes de couleur à prêter serment^ afin de [1790] CHAPITRE II. 159 trouver le moyen de les arrêter, ainsi qu'Ogé lui-même. Dans la nuit du 27 au 28 octobre, une vingtaine de
blancs vinrent chez Chavanne pour s^assurer si Ogé y
était : ils trouvèrent une dizaine de mulâtres qui se présentèrent à eux armés ; Ogé se tenait dans une pièce
particulière. Dans ses interrogatoires, il déclara qu'il
dormait dans ce moment, et qu'on ne le réveilla pas :
Chavanne confirma cette déclaration . Les blancs se retirèrent sans rien faire d'offensif; mais l'un d'eux déclara
à madame Chavanne que leur but était d'arrêter Ogé
seul. Informé de cette circonstance après qu'ils se furent
retirés, Ogé résolut de commencer le désarmement de
tous les blancs de la Grande-Rivière ; et au jour, cette
opération eut lieu. Sa troupe se grossit dans la journée
du 28 et fut portée, le lendemain, à environ 250 hommes, selon la déclaration de Chavanne. Dans ce désarmement , les hommes de couleur ne
firent aucun mal aux blancs qui remirent leurs armes;
maisl'und'eux, un boucher nommé Sicard, ayant opposé
de la résistance, fut tué. Ce fut un assassinat. Vincent
Ogé n'y prit personnellement aucune part ; ce crime ne
fut point commis en sa présence, et il le blâma. Le sang avait coulé, la guerre était commencée Et cependant, quand des mulâtres et des nègres libres
étaient naguère assassinés lâchement dans leurs demeures, eux et leurs enfans, cette classe d'hommes n'avait pas
considéré la guerre commencée entre eux et leurs ennemis ! Mais ici, il s'agissait d'un privilégié de la peau : le
crime était irrémissible ! C'est alors, le 29 octobre, qu'Ogé adressa sa lettre au
président de l'assemblée provinciale du Nord, et cellcf
qu'il écrivit à M. de Vincent, commandant militaire de 140 ÉTUDES SUR l'histoire d'uAÏTI. cette province. Dans l'une et l'autre, il demandait l'exécution du décret du 28 mars. « Messieurs, disait-il à l'assemblée, un préjugé trop
« longtemps soutenu va enfin tomber. Je vous somme
» de faire promulguer dans toute la colonie le décret de
» l'assemblée nationale du 28 mars, qui donne, sans
» distinction, à tous les citoyens libres le droit d'être
» admis dans toutes les charges et fonctions. Mes pré-
» tentions sont justes, et j'espère que vous y aurez égard.
ï> Je ne ferai pas soulever les ateliers; ce moyen est indi-
» gne de moi.
« longtemps soutenu va enfin tomber. Je vous somme
» de faire promulguer dans toute la colonie le décret de
» l'assemblée nationale du 28 mars, qui donne, sans
» distinction, à tous les citoyens libres le droit d'être
» admis dans toutes les charges et fonctions. Mes pré-
» tentions sont justes, et j'espère que vous y aurez égard.
ï> Je ne ferai pas soulever les ateliers; ce moyen est indi-
» gne de moi. » Apprenez à apprécier le mérite d'un homme dont
» l'intention est pure. Lorsque j'ai sollicité à l'assemblée
» nationale un décret que j'ai obtenu en faveur des
» colons américains, connus anciennement sous l'épi-
» thète injurieuse de 5a)i^-me/es, je n'ai point compris,
> dans mes réclamations, le sort des nègres qui vivent
y> dans l'esclavage. Vous et nos adversaires avez empoiw sonné mes démarches pour me faire démériter des habi-
» tans honnêtes. Non, non, Messieurs, nous n avons que ré-
» clamé pour une classe d'hommes libres,qui étaient sous
» le joug de l'oppression depuis deux siècles. Nous vou-
» Ions Texécution du décret du 28 mars. Nous persistons
» à sa promulgation, et nous ne cessons de répéter à
M nos amis, que nos adversaires sont injustes, et qu'ils
y> ne savent point concilier leurs intérêts avec les nôtres. i> Avant d'employer mes moyens, je fais usage de la
» douceur. Mais si, contre mon attente, vous ne me
* donniez pas satisfaction de ma demande, je ne réponds
» pas du désordre où pourra m'entraîner ma juste ven-
» geance. » Les deux dragons de Limonade ont fait ce qu'ils ont [1790] CHAPITRE II. 144 j> pu pour remettre la lettre dont vous les avez chargés, ï pour annoncer des troupes qui étaient prêtes à voler » contre nous. S'ils m'ont remis la lettre à M. Lambert, » ils y ont été contraints par une force majeure ; leur » vigilance mérite des égards et des éloges de votre parti. » Ils sont porteurs de la présente. » « Nous exigeons, disait-il à M. de Vincent, la promul- » gation du décret du 28 mars : nous nommerons des » électeurs, nous nous rendrons à Léogane, nous nous i> fortifierons, nous repousserons la force par la force, si » l'on nous inquiète. L'amour -propre des colons se ï> trouverait insulté si nous siégions à côté d'eux ; mais » a-t-on consulté celui des nobles et du clergé pour redres- » ser les mille et un abus qui existaient en France? » Examinons ce manifeste d'Ogé, et disons franchement
ce que nous en pensons. Le devoir de celui qui étudie l'histoire de son pays et qui s'efforce d'en faire jaillir la vérité,
toujours utile à la postérité, consiste à aider cette postérité dans le jugement qu'elle doit porter sur les hommes
et les choses. C'est par là qu'il peut recommander son
œuvre et inspirer de la confiance en ses propres sentimens. L'impartialité fait le mérite de l'historien : alors
même qu'il se trompe dans ses appréciations, le lecteur
lui sait gré de sa loyauté.
pays et qui s'efforce d'en faire jaillir la vérité,
toujours utile à la postérité, consiste à aider cette postérité dans le jugement qu'elle doit porter sur les hommes
et les choses. C'est par là qu'il peut recommander son
œuvre et inspirer de la confiance en ses propres sentimens. L'impartialité fait le mérite de l'historien : alors
même qu'il se trompe dans ses appréciations, le lecteur
lui sait gré de sa loyauté. Nous dirons donc que nous trouvons dans ces lettres
d'Ogé une présomption que nous blâmons : le moi humain y apparaît trop ouvertement. Sans doute, c'est le
langage de celui qui se fait le chef de son parti ; mais ce
langage était-il autorisé parles circonstances? Réduit à
précipiter sa pfise d'armes , sans avoir eu le temps de
s'entendre avec toute la classe ne couleur, à n'avoir sous 142 ÉTUDES suu l'histoire d'haïti. ses ordi'es que deux à trois cents hommes, quelle que fût
sa confiance en lui-même, ne pouvait-il pas, ne devait-il
pas parler au nom de cette classe tout entière, plutôt
qu'en son propre nom ? Pourquoi a-t-il omis les autres
commissaires qui, en France, concoururent avec lui à
réclamer contre les dispositions du décret du 8 mars ?
Nous aurions aimé, de sa part, un langage plus modeste,
moins empreint de personnalité. Nous l'en excuserions,
s'il avait adopté la proposition de Chavanne : à la tête de
milliers d'hommes , pouvant imposer la loi à toute la
classe blanche et dicter ses volontés, il eût eu l'approbation, la sanction de l'histoire. Ogé avait évidemment de
rambilion, et ce n'est pas ce que nous blâmons en lui ;
car, sans une noble ambition on ne fait rien d'utile, rien
de grand. Mais cette passion des âmes ardentes eût été
plus louable en ce jeune homme, si, à ce moment décisif,
il se fût placé à la tête de tous les hommes de la race
noire, pour les mener à la liberté et à l'égalité politique.
Toutefois, en faisant cette déclaration de guerre qui
semble, au premier abord, exclure tout sentiment de sympathie pour les esclaves, Ogé était loin d'être contraire à
leur émancipation; il restait seulement conséquent avec
la mission qu'il s'était donnée ; il restait fidèle, peut-être
trop fidèle auxantécédensde sa conduite en France, aux
engagemens qu'il avait pris avec J. Raymond, dominé
par les mêmes idées, avec les Amis des noirs qui avaient
facilité ses réclamations. Dans sa fougueuse ardeur, il ne
put croire que les colons auraient poussé l'injustice et
l'imprévoyance, au point de persévérer dans leur résistance à reconnaître aux hommes de couleur les droits de
citoyens actifs ; car, malgré l'ambiguïté des décrets, s'ils
avaient voulu céder, les désastres qui s'en sont suivis, ne
mêmes idées, avec les Amis des noirs qui avaient
facilité ses réclamations. Dans sa fougueuse ardeur, il ne
put croire que les colons auraient poussé l'injustice et
l'imprévoyance, au point de persévérer dans leur résistance à reconnaître aux hommes de couleur les droits de
citoyens actifs ; car, malgré l'ambiguïté des décrets, s'ils
avaient voulu céder, les désastres qui s'en sont suivis, ne [1790] CHAPITRE II. 445 seraient pas arrivés. Ogé sentait que si les hommes de
couleur parvenaient à jouir des mêmes droits politiques
que les blancs, ils influenceraient facilement les résolutions de toutes les assemblées de la colonie, pour améliorer le sort des esclaves et parvenir graduellement à leur
émancipation complète. Le langage qu'il tient à l'assemblée provinciale du Nord, après son discours au club
Massiac une année auparavant, prouve , non son égoïsme
comme propriétaire d'esclaves , mais le raisonnement
d'un homme qui cherche à désarmer les colons de leurs
préventions , par leur propre intérêt. Car, enfin , quelle
était la cause prépondérante du régime colonial? N'était-ce pas l'intérêt qu'avaient les blancs à posséder des
esclaves dont le travailles enrichissait? « Il est vrai, dit Garran, qu'Ogé pensait en 1790, avec
* les philosophes les plus respectables, et les Amis des
y> noirs eux-mêmes, qu'on ne pouvait pas donner tout
» d'un coup la liberté aux esclaves ; il ne croyait pas que
» cette tentative fût alors praticable ; et il fallait toute
» l'étendue de notre révolution pour que ce grand acte
» de justice naturelle pût être effectué si promptement^
» tant les plus horribles iniquités deviennent difficiles à
j> détruire en s'invétérant. Mais Ogé était bien éloigné de
» méconnaître les droits des nègres, et de vouloir, comme
w les deux assemblées coloniales, que leur éternel escla-
» vage fût la base de la constitution des colonies : il avait
>) senti la nécessité d'adoucir leur sort, dans le mémoire
)) qu'il eut l'imprudence de présenter au club Massiac ' . > 1 Rapport de Garran, t. 2, page 55. Dans la séance du II floréal an IIÏ
(Débals, tonae 5, p. 157.), Sonlhonax a dit de Y. Ogé, quVV est mort pour la
liberté de ses frères (les hommes de couleur), el même pour la liberté des i44 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. Dans leur adresse à l'assemblée nationale, publiée en
mars \ 791 , les Amis des noirs disaient sur l'esclavage ,
pages "5 et 76 : « Dans tous les pamphlets, dans tous les libelles qui ont » été publiés contre nous, on nous a, sans preuve et » jyialgré nos démentis perpétuels, accusés de demander » l' affranchissement subit de tous les esclaves. Nous le ré- > pétons, c'est un odieux mensonge. — Nous croyons bien » que tous les hommes naissent libres et égau x en droits, B quelle que soit la couleur de leur peau, quel que soit le » pays où le sort les fasse naître... Mais nous croyons
dans tous les libelles qui ont » été publiés contre nous, on nous a, sans preuve et » jyialgré nos démentis perpétuels, accusés de demander » l' affranchissement subit de tous les esclaves. Nous le ré- > pétons, c'est un odieux mensonge. — Nous croyons bien » que tous les hommes naissent libres et égau x en droits, B quelle que soit la couleur de leur peau, quel que soit le » pays où le sort les fasse naître... Mais nous croyons V aussi quecet actedejuslice exigedegrandsménagemens. » Nous croyons qu'affranchir subitement les esclaves 5> noirs , serait une opération non-seulement fatale pour » les colonies , mais que , dans l'état d'abjection et de » nullité où la cupidité a réduit les noirs , ce serait -» leur faire un présent funeste... )) Dans le même mois de 1791, les commissaires des
hommes de couleur restés à Paris adressèrent une pétition aussi à l'assemblée nationale, où ils disaient,
page 7 : (( Les citoyens de couleur ne voient qu'avec déchirement
y> le triste sort des noirs esclaves; mais ils sentent , comme
» vous, la nécessité de ne précipiter aucune innovation à
» leur égard ; vous les verrez, puisqu'ils sont rnalheureuy> sèment possesseurs d'esclaves comme les blancs, vous
» les verrez concourir les premiers à tous les moyens que noirs. On peut en croire Sonthonax, qui eut Phonneur de proclamer, le premier, la liberté générale des esclaves. [1790] CHAPITRE II. 145 )) votre sagesse et votre humanité vous dicteront, pour
>} adoucir leur sort, en attendant que vous brisiez leurs
y> fers » Quoi qu'il en soit, à la nouvelle du désarmement des
blancs par Ogé et sa troupe, l'assemblée provinciale du
Nord, concertant ses mesures avec les chefs militaires du
Cap, fit marcher M. de Vincent contre eux avec 6 à 800
hommes, et mit à prix la tête d'Ogé pour 500 portugaises, ou 4,000 piastres. Un premier engagement eut
heu, dans lequel les hommes de couleur repoussèrent les
blancs avec avantage ; quatre ou cinq de ces derniers
furent tués dans le combat, et du côté opposé, un nègre
libre : une douzaine de blancs furent faits prisonniers et
relâchés ensuite par Ogé, après avoir promis, sous serment, de concourir à l'exécution du décret du 28 mars. Ce succès des insurgés porta l'assemblée provinciale à
retirer le commandement des troupes à M. de Vincent,
pour le donner à M. de Cambefort, colonel du régiment
du Cap, qui marcha contre eux avec 4 ,500 hommes munis, cette fois, de canons. Un second combat décida du
sort des hommes de couleur qui furent vaincus, non sans
avoir résisté avec bravoure à leurs ennemis. La troupe
d'Ogé avait déjà diminué, après le premier engagement,
par des désertions. On fit plusieurs prisonniers qui furent
conduits dans les prisons du Cap.
troupes à M. de Vincent,
pour le donner à M. de Cambefort, colonel du régiment
du Cap, qui marcha contre eux avec 4 ,500 hommes munis, cette fois, de canons. Un second combat décida du
sort des hommes de couleur qui furent vaincus, non sans
avoir résisté avec bravoure à leurs ennemis. La troupe
d'Ogé avait déjà diminué, après le premier engagement,
par des désertions. On fit plusieurs prisonniers qui furent
conduits dans les prisons du Cap. Vaincu par des forces supérieures, Ogé se porta au
Dondon avec une soixantaine d'hommes pour en retirer
sa mère et sa famille : là, ils échangèrent encore quelques coups de fusil avec les blancs qui s'y trouvaient. Ogé, en organisant sa faible armée, avait été reconnu T.I. 10 146 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. par elle au grade de colonel général *. Il s'était muni d'avance de deux épaulettes d'or, qu'il porta sur une veste
d'uniforme de la garde nationale de Paris, dans laquelle
il s'était incorporé pendant son séjour en cette ville. Il
était en outre décoré d'une croix de l'ordre de mérite du
Lion de Limbourg, qu'il s'était procurée en France. J.-B. Chavanne, son lieutenant dans cette mémorable
entreprise, avait le rang et le titre de major général : un
des frères d'Ogé était adjudant major, d'autres étaient
reconnus capitaines, lieutenans, etc., etc. Du moment qu'il revenait à Saint-Domingue avec
l'intention d'armer les hommes de couleur, s'il y était
obligé, pour opposer la force à la force et contraindre
les blancs à l'exécution du décret du 28 mars, Ogé avait
dû se préparer au rôle de chef militaire : de là sa prévoyance à se munir d'épaulettes d'or, comme signe du
commandement. Il est vraisemblable que, sachant l'importance des
insignes de la noblesse à Saint-Domingue, il aura jugé
également convenable de se procurer la croix de l'ordre du Lion de Limbourg qui, aux yeux de beaucoup
d'hommes de sa classe, pouvait être considérée comme
l'équivalent delà croix de Saint- Louis, si commune dans
la colonie. Cette décoration n'était pas indispensable ;
elle ne pouvait même être d'aucune utilité. Nous disons
de plus que nous pensons qu'elle était une pauvre conception de la part de Vincent Ogé, qui venait réclamer * Le 7 novembre 1789, il avait écrit de Paris à l'une de ses sœurs qui était
à Bordeaux, qu'il était colonel. Interrogé à ce sujet , il déclara que c'était
pour flatter la vanité de ses sœurs et de sa mère. Le brevet qui lui accordait
la croix du prince de Limbourg lui donnait cette qualité. [^790] CHAPITRE II. 147 les droits à l'égalité civile et politique pour ses frères et
ses égaux, surtout après la mémorable séance de l'assemblée nationale où les titres de noblesse furent abolis
en France. Cette vanité de sa part aurait pu avoir une
fâcheuse influence parmi les siens , s'il avait eu le succès
qu'il se promettait. Les principes de la révolution française, dont il poursuivait la réalisation à Saint-Domingue,
étaient basés sur l'égalité des conditions parmi les
hommes, c'est-à-dire sur la justice ; c'était cette précieuse égalité que les affranchis voulaient conquérir : il
ne fallait donc pas la fausser au début de cette révolution
sociale et politique.
aurait pu avoir une
fâcheuse influence parmi les siens , s'il avait eu le succès
qu'il se promettait. Les principes de la révolution française, dont il poursuivait la réalisation à Saint-Domingue,
étaient basés sur l'égalité des conditions parmi les
hommes, c'est-à-dire sur la justice ; c'était cette précieuse égalité que les affranchis voulaient conquérir : il
ne fallait donc pas la fausser au début de cette révolution
sociale et politique. Mais , si le lecteur se rappelle ce que nous avons dit ,
dans la première partie de cet ouvrage , sur les idées qui
caractérisaient les hommes de la province du Nord , il
trouvera dans ce fait que nous reprochons encore , à regret, à la mémoire de cet intrépide jeune homme, l'explication naturelle de cette erreur, de cette faiblesse. Ogé a
eu cela de commun avec Jean François, Biassou et Toussaint Louverture , déterminés par les mêmes idées , à
prendre des décorations de noblesse. Les mulâtres et les
nègres libres de TOuest et du Sud se sont également insurgés contre les blancs ; mais on ne vit dominer parmi
eux que les principes répubhcains, et ils n'adoptèrent
que les grades militaires que comportent ces principes. A part les deux reproches que nous faisons à Ogé et
que nous croyons justes , on ne peut que louer sa conduite. Il s'est montré digne de sa mission , généreux et
même chevaleresque dans ses procédés envers les vaincus
qu'il a eus en son pouvoir, courageux dans son immortelle entreprise , brave sur le champ de bataille. Cédant
au grand nombre de ses ennemis ; vaincu par la puis148 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI. santé organisation militaire qui existait au Cap, par l'union qui régnait entre l'assemblée provinciale et les
agens du gouvernement colonial , par l'impossibilité où
il se trouvait de se concerter avec tous les hommes de
couleur de la colonie , dans le peu de temps qu'il passa
au Dondon et à la Grande-Rivière, il se réfugia avec
Chavanne et plusieurs autres de leurs compagnons, sur
le territoire espagnol où ils pénétrèrent le 6 novembre :
un plus grand nombre , au moment d'y passer, changèrent de disposition et restèrent dans la colonie française
où ils durent se cacher. Séparé bientôt de son brave lieutenant qui s'égara dans la route, Ogé fut arrêté à Hinche,
tandis que Chavanne l'était à Saint-Jean ^ . On les achemina tous à Santo-Domingo , où ils furent déposés dans
les cachots de la Tour de cette ville. La mère d'Ogé et ses
autres parentes restèrent à Banica. Les fugitifs, devenus prisonniers, étaient : Vincent Ogé et trois de ses frères : Joseph Ogé , l'aîné
de tous, Jacob Ogé, ou Jacques dit Jacquot, et Alexandre
Couthia, frère utérin des autres. Jean-Baptiste Chavanne , Hyacinthe Chavanne , son
frère, et Joseph Chavanne, fils de ce dernier. Ensuite : Pierre Angomard, Jean-Pierre Angomard
et Joseph-Louis Angomard , trois frères ; Pierre Joubert
aîné , Armand Joubert et Jean-Baptiste Joubert jeune ,
trois autres frères; Louis Suar, Alexis Barbault , ditBoi-
de tous, Jacob Ogé, ou Jacques dit Jacquot, et Alexandre
Couthia, frère utérin des autres. Jean-Baptiste Chavanne , Hyacinthe Chavanne , son
frère, et Joseph Chavanne, fils de ce dernier. Ensuite : Pierre Angomard, Jean-Pierre Angomard
et Joseph-Louis Angomard , trois frères ; Pierre Joubert
aîné , Armand Joubert et Jean-Baptiste Joubert jeune ,
trois autres frères; Louis Suar, Alexis Barbault , ditBoi- * Un procès-verbal dressé à Hinche, le 20 novembre , fait ainsi le signalement de V. Ogé : Un homme de 5 pieds 3 pouces, de couleur brune, cheveux
crépus, nez aquilin, grands yeux, manquant une dent dans la mâchoire supérieure, etc. Interrogé ensuite par Don Garcia, V. Ogé déclara être Français, âgé de 34
ans (en 1790), célibataire, de la religion catholique, apostolique et romaine.
J.B. Chavanne déclara être âgé de 42 ans et marié. On ne fil point son
signalement. [1790] CHAPITRE II. 140 ion, Pierre Arceau, Toussaint Parvoyé , Jean Baptiste
Grenié, Louis Grégoire, Jean-Baptiste Chevrier, Joseph
Palmentier, Louis Labonté, Jean Picard et François Miot:
plus, l'esclave Louis, appartenant à Ogé, et l'esclave
Nicolas-François Glandes, appartenant à Jean-Baptiste
Chavanne. Le 1 i novembre, étant à Banica, Ogé rédigea une
lettre qu'il adressait au gouverneur de la colonie espagnole, mais qui ne fut pas expédiée : elle se trouva
parmi d'autres papiers, dans une cassette. On trouva
aussi plus de deux cents pièces manuscrites ou imprimées
dans sa valise qu'avait Chavanne, à Saint- Jean. Par la lettre qu'Ogé écrivait au gouverneur, et qui ne
fut qu'un projet, il offrait, en son nom et au nom de ses
compagnons en fuite, de prêter serment de fidélité et de
vasselage au roi d'Espagne. Cette offre était commandée
par leur position de fugitifs. Ils n'ignoraient pas que le
gouvernement colonial demanderait leur extradition ; et
pour ne pas être livrés à leurs bourreaux, ils voulaient
avoir recours à ce moyen qu'ils croyaient propre à inspirer la sympathie des Espagnols. D'un autre côté, ils savaient que les hommes de couleur du Fond-Parisien et
d'autres de l'Artibonite avaient trouvé refuge et protection
sur le territoire espagnol ; ils pouvaient donc espérer d'être traités aussi favorablement. Etait-ce un tort de leur part, d'ailleurs, de concevoir
ridée de changer de patrie, de se soumettre à un autre
gouvernement, à un autre souverain, lorsque leur pays
ne leur offrait qu'humiliations et injustice? Le droit naturel de l'homme n'est-il pas de renoncer à sa nationalité,
quand la tyrannie lui en fait en quelque sorte un devoir? 150 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Ce que peut tout un peuple, un homme ne le peut-il
pas aussi?
de leur part, d'ailleurs, de concevoir
ridée de changer de patrie, de se soumettre à un autre
gouvernement, à un autre souverain, lorsque leur pays
ne leur offrait qu'humiliations et injustice? Le droit naturel de l'homme n'est-il pas de renoncer à sa nationalité,
quand la tyrannie lui en fait en quelque sorte un devoir? 150 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Ce que peut tout un peuple, un homme ne le peut-il
pas aussi? Les colons firent à Ogé un reproche outré de son projet
de lettre au gouverneur espagnol ; mais il n'appartient
pas aux tyrans, qui ne savent que proscrire et tuer, non,
jamais il ne leur appartiendra d'apprécier ce sentiment
vivace qui attache l'homme à son pays natal, le citoyen
à sa patrie. Du reste, ce moyen qu'imagina Ogé pour échapper à
ses persécuteurs n'était pas sérieux ; et Faura, qui a émis
une opinion si bien raisonnée en cette circonstance importante, l'a démontré dans son admirable argumentation. Ogé était trop enthousiaste de la révolution et de la
nation française, pour avoir conçu sincèrement le désir
de devenir le sujet du roi d'Espagne * . Le gouverneur Don Joachim Garcia procéda lui-même
à l'interrogatoire des fugitifs, dévoués d'avance aux plus
horribles supplices. Cette procédure, qu'il fit spontanément, pour préparer celle à laquelle ces infortunés
allaient être bientôt soumis dans la partie française,
commencée le 25 novembre par l'interrogatoire de JeanBaptiste Chavanne, arrivé le premier à Santo-Domingo,
fut achevée le 12 décembre par l'interrogatoire de Jacob
Ogé. Diverses confrontations eurent lieu entre V. Ogé et
plusieurs de ses compagnons. Ses réponses, comme celles
des autres, n'exprimaient aucune crainte, ni même aucune haine contre les blancs de la colonie française ; ils
avouèrent tous le but de leur prise d'armes, qui était de 1 Voyez l'énergique défense que Sonlhonax a présenlée en faveur d'Ogé,
dans le tome 3 des Débats, page 47 et suivantes. Il a soutenu le droit d'i >gé et
de SCS compagnons de changer de patrie, pour fuir la tyrannie des colons. [1790J CHAPITRE 11. 451 contraindre les colons à l'exécution du décret du 28 mars :
tous, ils honorèrent leur captivité, leur infortune. Cha vanne étant sur le point d'être retiré de son cachot
pour passer à un autre , apprit d'une sentinelle la prochaine arrivée d'Ogé qui devait y être mis à sa place :
avant d'en sortir, il traça au charbon , sur le mur, quelques notes pour servir de renseignemens à son ami, à
celui qu'il appelait son chef. Noble cœur ! ce n'est pas le seul trait que nous ayons à
enregistrer en ton honneur ! En effet , ce caractère altier, cet esprit logique qui devançait son époque, par ses idées révolutionnaires qui lui
faisaient entrevoir l'heureux moment où tous les hommes
de la race noire , à Saint-Domingue , jouiraient de la liberté et de l'égalité ; Chavanne adressa du fond de son
cachot , lui captif, deux lettres au gouverneur espagnol ,
l'une le 28 novembre, l'autre le 2 décembre, pour lui dire
fièrement que le gouverneur ri avait pas le droit de le
retenir aux fers ; qu'il était venu , ainsi que ses compagnons, réclamer la protection de l'Espagne et un asile
sur son territoire, contre les blancs français rebelles à la
volonté de l'assemblée souveraine de la France.
anne adressa du fond de son
cachot , lui captif, deux lettres au gouverneur espagnol ,
l'une le 28 novembre, l'autre le 2 décembre, pour lui dire
fièrement que le gouverneur ri avait pas le droit de le
retenir aux fers ; qu'il était venu , ainsi que ses compagnons, réclamer la protection de l'Espagne et un asile
sur son territoire, contre les blancs français rebelles à la
volonté de l'assemblée souveraine de la France. Cette protestation honore la mémoire de Chavanne :
la postérité doit lui en savoir gré. On ne peut refuser
son estime , son admiration , à un homme , quel qu'il
soit , qui , combattant pour les droits sacrés que l'espèce
humaine tout entière a reçus de la nature , proteste contre l'injustice de ses ennemis , alors même qu'il est
vaincu. Et lorsqu'on sait encore que Chavanne, sur l'échafaud , a montré le courage du martyre , on ne peut
que regretter, et regretter amèrement, que l'esprit méthodique de son célèbre et malheureux compagnon n'ait 152 ÉTUDES SUU L HISTOIRE d'hAÏTI. pas saisi , comme le sien , ravenir de sa race infortunée
sur cette terre , où tant de victimes devaient être immolées avant que les décrets de l'éternelle Providence fussent accomplis. Mais, peut-être fallait-il ce sacrifice humain pour sceller ces décrets. Dans l'enfantement de leur liberté , les
peuples ne peuvent se soustraire à la nécessité de verser
du sang; l'histoire de toutes les nations atteste cette
vérité. Dans l'ordre des idées morales, la liberté est une
religion politique qui veut des victimes pour s'asseoir et
se développer. Le christianisme, qui a tant influé sur la
liberté des hommes , a compté également de nombreux
martyrs. La chaleur et le dévouement que montrait Ogé , à
Paris , pour la défense de la cause des hommes de couleur ; les menaces, peut-être imprudentes, que ce caractère ardent y faisait , de se rendre à Saint-Domingue
pour faire un appel aux armes à sa classe , avalent porté
les colons du club Massiac, dès le mois de février 1790,
à avertir ceux de la colonie de ses projets, pour l'arrêter
et le tuer. Le 12 avril suivant , le baron de Cambefort ,
qui a commandé les troupes vainqueurs de la petite
armée d'Ogé , écrivit au commandant de Monte-Christ
pour le prier de l'arrêter en cas qu'il y débarquât , et
renvoyer au Fort-Dauphin. Pareil avis , pareille réquisition furent adressés à tous les commandans des bourgades de la partie espagnole, sur les frontières, par d'autres autorités françaises. Elles les renouvelèrent aussitôt
la prise d'armes de la Grande-Rivière et après la défaite
d'Ogé. Le marquis do Rouvray , grand planteur de la
paroisse du Trou, écrivit également à cet effet. Alors,
y débarquât , et
renvoyer au Fort-Dauphin. Pareil avis , pareille réquisition furent adressés à tous les commandans des bourgades de la partie espagnole, sur les frontières, par d'autres autorités françaises. Elles les renouvelèrent aussitôt
la prise d'armes de la Grande-Rivière et après la défaite
d'Ogé. Le marquis do Rouvray , grand planteur de la
paroisse du Trou, écrivit également à cet effet. Alors, [1790] CHAPITRE II. 155 l'assemblée provinciale du Nord et le nouveau gouverneur de la partie française, le général Blanchelande,
s'empressèrent d'écrire à Don Garcia, pour réclamer
son extradition et celle de ses compagnons ^ Blanchelande était au Port-au-Prince pendant l'insurrection: en ce moment, il recevait les rênes du gouvernement colonial, des mains du comte de Peinier qui
partit pour la France le 8 novembre. Sa lettre du 16
disait à Don Garcia, qu'elle lui serait remise par M. de
Négrier, commandant de la corvette la Favorite, qui se
rendait à Santo-Domingo pour recevoir à son bord ces
mulâtres insurgés ; elle lui parlait d'une autre, écrite par
lui-même à ce gouverneur, dont M. Desligneris, capitaine
au régiment du Port-au-Prince, était porteur: c'était par
cette dernière qu'il réclamait Textradition des insurgés.
Ainsi, Garran se trompe, faute de documents, quand il
dit que ce fut l'assemblée provinciale qui fit cette réclamation, enprenant sur elle d'emprunter lenom du gouverneur. C'est à M. Desligneris que remise fut faite des prisonniers, au nombre de 26, le 21 décembre: ce même
jour, il signa un acte, après avoir prêté serment, par
lequel il promit que l'on observerait les formes légales dans
le procès à instruire contre eux. Blanchelande adressa également, le 18 novembre, la
lettre suivante, écrite tout entière de sa main, au commandant de Las Caobas. Nous la transcrivons pour donner une idée à nos lecteurs, des sentimens de ce gouverneur qui servit si bien les passions des colons, dans
cette circonstance et dans tant d'autres. Nous copions
textuellement : Nous possédons ces lettres originales, que nous avons prises dans les arciiives de Sanlo-Domingo. 154 ETUDES SUR l'iIISIOIUE d'iIAÏïI. Au Port-au-Piince, le 18 norembre 1790. € A Don Arrata, commandant à Caoba. » Monsieur, » J'apprends que le nommé Ogé, chef des brigands qui ont manifestés une révolte dans la partie française du Nord et que l'assistance
de nos bons voisins ont fait arrêter, est encore avec quelques-uns de
ses complices dans les prisons de Banica ou vous commandés; j'écris,
Monsieur, au juge ou alcade de Banica pour le prier d'acheminer ces
brigands pour San-Domingo: j'ay fait partir uue corvette du roy et
j'ay envoyé un officier a San-Domingo pour réclamer auprès de son
Excellence le gouverneur de la partie espagnole tousres révoltés pour
eu faire bonne justice. J'ay l'honneur de vous prier^ Monsieur, de vouloir bien donner protection et escorte pour faire arriver a San-Domingo ces criminels le plutôt qu'il sera possible. Sans celte précaution,
je craindrais fort que ceux des complices de ces brigands qui sauroient
qu'ils sont encore a Banica n'aillent en force pour les délivrer, ce qui
seroit très désagréable pour vous, Monsieur, et encore plus pour la
tranquillité de la partie françoise de l'isle, je compte beaucoup sur
votre prudence et vos bons secours.
, de vouloir bien donner protection et escorte pour faire arriver a San-Domingo ces criminels le plutôt qu'il sera possible. Sans celte précaution,
je craindrais fort que ceux des complices de ces brigands qui sauroient
qu'ils sont encore a Banica n'aillent en force pour les délivrer, ce qui
seroit très désagréable pour vous, Monsieur, et encore plus pour la
tranquillité de la partie françoise de l'isle, je compte beaucoup sur
votre prudence et vos bons secours. « J'ay l'honneur d'être avec beaucoup de considération et une parfaite estime. Monsieur,
Votre très humble et très obéissant serviteur, BLANCHELA^DE. >. Je vous prieray, Monsieur, de permettre lorsque je sauray tous
nos brigands rendus h San-Domingo, que je fasse addresser une
récompense aux troupes et personnes qui les auront escortés. » Ne commentons pas cette lettre de Blanchelande ;
caries colons, pour prix de sa condescendance à toutes
leurs cruautés, l'ont accusé auprès des terroristes et fait
tomber sa tète sur l'échafaud où tant d'illustres victimes
ont péri en 1793. Cependant, Don Garcia, qui exigea un serment et [1790] CHAPITRE II. 155 une déclaration écrite de M. Desligneris, qu'on observerait les formes légales envers les prisonniers, employa
lui-même des formes avant de les livrer : il soumit la
question de l'extradition à l'examen des personnages
qui devaient concourir avec lui à en juger. Le 19 décembre, le fiscal oidor (procureur du roi)
émit une opinion motivée et conclut à la remise des prisonniers : il se nommait Fonserada. Cette opinion se
fondait sur l'intérêt qu'avaient les puissances qui ont
des colonies , à ne pas favoriser les prétentions des
hommes de couleur de devenir les égaux des blancs ;
elle réclamait aussi l'application du traité de police
passé entre la France et l'Espagne, pour l'extradition
des criminels. Le 20, Vicente Antonio de Faura, avocat, assesseur
du gouverneur, lui remit aussi une opinion motivée,
concluant à ne pas livrer les prisonniers et à attendre les
ordres de la cour d'Espagne, à qui rapport en serait
fait. Cette opinion, fondée sur les plus hautes considérations politiques (en raison des circonstances où se
trouvait la colonie française, et de la grande révolution
survenue en France qui avait modifié et restreint l'autorité royale), mettait en doute la question de savoir
si la cour d'Espagne voudrait maintenir le traité de
police, de 1777, contracté avec le roi de France, pour
l'extradition des criminels de l'une et l'autre colonie.
Elle rappelait au gouverneur Garcia, qu en fait, le traité
n'était déjà plus observé dans la colonie voisine , puisqu'en une circonstance récente on avait vainement
réclamé des criminels espagnols qui y avaient trouvé
refuge. Faura faisait encore remarquer que la réclamation faite contre Ogé et ses compagnons portait qu'ils
police, de 1777, contracté avec le roi de France, pour
l'extradition des criminels de l'une et l'autre colonie.
Elle rappelait au gouverneur Garcia, qu en fait, le traité
n'était déjà plus observé dans la colonie voisine , puisqu'en une circonstance récente on avait vainement
réclamé des criminels espagnols qui y avaient trouvé
refuge. Faura faisait encore remarquer que la réclamation faite contre Ogé et ses compagnons portait qu'ils 156 ÉTUDES SL'll l'histoire d'iIAÏTI. avaient conspiré contre la sûreté des deux colonies, et
que pour ce motif il fallait les garder, afin d'instruire
contre eux. Il déguisait ainsi la sympathie que ces infortunés lui inspiraient '. Le 21 , après une séance de plus de six heures, présidée par Don Garcia, où « ce gouverneur déclara verba-
» lement à l'audience royale , l'importante nécessité et
» l'utilité de remettre les criminels au gouvernement
» colonial , pour éviter beaucoup de funestes consé-
) quences , » l'audience royale , qui rappelle ce fait ,
étant consultée , émit son opinion pour la remise des
prisonniers. Elle déclara que sur les trois oidors ou
juges qui la composaient, deux partageaient Tavis du
gouverneur-président, et que le troisième concluait à
faire rapport à la cour d'Espagne et à attendre ses ordres.
Comme le fiscal , l'audience royale rappela le traité de
police, et cita une réclamation adressée par le gouvernement de Porto-Rico à celui de Saint-Thomas , pour
un cas de fausse-monnaie, dans laquelle les accusés
furent remis. Telle fut l'analogie forcée qu'elle employa pour prouver qu'il fallait livrer Ogé et ses compagnons. Le régent de cette cour royale se nommait
Urisar, et les deux oidors Catani et Brabo : le document
n'indique pas les opinions personnelles de ces juges. Ainsi, sur les cinq personnages consultés par Don
Garcia, trois étaient du même avis que lui. Cet avis
prévalut; la politique et le préjugé l'emportèrent sur 1 Nous regrettons d'être forcé à une simple analyse de cette opinion de
Faura, où il a donné des preuves d'un esprit solide et étendu, en même temps
que de ses sentimens d'humanité. Faura était un homme respectable par ses
mœurs et par ses lumières. Quand la cour d'Espagne connut son opinion, elle
l'approuva, non k cause de sa sympathie pour les prisonniers, mais par les
considérations politiques que Faura avait exposées; elle Téleva à des charges
supérieures. [1790] CHAPITRE II, 157 l'humanité, sur le droit naturel et positif ; car les droits
de ceux que l'on qualifiait de criminels reposaient sur
des titres incontestables. Mais, était-il capable d'apprécier ces hautes considérations, ce gouverneur qui eut la bassesse, en livrant
ces infortunés, de témoigner le désir d'avoir la ci-oix de
Saint-Louis pour récompense ? L'infâme ! il osa la demander !
] CHAPITRE II, 157 l'humanité, sur le droit naturel et positif ; car les droits
de ceux que l'on qualifiait de criminels reposaient sur
des titres incontestables. Mais, était-il capable d'apprécier ces hautes considérations, ce gouverneur qui eut la bassesse, en livrant
ces infortunés, de témoigner le désir d'avoir la ci-oix de
Saint-Louis pour récompense ? L'infâme ! il osa la demander ! Et l'assemblée provinciale du Nord écrivit à cet effet,
à l'assemblée nationale et à Louis XVL Une décoration instituée pour être la récompense d'actions honorables, devint le prix du sang humain ! Et de tels hommes se croyaient autorisés à mépriser
les nègres et les mulâtres ! . . . Le 5 janvier 1791, M. Desligneris adressa, du Cap,
une lettre à Don Garcia où il lui annonça l'arrivée de la
Favorite dans ce port, le 29 décembre 1790. Il y plaisanta du général O^équi était attendu, dit-il, comme les
Juifs attendent le Messie. Il ajouta qu'il y avait près de
trois cents comphces dans les prisons, au nombre desquels se trouvaient quatre blancs sans aven oumésalliés ;
etque leur affaire se poursuivait vigoureusement. Je crois,
dit-il, qu'ils ne languiront pas longtemps. En effet, livrés à leurs juges, au Conseil supérieur du
Cap, ils subirent une instruction ténébreuse, en présence
de commissaires nommés par l'assemblée provinciale,
pour y assister et veiller à ce que les victimes ne pussent
échapper. Cette précaution était inutile. Ogé demanda vainement un défenseur : on le lui refusa. Cette demande était également inutile. Pouvait-il
espérer qu'aucun blanc de la colonie de Saint-Domingue lo8 ÉTUDES SUR l'hISTOÎRE d'iIAÏTI. eût voulu, eût osé le défendre ? Ne savait-il pas qu'il était
destiné aux gémonies Après deux mois de procédure, « Vincent Ogé et Jean-
» Baptiste Chavanne furent condamnés à avoir les bras,
» jambes, cuisses et reins rompus vifs, sur un échafaud
3> dressé à cet effet, au côté opposé à f endroit destiné à
i i exécution des blancs, et à être mis par le bourreau sur
» des roues, la face tournée vers le ciel, pour y rester tant
» qu'il plairait à Dieuleur conserver la vie ; ce fait, leurs
y> têtes coupées et exposées sur des poteaux ; savoir, celle
» de Vincent Ogé sur le grand chemin qui conduit au
» Dondon, et celle de Jean-Baptiste Chavanne, sur le che-
» min de la Grande-Rivière, en face l'habitation Pois-
» son. » Leurs biens furent en outre confiqués au profit
du roi.
es, la face tournée vers le ciel, pour y rester tant
» qu'il plairait à Dieuleur conserver la vie ; ce fait, leurs
y> têtes coupées et exposées sur des poteaux ; savoir, celle
» de Vincent Ogé sur le grand chemin qui conduit au
» Dondon, et celle de Jean-Baptiste Chavanne, sur le che-
» min de la Grande-Rivière, en face l'habitation Pois-
» son. » Leurs biens furent en outre confiqués au profit
du roi. Tels furent les termes de cette sentence de mort. Ces deux martyrs furent exécutés le 25 février 1791 :
ils périrent courageusement. Les traditions du pays attestent qu'ils honorèrent leur fin tragique par une résignalion héroïque *. Toutefois, Chavanne, qui avait une foi ardente dans
Tavenir de sa race, Chavanne, en montant sur l'échafaud, en appela à la postérité pour venger leur mort. 1 Bryand Edwards dit que Chavanne subit son sort avec une fermeté
rare, sans se permettre un soupir pendant toute la durée de ses tortures ;
mais que la force d'Ogé l'abandonna entièrement, qu'il implora miséricorde
les larmes aux yeux, etc., et quil avnit un secret important à communia
quer, etc. Mais tout ce qu'il dit de V. O^e prouve qu'il le confond avec Jacques
Ogé. Un colon, commentateur de l'histoire de Bryand, dit seulement qu'on
fut forcé de hâter le supplice de Y. Ogé, parce qu'étant condamné, il refusa
de prendre toute espèce de nourriture. Après Bryand Edwards, Malenfant prélendit qu'Osé demanda un sursis le matin du jour de l'exécution, en représentant qu'il pouvait rendre les plus grands services, etc. Il ne dit pas qu'il
montra aucune faiblesse. Sa narration prouve qu'il a confondu également V.
Ogé avec Jacques Ogé, dont les blancs prétendent avoir reçu un testament de
mort, et à l'exécution duquel ils avaient sursis. [1790] CHAPITRE II. 1^9 Dans la même année, cette hâtive postérité accomplit
son vœu ! Leurs bourreaux avaient voulu qu'ils eussent la face
tournée vers le ciel. Le ciel leur envoya des vengeurs ! Le Dieu dont ils consignèrent le nom auguste dans
leur atroce jugement, en recueillant le dernier soupir de
ces victimes de la haine coloniale, fit sortir du Dondon et
de la Grande-Rivière des hommes impitoyables qui
remplacèrent les têtes d'Ogé et de Chavanne par de
nombreuses têtes de blancs exposées à leur tour sur des
poteaux. Ces hommes énergiques se rappelèrent le généreux
dessein de Chavanne à leur égard. C'étaient des noirs ! Les membres de l'assemblée provinciale du Nord assistèrent en corps à cette affreuse exécution : ils voulurent repaître leurs yeux du spectacle de douleurs qu'occasionnerait la mort de deux hommes auxquels le bourreau brisa les membres tout vivans ! Douze années plus tard, dans cette même ville du Cap,
ce fut un autre spectacle qui attira les regards de ces Européens qui se flattent deleur civilisation avancée. Cette
fois, ce n'étaient pas des mulâtres, mais un nègre qui fut
dévoré vivant par des dogues affamés Et quand des mulâtres, quand des nègres eurent assouvi leurs vengeances par des actes cruels, atroces, les
Européens les accusèrent de barbarie ! Ne sont-ce pas les
Européens qui tracèrent ce criminel exemple Deux jours après l'exécution d'Ogé et de Chavanne,
un autre fut rompu vif, comme eux, et vingt-un pendus : treize autres furent condamnés aux galères perpétuelles, et d'autres encore à des peines différentes.
Et quand des mulâtres, quand des nègres eurent assouvi leurs vengeances par des actes cruels, atroces, les
Européens les accusèrent de barbarie ! Ne sont-ce pas les
Européens qui tracèrent ce criminel exemple Deux jours après l'exécution d'Ogé et de Chavanne,
un autre fut rompu vif, comme eux, et vingt-un pendus : treize autres furent condamnés aux galères perpétuelles, et d'autres encore à des peines différentes. Jacques Ogé ne fut condamné que le 5 mars, à la 160 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI. même peine que Vincent. Il fut exécuté le 10 du même
mois. Il paraît qu'il eut la faiblesse de dénoncer beaucoup
d'hommes de couleur, si toutefois on peut se rapporter
aux procès-verbaux de ses juges, intéressés à y consigner,
dans les ténèbres de cette procédure, tout ce qui pouvait motiver l'arrestation et la mort des nouveaux accusés dont plusieurs résidaient dans l'Ouest * . Le procès fut fait aux contumax ; et durant plusieurs
mois, on exécutait tous ceux qui étaient arrêt es et qui
avaient été condamnés à la peine de mort. Ainsi se termina la glorieuse entreprise d'Ogé. « Sa conduite, dit Garran, fut imprudente à bien
ï des égards. Il fut vaincu et sacrifié... Quelque opinion
» donc qu'on puisse avoir sur la témérité des démarches
» d'Ogé; si l'on se porte aux premières années de la
» révolution, si l'on se rappelle que les blancs de la
» colonie lui avaient montré l'exemple de s'armer les
» uns contre les autres, et qu'il ne réclamait même les
» droits les plus légitimes contre des autorités illégales,
)) à 2,0001ieues de la métropole, qu'en se fondant sur les
» décrets de l'assemblée nationale, on ne pourra refuser
» des larmes à sa cendre, en abandonnant ses bourreaux
» aujugement de l'histoire. » l^i -Et encore : « La catastrophe de cet infortuné ne servit
» pas moins la cause des noirs, que celle des hommes
» de couleur ; comme si la nature, par une sorte d'ex-
» piation, eût voulu du moins attacher à sa mémoire
» la régénération de l'espèce humaine dans les An-
» tilles. » * Voyez ce que dit Sonthonax aux Débats, tome 3, pages 48 el 50, sur la
fausseté de ce testament. [1790] CHAPITRE II. 161 Nous avons suivi, sans interruption, toutes les opérations d'Og'é et de Chavanne dans le Nord, jusqu'à leur
mort. Nous avons dit que le premier écrivit aux hommes
de couleur du Mirebalais et à ceux du Port-au-Prince, et
que les uns et les autres lui répondirent, ne partageant
pas son opinion sur l'opportunité d'une prise d'armes
dans le moment. Mais ceux de l'Artibonite formèrent un rassemblement
aux Vérettes, contre lequel Mauduit fut envoyé par le
comte de Peinier, avec un détachement du régiment du
Port-au-Prince. Le système de ménagement qu'ils employaient alors envers cette classe, les porta à user de
persuasion pour dissiper ce rassemblement, plutôt que de
remploi des armes.
ageant
pas son opinion sur l'opportunité d'une prise d'armes
dans le moment. Mais ceux de l'Artibonite formèrent un rassemblement
aux Vérettes, contre lequel Mauduit fut envoyé par le
comte de Peinier, avec un détachement du régiment du
Port-au-Prince. Le système de ménagement qu'ils employaient alors envers cette classe, les porta à user de
persuasion pour dissiper ce rassemblement, plutôt que de
remploi des armes. En même temps, ceux de quelques paroisses du Sud
se réunirent sur l'habitation Prou, à la Ravine -Sèche,
dans la plaine des Cayes : ils y formèrent un camp sous
les ordres d'x\ndré Rigaud, l'un des mulâtres qui, comme
J.-R. Chavanne, avaient fait la campagne de Savannah.
Rigaud avait pour ses lieutenans Faubert, J. Boury,
Hyacinthe et Guillaume Bleck, Rémarais et N. Rollin, et
comptait dans sa petite armée environ 500 hommes. Destiné à devenir le plus grand personnage militaire parmi
les hommes de couleur, il débuta dans cette carrière
en repoussant les blancs des Cayes, qui marchèrent contre le camp Prou après avoir arboré le drapeau rouge:
ils abandonnèrent, en fuyant, leurs canons et leurs
munitions. Cette affaire se passait au mois de novembre, au moment même où Ogé venait d'être vaincu. Si ce dernier
avait pu se maintenir seulement quelques jours, il est
à présumer que sa résistance et le succès de Rigaud T. I. 11 162 ÉTUDES SUR l'hiSTOIÏ\E d'uAÏTI. auraient donné de la résolution aux hommes de couleur
des autres quartiers. Mais la défaite d'Ogé porta le découragement parmi eux, même dans le camp Prou. Immédiatement après avoir terminé ses arrangemens
avec ceux des Vérettes, Mauduit partit pour les Cayes, à la
tête de quatre cents hommes. 11 les débarqua au Port-Salut, le 28 novembre. Poursuivant le plan de modération
calculé de Peinier, adopté par Blanchelande, il laissa sa
troupe et se porta de sa pigrsonne au camp Prou, avec
quelques officiers, sans doute pour ne pas s'exposera une
résistance de la part des hommes de couleur. Cependant
il leur adressa le discours suivant, empreint de morgue
et de menace :« Gens de couleur, leur dit-il, je vous
» parle au nom de la nation, de la loi et du roi. Vous
» avez été égarés par de folles prétentions. Vous ne devez
» jamais espérer de franchir la ligne de démarcation qui
y> vous sépare des blancs, l'os pères et vos bienfaiteurs,
» Rentrez dans le devoir... Je vous porte d'une main la
y paix, et de l'autre la guerre. » Rigaud et ses camarades mirent bas les armes. Mais
bientôt après, Mauduit opéra l'arrestation de Rigaud et
des principaux chefs secondaires de cette troupe, qu'il
envoya dans les cachots du Port-au Piince, par ordre de
Blanchelande * . Là se trouvaient déjà P.Pinchinat, Labastille, J. Rebel,
Daguin et quelques autres, emprisonnés par Blanchelande, pour avoir correspondu avec Ogé. P. Pinchinat,
natif de Saint-Marc, est devenu le chef politique de sa
Mais
bientôt après, Mauduit opéra l'arrestation de Rigaud et
des principaux chefs secondaires de cette troupe, qu'il
envoya dans les cachots du Port-au Piince, par ordre de
Blanchelande * . Là se trouvaient déjà P.Pinchinat, Labastille, J. Rebel,
Daguin et quelques autres, emprisonnés par Blanchelande, pour avoir correspondu avec Ogé. P. Pinchinat,
natif de Saint-Marc, est devenu le chef politique de sa ' Dans son Mémoire, Rigaud prétend que Mauduit leur fit mettre bas les
armes, plutôt par la voie de la persuasion que par le développement des forces
qui l'accompagnaient. Le fait est que Rigaud agit avec prudence en cette occasion, pour éviter une latte intempestive. [1790] CHAPITRE II. 165 classe , Tâme des conseils des hommes de couleur. C'est
dans cette communauté de malheurs que commencèrent
ses liaisons intimes avec Rigaud. Dans les révolutions , souvent les hommes destinés à
exercer une grande influence sur le sort de leurs semblables , doivent passer par les épreuves de la persécution , pour acquérir le droit de les diriger. Nous verrons
si Pinchinat et Rigaud comprirent leur mission. CHAPITRE m. Revue des actes de l'assemblée générale de Saint-Marc, — Fuite d'nne partie
de ses menabres en France. — Décrets de l'assemblée nationale constituante,
du 12 octobre 1790, I'' février et 15 mai 1791. —Discours de l'abbé Maury. — Résistance des colons, et formation d'une nouvelle assemblée coloniale. — Conseil politique des hommes de couleur dans l'Ouest. — Préparatifs de
la lutte de 1791. Revenons sur les actes de rassemblée générale de SaintMarc. Nous avons parlé de ses décrets réformant les abus du
gouvernement colonial, de celui du 28 mai 1790 qui
constituait Saint-Domingue indépendant de rassemblée
nationale constituante. Ces actes avaient suffi pour ouvrir la lutte entre elle et le gouvernement. L'intention de
rendre la colonie indépendante, même de la France,
avait encore percé dans la réception d'un paquet venant
de la Jamaïque et adressé au président de l'assemblée
générale '. Prévoyant la résistance qu'opposeraient à ce
projet , et la métropole et son gouvernement à Saint-Domingue , les colons s'étaient ménagés dès lors la protection de l'Angleterre. Cette intrigue paraît même avoir
commencé dès 1789, en Europe, par les planteurs du 1 Rapport de Garran, tome V% pa?;? 14(). [i790] CHAPITRE III. 165 club Massiac qui envoyèrent à Londres Tun d'eux , le
comte deGuiton. La Grande-Bretagne ne pouvait laisser
échapper cette occasion de se venger de la perte de ses
colonies de l'Amérique septentrionale , soutenues dans
leur rébellion par la France surtout. C'est cette circonstance qui fut cause du rapprochement opéré entre le gouverneur de Peinier et l'assemblée
provinciale du Cap , qui voulait bien que la législature coloniale fût indépendante de l'assemblée natio-
.. nale , mais pourvu que Saint-Domingue restât attaché à
la France. Cette assemblée était composée en partie de
gens de loi , d'officiers du gouvernement et de commerçans , tandis que dans l'assemblée de Saint-Marc dominaient les planteurs. Ceux-ci dans leurs vues d'indépendance absolue avaient encore pour motifs l'excès de leurs
dettes envers le commerce national, l'espoir de s'en libé^
rer, et le désir de secouer le joug du monopole qu'exerçait ce commerce dans la colonie.
la France. Cette assemblée était composée en partie de
gens de loi , d'officiers du gouvernement et de commerçans , tandis que dans l'assemblée de Saint-Marc dominaient les planteurs. Ceux-ci dans leurs vues d'indépendance absolue avaient encore pour motifs l'excès de leurs
dettes envers le commerce national, l'espoir de s'en libé^
rer, et le désir de secouer le joug du monopole qu'exerçait ce commerce dans la colonie. Le comte de Peinier sentit alors la nécessité de quel"
ques ménagemens envers la classe des hommes de couleur, dont le nombre balançait celui des blancs , et qui
devait, par politique, embrasser le parti du gouvernement colonial , puisqu'on concourant à maintenir la dépendance de la colonie envers la France , elle devait
espérer d'obtenir la reconnaissance de ses droits de' la
justice de l'assemblée nationale , tandis qu'elle n'avait
rien à attendre des colons dont la haine antérieure s'était
accrue dès le commencement de la révolution. On verra
les hommes de couleur persévérer dans cette conduite ,
qui s'accordait avec les conseils qu'ils recevaient de
J. Raymond, et que leur bon sens leur indiquait d'ailleurs,
quels que fussent les torts du gouvernement colonial en166 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. vers eux. La suite des événemens prouvera que sans eux
Saint-Domingue eût échappé entièrement à sa métropole.
La puissance d'opinion qu'exerçait l'assemblée de
Saint-Marc , n'étant pas assez forte pour triompher de
l'organisation du gouvernement colonial , qui se fît encore aider de la classe des petits blancs, elle fut vaincue.
A l'approche des troupes sorties du Cap sous les ordres
de M. de Vincent, et de celles du Port-au-Prince, sous les
ordres de M. de Mauduit, quatre-vingt-cinq de ses principaux membres prirent la résolution de se rendre en
France , sur le vaisseau le Léopard, dont ils subornèrent
l'équipage. Mais, en apprenant sa dissolution par le gouverneur de Peinier, elle avait fait un appel à tous les habitans blancs. Ceux du Sud et de quelques paroisses de
l'Ouest se confédérèrent et se réunirent à Léogane, ainsi
que nous l'avons dit dans l'introduction de cet ouvrage. Avant de se mettre en campagne, les blancs des Cayes
tranchèrent la tête à M. de Codère, major pour le roi
dans cette ville. Ils promenèrent cette tête comme un
triomphe sur le parti du gouvernement colonial. Les Leoparf^ms étaient déjà rendus en France, et l'assemblée nationale rendait un décret , le 12 octobre , au
moment où Ogé allait débarquer au Cap. Ce décret, tout en cassant l'assemblée de Saint-Marc ,
dont il annula les actes ; tout en ordonnant la formation
d'une nouvelle assemblée coloniale, ne maintenait pas
moins à celle-ci les pouvoirs qu'attribuait à l'ancienne
le ^^ article du décret du 8 mars. Le roi y était prié de
donner ses ordres pour l'exécution de celui-ci et des
instructions du 28 mars , et MM. de Peinier, de Mauduit
et de Vincent, et l'assemblée provinciale du Nord furent
loués pour leur conduite.
annula les actes ; tout en ordonnant la formation
d'une nouvelle assemblée coloniale, ne maintenait pas
moins à celle-ci les pouvoirs qu'attribuait à l'ancienne
le ^^ article du décret du 8 mars. Le roi y était prié de
donner ses ordres pour l'exécution de celui-ci et des
instructions du 28 mars , et MM. de Peinier, de Mauduit
et de Vincent, et l'assemblée provinciale du Nord furent
loués pour leur conduite. [1790] CHAPITRE III. 167 Mais Bai'iiave, qui s'était entièrement dévoué à la cause
des colons, et qui était l'âme du comité colonial à l'assemblée nationale, rédigea ce décret du 12 octobre et fit
déclarer : c< Que pour calmer les alarmes des colonies, l'assem-
» blée nationale avait annoncé d'avance Fintention d'en-
» tendre leurs vœux sur toutes les modifications qui
» pourraient être proposées aux lois prohibitives du com-
» merce, et la ferme z;o/owZe d'établir comme article conw stitutionnel dans leur organisation, qu aucunes lois 5«r
» l'état des personnes ne seraient décrétées pour les colo-
» nies, que sur la demande précise et formelle de leurs
» assemblées coloniales. » Quel que soit le soin que prend Garran, de défendre
l'assemblée constituante, il est impossible d'admettre que
la majorité de ce corps n'ait pas compris tout ce que comportait une telle déclaration de sa part. Sans doute,
un grand nombre de ses membres était favorable aux
hommes de couleur et aux noirs ; mais la majorité savait
bien ce qu'elle faisait en rendant le décret du 12 octobre
qui confirmait les pouvoirs précédemment attribués à
l'assemblée coloniale de Saint-Domingue. Elle ne pouvait ignorer comment, à la faveur du décret du 8 mars,
cette assemblée avait dénié aux hommes de couleur tous
droits politiques; comment elle les avait fait persécuter ; comment les assemblées provinciales et les municipalités, et le gouverneur lui-même, s'étaient tous entendus pour ne pas les admettre à exercer ces droits
réclamés si justement. Et la preuve de ce que nous faisons remarquer ici,
c'est que le décret du 12 octobre disait également, qu'en i68 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. attendant que de nouvelles lois eussent été substituées
aux anciennes, celles-ci continueraient à être exécutées.
Or, nous avons fait voir déjà qu'en vertu de l'ancienne
législation coloniale, les hommes de couleur ne pouvaient exercer aucun droit politique. De plus, dans la
séance du 12 octobre oîi ce décret fut rendu, l'assemblée
nationale interdit toute discussion, lorsque Pétion, Mirabeau et Grégoire voulurent réclamer contre les droits
exorbitans que ce décret allait de nouveau conférer à l'assemblée coloniale * . Ces défenseurs de la cause des noirs
et des mulâtres prévoyaient tous les maux qui allaient
naître de l'injustice des colons ; ils voulaient que l'assemblée souveraine de la France imposât son autorité
tutélaire pour contraindre ces despotes à être justes : ils
ne furent pas écoutés.
abeau et Grégoire voulurent réclamer contre les droits
exorbitans que ce décret allait de nouveau conférer à l'assemblée coloniale * . Ces défenseurs de la cause des noirs
et des mulâtres prévoyaient tous les maux qui allaient
naître de l'injustice des colons ; ils voulaient que l'assemblée souveraine de la France imposât son autorité
tutélaire pour contraindre ces despotes à être justes : ils
ne furent pas écoutés. Bientôt on apprit en France la tentative d'Ogé et de
Chavanne, et le procès qu'ils subissaient. L'assemblée
nationale rendit un décret, le l*"" février 1791, par lequel « le roi était prié d'envoyer dans la colonie de
» Saint-Domingue trois commissaires civils chargés d'y
» maintenir Tordre et la tranquillité publique, à Teffet
» de quoi il leur serait donné tous pouvoirs à ce néces-
» saires, même celui de suspendre, s'ils l'estimaient con-
» venable, les jugemens des affaires criminelles qui au-
» raient été intentées à raison des troubles qui avaient
» eu heu dans cette colonie, ainsi que l'exécution
» de ceux desdits jugemens qui auraient pu être ren-
» dus. » Non-seulement il eût été trop tard pour empêcher la ' Rapport deGarran, t. ^', page 201. [1791J CHAPITRE IH. 169 mort d'Ogé et de ses compagnons, mais à quelle époque
ces commissaires furent-ils envoyés ? Au mois d'octobre,
huit mois après le décret ! Les intrigues des colons présens à Paris avaient empêché leur départ : le gouvernement cédait à ces intrigues ! Ce gouvernement pouvait-il
avoir de la compassion pour ces mulâtres rebelles, lorsqu'il envoya la décoration de la croix de Saint-Louis à
Don Garcia, pour le récompenser de les avoir lâchement
livrés à leurs bourreaux ? Suivant toujours leur odieuse tactique, d'accord avec
Barnave, qui a tant servi leurs passions et qu'ils ont envoyé aussi à l'échafaud des terroristes, les planteurs
étaient sur le point d'obtenir de l'assemblée nationale la
consécration de toutes leurs prétentions, quand la nouvelle de l'exécution d'Ogé et de ses compagnons parvint
en France. Ces supplices horribles, infligés à des hommes
qui réclamaient un droit créé en leur faveur d'une manière assez claire, par l'article ê du décret du 28 mars,
excitèrent les sympathies de plusieurs sociétés populaires. Celles d'Angers, de Châlons, de Bordeaux, s'adressèrent à l'assemblée nationale et réclamèrent en faveur
des hommes de couleur. J. Baymond lui-même adressa
une lettre pathétique à cette assemblée. Ces exécutions barbares firent réfléchir aux représailles, aux vengeances que pourraient exercer contre
les blancs les hommes de couleur, aussi nombreux
qu'eux. La déclaration même que fît Ogé dans ses lettres, qu'il ne ferait pas soulever les esclaves, prouva que
cette classe tenait dans ses mains un levier dont elle
pourrait se servir pour renverser le régime colonial et
bouleverser Saint-Domingue. Alors, l'assemblée nationale comprit le danger d'une telle situation : elle Iran170 ETUDES SUll L UISrOIUE D HAÏTI.
er contre
les blancs les hommes de couleur, aussi nombreux
qu'eux. La déclaration même que fît Ogé dans ses lettres, qu'il ne ferait pas soulever les esclaves, prouva que
cette classe tenait dans ses mains un levier dont elle
pourrait se servir pour renverser le régime colonial et
bouleverser Saint-Domingue. Alors, l'assemblée nationale comprit le danger d'une telle situation : elle Iran170 ETUDES SUll L UISrOIUE D HAÏTI. sigea avec les circonstances ; elle céda dans le moment,
pour revenir sur ses pas dans la même année, traçant
ainsi une ligne de conduite à une législature postérieure
qui ne rougit pas de retirer à la race opprimée tous les
droits qui lui avaient été reconnus, pour complaire à
ses éternels ennemis. On en vint donc à la concession qui se trouve dans
les dispositions du décret du 15 mai 1791, mais avec la
pensée bien arrêtée de laisser une grande latitude à
l'assemblée coloniale, dans une cause où elle était juge
et partie. Il fut dit que : « le corps législatif ne délibére-
» rait jamais sur Tétat politique des gens de couleur qui
» ne seraient pas nés de père et de mère libres, sans le vœu
y> préalable, libre et spontané des colonies ; — que les
» assemblées coloniales actuellement existantes subsiste-
» raient, mais que les gens àecouleuv nés de père et mère
» libres seraient admis dans toutes les assemblées parois-
» siales et coloniales futures, s'ils avaient d'ailleurs les
» qualités requises. » Ainsi que le remarque Garran : « Tout respire dans
» ce décret l'affection la plus paternelle pour les colonies,
)) et\3i condescendancelsL plus grande pour les préjugés des
» blancs. » Et pour mieux prouver cette condescendance,
l'assemblée souveraine de la France, loin de dicter la loi
qu'elle était en droit de donner à ses possessions coloniales, se crut obligée de se justifier en quelque sorte
d'avoir rendu cet acte : elle fit un exposé de ses motifs,
qu'elle publia, peu de jours après, le 29 mai. On y lit que: « Tous les citoyens libres qui habitent les
» colonies doivent prendre part à l'élection des assem-
» blées destinées à exercer pour eux le droit d'initiative ; [1791] CHAPITRE m. 171 » que c'est là le vœu de la raison , del'édit de 1685 * , » du décret du 28 mars qu'il ne dépendait pas des légis- » lateurs de ne pas prendre que l'assemblée nationale » aurait pu repousser la proposition d'une classe inter- » médiaire et se renfermer dans le sens littéral du décret » déjà rendu sur les personnes libres (celui du 28 mars); » mais qu'elle avait préféré de traiter les représentans des » fondateurs des colonies (les blancs, successeurs des fli- » bustiers) comme une mère tendre, qui non-seulement « veut le bien de ses enfans , mais se plaît à le faire de la » manière dont ils ont contracté l'habitude; qu'elle a con- » senti à former la classe intermédiaire que sollicitaient » les colons blancs... Elle ajoute et fait remarquer en- » core, dit Garran, dans cet exposé, qu'en assurant aux )) colonies l'initiative des personnes non libres , elle leur » garantit leurs moyens de culture, le ^omi fondamental » et le seul véritablement important... L'assemblée con- » stituante, continue Garran , s'efforçait de justifier ce » dernier acte de condescendance, en observant qu'il ne « s'agissait que d'individus d'une nation étrangère (les nè-
ajoute et fait remarquer en- » core, dit Garran, dans cet exposé, qu'en assurant aux )) colonies l'initiative des personnes non libres , elle leur » garantit leurs moyens de culture, le ^omi fondamental » et le seul véritablement important... L'assemblée con- » stituante, continue Garran , s'efforçait de justifier ce » dernier acte de condescendance, en observant qu'il ne « s'agissait que d'individus d'une nation étrangère (les nè- » grès) qui, par leur profonde ignorance, les malheurs de » leur expatriation, la considération de leur propre intérêt, » l'impérieuse loi de la nécessité, ne pouvaient espérer qxie !) du temps, du progrès de l'esprit public et des lumières, » un changement de condition, qui, dans l'état actuel des » choses , serait contraire au bien général, et pourrait » leur devenir également funeste. » 1 L'édit de 1685 voulait que même les affianciùs fussent égaux en droits,
privilèges, etc., aux blancs. L'assemblée du tlshi^ siècle n'accordait donc pas
autant que le despote du xvn' . Quelle maladresse de la part de celle assemblée, d'avoir cité cet édit de Louis XIV qui condamne ses décrets ! l ÉTUDES SUR L'iIISTOmE d'iIAÏTI. Lorsque l'autorité souveraine transige ainsi avec ses
droits, elle autorise à les méconnaître. Aussi ce décret du 15 mai et cet exposé de motifs ne
furent-ils jamais envoyés officiellement à Saint-Domingue '. Le gouvernement royal voulait trop bien le mainlien du préjugé de la couleur et de l'esclavage, pour ne
pas condescendre à son tour au vœu des colons. Il n'en
fut pas de même du décret du 24 septembre 1791, dont
nous parlerons bientôt, qui abrogeait celui du 15 mai
d'une manière formelle, en retirant la faible concession
faite aux droits des hommes de couleur. Remarquons, en passant, que lorsque les esclaves, ces
individus d'une nation étrangère, se furent soulevés ;
lorsque les mulâtres, destinés à former la classe intermédiaire, eurent enfin pris les armes contre les colons, que
les assemblées nationales de France se sont vues obligées
de reconnaître, de proclamer les droits des uns et des
autres à la liberté et à l'égalité avec les blancs, et que
ceux-ci, trahissant les intérêts politiques et commerciaux
de leur patrie, livrèrent la plus riche de ses colonies à
une puissance rivale, ce sont ces mêmes individus d'une
nation étrangère et leurs descendans qui surent conserver
à la France cette belle possession, par leur fidélité et leur
courage. Sans doute, il est arrivé un moment où la
France les a contraints eux-mêmes de prononcer l'indépendance absolue de Saint-Domingue de sa métropole ;
et alors, si le Héros Libérateur prédit par Raynal a déclaré à la face du monde, que les Français sont étrangers
aux hommes de la race africaine, qu'ils ne sont pas leurs
frères, qu'ils ne pourront jamais le devenir, la postérité
par leur fidélité et leur
courage. Sans doute, il est arrivé un moment où la
France les a contraints eux-mêmes de prononcer l'indépendance absolue de Saint-Domingue de sa métropole ;
et alors, si le Héros Libérateur prédit par Raynal a déclaré à la face du monde, que les Français sont étrangers
aux hommes de la race africaine, qu'ils ne sont pas leurs
frères, qu'ils ne pourront jamais le devenir, la postérité * Rapport de Garran, t. 3, page 91, el Rapport sur J. Raymond, page 20. [1791] ciiAPiTiiEiir. 173 i]'aura-t-elle pas trouvé une excuse pour ces expressions
exclusives dans les termes mêroes dont se servit la puissante assemblée dont nous citons les actes? Pourquoi,
s'inclinant devant la volonté des colons, a-t-elle tracé ce
fâcheux exemple ? Ce décret du 15 mai et l'exposé de ses motifs furent
encore le fruit des intrigues de Barnave avec les planteurs. Dans la séance de l'assemblée nationale du i3 mai,
où ces questions furent discutées avec beaucoup d'agitation , Barnave reçut le concours du talent remarquable
de l'abbé Maury, toujours au service du privilège. Nous
avons sous les yeux son opinion imprimée à cette époque. Elle se fondait sur la législation coloniale des Anglais, sur celle des États-Unis où les hommes de couleur,
encore moins les nègres, ne pouvaient jouir d'aucun droit
politique. On y remarque ces passages : « J'observerai d'abord , dit l'abbé Maury, que les nègres libres sont beaucoup plus intéressans à mes yeux que
les mulâtres, ou hommes de couleur. Un nègre libre est
un homme qui a mérité personnellement par sa bonne
conduite , par son travail , par les services qu'il a rendus
à son maître, d'obtenir de sa reconnaissance l'inappréciable bienfait de l'affranchissement. Les hommes de
couleur, au contraire , sont tous , ou presque tous , les
fruits honteux du libertinage de leurs maîtres... Ce sont
lesîdescendans des maîtres et des esclaves, qui, par un
mélange coupable, ont engendré cette race intermédiaire
entre les blancs et les noirs. Ils doivent tous leur liberté
à ces mêmes hommes blancs qui les ont généreusement
affranchis.
reconnaissance l'inappréciable bienfait de l'affranchissement. Les hommes de
couleur, au contraire , sont tous , ou presque tous , les
fruits honteux du libertinage de leurs maîtres... Ce sont
lesîdescendans des maîtres et des esclaves, qui, par un
mélange coupable, ont engendré cette race intermédiaire
entre les blancs et les noirs. Ils doivent tous leur liberté
à ces mêmes hommes blancs qui les ont généreusement
affranchis. » Le décret national qui établirait aujourd'hui cette 174 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. égalité politique entre les hommes de couleur et leurs
anciens maîtres serait du plus grand danger pour les
blancs. Vous me demandez quel est ce danger? Hélas ! il
est bien facile de le découvrir, quand on le cherche sans
prévention et avec le courage si rare de la bonne foi.
Le danger d'établir sur le même niveau politique les
hommes de couleur et les hommes blancs, vient d'abord
de ce que la plupart de ces affranchis ont encore leurs parens, leurs oncles, leurs neveux, leurs frères et peut-être
leurs pères , dans les atehers de l'esclavage... J'examine
loyalement s'iine serait pas infiniment dangereux à' api^e1er tous les mulâtres à l'exercice de ces droits politiques ,
qui finiraient par mettre nos colonies ew/re leurs mains...
J'en conclus invinciblement , que ces hommes de couleur, qui domineront par le nombre dans toutes les assemblées électives, dès que vous les aurez reconnus citoyens
actifs , seront incessamment les maîtres de vos colonies ,
et qu'ils auront bientôt tous les blancs à leur merci... Les
blancs ne pourront jamais se recruter ainsi , en nombre
suffisant , pour balancer l'inévitable muitiphcation des
hommes de couleur. Ceux-ci deviendront les rois de nos
colonies.. . Si vous appeliez soudainement tous les hommes
de couleur aux privilèges de citoyens actifs ,.. . vous forceriez tous les blancs à s'expatrier. Le séjour de vos colonies leur deviendrait intolérable , dès qu'ils se verraient
sous le joug de leurs anciens esclaves... » Le jour où vos îles ne seront plus habitées et administrées par des blancs , la France n'aura plus de colonies ; elles ne seront plus peuplées que d'une classe de
nègres et de mulâtres, qui ne sont pas, quoi qu'on en dise,
de véritables Français , puisqu'ils n'ont pas même vu la
France. Ces insidaires dont l' Afrique estla véritablepatrie [1791] cnAPiTUE m. 175 mourront peut-être </e/a/m dans le pays le plus fertile de
l'univers, en se livrant à Tincurie, à l'imprévoyance, à
l'impéritie et à l'incurable paresse de leur caractère...
» Que des hommes qui ont à peine brisé les fers de
l'esclavage, soient revêtus indistinctement, le même jour,
de toute la puissance politique du droit de cité, sur leurs
concitoyens, sur leurs anciens maîtres, sur des hommes
dont ils sont les rivaux, sur cinquante mille Français
qu'ils pourraient à chaque instant exterminer, en se mettant à la tête d'une armée de six cent mille nègres, leurs
véritables concitoyens, j'ose le dire : ce n'est point là une
mesure que des législateurs français puissent jamais
adopter. . . Imaginez, Messieurs, que la nation françaisemet
dans ce moment une balance entre vos mains. Dans l'un
des bassins, je vois cinquante mille blancs ; et dans l'autre
j'aperçois sept cent mille noirs ou hommes de couleur.
Si vous ne vous hâtez de mettre du côté des blancs les
prérogatives de la puissance 'politique, il n'y a plus d'équilibre...
le dire : ce n'est point là une
mesure que des législateurs français puissent jamais
adopter. . . Imaginez, Messieurs, que la nation françaisemet
dans ce moment une balance entre vos mains. Dans l'un
des bassins, je vois cinquante mille blancs ; et dans l'autre
j'aperçois sept cent mille noirs ou hommes de couleur.
Si vous ne vous hâtez de mettre du côté des blancs les
prérogatives de la puissance 'politique, il n'y a plus d'équilibre... » Une révolution didiVis vos colonies ! mais une révolution dans vos colonies en serait l'indépendance, c'est-à-dire
l'anéantissement. Une révolution y serait un changement
de domination ; elle ferait rentrer tous les esclaves dans la
jouissance de leur liberté, tous les hommes de couleur
dans l'exercice inouï, mais peu durable, de leurs droits
politiques ; et tous les blancs, proscrits par cette insurrection inévitable, dépouillés de leurs propriétés, esclaves de
leurs esclaves , n'auraient plus à opter qu'entre l'émigration ,
la servitude ou la mort... Vous leur ^uhsl\l\mv\ez des indigènes étrangers à la nation, des hommes qui ne vous sont
tmis par aucun nœud, 7îi par l'habitude du climat, nipar
les liens du sang , nipar les relations du patriotisme ; des 176 ÉTUDES SL'll l'histoire d'iIAÏTI. hommes enfin que Tébloaissement de ce nouveau privilège
rendrait ti^op dangereux pour que vous deviez leur accorder
prématurément une loi peut-être juste en elle-même, mais
très-impolitique dans les circonstances actuelles. » Soyons^M5?enous-même envers l'abbé Maury. Il était
impossible que les colons trouvassent un défenseur plus
adroit, plus habile que lui, et l'assemblée constituante
un jurisconsulte plus capable de résoudre la question
posée devant elle. Aussi cette éloquente péroraison, dont
l'effet a dû être prodigieux sur une assemblée française
par le débit oratoire de cet homme éminent, obtint-elle
tout le succès désiré. Mais déplorons, en même temps, l'influence du préjugé de la couleur sur un esprit aussi vaste, qui reconnaissait laji^sïice des réclamations portées à ce haut tribunal, et qui ne put cependant se décider à y satisfaire.
Cette étonnante sagacité dont il fit preuve en cette occasion, n'aurait elle pas dû lui faire découvrir que la justice
était le seul moyen d'éviter tous les malheurs qu'il prévoyait si bien? La vraie politique ne peut-elle donc pas
s'accorder avec la justice ? Cette science n'est-elle pas, du
moins ne doit-elle pas être, en grande partie, la morale
appliquée au gouvernement des États ; et y a-t-il une
morale sans justice? La base de la politique ou art social
doit être L'honnête et le juste Reconnaissons encore que, dans ce plaidoyer en faveur
du privilège de la peau, le savant abbé aperçoit, indique
d'une manière admirable, mais contrairement à ce qu'il
désire, quel sera le résultat de l'injustice persévérante
des colons, ce que les temps consacreront par l'injustice
de la métropole elle-même : — l'identité des intérêts qui [1791] CHAPITRE iir.' 177 doivent unir un jour les nègres et tes mulâtres, l'intimité
de leurs affections , fondée sur les liens du sang^ de la parenté, du malheur de leur condition servile sous le joug
desblancs.
qu'il
désire, quel sera le résultat de l'injustice persévérante
des colons, ce que les temps consacreront par l'injustice
de la métropole elle-même : — l'identité des intérêts qui [1791] CHAPITRE iir.' 177 doivent unir un jour les nègres et tes mulâtres, l'intimité
de leurs affections , fondée sur les liens du sang^ de la parenté, du malheur de leur condition servile sous le joug
desblancs. N'en déplaise à la mémoire de Tabbé Maury ; mais son
discours du 15 mai 1791 dictait d'avance à Dessalines
la page mémorable du 1"^ janvier 1804, oià ce Soldat valeureux (malheureusement cruel) a consacré les droits, a
proclamé l'Indépendance, la Souveraineté des Indigènes
d'Haïti, en faisant remarquer à ses concitoyens qu'ils
n'ont rien de commun avec leurs adversaires qui se firent
volontairement leurs ennemis. Ces insulaires dont VAfriqueestla véritablepatrie,cesindigènesétrangers à la nation
française, ces hommes qui ne lui sont uni s par aucun nœud,
ni par l'habitude du climat, ni parles liens du sang, ni par
les relations du patriotisme, se sont vus dans l'impérieuse
nécessité de se constituer seuls dans leur état politique,
puisqu'on les a constamment repoussés avec dédain, avec
mépris ; puisqu'on n'a pu se faire à l'idée d'être juste et
humain envers eux ; puisqu'après avoir défend» la souveraineté de la France sur Saint-Domingue contre des
puissances rivales, ils se sont encore vu traiter en étrangers, dignes seulement des fers honteux de l'esclavage. Cependant, quoique le décret du 15 mai eût limité les
prétentions de la classe des hommes de couleur ; quoique
cet acte de justice incomplète fût de nature à mécontenter
tous ceux qui n'étaient pas nés libres, ils l'acceptèrent avec
reconnaissance : pas une plainte ne fut élevée de leurs
rangs. Mais, il n'en fut pas de même du côté des blancs : tous
jurèrent de ne pas l'exécuter, de ne pas souffrir que cette
race bâtarde vînt prendre siège à côté d'eux. T. 1. \<^ 178 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. Alors fut repris, de leur part, le projet de livrer SaintDomingue à la Grande-Bretagne, si la France persistait
à vouloir exécuter ce décret. L'assemblée provinciale du
Nord en informa l'assemblée constituante et le roi, en
menaçant de résister à leur volonté souveraine. Le gouverneur Blanchelande abonda dans le même sens ; il en
informa le ministre de la marine et des colonies. Il fît
plus : il déclara publiquement que si ce décret lui était
envoyé officiellement, il en suspendrait l'exécution.
agne, si la France persistait
à vouloir exécuter ce décret. L'assemblée provinciale du
Nord en informa l'assemblée constituante et le roi, en
menaçant de résister à leur volonté souveraine. Le gouverneur Blanchelande abonda dans le même sens ; il en
informa le ministre de la marine et des colonies. Il fît
plus : il déclara publiquement que si ce décret lui était
envoyé officiellement, il en suspendrait l'exécution. Excusons encore ce faible gouverneur, qui se vit par
la suite accuser parles colons, pour avoir refusé l'exécution de ce décret * : ses représentations n'étaient nullement nécessaires, car il n'était pas dans la pensée du
gouvernement de la métropole de le faire exécuter. Avec le dessein pervers de livrer la colonie aux Anglais,
recommencèrent les persécutions contre les hommes de
couleur, contre les noirs. Ce fut dans les derniers jours de juin 1791, que parvint la nouvelle du décret du 15 mai : toutes les paroisses
de la colonie s'occupèrent alors des élections pour la
formation de la nouvelle assemblée coloniale qui devait
remplacer celle de Saint-Marc. La plus grande partie des
anciens membres de celle-ci furent réélus en haine du
décret ; et d'autres colons, qui s'étaient prononcés contre
toutes concessions en faveur des hommes de couleur, y
obtinrent aussi une place, en cette considération : tels
furent Bauvois et Page. De leur côté, les hommes de couleur de l'Ouest, qui
prirent la direction des affaires et des destinées de leur 1 Rapport de Garran, t. 3, page 158. [1791] cnAriTiJE m. I79 classe , se préparaient méthodiquement à ce rôle honorable. Agissant d'après les conseils de Pinchinat , dont
les lumières étaient supérieures à celles de ses frères « et
» qui , dit Garran , dans une carrière si neuve pour lui ,
» n'a cessé de montrer, avec le patriotisme le plus re-
» commandable , une sagesse et des connaissances qui
» démentent bien tout ce que les colons blancs répan-
)) daient en France sur l'ignorance et l'incapacité des
» hommes de couleur, )> ils le nommèrent président d'un
conseil composé d'une quarantaine d'entre eux , dont le
siège principal était dans la paroisse du Mirebalais * . Cette paroisse avait été préférée par eux, à cause de sa
position toute militaire et de la force numérique de sa
population de couleur. D'autres hommes supérieurs par
leur intelligence étaient membres de ce conseil politique :
c'étaient Bauvais , André Rigaud , Labastille , Daguin ,
Marc Borno, Renaud Desruisseaux, Desmares, Faubert,
J. Boury, etc. Plusieurs d'entre eux étaient du Sud. Ceux du Nord ne pouvaient rien en faveur de leur
classe : ils étaient contenus sous le joug de la puissance
militaire du Cap, où se trouvait le gouverneur Blanchelande, et par les échafauds dressés en permanence, depuis
la mort d'Ogé etde Chavanne. Ceux du Sud , dispersés depuis la dissolution du camp
Prou, ayant leurs chefs dans l'Ouest , étaient également
réduits à attendre les événemens. ' Pierre Pinchinat, né à Saint-Marc, le 12 juillet 1746 , fut envoyé en
France, où il reçut une brillante éducation. Il parlait avec beaucoup de facilité
et écrivait fort bien. Il revint dans la colonie, en mars 1790, pour prêter à
ses frères l'appui de ses connaissances dans leurs réclamations. Il était d'une
taille avantageuse et d'un physique agréable, d'un caractère doux, patient,
mais ferme. Sa haute intelligence le faisait toujours incliner vers la modération. Il était sincèrement attaché à la France.
é en
France, où il reçut une brillante éducation. Il parlait avec beaucoup de facilité
et écrivait fort bien. Il revint dans la colonie, en mars 1790, pour prêter à
ses frères l'appui de ses connaissances dans leurs réclamations. Il était d'une
taille avantageuse et d'un physique agréable, d'un caractère doux, patient,
mais ferme. Sa haute intelligence le faisait toujours incliner vers la modération. Il était sincèrement attaché à la France. i80 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI. Tous les efforts de cette classe étaient donc concentrés
dans l'Ouest , dont la situation topographique et la population supérieure en nombre étaient une condition de
succès. Une lutte sérieuse allait commencer. Les contumaces
de Taffaire d'Ogé et de Chavanne influèrent néanmoins
sur la révolte des noirs du Nord dont ils devinrent d'ardens auxiliaires. Cette révolte coïncida avec la prise
d'armes des mulâtres dans l'Ouest , et l'insurrection s'étendit bientôt après dans le Sud. Mais avant de parler des actes politiques et guerriers
qui signalèrent plus particulièrement l'insurrection des
hommes de couleur de l'Ouest , que le lecteur nous permette de l'entretenir de la naissance et de la jeunesse
d'un homme qui va prendre rang dans cette levée de
boucliers, pour servir constamment son pays pendant
cinquante-deux années consécutives. Nous suivrons ensuite cette vie militaire et politique , à travers tous les
événemens qui ont marqué les différentes époques de
notre histoire nationale, et nous tâcherons de faire ressortir ce que son caractère et ses principes ont eu de
remarquable , pour lui attirer l'estime et la considération
générale dont il a joui sous tous les chefs qui ont gouverné notre pays. CHAPITRE IV. Naissance de Borgella. — Examen des reproches faits aui mulâtres par les co
Ions. — Occupations de Borgella pendant sa jeunesse. — Éducation de
l'homme de couleur. — Borgella abandonne le toit materitel pour commencer
sa carrière militaire. Jérôme-Maximilien Borgella naquit au Port-au-Prince,
le 6 mai 1773, d'un blanc et d'une quarteronne. La nature qui, dans l'union entre les deux races, européenne
et africaine, se plaisait souvent à combiner ses couleurs
de manière à confondre l'orgueil de la première, fit du
jeune Maximilien un être dont le physique était en tout
semblable à celui des blancs. Devenu homme public,
il eut quelquefois occasion de rectifier l'erreur où se
trouvaient, à ce sujet, des Européens qui visitèrent le
pays. Son père, Bernard Borgella, grand planteur, avocat
au conseil supérieur du Port-au-Prince, devint maire
de cette ville au commencement de la révolution, et fut
ensuite président de l'assemblée centrale de SaintDomingue, sous le gouvernement de Toussaint Louverture, dontil était le principal conseiller. C'était un homme
d'une grande capacité : nous trouverons occasion d'en
parler encore. j82 ÉTUDES SUR i/hisïoïre d'haïti. La mère de Maximilien se nommait Cécile La MahautièreS d'une famille respectable de cette classe de
couleur, vouée au mépris de la classe blanche. M. Borgella n'eût pu l'épouser sans se mésallier' et perdre les
droits que lui donnait son origine européenne. Les
mœurs du temps, le besoin d'une protection faisaient
ces alliances naturelles que les blancs, auteurs des lois
coloniales, flétrissaient ensuite. On a vu plus avant ce
qu'ils disaient du concubinage que leurs passions déréglées et l'absence de femmes européennes les avaient
portés à établir dans la colonie.
M. Borgella n'eût pu l'épouser sans se mésallier' et perdre les
droits que lui donnait son origine européenne. Les
mœurs du temps, le besoin d'une protection faisaient
ces alliances naturelles que les blancs, auteurs des lois
coloniales, flétrissaient ensuite. On a vu plus avant ce
qu'ils disaient du concubinage que leurs passions déréglées et l'absence de femmes européennes les avaient
portés à établir dans la colonie. Maximilien était donc un enfant naturel, un bâtard,
selon l'expression en usage à cette époque. ïl ne fut pas,
et il ne pouvait être reconnu par son père : celui-ci ne
fit même aucun cas de lui dans son enfance. Mais quand
ses qualités personnelles l'eurent fait distinguer, quand
sa bravoure sur le champ de bataille eut été remarquée,
découvrant alors que son sang n'avait pas dégénéré
dans les veines de ce mulâtre, M. Borgella l'aima assez
pour saisir l'occasion de le protéger auprès de Toussaint
Louverture. Maximilien, qui n'était pas autorisé par la loi civile
a porter le nom de Borgella, l'a pris cependant, comme
l'ont fait la plupart des mulâtres, lorsque la loi du 4
avril 1792 eut établi la parfaite égahté entre tous les
hommes libres de la colonie : en cela, ils voulaient
plutôt humilier l'orgueil des blancs, qui les contraignaient auparavant à porter des noms africains, que
s'abaisser eux-mêmes. Toutefois, le jeune Borgella, en
voyant son père le lechercher, après les premiers suc1 Elle élailla fille nalun-lle de M. Duvivier de l.a Mahautière, membre du
conseil supérieur du Port-au-Prince. [1791] CHAPITRE IV. 185 ces des hommes de couleur, lui rendit affection pour
affection : il respecta celui dont il honorait déjà le
nom qu'il devait honorer encore plus dans la suite. Il
arriva un temps où il étendit son affection sur des
sœurs blanches, habitant Bordeaux ; il fut généreux envers elles, en leur faisant parvenir des moyens pécuniaires : ce fut dans les années qui suivirent 1815, époque
du rétablissement des relations entre Haïti et la France. C'est ici le lieu d'examiner s'il y a eu quelque chose
de fondé dans les reproches amers adressés par les colons de Saint-Domingue aux mulâtres de cette colonie
qui revendiquaient leurs droits poHtiques, d'après l'ordonnance de 1685 et les principes de la déclaration des
droits de l'homme , publiée en France par l'assemblée
constituante. Ils leur reprochèrent d'être des fils dénaturés , qm
méconnaissaient leurs pères , leurs bienfaiteurs, auteurs
de leur liberté et de leur fortune ; ils les insultèrent ,
en leur disant qu'ils étaient les fruits honteux du libertinage, une race bâtarde qui ne pouvait pas, qui ne devait pas aspirer à être leurs égaux ; ils prétendirent
enfin que les blancs avaient droit à leur respect , à
leur soumission ; et ils firent de cette prétention inique
le texte d'un serment qu'ils voulurent exiger d'eux ,
dès le début de la révolution , en persécutant ceux qui
se refusèrent à le prêter.
rent ,
en leur disant qu'ils étaient les fruits honteux du libertinage, une race bâtarde qui ne pouvait pas, qui ne devait pas aspirer à être leurs égaux ; ils prétendirent
enfin que les blancs avaient droit à leur respect , à
leur soumission ; et ils firent de cette prétention inique
le texte d'un serment qu'ils voulurent exiger d'eux ,
dès le début de la révolution , en persécutant ceux qui
se refusèrent à le prêter. Ces reproches , ces injures , nous venons de les voir
consignés dans le discours de Tabbé Maury ; nous les
retrouverons bientôt dans les actes officiels de Blanchelande , ce faible et coupable gouverneur qui encourut
lui-même tant de reproches fondés. 484 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. Eh bien ! ces hommes orgueilleux qui érigèrent en
système l'avilissement perpétuel des mulâtres, pour en
former une classe intermédiaire entre eux et les esclaves , avaient-ils le droit de parler ainsi aux descendans
des noirs ? Si les lois coloniales , provoquées par eux ,
exécutées par eux avec tout l'acharnement du préjugé de
race , leur défendaient de se marier avec les femmes
noires ou de couleur , et de reconnaître , même comme
enfans naturels, ceux qu'ils avaient de leur cohabitation
avec ces femmes; si ces lois défendaient à ces enfans de
porter leurs noms , les blancs pouvaient-ils dire avec
raison , avec justice , qu'ils étaient leurs pères ? Et
qu'importe que , dans l'origine de l'établissement colonial , ils aient donné l'affranchissement aux mères
et aux enfans , qu'ils leur aient fait obtenir des terres
du domaine public , alors qu'il était si facile d'en avoir?
Le bienfait de la liberté , qui appartient à tous les hommes , qui est un droit de la nature , violé par les blancs
au détriment des nègres; celui de la propriété, qui n'est
pas moins un droit naturel , n'étaient- ils pas compensés
par les services que leur rendait la race noire ? Ces bienfaits si vantés, si cruellement reprochés, accordés comme
une sorte de réparation aux injustices auxquelles elle
était en butte , pouvaient-ils racheter l'humiHation,
l'avilissement , le mépris qui étaient le partage de cette
race ? Sans doute , on conçoit tout ce que la morale et la
religion prescrivent dans les relations du père et de l'enfant, tout ce que la nature inspire à celui-ci de respect et
d'attachement pour l'auteur de ses jours ; mais , à quelle
condition ? C'est à la condition que le père lui-même
n'oubhe jamais tout ce (ju'il doit de tendresse et d'affec- [1791] CHAriTREiv. 185 tion à celui qu'il a procréé. Dans l'ordre de la nature
comme dans l'ordre social, le père est le premier instituteur de son fils; il lui doit l'exemple des bonnes
mœurs, de la justice, de tous les bons sentimens que
Dieu a placés dans le cœur de l'homme. On peut même
dire que la piété filiale ne saurait jamais égaler la sollicitude incessante de la tendresse paternelle, et c'est la
nature qui le veut ainsi ; car, sans ce dernier sentiment,
comment concevoir la propagation, la conservation de
l'espèce ? Est-il permis à l'homme de s'affranchir de ce
que l'on admire dans toutes les espèces d'animaux ? A
leur tour, ses enfans rempliront le même devoir envers
les familles qu'ils se créeront. Ce devoir, ce sentiment
est tellement inhérent à la nature humaine, que, dans
les saints commandemens de Dieu, on ne voit pas un
précepte dicté aux pères pour leurs enfans, mais bien
aux enfans pour leurs parens : du code sacré, | ce précepte a passé au code civil.
'affranchir de ce
que l'on admire dans toutes les espèces d'animaux ? A
leur tour, ses enfans rempliront le même devoir envers
les familles qu'ils se créeront. Ce devoir, ce sentiment
est tellement inhérent à la nature humaine, que, dans
les saints commandemens de Dieu, on ne voit pas un
précepte dicté aux pères pour leurs enfans, mais bien
aux enfans pour leurs parens : du code sacré, | ce précepte a passé au code civil. Lors donc qu'un père méconnaît ses obligations au
point de mépriser son fils, de lui refuser son nom, de
lui interdire à jamais de le porter ; lorsqu'il le condamne
à être éternellement dans la dégradation civile et politique ; lorsqu'il ajoute à ces injustices un profond mépris
pour sa mère, bien autrement chère et respectable aux
yeux de l'enfant qu'elle a porté dans son sein, qu'elle a
nourri de son lait, qu'elle a constamment entouré de
soins dévoués, cet enfant n'est-il pas autorisé, par l'exemple odieux de son père, à se croire dégagé de tout
devoir de respect , de soumission et de reconnaissance envers celui qui a mésusé de sa position sociale
et politique, pour enfreindre les lois les plus sacrées
de la nature, et qui couvre ensuite sa mère, lui-même 186 ÉTUDES SUR l'histoire D HAÏTI. et tous ses descendans, d'opprobre et d'ignominie? Mais, est-il bien vrai que les mulâtres des colonies
aient manqué, dans leurs relations privées, au respect
et à la reconnaissance qu'ils sentaient devoir aux blancs
qui leur donnèrent le jour ? De ce que, comme une classe
notable de la population de ces pays, ils ont aspiré à
jouir des droits qui leur étaient garantis par les lois naturelles et positives, s'ensuit-il qu'ils étaient des ingrats,
des fils dénaturés? Si, d'un côté et malgré le préjugé
politique, il y a eu incontestablement de bons pères
parmi les blancs colons, de l'autre n'y a-t-il pas eu aussi
de bons fils parmi les mulâtres ? Ce que nous venons de
relater de la part de Maximilien Borgella, en est une des
mille preuves que nous pourrions administrer. Que les
colons aient persévéré dans leur affreux système, en dépit
des lumières du siècle, il n'était pas raisonnable qu'ils
exigeassent de la part des hommes de couleur le renoncement à tout sentiment de leur propre dignité, alors
que cette classe, accrue par sa propre reproduction, s'était éclairée et avait acquis des richesses par sou industrie. Concluons donc que rien ne fut plus injuste que les
reproches adressés à ces hommes par les colons. Le jeune Borgella n'avait qu'un an quand il perdit sa
mère. Celle-ci avait une sœur. Fillette La Mahautière,
qui prit soin de son neveu avec toute la tendresse maternelle : elle le mit à l'école de bonne heure. En 1783,
son pupille ayant atteint sa dixième année, elle quitta
le Port-au-Prince pour aller habiter les Cayes. Elle voulait l'y emmener avec elle, mais la grand'mère de cet
enfant, Olive Lcbeau, ne put consentir à l'éloignement
an quand il perdit sa
mère. Celle-ci avait une sœur. Fillette La Mahautière,
qui prit soin de son neveu avec toute la tendresse maternelle : elle le mit à l'école de bonne heure. En 1783,
son pupille ayant atteint sa dixième année, elle quitta
le Port-au-Prince pour aller habiter les Cayes. Elle voulait l'y emmener avec elle, mais la grand'mère de cet
enfant, Olive Lcbeau, ne put consentir à l'éloignement [1791] CHAPITRE IV. 187 de l'orphelin qui lui rappelait une fille chérie. Cohabitant avec un blanc, M. ïthier, qui était procureur-gérant
de plusieurs sucreries au Cul-de-Sac, et qui demeurait
sur l'habitation Lathan, elle le garda auprès d'elle. Le
jeune Borgella y passa trois autres années, continuant à
apprendre à lire de M. ïthier, qui était son parrain, et
qui, à ce titre vénéré dans les colonies, devint son protecteur, on vrai père. Les principes d'honneur de cet
homme de bien passèrent au cœur de l'orphelin délaissé
par son père naturel : cette éducation de famille y germa
avec fruit. Sa constitution robuste se fortifia, pendant son séjour
à Lathan, par des exercices journahers : il y apprit à
conduire un cheval, à le maîtriser. Aussi ses premières
armes furent-elles dans la cavalerie ; il en devint un officier remarquable. En 1786, M. ïthier résigna ses fonctions à cause de
son âge avancé : il fut alors habiter la Croix-des-Bouquets. Le jeune Borgella n'ayant que 15 ans, il le fit
continuer à apprendre à lire, écrire et calculer. Ce digne
homme eût-il voulu faire davantage pour son protégé,
qu'il ne l'aurait pu : le régime colonial n'admettait pas
qu'il y eût à Saint-Domingue des établissemens d'instruction publique oii l'intelligence des mulâtres et des
nègres pût se développer. En violant, à leur égard, tous
les droits de la nature, on devait arriver fatalement à ce
système infâme, mais logique ; car, pour perpétuer l'esclavage et le préjugé de la couleur, il fallait dégrader ces
hommes par l'ignorance, les empêcher de s'éclairer afin
qu'ils ne découvrissent pas l'horreur de leur situation
infime dans la société. Toutefois, l'effet des révolutions étant de développer 188 ÉTUDES SUR l'histoire d'iiaÏti. promptament l'esprit des hommes, par les innovations
qu'elles engendrent, on a vu les mulâtres et les nègres,
anciens et nouveaux libres, acquérir une expérience
dans les affaires, un jugement sûr pour les mener à leurs
fins, qui étonnèrent les blancs eux-mêmes. Borgellafut
un de ces hommes qui se distinguèrent sous ce rapport :
il était doué d'un bon sens qui vaut autant que Tesprit
développé que donne une instruction supérieure.
. promptament l'esprit des hommes, par les innovations
qu'elles engendrent, on a vu les mulâtres et les nègres,
anciens et nouveaux libres, acquérir une expérience
dans les affaires, un jugement sûr pour les mener à leurs
fins, qui étonnèrent les blancs eux-mêmes. Borgellafut
un de ces hommes qui se distinguèrent sous ce rapport :
il était doué d'un bon sens qui vaut autant que Tesprit
développé que donne une instruction supérieure. Par les entraves que le régime colonial mettait au développement de l'intelligence des mulâtres et des nègres,
le complément obligé de leur éducation était de savoir
un métier quelconque. Cette nécessité était dans la logique des faits. Du moment que les affranchis ne devaient point prétendre à l'exercice des droits politiques
et aux emplois, aux charges qui en dérivent ; du moment
que certaines professions même leur étaient interdites,
il était convenable qu'ils se livrassent à l'exercice des
arts et métiers par lesquels l'homme libre parvient, dans
la société, à la richesse, à la propriété, partant à l'indépendance personnelle. Le travail, d'ailleurs, honore toujours celui qui occupe ses bras pour gagner honnêtement
son existence ; il moralise les peuples, il accélère leur
civilisation, il devient une sorte de sanction des lois divines et humaines, qui ont pour but la conservation et
le progrès incessant des sociétés. Un pays où le travail
ne serait pas honoré par les classes les plus intelligentes,
est condamné à périr dans l'anarchie. Chacun se doit
à lui-même de rechercher ce qui est plus dans ses aptitudes, pour concourir à la prospérité générale, par la
sienne propre. Ce n'est donc pas sous ce rapport qu'il
faut condamner le régime colonial ; mais, parce qu'en
même temps il s'opposait à l'établissement d'institutions |1791] CHAPITRE IV. 189 propres à développer l'intelligence des affranchis, de
toute la race noire qui habitait les colonies, afin de perpétuer leur asservissement. Il faut le condamner, comme
ayant été le résultat de sentimens haineux envers les opprimés. D'après cette nécessité du temps , Borgella fut placé ,
à seize ans , à l'apprentissage du métier de charpentier,
sous un blanc qui ne savait ni lire ni écrire. Cet^homme
était de la classe des petits blancs , et Européen. C'était
une circonstance propre à n'occasionner à son apprenti
aucune humiliation , puisqu'il reconnaissait par là qu'en
Europe même , il y avait une portion du peuple qui n'était pas mieux partagée que les affranchis des colonies.
Mais le désagrément du préjugé de la couleur était que
ce maître charpentier se croyait, à cause de sa peau blanche, de son origine , un homme bien supérieur à cet apprenti qui , à un teint identique au sien , joignait du
moins l'avantage de posséder les premiers élémens des
connaissances humaines. Borgella devint enfin le commis
de son maître ouvrier, il lui faisait ses écritures. Que de
fois ce maître ne dut-il pas sentir intérieurement son
orgueil humilié, étant contraint de recourir à la plume
de ce jeune homme ! Nous venons de constater l'effet moral de l'habitude
du travail imposée aux affranchis ; mais elle produisait
aussi un effet tout physique , dont ils surent tirer parti
dans leur lutte armée contre les dominateurs de la colonie. Le travail les fortifiait, en les rendant propres à
supporter les plus rudes fatigues. C'est ainsi que le service qu'on exigeait d'eux dans la maréchaussée ou gendarmerie , pendant trois ans, leur donnait l'habitude des
ons de constater l'effet moral de l'habitude
du travail imposée aux affranchis ; mais elle produisait
aussi un effet tout physique , dont ils surent tirer parti
dans leur lutte armée contre les dominateurs de la colonie. Le travail les fortifiait, en les rendant propres à
supporter les plus rudes fatigues. C'est ainsi que le service qu'on exigeait d'eux dans la maréchaussée ou gendarmerie , pendant trois ans, leur donnait l'habitude des 190 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. armes et la facilité à les manier : ils se servirent encore
de cet avantage , dans les combats qu'ils livrèrent pour la
conquête de leurs droits naturels. En général, ces hommes
étaient d'excellens chasseurs; et Moreau de Saint-Méry
lui-même , à qui nous avons reproché ses préjugés au
commencement de la révolution , reconnaissait , avant
cette époque , l'utilité dont ils pourraient être pour la
défense de la colonie ^ C'est à cette aptitude incontestable
reconnue aux hommes de couleur, que l'on dut l'idée ,
suggérée sans doute par le comte d'Estaing , ancien gouverneur de Saint-Domingue , qui en a fait enrôler six
cents d'entre eux pour faire partie de son expédition en
Géorgie , lorsque la France soutenait les colonies anglaises insurgées contre leur métropole ^ . Sous le même maître charpentier qui enseignait le
métier à Borgella , il y avait un autre jeune homme de
couleur, de l'une des familles du Fond-Parisien qui , en
avril J790, résistèrent aux blancs. Ce jeune homme se
sauva de la Croix-des-Bouquets pour aller avertir ses
parens des dispositions que l'on faisait au Port-auPrince contre eux. Avant de partir, il confia son intention à son compagnon, et Borgella en garda le secret.
Lorsqu'il vit passer, à la Croix-des-Bouquets, le détachement qui allait au Fond-Parisien , il éprouva une vive
indignation de l'injustice qui armait ces blancs. Ses idées 1 Moreau de Saint-Méry, Description de la partie française, tome page
625, et tome 2, pages 41, 42 et 55. 2 Avant cet enrôlement, qui eut lieu en 1779, il y en avait eu un autre
formé par M. de Beizunce, en 1762, à la fin de la guerre dite de 7 ans ; alori;,
ces chasseurs de couleur étaient au nombre de 550. (Moreau de Saint-Méry,
tome l page 172.) Le comte d'Estaing succéda à M. de Beizunce, et les
trouva encore réunis, en 1764, dans un camp formé dans la paroisse du Trou,
dans le Nord. En 1783, M. de Bellecombe composa un nouveau corps de
chasseurs de couleur pour la défense de la colonie : la paix survint, et il fut
licencié. [1791J CHAPITUE IV. 191 s'exaltèrent; et dès lors il soupirait après le moment où
les hommes de sa classe pourraient faire un appel à cette
jeunesse qu'elle comptait dans ses rangs. Le moment
arriva, il le saisit et abandonna le toit maternel et le
métier, pour commencer celui des armes qu'il professa
jusqu'à sa mort. Dans le chapitre suivant, nous allons voir comment
fut amenée la prise d'armes des hommes de couleur ,
mulâtres et nègres libres.
191 s'exaltèrent; et dès lors il soupirait après le moment où
les hommes de sa classe pourraient faire un appel à cette
jeunesse qu'elle comptait dans ses rangs. Le moment
arriva, il le saisit et abandonna le toit maternel et le
métier, pour commencer celui des armes qu'il professa
jusqu'à sa mort. Dans le chapitre suivant, nous allons voir comment
fut amenée la prise d'armes des hommes de couleur ,
mulâtres et nègres libres. CHAPITRE V. Organisation des hommes de couleur dans l'Ouest. — Prise d'armes de Diègue,
dans le canton de la Charbonnière. — Combats de Néret et de Pernier. —
Concordats du 7 septembre 1791 avec la paroisse de la Croix-des-Bouquets ,
— du 1 1 septembre avec celle du Port-au-Prince, — du 22 septembre à
Saint-Marc, — dans d'autres localités du Sud. — Traité de paix du 23
octobre, entre 14,paroisses de la province de l'Ouest, à Daraiens, dans la
plaine du Cul-deSac. Pendant le procès suivi contre Ogé et ses compagnons
d'infortune, en février 1791, des hommes de couleur du
Mirebalais qui avaient correspondu avec eux , s'étaient
adressés à Blanchelande pour réclamer de la justice du
gouvernement colonial l'exécution du décret du 28 mars
1790. Leur pétition, rédigée en termes modérés, prouva
néanmoins qu'ils ne s'étaient point laissé abattre par
l'insuccès de la tentative de ces martyrs de leur cause.
Mais, loin d'avoir égard à ces réclamations, le gouverneur
général leur avait répondu par une lettre aussi méprisante que menaçante : il traitait d'absurde et criminelle
leur prétention de confondre la caste des hommes de couleur avec la classe des blancs, leurs bienfaiteurs. Sa lettre
se terminait ainsi : « Je sévirai avec la plus inflexible
» rigueur contre ceux qui s'écarteront du respect que les
» lois leur commandent envers les blancs, et les tribunaux [1791] CHAPITliEV. 103 » feront justice de ceux qui oseront troubler l'ordre
» public. » Il était alors au Cap et ne tarda pas à se rendre au Portau-Prince. Bientôt survint dans cette première ville l'assassinat de
Mauduit par les blancs, et la fuite de Blanclielande dans
le Nord. La veille de ce crime, où la fureur des blancs
contre cet ardent contre-révolutionnaire égala celle qu'ils
mettaient à poursuivre les hommes de couleur, Pinchinat, Rigaud et les autres mulâtres que Blanchelande et
Mauduit avaient emprisonnés, furent relaxés en même
temps que des blancs, également détenus Ces mulâtres
profitèrent de ce moment d'enthousiasme anarchique,
pour s'éloigner de ce foyer d'atrocités et se rendre, soit à
la Croix-des-Bouquets, soit au Mirebalais oii ils se trouvaient plus en sûreté. Nous avons dit que, le 30 juin, la nouvelle du décret
rendu le 15 mai par l'assemblée constituante était arrivée
au Cap, et que, dans le mois de juillet, les hommes de
couleur du Mirebalais avisèrent à l'organisation d'un
conseil politique qui aurait la direction des démarches
qu'ils feraient pour obtenir l'exécution des décrets nationaux, et qui inspirerait l'organisation militaire à laquelle
ils étaient résolus de recourir pour réclamer et appuyer
leurs droits.
30 juin, la nouvelle du décret
rendu le 15 mai par l'assemblée constituante était arrivée
au Cap, et que, dans le mois de juillet, les hommes de
couleur du Mirebalais avisèrent à l'organisation d'un
conseil politique qui aurait la direction des démarches
qu'ils feraient pour obtenir l'exécution des décrets nationaux, et qui inspirerait l'organisation militaire à laquelle
ils étaient résolus de recourir pour réclamer et appuyer
leurs droits. Ce fut le 17 ou le 25 juillet, qu'ils se rassemblèrent au
Mirebalais *. Le 7 août, réunis à l'église de ce bourg, ils
constituèrent leur conseil dont les membres prirent la
qualification de représentans de la commune. L'acte de
constitution de cette représentation de la classe de couleur < D'après Sonlhonax, c'est le 17 (Débals, tome 3, page 215); d'après un Mémoire du 2' bataillon du régiment de Normandie, c'est le 23 (page 13).
T.I. 15 i94 KÏUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. lui donna les pouvoirs les plus étendus, et plaça ses
membres sous la sauvegarde immédiate de tous les hommes de couleur, qui s'engagèrent à la soutenir de toutes
leurs forces et de toutes leurs facultés. Cet acte, rédigé
dans ce saint lieu, se terminait par une invocation à l'Être
Suprême qui les voyait et qui les entendait : ils jurèrent
en sa présence de le maintenir, et de rester inviolablement fidèles à la nation, à la loi et an roi, c'est-à-dire
à la France ' . Le premier acte extérieur du conseil politique fut
d'adresser à Blanchelande, alors au Cap, une copie de
celui de sa constitution, avec une lettre pleine d'énergie,
de raison et de respect, dit Garran. Ses membres se plaignirent à lui-même de la partialité qu'il montrait pour
leurs ennemis en révolte ouverte contre les décrets de la
nation, manifestant hautement leurs projets de scission
et d'indépendance ; ils lui rappelèrent que c'était à lui de
faire exécuter ces décrets. Leur lettre portait la date du
11 août. Le 22, Blanchelande leur répondit qu'il désapprouvait leur conduite et leur assemblée illicite; il leur enjoignit de se séparer et d'attendre avec résignation et paisiblement la promulgation de toutes lois qui pourraient les
concerner, et surtout de ne jamais oublier les égards, le
respect et la vénération qu'ils devaient aux blancs, auteurs de leur liberté et de leur fortune. De leur côté, les colons, qui avaient juré de ne pas
exécuter le décret du 15 mai, effrayés de l'attitude des
hommes de couleur, essayèrent partout de semer la divi- * Rapport de Garran, tome 2, page 130 et suivantes. [1791] CHAPITRE V. 195 sion- entre eux, en tenant à ceux qui ne se trouvaient pas
compris dans le bénéfice de cet acte (parce qu'ils n'étaient
pas nés de pères et mères libres), des paroles propres à
les aigrir contre les autres. Ce fut en vain. Ils eurent le
bon sens de reconnaître le piège colonial, tandis que
ceux qui étaient favorisés agissaient pour obtenir l'exécution, non-seulement du décret du 15 mai, mais des
décrets émanés de l'assemblée nationale, comprenant
ainsi celui du 28 mars 1790, et prévoyant bien qu'une
fois armés régulièrement, les hommes de couleur parviendraient facilement à obtenir tous les droits qu'ils réclamaient.
autres. Ce fut en vain. Ils eurent le
bon sens de reconnaître le piège colonial, tandis que
ceux qui étaient favorisés agissaient pour obtenir l'exécution, non-seulement du décret du 15 mai, mais des
décrets émanés de l'assemblée nationale, comprenant
ainsi celui du 28 mars 1790, et prévoyant bien qu'une
fois armés régulièrement, les hommes de couleur parviendraient facilement à obtenir tous les droits qu'ils réclamaient. Si le conseil du Mirebalais s'adressa à Blanchelande,
de manière à ne pas trop éveiller ses craintes, les hommes
de couleur du Port-au-Prince, auxquels étaient réunis
quelques-uns des principaux du Sud poursuivis dans
leurs paroisses, n'agirent pas avec moins de prudence
dans les préparatifs qu'il fallait faire pour arriver à leur
organisation militaire. Ils se réunirent secrètement, sans
armes, sur une petite habitation de Louise Râteau (femme
de couleur parente de Bauvais), située aux environs de
cette ville : c'était le 21 août 1791 . On y décida de nommer Bauvais chef de l'insurrection : il était alors au Mirebalais, du conseil des quarante représentans. Bauvais avait fait partie de l'expédition de Savannah
et s'y était distingué par sa bravoure. Elevé en France, il
y avait reçu une bonne éducation, et il était doué d'un
caractère modéré et de beaux sentimens : ses principes
étaient sévères. Ce choix fut généralement approuvé. Il
y avait avantage pour la classe des hommes de couleur
d'avoir à la tête de leur armée, à leur prise d'armes, un 196 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. homme de la trempe de Bauvais, lorsqu'ils avaient Pinchinat pour président de leur conseil politique : c'étaient
des conditions de succès. Dans celte réunion chez Louise Râteau, on choisit aussi
un lieu pour s'assembler en armes : l'habitation Diègue,
située à la Charbonnière, canton voisin du Port-auPrince, fut désignée à cet effet. Dans le même temps, les
membres de la réunion décidèrent d'envoyer avertir
Bauvais du choix qu'ils avaient fait de lui, pour qu'il se
rendît à Diègue le 26 août, jour fixé pour le rassemblement. Ceux qui eurent l'honneur de remplir cette mission furent Pétion, Caneaux et Ferdinand Deslandes,
trois jeunes hommes animés d'une noble ardeur pour
cette sainte cause. La prise d'armes du 26 août devait être générale dans
les diverses paroisses de l'Ouest et du Sud, oij les hommes
de couleur pourraient l'effectuer ; cet ensemble devait garantir le succès. En conséquence, Jourdain, Gérin, Baptiste Marmé et Eliacin Dubosc, tous quatre réfugiés du
quartier de Nippes par les persécutions des blancs, quittèrent immédiatement le Port-au-Prince, dans la nuit du
21 , pour se rendre au Petit-Trou et mettre leur quartier
en armes au jour convenu. D'autres émissaires furent
expédiés en même temps dans toutes les paroisses de
l'Ouest voisines de la capitale, et dans d'autres localités
du Sud. Déjà, des réunions préparatoires avaient eu lieu
aux Trois-Rigoles et aux Palmistes-Clairs, dans le centre
et aux confins de la grande plaine du Cul-de-Sac : Borgeîla s'était trouvé aux Palmistes-Clairs.
, pour se rendre au Petit-Trou et mettre leur quartier
en armes au jour convenu. D'autres émissaires furent
expédiés en même temps dans toutes les paroisses de
l'Ouest voisines de la capitale, et dans d'autres localités
du Sud. Déjà, des réunions préparatoires avaient eu lieu
aux Trois-Rigoles et aux Palmistes-Clairs, dans le centre
et aux confins de la grande plaine du Cul-de-Sac : Borgeîla s'était trouvé aux Palmistes-Clairs. Il faut noter comme une circonstance qui favorisait
beaucoup l'armement des hommes de couleur dans
l'Ouest, la désorganisation des forces militaires du Port- [1791] CHAPITRE V. 197 au-Priiice, arrivée à là mort de Mauduit, et la fuite de
Blanchelande dans le Nord, au moment où se consommait
cet assassinat. Les soldats du régiment colonial de cette
ville avaient été poussés à le commettre par les factieux
qui représentaient le parti de l'ancienne assemblée de
Saint-Marc. Les troupes arrivées alors de France se trouvaient elles-mêmes sous l'influence de l'esprit turbulent
de la populace blanche, dirigée au Porl-au-Prince par un
Génois nommé Praloto. Les blancs, enfin, étaient en ce
moment -là divisés d'opinions dans cette grande ville, et
il leur manquait cette unité d'action qui, au Cap, assura
leur triomphe contre la prise d'armes d'Ogé et de Chavanne. Les hommes de couleur trouvaient encore dans les
blancs de la paroisse de la Croix-des-Bouquels, des ennemis du système des Léopardins qui voulaient l'indépendance de la colonie, tandis qu'ils étaient, eux, des partisans de la contre-révolution. Et comme le gouverneur
général était lui-même pour ce dernier parti, et qu'il
avait cru avoir endoctriné les hommes de couleur pour
la réussite de ce projet, les blancs contre-révolutionnaires
de la Croix-des-Bouquets, dirigés par Hanus de Jumécourt
et Coustard, deux chevaliers de Saint-Louis, ne s'effrayèrent pas beaucoup des démarches qu'ils faisaient auprès
de Blanchelande, ni des réunions fréquentes qu'ils
avaient, tant dans cette paroisse qu'au Mirebalais. Ils
surent donc mettre à profit cette disposition, avec une
habileté dont les blancs ne les croyaient pas capables. Le soleil du 26 août éclaira enfin leur rassemblement
à Diègue. Là se trouvèrent tous les mulâtres et nègres
libres appelés à former l'armée de cette classe d'hommes. 498 ÉTUDES SUil l'hïSTOIKE d'hAÏTI. Bauvais fut acclamé capitaine général unique. Mais cet
homme de bien que tous les partis estimèrent, ce digne
frère des noirs, pénétré d'un haut sentiment de justice,
demanda la nomination d'un second capitaine général et
désigna Lambert pour occuper cette charge : il reçut
l'approbation de l'universalité de ses compagnons.
res appelés à former l'armée de cette classe d'hommes. 498 ÉTUDES SUil l'hïSTOIKE d'hAÏTI. Bauvais fut acclamé capitaine général unique. Mais cet
homme de bien que tous les partis estimèrent, ce digne
frère des noirs, pénétré d'un haut sentiment de justice,
demanda la nomination d'un second capitaine général et
désigna Lambert pour occuper cette charge : il reçut
l'approbation de l'universalité de ses compagnons. Lambert, nègre libre de la Martinique, était venu depuis longtemps à St-Domingue : il était l'un des hommes
les plus recommandables de sa classe au Port-au-Prince,
respecté, même des blancs, pour ses mœurs et sa probité.
Cette nomination, déterminée par un sentiment de
justice qui prescrivait d'appeler au commandement un
homme noir aussi honorable que Bauvais, pour représenter les nègres libres compris dans la dénomination
d'hommes de couleur ; cette nomination eut encore pour
effet politique de prouver aux blancs que les mulâtres
issus des nègres n'entendaient point séparer leur cause
de celle de la plupart des nègres affranchis qui ne se
trouvaient pas compris dans le décret du 15 mai, favorable seulement aw^ gens de couleur nés de pères et mères
libres. C'était en effet, comme nous l'avons dit plus
haut, l'esprit qui animait le conseil politique constitué
au Mirebalais. La nomination de Lambert, enfin, fut inspirée par
cette raison, qu'il fallait donner, même aux noirs esclaves, ridée de l'inévitable réhabilitation de leur classe,
dans l'organisation politique que subirait Saint-Domingue dans un avenir plus ou moins éloigné ; et par là,
la classe des hommes de couleur se donnait une grande
influence et un moyen d'action sur celle des esclaves,
à laquelle elle ne pouvait pas rester indifférente et
étrangère . [1791] ciiAPiTiit; V. 199 Ces hommes éclairés qui dirigeaient l'entreprise de
leur propre réhabilitation d'abord, n'ignoraient pas le
mot prononcé à la tribune nationale par Dupont fde
Nemours) : « S'il fallait sacrifier l'intérêt ou la justice, il
vaudrait mieux sacrifier les colonies quun principe ' ; »
ils n'ignoraient pas non plus les paroles échappées de la
bouche de Tabbé Maury, lors de la discussion du décret
du 15 mai. Ils avaient vu l'assemblée nationale constituante, dans l'exposé de ses motifs, adopter en partie
l'opinion de ce fougueux athlète du privilège, en qualifiant les noirs d'individus d'une nation étrangère; ils
avaient vu cette assemblée, tout en citant dans cet
acte supplémentaire le code noir de 1685, restreindre
cependant ses dispositions libérales et n'accorder les
droits pohtiques qu'à ceux d'entre eux qui étaient nés
de pères et mères libres : ils devaient donc concevoir
des craintes pour l'avenir, surtout lorsque le décret
du 1 5 mai ne leur accordait ces droits que pour participer à la formation des assemblées futures, qu'il n'était
point envoyé officiellement par le gouvernement de la
métropole, et que son représentant à Saint-Domingue
avait déclaré publiquement qu'il ne l'exécuterait pas,
qu'il en suspendrait l'exécution, alors même qu'il le recevrait delà métropole.
res : ils devaient donc concevoir
des craintes pour l'avenir, surtout lorsque le décret
du 1 5 mai ne leur accordait ces droits que pour participer à la formation des assemblées futures, qu'il n'était
point envoyé officiellement par le gouvernement de la
métropole, et que son représentant à Saint-Domingue
avait déclaré publiquement qu'il ne l'exécuterait pas,
qu'il en suspendrait l'exécution, alors même qu'il le recevrait delà métropole. • Sur la foi d'une lettre de Daugy, un des Léopat^dim, Gàrran a attribué ce
mot : « périssent les colonies, plutôt que de violer un piiwipe ! • à Robespierre; mais le Moniteur universel rend la chose d'une autre manière. C'est
Dupont (de Nemours) qui, le premier, exprima cette idée. Robespierre, membre de la Société des Amis des noirs, dit après lui : « Périssent les colonies,
» s'il doit vous en coûter votre bonheur, votre gloire , votre liberté I Je le ré-
» pète : périssent les colonies, si les colons veulent, par les menaces, nous
» forcer à décréter ce qui convient le mieux à leurs intérêts ! » ( Séance du
14 mai 1791.) Ces débats eurent lieu à l'occasion du décret du 15, relatifs aux
hommes de couleur. 200 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. Aussi les hommes de couleur, les anciens libres dans
l'Ouest et dans le Sud, restèrent-ils liés avec les noirs
esclaves devenus libres à leur tour ; ils devinrent influens sur leurs destinées communes. C'est à partir de
l'acte aussi juste que politique de Bauvais, au rassemblement de ûiègue, que commence le travail de l'unité
haïtienne, consommée en 1802 par l'union de Dessalines
et dePétion. Ces principes dirigèrent constamment les
chefs principaux des anciens libres, et leur donnèrent
l'influence politique sur les affaires du pays, malgré les
perverses combinaisons des colons et de la métropole
elle-même. Après avoir acclamé Bauvais et Lambert, on compléta l'organisation militaire de Tarmée en nommant
André Rigaud colonel ; Daguin, major général ; Pierre
Coustai'd et Marc Borno, commandans ; Doyon aîné,
Obran, Sannon Doyon, Pélion, Lafontant, Faubert,
Larose, Moriet, Tessier, Lozier Cambe, Gillard, Labastille etFouguy, capitaines; Baptiste Boyer, porte-étendard. Là se trouvaient dans les rangs d'autres hommes et
des jeunes gens qui, par la suite, se recommandèrent
par des services rendus à leur pays dans différentes
branches : tels furent Zami Lafontant, Pierre Michel,
Dupuche, Labbée, Caneaux, J.-B. Bayard, A. Nau,
A. Ardouin, B. Médor, etc.
, Moriet, Tessier, Lozier Cambe, Gillard, Labastille etFouguy, capitaines; Baptiste Boyer, porte-étendard. Là se trouvaient dans les rangs d'autres hommes et
des jeunes gens qui, par la suite, se recommandèrent
par des services rendus à leur pays dans différentes
branches : tels furent Zami Lafontant, Pierre Michel,
Dupuche, Labbée, Caneaux, J.-B. Bayard, A. Nau,
A. Ardouin, B. Médor, etc. Là étaient également Lys et Borgella, devenus des
notabilités militaires et politiques. L'un des plus jeunes,
J.-P. Boyer, alors âgé de quinze ans, devint le plus remarquable parmi ces derniers, par une longue carrière
politique où il a accompli des choses qu'il eût été impossible de concevoir à cette époque . [1791] CHAPITRE V. 201 A la même rlate du 26 août, les hommes de couleur
de Jacmel, sous la direction de Vissière ; — du PetitGoave, sous Ignace et Saingla ; — de TArcahaie, sous
Cameau, J.-B. Lapointe et Juste Chanlatte ; — du PetitTrou, sous Jourdain et Gérin ; — des Cayes sous Boury ;
ces hommes prirent les armes et se donnèrent aussi une
organisation militaire, pour commencer en même temps
cette lutte glorieuse dont le dénoûment final, à travers
de nombreuses péripéties, de cruelles calamités poHtiques, sera l'acte du l*''janvier 1804. On peut voir que nous ne mentionnons pas Léogane,
commune si voisine du Port-au-Prince, parce que les
hommes de couleur de ce lieu suivaient 1 impulsion de
Labuissonnière, esprit timide, qui ne pensa jamais à
opposer la force du droit à la force de la violence. Nous
aurons occasion de parler de lui. ^Nous avons vu en quels termes Blanchela nde avait répondu, le 22 août, à la lettre du conseil politique du
Mirebalais, en date du 11 . A une réponse aussi insolente,
il n'y avait plus qu'à opposer la force des armes, pour
contraindre et le gouvernement colonial et les colons, à
reconnaître des droits si vainement réclamés. Toutefois,
informé du rassemblement opéré à Diègue, le conseil,
agissant sous Tinspiration de la haute raison de son président, sachant bien que la conviction du droit, la résolution de le soutenir avec fermeté et énergie, n'excluent
pas les formes que commande une bonne cause, le conseil consentit alors à adresser au gouverneur, le 29 août,
une dernière lettre où il releva avec dignité les singuhères idées insérées dans la sienne. Dans cette lettre, les représentans disaient: « C'est 202 ÉTUDES SUR l'histoire d'maÏti. V lorsque nous réclamons la protection du gouvernement
» et celle des lois anciennes et nouvelles, que vous nous
» prescrivez d'attendre paisiblement et avec résignation
» la promulgation des lois qui peuvent nous concerner,
» comme si, depuis l'établissement des colonies et sur-
» tout depuis la révolution, les lois anciennes et nou-
» velles autorisaient les citoyens blancs à nous persé-
» cuter et à nous égorger. C'est lorsque nous nous plai-
» gnons amèrement de nos tyrans et de nos persécuteurs
» que vous nous ordonnez de ne jamais oublier les
» égards, le respect et la vénération que nous devons
» aux citoyens blancs... » Us la terminèrent, en lui annonçant qu'ils vont s'armer pour pourvoir à leur sûreté,
et qu'ils abandonnent le soin du reste à la Providence.
Le gant était jeté Ils ne pouvaient pas descendre
plus dignement dans l'arène.
plai-
» gnons amèrement de nos tyrans et de nos persécuteurs
» que vous nous ordonnez de ne jamais oublier les
» égards, le respect et la vénération que nous devons
» aux citoyens blancs... » Us la terminèrent, en lui annonçant qu'ils vont s'armer pour pourvoir à leur sûreté,
et qu'ils abandonnent le soin du reste à la Providence.
Le gant était jeté Ils ne pouvaient pas descendre
plus dignement dans l'arène. Le campement des hommes de couleur à Diègue inspirant des craintes aux blancs répandus sur les habitations, ceux des montagnes voisines, du Grand-Fond et
de Belle vue, se réunirent sous les ordres de l'un d'eux,
nommé Lespinasse, pour se rendre en ville. Au camp
on apprend qu'ils vont bientôt passer sur la grande route
qui borde l'habitation Néret, voisine de Diègue ; Bauvais
ordonne à une cinquantaine d'hommes de s'y rendre
pour les observer, afin de ne pas être surpris. Mais en se
voyant, l'animosité préexistante entre les uns et les autres, excitée encore par Obran, d'un caractère ardent,
amène un engagement oiiles blancs, tous à cheval, fuient
avec la plus grande vitesse pour éviter les balles des
adroits chasseurs de couleur. Deux hommes y perdirent
la vie, un de chaque côté : le trompette des cavahers [4791] CHAPITUE V. 205 blancs dont l'instrument fut le trophée de l'action, et un
jeune blanc, orphelin, qu'Obran avait élevé comme
son fils, et qui avait suivi son bienfaiteur pour partager
ses dangers. La perte de ce jeune homme fit ressentir
une vive peine à Obran qui résolut de le venger : il en
trouva l'occasion peu après. A l'arrivée des fuyards au Port-au-Prince, l'effervescence de la classe blanche fut à son comble. Les deux
assemblées, municipale et provinciale, organisèrent une
troupe de quelques centaines d'hommes des régimens
d'Artois et de Normandie, et de matelots de plusieurs
nations, embrigadés sous les ordres du Génois Praloto, et
désignés sous la dénomination de flibustiers, en mémoire
des premiers fondateurs de la colonie. Cette troupe sortit
de la ville avec deux pièces de canon de campagne, pour
aller prendre position sur l'habitation Pernier, située
dans la plaine, au bas des mornes de la Charbonnière.
Cette position devait donner aux blancs le moyen de
mettre les mulâtres entre deux feux, lorsqu'ils auraient
fait sortir d'autres troupes du Port-au-Prince pour les
attaquer. Bauvais comprit leur dessein et porta son camp
sur l'habitation Métivier, située dans la montagne de
Bellevue, limitrophe avec celle de la Charbonnière. Avant la réunion de Diègue, plusieurs atehers d'esclaves s'étaient agités dans la paroisse du Port-au-Prince ;
mais les blancs avaient facilement réprimé ces mouvemens qui n'étaient point concertés. Après cette réunion,
d'autres mouvemens séditieux avaient eu lieu dans les
montagnes abandonnées par les blancs ' . Quelques centaines de ces esclaves vinrent se réunir aux hommes de 1 Lettre de Hanus de Jumécourt à Blanchelande, du 30 septembre 1791.
gue, plusieurs atehers d'esclaves s'étaient agités dans la paroisse du Port-au-Prince ;
mais les blancs avaient facilement réprimé ces mouvemens qui n'étaient point concertés. Après cette réunion,
d'autres mouvemens séditieux avaient eu lieu dans les
montagnes abandonnées par les blancs ' . Quelques centaines de ces esclaves vinrent se réunir aux hommes de 1 Lettre de Hanus de Jumécourt à Blanchelande, du 30 septembre 1791. 204 ÉTUDES SUR l'histoire d'uaÏTi. couleur à Diègue et à Métivier; ils furent accueillis
comme des auxiliaires, et se rangèrent sous les ordres
des mulâtres et nègres libres qui avaient avec eux leurs
propres domestiques noirs : on en forma un corps auquel on donna le nom de suisses, à cause de cette qualité
d'auxiliaires, par allusion aux enfans de l'Helvétie qui,
en Europe, ont l'habitude de s'engager comme tels au
service de la France et d'autres puissances. Ces esclaves
considéraient et devaient considérer les hommes de couleur comme leurs protecteurs naturels. Nous verrons
bientôt si ces derniers comprirent leurs devoirs envers
leurs alliés. A peine arrivée à Métivier, l'armée jugea que cette
position lui ofliait moins de chances de résistance et de
succès, qu'elle n'en aurait trouvé au Trou-Caïman, l'une
des positions militaires qu'offrait la montagne des
Grands-Bois, adossée au Mirebalais. Bauvais et Lambert
levèrent le camp de Métivier pour s'y porter. Il fallait passer, pour se rendre au Trou-Caïman, devant l'habitation Pernier et par la Croix-des-Bouquets.
Les chefs ordonnèrent de ne pas attaquer les blancs ; et
se plaçant à l'avant-garde ou au centre de l'armée en
marche, ils confièrent l'arrière-garde, au commandement
de Doyon aîné sur la prudence duquel ils comptaient.
Mais, peu avant cette arrière-garde, marchait le fougueux
Obran déjà irrité, comme nous l'avons dit, par la mort
de son jeune protégé : il excita quelques jeunes gens à
provoquer et attaquer les blancs au camp de Pernier ' .
Le combat s'engagea : Doyon fut forcé d'y prendre part,
pour ne pas laisser écraser ces imprudens. Au bruit de la * Dans sa lettre du 30 septembre, H. de Jumécourl dit que ce sont les
blancs qui attaquèrent. [1791] CHAPITRE V. SO.'Î mousqueterie et de l'artillerie, toute l'armée rebroussa
chemin pour se porter au feu. Pétion fut un des premiers
à s'y rendre. Borgella, comme tous les autres qui étaient
déjà rendus à une longue distance, accourt avec eux et
partage le danger de ses camarades. Ces jeunes hommes,
pleins d'ardeur, furent heureux de trouver cette occasion de payer de leurs personnes. Le feu mis par eux aux
champs de cannes à sucre de Pernier achève de dérouter
les blancs attaqués avec résolution et intrépidité : ils
sont dispersés et se sauvent dans toutes les directions,
en laissant sur le carreau plus de cent morts ou blessés.
De nombreux prisonniers tombent au pouvoir des cavaliers de couleur.
distance, accourt avec eux et
partage le danger de ses camarades. Ces jeunes hommes,
pleins d'ardeur, furent heureux de trouver cette occasion de payer de leurs personnes. Le feu mis par eux aux
champs de cannes à sucre de Pernier achève de dérouter
les blancs attaqués avec résolution et intrépidité : ils
sont dispersés et se sauvent dans toutes les directions,
en laissant sur le carreau plus de cent morts ou blessés.
De nombreux prisonniers tombent au pouvoir des cavaliers de couleur. La défaite d'Ogé et de Chavanne était vengée î Dans cet assaut donné au camp, un officier du régiment d'Artois allait être tué, lorsque Pétion accourt à
lui, le saisit et le protège contre la fureur de ses camarades, en risquant sa propre vie : il réussit dans ce noble
mouvement de générosité. Ace trait, tous applaudissent,
et le carnage cesse. Ainsi débuta Pétion dans cette carrière des armes
qu'il parcourut si glorieusement et qui fut remplie d'épisodes où l'humanité ne le céda en rien à la valeur. Là
aussi commença cette influence immense qu'il a exercée
sur ses concitoyens. A vingt-sept ans de là, sur le point de descendre dans
la tombe, sa dernière action fut encore déterminée par
un sentiment humain et généreux. Président tout-puissant d'une République qu'il avait fondée, il réclama le
consentement préalable d'un colonel noir sous ses ordres,
pour exercer le droit de grâce, qui était dans les attributions de son autorité presque souveraine, envers un 206 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIAÏTI. soldat noir du régiment dont ce colonel avait le commandement, et qui avait frappé son chef *. Il avait commencé sa carrière militaire en sauvant la
vie à un blanc; il termina sa carrière politique en sauvant
la vie h un noir. En fuyant, les blancs avaient abandonné leurs armes,
les deux pièces de canon et leurs munitions : on trouva
en outre, dans le camp de Pernier, une grande quantité
de sacs que les flibustier s avaient apportés et que les prisonniers déclarèrent destinés à contenir les têtes des
hommes de couleur, s'ils avaient été vainqueurs. Les autorités populaires du Port-au-Prince les avaient mises à
prix, et ces brigands s'étaient proposé d'obtenir une
riche récompense. La vie de ces prisonniers ne fut pas
moins respectée par les vainqueurs de cette journée,
pénétrés du principe du droit des gens qui veut qu'à la
guerre on épargne le vaincu. Les blancs ne leur tinrent
aucun compte de cette modération dans la victoire du
2 septembre. Les deux canons pris sur l'ennemi fournirent l'idée
de l'organisation d'un corps d'artilleurs pour les hommes
de couleur : on en forma deux compagnies sous les ordres
de Pétion et de Gillard. De bonne heure, Pétion avait montré du goût pour
l'arme de l'artillerie : il aimait à se trouver dans la caserne du corps d'artillerie, située sur la place du champde-Mars, au Port-au-Prince, en face le palais du gou1 Le colonel Zacbarie Tonnerre, commandant du 14e régiment des Gonaïves.
Il était alors au Port-au-Prince, en 1818, par sa défection en faveur de Pétion, pendant le siège de 1812 formé contre celle ville par H. Christophe. J'ai
vu ce militaire, gracié par Pétion trois jours avant sa mort : les larmes qu'il
versait autour du cercueil du Président touchaient tous les assistans. Le colonel Zacharie n'en versait pas moins : il était heureux de cet acte humain.
ant du 14e régiment des Gonaïves.
Il était alors au Port-au-Prince, en 1818, par sa défection en faveur de Pétion, pendant le siège de 1812 formé contre celle ville par H. Christophe. J'ai
vu ce militaire, gracié par Pétion trois jours avant sa mort : les larmes qu'il
versait autour du cercueil du Président touchaient tous les assistans. Le colonel Zacharie n'en versait pas moins : il était heureux de cet acte humain. [1791] CHAPITRE V. :207 verneiïient ^ Jeune adolescent , d'une physionomie
douce, d'une figure belle et attrayante, il fréquentait ces
soldats européens et assistait souvent à leurs exercices,
dans la caserne et au polygone, qui était situé au nordest de la ville. Il organisa le corps d'artillerie, où de
nombreux jeunes gens s'incorporèrent par attachement
pour lui. Borgella qui , aux camps de Diègue et de Métivier ,
était du nombre de ceux qui furent à cheval, prit service
dans la compagnie de Gillard. Après la victoire de Pernier, l'armée des hommes de
couleur se rendit à la Croix-des-Bouquets où elle fît
chanter un Te Deiim pour remercier le Tout-Puissant de
ses succès sur les hommes injustes qui, loin de vouloir
reconnaître les droits que la classe de couleur tenait de
l'Auteur de toutes choses, s'étaient proposé de Tanéanth'. Le conseil politique du Mirebalais avait écrit à Blanchelande, qu'en s'armant , cette classe abandonnait le
soin du reste à la Providence. Le premier sentiment
qu'éprouvaient les vainqueurs de Néret et de Pernier,^
était celui de la reconnaissance envers le Dieu des armées, qui leur avait donné le courage et la force pour appuyer leurs droits. Ce sentiment honore leur mémoire. Ensuite, cette armée poursuivit sa route et fut camper
au Trou-Caïman. Dès leur réunion à Diègue , les hommes de couleur
avaient reçu des envoyés de la part de Hanus de Jumécourt, reconnu chef de la paroisse de la Croix-des-Bou- * Cette place est devenue la Place Pétlon, où est ie tombeau de ce ctsef..
La caserne devint celle de sa garde à pied. 208 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI.
Ensuite, cette armée poursuivit sa route et fut camper
au Trou-Caïman. Dès leur réunion à Diègue , les hommes de couleur
avaient reçu des envoyés de la part de Hanus de Jumécourt, reconnu chef de la paroisse de la Croix-des-Bou- * Cette place est devenue la Place Pétlon, où est ie tombeau de ce ctsef..
La caserne devint celle de sa garde à pied. 208 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. quels par les blancs du Cul-de-Sac. Ces envoyés étaient
venus s'informer des motifs de leur prise d'armes, et
avaient reçu pour réponse, qu'ils voulaient obtenir l'exécution des décrets nationaux sanctionnés par le roi, et
que les blancs du Cul-de-Sac ne devaient rien craindre
de leur part ; qu'ils étaient armés seulement pour pourvoir à leur sûreté et résister aux outrages, aux persécutions des blancs du Port-au-Prince. Or, Hanus de Jumécourt, ancien membre de l'assemblée générale de Saint-Marc, s'en était retiré dès qu'elle
avait manifesté ses projets d'indépendance et son intention de subjuguer le gouverneur, comte de Peinier. Il
était entré dans les vues contre-révolutionnaires de ce
gouverneur et de Mauduit, qui avaient i-allié à leurparti,
par des ménagemens étudiés, les hommes de couleur de
l'Ouest, qu'ils croyaient très-dévoués à leur projet, tandis que ces derniers ne s'étaient réunis au gouvernement colonial, que pour pouvoir se préserver des fureurs
de l'assemblée de Saint-Marc *. Hanus de Jumécourt
et la plupart des planteurs du Cul-de-Sac étaient mal
vus au Port-au-Prince oii dominaient les partisans de
cette assemblée. Depuis la mort de Mauduit, ceux qui
faisaient partie de la corporation contre-révolutionnaire
des pompons-btancs, avaient dû fuir de cette ville, à cause
des vexations dont ils étaient l'objet ; ils s'étaient réfugiés
à la Croix-des-Bouquets, où s'étaient également rendues
des familles de couleur, persécutées par les blancs. Hanus de Jumécourt et les autres partisans du gouvernement colonial au Cul-de-Sac, ne furent donc pas éloi1 On connaît le mot de Bauvais à Roume : « Il nous fallait conquérir
nos droits;-; nous avions besoin d'auxiliaires : ie diable se serait présenté,
» que nous l'aurions enrégimenté. » [1791] CHAPITRE V. 209 gnés de souscrire à un arrangement avec les hommes de
couleur qui, même après leur victoire, s'étaient montrés
si modérés. En conséquence, ils s'empressèrent d'envoyer
auprès d'eux le planteur Caradeux de la Caye, porter
des paroles de paix et de conciliation. Les chefs de l'armée acceptèrent ces ouvertures, et la firent rentrer à la
Croix-des-Bouquets, à l'effet de stipuler une convention.
Des commissaires furent nommés de part et d'autre,
dans ce but: du côté des blancs, H. de Jumécourf, d'Espinosse, de Lépine, Brouillard, Manneville^, Rigogne,
Proquau, ïurbé et de Lamarre ; — du côté des hommes
de couleur, Bauvais, Rigaud, Daguin, Barthélémy Médor, Joseph Labastille, Desmarres aîné, Pierre Coustard
et Pierre Pellerin.
effet de stipuler une convention.
Des commissaires furent nommés de part et d'autre,
dans ce but: du côté des blancs, H. de Jumécourf, d'Espinosse, de Lépine, Brouillard, Manneville^, Rigogne,
Proquau, ïurbé et de Lamarre ; — du côté des hommes
de couleur, Bauvais, Rigaud, Daguin, Barthélémy Médor, Joseph Labastille, Desmarres aîné, Pierre Coustard
et Pierre Pellerin. Un concordat fut signé par ces commissaires, le 7 septembre 1791, par lequel les blancs s'obligeaient à ne pas
s'opposer à l'exécution des décrets de l'assemblée nationale, en tout ce qui était favorable aux hommes de couleur. Un article spécial obligeait la paroisse à réparer
l'honneur et la fortune des familles du Fond-Parisien,
dont les propriétés avaient souffert en avril 1790, dont
les membres avaient été condamnés par contumace, par
un arrêt du conseil supérieur du Port-aq-Prince. C'était déjà un résultat heureux, obtenu par la modération et par la puissance des hommes de couleur. Ce
fut le fruit de la victoire dePernier. Les blancs de la Croix-des-Bouquets, quoique divisés
d'opinions avec ceux du Port-au-Prince, députèrent
vers eux des commissaires chargés de leur faire sentir
la nécessité de prendre un pareil arrangement avec l'armée des hommes de couleur, qui avait dans ses rangs T. I. 14 210 ÉTUDES SUR l'hTSTOIUE d'iIAÏTI. • beaucoup de noirs esclaves, comme nous l'avons dit.
Ces commissaires parvinrent à leur faire comprendre
qu'il ne dépendait que des hommes de couleur, au
moyen de ces auxiliaires, de soulever tous les esclaves
d'un bout de la colonie à l'autre, et d'anéantir la race
blanche à Saint-Domingue. Ce raisonnement fut d'autant mieux apprécié par ces pervers, que déjà, en même
temps que les mulâtres de l'Ouest, les nègres esclaves
s'étaient soulevés et avaient incendié toute la riche plaine
du Nord. Le Port-au-Prince envoya alors des commissaires à la
Croix-des-Bouquets ; ils signèrent, le H septembre, un
nouveau concordat avec ceux des hommes de couleur,
présidés par Pinchinat. Dans ce dernier concordat, forts
de leurs succès et de leur nombre, les hommes de couleur qui avaient plus d'exigences en raison de la conduite des blancs du Port-au-Prince, imposèrent pour
conditions, outre les stipulations contenues dans celui
du7: i" Que les blancs leur reconnaîtraient V égalité des
droits politiques avec eux, droits que leur garantissaient
la loi naturelle, les principes de la révolution française,
les décrets du 28 mars i790 et 15 mai 1791, de même
que le code noir de 1685 ; 2° Que le secret des lettres serait inviolable ; les blancs
en avaient abusé à leur égard ; 5° Que la liberté de la presse serait consacrée, sauf la
responsabilité légale ; 4° Que toutes proscriptions prononcées contre les hommes de couleur, soit par décrets, jugemens, confiscations, etc., seraient annulées ; 5° Qu'ils se réservaient de faire dans un autre moment [1791J CHAPITRE V. 211 et envers qui il appartiendrait, toutes protestations et réclamations relatives aux jugemens prononcés contre Ogé,
Chavanne et leurs compagnons, regardant dès à présent
les arrêts prononcés contre eux, par le conseil supérieur
du Cap, comme infâmes et dic/nes d'être voués à l'exécration contemporaine et future.
jugemens, confiscations, etc., seraient annulées ; 5° Qu'ils se réservaient de faire dans un autre moment [1791J CHAPITRE V. 211 et envers qui il appartiendrait, toutes protestations et réclamations relatives aux jugemens prononcés contre Ogé,
Chavanne et leurs compagnons, regardant dès à présent
les arrêts prononcés contre eux, par le conseil supérieur
du Cap, comme infâmes et dic/nes d'être voués à l'exécration contemporaine et future. Ils déclarèrent en outre qu'ils resteraient armés, et
garderaient en leur possession toutes les armes et munitions tombées en leurs mains, à Pernier; qu'ils rendaient communes à toute la classe de couleur dans la colonie, les stipulations du présent concordat ; et enfin, que
rien au monde ne pouvait les empêcher de faire cause
commune avec ceux de cette classe qui avaient été écartés
par le décret du ï^mai. Toutes ces conditions furent acceptées par /es comm/ssaires du Port-au-Prince. Ce concordat fut l'œuvre particulière de Pinchinat. A l'imitation de ceux de l'armée réunie à la Croixdes-Bouquets, les hommes de couleur de Saint-Marc,
souspa direction de Savary aîné, s'étaient aussi armés.
Les événemens du Cul-de-Sac portèrent les blancs des paroisses de l'Artibonite à souscrire avec eux un concordat
semblable, le 22 septembre. Mais celui du 11 accepté et signé, ne fut pas ratifié
par les blancs du Port-au-Prince qui subissaient l'influence de Praloto et de Caradeux aîné, le plus féroce
des blancs planteurs de Saint-Domingue. C'était un noble, un marquis. Mommé capitaine général des gardes
nationales de l'Ouest, Caradeux marchait d'accord avec
l'état major de ce corps, avec la municipalité et l'assemblée provinciale du Port-au-Prince. Les motifs de ces partisans de l'ancienne assemblée 212 ÉTUDES SUR l'histoire D'HAÏTr. (le Saint-Marc, étaient fondés sur l'espoir qu'ils avaient
dans la protection de la Grande-Bretagne. En même
temps que les hommes de couleur se réunissaient en
armes, ils avaient envoyé deux députés réclamer des
secours à la Jamaïque ; et deux frégates anglaises étant
venues alors au Port-au-Prince, leur espoir parut se
réaliser, ils firent proposer aux hommes de couleur
de se réunir à eux, pour rendre Saint-Domingue indépendant de la France ; à cette condition, ils promettaient
de ratifier le concordat. Une telle proposition ne pouvait être admise par les
hommes de couleur dont l'attachement aux principes de
la révolution française était sincère, parce que leur cause
ne pouvait qu'y gagner. D'ailleurs, ils étaient trop éclairés pour ne pas comprendre que toute alliance quelconque avec la Grande-Bretagne serait le maintien du
préjugé de la couleur à Saint-Domingue, par le maintien
de l'esclavage. L'état de guerre subsista entre les hommes de couleur
et les blancs du Port-au-Prince, mais sans hostilités
ouvertes. En même temps, la paix se consolida de plus
en plus entre eux et les blancs de la Croix-des-Bouquets, du Mirebalais et des autres paroisses de l'Ouest
qui avaient adhéré aux concordats des 7 et 11 septembre.
le maintien du
préjugé de la couleur à Saint-Domingue, par le maintien
de l'esclavage. L'état de guerre subsista entre les hommes de couleur
et les blancs du Port-au-Prince, mais sans hostilités
ouvertes. En même temps, la paix se consolida de plus
en plus entre eux et les blancs de la Croix-des-Bouquets, du Mirebalais et des autres paroisses de l'Ouest
qui avaient adhéré aux concordats des 7 et 11 septembre. Blanchelande, circonvenu par une députation de la
municipahté du Port-au-Prince qui le joignit au Cap,
faiblissant chaque jour devant les exigences de la nouvelle assemblée coloniale réunie dans cette dernière ville,
refusa aussi son adhésion aux concordats signés à la
Croix-des-Bouquets. Il lança même une proclamation
pour ordonner à l'armée des hommes de couleur de se [1791] CHAPrmJi v. 213 dissoudre. Sui* les observations qui lui turent adressées
par Hanus de Jumécourt, il rétracta cette proclamation
par ses lettres confidentielles, avilissant ainsi l'autorité
dont il était revêtu. Dans cet intervalle, l'armée des hommes de couleur
s'était portée à quatre mille hommes, sans compter les
blancs qui étaient d'accord avec eux, et les esclaves
armés désignés sous le nom de suisses. Les concordats
avaient été adoptés dans diverses paroisses du Sud où les
hommes de couleur avaient réussi à s'organiser. Une
autre circonstance les fortifia : ce fut le départ des
frégates anglaises, du Port-au-Prince. En même temps,
le progrès de la dévastation produite par le soulèvement
des noirs dans le Nord, effrayant de plus en plus les
blancs du Port-au-Prince comme ceux du Cap, et la nouvelle assemblée coloniale elle-même, la paroisse du Portau-Prince finit par consentir à traiter définitivement de
la paix. La force des hommes de couleur était telle alors,
que Pinchinat et les chefs de l'armée jugèrent convenable d'imposer leurs conditions dans un nouveau concordat général, pour toutes les paroisses de l'Ouest,
lequel servirait pour toute leur classe dans la colonie. En conséquence, des commissaires furent nommés
de part et d'autre et se réunirent, le 19 octobre, sur
l'habitation Goureau, située à deux Heues du Port-auPrince. Ils discutèrent les articles de ce traité de paix
qui fut définitivement signé le 25 octobre, sur l'habitation
Damiens, voisine de Goureau. Pinchinat fut reconnu
président des commissaires de couleur, Caradeux aîné,
président de ceux des blancs.
commissaires furent nommés
de part et d'autre et se réunirent, le 19 octobre, sur
l'habitation Goureau, située à deux Heues du Port-auPrince. Ils discutèrent les articles de ce traité de paix
qui fut définitivement signé le 25 octobre, sur l'habitation
Damiens, voisine de Goureau. Pinchinat fut reconnu
président des commissaires de couleur, Caradeux aîné,
président de ceux des blancs. 214 ÉTUDES SUR L HlSTOIlllî D HAÏTI. Cet acte fut basé sur les concordais déjà signalés. 11 fut
convenu de l'admission des hommes de couleur dans
toutes les assemblées, à égalité parfaite avec les blancs,
même dans l'assemblée coloniale. Toutes ces assemblées
devaient être renouvelées par des élections. La réhabilitation de la mémoire d'Ogé, de Chavanne
et de toutes les autres victimes de la passion et du
préjugé, fut stipulée et consacrée par un article spécial.
Un service solennel dans les paroisses de l'Ouest devait
être célébré pour apaiser les mânes de ces infortunés ;
des indemnités devaient être accordées à leurs veuves
et à leurs enfans. Une révision de tous les procès criminels devait avoir lieu également, même de ceux antérieurs à la révolution, intentés contre des citoyens de
couleur, pour raison des rixes entre eux et les blancs,
de même que tous jugemens où le préjugé l'aurait emporté sur la justice qui est due à tous les citoyens de
l'empire français. Enfin, il fut arrêté qu'un Te Deiim
serait solennellement chanté au Port-au-Prince , en
réjouissance de la paix, et pour appeler les bénédictions
du ciel sur la cessation des troubles politiques. Le dernier article du traité de paix du 25 octobre
1791 soumettait cet acte et les concordats précédens
à l'appj^obation de l'assemblée nationale, en déclarant
s'en rapporter absolument à sa décision sur les articles
insérés dans ces actes. 11 faut avouer que, quelque éclairés que fussent les
hommes de couleur qui dirigeaient leur classe, il leur
manquait encore l'expérience qu'ils acquirent ensuite à
leurs dépens. Attachés à la métropole, confians dans la
justice de son assemblée souveraine, dans les lumières
de ses représentans qui avaient recueilli tous les prin- [1791] CHAPITRE V. 215 cipes du droit public des nations, pour proclamer en
face du monde les droits de l'homme, ils ne pouvaient s'imaginer, en signant le traité du 25 octobre, que déjà
depuis un mois l'assemblée nationale était revenue sur
ses décrets des 28 mars 1790 et 15 mai 1791, pour reconnaître aux colons seuls le droit de statuer sur le sort
de tous les hommes de la race noire. L'empressement
même que les colons de l'Ouest mirent à souscrire à
toutes leurs conditions était un indice de la mauvaise
foi qui les animait, de l'espoir qu'ils avaient, d'après
leur correspondance, de voir se réaliser ce revirement
d'opinion dans l'assemblée nationale.
des 28 mars 1790 et 15 mai 1791, pour reconnaître aux colons seuls le droit de statuer sur le sort
de tous les hommes de la race noire. L'empressement
même que les colons de l'Ouest mirent à souscrire à
toutes leurs conditions était un indice de la mauvaise
foi qui les animait, de l'espoir qu'ils avaient, d'après
leur correspondance, de voir se réaliser ce revirement
d'opinion dans l'assemblée nationale. Avant d'examiner le décret du 24 septembre 1791,
voyons comment le soulèvement, l'insurrection des noirs
a eu lieu dans le Nord, CHAPITRE Vi. Icsurrection des nègres esclaves dans la province du Nord. — Ses diverses
causes. — Dé.'aslres qu'elle occasionne. — Rapprochemens entre elle et
rinsurrection des hommps de couleur dans l'Ouest. Nous venons de voir comment s'organisa l'insurrection de la classe des affranchis, nègres et mulâtres libres
connus sous la dénomination d'hommes de couleur.
Voyons maintenant de quelle manière s'opéra celle des
nègres esclaves. Nos lecteurs tiendront compte, sans doute, de l'instruction avancée des uns, de l'ignorance générale des
autres. Ils remarqueront également la différence qui devait nécessairement exister dans la manière d'opérer de
la classe intermédiaire qui possédait des propriétés, avec
les procédés que devaient employer les hommes qui n'avaient rien, qui ne se possédaient pas eux-mêmes, puisqu'ils étaient la chose d'autrui. On a été réduit à beaucoup de conjectures sur la cause
de l'insurrection des esclaves. Selon nous, diverses causes
ont dû y concourir. Mais d'abord, remarquons à l'honneur de la nature
humaine, à l'honneur de cette race africaine réduite à
la condition servile, avilie, opprimée pendant trois siè- [1791] CHAPITRE VI. i2i7 des entiers, — que le sentiment de la liberté n'a jamais
cessé de se manifester parmi les nègres amenés d'Afrique
et rendus esclaves à Saint-Domingue. Ils peuvent réclamer avec orgueil que toujours il y a eu parmi eux des
hommes qui, par leur énergie, ont protesté contre la
tyrannie des Européens. En effet, dès l'établissement de la colonie espagnole,
des nègres y furent introduits : leur esclavage, déjà pratiqué en Portugal et en Espagne, en avait fourni l'idée.
En 1503, onze années après la découverte de l'île, « le
» gouverneur Ovando avait défendu d'importer d'Afrique
» des esclaves, parce que ceux qu'on avait déjà intro-
» duits (pour travailler aux mines du Cibao) s'étaient
» enfuis chez les Indiens. On prétendait même quils
» pervertissaient ceux-ci et les portaient à la révolte ^ . >j
« Ce gouverneur craignait, dit Charlevoix, d'après les
)) auteurs espagnols, que cette nation^ qui paraissait iny> docile et fière, ne se révoltât si elle se multipliait^ et
» n'entraînât les insulaires dans sa révolte \ » Le cacique Henri, de race indienne, rendu esclave
aussi, ayant fui la tyrannie de son maître et s'étant établi avec un certain nombre d'Indiens dans la montagne
deBahoruco, en 1520, les nègres désertaient par bandes
pour l'aller joindre. Le 27 décembre 1522, ceux qui
étaient esclaves de Don Diego Colomb, se joignirent à
d'autres appartenant à un licencié et se dirigèrent sur la
route d'Azua, pour atteindre la même montagne et se
ranger sous les ordres du cacique. Ces malheureux furent
poursuivis et défaits, après une rencontre avec quelques
dans la montagne
deBahoruco, en 1520, les nègres désertaient par bandes
pour l'aller joindre. Le 27 décembre 1522, ceux qui
étaient esclaves de Don Diego Colomb, se joignirent à
d'autres appartenant à un licencié et se dirigèrent sur la
route d'Azua, pour atteindre la même montagne et se
ranger sous les ordres du cacique. Ces malheureux furent
poursuivis et défaits, après une rencontre avec quelques 1 M. Moreau de Jonnès, cité par M. Lepelletier de Saiiil-Rémy, tome W,
page 88.
' Charlevoix, loreie 1" page •287. , , . , ^ ■. ,. \^ . i ^•^ ÉTUDES SUll l'hISTOIUE D HAÏTI. Espagnols, où ils opposèrent de la résistance. Enfin, en
1533, il y en avait un assez grand nombre sous les ordres
du cacique Henri * . Depuis ces temps reculés, toujours il y a eu des nègres
fugitifs dans la colonie espagnole, pi'otestant ainsi contre
leurs maîtres, leurs tyrans. Charlevoix constate, d'après
le père Le Pers et le journal de M. Butet, « qu'outre les
» esclaves français fugitifs, il y en a un nombre considé-
» rable qui ne se sont point donnés aux Espagnols, et se
» sont cantonnés dans des montagnes oii ils vivent éga-
» lement indépendans des deux nations ^. » Le même auteur nous apprend que dans la colonie
française, en 1679, il y eut une révolte de nègres esclaves au Port-de-t*aix, dirigés par l'un d'eux, nommé Padrejean, originaire de la colonie voisine. Leur but était
d'exterminer tous les blancs : des boucaniers réussirent
à les vaincre. En 1691, une autre conspiration formée
par deux cents nègres pour détruire les blancs, fut découverte dans l'Ouest : ils furent sévèrement punis. En
J 718, des nègres fugitifs de la partie française ne purent être ramenés à leurs maîtres, parce que les Espagnols s'ameutèrent et les délivrèrent. En confirmant les faits cités par Charlevoix, Moreau
de Saint-Méry parle de plusieurs autres de même nature,
attestant tous que Tamour de la liberté a souvent animé
des nègres esclaves et les a portés à fuir la tyrannie qui
les accablait. Telle n'est pas cependant la conclusion qu'il
en tire ; car il représente ces hommes comme des criminels qui fuyaient, à raison des forfaits qu'on leur imputait. 1 Charlevoix, tome i pages 401, i2o, 170.
- Ilnd.y tome 2, page 48"2. [1791] CIIAPITKEVI. i2l9 Le recueil des lois et constitutions des colonies que cet
auteur a publié, fourmille de jugemens atroces rendus
contre des nègres qui manifestèrent des idées de liberté,
qu'on dissimulait toujours sous l'accusation de crimes
civils. Le code noir lui-même, en établissant des peines
si terribles contre les esclaves fugitifs, indique assez
qu'on voulait punir en eux le sentiment de la liberté.
[1791] CIIAPITKEVI. i2l9 Le recueil des lois et constitutions des colonies que cet
auteur a publié, fourmille de jugemens atroces rendus
contre des nègres qui manifestèrent des idées de liberté,
qu'on dissimulait toujours sous l'accusation de crimes
civils. Le code noir lui-même, en établissant des peines
si terribles contre les esclaves fugitifs, indique assez
qu'on voulait punir en eux le sentiment de la liberté. Le plus fameux parmi eux fut Macandal, qu'on accusa
d'avoir conçu le projet de l'empoisonnement de tous les
blancs de la colonie, vers le milieu du xvni^ siècle*.
Moreau de Saint- Méry dit que, devenu manchot dans le
travail de la sucrerie Le Normand de Mézy, située dans
la paroisse du Limbe, Macandal se rendit fugitif, et que
c est pendant sa désertion qiiil se vendit célèbre par des
empoisonnemens ^ On le traquait dans les bois ; il se vengea à la manière des faibles qui sont toujours cruels :
l'empoisonnement est un horrible moyen. Cet auteur cite enfin la peuplade des fugitifs ou nègres
marrons réunis à la montagne de Bahoruco, auxquels les
gouverneurs des deux colonies accordèrent la liberté,
après de vaines tentatives faites pour les soumettre par
la force. Ces hommes étaient restés plus de quatre-vingts
ans dans ce lieu presque inaccessible, inquiétant les habitans, dévastant leurs plantations et portant la terreur
chez eux. Ils continuèrent d'y demeurer; mais en vertu
du traité auquel ils consentirent, ils cessèrent leurs
irruptions. M. de Bellecombe était alors gouverneur général. On n'ignore pas non plus qu'à la Jamaïque et dans la 1 Hiiliard d'Auberteuil lui-même réduit cette imputation à des proportions
moindres, en disant que « Macandal ve fit empoisonner que des nègres el
très-peu de blancs. Tome lu, page 137, dans une note. 2 Description de la partie française, tome 1" , pages 051 et 552. i220 ÉTUDKS SUR L'iHSïOIRli d'iIAÏTI. Guyane hollandaise, des nègres esclaves fugitifs sont « estes
indépendans et libres, en contraignant les blancs de ces
colonies à les respecter aussi dans leurs retraites. Comme
ceux deBahoruco à Saint-Domingue, ils gardèrent fidélité aux conventions qu'ils avaient souscrites avec leurs
anciens persécuteurs, ne recelant plus de nouveaux fugitifs et les rendant même à leurs maîtres, quand il s'en
échappait, moyennant un salaire convenu. Ainsi, dès le principe de l'établissement de l'esclavage
dans les deux colonies qui divisaient le territoire de
Saint-Domingue, jusqu'à l'époque de la révolution de la
colonie française, les noirs prouvèrent, de temps à autre,
que l'amour de la liberté était aussi puissant en eux que
parmi les autres hommes. Ceux de cette île furent les premiers qui tracèrent aux autres cet exemple honorable. Toutefois, l'histoire doit à la vérité de réunir ici
toutes les causes accessoires qui ont pu concourir au
grand événement dont nous allons décrire les phases.
C'est au lecteur de les apprécier pour se former lui-même
une opinion raisonnée à ce sujet. Notre devoir en cette
circonstance, comme en toutes autres, n'est pas d'imposer notre propre opinion : en éclairant les faits d'après
les documens existans et les traditions orales, nous mettons le lecteur à son aise ; nous l'aidons seulement dans le
travail qui lui est réservé.
accessoires qui ont pu concourir au
grand événement dont nous allons décrire les phases.
C'est au lecteur de les apprécier pour se former lui-même
une opinion raisonnée à ce sujet. Notre devoir en cette
circonstance, comme en toutes autres, n'est pas d'imposer notre propre opinion : en éclairant les faits d'après
les documens existans et les traditions orales, nous mettons le lecteur à son aise ; nous l'aidons seulement dans le
travail qui lui est réservé. Sans nul doute, les contumaces de l'affaire d'Ogé,
obligés de se cacher dans les bois pour se soustraire à la
mort, ont dû souffler aux esclaves du Nord le conseil de
se révolter, afin de trouver dans un tel événement le
moyen de sortir de leur affreuse position. Des faits imputables aux colons paraissent aussi y [1791] CHAPITRE VI. 221 avoir contribué. J. Raymond, dans un écrit publié en
1795, dit : « qu'immédiatement après le décret du 15mai,
)) il fut envoyé avec profusion à Saint-Domingue, une
» lettre imprimée, sous le nom d'un membre de la dé-
» putalion de cette colonie (Gouy d'Arcy, grand plan-
» teur, propriétaire au Port-Margot), dans laquelle ce
» conseil perfide était donné aux colons. Cette lettre,
» qui d'ailleurs contenait les diatribes les plus virulentes
» dirigées contre les membres purs et patriotes de l'as-
» semblée constituante, fut dénoncée par Biauzat, et un
w des six ou sept exemplaires qui parurent en France
» fut déposé au comité colonial. » J. Raymond attribue
encore un pareil projet aux contre-révolutionnaires « qui
» conseillèrent à ces colons, dit-il, de faire mettre quel-
» ques ateliers en insurrection, pour prouver à l'assem-
» blée constituante que c'était un effet du décret du
» 15 mai, et l'obliger par ce moyen à le retirer et à
» rendre ensuite le prétendu décret constitutionnel du
» 24 septembre... Nous savons aujourd'hui, ajoute-t-il,
» la part active prise par la cour d'Espagne, de concert
» avec les contre-révolutionnaires, à tous les désastres
» de notre colonie de Saint-Domingue. » — Dans un
autre écrit publié à la fin de 1794, il confirme cette imputation relative à la lettre de Gouy d'Arcy, en ajoutant
« qu'après le décret du 15 mai, les députés des colonies
» se retirèrent de l'assemblée constituante et protestèrent
» contre le décret qu'elle venait de rendre. Ensuite, des
» placards, signés des colons blancs, furent affichés dans
» tout Paris. Dans ces placards, on disait que si l'assem-
» blée nationale ne retirait pas son décret, les colons fe-
» raient soulever leurs esclaves et appelleraient les An-
» qlais dans la colonie. »
du 15 mai, les députés des colonies
» se retirèrent de l'assemblée constituante et protestèrent
» contre le décret qu'elle venait de rendre. Ensuite, des
» placards, signés des colons blancs, furent affichés dans
» tout Paris. Dans ces placards, on disait que si l'assem-
» blée nationale ne retirait pas son décret, les colons fe-
» raient soulever leurs esclaves et appelleraient les An-
» qlais dans la colonie. » i222 ÉTUDES SLU L HISTOIRE d'hAÏTI. Dans son récit historique, Gi'os, fait prisonnier" par
Jeannot, un des chefs des nègres insurgés, dit que ce
Jeannot reprocha la mort d'Ogé à lui et aux autres blancs
également prisonniers. Plus loin, il dit : « Je reconnus
» évidemment que les esclaves avaient été excités à la
» révolte par lesmulâtres, et que ceux-ci l'avaient été par
» le gouvernement ; que les premiers, pour réussir à sou3 lever tant d'ateliers, avaient été obhgés de recourir à
» des moyens, tels que les ordres du roi, pour le rétablir
» sur le trône, et les promesses du roi qui leur accordait
)) trois jours par semaine pour récompense de leur zèle.
» Le motif de religion qui paraissait les animer, lors-
» qu'ils nous reprochaient la destruction du clergé; tant
» de raisons accumulées ne pouvaient qu'être un coup
» des aristocrates contre-révolutionnaires. » — Ensuite
il prétend qu'un mulâtre nommé Aubert lui aurait dit :
« Notre caste s'est Hvrée à des excès, mais elle n'est pas
« généralement coupable, et parmi les coupables, il en
» est de plusieurs espèces. Je distingue d'abord les co7i-
» tiimaces d'Ogé: pour ceux-là ils le sont étrangement,
» ce sont eux qui ont soulevé les ateliers... Quant aux
» causes primitives de cette révolution, vous ne devez
» pas douter un instant qu'elles ne partent de France et
» des gens delà plus haute distinction... Je vis claire-
» ment, ajoute Gros, que le gouvernement de Saint-Do-
» mingue n'en était pas le moteur direct ni le principe
» primitif; mais qu'attentif à tout ce qui se passait au
» dedans et au dehors de la colonie, ne perdant jamais
» Tespoir d'une contre-révolution, voulant même la se-
» conder, il avait cru, en se tenant derrière le rideau,
» jouer le principal rôle dans une pièce devenue si tra-
» gique. » [1791] CHAPITRE VI. 5325 Gros indique du reste l'influence très-grande qu'exerçaient quelques prêtres, tels que les abbés Bienvenu, de
La Haye, Sulpice, etc., sur les noirs insurgés, de même
que les Espagnols des bourgades voisines des lieux en
révolte, qui, en échange du riche mobilier pillé chez les
colons, qu'ils recevaient des esclaves, leur fournissaient
de la poudre et des armes. A son tour, Blanchelande, accusé devant le tribunal
criminel révolutionnaire de Paris, dans son discours justificatif i^rononcé le 15 mars 1795, dit: « Cependant,
» le préjugé si funeste h cette île, que des hommes blancs
» conservèrent contre des hommes d'une autre couleur
» que la leur, et dans l'origine, la prise d'armes, les
» démarches illicites et les demandes prématurées de
» ceux-ci, amenèrent, au mois d'août 1791, la révolte
» des esclaves qui, après avoir été les instrumens de l'un
» et l'autre parti, finirent par réclamer pour eux-mêmes
» la liberté et l'égalité des droits politiques. »
s
» conservèrent contre des hommes d'une autre couleur
» que la leur, et dans l'origine, la prise d'armes, les
» démarches illicites et les demandes prématurées de
» ceux-ci, amenèrent, au mois d'août 1791, la révolte
» des esclaves qui, après avoir été les instrumens de l'un
» et l'autre parti, finirent par réclamer pour eux-mêmes
» la liberté et l'égalité des droits politiques. » Dans son rapport, Garran remarque que, dès 1789, il
y eut une grande fermentation parmi les esclaves, sur
différons points de la colonie, au moment où les nouvelles venues de France mettaient les autres classes en
agitation. Des mouvemens séditieux s'étant manifestés
parmi des ateliers dans le Sud, plusieurs nègres furent immolés sur Téchafaud: il cite à ce sujet une lettre du
l*"" octobre 1789, de François Raymond à son frère Julien Raymond. Cette compression ne fît qu'exciter sourdement ces
malheureux à briser leurs fers. Les blancs, qui redoublèrent de rigueur contre les affranchis, ne pouvaient
pas mieux traiter les esclaves. En juin et juillet 1791,
des mouvemens insurrectionnels eurent lieu parmi des 224 ÉTUDES SUR l'histoire d'iïâÏTI. ateliers, au Gul-de-Sac, au Trou-Bordet, aux Vases et au
Mont-Rouis. Au Trou-Bordet, sur le littoral du Port-auPrince, lieu fréquenté par les matelots et par les soldats
des régimens d'x4rtois et de Normandie (ces mêmes troupes dont l'arrivée occasionna la mort de Mauduit), on
attribua cette agitation à leurs discours. Dans le mouvement sur l'habitation Fortin-Bellanton, au Cul-de-Sac,
près de la Croix-des-Bouquets, la maréchaussée tua plusieurs chefs ; les uns furent rompus vifs, d'autres furent
pendus, comme ceux du Trou-Bordet. Dans un livre publié à Bordeaux, en 4802, par Félix
Carteau, ancien colon de Saint-Domingue, sous le titre
de Soirées bermiidiennes, etc., ce colon attribue la révolte
des esclaves à diverses causes, mais principalement à
l'esprit philosophique du xviii® siècle qui fît plaider en
leur faveur devant le public éclairé de l'Europe et de la
société française ; — aux partisans de la cour, contre-révolutionnaires qui voulaient punir les colons d'avoir
embrassé la révolution de la métropole ; — à la société
des Amis des noirs qui fit répandre nombre d'écrits, de
gravures et d'images, propres à réveiller en eux le sentiment de la liberté ; — aux matelots des navires français, particulièrement ceux de Bordeaux, qui trouvaient
leur profit à vendre ces objets aux esclaves et qui ,
étant pour la plupart des habitués des clubs révolutionnaires dans les ports de la métropole, se plurent à propager à Saint-Domingue les doctrines et les principes des
droits de l'homme , — enfin, aux hommes de couleur,
agens ou instrumens des négrophiles européens, irrités
du supplice d'Ogé et de Chavanne, d'Ogé surtout dont
ils avaient favorisé les réclamations en France ; aux
hommes de couleur qui, eux-mêmes, voulaient trouver
qui ,
étant pour la plupart des habitués des clubs révolutionnaires dans les ports de la métropole, se plurent à propager à Saint-Domingue les doctrines et les principes des
droits de l'homme , — enfin, aux hommes de couleur,
agens ou instrumens des négrophiles européens, irrités
du supplice d'Ogé et de Chavanne, d'Ogé surtout dont
ils avaient favorisé les réclamations en France ; aux
hommes de couleur qui, eux-mêmes, voulaient trouver [1791] CHAPITRE VI. 225 un moyen de se venger des blancs, par le bouleversement des propriétés dans le Nord. Félix Carteau impute
néanmoins cette révolte à l'initiative du parti contrerévolutionnaire du Cap, dans lequel il confond Blanchelande et tous les officiers militaires ; car il dit que,
dans les mesures prises par ceux-ci pour combattre les
noirs, lesmilitaires étaient d'intelligence avecles révoltés.
Il cite enfin plusieurs prêtres, curés des paroisses du
Nord, qu'il désigne comme des agens de la contre-révolution ; il cite aussi l'abbé de La Haye, curé du Dondon,
l'apôtre le plus ardent de la liberté des noirs, et il n'oublie
pas de signaler encore le marquis de Cadusch qui, accusé devant l'assemblée coloniale qu'il présidait, dut s'en
défendre en comité secret, attribuant à ce colon, ruiné
par le jeu, l'idée de la révolte comme un moyen de se
soustraire à ses créanciers. Bryand Edwards, planteur et président de l'assemblée
coloniale de la Jamaïque, qui vint au Cap un mois après
l'incendie de la plaine du Nord , dans son histoire de
Saint-Domingue de 1789 à 1794, attribue aussi la révolte des esclaves, comme l'insurrection des mulâtres,
à l'influence des principes de la société des Amis des
noirs, de Paris, et même de celle de Londres, à laquelle il reproche d'avoir fait répandre dans les colonies
anglaises des images et des gravures. Il s'étonne même
que les esclaves de la Jamaïque n'aient pas tracé l'exemple à ceux de Saint-Domingue, tout en convenant d'ailleurs que d'eux-mêmes a pu naître l'idéede larévolte, con^
séquence naturelle de l'esclavage. Il dit « qu'à Saint-Do-
» mingue, une partie très - considérable des insurgés
» étaient, non des Africains, mais des créoles pu des
» naturels; la plupart des meneur s étaient des domestiques T. 1. 15 226 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. » privilégiés des habitans blancs, nés et élevés dans leur
y> famille; quelques-uns même avaient eu l'avantage
» d'apprendre à lire et à écrire, avantage que leurs pré-
» cepteui'S firent servir à les rendre plus méchans; car
» ils les "choisissaient pour propager ces principes, qui
» conduiront toujours au renversement de tout gouvers> nement et de tout ordre ' . » Enfin, une dernière version attribue encore l'insurrection des esclaves au parti contre -révolutionnaire du
Cap, opposé à la nouvelle assemblée coloniale qui venait pour y siéger, et dont les membres étaient en grand
nombre, comme nous l'avons dit, de l'ancienne assemblée de Saint - Marc , à laquelle ce parti avait déjà
résisté. Nous transcrivons ici un extrait des œuvres [inédites
de Céligny Ardouin, sur cette version présentée sous un
nouveau jour, parce que l'auteur a reçu ces renseignemens de l'un des anciens soldats de la troupe des noirs
insurgés, qui résidait h Santo-Domingo et qui avait toujours été au service du roi d'Espagne.
l'avons dit, de l'ancienne assemblée de Saint - Marc , à laquelle ce parti avait déjà
résisté. Nous transcrivons ici un extrait des œuvres [inédites
de Céligny Ardouin, sur cette version présentée sous un
nouveau jour, parce que l'auteur a reçu ces renseignemens de l'un des anciens soldats de la troupe des noirs
insurgés, qui résidait h Santo-Domingo et qui avait toujours été au service du roi d'Espagne. « L'assemblée coloniale réunie à Léogane, dit Céligny
Ardouin, ayant résolu sa translation au Cap, l'insurrection des esclaves y fut organisée et provoquée. Un homme
fameux dans nos fastes révolutionnaires, un chef illustre
qui manquai sa destinée par sa trop fatale condescendance envers les colons, Toussaint Breda, depuis Toussaint Louverture (fl), fut le premier esclave mis en rap1 Préface de l'auteur, pages 28 et 29. {à) Différentes versions existent sur la cause de ce changement de nom. Un
fait à constater, c'est qu'il existe des docuraens signés par Toussaint, les uns
Toussaint Breda^ les autres Toussaint Louverture. On a prétendu que c'est
après la prise du Dondon, parce que Polvérel aurait dit : - Cet homme fait [1791] CHAPITRE VI. 227 port avec le comité contre-révolutionaire du Cap pour
opérer cette terrible insurrection. Toussaint, de gardeur
d'animaux, était devenu le cocher de M. Bayon de Libertas, procureur de l'habitation Breda, au Haut-du-Cap,
laquelle était échue en partage au comte de Noé, neveu
du comte de Breda. Il avait appris à lire de son parrain,
un noir de ce quartier, nommé Pierre Baptiste. Celui-ci,
élevé par un missionnaire, avait hérité des principes
de cagotisme propres à ces frères prêcheurs. Toussaiqt
adopta les principes de son parrain : sous des dehors
calmes et résignés, il cachait une ambition ardente, une
volonté ferme et persévérante, et, malheureusement, un
cœur de bronze. Il avait su capter la bienveillance de son
maître qui comptait sur le dévouement de son cocher,
devenu son ami, après avoir été le compagnon nécessaire de ses fredaines.
principes
de cagotisme propres à ces frères prêcheurs. Toussaiqt
adopta les principes de son parrain : sous des dehors
calmes et résignés, il cachait une ambition ardente, une
volonté ferme et persévérante, et, malheureusement, un
cœur de bronze. Il avait su capter la bienveillance de son
maître qui comptait sur le dévouement de son cocher,
devenu son ami, après avoir été le compagnon nécessaire de ses fredaines. » Un des adversaires de la nouvelle assemblée coîoouver/ure partout, » que Toussaint ajouta Loaverlwe à son nom. Cammoni
donc Toussaint aurait-il gppris ce propQS? Et peut-on supposer que cet homme
célèbre eût changé de nom pour un si pauvre motif? La veuve de Sonthonax,
qui a connu Toussaint dans l'esclavage, a dit à l'un de nos amis que Toussaint
s'appelait Louverture avant la prise d'armes, parce que ce sobriquet lui avait
été donné sur l'habitation Breda, à cause de plusieurs dents qui lui manquaient
sur le devant de la bouche. S'il en était ainsi, pourquoi Toussaint signait-il
Toussaint Breda, lorsqu'il figurait dans les rangs des insurgés? Nous avons
cherché la cause de ce changement de nom : nous nous sommes adressé à l'un
des compagnons de Toussaint, à l'un de ses amis, le vénérable Paul Aly, aujourd'hui, (1841) colonel du 31" régiment, et commandant la place de SantoDomingo. Ce vétéran nous a dit que Toussaint prit le nom de Louverture,
pour exprimer qu'il fut le premier qui fut mis en avant pour soulever les
esclaves du Nord ; et que, s'il tarda à prendre ce surnom, c'est qu'il ne put ravoir \g sauf-conduit qui lui avait été confié, et qu'il avait donné à son ami
Biassou,que quand ce chef eut encouru la défaveur de Jean-François , qui fit
surprendre son camp, et enlever ses papiers pour y chercher des preuves de
trahison dont il accusait Biassou » {Noie de r auteur cité.) Garran dit : « On prétend que ce nom de Breda était celui de l'habitation
où il avait été esclave; et qu'il recul cejui de X Ouverture de la facilité qu'il
mettait à toutes les ouvertures de conciliation. (Note de la page 313, t. 2 du
Rapport.) Mais Toussaint signait Louverlwe sans mettre l'apostrophe. ^128 liTUDES SUR l'iIISTOIUE d'hAÏïI. iiiale, devisant avec Bayon de Libertas, en présence du
discret Toussaint, sur les événemens de l'époque, laissa
échapper quelques paroles ayant trait à ce projet de soulèvement d'esclaves. Trop perspicace pour ne pas entrevoir tout d'abord les chances d'avenir pour sa classe
dans une insurrection générale, Toussaint hasarda quelques mots approbateurs du plan projeté, et ajouta que
la seule promesse de la franchise detrois jour s par semaine
et l'abolition de la peine du fouet suffiraient pour soulever
les ateliers ; mais aussi, il demanda la liberté des principaux esclaves qui réussiraient à faire agir les autres, pour
prix de leur soumission aux volontés bienveillantes de
ceux qui daigneraient s'occuper de leur bien-être. Sur
l'attestation de Bayon de Libertas, Toussaint obtint la
confiance du comité qui lui procura de Blanchelande
un sauf-conduit pour le mettre h l'abri de toutes poursuites ultérieures.
fouet suffiraient pour soulever
les ateliers ; mais aussi, il demanda la liberté des principaux esclaves qui réussiraient à faire agir les autres, pour
prix de leur soumission aux volontés bienveillantes de
ceux qui daigneraient s'occuper de leur bien-être. Sur
l'attestation de Bayon de Libertas, Toussaint obtint la
confiance du comité qui lui procura de Blanchelande
un sauf-conduit pour le mettre h l'abri de toutes poursuites ultérieures. » Toussaint fit choix de ses plus intimes amis, JeanFrançois Papillon, Georges Biassou, Boukman Dutty et
Jeannot Bullet. Les conjurés se réunirent et se distribuèrent les rôles. Plus rusé que les autres, Jean-François obtint le premier rang, Biassou le second ; et Boukman et Jeannot, plus audacieux, se chargèrent de diriger
les premiers mouvemens. Toussaint se réserva le rôle
d'intermédiaire entre les conjurés et les moteurs secrets
de Tinsun^ction : il ne voulait d'ailleurs se prononcer
que lorsqu'il pourrait être assuré du succès de l'entreprise. On fabriqua une fausse gazette qui rapportait que le
roi et l'assemblée nationale avaient accordé aux esclaves
trois jours par semaine et l'abolition de la peine du fouet;
mais que l'assemblée coloniale et les petits blancs ne voulaient pas exécuter cette loi de la France. Un jeune homme [1791] CHAPITRE VI. 229 de couleur, candide, fut gagné par Boukman, et donna
lecture de cette gazette à des esclaves de la plaine, réunis
secrètement, le 14 août, sur l'habitation Lenormand de
Mézy, au Morne-Rouge : la majeure partie des esclaves
réunis étaient des commandeurs. Boukman annonça à
ces conjurés que l'on attendait de nouvelles troupes d'Europe qui venaient pour exécuter les lois de la métropole,
et qu'alors les esclaves se soulèveraient afin que cette
exécution ne manquât point, et que lui-même donnerait
le signal en se soulevant avec l'atelier de l'habitation
ïurpindontil était l'un des commandeurs. Cette information donnée de la prochaine arrivée de nouvelles troupes qui devaient agir de concert avec les esclaves, n'était
qu'une ruse des chefs de cette fameuse conjuration, ruse
inventée pour décider les esclaves: car, ces hommes encore timides redoutaient la force et la puissance de leur-;
maîtres. » Boukman eut aussi recours à la magique influence
du fétichisme. Il conduisit ces hommes crédules au bois
nommé Caïman , situé sur cette habitation Lenormand
de Mézy : là, une prétresse plongea le couteau dans les
entrailles d'un cochon noir ; la victime bondit, le sang
ruissela ; les conjurés en burent avec avidité. A genoux,
Boukman prêta le terrible serment de diriger l'entreprise, serment commandé par la prêtresse : les assistants
jurèrent après lui, dans la même attitude, de le suivre et
d'obéir à ses volontés. » Les esclaves des habitations Chabaud et Lagoscette,
réunis sur l'habitation Lenormand de Mézy, comprirent
mal les explications de Boukman : dans la soirée ils
mirent le feu à ces deux habitations. L'insurrection devait commencer par l'incendie de ces palais somptueux 250 ÉTUDES sm\ l'histoiue d'haïti. élevés sur des Cadavres, et de ces riches moissons arrosées
du sang de ces infortunés. On arrêta quelques esclaves
qui furent exécutés avec promptitude, taot on redoutait
les aveux.
rirent
mal les explications de Boukman : dans la soirée ils
mirent le feu à ces deux habitations. L'insurrection devait commencer par l'incendie de ces palais somptueux 250 ÉTUDES sm\ l'histoiue d'haïti. élevés sur des Cadavres, et de ces riches moissons arrosées
du sang de ces infortunés. On arrêta quelques esclaves
qui furent exécutés avec promptitude, taot on redoutait
les aveux. » Enfin, le *22 août, à dis heures du soir, Boukrnati,
l'intrépide Boukman se mit à la têie de l'atelier de l'habitation Turpin, entraîna ceux des habitations Flàville
et Clément, et se porta sur l'habitation Noé. Là, le feu
fut mis aux cases : en un instant, tout le quartier de
l'Acul et celui du Limbe furent embrasés : tous les esclaves se levèrent armés de totches, de haches, de bâtons,
dé couteaux, de manchettes, etc. ; toutes espèces d'armes
leur servirent. LesbIaUcsqui osèrent résister furent sacrifiés; d'autres, désignés à la haine des esclaves par
leurs atrocités connues, périrent également. En quati'e
jours, le tiers de la plaine du Nord n'offrait qu'un monceau de cendres... » Pour ne rien omettre ici, concernant la part attï'ibuée
à Toussaint LouvertUre sur l'insurrection des esclaves,
nous citerons les lignes suivantes, eriipruntées à un
rapport présenté par le général Kerverseau, le 20 fructidor an IX (7 septembre 1801), au ministre de la marine
et des colonies. « Toussaint, façonné par un long esclavage au rnànége de la flatterie et de là diâsiriiulation, sut iïias(juei'
ses sentimens et dérober sa marche, et n'en fut qu'un
instrument plus terrible dans les Mains des désorganisateiirs. Ce fut lui qui présida l'assemblée oii il fit proclamer chefs dé l'insurrection Jean François, Biassou et
quelques autres, que leur taille, leur foi'ce et d'autres
avantages corporels semblaient désigner pour le com-
un long esclavage au rnànége de la flatterie et de là diâsiriiulation, sut iïias(juei'
ses sentimens et dérober sa marche, et n'en fut qu'un
instrument plus terrible dans les Mains des désorganisateiirs. Ce fut lui qui présida l'assemblée oii il fit proclamer chefs dé l'insurrection Jean François, Biassou et
quelques autres, que leur taille, leur foi'ce et d'autres
avantages corporels semblaient désigner pour le com- [1791] cnAPiTiiE VI. 251 mandement. Pour lui, faible et chétif, et connu de ses
camarades par le nom de Fatras Bâton, il se trouvait trop
honoré de la place de secrétaire de Biassou. C'est de
ce poste obscur où il se plaça lui-même, que, caché
derrière le rideau, il dirigeait tous les fils de l'intrigue,
organisait la révolte et préparait l'explosion. Il savait
lire et écrire, et c'était le seul. Cet avantage lui en
donna un immense et le rendit l'oracle des conjurés. //
était, ou se disait dépositaire de pièces qui autorisaient la
rébellion et les moyens atroces qu'on employait pour la
soutenir; son répertoire était garni de lettres des princes,
d'ordres du gouverneur, d'édits et de proclamations du
voi.Il paraît constant que te gouvernement nefutpas étranger aux premiers mouvemens, et qu'il voulut exécuter le
plan formé à Pilnitz et à Paris, d'anéantir Saint-Domingue pour amener en France la contre-révolution,
par le bouleversement total, inséparable de la ruine entière du commerce, suite infaillible de celle de la colonie;
et il est assez vraisemblable que ces titres furent presque
tous son ouvrage. Jusqu'où et jusqu'à quand Toussaint
fut-il la dupe de ces jeux politiques ? On l'ignore. Ce
qu'il y a de sûr, c'est qu'il s'en servit habilement pour
faire mouvoir les Africains, naturellement portés à l'idolâtrie monarchique et plus frappés du nom d'un roi et
de l'éclat du trône, que de la majesté d'une république,
à l'idée de laquelle ils sont pour la plupart incapables de
s'élever. »
'où et jusqu'à quand Toussaint
fut-il la dupe de ces jeux politiques ? On l'ignore. Ce
qu'il y a de sûr, c'est qu'il s'en servit habilement pour
faire mouvoir les Africains, naturellement portés à l'idolâtrie monarchique et plus frappés du nom d'un roi et
de l'éclat du trône, que de la majesté d'une république,
à l'idée de laquelle ils sont pour la plupart incapables de
s'élever. » En voilà assez, sans doute, de toutes ces citations
pour prouver que plusieurs causes contribuèrent à cette
révolte des esclaves ; qu'il est fort probable que les
blancs contre-révolutionnaires y ont grandement trempé; ^52 ÉTU{)ES SUR L'illSTOlRK d'hAÏTI. que Blanchelande, incapable de maintenir son autorité
dans l'Ouest et dans le Sud, où le système de l'assemblée
de Saint-Marc dominait, voyant la nouvelle assemblée
déserter Léogane pour établir son siège au Cap, ne se
sentant pas la puissance nécessaire pour résister aux
prétentions de ses membres, unis aux partisans qu'ils
comptaient dans le Nord ; Blanchelande aura cru qu'en
soulevant les esclaves, il pourrait les maîtriser, les diriger, et contenir la nouvelle assemblée par eux. S'il
n'en était pas ainsi, pourquoi les esclaves et leurs chefs
arborèrent~ils le drapeau et tous les insignes de la
royauté ? Pourquoi manifestèrent-ils la plus grande déférence pour le gouverneur général et les autres officiers
militaires attachés à sa cause ? Il est vrai que l'armée
des hommes de couleur, dans l'Ouest, n'en témoignait
pas moins pour ces représentans de l'autorité de la
métropole, qu'elle marcha d'accord avec les contrerévolutionnaires de cette province, sans qu'on puisse
dire cependant que ce sont ces contre-révolutionnaires
qui l'ont organisée : car, dans les camps de l'Ouest le
drapeau blanc ne flottait pas, la cocarde blanche ne remplaça pas la cocarde tricolore. Quoi qu'il en soit, les esclaves profitèrent des dispositions de tous les partis à se servir d'eux comme des
auxiliaires, des instrumens, et agirent sous cette impulsion, de manière à obtenir leur liberté parles armes,
de même que les hommes de couleur pour parvenir à
l'égalité civile et politique. Si ces derniers employèrent les moyens que leur instruction et leur éducation prescrivaient à des hommes
libres et propriétaires, les esclaves, privés de leur liberté naturelle, des avantages que donnent les lumiè- [1791] CHAPITRE VI. 235 res, de la propriété qui inspire toujours des idées de
conservation et de modération ; en proie, depuis un
siècle et demi aux maux les plus affreux : les esclaves
mirent en usage d'autres moyens pour atteindre à leur
but. Incendier les plantations de cannes et les usines
qui servaient à produire les immenses richesses qui
faisaient l'orgueil des blancs, qui les rendaient si durs
envers leurs victimes ; — tuer, massacrer leurs maîtres,
les faire mourir dans des tourmens qui épouvantent le
cœur humain ; ne respecter ni vieillards, ni femmes, ni
enfans ; em^paler les uns, scier d'autres entre deux planches, les rouer ou les brûler ou les écorcher vifs ; violer
les femmes et les jeunes filles : tels furent les horribles
moyens dont se servirent les esclaves du Nord qui, au
dire de Moreau de Saint-Méry, étaient mieux traités que
les autres.
maîtres,
les faire mourir dans des tourmens qui épouvantent le
cœur humain ; ne respecter ni vieillards, ni femmes, ni
enfans ; em^paler les uns, scier d'autres entre deux planches, les rouer ou les brûler ou les écorcher vifs ; violer
les femmes et les jeunes filles : tels furent les horribles
moyens dont se servirent les esclaves du Nord qui, au
dire de Moreau de Saint-Méry, étaient mieux traités que
les autres. Nous ne prétendons pas justifier ces crimes atroces ;
car, quel esprit raisonnable, quel cœur sensible peut ne
pas frémir au récit de toutes ces horreurs ? Mais nous
les expliquons, nous les excusons même, par la nature
des choses, par l'état de dégradation où ces hommes
étaient tenus dans l'esclavage, étant privés systématiquement de toute instruction morale et rehgieuse, qui est le
frein le plus sûr qu'emploient les sociétés humaines
pour contenir les masses dans la subordination. Dans
la première partie de cet ouvrage, nous avons cité le
livre d'Hilliard d'Auberteuil qui nous apprend que,
contrairement aux prescriptions du code noir, les colons
s'opposaient à ce que les prêtres enseignassent la religion
du Christ aux esclaves. Comment donc ces horreurs ne
se seraient-elles pas produites de la part de ces hommes,
dont une notable portion étaient des Africains arrachés 234 ETUDES suii l'histpirk d'iiaïtî. inhumainement de leur pays barbare? Ceux qui sèment
les vents récoltent ta tempête. Si des crimes inouïs furent commis par les esclaves
soulevés, ces crimes sont imputables — aux colons euxmêmes dont la méchanceté envers les opprimés ne servit
que trop d'exemple à ceux-ci ; — aux Européens marchands de chair humaine dont la cupidité insatiable
inventa le trafic sacrilège qui a peuplé l'Amérique des
enfans de l'Afrique ; — à ces colons encore, aux agens
de l'autorité, tous blancs, qui excitèrent les esclaves à la
révolte pour servir leurs opinions, leurs intérêts politiques contre leurs adversaires. En 1791, eux tous recueillirent le fruit de tous les forfaits commis depuis trois
siècles dans la traite des noirs et dans le régime colonial,
malgré les sages avertissemens des philosophes dont ils
se moquaient. Et en ce moment même où se passaient ces choses
effroyables du côté des noirs, les blancs de Saint-Domingue n'en faisaient-ils pas autant de leur côté, pour
maintenir leur odieux régime, en dépit de cette leçon
sévère donnée à leur orgueil? Nous dirons bientôt ce
qu'ils firent dans ce but. Avant de terminer ce chapitre, remarquons la singulière coïncidence de quelques faits relatifs à l'insurrection des noirs dans le Nord, avec d'autres faits relatifs à
linsurrection des hommes de couleur dans l'Ouest, arrivées toutes deux dans le même mois d'août 1791 . Le conseil pohtique du Mirebalais se constitua le 7,
sous la présidence de Pinchinat. Le eonseil des commandeurs d'ateliers se réunit le 14 sous la direction de
Boufcman. [i791] CHAPITUE VI. 23o Celui-ci choisit le bois, le lieu appelé Caïman, poùf
être le théâtre de la conjuration du Nord. L'armée des
hommes de couleur, après ses premiers campemens à
Diègue et à Métivier , finit par préférer de s'établir au
Trou- Caïman, h quelque distance de la Croix-des-Bou*-
quets * .
eurs d'ateliers se réunit le 14 sous la direction de
Boufcman. [i791] CHAPITUE VI. 23o Celui-ci choisit le bois, le lieu appelé Caïman, poùf
être le théâtre de la conjuration du Nord. L'armée des
hommes de couleur, après ses premiers campemens à
Diègue et à Métivier , finit par préférer de s'établir au
Trou- Caïman, h quelque distance de la Croix-des-Bou*-
quets * . C'est dans la mâisoti isolée d'une femme que, le 21,
se forma la conjuration de l'Ouest. C'est une femme qui
servit de prêtresse, le 14, dans la conjuration du Nord.
Dans tous les grands événemens de l'histoire des nations,
une femme apparaît presque toujours pour exercer une
sorte d'influence sur les résolutions des hommes. Au Mirebalais, les hommes de couleur, réunis à l'église, prirent Dieu à témoin de la légitimité de leurs
droits, et remirent, abandonnèrent leur sort à sa providence. Dans le bois de l'habitation Lenormand de Mézy,
les commandeurs d'atehers esclaves prièrent Dieu de leur
venir en aide, et prêtèrent serment en sa présence de
combattre avec courage pour la conquête de leur liberté. Remarquons encore que cette habitation Lenormand
de Mézy, au Morne-Rouge, choisie par les conjurés,
appartenait au même colon, maître de Macandal. Il
semble que les conjurés, en s'y réunissant, aient voulu
s'inspirer des souvenirs homicides de cet Africain impitoyable. Il est temps d'examiner le dernier acte de l'assemblée 1 11 faut avouer que les flibustiers français, fondateurs de l'ancienne colonie
de Saint-Domingue, donnèrent les noms les plus bizarres à certaines localités
de ce pays. De nos jours, ces noms motivent quelquefois des plaisanteries dirigées contre les Haïtiens. Leurs auteurs semblent oublier que ces derniers ne
se sont permis qu'une seule substitution de nom : — tiaïli^ en place de Saint'
Dotningue. 256 ÉTUDES SUR l'hISTOIHE d'hAÏTI. constituante de France, terminant ses travaux législatifs
en léguant à la colonie de Saint-Domingue une nouvelle
source de calamités. Il est temps de parler de son décret
du 24 septembre 1791 , par lequel elle abrogea le peu
de dispositions favorables aux hommes de couleur, contenues dans celui du 15 mai, et octroya à l'assemblée
coloniale la souveraineté des décisions qu'il lui plairait
de prendre à l'égard des mulâtres et des nègres.
de France, terminant ses travaux législatifs
en léguant à la colonie de Saint-Domingue une nouvelle
source de calamités. Il est temps de parler de son décret
du 24 septembre 1791 , par lequel elle abrogea le peu
de dispositions favorables aux hommes de couleur, contenues dans celui du 15 mai, et octroya à l'assemblée
coloniale la souveraineté des décisions qu'il lui plairait
de prendre à l'égard des mulâtres et des nègres. CHAPITRE VIL Décret de l'assemblée nationale constituante, du 7 juillet 179^1 — Réunion de
la seconde assemblée coloniale. — Ses actes. — Ses dispositions à se soumettre à la Grande-Bretagne. —Décrets de l'assemblée nationale, du 5*9
août et du 24 septembre. Le décret du 12 octobre 1790, cassant l'assemblée
générale de Saint-Marc, avait ordonné la formation
d'une nouvelle assemblée ; mais cette disposition n'avait
pas reçu son exécution, parce que ce décret, parvenu
officiellement a Blanchelande, seulement en février 1791,
dans le temps où ce gouverneur, suivant le plan de Peinier, détruisait les corps populaires de concert avec
Mauduit, il n'avait point voulu se donner l'embarras
d'un corps constitué, représentant la colonie entière.
Marchant d'accord avec l'assemblée provinciale du Nord,
composée de contre-révolutionnaires comme lui, il ne se
pressa pas davantage de le faire après l'assassinat de Mauduit, qui le contraignit à fuir du Port-au-Prince, livré
alors à une réaction furibonde en faveur du système de
l'assemblée de Saint-Marc. D'un autre côté, les provinces de l'Ouest et du Sud,
gagnées aux doctrines de cette assemblée, attendaient 2?î8 ÉTUDES SUR l'histoire d'iUÏTI. l'effet des intrigues de ses membres restés en France, et
de celles du club Massiac, pour porter l'assemblée nationale à revenir sur le compte des Léopardins. Dans le
Nord, où dominait l'assemblée provinciale, on ne voulait
pas non plus d'une nouvelle assemblée qui eût effacé
celle-ci. Il arriva alors que les intrigues prévues portèrent
Barnave à déterminer l'assemblée nationale à rendre un
nouveau décret, le 7 juillet 1791, qui déclara n'y avoir
lieu à suivre contre les membres de l'assemblée de SaintMarc, et qui permit à ceux-ci de retourner à Saint Domingue; car, jusque-là, ils étaient retenus en France.
Toutefois, Barnave les obligea à rétracter préalablement
leur acte du 28 mai 1790. Mais avant ce décret du 7 juillet, celui du 15 mai étant
arrivé au Cap le 50 juip, les calens sentirent la nécessité
déformer cette nouvelle assemblée coloniale, pour pouvoir y résister et régler ce qwi avait rapport aux hommes
de couleur et aux esclaves. Un autre motif les y excitait :
c'était l'attitude que prirent ^lors les hommes de couleur
dap§ l'Ouest., aussitôt l'arrivée de la nouvelle du décret
dtii^ ïnÊii,
décret du 7 juillet, celui du 15 mai étant
arrivé au Cap le 50 juip, les calens sentirent la nécessité
déformer cette nouvelle assemblée coloniale, pour pouvoir y résister et régler ce qwi avait rapport aux hommes
de couleur et aux esclaves. Un autre motif les y excitait :
c'était l'attitude que prirent ^lors les hommes de couleur
dap§ l'Ouest., aussitôt l'arrivée de la nouvelle du décret
dtii^ ïnÊii, D^ns le courant de juillet 1791, les colons procédèrent
à l'élection des membres de la nouvelle assemblée, bien
résolus à ne pas admettre ceux des hommes de couleur qui,
an terme du décret du 15 niai, étaient habiles à en faire
partie, 1° parce qu'ils étaient nés de pères et de mères
libres ; 2° parce que ce décret voulait qu'ils fissent partie
des assemblées futures. Ils furent repoussés, sous le prétexte que ce décret, n'ayant pas été envoyé officiellement ,
l'assemblée coloniale devait se former uniquement d'après les principes consignés dans les décrets des 8 mars [1791] CHAPITRE vn. 239 et 12 octobre 1790. Blanchelande se prêta complètement
à cette manœuvre. La nouvelle assemblée se réunit à Léogane et se constitua le 1" août. Léogane était le lieu fixé par l'assemblée nationale pour ses séances ; mais elle jugea plus
convenable de s'assembler au Cap, où elle devait trouver
plus de chances de dominer, parce que cette ville était
devenue le siège du gouvernement, et que les commissaires civils annoncés y résideraient indubitablement.
Elle prit un arrêté à cet effet, le 9 août, en s'ajournant
pour la fin du mois. Elle allait s'y réunir, quand la prise
d'armes de Diègue et l'insurrection des esclaves du Nord
éclatèrent en même temps. Tous autres hommes que les colons de Saint-Domingue
eussent reconnu dans ces faits extraordinaires la nécessité de modifier le régime colonial, surtout lorsqu'ils
revendiquaient le droit que leur concédaient les décrets
du 8 mars et .du 15 mai, de régler eux-mêmes le régime
intérieur de la colonie. Mais loin de là; ces hommes qui
n'ignoraient pas que la classe de couleur égalait celle des
blancs en nombre, qui savaient que les noirs étaient
encore infiniment plus nombreux, espérant tout de la
puissance de l'organisation coloniale, de l'appui de la
France, de celui des commissaires civils et du gouverneur général, ces hommes orgueilleux s'imaginèrent
qu'ils pourraient facilement comprimer l'une et l'autre
insurrection.
intérieur de la colonie. Mais loin de là; ces hommes qui
n'ignoraient pas que la classe de couleur égalait celle des
blancs en nombre, qui savaient que les noirs étaient
encore infiniment plus nombreux, espérant tout de la
puissance de l'organisation coloniale, de l'appui de la
France, de celui des commissaires civils et du gouverneur général, ces hommes orgueilleux s'imaginèrent
qu'ils pourraient facilement comprimer l'une et l'autre
insurrection. A la première nouvelle de l'incendie des habitations
de la plaine voisine du Cap, les blancs supposèrent une
vaste conspiration delà part des mulâtres et des noii'sde
cette ville, d'accord avec îles esclaves pour l'incendier et â40 KTUDES SUR L HISTOIRE D IIAlïI. égorger les blancs , et ils massacrèrent une foule de
mulâtres. Ceux qui échappèrent à ces assassinats, s'étant réfugiés dans l'église, l'assemblée coloniale eut l'air
de les prendre sous sa sauvegarde, pour pouvoir les contraindre à concourir avec les blancs à combattre les
insurgés delà plaine. Des malheureux qui étaient tenus
sous l'appréhension d'une mort prochaine, se fussent
bien gardés de refuser leur concours à cette répression :
ils acceptèrent ou sollicitèrent de marcher, avec toutes
les apparences d'une vive satisfaction, et s'enrôlèrent
sous les ordres des blancs. S'ils avaient été libres d'adopter le parti qui leur eût mieux convenu, il n'y a nul
doute qu'ils eussent préféré imiter ceux de leur classe
qui se joignirent aux esclaves pour combattre les blancs.
Dans son Récit historique, Gros signale à chaque page le
concours des mulâtres et des nègres libres, donné aux
insurgés. Peut-on supposer, en effet, que ces hommes,
qui avaient vu rouer Ogé et Chavanne pour leur cause
commune, n'éprouvaient pas une joie secrète de les voir
vengés par les nègres esclaves, réunis aux nègres et mulâtres libres ? Nous n'entrerons pas dans le récit de tous les combats
qui eurent lieu alors, et qui continuèrent entre les blancs
et les noirs insurgés du Nord ; car notre but est surtout
de chercher à découvrir l'influence qu'exercèrent sur la
situation du pays les actes des autorités coloniales et de
la métropole. Que Blanchelande et les autres contre-révolutionnaires aient été ou non les auteurs de l'insuiTCCtion des
esclaves, que ce soient les colons eux-mêmes, suivant les
conseils de Gouy d'Arcy et des autres intrigans résidans
à Paris, toujours est-il que les blancs combattirent les [1791] CHAPITRE VII. 241 insurgés à outrance, firent pendre et rompre vifs tous les
prisonniers qu'ils faisaient. Deux échafauds pour le supplice de la roue, et cinq potences furent dressés en permanence au Cap. Ces malheureux périssaient dès qu'ils
tombaient au pouvoir de leurs vainqueurs. Des prisonniers eurent immédiatement la tête tranchée, d'autres
furent brûlés vifs. L'assemblée coloniale institua des commissions prévôtales auxquelles elle donna le droit d'employer la torture pour porter les noirs prisonniers à faire
des aveux. Celle du Cap en faisait périr vingt et trente chaque jour, dans les premiers momens de l'insurrection.
ence au Cap. Ces malheureux périssaient dès qu'ils
tombaient au pouvoir de leurs vainqueurs. Des prisonniers eurent immédiatement la tête tranchée, d'autres
furent brûlés vifs. L'assemblée coloniale institua des commissions prévôtales auxquelles elle donna le droit d'employer la torture pour porter les noirs prisonniers à faire
des aveux. Celle du Cap en faisait périr vingt et trente chaque jour, dans les premiers momens de l'insurrection. Si les blancs furent véritablement les premiers instigateurs de la révolte, ils durent être d'autant plus furieux, que ceux dont ils croyaient faire de simples instrumens, allaient au-delà de leurs desseins, en incendiant leurs propriétés et en égorgeant la plupart des blancs
qui tombaient entre leurs mains ; car il est à remarquer
que, dans cette lutte désespérée, les noirs épargnèrent
souvent la vie de leurs prisonniers, tandis que leui's ennemis agissaient tout autrement. Quelques rares prisonniers noirs que les blancs épargnaient étaient marqués sur la joue, d'une étampe à feu portant la lettre R,
signifiant révolté. Sans doute, et nous l'avons déjà dit, des actes barbares, cruels, féroces même, furent aussi commis par les
noirs ; et Jeannot, en particulier, surpassa tout ce que
l'esprit humain pouvait concevoir de la fureur de la vengeance. Mais Jeannot fut bientôt/zm//e par Jean François,
à cause de ses atrocités, tandis qu'aucun blanc ne fut
puni pour ses cruautés envers les noirs, tandis que dans
le même temps les blancs brûlaient vifle fameux Boukman qu'ils firent prisonnier. Garran, en citant ce dernier T.I. 16 242 ÉTUDES SUR h lus tOIIlE D HAÏTI. fait, remarque que Gros cite lui-même beaucoup de iiègi'es dont il avait reçu des témoignages d'une grande humanité ; il dit : « quci la honte desblancs qui n avaient su
réprimer aucun meurtre, les chefs des noirs punirent le
principal coupable. » Les membres de la nouvelle assemblée, qui avait repris
le titre à^ assemblée générale de lapartiefrançaise deSaintDomingiie, et ceux de l'assemblée provinciale du Nord
étaient tellement animés contre l'assemblée constituante,
par rapport au décret du 15 mai, qui ne favorisait cependant que le sixième de la population de couleur*,
qu'ils abandonnèrent alors la cocarde nationale tricolore
pour adopter la cocarde noire, en faisant porter aux
troupes blanches des cocardes blanches, jaunes et vertes,
signes de Taristocratie française qui, en ce temps-là, essayait en France de replacer la royauté dans les conditions de l'ancien régime : circonstance qui peut, jusqu'à
un certain point, expliquer la coïncidence du soulèvement des noirs, attribué à Blanchelande et aux autres
contre-révolutionnaires , dans le but d'opérer aussi à
Saint-Domingue la contre-révolution. La formation de deux régimens fut décrétée pour la
colonie. Les drapeaux de ces troupes devaient être, — le
premier, blanc, avec des cravates blanches, noires et rouges, ayant une salamandre au milieu, avec ces mots : Je
vis dans le feu. Le seconddrapeau devait être noir, rouge
etblanc, avec descravates6/awc/ie5, ayant un p/tni/a; dans . Le colon Page affirma aux Débats (tome l-" page 261) que le décret du
15 mai ne devait profiler qu'au vingUèmc de la population de couleur, à quatre
ou cinq cents. Sur une population de 10,000 âmes, les colons trouvaient que
c'était encore trop! Toid ou rien semble avoir été leur vœu : que leur a donné
la Providence? Rien!
rouge
etblanc, avec descravates6/awc/ie5, ayant un p/tni/a; dans . Le colon Page affirma aux Débats (tome l-" page 261) que le décret du
15 mai ne devait profiler qu'au vingUèmc de la population de couleur, à quatre
ou cinq cents. Sur une population de 10,000 âmes, les colons trouvaient que
c'était encore trop! Toid ou rien semble avoir été leur vœu : que leur a donné
la Providence? Rien! [1791] CHAPITRE Vil. M'a le blanc, portant ces mots : Je renais de ma cendre *. La
coiffure des soldats était un chapeau rond à l'anglaise,
avec panache noir et blanc. On dira bientôt pourquoi
cette affectation à prendre le chapeau à l' anglaise. Ce n est
que plusieurs mois après, que les troupes reçurent des
cocardes tricolores et autres insignes de la nationalité
française. Chose étrange ! mais bien significative ; dans le même
temps, les esclaves révoltés adoptaient aussi la cocarde
blanche et un drapeau blanc ; leurs chefs se décoraient
dans le même sens. Gros indique ainsi le costume de
Jean François, généralissime de l'année des insurgés :
« habit de drap gris, parement jaune, enrichi d'un cra-
» chat avec la croix de Saint-Louis et le cordon rougé :
» il avait, dit-il, douze gardes du corps, ceints d une
» bandoulière remplie de fleuis de lis. » Qui les lui
avait fournies? « Biassou portait seulement la croix de
» Saint-Louis et le cordon rouge ; plusieurs autres chefs
» subalternes, Toussaint Louverture et d'autres étaient
» décorés de la croix et des épaulettes. Leur passeport
>i et leur brevet portaient toujours ces mots : Noos, gé-
» néraux et brigadiers des armées du roi, en vertu des 1 C'est de l'udoption de ces couleurs qu'est née, parmi le pius grand nombre
des Haïliens, de ceux du Nord surtout, l'idée que le drapeau et la cocarde
tricolores représentaient la couleur des trois classes d'hommes qui habitaient
Saint-Domingue : les blancs, les muldires et les nègres, bien que le drapeau
tricolore ait le bleu au lieu du noir. Dans la guerre de l'Indépendance, Dessalines retrancha le blanc du drapeau, pour indiquer que les blancs ne devaient
plus faire partie de la nouvelle société à créer. En 1805, il changea le bleu eh
noir, et le drapeau haïtien fut noir et rouge. — H. Christophe conserva ce
drapeay; et en se faisant roi dans le Nord, il adopta le jihènix au milieu de
ses armoiries, comme emblème de sa royauté, de son pouvoir, avec la même
devise : Je renais de mes cendres. Dessalines, Empereur, avait adopté le coq
gaulois. Pétion, en fondant la République d'Haïti, rétablit le bleu et le rouge
dans son drapeau : ces couleurs provenaient du drapeau tricolore.
rapeay; et en se faisant roi dans le Nord, il adopta le jihènix au milieu de
ses armoiries, comme emblème de sa royauté, de son pouvoir, avec la même
devise : Je renais de mes cendres. Dessalines, Empereur, avait adopté le coq
gaulois. Pétion, en fondant la République d'Haïti, rétablit le bleu et le rouge
dans son drapeau : ces couleurs provenaient du drapeau tricolore. Toutes ces choses indiquent Tinfluence des traditions parmi les peuples. !244 ÉTUDES SUR l'histoire d'iiaïti. T> pouvoirs qui nous ont été délégués, etc., etc \ » Jean
François prenait en outre le titre de grand amiral de
France, et Biassou celui de généralissime des pays conquis : ils qualifiaient leur armée de gens du roi - . Les membres des deux assemblées siégeant au Cap
avaient adopté, en outre de la cocarde noire, d'autres
insignes antinationaux. Ceux de l'assemblée générale
portaient une écharpe noire, en signe du deuil qu'éprouvait la colonie par les insurrections des deux branches
de la race noire ; et ceux de l'assemblée provinciale
adoptèrent une écharpe rouge, en signe du sang européen que ces deux insurrections faisaient verser dans les
«ombats. De telles idées devaient naturellement amener les
colons à des résolutions insensées. Dès les premiers
jours de septembre, dans une séance en comité secret,
le marquis de Cadusch, président de l'assemblée générale, proposa à ce corps de livrer la colonie à la GrandeBretagne, seule puissance qui pouvait, selon lui, la
sauver de la fureur des nègres et des mulâtres, et des
mauvaises intentions, disait-il, de l'assemblée constituante h l'égard des colons. En conséquence, elle députa auprès du gouverneur général de la Jamaïque
pour en recevoir des secours. On a déjà vu que l'assemblée provinciale de l'Ouest et la municipalité du
Port-au-Prince, aussitôt l'insurrection des hommes de
couleur, avaient envoyé de leur côté, auprès du même
gouverneur et dans le même but. Des vaisseaux y avaient
paru ; il en vint également au Cap. Dans le Siyl, les
colons agirent de la même manière. Il est vrai qu'en 1 Récit de Gros, pages 59 et 60. X Pamphile de Lacroix, tome If.page 101. [1791] CHAPITRE vil. 245 même temps l'assemblée générale s'adressa aussi aux
États-Unis et porta Blanchelaiide à s'adresser aux gouverneurs de Cuba et de la colonie espagnole de SaintDomingue ; mais ce fut uniquement pour masquer la négociation avec celui de la Jamaïque. A propos de cette négociation, une chose est à remarquer, qui prouve la passion et l'inconséquence des colons
de Saint-Domingue : c'est que, dans la demande de secours adressée au gouverneur de la Jamaïque, ils désignaient les nègres indépendans de la montagne Bleue ,
comme propres à leur être envoyés pour comprimer la
révolte des nègres de Saint-Domingue. En même temps qu'elle réclamait des secours de la
Jamaïque, pour cacher son intention de livrer la colonie à la Grande-Bretagne, l'assemblée générale du Cap
fit mettre l'embargo sur tous les navires français, afin
que la France ne fût pas informée de ce qui se passait à
Saint-Domingue. La nouvelle de ces événemens n'y arriva que par la voie de l'Angleterre. On en douta même,
tant il paraissait extraordinaire que ni le gouverneur
Blanchelande, ni l'assemblée générale ne se fussent pas
empressés d'en donner avis à la métropole.
Grande-Bretagne, l'assemblée générale du Cap
fit mettre l'embargo sur tous les navires français, afin
que la France ne fût pas informée de ce qui se passait à
Saint-Domingue. La nouvelle de ces événemens n'y arriva que par la voie de l'Angleterre. On en douta même,
tant il paraissait extraordinaire que ni le gouverneur
Blanchelande, ni l'assemblée générale ne se fussent pas
empressés d'en donner avis à la métropole. Cependant, malgré toutes les intrigues et les manœuvres odieuses de la part du club Massiac et des membres
de l'assemblée de Saint-Marc restés en France, on avait
enfin nommé commissaires civils, MM. Roume, de
Mirbeck et de Saint-Léger, pour se rendre à Saint-Domingue. Ces commissaires étaient sur le point de partir
de Brest, lorsque Barnave fit rendre un décret, le 29
août, qui suspendit leur départ. Poursuivant son plan 24(] ÉTUDES suîi l'histoire d'iiaïti. criminel, il obtint bientôt de l'assemblée constituante
de rendre le décret du 24 septembre, qui assurait exclusivement aux blancs des colonies la législation sur
les hommes de couleur et les esclaves, sous la seule
sanction absolue du roi. Cette matière importante était
soustraite à la connaissance des législatures futures de
la France. L'article 5 de ce décret fut ainsi conçu : « Les lois concernant l'état des personnes non libres,
» et l'état politique des hommes de couleur et nègres
» libres^ ainsi que les règlemens relatifs à l'exécution
» de ces mêmes lois, seront faites par les assemblées
» coloniales actuellement existantes et celles qui leur
» succéderont ; s'exécuteront provisoirement avec l'ap-
» probation des gouverneurs des colonies, pendant l'es-
» pace d'un an pour les colonies d'Amérique, et pen-
» dant l'espace de deux ans pour les colonies au-delà
» du Cap de Bonne-Espérance, et seront portées direc-
» tement à la sanction absolue du roi, sans qu aucun dé-
» cret antérieur puisse porter obstacle au plein exercice
j) du droit conféré par le présent décret aux assemblées
» coloniales. » Ce décret, qui devait accroître les désastres de SaintDomingue, fut déclaré constitutionnel, bien que la constitution du royaume eût été achevée depuis le 5 septembre. L'assemblée constituante voulait, par cette qualification, enchaîner la volonté de l'assemblée législative
qui allait la remplacer, afin qu'elle ne pût pas le révoquer ni même le modifier. Étrange présomption de
ces législateurs, qui ne prévoyaient pas alors que les
constitutions elles-mêmes se succéderaient dans leur beau [1791J CUAPITRE VII. 247 pays, aussi facilement que les décrets Confier aux
seuls ennemis éternels de la race noire le droit de faire
des lois qui la concernaient ! Abdiquer entre les mains
des hommes intéressés à perpétuer l'esclavage et le
préjugé de la couleur, le droit souverain de la législature du royaume Le roi s'empressa d'accepter, de
sanctionner ce décret : il n'en pouvait être autrement
de sa part.
1J CUAPITRE VII. 247 pays, aussi facilement que les décrets Confier aux
seuls ennemis éternels de la race noire le droit de faire
des lois qui la concernaient ! Abdiquer entre les mains
des hommes intéressés à perpétuer l'esclavage et le
préjugé de la couleur, le droit souverain de la législature du royaume Le roi s'empressa d'accepter, de
sanctionner ce décret : il n'en pouvait être autrement
de sa part. Mais, comme l'observe judicieusement le rapporteur
des débats sur les colonies, déjà les faits qui se passaient
à Saint-Domingue détruisaient le décret du 2-4 septembre. Les concordats dictés dans l'Ouest par les hommes
de couleur leur assuraient plus que ne leur concédait le
décret du 15 mai. Ils entraient dans la plénitude des
droits octroyés i)3iv Védit de Louis XIV. Nègres et mulâtres libres étaient égaux aux blancs. Dans le Nord, le
joug avilissant de l'esclavage était secoué par les noirs,,
la torche et le poignard dans les mains ! La force appuyait le droit : elle le faisait respecter, du.
moins en apparence. Blanchelande, qui avait la perfidie de la faiblesse,
écrivit le 12 octobre à Hanus de Jumécourt, le 20 aux
hommes de couleur, que l'assemblée générale et lui voulaient r exécution du décret du 1 5 mai. Préalablement,
il avait déclaré qu'il ne le ferait pa& exécuter, alors même
qu'il le recevrait officiellement .^En voici la raison. Cette assemblée, effrayée de l'incendie qui se propageait toujours dans le Nord, des massacres que faisaient
les noirs en révolte, voulant gagner les hommes de couleur à la cause des blancs pour combattre les noirs,
rendit divers arrêtés les 5, 6 et 14 septembre, pour leur 248 ÉTUDES suK l'histoire d'iiaÏti. permettre de pétitionner, ôe faire connaître leurs vœux;
elle promit de ne point s'opposer à l'exécution du décret
du 15 mai... lorsqu'il serait connu officiellement. Insigne mauvaise foi ! Car elle était assurée que le
gouvernement l'oyal ne l'enverrait pas ; sa correspondance avec le club Massiac lui avait appris d'une manière
certaine la connivence coupable du gouvernement et de
l'assemblée constituante elle-même, dont les colons résidans à Paris se promettaient d'obtenir le décret du 24
septembre. L'assemblée générale ajouta, par un arrêté du 20 septembre, qu'elle promettait (radoucir le sort ôe ceux des
hommes de couleur qui ne pouvaient participer aux
avantages décernés par le décret du 15 mai, c'est-à-dire
à ceux qui n'étaient pas nés de pères et mères libres, aux
simples affranchis. Les concordats avaient voué à l'exécration de la postérité les juges d'Ogé, de Chavanne et de leurs compagnons. L'assemblée générale rendit une amnistie concernant ceux de ces malheureux qui vivaient encore et qui
étaient à la chaîne; elle fit ^race provisoirement à Marc
Chavanne, l'un des condamnés, qui eut la bassesse de
combattre les noirs pour les blancs, tandis que d'autres
contumaces de l'entreprise glorieuse de son infortuné
frère étaient dans les rangs des noii's, combattant les
blancs pour venger la mémoire de cette illustre victime.
rale rendit une amnistie concernant ceux de ces malheureux qui vivaient encore et qui
étaient à la chaîne; elle fit ^race provisoirement à Marc
Chavanne, l'un des condamnés, qui eut la bassesse de
combattre les noirs pour les blancs, tandis que d'autres
contumaces de l'entreprise glorieuse de son infortuné
frère étaient dans les rangs des noii's, combattant les
blancs pour venger la mémoire de cette illustre victime. Elle accorda gr^dce pleine et entière aux hommes de couleur du Fond-Parisien qui, dans les rangs de leurs frères, s'étaient réhabilités eux-mêmes par leurs armes et
leur valeur. Eux tous étaient au combat de Pernier,
l'un des Desmares était signataire du concordat du 7 sep- [i79i] ciiAPiTUt vil. 240 tembre. L'assemblée les réintégra dans la possession de
leurs biens, qui avaient été confisqués, tandis que les
concordats avaient déjà stipulé, non-seulement la remise
légale de ces biens, mais une indemnité en leur faveur.
De même que pour Marc Ghavanne, la grâce était provisoire : les commissaires de l'assemblée, en France,
étaient chargés de la solliciter définitivement de l'assemblée nationale et du roi. Ces insolens arrêtés, rendus le 27 septembre et le
7 octobre, détruisaient implicitement les concordats : ils
prouvaient que l'assemblée générale n'en admettait pas
la légitimité, la légalité; et en les rendant, elle était évidemment contrainte par les circonstances. Mais, dans les premiers jours de novembre, la nouvelle du décret du 24 septembre était parvenue au Cap.
En appi'cnant aussi la prochaine arrivée des commissaires civils avec des troupes, l'assemblée générale, qui
venait de recevoir une humble pétition des hommes de
couleur de cette ville, lesquels la priaient respectueusement d'étendre à tous ceux de leur classe le bénéfice du
décret du 15 mai, se croyant assurée de pouvoir comprimer et les mulâtres et les nègres armés, rendit l'arrêté suivant. Il est utile de le consigner ici en son entier,
afin de prouver jusqu'à quel point la haine et le préjugé
aveuglaient les colons. Il fut rendu le 5 novembre. Sur la motion faite par un membre, relativement à l'état politique
des hommes de couleur et nègres libres. L'assemblée générale de la partie française de Saint-Domingue, Considérant que ce n'est pas dans un temps de troubles, de confusion
et de révolte, qu'elle peut s'occuper de l'objet de cette motion; Considérant que ses arrêtés des 5,6, 14 et 20 septembre dernier
leur ont été insidieusement interprétés; ^SO FTUDKS SUIl l'hISTOÏÎIS: D'îîAÏi'L Considérant que les hommes de couleur et nègres libres ont élé méchamment excités à des opinions erronées sur les décrets nationaux,
et notamment sur celui du 13 mai, qui n'a jamais été envoyé officiellement dans cette colonie ; Consldérmlqueledécrei consiitiJtùmnel de l'assemblée constituante,
du 24 septembre dernier, ne peut manquer de dessiller leurs yeux et de
les ramener à leurs devoirs ; Et, dans ce cas, voulant les prendre tous sous sa sauveg ndd spéciale, a arrêté et arrête :
élé méchamment excités à des opinions erronées sur les décrets nationaux,
et notamment sur celui du 13 mai, qui n'a jamais été envoyé officiellement dans cette colonie ; Consldérmlqueledécrei consiitiJtùmnel de l'assemblée constituante,
du 24 septembre dernier, ne peut manquer de dessiller leurs yeux et de
les ramener à leurs devoirs ; Et, dans ce cas, voulant les prendre tous sous sa sauveg ndd spéciale, a arrêté et arrête : 1° Qu'elle jie s^ocatperartc, l'état politique des hommes de couleur
et nègres libres quà la cessaiion des /roubles occasionnés par la révolte
des esclaves, et qu'après que lesdits hommes de couleur et nègres
libres, rentrés dans leurs paroisses respectives, sous l'autorité de rassemblée générale, on réunis dans les divers camps sous les ordres du
représentant du roi, auront coopéré avec les citoyens blancs à ramener
l'ordre et la paix dans la colonie. 2' Que les hommes de couleur et nègres libres seront tenus de se
conformer au précédent article, sous peiî^e d'êire poursuivis et jugés
par les tribunaux, comme séditieux et perturbateurs du repos public. o" Ordonne que tous les projets et plans déjà proposés concernant
l'état po'itique des hommes de couleur et nègres libres, seront remis à
son comité de constitution, pour lui présenter ses vues, aussitôt que la
tranquillité rétablie permettra de s'occuper de cette question. Déclare l'assemblée généra!e qu'elle maintient de plus en plus ses
arrêtés des 5, 6 et 44 septembre dernier; en conséquence, autorise de
nouveau les homuies de couleur et nègres libres de chaque paroisse à
lui présenter leurs pétitions, qu'il leur sera loisible de faire parvenir
par l'un d'entre eux, choisi parmi les propriétaires nés de père et mère
libres, lesquels pourront rester dans le lieu de la résidence de l'assemblée générale pour y faire telles autres pétitions que l'intérêt desdits
hommes de couleur et nègres libres pourra exiger. 4° Qu'elle accorde amnistie générale aux hommes de couleur et nègres libres, qui pourraient s'être portés à des actes de violence, tant
contre des citoyens que contre des corps populaires, et qui se seraient
armés illégalement, toutefois qu'ils rentreront dans leur devoir aussitôt
après la promulgation du présent arrêté. En conséquence, l'assemblée prend sous sa ^sauvegarde spéciale
lesdits hommes de couleur et nègres. [I79i] ciiAPiTi\E VII. 251 Arrête, en outre, qu'il sera fait une mention honorable dans son
procès-verba 1, deshommes de couleur et nègres libres du Cap et autres
quartiers, qui ont concouru avec les blancs à la défense commune
contre les brigands. Arrête enfin, que le représentant du roi sera invité à fain^ une proclamation, conformément à l'esprit du présent arrêté. Il ne suffisait, pas à l'assemblée générale d'avoir rendu cet acte inique ; elle l'accompagna d'une adresse oii on
qu'il sera fait une mention honorable dans son
procès-verba 1, deshommes de couleur et nègres libres du Cap et autres
quartiers, qui ont concouru avec les blancs à la défense commune
contre les brigands. Arrête enfin, que le représentant du roi sera invité à fain^ une proclamation, conformément à l'esprit du présent arrêté. Il ne suffisait, pas à l'assemblée générale d'avoir rendu cet acte inique ; elle l'accompagna d'une adresse oii on lit les passages suivans : cette adresse portait la date du 7 novembre. Ce n'est point sur la sédition et la violence que vous deviez fonder
votre espoir; les traités arrachés par la force ei la perfidie ne peuvent
avoir qu'un succès passager, et le retour doit être /ern&Ze.. .L'assemblée générale vous avait tracé une route plus heureuse et plus sûre:
c'est dans le sein de sa justice et de sa bonté que vous deviez voler et
vous réunir. Cessez d'invoquer aveuglément des Ids éteintes qui vous
portaient les coups les plus rigoureux Cessez de croire que le sage
sénat de la France^ que le roi, que le peuple français puissent approuver
un moment le désordre et le crime; craignez plutôt la jus'e sévérité de
cette assemblée auguste dont les seniimens et les décr.^ts ont été calomnieuseraent interprétés, craignez la juste et terrible venç^eancc
d'un peuple entier, dont les intérêts ont été si cruellemeni outragés;
cr3i\!^nez la terrible et juste vengeance d'une colonie tombée en un
instant du faîte de la prospérité dans toute la profondeur de l'infortune;
craignez enfin l'éclat, de cette chute et le ressentiment inévitable de
toutes les puissances qui nous environnent, et qui ont le même intérêt
que nous: tremblez surtout que vous ne soyez reconnus et jugés comme
les auteurs et les complices de tant de malheurs el de forfaits. Le jour
de la clémence n'est pas encore passé; l'assemblée générale vous ouvre
ses bras protecteurs, venez-y déposer vos chagrins et vos espérances:
comptez entièrement sur sa loyauté et sa bienfaisance; mais comptez
aussi irrévocablement sur toute l'étendue desa justice et de sa fermeté.
Salut '. Le 13 novembre, Blanchelande adressa aussi aux
hommes de couleur sa proclamation, pour leur ordonner * Le Fameux Page était un des rédacteurs de cette adresse : c'est tout dire..
Débats, tome page 347. 252 ÉTUDES SUR i/msToiuH d'haïti. (le se soumettre aux volontés de l'assemblée générale
composée, disait-il, de leurs pères el bienfaiteurs. Il les
invitait à se joindre aux blancs pour combattre les nègres
révoltés, en leur faisant envisager que leurs intérêls
étaient semblables, qu'ils avaient tout à redouter des esclaves. Il suivait ainsi le plan machiavélique qui formait la
base du régime colonial, de mettre la division entre les
hommes de couleur et les nègres esclaves. Cet acte de
Blanchelande insinuait que la révolte de ces derniers aurait eu lieu à l'instigation de la classe intermédiaire.
s pour combattre les nègres
révoltés, en leur faisant envisager que leurs intérêls
étaient semblables, qu'ils avaient tout à redouter des esclaves. Il suivait ainsi le plan machiavélique qui formait la
base du régime colonial, de mettre la division entre les
hommes de couleur et les nègres esclaves. Cet acte de
Blanchelande insinuait que la révolte de ces derniers aurait eu lieu à l'instigation de la classe intermédiaire. Plût à Dieu que Thistoire pût constater qu'effectivement cette insurrection des noirs ne fut que l'œuvre
des hommes de couleur ! Ce serait leur plus beau titre
de gloire aux yeux de la postérité. Mais nous avons dit
toutes les causes qui ont contribué à cette action hardie
des esclaves, la seule qui pouvait enfin contraindre les
blancs à proclamer la liberté générale, ainsi que nous le
verrons plus tard. Peu de jours après arriva officiellement le décret du
24 septembre. Le gouvernement royal, qui n'avait
point expédié de la même manière ni le décret du
28 mars 1790 favorable, dans ses termes, aux hommes
de couleur, ni celui du 15 mai 1791 encore plus favorable, par ses dispositions expresses, à une portion de
cette classe ; le gouvernement royal s'était empressé d'envoyer celui du 24 septembre, avec ordre au gouverneur
général de le faire exécuter. Une lettre de Delessart, ministre de la marine et des colonies, fut imprimée et répandue aussitôt dans toute la colonie. Le ministre citait
les paroles de Louis XVI aux commissaires de l'assemblée constituante, chargés de présenter ce décret à son [4791J CHAPITRE VIT. 255 acceptation. Le roi avait dit « qu'il regardait le décret du
» 24 septembre comme le complément de la constitu-
» tion, dans les rapports de la France et de ses co-
» lonies. » Ainsi Louis XVI approuvait entièrement que le décret
conférât aux colons le droit de disposer seuls du sort
des mulâtres et des nègres ! ' C'était toujours, relativement à ces derniers, le même
monarque auteur de tant d'autres ordonnances que nous
avons déjà citées. 11 croyait, de même que l'assemblée
nationale, maintenir l'autorité de la France à Saint-Domingue, en maintenant le régime colonial dans toute
sa rigueur; et il sapait l'une et l'autre dans leurs bases ! On aperçoit la main de Dieu dans tous les actes de la
métropole, depuis 1790 jusqu'à 1802. Lorsque les gouvernemens sont injustes, il sait les punir de leurs mauvais sentimens, par l'effet même de leurs actes. GHAPiTREVIli. Entrée des hommes de couleur au Port-au-Prince. — Les Suisses et leur
déportation. — Affaire du 21 novembre 1791. — Expulsion des hommes de
couleur. — Incendie du Port-au-Prince. — Crimes commis parles blancs. On a vu les blancs du Port-au-Prince contraints,
le ^5 octobre, à signer le traité de paix de Damiens.
En vertu d'un article particulier, on fit venir sur cette
habitation, des dépuîations de la garde nationale, des
bataillons d'Artois et de Normandie, de l'artillerie royale,
de celle de Praloto, de la marine royale et marchande
qui, réunies à RI. de Leremboure, maire de la ville, à
Caradeux aîné et autres commissaires blancs signataires
du traité, jurèrent de l'obsei'veii' et de le maintenir dans
tout son contenu.
, on fit venir sur cette
habitation, des dépuîations de la garde nationale, des
bataillons d'Artois et de Normandie, de l'artillerie royale,
de celle de Praloto, de la marine royale et marchande
qui, réunies à RI. de Leremboure, maire de la ville, à
Caradeux aîné et autres commissaires blancs signataires
du traité, jurèrent de l'obsei'veii' et de le maintenir dans
tout son contenu. En agissant ainsi, les blancs cherchaient à inspirer
une confiance aveugle aux hommes de couleur. Ceux-ci
n'hésitèrent pas à faire leur entrée au Port-au-Prince.
D'ailleurs, pour exécuter le traité, il fallait que leur
armée y pénétrât : le renouvellement de toutes les municipalités des paroisses confédérées de l'Ouest, de l'assemblée provinciale et de l'assemblée coloniale, nécessitait
leur présence en cette ville. [179i] CHAPiTKE viiî. i2Jiri Le lundi 24 octobre, cette entrée s'effectua avec toutes
les apparences d'une joie commune. Caradeux donna le
bras à Bauvais : on se rendit à l'église où le Te Deum
fut chanté. Le lendemain, dans un repas patriotique
auquel assistèrent les principaux des hommes de couleur et des blancs, Caradeux fut de nouveau proclamé
capitaine général des gardes nationales de l'Ouest, et
Bauvais, commandant en second. L'armée de couleur, forte de mille cinq cents hommes, occupa diverses positions. Un poste élabh sur le
Belair, au haut de la rue qui conduit à l'abreuvoir et
passe devant l'église, fut confié au commandement de
Lambert, ayant sous ses ordres les capitaines Lafontant,
Sannon Doyon, Fouguy et Obran, Un autre poste, à
l'entrée du chemin de la Coupe, derrière les grandes
casernes, fut confié au capitaine Doyon aîné. Un troisième fut établi dans l'ancienne maison Duval, sur la
place d'Armes ou Champ-de-Mars, en face du palais du
gouvernement ; et les compagnies de l'Arcahaie l'occupèrent. Enfin, au palais se tenaient Bauvais et les autres
principauxchefset le gros de l'armée. Pétion et son artillerie y étaient aussi. Nous avons dit que les blancs du Port-au-Prince
avaient mis pour condition à la ratification du concordat
du 11 septembre, signé à la Croix-des-Bouquets par leurs
commissaires, le concours des hommes de couleur à leur
projet de séparer Saint-Domingue de la France. Les
hommes de couleur s'y étaient refusés, et les frégates anglaises qui étaient alors dans le port, éîant retournées
à la Jamaïque, les blancs s'éîaient enfin décidés à conclure la paix qui eut lieu a Damiens. Mais durant les 256 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. conférences de Goureau, Caradeux avait repris ce projet
dans des entretiens particuliers avec Bauvais et Pinchinat.
Ceux-ci ne s'y prêtant point, Caradeux espéra encore les y
entraîner par toutes les cajoleries dont il les entoura à
leur entrée au Port-au-Prince. Les mulâtres se montrant
toujours plus fidèles à la France que le blanc, ce dernier
résolut alors de les amener à une autre combinaison non
moins perfide ; et cette fois il réussit auprès de Bauvais
et de Pinchinat.
ans des entretiens particuliers avec Bauvais et Pinchinat.
Ceux-ci ne s'y prêtant point, Caradeux espéra encore les y
entraîner par toutes les cajoleries dont il les entoura à
leur entrée au Port-au-Prince. Les mulâtres se montrant
toujours plus fidèles à la France que le blanc, ce dernier
résolut alors de les amener à une autre combinaison non
moins perfide ; et cette fois il réussit auprès de Bauvais
et de Pinchinat. Pour décider les blancs du Port-au-Prince au concordat
du H septembre, Hanus de Jumécourt leur avait exposé
le danger de mécontenter les hommes de couleur qui,
au moyen des nègres suisses qu'ils avaient dans leurs
rangs, pourraient soulever tous les ateliers d'esclaves et
occasionner les mêmes ravages que dans la province du
Nord. Or, pendant les conférences relatives à ce concordat, tenues sur la place de la Croix-des-Bouquets, les
commissaires blancs avaient allégué le danger qu'il y
aurait à retenir ces esclaves dans l'armée de couleur,
parce qu'ils seraient, aux yeux des ateliers dont ils dépendaient et de tous autres, un exemple vivant de l'a -
vantagede la sédition. Ces commissaires demandèrent
donc que les suisses fussent remis à leurs maîtres respectifs, pour les punir selon que ces derniers le jugeraient
convenable, ou qu'ils fussent livrés aux tribunaux, pour
être poursuivis comme coupables de révolte. Mais les hommes de couleur, et Rigaud principalement,' s'opposèrent à l'une et l'autre proposition. Rigaud
demanda formellement que les suisses fussent déclarés
libres, par un article du concordat. Les blancs ayant
persisté dans leur demande, Daguin, un des commissaires de couleur, aussi fougueux que Rigaud, dégaina [4791] CHAPiTiîE viH. :257 son épée et cria : Tambours, battez la générale I A ce cri,
lesblancs déclarèrent renoncer à leurs propositions ; mais
ils demandèrent de ne pas consacrer l'affranchissement
des suisses ipar le concordat. Cette observation amena un
mezzo termine à l'égard de ces hommes. Ecoulons Hanus
de Jumécourt rendant compte à Blanchelande, par sa
lettre du 50 septembre 179!, des événemens survenus
alors : « ... Sept habitations sont à peu près en état de ré-
» volte contre leurs gérans, et ce n'est qu'à force de
» douceur, de patience et de surveillance que rien n'é-
» date. De ce grand nombre de nègres qui ont quitté les
» ateliers pour joindre Tarmée de couleur, partie sont
» retournés de gré chez leurs maîtres (on ne peut se
» dissimuler qu'ils y sont suspects) : partie, suivant un
» concordat passé entre les commissaires des deux pa-
» roisses (Port-au-Prince et Croix-des-Bouquets) et de
» l'armée, se trouvent incorporés dans l'armée, à des
>i conditions particidières qui assurent à ces nègres /a /f6 berté au bout de huit ans de service dans les maréchausw sées de la province. Je dois aux hommes de couleur
» toute sorte de justice ; ils ont non-seulement retenu
>i les ateliers dans le devoir, mais ils les ont surveillés
» d'eux-mêmes par des patrouilles fréquentes et péni-
» blés ; ils m'ont indiqué, à chaque instant du jour et
» de la nuit, l'espèce de surveillance que j'avais à rem-
>j pHrpluspressamment... »
berté au bout de huit ans de service dans les maréchausw sées de la province. Je dois aux hommes de couleur
» toute sorte de justice ; ils ont non-seulement retenu
>i les ateliers dans le devoir, mais ils les ont surveillés
» d'eux-mêmes par des patrouilles fréquentes et péni-
» blés ; ils m'ont indiqué, à chaque instant du jour et
» de la nuit, l'espèce de surveillance que j'avais à rem-
>j pHrpluspressamment... » En décidant ainsi du sort des suisses, verbalement
sans doute, car il ne paraît pas qu'il y eût convention
écrite, les hommes de couleur avaient satisfait à la justice
autant que le permettaient les circonstances, d'après les
idées généralement reçues alors en faveur d'une liberté T. I. 17 ETUDES Slin L HISTOIRE D lUlTI. graduelle. Les suisses n'étaient ni remis en esclavage, à
la discrétion de leurs maîtres, ni livrés aux tribunaux,
pour s'être révoltés : leur affranchissement de venait le
prix d'un service public rendu à la colonie, dans le corps
de la maréchaussée. Lors du traité de Damiens, il n'en fut pas question,
puisque, suivant Ha nus de Jumécourt, la chose était
déjà réglée. Mais se voyant dicter la loi par les hommes
de couleur, les blancs pensaient» non sans raison, que
leurs adversaires sentaient leur force de l'adjonction de
ces auxiliaires, de leur présence à leurs camps, et de la
facilité pour eux de les employer à soulever tous les ateliers: les blancs résolurent alors de mettre tout en usage
pour porter l'armée de couleur à sacrifier ces vaillans
nègres à la tranquillité, ou plutôt à la peur qu'ils éprouvaient, à cause de l'insurrection du Nord. Caradeux et
Leremboure revinrent auprès de Bauvais, de Lambert,
de Pinchinat, sur les considérations déjà exposées à la
Croix-des-Bouquets ; mais ces chefs de l'armée résistèrent: il en fut de même de Daguin, deBigaud, de Pétion, et pour mieux dire de toute l'armée. Alors survint
une grande agitation au Port-au-Prince, parmi \esjlibustiers de Praloto, qui, déjà, commettaient des actes désordonnés : agitation soufflée par Caradeux et Leremboure,
et à laquelle prirent part presque tous les blancs de la
ville. Dans ce moment, Leremboure fit proposer à Bauvais d'examiner cette affaire, en comité secret entre les
chefs, afin d'éviter le tumulte populaire. Cette proposition acceptée, l'agitation se calma. Voyons ce que dit l'auteur d'une lettre écrite du Portau-Prince, le 27 octobre, à des négocians de Nantes, et
inséi'ée parmi les pièces citées à la suite du rapport de [1791] oiiAPiTKE Vin. 2o9 Tarbé, fait à l'assemblée nationale en décembre suivant : « Enfin, dit l'auteur de la lettre^ nous possédons main- > tenant les hommes de couleur dans notre ville ; ils y
» sont entrés lundi dernier en armes, conformément à
l'auteur d'une lettre écrite du Portau-Prince, le 27 octobre, à des négocians de Nantes, et
inséi'ée parmi les pièces citées à la suite du rapport de [1791] oiiAPiTKE Vin. 2o9 Tarbé, fait à l'assemblée nationale en décembre suivant : « Enfin, dit l'auteur de la lettre^ nous possédons main- > tenant les hommes de couleur dans notre ville ; ils y
» sont entrés lundi dernier en armes, conformément à > un article du concordat. Jusques à présent, ils n'ont
» rien commis contre le traité ; mais ils ont amené et
>» introduit avec eux en ville leurs suisses (c'est ainsi
» qu'ils appellent les esclaves les plus ingambes qu'ils
» ont retenus parmi eux, et que jusqu'à présent ils n'ont
» pas voulu remettre aux maîtres qui les ont réclamés^
» etils paraissent vouloir les traiter favorablement : ce qui
>3 serait bien pernicieux. Déjà ces suisses disent à nos
■p nègres : — « Vois'tu, si tu avais fait comme moi, tu
» serais comme moi libre, et le pays serait à nous : nous en
» aurions expulsé tous les blancs. » Vous sentez combien
» ce langage peut être dangereux. Les blancs et les hom-
» mes de couleur doivent tenir un comité secret pour
« décider sur le sort de ces suisses. S'ils sont remis à
» leurs maîtres, qui seront alors dans le cas d'en faire
» tel exemple qu'il leur plaira, ou s'ils sont remis à la
» justice, alors il n'y aura pas de mal. Mais si, comme
« on le craint, les hommes de couleur tiennent à ce qu'ils
» aient leur liberté, alors nous avons tout à craindre de
» l'exemple. Vous sentez la politique des gens de couleur
» qui, dans le cas de quelque tentative de la part des
» l)Iancs, pour opérer ici une contre-révolution, veulent
» se conserver la troisième classe, en favorisant ceux qui
>) les ont suivis : ce qui nécessairement en eneouragerait
» d'autres à les suivre de même dans une semblable
» occasion. » Le comité secret fut en effet tenu. Leremboure et 260 ÉTUDES SUR l/mSTOIRE d'hAÏTI. Caradeux eurent soin d'y introduiie suffisamment de
membres de la municipalité et d'autres corps pour s'assurer une majorité dans le vote par assis et levé qu'ils proposèrent au comité. Bauvais et ses compagnons n'avaient
pas eu le même soin : les hommes de couleur y étaient
en nombre inférieur. • L'astucieux Leremboure, auquel on avait donné le
sobriquet de Vieux Tigre, au dire deSonthonax *, à cause
de sa méchanceté, fit la proposition, non plus de remettre les suisses à leurs maîtres ni aux tribunaux, mais de
leur donner la liberté immédiatement, en les éloignant
de Saint-Domingue, oii leur présence serait toujours
d'un effet dangereux, en les emmenant dans la baie et
sur les côtes des Mosquitos ^ dont il vanta la fertilité, et
leur procurant des instrumens aratoires et des vivres
pour trois mois, en outre des grains et des semences,
enfin tout ce qui serait nécessaire à l'établissement d'une
colonie sur ces côtes.
tribunaux, mais de
leur donner la liberté immédiatement, en les éloignant
de Saint-Domingue, oii leur présence serait toujours
d'un effet dangereux, en les emmenant dans la baie et
sur les côtes des Mosquitos ^ dont il vanta la fertilité, et
leur procurant des instrumens aratoires et des vivres
pour trois mois, en outre des grains et des semences,
enfin tout ce qui serait nécessaire à l'établissement d'une
colonie sur ces côtes. Il est certain, d'après toutes les traditions, que Bauvais et Lambert chefs supérieurs de l'armée, adhérèrent
à cette proposition qui passa à la majorité des voix. Il
paraît quePinchinat y donna également son assentiment,
et bientôt nous dirons pourquoi nous pensons ainsi. Mais
quant à Rigaud, Daguin, Pétion qui, quoique fort jeune
alors (il avait vingt-un ans), était écouté dans les conseils,
et quelques autres officiers de l'armée de couleur ; ceuxci furent d'une opinion contraire et protestèrent énergiquement en faveur des malheureux suisses, dont le sort
avait été déjà réglé à la Croix-des-Bouquets. .] . DébatSj'tome 3, page 123. a La baie des Mosquitos est située dans l'Etat actuel de Nicaragua. La ville
de Ssint-Jean de Nicaragua ou Grey-Town est au pouvoir de la GrandeBretagne, à cause du protectorat qu'elle exerce sur /r l\oi des Mosquitos. [1791] CHAPniiE viii. 261 Cependant, malgré cette opposition, les chefs principanx ayant admis la proposition , il fut résolu d'embarquer ces infortunés. Ils décidèrent néanmoins d'envoyer avec ces expatriés quatre commissaires de couleur
pour s'assurer de l'exécution parfaite du projet et de la
situation des lieux où le débarquement se ferait , afin
d'en faire leur rapport à leur retour. Ces commissaires
turent Cadet Chanlalte, Charles Harran, Louis Bonneau,
et Juste Hugonin * : ce dernier n'ayant pu remplir sa
mission, Barthélémy Richiez fut nommé à sa place. On lit dans un post-scriptum de la lettre citée ci-dessus,
.en date du 30 octobre : « Le comité secret pour les ««mes a été tenu avant-
» hier (le 28); ils furent désaiméset envoyés à bord d'un
» navire : toute la garde nationale était sous les armes
» (les blancs). On pense qu'il s'en est évadé beaucoup
» avant leur désarmement; et cela paraît très-vraisem-
» blable ; mais enfin on en tient à bord une quantité
» d'environ deux centtrente. Beaucoup de gens de couleur
» voulaient s opposer à leur départ, mais l'avis contraire
» a prévalu : ils devaient mettre à la voile cette nuit,
» si l^L brise ne leur eût pas manqué. Vous dire où ils
» vont, est un secret qui n'a pas encore pénétré. Le
» soupçon le plus général, c'est qu'on va les conduire
» dans la baie des Mosquitos, où on les débarquera avec
» des vivres pour trois mois. C'est bien une liberté qu'on
» leur donne, mais au moins ils n'en donneront pas le
« spectacle aux yeux de nos nègres. Bien des personnes
« craignent, dans ce cas, qu'il soit très facile aux gen^
«de couleur de les réintroduire par le cabotage. Du
qui n'a pas encore pénétré. Le
» soupçon le plus général, c'est qu'on va les conduire
» dans la baie des Mosquitos, où on les débarquera avec
» des vivres pour trois mois. C'est bien une liberté qu'on
» leur donne, mais au moins ils n'en donneront pas le
« spectacle aux yeux de nos nègres. Bien des personnes
« craignent, dans ce cas, qu'il soit très facile aux gen^
«de couleur de les réintroduire par le cabotage. Du 1 Juste Hugoniii.qui fut un des officier» supérieurs sous H. Christophe, at
son procureur général à la cour iupreme262 ÉTUDES SUR l'iiistoikë d'haïti. » reste, notre ville est assez tranquille depuis que nous
» avons ces messieurs parmi nous, et que nous som-
» mes débarrassés de leurs suisses. j> Un second post-scriptum de la même lettre, en date du
5 novembre, porte : « Les suisses ont été embarqués et sont partis ce matin
M dans VEmmanuel, de Nantes, capitaine Colmin, pour
» ïa baie des Mosquitos : on doit les y déposer avec des
» outils propres à la culture, trois mois de vivres et deux
» rechanges à chacun. Ils sont au nombre de deux cent
» treize. » A la page 15 du Mémoire du "2^ bataillon du 9« régiment, dit de Normandie, publié en France, on lit : « Le 24 octobre, en vertu de cette dernière pacifîca-
» tion, quinze cents hommes de l'armée des citoyens
» de couleur entrèrent au Port-au-Prince, avec l'appareil
» du triomphe, et ils établirent leur quartier général au
w gouvernement, distribuèrent le reste de leur troupe
j> dans plusieurs endroits de la ville ; avec eux, ils avaient
» introduit plusieurs nègres non libres, auxquels ils
» avaient mis les armes à la main, etqu'i/5 we consentirent
» qu'avec peine à faire conduire à l'île Moustique (baie
>) des Mosquitos). » Dans un écrit présenté aux commissaires civils Roume,
Mirbeck et Saint-Léger, intitulé Production historique,
etc., onXit encore : « Le lendemain, toute cette armée entre en ville,
>) escortée des nègres soulevés et armés contre nous,
» connus sous le nom de suisses, klayueik; cet appareil,
» lafrayeur s'empara de tous les bons citoyens (les
j> blancs), et chacun trembla pour ses propriétés et pour ses
» jours. Il peut même se faire que nous nous fussions [i791] CHAPITRE VIII. 265 » opposés à leur entrée, si on ne nous avait flattés ile
» l'arrestation prochaine de ces esclaves armés. » Garran qui cite dans son rapport (tome 5, page 65
et suivantes), ces divers écrits et d'autres que nous ne
possédons pas, Garran constate qu'un grand nombre des
hommes de couleur pensaient que les suisses éVdïent couverts par le traité de Damiens, mais que « les chefs des
• blancs, redoutant les suites d'un exemple si dangereux,
> résolurent de se défaire des nouveaux libres, et que les
» chefs des hommes de coideur eurent la lâcheté d'y con-
» sentir, w II ajoute que <i.plusieurs d'entre ewic néanmoins,
» etBoisrond lejeuneen particulier, condamnèrent ce//e
» perfidie. » Il rend compte de toute la perversité qui guida
les meneurs blancs dans cette infâme affaire.
, redoutant les suites d'un exemple si dangereux,
> résolurent de se défaire des nouveaux libres, et que les
» chefs des hommes de coideur eurent la lâcheté d'y con-
» sentir, w II ajoute que <i.plusieurs d'entre ewic néanmoins,
» etBoisrond lejeuneen particulier, condamnèrent ce//e
» perfidie. » Il rend compte de toute la perversité qui guida
les meneurs blancs dans cette infâme affaire. Nous ajoutons ici quelques particularités que nous
tenons, écrites de la main de Barthélémy Richiez , le
dernier survivant des quatre commissaires envoyés avec
\e^ suisses. Cette note fut écrite le 16 décembre 1828, de
Seybo, où habitait ce citoyen depuis la guerre civile dui
Sud. Voici ce qu'il dit : « Tandis que les suisses (au nombre de deux cent
vingt, dont cent quatre-vingt-dix-sept noirs et vingttrois mulâtres) étaient sur V Emmanuel, les quatre commissaires étaient sur le brick de guerre la Philippine,
capitaine Bélanger, envoyé par M. de Grimouard, cornmandant^du vaisseau le Borée et chef de la station navale
au Port-au-Prince, pour accompagner le navire marchand. Arrivés devant le port de Jérémie, les deux capitaines eurent entre eux une conférence, à laquelle les
commissaires restèrent étrangers : dans la nuit suivante,
chacun des navires prit une route différente. La Philippine se rendit à la baie des Mosquitos où VEmmanuel ne 264^ ETUDES SUR l'iUSTOIRE d'iIAÏTI. parut pas ; le capitaine Bélanger se dirigea sur divers
points des côtes du voisinage jusqu'à l'entrée de la baie
de Carthagène. Plus de quinze jours s'étant écoulés
ainsi, il se rendit à Port-Fvoyal de la Jamaïque : là il
apprit aux commissaires de couleur (qui n'eurent pas
la faculté de descendre à terre ni de communiquer avec
qui que ce soit), que le capitaine Colmin, après avoir
tenté de vendre les suisses dans une île anglaise (la Jamaïque), ces infortunés s'étant récriés contre cette atrocité, il les débarqua sur une presqu'île inhabitée', avec
peu de provisions ; qu'heureusement pour ces malheureux, ainsi abandonnés, une goélette anglaise qui vint
dans ces parages, ayant aperçu les signaux qu'ils faisaient et les ayant reconnus de près, en fit son rapport à
Port-Royal d'oui l'amiral de la station de la Jamaïque envoya une frégate qui les recueillit et les amena dans ce
port, où ils furent gardés quelque temps ; car la Philippine y passa six semaines et de là se rendit au Cap, peu
de jours après qu'une frégate anglaise s'y fut rendue pour
remettre les suisses à l'assemblée coloniale. Débarqués
eux-mêmes au Cap, les quatre commissaires furent mis
en prison où ils restèrent jusqu'à l'arrivée du t'.écret
du 4 avril 1792 : Blanchelande et Roume les fii-enl mettre eu liberté. » Garran ajoute que « les suisses furent amenés au
» Cap, en février 1792, et l'assemblée coloniale les.
» envoya dans la rade du Môle, sur un navire où ils
» étaient tous enchaînés. La haine des autorités consli-
» tuées du Port-au-Prince les y poursuivit : la muni1 Cel îlot n'd pas été désigné, du moins daiis les docuaiens que nous avuns
sous les yeux, il est probable que c'est sur l'un de ceux qu'on trouve entre la
Jiiniaïjue et la tôle des i\IoMiu lus et de Honduras.
coloniale les.
» envoya dans la rade du Môle, sur un navire où ils
» étaient tous enchaînés. La haine des autorités consli-
» tuées du Port-au-Prince les y poursuivit : la muni1 Cel îlot n'd pas été désigné, du moins daiis les docuaiens que nous avuns
sous les yeux, il est probable que c'est sur l'un de ceux qu'on trouve entre la
Jiiniaïjue et la tôle des i\IoMiu lus et de Honduras. [1791] ciiAPiniE viii. , 2^5 » cipalité de cette ville voulait absolument qu'on les
» condamnât « mort. Peu de temps après, des scélé-
» rais montent sur le navire durant la nuit; et, après
» avoir renfermé le capitaine dans sa chambre, ils
» choisissent soixante des plus vigoureux de ces mal-
« heureux nègres, leur coupent la tête, les uns après
» les autres, et les jettent dans la i-ade du Môle. où
» l'on vit pendant plusieurs jours flotter les cadavres
j> de ces infortunés, sans que les autoiités constituées
» ni l'assemblée coloniale aient rien fait pour la pu-
» nition des coupables. Le surplus des suisses périt de
» misère sur ce bâtiment, à l'exception de dix-huit
» que Sonthonax retira en 1795: c'était le reste de
» plus de deux cents qui avaient été originairement
» embarqués. » Les scélérats qui tuèrent les soixante suisses étaient des
blancs de l'Artibonite, appelés SaUniers. Tel fut le sort de ces infortunés. On voit dans ces
diverses relations des faits toute la méchanceté des
blancs du Port-au-Prince. Ils ne se contentent pas d'obtenir la déportation de ces hommes sur une plage étrangère ; et sous le prétexte que les hommes de couleur
pourront les réintroduire dans la colonie, ils les font
jeter sur un point autre que celui dont on était convenu,
pour qu'ils périssent de faim. Échappés à cette horrible
mort par hasard, et conduits au Cap, et ensuite au Môle,
on en fait assassiner une partie. Ni l'assemblée
coloniale, ni Blanchelande, ni les commissaires civils,
arrivés depuis environ trois mois, ne s'intéressent
à eux. Les blancs du Port-au-Prince avaient paru effrayés
de l'armement des suisses. Cependant, un mois après 26G ^ ÉTUDES sin l'iiistoiue d'haïti. leur déportation, par suite de l'affaire du 21 novembre
dont nous allons parler bientôt, ils eurent recours à une
mesure semblable : les assemblées populaires de cette
ville armèrent une troupe de plusieurs centaines d'esclaves, qu'ils désignaient sous le nom d'Africains, dont le
commandement fut confié à un noir nommé Cayeman,
qui les employait au massacre des hommes de couleur * .
Dans le même temps, les colons du quartier de .Tiburon
armaient aussi des esclaves, sous la conduite de l'un d'eux
nommé Jean Kina, dans le même but. Le quartier de la
Grande-Ansé agit de même. Que Caradeux, Leremboure et tous les blancs du
Port-au-Prince aient demandé le sacrifice des sûmes,
on le conçoit de la part de ces hommes qui vouaient
une haine implacable à la race noire. Mais que les
chefs de l'armée des affranchis aient consenti à cet acte
affreux, c'est ce que la postérité ne peut leur pardonner.
En effet, il est inutile de rechercher si, aux camps
de Diègue et de Métivier, les suisses sont venus d'euxmêmes se joindre à l'armée, ou s'ils y ont été appelés.
on le conçoit de la part de ces hommes qui vouaient
une haine implacable à la race noire. Mais que les
chefs de l'armée des affranchis aient consenti à cet acte
affreux, c'est ce que la postérité ne peut leur pardonner.
En effet, il est inutile de rechercher si, aux camps
de Diègue et de Métivier, les suisses sont venus d'euxmêmes se joindre à l'armée, ou s'ils y ont été appelés. * Voyez le 7'"e volume des Débats, pages 211 et 313. En décembre 1792, un
an après la formation des africains, ces hommes furent placés sous les ordres
supérieurs de Philibert, qui, suivant Sonthonax, était ancien pi-évôt de Jacmel,
protégé de Bord. (Voyez le même vol., page 243.) S'il avait été prévôt, il serait donc un blanc. Cependant, dans le 3» vol. du Rapport de ces Débats,
p. 309, Garran dit que Philibert était un homme de couleur; il le répète à la
page 342, en disant : « Tel est même le bouleversement d'idées que produisent
■ les dissensions civiles, que l'un de ses principaux agents (de Borel) était un
» homme de couleur nommé Philibert, qui commandait les /africains enlevés
» à leurs maîtres pour les enrôler. » S'il est vrai que Philibert fût un homme
de couleur, comment aurait-il éléprévôi de Jacmel ? Quand Sonthonax a dit
cela, les colons ne l'ont pas contredit; et l'on sait que ni mulâtre, ni nègre
ne pouvait être prévôt. Ces J/rtcains ayant été originairement enrôlés pour
traquer les hommes de couleur, il est vraisemblable (|u'on n'eût pas mis à
leur tête un mulâtre
ler. » S'il est vrai que Philibert fût un homme
de couleur, comment aurait-il éléprévôi de Jacmel ? Quand Sonthonax a dit
cela, les colons ne l'ont pas contredit; et l'on sait que ni mulâtre, ni nègre
ne pouvait être prévôt. Ces J/rtcains ayant été originairement enrôlés pour
traquer les hommes de couleur, il est vraisemblable (|u'on n'eût pas mis à
leur tête un mulâtre [1791] CHAPITUE Vlll. , 267 Admis dans ses rangs, ils étaient dès lors placés sous
la sauvegarde des affranchis, leurs protecteurs naturels.
Dictant la loi aux blancs par leurs succès, par leur
nombre, par l'effet dès circonstances qui se passaient
dans le Nord ; les contraignant aux concordats qui
leur reconnaissaient, à tous sans distinction, la plénitude des droits politiques, les chefs de larmée devaient
au moins maintenir à l'égard des suisses, la convention prise h la Croix-des-Bouquels et dont parle Hanus
de Jumécourt. D'après ce dernier, ils exerçaient assez
d'influence sur les ateliers pour avoir pu les retenir
dans le devoir; ils auraient donc pu, en stipulant
l'affranchissement des suisses, se servir de ces mêmes
auxiliaires pour continuer cette utile influence. Leur
incorporation dans la maréchaussée en faisait nécessairement des agens de l'autorité à l'égard des ateliers. En outre, la révolte des noirs dans la province
du Nord, les désastres qui s'en étaient suivis, auraient
dû faire comprendre à ceux qui dirigeaient l'armée des
hommes de couleur, qu'il serait impossible d'ajourner,
de longtemps encore, l' affranchissement général des
esclaves, et que toute idée d'affranchissement graduel
devenait dès lors une de ces impossibilités que les
circonstances proclament impérieusement. Mais, consentir à la déportation des suisses sur une plage éloignée,
où ils devaient défricher la terre pour vivre, combattre les Indiens pour s'y maintenir ; les séparer de leurs
femmes, de leurs enfans, de tous leurs parens ; les arracher d'un pays devenu leur patrie ; les livrer, enfin,
à fa merci de leurs oppresseurs chargés de pourvoir à tous leurs besoins, ce fut une grande faute
politique, un vrai crime dont l'histoire ne peut la2G8 ÉTUDES SUR l'iIISTOUIE d'iIAÏTI.
ils devaient défricher la terre pour vivre, combattre les Indiens pour s'y maintenir ; les séparer de leurs
femmes, de leurs enfans, de tous leurs parens ; les arracher d'un pays devenu leur patrie ; les livrer, enfin,
à fa merci de leurs oppresseurs chargés de pourvoir à tous leurs besoins, ce fut une grande faute
politique, un vrai crime dont l'histoire ne peut la2G8 ÉTUDES SUR l'iIISTOUIE d'iIAÏTI. ver la mémoire de Bauvais, de Lambert, de Piuçhinat. Quant à Bauvais , homme de bien qui a su conserver
l'estime de tous les partis dans ces luttes révolutionnaires; homme vertueux par tempérament, par principes et
par coutume, selon l'expression de Roiime, on aurait lieu
de s'étonner, après un tel éloge, de son avis favorableà
la déportation des suisses, si l'histoire n'avait pas à constater d'autres taits de sa conduite politique, qui prouvent
que son caractère, par trop scrupuleux, nuisait à la mission qui lui était dévolue dans la révolution entreprise
par sa classe. En effet, on l'a vu toujours soumis aux
formes, sacrifier à un respect outré pour la légalité,
des devoirs importans que les circonstances imposent
souvent à un chef révolutionnaire. La seule conclusion
qu'on puisse tirer de la conduite de Bauvais dans l'affaire
des suisses, c'est qu'il crut devoir tout sacrifier, en cette
circonstance, au désir de maintenir la paix qu'on venait
de faire à Damiens. Voyant les blancs du Port-au-Prince
persister dans leur demande d'éloigner ces hommes, le
concordat du 25 octobre étant déféré à la sanction de
l'assemblée nationale de France, Bauvais aura cru qu'il
fallait donner une preuve du désir des affranchis, de
concilier leur cause avec celle des colons. Car, pour lui,
à ses yeux, l'autorité de la métropole était tout. Il lui a
toujours semblé qu'il fallait sans cesse se courber devant elle ou devant ses agens à Saint-Domingue. A l'égard de Lambert, second général de cette armée
de 1791,, homme non moins respectable par ses qualités
personnelles, ses motifs ne peuvent avoir été autres que
ceux qui déterminèrent son collègue : — faiblesse politique, en présence d'une situation qui exigeait la fougue
révolutionnaire de Rigaud ctde Daguin, pour intimider [I79I] CHAPITRE VIII. 269 les colons du Port-au-Prince. Voyez ensuite comment
Lambert, dégoùîé d'un rôle pour lequel il n'était pas
fait, se laisse entraîner, comme d'autres hommes de la
classe des affranchis, à se soumettre aux Anglais auxquels
les colons hvrèrent cette ville en 1794, s'effaçant dès
lors de la scène pohtique pour conserver toujours, jusqu'à sa mort, l'estime des honnêtes gens de tous les
partis *. Peut-on dire, de Bauvais et de Lambert, que ces deux
généraux ont été mus par des préjugés de couleur, dans
l'affaire des suisses? Après les colons toujours si perfides,
Sonthonax et Toussaint Louverture sont venus soutenir
cette thèse, indigne de la supériorité de leur esprit. Mais
la postérité ne les croira pas ; car si la majorité des suisses
était composée de noirs, il y avait parmi eux des mulâtres.
Lambert, nègre libre, ne pouvait sacrifier les uns comme
mulâtres , Bauvais, mulâtre libre, ne pouvait sacrifier les
autres comme noirs.
colons toujours si perfides,
Sonthonax et Toussaint Louverture sont venus soutenir
cette thèse, indigne de la supériorité de leur esprit. Mais
la postérité ne les croira pas ; car si la majorité des suisses
était composée de noirs, il y avait parmi eux des mulâtres.
Lambert, nègre libre, ne pouvait sacrifier les uns comme
mulâtres , Bauvais, mulâtre libre, ne pouvait sacrifier les
autres comme noirs. Examinons maintenant ce qui est personnel à Pinchinat, ce patriote éclairé qui a mérité à tant de titres
la vénération de son pays. Cinq années après la déportation des suisses, lorsque
Sonthonax revint à Saint-Domingue comme chef de la
commission civile dont Julien Raymond faisait partie,
il lança une proclamation en date du 23 frimaire an V
(15 décembre 4796), contre Rigaud, Pinchinat et tous
les hommes de couleur du Sud, à propos des troubles
occasionnés aux Cayes par sa délégation, au mois de
fructidor an IV (août et septembre 1796). Dans cet acte, ' Lambert, est nnnl au Porl-au-Piince, sous ie règno de Eessaiines. Nous
avons connu cet hoiiune vénér8b'e,que les biant-s eux-iiiènies, avaient toujours
respecté. 270 KïllDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI, Soiithonax accusa Pinchinat principalement de la déportation des suisses : il le fit en ces termes : « Ce Pinchinat qui, en 1791 , a sacrifié trois cents noirs
» à la rage des factieux du Port-au-Prince, en stipulant
ï» leur déportation à la baie Honduras , pour prix de
» leur fidélité aux hommes de couleur j et du sang qu'ils
» avaient versé pour leurs droits... » Mais Rigaud, en l'absence de Pinchinat parti pour
France, publiant son mémoire en date du 18 thermidor an V (5 août 1797), que nous avons déjà cité, réfuta
cette diatribe par ce passage : « Que Sonthonax rougisse de honte, si toutefois son
)> front peut rougir encore, d'accuser Pinchinat d'avoir
j> sacrifié trois cents noirs à la rage des factieux du Port-
)) au-Prince : non, Pinchinat ne les a pas sacrifiés. Il a pu
» être trompé par ces factieux (eh ? nous l'avons été si sou-
» vent !) ; il croyait qu'il en .résulterait une plus grande
» somme de bonheur pour tous les citoyens en général, et
» pour ces noirs en particulier ; on devait leur procurer
») tous les moyens possibles pour couler des jours paisibles
» et heureux. Pinchinatet nous tous en étions siconvain-
» eus, que nous envoyâmes avec eux quatre de nos frè-
» res pour être les témoins de leur bonheur. C'est donc
» contre ces factieux seuls que Sonthonax devrait s'é-
» lever ; mais non, ce sont aujourd'hui ses bons amis ;
» il est leur plus zélé partisan et leur plus chère idole.
» Mais, voici un dilemme auquel je défie Sonthonax et
» tous ses partisans de répondre : ou Pinchinat était
» un scélérat en 1791, ou il ne l'était pas. S'il l'était,
>' Sonthonax est un grand scélérat d'avoir nommé, en
» 1793, ce même Pinchinat non-seulement membre de
rait s'é-
» lever ; mais non, ce sont aujourd'hui ses bons amis ;
» il est leur plus zélé partisan et leur plus chère idole.
» Mais, voici un dilemme auquel je défie Sonthonax et
» tous ses partisans de répondre : ou Pinchinat était
» un scélérat en 1791, ou il ne l'était pas. S'il l'était,
>' Sonthonax est un grand scélérat d'avoir nommé, en
» 1793, ce même Pinchinat non-seulement membre de [ITÎil] cnAiMTr.E vni. 271 » la commission intermédiaire , non-seulement proeu-
» rcnr général au conseil supérieur du Port-au-Prince,
» mais encore son délégué, son représentant. SU ne
» l'était pas, Sonlhonax est un grand scélérat d'accuser
> aujourd'hui Piuchinat d'un crime dont il n'est pas
» coupable: donc Sonthonax est un grq.nd scélérat.» Selon nous, ce sont là de mauvaises raisons ; c'est de la
déclamation et rien de plus. Sonthonax et ses collègues,
envoyés en 1 792 pour faire exécuter le décret du 4 avril
de cette année, qui admettait enfin tous les hommes de
couleur libres aux mêmes droits politiques que les blancs,
et trouvant ceux de l'Ouest et du Sud en armes, en possession d'une puissance réelle et de la confiance des
précédens commissaires civils, alors que les colons voulaient livrer Saint-Domingue à la Grande-Bretagne et que
les contre-révolutionnaires entravaient la marche de la
révolution française, Sonthonax et ses collègues ne pouvaient se dispenser de s'appuyer sur les hommes de couleur pour maintenir la colonie dans la fidélité à la
France, et d'employer les principaux d'entre eux, les plus
influens, dans les positions supérieures de l'administration civile et de la guerre : de là la nomination de Pinchinat à la commission intermédiaire et aux autres en?kplois, de Bauvais comme général déjà reconnu de l'armée.
La déplorable affaire des suisses ne pouvait être un empêchement.
vaient se dispenser de s'appuyer sur les hommes de couleur pour maintenir la colonie dans la fidélité à la
France, et d'employer les principaux d'entre eux, les plus
influens, dans les positions supérieures de l'administration civile et de la guerre : de là la nomination de Pinchinat à la commission intermédiaire et aux autres en?kplois, de Bauvais comme général déjà reconnu de l'armée.
La déplorable affaire des suisses ne pouvait être un empêchement. Mais Rigaud pouvait dire autre chose : il devait seulement avouer le tort, la faute politique commise alors
par ceux des hommes de couleur qui consentirent à la
déportation de ces infortunés, en vue seule de la paix
conclue de bonne foi à Damiens. Les blancs ayant été si72 ÉTUDES sin\ l'histoire d'haïti. plus adroits que les chefs de l'armée qui donnèrent dans
le piège, il fallait avouer cette faiblesse, ce crime ; car la
déportation des suisses, quoi qu'on dise, est un crime
que la conscience condamne, qui révolte également
l'esprit et le cœur humain. C'est la raison d'Etat qui
persuada ces chefs de prendre cette mesure, après qu'ils
eurent réglé le sort des suisses. Ils se condamnèrent en
quelque sorte eux-mêmes quelques mois après, en faisant
garantir l'affranchissement de cent noirs dans la paroisse
de la Croix-des-Bouquets, et de quarante-quatre autres
dans celle de l'Arcahaie, pour servir pendant cinq ans
dans la gendarmerie 1. En octobre 1791, ils pouvaient
donc, ils devaient maintenir la même mesure dont ils
eurent l'heureuse initiative, au dire de Hanus de Jumécourt. Sinon, il fallait de nouveau pousser le cri de guerre
de Daguin : Tambours, battez la générale! recommencer la lutte dans l'enceinte du Pori-an-Prince, alors
que toute l'arm.ée y était présente. Si, quelques jours plus
tard, ils l'ont soutenue malgré l'éloignement de beaucoup d'entre eux, trop pressés d'aller au sein de leurs
familles, que n'eussent-ils pas fait quatre ou cinq jours
après la signature du traité de paix ? Ensuite, Rigaud ne pouvait-il pas réfuter Sonthonax
par ses propres aveux faits devant la commission des colonies, dans les Débats avec les colons qui accusèrent
Polvérel et lui ? En effet, dans la séance du 19 pluviôse
an III (7 février 1795), qu'a dit Sonthonax, à propos des
dix-huit suisses qui avaient survécu à regorgement commis dans la rade du Môle, et aux maladies, à la misère
qui moissonnèrent les autres ? Transcrivonsicilespropres
Sonthonax
par ses propres aveux faits devant la commission des colonies, dans les Débats avec les colons qui accusèrent
Polvérel et lui ? En effet, dans la séance du 19 pluviôse
an III (7 février 1795), qu'a dit Sonthonax, à propos des
dix-huit suisses qui avaient survécu à regorgement commis dans la rade du Môle, et aux maladies, à la misère
qui moissonnèrent les autres ? Transcrivonsicilespropres 'Rapport de Roume, pagp iC. [1791] cirAi»nT.EViii. 273 paroles deSonthonnx. On lit à la page 514 du premier
volume des Débats : « J'observe encore, sur ce qui» dit Thomas Millet,
» que les nègres suisses étaient trois cents, lorsqu'ils ont
J> été envoyés à la baie des Mosquitos, et que dans la
» rade du'MôIe, il y en a eu soixante de décollés ; que,
» dans la i-ade du Cap, il s'est mis parmi eux une ma-
»|ladie qu'on accuse des gens mal intentionnés de leur
» avoir communiquée ; que ces malheureux , de trois
» cents qu'ils étaient *, en moins d'un an, ont été lé-
» duits à dix-huit, qui sont ceux qui ont été mis à bord du
» Jupiter : ils eussent péri jusqu'au dernier, ils auraient
» expié, par la mort du dernier d'entre eux, le tort d'avoir
» soutenu la réclamation des droits des hommes de cou-
» leur, si notre humanité ne les avait pas envoyés à bord
» du vaisseau le Jupiter, en leur donnant l' affranchi sse-
» ment, et en leur ordonnant en même temps et au
» contre-amiraï Cambis, de leur faire faire le service en
» qualité de matelots. Nous ne voulûmes point les incor-
» porer dans les compagnies franches, nous ne voulûmes
» point alors les incorporer dans les troupes de Saint-Do-
» mingue, parce qu'on aurait dit que nous voulions soufn fier la révolte ou encourager la révolte des esclaves. C'est
» pour cela que nous les mîmes à bord du vaisseau de
» l'amiral Cambis : sa proclamation en fait foi. Peut-
» être sont-ils morts depuis; je ne sais ce qu'ils sont de-
» venus : ils ont peut-être été massacrés par les matelots,
T peut-être par les ordres de ceux qui étaient à bord ^ »
troupes de Saint-Do-
» mingue, parce qu'on aurait dit que nous voulions soufn fier la révolte ou encourager la révolte des esclaves. C'est
» pour cela que nous les mîmes à bord du vaisseau de
» l'amiral Cambis : sa proclamation en fait foi. Peut-
» être sont-ils morts depuis; je ne sais ce qu'ils sont de-
» venus : ils ont peut-être été massacrés par les matelots,
T peut-être par les ordres de ceux qui étaient à bord ^ » ^ Claussoiij un des colons accusateurs, habitant du Port-au-Prince, affirma
que les suisses déportés n'étaient qu'au nombre de deux cent trente. Voyez
les Débats, tome 1er, page 314. 3 11 restait effectivement vingt-neuf suisses dans la rade du Cap. Voici
T. 1. 18 274 lîTUDES SUR l'histoiue D'iIAhr. Voilà ce que firent Sonthonax et Polvérel, commissaires civils exerçant le pouvoir dictatorial clans sa |3lénitude. Ces commissaires qui avaient eu assez d'autorité
et de puissance pour déporter Blanchelande, d'Esparbès,
Cambefort et beaucoup de colons ; qui avaient dissous
l'assemblée coloniale et d'autres corps populaires, n'avaient-ils pas assez de puissanceet d'autorité pour sauver
ces suisses, en les plaçant à côté des hommes de couleur
qui formaient les compagnies franches ? Et pourquoi ce
ménagement de leur part envei's les colons abattus, alors
qu'ils pouvaient tout faire ? Pourquoi cette crainte d'être
acciisési^âY ces tyrans des nou's,de vouloir souffler, encourager la révolte des esclaves ? Avant eux,Roume n'avaitil pas approuvé, secondé, maintenu l'affranchissement de
cent quarante-quatre noirs dans les paroisses de l'Arcahaie et de la Croix-des-Bouquets, de ces noirs qui n'avaient fait exactement que ce que firent les suisses ? Evidemment, Sonthonax et Polvérel ne prirent cette détermination que ipar des considérations politiques, par la
raison d'Etat, souvent cause des crimes les plus affreux.
Ce fut la même raison, les mêmes considérations qui
déterminèrent les chefs des hommes de couleur. Dès lors,
en 1796, Sonthonax était-il autorisé à reprocher à Pinchinât sa participation à la déportation des suisses, à faire une lettre qui le prouve : — >• A. bord du Jupiter, le 17 mai 1793 : J'ai l'hon-
« neur de rendre compte au citoyen général commandant les forces navales
» des îles sous le vent (Cambis) que, conformément à son ordre, j'ai reconnu
>. l'état des nègres suisses détenus à bord du bateau le Coureur. Sur le nombre
» de vingt-neuf, j'en ai trouvé dix-neuf bien portans, et dix qu'il est indispen-
» sable de soumettre à un traitement suivi, étant tous scorbutiques. Noms des
» malades, etc., etc., tous nègres. Bien portans, etc., etc., dix-huit nègres et
» un mulâtre. (Signé) Lelondu, chirurgien-major. » ' Les suisses embarqués sur le Jupiter suivirent la flotte aux Etals-Unis,
après l'affaire de Galbaud, en juin suivant ; s'ils ne furent pas tués à bord,
ils auront été pe\it-être vendus par les colons qui s'y trouvaient. [1791] CHAPITUEVIU. 275 peser sur lui seul cette immense responsabilité, à tirer
de cette affaire une question de couleur ? Il n'appartenait
qu'à Sonthonax, si souvent inconséquent, de commettre
une telle injustice.
qués sur le Jupiter suivirent la flotte aux Etals-Unis,
après l'affaire de Galbaud, en juin suivant ; s'ils ne furent pas tués à bord,
ils auront été pe\it-être vendus par les colons qui s'y trouvaient. [1791] CHAPITUEVIU. 275 peser sur lui seul cette immense responsabilité, à tirer
de cette affaire une question de couleur ? Il n'appartenait
qu'à Sonthonax, si souvent inconséquent, de commettre
une telle injustice. Nous venons de citer ce que dit Rigaud pour la défense de Pinchinal. Rigaud avait assisté à la délibération
du comité secret tenu à cette occasion ; il semble donc
qu'il a connu l'opinion, le vote émis par Pinchinat; il
semblerait même convenir que lui aussi, il consentit à
cette mesure, tandis qu'il ne parle ainsi qu'en prenant
la défense de tous les hommes de couleur; car son Mémoire n'a été publié que dans le but de réfuter les calomnies dont ils étaient l'objet de la part de Sonthonax
et de ses agens. Lorsqu'il le publia, Pinchinat, envoyé
en France, avait été fait prisonnier par les Anglais. A
son arrivée en France, il eut connaissance delà proclamation de Sonthonax oii ce dernier l'avait accusé. Il
publia un écrit où il se défend lui-même de cette imputation. Il y convient que ce fut un acte liber licide, un
crime, une atrocité, en disant qu'il n'en fut pas l'auteur.
Il termina ce plaidoyer par ce qui suit : « Ceux qui ne connaissent pas bien Sonthonax s'ima-
» gineront peut-être qu'il se propose de faire valoir
» contre moi un tel chef d'accusation. Point du tout:
» son intention est bien de me noircir et de me diffamer
» en France auprès des amis de la liberté ; mais son
» principal but n'a été que de me rendre odieux aux
» noirs, par cette proclamation publiée et répandue dans
» toutes les parties de Saint-Domingue. Cependant, il
» a beau faire, ses efforts seront inutiles. Les noirs,
» quoiqu'on les suppose peu éclairés, le sont néanmoins
» assez pour reconnaître leurs vrais amis, leurs vrais ^76 lÏTUDES SUH L'urSTOIUK n'uAÏTr. » défenseurs ; et quoique Sonthonax ne néglige rien
» pour s'approprier exclusivement la gloire d'avoir fondé
» la liberté dans les Antilles, les blancs, les noirs et les
» hommes de couleur savent parfaitement que j'ai con-
» tribué plus que lui (et c'est là mon vrai crime) aux
» opérations sublimes qui ont fait proclamer à Saint-
» Domingue la déclaration des droits de l'homme. La
» preuve de cette dernière vérité se trouve dans les té-
» moignages d'attachement que les noirs m ont toujours
i> donnés, dans la confiance que les républicains de toutes
y> les couleurs qui sont actuellement à Saint-Domingue,
"» m'ont accordée et m'accordent encore... »
con-
» tribué plus que lui (et c'est là mon vrai crime) aux
» opérations sublimes qui ont fait proclamer à Saint-
» Domingue la déclaration des droits de l'homme. La
» preuve de cette dernière vérité se trouve dans les té-
» moignages d'attachement que les noirs m ont toujours
i> donnés, dans la confiance que les républicains de toutes
y> les couleurs qui sont actuellement à Saint-Domingue,
"» m'ont accordée et m'accordent encore... » Nous le disons à regret par rapport à Pinchinat, mais
nous disons que s'il s'est défendu suffisamment de n'avoir
pas été i auteur de l'embarquement des suisses, c'est-àdire que ce ne fut pas lui qui imagina cette mesure,
qui la proposa, néanmoins il ne nous semble pas se
justifier quant à son avis personnel, à son consentement
donné au comité secret pour effectuer cette déportation,
ainsi que firent Bauvais et Lambert. Nul doute ne reste
à l'histoire que ce sont les blancs du Port-au-Prince qui
la proposèrent , qui ameutèrent la populace pour influer sur les hommes de couleur, qui firent décider cette
fatale question en comité secret et par assis et levé ; mais
il n'est pas moins prouvé que les chefs de l'armée, Bauvais, Lambert et Pinchinat eurent la faiblesse d'y consentir, uniquement par le désir de maintenir la paix. Ils ne tardèrent pas à se repentir de cette regrettable condescendance, et le rapport de Roume en donne
la preuve en leur faveur. C'est ce qui explique l'influence que ces mêmes chefs conservèrent sur les ateliers d'esclaves, dans les deux provinces de l'Ouest et [1791] ciiAPiTiiE Vin. 277 du Sud. De leur côté, les esclaves, convaincus que la
très-grande majorité des affranchis avait été contraire
à la déportation des suisses, n'hésitèrent point à s'unir
h eux contre les blancs, parce qu'entre ces deux classes
il n'y avait pas à balancer : leur préférence pour les
nègres et mulâtres libres était dictée autant par la raison, que par le sentiment qui les rapprochait naturellement des hommes qui sortaient de leurs rangs. L'abbé
Maury avait fort bien prévu cette union des opprimés
contre les oppresseurs. C'est ainsi que, dans le même
temps, on voyait dans les rangs des noirs insurgés du
Nord, tous les nègres et mulâtres libres des paroisses
de l'intérieur concourir avec eux à cette révolution. Remarquons, en terminant ce long examen de l'affaire
des suisses, que ce n'est pas la première fois que les
Européens en agirent ainsi. En effet, les fastes de l'histoire de Saint-Domingue
nous apprennent qu'en 1535, les blancs espagnols employèrent les mêmes manœuvres auprès des Indiens
campés dans la montagne de Bahoruco, sous les ordres
du cacique Henri. On se rappelle que nous avons dit
que des nègres esclaves s'étaient réfugiés auprès des
aborigènes qui eux-mêmes avaient fui la tyrannie de
leurs oppresseurs. Ceux-ci , forcés de traiter avec les
Indiens, exigèrent qu'ils Hvrassent ces infortunés pour
être replacés dans l'esclavage, et les Indiens y consentirent. L*égoïsme politique persuada ces insulaires ! On
trouve malheureusement ce triste sentiment dans le
cœur de tous les hommes, éclairés ou ignorans : l'histoire
générale des nations offre plus d'un exemple de ce genre.
-mêmes avaient fui la tyrannie de
leurs oppresseurs. Ceux-ci , forcés de traiter avec les
Indiens, exigèrent qu'ils Hvrassent ces infortunés pour
être replacés dans l'esclavage, et les Indiens y consentirent. L*égoïsme politique persuada ces insulaires ! On
trouve malheureusement ce triste sentiment dans le
cœur de tous les hommes, éclairés ou ignorans : l'histoire
générale des nations offre plus d'un exemple de ce genre. Ne vit-on pas ensuite, à une époque rapprochée de
la révolution de Saint-Domingue, en 1784, les nègres 278 ÉTUDES SUR l' HISTOIRE d' HAÏTI. esclaves réfugiés dans cette même montagne de Bahoruco, qu'ils appelèrent le Doco, promettre, en traitant
de leur affranchissement avec le gouverneur général de
Rellecombe, de livrer désormais tous les nouveaux fugitifs qui viendraient les joindre? Avant eux, et par le
même motif, les nègres fugitifs de la Jamaïque et de la
Guyane hollandaise avaient pris de semblables conventions, fidèlement exécutées de leur part. Enfin, dans le Nord de Saint-Domingue, peu après
la déportation des suisses, On vit aussi tes chefs des insurgés noirs proposer aux commissaires civils Roume,
Mirbeck et Saint-Léger, défaire rentrer dans l'esclavage
la masse de cette armée, moyennant la concession de
raffranchissement en faveur des principaux d'entre eux ;
et certes, à cette époque, Toussaint Louverture, dont
l'intelligence était déjà remarquable, dont les lalens politiques n'avaient pu encore se développer, Toussaint
Louverture trouvait tout commode de se ranger parmi
ces privilégiés qui voulaient trafiquer du sort de leurs
semblables. Et si l'assemblée coloniale n'avait pas mis
autant d'orgueil et de méchanceté dans ses procédés,
on eût vu ces chefs noirs faciliter le rétablissement de
la condition servile des ateliers. Celte conduite aurait
dû empêcher Toussaint Louverture, dans ses dissensions
avec Rigaud, d'étendre à toute la classe des mulâtres
le reproche que Sonthonax adressait à Pinchinat seul ;
mais la ligne politique qu'il suivait en 1799 semblait lui
conseiller cette injuste apostrophe.
pas mis
autant d'orgueil et de méchanceté dans ses procédés,
on eût vu ces chefs noirs faciliter le rétablissement de
la condition servile des ateliers. Celte conduite aurait
dû empêcher Toussaint Louverture, dans ses dissensions
avec Rigaud, d'étendre à toute la classe des mulâtres
le reproche que Sonthonax adressait à Pinchinat seul ;
mais la ligne politique qu'il suivait en 1799 semblait lui
conseiller cette injuste apostrophe. Passons maintenant aux événemensj,qui suivirent le
départ des suisses. Le traité de paix du 25 octobre devait recevoir sa [1791] ciiAPHiiE VIII. 279 dernière exécution, un mois après sa date, par une
délibération de la commune du Port au-Piince qui devait rappeler ses députés à l'assemblée provinciale de
l'Ouest siégeant dans la même ville, et à l'assemblée
coloniale siégeant au Cap, afin de réorganiser ces assemblées par le concours et l'admission des affranchis.
Pour faciliter cette délibération, on avait divisé la ville
en quatre sections. Le 21 novembre, trois des sections
votèrent et adoptèrent presque unanimement le traité ;
mais la quatrième, où dominaient les petits blancs et
la troupe de Praloto, proposa un sursis. Le motif de
cet ajournement, suggéré par Leremboure, Caradeux
et les autres meneurs, était évidemment dicté par la
nouvelle déjà parvenue au Cap, du décret du 24 septembre, et par l'attente de la prochaine arrivée des commissaires civils qui, effectivement, débarquèrent au Cap
le 28 novembre. Dans leur espoir, le traité serait indubitablement improuvé , annulé par ces nouvelles
autorités, comme cela eut lieu. Mais, comme la majorité des citoyens blancs avait voté pour le maintien
du traité^ les meneurs voulurent encore brusquei* les
événemens. Ils avaient remarqué que l'armée de couleur avait subi une notable diminution, par l'empressement que mirent beaucoup d'affranchis à retourner
au sein de leurs familles , confiant dans le rétablissement de la paix. Rigaud était parti depuis la veille
pour les Cayes, avec plusieurs hommes de couleur du
Sud. Dans cette perfide pensée, les blancs firent naître
une rixe entre l'un d'eux, canonnier de la compagnie
de Praloto, et un noir, tambour de l'armée de couleur,
nommé Scapin. Cet homme libre, affranchi, passait 280 ÉTUDES SUll L lllSrOlRE D JlAÏTl. dans la rue et fut provoqué par le canonnier : il résista, et des soldats de la maréchaussée se trouvèrent à
portée pour l'arrêter et le conduire à la municipalité.
Là, toute la compagnie de Praloto vint bientôt demander impérieusement qu'il fût jugé prévôtalemevt ,
à l'instant même. Avertis de l'arrestation de Scapin.
les chefs de l'armée envoyèrent à la municipalité demander que des informations fussent prises, et qu'il
fût jugé après l'enquête, en alléguant qu'il était un
homme libre ; mais la municipalité laissa emmener
Scapin, que les blancs pendirent à un réverbère du voisinage de l'hôtel de ville.
ientôt demander impérieusement qu'il fût jugé prévôtalemevt ,
à l'instant même. Avertis de l'arrestation de Scapin.
les chefs de l'armée envoyèrent à la municipalité demander que des informations fussent prises, et qu'il
fût jugé après l'enquête, en alléguant qu'il était un
homme libre ; mais la municipalité laissa emmener
Scapin, que les blancs pendirent à un réverbère du voisinage de l'hôtel de ville. Cette infâme exécution soulève l'indignation des
hommes de couleur. Un blanc nommé Cadeau, de la
compagnie de Praloto, ose venir sur la place d'armes les
insulter. Valmé, mulâtre de l'Arcahaie, du poste établi
sur cette place, l'abat d'un coup de fusil; il n'est que
blessé, et Bauvais a la générosité de le faire porter à
l'hôpital militaire. En apprenant cette juste représaille, Praloto fait battre la générale, et toute la garde nationale blanche prend
les armes, étant déjà préparée an combat par Caradeux
qui la commandait. Ce sinistre appel met également
sous les armes les bataillons d'Artois et de Normandie,
et l'artillerie royale renfermés dans les casernes, et la
troupe des hommes de couleur. Des officiers de ces corps
viennent auprès de Bauvais, comme médiateurs, tandis
que la municipalité requiert ces troupes de se joindre
à la garde nationale, et somme Bauvais de livrer à la
justice celui qui avait frappé Cadeau. Elle n'avait pas
voulu soumettre Scapin aux formes protectrices de
la loi, elle veut exiger que Valmé lui soit remis ! C'était [1701] CHAPITRE VllI. -81 évidemment une affaire préparée pour arriver à la rupture des concordats. Sur le refus deBauvais, elle ordonne
de marcher contre le quartier général de l'armée de couleur. Praloto débouche aussitôt sur la place d'armes avec
une nombreuse artillerie. L'artillerie royale, de sa caserne, dirige deux pièces de canon contre le palais, tandis
que les corps d'infanterie viennent occuper la place
d'armes, et que la garde nationale, conduite par Caradeux, veut contourner le palais. De là, Pétion dirige le feu de ses deux pièces de campagne prises à Pernier, et arrête tous les assaillans que
l'infanterie foudroie de coups de fusil. Des chasseurs du
quartier de Jacmel neutralisent le feu de l'artillerie
royale. Tandis que Doyon contient la troupe de Caradeux, les
compagnies sous les ordres de Lambert descendent du
Belair, pour prendre en flanc les assaillans du palais.
Mais un détachement de la garde nationale sous les
ordres de Taillefer les attaque par derrière ; elles font
volte-face contre Taillefer qui est tué, et elles enlèvent
une pièce à Praloto. La troupe de Lambert est néanmoins
forcée de reprendre son poste du Belair oii elle se maintient. Les munitions de Bauvais étant épuisées, Pétion,
n'ayant plus de projectiles, est forcé de se servir des
pavés de la cour du palais. Bauvais abandonne cette
position et se repHe sur le chemin de la Charbonnière,
protégé dans sa retraite par Doyon. Il est obligé d'abandonner les canons de Pétion, après les avoir fait enclouer.
^ Lambert abandonne aussi le Belair, cji mettant le feu ii82 jiTLDES suii l'histoire d'haïti.
ant épuisées, Pétion,
n'ayant plus de projectiles, est forcé de se servir des
pavés de la cour du palais. Bauvais abandonne cette
position et se repHe sur le chemin de la Charbonnière,
protégé dans sa retraite par Doyon. Il est obligé d'abandonner les canons de Pétion, après les avoir fait enclouer.
^ Lambert abandonne aussi le Belair, cji mettant le feu ii82 jiTLDES suii l'histoire d'haïti. au corps de garde qu'il occupait ; mais il ne quitte ce
poste qu'au jour, pour rejoindre Bauvais à la Croix-desBouquets. L'incendie du corps de garde isolé, qui ne se communique à aucune autre maison, fournit peut-être l'idée à
la troupe dePraloto, composée de tous les mauvais sujets
de la populace blanche, de mettre le feu, à dix heures
du matin, à plusieurs maisons du quartier du commerce
(principalement celles des négocians de Bordeaux) et à
quelques maisons du Morne-à-Tufqui en est fort éloigné.
Ces brigands, tous blancs, pillent et dévalisent les habitans de toutes couleurs. Les corps constitués, la municipalité et l'assemblée
provinciale, sont forcés de se réfugier dans les casernes
des troupes régulières. La population blanche se trouve
ainsi punie de sa perfidie. Vingt-sept îlets de la ville,
dans le quartier le plus commerçant, deviennent la proie
des flammes. Dans cette horrible confusion, les pilleurs ne se bornent pas à prendre le bien des habitans ; ils assassinent
tous les hommes, toutes les femmes de couleur ou noires
qu'ils rencontrent dans les rues. L'infâme Larousse voit
l'une de ces femmes (M""^ Beaulieu) enceinte de huit
mois ; d'un coup de fusil, il la tue et blesse sa mère.
Elles étaient à leur fenêtre ; le monstre pénètre dans
l'appartement, ouvre le ventre de M"^ Beaulieu, arrachel'enfant de son sein et le jette dans les flammes '
En vain voudrait-on dire que les blancs du Port-auPrince étaient dominés par la troupe de Praloto. Cette
troupe d'assassins était sans cesse poussée aux crimes les 'Débals, tome 3, page 150. * [1791] CHAPITRE viii. :283 plus affreux, par les planteurs, par Caradeux le cruel,
par Leremboure le tigre. Les corps constitués de cette
ville s'entendaient avec ceux du Cap. La ruptui-e des concordats, par l'affaire du 21 novembre, n'était que le
résultat de l'arrêté de l'assemblée coloniale du 5, de sou
adresse du 7, de la proclamation de Blanchelande du 15,
ces deux autorités refusant de ratifier ces traités de paix,
ordonnant aux hommes de couleur de désarmer, de se
dissoudre et de tout attendre de la bonté de leurs pères et
bienfaiteurs. Et ces actes eux-mêmes des autorités coloniales n'étaient que le résultat des machinations ijerfides des colons résidans à Paris, qui avaient porté l'assemblée nationale et le roi à rendre le décret du "24 septembre.
la proclamation de Blanchelande du 15,
ces deux autorités refusant de ratifier ces traités de paix,
ordonnant aux hommes de couleur de désarmer, de se
dissoudre et de tout attendre de la bonté de leurs pères et
bienfaiteurs. Et ces actes eux-mêmes des autorités coloniales n'étaient que le résultat des machinations ijerfides des colons résidans à Paris, qui avaient porté l'assemblée nationale et le roi à rendre le décret du "24 septembre. Après de tels actes, alors que les colons du Port-auPrince et tous ceux de Saint-Domingue attendaient les
<;ommissaires civils, avec des troupes chargées de faire
exécuter le décret de la métropole, les concordats pouvaient-ils être maintenus? Oui, si les colons étaient animés de sentimens de justice, si leurs passions ne les rendaient pas imprévoyans,
au point de tout sacrifier à leur haine séculaire pour
tous les hommes de la race noire. Mais nous avons vu
qu'ils étaient incapables de tels sentimens, que leur présomption orgueilleuse, fortifiée de l'appui de la France,
les aveuglait. Le régime colonial étant basé sur Tiufériorité de la race noire, sur son avilissement perpétuel,
et la métropole le soutenant de ses actes souverains et de
sa puissance, les colons ne pouvaient agir que de cette
manière. Le décret du 8 mars 1790 ne les avait-il pas
placés, eux et leurs propriétés, sous la sauvegarde spéciale de la nation française ? iN'uvait-il pas déclaré cri284 ÉTUDES SUR l'histoire d'uaïti. minel envers la nation, quiconque travaillerait à exciter
des soulèvemens contre eux ? Eh bien ! au point de vue
de ce droit légal créé en faveur des colons, les hommes
de couleur de l'Ouest et du Sud n'étaient-ils pas aussi
criminels qu'Ogé et Chavanne, pour s'être soulevés; aussi
criminels que les nègres esclaves du Nord qui, dans leurs
fureurs, incendiaient les propriétés et immolaient les
propriétaires ? Concluons donc que les désastres de Saint-Domingue
étaient inévitables, et que la ruine de cette colonie était
en partie Touvrage de la métropole qui, par ses actes,
poussait les différentes classes d'hommes à une extermination générale. CHAPITRE IX. Dispositions pacifiques des insurgés du Nord, — Arrivée des commissaires civils Roume, Mirbeck et Saint-Léger. — Objet de leur mission. — Conduite
de l'assemblée coloniale. — Continuation de la guerre dans le Nord, dans
rOueit et dans le Sud. Un mois était à peine écoulé, après le grand incendie
des habitations du Nord, quand les esclaves insurgés proposèrent à Blanchelande de faire la paix avec lui, comme
représentant du roi; mais les conditions qu'ils posèrent étaient telles, que le gouverneur général ne pouvait
les accepter. Cet empressement mis par eux à obtenir
une solution pacifique semble indiquer, encore une fois,
que Blanchelande et les autres agens du gouvernement
ont été réellement les promoteurs de cette terrible insurrection. Les esclaves auront pensé que, conformément
à leurs promesses, ces agens de l'autorité royale seraient
alors assez puissans pour leur faire accorder les avantages qui devaient être le prix de l'exécution du plan
qu'ils s'étaient formé, afin d'arriver au rétablissement
de l'ancien régime : à savoir, r affranchissement des principaux chefs de l'insurrection, l'abolition de la peine du
fouet, et trois jours par semaine pour se livrer à leurs
propres travaux.
é que, conformément
à leurs promesses, ces agens de l'autorité royale seraient
alors assez puissans pour leur faire accorder les avantages qui devaient être le prix de l'exécution du plan
qu'ils s'étaient formé, afin d'arriver au rétablissement
de l'ancien régime : à savoir, r affranchissement des principaux chefs de l'insurrection, l'abolition de la peine du
fouet, et trois jours par semaine pour se livrer à leurs
propres travaux. Voici en quels termes ils proposaient la paix : 28G ÉTUDES SUR l'histoihe d'haïti. Monsieur, Nous n'avons jamais prétendu nous écarter du devoir et du respect
que nous devons au représentant delà personne du roi, ni même à
tout ce qui dépend de Sa Majesté; nous en avons des preuves par
devers nous; mais mon général, homme juste, descendez vers
nous; voyez cette terre que nous avons arrosée de noire sueur, ou bien
plutôt de notre sang; ces édifices que nous avons élevées, et ce dans
V espoir d'une jasie récompense] L'avons-nous obtenue, mon général?
Le roi, l'univers, ont gémi sur notre sort, et ont brisé les chaînes que
nous portions, et nous, humbles victimes, nous étions prêts à tout,
ne voulant point abandonner nos maîtres, que dis je\je we trompe:
ceux qui auraient dû nous servir de pères, après Dieu, c'étaient des
tyrans, des monstres indignes du fruit de nos travaux; et vous voulez,
brave général, que nous ressemblions à des brebis, que nous allions
nous jeter dans la gueule du loup? Non, il est trop tard, Dieu, qui
combat pour l'innocent, est notre guide; il ne nous abandonnera
jamais; ainsi voilà noire devise; Vaincre ou mourir. Pour vous prouver, respectable général, que nous ne sommes pas
aussi cruels que vous pouvez le croire, nous désirons, du meilleur de
notre âme, faire la paix ; mais aux clauses et conditions que tons les
blancs, soit de la plaine ou des mornes, se retireront par dtvers vous
pour se retirer dans leurs foyers, et par conséquent abandonner le
Cap, sans en excepter un seul; qu'ils emportent hur or et leurs
bijoux; nous ne courons qu'aprc'S ce</e chère liberté oh^eisx précieux. Yoilà, mon général, notre profession ce foi, que nous soutiendrons
jusqu'à la dernière goutte de notre sang. Il ne nous manque point de
poudre ni de canons; ainsi la mort ou la liberté. Dieu veuille nous la
faire obtenir sans effusion de sang, alors tous nos vœux seront accomplis, el croyez qu'il en coûte beaucoup à nos cœurs pour avoir pris
cette voie. Mais, hélas ! je finis, en vous assurant que tout le contenu de la
présente est aussi sincère que si nous étions par devant vous. Ce respect que nous vous portons, et que nous jurons de maintenir, n'allez
pas vous tromper, croire que c'est faiblesse, en ce que nous n'aurons
jamais d'autre devise : Faincre ou mourir pour la liberté.
Vos très-humbles et trèsobéissans serviteurs,
cœurs pour avoir pris
cette voie. Mais, hélas ! je finis, en vous assurant que tout le contenu de la
présente est aussi sincère que si nous étions par devant vous. Ce respect que nous vous portons, et que nous jurons de maintenir, n'allez
pas vous tromper, croire que c'est faiblesse, en ce que nous n'aurons
jamais d'autre devise : Faincre ou mourir pour la liberté.
Vos très-humbles et trèsobéissans serviteurs, Tous les généraux et chefs qui composent noire armée. Cette lettre d'un style incorrect, qui ne porte le nom [1791] (:iiAPiTF,E IX. 287 craucun des chefs, où la forme du pluriel se mêle à celle
du singulier, où le nom de Dieu paraît trois fois, où le
respect pour la personne du roi est si clairement exprimé,
ne semble-t-elle pas être l'œuvre de Toussaint Louverture initié, ainsi qu'on l'a dit, aux projets contre-révolutionnaires des agens du gouvernement ? Nous le pensons d'autant plus, qu'en témoignant également beaucoup de respect pour Blanchelande , il aura voulu le
mettre à même d'accomplir les promesses dont nous
avons parlé plus haut, par l'exagération même des conditions posées à la conclusion de la paix; car, Toussaint
a pu penser qu'il fallait paraître beaucoup exiger, pour
obtenir ce que lui et les autres principaux chefs désiraient réellement. Cette combinaison n'était certainement pas au-dessus de sa remarquable intelligence, son
esprit jésuitique s'y prêtait admirablement. Il aura cru
que Blanchelande, muni de ces étranges propositions,
parviendrait à convaincre l'assemblée coloniale de la
nécessité de foire des concessions aux esclaves, pour obtenir leur soumission et le retour à la tranquilHté, et par
eux s'assurer dès lors une grande influence sur les affaires
coloniales. Mais si ces conjectures que nous faisons ne
sont pas dénuées de fondement, il est du moins certain
que le caractère faible de Blanchelande le mettait audessous d'une telle tâche : il était incapable d'user de
quelque vigueur envers les colons.
semblée coloniale de la
nécessité de foire des concessions aux esclaves, pour obtenir leur soumission et le retour à la tranquilHté, et par
eux s'assurer dès lors une grande influence sur les affaires
coloniales. Mais si ces conjectures que nous faisons ne
sont pas dénuées de fondement, il est du moins certain
que le caractère faible de Blanchelande le mettait audessous d'une telle tâche : il était incapable d'user de
quelque vigueur envers les colons. Aussi répondit-il aux propositions des chefs des insurgés, par une proclamation du 23 septembre, où il
exhortait les esclaves à la soumission, en les engageant
à livrer leurfi chefs. C'était bien le seul moyen d'empêcher
cette soumission qu'il recommandait. La guerre continua
avec la même fureur. 288 ÉTUDES SUR L IllSTOIUE D JIAÏTl. Cependant, en apprenant la nouvelle du décret du
24 septembre et la prochaine arrivée des commissaires
civils avec des troupes, les insurgés se disposèrent à formuler des propositions plus favorables pour leur soumission. Ce fut surtout d'après les conseils des hommes
de couleur répandus dans leurs rangs : le récit de Gros
l'atteste d'une manière incontestable. Outre le mulâtre
Aubert, qu'il nomme le libérateur des blancs prisonniers
dont il faisait partie, avec qui il s'entretint sur les causes
présumées de la révolte des esclaves, il cite Després, autre
mulâtre, « armurier du Fort-Dauphin, aide de camp de
» Jean François et investi de toute la confiance de ce
» généralissime des noirs, qui se donnait, dit-il, bien
y> des mouvemens et qui faisait tout son possible pour
» accélérer les instans de la paix. » Il en cite d'autres
encore qui, après la mort de Jeannot arrivée le 1^' novembre, purent faire entendre leur voix en faveur de la
pacification. « Ils étaient, dit-il, rempHs d'attentions, et
» généralement parlant, nous n'avons eu qu'à nous louer
» de la conduite des gens de couleur qui ont toujours
» cherché à nous mettre à l'abri de tout événement fà-
» cheux... Les gens de couleur étaient affectés de la loi
ï> du 24 septembre, mais tous voulaient obéir, et leurs
» démarches ne nous ont laissé aucun doute à cet égard. »
Gros ajoute que les abbés Bienvenu, curé de la Marmelade, et de La Haye, curé du Dondon, donnèrent de bons
conseils à Jean François. Nous possédons une adresse à l'assemblée coloniale,
rédigée par l'abbé de La Haye, écrite tout entière de sa
main, pour les hommes de couleur qui se trouvaient
parmi les noirs. Cette adresse, faite avec beaucoup de
sens, informait l'assemblée coloniale de la position de ces [1791] CHAPITRE IX. 289 hommes dans les camps des insurgés, et exposait toutes
les considérations morales et politiques qui pouvaient
influer sur sa détermination à accepter, non-seulement
les propositions faites par les chefs noirs, mais à sanctionner les concordats de l'Ouest et du Sud, afin d'obtenir d'un seul coup le rétablissement de la tranquillité
dans toute la colonie. Ce document retrace les crimes
commis par Jeannot, contre les blancs, les mulâtres et
même les nègres : il attribue la puissance désastreuse de
ce scélérat à la faute que commirent Jean François et
Biassou, en le nommantjif^e de l'armée^ce qui lui donnait
double droit de prononcer sur la vie ou la mort des prisonniers * . L'adresse termine enfin par faire savoir à l'assemblée coloniale les propositions des chefs des insurgés.
. Ce document retrace les crimes
commis par Jeannot, contre les blancs, les mulâtres et
même les nègres : il attribue la puissance désastreuse de
ce scélérat à la faute que commirent Jean François et
Biassou, en le nommantjif^e de l'armée^ce qui lui donnait
double droit de prononcer sur la vie ou la mort des prisonniers * . L'adresse termine enfin par faire savoir à l'assemblée coloniale les propositions des chefs des insurgés. Voici, disent les hommes de couleur, les chefs de demande que
nous sommes chargés de vous proposer, au nom des généraux. Veuillez
les peser dans votre sagesse ; c'est le résultat combiné des gens de
couleur, c'est tout ce qùUls ont pu obtenir : daignez considérer que
leur admission sera l'époque fixe du retour de l'ordre dans la colonie : 1" La grâce pleine et entière de tous les états-majors, leurs libertés
bien et dûment enregistrées. 1 Garran se trompe en disant que Jean François livra bataille k Jeannot
aux environs de Vallière, et que l'ayant fait prisonnier, il le fit mourir. Gros
dit que Jean François le fit arrêter le 1" novembre, et le fit fusilier le même
jour au Dondon, où on le conduisit. Le document que nous citons ici, de
l'abbé de La Haye, confirme ce fait en ces termes .• « Jeannot commandait,
» sous les généraux Jean François et Biassou , tous les camps de la Grande- >> Rivière, Dondon et Quartier-Morin Sa dernière expédition fut celle de » Vallière, où quatorze blancs furent faits prisonniers; une plus grande quan-
» tité perdirent )a vie dans cette journée ; les prisonniers furent conduits
» dans le camp, huit furent suppliciés, les six autres attendaient à chaque
«instant le même sort: le ciel en avait autrement ordonné. Le dimanche
» lei novembre, jour destiné pour le dernier sacrificn, arrivèrent les généraux
» Jean François et Biassou; ils avaient été instruits des cruautés exercées, et
» leur premier soin fut de dérobera la mort les infortunés qui existaient en-
» core, ensuite de sacrifier le monstre qui se faisait un jeu de la vie des hommes:
" il fut par leur ordre fusillé. » T. 1. 19 290 ÉTUDES SLR l'hISTOIRE d'iIÂÏTI. 2° Amnistie générale pour tous les nègres. 5°. La faculté aux chefs de se retirer où bon leur semblera, dans les
pays étrangers, s'ils se déterminent à y passer. 4» L'entière jouissance des effets qui sont en leurs mains. Promettons que si ces conditions sont acceptées, de faire rentrer
de suite les esclaves dans le devoir et de se référer en ce qui concerne leur sort, à la décision des commissaires du roi dont l'arrivée
ne peut être éloignée. Nous devons vous porter, autant pour vous que pour nous, à accorder les chefs de demande que nous prenons la liberté de vous formerau nom des généraux qui nous ont chargés de leurs intérêts et confié
ce qu'ils appellent leur dernière résolution. Poumons, Messieurs, animés du plus pur patriotisme, nous sommes
unis de cœur et d'intention avec nos frères de l' Ouest et du Sud :
le même serment qui les unit aux blancs, nos frères, est déjà prononcé
par chacun de nous et gravé dans le fond de nos cœurs en caractères
ineffaçables ; comme eux,nous défendrons vos propriétés et les nôtres;
comme eux, nous porterons avec orgueil le nom de Français régénérés,
et serons les fermes soutiens d'une constitution trop longtemps inconnue ; et le pacte que vous avez formé avec nos frères de l'Ouest et du
Sud devient tout naturellement le nôtre.
les unit aux blancs, nos frères, est déjà prononcé
par chacun de nous et gravé dans le fond de nos cœurs en caractères
ineffaçables ; comme eux,nous défendrons vos propriétés et les nôtres;
comme eux, nous porterons avec orgueil le nom de Français régénérés,
et serons les fermes soutiens d'une constitution trop longtemps inconnue ; et le pacte que vous avez formé avec nos frères de l'Ouest et du
Sud devient tout naturellement le nôtre. Les signataires croyaient les concordats sanctionnés
par l'assemblée coloniale. En même temps que cette adresse était envoyée h
cette assemblée par les hommes de couleur, Jean François en envoyait une qui paraît avoir été l'œuvre principale de Gros. Celui-ci cite des paroles de ce chef, qu'il
est bon de recueillir pour indiquer à quelle cause on
peut attribuer la révolte des esclaves dans le Nord.
« Ce nest pas moi qui me suis institué général des
» nègres. Ceux qui en avaient le pouvoir m ont revêtu de
» ce titre : en prenant les armes, je n'ai jamais pré-
» tendu combattre pour la liberté générale, que je sais
» être une chimère, tant par le besoin que la France
» a de ses colonies, que par le danger qu'il y aurait [1791] ciiAPiTiiEix. 291 » à procurer à des hordes incivilisées un droit qui leur
» deviendrait infiniment dangereux, et qui entraînerait
" indubitablement l'anéantissement de la colonie ; que
» si les propriétaires avaient été tous sur leurs habi-
» tations, la révolution n'aurait peut-être pas eu
» lieu. » Si ce ne sont pas là textuellement les paroles que
Jean François a prononcées, c'en doit être le sens
probablement ; et l'on pourrait douter de la véracité de
Gros, si toute la conduite postérieure de ce généralissime
n'avait pas prouvé, de même que celle de Biassou, que
ni l'un ni l'autre n'avaient cette élévation d'âme qui
eût pu les rendre les bienfaiteurs de la classe des esclaves , leurs frères. Car , en outre de leurs dispositions à faire rentrer ces masses sous le joug de l'esclavage, moyennant leur affranchissement personnel et
celui d'un certain nombre d'autres chefs sous leurs
ordres, notamment Toussaint Louverture , ces 'deux
généi'iiux ont fait vendre, à leur profit personnel, des
hommes, des femmes, des enfans noirs, aux Espagnols
qui les transportèrent soit à Cuba, soit à la Jamaïque.
Vainement voudrait-on, pour les disculper de ces crimes, arguer de leur ignorance ; elle n'était pas telle
qu'ils ne pussent discerner le bien du mal, et savoir
que contraindre leurs frères à rentrer dans l'esclavage,
ou les vendre pour être transportés sur la terre étrangère, c'étaient des crimes de leur part.
re, à leur profit personnel, des
hommes, des femmes, des enfans noirs, aux Espagnols
qui les transportèrent soit à Cuba, soit à la Jamaïque.
Vainement voudrait-on, pour les disculper de ces crimes, arguer de leur ignorance ; elle n'était pas telle
qu'ils ne pussent discerner le bien du mal, et savoir
que contraindre leurs frères à rentrer dans l'esclavage,
ou les vendre pour être transportés sur la terre étrangère, c'étaient des crimes de leur part. Quant à Toussaint Louverture, dont nous aurons
occasion d'examiner la conduite politique plus tard, il
eût participé à l'affranchissement personnel demandé
pour les chefs, et contribué à remettre le grand nombre dans l'esclavage, si les colons avaient accepté leurs 292 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D II\ÏTÎ. propositions. Mais, hâtons-nous de dire qu'il ne trafiqua point de ses semblables, comme Jean François et
Biassou. L'observation que nous faisons ici, parce que
c'en est l'occasion , relativement au projet auquel il
contribua, pour la soumission de la masse des noirs insurgés dans l'esclavage, a pour but de prouver que ,
dans ces premiers temps de l'insurrection, les idées
<3e Toussaint Louverture n'étaient pas plus généreuses
à l'égard de ses fières, que celles de Bauvais , de
Lambert et de Pinchinat, lorsqu'ils souscrivaient à la
déportation des suisses. C'était dans le même mois de
novembre 1791 que se passaient les deux actes que nous
reprochons à la mémoire de ces premiers révolutionnaires. Quoi qu'il en soit, ces deux adresses, parvenues à l'assemblée coloniale, ne furent point accueillies par les colons comme ils auraient dû le faire en une pareille conjoncture , dans leur propre intérêt et dans l'intérêt
général de ce pays livré aux horreurs de la guerre .
Fiers et hautains, depuis le décret du 24 septembre, ils
attendaient l'arrivée des commissaires civils avec les
troupes dont ils espéraient profiter, pour soumettre à
merci tous les esclaves insurgés. Ainsi, tandis que d'une
part ils refusaient de sanctionner les concordats de
l'Ouest et du Sud, de l'autre ils rejetaient les propositions faites par les chefs noirs : leur mépris pour les mulâtres et les nègres était trop enraciné pour qu'ils se conduisissent autrement. Le 28 novembre , MM. Roume , de Mirbeck et de
Saint- Léger arrivèrent au Cap. Nommés commissaires
civils, d'abord pour l'exécution du décret du 15 mai [1791J CHAPITRE IX. 295 qui avait suivi celui du l'" février, leur départ de Brest
avait été ajourné par un autre décret du 29 août ; et
ils ne quittèrent la France que pour venir concourir
à l'exécution de celui du 24 septembre. Leur mission avait
donc changé de nature par cette nouvelle résolution de
la métropole. Ayant peu de troupes avec eux, chargés
de rétablir l'ordre, la paix et la tranquillité publique, il
leur fallait un désir bien sincère de remplir une telle
mission pour la continuer , puisqu'ils allaient se trouver nécessairement placés sous la dépendance de
l'assemblée coloniale à laquelle était déféré le droit
de statuer sur le régime intérieur de la colonie, tandis
que primitivement ils étaient chargés de notifier à ces
despotes des dispositions propres à se concilier la classe
des hommes de couleur et à se donner une grande
force morale.
paix et la tranquillité publique, il
leur fallait un désir bien sincère de remplir une telle
mission pour la continuer , puisqu'ils allaient se trouver nécessairement placés sous la dépendance de
l'assemblée coloniale à laquelle était déféré le droit
de statuer sur le régime intérieur de la colonie, tandis
que primitivement ils étaient chargés de notifier à ces
despotes des dispositions propres à se concilier la classe
des hommes de couleur et à se donner une grande
force morale. En arrivant, le premier spectacle qui s'offrit à leurs
regards étonnés fut celui des deux roues et des cinq
potences dressées au Cap, où l'on voyait toujours exposés des cadavres de nègres et de mulâtres, depuis le
commencement de l'insurrection. Ils apprirent tous les
événemens survenus dans la colonie et dont on n'avait
pu avoir connaissance en France avant leur départ. D'un
côté, le soulèvement des esclaves dans le Nord, ayant
pour auxiliaires beaucoup d'hommes de couleur, la
guerre afft'euse qui en était résultée ; de l'autre, la prise
d'armes des affranchis dans l'Ouest et dans le Sud, la
guerre qui s'en était suivie et les concordats passés entre cette classe d'hommes et les blancs de ces deux provinces. Fatalement voués à l'impuissance du bien, ces commissaires ne pouvaient qu'user de conseils auprès de 294 ÉTUDES SUR i/iiiSTOiiir. d'uaïti. rassemblée coloniale, pour la porter à la modération
et à la justice, et ils ne négligèrent rien dans ce but ;
mais cette position subordonnée, qui était le fait du
gouvernement de la métropole, fut jugée aussitôt, et
par cette assemblée, et par tous les blancs comme par
les mulâtres et les noirs. Toutefois, le caractère public
dont ils étaient revêtus en qualité de commisaires nationaux, disposa ces derniers à accueillir favorablement
toutes leurs décisions, sans produire le même effet sur
les blancs qui tenaient, comme toujours, peu compte
des pouvoirs de la métropole dont ils n'étaient que trop
disposés à secouer le joug. Avec le décret du 24 septembre, ils apportaient une
proclamation royale, relative à une amnistie générale,
pour tous les faits passés entre les hommes libres de
toute couleur. Cette amnistie ne s'étendait pas aux
esclaves dont on n'avait pas prévu le soulèvement. Ils
s'efforcèrent cependant de porter l'assemblée coloniale
à l'étendre à ces hommes qui combattaient avantageusement. Mais que pouvaient de tels conseils sur l'esprit
des colons qui comptaient sur de nouvelles forces promises par le gouvernement de la métropole? Ces colons donnèrent alors la mesure de leurs prétentions, dans l'acte dont nous citons ici quelques passages. En se réunissant à Léogane où elle se constitua, la
nouvelle assemblée coloniale avait pris, le 5 août, le
même titre d'assemblée générale de la partie française de
Saint-Domingue que portait celle de Saint-Marc. ]\!ais,
peu de jours après l'arrivée des commissaires civils, et
sur leur observation, elle se décida, le 10 décembre,
à changer ce titre en celui d'assemblée coloniale.
e dont nous citons ici quelques passages. En se réunissant à Léogane où elle se constitua, la
nouvelle assemblée coloniale avait pris, le 5 août, le
même titre d'assemblée générale de la partie française de
Saint-Domingue que portait celle de Saint-Marc. ]\!ais,
peu de jours après l'arrivée des commissaires civils, et
sur leur observation, elle se décida, le 10 décembre,
à changer ce titre en celui d'assemblée coloniale. (1791] CHAPITRE IX. 295 Elle avait obtenu de l'assemblée nationale constituante le décret du 24 septembre qui lui accordait
tout ce qu'elle pouvait désirer. Elle voulut paraître ce
qu'elle n'était pas, ce qu'elle ne devait pas être : —
un corps indépendant de l'assemblée nationale. Dans
cet esprit, elle prit l'arrêté suivant. Nous n'écrivons
que l'un de ses considérons et les réservesqaeWe posait
dans son dispositif, sans doute en prévision de tout
changement qui surviendrait dans la métropole, à l'égard des colonies, par la formation de l'assemblée législative oîi ne pouvaient être admis les anciens membres
de la constituante. L'assemblée générale, considérant que les décrois nationaux qui
lui ont été officiellement manifestés, notamment le décret du 24 septembre 4791, accepté le 28 du même mois, ainsi que les proclamations
du roi, se servent particulièrement des expressions, assemblée coloniale, lorsqu'il est question de désigner l'assemblée des représentaiis
de ceUe portion de l'empire français .. En conséquence, revenant sur son arrêté du 5 août dernier,
approuvé, Elle change sa dénomination d'assemblée générale en celle d'assemblée coloniale delà partie française de Saint-Domingue. N'entendant néanmoins, par l'effet de ce changement, porter aucune
atteinte à ses travaux précédons et aux droits politiques de la partie
française de Saint-Domingue, notamment dans tous les points deconsiiiution et de législation qui ne lui sont point communs avec la métropole ; se réservant spécialement, en tant que de besoin, ladite assemblée, que des mots coloniale ou colonie on ne puisse jamais inférer
aucune erreur sur l'établissement de cette contrée, ni que qui que ce
soit puisse jamais prétendre que cette partie de l'empire en soit une
propriété aliénable en manière quelconque; ladite assemblée statuant
de plus fort, d'après la constitution française décrétée par l'assemblée
nationale constituante, et acceptée par le roi, le 14 septembre 1791:
tant que de besoin, ladite assemblée, que des mots coloniale ou colonie on ne puisse jamais inférer
aucune erreur sur l'établissement de cette contrée, ni que qui que ce
soit puisse jamais prétendre que cette partie de l'empire en soit une
propriété aliénable en manière quelconque; ladite assemblée statuant
de plus fort, d'après la constitution française décrétée par l'assemblée
nationale constituante, et acceptée par le roi, le 14 septembre 1791: Que la partie française de Saint-Domingue est et demeure irrévocablement une portion intégrante de l'empire français, sous les modl296 ÉTUDES SUR i/iiiSTOinE d'haïti. ficalJons constitutionnelles nécessaires aux convenances locales e'particiilières,eicott\.enaessnx décvei consiiiuiionnelrenda par l'assemblée
nationale constituante, le 24 septembre 1791, accepté par le roi le 28
du même mois. Cependant, les insurgés du Noid, avisés de l'arrivée
des commissaires, furent encore plus disposés à la soumission. Le père Sulpice, curé du Trou, leur fit parvenir la proclamation royale elle décret du 24 septembre, pour les y engager, espérant sans doute lui-même
quelque modération de la part de l'assemblée coloniale.
De ce qu'il paraît assez prouvé que l'insurrection avait
été suscitée par les contre-révolutionnaires, par Blanchelande surtout, les esclaves, qui arboraient le drapeau
blanc, qui prenaient le titre de gens du roi, durent
attendre le i-èglement de leur sort par ces commissaires
envoyés par le roi ; ils les supposaient naturellement
capables d'exercer quelque influence sur l'assemblée
coloniale. En conséquence, ils envoyèrent au Cap le
mulâtre Raynal et le nègre Duplessis, anciens affranchis, porteurs d'une seconde adresse des chefs noirs à
cette assemblée. Cette pièce, rapportée dans Garran
(tome 2, pages 508 à 511), est écrite dans un style
très-pur, et semble avoir été également rédigée par
l'abbé de La Haye : elle porte la date du 4 décembre * . Raynal et Duplessis comparurent par devant l'assemblée, et subirent un interrogatoire. La hauteur dédaigneuse de cette assemblée contrasta avec la bienveillance
des commissaires civils envers ces deux envoyés. Ils
reçurent de ces derniers un sauf-conduit pour reve- ^ Les signataires sont trois noirs : — Jean François, Biassou et Toussaint, —
et trois mulâtres r — Desprcz, Manzeau et Aut>erl. A celte époque, Tousaiut
ne signait pas encore Louvcrliue. [1791] ' cnAPHUE ix. 207 nir dix jours après chercher la réponse de l'assemblée. Dans cet intervalle, les chefs noirs délibérèrent sur le
point de savoir à quel nombre ils fixeraient les libertés à
réclamer pour eux. Jean François en voulait trois cents,
Biassou fut du même avis, non compris les membres de
sa propre famille. Toussaint Louverture fut celui qui,
suivant Gros, le décida à réduire ce nombre a cinquante,
qui fut accepté aussi par Jean François.
1] ' cnAPHUE ix. 207 nir dix jours après chercher la réponse de l'assemblée. Dans cet intervalle, les chefs noirs délibérèrent sur le
point de savoir à quel nombre ils fixeraient les libertés à
réclamer pour eux. Jean François en voulait trois cents,
Biassou fut du même avis, non compris les membres de
sa propre famille. Toussaint Louverture fut celui qui,
suivant Gros, le décida à réduire ce nombre a cinquante,
qui fut accepté aussi par Jean François. Ainsi Toussaint Louverture aurait été moins prodigue
à' affranchissemens que les autres. Au bout des dix jours, Raynal et Duplessis retournèrent au Cap. Ils reçurent du président de l'assemblée
coloniale la réponse suivante, dans la séance du 16 décembre : f< Émissaires des nègres en révolte, vous allez entenT> dre les intentions de l'assemblée coloniale. L'assem-
» blée, fondée sur la loi et par la loi, ne peut correspon-
» dre avec des gens armés contre la loi, contre toutes les
» /ois. L'assemblée pourrait /aire ^mce à des coupables
» repentans et rentrés dans leurs devoirs. Elle ne deman-
» derait pas mieux que d'être à même de reconnaître
» ceux qui ont été entraînés contre leur volonté. Elle
» sait toujours mesurer ses bontés et sa justice ; retirez-
» vous. >i A leur retour, et sur le rapport qu'ils firent de cette
insolente réponse, Biassou se mit en fureur; et sans
l'influente intervention de Toussaint Louverture, il eût
fait fusiller les blancs prisonniers du camp des insurgés.
Gros dit cependant que Toussaint conseilla à Biassou de
les faire mettre aux fers, pour être ensuite jugés par un 298 ihUDES SLK LlllSTOUt: DllÂÏlI. conseil de guerre. Probablement, Toussaint voulait gagner du temps, afin que Jean François, aussi doux que
Biassou était emporté, pût intervenir. « Dans une circon-
» stance aussi malheureuse, ajoute Gros, notre espoir ne
» gisait que sur les citoyens de couleur qui nous avaient
» pris en ajffection : précisément Candy était à la Grande- » Rivière avec une partie de ses gens » Auparavant, il déclare avoir eu de grandes obligations à ce chef de
couleur, ainsi qu'au mulâtre Doré. Candy, néanmoins,
s'est montré plus d'une fois cruel dans cette guerre,
étant sous les ordres de Jeannot; mais peut-être était- il
dominé alors par la crainte de périr de la main de ce
monstre, ou n'exécutait-il que ses instructions, tandis
que, dans la circonstance dont parle Gros, Jeannot avait
été déjà fusillé. — Pamphile de Lacroix semble être de
cette opinion. Raynal et Duplessis avaient apporté une lettre des
commissaires civils qui invitaient les chefs noirs à une
entrevue sur l'habitation Saint- Michel, à la Petite-Anse,
tout près du Cap. Au jour désigné, Jean François seul s'y rendit. Biassou, méfiant et soupçonneux, mécontent de l'assemblée
coloniale, ne voulut point s'y trouver, quoiqu'il accompagnât Jean François non loin du lieu de la conférence. La jalousie de l'assemblée coloniale contre les commissaires civils éclatait déjà à tel point, qu'ils se virent obligés de la prier d'envoyer avec eux des commissaires pour
être témoins de leur entretien avec les chefs noirs. D'autres colons s'y joignirent, et parmi eux, le nommé Bullet,
ancien maître de Jeannot. Oubhant que c'était Jean
François qui avait purgé la colonie de cet homme si
féroce, Bullet fut assez hardi pour frapper \e généralissime
coloniale contre les commissaires civils éclatait déjà à tel point, qu'ils se virent obligés de la prier d'envoyer avec eux des commissaires pour
être témoins de leur entretien avec les chefs noirs. D'autres colons s'y joignirent, et parmi eux, le nommé Bullet,
ancien maître de Jeannot. Oubhant que c'était Jean
François qui avait purgé la colonie de cet homme si
féroce, Bullet fut assez hardi pour frapper \e généralissime [1701] OllAlMTl-.ElX. ^99 de son fouet ! 11 ne craignit pas d'exciter la vengeance
dans le cœur de celui qui pouvait le frapper de mort à
l'instant même, ou faire retomber sur la tête des prisonniers blancs, objet de la sollicitude des commissaires
civils, le poids de sa colère. Jean François, indigné, se retirait déjà de la conférence, lorsque le commissaire Saint-Léger s'avança, seul
et sans armes, auprès de lui et de sa troupe. Cet acte de
confiance, et les paroles obligeantes que Saint-Léger lui
adressa, le firent revenir auprès des commissaires civils; et
alors, dans l'effusion de son excessif respect pour les représentans de la France et de son roi, ce chef s'abaissa
jusqu'à s'agenouiller devant eux, en renouvelant de vive
voix les demandes formulées dans les adresses précitées.
Les commissaires l'exhortèrent à donner des gages de sa
bonne foi, en renvoyant les prisonniers blancs. Jean
François y consentit, et en échange il demanda une grâce
parliculière : ce fut qu'on lui rendît sa femme qui avait été
condamnée à mort par la commission prévôtale du Cap,
et qu'on n'avait pas exécutée, dans la oainte de l'exaspérer. Les commissaires civils promirent, mais cette
grâce dépendait de l'assemblée coloniale ' . Dès le lendemain de cette entrevue, Jean François
renvoya les prisonniers blancs au Cap, mais sa femme
noire ne lui fut pas rendue Les prisonniers étaient
accompagnés par une escorte de cent cinquante dragons,
presque tous mulâtres ou nègres libres : Toussaint Louverture était de cette escorte. Ceux qui la composaient
durent faire preuve d'énergie pour garantir les prison1 Dans son Rapport du 26 mai 1792, à l'assemblée nationale, Mirbeck n'en
dit pas un mot, de même qu'il n'a point parlé de l'action impertinente de
BuHel; mais ces faits sont constatés dans Garran. ôOO ÉTUDES SUR l'uistoihe d'iiaïti. niers des insultes de quelques noirs qui désapprouvaient
les arrangemens pris par le généralissime. Biassou luimême partageait leur avis, et Gros dit encore que Toussaint Louverture en éprouvait des regrets, en attribuant
cette fâcheuse disposition à la visite nocturne d'un officier
portant épauleltes d'argent, de haute taille, noir eau, sec et
joues enfoncées. Cet officier était, suivant Garran, le major
du régiment du Cap, nommé Poitou, qui dissuada les
nègres de se prêtera un arrangement. C'était un contrerévolutionnaire.
partageait leur avis, et Gros dit encore que Toussaint Louverture en éprouvait des regrets, en attribuant
cette fâcheuse disposition à la visite nocturne d'un officier
portant épauleltes d'argent, de haute taille, noir eau, sec et
joues enfoncées. Cet officier était, suivant Garran, le major
du régiment du Cap, nommé Poitou, qui dissuada les
nègres de se prêtera un arrangement. C'était un contrerévolutionnaire. Après ce fait inqualifiable, après le témoignage rendu
par Gros des bous sentimens de Jean François et de
Toussaint Louverture, écoutons ce que dit ce narrateur: « Nous fûmes, pour cette fois, convaincus d'une grande
» vérité: que le nègre ne rentrera jamais dans le devoir
» que par la contrainte et sa destruction partielle. » Voilà bien le colon encroûté de préjugés et de haine !
C'est à l'humanité des chefs noirs qu'il doit sa délivrance, tandis que les chefs blancs ne rendent aucun de
leurs prisonniers, pas même la femme de Jean François ;
et Gros ne pense qu'à la destruction partielle des noirs
pour les faire rentrer dans le devoir, c'est-à-dire dans l'ignominie de l'esclavage ! Le mécontentement de Biassou et des autres noirs,
chefs ou subalternes, n'était-il pas le résultat de la hauteur de. l'assemblée coloniale , de l'insolence de Bullet,
des conseils perfides de Poitou ? Et puis, les blancs colons de Saint-Domingue se sont
plaints de la haine des noirs, des vengeances qu'ils ont
exercées ! Ces hommes qui ont tant abusé de leur pouvoir
et de leurs privilèges, qui firent tant de mal, ont encore
écrit, publié des livres à profusion, dans le but d'égarer [lyOl] CHArnuEix. 301 l'opinion, de lui donner le change sur leurs propres forfaits, en imputant des horreurs aux noirs. Mais, quelles qu'aient été ces horreurs, les colons ne
sont-ils pas encore heureux que les hommes de la race
noire n'aient pas eu à leur tête, à cette époque, des chefs
comme la France en eut depuis en 1793 ? On peut juger
de ce que nous disons ici par le propos atroce que Billaud-Varennes adressa à Pétion, de qui il reçut des secours et l'hospitalité qu'il ne pouvait trouver nulle part,
des blancs comme lui. Chassé après la restauration des
Bourbons en France, de Cayenne oii il avait été déporté,
poursuivi au Mexique et aux États-Unis, à cause de ses
antécédens, trouvant enfin un asile sur le territoire de
l'ancien Saint-Domingue, il dit à Pétion : « La plus grande
» faute que vous ayez commise dans le cours de la révo-
» lution de ce pays, c est de n avoir pas sacrifié tous les
» colons jusqu'au dernier. En France, nous avons fait la
» même faute, en nefaisant pas périr jusqu'au dernier
» des Bourbons * . » Non ! ainsi que Pétion, n'approuvons pas ces paroles sanguinaires de l'ancien membre du comité de
salut public. Plaignons-nous des injustices, des excès,
des crimes des colons; signalons-les à la postérité, afin
qu'elle compare leur conduite à celle de leurs victimes
privées de lumières, opprimées depuis des siècles sous
un joug de fer, et cependant donnant à ces oppresseurs
l'exemple de sentimens plus conformes aux principes du
droit des gens, à la nature de Thomme. Laissons à ce
inaires de l'ancien membre du comité de
salut public. Plaignons-nous des injustices, des excès,
des crimes des colons; signalons-les à la postérité, afin
qu'elle compare leur conduite à celle de leurs victimes
privées de lumières, opprimées depuis des siècles sous
un joug de fer, et cependant donnant à ces oppresseurs
l'exemple de sentimens plus conformes aux principes du
droit des gens, à la nature de Thomme. Laissons à ce 1 Billaud-Varenncs est mort au Port-au Prince, en 1819. Il recevait une
pension du gouvernement de la République d'Haïti, qui ne voyait en lui qu'un
homme à qui il fallait un asile. Il était dans le dénûment. Billaud-Varennes
ignorait que le chef de ce gouvernement avait sauvé plusieurs colons en 1804. 502 ÉTUDES SLR l'hISTOIRE d'iIAÏTI. juge ioipartial le soin de prononcer avec équité dans le
procès que nous présentons à son jugement. Les prisonniers blancs rendus au Cap se présentèrent,
le 24 décembre, à la barre de l'assemblée coloniale, avec
quelques-uns des chefs de l'escorte qui les conduisit. Le
président dit à ces derniers : « Continuez à donner des preuves de votre repentir,
y> et dites à ceux qui vous envoient, de les adresser à
» MM. les commissaires civils : ce n'est que par leur in-
» tercession que l'assemblée peut s'expliquer sur votre
» sort. >' Au retour de l'escorte dans le camp des insurgés, Toussaint Louverture, dont la perspicacité avait découvert facilement l'insuffisance des pouvoirs des commissaires
civils, en fit la déclaration à Jean François et à Biasson.
Ce dernier devait se rendre à son tour à une nouvelle
entrevue avec ces commissaires ; il résolut dès lors de s'en
abstenir, et il fit bien. Dans le même temps, M. de Touzard, lieutenant-colonel au régiment du Cap, et les blancs de la Marmelade,
attaquaient les noirs. C'était par eux que ces insurgés
avaient fait passer leurs premières adresses à l'assemblée
coloniale. Les blancs voulaient donc la continuation de
la guerre ! Cependant les commissaires civils, malgré l'orgueil et
la jalousie que leur montrait l'assemblée coloniale, voulurent proclamer une amnistie générale pour obtenir la
soumission des esclaves ; mais l'assemblée s'y opposa.
Quelque temps après, le ministre de la marine, éclairé
par les avis de la commission civile, en envoya une au
nom du roi ; et cette fois, l'assemblée coloniale, n'osant [1791] CHAPITRE IX. ÔOT> pas paraître s'y refuser, mit de telles restrictions à cet
acte du souverain de la France, qu'il devint inefficace.
Elle l'accompagna d'un arrêté par lequel elle déclara
« que c'était elle qui pardonnait, au nom de leurs maîtres,
y> aux esclaves révoltés ; que leurs chefs seraient tenus,
» pour obtenir leur pardon, de remettre à l'assemblée
« coloniale tous les papiers qu'ils avaient en leur pos-
» session, et de lui donner tous les renseignemens pro-
« près à éclaircir les causes de la révolte actuelle. »
devint inefficace.
Elle l'accompagna d'un arrêté par lequel elle déclara
« que c'était elle qui pardonnait, au nom de leurs maîtres,
y> aux esclaves révoltés ; que leurs chefs seraient tenus,
» pour obtenir leur pardon, de remettre à l'assemblée
« coloniale tous les papiers qu'ils avaient en leur pos-
» session, et de lui donner tous les renseignemens pro-
« près à éclaircir les causes de la révolte actuelle. » Convenons que si cette assemblée se montrait arro-^
gante, intraitable, elle était du moins conséquente. Le
décret du 24 septembre, prétendu constitutionnel, ne lui
avait-il pas délégué l'initiative des mesures qu'elle voudrait prendre à l'égard des esclaves, sous la seule sanction
du roi ? Le roi avait donc empiété sur ses attributions, il
avait violé son droit ! La logique entraînait les colons. 11 était écrit dans le
livre du Destin qu'ils devaient perdre Saint-Domingue,,
et ils le perdirent. Presqu'en même temps que les négociations pour la
paix s'ouvraient de la part des noirs, les hommes de
couleur de l'Ouest, apprenant l'arrivée des commissaires
civils auxquels ils portaient le même respect, en leur
qualité de délégués de l'assemblée nationale et du roi,
leur envoyèrent des députations pour leur soumettre les
concordats qu'ils avaient passés avec les blancs et en obtenir leur approbation. Mais ces commissaires n'avaient
pas le pouvoir qu'ils lenr supposaient : le décret du
24 septembre laissait encore toute latitude à cet égard,
à l'assemblée coloniale. Les commissaires civils improuvèrent les concordats passés tant dans l'Ouest que dans. 304 ÉTUDES SUR l'ihstoiue d'haïti. le Sud : ils ne pouvaient agir autrement. Et l'assemblée
coloniale, pour mieux prouver aux hommes de couleur
de toute la colonie que leur sort dépendait d'elle seule,
fit arrêter ces députations qui furent ou emprisonnées ou
mises à bord des navires de guerre qui étaient sur la
rade du Cap. C'est à peu près à cette époque qu'arrivèrent dans la
colonie plusieurs anciens membres de l'assemblée de
Saint -Marc dont les intrigues incessantes, à Paris, avaient
obtenu de l'assemblée constituante le décret du 24 septembre. On conçoit combien ils durent exciter encore
les membres de l'assemblée coloniale. Tant de causes devaient concourir à rallumer la guerre,
qu'elle se fit de nouveau avec plus de violence que jamais. Elle continua dans le Nord, dans l'Ouest , dans le
Sud , et Saint-Domingue parut devoir s'abîmer sous le
poids des crimes qui souillèrent de toutes parts ce malheureux pays. CHAPITRE X. Conduite des hommes de couleur de l'Ouest, après leur expulsion du Portau-Prince. — Couduite de ceux du Sud. — Evénemens dans les deux provinces. — Saint-Léger se transporte dans l'Ouest. — La commission civile
se décide à retourner en France. — Départ de Mirbeck et de Saint- Léger.
— Roume prend la résolution de r'eslér à Saint-Domingue. — Ses motifs.
le
poids des crimes qui souillèrent de toutes parts ce malheureux pays. CHAPITRE X. Conduite des hommes de couleur de l'Ouest, après leur expulsion du Portau-Prince. — Couduite de ceux du Sud. — Evénemens dans les deux provinces. — Saint-Léger se transporte dans l'Ouest. — La commission civile
se décide à retourner en France. — Départ de Mirbeck et de Saint- Léger.
— Roume prend la résolution de r'eslér à Saint-Domingue. — Ses motifs. Après leur expulsion du Port-au-Prince, les hommes
de couleur se réfugièrent à la Croix-des-Bouquets, où
ils continuèrent la confédération qu'ils avaient formée
avec les blancs de cette paroisse et des autres paroisses
de la province de l'Ouest. Nous avons vu que Hahus de
Jumé court et Coustard n'étaient pas moins exposés
qu'eux à la haine des factieux du Port-au-Prince. Ces
contre-révolutionnaires, qui visaient toujours au rétablissement de l'ancien régime de la colonie, à moins de
changer d'opinion , étaient forcés de les accueillir et
de maintenir les principes de la confédération. On a beaucoup accusé les contre-révolutionnaires,
par rapport à leur projet de réfouler à Saint-Domingue
la révolution française ; mais il nous semble que jusqu'alors ils avaient un certain mérite, comme citoyens
français , en ce sens qu'ils voulaient néanmoins le
maintien de l'autorité de la métropole dans la colonie, T. I. 20 506 ÉTUDES SUK L [IlSTOIliJi D HAÏTI. tandis que les colons de la faction de l'assemblée de
Saint-Marc n'avaient paru accepter la révolution que
pour parvenir à l'indépendance : projet auquel ils
furent constamment fidèles, soit qu'ils espérassent se
maintenir eux-mêmes dans cet état, ou qu'ils reconnussent la nécessité de soumettre la colonie au protectorat de la Grande-Bretagne ou de la lui livrer à discrétion, pourvu que cette puissance conservât la forme
ancienne de l'esclavage des noirs et de l'abaissement
des hommes de couleur. Ainsi, si d'un côté, les contre-révolutionnaires espéraient maintenir la race noire dans l'avilissement, de
l'autre, la faction léopardine, s'accordait aussi avec eux
dans le même but final. Les uns et les autres avaient
donc une égale horreur pour les 'principes de la révolution française, dont les conséquences étaient naturellement la réhabilitation de cette race. Quant aux hommes de couleur, la liberté civile dont
ils jouissaient devait nécessairement les amener à la
jouissance de la liberté politique et de l'égalité avec les
blancs, par l'influence même des principes de la révo-
> lution. C'est ce qui explique leur profond attachement
à la France, mais à la France révolutionnaire. Le but
qu'ils se proposaient d'atteindre leur commandait de se
rattacher à celui des deux partis, parmi les blancs, qui
voulait la conservation de St-Domingue à sa métropole,
parce qu'ils étaient assez éclairés pour reconnaître que la
contre-révolution était impossible, soit en France, soit
dans la colonie. Ils sentaient que ce parti, avec lequel
ils se liguèrent, n'avait point d'avenir, et que tôt ou tard
il serait forcé de leur faire toutes les concessions qu'ils
désiraient obtenir. Voilà les motifs de leur confédéra-
partis, parmi les blancs, qui
voulait la conservation de St-Domingue à sa métropole,
parce qu'ils étaient assez éclairés pour reconnaître que la
contre-révolution était impossible, soit en France, soit
dans la colonie. Ils sentaient que ce parti, avec lequel
ils se liguèrent, n'avait point d'avenir, et que tôt ou tard
il serait forcé de leur faire toutes les concessions qu'ils
désiraient obtenir. Voilà les motifs de leur confédéra- [1791] CHAPiïiiE X. 307 tion avec les blancs des paroisses qui s'empressèrent
d'accepter les concordats. Ils voulurent bien leur laisser
l'illusion où ils étaient, depuis les manœuvres de Peinier et de Mauduit, jusqu'à la conduite tortueuse de Blanchelande et des autres agens du gouvei'nement. La déclaration de Bauvais à Roume prouve ce que nous avançons ici : — enrégimenter le diable, s'il seprésente. Un autre motif avait guidé les chefs des hommes de
couleur. Il était essentiel au succès de leur cause que
les blancs restassent divisés entre eux. S'ils avaient
refusé TalUance des contre-révolutionnaires, qui étaient
presque tous propriétaires d'esclaves, ces contre- révolutionnaires se seraient vus forcés, probablement, d'abjurer leurs principes, de renoncer à leur projet, pour
se liguer avec les autres colons, ainsi qu'ils firent plus
lard. Alors, les hommes de couleur auraient eu à combattre toute la race blanche à Saint-Domingue. Or,
comme la métropole avait tout naturellement ses sympathies pour cette raee, il aurait fallu combattre également les forces qu'elle n'eût pas manqué d'y envoyer
à son aide. La conduite de Pinchinat, de Bauvais, de
Rigaud, fut donc habile. Sachons en tenir compte à ces
premiers révolutionnaires, qui furent d'abord mis en
suspicion par les commissaires civils envoyés en 1791,
à cause de leurs principes apparens, mais qui leur dessillèrent les yeux. Qu'on ne croie pas, néanmoins, que ces hommes de
couleur étaient guidés par un sentiment d'égoïsme pour
leur classe, et qu'ils étaient insensibles ou indifferens
au sort des esclaves noirs. En poursuivant l'œuvre qui
devait leur faire acquérir la jouissance de leurs droits
politiques, ils n'étaient pas moins disposés à travaillera 508 ÉTUDES SUR l'hisïoike d'haïti. l'amélioration de la condition de ces infortunés auxquels
ils tenaient par des liens sacrés. Si nous avons eu à leur
reprocher leur faiblesse au sujet des suisses, nous démontrerons bientôt qu'ils surent réparer ce tort dans
l'Ouest même ; que Rigaud, dans le Sud, assura la liberté
à de nombreux esclaves, avant l'arrivée des nouveaux
commissaires civils, ils eurent ainsi l'honneur d'avoir
précédé la déclaration de la liberté générale. Nous citerons un aveu de Sonthonax lui-même à cet égard, quelques mois après son arrivée au Cap. Et remarquons encore que la conduite des noirs insurgés du Nord fut entièrement conforme à celle tenue dans
l'Ouest par les hommes de couleur. Nous avons cité assez
de documens et de faits qui prouvent l'alliance des noirs
avec les agens contre-révolutionnaires, et la même conformité de vues de la part des hommes de couleur
qui servaient dans leurs rangs comme auxiliaires.
C'est qu'en effet, pour les uns comme | pour ^ les
autres, il n'y avait pas d'autre marche à suivre,
dans ces premiers momens de la révolution de SaintDomingue.
à celle tenue dans
l'Ouest par les hommes de couleur. Nous avons cité assez
de documens et de faits qui prouvent l'alliance des noirs
avec les agens contre-révolutionnaires, et la même conformité de vues de la part des hommes de couleur
qui servaient dans leurs rangs comme auxiliaires.
C'est qu'en effet, pour les uns comme | pour ^ les
autres, il n'y avait pas d'autre marche à suivre,
dans ces premiers momens de la révolution de SaintDomingue. La duplicité des factieux du Port-au-Prince était
telle, que, dès le 24 novembre, la municipalité de cette
ville, dont la conduite avait été si odieuse dans l'affaire
du 21, adressa une lettre aux confédérés de laCroix-desBouquets où elle leur disait que le traité de paix du 23
octobre ne pouvait être considéré comme détruit, et
qu'elle les engageait à rentrer au Port-au-Prince. Elle
leur disait en outre (ce qui était faux) qu'elle avait rappelé les députés de la paroisse à l'assemblée provinciale
de l'Ouest et à l'assemblée coloniale ; et elle invitait [1791] CHAPITRE X. o09 les hommes de couleur h se réunir à elle pour former
une nouvelle municipalité. Le fait est, qu'elle voulait
donner le temps aux blancs de la ville d'achever ses fortifications, et qu'elle redoutait l'insurrection des esclaves
de la part des hommes de couleur. Ceux-ci, voulant prouver leur modération, commandée du reste par la position de leurs familles qui avaient
été emprisonnées, posèrent pour condition préalable
qu'elles leur fussent remises. Cette condition acceptée,
ces familles furent en effet envoyées sous escorte à la
Croix-des-Bouquets. Mais, reconnaissant aussitôt que le choix qu'ils avaient
faitdeCaradeux la Caye, frère du Cruel, était peu propre à inspirer de la confiance aux hommes de couleur, les
blancs lui substituèrent M. de Grimouard, commandant
du vaisseau le Borée, qui se rendit à la Croix-des-Bouquets. La condescendance de cet officier honorable,
homme de bien, à se prêter à ce rôle de médiateur, fut
cependant cause de sa mort, provoquée par les colons
au tribunal révolutionnaire de Rochefort. Ils ne lui pardonnèrent point la modération dont il fit preuve dans
sa mission ' . En recevant ses communications, les hommes de couleur posèrent leurs conditions pour le rétablissement de
la paix et de leur rentrée au Port-au-Prince. Elles
consistaient principalement dans les points suivans :
1° l'embarquement des troupes et des canonniers de
Praloto, et des chefs de brigands et autres incendiaires 1 Rapport de Garran, lome 2, page 430. — C'est une remarque à faire que
dans beaucoup de circonstances, des officiers supérieurs de la marine française se sont conduits honorablement dans leur position ou dans les missions
dont ils ont été chargés, soit dans le cours de la révo'ution, soit depuis l'indépendance d'Haïti. Les faits successifs le prouveront. 510 ÉTUDES SUR l'hISïOIUE d'iIAÏTI. du Port-au-Prince ; la restitution de leurs armes et munitions à l'arsenal, et la remise dé Praloto et de Binse,
son lieutenant, aux mains de la justice ; 2° la remise du
fort Saint-Joseph et de celui de Belair aux hommes de
couleur ; 5" la formation d'une nouvelle garde nationale
et d'une municipalité provisoire; 4** l'annulation des
actes de l'ancienne municipalité et de l'assemblée de
l'Ouest, comme portant atteinte aux droits des citoyens
de couleur, etc.
es et munitions à l'arsenal, et la remise dé Praloto et de Binse,
son lieutenant, aux mains de la justice ; 2° la remise du
fort Saint-Joseph et de celui de Belair aux hommes de
couleur ; 5" la formation d'une nouvelle garde nationale
et d'une municipalité provisoire; 4** l'annulation des
actes de l'ancienne municipalité et de l'assemblée de
l'Ouest, comme portant atteinte aux droits des citoyens
de couleur, etc. Les blancs ne souscrivirent point à ces conditions ; et
après de vaines tentatives de la part de M. de Grimouard
pour concilier les prétentions respectives, les négociations cessèrent. Elles furent entièrement rompues parla
notification que firent les blancs du Port-au-Prince aux
hommes de couleur, de l'arrivée des commissaires civils
au Cap et de la publication du décret du 24 septembre,
d'après lequel les concordats étaient virtuellement annulés, et le sort des hommes de couleur et des esclaves
remisa la décision de l'assemblée coloniale. Pendant ces infructueuses négociations, les chefs des
hommes de couleur n'étaient pas restés inactifs. Ils
avaient écrit à leurs frères de toutes les paroisses de
rOuest,, de venir à leur secours pour contraindre/ par
la force des armes, les blancs du Port-au-Prince à reconnaître leurs droits déjà sanctionnés par les concordats. Ceux du quartier populeux du Mirebalais, de l'Artibonite et de Saint-Marc, de l'Arcahaie et de Jacmel,
accoururent à leur appel. André Rigaud, qui était parti
pour se rendre aux Cayes, le jour précédant l'affaire
du 21 novembre, apprit, avant d'y arriver, la violation
du traité de Damiens: « Je fus instruit dans ma route. [1791] CHAPITRE X. 511 » dit-il, de la violation du traité par les colons blancs du
» Port-au-Prince, de leur trahison atroce, et des moyens
» qu'ils avaient employés pour anéantir les hommes de
» couleur. J'écrivis de suite à mes frères du Sud, je les
» instruisis de ce malheureux événement qui annonçait
» évidemment le projet de nous exterminer ; je les en-
» gageai à se méfier des colons des Cayes, dont les in-
» tentions étaient aussi perverses que celles des scélérats
» du Port-au-Prince ; je les invitai à se mettre en me-
» sure, pour repousser par la force une agression injuste;
» et je revins me réunir à ceux de mes frères qui se
» préparaient à une nouvelle défense \ » Mais déjà, le même jour du 21 novembre, l'assemblée provinciale du Sud et lu municipalité des Cayes
faisaient naître une rixe entre un blanc et un mulâtre,
pour arriver au même résultat qu'au Port-au-Prince.
La sortie des hommes de couleur des Cayes fut donc
occasionnée par cette rixe particulière : ils allèrent se
camper sur diverses habitations. Les blancs de cette
partie s'empressèrent d'arnier le dixième de leurs esclaves, pour détruire les hommes de couleur. Dans le même
temps, ceux des quartiers de la Grande-Anse et de Ti~
buron opéraient la même organisation contre les mulâtres de ces quartiers. Mais, dit Rigaud, « les noirs que
» les colons avaient armés pour combattre à leurs côtés,
» clairvoyans sur leurs vrais intérêts, convaincus que
)j leur cause était liée à celle de leurs parens, se réuni-
» vent à eux, et conçurent j à leur exemple, le projet de
» conquérir leur liberté ^. » Ce qu'il dit ici des noirs
ne doit s'entendre que de ceux des Cayes et des parois-
mulâtres de ces quartiers. Mais, dit Rigaud, « les noirs que
» les colons avaient armés pour combattre à leurs côtés,
» clairvoyans sur leurs vrais intérêts, convaincus que
)j leur cause était liée à celle de leurs parens, se réuni-
» vent à eux, et conçurent j à leur exemple, le projet de
» conquérir leur liberté ^. » Ce qu'il dit ici des noirs
ne doit s'entendre que de ceux des Cayes et des parois- ^ Mémoire de Rigaud déjà cité, page 11.
2 /6id., page 12. 312 ÉTUDES SLR l/lllSTOIRE d'hAÏTI. ses voisines, et non ceux de Ja Grande-Anse et de Tiburon. Tandis qu'André Rigaud avançait vers l'Ouest, avec
une armée d'environ mille hommes, composée de cir
toyens libres de toutes couleurs, pour aider les confédérés de la Croix -des-Bouquets, sa lettre aux hommes
de couleur des Cayes (qu'on a mal à propos atttribuée à
son frère Augustin Rigaud) produisait son effet. Cette
lettre fut datée d'Aquin où il était en ce moment. Nous
la donnons ici en son entier, afin que le lecteur juge sous
quelle impression était André Rigaud en ce moment ; car
pour être impartial, il faut connaître toutes les circonstances qui accompagnèrent cette provocation de sa
part. Aquin, le 24 novembre 1791.
Mes chers frères et bous amis, Je suis parti du Port-au-Priuce, dimanclie (le 20); j'avais tout laissé
en paix. Je faisais diligence pour vous joindre et vous embrasser tous.
Etant à Saint- Michel, je reçus un exprès du Peiit-Goave qui m'annonce
que nos frères du Port-au-Pnuce ont été assassinés par leur trop grande
confiance. Je l'avais bien prédit, je vous l'avais bien marqué, bien
assuré. Bauvais tué, Faubevt égorgé sur son lit, et beaucoup d'autres
de nos frères sacrifiés. On me demande surtout ma promesse de vouloir bien les secourir à la première réquisition; et je ne suis arrivé à
x\qu!n que pour prévenir nos frères de la surprise, et vous prévenir
aussi aux Fonds et aux Anses. Ma douleur est bien grande, de ne
pouvoir arriver : le sang de met camarades veut être vengé, je veux
mourir en emportant le souvenir quil rst V'-ngé. Je viens d'apprendre que nos frères de Léoganeetdu Peiit-Goave
ont désarmé tous les blancs, et se préparent à marcher conire le Portau-Prince. La paroisse d'Aquin vjent d'accepter le traité de paix; mais il ?i\y a
aucune sûreté avec des hommes aussi pervers. Le coup est sûrement
concerté aux Cayes, et partout. Prenez garde à vous ; quittez la ville, [i791] CHAPITRE X. 513 campez-vousaux moindres mouvemens. Tuez, saccagez, brûlez, sinon
il n'y a plus de salut pour vous. Il ne faut pas que nos ennemis profitent de leur perfidie. Point d'arrangemens surtout, qu'après les instructions (qu'on attendait, ditGarran, de la Croix-des-Bouquets). Je vole
à la vengeance. Si ma destination n'est point de mourir dans cette
expédition, je reviendrai aussitôt vous joindre. Campez-vous, et nous
vaincrons les brigands qui veulent égorger notre parti, et le réduire à
l'esclavage. Vengeance ! vengeance] je VOUS embrasse tous : mon dernier mot est de me uen^er de ces barbares.
emens surtout, qu'après les instructions (qu'on attendait, ditGarran, de la Croix-des-Bouquets). Je vole
à la vengeance. Si ma destination n'est point de mourir dans cette
expédition, je reviendrai aussitôt vous joindre. Campez-vous, et nous
vaincrons les brigands qui veulent égorger notre parti, et le réduire à
l'esclavage. Vengeance ! vengeance] je VOUS embrasse tous : mon dernier mot est de me uen^er de ces barbares. A. RIGAUD. P. S, Au moment où ma lettre allait partir, je reçois un courrier de
la Groix-des-Bouquets. J'apprends que nos frères ont eu le dessus cette
fois. Nous allons si bien faire, que nous serons désormais à l'abri de
toute surprise. Envoyez-nous le plus de monde que vous pourrez, commandé par de bons officiers. Vous prendrez partout des chevaux sur
la route. Volez au secours de fos frères égorgés. Nous allons terminer.
Vive la liberté ! Vive l'égalité ! P'ive l'amour ! P. P. S. Prêtons-nous secours, tous à tous. Acceptons-en partoutOn voit que Rigaud croyait Bauvais, Faubert et d'auUes, assassinés par les blancs. Cependant, son premier
post-scriptum annonce qu'il avait dû apprendre le con^
traire. Il n'y eut pas moins des victimes dans la classe de
couleur, et nous avons déjà parlé des femmes qui furent
égorgées au Port-au-Prince. Cela explique les expressions
virulentes de cette lettre. Le cri de Vive L'amour ! a attiré
l'attention de Garran, et de Pamphile de Lacroix après
lui ; ils l'ont considéré comme la preuve d'une démoralisation, d'un délire d'esprit de la part de son auteur.
Mais Rigaud n'aura-t-il pas voulu entendre parler de
l'amour fraternel ? Car toute sa lettre ne roule que sur la
nécessité de porter secours à ses frères. Tîiez, saccagez, brûlez, soiit des termes affreux assurément: ils expriment les idées de vengeance qui animaient André Rigaud, dont la colère était souvent portée 514 i'tldes sur l'hisfoire d'iiaïti. à la violence. Mais, Raynal n'avait-il pas prédit la vengeance et le carnage qui signaleraient l'entreprise des opprimés, pour secouer le joug ignominieux que les Européens appesantissaient sur eux? Mais Sonthonax^ le fougueux Sontlîonax, n'ordonna-t-ilpas un jourà Laveaux,
de brûler, par conséquent de saccager, tous les lieux que
cet officier général serait forcé d'abandonner aux Anglais
et aux traîtres qui leur livraient la colonie ? Il n'ordonna
pas, certainement, de tuer; disons mieux, il ne tarda pas,
à son honneur , de rétracter ces ordres barbares , avant
même d'avoir reçu de Polvérel la lettre de reproches que
ce dernier lui adressa à cette occasion . Toutefois, Sonthonax a fourni la preuve qu'il arrive un moment où le
sentiment de la vengeance entraîne les esprits les plus
fermes '■ .
ais
et aux traîtres qui leur livraient la colonie ? Il n'ordonna
pas, certainement, de tuer; disons mieux, il ne tarda pas,
à son honneur , de rétracter ces ordres barbares , avant
même d'avoir reçu de Polvérel la lettre de reproches que
ce dernier lui adressa à cette occasion . Toutefois, Sonthonax a fourni la preuve qu'il arrive un moment où le
sentiment de la vengeance entraîne les esprits les plus
fermes '■ . Et les chefs des hommes de couleur de l'Ouest, Pinchinat, Bauvais et les autres, ne lancèrent-ils pas aussi,
à peu près dans le même temps qu'André Rigaud écrivait sa lettre , l'appel suivant qui respire la vengeance la
plus cruelk' ? Amis, la patrie est en danger ; de tous côtés nos frères armés marchent à la défense de leurs droits méprisés, et à la vengeance de la foi
des traités violés. Il n'y a pas un instant à perdre : quiconque diffère
ou balance à marcher dans ce moment, est, à trop juste titre, suspect,
coupable du crime de lèse-nation, déclaré traître à la patrie, indigne
de vivre, ses biens confisqués, et son nom voué à l'exécration contemporaine et future. Volons, chers amis, vers le siège du Port-au-Prince ; plongeons ' ' La rupture du coucordat du 23 octobre a été ie signal d'une nouvelle
« guerre civile dans l'Ouest et dans le Sud de Saint-Domingue. Le sang des
<• femmes et des en/ans des hommes de couleur égorgés, criait vengeance; ils
» écoutèrent la voix de celle passion impérieuse ; ils reprirent les armes... »
— (Paroles de Sonlhonax aux Débats, tome 3, page 171.) [1794] CHAPITRE X.' 515 nos bras ensans^latités, vengeurs dn parjure et de la perfidie, dans
le sein de ces monstres d' Europe. Assez et trop longtemps nous avons
servi de jouet à leurs passions et à leurs manœuvres insidieuses ; assez
et trop longtemps nous gémissons sous un joug de fer. Détruisons nos tjratis, ensevelissons avec eux jusqu'aux moindres
vestiges de notre ignominie : arrachons, jusqu'à ses racines les plus
profondes, net arbre du préjugé. Engagez les uns, intimidez les autres ; promettez, menacez, entraînez dans votre marche les citoyens
blancs et vertueux; mais surtout, chers amis, union, courage et célérité; amenez nous bagages, canons, munitions de gnerre et ce bouche, et venez de suite vous rallier sous l'étendard commun ; c'est là
que nous devons touspîrirou venger Dieu, la nature, la loi et l'humanité, si longtemps outragés dans ces climats d'horreur. Juste Chaiilatte, rédacteur de cette adresse, était alors
dans toute la vigueur de la jeunesse. D'un caractère violent, il révélait déjà dans cette pièce le futur secrétaire
général de J.-J. Dessalines, auteur de la proclamation du
28 avril 1804 où se retrouvent plusieurs des pensées
exprimées en 1791 '. L'armée des hommes de couleur forma le siège du
Port-au-Prince, Bauvais du côté de la plaine au nord, et
des mornes de la Charbonnière à Test, Rigaud du côté
du sud , campé à Bizoton et à Martissans où il établit
des pièces de canon qui inquiétaient les assiégés. Ils
détournèrent les eaux qui alimentent les fontaines de
cette ville, et empêchèrent toutes communications entre
elle et le dehors.
1791 '. L'armée des hommes de couleur forma le siège du
Port-au-Prince, Bauvais du côté de la plaine au nord, et
des mornes de la Charbonnière à Test, Rigaud du côté
du sud , campé à Bizoton et à Martissans où il établit
des pièces de canon qui inquiétaient les assiégés. Ils
détournèrent les eaux qui alimentent les fontaines de
cette ville, et empêchèrent toutes communications entre
elle et le dehors. Dans l'intérieur de la ville, Praloto et ses sicaires ne
mirent plus de bornes à leur scélératesse. Assouvissant
leur rage sur les blancs qu'ils soupçonnaient d'être des 1 C'est à la même époque que J. Chanlalle nomma le Port-au-Prince, Portaux-Crimes. Il lui appliqua de nouveau ce nom, en 1807, dans une diatribe
qu'il publia contre lesmembres du sénat de la république. Il était alors uri
des secrétaires de H. Christophe. 316 ÉTUDES SUR l'histoire d'H4ÏTI. partisans de la confédération de la Croix-des-Bouquets,
ils en tuèrent plusieurs et forcèrent d'autres h fuir, soit
dans cette paroisse, soit à l'étranger. Les meneurs qui
les poussaient aux fureurs contre les hommes de couleur,
ne pouvaient plus les contenir; de même qu'au Cap,
l'assemblée coloniale ne pouvait souvent maîtriser tous
les mauvais sujets que renfermait cette ville et qui lui
avaient servi d'instrumens contre les mulâtres et les
nègres. Là, comme au Port-au-Prince, les petits blancs,
classe ignorante et dépravée par la haine et la jalousie,
s'étaient accrus d'une foule de bandits arrivés dans la
colonie et venant de plusieurs pays étrangers. La ville
des Cayes renfermait aussi de ces misérables. Dans le Sud, les hommes de couleur, suivant les inspirations des deux Rigaud, résistaient avec quelque avantage aux blancs acharnés contre eux. Après avoir été
battus au camp Mercy où périt Narcisse Rollin, l'un des
chefs du camp Prou, ils s'emparèrent de la ville de SaintLouis et devinrent puissans dans les paroisses circonvoisines. On les accusa de vouloir le rétablissement de l'ancien régime, parce qu'ils abolirent les municipahtés pour
leur substituer des bureaux de police. Mais cette mesure
devenait une nécessité impérieuse, puisque dans toute
la colonie, les corps populaires, con^posés de colons, excitaient contre eux tous les malfaiteurs.
chefs du camp Prou, ils s'emparèrent de la ville de SaintLouis et devinrent puissans dans les paroisses circonvoisines. On les accusa de vouloir le rétablissement de l'ancien régime, parce qu'ils abolirent les municipahtés pour
leur substituer des bureaux de police. Mais cette mesure
devenait une nécessité impérieuse, puisque dans toute
la colonie, les corps populaires, con^posés de colons, excitaient contre eux tous les malfaiteurs. La preuve que ces corps populaires, dansleSud comme
dans l'Ouest, n'acquiesçaient qu'à regret, que par la
force des circonstances, aux concordats signés entre eux
et les hommes de couleur, se trouve dans Garran : « Ces traités, dit-il, avaient été arrachés par la force [1791] ClIAPllKE X. 517 et tout indique qu'en les signant, les blancs ne comptaient pas les exécuter. La municipalité de Cavaillon
écrivit à l'assemblée coloniale, que ses commissaires n'avaient accepté le traité de paix que pour avoir la Irait'
quillité, ft conformément aux lois. L'assemblée du Sud
fait le même aveu, à plusieurs reprises, dans une lettre
à l'assemblée coloniale. La ville des Cayesn était pas plus
sincèrement réconciliée avec les hommes de couleur. On
peut en juger par une lettre que le commandant du Sud,
Mangin d'Ouence, écrivait à Blanchelande pour lui témoigner ses perplexités sur le traité fait avec la ville des
Cayes. — « Si je le reconnais, disait-il, j'enfreins la loi,
» parce que la commune des Cayes, considérée isolé-
» ment, n'a pas le droit de déroger aux lois constitu-
» tionnelles de l'Etat. D'un autre côté, mon refus peut
» porter les hommes de couleur aux plus cruelles extré- » mités ; la torche brûle dans leurs mains Je crois w qu'il serait bien à désirer pour cette province, livrée à
>i ses propres moyens de défense, que MM. les commis-
» sùiresgardassent le silence jusqu'à l'arrivéedestroupes;
» actuellement nous sommes assurés que les gens de
» couleur, qui ne veulent reconnaître ni les commis-
>i saires venus de France, ni l'assemblée nationale, ni
» celle coloniale existante, se porteront aux dernières
» extrémités, s'ils entrevoient que leurs traités ne soient
w pas exécutés. » (f Les troubles qui ne cessaient d'agiter les paroisses
voisines de TOuest, continue Garran, ne fournirent que
trop de prétextes pour rompre une paix si mal assurée.
On peut induire de quelques aveux des blancs eux-mêmes,
que les hommes de couleur ne furent pas les agtessêurs ;
mais tous les mémoires que nous avons sous les yeux at518 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. testent qu'ils se livrèrent à des cruautés et des perfidies
qui font frémir... ^ » D'après ces passages de Garran, il est démontré qu'il n'y
avait pas bonne foi de la part des blancs du. Sud, des
Cayes particulièrement, quand ils souscrivent aux concordats avec les hommes de couleur. Comme ceux du
Port-au-Prince, ils les signèrent dans la pensée perfide
d'inspirer de la confiance à leurs adversaires, afin de pouvoir mieux les accabler. Ils violèrent ces conventions; ils
furent les premiers à les rompre. L'intérêt politique des
hommes de couleur n'était-il pas de maintenir ces actes
qu'ils avaient signés, dans le Sud comme dans l'Ouest ?
Ils ne pouvaient donc pas violer, les premiers, ces concordats.
avec les hommes de couleur. Comme ceux du
Port-au-Prince, ils les signèrent dans la pensée perfide
d'inspirer de la confiance à leurs adversaires, afin de pouvoir mieux les accabler. Ils violèrent ces conventions; ils
furent les premiers à les rompre. L'intérêt politique des
hommes de couleur n'était-il pas de maintenir ces actes
qu'ils avaient signés, dans le Sud comme dans l'Ouest ?
Ils ne pouvaient donc pas violer, les premiers, ces concordats. Que les hommes de couleur du Sud se soient livrés à
des actes cruels, atroces, après la rupture de la paix par
les blancs, c'est un fait acquis à l'histoire. Mais la faute,
le tort en sont imputables à ces derniers, de même que
nous avons fait remarquer que, dans le Nord, les crimes
commis par les noirs insurgés ne sont imputables qu'à la
haine de l'assemblée coloniale, aux crimes commis par
les blancs qui ne voulurent point sanctionner les propositions de paix que firent les insurgés. Il reste donc démontré que les cruautés commises dans le Sud par des
hommes de couleur contre les femmes et les enfans blancs,
né furent que les représailles de celles commises là même
et au Port-au-Prince par des blancs, sur les femmes et les i Rapport, tome 2, pages 531 et 532. Voyez aussi le 3' volume des Débats,
pages 92 et 93, où Sontbonas soutient que les hommes de couleur, loin d'être
les agresseurs, ont été constamment attaqués ; bien loin d'avoir été perfides,
Iraîttes, ont constamment été trahis par les blancs. [J794] CIIAPITHE X. ?>U> enfans de cette classe; etî'adresse rédigée par Juste Ghanlatte, signée de lui, de Piiichinat, de Bauvais, etc., ne les
excitait que trop à ces actes : — détruisons nos tyrans,
plongeons nos bras ensanglantés, vengeurs du parjure et
de la perfidie, dans le sein deces monstres d'Europe, telles furent les instructions dictées par les chefs de la classe
de couleur. Ceux du Sud les prirent à la lettre, tandis que
ces chefs, disons-le à leur honneur, agirent différemment
qu'ils ne l'ordonnaient : ils surent mettre dans leurs
actions, dans leur conduite, une louable modération qui
ne se trouve pas certainement dans leur adresse. Et Garran ne dit-il pas encore, à la page 533 du 2®
volume de son rapport : « Si ces atrocités paraissent
j) peu conformes à ce que l'on a dit des hommes de
s couleur au commencement de cet ouvrage, on doit
») songer que les funestes exemples des brigands du Port-
» au-Prince et du Trou-Coff, n'avaient été que trop
3> propres à les démoraliser » Et à la page 536 —
» De leur côté les blancs {dans le Sud) traitaient les
» hommes de couleur avec une grande barbarie : ils ne
» faisaient aucune grâce aux prisonniers... Partout des
» commissions prévôtales (comme dans le Nord) ju-
» geaient ceux qui avaient été pris les armes à la
» main, et les condamnaient aux supplices les plus cruels^
» après les avoir appliqués à la question ordinaire et
» extraordinaire. Un des chefs des hommes de couleur,.
» nommé Bleck^ fut ainsi brûlé vif, quoique la procé-
)) dure instruite contre lui , et son procès - verbal de
M torture en particulier, n'indiquent pas même qu'on
» lui eût reproché d'avoir commis personnellement des
» atrocités ou des incendies... * »
à la
» main, et les condamnaient aux supplices les plus cruels^
» après les avoir appliqués à la question ordinaire et
» extraordinaire. Un des chefs des hommes de couleur,.
» nommé Bleck^ fut ainsi brûlé vif, quoique la procé-
)) dure instruite contre lui , et son procès - verbal de
M torture en particulier, n'indiquent pas même qu'on
» lui eût reproché d'avoir commis personnellement des
» atrocités ou des incendies... * » 1 Joseph Bleck, né h Saint-Louis du Sud, avait été élevé à Bordeaux, où 520 ÉTUDES SUR l'hISTOIKE d'hAÏTI. S'il est prouvé que ce sont les blancs qui rompirent
les premiers les concordats, dans le Sud comme dans
l'Ouest ; s'ils ont commis des actes de cruauté contre
les hommes de couleur, est-il étonnant que ces derniers
en aient commis de semblables? Fallaitril donc qu'au
privilège de la peau, qui donnait à la race blanche à
Saint - Domingue les droits politiques et la facuhé de
tout faire, de tout oser, elle joignît encore le privilège
du crime contre la race noire ? Les représailles ne sontelles pas dans le droit de la gueiTe * ? Les nations les
plus civilisées n'en exercent-elles pas souvent? Et quelle
guerre que celle qui armait les blancs , d'une part ,
et les mulâtres et les nègres, de l'autre ? Quel en fut
le principe, le but, quelles en furent les causes et les
nécessités? Si Augustin Rigaud a dit, a proclamé —
» qu'il ri était plus temps de feindre ni de composer, qu'il
» fallait tiècessairement qu'une des deux classes (mieux
» dire qu'une des deux races) fît place à l'autre; » — il
n'a eu en cela que l'avantage, nous n'osons dire le
mérite, d'avoir prévu ce qui arriverait en 1804. Toute
cette longue histoire de la révolution de Saint-Domingue démontre malheureusement cette impérieuse nécessité, à. chacuiue de ses pages, du moment (observons-le son éducation fut soignée. Prisonnier dans l'attaque dirigée par les blancs
contre le camp Mercy, le 8 février 1792, il fut d'abord roué, goudronne et
brûlé encore vivant. ^ « Je ne puis me refuser à une réflexion dont la justesse et l'évidence vont,
" j'espère, vous frapper. Qu'on entasse dans les deux bassins d'une balance,
» d'un côté, les crimes que J'on reproche aux blancs, de l'autre ceux des kom-
» mes de couleur ; qu'on suppose, si l'on veut, que les plus grandes horreurs
» ont été commises par les hommes de couleur, cela n'empêchera pas de pen-
» ser que ceux qui, les premiers, ont manifesté des prétentions injustes, ceux
» qui ont, les premiers, refusé d'accorder une chose juste, ont été les premiers
» agresseurs, les premiers provocateurs de la guerre civile, par conséquent
» seuls responsables de taules les représailles qui en ont pu être la suite. •- —
(Paroles de Polvérel aux Débals, tome 2, page 85. ) [1791] CUAPITUC X. %2i bien) que les blancs colons ne voulurent point céder
sur leurs prétentions à maintenir perpétuellement les
noirs dans l'esclavage, les mulâtres dans l'avilissement,
malgré les droits que ceux-ci tenaient de la nature
comme tous les autres hommes, du moment que la
métropole elle-même consacrait ces prétentions par une
législation aussi odieuse, dans le temps de sa régénération politique et sociale, que celle qui existait sous l'aneien régime.
. %2i bien) que les blancs colons ne voulurent point céder
sur leurs prétentions à maintenir perpétuellement les
noirs dans l'esclavage, les mulâtres dans l'avilissement,
malgré les droits que ceux-ci tenaient de la nature
comme tous les autres hommes, du moment que la
métropole elle-même consacrait ces prétentions par une
législation aussi odieuse, dans le temps de sa régénération politique et sociale, que celle qui existait sous l'aneien régime. Quoi qu'il en soit, les blancs du Port-au-Prince, et
l'armée des confédérés de la Croix-des-Bouquets députèrent respectivement auprès des commissaires civils : — •
les blancs, pour signaler les hommes de couleur comme
des forcenés qui ne méritaient aucune commisération,;
— les hommes de couleur et les blancs contre-révolutionnaires unis à eux, pour demander l'approbation des
concordats et solliciter surtout leur présence dans l'Ouest,
afin d'y interposer leur autorité. Ces commissaires, liés par le décret du 24 septembre
qui attribuait des pouvoirs si exorbitans à l'assemblée
coloniale, ne purent que se prononcer contre les concordats. Réduits à l'impuissance de faire le bien, ils s'efforcèrent, par des conseils et des exhortations, de ramener le calme dans les esprits, de désarmer les haines.
Ils prêchaient dans le désert ! L'assemblée coloniale profita de cet aveu d'impuissance de leur part, pour déclarer, comme eux, nuls , illégaux, inconstitutionnels et attentatoires à ses prérogatives, tous les concordats passés entre les blancs et Jes
hommes de couleur, dans toutes les paroisses oii ces ac -
tes avaient été signés. T. 1. 21 S2^ ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. Après cette déclaration de l'assemblée coloniale, lés
éommissaires civils renouvelèrent leurs exhortations aux
confédérés de la Croix-des-Bouquets et de la paroisse
du Fond-des-Nègres, dans le Sud ; mais leur lettre, du 8
janvier 1792, ne fut pas exempte de partialité pour les
blancs : on y lit ces passages étranges : « Des motifs estimables en eux-mêmes, mais altérés
» par des passions, vous ont conduits au comble de
i> r égarement. Vous désiriez rester Français ! L'êtes-vous
» depuis que vous combattez des Français pottr faire
» adopter vos pactes, en empêchant l'exécution d'une loi
» constitutionnelle ? Vous vouliez obéir aux décrets ?
» vous ne les reconnaissez plus. Vous prétendiez em-
» pêcher des malheurs dans les provinces de l'Ouest
» et du Sud 1 Quels malheurs pourraient donc être
» plus affreux que les incendies et les assassinats, oc-
» casionnés par votre confédération ? N'avez-vous pas à
•s» vous reprocher les crimes qui se commettent non-seu-
» lement par des scélérats de votreparti, mais encore par
» ceux du parti contraire que provoque votre coalition ?
» Vous aviez l'intention d'accorder des droits aux hom-
» mes de couleur, qui pouvaient et qui devaient parti-
» ciper aux avantages de la révolution ! Ne les exposez-
» vous pas même à perdre l'état dont il s jouissaient sous
» l'ancien régime ? La France entière les protégeait et ne
» voyait en eux que les victimes d'un préjugé ; elle ne
» les verra plus que comme des ingratsdont l'audacedoit
)) armer son bras vengeur. »
aviez l'intention d'accorder des droits aux hom-
» mes de couleur, qui pouvaient et qui devaient parti-
» ciper aux avantages de la révolution ! Ne les exposez-
» vous pas même à perdre l'état dont il s jouissaient sous
» l'ancien régime ? La France entière les protégeait et ne
» voyait en eux que les victimes d'un préjugé ; elle ne
» les verra plus que comme des ingratsdont l'audacedoit
)) armer son bras vengeur. » Après cette lettre, Augustin Rigaud n'avait-il pas raison
de répondre à la municipalité de Torbeck : « Nous savons
qu'il y a trois blancs de plus dans la colonie. » [itOSJ , CHAPITRE X. 52^ - Cependant, malgré les termes de la lettre des commis-^
saires, empreinte d'une si criante injustice, les hommes
de couleur de l'Ouest furent disposés plus que jamais à
faire la paix avec le Port-au-Prince. Ils s'empressèrent
de faire des propositions à ce sujet, aux blancs de cette
ville qui repoussèrent, à coups de canon, Pinchinat et
le blanc Chancerel qui y allaient pour les leur soumettre.
Alors, ils écrivirent de nouveau aux commissaires civils
et insistèrent sur la nécessité de leur présence dans
l'Ouest: leur lettre du 26 janvier 1792 fut signée par
Hanus de Jumécourt et Bauvais. C'est à cette époque que Saint-Léger se rendit au Portau-Prince, où il arriva le 29 janvier. Pendant son séjour
en cette ville, s'il obtint quelque heureux résultat pour
la paix, pour la cessation des hostilités, ce ne fut que du
côté des confédérés qui s'empressèrent, à son invitation,
de rétablir la circulation des eaux et des approvisionnemens du dehors. Les blancs de la ville continuèrent
à se montrer injustes, récalcitrans à toute recommandalion qu'il leur faisait en faveur du bien général. , Piequis par les habitans de Léogane d'y venir pour les
soustraire à l'oppression qu'exerçait dans cette paroisse
le fourbe connu sous le nom ôe Romaine la prophétesse,
qui, à l'aide du fanatisme religieux, entraînait les atehers
d'esclaves dans toutes sortes de crimes, Saint-Léger ne
put obtenir des blancs aucune force pour s'y transporter.
Il fut obligé de s'adresser à Pinchinat et à Bauvais qui
lui fournirent un détachement de cent hommes de couleur,^cômmandé par Baptiste Boyer, le porte-étendard du
camp de Diègue. Avec ce détachement et les secours qu'il
reçut des hommes de couleur du Petit-Goave etduGrandGoave, il parvint, non sans quelque difficulté, à traquer
sortes de crimes, Saint-Léger ne
put obtenir des blancs aucune force pour s'y transporter.
Il fut obligé de s'adresser à Pinchinat et à Bauvais qui
lui fournirent un détachement de cent hommes de couleur,^cômmandé par Baptiste Boyer, le porte-étendard du
camp de Diègue. Avec ce détachement et les secours qu'il
reçut des hommes de couleur du Petit-Goave etduGrandGoave, il parvint, non sans quelque difficulté, à traquer 524 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. Romaine et ses bandes, et à délivrer Léogane des ravages de cet imposteur. Pendant que Saint-Léger était à Léogane, s'efïbrçant
d'inspirer la modération aux blancs et aux hommes de
couleur, les corps populaires du Port-au-Prince firent opérer une sortie contre la Croix-des-Bouquets. Leur armée
se composait des troupes de ligne, des gardes nationales
soldées parla commune, des canonniers dePraloto, et des
nègres esclaves déjà armés sous la conduite de Cayeman.
Un colon, nommé Breton La Villa ndry secondait Praloto.
Cette armée se divisa en deux corps dont l'un passa par
le chemin de la Coupe, et l'autre par la grande route du
Cul-de-Sac. Le premier reçut une forte résistance de la
part des hommes de couleur campés à la Charbonnière :
néanmoins, ces derniers furent enfoncés. La colonne qui
marcha directement sur la Croix-des-Bouquets éprouva
une résistance moindre et s'empara de ce bourg. Ces
succès ne furent obtenus par les blancs, que parce que
l'armée de couleur s'était presque dissoute, parla désapprobation donnée aux concordats par les commissaires
civils, notamment depuis l'arrivée de Saint-Léger au Portau-Prince. Les habitans du Cul-de-Sac, les vieillards, les femmes
et les enfans avaient dû fuir cette plaine pour se porter
dans les montagnes des Grands-Bois et au Mirebalais.En
vain ces féroces vainqueurs leur signifièrent d'y revenir,
sous peine d'être réputés traîtres à la patrie ; ils préférèrent de rester dans les asiles qu'ils s'étaient choisis. Mais alors les hommes de couleur, fatigués des injustices de tous ces blancs, mirent en usage leur dernière ressource. Ils soulevèrent les esclaves, en leur donnant pour [1792] CHAPITRE X. 525 chef un jeune noir intelligent, nommé Hyacinthe, esclave
du colon Ducoudray. Agissant sous l'influence des hommes
modérés qui dirigeaient l'armée de couleur et de Hanus
de Jumécourt, Hyacinthe ne permit aucun assassinat,
aucun incendie. Cette levée de boucliers des esclaves se
fit avec autant d'ordre que celle des hommes de couleur.
Dans leurs rangs figuraient des chefs secondaires, tels
que Garion Santo, Halaou, Bébé Coustard, trois noirs, et
Bélisaire Bonnaire, mulâtre.
oudray. Agissant sous l'influence des hommes
modérés qui dirigeaient l'armée de couleur et de Hanus
de Jumécourt, Hyacinthe ne permit aucun assassinat,
aucun incendie. Cette levée de boucliers des esclaves se
fit avec autant d'ordre que celle des hommes de couleur.
Dans leurs rangs figuraient des chefs secondaires, tels
que Garion Santo, Halaou, Bébé Coustard, trois noirs, et
Bélisaire Bonnaire, mulâtre. Les insurgés marchèrent sur la Croix-des-Bouquels
d'où ils chassèrent l'armée du Port-au-Prince, après des
prodiges de valeur et beaucoup de pertes. Les blancs
perdirent aussi du monde et rentrèrent en désordre dans
la ville. Dès lors les hommes de couleur acquirent une prépondérance marquée dans l'Ouest. A l'instar de ce qu'ils
avaient pratiqué dans la plaine du Cul-de-Sac , ils firent
soulever les ateliers de l'Arcahaie et de TArtibonite. Ils
purent enfin recommencer le siège du Port-au-Prince.
Ceux de l'Arcahaie avaient pour chefs Cameau, Juste
Chanlatte, J.-B. Leroux et J.-B. Lapointe, tous hommes
de couleur. Ce dernier était sans contredit le plus habile
et le plus énergique. Nous le verrons reparaître plustard,- Pendant son séjour à Léogane, Saint-Léger avait envoyé André Rigaud dans le Sud, porteur d'une proclamation où il invitait les blancs et les hommes de couleur
de cette province à la paix, à la modération. Rigaud n'avait pas réussi dans cette mission ; il revint alors dans
l'Ouest et s'établit à Bizoton avec son corps d'armée. Ces
faits se passaient en avril 1792. Dans le même temps, la commission civile, fatiguée du dl^iO ÉTUDES Sllll L aiSTOlllE D HAÏTI. rôle passif et impuissant qu'elle remplissaft à Saint-Domingue, et reconnaissant la perversité croissante des colons et leur désir de se rendre indépendans de la France,
prit la résolution d'y retourner afin d'éclairer la métropole sur la situation de la colonie. Cette résolution fut
arrêtée, le 27 mars, entre Roume et Mirbeck qui étaient
restés au Cap. De son côté, Saint-Léger, venu à SaintMarc, prenait la même résolution. Mirbeck quitta le Cap
le 1 avril, Saint-Léger partit de Saint-Marc le 8 du même
mois. Roume devait s'embarquer le 4 ; mais à ce moment,
il reçut de l'un des membres de l'assemblée coloniale un
aveu qui le porta à différer son départ, pour déjouer le
projet formé d'une contre-révolution à Saint-Domingue,
semblable à celle qui venait de s'opérer à la Martinique.
Ce projet, selon lui, devait amener une effroyable catastrophe ; il resta pour la conjurer. Il en reçut l'aveu de Dumas, membre du côté Est de
l'assemblée coloniale, qui se rapprochait, par ses opinions, des agens du gouvernement, tous partisans de
l'ancien régime, et conséquemment contre-révolutionnaires. Le côté Ouest était formé des anciens membres de
l'assemblée générale de Saint-Marc qui avaient été réélus
à la nouvelle assemblée coloniale, et d'autres membres
qui avaient adhéré à leurs principes, lesquels étaient en^
faveur de Tindépeudance de la colonie ou de sa soumission à la Grande-Bretagne.
ait, par ses opinions, des agens du gouvernement, tous partisans de
l'ancien régime, et conséquemment contre-révolutionnaires. Le côté Ouest était formé des anciens membres de
l'assemblée générale de Saint-Marc qui avaient été réélus
à la nouvelle assemblée coloniale, et d'autres membres
qui avaient adhéré à leurs principes, lesquels étaient en^
faveur de Tindépeudance de la colonie ou de sa soumission à la Grande-Bretagne. Jusqu'à cette époque du 1^'" avril 1792, le côté Ouest
avait dominé dans l'assemblée ; mais cette assemblée,
voyant partir les commissaires civils pour la France, fut
effrayée des conséquences des rapports qu'ils ne manqueraient pas de faire contre elle et contre tous les colons [1792] CHAi'nuE X. 527 en général. ïille n'ignorait pas d'ailleurs que depuis l'admission de Brissot et des Girondins, à l'assemblée nationale législative, ils pouvaient amener un changement
dans la législation relative aux colonies. Elle était informée des discussions survenues dans le mois de décembre
1791, et du décret par lequel il était défendu d'employer les forces nationales contre les hommes de couleur. Toutes ces circonstances réunies contribuèrent à
amener une sorte de fusion des opinions respectives des
deux côtés de l'assemblée coloniale, pour pouvoir mieux
résister aux actes qu'ils redoutaient de la part de l'assemblée nationale. C'est ce qui donna alors une grande influence à Dumas qui s'était fait en quelque sorte le chef
du côté Est. Son aveu à Roume détermina celui-ci à
rester dans la colonie pour pouvoir déjouer leurs intrigues combinées. Dans son rapport à la convention nationale, du 28 janvier 1795, il dit w qu'il craignait un
» engagement général dans la ville du Cap : engagement
» dont le succès, quoique douteux relativement au parti
» vainqueur, produirait nécessairement, soit une contre-
» révolution, soit la formation cfiine nouvelle Guinée, ou
» peut-être ces deux états l'un après l'autre. » CHAPITRE XI. Influence des ^ww des noirs dans l'assemblée nationale législative. — Décrets
du 7 décembre 1791 et du 4 avril 1792. — Lettre du colon Cougnac Mion.
— Décret du 22 juin —Nomination de Polvérel, Sonlhonax et Âilhaud,
commissaires nationaux civils. -- Instructions du roi. — Décrets des 17, 22
et 25 aofit, S novembre et 10 décembre 1792. L'assemblée constituante, dont la grande majorité
n'avait été- que trop favorable aux prétentions injustes
des colons, après avoir émis le décret du 24 septembre
1791, avait ftiit place à la nouvelle assemblée nationale
connue sous le nom de la législative. Brissot et tout le
parti de la Gironde en étaient membres. Ces révolutionnaires éclairés, qui montrèrent des sentimens si généreux
à l'égard de leur pays, s'inspirèrent de l'esprit du fondateur de la société des Amis des noirs et des bonnes dispositions que la ville de Bordeaux avait toujours montrées
en faveur des mulâtres et des nègres libres, pour leur
admission à l'égalité des droits politiques avec les blancs.
Ils apportèrent au triomphe de cette cause le concours
de leurs talens, et trouvèrent une généreuse assistance,
soutenue par des lumières incontestables, dans Garran
de Goulon qui n'était ni de la Gironde, ni des Amis des
noirs. Julien Raymond et les autres hommes de couleur
dispositions que la ville de Bordeaux avait toujours montrées
en faveur des mulâtres et des nègres libres, pour leur
admission à l'égalité des droits politiques avec les blancs.
Ils apportèrent au triomphe de cette cause le concours
de leurs talens, et trouvèrent une généreuse assistance,
soutenue par des lumières incontestables, dans Garran
de Goulon qui n'était ni de la Gironde, ni des Amis des
noirs. Julien Raymond et les autres hommes de couleur [1792] ciiAPiTREi XI. 529 l'ésidaiis en France prêtèrent à ces défenseurs de leurs
droits tout l'appui qui résultait des renseignemens et
des informations qu'ils recevaient de Saint-Domingue. D'un autre côté, les membres du club Massiac, les
anciens et les nouveaux commissaires des assemblées coloniales auprès de l'assemblée nationale, et tous les autres colons résidans en France, veillèrent plus que jamais
au maintien du préjugé de la couleur et de l'esclavage.
Ne se dissimulant pas que le progrèsdes idées révolutionnaires amènerait un changement dans la législation sur
les colonies, ils disposèrent toutes leurs intrigues accoutumées pour capter les membres de la nouvelle assemblée, et les faire tomber dans les mêmes pièges qu'ils
avaient tendus à ceux de la constituante. Ils redoublèrent
d'activité pour publier des journaux et des pamphlets
qui pussent égarer l'opinion publique et particulièrement celle des villes de commerce, afin de réagir éur
celle de la législative. Mais Barnave, leur insidieux coryphée, n'en était pas membre. La première assemblée
avait décidé qu'aucun de ses membres ne pourrait faire
partie de la législative, et ce fut heureux pour les hommes
de la race noire. Brissot, enfin, ce généreux défenseur
de leur cause, introduisit par lui seul un nouvel esprit
et des idées plus libérales dans la nouvelle assemblée, que
celles qui avaient prévalu jusqu'alors. Dans cet état de choses, dès le mois d'octobre où
commencèrent les travaux de l'assemblée législative, la
nouvelle de l'insurrection des esclaves dans le Nord, et
bientôt après celle de l'insurrection des hommes de couleur dans l'Ouest parvinrent en France. Le premier
sentiment qu'éprouva cette assemblée fut de décréter
immédiatement, dans le mois de novembre, des secours 5Ô0 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIaÎTI.
at de choses, dès le mois d'octobre où
commencèrent les travaux de l'assemblée législative, la
nouvelle de l'insurrection des esclaves dans le Nord, et
bientôt après celle de l'insurrection des hommes de couleur dans l'Ouest parvinrent en France. Le premier
sentiment qu'éprouva cette assemblée fut de décréter
immédiatement, dans le mois de novembre, des secours 5Ô0 ÉTUDES SUR l'histoire d'iIaÎTI. considérables aux victimes des désastres produits par
l'insurrection dans le Nord : ces secours devaient consister surtout dans les forces militaires qu'on enverrait à
Saint-Domingue. Mais, lorsqu'on s'occupa de rechercher les causes de
ces insurrections, les membres de l'assemblée furent
divisés d'opinions. Les partisans exclusifs des colons,
voulant le maintien du décret du 24 septembre, attribuèrent ces événemens à celui du 15 mai qui, selon
eux, avait augmenté les prétentions des hommes de
couleur et fomenté tous les troubles. Leurs adversaires
conclurent, au contraire, que tous les maux nés dans
la colonie venaient de l'inexécution de ce dernier décret et de l'impolitique mesure prise par celui du 24
septembre. Ils firent valoir les concordats consentis par
les colops eux-mêmes avec les hommes de couleur, pour
prouver la nécessité de rapporter ce dernier décret; ils
demandèrent enfin la ratification des concordats, telle
que l'avaient espérée les hommes de couleur, telle qu'avaient semblé y consentir les colons, lorsqu'ils soumirent
celui du 25 octobre, fiût sur l'habitation Damions, à la
sanction de l'assemblée nationale. Leur but, en cela,
était d'empêcher que les secours militaires, votés par
l'assemblée, ne fussent employés contre les hommes de
couleur. Guadet en fit l'objet d'une motion expresse
<î en déclarant, dit Garran, que l'assemblée nationale
» serait responsable de tout le sang qui serait versé, si
» elle tardait plus longtemps à se prononcer sur cette
» question. » Charles Tarbé, député de la Seine-Inférieure, chargé de
faire un rapport sur les troubles de la colonie, et gagné par
le club lAIassiac et les autres colons, conclut naturelle- [1792] ciiAPiTiiE XI. 354 ment au maintien du décret du 24 septembre, qualifié
de constitutionnel. Son rapport, en date du 10 décembre 1791, fut suivi d'un autre qu'il présenta le lOjan^
vierl792. Mais les membres de l'assemblée qui partageaient l'opinion contraire, avaient combattu cette proposition. Dans un discours prononcé le 7 décembre, Garran avait dit : « C'est l'injustice, l'oppression et la tyrannie qui » soulèvent les hommes, qui leur mettent les armes à la » main : c'est la reconnaissance de leurs droits, le res- » pect pour la foi des traités qui assurent la paix publi- » que et qui les désarment... C'est en reconnaissant aux » hommes de couleur dans nos îles, les mêmes droits ^ qu'aux colons blancs, que vous y rétablirez la paix et » le règne des lois. Et qu'on ne vous dise pas que cecon- » cordât est l'ouvrage de la force, qu'il a été dicté les p armes à la main. Citez-moi l'exemple d'un seul peua pie opprimé qui ait recouvré ses droits autrement » qu'en se ressaisissant de la force qui l'en dépouillait... » Les hommes de couleur ont suivi votre exemple. Las » de solliciter vainement une demi-justice , que la » politique seule aurait dû leur obtenir, ils ont profité
lois. Et qu'on ne vous dise pas que cecon- » cordât est l'ouvrage de la force, qu'il a été dicté les p armes à la main. Citez-moi l'exemple d'un seul peua pie opprimé qui ait recouvré ses droits autrement » qu'en se ressaisissant de la force qui l'en dépouillait... » Les hommes de couleur ont suivi votre exemple. Las » de solliciter vainement une demi-justice , que la » politique seule aurait dû leur obtenir, ils ont profité » du besoin qu'on avait d'eux pour assurer leurs droits ; » et, comme tous les opprimés, ils n'ont exigé par la y> force que ce que la raison et la justice les autorisaient » à demander. » Malgré la justesse de ces argumens, les intrigues des
colons furent telles qu'ils réussirent à faire traîner cette
affaire en longueur. Les efforts des hommes généreux
qui plaidaient la cause des hommes de coule^ir, ne
purent obtenir alors que le décret du 7 décembre , par
lequel il était défendu d'employer les forces envoyées à 552 ÉTUDES SUR l'hisjoiiie d'iivïti. Saint-Domingue contre cette classe ; mais c'était déjà un
triompheCe ne fut qu'à la fin du mois de mars 1792, après une
discussion solennelle dans l'assemblée législative, que,
s'étayant des principes de la déclaration des droits et
de ceux consignés dans le décret du 29 mai 1791, par
lequel l'assemblée constituante avait exposé les motifs
de celui du 15duditmois, les partisans des hommes de
couleur réussirent à l'emporter sur leurs adversaires.
Barnave lui-même, auteur des deux décrets du mois de
mai, avait écrit ce qui suit, en parlant du décret du 28
mars 1790 qui leconnaissait implicitement les droits des
hommes de couleur : — « qu'il ne dépendait pas de Tas-
» semblée constituante de se refuser à rendre le décret
» du 28 mars ; qu'il ne dépendait pas d'elle d'en res-
» treindre le sens, en portant atteinte aux droits essen-
» tiels des citoyens; qu'elle ne pouvait accoi'der à une
» partie de Veimpive la faculté d'exclure des droits de
» citoyens actifs, des hommes à qui des lois constitution-
» nelles assurent ces droits dans l'empire entier ; que
» les droits des citoyens sont antérieurs à la société, qu'ils
» lui servent de base ; que l'assemblée nationale n'a pu
» que les reconnaître et les déclarer, qu'elle est dans
» l'heureuse impuissance de les enfreindre. » Les colons et leurs partisans se trouvaient donc pris,
pour ainsi dire, dans leurs propres filets. Le trop coupable Barnave avait, sans s'en douter, préparé lui-même
le triomphe des droits des hommes de couleur, en rédigeant le décret du 29 mai 1791 . Celui du 24 septembre
se trouvait frappé d'annulation par les principes mêmes
énoncés dans le précédent. En conséquence, le 28 mars 1792, l'assemblée légis- [1792] CHAPITHE XI. 355 lative rendit le décret suivant, qui fut sanctionné par le
roi, le 4 avril. L'assemblée nationale, considérant que les ennemis de la. chose publique ont profilé des germes de discorde qui se sont développés dans
les colonie, pour les livrer au danger d'une subversion totale, en soulevant les ateliers, en désorganisant la force publique et en divisant
les citoyens, dont les efforts réunis pouvaient seuls préserver leurs
propriétés des horreurs du pillage et de l'incendie ;
fut sanctionné par le
roi, le 4 avril. L'assemblée nationale, considérant que les ennemis de la. chose publique ont profilé des germes de discorde qui se sont développés dans
les colonie, pour les livrer au danger d'une subversion totale, en soulevant les ateliers, en désorganisant la force publique et en divisant
les citoyens, dont les efforts réunis pouvaient seuls préserver leurs
propriétés des horreurs du pillage et de l'incendie ; Que cet odieux complot paraît lié aux projets de conspiration qu'on
a formés contre la nation française, et qui devaient éclater à la fois
dans les deux hémisphères; Considérant qu'elle a lieu d'espérer de Tamour de tous les colons
pour leur patrie, qu'oubliant les causes de leur désunion et les torts
respectifs qui en ont été la suite, ils se livreront sans réserve à la douceur d'une réunion franche et sincère, qui peut seule arrêter les troubles dont ils ont tous été également victimes, et les faire jouir des
avantages d'une paix solide et durable ; Décrète qu'il y a urgence. L'assemblée nationale reconnaît et déclare que les hommes de cou~
leur ei nègres libres doivent jouir ^ ainsi que les colons blancs, de
Inégalité des droits politiques ; £t après avoir décrété l'urgence, décrète ce qui suit : Article 1er. Immédiatement après la publication du présent décret,
il sera procédé dans chacune des colonies françaises des îles du vent
et sous le vent, à la réélection des assemblées coloniales et des municipalités, dans les formes prescrites par le décret du 8 mars 1790, et
l'instruction de l'assemblée nationale du 28 du même mois. 2. Les hommes de couleur et nègres libres seront admisà voter dans
toutes les assemblées paroissiales, et seront éligibles à toutes les places,
lorsqu'ils réuniront d'ailleurs les conditions prescrites par l'article 4 de
l'instruction du 28 mars. 3, Il sera nommé par le roi, des commissaires civils au nombre de
trois pour la colonie de Saint-Domingue, et de quatre pour les îles de
la Martinique, de la Guadeloupe, de Sainte-Lucie, de ïabago et de
Cayenne. h . Ces commissaires sont autorisés à prononcer la suspension et
même la dissolution des assemblées coloniales actucllementexistantes, •554 ÉTUDES SLii l'histoire d'iiaïti. à prendre toutes les mesures nécessaires pour accélérer la convocation
des assemblées paroissiales, et y entretenir l'union, V ordre et la paix;
comme aussi à prononcer provisoirement, sauf le recours à l'assemblée
tiationale, sur toutes les questions qui pourront s'élever sur la régularité des convocations, la tenue des assemblées, la forme des élections et
l'éligibilité des citoyens. 5. Ils sont également autorisés à pfeiidrc toutes les informatibnis
qu'ils pourront se procurer sur les auteurs des troubles de Saint- Doiiiingue et leur continuation, si elle avait lieu, à s'assurer de la personne des coupables, à les mettre en état d'arresation et à les faire
traduire en France pour y être mis en état d'accusation, en vertu d'un
décret du corps législatif, s'il y a iieij. 6. Les commissaires civils seront tenus à cet effet, d'adresser à l'assemblée nationale une expédition en forme, des procès-verbaux qu'ils
auront dressés et des déclarations qu'ilsauront reçues concernant lesdits
prévenus.
ables, à les mettre en état d'arresation et à les faire
traduire en France pour y être mis en état d'accusation, en vertu d'un
décret du corps législatif, s'il y a iieij. 6. Les commissaires civils seront tenus à cet effet, d'adresser à l'assemblée nationale une expédition en forme, des procès-verbaux qu'ils
auront dressés et des déclarations qu'ilsauront reçues concernant lesdits
prévenus. 7. L'assemblée oationale autorise les cëriaiiiissaires civils à requérir
la force publique toutes les fois qu'ils le jugeront convenable, soit
pour leur propre sûreté, soit pour l'exécution des ordres qu'ils auront
donnés, en vertu des précédens articles, 8. Le pouvoir exécutif est chargé de faire passer dans les colonies une
force aimée suffisante, composée en grande partie de gardes nationales. 9. Immédiatement après leur formation et leur installation, ces
assemblées coloniales émettront, au nom de chaque colonie, leur vœu
particulier sur la constitution, la législation et l'administration qui
conviennent à sa prospérité et au bonheur de ses habitans, à la charge
de se conformer aux principes généraux qui lient les colonies à la
métropole, et qui assurent la conservalioii de leurs intérêts respectifs,
conformément à ce qui est prescrit par le décret du 8 mars 1790, et
l'instruction du 28 du même mois. 10. Aussitôt que les colonies auront émis leur vœu, elles le feront
parvenir sans délai au corps législatif. Elles nommeront aussi les
représentans qui se réuniront à l'assemblée nationale, suivant le nothbre proportionnel qui sera incessamment déterminé par l'assemblée
nationale, d'après les bases que son comité colonial est chargé de lui
présenter. 11. Le comité colonial est également chargé de présenter incessamment à l'assemblée nationale un projet de loi pour assurer l'exécution
des dispositions du présent décret dans les colonies asiatiques. [1792] CHAPITRE XI. 5d5 12 L'assemblée nationale, désirant venir au secours de la colonie
de Saint-Domingue , met à la disposition du ministre de la marine,
une somme de six millions, pour y faire parvenir des subsistances ,
des matériaux de constructions, des animaux et des instrumens aratoires. 15. Le ministre indiquera incessamment les moyens qu'il jugera
les plus convenables, pour l'emploi et le recouvrement de ces fonds,
afin d'en assurer le remboursement à la métropole. 14. Les comités de législation, de commerce et des colonies, réunis,
s'occuperont incessamment de la rédaction d'un projet de loi , pour
assurer aux créanciers l'exercice de l'hypothèque sur les biens de leurs
débiteurs dans toutes nos colonies. 15. Les officiers généraux, administrateurs ou ordonnateurs, et les
commissaires civils qui ont été ou seront nommés, pour cette fois seulement, pour le rétablissement de l'ordre dans les colonies des îles du
vent et sous le vent, particulièrement pour l'exécution du présent
décret, no pourront être choisis parmi les citoyens ayant des propriétés dans les colonies d'Amérique.
'exercice de l'hypothèque sur les biens de leurs
débiteurs dans toutes nos colonies. 15. Les officiers généraux, administrateurs ou ordonnateurs, et les
commissaires civils qui ont été ou seront nommés, pour cette fois seulement, pour le rétablissement de l'ordre dans les colonies des îles du
vent et sous le vent, particulièrement pour l'exécution du présent
décret, no pourront être choisis parmi les citoyens ayant des propriétés dans les colonies d'Amérique. \(j. Les décrets antérieurs, concernant les colonies, seront exécutés
en tout ce qui n'est pas contraire aux dispositions du présent décret. On va croire, sans doute, que les colons de SaintDomingue, éclairés par les torches incendiaires qui
avaient détruit leurs propriétés dans le Nord, par les
massacres qui accompagnèrent ces affreux désastres.,
vont désormais se soumettre à l'empire des circonstances
et à la volonté souveraine de la nouvelle assemblée
nationale. Mais ce serait peu connaître ces hommes
aveuglés par les préjugés nés de l'esclavage, dominés
par l'injustice et la haine. L'un d'eux, Cougnae Mion,
passa immédiatement en Angleterre pour préparer l'exécution de la trahison, conçue depuis longtemps, de livrer Saint-Domingue à la rivale de la France. 11 écrivit
de Londres, le 20 juillet 1792, la lettre suivante à l'assemblée coloniale : Je vous remetS; Messieurs; un décret de l'assemblée riaiionale, qui, 55G ÉTUDE SUR l'histoire d'haïti. vous donnera le secret des opérations par lesquelles 5^5 commissaires
doivent conduire l';s nègres à V affranchissement général. N'en doutez pas, Messieurs, j'en suis sûr, et je vous le jure, sur
l'honneur, le travail est prêt à l'assemblée nationale, et il sera prononcé aussitôt que les commissaires se seront emparés de toutes les
autorités. Le projet de cette assemblée est à! affranchir tous les nègres
dans toutes les colouies françaises, de poursuivre l'affranchissement
dans toutes les colonies étrangères avec les premiers affranchis, et de
porter ainsi la révolte et successivement l'indépendance dans tout le
Nouveau- Monde ; ce qui, selon elle, lui redonnerait encore la prépondérance sur toutes les puissances de l'Europe ; et ce plan atroce qui
doit faire couler tant de sang sera exécuté, si vous ne mettez toute
la célérité possible dans vos résolutions, le concert le plus parfait dans
vos mesures, et l'intrépidité d'un peuple au désespoir dans votre résistance. Repoussez, Messieurs, repoussez ces tigres altérés de sang :
étouffez dans le cœur de ces scélérats leurs projets barbares, et méritez l'amour de vos compatriotes, et bientôt les bénédiciions de l'univers sauvé, par votre courage, des convulsions atroces de ces forcenés . Les commissaires de l'assemblée coloniale, auprès de
l'assemblée nationale écrivirent à celle-ci qu'ils considéraient leur mission comme absolument finie ; mais
en même temps ils ne discontinuèrent pas leurs rapports avec Lacoste, ministre de la marine et des colonies,
pour le porter à engager Louis XVÏ à refuser sa sanction
au décret du 28 mars. Ce ministre était favorable à
leurs vues. Heureusement que les autres ministres combattirent auprès du roi l'influence de ces intrigues. Le
décret sanctionné fut contre-signe par Roland, l'un des
Girondins.
nt à celle-ci qu'ils considéraient leur mission comme absolument finie ; mais
en même temps ils ne discontinuèrent pas leurs rapports avec Lacoste, ministre de la marine et des colonies,
pour le porter à engager Louis XVÏ à refuser sa sanction
au décret du 28 mars. Ce ministre était favorable à
leurs vues. Heureusement que les autres ministres combattirent auprès du roi l'influence de ces intrigues. Le
décret sanctionné fut contre-signe par Roland, l'un des
Girondins. Ces commissaires écrivirent dans la colonie et dénoncèrent Garran, Brissot, Pasloret et tous les députés de la
Gironde, particulièrement Gensonné qui avait présenté
le projet du décret adopté par l'assemblée législative.
Ils les représentèrent comme les ennemis des colons,
qui préparaient l'émancipation des nègres eux-mêmes. [1792] CHAPiTUExi. 537 Pastoret, il est vrai, avait dit à l'assemblée : « Vos cô-
» mités méditent les moyens de couper les dernières
). racines de l'esclavage. » Peut-être ehtendait-il parler
de l'abolition de la traite, comme mesure essentielle à
l'abolition de l'esclavage, et à laquelle les Amis des
noirs songeaient depuis la formation de leur société.
Peut-être faisait-il allusion à Témancipatiou graduelle
qu'ils avaient également conçue en faveur des esclaves,
et qu'adoptèrent Ogé, J. Kaymond et presque tous les
hommes de couleur éclairés, comme mesure indispensable pour amener la liberté générale des nègres, sans
secousses, sans commotion violente *. Quoi qu'il en soit, après la révolte dés iiègres dans
le Nord, après le refus fait par l'assemblée coloniale,
d'affranchir les principaux chefs qui offraient, moyennant
cette faible concession politique, de faire rentrer les
masses dans les liens de la servitude ; la guerre continuant à les tenir sur pied, n'était-il pas évident pour
tous les hommes sensés, que les esclaves parviendraient
à conquérir eux-mêmes leur liberté par la force des
armes? Et ces hommes justes qui faisaient admettre les
mulâtres et les nègres libres à l'égalité politique avec
les blancs, pouvaient-ils ne pas être aussi justes envers
les malheureux qui, courbés depuis près de deux siècles
sous le joug affreux et humiliant de l'esclavage, avaient
fait la prospérité des colonies ? Du moment qu'on ne
pouvait plus leur dénier la qualité d'hommes, n'avaient^ 1 Voyez une lettre curieuse de Page lui-même à ce sujet, dans le 2^ volume
des Débats, pages 223 et 224, et ce qu'il dit encore à la page 225. Ce coloii
haineux avait fini, alors, par adopter l'idée de l'affranchissement graduel.
Dans un autre endroit, il émit l'opinion d'une indemnilé à donner aux maîtres
dépossédés de leurs esclaves. On ne peut que regretter qu'un homme aussi
léelairé n'ait pas été animé de meilleurs sentiineus. T. 1. 22 558 ÉTUDES SUR l'histoire d'haï n. ils pas autant de droits que leurs frères, nègres affianchis en vertu des lois coloniales, que leurs enfans mulâtres affranchis également ou nés de père et de mère
libres, mais sortis de leur sein ? A partir du jour où une
femme noire avait doq^jé naissance à un enfant, produit par sa copulation avec un blanc, et que celui-ci
avait rendu à la liberté naturelle la mère et Tenfant,
l'esclavage éîait frappé dans sa base, l'affranchissement
des noirs n'était plus qu'une affaire de temps.
u des lois coloniales, que leurs enfans mulâtres affranchis également ou nés de père et de mère
libres, mais sortis de leur sein ? A partir du jour où une
femme noire avait doq^jé naissance à un enfant, produit par sa copulation avec un blanc, et que celui-ci
avait rendu à la liberté naturelle la mère et Tenfant,
l'esclavage éîait frappé dans sa base, l'affranchissement
des noirs n'était plus qu'une affaire de temps. Nous avons vu par quelles dérogations à l'édit de
1685, les rois de France, successivement, entravèrent
l'affranchissement que cet édit favorisait ; nous avons
prouvé que ce fut à la sollicitation des colons eux-mêmes
que ces nouvelles dispositions furent édictées, alors que
le préjugé de la couleur commençait dans les colonies.
Aussi ces possesseurs d'esclaves devinrent-ils furieux
contre les mulâtres, contre les nègres libres, dès que
ceux-ci pétitionnèrent pour obtenir leur assimilation
aux blancs. îls virent clairement, que l'émancipation
politique de la classe intermédiaire, née du régime colonial, amènerait inévitablement, tôt ou tard, celle des
esclaves, tant par l'effet des mêmes principes, que par
les liens qui attachaient les affranchis aux esclaves, et
par les sentimens qui naissaient de ces liens de famille.
Car, il était impossible, nous le répétons, que les mulâtres et nègres libres, quoique possesseurs d'esclaves
eux-mêmes, il est vrai, n'éprouvassent pas pour ces
derniers des sentimens au moins égaux à ceux qui
avaient déterminé les colons blancs à affranchir les
femmes noires et les enfans issus de leurs œuvres. C'eût
été le comble de toutes les monstruosités, que de voir
la classe intermédiaire moins généreuse, moins juste [4792] ciiAPiTUE XT. 539 voulons-nous dire, envers leurs parens, que les Européens eux-mêmes. Quelle est la cause originelle de
l'esclavage, si ce n'est l'intérêt ? Quelle est la cause du
désir qu'éprouA^aient les colons de perpétuer cet état de
choses, si ce n'est l'égoïsme né de l'intérêt? Et les
mulâtres et les nègres libres auraient été ip\us intéresséSf
plus égoïstes que les blancs ! Lorsque des hommes justes
et généreux parmi ces derniers, leur traçaient un si noble exemple de la sympathie qu'on doit à ses semblables,
ils n'auraient voulu imiter que les colons ! Toutefois, remarquons ici que malgré cette sympathie éclairée des Girondins, la cause des mulâtres et des
nègres libres n'eût pas triomphé au tribunal politique
de la nation française, par la seule puissance de la raison
et des principes, si les hommes de couleur n'avaient pas
pris les armes, s'ils n'avaient pas combattu avantageusement les blancs dans la colonie pour assurer leurs
droits, si la révolte des noirs, par ses désastres, n'était
venue en aide à leurs succès. La ^orce, ainsi que l'a dit
Garran, la puissance des armes est donc toujours un
auxiliaire utile, nécessaire, indispensable du droit.
politique
de la nation française, par la seule puissance de la raison
et des principes, si les hommes de couleur n'avaient pas
pris les armes, s'ils n'avaient pas combattu avantageusement les blancs dans la colonie pour assurer leurs
droits, si la révolte des noirs, par ses désastres, n'était
venue en aide à leurs succès. La ^orce, ainsi que l'a dit
Garran, la puissance des armes est donc toujours un
auxiliaire utile, nécessaire, indispensable du droit. Ainsi nous verrons le triomphe de la cause des noirs
résulter, à son tour, de leur force, de leur nombre, de
la puissance de leurs armes, et du concours que leur
auront prêté les hommes de la classe intermédiaire,
soit qu'ils se mêlent avec eux, comme dans le Nord,
soit qu'ils les dirigent, comme dans l'Ouest et dans le
Sud. Ces deux causes étaient donc essentiellement liées
ensemble; et cette vérité irréfutable ressortira bien
mieux encore, le jour où il faudra que tous les hommes
de la race noire luttent ensemble contre les troupes 540 ÉTUDES SUR l'iiistoiue d'iiaïti. aguerries que la France enverra à Saint-Domingue. Pendant que les événemens révolutionnaires continuaient leur cours dans cette colonie, Mirbeck arrivait
en France et éclairait l'assemblée législative sur l'esprit
et les sentimens des colons, par son rapport du 2G
mai. Saint-Léger, arrivé peu de jours après lui, confirma son rapport par celui qu'il présenta à l'assemblée,
le 2 juin. Des ieltres de Roume, resté dans la colonie,
vinrent encore ajouter à toutes ces informations. L'assemblée législative, convaincue de la mauvaise
foi de tous les colons, contre-révolutionnaires ou non,
de leurs méfaits, de leurs dispositions à faire rétrograder la révolution dans la colonie, ou à la rendre indépendante de la France, rendit son décret du 15 juin
qui fut sanctionné par le roi le 22, par lequel elle étendit les pouvoirs des commissaires civils. Voici cette loi : L'assemblée nationale, considérant quMl importe au succès des différentes expéditions ordonnées pour les colonies, de les accélérer, et de
déterminer avec précision les pouvoirs donnés aux commissaires civils
chargés d'y ramener la paix, décrète qu'il y a urgence, L'assemblée nationale, après avoir décrété l'urgence, décrète ce qui
suit : Article 1 Les commissaires civils nommés pour la pacification
des colonies, en vertu du décret du 28 mars, sont autorisés à suspendre et à dissoudre non-seulement les assemblées coloniales, mais
encore les assemblées j)roi>inciales, les municipalités^ ainsi que tous
les corps administratifs ou autres, se disant populaires, sous quelque
dénomination qu'ils soient établis. 2. Les commissaires civils sont également autorisés à suspendre
provisoirement, et sauf le recours à l'assemblée nationale, l'exécution
des arrêts desdites assemblées ou corps, qu'ils jugeraient contraires
à la souveraineté nationale, ou au rétablissement de la paix ; et généralement dans tous les conflits des pouvoirs, dans les doutes qui pourraient s'élever sur la nature ou l'étendue de ceux desdits commissaires [1792] CHAPITRE XI. Ô41
également autorisés à suspendre
provisoirement, et sauf le recours à l'assemblée nationale, l'exécution
des arrêts desdites assemblées ou corps, qu'ils jugeraient contraires
à la souveraineté nationale, ou au rétablissement de la paix ; et généralement dans tous les conflits des pouvoirs, dans les doutes qui pourraient s'élever sur la nature ou l'étendue de ceux desdits commissaires [1792] CHAPITRE XI. Ô41 civils, on sera tenu de déférer provisoirement à leurs réquisitions,
sauf le recours à l'assemblée nationale. 3. Pourront les commissaires civils, en attendant l'organisation
définitive de l'ordre judiciaire dans les colonies, rétablir et remettre
provisoirement en activité les anciens tribunaux, tant de première
instance que de dernier ressort, transférer les séances desdits tribunaux dans tels lieux que les circonstances exigeront. En cas d'absence,
(uort ou démission des ci -devant titulaires, les commissaires civils
présenteront au gouverneur général un nombre de sujets ayant les
qualités requises parla loi pour être juges, double de celui des places
vacantes, et le gouverneur sera tenu de choisir entre les sujets présentés, et de leur donner des commissions provisoires. 4. Dans le cas où les commissaires éprouveront quelques difficultés
pour débarquer dans les colonies, de la part des troupes de terre et de
mer qui s'y trouveront, ils requerront par des avisos qu'ils enverront
tant à terre qu'à bord des vaisseaux et frégates stationnés, les commandans généraux et particuliers, administrateurs civils, assemblées coloniales, provinciales, municipalités et autres corps adminislraiifs, ainsi
que les commandans desdits vaisseaux et frégates, de faire proclamer
et reconnaître dans l'intérieur des colonies et à bord des vaisseaux et
frégates, le caractère et l'autorité tant desdits commissaires civils que
du gouverneur général nouvellement nommé par le roi, sur les copies
de leurs commissions qu'ils enverront d'eux certifiés véritables, et
d'obéir aux ordres qui leur seront donnés sur la réquisition desdits
commissaires. 5. La désobéissance sera regardée comme crime de haute trahison ,
et ceux qui s'en rendront coupables seront envoyés en France avec les
pièces qui constateront le délit, pour être poursuivis et jugés suivant
la rigueur des lois. 6. Les commissaires civils porteront dans l'exercice de leurs fonctions un ruban tricolore passé en sautoir, auquel sera suspendue une
médaille d'or portant d'un côté ces mots : la Nation, la Loi et le Roi,
de l'autre, ceux-ci : Commissaires civils. Ce nouveau décret, en étendant les pouvoirs des commissaires civils, obviait à une notable omission faite
dans celui du 4 avril, qui ne leur donnait le droit de
suspendre et de dissoudre que les assemblées coloniales. 342 ÉTUDES SUR l'hisïouve d'uaïti. Ce dernier comprit aussi les assemblées }Droviuciales et
les municipalités et autres corps qualifiés populaires.
C'eût été ne rien faire pour le rétablissement de l'ordre
et de la paix, si la loi laissait ces dernières assemblées
inattaquables : les luttes de Saint-Léger avec les assemblées du Port-au-Prince indiquaient cette nécessité. Mais
aussi la confédération de la Croix-des-Bouquets, celle de
Saint-Marc, devenaient soumises également à l'autorité
des commissaires civils qui pouvaient les dissoudre. C'était juste.
populaires.
C'eût été ne rien faire pour le rétablissement de l'ordre
et de la paix, si la loi laissait ces dernières assemblées
inattaquables : les luttes de Saint-Léger avec les assemblées du Port-au-Prince indiquaient cette nécessité. Mais
aussi la confédération de la Croix-des-Bouquets, celle de
Saint-Marc, devenaient soumises également à l'autorité
des commissaires civils qui pouvaient les dissoudre. C'était juste. Le jour même de la révolution du 10 août qui détrôna Louis XVI, l'assemblée nationale rendit un autre
décret, qui fut sanctionné le 17 par le conseil exécutif
provisoire. Ce décret confirma les pouvoirs des commissaires civils envoyés à Saint-Domingue, tandis qu'il
révoquait ceux qui avaient été attribués aux commissaires envoyés dans les autres colonies. Cette exception
honorable pour Polvérel, Sonthonax et Ailhaud, qui
étaient déjà nommés et partis, devait ajouter à la considération dont ils avaient besoin pour triompher des
factions qui troublaient la colonie. — Le décret du 17
août déclarait « traîtres à la patrie tout corps civil et
» militaire, et tout citoyen qui refuserait l'obéissance
» qui était due aux commissaires civils. » Cette dernière disposition complétait la dictature remise entre
leurs mains. Il fallait ce pouvoir extraordinaire, en effet,
pour assurer le succès de leur mission ; et nous verrons
comment, malgré cela, ils eurent à lutter contre les colons, qui voulaient Tindépendance de la colonie, coalisés
avec les contre-révolutionnaires méconlens et irrités du
renversement de l'infortuné monai-que qui régnait dans
la mère -patrie. [1792] CHAPiTUE XI. 545 La nomiualion des trois commissaires civils eut lieu
sous le ministère de Roland. Ailhaud, dont le caractère faible a décidé son départ
de Saint-Domingue, peu de temps après son arrivée,
n'y a joué qu'un rôle secondaire. Il n'en est pas de même
' de Polvérel et de Sonthonax. Polvérel était un avocat distingué avant la révolution
de 89, tant au parlement de Bordeaux qu'à celui de
Paris, où il s'attira quelques persécutions par son zèle à
défendre les libertés nationales*. Il fut membre des
Etats généraux de la Navarre qui le chargèrent d'une
mission près l'assemblée constituante, siégeant alors à
Versailles. Il remplit ensuite diverses fonctions à Paris,
dont la plus relevée était celle de membre du conseil généralde cette commune : c'est là qu'il fut pris pour être
envoyé à Saint-Domingue, en qualité de commissaire
civil.* Durant les premiers temps de la révolution, il fit
beaucoup d'écrits en faveur de ce grand mouvement
national. Sa réputation porta divers colons, membres
de l'assemblée de Saint-Marc, à s'adresser à lui, en 1790,
pour défendre les actes de cette assemblée : c'étaient
Valentin de Cullion, Borel, Bacon La Chevalerie et
Thomas Millet qui, tous, y jouèrent un si grand rôle.
Son refus de se charger de leur défense, la condamnation qu'il eut la franchise de porter, au contraire,
contre les prétentions de l'assemblée de Saint-Marc, le
mirent en suspicion dans l'esprit des colons en général,
dès qu'ils apprirent sa nomination, due à l'influence des
Girondins et des Amis des noirs. Dans l'un de ses écrits
ullion, Borel, Bacon La Chevalerie et
Thomas Millet qui, tous, y jouèrent un si grand rôle.
Son refus de se charger de leur défense, la condamnation qu'il eut la franchise de porter, au contraire,
contre les prétentions de l'assemblée de Saint-Marc, le
mirent en suspicion dans l'esprit des colons en général,
dès qu'ils apprirent sa nomination, due à l'influence des
Girondins et des Amis des noirs. Dans l'un de ses écrits ^ Nous avons oui dire, qu'interdit pour quelques mois par le partement de
Paris, Polvérel lit celte Hère réponse après la lecture de l'arrèl : " El moi.,
plus puissant que la cour, je m'interdis pour toujours. » 544 ÉTUDES SUR L IIISTOIKE d'hAÏTI. intitulé : Tableau des révolutions du xviii^ siècle, il avait
posé ce principe : « La nature a fait l'iiomme pour
» la liberté, pour l'égalité, pour la société. Nul homme
» n'a reçu de la nature le droit de commander h d'autres
)) hommes, ni de disposer d'eux. * Quant à Sonthonax, il exerçait également la profession
d'avocat au parlement de Paris, et au tribunal de cassation. Il avait chaudement embrassé la cause delà révolution, et était l'uij des (îollaborateurs du journal des Révolutions de Paris. Esprit non moins distingué que son
collègue, il était d'un caractère plus ardent et même
fougueux, plus porté que Polvérel aux mesures extrarévolutionnaires. Tous deux avaient été admis membres
de la société des Amis de la Constitution, plus connue sous
le nom.de Chib des Jacobins, au premier temps de sa
formation, alors que ses principes portaient des hommes
r^CQmmandables à en faire partie. Sonthonax dut aussi
sa nomination à l'influence des Girondins et des Amis
des noirs. Les lumières réunies de ces deux hommes, la fermeté
de leur caractère, la fougue révolutionnaire de Sonthonax, tempérée souvent par la modération de Polvérel,
les rendirent influens sur les destinées de Saint-Domingue. A leurs noms, célèbres dans ce pays, se sont
rattachés des actes importans qui ont décidé du sort des
deux classes d'hommes de la race noire, — les mulâtres
et les nègres libres dont ils étaient chargés, par leur
mission, d'assurer les droits politiques décrétés par la
loi du 4 avril, — et les esclaves des deux couleurs dont
ils ont proclamé l'affranchissement général. Julien Raymond, dont les conseils pacifiques aux
hommes de couleur étaient connus, avait été proposé [1702] CÎIAP1ÏHEXI. oio par plusieurs des Girondins et par Biissot en particuliei*,
pour être l'un des commissaires civils ; mais les intrigues des colons réussirent auprès du ministre de la marine à le faire écarter. Ce projet, connu d'avance, avait
porté Charles ïarbé à proposer l'article 15 de la loi
du 4 avril, qui excluait de la commission civile, comme
des emplois d'officiers généraux, d'administrateurs ou
ordonnateurs, tous citoyens ayant des propriétés dans
les colonies. On ne peut nier que ce fut une disposition
convenable, dans l'état de division oîi étaient les partis
à Saint-Domingue. Il ne fallait pas qu'un seul de ces
agens de la métropole pût être soupçonné de se laisser
influencer dans ses actes par esprit de parti.
avril, qui excluait de la commission civile, comme
des emplois d'officiers généraux, d'administrateurs ou
ordonnateurs, tous citoyens ayant des propriétés dans
les colonies. On ne peut nier que ce fut une disposition
convenable, dans l'état de division oîi étaient les partis
à Saint-Domingue. Il ne fallait pas qu'un seul de ces
agens de la métropole pût être soupçonné de se laisser
influencer dans ses actes par esprit de parti. Le ministre Lacoste s'opposa particulièrement à la nomination de Sonthonax ; mais son opinion dans le conn
seil fut combattue par les autres ministres, surtout par
Servan, ministre de la guerre. Quoique Lacoste fût
tout à fait dévoué aux* intérêts des colons, il rédigea
assez convenablement les instructions qui devaient servir
de règle de conduite aux commissaires civils. Quelle
que soit la longueur de cet acte, nous ne pouvons nous
dispenser de l'insérer ici, à cause de l'exposé qu'il fait de
la situation des partis dans la colonie, et de l'influence
qu'il a pu exercer sur la conduite de Polvérel et Sonthonax. Le voici : La colonie de Saint-Domingue, objet de la jalousie de toutes les.
nations de l'Europe, par l'étendue de son territoire et par la richesse
de ses produits, n'offre plus à l'œil consterné qu'un vaste champ de
désordres, de pillages, d'incendie, de carnage, de crimes, de désolation. Un préjugé fatal à ceux qui se sont armés pour le combattre ,
comme à ceux qui prétendent le maintenir, a fait également le malheur de tous. De premiers germes de divisions en ont successivement
développé de nouveaux. Chaque parti s'est divi-sc ei subdivisé en difÔiC ÉTUDES SUR l'iUSTOUIE d'iIAÏTI.
qu'un vaste champ de
désordres, de pillages, d'incendie, de carnage, de crimes, de désolation. Un préjugé fatal à ceux qui se sont armés pour le combattre ,
comme à ceux qui prétendent le maintenir, a fait également le malheur de tous. De premiers germes de divisions en ont successivement
développé de nouveaux. Chaque parti s'est divi-sc ei subdivisé en difÔiC ÉTUDES SUR l'iUSTOUIE d'iIAÏTI. férens partis qui, se croisant el se choquant dans tous les sens, semblent ne s'accorder que pour précipiter à l'envi cette belle et florissante
contrée vers sa destruction, avec une rapidité d'autant plus effrayante
que l'exemple du désordre a entraîné une grande partie des ateliers de
noirs au soulèvement et à tous les excès du brigandage le plus effréné.
Les hommes de couleur libres ont revendi(}ué les droits de l'égalité
politique, ils se sont prévalus contre les blancs, et les blancs se sont
prévalus contre eux à leur tour, du quelques lois dont ils s'opposent
mutuellement les disposiiions diverses. Des camps se sont formés, des
concordats locaux ont été passés, violée , et ensuite renouvelés ; des
coalitions de blancs et d'hommes de couleur se sont établies dans les
campagnes, contre d'autres coalitions de citoyens blancs, dans les
villes^ le sang a coulé des deux pans avec profusion, à la honte de
l'humanité , et à et lie des vainqueurs ainsi que des vaincus. Toute
la plaine de l'Est et du Nord a été brûlée, dévasiéi) , ou y est en guerre
coniinuelle contre les noirs révollés et contre les brigands qui les
dirigent. Les mêmes fléaux se sont plus ou moins étendus sur toutes
les parties de la colonie. L'anarchie y est à son comble, les tribunaux
y sont réduits au silence ; l'autorité y est sans force ; les lois y sont
sans vigueur ; les moyens de subsistance y sont rares , difficiles et
précaires. Les maladies emportent ceux que le fer et la faim avaient
épargnés ; l'industrie reste sans action, les cultures sont interrompues ;
le commerce national et étranger se retire de ces plages désolées; le
propriétaire, le gérant désertent leurs t)ropres foyers : les contributions lOcales ont cessé d'y être perçues, et le faix des dépenses énormes
que nécessite un état de choses si déplorable pèse en entier aujourd'hui sur la métropole qui n'en supportait ci-devant qu'une légère
portion. De toutes parts Saint-Domingue pousse des cris gémissans
vers la France, eu la conjurant de lui faire passer des secours, des
forces et de l'argent. Tel est en abrégé le tableau malheureusement trop Mêle de la situation présente du pays où les sieurs Polvérel, Sonthonax et Ailhaud,
commissaires nommés par le roi pour l'exécution de la loi du 4 avril
dernier, vont travailler au retour de la paix, de l'ordre et de la prospérité publiques. Fut-il jamais de mission plus grande plus importante et plus auguste! Sans doute elle est environnée d'écueils. Sa Majesté n'entend point dissimuler aux sieurs commissaires les obstacles
qu'ils auront à suiinonter ; on ne doit rien cacher au véritable courage :
mais elle compte sur leur patriotisme et sur leur zèle. Elle s'associera
ution de la loi du 4 avril
dernier, vont travailler au retour de la paix, de l'ordre et de la prospérité publiques. Fut-il jamais de mission plus grande plus importante et plus auguste! Sans doute elle est environnée d'écueils. Sa Majesté n'entend point dissimuler aux sieurs commissaires les obstacles
qu'ils auront à suiinonter ; on ne doit rien cacher au véritable courage :
mais elle compte sur leur patriotisme et sur leur zèle. Elle s'associera [1792] CHAPITRE XI. 547 elle-même à leurs efforts en leur procurant tous les moyens qui seront en son pouvoir, pour qu'ils soutiennent dignement l'honneur de
son choix, et pour qu'ils remplissent avec succès l'attente et les vœux
de la nation française. Elle va, dans cet esprit , leur développer ses intentions sur la conduite qu'ils auront à tenir pour faire triompher la
loi et la volonté nationales de toutes les résistances qu'elles pourront
encore rencontrer à Saint-Domingue, de la part de quelque réfractaire que ce soit. Les sieurs commissaires savent qu'ils succèdent à de précédons
commissaires dont l'envoi avait été décrété le 11 février 4791; ces
derniers n'ont réussi qu'imparfaitement dans l'objet de leur délégation.
Le roi ne leur rend pas moins la justice qui leur est due. Les circonstances ne leur ont pas permis d'opérer le bien qu'il était réservé à de
meilleures mesures de produire . Placés entre des lois contraires relativement aux droits politiques des hommes de couleur libres, ils ont dû
se renfermer dans les dispositions de la plus récente, qui mettait le sort
de celte classe d'hommes à la discrétion de l'assemblée coloniale. Ils
n'ont pu qu'inviter les représentans de la colonie à prononcer promptement et favorablement sur des droits jusqu'alors méconnus, qu'il importait de fixer. Ils avaient d'autant plus iiou d'espérer cet acte de justice et de convenance, que déjà l'assemblée elle-même avait annoncé des
dispositions satisfaisantes sur ce point. H est malheureux que ces dispositions aient été tout à coup refroidies par l impatience et la prise
d'armes des gens de couleur^ par des concordats cimentés dans des
cawps, et enfin, par des révoltes d'alelier, des meurtres, des incendies
simultanés. Cette affligeante époque est devenue le signal d'une défiance, d'un aveuglement réciproque, et de torts respectifs. Dans ce
conflit, les commissaires civils ont interposé la médiation la plus active; mais les partis étaient trop échauffés, les esprits trop aigris;
néanmoins, elle avait eu quelque effet sur les mulâtres de la partie de
r Ouest. L^ assemblée coloniale a persisté à exiger leur désarmement:
elle a improuvé la conduite des commissaires civils ; elle s'est refusée
à leurs réquisitions; elle a décliné leur autorité, mis leurs /'oui'oirs
en discussion : en un mot, elle les a forcés, par une rupture ouverte,
à abandonner la suite de leur mission, et à repasser en Europe. Au surplus, leurs fonctions eussent bientôt cessé de droit par les dispositions
de la loi du 4 avril dernier, quand même elles n'avaient pas cessé
de fait, par la réunion des conjonctures dont on vien'. de parler. Le
roi ne les retrace ici sommairement que pour faire observer aux
décliné leur autorité, mis leurs /'oui'oirs
en discussion : en un mot, elle les a forcés, par une rupture ouverte,
à abandonner la suite de leur mission, et à repasser en Europe. Au surplus, leurs fonctions eussent bientôt cessé de droit par les dispositions
de la loi du 4 avril dernier, quand même elles n'avaient pas cessé
de fait, par la réunion des conjonctures dont on vien'. de parler. Le
roi ne les retrace ici sommairement que pour faire observer aux 348 ÉTUDES SUR l'hISTOIUE DilAÏTI. sieurs commissaires actuels combien leur situation à Saint-Domingùc
sera différente de celle des commissaires qui les ont précédés. liCs premiers avaient fait exécuter la loi du 2k septembre 1791, qui
soumettait les hommes de couleur libres à l'assemblé coloniale ; les
seconds sont chargés de mettre à exécution la loi du 4 avril, qui prononce l'égalitédes droits politiques entre cette classe et celle des blancs. Les premiers avaient à concilier la rigueur de la loi avec les conseils
et les sollicitations de r équité, entre deux parlis irrités: les seconds
sont forts d'une loi nouvelle, qui ne permet plus ni aux uns d'exiger,
m aux autres de refuser ou de temporiser. Les premiers n'avaient, au défaut de persuasion, dans des garnisons
épuisées et peu nombreuses, que de faibles moyens à requérir et à employer, soit pour imposer aux factieux, soit pour faire rentrer les
ateliers révoltés dans le devoir et la soumission : les seconds trouveront à leur arrivée cinq à six mille hommes de troupes réglées, en sus
de la force armiée qui existait déjà dans la colonie ; et la même expédition qui les y porte, augmentera ce nombre de quatre mille volontaires de la garde nationale, ainsi que de deux mille soldais de ligne,
indépendamment des garnisons et des équipages des bâtiments de
l'État, qui sont stationnés aux îles sous le vent. Sa Majesté a pensé
que celte masse de forces de treize à quatorze mille hommes, pourvus
de toutes les munitions nécessaires, serait plus que suffisante pour
remplir le vœu particulier de l'article 8 de la loi du 4 avril, et pour
assurer eu général l'exécution parfaite de toutes les dispositions qu'elle
contient \ Jamais le roi ne pourra révoquer en doute le respect d'un
Français pour les cornsnandemens de la loi : mais, si la supposition
d'une résistance répugne autant à son cœur qu'au caractère national,
il est néanmoins dans les plans de la sagesse de prévoir jusques à l'impossible, afin d'étouffer jusques aux murmures de l'obéissance. Or, si
les deux partis principaux se balançaient avant l'envoi de forces successives et nouvelles à Saint-Domingue, ne doit-on pas croire que l'un
de ces partis, accru d'un renfort de près de quatorze mille hommes,
constituera l'autre dans l'heureuse impuissance de méconnaître la loi
et la voix de ses organes? L'appareil seul des moyens de réduction qui
investira les sieurs commissaires, les dispensera donc inéviiablement
d'en faire aucun usage. Le roi se repose, dans cet espoir consolant, de
oi de forces successives et nouvelles à Saint-Domingue, ne doit-on pas croire que l'un
de ces partis, accru d'un renfort de près de quatorze mille hommes,
constituera l'autre dans l'heureuse impuissance de méconnaître la loi
et la voix de ses organes? L'appareil seul des moyens de réduction qui
investira les sieurs commissaires, les dispensera donc inéviiablement
d'en faire aucun usage. Le roi se repose, dans cet espoir consolant, de 1 Six à sept mille hommes avaient été effectivement envoyés dans la colonie avant l'arrivée des commissaires civils. Il en vint six raille avec eux. (Débats, tome 5, page 211.) [179i2] CIIAP1T51E XI. 549 la nécessité où il est de diriger vers Saint-Domingue une partie de la
force publique. Les sieurs commissaires ne sont pas moins pénétrés
du devoir privilégié de mettre tout en œuvre, avant que d'eu venir à
des voies, même à des menaces de rigueur. Si cependant ils avaient
épuisé en vain les ressources de la raison, du patriotisme, de la persuasion, de l'honneur, leur marche ultérieure est tracée dans l'article
7 de la loi du 4 avril. Sa Majesté leur enjoint de s'y conformer, quoi
qu'il doive leur en coûter ; mais, même en s'y conformant, elle ne
peut trop leur recommander les ménagemens que l'on doit à des frères,
tout en les punissant pour l'intérêt et le salut de la patrie. Ce serait négliger la plus puissante de toutes les armes que de ne
pas mettre dans une évidence palpable les motifs de la loi commise
aux soins des sieurs commissaires. En conséquence, ils feront sentir
aux hommes de couleur libres, la grandeur du bienfait qui les rétablit dans l'exercice de tous les droits de la liberté et de l'égalité. Ils
les rappelleront par la reconjiaissance, a la conservation des propriélés, au rélabhssement de l'ordre moral et social, au respect qu'ils ne
doivent jamais perdre envers ceux qui les ont tirés de l'état de servitude. Ils persuaderont aux habitans blancs V intérêt réel qu'ils ont à
élever les hommes de couleur libres à la même hauteur qu'eux, pour
la garantie mutuelle de leurs possesùons , </e Zeur surefe intérieure et
extérieure, ainsi que pour la répression des mouvemens séditieux
de leurs ateliers, lis n'oublieront pas de leur représenter que cette
classe d'hommes leur est presque toute unie par les liens de la nature
et du sang ; pourquoi chercheraient-ils à dégrader leur propre ouvrage ' ? 11 ne sera vraisemblablement pas difficile aux sieurs commissaires de convaincre les uns et les autres par les pertes de toute espèce*
qu'ils ont éprouvées, qu'il n'est plus pour eux qu'une ressource, et
qu'elle n'existe que dans une réunion franche, sincère et inaltérable.
L'intérêt le commande, la patrie l'ordonne, la loi, la nation etie roi la
veulent impérieusement : déjà les esprits doivent y êire ojé^parla
publication de la loi du 4 avril, dont le gouverneur général a été
chargé, avec ordre de s'y conformer et de la faire exécuter, en tout ce
qui n'est pas textuellement réservé à l'action directe des sieurs commissaires. Si Sa Majesté eût retardé celle publication jusqu'à l'époque
de leur arrivée dans la colonie, il eût été très- dangereux de donner
occasion à de nouveaux excès, dans un intervalle de temps où d'un
y êire ojé^parla
publication de la loi du 4 avril, dont le gouverneur général a été
chargé, avec ordre de s'y conformer et de la faire exécuter, en tout ce
qui n'est pas textuellement réservé à l'action directe des sieurs commissaires. Si Sa Majesté eût retardé celle publication jusqu'à l'époque
de leur arrivée dans la colonie, il eût été très- dangereux de donner
occasion à de nouveaux excès, dans un intervalle de temps où d'un "^ Les temps étaient bien changés ! la révolution française avait porté ses
fruits. 550 ÉTUDES SUR l'hISÏOIUE D'ïIAÏïr. côté l'on aurait abusé de la loi du 24 septembre pour accabler les
hommes de couleur libres, si on l'avait pu, et de l'autre on se serait
prévalu de la noloriétc de la nouvelle loi, quoique non officielle, pour
se maintenir dans les prétentions par la flamme et le glaive. Après avoir appliqué aux sieurs commissaires les faits principaux
dont il éiail nécessaire de les instruire, leur avoir développé les intentions générales du législateur, leur avoir exposé les principes fondamentaux sur lesquels ils doivent régler leurs opérations à Saint-Domingue,
il faut descendre dans les détails de la loi même du 4 avril, et prévoir
les difficultés d'exécution qu'ils pourraient y rencontrer. ï/article 1er ordonne la réélection immédiate des assemblées coloniales et des municipalités, aussitôt après la publication de la loi ; cependant l'ariicle 4 autorise les sieurs commissaires à prononcer la suspension et même la dissolution des assemblées actuellement existantes. Ces deux dispositions pourraient présenter une sorte de contrariété
entre elles, en ce que l'une est impérative et l'autre facultative seulement • et encore en ce que la première suppose une exécution subite, la
seconde une exécution retardée jusqu'à la présence des commissaires
civils. Il faut les concilier, en observant qu'on aura dii procéder surle-champ aux réélections prescrites selon les formes des lois des 8 et
28 mars 1790, mais que dans l'espace de temps nécessaire ponr y
parvenir, les assemblées coloniales et autres auront continué leur activité ; de manière que si les sieurs commissaires les trouvent encore
existantes et les réélections non achevées, ils auront le pouvoir de
suspendre ou de dissoudre ces assemblées : ils accéléreront la convocation des assemblées paroissiales, si elle n'avait pas été faite ; ils y
feront régner l'ordre et la paix ; ils jugeront provisoirement, sauf
le recours à l'assemblée nationale, toutes les questions qui pourraient
s'élever sur la régularité des convocations, la tenue des assemblées, la
forme des élections, et l'éligibilité des citoyens. Il y a toute apparence qu'h leur arrivée, il n^j- aura encore rien
d'entamé sur celle partie d'exécution, ce sera à eux de la mettre en
mouvement avec les précautions que la prudence leur dictera. Ils auront attention de ne pas compromettre la sûreté et la police intérieure
par des mesures précipitées dont l'effet serait de détruire brusquement
sans avoir de quoi remplacer : c'est ici qu'ils appliqueront le pouvoir
facultatif qui leur est conféré, de suspendre ou de dissoudrel'assemblée
coloniale, sans attendre la formation de l'assemblée nouvelle ; ils pèseront les motifs pour et contre, d'après les dispositions que rassemblée
prudence leur dictera. Ils auront attention de ne pas compromettre la sûreté et la police intérieure
par des mesures précipitées dont l'effet serait de détruire brusquement
sans avoir de quoi remplacer : c'est ici qu'ils appliqueront le pouvoir
facultatif qui leur est conféré, de suspendre ou de dissoudrel'assemblée
coloniale, sans attendre la formation de l'assemblée nouvelle ; ils pèseront les motifs pour et contre, d'après les dispositions que rassemblée [1792] CIIAPITUE XI. î actuelle auvSi mam(es\ées: si Ton juge de V avenir par le passé, ces
dispositions seront peu conciliantes; ainsi il y a lieu de prévoir que
les sieurs commissaires ne tarderont pas à la dissoudre; il sera
néanmoins indispensable qu'ils s'en soient fait rcconnaîire auparavant, ainsi que de tous les corps administratifs, des tribunaux et des
dépositaires de la force publique : ils s'adresseront à cet effet au sieur
de Blanchelande ou à celui qui le représenterait dans les fonctions de
gouverneur ;7<7r infe'nm de la colonie de Saint-Domingue. Quoique
cet officier général ait obtenu son rappel, ses fonctions ne cesseront
que lorsqu'il aura satisfait à ce devoir, et qu'il aura procédé ensuite
à l'installation du sieur d'Esparbès, lieuienant général des armées,
dans l'exercice de la place de gouverneur général des îles sous le
vent. Il serait douloureux de penser que les sieurs commissaires elle sieur
d'Esparbès pusssent se voir exposés à éprouver de la résistance à cet
égard ; si ce malheur arrivait, alors la coaction suppléerait à l'obéissance ; on passerait à un enregistrement d'autorité. Un malheur plus
grand, et tout à la fois plus invraisemblable encore, est aussi dans l'ordre des choses possibles; c'est celui du refus que ferait le Cap^ de
l'admission des sieurs commissaires, du nouveau gouvernement, et
même delà force armée qui les accompagne. Il leur sera aisé de s'apercevoir, avant que de s'engager dans la passe, si on leur prépare une
réception amicale ou hostile : dans le premier cas, ils mouilleront et
débarqueront sans difficulté ; dans le second cas, ils se tiendront hors
delà portée des forts, et enverront en parlementaire à l'assemblée
coloniale, au gouverneur et à la place, une réquisition de les recevoir,
libellée au nom de la loi, de la nation et du roi. Si elle ne produit
aucun effet, ils se transporteront avec le convoi, soit à Saint-Marc,
soit au Port-au-Prince, soit à Léogane; selon la détermination qu'ils
prendront d'après les avis qui leur seront donnés sur la côte, et principalement par des bâtiraens de l'Etat, dont les commandans seront tenus,
sur la réquisition des sieurs commissaires, de protéger et d'assurer la
marche et le débarquement qu'il conviendra de préférer. Ce que les
sieurs commissaires auraient fait au Cap, de même que le gouverneur,
pour la reconnaissance de leurs pouvoirs et caractères, ils le feront
dans le lieu où ils aborderont, près des corps administratifs, des tribunaux et des garnisons locales, en l'étendant de suite par des proclamations à toute la colonie.
us,
sur la réquisition des sieurs commissaires, de protéger et d'assurer la
marche et le débarquement qu'il conviendra de préférer. Ce que les
sieurs commissaires auraient fait au Cap, de même que le gouverneur,
pour la reconnaissance de leurs pouvoirs et caractères, ils le feront
dans le lieu où ils aborderont, près des corps administratifs, des tribunaux et des garnisons locales, en l'étendant de suite par des proclamations à toute la colonie. Le même tact de circonstances décidera les sieurs commissaires sur 552 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. le choix de l'endroit où la nouvelle assemblée coloniale devra être convoquée pour y tenir ses séances. En ordonnant la tenue des assemblées paroissiales pour les réélections des municipalités et assemblées coloniales, ils rappelleront
la disposition impérative de la loi du 4 avril dernier, qui veut que les
hommes de couleur et nègres libres soient admis à voter, et soient
éligibles à toutes les places, pourvu qu'ils réunissent d'ailleurs les
conditions prescrites par l'article 4 des instructions du 28 mars 1790;
ils énonceront ces conditions ; ils instruiront le peuple des formes
prescrites par la loi du 8 du même mois ; ces deux lois sont connues
aux sieurs commissaires ; elles ont été publiées dans la colonie ; ils les
y trouveront, et en emporteront encore d'ici des exemplaires. Pour que
le vœu de ces lois ne soit pas éludé par le fait, ils emploieront tous
les moyens qui pourront assurer plus efficacement le libre accès, tant
des blancs que des hommes de couleur, aux assen)blces primaires et
autres : ils aplaniront par des décisions promptes et provisoires toutes
les contestations qui viendront à s'élever dans les assemblées; ils y
feront observer les règles de l'égaliié et de la liberté des délibérations :
la loi du k avril ne faisant aucune exception de couleur et de personnes,
ils ne se permettront ni préférences ni partialité. Ils s'occuperont essentiellement, et dès le premier instant de leur
débarquement, soit avec les corps administratifs subsistants, soit avec
ceux qui leur succéderont, des dispositions à faire pour rétablir la tranquillité, la confiance, la confraternité, la isûreté domestique, le travail
et la soumission des ateliers ; ils se concerteront avec ces mêmes corps
et avec le gouverneur général pour faire disparaître les camps, les rassemblemëns hosiiles, les dépôts privés d'armes offensives Ou défensives, en un mot, pour effacer, s'il est possible, jusqu'aux traces de la
guerre intestine qui a si souvent ensanglanté ce malheureux sol : ils
rassureront le colon justement effrayé, et le ramèneront à des foyers
d'où la crainte de la mort l'avait exilé; ils le mettront sous la sauvegarde de la loi et des bras armés par la mère patrie, pour voler à son
secours; ils lui montreront dans chaque soldat de hgne, dans chaque
volontaire des bataillons nationaux, autant d'atnis, autant de frères ;
ils feront vivre en bonne intelligence ces militaires avec eux et entre
eux-mêmes ; nul motif de concorde et de consolation ne sera oublié,
et les sieurs commissaires prodigueront, à des cœurs aigris par Vinforiune, tous les adoucissemens que la raison, la persuasion, l'humanité compatissante sauront leur inspirer ; ce sera le plus constant des
hgne, dans chaque
volontaire des bataillons nationaux, autant d'atnis, autant de frères ;
ils feront vivre en bonne intelligence ces militaires avec eux et entre
eux-mêmes ; nul motif de concorde et de consolation ne sera oublié,
et les sieurs commissaires prodigueront, à des cœurs aigris par Vinforiune, tous les adoucissemens que la raison, la persuasion, l'humanité compatissante sauront leur inspirer ; ce sera le plus constant des [1792] CHAPITRE XI. 355 devoirs qu'ils auront à acquitter ; il leur sera doux de le remplir ; mais
en même temps ils ne perdront pas de vue qu'ils sont chargés d'un
autre ministère plus pénible, plus rigoureux, et non moins salutaire,
celui de !a recherche des coupables auteurs des troubles de Saint-Domingue : cette tâche leur esi imposée par les articles 5 et 6 de la loi du
4 avril , ils devront non-seulement la fournir avec inflexibilité, mais
encore se conformer en ce point au genre d'instruction que le corps
législaiif a jugé à propos de leur prescrire. L'assemblée coloniale une fois formée sur les élémens des lois des 8
et 28 mars 1790, et ceux de la loi du 4 avril, il faudra que les sieurs
commissaires la sollicitent sans relâche pour l'émission de son vœu sur
la constitution, la législation et l'administration la pins favorable à la
colonie : c était là le plus grand objet que les assemblées coloniales
devaient avoir en vue ; et c'est la chose dont elles se sont la moins
occupées jusqu'à présent. Il importe de les rattacher à ce travail par
leur propre intérêt, le retour à l'ordre en dépend ; et cette considération présentée avec force par les sieurs commissaires ne pourra manquer de produire l'elTet que l'on est en droit d'en attendre : ils savent
qu'ils n'ont sur cela que les voies de l'excitation; ils n'ont point
d'ailleurs à concourir a.-.tivement avec l'assemblée délibérante ; mais
Sa Majesté ne doute point qu'ils ne soient souvent consultés, et qu'ils
ne s'empressent alors à communiquer le résultat de leurs sages conseils
et de leurs lumières acquises. S'il arrivait que l'assemblée se permît de
prendre des arrêtés qui fussent contraires aux principes fondamentaux
de la constitution et de la législation française, ou aux lois décrétées
particulièrement pour les colonies, les sieurs commissaires ne pourraient les passer sous silence ; ils en requerraient la rectification ; ils
s'opposeraient dans la même forme à la sanction provisoire du gouverneur, et à l'exécution de ces actes illégaux d'une autorité usurpée; ils
iraient même, sous leur responsabilité, jusqu'à suspendre cette exécution par des proclamations clairement libellées, et ils en rendraient
compte sur-le-champ au ministre de la marine et des colonies, qui
prendrait les ordres de l'assemblée nationale et du roi : enfin, ils se
diront sans cesse que le salut public et la tranquillité de Saint-Domingue sont commis à leurs soins. La force armée, le gouverneur
général, les tribunaux, les corps administratifs, tout est soumis à Vempire de leur réquisition, pour qu'ils puissent parvenir sans obstacle
au but que la nation et le roi se sont proposé dans leur mission : ils
répondronidcV emploi qu' ils auront fait d'uneaussi grande autorité. .,
T. 1. 23
, ils se
diront sans cesse que le salut public et la tranquillité de Saint-Domingue sont commis à leurs soins. La force armée, le gouverneur
général, les tribunaux, les corps administratifs, tout est soumis à Vempire de leur réquisition, pour qu'ils puissent parvenir sans obstacle
au but que la nation et le roi se sont proposé dans leur mission : ils
répondronidcV emploi qu' ils auront fait d'uneaussi grande autorité. .,
T. 1. 23 554 ÉTUDES sur. l histoiui: d haiti. Sa Majesté laisse h leur prudence de se diviser, lorsqu'à la pluralité
des voix ils auront jugé utile de le faire pour opérer pins de bien en
même temps et en divers points ; mais ils commenceront par se tenir
réunis, afin de se tracer une marche certaine, et ils finiront de même
par se recueillir sur l'ensemble de leurs opérations. En cas de partage d'avis entre eux, l' opinion du plus ancien d'â^e
prévaudra. Si les deux ne croyaient pas devoir attendre le suffrage du
troisième absent, et dans le cas oij l'un des irois commissaires ne sera
pas de l'avis de la majorité i! pourra consigner et motiver son opinion
sur les registres delà commission, mais sans pouvoir lui donner aucune publicité. .. Telles furent les instructions émanées du roi. Nous
avons supprimé quelques dispositions de détail concernant les mesures purement administratives et financières. €es instructions , dont nous avons souligné à dessein certains passages, supposaient, pour i avenir, beaucoup plus (le sagesse de la part des colons, qu'ils n'en
avaient montré dans le passé; car elles établissent fort
bien leurs torts à cet égard. Mais l'avenir répondit au
passé, et nous verrons pourquoi les commissaires civils
durent supprimer totalement l'assemblée coloniale et les
assemblées provinciales, afin d'user de la dictature remise entre leurs mains. Eu renversant le trône des Bourbons dans la journée du
10 août 1792, l'assemblée législative avait décrété la formation d'une convention nationale pour juger Louis XVI. Le 22 août, il fut décrété que des députés des colonies
françaises siégeraient dans cette convention. Le 22 du
même mois, un nouveau décret détermina les fonctions
des gouverneurs de ces colonies, et un autre fut rendu
sur les biens qu'y possédaient les émigrés, qui durent
être saisis et vendus au profit du trésor public, sauf les
droits des tiers et des familles non émigrées. [1792] CHAPiTUE XI. 555 Le 8 novembre, la convention nationale rendit un
décret qui, en prononçant le rappel des commissaires
civils envoyés dans les autres colonies, pour les remplacer par d'autres, confirma la mission de ceux nommés
pour Saint-Domingue, dont le jiatriotisme est reconnu,
dit ce décret. Le 10 décembre, elle en rendit un nouveau, par
lequel elle approuva les mesures prises à Saint-Domingue par ces commissaires, et que nous ferons connaître.
. 555 Le 8 novembre, la convention nationale rendit un
décret qui, en prononçant le rappel des commissaires
civils envoyés dans les autres colonies, pour les remplacer par d'autres, confirma la mission de ceux nommés
pour Saint-Domingue, dont le jiatriotisme est reconnu,
dit ce décret. Le 10 décembre, elle en rendit un nouveau, par
lequel elle approuva les mesures prises à Saint-Domingue par ces commissaires, et que nous ferons connaître. Nous nous bornons, pour le moment, à la mention
de ces actes émis dans le cours de l'année 1792, nous
réservant de parler de ceux qui furent rendus plus
tard. CHAPITRE XIÏ. Assemblée coloniale. —Projet de constitution pour Sainl>Domingue. — Effet
produit par la nouvelle arrivée au Cap du décret du 28 mars 1792, et de sa
sanction par le roi. — Roume et Blanchelande le font publier. — Persécutions continuées contre les hommes de couleur. — Coalition et traité de
paix et d'union à Saint-Marc entre les hommes de couleur et les blancs. —
Roume et Blanchelande vont dans l'Ouest. ~ Voyage et actes de Blanchelande dans le Sud. — Son retour au Cap. — Rigaud affranchit sept cents
noirs aux Cayes. — Résumé de la première Epoque. Dans le dixième chapitre de ce livre, nous avons
expliqué les motifs qui portèrent le commissaire Roume
à rester à Saint-Domingue, tandis que ses collègues partaient pour la France. L'assemblée coloniale, comme on l'a vu, avait toujours
compté sur l'appui des forces que l'assemblée constituante et le gouvernement royal promirent constamment, pour assui'er la domination des colons sur les
deux classes d'hommes de la race noire. Mais, lorsqu'elle apprit les discussions qui eurent lieu dans le
seiji de l'assemblée législative, pendant les mois de décembre 1791 et janvier 1792, et qu'un décret défendait
d'employer contre les hommes de couleur les troupes
que la métropole devait expédier dans la colonie, elle se
décida, le 51 mars, au moment du départ de Mirbcek, [1792] CHAPITRE XII. 337 à envoyer en France six commissaires « dont la mis-
» sion était, suivant Roume, de peindre les hommes
» de coulem' et nègres libres sous des traits si odieux,
» qu'elle se flattait d'en provoquer la destruction to~
» taie. » Roume et Mirbeck, d'un côté, Blanchelande, del'autre,^
avaient vainement sollicité cette assemblée obstinée, de
statuer sur le sort de cette classe, en vertu du droit que
lui conférait le décret du 24 septembre. Mais, après le
départ de Mirbeck et de Saint-Léger, l'espèce de transaction survenue entre les deux partis qui siégeaient dans
l'assemblée, fut cause qu'elle s'occupa alors, dans
le courant du mois d'avril, de la constitution qu'elle
voulait donner à Saint-Domingue. Dumas, dont les
confidences à Roume avaient déterminé celui-ci à rester
au Cap, fut principalement chargé de la rédaction du
projet. Le 1 2 mai, il le présenta : « ce projet consistait à
1» établir à Saint-Domingue une espèce de monarchie
» subalterne, dans laquelle un gouverneur mannequin
» approuverait ou refuserait les arrêtés de l'assemblée
» coloniale, et signerait les dépêches de trois espèces
)> de secrétaires d'État, pour le militaire, la finance et la
» justice ; ce dernier département était le but vers le-
» quel J)umas (homme de loi) dirigeait toutes ses ac-
» lions *. »
à
1» établir à Saint-Domingue une espèce de monarchie
» subalterne, dans laquelle un gouverneur mannequin
» approuverait ou refuserait les arrêtés de l'assemblée
» coloniale, et signerait les dépêches de trois espèces
)> de secrétaires d'État, pour le militaire, la finance et la
» justice ; ce dernier département était le but vers le-
» quel J)umas (homme de loi) dirigeait toutes ses ac-
» lions *. » Gault, autre membre de l'assemblée coloniale, proposa un autre projet, au nom du comité de constitution,
sur l'état particulier des hommes de couleur : il émainait du côté Est de l'assemblée, composé des colons 1 Rapport de Roume, page 13. 5S8 ÉTUDES SUR l'iiistoihe d'iiaïti. qui avaient témoigné /emoms de prévention contre eux:
« ce projet, n'admettait, dit Garran, à la jouissance des
» droits politiques, que les personnes de sang-mêlé chez
« lesquelles les traces de la couleur noire ne seraient
T> plus apparentes. •» Enfin, Léaumont, député de Torbeck, proposa un autre projet qui n'était autre chose que l'ancien régime
converti en loi constitutionnelle. Mais, ce même jour 12 mai, la frégate Vlnconstante
arriva au Gap, où elle apporta la nouvelle du décret du
28 mars et de sa sanction par le roi, le 4 avril. Il semble qu'en cette occasion, le ciel voulgt donner aux colons
une leçon, un avertissement de leur impuissance à résister à ses volontés favorables aux droits de tous les hommes, en faisant coïncider la connaissance de l'acte souverain de la France, avec celle du projet injuste, si longtemps élaboré dans le sein de l'assemblée coloniale. Loin de reconnaître la nécessité de se soumettre immédiatement à la loi du 4 avril, l'assemblée coloniale resta
comme indécise sur la question de savoir si elle tenterait,
ou non, de résister à la volonté des deux pouvoirs de la
métropole. Le côté Ouest de l'assemblée s'entendit avec
la municipalité du Gap, pour susciter dans cette ville une
émeute dont l'effet, espérait-il, pèserait sur les résolutions de l'assemblée: elle eut lieu le 22 mai. Gette cabale était digne des anciens membres de l'assemblée de
Saint-Marc. L'agitation factice qu'elle occasionna, pénétrant effectivement dans le sein de l'assemblée coloniale, l'espèce
de trêve conclue entre les deux partis fut rompue : ils
ne purent s'accorder. Il résulta de ce désacord que, le
27 mai, l'assemblée déclara qu'elle se soumettrait à la [179i2] CHAPiTUJiXii. 559 loi du 4 avril, dès qu'elle arriverait o^cic^//eme«/. Celto
résolution fut évidemment forcée, parce que les colons
avaient eu le temps de réfléchir que l'envoi de trois
nouveaux commissaires civils, qui seraient indubitablement nommés sous l'influence de Brissot et des Giron-
(lins, et qui seraient appuyés par six mille~ hommes de
troupes et de gardes nationales, indiquait une volonté
bien décidée, de la part de l'assemblée législative, de
foire respecter ses décrets dans la colonie.
forcée, parce que les colons
avaient eu le temps de réfléchir que l'envoi de trois
nouveaux commissaires civils, qui seraient indubitablement nommés sous l'influence de Brissot et des Giron-
(lins, et qui seraient appuyés par six mille~ hommes de
troupes et de gardes nationales, indiquait une volonté
bien décidée, de la part de l'assemblée législative, de
foire respecter ses décrets dans la colonie. Toutefois, qu'on ne se méprenne pas sur les vues secrètes des colons. Ils étaient informés par leurs agens en
France des complots qui s'ourdissaient là et à l'étranger,
pour opérer la contre-révolution au moyen des armées
que les puissances européennes se préparaient à y faire
pénétrer. La résolution de l'assemblée coloniale, dictée
surtout par les partisans de l'ancien régime, n'était
qu'une mesure dilatoire, en attendant des temps meilleurs. Ils avaient d'ailleurs tant appris à compter sur
les sentimens personnels du roi et sur les tergiversations
de Topinion , qu'ils durent encore espérer dans les
événemens idtérieurs. Voici un extrait de l'arrêté pris le 27 mai : Quoique ce décret Koit diauiétralement opposé au x lUsposiiions
de la loi consul ulionnelle du 28 septembre 1791, néanmoins l'assemblée coloniale, ne voulant pas compromettre, parla résistance, lésa
lutdcs restes de Saint-Domingue, qu'il imporiede conserver à la France,
puisque son commerce et l'existence de six millions d'hommes reposent entièrement sur leur conservation ; ne voulant pas non plus mettre
en opposition la loi qu'elle a le droit défaire, avec la décision qui
est émanée de l'assemblée nationale, parce que de ce conflit d'autorité
pourraient naître des divisions et des désordres qui accéléreraient la
ruine de cette malheureuse colonie ; L'assemblée déclare qu'attendu la connaissance certaine qu'elle a du 560 ÉTUDES SUR L HISTOlllIi: D HAÏTI. décret de rassemblée nationale législative, du 28 mars dernier, sanctionné par le roi le 4 avril suivant, elle s'abstient de prononcer sur
l'état politique des hommes de couleur et nègres libres, et qu'elle
reconnaît la nécessité de &esoumetlreà la volonté deVassemhlén nationale et du roi, lorsqu'elle lui sera manifestée. Enfin, l'assemblée, en
ordonnant la publication de cette déclaration, invile le gouverneur
général à faire une proclamation pour ordonner aux hommes de couleur et nègres libres de rentrer dans V ordre et de se réuir aux blancs
dans leurs paroisses respectives, -pour faire cesser la révolte des
esclaves. On sent tout ce qu'il y avait de contraint dans cette
impudente déclaration. La morgue coloniale rongeait
le frein qui lui était imposé. Il lui fallait céder à l'empire
des circonstances : elle le fit de mauvaise grâce, elle
le fit avec insolence. Le 28 mai, un aviso arriva au Cap, porteur de la loi
du 4 avril, avec des lettres du ministre de la marine
qui enjoignaient *à Blanchelande et aux commissaires civils, de procéder de suite à l'exécution de cette loi, en
tout ce qui n'était pas expressément réservé à l'action
des nouveaux commissaires civils. L'empressement mis
à faire ordonner cette exécution provisoire indique la
présence dans le gouvernement de quelques Amis des
noirs.
, un aviso arriva au Cap, porteur de la loi
du 4 avril, avec des lettres du ministre de la marine
qui enjoignaient *à Blanchelande et aux commissaires civils, de procéder de suite à l'exécution de cette loi, en
tout ce qui n'était pas expressément réservé à l'action
des nouveaux commissaires civils. L'empressement mis
à faire ordonner cette exécution provisoire indique la
présence dans le gouvernement de quelques Amis des
noirs. Le 29, Roume se rendit dans le sein de l'assemblée
coloniale, de l'assemblée provinciale du Nord et de la
municipalité du Cap , et requit l'enregistrement de la
loi. Mais, fidèle à l'esprit de conciliation qu'il montra
constamment dans le cours de cette mission, il eut la
condescendance de supprimer, dans lacté de publication et sur les instances de l'assemblée coloniale, la
date de l'an 1 V de la liberté que portait la loi, afin de
ne pas augmenter les prétentions des esclaves insurgés. [1792] CHAPITRE XII. 561 Il préludait ainsi à d'autres condescendances qui furent
plus fatales à Saint-Domingue. Le 15 mai, l'assemblée coloniale avait rendu un
décret pour assurer la perpétuité de l'esclavage dans la
colonie. Lisons-le : L'assemblée coloniale de la partie française de Saint-Domingue
législative^ en vertu de la loi constitutionnelle du 28 septembre 1791 ,
reconnaît et déclare que la colonie de Saint-Domingue ne peut exister
sans le maintien de V esclavage ; que V esclave est la propriété du
rnaître,et qu aucune autorité ne peut porter atteinte à cette propriété . En conséquence a décrété et décrète ce qui suit : Article A l'assemblée coloniale seule il appartiendra de prononcer les affranchissemens des esclaves, sur la demande expresse des
propriétaires, pour les causes, et suivant le mode qui sera déterminé
par la loi. L'arrêté qui prononcera l'affranchissement sera soumis à l'approbation du gouverneur. 2. L'assemblée coloniale fera incessamment tous les règlemens nécossaires pour /e maintien de l'esclavage et ladiscipline des esclaves. Sera le présent décret, présenté à l'approbation provisoire de M . le
lieutenant au gouvernement général, et envoyé pour être présenté à la
sanction directe et absolue du roi. A cette occasion , l'assemblée coloniale nomma trois
nouveaux commissaires pour porter ce décret directement à la sanction du roi: c'étaient Page, Brulley et
Lux. Vain espoir ! avant que ces commissaires arrivassent
en France, l'émeute du 20 juin, à Paris, avait porté
un premier coup à la royauté: le 10 août, elle n'y
existait plus! D'ailleurs, les incendies, les massacres
qui accompagnèrent la révolte des esclaves ; les succès
qu'ils obtinrent dans les combats et qui les aguerrissaient chaque jour ; la secrète excitation qu'ils rece562 ÉTUDES SUR LIUSTOllE DllAÏil. valent des ageiis coutre-révoluiioiinaires : tout présageait le triomphe de leur cause sainte dans un avenir
peu éloigné. Celle des mulâtres et nègres libres sortant
également victorieuse des obstacles que les colons lui
avaient opposés , les noirs n'avaient pas besoin de
l'émission d'une loi, pour savoir qu'ils avaient autant
de droits que leurs frères et leurs enfans. La révolution
prévue par l'abbé Maury était faite. Les colons seuls
pouvaient encore s'aveugler sur ce point.
omphe de leur cause sainte dans un avenir
peu éloigné. Celle des mulâtres et nègres libres sortant
également victorieuse des obstacles que les colons lui
avaient opposés , les noirs n'avaient pas besoin de
l'émission d'une loi, pour savoir qu'ils avaient autant
de droits que leurs frères et leurs enfans. La révolution
prévue par l'abbé Maury était faite. Les colons seuls
pouvaient encore s'aveugler sur ce point. Si l'assemblée coloniale se vit contrainte d'enregistrer
la loi du 4 avril, elle ne calcula pas moins que l'arrivée
des nouveaux commissaires civils, avec les forces qui
devaient les accompagner, subirait encore un retard
qu'elle pourrait mettre à profit pour continuer ses persécutions contre les hommes de couleur. En conséquence, elle écrivit à tous les coips populaires de la
colonie de redoubler leurs rigueurs contre cette
classe. Au Port-dePaix, à Jérémie, au Port-au-Prince,
partout enfin, les colons se prêtèrent à ses vues, à
ses affreux désirs, tout en publiant comme elle, la loi
du 4 avril. Des violences que la rage animait eurent
lieu contre leurs victimes. Il est inutile d'entrer dans
les détails de ces actes de barbarie coloniale; ce que
nous avons fait connaître déjà de la part des despotes
de Saint-Domingue suffit, peut-être, pour faire comprendre aux lecteurs tout ce que la haine et la perversité la plus raffinée suggérèrent à ces hommes. S'il
était nécessaire encore d'ajouter aux précédons récits,
nous dirions qu'au Poi't-de-Paix, un colon, du nom de
François Lavaux, offrit trcnic mille francs à la niunici- [1792J CHAPiTiiE XII. 365 palité de cette ville, pour un bateau où étaient entassés
environ deux cents personnes de tout âge et de tout
sexe, parmi les hommes de couleur, afin d'avoir, disaitil, le plaisir défaire couler bas ce bateau avec ces malheureux proscrits. A Jérémie, sur un autre navire
étaient également des hommes de couleur embarques
par ruse et par force. Les colons de ce lieu inoculèrent
parmi eux la petite vérole pour les moissonner. Un autre colon nommé Barillon, arrivant de SaintDomingue à Bordeaux, apprend que la loi du 4 avril a
accordé l'égalité politique à la classe de couleur ; il écrit
la lettre suivante aux commissaires de l'assemblée coloniale, à Paris : « Nos bourreaux, nos assassins, les monstres qui ont
» fertilisé la terre des ossemens de nos frères, triom-
» pbent donc ! Mon cœur est pénéti'é de la plus pro-
» fonde affliction... Le décret du 28 mars est une
» horreur, une turpitude.,. Plus de colonies, plus d'es-
» claves ! Le décret du 28 mars est un brevet de liberté
» pour cent soixante-six mille révoltés. Ce décret est
» une monstruosité aux yeux de la politique ; c'est un
» crime aux yeux de la saine philosophie ; il coûtera la
» vie à quarante mille individus... Le salut de Saint-
» Domingue est impossible, si l'on ne prend le parti
ï> d'être juste et sévère envers les mulâtres, en les exter-
» minant ou du moins en les déportant dans l'île de l'As-
» cension,[\n'ès des îles du Prince en Guinée, en leur
» fournissant des vivres pour un an et des instrumens
» aratoires... Il est encore possible de sauver et de ré-
>' tablir Saint-Domingue : j'ai conçu unplan à cet égard :
» le premier point est la déportation des mulâtres, et la
> d'être juste et sévère envers les mulâtres, en les exter-
» minant ou du moins en les déportant dans l'île de l'As-
» cension,[\n'ès des îles du Prince en Guinée, en leur
» fournissant des vivres pour un an et des instrumens
» aratoires... Il est encore possible de sauver et de ré-
>' tablir Saint-Domingue : j'ai conçu unplan à cet égard :
» le premier point est la déportation des mulâtres, et la 564 ÉTUDES SUR L41lSrOIRE D HAÏTI. » confiscation de leurs biens au profit des blancs incen-
» diés^. » On le voit : la classe des midâlres est réellement le
cauchemar qui pèse sur la poitrine des colons et l'empêche de respirer : déportez, détruisez les mulâtres, et il
sera facile de subjuguer les nègres, de les maintenir dans
/'esc/amçe. Lacausedeces deux classes est donc essentiellement identique. Les prétendus bienfaiteurs des mulâtres voient avec horreur l'existence de cette classe, devenue peureux le plus grand obstacle au maintien de
l'affreux droit de propriété que le régime colonial leur a
créé sur les noirs. Dans l'origine des colonies, privés de
femmes de la race blanche, les colons ont dû s'unir à des
femmes noires; de cette union naturelle sont nés les
mulâtres dont la classe s'est accrue par sa propre reproduction ; elle gêne, elle embarrasse maintenant ces
hommes blancs qui n'ont pas eu le sentiment de l'amour
pour leurs esclaves ; et de ce que les mulâtres réclament
les droits qu'ils tiennent de la nature en leur qualité
d'hommes, de ce que des hommes généreux et justes,
dans la métropole, soutiennent leurs réclamations et les
font triompher, les colons ne songent qu'à la destruction de ceux qu'ils appellent des fils dénaturés ! Qui donc
forfait aux bons sentimens de la nature, entre eux ou
vous, colons de Saint-Domingue C'est une chose remarquable, que la déportation était
tout à fait du goût de ces hommes qui n'osaient pas
proposer tout haut la destruction des mulâtres et des
nègres libres, ou qui avaient honte d'exprimer ce vœu, ' Rapport de Garran, t. 3, pages 36 et 3". [I79i2] ciiAriT!\E XII. r)(;5 ce désir cruel : déporter dans une île déserte, isolée de
toutes communications, équivaut bien à tuer. En octobre 1791, les blancs du Port-au-Prince veulent détruire les nègres suisses (c'est toujours la même
race), et ils proposent de les déporter sur les plages de
la baie des Mosquitos où ils auraient eu à combattre
tout à la fois, et contre la faim et contre les Indiens
sauvages : mais ils ont soin de les faire jeter sur
l'une des îles désertes de ces côtes, pour en finir plus
vite. En 1792, Barillon propose de déporter les mulâtres
dans l'île de l'Ascension, près des côtes de Guinée. Et en 1814, Malouet, ministre de la marine et des
colonies, ancien colon de Saint-Domingue, un de ces
hommes qui n avaient rien oublié ni rien appris, Malouet
se proposait'de déporter les mulâtres et les nègres éclairés
parmi les Haïtiens, à Tîle de Ratan, dans la baie de
Honduras sans doute par réminiscence de l'affaire
des infortunés suisses et pour n'avoir pas à faire un long
trajet \
Malouet, ministre de la marine et des
colonies, ancien colon de Saint-Domingue, un de ces
hommes qui n avaient rien oublié ni rien appris, Malouet
se proposait'de déporter les mulâtres et les nègres éclairés
parmi les Haïtiens, à Tîle de Ratan, dans la baie de
Honduras sans doute par réminiscence de l'affaire
des infortunés suisses et pour n'avoir pas à faire un long
trajet \ Les dispositions de la loi du 4 avril et sa publication
obligée, ayant restreint le pouvoir de l'assemblée coloniale et relevé celui du commissaire Roume et de
Blanclielande, ce dernier profita du concours qu'il reçut
dès lors de la part des hommes de couleur du Nord, ' En 1814, aussitôt l'arrivée à Kingston du colonel Dauxion-Lavaysse ,
principal agent de la mission d'espionnage envoyée à Haïti par Malouet, il y
parut un livre où la population d'Haïti était divisée en six classes. Le sort des
mulâtres et des nègres éclairés, y était-il dit, était d'être transporté ou déporté
à l'île de Batan, dans la baie de Honduras. Cet ouvrage fut publié sous l'influence de Dauxion-Lavaysse, ainsi que l'a dit Pétion, dans sa lettre du 6 octobre 1816 aux commissaires français envoyés alors près de lui , puisque les
mêmes catégories étaient insérées dans les instractions secrètes trouvées par
H. Christophe sur Franco de Médina, l'un de ces espions. 366 ÉTUDES SUR L'flISTOIUE d'hAÏïI. pour rétablir la puissance du régime militaire dans la
plupart des paroisses de cette province. Au moyen de
ces mesures, il put songer à passer dans l'Ouest et le
Sud, pour y faire publier et exécuter la loi du 4 avril, et
réprimer également les factieux qui résistaient dans ces
provinces. Lorsque, dans l'Ouest, les hommes de couleur confédérés avec les blancs de la Croix-des-Bouquets, eurent
soulevé les esclaves du Cul-de-Sac pour refouler Praloto
au Port-au-Prince, c'est que ce brigand se proposait alors
de marcher contre eux au Mirebalais, tandis que le marquis de Borel, campé aux Vérettes, s'y porterait aussi
par la vallée de l'Artibonite. Ce noble, grand planteur de cette paroisse, déjà ruiné et endetté avant la révolution, pillait les habitans de toute cette plaine et commettait des assassinats affreux. Au même instant, les hommes de couleur soulevèrent
les ateliers de l'Arcahaie et quelques-uns de la plaine de
l'Arlibonite, pour combattre également Borel, dont les
mouvemens se liaient à ceux du camp de la Saline, sous
les ordres de Dumontellier. Ils réussirent à les chasser
de leurs positions. Borel, membre de l'assemblée coloniale,
se rendit au Cap, et DumontelHer se réfugia au Môle avec
ses saliniers. C'est alors qu'il assassina les soixante
suisses dont il a été parlé dans le 8^ chapitre.
l'Arlibonite, pour combattre également Borel, dont les
mouvemens se liaient à ceux du camp de la Saline, sous
les ordres de Dumontellier. Ils réussirent à les chasser
de leurs positions. Borel, membre de l'assemblée coloniale,
se rendit au Cap, et DumontelHer se réfugia au Môle avec
ses saliniers. C'est alors qu'il assassina les soixante
suisses dont il a été parlé dans le 8^ chapitre. A Jacmel, aux Cayes-Jacmel et à Baynet, les hommes
de couleur reprirent aussi l'offensive contre les blancs de
ces paroisses. Par suite de leurs succès dans l'Artibonite, ils organisèrent à Saint-Marc une nouvelle coalition entre eux et
les blancs contre-révolutionnaires des paroisses de SaintMarc, des Gonaïves, de la Petite-Rivière et des Vérettes. Cette coalition les rendit maîtres de toute la province
de l'Ouest, le Port-au-Prince excepté. Ce fut encore aux
talens politiques de Pinchinat qu'ils durent cette mesure. Pinchinat fut secondé en cette circonstance par
Savary, J.-J. Laplaine, Guyambois, Charles Petit-Bois
et Esnard, tous mulâtres ou nègres libres de l'Artibonite. Du côté des blancs, ce fut surtout le vicomte de
Fontanges, propriétaire dans cette plaine, qui devint
le médiateur entre les blancs et les hommes de couleur'. Le traité de paix et d'union qui fut signé à SaintMarc le 21 avril 1792, précédé d'un autre qui lui servit de base et qui fut signé le 44, à la Petite-Rivière,
dénonçait à la nation et au roi l'assemblée provinciale
de l'Ouest et l'assemblée coloniale, comme étant les auteurs de tous les maux de la colonie. N'oubliant jamais
de confondre la cause commune de tous les mulâtres et
nègres libres , Pinchinat y fît insérer une disposition
par laquelle l'élargissement de tous ceux qui étaient détenus prisonniers dans divers quartiers, serait demandé
par les blancs de l'Artibonite, en retour de la mise en
liberté de cent cinquante prisonniers blancs qui étaient
tombés au pouvoir des hommes de couleur, dans les
combats hvrés contre Borel, et qui se trouvaient détenus
au fort élevé à la Crête-à-Pierrot, monticule destiné à
devenir célèbre dans nos annales. Dans cette convention
ou concordat du 14 avril, il fut reconnu et constaté que
la détention de ces blancs prisonniers n'avait rien de cruel,
parlagénérositéaveclaquelle ils furenttraités.Etc étaient
cependant des hommes de la troupe d'assassins et de pillards commandée par Borel ! ' C'est ie même Foniangcs qui vint en 18I(J, en qualité Je commissaire de 368 ÉTUDES SUR l'histoire d'hâïti. Cet acte de la coalition de Saint-Marc ayant été déféré
à l'approbation de Roume, ce commissaire n'hésita pas à
l'accorder à des hommes qui n'agissaient ainsi que dans
les vues d'épargner à la province de l'Ouest les ravages
survenus dans le Nord. Cette approbation donnée par
Roume, avant la réception de la nouvelle de la loi du
4 avril, produisit le meilleur effet sur l'esprit des hommes de couleur : elle les porta à persévérer dans la modération qui distingua ceux de l'Ouest.
à l'approbation de Roume, ce commissaire n'hésita pas à
l'accorder à des hommes qui n'agissaient ainsi que dans
les vues d'épargner à la province de l'Ouest les ravages
survenus dans le Nord. Cette approbation donnée par
Roume, avant la réception de la nouvelle de la loi du
4 avril, produisit le meilleur effet sur l'esprit des hommes de couleur : elle les porta à persévérer dans la modération qui distingua ceux de l'Ouest. Marchant d'accord, et forts de toute la puissance que
leur donnait la loi du 4 avril, Roume et Blanchelande
partirent du Cap le 16 juin sur le vaisseau le Jupiter, et
arrivèrent à Saint-Marc le 20. Ils y furent reçus avec des
témoignages de respect par les hommes de couleur. Les
blancs de la coalition espérèrent trouver en Blanchelande un vengeur des humiliations et des violences
qu'ils avaient subies, comme partisans de l'ancien régime
sous ce gouverneur et Mauduit, de la part des factieux du
Port-au-Prince. De leur côté, les hommes de couleur voulaient aussi que Roume et Blanchelande concourussent
à la rentrée de leur armée dans cette ville ; mais, suivant
le témoignage de Roume, il y eut moins d'acharnement
de leur part que de celle des pompons blancs de SaintMarc. Après le départ de Caradeux te Cruel pour les ÉtatsUnis, où il emmena une cinquantaine de ses esclaves pour
y fonder une habitation dans la Caroline du Sud, les factieux du Port-au-Prince avaient nommé Borel capitaine
général de la garde nationale de cette ville. Ils envoyéLouis XVllI. Guyambois, nègre libre, était dès-lors très-influent dans l'Artibonite. Nous en parlerons plus tard. [1792] CHAPITRE XII. 369 rent trois commissaires au Cap l'informer de sa nomination et l'inviter à se rendre auprès d'eux. Parti du Cap
sur un bateau, Borel entra au Môle où il joignit Dumontellier et ses sicaires, et une infinité d'autres misérables
brigands, tels qu'on en voyait dans toutes les villes de
la colonie à cette époque : quelques-uns de ceux de sa
troupe des Vérettes s'y trouvaient aussi. La municipalité
du Port-au-Prince avait expédié plusieurs bâtimens pour
les recueillir. Borel forma au Môle une flottille de onze
voiles et se mit en route. Mais arrivé dans le petit golfe de
rOuest, il fut personnellement capturé par le vaisseau
le Borée que montait M. de Grimouard, qui amena à
Saint-Marc le navire sur lequel il se trouvait. Roume et
Blanchelande le livrèrent au jugement de la sénéchaussée
de cette ville, à raison des déprédations et des meurtres qu'il avait commis dans l'Artibonite. Mais l'assemblée coloniale, dont il était membre, ne tarda pas à réclamer sa mise en liberté, comme inviolable en cette
qualité : la faiblesse de Blanchelande céda à cette réclamation et fut cause que, par la suite, Borel put organiser au Port-au-Prince une résistance contre Polvérel et Sonthonax, dont nous aurons occasion de
parler. Roume et Blanchelande se disposèrent à aller au Portau-Prince. Le premier, dans son rapport, fait connaître
les conditions posées par les coalisés de Saint-Marc, pour
concourir avec eux à soumettre le Port-au-Prince à leurs
ordres ; il y rend justice à Pinchinat, Savary, Lapointe
et Morin, qu'il vit à Saint-Marc, et qui justifièrent, dit-il,
la haute réputation que lui avaient inspirée leur
énergie, leur sagesse et leurs talens politiques et militaires.
elande se disposèrent à aller au Portau-Prince. Le premier, dans son rapport, fait connaître
les conditions posées par les coalisés de Saint-Marc, pour
concourir avec eux à soumettre le Port-au-Prince à leurs
ordres ; il y rend justice à Pinchinat, Savary, Lapointe
et Morin, qu'il vit à Saint-Marc, et qui justifièrent, dit-il,
la haute réputation que lui avaient inspirée leur
énergie, leur sagesse et leurs talens politiques et militaires. T, 1. 24 370 ÉTUDES SUR l'histoire u'iIAÏTI. Le 22 juin dans la soirée, Blanchelande partit aveu
les forces maritimes; le lendemain, Ronme se mit en
route par terre pour se rendre à TArcahaie et à la Croixdes-Bouquets. Escorté par une soixantaine des coalisés
conmandés par Lapointe, il reçut de ce dernier, a-t-il dit,
tous les avis et les conseils les plus propres à faciliter ses
opérations. Il trouva une grande soumission de la part
des chefs d'ateliers noirs soulevés dans la paroisse de
l'Arcahaie, et réussit à calmer leur animosité contre les
blancs du Port-au-Prince. A la Croix-des-Bouquets, il
trouva en Bauvais « un homme vertueux par tempéra-
» ment, par principes et par coutume, qui trouvant dans
» son cœur la morale qu'il prêchait, la propageait,
» secondé par les chefs de son armée, parmi les hommes
» de couleur et nègres libres qui y venaient de tous côtés.
» Je voudrais, ajoute-t-il, avoir à rendre le même témoi-
>> gnage en faveur de tous les blancs qui se trouvaient là ;
« mais que j'en suis éloigné ! » C'est une sorte de gloire pour la classe des mulâtres
et nègres libres qui choisirent Bauvais pour leur premier
généra], de trouver l'éloge de cet homme dans la bouche
et sous la plume de tous les blancs, même de ceux qui
ont été leurs ennemis les plus acharnés. Page lui-même,
ce colon si furieux contre cette classe et contre les
esclaves, cet énergumène qui professa sous Robespierre
les maximes les plus odieuses, qui conseilla d'employer le poison contre leurs chefs. Page a dit dans son
discours historique qu'il a publié à Paris, en 1795, en
parlant de Bauvais et de l'affaire du 21 novembre
1791 : « C'est aussi avec justice que chacun rend hom-
» mage aux vertus de Bauvais, chef militaire des hom-
» mes de couleur. Ce brave citoyen a, plus d'une fois. [1792] CHAPITRE Xll. 571 » arrêté le poignard dans la main de ses frères. »
Après bien des mesures conciliatoires, Roume et
Blanchelande firent rentrer au Port-au-Prince l'armée
des confédérés delà Croix-des-Bouquets. Bauvais, àlatête
de ceux qui venaient de la plaine du Cul-de-Sac, Rigaud, à la tête de ceux qui étaient campés à Bizoton, y
pénétrèrent le 5 juillet. Les blancs de la ville, ne pouvant résister aux forces qui les menaçaient de tous côtés, se prêtèrent à tout ce que voulurent le commissaire
civil et le gouverneur général. Ceux de la confédération prirent rang dans la garde nationale ; mais les
hommes de couleur continuèrent de rester unis entre
eux, parce qu'il était évident qu'ils ne pouvaient compter sur la sincérité de la soumission de leurs ennemis
au nouvel ordre de choses produit par la loi du 4
avril.
ne pouvant résister aux forces qui les menaçaient de tous côtés, se prêtèrent à tout ce que voulurent le commissaire
civil et le gouverneur général. Ceux de la confédération prirent rang dans la garde nationale ; mais les
hommes de couleur continuèrent de rester unis entre
eux, parce qu'il était évident qu'ils ne pouvaient compter sur la sincérité de la soumission de leurs ennemis
au nouvel ordre de choses produit par la loi du 4
avril. Une dizaine des plus furieux des agitateurs du Portau-Prince furent arrêtés et condamnés à la déportation
en France : le fameux Praloto était de ce nombre. Dumontellier, l'égorgeur des malheureux suisses au Môle,
obtint un passeport pour se rendre aux États-Unis. Embarqués sur le navire V Agathe qui fut envoyé à SaintMarc, les dix déportés allaient partir pour la France,
lorsque dans la nuit du 10 au 11 juillet, Praloto en fut
retiré par un blanc nommé Roi de la Grange, assisté de
quatre autres assassins : ils le mirent dans un canot et
le chargèrent de fers ; dans la baie, ils le sacrifièrent et
jetèrent le cadavre à la mer. Roi de la Grange avait été
secrétaire du comte de Peinier et de Blanchelande, et
remplissait alors à Saint-Marc les fonctions de prévôt
de la maréchaussée. Comme Praloto avait joué le principal rôle dans l'assassinat de Mauduit, qui occasionna la 57:2 ÉTUDES SUR l'hISTOIUE d'hâÏTI. fuite de Blanchelande et des pompons blancs dn Portau-Prince, le gouverneur général fut soupçonné de participation à la mort de Praloto. Certes, ce misérable
bandit méritait une punition pour tous les forfaits qu'il
avait commis; mais, il aurait dû être jugé et condamné
;p9r les tribunaux, et non pas assassiné. Ce fut après l'entrée des confédérés au Port-au-Prince
que, s'adressant aux hommes de couleur pour les prémunir contre les vues contre-révolutionnaires des blancs
de leurs confédérations, tant à la Croix -des-Bouquets
qu'à Saint-Marc, Roume reçut de Bauvais cette réponse :
« 3e puis vous répondre que nous n'avons jamais été
» les dupes des pompons blancs: il nous fallait conque-
» rir nos droits, nous avions besoin d'auxiliaires ; le
y> diable se serait présenté que nous l'aurions enrégimenté.
» Ces messieurs se sont offerts, et nous les avons em-
» ployés, en leur permettant de croire qu'ils nous
« dupaient... Mais comptez que nous sommes incapa-
» blés de trahir la nation, ni de nous refuser à ce que
» vous exigerez pour elle. » Réponse où la franchise
toute militaire de Bauvais décèle aussi la politique habile de Pinchinat, qui fit le succès des hommes de couleur. Ce commissaire atteste, au surplus, à la louange de
ces hommes que, loin de vouloir profiter des circonstances pour se venger de leurs ennemis, ils fureirt plus
modérés que les blancs de la confédération. Ils furent
même généreux ; car Beaulieu , Tun d'eux, dont la
femme enceinte avait été si atrocement tuée et éventrée,
dont l'enfant avait été jeté dans les flammes , le 21
novembre 1791, Beaulieu promit à Roume de ne pas
se venger, s'il rencontrait l'auteur de ce féroce assas-
circonstances pour se venger de leurs ennemis, ils fureirt plus
modérés que les blancs de la confédération. Ils furent
même généreux ; car Beaulieu , Tun d'eux, dont la
femme enceinte avait été si atrocement tuée et éventrée,
dont l'enfant avait été jeté dans les flammes , le 21
novembre 1791, Beaulieu promit à Roume de ne pas
se venger, s'il rencontrait l'auteur de ce féroce assas- [1792] CHAPITRE XII. 575 sinat. Ce blanc^ nommé Larousse, était au Port-au-Prince:
Beaulieu le vit, et il tint sa parole ! Cette abnégation de l'époux, du père privé des plus
chers objets de ses affections, n'est-elle pas sublime à
côté de la basse vengeance exercée par Roi de la Grange
sur la personne de l'infâme Praloto ? L'infortuné Beaulieu , quel que fût le mérite de sa
noble action, n'en devint pas moins victime de la haine
des colons : un jour arriva où elle arma le bras coupable de Toussaint Louverture contre lui et les siens, et il
périt à côté de son beau-père. Et alors, Roume qui fut
témoin de sa générosité, abaissant l'autorité nationale
devant les volontés de ce chef, Roume ne fit rien ou ne
put rien pour le sauver * ! Larousse ne fut point poursuivi par Roume ni Blanchelande, à l'entrée des hommes de couleur : ce n'est
que l'année suivante, qu'il fut livré aux tribunaux par
ordre de Polvérel et Sonthonax; mais aucun document
ne constate qu'il fut puni de sa féroce action. Les confédérés avaient demandé le renvoi en France
des bataillons d'Artois et de Normandie : il n'y eut que
ce dernier qui fut embarqué tout entier et expédié dans
la métropole. Les ateliers d'esclaves soulevés dans les paroisses de la
Croix-des-Bouquets et de l'Arcahaie rentrèrent dans
leurs travaux. Cette soumission fut obtenue par l'affranchissement de cent des principaux chefs parmi ceux
du Cul-de-Sac, et de quarante-quatre autres parmi ceux
de rArcahaie, à condition qu'ils serviraient pendant cinq * Beaulieu fut fusillé au Port-au-Prince avec Cameau, son beau-père, dans
les premiers momens de la guerre civile entre Toussaint Louverture et Uigau(h 574 ÉTUDES suu l'histoire d'iiaïti. ans dans la gendarmerie et qu'ils maintiendraient la discipline dans les ateliers. Roume continua à résider dans l'Ouest jusqu'à l'arrivée des nouveaux commissaires civils. Il était à SaintMarc, le 49 septembre, quand il apprit qu'ils venaient
de débarquer au Cap. Il se rendit auprès d'eux , accompagné de Savary qu'il appelle le Washington des
hommes de couleur, en même temps qu'il nomme Pinchinat leur Franklin. C'est avec raison que Garran dit
de lui, que ses écrits recevaient de sa plume la teinte un
peu romanesque, qui paraît être l'un des traits distinctifs
de son caractère. On pourrait encore passer à Roume la
comparaison relative à Pinchinat ; mais comparer Savary
à Washington, après Téloge qu'il fait de Bauvais ! Savary et Lapointe dont il a vanté la sagesse, n'en furent
pas moins des traîtres qui contribuèrent avec les colons
à tenter de replacer tous les noirs dans l'esclavage, sous
la domination de la Grande-Bretagne.
teinte un
peu romanesque, qui paraît être l'un des traits distinctifs
de son caractère. On pourrait encore passer à Roume la
comparaison relative à Pinchinat ; mais comparer Savary
à Washington, après Téloge qu'il fait de Bauvais ! Savary et Lapointe dont il a vanté la sagesse, n'en furent
pas moins des traîtres qui contribuèrent avec les colons
à tenter de replacer tous les noirs dans l'esclavage, sous
la domination de la Grande-Bretagne. Dans la nuit du 11 au 12 juillet, Blanchelande partit
pour Jérémie avec les vaisseaux le Jupiter et le Borée,
afin d'y faire publier la loi du 4 avril que les blancs du
quartier de la Grande-Anse refusaient encore de reconnaître. Le but de son voyage était aussi de faire mettre
en liberté des hommes de couleur qu'ils retenaient prisonniers à bord d'un navire, comme au Port-de-Paix,
depuis plusieurs mois. Déjà, il y avait vainement envoyé
le commandant Rochefontaine, à la tête d'un détachement du régiment de Berwick, dans le même but ; cet
officier avait été paralysé par les séductions que les
blancs employèrent auprès de cette troupe. André Ri- [179^2] CHAlMTREXIl. 375 gaud accompagna Blanchelande avec une partie des
hommes de couleur du Sud qu'il avait sous ses ordres.
La présence de ces forces contraignit les blancs, ils se
soumirent à la nécessité : hommes, femmes, vieillards
et enfans étaient entassés pêle-mêle et chargés de fers
sur ce navire. Ils recouvrèrent leur liberté en ce moment; mais ils en furent privés de nouveau. Dès la fin de 1791, les blancs des diverses paroisses
qui formaient les quartiers de la Grande-Anse et de
ïiburon, s'étaient ligués. En février 1792, ils créèrent
un conseil d'administration pour la direction des affaires
publiques. Ce conseil tenait ses séances à Jérémie ; il ne
correspondait qu'avec l'assemblée coloniale dont il obtint
l'assentiment. Isolés du reste de la province du Sud, ces
deux quartiers purent rester ainsi indépendans de toute
autre autorité que de celle de l'assemblée coloniale, dont
leurs habitans partageaient les principes. De Jérémie, Blanchelande se rendit à Tiburon où il
resta vingt-quatre heures : il poursuivit sa route et
arriva aux Cayes dans les derniers jours de juillet. Il y
fut reçu, comme au Port-au-Prince, avec de grandes
démonstrations de joie. Les blancs profitèrent de sa présence pour le porter à essayer de comprimer les esclaves
qui, depuis quelque temps, étaient en pleine révolte et
campés aux Platons, hauteurs de la paroisse des Cayes :
de là, leurs incursions s'étendaient dans toutes les autres
paroisses.
atre heures : il poursuivit sa route et
arriva aux Cayes dans les derniers jours de juillet. Il y
fut reçu, comme au Port-au-Prince, avec de grandes
démonstrations de joie. Les blancs profitèrent de sa présence pour le porter à essayer de comprimer les esclaves
qui, depuis quelque temps, étaient en pleine révolte et
campés aux Platons, hauteurs de la paroisse des Cayes :
de là, leurs incursions s'étendaient dans toutes les autres
paroisses. Avant d'employer les forces dont il pouvait disposer,
Blanchelande se ménagea plusieurs entrevues avec les
chefs de ces révoltés : il resta convaincu que des moyens
de douceur et de justice seraient plus efficaces que ceux 576 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti . de la guerre. Peu de temps avant son arrivée, ces chefs
avaient proposé de faire rentrer tous les révoltés à leurs
travaux, moyennant trois cents affranchissemens en leur
faveur, la concession de trois jours -par semaine et l'abolition du fouet en faveur des masses. Mais l'assemblée
provinciale du Sud avait refusé de souscrire à ces conditions : elles furent renouvelées à Blanchelande, dans
son entrevue avec les chefs des révoltés. Ceux-ci, s'apercevant que le gouverneur général n'avait pas assez de
pouvoir à cet effet, s'emparèrent du camp Bérault, où se
tenaient les blancs, et les refoulèrent en ville. Cédant alors, par faiblesse, aux demandes pressantes
de l'assemblée provinciale et des autres colons, contrairement aux avis de Mangin d'Ouence, de Thiballier et
de Rigaud, plus capables de juger des opérations militaires, Blanchelande fît marcher trois colonnes contre
les révoltés. Elles furent successivement défaites. Le
quartier général où il se tenait, fut bientôt attaqué par
les révoltés et mis en complète déroute. Blanchelande
rentra aux Cayes à la débandade, avec les orgueilleux
colons qui le poussèrent à cette campagne imprudente.
C'était dans les premiers jours du mois d'août 1792.
Augustin Rigaud, combattant à côté de son frère, fut
blessé dans la déroute. Le lendemain de sa rentrée aux Cayes, Blanchelande,
confus de sa défaite, repartit pour se rendre au Cap où
il arriva dans les derniers jours du mois d'août. Il prit la
voie de mer. Après son départ des Cayes, les révoltés, qui n'avaient
nullement souffert dans les attaques dirigées contre eux,
s'empressèrent de renouveler leurs propositions de paix. [1792] CHAPITRE xir. 377 en demandant d'abord la liberté de tous et les trois jours
par semaine, puis en réduisant le nombre des affranchissemens à quatre cents, au profit des chefs ; et ceuxci promettaient de faire rentrer les autres à leurs travaux et de remettre neuf cents bons fusils que les colons
leur avaient donnés en les organisant contrôles hommes
de couleur.
ques dirigées contre eux,
s'empressèrent de renouveler leurs propositions de paix. [1792] CHAPITRE xir. 377 en demandant d'abord la liberté de tous et les trois jours
par semaine, puis en réduisant le nombre des affranchissemens à quatre cents, au profit des chefs ; et ceuxci promettaient de faire rentrer les autres à leurs travaux et de remettre neuf cents bons fusils que les colons
leur avaient donnés en les organisant contrôles hommes
de couleur. Mais les colons refusèrent de nouveau toute concession. Les révoltés demandèrent alors la liberté générale
de tous les combattans. Ces négociations se passaient
depuis un mois. Le 16 septembre 1792, Rigaud écrivit
à Roume la lettre dont nous donnons ici un extrait. Monsieur le Commissaire national civil , Étant chargé de pouvoirs de l'assemblée provinciale du Sud, pour
aller faire un arrangement avec les nègres insurgés et réfugiés dans
les montagnes du Platon, il est de mon devoir de vous instruire où
en sont les choses; si je ne l'ai pas plus tôt fait, monsieur, c'est que
je n'avais pas encore l'espoir de terminer avec eux. Mais, après un
mois de peines et de risques, je suis enfin parvenu à ramener ces
nègres à des principes de paix. On accorde la liberté à sept cents ; je
leur délivre des imprimés d" affranchissement au nom de la province du
Sud, en vertu des pouvoirs qui m'ont été donnés. Je m'occupe à les
organiser en compagnies de cent hommes chacune^ pour faire le service et protéger la plaine et les mornes, et se porter partout oîi besoin
sera dans la province pour arrêter les insurrections, les incendies et
les brigandages ; une partie sont déjà en activité dans ce service ; les
habitans commencent à rentrer chez eux, et j'espère que sous peu ces
mêmes habitans seront à même de réparer les perles considérables
qu'ils viennent d'essuyer. Vous avez vu , monsieur, l'adresse que j'ai faite à la commission
nationale civile, sous le couvert de ftl. de Saint-Léger, où je parlais
d'accorder la liberté à une partie de nègres que les habitans blancs
avaient armés contre les hommes de couleur, et qui ont profité du
moment qu'ils étaient armés pour secouer le joug; ces nègres, formés
en compagnies de gendarmerie, auraient maintenu tout le reste, seul
moyen d'empêcher l'insurrection générale. Mais, monsieur, lexom378 ETUDES SUU L mSTOIIlE [) HAÏTI. missaire national civil, il suffisait que j'avais donné cet avis (qui aurait
bien moins coûté, et on aurait évité tous les malheurs qui sont arrivés)
pour qu'il ne fût pas adopté. Les habitans disaient alors : Nous aimons
mieux tout perdre que de couxenlir à la liberté d'un seul nègre. Je
voyais le mal qui se préparait; je voulais le bien, et voulais l'opérer
au péril de ma vie; mais, monsieur, que d'entraves, que de résistances
n'ai-je pas trouvées! que d'oigueil , que de préjugés il fallait encore
vaincre, malgré que la loi du 4 avril était promulguée !'. .
: Nous aimons
mieux tout perdre que de couxenlir à la liberté d'un seul nègre. Je
voyais le mal qui se préparait; je voulais le bien, et voulais l'opérer
au péril de ma vie; mais, monsieur, que d'entraves, que de résistances
n'ai-je pas trouvées! que d'oigueil , que de préjugés il fallait encore
vaincre, malgré que la loi du 4 avril était promulguée !'. . Tel fut l'heureux résultat obtenu par l'insurrection
des noirs dans le Sud, secondé, appuyé de l'influence
morale et politique des hommes de couleur admis à l'égalité des droits avec les blancs. Le premier usage que
font ces hommes des droits qui leur sont reconnus par
la loi du 4 avril, c'est d'obtenir la consécration de la liberté, — dans l'Ouest, en faveur de cent quarante-quatre
des principaux chefs parmi les noirs insurgés, — dans
le Sud, en faveur de sept cents. Dans la première de ces provinces , les nouveaux
affranchis sont enrôlés dans la gendarmerie ; dans la
seconde, ils sont également enrôlés en un corps de troupes destinées à maintenir l'ordre et le travail des ateliers.
Bientôt on verra ces derniers former le noyau de la
légion de l'éçjalité créée dans le Sud, à l'instar de la légion
également formée au Port-au-Prince, par Polvérel et
Sonthonax. Le lecteur comprend mieux maintenant la cause del'influence exercée par les hommes de couleur, mulâtres
et nègres libres, sur les nègres encore esclaves, mais qui
arrivèrent un an après à la liberté générale comme leurs
frères, tant dans le Nord, dans l'Ouest que dans le Sud.
Il comprend pourquoi les révoltes successives des nègres
dans ces deux dernières provinces furent exemptes des ' Pièces justificatives annexées au Rapport de Roume, p. 63. [1792] CHAPITRE XII. 379 ravages immenses qui signalèrent l'insurrection de ceux
du Nord, occasionnée principalement par les intrigues
des blancs contre-révolutionnaires, partisans du gouvernement royal, ne visant qu'au rétablissement de l'ancien régime colonial. Dans le Nord, ce sont les passions des aristocrates
européens qui arment le bras de l'esclave de la torche
et du poignard, pour triompher de leurs adversaires,
blancs comme eux-mêmes, et qui se ménagent dans ces
excès un argument contre leurs instrumens, qu'ils ont
l'intention de maintenir dans la servitude. Dans l'Ouest et dans le Sud, ce sont les frères et les
enfans de l'esclave qui le soulèvent pour arriver graduellement à la liberté, en conservant les propriétés, en
maintenant l'ordre autant que possible, pour rendre ces
nouveaux libres plus dignes de la conquête de leurs
droits. Les hommes de couleur réparent ainsi la faute
qu'ils ont commise à l'égard des suisses. D'un côté domine le sentiment de l'orgueil , irrité
des progrès de la révolution qu'il veut arrêter. De l'autre domine le sentiment de la fraternité , qui
profite de la marche ascendante de cette révolution,
pour en assurer les heureux résultats au plus grand
nombre. Une autre observation à tirer des faits que signale la
lettre d'André Rigaud, c'est que, dès le mois de septembre 1 792 , avant l'arrivée des nouveaux commissaires
civils, ce révolutionnaire apparaît aux noirs du Sud
comme le protecteur de leurs droits. De là l'influence
particulière qu'il exerça personnellement sur eux ; de là
l'attachement et le dévouement qu'ils lui montrèrent un
jour, quand il eut à lutter contre Toussaint Louverture,
tirer des faits que signale la
lettre d'André Rigaud, c'est que, dès le mois de septembre 1 792 , avant l'arrivée des nouveaux commissaires
civils, ce révolutionnaire apparaît aux noirs du Sud
comme le protecteur de leurs droits. De là l'influence
particulière qu'il exerça personnellement sur eux ; de là
l'attachement et le dévouement qu'ils lui montrèrent un
jour, quand il eut à lutter contre Toussaint Louverture, 580 ÉTUDES SUU L'niSïOIUliD'uAÏTI. En vain le général en chef de Saint-Domingue, devenu
le trop facile instrument de la politique infernale des
colons et du gouvernement de la métropole, essaya-t-il
de persuader aux noirs du Sud que Rigaud lui faisait la
guerre parce quilétait noir, que Rigaud était l'ennemi des
noirs : ils ne le crurent pas, ils combattirent pour Rigaud
avec ardeur et fidélité. Cette organisation que fait Rigaud, des noirs affranchis en compagnies, nous prouve encore la persévérance
de ses idées à cet égard. On se rappelle qu'au concordat
de la Croix-des-Rouquets, du H septembre 1791, il fut
le premier à vouloir qu'un article spécial garantît l'affranchissement des noirs suisses, et qu'il s'ensuivit le
projet 'de les enrôler dans la maréchaussée ou gendarmerie, pour n'obtenir leur liberté qu'au bout de huit
années de service. On se rappelle aussi qu'il protesta
contre la déportation de ces infortunés à la baie des Mosquitos. Après l'entrée de Roume et de Rlahchelande au Portau-Prince , l'affranchissement donné à cent quarantequatre esclaves entraîne leur incorporation dans la gendarmerie. Dans le Sud, après le départ de Rlanchelande
des Cayes, Rigaud fait encore prévaloir cette idée. Ce
génie d'organisation qui le distingue fait découvrir en
luij'homme qui est devenu ensuite la personnification
militaire de la classe des hommes de couleur. Il a conquis cette position, à l'exclusion de Bauvais, du moment
qu'il| eut créé, suivant le témoignage de Pamphile de
Lacroix, « le système élémentaire de petite guerre qui a
» fini par apprendre aux esclaves armés de Saint-Do-
» mingue qu'ils étaient des hommes et des soldats '. » ' Mémoires, etc., tome 1", page 293. [1792J CHAPIÏHE XII. 581 En terminant ce chapitre, nous devons faire remarquer une vérité historique importante. Si l'ancienne province du Sud a offert souvent le spectacle des agitations politiques, des mouvemens révolutionnaires (nous l'avons dit dans Fintroduction), du
moins les hommes qui composent sa population peuvent
réclamer avec orgueil, que c'est de leur sein que jaillirent
les premières étincelles de la liberté. En 1789, c'est
parmi les esclaves noirs de cette province que se révéla
d'abord le désir des masses de parvenir à la jouissance
de ce droit sacré de l'humanité : il y eut des mouvemens
séditieux parmi eux. En 1790, si les hommes de couleur
du Nord se levèrent à la voix d'Ogé et de €havanne pour
combattre les colons, ce sont encore ceux du Sud qui,
sous les ordres de Rigaud, remportèrent la première
victoire contre leurs communs ennemis. En 1792, c'est
également dans le Sud que sept cents esclaves noirs, parvenus à leur affranchissement par leur propre énergie et
sous l'égide de Rigaud, annoncent en quelque sorte à
cinq cent mille autres de leurs frères que la liberté ne
peut tarder à les émanciper comme eux-mêmes.
attre les colons, ce sont encore ceux du Sud qui,
sous les ordres de Rigaud, remportèrent la première
victoire contre leurs communs ennemis. En 1792, c'est
également dans le Sud que sept cents esclaves noirs, parvenus à leur affranchissement par leur propre énergie et
sous l'égide de Rigaud, annoncent en quelque sorte à
cinq cent mille autres de leurs frères que la liberté ne
peut tarder à les émanciper comme eux-mêmes. Il y a donc dans l'esprit du Sud une puissance d'initiative incontestable. Notre devoir, comme historien, est
de la signaler. Notre sentiment personnel, comme natif
du Sud, nous porte à revendiquer ^ussi cet honneur.
Mais, comme membre de TÉtat, de la grande famille
haïtienne, nos vœux les plus ardents et les plus sincères
sont : que le Sud apprenne à modérer sa vivacité et ses
idées, afin de pouvoir contribuer au maintien de l'État
dans l'union, dans son unité politique. 382 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. RÉSUMÉ DE LA PREMIERE EPOQUE. Parvenu à la fin de cette première époque de l'histoire
de notre pays, résumons-la. Dans l'introduction à cet ouvrage, nous avons fait connaître la composition de la société coloniale en 1789 ; les
mœurs et la position des diverses classes d'hommes qui
la formaient ; l'organisation despotique du gouvernement
de Saint-Domingue et ses abus ; les justes plaintes de
toutes les classes contre cet ordre de choses ; le désir
qu'elles éprouvaient d'un changement dans le régime
colonial, chacune au point de vue de leurs intérêts respectifs. Nous avons exposé la situation particulière des
trois provinces de la colonie, sous le rapport physique,
agricole, commercial, moral et politique. Nous avons ainsi préparé le lecteur à saisir les causes
des diverses révolutions et des guerres qui ont surgi à
Saint-Domingue, à comprendre pourquoi la révolution
française a si puissamment influé sur ce pays. Cette première époque nous montre la classe des blancs
divisée dans ses vues comme elle Tétait déjà dans ses
intérêts divers ; mais toujours unie dès qu'il s'agit de
contenir les hommes de la race noire, et de maintenir
les uns dans la dégradation du préjugé de la couleur, les
autres dans l'humiliation et les rigueurs de l'esclavage.
Elle nous fait connaître les moyens affreux qu'employèrent ces privilégiés de la peau à l'égard de leurs victimes,
les crimes qu'ils commirent contre elles, les atrocités de
toute nature dont ils donnèrent le coupable et honteux
exemple. [1792] CHAPITRE XII. , 585 Mais cette époque sanglante nous montre aussi les
efforts incessans de la classe des affranchis, pour parvenir à l'égalité civile et politique avec les dominateurs de la colonie ; les tentatives infructueuses de quelques-uns ; l'organisation intelligente des autres ; leur le
vée de boucliers ; leurs succès sur le champ de bataille ;
leurs succès non moins grands dans le champ de la politique ; leurs fautes, leur inexpérience compromettant ces
succès ; leur habileté à réparer leurs torts ; et enfin, les
crimes dont se souillèrent une partie d'entre eux dans
leur lutte désespérée.
parvenir à l'égalité civile et politique avec les dominateurs de la colonie ; les tentatives infructueuses de quelques-uns ; l'organisation intelligente des autres ; leur le
vée de boucliers ; leurs succès sur le champ de bataille ;
leurs succès non moins grands dans le champ de la politique ; leurs fautes, leur inexpérience compromettant ces
succès ; leur habileté à réparer leurs torts ; et enfin, les
crimes dont se souillèrent une partie d'entre eux dans
leur lutte désespérée. Ensuite, nous voyons également les esclaves manifester sur divers points de la colonie leur désir de secouer
le joug qui les opprime. Nous les voyons se lever enfin,
le poignard d'une main, la torche de l'autre, frappant
impitoyablement leurs maîtres ; embrasant leurs somptueuses demeures et leurs riches plantations, afin de les
contraindre, par ces dévastations, à être justes, à leur
accorder la liberté naturelle, objet de tous leurs vœux,
ou tout au moins quelques jours de repos dans la culture
de cette terre qu'ils arrosent de leur sueur et de leur sang
depuis deux siècles. A la fin de 1792, Saint-Domingue ne présente plus
qu'une colonie ruinée en grande partie, marchant chaque jour vers son anéantissement total. Trois années sont
à peine écoulées depuis le commencement de sa terrible
révolution, que déjà les victimes dans toutes les classes
d'hommes se comptent par milliers. Le sang humain
coule abondamment sur les échafauds et dans les combats ; l'instinct abominable de la destruction semble seul
animer toute cette population, naguères si paisible, si
laborieuse, si industrieuse. 584 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. Sur qui doit retomber la responsabilité de cet affreux
état des choses ? Qui doit répondre devant Dieu, père
commun de tous les hommes, qu'il a créés pour s'aimer
et se secourir les uns les autres dans les peines inévitables de la vie; qui doit répondre de tout le sang quia
été répandu, de toutes'les horreurs qui souillent ce beau
et fertile pays ? Sont-ce les opprimés qui souffraient depuis deux
siècles, de toutes les injustices connues dans l'état social, qui réclamaient les droits qu'ils tiennent de la
nature ? Ne sont-ce pas plutôt leurs cruels oppresseurs qui
ajoutaient à leurs injustices séculaires la haine qu'enfantent la cupidité, l'avarice et toutes les viles passions
nées de Tintérét ? Ne sont-ce pas encore les premiers législateurs de
la France révolutionnaire , et son gouvernement si
longtemps habitué à décréter des ordonnances pour river
les fers des opprimés ? Oui, sans doute, c'est à l'assemblée nationale constituante de France, c'est au gouvernement royal, mais c'est
surtout aux colons de Saint-Domingue qui les ont constamment circonvenus, égarés ; c'est à eux de répondre
devant Dieu, de tous les désastres qui ont désolé cette
colonie. Heureusement qu'une nouvelle assemblée nationale
survient dans la métropole . Elle compte dans son sein
des hommes aussi généreux, aussi justes que quelques
membres de la constituante qui se firent les ardens défenseurs de la race noire ; mais plus favorisés que ceux-ci
par les progrès de la révolution, ils influent plus puissamment sur les résolutions de la législative ; ils entrai- [1792] CHAPITRE XII. 385 nent dans les voies de la justice le trop infortuné monarque dont le règne va bientôt cesser.
la métropole . Elle compte dans son sein
des hommes aussi généreux, aussi justes que quelques
membres de la constituante qui se firent les ardens défenseurs de la race noire ; mais plus favorisés que ceux-ci
par les progrès de la révolution, ils influent plus puissamment sur les résolutions de la législative ; ils entrai- [1792] CHAPITRE XII. 385 nent dans les voies de la justice le trop infortuné monarque dont le règne va bientôt cesser. L3i justice est donc rendue à une notable portion des
classes opprimées. L'égalité civile et politique, proclamée
en faveur des q^rawc^is, prépare l'affranchissement général de tous les hommes de la race noire : bientôt tous
seront rendus à leur dignité originelle. Déjà, quelquesuns des malheureux esclaves sont appelés réguHèrement
à la liberté : le sort de ces élus fait pressentir aux autres
que bientôt leur tour viendra. Tels sont les résultats que nous présente la première
époque de l'histoire que nous étudions. Une nouvelle ère, pour ainsi dire, s'est ouverte pour
Saint-Domingue. Elle a préparé la noble mission confiée
à Polvérel et à Son thon ax. Hâtons-nous de passer à la seconde époque. FIN DU TOME PREMIER. T. I,. ââ TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME. AVERTISSEMENT I INTRODUCTION 11 § I. — De la constitution de la société coloniale en 1789 20 II. — De l'organisation du gouvernement colonial 24 III. — Des mœurs de la classe blanche en général 30 IV. — Des plaintes de la classe blanche contre les abus du gouvernenement colonial o 38 V, — Des mœurs et de l'état des nègres esclaves 41 VI. ~ Des mœurs et de l'état des affranchis, mulâtres et nègres. . . 58 VII. — Des plaintes de la classe des affranchis 69 VIII. — De la situation particulière des trois provinces de SaintDomingue, sous le rapport physique, agricole, commercial, moral et politique 82 -^KKO-CKl " PERIODE FRANÇAISE FREMIERi: ÉPOQUE. LIVRE PREMIER. CHAPITRE PREMIER. Hévolulion en France. — Ses premiers effets à Saint-Domingue. — Dépulation des colonsà l'assemblée nationale constituante. — ClubMassiacà Paris.
— Commissaires des hommes de couleur à Paris. — Assassinats commis sur
ceux de la colonie. — Tentative de résistance de leur part. — Assemblée
générale de Saint-Marc et ses actes. — Autres assemblées des colons et
leurs actes. — Décrets de l'assemblée nationale, des 8 et !?8 mars 1790. TABLE DES MATIERES. 387 — Dissolution de l'assemblée de Saint-IVJarc par le gouverneur général,
comte de Peinier • • • HO CHAPITRE II. Vincent Ogé et Jean-Baptiste Ghavanne — Premiers combats des hommes de
couleur contre les blancs. — Emprisonnement des principaux d'entre
eux 133 CHAPITRE III. Revue des actes de l'assemblée générale de Saint-Marc. — Fuite d'une partie
de ses membres en France. — Décrets de l'assemblée nationale constituante,
du 12 octobre 1790, l février et 15 mai 1791. — Discours de l'abbé Maury. — Résistance des colons, et formation d'une nouvelle assemblée coloniale. — Conseil politique des hommes de couleur dans l'Ouest. — Préparatifs de
la lutte de 1791 164 CHAPITRE IV. Naissance de Borgella. — Examen des reproches faits aux mulâtres par les colons. — Occupations de Borgella pendant sa jeunesse. — Éducation de
l'homme de couleur. — Borgella abandonne le toit maternel pour commencer,
sa carrière militaire. 181 CHAPITRE V.
— Résistance des colons, et formation d'une nouvelle assemblée coloniale. — Conseil politique des hommes de couleur dans l'Ouest. — Préparatifs de
la lutte de 1791 164 CHAPITRE IV. Naissance de Borgella. — Examen des reproches faits aux mulâtres par les colons. — Occupations de Borgella pendant sa jeunesse. — Éducation de
l'homme de couleur. — Borgella abandonne le toit maternel pour commencer,
sa carrière militaire. 181 CHAPITRE V. Organisation des hommes de couleur dans l'Ouest. — Prise d'armes de Diègue
dans le canton de la Charbonnière. — Combats de Néret et de Pernier. —
Concordats du 7 septembre 1791 avec la paroisse de la Croix-des-Bouquets, — du 1 1 septembre avec celle du Port-au-Prince, — du 22 septembre à
Saint-Marc, — dans d'autres localités du Sud. — Traité de paix du 23
octobre, entre 14, paroisses de la province de l'Oiiest, à Damiens, dans la
plaine du Cul-de-Sac 192 CHAPITRE VI. Insurrection des nègres esclaves dans la province du Nord. — Ses diverses
causes. — Désastres qu'elle occasionne. — Rapprochemens entre elle et
l'insurrection des hommes de couleur dans l'Ouest . 216 CHAPITRE Vn. Décret de l'assemblée nationale constituante, du 7 juillet 1791 — Réunion de
la seconde assemblée coloniale. — Ses actes. — Ses dispositions à se soumettre à la Grande-Bretagne. — Décrets de l'assemblée nationale, du 29
août et du 24 septembre • . . . 237 CRAPITRE Vm. Entrée des hommes de couleur au Port-au-Prince. — Les Suisses et leur
déportation. — Affaire du 21 novembre 1791. — Expulsion des hommes de
couleur. — Incendie du Port-au-Prince. —Crimes commis par les blancs. 254 CHAPITRE IX. Dispositions pacifiques des insurgés du Nord. — Arrivée des commissaires civils Roume, Mirbeck et Saint-Léger. — Objet de leur mission. — Conduite
de l'assemblée coloniale. — Continuation de la guerre dans le Nord , dans
l'Ouest et dans le Sud 285 388 TABLE DES MATIÈRES. CHAPITRE X. Conduite des hommes de couleur de l'Ouest, après leur expulsion du Portau-Prince. — Conduite de ceux du Sud. — Evénemens dans les deux provinces. — Saint-Léger se transporte dans l'Ouest. — La commission civile
se décide à retourner en France. — Départ de Mirbeck et de Saint-Léger. — Roume prend la résolution de rester à Saint-Domingue. — Ses motifs.' 305 CHAPITRE XI. Influence des Amis des noirs dans l'assemblée nationale législative. — Décrets
du 7 décembre 1791 et du 4 avril 1792. — Lettre du colon Gougnac Mion. — Décret du 22 juin —Nomination de Polvérel, Sonthonax et Ailbaud,
commissaires nationaux civils. — Instructions du roi. — Décrets des 17, 22
et 25 août^ 8 novembre et 10 décembre 1792 328 CHAPITRE XII. Assemblée coloniale. — Projet de constitution de Saint-Domingue. — Effet
produit par la nouvelle arrivée au Cap du décret du 28 mars 1792, et de
sa sanction par le roi. — Roume et Blanchelande le font publier. — Persécution continuée contre les hommes de couleur. — Coalition et traité de
paix et d'union à Saint-Marc entre les hommes de couleur et les blancs. —
Roume et Blanchelande vont dans l'Ouest. — Voyage et actes de Blanchelande dans le Sud. — Son retour au Cap. — Rigaud affranchit sept cenis
noirs aux Cayes. —Résumé de la première Epoque. 356
1792, et de
sa sanction par le roi. — Roume et Blanchelande le font publier. — Persécution continuée contre les hommes de couleur. — Coalition et traité de
paix et d'union à Saint-Marc entre les hommes de couleur et les blancs. —
Roume et Blanchelande vont dans l'Ouest. — Voyage et actes de Blanchelande dans le Sud. — Son retour au Cap. — Rigaud affranchit sept cenis
noirs aux Cayes. —Résumé de la première Epoque. 356 FIN DE LA TABLE DES MATIERES DU TOME PREMIER. PAUIS. — IMmiMEKIR DE MOQUET, 92, RUE PE I.A HARPK. ©^xc^©— PARIS, IMPRIMERIE DE MOQUET, 92, RUE BE LA HARPE. ^^rxc^© J :rXîte(*CX:::3^e*CCC3e*;C CC:C38*CC X^^ BOSTON PUBLIC LIBRARY i9999 J4687^401 0 1^.. ^7"'^ >^. L W ré-s: r-ss j^ 4;/< ^r-- ^-w ii i fv.
ajoute que les abbés Bienvenu, donnèrent de bons
lade, et de La Haye, curé du Dondon,
conseils à Jean François.
coloniale,
une adresse à l'assemblée
Nous possédons
écrite tout entière de sa
rédigée par l'abbé de La Haye,
les hommes de couleur qui se trouvaient
main, pour
adresse, faite avec beaucoup de
parmi les noirs. Cette
de la
de ces
informait l'assemblée coloniale
position
sens, --- Page 303 ---
CHAPITRE IX.
[1791]
des insurgés, et exposait toutes
hommes dans les camps
morales et politiques qui pouvaient
les considérations
non-seulement
à accepter,
influer sur sa détermination
mais à sancfaites par les chefs noirs,
les propositions
de l'Ouest et du Sud, afin d'obtionner les concordats
le rétablissement de la tranquillité
tenir d'un seul coup
la colonie. Ce document retrace les crimes
dans toute
les blancs, les mulâtres et
commis par Jeannot, contre
désastreuse de
même les nègres : il attribue la puissance
commirent Jean François et
ce scélérat à la faute que
lui donnait
Biassou, en le nommantjuge de larmée,ce qui
droit
sur la vie ou la mortdesprisondouble
deprononcer
termine enfin par faire savoir à l'assemniers ' L'adresse
des chefs des insurgés.
blée coloniale les propositions
les hommes de cculeur, les chefs de demande que
Voici, disent
Veuillez
sommes chargés de vous proposer, au nom desgénéraux.
nous
c'est le résultat combiné des gens de
les peser dans votre sagesse ;
considérer que
couleur, c'est tout ce qu'ils onl pu obtenir: : daignez dans la colonie :
fixe du retour de l'ordre
leur admission sera l'époque
leurs libertés
1o La grâce pleine et entière de tous les états-majors,
bien et dâment enregistrées.
disant
Jean François livra bataille à Jeannot
1 Garran se trompe en
que fail prisonnier, il le fit mourir. Gros
aux environs de Vallière, et que l'ayant
et le fit fusiller le même
dit que Jean François le fit arrèter le jer novembre,
nous citons ici, de
jour au Dondon, où on le conduisit. Le document que
commandait,
l'abbé de La Haye, confirme ce fait en ces termes : - Jeannot de la Grandeles généraux Jean François el Biassou, tous les camps
sous
Sa dernière expédition fut celle de
Rivière, Doudon el Quartier-Morin.. furent faits prisonniers; une plus grande quanVallière, où quatorze blancs
; les prisonuiers furent conduits
tité perdirent la vie dans cette journée les six autres attendaient à chaque
> dans le camp, huit furent suppliciés, avait autrement ordonné. Le dimanche
instant le même sort : le ciel en
sacrifice, arrivèrent les généraux
destiné pour le dernier
le novembre, jour
ils avaient été instruits des cruautés exercées, et
D Jean François et Biassou; de dérober à la mort les infortunés qui existaient enleur premier soin fut
se (aisait un jeu de la vie des hommes:
core,e ensuile de sacrifier le monstre qui
3 ilfot par leur ordre fusillé. s
T. 1.
Le dimanche
instant le même sort : le ciel en
sacrifice, arrivèrent les généraux
destiné pour le dernier
le novembre, jour
ils avaient été instruits des cruautés exercées, et
D Jean François et Biassou; de dérober à la mort les infortunés qui existaient enleur premier soin fut
se (aisait un jeu de la vie des hommes:
core,e ensuile de sacrifier le monstre qui
3 ilfot par leur ordre fusillé. s
T. 1. --- Page 304 ---
ÉTUDES SUR 1'MSTOIRE D'nAiti.
2 Amnistie générale pour tous les nègres. leur
dans les
La faculté aux chefs de se retirer où bon
semblera,
s'ils se déterminent à y passer.
pays étrangers,
des effets qui sont en leurs mains.
40 L'entière jouissance conditions sont acceptées, de faire rentrer
Promettons que si ces
et de se référer en ce qui conde suite les esclaves dans le devoir
du roi dont l'arrivée
cerne leur sorl, à la décision des commissaires
ne peut être éloignée.
autant pour vous que pour nous, à accorNous devons vous porter,
la liberté de vous former
der les chefs de demande que nous prenons de leurs intérêts et confié
nom des
qui nous ont chargés
au
généraux leur dernière résolution.
ce qu'ils appellent
animés du plus pur patriotisme, nous sommes
Pour nous, Messieurs,
de lOuest et du Sud: :
unis de caeur et d'intention avec nos frères
est
prononcé
serment qui les unit aux blancs, nos frères, déjà
le même
dans le fond de nos coeurs en caractères
par chacun de nous et gravé défendrons VOS propriétés etles nôtres;
ineflaçables; comme eux,nous orgueil le nom de Français régénérés,
comme eux, nous porteronsavec d'une constitution trop longtemps inconet serons les fermes soutiens formé avec nos frères de l'Ouest et du
nue : et le pacte que vous avez
Sud devient tout naturellement le nôtre.
croyaient les concordats sanctionnés
Les signataires
l'assemblée coloniale.
par
cette adresse était envoyée à
En même temps que
Jean Franles hommes de couleur,
cette assemblée par
avoir été l'oeuvre princiçois en envoyait une qui parait
chef,
Celui-ci cite des paroles de ce
qu'il
pale de Gros.
à quelle cause on
est bon de recueillir pour indiquer
le Nord.
attribuer la révolte des esclaves dans
peut
me suuis institué général des
a Ce n'est pas moi qui
m'ont revêtu de
Ceux qui en avaient tlepouvoir
> nègres.
n'ai jamais préen
les armes, je
> ce titre:
prenant
sais
la liberté générale, que je
D tendu combattre pour
besoin
la France
tant parl le
que
D être une chimère,
y aurait
le danger qu'il
) a de ses colonies, que par
la révolte des esclaves dans
peut
me suuis institué général des
a Ce n'est pas moi qui
m'ont revêtu de
Ceux qui en avaient tlepouvoir
> nègres.
n'ai jamais préen
les armes, je
> ce titre:
prenant
sais
la liberté générale, que je
D tendu combattre pour
besoin
la France
tant parl le
que
D être une chimère,
y aurait
le danger qu'il
) a de ses colonies, que par --- Page 305 ---
CHAPITRE IX.
[1791]
hordes incivilisées un droit qui leur
> à procurer à des
entrainerait
infiniment dangereux, et qui
D deviendrait
l'anéantissement de la colonie : que
pi indubitablement
avaient été tous sur leurs habi-
> si les propriétaires
pas eu
la révolution n'aurait peut-être
> tations,
D lieu. >
les paroles que
Si ce ne sont pas là textuellement
c'en doit être le sens
Jean François a prononcées, douter de la véracité de
probablement: et l'on pourrait
Gros, si toute la conduitepostérieure de ce généralissine
de même que celle de Biassou, que
n'avait pas prouvé,
élévation d'âme qui
ni T'un ni l'autre n'avaient cette
classe des eseût
les rendre les bienfaiteurs de la
pu
frères. Car, en outre de leurs disposiclaves, leurs
le
de T'estions à faire rentrer ces masses sous
joug
et
moyennant leur affranchissement personnel
clavage,
nombre d'autres chefs sous leurs
cclui d'un certain
Louverture, ces deux
Toussaint
ordres, notamment
des
généraux ont fait vendre, à leur profit personnel,
des femmes, des enfans noirs, anx Espagnols
hommes,
soit à Cuba, soit à la Jamaique.
qui les transportèrent
de ces criVainement voudrait-on, pour les disculper
telle
de leur ignorance; elle n'était pas
mes, arguer
discerner le bien du mal, et savoir
qu'ils ne pussent
frères à rentrer dans l'esclavage,
contraindre leurs
que
sur la terre étranou les vendre pour être transportés
c'étaient des crimes de leur part.
gère,
Louverture, dont nous aurons
Quant à Toussaint
plus tard, il
occasion d'examiner la conduite politique
personnel demandé
eût participé à T'afifranehissement remettre le grand nomles chefs, et contribué à
pour
si les colons avaient accepté leurs
bre dans l'esclavage,
qu'ils ne pussent
frères à rentrer dans l'esclavage,
contraindre leurs
que
sur la terre étranou les vendre pour être transportés
c'étaient des crimes de leur part.
gère,
Louverture, dont nous aurons
Quant à Toussaint
plus tard, il
occasion d'examiner la conduite politique
personnel demandé
eût participé à T'afifranehissement remettre le grand nomles chefs, et contribué à
pour
si les colons avaient accepté leurs
bre dans l'esclavage, --- Page 306 ---
ÉTUDES SUR L'NISTOIRE D'tAITI.
hâtons-nous de dire qu'il ne trafipropositions. Mais,
Jean François ct
point de ses semblables, comme
qua
L'observation que nous faisons ici, parce que
Biassou.
il
relativement au projet auquel
c'en est l'occasion,
de la masse des noirs incontribua, pour la soumission
a pour but de prouver que,
surgés dans l'esclavage,
les idées
temps de Tinsurrection,
dans ces premiers
généreuses
Toussaint Louverture n'étaient pas plus
de
celles de Bauvais, de
à l'égard de ses frères, que
souscrivaient à la
Lambert et de Pinchinat, lorsqu'ils le même mois de
des suisses. C'était dans
déportation
les deux actes que nous
novembre 1791 que se passaient
révolutionà la mémoire de ces premiers
reprochons
naires.
à l'asQuoi qu'il en soit, ces deux adresses, parvenues
furent
accueillies parles COsemblée coloniale, ne
point
ils auraient dà le faire en une pareille conlons comme
intérêt et dans' l'intérêt
joneture, dans leur propre
livré aux horreurs de la guerre .
général de ce pays
ils
depuis le décret du 24 septembre,
Fiers et hautains,
civils avec les
attendaient l'arrivée des commissaires
à
dont ils espéraient profiter, pour soumettre
troupes
insurgés. Ainsi, tandis que d'une
merci tous les esclaves
les concordats de
part ils refusaient de sanctionner
l'Ouest et du Sud, de l'autre ils rejetaient les proposiles chefs noirs : leur mépris pour les mutions faites par
enraciné pour qu'ils se conlâtres et les nègres était trop
duisissent antrement.
MM. Roume, de Mirheck et de
Le 28 novembre,
Nommés commissaires
Saint-Léger arrivèrent au Cap.
décret du 15 mai
civils, d'abord pour l'exéention du
concordats de
part ils refusaient de sanctionner
l'Ouest et du Sud, de l'autre ils rejetaient les proposiles chefs noirs : leur mépris pour les mutions faites par
enraciné pour qu'ils se conlâtres et les nègres était trop
duisissent antrement.
MM. Roume, de Mirheck et de
Le 28 novembre,
Nommés commissaires
Saint-Léger arrivèrent au Cap.
décret du 15 mai
civils, d'abord pour l'exéention du --- Page 307 ---
[1791)
CHAPITRE Ix.
quiavait suivi celui du Ter février, leur
avait été ajourné
départ de Brest
ils
par un autre décret du 29
ne quittèrent la France
aodt; et
que pour venir
àl'exécution de celui du 24
concourir
donc
septembre: Leur mission avait
changé de nature par celte nouvelle
la métropole. Ayant
de
résolution de
peu
troupes avec
de rétablir - l'ordre, la paix et la
eux, chargés
leur fallait un désir bien
tranquillité publique, il
sincère de
mission pour la continuer
remplir une telle
ver nécessairement
1 puisqu'ils allaient se trouplacés sous la
l'assemblée coloniale à
dépendance de
laquelle élait
de statuer sur le régime
déféré le droit
intérieur de la colonie, tandis
que primitivement ils étaient chargés de notifier
despotes des dispositions
à ces
des hommes
propres à se concilier la classe
de couleur et à se donner
force morale.
une grande
En arrivant, le premier spectacle
regards étonnés fut
qui s'offrit à leurs
celui des deux roues et des
potences dressées au Cap, où l'on voyait
cing
posés des cadavres de
toujours exnègres et de mulâtres, depuis le
commencement de linsurrection. Ils apprirent tous les
événemens survenus dans la colonie et dont on
pu avoir connaissance en France avant leur
n'avait
côté, le soulèvement des esclaves
départ. D'un
dans le Nord, ayant
pour auxiliaires beaucoup d'hommes de couleur, la
guerre affreuse qui en était résultée; de l'autre, la
d'armes des affranchis dans l'Ouest
prise
et dans le Sud, la
guerre qui s'en était suivie et les concordats
tre cette classe d'hommes et les blancs de
passés envinces.
ces deux proFatalement voués à T'impuissance du
missaires ne pouvaient
bien, ces comqu'user de conseils auprès de
dans le Nord, ayant
pour auxiliaires beaucoup d'hommes de couleur, la
guerre affreuse qui en était résultée; de l'autre, la
d'armes des affranchis dans l'Ouest
prise
et dans le Sud, la
guerre qui s'en était suivie et les concordats
tre cette classe d'hommes et les blancs de
passés envinces.
ces deux proFatalement voués à T'impuissance du
missaires ne pouvaient
bien, ces comqu'user de conseils auprès de --- Page 308 ---
ÉTUDES SUR L'mSTONEE D'uATtI.
l'assemblée coloniale, pour la porter à la
et à la justice, et ils ne négligèrent
modération
mais cette
rien dans ce but;
position subordonnée, qui était le fait du
gouvernement de la métropole, fut jugée
par cette assemblée, et
aussitôt, et
les mulâtres
par tous les blancs comme
et les noirs. Toutefois, le caractère
par
dont ils étaient revêlus en
public
tionaux,
qualité de commisaires nadisposa ces derniers à accueillir
toutes leurs
favorablement
décisions, sans produire le même
les blancs qui tenaient,
effet sur
des pouvoirs de la
comme toujours, peu compte
métropole dont ils n'étaient
disposés à secouer le joug.
que trop
Avec le décret du 24 septembre, ils
proclamation royale, relative à
apportaient une
une amnistie
pour tous les faits passés entre les hommes générale,
toute couleur. Cette amuistie
libres de
ne s'étendait
esclaves dont On n'avait
pas aux
s'efforcèrent
pas prévu le soulèvement. Ils
cependant de porter l'assemblée
à l'étendre à ces hommes qui
coloniale
combattaient
sement. Mais que pouvaient de tels conseils avantageudes colons qui
sur l'esprit
comptaient sur de nouvelles forces
mises par le gouvernement de la métropole?
proCes colons donnèrent alors la mesure de leurs
tentions, dans l'acte dont nous citons ici
présages.
quelques pasEn se réanissant à Léogane où elle
nouvelle assemblée
se constitua, la
coloniale avait pris, le 5
même titre d'assemblée
août, le
générale de la partiefrançaise de
Saini-Domingue que portait celle de Saint-Marc.
peu de jours après l'arrivée des commissaires
Mais,
sur leur observation, elle
civils, et
à
se décida, le 10 décembre,
changer ce titre en celui d'assembléc coloniale.
se réanissant à Léogane où elle
nouvelle assemblée
se constitua, la
coloniale avait pris, le 5
même titre d'assemblée
août, le
générale de la partiefrançaise de
Saini-Domingue que portait celle de Saint-Marc.
peu de jours après l'arrivée des commissaires
Mais,
sur leur observation, elle
civils, et
à
se décida, le 10 décembre,
changer ce titre en celui d'assembléc coloniale. --- Page 309 ---
(1791]
CHAPITRE IX.
Elle avait obtenu de l'assemblée
tuante le décret du 24
nationale constitout
septembre qui lui
ce qu'elle pouvait désirer. Elle
accordait
qu'elle n'était
voulut paraitre ce
pas, ce qu'elle ne devait
un corps
pas étre: -
indépendant de l'assemblée nationale.
cet esprit, elle prit l'arrêté suivant.
Dans
Nous
que l'un de ses considérans
n'écrivons
et les
dans son dispositif,
réservesqu'elle posait
sans doute en prévision de tout
changement qui surviendrait dans la
gard des colonies,
la
métropole, àl'6par
formation de
lative où ne pouvaient être admis
l'assemblée légisde la constituante.
les anciens membres
L'assemblée générale, considérant que les
lui ont été ofliciellement
décrets nationaux qui
tembre 1791, accepté le 28 manifestés, du
notaininent le décret du 24 sepdu roi, se servent
même mois, ainsi que les proclamations
niale,
particulièrement des expressions, assemblée coloIorsqu'il est question de désigner
de cette portion de l'empire
l'assemblée des représentans
français
En conséquence, revenant sur son arrêté du S août
approuvé,
dernier,
Elle change sa dénomination d'assemblée
blée coloniale dela partie
genérale en celle d'assemfrançaise de
N'entendant néanmoins,
Sniat-Domingue.
parl'effet de ce
atteinte à ses travaux
changement, porter aucune
précédens et aux droits
de
française de Saint-Domingue,
politiques la partie
stitulion el de législation
notamment dans tous les points de conpole; se réservant
qui nelui sont point communs avec la métroblée,
des
spécialement, en tant que de besoin, ladite
que
mots coloniale ou colonie on ne
assemaucune erreur
puisse jamais inférer
surl'établisement de cette
soit puisse jamais prétendre
contrée, ni que qui que ce
propriété
que cette partie de l'empire en soit une
aliénable en manière
de plus fort, d'après la constitution quelconque; ladite assemblée statuant
nationale
française décrétée par l'assemblée
constituante, et acceptée par le roi, le 14
Que la partie française de
septembre 1791:
cablement
Saint-Domingue est et demeure
une portion intégrante de l'empire
irrévofrançais, sous les modi-
propriété
que cette partie de l'empire en soit une
aliénable en manière
de plus fort, d'après la constitution quelconque; ladite assemblée statuant
nationale
française décrétée par l'assemblée
constituante, et acceptée par le roi, le 14
Que la partie française de
septembre 1791:
cablement
Saint-Domingue est et demeure
une portion intégrante de l'empire
irrévofrançais, sous les modi- --- Page 310 ---
ÉTUDES SUR L'UISTOIE D'nAiTl.
constitutionnelles nécessaires aur convenances locales e'prrfications
décret constitutionnel rendu par l'assemblée
ticulières,el contenuesau
1791, accepté par le roi le 28
nationale constituante, le 24 septembre
du même inois.
les insurgés du Nord, avisés de l'arrivée
Cependant,
à la soufurent encore plus disposés
des commissaires,
curé du Trou, leur fit parmission. Le père Sulpice,
royale et le décret du 24 septemvenir la proclamation
doute lui-même
bre, ponr les y engager, espérant sans
coloniale.
modération de la part de l'assemblée
quelque
l'insurrection avait
De ce qu'il parait assez prouvé que
Blanété suscitée par les eomtre-revoliutiomnaires, par
les esclaves, qui arboraient le drapeau
chelande surtout,
de
du roi, durent
le titre
gens
blanc, qui prenaient
attendre le règlement de Jeur sort par ces commissaires
le roi; ils les supposaient naturellement
envoyés par
influence sur l'assemblée
capables d'exercer quelque
le
ils envoyèrent au Cap
coloniale. En conséquence,
anciens affranmulâtre Raynal et le nègre Duplessis,
noirs à
d'une seconde adresse des chefs
chis, porteurs
dans Garran
cette assemblée. Cette pièce, rapportée
508 à 511), est écrile dans un style
(tome 2, pages
été également rédigée par
très-pur, et semble avoir
la date du 4 dél'abbé de La Haye : elle porte
cembre 1. .
devant l'assemRaynal et Duplessis comparurent par
dédaiLa hauteur
blée, et subirent un interrogatoire.
contrasta avec la bienveillance
gueuse de cette assemblée
Ils
commissaires civils envers ces deux envoyésa
des
derniers ul sauf-condoit pour revereçurent de ces
sont trois noirs : - Jean François, Biassou et Toussaint, Tousaint
Less signataires
Manzeau et Aubert. A celte époque,
et trois mulâtres: : Desprez,
ne signait pas encore Louvcrture.
dédaiLa hauteur
blée, et subirent un interrogatoire.
contrasta avec la bienveillance
gueuse de cette assemblée
Ils
commissaires civils envers ces deux envoyésa
des
derniers ul sauf-condoit pour revereçurent de ces
sont trois noirs : - Jean François, Biassou et Toussaint, Tousaint
Less signataires
Manzeau et Aubert. A celte époque,
et trois mulâtres: : Desprez,
ne signait pas encore Louvcrture. --- Page 311 ---
CHAVITRE IX.
[1791]
chercher la réponse de l'assemblée.
nir dix jours après
chefs noirs délibérèrent sur le
Dans cet intervalle, les
les libertés à
point de savoir à quel nombre ils fixeraient
Jean François en voulait trois cents,
réclamer pour eux.
les membres de
Biassou fut du même avis, non compris
Toussaint Louverture fut celui qui,
sa propre famille. décida à réduire ce nombre à cinquante,
suivant Gros, le
qui fut accepté aussi parJean François.
Louverture aurait été moins prodigue
Ainsi Toussaint
d'ofranchissemens que les autres.
retournèAu bout des dix jours, Raynal et Duplessis
du
de l'assemblée
rent au Cap. Ils reçurent
président séance du 16 décoloniale la réponse suivante, dans la
cembre :
des
en révolte, vous allez enten-
(C Emissaires
nègres
coloniale. L'assemD dre les intentions de l'assembléc
fondée sur la loi et par la loi, ne peut corresponD blée,
armés contre la loi, contre toutes les
D dre avec des gens
à des coupables
grace
) lois. L'assemblée pourrait faire devoirs. Elle ne demanD repentans et rentrés dansleurs
mieux
d'être à même de reconnaitre
) derait pas
que
leur volonté. Elle
ont été entrainés contre
> ceux qui
retirezmesurer ses bontés et sa justice;
) sait toujours
> vous. ))
firent de cette
A leur retour, et sur le rapport qu'ils fureur; et sans
Biassou se mit en
insolente réponse,
Louverture, il eût
l'influente intervention de Toussaint
du camp des insurgés.
fait fusiller les blancs prisonniers
à Biassou de
Gros dit cependant que Toussaint conseilla
un
les faire mettre aux fers, pour être ensuitejugés par
contre
> ceux qui
retirezmesurer ses bontés et sa justice;
) sait toujours
> vous. ))
firent de cette
A leur retour, et sur le rapport qu'ils fureur; et sans
Biassou se mit en
insolente réponse,
Louverture, il eût
l'influente intervention de Toussaint
du camp des insurgés.
fait fusiller les blancs prisonniers
à Biassou de
Gros dit cependant que Toussaint conseilla
un
les faire mettre aux fers, pour être ensuitejugés par --- Page 312 ---
ÉTUDES SUR L'MISTORE D'usirt.
Toussaint voulait gaconseil de guerre. Probablement,
afin
Jean François, aussi doux que
gner du temps,
que intervenir. ( Dans une circonBiassou était emporté, pût
ne
aussi
ajoute Gros, notre espoir
> stance
malheureuse,
nous avaient
sur les
de couleurqui
) gisait que
citoyens
Candy était à la Grande-
> pris en affection : précisément
avec une
de ses gens... D Auparavant,
> Rivière
partie
à ce chef de
il déclare avoir eu de grandes obligations
ainsi
mulâtre Doré. Candy, néanmoins,
couleur,
qu'au
montré
d'une fois cruel dans cette guerre,
s'est
plus
était-il
étant sous les ordres de Jeannot; mais peut-être
alors
la crainte de périr de la main de ce
dominé
par
tandis
monstre, ou n'exéentait-il que ses instructions, avait
dans la circonstance dont parle Gros, Jeannot
que,
Pamphile de Lacroix semble être de
été déjà fusillé.
cette opinion.
avaient apporté une lettre des
Raynal et Duplessis invitaient les chefs noirs à une
commissaires civils qui
à la Petite-Anse,
sur
entrevue
l'habitation Saint-Michel,
tout près du Cap.
seul s'y rendit. BiasAu jour désigné, Jean François
mécontent de l'assemblée
sou, méfiant et soupconneux,
accomcoloniale, ne voulut point s'y trouver, quoiqu'il
non loin du lieu de la conférence.
pagnàt Jean François
coloniale contre les commisLa jalousie de l'assemblée
se virent oblisaires civils éclatait déjà à tel point, qu'ils
avec eux des commissaires pour
gés de la prier d'envoyer
les chefs noirs. D'auêtre témoins de leur entretien avec
Bullet,
et parmi eux, le nommé
tres colons s'yjoignirent,
c'était Jean
ancien maitre de Jeannot. Oubliant que
homme si
avait purgé la colonie de cet
François qui
féroce, Bullet fut assez hardi pour frapper legénéralissinme
s éclatait déjà à tel point, qu'ils
avec eux des commissaires pour
gés de la prier d'envoyer
les chefs noirs. D'auêtre témoins de leur entretien avec
Bullet,
et parmi eux, le nommé
tres colons s'yjoignirent,
c'était Jean
ancien maitre de Jeannot. Oubliant que
homme si
avait purgé la colonie de cet
François qui
féroce, Bullet fut assez hardi pour frapper legénéralissinme --- Page 313 ---
CHAPITEE IX.
[1791]
d'exciter la vengeance
de son fouet! 11 ne craignit pas
de mort à
dans le coeur de celui qui pouvait le frapper
faire retomber sur la tête des prisonl'instant même, ou
des commissaires
de la sollicitude
niers blancs, objet
civils, le poids de sa colère.
de la confése retirait déjà
Jean François, indigné,
s'avança, seul
rence, lorsque le commissaire Saint-Léger
Cet acte de
de lui et de sa troupe.
et sans armes, auprès
Saint-Léger lui
confiance, et les paroles obligeantes que
civils; et
des commissaires
adressa, le firentreveniraupres
les realors, dans l'effusion de son excessifrespect pour
de la France et de son roi, ce chefs'abaissa
présentans
de vive
s'agenouiller devant eux, en renouvelant
jusqu'à
formulées dans les adresses précitées.
voix les demandes
donner des gages de sa
Les commissaires lexhortèrentà
blancs. Jean
bonne foi, en renvoyant les prisonniers
demanda nne grace
François y consentit, et en échangeil
été
particulière: ce futqu'on lui rendit sa femmequiavait
du Cap,
condamnée à mort par la commission prévôtale del'exasn'avait
exécutée, dans la crainte
et qu'on
pas
mais cette
pérer. Les commissaires civils promirent,
grice dépendait del l'assemblée coloniale.
Dès le lendemain de cette entrevue, Jean François
blancs au Cap, mais sa femme
renvoya les prisonniers
étaient
noire ne lui fut pas rendue Les prisonniers
une escorte de cent cinquante dragons,
accompagnés par
libres: Toussaint Loupresque tous mulâtres ou nègres
était de cette escorte. Ceux qui la composaient
verture
garantir les prisondurent faire preuve d'énergie pour
du 26 mai 1792, à l'assemblée nationale, Mirbeck n'en
1 Dans son Rapport
point parlé de l'action impertinente de
dit pas un mol, de même quiln'a daus Garran.
Bullet; mals ces faits sont constatés
de cent cinquante dragons,
accompagnés par
libres: Toussaint Loupresque tous mulâtres ou nègres
était de cette escorte. Ceux qui la composaient
verture
garantir les prisondurent faire preuve d'énergie pour
du 26 mai 1792, à l'assemblée nationale, Mirbeck n'en
1 Dans son Rapport
point parlé de l'action impertinente de
dit pas un mol, de même quiln'a daus Garran.
Bullet; mals ces faits sont constatés --- Page 314 ---
ETUDES SURt L'UISTOIRE D'nainl.
niers des insultes de quelques noirs qui désapprouvaient
le généralissime. Biassou luiles arrangemens pris par
Tousleuravis, et Gros dit encore que
même partageait
en
des regrets, en attribuant
saint Louverture
éprouvait la visite nocturne d'un officier
cette fàcheuse dispositionà dehaute taille, noircau, sec el
portant épaulettes d'argent,
suivant Garran, le major
joues enfoncées. Cet officier était,
dissuada les
du régiment du Cap, nommé Poitou, qui
C'était un contrenègres de se préterà un arrangement.
révolutionnaire.
après le témoignage rendu
Après ce fhitinqualifiable, de Jean François et de
par Gros des bons sentimens
narrateur:
Toussaintlouverture, écoutons ce que ditce
cette fois, convaineus d'unégrande
( Nous fumes, pour
dans le devoir
ne rentrera jamais
> vérité: quele nègre
D
la contrainte et su destruction partielle.
)) que par
encroûté de
et de haine !
Voilà bien le colon
préjugés
T'humanité des chefs noirs qu'il doit sa déliC'est à
les chefs blancs ne rendent aucun de
vrance, tandis que
même la femme de Jean François;
leurs prisonniers, pas
des noirs
la destruction partielle
et Gros ne pense qu'à
c'est-à-dire dans l'iles faire rentrer dans le devoir,
pour
gnominiedel l'esclavage! de Biassou et des autres noirs,
Le mécontentement
le résultat de la haun'était-il pas
chefs ou subalternes,
de l'insolence de Bullet,
teur de, l'assemblée coloniale,
des conseils perfides de Poitou ?
se sont
les blancs colons de Saint-Domingue
Ett puis,
des
qu'ils ont
plaints de la haine des noirs,
vengeances
exercées ! Ces hommes qui ont tant abusé deleurpouvoir encore
qui firent tant de mal, ont
et de leurs priviléges,
dans le but d'égarer
écrit, publié des livres à profusion,
subalternes,
de l'insolence de Bullet,
teur de, l'assemblée coloniale,
des conseils perfides de Poitou ?
se sont
les blancs colons de Saint-Domingue
Ett puis,
des
qu'ils ont
plaints de la haine des noirs,
vengeances
exercées ! Ces hommes qui ont tant abusé deleurpouvoir encore
qui firent tant de mal, ont
et de leurs priviléges,
dans le but d'égarer
écrit, publié des livres à profusion, --- Page 315 ---
[1791]
CUAPITRE IX.
l'opinion, de lai donner le
change sur leurs
faits, en imputant des horreurs
propres foraux noirs.
Mais, quelles qu'aient été ces horreurs, les
sont-ils pas encore heureux que les hommes colons ne
noire n'aient pas eu à leur têle, à
de la race
cette époque, des
comme la France en eut
chefs
depuis en 1793? On
de ce que nous disons ici par le
peut juger
land-Varennes adressa à
propos atroce que BilPétion, de qui il
cours et Thospitalité
reçut des sequ'il ne pouvait trouver
des blanes comme lui. Chassé
nulle part,
Bourbons
après la restauration
en France, de Cayenne où ilavait été
des
poursuivi au Mexique et aux
déporté,
antécédens,
Etats-Unis, à cause de ses
trouvant enfin un asile sur le territoire
l'ancien
de
Saint-Domingue, il dità Pétion : C
D faute que vous ayez commise
La plus grande
dans le
) lution de ce
cours de la révopays, c'est de n'avoir
D colons jusqu'au dernier.
pas sacrifié tous les
En France, nous
) même
avons fait la
faute, en nefaisant pas
>)
périr
des
jusqu'au dernier
Bourbons'. )
Non! ainsi que Pétion,
roles
n'approuvons pas ces
sanguinaires de T'ancien membre du
pasalut public.
comité de
Plaignons-nous des
des crimes des colons;
injustices, des excès,
qu'elle
signalons-les à la postérité, afin
compare leur conduite à celle de leurs
privées de lumières,
vietimes
opprimées depuis des
un joug de fer, et cependant
siècles sous
donnant à ces
l'exemple de sentimens plus conformes
oppresseurs
droit des gens, à la nature de
aux principes du
l'homme.
du
pasalut public.
comité de
Plaignons-nous des
des crimes des colons;
injustices, des excès,
qu'elle
signalons-les à la postérité, afin
compare leur conduite à celle de leurs
privées de lumières,
vietimes
opprimées depuis des
un joug de fer, et cependant
siècles sous
donnant à ces
l'exemple de sentimens plus conformes
oppresseurs
droit des gens, à la nature de
aux principes du
l'homme. Laissons à ce
1 Billaud-Varennes est mort au Port-au
pension du gouvernement de
Prin ce, en 1819. II recevait une
homme à qui il fallait un asile. laRépublique Il était dans d'Haiti,qui le
ne voyait en lui qu'un
ignorait que le chef de ce gouvernement avait sauvé dénoment. Hillaud-Varennes
plusieurs colous en 1804. --- Page 316 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'IAITI.
le soin de prononcer avec équité dans le
juge impartial
nous présentons à son jugement.
procès que
blancs rendus au Cap se présentèrent,
Les prisonniers
coloniale, avec
le 24 décembre, à la barre de l'assemblée
Le
des chefs de l'escorte qui les conduisit.
quelques-tus
président dit à ces derniers :
à donner des preuves de votre repentir,
a Continuez
de les adresser à
D et dites à ceux qui vous envoient,
leur inles
civils: ce n'est que par
)) MM.
commissaires
s'eapliquer sur votre
l'assemblée peut
) tercession que
D sorl. )1
desi
TousAu retour de l'escorte dans le camp
insurgés,
dont la perspicacité avait découvert fasaint Louverture,
l'insuffisance des pouvoirs des commissaires
cilement
à Jean François et à Biasson.
civils, en fit la déclaration
nouvelle
dernier devait se rendre à son tour à une
Ce
; il résolut dès lors des'en
entrevue avec ces commissaires:
abstenir, eti il fit bien.
lieutenant-coDans le même temps, M. de Touzard,
du Cap, et les blancs de la Marmelade,
lonel au régiment
les noirs. C'était par eux que ces insurgés
attaquaient
adresses à l'assemblée
avaient fait passer leurs premières
de
coloniale. Les blanes voulaient donc la continuation
la guerre !
malgré l'orgueil et
Cependant les commissaires civils,
leur montrait l'assemblée coloniale, voula jalonsie que
obtenir la
lurent proclamer une amnistie générale pour
soumission des esclaves ; mais l'assemblée s'y opposa.
après, le ministre de la marine, éclairé
Quelque temps
civile, en envoya une au
par les avis de la commission
n'osant
nom du roi ; et cette fois, l'assemblée coloniale,
l'orgueil et
Cependant les commissaires civils,
leur montrait l'assemblée coloniale, voula jalonsie que
obtenir la
lurent proclamer une amnistie générale pour
soumission des esclaves ; mais l'assemblée s'y opposa.
après, le ministre de la marine, éclairé
Quelque temps
civile, en envoya une au
par les avis de la commission
n'osant
nom du roi ; et cette fois, l'assemblée coloniale, --- Page 317 ---
CHAPITRE IX.
[1791]
refuser, mit de telles restrictions à cet
pas paraitre s'y
devint inefficace.
acte du souverain de la France, qu'il
déclara
d'un arrêté par lequel elle
Elle l'accompagua
au nom de leurs maitres,
C que c'était ellequipardomait. leurs chefs seraient tenus,
D aux esclaves révoltés; que
à l'assemblée
obtenir leur pardon, de remettre
> pour
avaient en leur postous les papiers qu'ils
)) coloniale de lui donner tous les renseignemens proD session, et
de la révolte actuelle. ))
)) pres à éclaircir les causes
arroConvenons que si cette assemblée se montrait
elle était du moins conséquente. Le
gante, intraitable,
constitutionnel, ne lui
décret du 24 septembre, prétendu
délégué l'initiative des mesures qu'elle vouavait-il pas
des esclaves, sous la seule sanction
drait prendre à l'égard
il
du roi? Le roi avait donc empiété sur ses attributions,
avait violé son droit!
11 était écrit dans le
La logique entrainait les colons.
devaient perdre Saint-Domingue,
livre du Destin qu'ils
et ils le perdirent.
même temps que les négociations pour la
Presqu'en
de la part des noirs, les hommes de
paix s'ouvraient
l'arrivée des commissaires
couleur de l'Ouest, apprenant
leur
ils portaient le même respect, en
civils auxquels
T'assemblée nationale et du roi,
qualité de délégués de
les
des députations pour leur soumettre
leur envoyèrent
avec les blancs et en obconcordats qu'ils avaient passés
n'avaient
tenir leur approbation. Mais ces commissaires
lenr supposaient : le décret du
pas le pouvoir qu'ils
toutc latitude à cet égard,
24 septembre laissait encore
l'assemblée coloniale. Les commissaires civils improuà
passés lant dans l'Ouest que dans.
vèrent les concordats --- Page 318 ---
ÉTUDES SUR L'UISTOIRE D'uAiTt.
agir autrement. Et l'assemblée
le Sud: ils ne pouvaient
hommes de couleur
coloniale, pour mieux prouver aux
d'elle seule,
de toute la colonie que leur sort dépendait
ou
furent ou emprisonnées
fit arrêter ces députations qui
étaient sur la
mises à bord des navires de guerre qui
rade du Cap.
dans la
C'est à peu près à cette époque qu'arrivèrent
de
anciens membres de l'assemblée
colonie plusieurs
incessantes, àl Paris, avaient
Saint-Marc dont lesintrigues constituante le décret du 24 sepobtenu de l'assemblée
ils durent exciter encore
tembre. On conçoit combien
les membres de l'assemblée coloniale.
devaient concourir à rallumer la guerre,
Tant de causes
fit de nouveau avec plus de violence que jaqu'elle se
le
dans l'Ouest, dans le
mais. Elle continua dans
Nord,
s'abimer sous le
Sud,et Saint-Domingue parut devoir
crimes
souillèrent de toutes parts ce malpoids des
qui
heureux pays.
'assemblée
ils durent exciter encore
tembre. On conçoit combien
les membres de l'assemblée coloniale.
devaient concourir à rallumer la guerre,
Tant de causes
fit de nouveau avec plus de violence que jaqu'elle se
le
dans l'Ouest, dans le
mais. Elle continua dans
Nord,
s'abimer sous le
Sud,et Saint-Domingue parut devoir
crimes
souillèrent de toutes parts ce malpoids des
qui
heureux pays. --- Page 319 ---
CHAPITRE X.
Condu ite des hommes de couleur de l'Ouest,
au-Prince. Couduite de ceux du Sud.
après leur expulsion du Porlvinces. Saint-Léger se transporte dans Evénemens dans les deux prose décide à retourner en
l'Ouest. La commission
Roume
France. - Départ de Mirbeck et de
civile
prend la résolution de rester à Sainl-Domingue. Saint-Léger.
Ses motifs.
Après leur expulsion du Port-au-Prince,
de couleur
les hommes
se réfugièrent à Ia
ils continuèrent la
Croix-des-Bonquets, où
confédération qu'ils avaient
avec les blancs de cette
formée
de la
paroisse et des autres paroisses
province de l'Ouest. Nous avons vu
Hanus
Jumécourt et Coustard
que
de
n'étaient pas moins
qu'eux à la haine des factieux du
exposés
Port-au-Prince. Ces
centre-révolationnires, qui visaient
blissement de l'ancien
toujours au rétarégime de la colonie, à moins de
changer d'opinion, étaient forcés de les
de maintehir les
accueillir et
principes de la confédération.
On a beaucoup accusé les
par
à
contre-nésolationunaires,
rapport
leur projet de refouler à
la révolution
Saint-Domingue
française; mais il nous semble
qu'alors ils avaient un certain
que jusmérite, comme
français 2 en ce sens qu'ils voulaient
citoyens
maintien de l'autorité de la
néanmoins le
métropole dans la colonie,
T. I.
--- Page 320 ---
ÉTUDES SUR L'mSTOIE D'taini.
colons de la faction de l'assemblée de
tandis que les
la révolution que
Saint-Marc n'avaient paru accepter
ils
à l'indépendance : projet auquel
pour parvenir
fidèles, soit qu'ils espérassent se
furent constamment dans cet état, ou qu'ils reconmaintenir eux-mêmes
nécessité de soumeitre la colonie au protecnussent la
ou de la lui livrer à distorat de la Grande-Bretagne
conservât la forme
crétion, pourvu que cette puissance
de l'esclavage des noirs et de l'abaissement
ancienne
des hommes de couleur.
espéAinsi, si d'un côté, les contre-évdlatiouaires
de
maintenir la race noire dans T'avilissement,
raient
s'accordait aussi avec eux
l'autre, la faction léopardine,
et les autres avaient
dans le même but final. Les uns
révoluhorreur pour les principes de la
donc une égale
étaient naturelledont les conséquenees
tion française,
ment la réhabilitation de cette race.
civile dont
hommes de couleur, la liberté
Quant aux
nécessairement les amener à la
ils jouissaient devait
et de l'égalité avec les
jouissance de la liberté politique
de la révol'influence même des principes
blancs, par
leur profond attachement
lution. C'est ce qui explique révolautionnaire- Le but
à la France, mais à la France
de se
d'atteindre leur commandait
qu'ils se proposaient
les blancs, qui
rattacher à celui des deux partis, parmi
de St-Domingue à sa métropole,
voulait la conservation
reconnaitre que la
qu'ils étaient assez éclairés pour
parce
était impossible, soit en France, soit
contre-révolution
lequel
la colonie. Ils sentaient que ce parti, avec
dans
n'avait point d'avenir, et que tôt ou tard
ils se liguèrent,
faire toutes les concessions qu'ils
il serait forcé de leur
de leur confédéradésiraient obtenir. Voilà les motifs
mi
de St-Domingue à sa métropole,
voulait la conservation
reconnaitre que la
qu'ils étaient assez éclairés pour
parce
était impossible, soit en France, soit
contre-révolution
lequel
la colonie. Ils sentaient que ce parti, avec
dans
n'avait point d'avenir, et que tôt ou tard
ils se liguèrent,
faire toutes les concessions qu'ils
il serait forcé de leur
de leur confédéradésiraient obtenir. Voilà les motifs --- Page 321 ---
CHAPITRE X.
[1791]
les blancs des paroisses qui s'empressèrent
tion avec
Ils voulurent bien leur laisser
d'accepter les concordats.
de Peil'illusion où ils étaient, depuis les manceuvres de Blannier et de Mauduit, ,jusqu 'à la conduite tortueuse La déchelande et des autres agens du gouvernement.
de Bauvais à Roume prouve ce que nous avanclaration
led
s'il seprésente.
-
diable,
çons ici : - enrégimenter
chefs des hommes de
Un autre motifavait guidé les
était essentiel au succès de leur cause que
couleur. II
divisés entre eux. S'ils avaient
les blancs restassent
qui étaient
refusé T'alliance des contrereévolutionnaires
d'esclaves, ces contre-révolupresque tous propriétaires
d'abtionnaires se seraient vus forcés, probablement,
de renoncer à leur projet, pour
jurer leurs principes,
ainsi qu'ils firent plus
se liguer avec les autres colons,
à comtard. Alors, les hommes de couleur auraient eu
battre toute la race blanche à Saint-Domingue. Or,
avait tout naturellement ses symcomme la métropole
combattre
cette raee, il aurait fallu
égalepathies pour
n'eût pas manqué d'y envoyer
ment les forces qu'elle
de Bauvais, de
à son aide. La conduite de Pinchinat,
fut donc habile. Sachons en tenir compte à ces
Rigaud,
qui furent d'abord mis en
premiers révolutionnnires,
civils envoyés enl 1791,
suspicion par les commissaires
mais qui leur desà cause de leurs principes apparens,
sillèrent les yeux.
hommes de
Qu'on ne croie pas, néanmoins, que ces
un sentiment d'égoisme pour
couleur étaient guidés par
étaient insensibles ou indifférens
leur classe, et qu'ils
l'oeuvre qui
au sort des esclaves noirs. En poursuivant
droits
devait leur faire acquérir la jouissanee de leurs
moins disposés à travaillerà
politiques, ils n'étaient pas
mais qui leur desà cause de leurs principes apparens,
sillèrent les yeux.
hommes de
Qu'on ne croie pas, néanmoins, que ces
un sentiment d'égoisme pour
couleur étaient guidés par
étaient insensibles ou indifférens
leur classe, et qu'ils
l'oeuvre qui
au sort des esclaves noirs. En poursuivant
droits
devait leur faire acquérir la jouissanee de leurs
moins disposés à travaillerà
politiques, ils n'étaient pas --- Page 322 ---
ETUDES SUR L'MISTOIRE D'HAiTi.
de la condition de ces infortunés auxquels
l'améioration des liens sacrés. Si nous avoûs eu à leur
ils tenaient par
des suisses, nous déreprocher leur faiblesse au sujet
surent réparer ce tort dans,
montrerons bientôt qu'ils dans le Sud, assura la liberté
l'Ouest même ; que Rigaud,
l'arrivée des nonveaux
à de nombreux esclaves, avant
l'honneur d'avoir
commissaires civils. Ils eurent ainsi
de la liberté générale. Nous citeprécédé la déclaration
lui-même à cet égard, quelrons un aveu de Sonthonax
mois après son arrivée au Cap.
ques
la conduite des noirs insurEt remarquons encore que
tenue dans
du Nord fut entièrement conforme à celle
gés
hommes de couleur. Nous avons cité assez
l'Ouest par les
T'alliance des noirs
de documens et de faits qui prouvent
et la même conavec les agens contrerérolationaires, des hommes de couleur
formité de vues de la part
auxiliaires.
servaient dans leurs rangs comme
qui
les uns commel pour : les
C'est qu'en effet, pour
d'autre marche à suivre,
autres, il n'y avait pas
révolution de Saintmomens de la
dans ces premiers
Domingue.
des factieux du Port-au-Prince était
La duplicité
la municipalité de cette
telle, que, dès le 24 novembre,
dans l'affaire
ville, dont la conduite avait été si odieuse
la Croix-desdu 21, adressa une lettre aux confédérésde
du 25
où elle leur disait que le traité de paix
Bouquets
être considéré comme détruit, et
octobre ne pouvait
Elle
qu'elle les engageait à rentrer au Port-au-Prince.
était faux) qu'elle avait rapleur disait en outre (ce qui
provinciale
pelé les députés de la paroisse à l'assemblée
coloniale; et elle invitait
de l'Ouest et à l'assemblée
21, adressa une lettre aux confédérésde
du 25
où elle leur disait que le traité de paix
Bouquets
être considéré comme détruit, et
octobre ne pouvait
Elle
qu'elle les engageait à rentrer au Port-au-Prince.
était faux) qu'elle avait rapleur disait en outre (ce qui
provinciale
pelé les députés de la paroisse à l'assemblée
coloniale; et elle invitait
de l'Ouest et à l'assemblée --- Page 323 ---
(1791]
CHAPITRE X.
de couleur à se réunir à elle pour former
les hommes
voulait
Le fait est, qu'elle
une nouvelle municipalité.
la ville d'achever ses fordonner le temps aux blancs de
des esclaves
redoutait l'insurrection
tifications, et qu'elle
de la part des hommes de couleur.
leur modération. commanCeux-ci, voulant prouver
avaient
la
de leurs familles qui
dée du restepar position
posèrent pour condition préalable
été emprisonnées,
remises. Cette condition acceptéc,
qu'elles leur fussent
sous escorte à la
familles furent en effet envoyées
ces
Croix-des-Bouquets. aussitotque le choix qu'ils avaient
Mais, reconnaissant frère du Cruel, était peu profait de Caradeux la Caye,
de couleur, les
inspirer de la confiance aux.hommes
prei
commandant
blanes lui substituèrent M. de Grimouard,
se rendit à la Croix-des-Boudu vaisseau le Borée, qui
honorable,
de cet officier
quets. La condescendance
fut
homme de bien, à se préter à ce rôle de médiateur,
par les colons
cependant cause de sa mort, provoquée
lui
révolutionnaire de Rochefort. Ils ne
parau tribunal
dont il fit preuve daus
donnèrent point la modération
sa mission'.
les hommes de couEn recevant ses communications, rétablissement de
leurs conditions pour le
leur posèrent
Elles
la paix et de leur rentrée au Port-au-Prince. suivans:
dans les points
consistaient principalement
des canonniers de
des troupes et
1o l'embarquement
et autres incendiaires
Praloto, et des chefs de brigands
tome 2, page 430. - C'est une remarque à faire que
1 Rapport de Garran,
des officiers supérieurs de la marine frandans beaucoup de circonstances, honorablement dans leur position ou dans les missions
çaise se sont conduits soit dans le cours de la révo'ution, soit depuis l'indédont ils ont été chargés,
le
pendance d'Haiti., Les faits successifs prouveront.
1o l'embarquement
et autres incendiaires
Praloto, et des chefs de brigands
tome 2, page 430. - C'est une remarque à faire que
1 Rapport de Garran,
des officiers supérieurs de la marine frandans beaucoup de circonstances, honorablement dans leur position ou dans les missions
çaise se sont conduits soit dans le cours de la révo'ution, soit depuis l'indédont ils ont été chargés,
le
pendance d'Haiti., Les faits successifs prouveront. --- Page 324 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'uairt.
la restitution de leurs armes et mudu Port-au-Prince;
dè Praloto et de Binse,
nitions à l'arsenal, et la remise
remise du
aux mains de la justice ; 20 la
son lieutenant,
de celui de Belair aux hommes de
fort Saint-Joseph et
nationale
5la formation d'une nouvelle garde
couleur ;
4° T'annulation des
et d'une municipalité provisoire;
de
T'ancienne municipalité et de l'assemblée
actes de
atteinte aux droits des citoyens
l'Ouest, comme portant
de couleur, etc.
point à ces couditions ; et
Les blancs ne souserivirent
Grimouard
de vaines tentatives de la part de M. de
après
respectives, les négociaconcilier les prétentions
pour
Elles furent entièrement rompues parla
tions cessèrent.
aux
firent les blancs du Port-au-Prince
notification que
civils
hommes de couleur, de l'arrivée des commissaires
de la
du décret du 24 septembre,
au Cap et
publication
étaient virtuellement and'après lequel les concordats
esclaves
et le sort des hommes de couleur et des
nulés,
remisà la décision del'assemblée coloniale.
les chefs des
Pendant ces infructueuses négociations, inactifs. Ils
hommes de couleur n'étaient pas restés
écrit à leurs frères de toutes les paroisses de
avaient
contraindre/par
l'Ouest, de venir à leur secours pour
les blancs du Port-au-Prince à rela force des armes,
les concorconnaitre leurs droits déjà sanctionnés par
du Mirebalais, del'Ardats. Ceux du quartier populeux
de Jacmel,
tibonite et de Saint-Marc, de l'Areahaie et
André Rigaud, qui était parti
accoururentà leur appel.
l'affaire
se rendre aux Cayes, le jour précédant
pour
avant d'y arriver, la violation
du 21 novembre, apprit,
de Damiens: 4 Je fus instruit dans ma route,
du traité
es,
les concorconnaitre leurs droits déjà sanctionnés par
du Mirebalais, del'Ardats. Ceux du quartier populeux
de Jacmel,
tibonite et de Saint-Marc, de l'Areahaie et
André Rigaud, qui était parti
accoururentà leur appel.
l'affaire
se rendre aux Cayes, le jour précédant
pour
avant d'y arriver, la violation
du 21 novembre, apprit,
de Damiens: 4 Je fus instruit dans ma route,
du traité --- Page 325 ---
CHAPITRE X.
[1791]
violation du traité par les colons blancs du
D dit-il, de la
trahison atroce, et des moyens
de leur
D Port-au-Prince,
anéantir les hommes de
D qu'ils avaient employés pour
frères du Snd, je les
de suite à mes
D couleur. J'écrivis
annonçait
événement qui
D instruisis de ce malheureux
je les cnle
de nous exterminer;
D évidemment projet
dont les inà se
des colons des Cayes,
> gageai
méfier
celles des scélérats
étaient aussi perverses que
)) tentions
les invitaià se mettre en meD du Port-au-Prince ; je
par laforce uneagressioninjustes
D sure, pour repousser
de mes frères qui se
revins me réunir à ceux
) etje
nouvelle défense ' D
D préparaient à une
l'assemMais déjà, le même jour du 21 novembre,
des Cayes
du Sud et la municipalité
blée provinciale
rixe entre un blanc et un mulâtre,
faisaient naitre une
Port-au-Prince.
arriver au même résultat qu'au
pour
hommes de couleur des Cayes fut done
La sortie des
ils allèrent se
occasionnée par cette rixe particulière:
habitations. Les blancs de cette
camper sur diverses
le diziëme de leurs esclapartie s'empressèrent d'armer
couleur. Dans le même
détruire les hommes de
ves, pour
de la Grande-Anse et de Titemps, ceux des quartiers
contre les muburon opéraient la même organisation
Mais, dit Rigaud, ( les noirs que
lâtres de ces quartiers.
combattre à leurs côtés,
> les colons avaient armés pour
sur leurs vrais intérêts, convaincus que
) clairvoyans étail liée à celle de leurs parens, se réuni-
)) leur cause
le
de
et
à leur exemple,
projet
) rent à eux, conçurent,
dit ici des noirs
leur liberté :. D Ce qu'il
D conquérir
de ceux des Cayes et des paroisne doit s'entendre que
1 Mémoire de Rigaud déjà cite, page 11.
2 Ibid., page 12.
les colons avaient armés pour
sur leurs vrais intérêts, convaincus que
) clairvoyans étail liée à celle de leurs parens, se réuni-
)) leur cause
le
de
et
à leur exemple,
projet
) rent à eux, conçurent,
dit ici des noirs
leur liberté :. D Ce qu'il
D conquérir
de ceux des Cayes et des paroisne doit s'entendre que
1 Mémoire de Rigaud déjà cite, page 11.
2 Ibid., page 12. --- Page 326 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
et de Tibuet non ceux de la Grande-Anse
ses voisines,
ron.
avançait vers l'Ouest, avec
Tandis qu'André Rigaud
mille hommes, composée de ciune armée d'environ
aider les confélibres de toutes couleurs, pour
toyens
sa lettre aux hommes
dérés de la Croix-des-Bouquets,
atttribuée à
de couleur des Cayes (qu'on a mal à propos
son effet. Cette
son frère Augustin Rigaud) produisait
Nous
lettre fut datée d'Aquin où il était en ce moment.
afin que le lecteuri juge esous
la donnons ici en son entier,
; car
impression était André Rigaud en ce moment:
quelle
il faut connaitre toutes les circonspour être impartial,
de sa
cette provocation
tances qui accompagnèrent
part.
Aquin, le 24 novembre 1791.,
Mes chers frères et bous amis,
dimanche (le 20);j'avais tout laissé
Je suis parti du Port-au-Prince,
embrasser tous.
en paix. Je faisais diligence pour vous, joindre et vous
m'annonce
Étant à Saint- Michel, je reçus un exprès du Petit-Goave qui
frères du Port-au-Priuce ont étéassassinés par leur tropgrande
quenos
bien
vous l'avais bien marqué, bien
confiance. Je l'avais
prédit, je
d'autres
assuré. Bauvais tué, Faubert égorgé sur son lit, el beaucoup
On me demande surtout ma promesse de voude nos frères sacrifiés.
et je ne suis arrivé à
loir bien les secourir à la première réquisition;
prévenir nos frères de la surprise, et vous prévenir
Aquin que pour
Ma douleur est bien grande, de ne
aussi aux Fonds et aux Anses.
veul étre vengé.je veux
pouvoir arriver : le sang de mes camarades
mourir en emportant le sourenir qu'ilest w-ngé.
que nos frères de Léogane et du Petit-Goave
Je viens d'apprendre
à marcher contre le Portont désarmié tous les blancs, et se préparent
au-Prince.
vient d'accepter le traité de paix; mais iln'ya
La paroisse d'Aquin hommes aussi pervers. Le coup est stirement
aucune stireté avec des
Prenez garde à vous ; quittez la ville,
concerté aux Cayes, et partout.
renir qu'ilest w-ngé.
que nos frères de Léogane et du Petit-Goave
Je viens d'apprendre
à marcher contre le Portont désarmié tous les blancs, et se préparent
au-Prince.
vient d'accepter le traité de paix; mais iln'ya
La paroisse d'Aquin hommes aussi pervers. Le coup est stirement
aucune stireté avec des
Prenez garde à vous ; quittez la ville,
concerté aux Cayes, et partout. --- Page 327 ---
CUAPITRE X.
[1791)
Tuez, saccagez. brilez, sinon
campez-vousaux moindres mouvemens.
nos ennemis profiil n'y a plus de salut pour vous. II ne faut pas que qu'aprèsles instructent de leur perfidie. Point d'arrangemens surtout.
Je vole
attendait, dit Garran, de la Groix-des-lBonquets).
tions (qu'on
destination n'est point de mourir dans cette
à la vengeance. Si ma
et nous
expédition, je reviendrai aussitôt vous joindre. Campez-vous, et le réduire à
vaincrons les brigands qui veulent égorger notre parti,
! vengeance! je vous embrasse tous : mon derl'esclavage. Vengeance
nier mot est de me venger de ces barbares.
A. RIGAUD.
allait
reçois un courrier de
P. S. Au moment où ma lettre
partir,je
dessus cette
que nos frères ont eu le
la Gratde-betetervgmenes
désormais à l'abri de
fois. Nous allons si bien faire, que nous serons
comEnvoyez-nous le plus de monde que vous pourrez,
toute.surprise.
officiers. Vous prendrez partout des chevaux sur,
mandé par de bons
Nous alloas terminer.
la route. Volez au secours de vos frères égorgés.
Vive la liberté! Vive l'égalité 1 Five l'amour!
secours, tousà tous. Acceptons-en partout.
P. P. S. Prétons-nous
croyait Bauvais, Faubert et d'auOn voit que Rigaud
les blanes. Cependant, son premier
tres, assassinés par
avait dû apprendre le conpost-scriptum annonce qu'il
moins des victimes dans la classe de
traire. Iln'y eut pas
furent
avons
des femmes qui
couleur, et nous
déjà parlé
Cela explique les expressions
égorgées au Port-au-Prince.
de Vive Vamour r! a attiré
virulentes de cette lettre.Le cri
et de Pamphile de Lacroix après
l'attention de Garran,
démoralilui; ils l'ont considéré comme la preuve d'une
délire
de la part de son auteur.
sation, d'un
d'esprit
de
n'aura-t-il pas voulu entendre parler
Mais Rigaud
lettre ne roule
sur la
tamourfraternd? Car toute sa
que
nécessité de porter secour's à ses frères.
briilez, soit des termes affreux assuTuez, saccages,
aniles idées de vengeance qui
rément: ils expriment
dont la colère était souvent portéc
maient André Rigaud,
d'une
délire
de la part de son auteur.
sation, d'un
d'esprit
de
n'aura-t-il pas voulu entendre parler
Mais Rigaud
lettre ne roule
sur la
tamourfraternd? Car toute sa
que
nécessité de porter secour's à ses frères.
briilez, soit des termes affreux assuTuez, saccages,
aniles idées de vengeance qui
rément: ils expriment
dont la colère était souvent portéc
maient André Rigaud, --- Page 328 ---
ETUDES SUR L'UISTOIRE D'uxirt.
la violence. Mais, Raynal n'avait-il pas prédit la venà
des opgeance etle carnage qui sigpalenientfentreprise
le
ignominieux que les Europrimés, pour secouer joug
le fousur eux? Mais Sonthonax,
péens appesantissaient
n'ordonna-t-il pas un jourà Laveaux,
gueux Sonthonax,
de saccager, tous les lieux que
de briler, par conséquent
serait forcé d'abandonner aux Anglais
cet officier général
leur livraient la colonie ? Il n'ordonna
et aux traitres qui
tarda
de tuer; disons mieux, il ne
pas,
pas, certainement,
ordres barbares, avant
à son honneur, de rétracter ces
de Polvérel la lettre de reproches que
même d'avoir reçu
lui adressa à cette occasion 1. . Toutefois, Sonce dernier
arrive un moment où le
thonax a fourni la preuve qu'il
entraine les esprits les plus
sentiment de la vengeance
fermes 1 .
de l'Ouest, PinEt les chefs des hommes de couleur
Bauvais et les autres, ne lancèrent-ils pas aussi,
chinat,
Rigaud écrià peu près dans le même temps qu'André
la
suivant qui respire la vengeance
vait sa lettre, l'appel
plus cruelle ?
de tous côtés nos frères armés mnarAmis, la patrie est en danger ;
età la wengeance de la foi
chent à la défense de leurs droits méprisés,
diffère
violés. II n'y a pas un instant à perdre : quiconque
des traités
est, à trop. juste titre, suspect,
ou balance à marcher dans ce moment,
Iraitre à la patrie, indigne
coupable du crime de lèse-nation, déclaré
à l'exécration contemde vivre, ses biens confisqués, et son nom voué
poraine et future.
du Port-au-Prince; plougeons
Volons, chers amis, vers le siége
du 23 octobre a été le signal d'une nouvelle
1 * La rupture du concordat dans le Sud de Saint-Domingue. Le sang des
guerre civile dans l'Ouest et
criait vengeance ; ils
Femmes el des enfans des hommes de couleur égorgés, ils
les armues...
écoutérent la voix de cette passion impérieuse ; reprirent
(Paroles de Sot nthonax aux Débals, tome 3, page 171.)
geons
Volons, chers amis, vers le siége
du 23 octobre a été le signal d'une nouvelle
1 * La rupture du concordat dans le Sud de Saint-Domingue. Le sang des
guerre civile dans l'Ouest et
criait vengeance ; ils
Femmes el des enfans des hommes de couleur égorgés, ils
les armues...
écoutérent la voix de cette passion impérieuse ; reprirent
(Paroles de Sot nthonax aux Débals, tome 3, page 171.) --- Page 329 ---
CHAPITRE X.'
[1791]
du parjure et de la perfidie, dans
nos bras ensanglantés, vengeurs Assez et trop longtemps nous avous
le sein de ces monstres d'Europe.
insidieuses; assez
servi de jouet à leurs passions et à leurs manceuvres
nous gémissons sous un joug de fer.
et trop longtemps
ensevelissons avec euxjusqu'aux moindres
Détruisons nos tyrans,
ses racines les plus
vestiges de notre ignominie : arrachons, josqu'à intimidez les auprofondes, cet arbre du préjugé. Engagez les uns,
entrainez dans votre marche les citoyens
tres ; promettez, menacez,
chers amis, union, courage et céléblancs et vertueux; ; mais surtout,
munitions de guerre et ce bourité; amenez-nous bagages, canons, l'étendard commun ; c'est là
che, et venez de suite vous rallier sous
la nature, la loi et l'hunous devons tous pirir ou venger Dieu,
que
outragés dans ces climats d'horreur.
manité, si longtemps
Chanlatte. rédacteur de cette adresse, était alors
Juste
D'un caractère viodans toute la vigueur de la jeunesse.
révélait
dans cette pièce le futur secrétaire
lent, il
déjà
du
de J.-J. Dessalines, auteurde la proclamation
général
des pensées
28 avril 1804 oùt se retrouvent plusieurs
exprimées en 1791'.
forma le siége du
L'armée des hommes de couleur
Bauvais du côté de la plaine au nori, et
Port-au-Prince,
à l'est, Rigaud du côté
des mornes de la Charbonnière
où il établit
à Bizoton et à Martissans
du sud, campé
Ils
les assiégés.
des pièces de canon qui inquiétaient
de
alimentent les fontaines
détournèrent les eaux qui
toutes communications entre
cette ville, et empèchèrent
elle et le dehors.
sicaires ne
Dans l'intérieur de la ville, Praloto et ses
de bornes à leur scélératesse. Assouvissant
mirent plus
d'être des
leur rage sur les blancs qu'ils sottpçonnaient
que J. Chanlatte nomma le Port-au-Prince, Port1 C'est à la même époque
en
dans une diatribe
auz-Crimes. II lui appliqua de nouveau ce nom,
1807, Il était alors un
qu'il publia contre lest membres du sénat de la république.
des secrétaires de H. Christophe.
et ses
de bornes à leur scélératesse. Assouvissant
mirent plus
d'être des
leur rage sur les blancs qu'ils sottpçonnaient
que J. Chanlatte nomma le Port-au-Prince, Port1 C'est à la même époque
en
dans une diatribe
auz-Crimes. II lui appliqua de nouveau ce nom,
1807, Il était alors un
qu'il publia contre lest membres du sénat de la république.
des secrétaires de H. Christophe. --- Page 330 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'nAYTI.
de la confédération de la Croix-des-Bouquets,
partisans
et forcèrent d'autres à fuir, soit
ils en tuèrent plusieurs
Les meneurs qui
dans cette paroisse, soit à T'étranger.
fureurs contre les hommes de couleur,
les poussaient aux
de même qu'au Cap,
les contenir; ;
ne pouvaient plus
souvent maitriser tous
l'assemblée coloniale ne pouvait
lui
renfermait cette ville et qui
les mauvais sujets que
les mulâtres et les
avaient servi d'instrumens contre
les petils blancs,
nègres. Là, comme au Port-au-Prinee,
la haine et la jalousie,
classei ignorante et dépravée par
arrivés dans la
s'étaient acerus d'une foule de bandits
étrangers. La ville
colonie et venant de plusieurs pays
des Cayes renfermait aussi de ces misérables.
Dans le Sud, les hommes de couleur, suivant les inspirésistaient avec quelque avanrations des deux Rigaud,
avoir été
aux blancs acharnés contre eux. Après
tage
Narcisse Rollin, l'un des
battus au camp Mercy où périt
de la ville de Saintchefs du camp Prou, ils s'emparèrent
circonvoidevinrent
dans les paroisses
Louis et
puissans
de l'ansines. On les accusa de vouloir le rétablissement
abolirent les municipalités pour
cien régime, parce qu'ils
Mais cette. mesure
leur substituer des bureaux de police.
toute
nécessité
puisque dans
devenait une
impérieuse,
excicomposés de colons;
la colonie, les corps populaires,
taient contre eux tous les malfaiteurs.
dans le Sud comme
La preuve que ces corps populaires,
la
qu'à regret, que par
dans l'Onest, n'aequiesçaient
sigués eutre eux
force des circonstances, aux concordats
les hommes de couleur, se trouve dans Garran:
ct
avaient été arrachés par la force
( Ces traités, dit-il,
isque dans
devenait une
impérieuse,
excicomposés de colons;
la colonie, les corps populaires,
taient contre eux tous les malfaiteurs.
dans le Sud comme
La preuve que ces corps populaires,
la
qu'à regret, que par
dans l'Onest, n'aequiesçaient
sigués eutre eux
force des circonstances, aux concordats
les hommes de couleur, se trouve dans Garran:
ct
avaient été arrachés par la force
( Ces traités, dit-il, --- Page 331 ---
[1791]
CUAPITRE X.
et toul indique qu'en les signant, les blancs
taient pas les exécuter. La
ne compécrivit à l'assemblée
municipalité de Cavaillon
vaient
coloniale, que ses commissaires n'aaccepté le traité de paix que pour avoir la tranquillité, et conformément aux lois. L'assemblée
fait le même aveu, à
du Sud
-
à
plusieurs reprises, dans une lettre
Tassembicocoloniale. La villedes
sincèrement réconciliée
Cayeaw'daitpas plus
aveèles hommes de couleur.
peut en juger par une lettre que le commandant
On
Mangin d'Ouence, écrivait à
du Sud,
Blanchelande pour lui témoigner ses perplexités sur le traité fait avec la ville
Cayes. 1 (( Sije le reconnais,
des
> parce que la commune des disait-il,j'enfreins la loi,
Cayes,
D ment, n'a pas le droit de
considérée isolé-
)) tionnelles de
déroger aux lois constitul'Etat. D'un autre côlé,
> porter les hommes de couleur
mon refus peut
aux
) mités ; la torche brûle dans
plus cruelles extréleurs
))
qu'il serait bien à désirer
mains Je crois
pour cette
) ses
province, livrée à
propres moyens de défense,
)
que MM. les commissairesgardassent le
D actuellement nous
sedb-medfantestiumms
sommes assurés
) couleur,
que les gens de
qui ne veulent reconnaitre ni les
)) saires venus de France, ni
commisD
l'assemblée
celle coloniale
nationale, ni
existante, se porteront aux
)) extrémités, s'ils entrevoient
dernières
queleurs
)) pas exécutés. D
traités ne soient
(( Les troubles qui ne cessaient
voisines de l'Ouest,
d'agiter les paroisses
continue Garran, ne
trop de prétextes
fournirent que
pour rompre une paix si mal assurée.
Onpeutinduire deq quelques aveux des blancs
que les hommes de couleur
ena-mêmes,
mais tous les
ne farent pas les agresseurs, ;
mémoires que nous avons sous les yeux at-
queleurs
)) pas exécutés. D
traités ne soient
(( Les troubles qui ne cessaient
voisines de l'Ouest,
d'agiter les paroisses
continue Garran, ne
trop de prétextes
fournirent que
pour rompre une paix si mal assurée.
Onpeutinduire deq quelques aveux des blancs
que les hommes de couleur
ena-mêmes,
mais tous les
ne farent pas les agresseurs, ;
mémoires que nous avons sous les yeux at- --- Page 332 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'nAini.
se livrèrent à des cruautés ct des perfidies
testent qu'ils
qui font frémir... 1 D
sde Garran, il est démontréquiln'y
D'après cespassages la
des blancs du, Sud, des
avait pas bonne foi de
part
quand ils souscrivent aux conCayes particulièrement,
Comme ceux du
cordats avec les hommes de couleur.
Port-au-Prince, ils les signèrent dans la pensée perfide
de la confiance à leurs adversaires, afin depoud'inspirer
ils
voir mieux les accabler. Ils violèrent ces conventions;
les
à les rompre. L'intérêt politique des
furent
premiers
de maintenir ces actes
hommes de couleur n'était-il pas
l'Ouest? ?
avaient signés, dans le Sud comme dans
qu'ils
donc
violer, les premiers, ces conIls ne pouvaient
pas
cordats.
de couleur du Sud se soient livrés à
Que les hommes
atroces, après la rupture de la paix par
des actes cruels,
Mais la faute,
les blanes, c'est un fait acquis à l'histoire.
à ces derniers, de même que
le tort en sont imputables
dans le Nord, les crimes
nous avons fait remarquer que,
la
les noirs insurgés ne sont imputables qu'à
commis par
coloniale, aux crimes commis par
haine de l'assemblée
blanes
ne voulurent point sanetionner les propoles
qui
les
Il reste donc désitions de paix que firent
insurgés.
des
les cruautés commises dans le Sud par
montré que
contre les femmes et les enfans blancs,
hommes de couleur
là même
les
de celles commises
né furent que
représailles
les femmes et les
et au Port-au-Prince par des blancs, sur
e
tome 2, pages 531 et 532. Voyez aussi le 3 volume des Débats,
1 Rapport,
soutient que les hommes de couleur, loin d'étre
pages 92 et 93, où Sonthonax conslamment allaqabs ; bien loin d'avoireté perfides,
les agresseurs, constammen! onl élé
été trahis par les blanes.
traities, ont
ises
né furent que
représailles
les femmes et les
et au Port-au-Prince par des blancs, sur
e
tome 2, pages 531 et 532. Voyez aussi le 3 volume des Débats,
1 Rapport,
soutient que les hommes de couleur, loin d'étre
pages 92 et 93, où Sonthonax conslamment allaqabs ; bien loin d'avoireté perfides,
les agresseurs, constammen! onl élé
été trahis par les blanes.
traities, ont --- Page 333 ---
11791]
CHAPITRE X.
enfans de cette classe; etl'adresse
latte, signée de lui, de
rédigée parJuste ChanPinchinat, de Bauvais,
excitait
etc., ne les
que trop à ces actes:
détruisons
nos
plongeons nos bras ensanglantés,
tyrans,
de la perfidie, dans le sein deces vengeurs du parjure et
les furent les instructions
monstres d'Enrope, telde couleur.
dictées par les chefs dela classe
Ceux du Sud les prirent à la
ces chefs, disons-le à leur honneur,
lettre, tandis que
agirent
qu'ils ne l'ordonnaient : ils surent
différemment
actions, dans leur conduite,
mettre dans leurs
une. louable
ne se trouve pas certainement dans
modération qui
Et Garran
leur adresse.
ne dit-il pas encore, à la
volume de son
page 553 du 2e
rapport: ( Si ces
D peu conformes à ce
atrocités paraissent
que l'on a dit des
D couleur au commencement
hommes de
) songer que lesfiunestes
de cet ouvrage, on doit
des
)
au-Prince
ezemples
brigandsdu Portel du Trou-Coffi n'avaient
D propres à les démoraliser... .
été que trop
> De leur côté les
D Et à la page 536blancs (dans le
D hommes de couleur
Sud) traitaient les
avec une
)) faisaient aucune
grande barbarie : ils ne
grâce aux
)) commissions
prisonniers... Partout des
prévôtales
dans
D
(comme
le
geaient ceux qui avaient été
Nord) ju-
)) main, et les condamnaient
pris les armes à la
aux
les
D
supplices
après les avoir appliqués à la
pluseruels,
D extraordinaire. Un des chefs
question ordinaire et
des hommes
>) nommé Bleck, fut ainsi brilé
de couleur,
vif,
) dure instruite contre lui,
quoique la procéet son
-
) torture en particulier,
procès verbal de
n'indiquent
même
)) lui eût reproché d'avoir
pas
qu'on
commis
D atrocités ou des
personnellement des
incendies...
)
1 Joseph Bleck, né à Saint-Louis du Sud, avait été élevé à
Bordeaux, ou
. Un des chefs
question ordinaire et
des hommes
>) nommé Bleck, fut ainsi brilé
de couleur,
vif,
) dure instruite contre lui,
quoique la procéet son
-
) torture en particulier,
procès verbal de
n'indiquent
même
)) lui eût reproché d'avoir
pas
qu'on
commis
D atrocités ou des
personnellement des
incendies...
)
1 Joseph Bleck, né à Saint-Louis du Sud, avait été élevé à
Bordeaux, ou --- Page 334 ---
ÉTUDES SUR L'ISTOIRE D'HAYTI.
que ce sont les blancs qui rompirent
S'il est prouvé
dans
les concordats, dans le Sud comme
les premiers
commis des actes de cruauté contre
l'Ouest ; s'ils ont
derniers
hommes de couleur, est-il étonnant que ces
les
Fallait-il donc qu'au
en aient commis de semblables?
donnait à la race blanche à
privilége de la peau, qui
de
les droits
et la faculté
-
politiques
Saint Domingue
le
faire, de tout oser, elle joignit encore
privilége
tout
la race noire ? Les représailles ne sontdu crime contre
1? Les nations les
elles pas dans le droit de la guerre
n'en exercent-elles pas souvent? Et quelle
plus civilisées
armait les blanes, d'une part,
guerre que celle qui
fut a
les
de T'autre? Quel en
et les mulâtres et
nègres,
et les
le but, quelles en furent les causes
le principe,
Rigaud a dit, a proclamé -
nécessités? Si Augustin
ni de composer, qu'il
plus tempsdé feindre
D qu'il n'était
des deux classes (mieux
nécessairement qu'une
) fallait
à l'autre; > 1 il
des deux races)fit place
D dire qu'une
n'osons dire le
n'a eu en cela que l'avantage, nous
1804. Toute
mérite, d'avoir prévu ce qui arriverait en
histoire de la révolution de Saint-Domincette longue
nécesmalheureusement cette impérieuse
gue démontre
du moment (observons-le
sité, à chacune de ses pages,
Prisonnier dans l'attaque dirigée par les blancs
son éducation fut soignée.
il fut d'abord roué, goudronné et
contre le camp Mercy, le 8 février 1792,
brité encore vivant. refuser à une réflexion dont la justesse et l'évidence vont,
1 A Je ne puis me
entasse dans les deux bassins d'une balance,
- j'espère, vous frapper. Qu'on
aux blancs, de l'autre ceux des hom-
> d'un côté, les crimes que l'on reproche si l'on veut, que les plus grandes horreurs
> mes de couleur; ; qu'on suppose, de couleur, cela n'empècbera pas de penont été commises par les hommes
des
injustes, ceux
ser que ceux qui, les premiers, ont manifesté chose prétentions ont été les premiers
qui ont, les premiers, refusé d'accorder une de la guerre jusle, civile, par conséquent
agresseurs, les premiers provocateurs les
qui en ont pu ètre la suite.
seuls responsables de toules reprèsailles
(Paroles de Polvérel aux Débats, tome 2, page 85.) --- Page 335 ---
[1791]
CIAPITRE X. bien) que les blancs colons ne voulurent
sur leurs prétentions à maintenir
point céder
noirs dans
perpétuellement les
l'esclavage, les mulàtres dans
malgré les droits que ceux-ci tenaient Tavilissement,
de la
comme tous les autres hommes, du
nature
métropole elle-même
moment que la
consacrait ces prétentions par
législation aussi odieuse, dans le temps de
une
tion politique et sociale,
celle
sa régénéracien régime.
) que les blancs colons ne voulurent
sur leurs prétentions à maintenir
point céder
noirs dans
perpétuellement les
l'esclavage, les mulàtres dans
malgré les droits que ceux-ci tenaient Tavilissement,
de la
comme tous les autres hommes, du
nature
métropole elle-même
moment que la
consacrait ces prétentions par
législation aussi odieuse, dans le temps de
une
tion politique et sociale,
celle
sa régénéracien régime. que
qui existait sous l'anQuoi qu'il en soit, les blancs du
T'armée des confédérés de la
Port-au-Prince, et
tèrent respectivement
Croix-des-Bouquets dépuauprès des commissaires
les blancs, pour signaler les hommes
civils :
des forcenés
de couleur comme
qui ne méritaient
- - les hommes de couleur
aucune commisération;
et les blancs
tionnaires unis à eux,
contre-révolupour demander
concordats et solliciter surtout
Tapprobation des
afin d'y
leurprésence dans l'Ouest,
interposer leur autorité. Ces commissaires, liés par le décret du 24
qui attribuait des pouvoirs si exorbitans
septembre
coloniale, ne purent
à l'assemblée
dats. Réduits
que se prononcer contre les concorà l'impuissance de faire le bien, ils s'efforcèrent, par des conseils et des
mener le calme dans les
exhortations, de raIls
esprits, de désarmer les haines. préchaient dans le désert! L'assemblée coloniale profita de cet aveu
sance de leur part, pour déclarer,
d'impuisgaua, inconstitutionnels
comme eux, nuls, illéet attentatoires à ses
tives, tous les concordats
prérogahommes de
passés entre les blancs et les
couleur, dans toutes les
tes avaient été signés. paroisses où ces acT. 1. --- Page 336 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI. coloniale, les
cette déclaration de l'assemblée
Après
renouvelèrent leurs exhortations aux
commissaires civils
et de la paroisse
confédérés de la Croix-des-Bouquets Sud; mais leur lettre, du 8
dans le
du Fond-des-Nègres,
de partialité pour les
janvier 1792, ne fut pas exempte
blancs : on y lit ces passages étranges:
Des motifs estimables en eux-mêmes, mais altérés
vous ont conduits au comble de
D par des passions,
Vous désiriez
D
resefrnnaisil-deyes
légarement. combattez des Français pour faire
depuis que vous
l'exécution d'uneloi
) adoptervos pactes, en empêchant
décrets ? Vous vouliez obéir aux
D constitutionelle? plus. Vous prétendicz em-
> vous ne les reconnaissez
de l'Ouest
pécher des malheurs dans les provinces
malheurs pourraient donc être
) et du Sud! Quels
et les assassinats, OCles incendies
P plus affreux que
? N'avez-vous pas û
> casionnés par votre confédération
non-seules crimes qui se commettent
D vous reprocher scélérats de votreparti, mais encore par
lement par des
votre coalition ? ) ceux du parti contraire que provoque des droits aux homVous aviez l'intention d'accorder
et qui devaient partiD mes de couleur, qui pouvaient
Ne les exposezaux
de la révolution! ) ciper
avantages
l'état dont ilsjouissaient sous
) vous pas même à perdre
entière les
et ne
l'ancien
La France
protégeait
)
régime?1 les victimes d'un préjugé ; elle ne
voyait en eux que
ulaudacedoit
comme desingratsdont
D les verra plus que
) armer son bras vengeur.
'accorder
et qui devaient partiD mes de couleur, qui pouvaient
Ne les exposezaux
de la révolution! ) ciper
avantages
l'état dont ilsjouissaient sous
) vous pas même à perdre
entière les
et ne
l'ancien
La France
protégeait
)
régime?1 les victimes d'un préjugé ; elle ne
voyait en eux que
ulaudacedoit
comme desingratsdont
D les verra plus que
) armer son bras vengeur. D
Rigaud n'avait-ilpas raison
Après cette lettre, Augustin de Torbeck: : K Nous sat vons
de répondre à la municipalité
qu'ily a trois blancs de plus dans la colonie. D --- Page 337 ---
[1799]
CHAPITRE X.
les termes de la lettre des commis-
-
Cependant, malgré
les hommes
d'une si criante injustice,
saires, empreinte
furent disposés plus que jamais à
de couleur de l'Ouest
faire la paix avec le Port-au-Prince. Ils s'empressèrent
à ce sujet, aux blanes de cette
de faire des propositions
Pinchinat et
à coups de canon,
ville qui repoussèrent,
les leur soumettre.
le blanc Chancerel quiyallaient pour
civils
Alors, ils écrivirent de nouveau aux commissaires
la nécessité de leur présence dans
ct insistèrent sur
1792 fut signée par
T'Ouest: leur lettre du 26 janvier
Hanus de Jumécourt et Bauvais.
Saint-Légers se rendit au PortC'est à cette époque que
où il arriva le 29 janvier. Pendant son séjour
au-Prince,
s'il obtint quelque heureux résultat pour
en cette ville,
des hostilités, ce ne fut que du
la paix, pour la cessation
s'empressèrent, à son invitation,
côté des confédérés qui
rétablir la circulation des eaux et des approvisioude
dehors. Les blancs de la ville continuèrent
nemens du
récalcitrans à toute recommandaà se montrer injustes,
tion qu'il leur faisait en faveur du bien général.
les habitans de Léogane d'y venir pour les
Requis par
dans cette paroisse
soustraire à l'oppression qu'exerçait
le fourbe cônnu sous le nom de Romaine la prophétesse,
entrainait les ateliers
qui, à l'aide du fanatisme religieux,
ne
d'esclaves dans toutes sortes de crimes, Saint-Léger
obtenir des blancs aucune force pour s'y transporter.
put
de s'adresser à Pinchinat et à Bauvais qui
Il fut obligé
de cent hommes de coului fournirent un détachement
du
leur, commandé par Baptiste Boyer, leporte-étendard
Avec ce détachement et les secours qu'il
campde Diègue.
etdu Grandreçut des hommes de couleur du Petit-Goave
difficulté, à traquer
Goave, il parvint, non sans quelque
-Léger
obtenir des blancs aucune force pour s'y transporter.
put
de s'adresser à Pinchinat et à Bauvais qui
Il fut obligé
de cent hommes de coului fournirent un détachement
du
leur, commandé par Baptiste Boyer, leporte-étendard
Avec ce détachement et les secours qu'il
campde Diègue.
etdu Grandreçut des hommes de couleur du Petit-Goave
difficulté, à traquer
Goave, il parvint, non sans quelque --- Page 338 ---
ÉTUDES SUR I'HISTOIRE D'HAITI.
et à délivrer Léogane des ravaRomaine et ses bandes,
ges de cet imposteur.
Saint-Léger était à Léogane, s'efforçant
Pendant que
aux blancs et aux hommes de
d'inspirer la modération
Port-au-Prince firent
I
du
opécouleur, les corps populaires
Leur armée
rer une sortie contre la Croix-des-Bouquets- nationales
des troupes de ligne, des gardes
se composait
des canonniers de Praloto, et des
soldées par! la commune,
esclaves déjà armés sous la conduitede Cayeman.
nègres
BretonLa Villandry sccondaitPraloto.
Un colon, nommé
deux
dont lun passa par
Cette armée se divisa en
corps
route du
le chemin de la Coupe, et l'autre par la grande
de la
Cul-de-Sac. Le premier reçut une forte résistance
des hommes de couleur campés à la Charbonnière:
part
furent enfoncés. La colonnequi
néanmoins, ces derniers
éprouva
marcha directement sur la Croix-des-Bonquets
Ces
résistance moindre et s'empara de ce bourg.
une
furent obtenus par les blancs, que parce que
succès ne
dissoute, parla désapl'armée de couleur s'était presque
donnée aux concordats par les commissaires
probation
depuis l'arrivée de Saint-légerauPortcivils, notamment
au-Prince.
les vieillards, les femmes
Les habitans du Cul-de-Sac,
les enfans avaient dû fuir cette plaine pour se porter
et
des Grands-Bois et au Mirebalais. En
dans les montagnes
d'y revenir,
vain ces féroces vainqueurs leur signifièrent
d'être réputés traitres à la patrie; ils préfésous peine
dans les asiles qu'ils s'étaient choisis.
rèrent de rester
des injusMais alors les hommes de couleur, fatigués dernière restices detous ces blancs, mirent en usage leur
les esclaves, en leurdonnant pour
source. Ils soulevèrent
Grands-Bois et au Mirebalais. En
dans les montagnes
d'y revenir,
vain ces féroces vainqueurs leur signifièrent
d'être réputés traitres à la patrie; ils préfésous peine
dans les asiles qu'ils s'étaient choisis.
rèrent de rester
des injusMais alors les hommes de couleur, fatigués dernière restices detous ces blancs, mirent en usage leur
les esclaves, en leurdonnant pour
source. Ils soulevèrent --- Page 339 ---
CHAPITRE X.
[1792]
esclave
noir intelligent, nommé Hyacinthe,
chef un jeune
sovafautbicmcedesbemne
du colon Ducoudray. Agissant
et de Hanus
modérés qui dirigeaient l'armée de couleur
Hyacinthe ne permit aucun assassinat,
de Jumécourt, Cette levée de boucliers des esclaves se
aucun incendie.
celle des hommes de couleur.
fit avec autant d'ordre que
tels
des chefs secondaires,
Dans leurs rangs figuraient
trois noirs, et
Garion Santo, Halaou, Bébé Coustard,
que
Bélisaire Bonnaire, mulâtre.
marchèrent sur la Croix-des-Bouquets
Les insurgés
après des
d'où ils chassèrent l'armée du Port-au-Prince,
blancs
de valeur et beaucoup de pertes. Les
prodiges aussi du monde et rentrèrent en désordre dans
perdirent
la ville.
hommes de couleur acquirent une préDès lors les
marquée dans l'Ouest. A l'instar de ce qu'ils
pondérance
dans la plaine du Cul-de-Sac, ils firent
avaient pratiqué
de l'Arcahaie et de l'Artibonite. Ilssoulever les ateliers
enfin recommencer le siége du Port-au-Prince.
purent
avaient pour chefs Cameau, Juste
Ceux de l'Arcahaie
tous hommes
Chanlatte, J.-B. Leroux et J.-B. Lapointe,
habile
couleur. Ce dernier était sans contredit le plus
de
plus tard.
Nous le verrons reparaitre
et le plus énergique.
à Léogane, Saint-Léger avait enPendant son séjour
d'une proclavoyé André Rigaud dans le Sud, porteur
mation où il invitait les blancs et les hommes de couleur
à la paix, à la modération. Rigaud n'ade cette province
il revint alors dans
vait pas réussi dans cette mission;
d'armée. Ces
l'Ouest et s'établit à Bizoton avec son corps
faits se passaient en avril 1792.
Dans le même temps, la commission civile, fatiguéedu
ogane, Saint-Léger avait enPendant son séjour
d'une proclavoyé André Rigaud dans le Sud, porteur
mation où il invitait les blancs et les hommes de couleur
à la paix, à la modération. Rigaud n'ade cette province
il revint alors dans
vait pas réussi dans cette mission;
d'armée. Ces
l'Ouest et s'établit à Bizoton avec son corps
faits se passaient en avril 1792.
Dans le même temps, la commission civile, fatiguéedu --- Page 340 ---
ÉTUDES SUL L'MSTOIRE. D'naint.
qu'elle remplissalt à Saint-Dorôle passif et impuissant
croissante des COmingue, et reconnaissant la perversité
de la France,
lons et leur désir de se rendre indépendans
retourner afin d'éclairer la métroprit la résolution d'y
Cette résolution fut
pole sur la situation de la colonie.
étaient
arrêtée, le 27 mars, entre Roume et Mirbeck qui
venu à Saintrestés au Cap. De son côté, Saint-Léger,
le Cap
la même résolution. Mirbeck quitta
Marc, prenait
de Saint-Marc le 8 du même
le ier avril, Saint-Léger partit
mois.
le4; mais à ce moment,
Roume devait s'embarquer l'assemblée coloniale un
il reçut de l'un des membres de
le
le
à différer son départ, pour déjouer
aveu qui
porta
à Saint-Domingue,
projet formé d'une contre-révolution
semblable à celle qui venait de s'opérer à la Martinique.
selon lui, devait amener une effroyable cataCe projet,
strophe ; il resta pour la conjurer.
du côté Est de
Il en reçut l'aveu de Dumas, membre
qui se rapprochait, par ses opil'assemblée coloniale,
de
nions, des agens du gouvernement, tous partisans
contre-révolutionl'ancien régime, et conséquemment
membres de
naires. Le côté Ouest était formé des anciens
étéréélus
l'assemblée générale de Saint-Marc quiavaient
assemblée coloniale, et d'autres membres
à la nouvelle
lesquels étaient en
qui avaient adhéré à leurs principes,
de la colonie ou de sa soumisfaveur de Tindépendance
sion à la Grande-Bretagne. Aeravril 1792, le côté Ouest
Jusqu'à cette époque du
avait dominé dans l'assemblée - ; mais cette assemblée,
civils pour la France, fut
voyant partir les commissaires
ne manellirayée des conséquences des rapports qu'ils
de faire contre elle et contre tousles colons
queraient pas
en
qui avaient adhéré à leurs principes,
de la colonie ou de sa soumisfaveur de Tindépendance
sion à la Grande-Bretagne. Aeravril 1792, le côté Ouest
Jusqu'à cette époque du
avait dominé dans l'assemblée - ; mais cette assemblée,
civils pour la France, fut
voyant partir les commissaires
ne manellirayée des conséquences des rapports qu'ils
de faire contre elle et contre tousles colons
queraient pas --- Page 341 ---
[1792]
CHAPITRE X.
Elle n'ignorait pas d'ailleurs que depuisl'aden général.
des Girondins à l'assemblée natiomission de Brissot et
ils pouvaient amener un changement
nale législative,
colonies. Elle était infordans la législation relative aux
décembre
discussions survenues dans le mois de
mée des
il était défendu d'em1791, et du décrct par lequel
hommes de couployer les forces nationales contre les
à
réunies contribuèrent
leur. Toutes ces circonstances
des
amener une sorte de fusion des opinions respectives
deux côtés de l'assemblée coloniale, pour pouvoir mieux
redoutaient de la part del'assemrésister aux actes qu'ils
inblée nationale. C'est ce qui donna alors une grande
s'était fait en quelque sorte le chef
fluence à Dumas qui
détermina celui-ci à
du côté Est. Son aveu à Roume
leurs intrirester dans la colonie pour pouvoir déjouer
à la convention nagues combinées. Dans son rapport
un
du 28 janvier 1795, il dit (( qu'il craignait
tionale,
dans la villedu Cap: engagement
D engagement: général
douteux relativement au parti
D dont le succès, quoique
soit une contrevainqueur, produirait nécessairement, nouvelle Gainée, ou
soit la formation d'une
D révolution,
états l'on
l'autre. D
D peut-être ces deux
après --- Page 342 ---
CHAPITRE XI.
des dmis des noirs dans l'assemblée nationale législative. Décrets Mion.
Influence décembre 1791 et da 4 avril 1792. - Lettre du colon Cougnac
du 1
de Polvérel, Sonthonax et Ailhaud,
- - Décret du 22 juin - Nomination
du roi. - Décrets des 17,22
commissaires nationaux civils. - Instructions
et 25 aont, 8 novembre et 10 décembre 1792.
constituante, dont la grande majorité
L'assemblée
injustes
n'avait été que trop favorable aux prétentions
avoir émis le décret du 24 septembre
des colons, après
assemblée nationale
1791, avait fait place à la nouvelle
le
de la
Brissot et tout
connue sous le nom
législative.
révolutionde la Gironde en étaient membres. Ces
parti
montrèrent des sentimens si généreux
naires éclairés, qui
du fondaà l'égard de leur pays, s'inspirèrent de T'esprit
des Amis des noirs et des bonnes dispoteur de la société
montrées
sitions que la ville de Bordeaux avait toujours
leur
faveur des mulâtres et des nègres libres, pour
en
des droits politiques avec les blancs.
admission à l'égalité
de cette cause le concours
Ils apportèrent au triomphe
talens, et trouvèrent une généreuse assistance,
de leurs
dans Garran
soutenue par des lumières incontestables,
des
n'était ni de la Gironde, ni des Amis
de Coulon qui
hommes de couleur
noirs. Julien Raymond et les autres
Bordeaux avait toujours
leur
faveur des mulâtres et des nègres libres, pour
en
des droits politiques avec les blancs.
admission à l'égalité
de cette cause le concours
Ils apportèrent au triomphe
talens, et trouvèrent une généreuse assistance,
de leurs
dans Garran
soutenue par des lumières incontestables,
des
n'était ni de la Gironde, ni des Amis
de Coulon qui
hommes de couleur
noirs. Julien Raymond et les autres --- Page 343 ---
CHAPITRE XI.
[17921
à ces défenseurs de leurs
résidaus en France prétèrent
et
qui résultait des renseigneniens
droits tout l'appui
recevaient de Saint-Domingue.
des informations qu'ils
du club Massiac, les
D'un autre côté, les membres
assemblées COanciens et les nouyeaux commissaires des
tous les aude l'assemblée nationale, et
loniales auprès
veillèrent plus quejamais
tres colons résidans en France,
du
de la couleur et de l'esclavage.
au maintien
préjugé
idées révolntionNe se dissimulant pas que le progrèsdes
sur
dans la législation
naires amènerait un changement
accouils disposèrent toutes leurs intrigues
les colonies,
les membres de Ja nouvelle assemtumées pour capter
dans les mêmes piéges qu'ils
blée, et les faire tomber
Ils redoublèrent
avaient tendus à ceux de la constituante.
publier des journaux et des pamphlets
d'activité pour
publique et particulièrequi pussent égarer l'opinion
afin de réagir sur
ment celle des villes de commerce,
insidieux COcelle de la législative. Mais Barnave, leur
n'en était pas membre. La première assemblée
ryphée,
de ses membres ne pourrait faire
avait décidé qu'aucun
futheureux
les hommes
partie de la législative, et ce
pour défenseur
de la race noire. Brissot, enfin, ce généreux
introduisit par lui seul un nouvel esprit
de leur cause,
que
et des idées plus libérales dans la nouvelleassemblée,
celles qui avaient prévalu jusqu'alors.
d'octobre oû
Dans cet état de choses, dès le mois
les travaux de l'assemblée législative, la
commencèrent
des esclaves dans le Nord, et
nouvelle de l'insurrection
deshommes de coubientôt après celle de linsurreetion
l'Ouest
en. France. Le premier
leur dans
parvinrent assemblée fut de décréter
sentiment qu'éprouva eette
dans le mois de novembre, des secours
immédiatement,
d'octobre oû
Dans cet état de choses, dès le mois
les travaux de l'assemblée législative, la
commencèrent
des esclaves dans le Nord, et
nouvelle de l'insurrection
deshommes de coubientôt après celle de linsurreetion
l'Ouest
en. France. Le premier
leur dans
parvinrent assemblée fut de décréter
sentiment qu'éprouva eette
dans le mois de novembre, des secours
immédiatement, --- Page 344 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAiTI.
considérables aux victimes des désastres
l'insurrection dans le Nord : ces secours
produits par
ter surtout-dans les forces militaires devaient consisSaint-Domingue.
qu'on enverrait à
Mais, lorsqu'on s'occupa de rechercher
ces insurrections, les
les causes de
membres de
divisés d'opinions. Les
l'assemblée furent
voulant le maintien
partisans exclusifs des colons,
du décret du 24
buèrent ces événemens à celui du
septembre, attri15.mai
eux, avait augmenté les
qui, selon
couleur et fomenté
prétentions des hommes de
tous les troubles. Leurs
conclurent, au contraire,
adversaires
la colonie venaient
que tous les maux nés dans
de l'inexécution de ce
cret et de
dernier dél'impolitique mesure prise par celui du 24
septembre. Ils firent valoir les concordats
les colons eux-mémes
consentis par
avec les hommes de
prouver la nécessité de
couleur, pour
demandèrent
rapporter ce dernier décret; ils
enfin la ratification des concordats,
que l'avaient espérée les hommes de
telle
vaient semblé y consentir les
couleur, telle qu'acolons,
celui du 25 octobre, fait
lorsqu'ils soumirent
sanction de
sur T'habitation Damiens, à la
T'assemblée nationale. Leur but, en
était d'empécher que les secours militaires,
cela,
votés
l'assemblée, ne fussent employés contre les hommes par de
couleur. Guadet en fitl'objet d'une
( en déclarant, dit Garran,
motion expresse
que l'assemblée
> serait responsable de tout le
nationale
D elle tardait
sang qui serait versé, si
plus longtemps à se
D question. D
prononcer sur cette
Charles Tarbé, député de la
faire un
Scine-Inférieure, chargéde
rapport sur les
le club Massiac
troublesdelcolonie, ct gagné par
ct les autres colons, conclut naturelle-
en fitl'objet d'une
( en déclarant, dit Garran,
motion expresse
que l'assemblée
> serait responsable de tout le
nationale
D elle tardait
sang qui serait versé, si
plus longtemps à se
D question. D
prononcer sur cette
Charles Tarbé, député de la
faire un
Scine-Inférieure, chargéde
rapport sur les
le club Massiac
troublesdelcolonie, ct gagné par
ct les autres colons, conclut naturelle- --- Page 345 ---
CHAPITRE XI.
[1799]
du décret du 24 septembre, qualifié
ment au maintien
en date du 10 décemde constitutionnel. Son rapport,
présenta le 10janbre 1791, fut suivi d'un autre qu'il
vier 1792.
l'assemblée
partageaient
Mais les membres de
qui
avaient combattu cette proposition.
l'opinion contraire,
Garran avait
discours
le 7 décembre,
Dans un
prononcé
et la tyrannie qui
l'oppression
dit: G C'est l'injustice,
mettent les armes à la
les hommes, qui leur
) soulèvent
de leurs droits, le res-
) main : c'est la reconnaissance
la
publila foi des traités qui assurent
paix
> pect pour
C'est en reconnaissant aux
D que et qui les désarment...
les mêmes droits
de couleur dans nos iles,
> hommes
rétablirez la paix et
colons blancs, que vous y
> qu'aux
Et
ne vous dise pas que ce COn-
> le règne des lois.
qu'on
été dicté les
est
de la force, qu'il a
)) cordat
l'ouvrage
d'un seul peula main. Citez-moi l'exemple
D armesà
recouvré ses droits autrement
D ple opprimé qui ait
l'en
la force qui
dépouillait...
> qu'en se ressaisissantde
Las
hommes de couleur ont suivi votre exemple.
D Les
vainement une demi-justice €, 9 que la
) de solliciter
dà leur obtenir, ils ont profité
> politique seule aurait
leurs droits;
avait d'eux pour assurer
D du besoin qu'on
la
tous les
ils n'ont exigé par
D et, comme
opprimés,
les autorisaient
ce
la raison et la justice
> force que
que
> à demander. )
les intrigues des
Malgré la justesse de ces argumens,
trainer cette
colons furent telles qu'ils réussirent à faire
Les efforts des hommes généreux
affaire en longueur.
hommes de couleur, ne
qui plaidaient la cause des
par
obtenir alors que le décret du 7 décembre,
purent
les forces envoyées à
lequel il était défendu d'employer
comme
opprimés,
les autorisaient
ce
la raison et la justice
> force que
que
> à demander. )
les intrigues des
Malgré la justesse de ces argumens,
trainer cette
colons furent telles qu'ils réussirent à faire
Les efforts des hommes généreux
affaire en longueur.
hommes de couleur, ne
qui plaidaient la cause des
par
obtenir alors que le décret du 7 décembre,
purent
les forces envoyées à
lequel il était défendu d'employer --- Page 346 ---
FTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATrI.
Saint-Domingue contre cette classe; ; mais c'était
triomphe.
déjà un
Cene fut qu'à la fin du mois de mars
discussion solennelle
1792, après une
dans l'assemblée
s'étayant des principes de la déclaration législative, que,
de ceux consignés dans le
des droits et
décret du 29 mai
lequel l'assemblée constituante
1791, par
de celui du 15dudit
avait exposé les motifs
mois, les partisans des
couleur réussirent à
hommes de
l'emporter sur leurs
Barnave lui-mme, auteur des deux décrets adversaires.
mai, avait écrit ce qui
du mois de
suit, en parlant du
mars 1790 qui reconnaissait
décret du 28
hommes de
implicitement les droits des
couleur: - - C qu'il ue
D semblée constituante de
dépendait pas de l'asse refuser à
) du 28 mars ;
rendre le décret
qu'il ne dépendait
)) treindre le
pas d'elle d'en ressens, en portant atteinte aux
D tiels des çitoyens;
droits essenqu'elle ne
D partie de l'empire la
pouvait accorder à une
faculté d'exclure
D citoyens actifs, des hommes
des droits de
à
des
> nelles assurent
qui
lois constitutionces droits dans
D les droits des
l'empire entier; que
citoyens sont antérieursà la
>) lui servent de base ; que l'assemblée
société,qu'ils
D que les reconnaître et les
nationale n'a pu
déclarer,
> l'heureuse
qu'elle est dans
impuissance de les enfreindre. D
Les colons et leurs
partisans se trouvaient donc
pour ainsi dire, dans leurs
pris,
pable Barnave avait,
propres filets. Le trop cousans s'en douter,
le triomphe des droits des hommes préparélui-mème
digeant le décret du 29 mai 1791.
de couleur, en rése tronvait
Celui du 24 septembre
frappé d'annulation par les principes mêmes
énoncés dans le précédent.
En conséquence, le 28 mars 1792, l'assemblée
légis-
ient donc
pour ainsi dire, dans leurs
pris,
pable Barnave avait,
propres filets. Le trop cousans s'en douter,
le triomphe des droits des hommes préparélui-mème
digeant le décret du 29 mai 1791.
de couleur, en rése tronvait
Celui du 24 septembre
frappé d'annulation par les principes mêmes
énoncés dans le précédent.
En conséquence, le 28 mars 1792, l'assemblée
légis- --- Page 347 ---
CHAPITRE XI.
[1792]
le
rendit le décret snivant, qui fut sanctionné par
lative
roi, le 4 avril.
considérant que les ennemis de la. chose puL'assemblée nationale,
de discorde qui se sont développés dans
blique ont profité des germes
d'une subversion totale, en soules colonie, pour les livrer au danger
et en divisant
levant les ateliers. en désorganisant la force publique
leurs
dont les efforts réunis pouvaient seuls préserver
les citoyens,
des horreurs du pillage et de l'incendie ;
propriétés
paraît lié aux projets de conspiration qu'on
Que cet odieux complot
devaient éclater à la fois
formés contre la nation française, et qui
a
dans les deux hémisphères;
de l'amour de tous les colons
Considérant qu'elle a lieu d'espérer
désunion et les torts
les causes de leur
pour leur patrie, qu'oubliant
sans réserve à la dourespectifs qui en ont été la suite, ils se livreront
lest trouréunion franche et sincère, qui peut seule arrêter
ceurd'une
victimes, et les faire jouir des
bles dont ils ont tous été également
avantages d'une paix solide et durable ;
Décrète qu'il y a urgence.
déclare
les hommes de couL'assemblée nationale reconnait et
que colons blancs, de
libres doivent jouir, ainsi que les
leur el nègres
l'égalité des droits politiques; :
avoir décrété T'urgence, décrète ce qui suit :
Et après
après la publication du présent décret,
Article 1er. Immédiatement
colonies françaises des iles du vent
il sera procédé dans chacune des
coloniales et des municiet sous le vent, à la réélection des assemblées décret du 8 mars 1790, et
palités, dans les formes prescrites par le
mois.
de l'assemblée nationale du 28 du même
l'instructiou
libres seront admisà voter dans
2. Les hommes de couleur et nègres
et seront éligibles à toutesles places,
toutes les assemblées paroissiales,
par l'article 4 de
réuniront d'ailleurs les conditions prescrites
lorsqu'ils
l'instruction du 28 mars.
civils au nombre de
3. Il sera nommé par le roi, des commissaires
les iles de
la colonie de Saint-Domingue, et de quatre pour
trois pour
de Sainte-Lucie, de Tabago et de
la Martinique, de la Guadeloupe,
Cayenne.
sont autorisés à prononcer la suspension et
4. Ces commissaires
coloniales actulleuentesisantes,
même la dissolution des assemblées
conditions prescrites
lorsqu'ils
l'instruction du 28 mars.
civils au nombre de
3. Il sera nommé par le roi, des commissaires
les iles de
la colonie de Saint-Domingue, et de quatre pour
trois pour
de Sainte-Lucie, de Tabago et de
la Martinique, de la Guadeloupe,
Cayenne.
sont autorisés à prononcer la suspension et
4. Ces commissaires
coloniales actulleuentesisantes,
même la dissolution des assemblées --- Page 348 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
toutes les mesures nécessaires pour accélérer la convocation
à prenidre
entretenir l'union, lordre et la paix;
des assembléesp paroissiales, ety
saufle recours à l'assemblée
comme aussi à prononcer provisoirement,
s'élever sur la régulanationale, sur toutes les questions qui pourront la forme des élections et
rité des convocations, la tenuedes assemblées,
l'éligibilité des citoyens.
toutes les informations
5. Ils sont également autorisés à prendre
sur les auteurs des troubles de Saint-Doqu'ils pourront se procurer
à s'assurer de la persi elle avait lieu,
mingue et leur continuation,
et à les faire
des
à les mettre en état d'arresation
sonne
coupables,
être mis en état d'accusation, en vertu d'un
traduire en France pour y
décret du corps législatif, s'il y a lieu.
d'adresserà l'ascivils seront tenus à cet effet,
6. Les conmmissaires
des
qu'ils
semblée nationale une expédition en forme,
procès-erbaux
reçues concernantlesdits
auront dressés et des decartioneqwilauront
prévenus.
nationale autorise les cômmiissaires civils à requérir
7. L'assemblée
soit
toutes les fois qu'ils le jugeront convenable,
la force publique
l'exécution des ordres qu'ils auront
pourleur propre sûreté, soit pour
donnés, en vertu des précédens articles.
colonies une
8. Le pouvoir exécutif est chargé defaire passer dansles nationales.
force armée suffisante, composée en grande partie de gardes
après leur formation et leur installation, COS
9. Immédiatement
au nom de chaque colonie, leur vEU
assemhlées coloniales émettront,
qui
la
la législation et l'administration
particulier sur constitution, bonheur de ses habitans, à la charge
conviennent à sa prospérité et au
lient les colonies à la
aux
généraux qui
de se conformer
principes
de leurs intérêts respectifs,
métropole, et qui assurent la conservation le décret du 8 mars 1790, et
conformément à ce qui est prescrit par
l'instruction du 28 du mêmne mois.
elles le feront
10. Aussitôt que les colonies auront émis leur voeu,
aussi les
Elles nommeront
parvenir sans délai au corps législatif.
suivant le nomreprésentans qui se réuniront à l'assemblée nationale,
l'assemblée
qui sera incessamment déterminé par
bre proportionnel
comité colonial est chargé de lui
nationale, d'après les bases que son
présenter.
chargé de présenter incessam11. Le comité colonial est également
l'exécution
l'assemblée nationale un projet de loi pour assurer
ment à
décret dans les colonies asiatiques.
des dispositions du présent
ai au corps législatif.
suivant le nomreprésentans qui se réuniront à l'assemblée nationale,
l'assemblée
qui sera incessamment déterminé par
bre proportionnel
comité colonial est chargé de lui
nationale, d'après les bases que son
présenter.
chargé de présenter incessam11. Le comité colonial est également
l'exécution
l'assemblée nationale un projet de loi pour assurer
ment à
décret dans les colonies asiatiques.
des dispositions du présent --- Page 349 ---
[1792j
CUAPITRE X1.
12 L'assemblée nationale, désirant
de
venir au secours de la colonie
Saint-Domingue, met à la disposition du
une somnme de six millions,
ministre de la marine,
des matériaux de
pour y faire parvenir des subsistauces,
toires.
constructions, des animaux et des instrumens ara15. Le ministre indiquera incessamment les
les plus convenables, pour
moyens qu'il jugera
afin d'en
l'emploi et le recouvrement de
assurer le remboursement à la
ces fonds,
14. Les comités de législation, de
métropole.
s'occuperont incessamment de la commerce et des colonies, réunis,
assurer aux créanciers l'exercice rédaction d'un projet de loi,
de l'hypothèque sur
pour
débiteurs dans toutes nos colonies.
les biens de leurs
15. Les officiers genéraux, administrateurs
commissaires civils qui ont été ou seront
ou ordonnateurs, et les
lement, pour le rétablissement de l'ordre nommés, pour cette fois seuvent et sous le vent,
dans les colonies des îles du
particalièrement pour
décret, ne pourront être choisis
l'exécution du présent
prietés dans les colonies
parmi les citoyens ayant des prod'Amérique.
16. Les décrets antérieurs, concernant les
en tout ce qui n'est pas contraire
colonies, seront exécutés
aux dispositions du présent décret.
On va croire, sans doute, que les colons
Domingue, éclairés
de Saintpar les torches incendiaires
avaient détruit leurs
qui
propriétés dans le Nord,
massacres qui
par les
accompagmèrent ces affreux
vont désormais se soumettre à
désastres,
et à la volonté
l'empire des circonstances
souveraine de la nouvelle
nationale. Mais ce serait
assemblée
peu connaitre ces
aveuglés par les préjugés nés de
hommes
par l'injustice et la haine. L'un l'esclavage, dominés
d'eux,
passa immédiatement en
Cougnac Mion,
cution de la
Angleterre pour préparer l'exétrahison, conçue depuis
vrer Saint-Domingue à la rivale
longtemps, de lide la
de Londres, le 20
France. Il écrivit
juillet 1792, la lettre suivante
semblée coloniale:
à l'asJe vous remets,
Messieurs, un décret de l'assembléc
nationale, qui,
'un l'esclavage, dominés
d'eux,
passa immédiatement en
Cougnac Mion,
cution de la
Angleterre pour préparer l'exétrahison, conçue depuis
vrer Saint-Domingue à la rivale
longtemps, de lide la
de Londres, le 20
France. Il écrivit
juillet 1792, la lettre suivante
semblée coloniale:
à l'asJe vous remets,
Messieurs, un décret de l'assembléc
nationale, qui, --- Page 350 ---
ÉTUDE SUR L'ISTOIRE D'HAin.
donnera le secret des opératious par lesquelles ses commissaires
vous conduire les nègres à tofranchisement général.
doivent
Messieurs, j'en suis sûr, et je vous le jure, sur
N'en doutez pas,
nationale, eti il sera proThonneur, le travail est prêt à l'assemblée
de toutes les
les commissaires se seront emparés
noncé aussitôt que
est d'afranchir tous les nègres
autorités. Le projet de cette assemblée
laffranchissement
dans toutes les colouies françaises, de poursuivre affranchis, et de
dans toutes les colonies étrangères avec les premiers
dans tout le
ainsi la révolte et successivement l'indépendance
porter
selon elle, lui redonnerait encore la préponNouveau-Monde; ce qui,
de l'Europe : et ce plau atroce qui
dérance sur toutes les puissances exécuté, si vous ne mettez toate
doit faire couler tant de sang sera
le
dans
dans VOS résolutions, le concert plus parfait
la célérité possible
d'un peuple au désespoir dans votre résisVOS mesures, et l'intrépidité
res tigres altérés de sang :
tance. Repoussez, Messieurs, repoussez leurs projets barbares, et méétouffes dans le ceur de ces scélérats
les bénédictions de l'uritez l'amour de VOS compatriotes, et bientôt atroces de ces forcenés.
nivers sauvé, par votre courage, des convulsions
de l'assemblée coloniale, auprès de
Les commissaires
consinationale écrivirent à celle-ci qu'ils
l'assemblée
absolument finie; mais
déraient leur mission comme
ils ne discontinuèrent pas leurs rapen même temps
de la marine et des colonies,
ports avec Lacoste, ministre
XVIà refuser sa sanction
le porter à engager Louis
pour
Ce ministre était favorable à
au décret du 28 mars.
ministres comHeureusement que les autres
leurs vues.
Le
du roi l'influence de ces intrigues.
battirent auprès
Roland, l'un des
décret sanctionné fut contre-signé par
Girondins.
écrivirent dans la colonie et dénonCes commissaires
les
de la
Brissot, Pastoret et tous
députés
cèrent Garran,
avait présenté
Gensonné qui
Gironde, particulièrement
législative.
le projet du décret adopté par l'assemblée
comme les ennemis des colons,
Ils les représentèrent
eux-mèmes.
l'émancipation des nègres
qui préparaient
né fut contre-signé par
Girondins.
écrivirent dans la colonie et dénonCes commissaires
les
de la
Brissot, Pastoret et tous
députés
cèrent Garran,
avait présenté
Gensonné qui
Gironde, particulièrement
législative.
le projet du décret adopté par l'assemblée
comme les ennemis des colons,
Ils les représentèrent
eux-mèmes.
l'émancipation des nègres
qui préparaient --- Page 351 ---
CHAPITLE XI.
[1792]
avait dit à l'assemblée : ( Vos côPastoret, il est vrai,
dernières
mités méditent les moyens de couper les
)
D Peut-être entendait-il parler
s racines de l'esclavage.
essentielle à
de l'abolition de la traite, comme mesuré
et à laquelle les Amis des
l'abolition de l'esclavage,
de leur société.
depuis la formation
noirs songeaient
graduelle
Peut-être faisait-il allusion à l'émaneipation
conçue en faveur des esclaves,
qu'ils avaient également
tous les
Ogé, J. Kaymond et presque
et qu'adoptèrent
hommes de couleur éclairés, comme mesure indispenla liberté générale des nègres, sans
sable pour amener
sans commotion violente 1.
secousses,
la révolte des nègres dans
Quoi qu'il en soit, après
le refus fait par l'assemblée coloniale,
le Nord, après
d'affranchirles principaux chefs qui offraient, moyennant
de faire rentrer les
cette faible concession politique,
dans les liens de la servitude; la guerre contimasses
n'était-il pas évident pour
nuant à les tenir sur pied,
hommes
que les esclaves parviendraient
tous les
sensés,
liberté
la force des
eux-mêmes leur
par
à conquérir
faisaient admettre les
armes? Et ces hommes justes qui
mulâtres et les nègres libres à l'égalité politique avec
ne pas être aussi justes envers
les blancs, pouvaient-ils
de deux siècles
les malheureux qui, courbés depuis près
affreux et humiliant de l'esclavage, avaient
sous lejoug
des colonies ? Du moment qu'on ne
fait la prospérité
n'avaientpouvait plus leur dénier la qualité d'hommes,
lettre curieuse de Page lui-mème à ce sujet; dans le 2e volume
1 Voyez une
et ce
dit encore à la page 225. Ce colon
des Débats, pages 223 et 224,
qu'il l'idée de Taffranchissement graduel.
baineux avait Sni, alors, par adopter d'une indemnilé à donner aux maitres
Dans un autre endroit, il émit l'opinion
qu'un homme aussi
dépossédés de leurs esclaves. On ne peut que regrelter
éclairé n'ait pas été animé de meilleurs sentiinens.
T. 1.
Voyez une
et ce
dit encore à la page 225. Ce colon
des Débats, pages 223 et 224,
qu'il l'idée de Taffranchissement graduel.
baineux avait Sni, alors, par adopter d'une indemnilé à donner aux maitres
Dans un autre endroit, il émit l'opinion
qu'un homme aussi
dépossédés de leurs esclaves. On ne peut que regrelter
éclairé n'ait pas été animé de meilleurs sentiinens.
T. 1. --- Page 352 ---
ÉTUDES SUR I'RISTOILE D'HAiTt.
ils pas autant de droits que leurs
chis en vertu des lois
frères, nègres affranlâtres affranchis
coloniales, que leurs enfans mulibres,
également ou nés de père et de
mais sortis de leur sein ? A partir du
mère
femme noire avait donné
jonr où une
duit
naissance à un
par sa copulation avec un blanc,
enfant, proavait rendu à la liberté
ct que celvi-ci
naturelle la mère et
l'esclavage éfait
l'enfant,
frappé dans sa base,
des noirs n'était plus qu'nne affaire T'affranchissement
de
Nous. avons vu par: quelles
temps.
1685, les rois de France,
dérogations à l'édit de
T'alffranchissement
successivement, entravèrent
que cet édit favorisait; nous
prouvé que ce fut à la sollicitation des
avons
colons
que ces nouvelles dispositions furent
eux-mémes
le préjugé de la couleur
édictées, alors que
Aussi ces
commençait dans les colonies.
possesseurs d'esclaves
contre les mulâtres,
devinrent-ils furienx
contre les nègres libres,
ceux-ci pétitionnérent
dès que
pour obtenir leur
aux blancs. Ils virent
assimilation
clairement, que
politique de la
T'émancipation
classeintermédiaire, née du
colonial, amènerait
régime
inévitablement, tôt ou tard, celle
esclaves, tant par l'effet des mêmes
des
les liens qui attachaient les
principes, que par
affranchis aux
par les sentimens qui naissaient de
esclaves, et
Car, il était impossible,
ces liens de famille.
nous le répétons,
lâtres et nègres libres,
que les muquoique possesseurs d'esclaves
eux-mémes, il est vrai, n'éprouvassent
derniers des sentimens
pas pour ces
au moins égaux à ceux
avaient déterminé les colons blancs à
qui
femmes noires et les enfans issus
affranchir les
été le comble de
de leurs oeuvres. C'eut
toutes les
la classe intermédiaire
monstruosités, que de voir
moins généreuse, moins juste
,
que les muquoique possesseurs d'esclaves
eux-mémes, il est vrai, n'éprouvassent
derniers des sentimens
pas pour ces
au moins égaux à ceux
avaient déterminé les colons blancs à
qui
femmes noires et les enfans issus
affranchir les
été le comble de
de leurs oeuvres. C'eut
toutes les
la classe intermédiaire
monstruosités, que de voir
moins généreuse, moins juste --- Page 353 ---
CHAPITRE XI.
[1792]
les Eurovoulons-nous dire, envers leurs parens, que
eux-mêmes. Quelle est la cause originelle de
péens
Tintérêt? Quelle est la cause du
l'esclavage, si ce n'est
cet état de
les colons de perpétuer
désir qu'éprouvaient
né de l'intérêt? Et les
choses, si ce n'est l'égoisme
mulàtres et les nègres libres auraient été plusintéressés,
les blanes ! Lorsque des hommes justes
plus égoistes que
leur traçaient un si noet généreux parmi ces derniers,
doit à ses semblables,
ble exemple de la sympathie qu'on
ils n'auraient voulu imiter que les colons!
remarquons ici que malgré cette sympaToutefois,
la cause des mulâtres et des
thie éclairée des Girondins,
au tribunal politique
nègres libres n'eût pas triomphé
de la raison
de la nation française, par la seule puissance
si les hommes de couleur n'avaient pas
et des principes,
combattu avantageupris les armes, s'ils n'avaient pas
leurs
sement les blancs dans la colonie pour assurer
sila révolte des noirs, par ses désastres, n'était
droits,
aide à leurs suceès. La force, ainsi que l'a dit
venue en
des armes est donc toujours un
Garran, la puissance
du droit.
auxiliaire utile, nécessaire, indispensable
des noirs
Ainsi nous verrons le triomphe de la cause
de leur force, de leur nombre, de
résulter, à son tour,
que leur
la puissance de leurs armes, et du concours
les hommes de la classe intermédiaire,
auront prété
comme dans le Nord,
soit qu'ils se mélent avec eux,
dans le
soit qu'ils les dirigent, comme dans l'Ouest et
Sud.
liées
Ces deux causes étaient donc essentiellement
ensemble; et cette vérité irréfutable ressortira bien
le jour où il faudra que tous les hommes
mieux encore,
ensemble contre les troupes
de la race noire luttent
puissance de leurs armes, et du concours
les hommes de la classe intermédiaire,
auront prété
comme dans le Nord,
soit qu'ils se mélent avec eux,
dans le
soit qu'ils les dirigent, comme dans l'Ouest et
Sud.
liées
Ces deux causes étaient donc essentiellement
ensemble; et cette vérité irréfutable ressortira bien
le jour où il faudra que tous les hommes
mieux encore,
ensemble contre les troupes
de la race noire luttent --- Page 354 ---
ÉTUDES SUI L'ISTOIRE D'uAin.
la France enverra à Saint-Domingue.
aguerries que
les événemens révolutionnaires contiPendant que
colonie, Mirbeck arrivait
nuaient Jeur cours dans cette
éclairait l'assemblée législative sur l'esprit
en France et
du 26
les sentimens des colons, par son rapport
et
arrivé peu de jours après lui, conmai. Saint-Léger,
à l'assemblée,
celui qu'il présenta
firma son rapport par
resté daus la colonie,
le 2 juin. Des lettres de Roume,
toutes ces informations.
vinrent encoreajouterà
convaincue de la inauvaise
L'assemblée législative,
ou non,
foi de tous les colons, contre-révolutionsies
de leurs dispositions à faire rétrograde leurs méfaits,
ou à la rendre indéder la révolution dans la colonie,
rendit son décret du 15 juin
pendante de la France,
elle étenfut sanctionné par le roi le 22, par lequel
qui
commissaires civils. Voici cette loi
dit les pouvoirs des
considérant qu'il importe au succèsdes difléL'assemblée nationale,
les colonies, de les accélérer, et de
rentes expéditions ordonnées pour
civils
déterminer avec précision les pouvoirs donnés aux commissaires
chargés d'y ramener la paix, décrète qu'ily y a urgence. décrète ce qui
L'assemblée nationale, après avoir décrété l'argence,
suit :
civils nommés pour la pacification
Article 1er. Les commissaires
autorisés à suspendes colonies, en vertu du décret du 28 mars,sont coloniales, mais
dre et à dissoudre non-seulement les assemblées
ainsi que tous
les municipalités,
encore les assemblées provinciales,
sous quelque
administratifs ou autres, se disant populaires,
les corps
dénomination qu'ils soient établis.
autorisés à suspendre
2. Les commissaires civils sont également
l'exécution
provisoirement, et sauf le recours à l'assemblée nationale, contraires
des arrêts desdites asseinblées ou corps, qu'ils jugeraient de la paix ; et généà la souveraineté nationale, o11 au rétablissement dans les doutes qui pourralement dans tous les conflits des pouvoirs,
desdits commissaires
raient s'elever sur la nature ou l'étendue de ceux
orisés à suspendre
2. Les commissaires civils sont également
l'exécution
provisoirement, et sauf le recours à l'assemblée nationale, contraires
des arrêts desdites asseinblées ou corps, qu'ils jugeraient de la paix ; et généà la souveraineté nationale, o11 au rétablissement dans les doutes qui pourralement dans tous les conflits des pouvoirs,
desdits commissaires
raient s'elever sur la nature ou l'étendue de ceux --- Page 355 ---
[1792]
CHAPITRE XI.
de déférer
à leurs requisitions,
civils, on sera tenu
provisoirement
sauf! le recoursà l'assemblée nationale.
l'organisation
5. Pourront les commissaires civils, en attendant
dans les colonies, rétablir et remettre
définitive de l'ordre judiciaire anciens tribunaux, tant de première
provisoirement en activité les transférer les séances desdits tribuinstance que de dernier ressort,
exigeront. En cas d'absence,
naux dans tels lieux queles circonstances
civils
démission des ci-devant titulaires, les commissaires
aort ou
général un nombre dc sujets ayant les
présenteront au gouverneur
double de celui des places
qualités requises parla loi pour être juges,
entre les sujets prévacantes, et le gouverneur sera tenu de choisir
sentés, et de leur donner des commissions provisoires.
difficultés
4. Dans le cas où les commissaires éprouveront quelques de terre et de
dans les colonies, de la part des troupes
pour débarquer
ils requerront par des avisos qu'ils enverront
mer qui s'y trouveront,
les commanterre
bord des vaisseaux et frégates stationnés,
tant à
qu'àa
administrateurs civils, assemblées colodans généraux et particuliers,
ainsi
municipalités et autres corps administratifs,
niales, provinciales, desdits vaisseaux et frégates, de faire proclamer
que les commandans l'intérieur des colonies et a bord des vaisseaux et
et reconnaitre dans
tant desdits commissaires civils que
frégates, le caractère et l'autorité
nommé par le roi, surl les copies
du gouverneur général nouvellement
d'eux certifiés véritables, et
de leurs commissions qu'ils enverront dounés sur la réquisition desdits
d'obéir aux ordres qui leur seront
commissaires.
comme crime de haute trakison,
5. La désobéissance sera regardée
en France avec les
s'en rendront coupables seront envoyés
et ceux qui
être poursuivis et jugés suivant
pièces qui constateront le délit, pour
la rigueur des lois.
dans l'exercice de leurs fonc6. Les conmissaires civils porteront
sera suspendue une
ruban tricolore passé en sautoir, auquel
tions un
d'un côté ces mots : la Nation, la Loi et le Roi,
médaille d'or portant
civils.
de l'autre, ceux-ci : Commissaires
étendant les pouvoirs des comCe nouveau décret, en
omission faite
civils, obviait à une notable
missaires
leur donnait le droit de
dans celui du 4 avril, qui ne
coloniales.
el de dissondre que les assemblées
suspendre
ruban tricolore passé en sautoir, auquel
tions un
d'un côté ces mots : la Nation, la Loi et le Roi,
médaille d'or portant
civils.
de l'autre, ceux-ci : Commissaires
étendant les pouvoirs des comCe nouveau décret, en
omission faite
civils, obviait à une notable
missaires
leur donnait le droit de
dans celui du 4 avril, qui ne
coloniales.
el de dissondre que les assemblées
suspendre --- Page 356 ---
ETUDES SUR L'UISTOIE D'tAitt.
Ce dernier comprit aussi les assemblées
les municipalités et autres
provinciales et
Cedt éténe rien faire
corps qualifiés populaires.
pour le rétablissement de
et de la paix, si la loi laissait
l'ordre
ces dernières assemblées
inattaquables : les luties de
blées du Port-au-Prince
Saint-Léger avec les assemindiquaient cette nécessité.
aussi la confédération de la
Mais
Saint-Marc, devenaient
Crofx-des-Bonquets, cellede
des
soumises également à l'autorité
commissaires civils qui pouvaient les dissoudre.
tait juste.
C'éLe jour même de la révolution du 10 août
trôna Louis XVI,l'assemblée
qui dédécret, qui fut sanctionné
natiouale rendit un autre
le 17 par le conseil exécutif
provisoire. Ce décret confirma les pouvoirs des
saires eivils envoyés à
commisSaint-Domingue, tandis
révoquait ceux quiavaient été attribués
qu'il
res envoyés dans les autres
aux commissaicolonies. Cette
honorable pour Polvérel, Southonax
exception
étaient déjà nommés
et Ailhaud, qui
sidération
et partis, devait ajouter à la condont ils avaient besoin
factions qui troublaient la
pour triompher des
août déclarait
colonie. - Le décret du 17
( traitres à la patrie tout
D militaire, et tout
corps civil et
citoyen qui refuserait
D qui était due aux commissaires
l'obéissance
nière
civils. D Cette derdisposition complétait la dictature remise
leurs mains. Il fallait ce pouvoir
entre
pour assurer le succès de leur
extraordinaire, en effet,
comment,
mission ; et nous verrons
malgré cela, ils eurent à lutter contre
lons, qui voulaient
les COl'indépendance de la
avec les contre-révolationnires
colonie, coalisés
renversement de
mécontens etirrités du
l'infortuné monarque
la mère-patrie.
qui réguait daus
était la dictature remise
leurs mains. Il fallait ce pouvoir
entre
pour assurer le succès de leur
extraordinaire, en effet,
comment,
mission ; et nous verrons
malgré cela, ils eurent à lutter contre
lons, qui voulaient
les COl'indépendance de la
avec les contre-révolationnires
colonie, coalisés
renversement de
mécontens etirrités du
l'infortuné monarque
la mère-patrie.
qui réguait daus --- Page 357 ---
CHAPITEE X1.
(1792]
commissaires civils eut lieu
La nomination des trois
sous le ministère de Roland.
dont le caractère faible a décidé son départ
Ailhaud,
de temps après son arrivée,
de Saint-Domingue, peu
Il n'en est pas de même
rôle secondaire.
n'y a joué qu'un
I de Polvérel et de Sonthonax.
avant la révolution
Polvérel était un avocat distingué
de Bordeaux qu'à celui de
de 89, tant au parlement
son zèle a
Paris, où il s'attira quelques persécutions par
des
les libertés nationales : Il fut membre
défendre
de la Navarre qui le chargèrent d'une
Etats généraux
siégeant alors i
mission près l'assemblée constituante,
ensuite diverses fonctions à Paris,
Versailles. Il remplit
relevée était celle de membre du conseil gédont la plus
c'est là qu'il fut pris pour être
néral'de cette commune:
en qualité de commissaire
envoyé à Saint-Domingue,
de la révolution, il fit
civil.; Durant les premiers temps
d'écrits en faveur de ce grand mouvement
beaucoup
divers colons, membres
national. Sa réputation porta
1790,
de
à s'adresserà lui, ell
de l'assemblée
Saint-Marc,
c'étaient
défendre les actes de cette asseniblée :
pour
Borel, Bacon La Chevalerie et
Valentin de Cullion,
si
rôle.
Thomas Millet qui, tous, y jouèrent un
grand
de leur défense, la condamnaSon refus de se charger
eut la franchise de porter, au contraire,
tion qu'il
de Saint-Marc, le
contre les prétentions de l'assemblée
dans l'esprit des colons en général,
mirent en suspicion
due à l'influence des
dès qu'ils apprirent sa nomination,
l'un de ses écrits
Girondins et des Amis des noirs. Dans
mois par le parlement de
11 Nous avons oul dire. qu'interdit pour quelques la lecture de l'arrêl : a Et moi,.
Paris, Polvérel lit celte tière réponse après toujours. n
plus puissant que la cour, je m'interdis pour
étentions de l'assemblée
dans l'esprit des colons en général,
mirent en suspicion
due à l'influence des
dès qu'ils apprirent sa nomination,
l'un de ses écrits
Girondins et des Amis des noirs. Dans
mois par le parlement de
11 Nous avons oul dire. qu'interdit pour quelques la lecture de l'arrêl : a Et moi,.
Paris, Polvérel lit celte tière réponse après toujours. n
plus puissant que la cour, je m'interdis pour --- Page 358 ---
ÉTUDES SUR L'HISTONRE D'nAiTI.
révolutions du XVIILO siècle, il avait
intitulé: Tableaudes
a fait l'homme pour
posé ce principe : C La nature
homme
l'égalité, pour la société. Nul
D la liberté, pour
de la nature le droit de cnmmanderàd'autres
D n'a reçu
nide
d'eux. D
)) hommes,
disposer
la profession
Quant? à Sonthonax, il exerçait également
de Paris, et au tribunal de cassad'avocat au parlement
révoluIlavait chaudement embrassé la cause dela
tion.
des collaborateurs du journal des Révotion, et était l'un
son
lutions de Paris. Esprit non moins distingué que
il était d'un caractère plus ardent et même
collègue,
Polvérel aux mesures extrafougueux, plus porté que
été admis membres
révolutionnaires. Tous deux avaient
sociétédes Amis de la Constitution.plus connue sous
de la
au premier temps de sa
le nom.de Club des Jacobins,
des hommes
formation, alors que ses principes portaient
à en faire partie. Sonthonax dut aussi
recommandables
des Girondins et, des Amis
sa nomination à l'influence
des noirs.
deux hommes, la fermeté
Les lumières réunies de ces
révolutionnaire de Sonthode leur caractère, la fougue modération de Polvérel,
nax, tempérée souvent par la
destinées de Saint-Doles rendirent influens sur les
célèbres dans ce pays, se sont
mingue. A leurs noms,
ont décidé du sort des
rattachés des actes importans qui
d'hommes de la race noire, - Ies mulâtres
deux classes
dont ils étaient chargés, par leur
et les nègres libres
décrétés par la
mission, d'assurer les droits politiques
couleurs dont
des deux
loi du 4 avril, 1 et les esclaves
T'affranehissement général.
ils ont proclamé
conseils
aux
dont les
pacifiques
Julien Raymond,
avait été proposé
hommes de couleur étaient connus,
importans qui
d'hommes de la race noire, - Ies mulâtres
deux classes
dont ils étaient chargés, par leur
et les nègres libres
décrétés par la
mission, d'assurer les droits politiques
couleurs dont
des deux
loi du 4 avril, 1 et les esclaves
T'affranehissement général.
ils ont proclamé
conseils
aux
dont les
pacifiques
Julien Raymond,
avait été proposé
hommes de couleur étaient connus, --- Page 359 ---
CUAPITRE XI.
[1792]
des Girondins et par Brissot en particulier,
par plusieurs
civils ; mais les intriêtre Tun des commissaires
pour
réussirent auprès du ministre de la magues des colons
connu d'avauce, avait
rine à le faire écarter. Ce projet,
15 de la loi
Charles Tarbé à proposer l'article
porté
excluait de la commission civile, comme
du 4avril, qui
d'administrateurs ou
des emplois d'officiers généranx,
dans
des propriétés
ordonnateurs, tous citoyens ayant
les colonies. On ne peut nier que ce fut une disposition
dans l'état de division où étaient les partis
convenable,
scul de ces
à Saint-Domingue. Il ne fallait pas qu'un
être soupconné de se laisser
agens de la métropole pût
influencer dans ses actes par esprit de parti.
à la noministre
partienlièrement
Le
Lacostes'opposa
; mais son opinion dans le conmination de Sonthonax
combattue
les autres ministres, surtout par
seil fut
par
Lacoste fàt
Servan, ministre de la guerre. Quoique
dévoué aux intérèls des colons, il rédigea
tout à fait
devaient servir
les instructions qui
assez convenablement
commissaires civils. Quelle
de règle de conduite aux
nous
soit la longueur de cet acte, nous ne pouvons
que
de
fait de
dispenser de l'insérer ici, à cause
l'exposé qu'il
dans la colonic, et de l'influence
la situation des partis
et Sonthoexercer sur la conduite de Polvérel
qu'il a pu
nax. Le voici:
objet de la jalousie de toutes les.
La colonie de Saint-Dnmingue,
et par la richesse
nations de l'Europe, par l'étendue de son territoire
de
n'offre plus à l'ceil consterné qu'un vaste champ
de ses produits,
de carnage, de crimes, de désoladésordres, de pillages, d'incendie,
sont armés pour le combattre,
tion. Un préjugé fatal à ceux qni se
fait également le malcomme à ceux qui prétendent le maintenir, a
de divisions en ont successivenient
heur de tous. De premiers germes
s'est divisé et subdivisé en difdéveloppé de rouveaux. Chaque parti
offre plus à l'ceil consterné qu'un vaste champ
de ses produits,
de carnage, de crimes, de désoladésordres, de pillages, d'incendie,
sont armés pour le combattre,
tion. Un préjugé fatal à ceux qni se
fait également le malcomme à ceux qui prétendent le maintenir, a
de divisions en ont successivenient
heur de tous. De premiers germes
s'est divisé et subdivisé en difdéveloppé de rouveaux. Chaque parti --- Page 360 ---
D'uAiTi.
ÉTUDES SUR L'IUSTOIRE
croisant et se choquant dans tous les sens, semférens partis qui, se
à l'envi cette belle et florissante
blent ne s'accorder que pour précipiter
d'autant plus effrayante
contrée vers sa destruction, avec une rapidité
des ateliers de
du désordre a entrainé une grande partie
que l'exemple
à tous les excès du brigandage le plus effréné.
noirs au soulèvement et
les droits de l'égalité
Les hommes de couleur libres ont revendiqué et les blancs se sont
politique, ils se sont prévalus coutre les blancs,
ils
contre eux à leur tour, de quelques lois dont s'opposent
prévalus
diverses. Des camps se sont formés, des
mutuellement les dispositions
des
locaux ont été passés. violés, et ensuite renouvelés:
concordats
d'homines de couleur se sont établies dans les
coalitions de blancs et
blancs, dans les
contre d'autres coalitions de citoyens
de
campagues,
coulé des deux parts avec profusion, à la honte
villes; le sang a
ainsi que des vaincus. Toute
l'humanité, et à celie des vainqueurs dévastés; ou Y est en guerre
la plaine del'Est et du Nord a été brûlée,
les
les noirs révoltés et contre les brigands qui
continuelle contre
01 moins étendus sur toutes
dirigent. Les mêmes fléaux se sont plus
les tribunaux
de la colonie. L'anarchie y est à son comble,
les partics
l'autorité y est sans force; les lois y sont
y sont réduits au silence; subsistance
sont rares , difficiles et
saus vigueur; les moyens de
y le fer et la faim avaient
précaires. Les maladies emportent ceux aque
l'industrie reste sans action, les cultures sont interrompues;
épargnés ;
de ces
désolées ; le
national et étranger se retire
plages
le cominerce
désertent leurs propres foyers : les contribupropriétaire, le gérant
et le faix des dépenses énormes
tions .ocales ont cessé d'y être perçues,
entier
nécessite un état de choses si déplorable pèse en
aujourque
n'en supportait ci-devant qu'une légère
d'hui sur la métropole qui
des cris gémissans
portion. De toutes parts Saint-Domingue pousse des secours. des
vers la France, en la conjurant de lui faire passer
forces et de l'argent.
malbeureusement trop lidèle de la situaTel est en abrégé le tableau
Sonthonax et Ailhaud,
du
où les sieurs Polvérel,
tion présente
pays
T'exécution de la loi du 4 avril
commissaires nommés par le roi pour
de l'ordre et de la prodernier, rout travailler au retour de la paix,
imporFut-il jamais de mission plus grande plus
spérité publiques.
doute elle est environnée d'écueils. Sa Matante et plus auguste! Sans
commissaires les obstacles
jesté n'entend point dissimuler aux sieurs
véritable
sugmonter; o1l ne doit rien cacher au
courage:
qu'ils aurontà
et sur leur zèle. Elle s'associera
mais elle compte sur' leur patriotisme
re et de la prodernier, rout travailler au retour de la paix,
imporFut-il jamais de mission plus grande plus
spérité publiques.
doute elle est environnée d'écueils. Sa Matante et plus auguste! Sans
commissaires les obstacles
jesté n'entend point dissimuler aux sieurs
véritable
sugmonter; o1l ne doit rien cacher au
courage:
qu'ils aurontà
et sur leur zèle. Elle s'associera
mais elle compte sur' leur patriotisme --- Page 361 ---
[1792]
CHAPITRE XI.
elle-même à leurs efforts en leur
ront en son pouvoir,
procurant tous les moyens qui sepour qu'ils soutiennent
son choix, et pour qu'ils
dignement T'honneur de
de la nation
remplissent avec snccès l'attente et les voeux
française. Elle va, dans cet esprit 1 leur
tentions sur la conduite qu'ils
développer ses inloi et la volonté nationales
auront à tenir pour faire triompher la
de toutes les résistances
encore rencontrer à
qu'elles pourront
taire
Saint-Domingue, de la part de
que ce soit.
quelque réfracLes sieurs commissaires savent qu'ils succèdent à de
commnissaires dont l'envoi avait été décrété le
précédens
derniers n'ont réussi
11 février 1791; ces
Le roi ne leur rend qu'imparfaitement dans l'objet de lenr délégation.
pas moins la justice qui leur
stances ne leur ont pas permis
est due. Les circonmeilleures
d'opérer le bien qu'il était réservé à de
mesures de produire. Placés entre des lois
tivement aux droits politiques des hommes
contraires relase renfermer dans les
de couleur libres, ils ont dà
de
dispositions de la plus
cette classe d'hommes à la
récente, qui mettait le sort
discrétion de l'assemblée
n'ont puqu'inviter les
coloniale. Ils
représentans del la colonie
ment et favorablement sur des droits
à prononcer promptejusqu'alors
portait de fixer. Ils avaient d'autant
méconnus, qu'il imtice el de conienance,q
plus lieu d'espérer cel acte de jusque déjà l'assemblée elle-même avait annoncé des
dispositions satisfaisantes sur ce point. 1I est malheureux
positions aient été tout à coup refroidies
que Ces disd'armes des gens de
par limnpatience el la prise
couleur, par des concordals cimentés dans des
camps,etenfin, par des révoltes d'atelier, des meurtres,
simultanés. Cette affligeante
desincenlies
fiance, d'un
époque est devenne le signal d'une déaveuglement réciproque, et de torts
conflit, les commissaires civils
respectifs. Dans ce
tive; mais les
ont interposé la médiation la plus acpartis étaient trop échauliés, les esprits
néanmoins, elle avait eu
trop aigris;
l'Ouest. L'assemblée
quelque effet sur les muldtres de la partie de
coloniale a persisté
elle a improuvé la conduite des
hezigerleur désarmement:
à leurs
commissaires civils ; elle s'est refusée
réquisitions; elle a décliné leur
en discussion : en un mot, elle les
autorité, mis leurspouvoirs
à abandonner la suite de leur
a forcès, par une rupture ouverte,
plus, leurs fonctions
mission, et à repasser en Europe. Au surde la loi du 4 avril eussent bientôt cessé de droit par les dispositions
de fait,
dernier, quand même elles n'avaient
cessé
par la réunion des
dont
pas
roi ne les retrace ici
conjonctures
on vien: de parler. Le
sommairement que pour faire observer aux
, elle les
autorité, mis leurspouvoirs
à abandonner la suite de leur
a forcès, par une rupture ouverte,
plus, leurs fonctions
mission, et à repasser en Europe. Au surde la loi du 4 avril eussent bientôt cessé de droit par les dispositions
de fait,
dernier, quand même elles n'avaient
cessé
par la réunion des
dont
pas
roi ne les retrace ici
conjonctures
on vien: de parler. Le
sommairement que pour faire observer aux --- Page 362 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATTI.
actuels combien leur situation à Saint-Domingue
sieurs commissaires
qui les ont précédés.
sera différente de celle des commissaires
qui
fait exécuter la loi du 24 septembret791,
Les premiersavaient
libres à l'assemblé coloniale; les
soumettait les hommes de couleur
la loi du 4 avril, qui proSt conds sont chargés de mettre a exécution classe et celle des blancs.
droits politiques entre cette
nonce T'égalitédes
concilier la
de la loi avec les conseils
Les premiers avaient à
rigueur
irrités: les seconds
sollicitations de l'équité, entre deux parlis
et les
nouvelle,
ne permet plus ni aux unS d'exiger,
sont forts d'une loi
qui
ni aux autres derefuser On de temporiser.
dans des garnisons
n'avaient, au défaut de per'suasion,
Les premiers
de faibles moyensà requérir et à emépuisées et peu nombreuses, que
soit pour faire rentrer les
ployer, soit pour imposer aux factienx, soumission : les seconds trouveateliers révoltés dans le devoir et la
réglées, en sus
ront à leur arrivée cinq à six mille hommes de troupes la même expéarmée
existait déjà dans la colonie; et
de la force
qui
nombre de quatre mille volondition qui les Y porte, augmentera ce de deux mille soldats de ligue,
taires de la garde nationale, ainsi que
des bâtiments de
des garnisons et des équipages
indépendamment
aux iles sous le vent. Sa Majesté a pensé
lEtat, qui sont stationnés
mille hommes, pourvus
cette masse de forces de treize à quatorze
que
serait plus que suffisante pour
de toutes les munitions nécessaires, l'article 8 de la loi du 4avril, et pour
remplir le veeu particulier de
de toutes les dispositions qu'elle
assurer en général l'exécution parfaite
en doute le respect d'on
contient '. Jamais le roi ne pourra réroquer
si la supposition
de la loi: mais,
Français pour les commandemens
caractère national,
résistance répugne autant à son coeur qu'au
d'une
de la sagesse de prévoir jusques à l'imil est néanmoins dans les plans
de l'obéissance. Or, si
possible, afin d'étouffer jusques aux murmures l'envoi de forces sucse balançaient avant
les deux partis principaux
doit-on pas croirequel'un
cessives et nouvelles à Saint-Domingue, ne
mille hommes,
accru d'un renfort de près de quatorze
de ces partis,
de méconnaître la loi
constitcera l'autre dans l'heurense impuissance
de réduction qui
L'appareil seul des moyens
et la voix de ses organes?
donc inévitablement
investira les sieurs commissaires, les dispensera
consolant, de
Le roi se repose, dans cet espoir
d'en faire aucun usage.
dans la colomille hommes avaient étè effectivement envoyés mille avec eux. (Dé1 Six à sepl
commissaires civils. 11 en vint six
nie avant l'arrivée des
bats, tome 5, page 211.)
réduction qui
L'appareil seul des moyens
et la voix de ses organes?
donc inévitablement
investira les sieurs commissaires, les dispensera
consolant, de
Le roi se repose, dans cet espoir
d'en faire aucun usage.
dans la colomille hommes avaient étè effectivement envoyés mille avec eux. (Dé1 Six à sepl
commissaires civils. 11 en vint six
nie avant l'arrivée des
bats, tome 5, page 211.) --- Page 363 ---
11792]
CHAPITRE XI.
la nécessité où il est de
force
diriger vers Saint-Domingue une partie de la
publique. Les sieurs commissaires ne sont
du devoir privilégié de mettre tout
pas moins pénétrés
des voies, même à des
en ceuvre, avant que d'en venir à
menaces de riguenr. Si
épuisé en vain les ressources de la
cependant ils avaient
suasion, de Phonneur,
raison, du patriotisme, de la perleur marche ultérieure est
7 de la loi du 4 avril. Sa
tracée daus l'article
Majesté leur enjoint de s'y
qu'il doive leur en coûter ; mais, même
conformer, quoi
en s'y
peut trop leur recommander les
conformant, elle ne
tout en les punissant
ménagemens que l'on doit àdes frères,
pour l'intérêt et le salut de la
Ce serait négliger la plus puissante de
patrie.
pas mettre dans une évidence
toutes les armes que de ne
palpable les motifs de
aux soins des sieurs commissaires.
la loi commise
auxhommes de
En conséquence, ils feront sentir
couleurl libres, la grundeur du
blit dans l'exercice de lous les droits
bienfait qui les rétales
de la liberté et de l'égalité. Ils
rappelleront par la reconnaissance, à la conservation
lés, an rétablissement de l'ordre moral
des propriédoivent jamais
et social, au respect qu'ils ne
tude.
perdre envers ceur qui les ont tirés de l'état
Ils
de servipersnaderout aux habitans blancs l'intérêt réel
élever les hommes de coulenr libres
qu'ils ont à
la
à la même hauteur
garantie mutuelle de leurs possessions, de leur
qu'enx, pour
extérieure, ainsi que pour la répression des
stiretéintérieure et
de leurs ateliers. Ils n'oublieront
mouvemens séditieux
pas de leur représenter
cetle
classed'lommes leur est presque toute unie
que
et du sang ; pourquoi
par les liens de la nature
chercheraient-ils à dégrader leur
vrage 1P Il ne sera vraisemblablement
propre ousaires de convaincre les
pas difficile aux sieurs commisuns et les autres par les pertes de toute
qu'ils ont éprouvées, qu'il n'est plus pour eux
espèce
qu'elle u'existe que dans une réunion
qu'une ressource, et
L'intérêt le
franche, sincère et inaltérable.
commande, la patrie l'ordonne, la
la
veulent
lui, nation etle roi la
impérieusement : déjà les esprits doivent y êire
publication de la loi du 4 avril, dont le
disposésparla
chargé, avec ordre de s'y conformer
gouverneur général a été
et de la faire
en
qui n'est pas textuellement réservé à l'action
exécuter, tout ce
missaires. Si Sa Majesté ent retardé
directe des sieurs comde leur arrivée dans la
cette publication jusqu'à l'époque
colonie, il eût été
occasion à de nouveaux
très-dangereux de donner
excès, dans un intervalle de
où
1 Les temps élaient bien
temps
d'un
fruits.
changés! la révolution française avait porté ses
général a été
et de la faire
en
qui n'est pas textuellement réservé à l'action
exécuter, tout ce
missaires. Si Sa Majesté ent retardé
directe des sieurs comde leur arrivée dans la
cette publication jusqu'à l'époque
colonie, il eût été
occasion à de nouveaux
très-dangereux de donner
excès, dans un intervalle de
où
1 Les temps élaient bien
temps
d'un
fruits.
changés! la révolution française avait porté ses --- Page 364 ---
ÉTUDES sUR L'HISTOIRE D'HAITI.
accabler les
l'on aurait abusé de la loi du 24 septembre pour
côté
libres, si on l'avait pu, et de l'autre on se serait
hommes de couleur
loi,
non officielle, pour
préralu de la notoriété de la nouvelle
quoique
maintenir dans les prétentions par la flamme et le glaive.
se
sieurs commissaires les faits principaux
Après avoir appliqué aux
leur avoir développé les intendont il était nécessaire de les instruire,
fondamendu législateur, leur avoir exposé les principes
tions générales
doivent régler leurs opérations à Saint-Domingue,
taux sur lesquels ils
détails de la loi même du 4 avril, et prévoir
il faut descendre daus les
les difficultés d'exécution qu'ils pourraient y rencontrer. assemblées coloL'article 1er ordonne la réélection immédiate des
aussitôt après la publication de la loi ; cepenniales et des monicipalités,
à prononcer la SUSdant l'article 4 antorise les sieurs commissaires
existantes.
la dissolution des assemblées actuellement
pension et même
présenter une sorte de contrariété
Ces deux dispositions pourraient
et l'autre facultative seuleentre elles, en ce que l'une est impérative
exécution subite. - la
ment; et encore en ce quela première suppose une des commissaires
exécution retardée jusqu'à la présence
seconde une
aura dû procéder surcivils. Il faut les concilier, en observant qu'on formes des lois des 8 et
le-chiamp aux réélections prescrites selon les
mais que dans l'espace de temps nécessaire ponr y
28 mars 1790,
autres auront continué leur actiparvenir, les assemblées coloniales et
les trouvent encore
vité; de manière que si les sieurs commissaires
de
non achevées, ils auront le pouvoir
existantes et les réélections
ils accéléreront la convosuspendre ou de dissoudre ces assemblées :
été faite; ils y
assemblées
si elle n'avait pas
cation des
paroissiales,
sauf
régner l'ordre et la paix; ; ils jugeront provisoirement,
feront
l'assemblée nationale, toutes les questions qui pourraient
le recours à
la tenue des assemblées, la
s'élever sur la régularité des convocations,
forme des élections, et l'éligibilité des citoyens.
encore rien
qu'à leur arrivée, il n'y aura
Ily y a toute apparence d'cxécution, ce sera à eux de la mettre en
d'entamé sur celte parlic
leur dictera. Ils aumouvement avec les précantious que la prudence
la sûreté et la policeintérieure
ront attention de ne pas compromettre serait de détruire brusquement
des mesures précipitées dont l'effet
par
: c'est ici qu'ils appliqueront le pouvoir
sans avoir de quoi remplacer
de
facultatif qui leur est conféré, de suspendre ou dissoudrelassemblée ils pèseattendre la formation de l'assemblée nouvelle ;
coloniale, sans
d'après les dispositions que l'assemblée
ront les motifs pour et contre,
udence
la sûreté et la policeintérieure
ront attention de ne pas compromettre serait de détruire brusquement
des mesures précipitées dont l'effet
par
: c'est ici qu'ils appliqueront le pouvoir
sans avoir de quoi remplacer
de
facultatif qui leur est conféré, de suspendre ou dissoudrelassemblée ils pèseattendre la formation de l'assemblée nouvelle ;
coloniale, sans
d'après les dispositions que l'assemblée
ront les motifs pour et contre, --- Page 365 ---
01792]
CHAPITHE XI.
actuelle aura manifestées: : si l'on juge de l'arenir
dispositions seront
par le passé, ces
les sieurs
peu conciliantes; ainsi ily a lieu de prévoir
commissaires ne tarderont pas à la
que
néanmoins indispensable qu'ils s'en soient
dissondre; il sera
fait
vant, ainsi que de tous les corps
reconnaître auparaadministratifs, des tribunaux
dépositaires de la force publique : ils s'adresseront
et des
de Blanchelande ou à celui qui le
à cet effet au sieur
représenterait dans les
gouverneur par intérim de la colonie de
fonctions de
cet officier général ait obtenu
Saint-Domingue. Quoique
son rappel, ses fonctions ne
que lorsqu'il aura satisfait à CC devoir, et
cesseront
à l'installation du sieur
qu'il aura procédé ensuite
d'Esparbès, lieutenant
dans l'exercice de la place de
général des armées,
vent.
gouverneur général des iles sous le
JI serait douloureux de penser que les sieurs
d'Esparbès
commissaires etle sieur
pusssent se voir exposés à éprouver de la
égard; ; si ce malheur arrivait, alors la
résistance à cet
coaction
sance ; on passerait à un enregistrement
suppléerail à l'obéisd'autorité. Un
grand. et tout à la fois plus invraisemblable
malheur plus
dre des choses
encore, est aussi dansl'orpossibles; c'est celui du refus que
l'admission des sieurs
ferait le Cap, de
commissaires, du nouveau
même dela forcearmée qui les
gouvernement, et
cevoir, avant
accompagne. Il leur sera aisé de
que de s'engager dans la
si
s'aperréception amicale ou hostile
passe,
on leur prépare une
: dans le premier cas, ils mouilleront
débarqueront sans difficulté ; dans le second cas, ils
et
de la portée des forts, et enverront
se tiendront hors
coloniale, au
en parlementaire à l'assemblée
gouverneur età la place, une
de les
libellée au nom de la loi, de la nation et du réquisition
recevoir,
aucun effet, ils se
roi. Si elle ne produit
soit au
transporteront avec le convoi, soit à
Port-au-Prince, soit à Léogane; selon la
Saint-Marc,
prendront d'après lesavis qui leur seront donnés détermination qu'ils
palement pardes bâtimensde
sur la côte, et princil'Etat, dont
sur la réquisition des sieurs
lescommandans seront tenus,
commissaires, de
marche et le débarqnement
protéger et d'assurer la
qu'il conviendra de
sieurs commissaires auraient fait
préférer. Ce que les
au Cap, de même
le
pour la reconnaissance de leurs
que gouverneur,
dans le lieu où ils
pouvoirs el caractères, ils le feront
aborderont, près des corps
naux et des garnisons
administratifs, des tribulocales, en l'étendant de suite
tions à toute la colonie.
par des proclamaLe mnême tact de circonstances décidera les sieurs
commissaires sur
qu'il conviendra de
sieurs commissaires auraient fait
préférer. Ce que les
au Cap, de même
le
pour la reconnaissance de leurs
que gouverneur,
dans le lieu où ils
pouvoirs el caractères, ils le feront
aborderont, près des corps
naux et des garnisons
administratifs, des tribulocales, en l'étendant de suite
tions à toute la colonie.
par des proclamaLe mnême tact de circonstances décidera les sieurs
commissaires sur --- Page 366 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'uATTI.
le choix de l'endroit où la nouvelle assemblée
voquée pour y tenir ses séances.
coloniale devra être couEn ordounant la tenue des assemblées
élections des
paroissiales pour les rémunicipalités et assemblées
la disposition
coloniales, ils rappelleront
impérative de la loi du 43 avril dernier,
hommes de couleur et nègres libres
qui veut queles
éligibles à toutes les places,
soient admis à voter, et soient
conditions
pourvu qu'ils réunissent d'ailleurs les
prescrites par l'article 4 des iustructions
ils énonceront ces conditions; ils
du 28 mars 1790:
instruiront le
prescrites par la loi du 8du même
peuple des formes
aux sieurs
mois ; ces deux lois sont connues
commissaires; elles ont été publiées dans la
yt trouveront, et enl emporteront
colonie : ils les
le veeu de ces lois
encore d'ici des exemplaires.
ne soit pas éludé par le fait, ils
Pour que
les moyens qui pourront assurer plus efficacement emploieront tous
des blancs que des hommes de
le libre accès, tant
couleur, aux
autres : ils aplaniront par des décisions
assemblées primaires et
les contestations qui viendront
promptes et provisoires toutes
à s'élever dans les
feront observer les règles de
assemblées; ils y
laloi du 4 avril
l'égalité et de la liberté des
ne faisant aucune exception de couleur délibérations:
ils ne se permettront ni
et dej personnes,
préférences ni partialité.
Ilss'occuperont essentiellement, et dès le premier instant de leur
débarquement. soit avec les corps administratifs
ceux qui leur succéderont, des
subsistants, soit avec
quillité, la
dispositions à faire pour rétablir la tranconfiance, la confraternité, la sûreté
et la soumission des ateliers
domestique, le travail
; ils se concerteront avec ces
et avec le gouverneur général pour faire
mêmes corps
sembleméns hostiles, les
disparaitre les camnps, les rasdépôts privés d'armes offensives
sives, en un mot, pour effacer,s'il est
ou défenpossible,
guerre intestine qui a si souvent
jusqu'aux traces de la
ensanglanté ce
rassureront le colon justement
malheureux sol: : ils
effrayé, et le
d'où la crainte de la mort l'avait
raméneront à des foyers
garde de la loi et des bras
exilé; ils le mettront sous la sauvearmés par la mère patrie,
secours; ils lui montreront dans
pour voler à son
chaque soldat de
volontaire des bataillons nationaux,
ligne, dans chaque
autant
ils feront vivre en boune
d'amis, autant de frères :
eux-mêmes; ; nul motif de intelligence Ces militaires avec eux et entre
concorde et de consolation
et les sieurs commissaires
ne sera oublié,
prodigueront, d des coeurs
fortune, tous les adoucissemens
aigris par l'innité
que la raison, la persuasion, l'huma..
compatissante sauront leur inspirer; ce sera le plus constant des
nationaux,
ligne, dans chaque
autant
ils feront vivre en boune
d'amis, autant de frères :
eux-mêmes; ; nul motif de intelligence Ces militaires avec eux et entre
concorde et de consolation
et les sieurs commissaires
ne sera oublié,
prodigueront, d des coeurs
fortune, tous les adoucissemens
aigris par l'innité
que la raison, la persuasion, l'huma..
compatissante sauront leur inspirer; ce sera le plus constant des --- Page 367 ---
[1792]
CHAPITRE XI.
; il leur sera doux de le remplir ; mais
devoirs qu'ils aurontà acquitter;
sont chargés d'un
ne perdront pas de vue qu'ils
en même tempsils
rigoureux, et non moins salutaire,
autre ministère plus pénible, plus
destroubles de Saint-Docelui de la recherche des coupables autears les articles 5 et 6 de lal loidu
mingue : cette tâche leur est imposée par
inflexibilité, mais
ils devront non-seulement la fournir avec
4 avril,
au
d'instruction que le corps
encore se conformer en ce point
genre
législatif a jugé à propos de leur prescrire. les élémens des lois des 8
L'assemblée coloniale une fois formée sur
les sieurs
et ceux de la loi du 4avril, il faudra que
ets 28 mnars 1790,
relâche
l'émission de son voeu sur
coninissaires la sollicitent sans
pour
la plns favorable à la
la constitution, la législation et l'administration assemblées coloniales
colonie : c'était là le plus grand objet queles
sont le moins
devaient avoir en vile ; et c'est la chose dont elles se
II importe de les rattacher à ce travail par
occupées jusqu'a présent.
et cette considéintérêt, le retour à l'ordre en dépend;
leur propre
les sieurs commissaires ne pourra manration présentée avec force par
droit d'en attendre : ils savent
de produire l'effet que l'on est en
quer
les voies de T'excitation; ils n'ont point
qu'ils n'ont sur cela que
l'assemblée délibérante ; mais
d'ailleurs à concourir activement avec
consultés, etqu'ils
Sa Majesté ne doute point qu'ils ne soient souvent
conseils
alors à communiquer le résultat deleurs sages
ne s'empressent
S'il arrivait que l'assemblée se permit de
ct de leurslumières acquises.
fondamentaux
desarrêtés qui fussent contraires aux principes
prendre
ou aux lois décrétées
de la constitution et de la législation française.
ne pourpour les colonies, les sieurs commissaires
particulièrement
la rectification ; ils
raient les passer sous silence ; ils en requerraient
du
dans la nême forme à la sanction provisoire gonvers'opposeraient
d'une autorité usurpée; ils
neur, et à l'exécution de ces actes illégaux
cette exécuiraient même, sous leur responsabilité, jusqu'à suspendre rendraient
clairenent libellées, et ils en
tion par des proclamations
de la marine et des colonies, qui
compte sur-le-champ au ministre nationale et du roi: enfin, ils se
prendrait les ordres de l'assemblée
de Saint-Dodiront sans cesse que le salut public et la tranquillité le gouverneur
sont commis à leurs soins. La force armée,
mingue
est soumis à l'emgénéral, les tribunaux, les corps administratifs,fout parvenir sans obstacle
pire de leur réquisition, pour qu'ils puissent dans leur mission : ils
au but que la nation et le roi se sont proposé
Hopiroenrmigrte
meadrentlafemplaigalitie
T. I.
de l'assemblée
de Saint-Dodiront sans cesse que le salut public et la tranquillité le gouverneur
sont commis à leurs soins. La force armée,
mingue
est soumis à l'emgénéral, les tribunaux, les corps administratifs,fout parvenir sans obstacle
pire de leur réquisition, pour qu'ils puissent dans leur mission : ils
au but que la nation et le roi se sont proposé
Hopiroenrmigrte
meadrentlafemplaigalitie
T. I. --- Page 368 ---
ÉTUDES SUR LHISTOIRE D'nxitt.
la pluralité
laisse à leur prudence de se diviser, lorsqu'à
Sa Majesté
utile de le faire pour opérer plus de bien en
des voix ils auront jugé
mais ils commenceront pars rsetenir
méne temps et en divers points ; certaine, et ils finiront de même
réunis, afin de se tracer une marche
de leurs opérations.
par se recueillir surl'ensemble entre eux, l'opinion du plus ancien d'dge
En casdepartage d'avis
attendre le suffrage du
prévaudra. Si les deux ne croyaient pasdevoir trois
ne sera
absent, et dans le cas où l'un des
commissaires
troisième
il pourra consigner et motiver son opinion
pas de l'avis de la majorité
mais sans pouvoir lni douner ailsur les registres de la commission,
cune publicitè...
instructions émanées du roi. Nous
Telles furent les
de détail conceravons supprimé quelques dispositions
et financièadministratives
nant les mesures purement
à desdont nous avons souligné
res. Cesinstructions 1
Lavenir, beausupposnient, pour
sein certains passages,
des colons, qu'ils n'en
plus de sagesse de la part
coup
dans le passé; car elles établissent fort
avaient montré
Mais l'avenir répondit au
bien leurs torts à cet égard.
commissaires civils
et nous verrons pourquoi les
passé,
l'assemblée coloniale et les
totalement
durent supprimer
afin d'user de la dictature reassemblées provinciales,
mise entre leurs mains.
dans lajournée du
le trône des Bourbons
En renversant
décrété la for10 août 1792, l'assemblée législativeavait
XVI.
d'une convention nationale pourjugerLouis
mation
des dépulés des colonies
Le 22 août, il fut décrété que
Le 22 du
siégeraient dans cette convention.
françaises
décret détermina les fonctions
même mois, un nouveau
autre fut rendu
de ces colonies, et un
des gouverneurs
les énigrés, qui durent
sur les biens qu'y possédaient
saufles
saisis et vendus au profit du trésor public,
être
droits des tiers et des familles non émigrées. --- Page 369 ---
CHAPITRE XI.
[1792]
convention nationale rendit un
Le 8 novembre, la
commissaires
le rappel des
décret qui, en prononçant
les remcivils envoyés dans les autres colonies, pour
confirma la mission de ceux nommés
placer par d'autres,
dont le patriotisme est reconnu,
pour Saint-Domingue,
dit ce décret.
elle en rendit un nouveau, par
Le 10 décembre,
à Saint-Dominlequel elle approuva les mesures prises
et que nous ferons congue par ces commissaires,
naitre.
le moment, à la mention
Nous nous bornons, pour
l'année 1792, nous
de ces actes émis dans le cours de
réservant de parler de ceux qui furent rendus plus
tard.
més
placer par d'autres,
dont le patriotisme est reconnu,
pour Saint-Domingue,
dit ce décret.
elle en rendit un nouveau, par
Le 10 décembre,
à Saint-Dominlequel elle approuva les mesures prises
et que nous ferons congue par ces commissaires,
naitre.
le moment, à la mention
Nous nous bornons, pour
l'année 1792, nous
de ces actes émis dans le cours de
réservant de parler de ceux qui furent rendus plus
tard. --- Page 370 ---
CHAPITRE XII.
Saint-Domingue. Effet
Assemblée coloniale. Projet de constilution du décret pour du 28 mars 1792, et de sa
produit par la nouvelle arrivée au Blanchelande Cap
le font publier. - Persécusanction par le roi. Roume et de couleur.
Coalition et traité de
tions continuées contre les hommes les hommes de couleur et les blancs.
paix et d'union à Saint-Marc entre dans l'Ouest. - Voyage et actes de BlancheRoume et Blanchelande vont
- Rigaud affranchit sept cents
lande dans le Sud. - Son retour au Cap.
noirs aux Cayes. - Résumé de la première Epoque.
le dixième chapitre de ce livre, nous avons
Dans
le commissaire Roume
expliqué les motifs qui portèrent
tandis que ses collègues parà rester à Saint-Domingue,
taient pour la France.
avait tonjours
L'assemblée coloniale, comme onl'a vu,
des forces que l'assemblée consticompté sur l'appui
constamroyal promirent
tuante et le gouvernement
des colons sur les
assurer la domination
ment, pour
de la race noire. Mais, Jorsdeux classes d'hommes
lieu dans le
les discussions qui eurent
qu'elle apprit
les mois de désein de l'assemblée législative, pendant
défendait
1792, et qu'un décret
cembre 1791 et janvier
les hommes de couleur les troupes
d'employer contre
dans la colonie, clle se
la métropole devait expédier
que
du départ de Mirbeck,
décida, le 31 mars, au moment
de la race noire. Mais, Jorsdeux classes d'hommes
lieu dans le
les discussions qui eurent
qu'elle apprit
les mois de désein de l'assemblée législative, pendant
défendait
1792, et qu'un décret
cembre 1791 et janvier
les hommes de couleur les troupes
d'employer contre
dans la colonie, clle se
la métropole devait expédier
que
du départ de Mirbeck,
décida, le 31 mars, au moment --- Page 371 ---
CHAPITRE XII.
[1792]
( dont la misà envoyer en France six commissaires
de peindre les hommes
suivant Roume,
) sion était,
libres sous des traits si odieux,
) de couleur et nègres
la destruction toflattait d'en provoquer
) qu'elle se
) tale. )
Blanchelande, del'autre,
Roume et Mirbeck, d'un côté,
de
vainement sollicité cette assemblée obstinée,
avaient
de cette classe, en vertu du droit que
statuer sur le sort
Mais, après le
lui conférait le décret du 24 septembre.
de Mirbeck et de Saint-Léger, l'espèce de trandépart
dans
survenue entre les deux partis qui siégenient
saction
alors, dans
l'assemblée, fut cause qu'elle s'occupa
du mois d'avril, de la constitution qu'elle
le courant
Dumas, dont les
voulait donner à Saint-Domingue.
celui-ci à rester
confidences: à Roume avaient déterminé
du
chargé de la rédaction
au Cap, fut principalement
projet.
consistait à
Le 12 mai, il le présenta : a ce projet
une espèce de monarchie
9 établir à Saint-Domingue
dans laquelle un gouvernenr mannequin
y subalterne,
refuserait les arrêtés de l'assemblée
) approuverait ou
de trois espèces
et
les dépêches
D coloniale,
siguerait
la finance et la
d'État, pour le militaire,
y de secrétaires
était le but vers leD justice; ce dernier département
toutes ses acde loi) dirigeait
)) quel Dumas (homme
) tions ' )
coloniale, proGault, autre membre de l'assemblée
autre
au nom du comité de constitution,
posa un
projet,
hommes de couleur : il émasur l'état particulier des
des colons
nait du côté Est de l'assembléc, composé
1 Rapport de Roume, page 13.
militaire,
y de secrétaires
était le but vers leD justice; ce dernier département
toutes ses acde loi) dirigeait
)) quel Dumas (homme
) tions ' )
coloniale, proGault, autre membre de l'assemblée
autre
au nom du comité de constitution,
posa un
projet,
hommes de couleur : il émasur l'état particulier des
des colons
nait du côté Est de l'assembléc, composé
1 Rapport de Roume, page 13. --- Page 372 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE D'uAil.
contre eux:
le moins deprévention
qui avaient témoigné
à la jouissance des
n'admettait, dit Garran,
C ce projet,
de sang-mélé échez
que les personnes
> droits politiques,
de la couleur noire ne seraient
les traces
( lesquelles
D plus apparentes. >
un auLéaumont, député de Torbeck, proposa
Enfin,
n'était autre chose que l'ancien régime
tre projet qui
converti en loi constitutionnelle.
TInconstante
même
12 mai, la frégate
Mais, ce
jour
la nouvelle du décret du
arriva au Cap, où elle apporta
le 4 avril. Il sem28 mars et de sa sanction par le roi,
colons
le ciel voulut donner aux
blequ'en cette occasion,
à résisavertissement de leuri impuissance
une leçon, un
aux droits de tous les homter à ses volontés favorables
de l'acte souen faisant coincider la connaissance
mes,
avec celle du projetinjuste, si longverain de la France,
coloniale.
élaboré dans le sein de l'assemblée
temps
la nécessité de se soumettre imLoin de reconnaitre
coloniale resta
médiatement à laloi du 4 avril,Tassemblée
la
de savoir si elle tenterait,
comme indécise sur question
de la
de résister à la volonté des deux pouvoirs
ou non,
côté Ouest de l'assemblée s'entendit avec
métropole. Le
susciter dans cette ville une
la municipalité du Cap, pour
sur' les résoluémeute dont l'effet, espérait-il, péserait
T'assemblée: elle eut lieu le 22 mai. Cette cations de
membres de l'assemblée de
bale était digne des anciens
Saint-Mare.
occasionna, pénétrant effecL'agitation factice qu'elle
tivement dans le sein de T'assemblée coloniale, l'espèce
entre les deux partis fut rompue : ils
de trève conclue
désacord
le
s'accorder. Il résulta de ce
que,
ne purent
à la
27 mai, l'assemblée déclara qu'elle se soumettrait
cations de
membres de l'assemblée de
bale était digne des anciens
Saint-Mare.
occasionna, pénétrant effecL'agitation factice qu'elle
tivement dans le sein de T'assemblée coloniale, l'espèce
entre les deux partis fut rompue : ils
de trève conclue
désacord
le
s'accorder. Il résulta de ce
que,
ne purent
à la
27 mai, l'assemblée déclara qu'elle se soumettrait --- Page 373 ---
CHAPITRE XI. officiellement. Cette
loi du 4 avril, dès qu'ellearriversit
les colons
résolution fut évidemment forcée, parce que
de réfléchir que l'envoi de trois
avaient cul le temps
seraient indubitablecommissaires civils, qui
nouveaux
l'influence de Brissot et des Gironment nommés sous
hommes de
dins, et qui seraient appuyés par six mille'
nationales, indiquait une volonté
troupes et de gardes
législative, de
bien décidée, de la part de l'assemblée
faire respecter ses déerets dans la colonie.
se
pas sur les vues seToutefois, qu'on ne
méprenne
des colons. Ils étaient informés par leurs agens el
crèles
là et à l'étranger,
France des complots € qui is'onrdissaient
armées
la contre-révolution au moyen des
pour opérer
à faire
curopéennes se préparaient y
que les puissances
coloniale, dictée
pénétrer. La résolution de l'assemblée
de l'aneien régime, n'était
surtout par les partisans
meildilatoire, en attendant des temps
qu'une mesure
à compter sur
leurs. Ils avaient d'ailleurs tant appris
personnels du roiel sur les tergiversations
les sentimens
dans les
durent cncore espérer
de l'opinion, qu'ils
événemens ultérieurs.
extrait de l'arrêté pris le 27 mai: :
Voici un
décret soil diamétralement opposé au x dispositions
Quoique ce
1791, néaumioins l'assemde la loi constitutionnelle du 28 septembre
la résistance, lesablée coloniale, ne voulant pas compromettre, par conserver à la France,
lutdes restes de smikeipeavelamnees de six millions d'hommes repopuisque son commerce et l'existence
voulant
nou plus mettre
sur leur conservation ; ne
pas
sent entièrement
droit de faire, avec la décision qui
en opposition la loi qu'elle a le
de ce sconflitdanorite
est émanée del'assemblée nationale, parce que
accéléreraient la
naitre des divisions ct des désordres qui
pourraient
ruine de cetle malheureuse colonie ;
certaine qu'elle a dn
L'assemblée déclare qu'attendu la connaissance
commerce et l'existence
voulant
nou plus mettre
sur leur conservation ; ne
pas
sent entièrement
droit de faire, avec la décision qui
en opposition la loi qu'elle a le
de ce sconflitdanorite
est émanée del'assemblée nationale, parce que
accéléreraient la
naitre des divisions ct des désordres qui
pourraient
ruine de cetle malheureuse colonie ;
certaine qu'elle a dn
L'assemblée déclare qu'attendu la connaissance --- Page 374 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
nationale législative, du 28 mars dernier, saticdécret de l'assemblée
suivant, elle s'abstient de prononcer sur
tionné par le roi le 4 avril
couleur et nègres libres, et qu'elle
l'état politique des hommes de
la volonté delassemblée natioreconnait la nécessité de sesounettreàl manifestée. Enfin, l'assemblée, en
nale et du roi, lorsqu'elle lui sera déclaration, invite le gouverneur
ordonnant la poblication de cetle ordonner aux hommes de cougénéral à faire une proclamatiou dans pour l'ordre el de se reuir aur blancs
leur et nègres libres de rentrer
faire cesser la révulte des
dans leurs paroisses respectives, pour
esclaves.
avait de contraint dans cette
On sent tout ce qu'il y
déclaration. La morgue coloniale rongeait
impudente
Il lui fallait céderà l'empire
le frein qui lui était imposé.
elle
circonstances : elle le fit de mauvaise grace,
des
le fit avec insolence.
de la loi
Le 28 mai, un aviso arriva au Cap, porteur marine
des lettres du ministre de la
du 4 avril, avec
cià Blanchelande et aux commissaires
qui enjoignaient
suite à T'exécution de cette loi, en
vils, de procéder de
réservé à l'action
tout ce qui n'était pas expressément
mis
commissaires civils. L'empressement
des nouveaux
indique la
ordonner cette exécution provisoire
à faire
de quelques Amis des
présence dans le gonvernement
noirs.
rendit dans le sein de l'assemblée
Le 29, Roume se
du Nord et de la
coloniale, de l'assemblée provinciale
T'enregistrement de la
municipalité du Cap, et requit
montra
fidèle à l'esprit de conciliation qu'il
loi. Mais,
il eut la
dans le cours de cette mission,
constamment
dans l'acte de publicacondescendance de supprimer,
coloniale, la
les instances de l'assemblée
tion et sur
la loi, afin de
date de l'an IVe de la liberté que portait
des esclaves insurgés.
les prétentions
ne pas augmenter
semblée provinciale
T'enregistrement de la
municipalité du Cap, et requit
montra
fidèle à l'esprit de conciliation qu'il
loi. Mais,
il eut la
dans le cours de cette mission,
constamment
dans l'acte de publicacondescendance de supprimer,
coloniale, la
les instances de l'assemblée
tion et sur
la loi, afin de
date de l'an IVe de la liberté que portait
des esclaves insurgés.
les prétentions
ne pas augmenter --- Page 375 ---
CHAPITRE XII.
[1792]
condescendauces qui furent
IlI préludait ainsi à d'autres
plus fatales à Saint-Domingue.
avait rendu un
l'assemblée coloniale
Le 15 mai,
dans la
la perpétuité de l'esclavage
décret pour assurer
colonie. Lisons-le :
coloniale de la partie française de Saint-Domingue
L'assemblée
du 28 septembre 1791,
législative, en vertu de la loi constitutionnelle
ezister
déclare
la colonie de Saint-Domingue ne peut
reconnait et
que
P'esclave est la propriété du .
sans le maintien de l'esclavage ; que
atteinte à cette] propriété.
maitre,et qu'aucune autorité ne peut porter
a décrété et décrète ce qui suit :
En conséquence
coloniale seule il appartiendra de proArticle 1er. A l'assemblée
la demande
des
des esclaves, sur
expresse
noncer! les afranchissemens et suivant le mode qui sera déterminé
propriétaires, pour les causes,
par la loi.
l'affranchissement sera soumis à l'approbaL'arrêté qui prononcera
tion du gouverneur.
tous les règlemens né2. L'assemblée coloniale fera jncessamment
des escluves.
le maintien de l'esclavage et la discipline
cessaires pour
provisoire de M. le
Sera le présent décret, présenté à V'approbation être présenté à la
lieutenant au gouvernement général, et envoyé pour
sanction directe et absolue du roi.
l'assemblée coloniale nomma trois
A eette oceasion,
décret direelenouveaux commissaires pour porter ce
du roi: c'étaient Page, Brulley et
ment à lasanction
Lux.
arrivassent
Vain espoir ! avant que ces commissaires
l'émeute du 20 juin, à Paris, avait porté
en France,
le 10 août, elle n'y
un premier coup à la royauté:
D'ailleurs, les incendies, les massacres
existait plus!
les succès
nccompagnèrent la révolte des esclaves;
qui
obtinrent dans les combats et qui les aguerrisqu'ils
excilation qu'ils recesaient chaque jour; la secrète
ction
Lux.
arrivassent
Vain espoir ! avant que ces commissaires
l'émeute du 20 juin, à Paris, avait porté
en France,
le 10 août, elle n'y
un premier coup à la royauté:
D'ailleurs, les incendies, les massacres
existait plus!
les succès
nccompagnèrent la révolte des esclaves;
qui
obtinrent dans les combats et qui les aguerrisqu'ils
excilation qu'ils recesaient chaque jour; la secrète --- Page 376 ---
ÉTUDES SUR L'UISTORE D'uain.
vaient des agens eautrerévolatiounsires:
geait le triomphe de leur
: tout présacause sainte dans un
peu éloigné, Celle des mulâtres
avenir
également
et nègres libres sortant
victorieuse des obstacles
les
avaient opposés, les noirs
que
colons lui
l'émission d'une
n'avaient pas Desoin de
loi, pour savoir
de droits
qu'ils avaient autant
que leurs frères et leurs enfans. La
prévue par l'abbé Maury était faite.
révolution
pouvaient encore
Les colons seuls
s'aveugler sur ce point.
Si l'assemblée coloniale se vit contrainte
la loi du 4avril, elle ne caleula
d'enregistrer
des nouveaux
pas moins que T'arrivée
devaient
commissaires civils, avec les forces
les accompagner, subirait
qui
qu'elle pourrait mettre à
encore un retard
sécutions
profit pour continuer ses
contre les hommes de couleur.
perquence, elle écrivit à tous les
En consécolonie de redoubler
corps populaires de la
classe.
leurs rigueurs contre cette
Au Port-de- Paix, à Jérémie,
au
partout enfin, les colons se
Port-au-Prince,
ses affreux désirs,
prétèrent à ses vues, à
tout en publiant comme
du 4 avril. Des violences
clie, la loi
lieu
que la rage animait eurent
contre leurs victimes. Il est inutile
les détails de ces actes de barbarie
d'entrer dans
nous
avons fait connaitre
coloniale; ce que
déjà de la
des
de Saint-Domingue suffit,
part
despotes
prendre aux lecteurs
peut-être, pour faire comsité la
tout ce que la haine et la perverplus raffinée suggérèrent à ces
était nécessaire
hommes. S'il
encore d'ajouter aux
nous dirions qu'au
précédens récits,
Port-de-Paix, UllI colon, du nom de
François Layaux, offrit trente mille franes à la munici-
éjà de la
des
de Saint-Domingue suffit,
part
despotes
prendre aux lecteurs
peut-être, pour faire comsité la
tout ce que la haine et la perverplus raffinée suggérèrent à ces
était nécessaire
hommes. S'il
encore d'ajouter aux
nous dirions qu'au
précédens récits,
Port-de-Paix, UllI colon, du nom de
François Layaux, offrit trente mille franes à la munici- --- Page 377 ---
CHAPITRE XII.
[1792]
bateau où étaient entassés
palité de cette ville, pour un
de tout àge et de tout
environ denx cents personnes
disaitles hommes de couleur, afin d'avoir,
sexe, parmi
couler bas ce bateau avec ces malil, le plaisir def faire
autre navire
A Jérémie, sur un
heureux proserits.
hommes de couleur embarqués
étaient également des
lieu inoculèrent
et
force. Les colons de ce
par ruse
par
les moissonner.
parmi eux la petite vérole pour
de SaintUn autre colon nommé Barillon, arrivant
apprend que la loi du 4 avrila
Domingue à Bordeaux,
il écrit
à la classe de couleur ;
accordé l'égalité politique
colola lettre suivante aux commissaires de l'assemblée
niale, à Paris :
les monstres qui ont
C Nos bourreaux, nos assassins,
triomla terre des ossemens de nos frères,
D fertilisé
est
de la plus proMon coeur
pénétré
) phent donc!
décret du 28 mars est une
Le
) fonde affliction...
d'esPlus de colonies, plus
> horreur, une turpitude...
brevet de liberté
décret du 28 mars est un
) claves ILe
mille révoltés. Ce décret est
) pour cent soixante-six
de la
c'est un
aux yeux
politique;
) une monstruosité
, il coûtera la
aux
de la saine philosophie;
> crime
yeux
individus... Le salut de SaintD vie à quarante mille
le
si l'on ne prend
parti
>) Domingue est impossible,
les exteret sévère envers les mulâtres, en
y d'étrejuste
dans Lilede lAsou du moins en les déportant
> minant
iles du Prince en Guinée, en leur
D cension,près des
des instrumens
des vivres pour n an et
)) fournissant
de sauver et de ré-
) aratoires... Il est encore possible
conçu 20l plan à cetégard:
) tablir Seint-Doningwe:Faie
el lu
est la déportation des muldtres,
) le premier point
mulâtres, en
y d'étrejuste
dans Lilede lAsou du moins en les déportant
> minant
iles du Prince en Guinée, en leur
D cension,près des
des instrumens
des vivres pour n an et
)) fournissant
de sauver et de ré-
) aratoires... Il est encore possible
conçu 20l plan à cetégard:
) tablir Seint-Doningwe:Faie
el lu
est la déportation des muldtres,
) le premier point --- Page 378 ---
ETUDES SUR LAINISIOIRE D'UAiti,
)) confiscation de leurs biens au
des
D
profit
blancs
diés". >
incenOn le voit : la classe des muldtres
cauchemar
est réellement le
qui pèse sur la poitrine des colons
pêche de respirer : déportez, détruisez
et l'emles
sera facile de subjuguer les
muldtres, et il
négres, de les maintenir
l'esclavage. La cause de ces deux classes
dans
tiellement
est donc essenidentique. Les prétendus
lâtres voient
bienfaiteurs des muavec horreur l'existence de cette
venue pour eux le plus grand obstacle
classe, del'affreux droit de
au maintien de
propriété que le régime
créé sur les noirs. Dans
colonial leur a
l'origine des colonies,
femmes del la race blanche, les colons
privés de
femmes noires;
ont dû s'unir à des
de cette union naturelle sont nés
mulâtres dont la classe s'est
les
production; elle
accrue par sa propre regêne, elle embarrasse maintenant
hommes blancs qui n'ont
ces
pas eu le sentiment de l'amour
pour leurs esclaves; et de ce que les mulâtres
les droits qu'ils tiennent de la
réclament
nature en leur qualité
d'hommes, de ce que des hommes
dans la métropole,
généreux et justes,
font
soutiennent leurs réclamations et les
triompher, les colons ne songent
la
tion de ceux qu'ils
qu'à
destrucappellent desfils dénaturés !
forfait aux bons sentimens de la
Quidonc
vous, colons de
nature, entre eux ou
Saint-Domingue ?..
C'est une chose remarquable,
la
tout à fait du goût de
que
déportation était
ces hommes qui n'osaient
proposer tout haut la destruction des
pas
nègres libres,
mulâtres et des
ou qui avaient honte d'exprimer ce voeu,
1 Rapport de Garran, t. 3, pages 36 el 37.
desfils dénaturés !
forfait aux bons sentimens de la
Quidonc
vous, colons de
nature, entre eux ou
Saint-Domingue ?..
C'est une chose remarquable,
la
tout à fait du goût de
que
déportation était
ces hommes qui n'osaient
proposer tout haut la destruction des
pas
nègres libres,
mulâtres et des
ou qui avaient honte d'exprimer ce voeu,
1 Rapport de Garran, t. 3, pages 36 el 37. --- Page 379 ---
CHAPITRE XII.
[1792]
ile
isolée de
désir cruel : déporter dans une
déserte,
ce
équivaut bien à tuer.
toutes communications,
du Port-an-Prince veuEn octobre 1791, les blancs
la même
lent détruire les nègres suisses (c'est toujours
de
de les déporter sur les plages
race), et ils proposent
eu à combattre
la baie des Mosquitos où ils auraient
Indiens
la
et contre la faim et contre les
tout à
fois,
soin de les faire jeter sur
sauvages : mais ils ont
finir
des iles désertes de ces côtes, pour en
plus
l'une
vite.
de déporter les mulâtres
En 1792, Barillon propose
côtes de Guinée.
dans l'ile de PAscension, prèsdes
et des
Malouet, ministre de la marine
Et en 1814,
un de ces
colonies, ancien colon de Saint-Domingue,
n'avaient rien oublié nirien appris, Malouet
hommes qui
les mulatres el les nègres éclairés
se proposnit'de déporter
Ratan, dans la baie de
les Haitiens, à l'ile de
parmi
réminiscence de l'affaire
Honduras,.
sans doute par
suisses et pour n'avoir pas à faire un long
des infortunés
trajet'.
de la loi du 4 avril et sa publication
Les dispositions
de l'assemblée COobligée, ayant restreint le pouvoir
Roume et de
loniale et relevé celui du commissaire
dernier
du concours qu'il reçut
Blanchelande, ce
profita
couleur du Nord,
dès lors de la part des hommes de
aussitôt l'arrivée à Kingston du colonel Dauxion-Lavagsse,
1 En 1814,
envoyée à Haiti par Malouet, ily
principal agent de la mission d'espionnage était divisée en six classes. Le sort des
parut un livre où la population d'Haiti dit, était d'être transporté ou déporté
mulâtres et des nègres éclairés, y était-il Honduras. Cet ouvrage fut publié sous l'inà Tile de Ralan, dans la baie de
l'a dit Pétion, dans sa lettre du 6 OCfluence de Dausion-Lavaysse, ainsi que envoyés alors près de lui, puisque les
tobre 1816 aux commissaires français dans les instructions sécrètes trouvées par
mêmes catégories étaient Franco insérées de Médina, T'un de ces espions.
H. Christophe sur
porté
mulâtres et des nègres éclairés, y était-il Honduras. Cet ouvrage fut publié sous l'inà Tile de Ralan, dans la baie de
l'a dit Pétion, dans sa lettre du 6 OCfluence de Dausion-Lavaysse, ainsi que envoyés alors près de lui, puisque les
tobre 1816 aux commissaires français dans les instructions sécrètes trouvées par
mêmes catégories étaient Franco insérées de Médina, T'un de ces espions.
H. Christophe sur --- Page 380 ---
ÉTUDES SUR L'ISTOIRE D'tAYTI.
pour rétablir la puissance du régime militaire
plupart des paroisses de cette
dans la
ces mesures, il
province. Au moyen de
put songer à passer dans l'Ouest
Sud, pour y faire publier et exécuter la loi
et le
réprimer également les factieux
du 4avril, et
provinces.
qui résistaient dans ces
Lorsque, dans l'Ouest, les hommes de couleur
dérés avec les blancs de la
confésoulevé les esclaves du Cul-de-Sac Groix-des-llouquets, eurent
au Port-au-Prince, c'est
pour refouler Praloto
de marcher
que ce brigand se proposait alors
contre eux au Mirebalais, tandis
quis de Borel,
que le marcampé aux Vérettes, s'y
par la vallée de l'Artibonite.
porterait aussi
teurde cette
Ce noble, grand planparoisse, déjà ruiné et endetté avant la
volution, pillait les habitans de toute cette
rémettait des assassinats
plaine et comaffreux.
Au mémeinstant, les hommes de couleur
les ateliers del'Arcahaie et
soulevèrent
l'Artibonite,
quelques-uns de la plaine de
pour combattre également Borel, dont les
mouvemens se liaient à ceux du camp de la
les ordres de Dumontellier. Ils
Saline, sous
de leurs
réussirent à les chasser
positions. Borel,
se
membredefasentiée
rendit au Cap, et Dumontellier
coloniale,
se
ses saliniers. C'est alors
réfugia au Môle avec
suisses dont il
qu'il assassina les soixante
a été parlé dans le 8€ chapitre.
A Jacmel, aux Cayes-Jacmel et à
les
de couleur
Baynet,
hommes
reprirent aussi l'offensive contre les blancs
ces paroisses.
de
Par suite de leurs succès dans
nisèrent à Saint-Marc
l'Artibonite, ils orgaune nouvelle coalition
les blancs
entre eux et
entre-révolatiounaines, des paroisses deSaintMare, des Gonaives, dela Petite-Rivière et des Vérettes.
a été parlé dans le 8€ chapitre.
A Jacmel, aux Cayes-Jacmel et à
les
de couleur
Baynet,
hommes
reprirent aussi l'offensive contre les blancs
ces paroisses.
de
Par suite de leurs succès dans
nisèrent à Saint-Marc
l'Artibonite, ils orgaune nouvelle coalition
les blancs
entre eux et
entre-révolatiounaines, des paroisses deSaintMare, des Gonaives, dela Petite-Rivière et des Vérettes. --- Page 381 ---
[1792]
CHAPITRE XII.
Cette coalition les rendit maitres de
de l'Ouest, le Port-au-Prince
toute la province
excepté. Ce fut
talens politiques de Pinchinat
encore aux
qu'ils durent
sure. Pinchinat fut secondé
cette meen cette circonstance
Savary, J.-J. Laplaine, Guyambois,
par
et
Charles Petit-Bois
Esnard, tous mulâtres ou nègres libres de
nite. Du côté des blancs, ce fut
T'ArtiboFontanges,
surtout le vicomte de
propriétaire dans cette
le médiateur entre les
plaine, qui devint
blancs et les hommes de
leur'.
eouLe traité de paix et d'union qui fut
Marc le 21 avril 1792,
signé à Saintprécédé d'un autre
lui
vit de base et qui fut signé le
qui
ser14, à la
dénonçait à la nation et au roi l'assemblée Petite-Rivière,
de l'Ouest et l'assemblée
provinciale
coloniale, comme étant
teurs de tous les maux de la colonie.
les aude confondre la cause
N'oubliant jamais
commune de tous les
nègres libres, Pinchinat
fit
mulâtres et
y
insérer nne
par laquelle l'élargissement de tous
disposition
tenus prisonniers dans
ceux qui étaient dédivers quartiers, serait
par les blanes de T'Artibonite,
demandé
liberté de
en retour de la mise
cent cinquante prisonniers blancs
en
tombés au pouvoir des hommes
qui étaient
combats livrés
de couleur, dans les
contre Borel, etqui se trouvaient
au fort élevé à la Crète-n-Pierrot,
détenus
devenir célèbre dans
monticule destiné à
nos annales. Dans cette
ou concordat du 14 avril, il fut
convention
la
reconnu et constaté
détention de
que
carrimemommaet
Perdepadranidaretagaditn ils freariraités.bieduieut
cependant des hommes de la troupe
lards commandée
d'assassins et de pilpar Borel!
1 C'est le même Fontanges qui vint en
1816, en qualité de commissaire de
dans
monticule destiné à
nos annales. Dans cette
ou concordat du 14 avril, il fut
convention
la
reconnu et constaté
détention de
que
carrimemommaet
Perdepadranidaretagaditn ils freariraités.bieduieut
cependant des hommes de la troupe
lards commandée
d'assassins et de pilpar Borel!
1 C'est le même Fontanges qui vint en
1816, en qualité de commissaire de --- Page 382 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
coalition de Saint-Marc ayant été déféré
Cetacte de la
commissaire n'hésita pas à
à Tapprohation de Roume, ce
dans
T'accorder à des hommes quin'agissaient ainsi que
à la province de l'Ouest les ravages
les vues d'épargner
donnée par
dans le Nord. Cette approbation
survenus
de la nouvelle de la loi du
Roume, avant la réception
des homle meilleur effet sur l'esprit
4 avril, produisit
dans la momes de couleur : elle les porta à persévérer
dération qui distingua ceux de l'Ouest.
d'accord, et forts de toute la puissanee que
Marchant
Roume et Blanchelande
leur donnait la loi du 4 avril,
sur le vaisseau le Jupiter, et
partirent du Cap le
juin
avec des
à Saint-Mare le 20. Ilsy furent reçus
arrivèrent
les hommes de couleur. Les
témoignages de respect par
Blancheblanes de la coalition espérèrent trouver en
des humiliations et des violences
lande un vengeur
de l'ancien régime
qu'ils avaient subies, comme partisans
factieux du
et Mauduit, de la part des
sous ce gouverneur
les hommes de couleur vouPort-au-Prince- De leur côté,
aussi
Roume et Blanchelande concourussent
laient
que
armée dans cette ville; mais, suivant
à la rentrée de leur
de Roume, il y eut moins d'acharnement
le témoignage
blancs de Saintde leur part que de celle des pompons
Marc.
de Caradeux le Cruel pour les ÉtatsAprès le départ
Unis, où il emmena une cinquantaine de ses esclavespour fachabitation dans la Caroline du Sud, les
y fonder une
nommé Borel capitaine
tieux du Port-au-Prince avaient
nationale de cette ville. Ils envoyègénéral de la garde
nègre libre, était dès-lors très-influent dans l'ArLouis XVIII. Guyambois,
tibonite. Nous en parlerons plus tard. --- Page 383 ---
[1792]
CHAPITRE XII. rent trois commissaires au Capl'informer de
tion et l'inviter à se rendre
sa nominaauprès d'eux. sur un bateau, Borel entra
Parti du Cap
au Môle où
tellier et ses sicaires, et une infinité iljoignit Dumond'autres
brigands, tels qu'on en voyait dans
misérables
la colonie à cette
toutes les villes de
époque : quelques-uns de ceux de
troupe des Vérettes s'y trouvaient aussi. La
sa
du Port-au-Prince avait
municipalité
expédié plusieurs
les recueillir. Borel forma
bâtimens pour
au Môle une flottille de
voiles et se mit en route. Mais arrivé dans
onze
l'Ouest, il fut
le petit golfe de
personnellement capturé
le
le Borée que montait M. de
par
vaisseau
Saint-Marc le navire
Grimouard, qui amena à
sur lequel il se trouvait.
La
sa
du Port-au-Prince avait
municipalité
expédié plusieurs
les recueillir. Borel forma
bâtimens pour
au Môle une flottille de
voiles et se mit en route. Mais arrivé dans
onze
l'Ouest, il fut
le petit golfe de
personnellement capturé
le
le Borée que montait M. de
par
vaisseau
Saint-Marc le navire
Grimouard, qui amena à
sur lequel il se trouvait. Roume et
Blanchelandele livrèrent auj jugement de la
de cette ville, à raison des
sénéchaussée
tres qu'il avait commis
déprédations et des meurdans l'Artibonite. Mais
blée coloniale, dont il était membre,
l'assemclamer sa mise
ne tarda pas à réen liberté, comme inviolable
qualité: la faiblesse de Blanchelande
en cette
clamation et fut
céda à cette récause que, par la suite, Borel
ganiser au Port-au-Prince
put orvérel
une résistance
et Sonthonax, dont
contre Polparler. nous aurons occasion de
Roume et Blanchelande se
au-Prince. Le
disposèrent à aller au Portpremier, dans son
fait
les conditions
rapport,
connaitre
posées par les coalisés de
concourir avec eux à soumettre le
Saint-Marc, pour
ordres; ily rend
Port-aun-Prince à leurs
justice à Pinchinat,
et Morin, qu'il vit à
Savary, Lapointe
Saint-Marc, et
la haute réputation
quijustifièrent, dit-il,
que lui avaient
leur
énergie, leur
inspirée
sagesse et leurs talens
taires. politiques et miliT. I. --- Page 384 ---
FTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATTI. Le 22 juin dans la soirée,
les forces maritimes; le
Blanchelande partit avec
lendemain, Roume
route par terre pour se rendre à l'Arcahaie
se mit en
et à la Croixdes-Bouquets. Escorté par une soixantaine des
conmandés par Lapointe, il reçut de ce
coalisés
tous lesavis et les conseils les
dernier, a-t-il dit,
opérations. Il trouva
plus propres à faciliter ses
une grande soumission
des chefs d'ateliers noirs
de la part
soulevés dans la paroisse de
l'Areahaie, et réussit à calmer leur animosité
blancs du Port-an-Prince. contre les
A la
trouva en Bauvais G un homme Croix-des-àBouquets, il
)) ment, par
vertueux par tempéraprincipes et par
) son coeur la morale
coutume, qui trouvant dans
qu'il
>
préchait, la
secondé par les chefs de son armée,
propageait,
D de couleur et nègres libres
parmi les hommes
venaient
> Je voudrais,
quiy
de tous côtés. ajoute-t-il, avoirà rendre le
) gnage en faveur de tous les blancs
même témoi-
) mais quej'en suis
quise trouvaient là;
éloigné! )
C'est une sorte de gloire pour la classe
et nègres libres qui choisirent
des mulâtres
général, de trouver
Bauvais pour leur premier
l'éloge de cet homme
et sous la plume de tous les
dans la bouche
ont été leurs ennemis
blancs, même de ceux qui
les plus acharnés.
le
) gnage en faveur de tous les blancs
même témoi-
) mais quej'en suis
quise trouvaient là;
éloigné! )
C'est une sorte de gloire pour la classe
et nègres libres qui choisirent
des mulâtres
général, de trouver
Bauvais pour leur premier
l'éloge de cet homme
et sous la plume de tous les
dans la bouche
ont été leurs ennemis
blancs, même de ceux qui
les plus acharnés. ce colon si furieux
Page lui-même,
contre cette classe et contre les
esclaves, cet énergumène qui
les maximes les
professa sous Robespierre
plus odieuses, qui conseilla
ployer le poison contre leurs chefs,
d'emdiscours historique
Page a dit dans son
qu'il a publié à Paris, en
parlant de Bauvais et de l'affaire
1795, en
du 21
1791: a C'est aussi avec justice
novembre
D
que chacun rend hommage aux vertus de Bauvais, chef
) mes de couleur. Ce brave
militaire des homcitoyen a, plus d'une fois, --- Page 385 ---
[1792]
CHAPITRE XII.
arrêté le poignard dans la main de
Après bien des
ses frères. D
Blanchelande
mesures conciliatoires, Roume et
firent rentrer au
des confédérésd dela
Port-au-Prince l'armée
Croix-des-Bouquets.
de ceux qui venaient de la
Bauvais, àla tête
plaine du
gand, à la tête de ceux qui étaient
Cul-de-Sac, Ricampés à
pénétrèrent le 5 juillet. Les blancs de la
Bizoton, y
vant résister aux forces
ville, ne pouquiles menaçaient de
tés, se prétèrent à tout ce
tous côque voulurent le
civil et le gouverneur général.
commissaire
tion
Ceux de la confédéraprirent rang dans la garde
hommes de couleur
nationale; mais les
continuèrent de rester unis
eux, parce qu'il était évident
entre
qu'ils ne
ter sur la sincérité de la soumission pouvaient compde leurs
au nouvel ordre de choses
ennemis
avril.
produit par la loi du 4
Une dizaine des plus furieux des
au-Prince furent arrêtés
agitateurs du Portet condamnés à la
en France: le fameux Praloto était
déportation
montellier,
de ce nombre. Dul'égorgeur des malheureux suisses
obtint un passeport
au Môle,
pour se rendrel aux Etats-Unis.
barqués sur le navire T'Agathe
Emqui fut
à
Marc, les dix déportés allaient
envoyé
Saintlorsque dans la nuit du 10
partir pour la France,
retiré
au 11 juillet, Praloto en
par un blanc nommé Roi de la
fut
quatre autres
Grange, assisté de
assassins: : ils le mirent dans
le chargèrent de fers ; dans la
un canot et
baie, ils le sacrifièrent
jetèrent le cadavre à la mer. Roi de la
et
secrétaire du comte de
Grange avait été
Peinier et de
remplissait alors à Saint-Marc
Blanchelande, et
les
de la maréchaussée.
fonctions de prévôt
Comme Praloto avait
le
cipal rôle dans l'assassinat de
joué prinMauduit, qui occasionna la
èrent de fers ; dans la
un canot et
baie, ils le sacrifièrent
jetèrent le cadavre à la mer. Roi de la
et
secrétaire du comte de
Grange avait été
Peinier et de
remplissait alors à Saint-Marc
Blanchelande, et
les
de la maréchaussée.
fonctions de prévôt
Comme Praloto avait
le
cipal rôle dans l'assassinat de
joué prinMauduit, qui occasionna la --- Page 386 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAiTt.
blanes dn Portfuite de Blanchelande et des pompons
général fut soupçonné de parau-Prince, le gouverneur
Certes, ce misérable
ticipation à la mort de Praloto.
forfaits
pour tous les
qu'il
bandit méritait une punition
et condamné
mais, il aurait dà êtrejugé
avait commis;
les tribunaux, et uon pas assassiné.
par
sl'entrée des confédérés au Port-au-Prinee
Ce fat après
hommes de couleur pour les préque, s'adressant aux
des blanes
munir contre les vues contrerévdlutionnsires
tant à la Crix-des-Bouquets
de leurs confédérations,
de Bauvais cette réponse: :
qu'à Saint-Mare, Roume reçut
été
que nous n'avons jamais
( Je puis vous répondre
fallait
blancs: il nous
conqué-
> les dupes des pompons
besoin d'auxiliaires: ; le
D rir nos droits, nous avions
enrégimenté.
) diable se
seraitprésenté équenousfourionse
sont
et nous les avons emse
offerts,
> Ces messieurs
nous
leur
de croire qu'ils
) ployés, en
permettant
Mais comptez que nous sommes incapa-
) dupaient...
ni de nous refuser à ce que
> bles de trahir la nation,
où la franchise
elle. ) Réponse
) vous exigerez pour
décèle aussi la politique hatoute militaire de Bauvais
hommes de coubile de Pinehinat, qui fit le suecès des
leur.
à la louange de
Ce commissaire atteste, au surplus,
des eirconhommes que, loin de vouloir profiter
ees
de leurs ennemis, ils furent plus
stances pour se venger
Ils furent
modérés que les blancs de la confédération.
la
car Beaulieu, l'un d'eux, dont
même généreux;
tuée et éventrée,
femme enceinte avait été si atrocement
le 21
dont l'enfant avait été jeté dans les flammes,
Beaulieu promit à Roume de ne pas
novembre 1791,
l'auteur de ce féroce assasse venger, s'il rencontrait
de leurs ennemis, ils furent plus
stances pour se venger
Ils furent
modérés que les blancs de la confédération.
la
car Beaulieu, l'un d'eux, dont
même généreux;
tuée et éventrée,
femme enceinte avait été si atrocement
le 21
dont l'enfant avait été jeté dans les flammes,
Beaulieu promit à Roume de ne pas
novembre 1791,
l'auteur de ce féroce assasse venger, s'il rencontrait --- Page 387 ---
[1792]
CHAPITRE XII.
sinat. Cel blanc, nommé Larousse, était
Beaulieu le vit, et il tint sa
au Port-au-Prince:
parole !
Cette abnégation de l'époux, du père
chers objets de ses affections,
privé des plus
n'est-elle
côté de la basse
pas sublime à
vengeance exercée par Roi de la
sur la personnede l'infame Praloto ?
Grange
L'infortuné Beaulieu, quel que fut le mérite
noble action, n'en devint
de sa
des colons
pas moins victime de la haine
: un jour arriva où elle arma le bras
ble de Toussaint Louverture
coupacontre lui et les
périt à côté de son
siens, et il
beau-père. Et alors, Roume
témoin de sa générosité, abaissant
qui fut
devant les volontés de
l'autorité nationale
ce chef, Roume ne fit rien ou
put rien pour le sauver 1 !
ne
Larousse ne fut point poursuivi
chelande, à l'entrée
par Roume ni Blandes hommes de couleur : ce n'est
que l'année suivante, qu'il fut livré aux
ordre de Polvérel et Sonthonax;
tribunaux par
mais aucun
ne constate qu'il fut puni de sa féroce
document
Les confédérés avaient
action.
des bataillons
demandé le renvoi en France
d'Artois et de Normandie : il
ce dernier qui fut
n'y eut que
la
embarqué tout entier et expédié dans
métropole.
Les ateliers d'esclaves soulevés dans les
paroisses de la
Croix-des-Bouquets et de l'Arcahaie
leurs travaux. Cette
rentrèrent daus.
soumission fut obtenue par l'affranchissement de cent des principaux chefs
du Cul-de-Sac, et de
parmi ceux
de l'Arcahaie, à
quarante-quatre autres parmi ceux.
condition qu'ils serviraient pendant
cinq
1 Beaulieu fut fusillé au Port-au-Prince
les premiers momens de la guerre civile entre avec Cameau, son beau-père, dans
Toussaint Louverture et Rigaud,
Arcahaie
leurs travaux. Cette
rentrèrent daus.
soumission fut obtenue par l'affranchissement de cent des principaux chefs
du Cul-de-Sac, et de
parmi ceux
de l'Arcahaie, à
quarante-quatre autres parmi ceux.
condition qu'ils serviraient pendant
cinq
1 Beaulieu fut fusillé au Port-au-Prince
les premiers momens de la guerre civile entre avec Cameau, son beau-père, dans
Toussaint Louverture et Rigaud, --- Page 388 ---
ÉTUDES SUR L'IHSTOIRE D'tlAiTl.
maintiendraient la disans dans la gendarmerie et qu'ils
cipline dans les ateliers.
continua à résider dans l'Ouest jusqu'à T'arRoume
commissaires civils. Il était à Saintrivée des nouveaux
venaient
Marc, le 19 septembre, quand il apprit qu'ils
Il se rendit auprès d'eux, acde débarquer au Cap.
le Washington des
compagné de Savary qu'il appelle
Pinhommes de couleur, en même temps qu'il nomme
leur Franklin. C'est avec raison que Garran dit
chinat
de sa plume la teinte un
de lui, que ses écrits recevaient
traits
quiparait être lun des
distinctifs
peu romanesque,
encore
à Ronme la
On
passer
de son caractère.
pourrait
Savary
relative à Pinchinat; mais comparer
comparaison
fait de Bauvais ! Saà Washington, après l'éloge qu'il
n'en furent
et Lapointe dont il a vanté la sagesse,
vary
contribuèrent avec les colons
pas moins des traitres qui
sous
à tenter de replacer tous les noir's dans l'esclavage,
la domination de la Grande-Bretagne.
Blanchelande partit
Dans la nuit du 11 au 12j juillet,
les vaisseaux le Jupiter et le Borée,
pour Jérémie avec
la loi du 4 avril que les blancs du
afin d'y faire publier
refusaient encore de reconquartier de la Grande-Anse était aussi de faire mettre
naitre. Le but de son voyage
retenaient priliberté des hommes de couleur qu'ils
en
d'un navire, comme au Port-de-Paix,
sonniers à bord
avait vainement envoyé
depuis plusieurs' mois. Déjà, ily
d'un détacheRochefontaine, à la tête
le commandant
dans le même but; cet
ment du régiment de Berwick,
séductions que les
officier avait été paralysé par les
André Riauprès de cette troupe.
blancs employèrent
voyage
retenaient priliberté des hommes de couleur qu'ils
en
d'un navire, comme au Port-de-Paix,
sonniers à bord
avait vainement envoyé
depuis plusieurs' mois. Déjà, ily
d'un détacheRochefontaine, à la tête
le commandant
dans le même but; cet
ment du régiment de Berwick,
séductions que les
officier avait été paralysé par les
André Riauprès de cette troupe.
blancs employèrent --- Page 389 ---
CHAPITRE XII.
[1792]
Blanchelande avec une partie des
gaud accompagna couleur du Sud qu'il avait sous ses ordres.
hommes de
les blancs, ils se
La présence de ces forces contraignit
vieillards
soumirent à la nécessité: hommes, femmes,
entassés pèle-méle et chargés de fers
et enfans étaient
leur liberté en ce mosur ce navire. Ils recouvrèrent
ment; mais ils en furent privés de nouveau.
Dès la fin de 1791, les blancs des diverses paroisses
de la Grande-Anse et de
qui formaient les quartiers
1792, ils créèrent
Tiburon, s'étaient ligués. En février
d'administration pour la direction des affaires
un conseil
séances à Jérémie; il ne
publiques. Ce conseil tenait ses
dont il obtint
correspondait qu'avec l'assemblée coloniale
Isolés du reste de la province du Sud, ces
l'assentiment.
de toute
rester ainsi indépendans
deux quartiers purent
coloniale, dont
autre autorité que de celle de l'assemblée
leurs habitans partageaient les principes.
Blanchelande se rendit à Tiburon où il
De Jérémie,
il
sa route et
heures :
poursuivit
resta vingt-quatre dans les derniers jours de juillet. Il y
arriva aux Cayes
avec de grandes
fut reçu, comme au Port-au-Prince,
de joie. Les blancs profitèrent de sa prédémonstrations
à essayer de comprimer les esclaves
sence pour le porter
révolte et
qui, depuis quelque temps, étaient en pleine
hauteurs de la paroisse des Cayes:
campés aux Platons,
dans toutes les autres
de lh, leurs incursions s'étendaient
paroisses.
les forces dont il pouvait disposer,
Avant d'employer
entrevues avec les
Blanchelande se ménagea plusieurs
chefs de ces révoltés: : il resta convaincu que des moyens
et de
seraient plus efficaces que ceux
de douceur
justice
le porter
révolte et
qui, depuis quelque temps, étaient en pleine
hauteurs de la paroisse des Cayes:
campés aux Platons,
dans toutes les autres
de lh, leurs incursions s'étendaient
paroisses.
les forces dont il pouvait disposer,
Avant d'employer
entrevues avec les
Blanchelande se ménagea plusieurs
chefs de ces révoltés: : il resta convaincu que des moyens
et de
seraient plus efficaces que ceux
de douceur
justice --- Page 390 ---
ÉTUDES SUR L'UISTOIRE D'uxin.
Peu de temps avant son arrivée, ces chefs
de la guerre.
de faire rentrer tous les révoltés à leurs
avaient proposé
en leur
moyennant trois cents affranchissemens
travaux, concession de troisjours par semaine et L'abofaveur, la
des masses. Mais l'assemblée
lition du fouet en faveur
à ces conprovinciale du Sud avait refusé de souscrire
elles furent renouvelées à Blanchelande, dans
ditions :
les chefs des révoltés. Ceux-ci, s'aperson entrevue avec
général n'avait pas assez de
cevant que le gouverneur
du camp Bérault, où se
pouvoir à cet effet, s'emparèrent
tenaient les blanes, et les refoulèrent en ville.
faiblesse, aux demandes pressantes
Cédant alors, par
contraiet des autres colons,
de l'assembléc provinciale
d'Ouence, de Thiballier et
rement aux avis de Mangin
milicapables de juger des opérations
de Rigaud, plus
marcher trois colonnes contre
taires, Blanchelande fit
défaites. Le
les révoltés. Elles furent successivement
général où il se tenait, fut bientôt attaqué par
quartier
déroute. Blanchelande
les révoltés et mis en complète
à la débandade, avec les orgueilleux
rentra aux Cayes
imprudente.
colons qui le poussèrent à cette campagne
1792.
C'était dans les premiers jours du mois d'août
combattant à côté de son frère, fut
Augustin Rigaud,
blessé dans la déroute.
Blanchelande,
Le lendemain de sa rentrée aux Cayes,
où
défaite,
se rendre au Cap
confus de sa
repartit pour mois d'août. Il
la
il arriva dans les derniers jours du
prit
voie de mer.
des Cayes, les révoltés, qui n'avaient
Après son départ
dirigées contre eux,
nullement souffert dans lesattaques
de paix,
s'empressèrent de renouveler leurs propositions
aud,
blessé dans la déroute.
Blanchelande,
Le lendemain de sa rentrée aux Cayes,
où
défaite,
se rendre au Cap
confus de sa
repartit pour mois d'août. Il
la
il arriva dans les derniers jours du
prit
voie de mer.
des Cayes, les révoltés, qui n'avaient
Après son départ
dirigées contre eux,
nullement souffert dans lesattaques
de paix,
s'empressèrent de renouveler leurs propositions --- Page 391 ---
CHAPITRE XII.
[1792]
la liberté de tous et les trois jours
en demandant d'abord
le nombre des affransemaine, puis en réduisant
par
au profit des chefs; et ceuxchissemens à quatre cents,
autres à leurs trade faire rentrer les
ci promettaient
cents bons fusils que les colons
vaux et de remettre neuf
les hommes
avaient donnés en les organisant contre
leur
de couleur.
de nouveau toute concesMais les colons refusèrent
demandèrent alors la liberté générale
sion. Les révoltés
combattans. Ces négociations se passaient
de tous les
1792, Rigaud écrivit
depuis un mois. Le 16 septembre
Roume la lettre dont nous donnons ici un extrait.
à
Monsieur le Commissaire national civil,
du Sud, pour
Étant chargé de pouvoirs de l'assemblée provinciale
dans
et réfugiés
aller faire un arrangement avec les nègres insurgés
instruire où
du Platon, il est de mon devoir de vous
les montagnes
tôt fait, monsieur, c'est que
en sont les choses; sije ne l'ai pas plus
eux. Mais, après un
je n'avais pas encore l'espoir de terminer avec
à ramener ces
mois de peines et de risques, je suis enfin parvenu liberté à sept cents; : je
nègres à des principes de paix. On accorde la
de la
au nom
provincedu
leur délivre des imprimés d'afranchisements donnés. Je m'occupe à les
Sud, en vertu des pouvoirs qui m'ont été
faire le serde cent hommes chacune, pour
organiser en compagnies
où besoin
la
et les mornes, et se porter partout
vice et protéger plaine
les incendies et
sera dans la province pour arrêter les insurrections, dans ce service; les
les brigandages; ; une partie sont déjà en activilé
sous peu ces
habitans commencent à rentrer chez eux, etj'espère que considérables
mêmes habitans seront à même de réparer les pertes
qu'ils viennent d'essuyer.
faite à la commission
Vous avez vu, monsieur, l'adresse que j'ai
où je parlais
nationale civile, sous le couvert de M. de Saint-Leger, habitans blancs
d'accorder la liberté à une partie de nègres que les
du
contre les hommes de couleur, et qui ont profité
avaient armés
secouer le joug; ces nègres, formés
moment qu'ils étaient armés pour
maintenu tout le reste, seul
en compagnies de gendarmerie, auraient
monsieur, le comd'empécher l'insurrection générale. Mais,
moyen
où je parlais
nationale civile, sous le couvert de M. de Saint-Leger, habitans blancs
d'accorder la liberté à une partie de nègres que les
du
contre les hommes de couleur, et qui ont profité
avaient armés
secouer le joug; ces nègres, formés
moment qu'ils étaient armés pour
maintenu tout le reste, seul
en compagnies de gendarmerie, auraient
monsieur, le comd'empécher l'insurrection générale. Mais,
moyen --- Page 392 ---
ÉTUDES SUR L'MSTORE D'HAITI.
donné cet avis (qui aurait
missaire national civil, il suffisait que j'avais
moins
et on aurait évité tous les malheurs qui sont arrivés)
bien
coûté,
Les habitans disaieut alors : Nous aimons
pourqu'il ne fût pas adopté.
à la libertéd'un seul nègre. Je
mieux tout perdre que de consentir voulais le bien, et voulais l'opérer
voyais le mal qui se préparait; je
d'entraves, que de résistances
au péril de ma vie; mais, mousieur. que de préjugés il fallait encore
n'ai-je pas trouvées! que d'orgueil , que
!.
vaincre, malgré que la loi du 4 avril était promulguée
Tel fut l'heureux résultat obtenu par l'insurrection
noirs dans le Sud, secondé, appuyé de l'influence
des
des hommes de couleur admis àl'égamorale et politique
lité des droits avec les blancs. Le premier usage que
hommes des droits qui leur sont reconnus par
font ces
de la lic'estd'obtenir la consécration
la loi du 4 avril,
a
en faveur de cent quarante-quatre
berté, - dans l'Ouest,
dans
chefs parmi les noirs insurgés,
des principaux
le Sud, en faveur de sept cents.
de ces provinces, les nouveaux
Dans la première
dans la
affranchis sont enrôlés dans la gendarmerie;
enrôlés en un corps de trouseconde, ils sont également
travail Ides ateliers.
destinées à maintenir l'ordre etle
pes
former le noyau de la
Bientôt on verra ces derniers
créée dans le Sud, à l'instar de la légion
légion de l'égalité
Polvérel et
également formée au Port-au-Prince, par
Sonthonax.
mieux maintenant la cause deLe lecteur comprend
mulâtres
l'influence exercée par les hommes de couleur,
les
encore esclaves, mais qui
et nègres libres, sur
nègres
leurs
arrivèrent un an après à la liberté générale comme
le
dans l'Ouest que dans le Sud.
frères, tant dans
Nord,
des nègres
les révoltes successives
Il comprend pourquoi
des
deux dernières
furent exemptes
dans ces
provinces
au Rapport de Roume, p. 63.
1 Pièces justificatives annexées
'influence exercée par les hommes de couleur,
les
encore esclaves, mais qui
et nègres libres, sur
nègres
leurs
arrivèrent un an après à la liberté générale comme
le
dans l'Ouest que dans le Sud.
frères, tant dans
Nord,
des nègres
les révoltes successives
Il comprend pourquoi
des
deux dernières
furent exemptes
dans ces
provinces
au Rapport de Roume, p. 63.
1 Pièces justificatives annexées --- Page 393 ---
[1792]
CIAPITRE XII.
sigualerent l'insurreetion de ceux
ravages immenses qui
les intrigues
du Nord, occasionnée principalement par
partisans du gouverdes blancs contre-resolitionnaires, rétablissement de l'annement royal, ne visant qu'au
cien régime colonial.
des aristocrates
Dans le Nord, ce sont les passions
de la torche
européens qui arment le bras de l'esclave
triompher de leurs adversaires,
et du poignard, pour
dans ces
blanes comme eux-mêmes, et qui se ménagent
contre leurs instrumens, qu'ils ont
excès un argument
dans la servitude.
l'intention de maintenir
sont les frères et les
Dans l'Ouest et dans le Sud, ce
enfans de l'esclave qui le soulèvent pour arriver graduellement à la liberté, en conservant les propriétés, en
maintenant l'ordre autant que possible, pour rendre ces
de la conquête de leurs
nouveaux libres plus dignes
ainsi la faute
droits. Les hommes de couleur réparent
qu'ils ont commise à l'égard des suisses.
irrité
D'un côté dominie le sentiment de Porqueil,
des progrès de la révolution qu'il veut arrêter.
l'autre domine le sentiment de la fraternité, qui
De
ascendante de cette révolution,
profite de la marche
les heureux résultats au plus grand
pour en assurer
nombre.
observation à tirer des faits que signale la
Une autre
c'est
dès le mois de septemlettre d'André Rigaud,
que,
commissaires
brè 1792, avant l'arrivée des nonveaux
du Sud
révolutionnaire apparait aux noirs
civils, ce
de leurs droits. De là l'influence
comme le protecteur
sur eux; de là
particulière qu'il exerça persomellement
un
l'attachement et le dévouement qu'ils lui montrèrent
jour, quand il eut à lutter contre Toussaint Louverture.
dès le mois de septemlettre d'André Rigaud,
que,
commissaires
brè 1792, avant l'arrivée des nonveaux
du Sud
révolutionnaire apparait aux noirs
civils, ce
de leurs droits. De là l'influence
comme le protecteur
sur eux; de là
particulière qu'il exerça persomellement
un
l'attachement et le dévouement qu'ils lui montrèrent
jour, quand il eut à lutter contre Toussaint Louverture. --- Page 394 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOILE D'HAiTI.
En vain le général en chef de
le trop facile
Saint-Domingue, devenu
instrument de la politique
colons et du gouvernement de la
infernale des
de persuader aux noirs du Sud métropole, essaya-t-il
guerre
que Rigaud lui faisait
parcequ'ilétait 2 noir, que Rigaud
la
noirs : ils ne le crurent
étaitl'ememides
pas, ils combattirent
avec ardeur et fidélité.
pour Rigaud
Cette organisation que fait Rigaud, des
chis en
noirs affrancompagnies, nous prouve encore
de ses idées à cet égard. On
la persévérance
de la
se rappelle qu'au concordat
Croix-des-Bouquets, du 11
le premier à vouloir
septembre 1791, il fut
franchissement
qu'un article spécial garantit l'afdes noirs suisses, et qu'il
projet de les enrôler dans la
s'ensuivit le
merie,
maréchaussée ou
pour n'obtenir leur liberté
gendarannées de service. On
qu'au bout de huit
se rappelle aussi
contre la déportation de ces infortunés
qu'il protesta
quitos.
à la baie des MosAprès l'entrée de Roume et de Blahchelande
au-Prince, laffranchissement
au Portdonné à cent
quatre esclaves entraine leur
quarantedarmerie. Dans le Sud,
incorporation dans la gendes
après le départ de Blanchelande
Cayes, Rigaud fait encore prévaloir cette idée.
génie d'organisation
Ce
luiThomme
qui le distingue fait découvrir en
qui est devenu ensuite la
militaire de la classe des hommes de personnification
quis cette position, à l'exclusion
couleur. II a conde Bauvais, du
qu'ily eut créé, suivant le
moment
témoignage de
de
(
Lacroix, le système élémentaire de
Pamphile
) fini par
petite guerre qui a
apprendre aux esclaves armés
D mingue qu'ils étaient des
de Saint-Dohommes et des soldats 1 . D
I Mémoires, etc., tome ie", page 293.
la classe des hommes de personnification
quis cette position, à l'exclusion
couleur. II a conde Bauvais, du
qu'ily eut créé, suivant le
moment
témoignage de
de
(
Lacroix, le système élémentaire de
Pamphile
) fini par
petite guerre qui a
apprendre aux esclaves armés
D mingue qu'ils étaient des
de Saint-Dohommes et des soldats 1 . D
I Mémoires, etc., tome ie", page 293. --- Page 395 ---
CHAPITRE XII.
[1792)
nous devons faire remarEn terminant ce chapitre,
quer une vérité historique importante.
souvent le
du Sud a offert
specSi l'ancienne province
révodes mouvemens
tacle des agitations politiques,
Tintroduction), du
lutionnaires (nous l'avons dit dans
moins les hommes qui composent: sa population peuvent
que c'est de leur sein que jaillirent
réclamer avec orgueil,
la liberté. En 1789, c'est
les premières étincelles de
révéla
les esclaves noirs de cette province que se
parmi
de
à la jouissance
d'abord le désir des masses
parvenir
droit sacré de l'humanité:i il y eut des mouvemens
de ce
En 1790, si les hommes de couleur
séditieux parmi eux.
levèrent à la voix d'Ogé et de Chavannet pour
du Nord se
encore ceux du Sud qui,
combattre les colons, ce sont
la première
sous les ordres de Rigaud, remportèrent
c'est
victoire contre leurs communs ennemis. En 1792,
dans le Sud que sept cents esclaves noirs, parégalement
par leur propre énergie et
venus à leur affranchissement
sorte à
de Rigaud, annoncent en quelque
sous l'égide
de leurs frères que la liberté ne
cing cent mille autres
tarder à les émanciper comme eux-mêmes.
peut
dans
du Sud une puissance d'iniIl ya donc
T'esprit
est
incontestable. Notre devoir, comme historien,
tiative
comme natif
de la signaler. Notre sentiment personnel,
honneur.
du Sud, nous porte à revendiquer aussi cet
membre de l'Etat, de la grande famille
Mais, comme
les
ardents et les plus sincères
haîtienne, nos voeux
plus
et ses
le Sud
à modérer sa vivacité
sont: : que
apprenne
maintien de l'Etat
idées, afin de pouvoir contribuer au
dansl'union, dans son unité politique.
historien,
tiative
comme natif
de la signaler. Notre sentiment personnel,
honneur.
du Sud, nous porte à revendiquer aussi cet
membre de l'Etat, de la grande famille
Mais, comme
les
ardents et les plus sincères
haîtienne, nos voeux
plus
et ses
le Sud
à modérer sa vivacité
sont: : que
apprenne
maintien de l'Etat
idées, afin de pouvoir contribuer au
dansl'union, dans son unité politique. --- Page 396 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
RESUMÉ DE LA PREMIERE EPOQUE.
de l'histoire
Parvenu à la fin de cette première époque
de notre pays, résumons-la.
avons fait conDans l'introduction à cet ouvrage, nous
de la société coloniale en 1789 ;les
naitre la composition
des diverses classes d'hommes qui
moeurs et la position
despotique du gouvernement
la formaient: ; l'organisation
de
et ses abus; ; les justes plaintes
de Saint-Domingue
cet ordre de choses; ; le désir
toutes les classes contre
dans le régime
qu'elles éprouvaient d'un changement
chacune au point de vue de leursi intérêts rescolonial,
la situation particulière des
pectifs. Nous avons exposé
de la colonie, sous le rapport physique,
trois provinces
agricole, commercial, moral et politique.
ainsi
le lecteur à saisir les causes
Nous avons
préparé
ont surgi à
des diverses révolutions et des guerres qui
la révolution
Saint-Domingue, à comprendre pourquoi
française a si puissammenti influé sur ce pays.
nous montre la classe des blancs
Cette première époque
elle l'était déjà dans ses
divisée dans ses vues comme
de
intérêts divers; ; mais toujours unie dès qu'ils'agit
les hommes de la race noire, et de maintenir
contenir
du préjugé de la couleur, les
les uns dans la dégradation
dans l'humiliation et les rigueurs de l'esclavage.
autres
fait connaitre les moyens affreux qu'employèElle nous
de leurs victimes,
rent ces privilégiés de la peauà l'égard
atrocités de
commirent contre elles, les
les crimes qu'ils
le
et honteux
toute nature dont ils donnèrent
coupable
exemple.
, et de maintenir
contenir
du préjugé de la couleur, les
les uns dans la dégradation
dans l'humiliation et les rigueurs de l'esclavage.
autres
fait connaitre les moyens affreux qu'employèElle nous
de leurs victimes,
rent ces privilégiés de la peauà l'égard
atrocités de
commirent contre elles, les
les crimes qu'ils
le
et honteux
toute nature dont ils donnèrent
coupable
exemple. --- Page 397 ---
[1792]
CHAPITRE XIl.
Mais cette époque
sanglante nous montre
efforts incessans de la classe des
aussi les
venir à l'égalité civile et
affranchis, pour parpolitique avec les
teurs de la colonie ; les tentatives
dominainfructueuses de
ques-uns ; l'organisation
quelintelligente des
vée de boucliers; , leurs succès sur le
autres; leur le.
leurs succès non moins
champ de bataille;
grands dans le champ de la
tique ; leurs fautes, leur inexpérience
polisuccès ; leur habileté à réparer leurs compromettant ces
crimes dont se souillèrent
torts; et enfin, les
leur lutte
une partie d'entre eux dans
désespérée.
Ensuite, nous voyons également les
ter sur divers points de la colonie leur esclaves manifesle joug qui les opprime. Nous les
désir de secouer
le poignard d'une
voyons se lever enfin,
main, la torche de l'autre,
impitoyablement leurs maitres ; embrasant
frappant
tueuses demeures et leurs riches
leurs sompcontraindre,
plantations, afin de les
par ces dévastations, à être
à
accorder la liberté naturelle,
justes,
leur
ou tout au moins
objet de tous leurs voeux,
quelques jours de
de cette terre qu'ils arrosent
repos dans la culture
de leur sueur et de leur
depuis deux siècles.
sang
A la fin de 1792,
qu'une colonie ruinée Saint-Domingue ne présente plus
en grande partie, marchant
que, jour vers son anéantissement total.
chaà peine écoulées
Trois années sont
révolution,
depuis le commencement de sa terrible
que déjà les victimes dans toutes les
d'hommes se comptent
classes
coule
par milliers. Le sang humain
abondamment sur les échafauds et dans les
bats; l'instinct abominable de la destruction
comanimer toute cette population,
semble seul
laborieuse, siindustrieuse.
naguères si paisible, si
, marchant
que, jour vers son anéantissement total.
chaà peine écoulées
Trois années sont
révolution,
depuis le commencement de sa terrible
que déjà les victimes dans toutes les
d'hommes se comptent
classes
coule
par milliers. Le sang humain
abondamment sur les échafauds et dans les
bats; l'instinct abominable de la destruction
comanimer toute cette population,
semble seul
laborieuse, siindustrieuse.
naguères si paisible, si --- Page 398 ---
ÉTUDES SUR L'ISTOIRE D'NATTI.
retomber la responsabilité de cet affreux
Sur qui doit
devant Dieu, père
état des choses? Qui doit répondre
s'aimer
de tous les hommes, qu'il a créés pour
commun
les uns les autres dans les peines inévitaet se secourir
doit répondre de tout le sang qui a
bles de la vie; qui
souillent ce beau
été répandu, de toutes'les horreurs qui
et fertile pays?
souffraient depuis deux
Sont-ce les opprimés qui
dans l'état SOsiècles, de toutes les injustices connues tiennent de la
cial, qui réclamaient les droits qu'ils
nature?
plutôt leurs cruels oppresseurs qui
Ne sont-ce pas
séculaires la haine qu'enajoutaient à leurs injustices
l'avarice et toutes les viles passions
fantent la cupidité,
nées de l'intérêt?
législateurs de
Ne sont-ce pas encore les premiers
si
la France révolutionnaire , et son gouvernement river
habitué à décréter desordonnances pour
longtemps
les fers des opprimés ?
nationale constiOui, sans doute, c'est à l'assemblée
mais c'est
tuante del France, c'estau gouvernements troyal,
colons de Saint-Domingue qui les ont consurtout aux
égarés : c'est à eux de répondre
stamment circonvenus,
ont désolé cette
devant Dieu, de tous les désastres qui
colonie.
nouvelle assemblée nationale
Heureusement qu'une
dans son sein
survient dans la métropole. Elle compte
hommes aussi généreux, aussi justes que quelques
des
se firent les ardens démembres de la constituante qui
ceux-ci
fenseurs de la race noire ; mais plus favorisés que
de la révolution, ils influent plus puispar les progrès
de la législative; ils entraisamment sur les résolutions --- Page 399 ---
CHAPITRE XII.
(1792]
dans les voies de la justice le trop infortuné monarnent
que dontle règne va bientôt cesser.
des
est donc rendue à une notable portion
Lajustice
civile et politique, proclamée
classes opprimées. L'égalité
généf'offranchissement
en faveurdes afranchis.prépare
noire: bientôt tous
ral de tous les hommes de la race
rendus à leur dignité originelle. Déjà, quelquesseront malheureux esclaves sont appelés régulièrement
uns des
fait
aux autres
à la liberté: le sort de ces élus
pressentir
bientôt leur tour viendra.
que
Tels sont les résultats que nous présente la première
époque de l'histoire que nous étudions.
ainsi dire, s'est ouverte pour
Une nouvelle ère, pour
mission confiée
Saint-Domingue. Elle a préparé la noble
à Polvérel et à Sonthonax.
Hâtons-nous de passer à la seconde époque.
FIN DU TOME PREMIER.
T. I.
fait
aux autres
à la liberté: le sort de ces élus
pressentir
bientôt leur tour viendra.
que
Tels sont les résultats que nous présente la première
époque de l'histoire que nous étudions.
ainsi dire, s'est ouverte pour
Une nouvelle ère, pour
mission confiée
Saint-Domingue. Elle a préparé la noble
à Polvérel et à Sonthonax.
Hâtons-nous de passer à la seconde époque.
FIN DU TOME PREMIER.
T. I. --- Page 400 ---
TABLE DES MATIÈRES
CONTENUES DANS CE VOLUME.
Pages.
AVERTISSEMENT.
I
INTRODUCTION. .
S I. - De la constitution de la société coloniale en 1789.
II. - De l'organisation du gouvernement colonial.
III.
Des moeurs de la classe blanche en général.
IV. Des plaintes de la classe blanche contre les abus du gouvernenement colonial.
V. Des moeurs et de l'état des nègres esclaves.
VI. Des moeurs et de l'état des affranchis, mulâtres et négres. :
VII. = Des plaintes de la classe des affranchis.
VIII. - - De la situation particulière des trois provinces de SaintDomingue, sous le rapport physique, agricole, commercial,
moral et politique.
PÉRIODE FRANCAISE.
PREMIÈRE ÉPOQUE.
LIVRE PREMIER.
CHAPITRE PREMIER.
Révolution en France. Ses premiers effets à Saint-Domingue. Députation des colons à l'assemblée nationale constituante. Club Massiac à Paris.
Commissaires des hommes de couleur à Paris. Assassinats commis sur
ceux de la colonie. Tentative de résistance de leur part. - Assemblée
générale de Saint-Marc et ses actes. Autres assemblées des colons et
leurs actes.
Décrets de l'assemblée nationale, des 8 et 28 mars 1790.
RE PREMIER.
Révolution en France. Ses premiers effets à Saint-Domingue. Députation des colons à l'assemblée nationale constituante. Club Massiac à Paris.
Commissaires des hommes de couleur à Paris. Assassinats commis sur
ceux de la colonie. Tentative de résistance de leur part. - Assemblée
générale de Saint-Marc et ses actes. Autres assemblées des colons et
leurs actes.
Décrets de l'assemblée nationale, des 8 et 28 mars 1790. --- Page 401 ---
TABLE DES NATIERES.
de Saint-Marc par le gouverneur général,
Dissolution de l'assemblée
comte de Peinier.
CHAPITRE II.
Chavanne.- Premiers combats des hommes de
Vincent Ogé etJean-Baptiste
des principaux d'entre
couleur contre les blancs. - Emprisonnement
eux. .
CHAPITRE IIl.
générale de Saint-Marc. - - Fuite d'une partie
Revue des actes de l'assemblée Décrets de l'assemblée nationale constiluante,
de ses membres en France. février et 15 mai 1791. Discours de l'abbé Maury.
du 12 octobre 1790, ler
d'une nouvelle assemblée coloniale.
colons, et formation
- Résistance des
de couleur dans l'Ouest. - Préparatifs de
Conseil politique des hommes
la lutte de 1791.
CHAPITRE IV.
Examen des reproches faits aux mulâtres par les CONaissance de Borgella.
pendant sa jeunesse. Éducation de
lons.
Occupations de Borgella abandonne le toit maternel pour commencer,
Y'homme de couleur.-Borgella
sa carrière militaire. .
CHAPITRE V.
couleur dans l'Ouest. Prise d'armes de Diègue
Organisation des hommes de
Combats de Néret et de Pernier.
dans le canton de la Charbonnière. la
de la Croix-des-Bouquets,
Concordats du 7 septembre 1791 avec paroisse
- du 22 septembre à
du 11 septembre avec celle du Port-au-Prince, du Sud.
Traité de paix du 23
Saint-Marc,
dans d'autres localités de l'Ouest, à Damiens, dans la
octobre, entre 14.paroisses de la province
plaine du Cul-de-Sac. .
CHAPITRE VI.
esclaves dans la province du Nord.
Ses diverses
Insurrection des nègres
entre elle et
Désastres qu'elle occasionne. Rapprochemens
causes.
des hommes de couleur dans l'Ouest.
l'insurrection
CHAPITRE VII.
constituante, du 7 juillet 1791. Réunion de
Décret de l'assemblée nationale
Ses actes.
Ses dispositions à se soula seconde assemblée coloniale. Décrets de l'assemblée nationale, du 29
mettre à la Grande-Bretagne237
août et du 24 septembre.
CRAPITRE VIII.
Port-au-Prince.
Les Suisses et leur
Entrée des hommes de couleur au
1791.
Expulsion des hommes de
déportation. - Affaire du 21 novembre
commis par les blancs. 254
coulenr.-Incendie du Por.au-Poace.-Crimes
CHAPITRE IX.
du Nord. Arrivée des commissaires ciDispositions pacifiques des insurgés
de leur mission. Conduite
vils Roume, Mirbeck et Saint-Léger. - Objet de la guerre dans le Nord, dans
de l'assemblée coloniale. - Continuation
T'Ouest et dans le Sud.
.
Expulsion des hommes de
déportation. - Affaire du 21 novembre
commis par les blancs. 254
coulenr.-Incendie du Por.au-Poace.-Crimes
CHAPITRE IX.
du Nord. Arrivée des commissaires ciDispositions pacifiques des insurgés
de leur mission. Conduite
vils Roume, Mirbeck et Saint-Léger. - Objet de la guerre dans le Nord, dans
de l'assemblée coloniale. - Continuation
T'Ouest et dans le Sud. --- Page 402 ---
TABLE DES MATIÈRES.
CHAPITRE X.
couleur de l'Ouest, après leur expulsion du PortConduite des hommes de
dans les deux
Conduite de ceux du Sud. - Evénemens
civile proau-Prince.
dans P'Ouest. - La commission
vinces. - Saint-Léger se transporte
de Mirbeck et de Saint-Léger.
décide à retourner en France. - Départ
Ses mose
la résolution de rester à Saint-Domingue.
- Roume prend
tifs. .. .
CHAPITRE XI.
nationale législative. Décrets
Influence des Amis des noirs dans l'assemblée Lettre du colon Cougnac Mion.
du 1 décembre 1791 et du 4 avril 1792.
Sonthonax et Ailhaud,
du 22
- Nomination de Polvérel,
- Décret
juin
Instructions du roi. - Décrets des 17,
commissaires nationaux civils.
et 25 août, 8 novembre et 10 décembre 1792.
CHAPITRE XII.
de constitution de Saint-Domingue. 1 Effet
Assemblée coloniale.
Projet
du décret du 28 mars 1792, et de
produit par la nouvelle arrivée au Blanchelande Cap
le font publier. - Persa sanction par le roi. 1 Roume et de couleur. - Coalition et traité de
sécution continuée contre les hommes hommes de couleur et les blancs. -
et d'union à Saint-Marc entre les
de Blanchepaix
Blanchelande vont dans TOuest. - Voyage et actes
Roume et
Rigaud affranchit sept cents
lande dans le Sud. - Son retour au Cap.
Résumé de la première Époque.
noirs aux Cayes.
DES MATIÈRES DU TOME PREMJER.
FIN DE LA TABLE
INPRIMERIE DE MOQUET, 92, RUE DE LA IARPE.
PARIS. --- Page 403 --- --- Page 404 ---
Xes
PARIS, IMPRIMERIE DE MOQUET, 92, RUE DE LA HARPE.
EG 0
a --- Page 405 --- --- Page 406 --- --- Page 407 --- --- Page 408 --- --- Page 409 ---
BOSTON PUBLIC LIBRARY
3 9999 04687 401 0
One volu
card;to be
andjuveni
not to b
days, wi
includin;
borrowe
returner
Borr
defacec
layint
*N
any n
Th --- Page 410 ---