r&" èi Z -^/z imW^: Z:^ GiVEN By Le. r^^ 4^?î^ Digltized by the Internet Archive in 2010 witii funding from Associates of tiie Boston Public Library / The Boston Foundation http://www.archive.org/details/etudessurlhistoi11ardo ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI / Taris. — Imprimerie de E. Donnaud, rue Cassette, 9. ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAÏTI PAR B. ARDOUIN ANCIEN MINISTRE D'HAÏTI PRES LE GOUVERNEMENT FRANÇAIS. ANCIEN SECRÉTAIRE D'ÉTAT DE LA JUSTICE, DE L'INSTRUCTION PUBLIQUE ET DES CULTES. TOME ONZIÈME. PARIS DÉZOBRY, E. MAGDELEINE ET G^ LIBRAIRES-ÉDITEUHS EUE DES ÉCOLES, 78
(près du Musée de Clany et de la Sorbonne) U-Ha Af,h^fj,iy]'j^ PÉRIODE haïtienne SIXIÈME ÉPOQUE. LÎVilE SIXIEME. CHÀPiTRE PREliER. 1838. — La session législative est ouverte. — La Chambre des communes déclare ati
Président d'Haïti qu'elle répoudra à sou discours par une adresse. — Election d'un
sénateur, quoique le Sénat n'ait pas avisé la Chambre de cette vacance dans son sein. — H. Dumesle prononce un discours pour préparer la Chambre au vote de son
adresse. — La Chambre ajourne l'élection d'un nouveau sénateur, parce qne le
Sénat ne lui a pas donné avis de cette vacance. — Le 27 avril, elle vote son adresse
et la fait porter au Président d'Haïti par une députation; Boyer promet d'y répondre. — Eiamcn de cet acte. — Pétition adressée à la Chambre par trois jeunes Haïtiens
qui, de Paris, demandent l'érection d'une statue à Pétion. — La Chambre la prend
en considération et charge son président d'en entretenir Boyer; il promet de donner
suite à ce projet. — Complot formé pour assassiner Boyer à la fête de l'agriculture ; - ,lfi 2 mai, le général Inginac est assassiné. — Révolte dans la commune de Léogane;
olle est étouffée. — Les assassins sont arrêtés et jugés; six d'entre eux subissent la
peine de mort, et les autres sont condamnés a la réclusion. — La Chambre des communes envoie a Boyer une députation à cette occasion; cette députation se rencontre
au-palais avec une autre envoyée par le Sénat. — Discussion entre leurs membres :
Boyer la fait cesser, les invite à se modérer et à garder le silence, sur cet incident. —
H. Dumesle eu rend compte à la Chambre qui fait publier son rapport. — Irritation
de Boyer à ce sujet. — Projet d'expulsion de quelques représentans, déjoué par
Boyer.— La Chambre s'ajourne pendant huit jours. — La députation du Sénat lui
rend compte de la discussion survenue au palais ; le Sénat fait publier son rapport. —
Le général Inginac tente vainement de rétablir l'harmonie entre le Sénat et la Chambre. — Lettres anonymes adressées au consul français et à la Chambre contre Boyer.
son rapport. — Irritation
de Boyer à ce sujet. — Projet d'expulsion de quelques représentans, déjoué par
Boyer.— La Chambre s'ajourne pendant huit jours. — La députation du Sénat lui
rend compte de la discussion survenue au palais ; le Sénat fait publier son rapport. —
Le général Inginac tente vainement de rétablir l'harmonie entre le Sénat et la Chambre. — Lettres anonymes adressées au consul français et à la Chambre contre Boyer. — Il soupçonne le sénateur Pierre André d'en être l'auteur, et le dénonce publiquement. — Le Sénat prononce son expulsion et informe Boyer et la Chambre de cet
acte afin qu'il soit remplacé. — Boyer s'abstient de proposer des candidats, et arrête
ime poursuite judiciaire dirigée contre Pierre André; il lui paye ses appointemens
de sénateur. — Proposition et discours de D. Saint-Preuï à la Chambre, pour
l'envoi d'une députation auprès de Boyei.— Le Président propose un projet de loi
sur les douanes; la Chambre vote la loi comme si elle émanait de son initiative. — Le
Sénat décrète la loi, en rétablissant le fait par la formule d'usage : la rupture est complète entre les deux corps. — Diverses circulaires adressées aux autorités, et arrêté
du Président d'Haïti. La session législative de cette année était destinée à faire
naître plus de réflexions que la précédente, parce que, malheureusement, elle coexista avec des faits attentatoires à la
sûreté pu])lique, que l'Opposition parlementaire, probable- \ ÊTtllDlÊS Stin L^HlSTfOnVE d'haÎTU ment, ne prévoyait pas, ne pouvait pas prévoir) parce que,
de plus, en proie à dés idées absolues, préconçues, systématiques, elle poursuivait le but qu'elle voulait atteindre
sans s'inquiéter de rien autre chose. La majorité des représentans des communes était réunie
au Port-au-Pi'ince dans les premiers jours d'avril ; elle
forma le bureau de la Chambre sous la présidence de H.Duraesle qui la dirigeait, en élisant secrétaires, Valencia et
Beaugé. La Chambre, constituée, envoya une députation
7U4 Âi en avertir le Président d'Haïti. Cinq jours après, il vint
^^^jury^' procéder à l'ouverture de la session, le 16 avril. Accueilli
^^f/j avec tous les égards dus à sa haute magistrature^ il impro-
/? ^ , visa un discours selon la circonstance : ce qui était ordinairement, de la part de Boyer, un indice de peu de satis-
, .. .-vuvc. faction. Néanmoins, transcrivons le résumé de ce discours,
^ â ( ^^^ ^^ Chambre dans le Bulletin des lois, NM^'" . X-' « Le Président d'Haïti, prenant sa place, invita les députes a s asseoir. Un instant après, il prend la parole, et,
dans une allocution remarquable, il confirme à la Chambre
le succès de la négociation, déjà annoncée par les journaux ;
il fait sentir que cette circonstance, affermissant la paix sur
des bases inébranlables, dégage le jeu de Fadministration
ipuhVique des entraves qui 671 ralentissaient V action; il dit
qu'il espère que désormais Xowè, les fonctionnaires publics,
chacun en ce qui le concerne, concourront de zèle au bien
du pays; il ajoute, qu'il était sans doute des améliorations
à faire, mais qu'il fallait se garder de l'esprit d'innovation
si funeste aux États; et il termine par faire sentir à la
Chambre, que la patrie comptait sur son concours pour
opérer le bien. »
qui 671 ralentissaient V action; il dit
qu'il espère que désormais Xowè, les fonctionnaires publics,
chacun en ce qui le concerne, concourront de zèle au bien
du pays; il ajoute, qu'il était sans doute des améliorations
à faire, mais qu'il fallait se garder de l'esprit d'innovation
si funeste aux États; et il termine par faire sentir à la
Chambre, que la patrie comptait sur son concours pour
opérer le bien. » Si cène fut pas exactement le sens des paroles prononcées par Boyer, le tort lui est seul impulaijif; car, consi118381 ciiM'iînE 1. 5 gnées ainsi dans le procès-verbal de la séance et publiées,
elles allaient légitimer les aspirations de l'Opposition aux
yeux de la nation. H. Dumesle répondit à ce discours: «La Chambre en
)) délibérera et votera une adresse en réponse à l'honorable
» discours que vient de prononcer le chef du pouvoir exé-
» cutif. » Puis il offrit à Boyer « au nom de la nation et de
» ses représentans, V accolade patriotique qui doit à jamais
» sceller l'union constitutionnelle de la Chambre et du pre-
» mier magistrat delà République. » Boyer ne pouvait refuser en cette circonstance ce qui était en usage depuis
assez longtemps dans cette solennité ^ Après sa sortie de la
Chambre^ une commission fut formée pour préparer l'adresse qu'elle chargea H. Dumesle de rédiger. Dans la séance du 20, la Chambre reçut un message du
Président d'Haïti, accompagnant une liste de trois candidats qu'il proposa pour qu'elle élût un sénateur en remplacement du sénateur Maillard, décédé. Elle passa en comité
général oii elle fit la remarque, que le Sénat ne lui avait
point donné avis de cette vacance dans son sein, ainsi que
le prescrivait l'art. 118 de la constitution. Cependant,
elle procéda à cette élection, mais en prenant la résolution
de s'en abstenir à l'avenir dans tous les cas semblables; le
citoyen Michel (de Jacmel) fut élu sénateur 3. La Chambre était fondée à faire cette observation ; car le
Sénat n'avait nul motif pour ne pas remplir cette formalité
à laquelle il était égalementtenu envers lePrésident d'Haïti,
par le même article constitutionnel : s'il l'avait exécuté 1 Nous avons déjà dit qne ce singulier usage s'était introduit dans la Chambre, par
imitation de ce qui se passe dans les loges maçonniques. On finit par ne plus le pratiquer, parce qu'il était réellement inconvenant. 2 Les autres candidats étaient MM. Rouanez et Calice Bonneaux. La candidature de
M. Michel fut peut-être de quelque ii;fluence sur la décision de la«iChambro ; il avait été
au Mole en même temps que H. Dumesle, et ils étaient liés d'amitié. « ETUDES SUU L IIlfJTOlUE I) HAÏTI, envers ce dernier, pourquoi s'était-il abstenu de le faire à
l'égard de la Chambre? Après cette élection, elle reprit la séance publiqae où
elle proclama le sénateur Michel. Aussitôt, H. Dumesle prononça le discours suivant, précurseur de l'adresse qu'il rédigeait pour être présentée à Boyer.
H. Dumesle, et ils étaient liés d'amitié. « ETUDES SUU L IIlfJTOlUE I) HAÏTI, envers ce dernier, pourquoi s'était-il abstenu de le faire à
l'égard de la Chambre? Après cette élection, elle reprit la séance publiqae où
elle proclama le sénateur Michel. Aussitôt, H. Dumesle prononça le discours suivant, précurseur de l'adresse qu'il rédigeait pour être présentée à Boyer. « Législateurs, — Cette seconde session commence sous les
plus heureux auspices. Deux traités, conclus avec la France,
terminent les questions qui mettaient tant de fluctuations
dans nos rapports avec cette puissance. Lepremier posant,
sur les larges bases du droit naturel, le principe sur lequel
repose notre indépendance, le salue à la face de l'univers;
le second est le terme de nos incertitudes sur la question
financière; et nous ne croyons pas trop avancer de dire que
l'un et l'autre concourront, quoique diversement, à effacer
les traces de la malheureuse influence que l'ordonnance du
17 avril 1825 exerça sur le pays. « Le premier magistrat de la République, en venant
renouveler son alliance avec la nation et présider à l'ouverture de la Chambre, vous a confirmé ce que déjà les papiers
publics vous avaient annoncé. Cet événement, qui était dans
les prévisions de ces esprits généreux consacrés aux destinées du siècle, ouvrira toutes les voies de prospérités au
travail et à l'industrie; il facilitera le jeu de la machine
politique, s'il est habilement saisi. Toutefois, il met dans les
mains du gouvernement les moyens de donner du développement à ses vues utiles et de s'occuper d'une manière
efficace de ces améliorations qui sont devenues le plus impérieux besoin d'un pays qui périssait de langueur. « Lorsque le génie de la civilisation agite le monde de
son souffle créateur, et qu'il imprime à tous un mouvement
irrésistible de profjres, le peuple qui demeure stationnaire, [18381 CHAPITRE I. 7 rétrograde, par cela seul qu'il est débordé de toutes parts
par ceux qui marchent d'un pas ferme vers ce but sublime
des sociétés humaines '' . « Ainsi, vous avez soupiré après l'instant où l'ec^wca^io^i
prendrait parmi nous-cet essor qui pût faire reposer vos
regards sur l'avenir avec la douce émotion de l'espérance.
Vos pensées se sont arrêtées sur ses bienfaits, et vous vous
êtes dit : Si l'éducation a été l'objet des soins les plus constans des gouvernemens anciens et modernes, qui ont
cherché les vraies sources de la félicité publique, c'est
qu'elle est à la fois créatrice et conservatrice, qu'elle place
les institutions dans les mœurs, exerce son influence divine
sur Tespritetle caractère des nations, échauffe leur patriotisme, transmet à chaque génération les trésors d'expériences amassées par celles quil'ont précédée, agrandit la sphère
de leurs idées, fertilise l'immense domaine de l'industrie,
et concourt par toutes les voies à la splendeur d'un pays.
félicité publique, c'est
qu'elle est à la fois créatrice et conservatrice, qu'elle place
les institutions dans les mœurs, exerce son influence divine
sur Tespritetle caractère des nations, échauffe leur patriotisme, transmet à chaque génération les trésors d'expériences amassées par celles quil'ont précédée, agrandit la sphère
de leurs idées, fertilise l'immense domaine de l'industrie,
et concourt par toutes les voies à la splendeur d'un pays. « En suivant la statistique des anciens et des nouveaux
États, eten portant une attention particulière sur ceux qui
se sont formés sous nos yeux, ou ont commencé l'œuvre de
leur civilisation depuis notre existence civile et politique,
vous avez dû vous étonner de la lenteur de nos progrès !
Mais cette halte ne serait-elle pas l'effet des impressions du
passé et de l'attachement aux idées qui ne sont pas en harmonie avec l'esprit du siècle? L'avancement des États,
comme le bonheur des citoyens, est le secret de la science
sociale; cette science embrasse leur bien-être matériel
comme leur bien-être moral j c'est par elle que les magis1 Jusqu'à cette session, la Chambie avait adopté la même devise que le Sénat
au Bulletin des lois : o Le saint dn peuple est la loi suprême. » H. Dumesle lui proposa et elle adopta celle-ci : " Liberté, Ordre public. Civilisation, Progrès, coiumc
<' plus analogie à l'esprit du siècle et au besoin des améliorations exprimé par la
» Chambic. « 8 ÉTUDES SUR l'histoire d'ïîaïti. trais et les chefs des peuples, donnant une action vivace
aux institutions, mettent en honneur la probité, la justice,
le dévouement à la patrie, et toutes les vertus qui ennoblissent l'être intelligent. Par elle, l'armée, proportionnée aux
besoins de la paix, les tribunaux, les finances^ la marine,
la police intérieure et des côtes, en un mot, toutes les parties de l'administration publique reçoivent une utile et salutaire direction, C'est surtout par elle que l'agriculture, le
commerce, les arts et l'industrie, favorisés, grandissent
à l'ombre protectrice des lois et sous l'appui de lajouissance
publique : les encouragemens qu'elle distribue avec sagesse, enfantent tous les prodiges dont l'imagination de
l'homme est susceptible. « Ainsi, vous avez compris qu'Haïti, riche de tous les
dons de la nature et possédant dans son sein des élémens
précieux de civilisation; qu'Haïti, placée sous un ciel qui
féconde le génie, débarrassée des entraves qui arrêtent
encore sa marche, n'attend que le mouvement d'impulsion
pour atteindre le but auquel elle aspire. » Sans doute, elle recevra cette ùnpulsion du chef auquel ses destinées sont confiées ; nous en avons pour garant ce désir du bien public dont nous retrouvons et le
gage et l'expression dans ses éloquentes proclamations, où
il parle au cœur d'une nation généreuse, pleine d'amour
et de vénération pour ses premiers magistrats, lorsqu'ils
fixent et ses affections et ses espérances.
. » Sans doute , de grands objets d'ordre et d'intérêts
publics vont être offerts à votre méditation durant cette
session. L'hommage que vous rendez aux principes conservateurs, l'aptitude et le dévouement que vous porterez
dans le soin de saisir^ de consacrer tout ce qui sera bon et
utile, ne pourront jamais être égalés que par l'ardeur des
ration pour ses premiers magistrats, lorsqu'ils
fixent et ses affections et ses espérances.
. » Sans doute , de grands objets d'ordre et d'intérêts
publics vont être offerts à votre méditation durant cette
session. L'hommage que vous rendez aux principes conservateurs, l'aptitude et le dévouement que vous porterez
dans le soin de saisir^ de consacrer tout ce qui sera bon et
utile, ne pourront jamais être égalés que par l'ardeur des nSoSj CîlAriTRE 1. vï vœux d'un peuple anxieux de son avenir. Mais, législateurs, qu'il soit permis à celui qui s'honore de votre choix,
à celui à qui vous avez fait la faveur insigne d'appeler
une nouvelle fois à présider vos délibérations, de vous entretenir encore de tout ce que votre mission a d'important
pour vous-mêmes. )) Souvenez-vous que vous n'êtes* pas seulement les
mandataires du peuple, que vous n'êtes pas seulement ses
députésj mais bien ses rcprésenlans ,• que ce titre, vous revêtant d'une plus grande portion de confiance, vous impose des obligations beaucoup plus sacrées que celles attachées à ces premières dénominations; qu'il place, en un
mot, votre responsabilité dans vos consciences.
■ )),En vous déléguant le aVo?Y d'employer la puissance
de la parole pour exprimer ses sentimens, ses vœux et ses
besoins, pour faire entendre la voix impérieuse de ses nécessités, la nation a voulu que vous fussiez les apôtres de
la vérité; que vos accens fussent aussi purs qu'elle est simple et majestueuse ; que vous ne fussiez jamais enflammés
que de la noble et sublime passion du bien public, ni entraînés que par le saint enthousiasme du patriotisme. Si la
modération s'unit toujours dans vos âmes au sentiment
éclairé du devoir, vous ne profanerez jamais l'énergie jusqu'à la confondre avec l'emportement. >) La modération donne de la dignité à l'énergie, elle
fait briller aux yeux du législateur la lumière constitutionnelle, ce guide qui doit sans cesse diriger cette puissance
de conviction dont l'empire souverain annonce la destination de l'homme dans l'univers !!! » Cette allocution fut accueillie avec satisfaction par la
Chambre, qui en arrêta l'insertion au Dullcdn des lois. Elle
ne prouve pas seulement l'habileté de Vavocat, mais encore 10 ÉTUDES SUR l'hJSïOIRE d'hAÏTI. celle du tribun, du chef de rO}Dpositioii, qui, au moment de
présenter à celle assemblée l'adresse qu'il veut faire voter
par elle, la prépare à cet acte qui va devenir le programme
définitif de tout ce que la Chambre des communes prétend
obtenir du pouvoir exécutif, dans l'intérêt de la nation.
On ne peut disconvenir que H. Dumesle possédait, pour le
rôle l^qu'il jouait, te tact des convenances dont il fallait
user envers Boyer, en le sommant, pour ainsi dire, de sortir
de cette attitude qu'il avait prise à l'égard de la Chambre,
pour se refuser d'exercer l'initiative constitutionnelle qui
était dans ses attributions. Le 2S avril, la Chambre reçut un nouveau message du
Président d'Haïti, avec une liste de trois candidats pour
un sénateur à élire en remplacement du sénateur Oriol, décédé. Cette fois, elle ajourna l'élection jusqu'à ce que le
Sénat se fût conformé à l'art, i i8 de la constitution, et elle
en avisa le Président d'Haïti : c'était lui dire de porter le
Sénat à être plus scrupuleux observateur du pacte social.
, la Chambre reçut un nouveau message du
Président d'Haïti, avec une liste de trois candidats pour
un sénateur à élire en remplacement du sénateur Oriol, décédé. Cette fois, elle ajourna l'élection jusqu'à ce que le
Sénat se fût conformé à l'art, i i8 de la constitution, et elle
en avisa le Président d'Haïti : c'était lui dire de porter le
Sénat à être plus scrupuleux observateur du pacte social. Enfin, dans la séance du 27, la Chambre prit connaissance du projet d'adresse au chef du pouvoir exécutif,
qu'elle approuva unanimement. Voici ce fameux acte longuement médité : « Président, » La Chambre, pleine encore de l'impression que votre
discours d'ouverture a faite sur elle, vient vous porter l'expression des vœux et des sentimens d'une nation magnanime qui vous a confié le soin de son salut, et qui, fière des
glorieux souvenirs que réveille en elle le traité qui recon1 Le 30 avril, eu effet, le Sénat adressa un message à la Chambre, qui en prit
lecture le 2 mai et procéda iiiimédiatoment à l'élection du citoyen Décossard
{de Jérémie). Les deux autres candidats étaient encore WM. Rouauez et Calice Bon--
neaux. [1858] CHAPITRE I. 11 naît le principe de son indépendance^ vous félicite de l'heureuse issue d'une négociation dont l'objet excita si longtemps les incertitudes et les anxiétés du pays. » Un autre traité, dont le texte, comme celui du premier, lui a été transmis par les papiers publics, et dont
vos paroles lui ont confirmé l'existence, termine la question de l'indemnité et révèle au monde notre morale politique. » En arrêtant nos regards sur le premier, nous y reconnaissons le triomphe des idées libérales et le résultat du
mouvement d'entraînement du siècle. C'est le fruit de
votre constante sollicitude et de ce sublime dévouement
qui fait préférer l'honneur de la patrie à tout autre intérêt.
Mais, si l'on examine la conjoncture dans laquelle il s'est
ofifert, on lui trouvera l'aspect d'un de ces événemens inattendus, d'une de ces faveurs que le sort se plaît à vous
prodiguer comme pour marquer votre destination. Cette
circonstance met en votre possession les moyens d'asseoir
l'avenir du peuple haïtien sur les bases d'une régénération nouvelle ; elle agrandit votre puissance du bien, en immortalisant les trophées de la liberté ! » Ainsi donc, elle dégage de la contrainte, l'action de
cette faculté ordonnatrice dont l'emploi judicieux vivifie
les Etats et les conduit au bonheur. » Ainsi, elle trace autour de vous un cercle de gloire
que vous remplirez, nous n'en doutons pas, d'utiles et fécondes institutions, qui ranimeront l'espérance d'un peuple
qui vénère son premier oiagistrat, mais dont les pensées
s'élancent dans l'avenir, en fixant le présent avec l'inquiétude de ce désir du bien, qui cherche la réabté dans les
dispositions généreuses du gouvernement. » La Chambre n'ignore pas qu'à côté de l'avantage 12 ÉTUDES SUR L'iîISTOmE d'hAÏTI. {['améliorer est le danger d'ùmover ^ mais elle sait aussi
que, lorsque les réformes sont Tœuvre de la sagesse, lorsqu'elles sont réclamées par un impérieux besoin, lorsqu'une intelligence de progrès préside à leur introduction,
qu'elles sont analogues aux principes conservateurs et dans
l'esprit des institutions, qu'elles servent à leur donner des
développemens vivaces, le danger cesse, et il ne reste que
le bien et l'utile.
ÏTI. {['améliorer est le danger d'ùmover ^ mais elle sait aussi
que, lorsque les réformes sont Tœuvre de la sagesse, lorsqu'elles sont réclamées par un impérieux besoin, lorsqu'une intelligence de progrès préside à leur introduction,
qu'elles sont analogues aux principes conservateurs et dans
l'esprit des institutions, qu'elles servent à leur donner des
développemens vivaces, le danger cesse, et il ne reste que
le bien et l'utile. » En applaudissant aux succès de vos etîbrts, la Chambre ne se le dissimule pas : le traité financier, à part les
obligations actuelles, est un mandat tiré sur la postérité ;
et si nous léguons à la génération future l'honneur d'en
acquitter les derniers termes, transmettons-lui du moins le
présent avec toutes les garanties qu'exige l'avenir. Comblons nos cavités sociales qui sont, dans les prévisions des
esprits éclairés, des abîmes où vont s'engloutir les espérances des peuples, si la prévoyance n'en fixe les destinées.
Non, ce n'est pas innover que de consacrer des principes
pour empêcher que l'ordre ne soit abandonné au hasard
des variations politiques ; au contraire, c'est accomplir un
devoir sacré, c'est aiïermir la société K » La plus grande célébrité dont les annales du monde
offrent le témoignage, le génie qui pensait avoir dérobé le
feu du ciel pour en doter sa patrie^ a dit : « La vie d'un
I) homme est trop courte pour faire le bonheur d'une
» nation; les institutions seules peuvent conquérir l'a-
» venir. » » Cette pensée était aussi dans le cœur de votre illustre
prédécesseur; il en était profondément ému, lorsqu'au
milieu des plus violentes convulsions civiles, il osa déposer 1 Ce paragraphe et le précédent répondaient an discours de Doyer, sur le daiigo;- de
« l'esprit d'innovation si fnnctc aux Etats. » la dictature confiée à son patriotisme jusqu'à la paix intérieure, pour appeler les pairs de la nation à convoquer
une assemblée de révision. C'est à cette époque de crise et
d'agitation que naquit la constitution de 1816, qui, malgré ses imperfections, eut la vertu de moraliser et de
tranquilliser la République durant plus de vingt années. » Cet exemple. Président^ est digne d'être imité. » Le choc qui existe entre les principes fondamentaux
et les dispositions réglementaires de la constitution sont
une antinomie qui doit disparaître du code des droits et
des devoirs. L'expérience proclame cette vérité : les dispositions réglementaires d'une constitution arrêtent le jeu
libre des ressorts du gouvernement, dont les principes
fondamentaux sont le mobile; elles amoindrissent la somme
de bien qui doit découler de son action. La nation vous
swpj3Zie donc d'assurer son avenir ; vous en avez la puissance et le génie : aujourd'hui que la paix est imperturbable, il n'est plus temps d'ajourner. Exprimez un vœu, et
bientôt des mains régénératrices reconstruiront l'édifice
social. Ravivez nos institutions qui sont déjà menacées de
vétusté, parce qu'aux yeux du pays, elles sont insuffisantes
pour les besoins de la société '.
son action. La nation vous
swpj3Zie donc d'assurer son avenir ; vous en avez la puissance et le génie : aujourd'hui que la paix est imperturbable, il n'est plus temps d'ajourner. Exprimez un vœu, et
bientôt des mains régénératrices reconstruiront l'édifice
social. Ravivez nos institutions qui sont déjà menacées de
vétusté, parce qu'aux yeux du pays, elles sont insuffisantes
pour les besoins de la société '. » La situation présente offre le spectacle de la lutte des
vieilles théories contre la nécessité des améliorations : rendez impossible la réaction contre les idées, et vous empêcherez le retour du passé. » Les peuples sont ce que les gouvernemens les font ; ils 1 On reconnaît qne H. Dumfisle s'était pénétré de Tobservation faite , avec
jnstesse, pr.r Machiavel, sur la nécessité où se tronvent les religions et les républiques, pour durer longtemps , d'être, ramenées souvent à leur principe. — Yoyex
lî chapitre l^' de li 3s partie des Discours sur la première Dérade do TiteLive. iA ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. se soumettent avec plaisir au joug salutaire de la félicité
publique, et ce joug ennol lit leurs affections, fait éclore les
vertus privées et patriotiques, là oii elles reçoivent les encouragemens du gouvernement et où les lois les honorent. » Les lumières peuvent seules faire avancer un Etat,
leur foyer est Yéducationj si elle reçoit parmi nous des
soins propres à lui imprimer une physionomie nationale^
elle s'associera aux institutions et concourra avec elle à former les mœurs, l'esprit et le caractère delà nation. Toutefois, leur alliance donne de l'extension aux pensées, agrandit la sphère de la civilisation et fait du bonheur des peuples
une science de tradition. » Que l'agriculture, le commerce QiV industrie, ces législateurs du 19® siècle, deviennent les véhicules de notre
prospérité future, et l'avenir est saisi ! » Alors le système social sera pondéré, les vices qui rongent le corps politique cesseront d'exister, et ces rapports
annuels qui annoncent une administration florissante là où
il n'existe qu'abandon et dépérissement, n'en imposeront
plus à personne ''. Alors, Topinion, cette reine du monde,
recouvrant sa noble indépendance, dispensera l'éloge et le
blâme, sans craindre qu'on l'accuse d'être l'écho de la malveillance. » Vannée que nécessitent les besoins de la paix, dépositaire de la gloire nationale, gardienne de nos sécurités,
sanctifiera ces armes conquérantes de l'indépendance, en
les dévouant à la défense des libertés publiques. 1 A cette époque , Boyer obligeait les commandans d'arrondissement à lui faire
un rapport, à la fia de chaque année , sur l'état dc-s cultures , du commerce,
sur la police , elc. , et il faisait publier tous ces rapports. Au dire de presque tous ces officiers supérieurs, tout prospérait; mais l'Opposition pensait le
contraire.
ces armes conquérantes de l'indépendance, en
les dévouant à la défense des libertés publiques. 1 A cette époque , Boyer obligeait les commandans d'arrondissement à lui faire
un rapport, à la fia de chaque année , sur l'état dc-s cultures , du commerce,
sur la police , elc. , et il faisait publier tous ces rapports. Au dire de presque tous ces officiers supérieurs, tout prospérait; mais l'Opposition pensait le
contraire. i^_-tf W [1858] CHAPITRE I. 15 » Notre législation est vide de plusieurs dispositions dont
l'absence se fait éminemment sentir. Elle invoque : » Une loi sur X?^ police intérieure et des côtes, et un nouveau mode d'organisation des tribunaux, qui classe la justice distributive en tribunaux de première instance et d'appel, en laissant toutefois aux deux extrémités de cet ordre
de choses, les tribunaux de paix et de cassation; en ufl mot,
une loi sur l'organisation de l'administration générale ; —
une loi sur la régie et l'administration des douanes-, — des __.aA^'^
modifications sur la loi relative à la formation de la garde , ,> ,,< ,
nationale ; — une loi qui rende la responsabilité des grands
fonctionnaires réelle, et sou-mette à son empire les commandans d'arrondissement ; — une loi qui donne un centre ci^4^^"
d'activité à l'administration de ï agriculture, et qui éta- ■
blisse un grand fonctionnaire responsable; — une loi qui
favorise les inventeurs àQS dMis utiles, et leurs introducteurs
dans le pays ; — une loi qui fixe le taux du loyer de l'argent —
et frappe l'usure; — une loi qui fixe le sort des vétérans de la
gloire nationale et donne plus de virilité k l'administration;
— une loi qui destine exclusivement les condamnés fiouv
crime aux travaux des routes et voies publiques; une loi qui
favorise la propagation des bêtes à cornes, désigne les lieux
où elles peuvent être gardées sans nuire au progrès de l'agriculture, et indique aussi en quels lieux elles doivent être
abattues ; — une loi avantageuse à V exportation des bêtesà-cornes de la partie de l'Est ; — la restriction du pouvoir
des juges de paix déjuger sans appel ; — une loi sur l'administration des épaves ; — une autre qui établisse la réunion des amendes à la caisse de l'enregistrement; — le
budget des dépenses publiques, pour donner à la Chambre
la mesure des impôts qu'elle est appelée à voter chaque
année. ilî ËTCISÈS SÛR L^ÎIStômÉ D^'hà'iTÏ» « Ces lois, ces dispositions, ainsi que la révision dû
pacte social, sont les plus pressantes nécessités du pays. Il
en est d'autres^ sans doute, non moins nécessaires, mais
celles-ci doivent les précéder et leur servir, pour ainsi dire,
d'introduction. » Si nous examinions à présent l'instabilité de certaines
lois, nous nous étonnerions de les voir s'arrêter tout à coup
comme frappées d'inertie, après avoir pris un essor rapide.
Dans ce nombre, on distingue le code ruraL II est tombé, et
sa chute a écrasé l'agriculture ; mais, il faut le dire, il a
subi le sort de toutes les institutions qui ne sont pas dans
l'esprit d'un siècle de perfectionnement ; sa chute ne saurait être le résultat des attaques partielles auxquelles il a
été en butte. Privé de- la sanction de l'opinion, l'intérêt
même n'a pu le garantir d'une désuétude hâtive; mais nous
croyons pouvoir avancer, sans craindre d'être contredit,
que ce code, modifié et approprié aux besoins de l'époque
présente, produira les plus heureux effets.
sont pas dans
l'esprit d'un siècle de perfectionnement ; sa chute ne saurait être le résultat des attaques partielles auxquelles il a
été en butte. Privé de- la sanction de l'opinion, l'intérêt
même n'a pu le garantir d'une désuétude hâtive; mais nous
croyons pouvoir avancer, sans craindre d'être contredit,
que ce code, modifié et approprié aux besoins de l'époque
présente, produira les plus heureux effets. » L'humanité sollicite, à grands cris, la mise en exécution de la loi sur les hospices : votre cœur entendra sa
voix ! » Voilà, Président, l'expression fidèle de la pensée nationale. Nousvousla rapportonsavec cette confiance qu'inspire le sentiment du devoir ; car il est dans la nature du
gouvernement représentatif de révéler, de consacrer toutes
les vérités utiles, d'en faire le domaine public du pays. » Puisse cette franchise être appréciée! puisse-t-elle
vous porter à rendre à la Chambre ce pouvoir d'opinion
sans lequel une représentation nationale n'est qu'une
fiction ! ' » La gloire du civilisateur vous est offerte; accomplissez votre auguste mission parmi nous. Réveillez dans tous [1858] CHAPITRE I. 17 les cœurs la grande passion du bien public, et faites que,
lorsque la loi commune vous aura ravi aux affections de ce
peuple intéressant, vous viviez encore dans ses souvenirs.
Que votre génie règne toujours dans ses conseils, et
vous exercerez une nouvelle influence sur ses destinées! ! » Cette adresse fut portée à Boyer, le 28 avril, par une
députation de neuf représentans y compris le président et
les secrétaires de la Chambre. Deux jours après, elle rendit
compte de sa mission en ces termes : » Le Président d'Haïti a fait l'accueil le plus honorable
à votre députation. Il s'est entretenu avec elle sur l'objet de
l'adresse, et lui a dit enfin que cette adresse étant l'œuvre
de la réflexion, il avait besoin du temps moralement nécessaire pour y répondre. » Dans la séance du 27, la Chambre avait reçu du Président
d'Haïti et du secrétaire d'État^ deux dépêches lui transmettant les comptes généraux de la République pendant l'année 1857. D. Saint-Preux proposa d'ajourner tout examen
de ces comptes, jusqu'à ce que le secrétaire d'Etat eût
fourni un tableau explicatif des recettes et des dépenses,
ce que d'ailleurs ce grand, fonctionnaire promettait défaire
incessamment, pour se soumettre aux désirs exprimés .
en 1837 par la Chambre. Et dans la séance du 30, celle-ci t
prit connaissance d'une pétition qui lui fut adressée de
Paris, à la date du 15 avril 1837, par MM. Saint-Rémy,
Burin Megeet Linstant fils , trois jeunes Haïtiens qui y suivaient un cours de droit. Cette pétition avait pour objet, ! i^^
d'ériger une statue pédestre à Pétion, sur la place oii sont
déposés ses restes et qui porte son nom ; elle indiquait les
dimensions que pourrait avoir cette statue, le prix qu'"elle
coûterait, étant exécutée par un habile sculpteur français,
le costume sous lequel Pétion pourrait être représenté T. XI. . '2 18 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI, (celui de génural ou de sénateur), et la somme à payer
devrait être le produit d'une souscription nationale, afin
que tous les citoyens pussent y concourir et honorer davantage la mémoire du Père de la Patrie, fondateur de ses
institutions civiles et politiques. Cette pétition, d'ailleurs
bien rédigée, basait la proposition sur les sentimens les
plus patriotiques et les considérations les plus morales.
ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI, (celui de génural ou de sénateur), et la somme à payer
devrait être le produit d'une souscription nationale, afin
que tous les citoyens pussent y concourir et honorer davantage la mémoire du Père de la Patrie, fondateur de ses
institutions civiles et politiques. Cette pétition, d'ailleurs
bien rédigée, basait la proposition sur les sentimens les
plus patriotiques et les considérations les plus morales. Dans les circonstances où se trouvait la Chambre des
communes à l'égard de Boyer, la pétition était une sorte
de bonne fortune pour elle; elle l'accueillit avec joie, et
chargea son président H. Dumesle « d'en faire la commu-
» nication particulière au premier magistrat de la Répu-
» blique, en lui offrant son concours pour accomplir ce
» projet éminemment patriotique^ et dont Texécution ho-
» norera la nation. » Depuis vingt ans, une loi l'avait
ainsi ordonné; mais il était dit qu'elle serait une lettre
morte, Boyer reculant toujours devant les dépenses qu'exigeait une telle oeuvre. Cependant, dans la séance du 2 mai,
H. Dumesle dit à la Chambre: « Représentans,nos conférences avec le chef du pouvoir
exécutif offrent toujours cet échange deprocédés affectueux,
qui est le gage de l'union constitutionnelle à laquelle vous
avez consacré une offrande qui ne peut être méconnue. Il a
témoigné le plus vif désir de voir la consécration monumentale de la plus grande célébrité de notre histoire; il
rappelle que dès 1848, la Chambre des représentans des
communes a voté l'érection d'un monument à la gloire du
grand Pétion, et que, si les circonstances l'avaient forcé d'ajourner jusqu'ici l'exécution de ce projet, il espérait que
rien nepourrait désormais arrêter l'effet de cette disposition
législative. » Cette réponse de Boyer^ comme on le voit, était une vraie [1858] CHAPITRE I. 19 fin de non-recevoir opposée à la pétition ci-dessus. Au
reste, il avait reçu des signataires une lettre dans le même
but, et une autre lettre fut aussi écrite au Sénat à cet effet.
Le Sénat considéra qu'une loi étant déjà rendue, c'était au
Président à la faire exécuter; mais il ne lui communiqua
pas sa pensée \ Le lecteur pressent bien, sans doute, que Boyer ne fit
aucune réponse à l'adresse de la Chambre des communes,
non pas seulement parce qu'il la considéra « comme l'exD pression des vues d'une Opposition tracassière, le rêve
)) des idéologues, des ambitieux de cette assemblée, qui
» l'entraînaient dans une voie pleine de périls pour la
1) tranquillité publique ^ ; » mais parce que le vote de cet
acte coïncida avec un événement inattendu dont nous parlerons bientôt, et qui justifia jusqu'à certain point le silence
qu'il garda envers la Chambre^. Néanmoins, essayons
d'examiner cette adresse et les vues qu'elle présenta dans
le but que poursuivait l'Opposition, incarnée pour ainsi
dire en H. Dumesle.
raînaient dans une voie pleine de périls pour la
1) tranquillité publique ^ ; » mais parce que le vote de cet
acte coïncida avec un événement inattendu dont nous parlerons bientôt, et qui justifia jusqu'à certain point le silence
qu'il garda envers la Chambre^. Néanmoins, essayons
d'examiner cette adresse et les vues qu'elle présenta dans
le but que poursuivait l'Opposition, incarnée pour ainsi
dire en H. Dumesle. Reconnaissons d'abord, que s'il fut un instant qui parût
propice à une sorte de rajeunissement des institutions publiques,pour les mettre en rapport avec les idées nouvelles
qui surgissaient de l'instruction répandue dans une grande
portion de la société, c'était certainement celifi où les
traités conclus récemment avec la France avaient définitivement consacré l'indépendance et la souveraineté d'Haïti, 1 Par une lettre du 22 mai 1837, que j'ai sous les yeux, M. Linstant m'envoya
les trois documens en me chargeant de les remettre à leur adresse ; ce que je fis, La
Chambre et le Sénat étaient alors en ajournement , et n'en prirent connaissance
qu'en 1838. 2 Expressions de Boyer en parlant des opposans. 3 A vrai dire, l'adresse n'étant que la réponse au discours du Président à l'ouvortnie
do la Chambre, il n'av;iit pas à v répondre. 20 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. en diminuant sa dette envers cette puissance d'une somme
considérable. Désormais, il n'y avait plus à redouter de sa
part une arrière-pensée, des prétentions sur le territoire de
la République, et c'était à l'administration du pays à pourvoir à l'exécution des engagemens contractés, afin de ne
lui donneraucun prétexte de récrimination ou de plainte.
Aussi, ne doit-on pas s'étonner que le chef de l'Opposition
saisit cet instant pour exposer toutes les vues'de celle-ci. Il
le fit avec un grand tact, une habileté remarquable, en observant envers Boyer toutes les convenances compatibles
avec le régime parlementaire, et, il faut le dire, avec le
caractère personnel du Président qui était sensible aux
louanges ; il lui en prodigua pour mieux le disposer à
accueillir les idées consignées dans l'adresse, ou pour le
mettre en tort aux yeux de la nation, dans le cas où Boyer
les repousserait. Parmi ces idées, la plus importante, sans contredit, est
celle qui était relative à la révision de la constitution, dont
le Sénat seul devait avoir la proposition aux termes de cet
acte, mais que la Chambre osa faire à la suggestion de
H. Dumesle, pour se rendre plus populaire. Toutes les autres, toute cette énumération de lois réclamées comme des
améliorations à introduire dans lalégislationdu pays, étaient
subordonnées à celle-là. Le but à atteindre,c'était la diminution dtt pouvoir accordé en 1816 au Président d'Haïti,
surtout par cette initiative des lois qui était attribuée à lui
l'i^ seul, dont Boyer ne voulait pas faire usage au gré de l'Opposition. Dans la pensée de celle-ci, une assemblée de
révision l'eût accordée aussi à la Chambre des représentans
et au Sénat, et Dieu sait quelle modification fat sortie
encore du nouveau pacte social, dans les autres attributions
du pouvoir exécutif, dans la durée de cette magistrature,
au Président d'Haïti,
surtout par cette initiative des lois qui était attribuée à lui
l'i^ seul, dont Boyer ne voulait pas faire usage au gré de l'Opposition. Dans la pensée de celle-ci, une assemblée de
révision l'eût accordée aussi à la Chambre des représentans
et au Sénat, et Dieu sait quelle modification fat sortie
encore du nouveau pacte social, dans les autres attributions
du pouvoir exécutif, dans la durée de cette magistrature, A- k^ [1838] CHAPITRE I. 21 une fois que cette assemblée eût commencé son œuvre de
rénovation! Car, à cette époque, l'Opposition avait excité
une foule d'esprits à une défiance irraisonnable à l'égard
du chef du pouvoir exécutif, par rapport à Boyer personnellement. Autant. on avait eu confiance en Pétion, ou plutôt, autant il avait pu faire agréer ses vues pour nos institutions politiques, autant Boyer eût été impuissant à les
maintenir dans la nouvelle constitution, parce qu'il n'inspirait pas la même confiance et qu'il n'exerçait pas la même
influence que son prédécesseur. La constitution de 1816 renfermait, il est vrai, bien des
imperfections, et nous avons signalé ce que, selon nos
appréciations personnelles, nous y avons considéré comme
telles. Mais nous avons dit aussi que : « si les hommes
»> appelés à fonctionner dans les hautes positions législa-
» tives et executives se pénétraient bien de l'état réel du
» pays, rien n'eût pu empêcher cet acte de lui procurer
» tous les avantages désirables ; » et pour cela» qu'il au-
» rait fallu que tous les conservateurs, que tous les pouI) voirs politiques sussent se garder de toute présomption
» et de toutes préventions les uns envers les autres, etc. »
La chose était difficile, nous le savons, mais non pas impossible : car nous remarquons dans l'adresse de la Chambre
cet aveu : « que, malgré ses imperfections, la constitution
» de 1816 eut la vertu de moraliser et de tranquilliser la
>' République durantplus de vingt années. » Était-ce donc
peu de chose qu'un tel résultat, et la constitution, telle
quelle, ne pouvait-elle pas produire encore ces mêmes
avantages? De ce qu'il s'y trouvait des dispositions réglementaires qui auraient pu ne pas y figurer, s'ensuivait-il,
comme le prétendait l'adresse, que ces dispositions « arrêII talent le jeu libre des ressorts du gouvernement dont
iser et de tranquilliser la
>' République durantplus de vingt années. » Était-ce donc
peu de chose qu'un tel résultat, et la constitution, telle
quelle, ne pouvait-elle pas produire encore ces mêmes
avantages? De ce qu'il s'y trouvait des dispositions réglementaires qui auraient pu ne pas y figurer, s'ensuivait-il,
comme le prétendait l'adresse, que ces dispositions « arrêII talent le jeu libre des ressorts du gouvernement dont 2!2 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. » les principes fondamentaux sont le mobile, et qu'elles
I) amoindrissaient la somme de bien qui doit découler de
» son action? » Mais, toute la pensée de cet acte était renfermée dans
l'invitation qu'il faisait à Boyer d'imiter Pétion, en « dépo1) sant la dictature, pour rendre à la Chambre son pouvoir
n d'opinion sans lequel une représentation nationale n'est
» qu'une fiction. » Cette dictature ne pouvait être que la
concentration des attributions ministérielles dans les mains
de Boyer, surtout V initiative des lois que le Président
d'Haïti exerçait seul; car si la Chambre la partageait, on
aurait vu pulluler les projets que chacun de ses membres
eût pu produire, et alors elle aurait eu son « pouvoir d'opinion. » Il nous semble qu'on doit reconnaître en quoi
consistait ce pouvoir si désiré : c'était, à l'imitation de la
chambre des députés, en France, ou de celle des communes en Angleterre, la faculté de discourir à son aise, de
discuter contre les orateurs du gouvernement^ — les secré
taires d'État ou ministres^ — pour obtenir des votes de l'assemblée qui auraient tellement contrarié les vues du gouvernement, qu'il eût été obligé, comme dans ces pays-là,
de nommer de nouveaux ministres parmi les chefs de la
majorité, en renvoyant les autres ; c'était enfin le régime parlementaire qu'on voulait avoir dans toute sa
vérité. Eh bien ! dans cette hypothèse même, la révision de la
constitution n'était pas d'une nécessité indispensable. Elle
avait prévu, art. 225^ que « sur la proposition du Président
» d'Haïti, la Chambre des communes pourrait créer d'au-
» très offices de secrétaire d'État, si les besoins du service
)» l'exigeaient. » Déjà, nous avons émis notre opinion à
cet égard, en disant que : dès la réunion de tout le territoire [1858] CHAPITRE I. 23 d'Haïti sous le gouvernement de la République, une telle
création aurait dû avoir lieu, afin que le Président ne concentrât pas dans ses mains, toutes les attributions que lui
donnait la loi de 1819 sur les grands fonctionnaires, et
nousy avons ajouté les raisons politiques qui militaient en
faveur de cette création ^ En 1858, c'était possible encore,
c'était même plus convenable qu'en 1 822 ; car Boyer avait
atteint sa 62^ année, et il n'avait plus la même activité d'esprit et de corps que lorsqu'il prit les rênes du gouvernement et quelque temps après; l'exercice du pouvoir depuis
vingt ans, joint à des événemens et des circonstances si
multipliés, l'avait fatigué. C'est alors surtout qu'il aurait
dû appeler autour de lui, d'autres ministres moins âgés que
lui et que ceux qui le secondaient, pour l'aider à administrer, à gouverner le pays, à maintenir son influence d''une
manière profitable à la nation.
prit et de corps que lorsqu'il prit les rênes du gouvernement et quelque temps après; l'exercice du pouvoir depuis
vingt ans, joint à des événemens et des circonstances si
multipliés, l'avait fatigué. C'est alors surtout qu'il aurait
dû appeler autour de lui, d'autres ministres moins âgés que
lui et que ceux qui le secondaient, pour l'aider à administrer, à gouverner le pays, à maintenir son influence d''une
manière profitable à la nation. Mais, à ce sujet, nous devons franchement avouer que,
si nous trouvons que H. Dumesle fit preuve de beaucoup
de présomptio7i dans renonciation de ses vues pour reconstituer, réorganiser l'État (abstraction faite de toute idée
rétrospective sur sa conduite aux affaires, quand il y parvint en 1845), nous savons aussi que la regrettable vanité
de Boyer était le plus sérieux obstacle à ce que nous venons
de dire : de là sa persistance à laisser les choses dans l'état
où elles étaient '^. Personne n'aurait pu lui faire comprendre, n'aurait même osé lui dire : qu'il fallait un changement dans ses habitudes de gouverner, d'administrer, d'en1 Voyez tome 8 de cul uuvrago, page 406. '2 Plus d'nn« fois, en ma présence et en celle dft bien d'autres personnes, faisant
allusion au mot progrès dont se servaient les opposiius pour exprimer leurs désirs, le
l'iésident a dit : « Je ne suis pas un l.omme de ce siècle, un iiomino de proyrès comme
» certains faiseurs de discours; » et il appuyait fortement sur l'accent grave de ce mot.
tnujonrs en riant do ses adversaires. 24 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. trer dans les plus petits détails des affaires publiques, — en
partageant les attributions qu'il s'était fait donner par la loi
de 1819, indépendamment de celles qui résultaient delà
constitulion, — en déléguant ces attributions ministérielles
sur lesquelles il eût conservé néanmoins toute son influence
puisqu'elles auraient été exercées sous ses yeux et de concert
avec lui. Si le Président était un homme à admettre cette idée,
une loi aurait pu créer ces offices de secrétaire d'État, de
manière à distribuer les différentes branches du service
public en six départemens ministériels, pour y faire représenter, autant que possible, les six départemens territoriaux de la République par des citoyens pris dans leur sein:
mesure politique convenable, selon nous, pour rattacher
davantage les populations au gouvernement central, pour
satisfaire leur amour-propre et annuler l'esprit de division
entre elles, résultant des anciennes luttes intestines. Cette
loi aurait pu organiser ces ministères en un conseil que présiderait le Président d'Haïti. Une telle organisation avait
son germe, sa raison d'être, dans l'art. 147 de la constitution, disant : « En cas de vacance par mort, démission ou
déchéance du Président, le ou les secrétaires d'Etat exer-
» ceront en conseil l'autorité executive, jusqu'à l'élection
» d'un nouveau Président. » Et puis, ces différens ministères auraient pu avoir, chacun, une organisation qui eût
admis des chefs de division et autres employés qui se formeraient à la pratique des affaires publiques dans l'administration générale de l'État; on eût créé ainsi une pépinière de sujets jeunes^ propres à remplacer, selon leurs
talens, les hommes de la vieille génération qui étaient an
pouvoir et dont la mort décimait les rangs à chaque instant.
C'était là un des moyens à employer pour « assurer l'ave
puis, ces différens ministères auraient pu avoir, chacun, une organisation qui eût
admis des chefs de division et autres employés qui se formeraient à la pratique des affaires publiques dans l'administration générale de l'État; on eût créé ainsi une pépinière de sujets jeunes^ propres à remplacer, selon leurs
talens, les hommes de la vieille génération qui étaient an
pouvoir et dont la mort décimait les rangs à chaque instant.
C'était là un des moyens à employer pour « assurer l'ave [1858] CHAPITRE I. 25 nir, le saisir, » selon l'expression de l'adresse de la Chambre ^ Elle l'éclamait en faveur « des lumières, de l'instruction
» publique, d'une éducation nationale, x et vraiment, il y Ù
ayaitbeaucoup à faire sous ce rapport. Jusqu'alors, le Portau-Prince seul avait un lycée, et les autres principales villes
de simples écoles primaires. N'était-il pas temj)s de créer
d'autres lycées dans chaque chef- lieu de département, des
écoles secondaires dans chacune des autres villes principales et des écoles primaires dans chaque bourg, d'instituer
une chaire de £/ro27, au moins, dans les vuesdeformerdesmagistrats éclairés^ etc. Cette diffusion des lumières, cet enseignement des premières connaissances si utiles à l'homme,
devenait un devoir spécial pour le gouvernement du pays;
il est inutile d'insister à ce sujet, de faire remarquer tous les
avantages qu'il devait en retirer. Mais Boyer, dont l'esprit
d'économie était toujours porté à réduire les dépenses publiques, ne se préoccupait guère de cette nécessité 2. L'armée, seule, occasionnait une dépense annuelle de (i^,y(^i
plus de 1,200, 000 gourdes pour sa solde etson entretien; les r f
troupes n'étant pas casernées, faisant un simple service ^^ f\jMr&^
postes, et étant composées de petits propriétaires, de cultivateurs dans les campagnes, ou d'ouvriers et d'industriels
dans les villes et bourgs, n'était-il pas possible de trouver
un moyen d'opérer une notable réduction sur leur solde, 1 C'est, sans contredit, le meilleur résultat obtenu de la révolution de 1843. 2 Je présidais la commission d'instruction publique, quand j'allai remplir ma mission en France. D'après l'ordre de Boyer, j'achetai à Paris dis livres, des cartes géographi- / / n mt â
ques, etc. pour le lycée et l'école de marine récemment établie au Port-au-Prince, ' r^ "^Ir"
et deux pièces d'anafcomie plastique pour l'école de médecine. A mon retour, causant -^ '
de 1843. 2 Je présidais la commission d'instruction publique, quand j'allai remplir ma mission en France. D'après l'ordre de Boyer, j'achetai à Paris dis livres, des cartes géographi- / / n mt â
ques, etc. pour le lycée et l'école de marine récemment établie au Port-au-Prince, ' r^ "^Ir"
et deux pièces d'anafcomie plastique pour l'école de médecine. A mon retour, causant -^ ' avec le Président d'enseignement public pour avoir visité plusieurs établissemens,
je lui dis qu'il me semblait utile, alors, de fonder des lycées dans les chefs-lieux de département. 11 me répondit qu'il n'était pas possihle de faire de telles dépensef, à raison de
la dette nationale. i---C ^^ 'I ■ ^^î 26 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. sans en diminuer le nombre^ afin d'appliquer le chiffre de
cette réduction à l'enseignement public ^ ?
>^ Quant à cette série de lois réclamées dans l'adresse, il y
en-avait déjà sur les différentes matières indiquées ; mais
évidemment, c'était là une tactique du chef de l'Opposition pour faire paraître Boyer, aux yeux du peuple, comme
ne'â'^eani toutes les parties du service public. H. Dumesle
pi'oposait une nouvelle organisation des tribunaux civils,
en tribunaux de première instance et d'appel, et cela ne
doit pas étonner de la part d'un avocat; mais nous avons
dit quelle était l'opinion raisonnée d'un magistrat français
à cet égard, approuvant la simple organisation de nos tribunaux civils^ et l'opinion de ce jurisconsulte vaut bien au
moins celle de ce représentant ^. Que dire ensuite des deux lois demandées « pour favo-
» riser la propagation des 6êtes-à-cornes, et l'exportation de
» celles de la partie de VEst, en indiquant aussi en quels
» lieux devraient être abattues celles destinées à la con-
» sommation intérieure? » L'esprit insinuant du chef de
l'Opposition se décelait dans cette demande ; il voulait y 1 Eu octobre 1837, lorsque les plénipotentiaires français étaient annoncés, je m'entendis avec mon frère, C. Ardouin, ponr présenter au Président quelques idées sur les
finances dn pays, en vue des engagemeus définitifs qu'on allait contracter envers la
France; mon frère rédigea ce projet. Il consistait surtout à réduire les dépenses relatives à l'armée, à ne solder régulièrement, chaque mois, à ne donner des rations en
argent, chaque semaine, qu'aux militaires faisant le service des postes (environ
5,000 hommes dans toute la République), à payer néanmoins les officiers non employés
dans les postes, de la moitié de leur solde. Quelques jours après avoir remis ce projet
à Boyer, il nous dit qu'il l'avait examiné avec attention, et que c'était le plan qui entrait
le plus dans ses idées, parmi tant d'autres qui lui furent soumis: mais il no le mit à
exécution, en partie, que dans la session de 1841 où une loi fut rendue pour mettre la
moitié de l'armée en congé, etc.
ins les officiers non employés
dans les postes, de la moitié de leur solde. Quelques jours après avoir remis ce projet
à Boyer, il nous dit qu'il l'avait examiné avec attention, et que c'était le plan qui entrait
le plus dans ses idées, parmi tant d'autres qui lui furent soumis: mais il no le mit à
exécution, en partie, que dans la session de 1841 où une loi fut rendue pour mettre la
moitié de l'armée en congé, etc. A ceux de mes concitoyens qui croiraipnt que je me vante incessamment des vues ou
des conseils que je soumis à Boyer, j'ofi'ie de leur exhiber ce projet dont j'ai gardé
copie. On ne doit pas oublier, d'ailleurs, que j'ai besoin de me défendre contre toutes
les imputations dont je fus l'objet de la part de l'Opposition, pour avoir soutenu le gouvernement, par des considérations politiques qu'il est inutile de dire ici 2 Voyez tome 8 de cet ouvrage, dans une note de la page 411, où j'ai rapporté l'opinion de M. Isanibert sur notre organisation judiciaire. [4858] CHAPITRE 1. 27 gagner les représentans de l'Est qui formaient dans la
Chambre une sorte de tiers-parti, et qui étaient toujours
prêts àappuyer le gouvernement dont ils n'avaient
point à se plaindre. De toutes ces réflexions que nous venons d'émettre, nous
concluons que le Président avait certainement bien des
choses à faire, à cette époque, pour ranger l'opinion publique de son côté, pour ne pas la laisser égarer par l'Opposition de la Chambre ; et c'était facile, possible du moins,
car après le vote de l'adresse du 27 avril, les conservateurs
se rapprochèrent du pouvoir exécutif, à raison de l'événement que nous allons relater. Le l mai, la fête de l'agriculture fut solennisée à la y
capitale. Le Président d'Haïti, le Sénat, la Chambre des i
communes, les magistrats et les fonctionnaires publics y
assistèrent. Pendant que le cortège se rendait à l'église,
Boyer avait à sa droite le président du Sénat, et à sa gauche
H. Dumesle, président de la Chambre. Durant la marche, quatre hommes armés suivaient le y^y^
cortège dans l'intention de tuer Boyer: c'étaient les nom-
mes Raymond, Augustin Gabriel, Desfontaines et Cazimir /^ ^i^
Etienne, dit Manga. Mais ne pouvant y pénétrer, ils ne
réussirent point dans leur affreux dessein, et ils ne le tenté- ' : - '
rent même pas ; l'un d'eux déclara ensuite qu'il avait voulu
tirer, de loin^ un coup de pistolet sur Boyer, mais qu'il
craignait d'atteindre H. Dumesle qui marchait à son côté.
La cérémonie étant achevée, les quatre assassins se réunirent et se concertèrent sur ce qu'il y aurait à faire néanmoins pour parvenir à leur but. Comme le général Inginac
était indisposé, qu'il ne s'était point trouvé à la fête, et
qu'il se tenait en ce moment sur son habitation appelée
tirer, de loin^ un coup de pistolet sur Boyer, mais qu'il
craignait d'atteindre H. Dumesle qui marchait à son côté.
La cérémonie étant achevée, les quatre assassins se réunirent et se concertèrent sur ce qu'il y aurait à faire néanmoins pour parvenir à leur but. Comme le général Inginac
était indisposé, qu'il ne s'était point trouvé à la fête, et
qu'il se tenait en ce moment sur son habitation appelée 28 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI Monrepos, à une lieue de la ville, les assassins convinrent
entre eux qu'il fallait y aller le tuer, présumant que Boyer
se trouverait à ses funérailles et qu'alors ils pourraient
effectuer leur projet contre lui. Ils convinrent en outre ,
({u' Etienne Manga se rendrait de suite sur sa propriété située dans les montagnes de Léogane, à la section duBeauséjour, pour soulever les cultivateurs de ce lieu; qu'Augustin Gabriel^ après la mort de Boyer, irait avec d'autres conjurés (ils étaient assez nombreux) s'emparer des sommes
monnayées que le gouvernement avait fait déposer dans un
magasin de la ville Pétion. Raymond et Desfontaines se
chargèrent d'assassiner le général Inginac. Les antécédens connus de ces quatre conspirateurs sont :
que Raymond était un ancien sergent-major au 8' régiment;
Etienne Manga, ancien sergent, et Desfontaines, ancien soldat de la garde du Président ; et Augustin Gabriel, de la
classe civile. Par suite de révélations faites, d'autres complices furent impliqués dans cette conspiration : c'étaient
Cadet Corvel, Augustin Mercier, Michel Abraham^ Romain
et Chavanes, anciens chefs de bataillon au 11^ régiment, le
capitaine Bois, de la gendarmerie, le capitaine Hyppolite, de
la garde, et d'autres encore dont les noms nous échappent.
M^'h^/^ Deux femmes y figuraient aussi : Justine, concubine de
Raymond, Sannite^ concubine d'Augustin, et leur jeune fils
nommé Numa. Raymond, Desfontaines, Cadet Corvel et Michel Abraham se rendirent, dans la soirée du 1*'" mai, chez Justine
qui demeurait tout près de l'habitation Monrepos. Lk,ih imaginèrent d'écrire une lettre qui serait attribuée au colonel
Lamarre, du 21* régiment de Léogane, par laquelle ce colonel informerait le général Inginac, commandant de cet
arrondissement, que des troubles civils se manifestaient à |1838] CHAPITRE I. 29
Desfontaines, Cadet Corvel et Michel Abraham se rendirent, dans la soirée du 1*'" mai, chez Justine
qui demeurait tout près de l'habitation Monrepos. Lk,ih imaginèrent d'écrire une lettre qui serait attribuée au colonel
Lamarre, du 21* régiment de Léogane, par laquelle ce colonel informerait le général Inginac, commandant de cet
arrondissement, que des troubles civils se manifestaient à |1838] CHAPITRE I. 29 Léogane. Cette lettre, écrite par Desfontaines^ devait leur
procurer l'accès de la maison d'Inginac, qu'ils réveilleraient
dans la nuit sous prétexte de service public tres-pressé
et de la part du colonel Lamarre : ce qui porterait le
général à ouvrir sa porte et ce qui faciliterait son assassinat. En effet, le 2 mai, à 2 heures du matin, les quatre assassins se transportèrent à Monrepos. Raymond frappa à la
porte en disant : qu'il était porteur d'une lettre du colonel
Lamarre. Le général Inginac se leva et vint lui-même pour
la recevoir. Raymond la lui remit. Pendant que Madamei' j^
Inginac approchait une bougie allumée pour que son mari JL^^t^^
pût la lire, Raymond déchargea un pistolet à bout portant
à la tête du général. La balle l'atteignit derrière l'oreille et
sortit par la bouche ; il n'était heureusement que blessé
gravement et fut renversé. Raymond et ses complices prirent la fuite, le croyant mort du coup. On peut juger de
l'effroi, de la douleur que ressentit Madame Inginac en ce
moment; mais reprenant son courage dont elle donna tant
de preuves, elle envoya appeler aussitôt le docteur Smith,
son gendre, qui était en ville, pour panser la blessure ; et
par les soins habiles du docteur, le général Inginac fut
bientôt guéri. Elle fit aussi donner avis de ce crime au colonel Victor Poil, commandant la place, sans pouvoir désigner l'assassin. Cet officier se rendit immédiatement à
Monrepos, accompagné d'une garde. Le Président y alla
dans la matinée, ainsi qu'une foule d'amis du général
Inginac, tous sympathisante son sort; le 5, il fut porté en
ville I. •
et
par les soins habiles du docteur, le général Inginac fut
bientôt guéri. Elle fit aussi donner avis de ce crime au colonel Victor Poil, commandant la place, sans pouvoir désigner l'assassin. Cet officier se rendit immédiatement à
Monrepos, accompagné d'une garde. Le Président y alla
dans la matinée, ainsi qu'une foule d'amis du général
Inginac, tous sympathisante son sort; le 5, il fut porté en
ville I. • Il n'y avait guère de conjectures à faire sur la cause du I En juillet suivant, le Président promut Inginac au grade de général de division. 50 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAITI. crime commis sur lui ; caria combinaison imaginée par les
assassins indiquait assez qne c'était un crùne politique, et
des indices tinrent fortifier cette pensée. Un lieutenant des chasseurs à pied de la garde, nommé
Aupont, demeurant au Carrefour-Trutier,à peu de distance
de Monrepos, fit savoir aux autorités : que le 1" mai, vers
1 1 heures du matin, Etienne Manga, étant chez lui, avait
dit : « que dans deux ou trois jours, on entendrait tirer des
" coups de fusil ; que la Chambre des communes allait
1) changer toutes les lois, qu'elle ferait donner 5 gourdes
n aux soldats pour leur solde, etc. » Dans la soirée du 2,
un nommé Candiau alla au palais et demanda à parler au
Président ; il lui déclara : qu'Augustin Gabriel lui avait fait
proposer par Sannite, sa femme, de se joindre à lui pour
piller l'argent qui était en dépôt à la ville Pétion. Dès lors,
le gouvernement fut sur la trace de ce complot de bas étage,
— les paroles d'Etienne Manga, chez l'officier Aupont, ne
pouvant raisonnablement être interprêtées autrement, que
comme des espérances conçues par cette tourbe d'assassins
et de pillards, d'après l'adresse delà Chambre des communes, du 27 avril, qui avait produit une grande émotion
dans la capitale. Après avoir entendu Candiau, Boyer donna l'ordre de
l'arrêter, ainsi qu'Augustin Gabriel et Sannite, et d'envoyer des troupes à Pétion pour en augmenter la garnison.
Le Président fit aussitôt commencer une information judiciaire parle ministère public, pour découvrir les ramifications de cette conspiration ^ . Caudiau soutint ses révélations, pendant que les deux autres soutenaient un système
de dénégation qui s'évanouit plus tard. Un pistolet, fraîche1 M. Saladiii Lnraoïir orciipait cette charge près le trilmnal civil. [1858] CHAPITRE I. 31 ment déchargé avait été trouvé sur le terrain de Monrepos,
dans la matinée du 2 ; c'était celui dont Raymond s'était
servi pour perpétrer le crime: il fui reconnu pour avoir
appartenu à Cadet Corvel^ ancien gérant de cette habitation. Après l'audition de Candiau, il fut mis en liberté
comme révélateur et devant être témoin. D'autres arrestations eurent lieu ensuite à la capitale, des individus reconnus complices de la conspiration.
31 ment déchargé avait été trouvé sur le terrain de Monrepos,
dans la matinée du 2 ; c'était celui dont Raymond s'était
servi pour perpétrer le crime: il fui reconnu pour avoir
appartenu à Cadet Corvel^ ancien gérant de cette habitation. Après l'audition de Candiau, il fut mis en liberté
comme révélateur et devant être témoin. D'autres arrestations eurent lieu ensuite à la capitale, des individus reconnus complices de la conspiration. Dans l'intervalle, Etienne Manga, rendu à la section du
Beau séjour dont la compagnie de garde nationale était
sous son commandement, réunit les hommes de cette compagnie en armes et se porta au fort Campan, en leur disant
d'abord qu'il fallait le garder pour le gouvernement, attendu qu'il y avait un soulèvement au Port-au-Prince ^
Mais une fois en possession de ce fort, il leur déclara qu'il y
avait lieu de seconder le soulèvement pour renverser Boyer
dont l'administration était contraire à la prospérité du
peuple, ce que la Chambre des communes avait constaté, etc. Raymond, Desfontaines et Michel Abraham,qui,
après l'assassinat du général Inginac, s'étaient promptement rendus auprès d'Etienne Manga, appuyèrent la proposition de ce dernier. Mais à ces mots, les gardes nationaux imitèrent la conduite des citoyens de Milot, l'année
précédente, lors delà révolte du colonel Izidor Gabriel; ils
abandonnèrent successivement leur capitaine. Raymond et 1 Dans ses Mémoires de 1843, pages 94 et 95, luginac dit que dès le moi? de mars,
il avait ité informé qu'un complot s'ourdissait; qu'à une revue de la garde nationale de
!a commune de Léogane, passée le 1er avril, il avait parlé aux citoyens pour les prémunir contre cette tentative de troubles, et qu'Etienne Manga lui-même le félicita des paroles qu'il avait prononcées, etc. , Klienne Manga se voyait sur le point de perdre sa petite propriété, pour avoir
i^inprunté une somme et passé une vente à réméré de ce bien, en garantie du
payement. Les conspirations ont souvent pour cause le mauvais état des affairt^s d'un
lioiiime. 52 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAITI. Michel Abraham en firent autant et se portèrent dans l'arrondissement de Jacmel pour s'y tenir cachés. Desfontaines, le jeune Nunia Augustin que son père avait envoyé
auprès d'Etienne Manga, et Augustin Mercier^ rallié à lui
aussi, restèrent avec lui ; tous les quatre quittèrent le fort
Campan et se rendirent à l'habitation d'Etienne Manga, le
4 mai. Déjà, le colonel Lamarre, informé de la tentative de révolte, marchait à la tête du 21" régiment et de la garde
nationale de Léogane contre ces révoltés. En apprenant sa
marche, ceux-ci se réfugièrent au milieu des bois d'une
habitation voisine, où se trouvait un ajoupa qu'ils occupèrent. Lamarre apprit leur fuite et le lieu de leur retraite; il
envoya, durant une forte pluie, un détachement de sa
troupe qui cernal'ajoupa pour les faire prisonniers. Etienne
Manga fit résistance et eut la tête tranchée; Augustin Mercier trouva le moyen de s'évader (il fut arrêté ensuite, à
quelquesjoursde là), et Desfontaines et le jeune Numa furent faits prisonniers et envoyés au Port-au-Prince. Ce
jeune homme fit des révélations qui procurèrent l'arrestation de plusieurs des complices de son père, chez qui se
réunissaient les conspirateurs, étant le chef apparent de la
conspiration.
niers. Etienne
Manga fit résistance et eut la tête tranchée; Augustin Mercier trouva le moyen de s'évader (il fut arrêté ensuite, à
quelquesjoursde là), et Desfontaines et le jeune Numa furent faits prisonniers et envoyés au Port-au-Prince. Ce
jeune homme fit des révélations qui procurèrent l'arrestation de plusieurs des complices de son père, chez qui se
réunissaient les conspirateurs, étant le chef apparent de la
conspiration. Le Président avait expédié le commandant Garât à Léogane, puis le citoyen C, Ardouin, substitut du commissaire du gouvernement autribunal de cassation, qui rencontra Lamarre sur l'habitation d'Etienne Manga, après la mort
de celui-ci; et le citoyen Bance, substitut du commissaire
du gouvernement au tribunal civil, à Jacmel. Tous trois
étaient porteurs d'ordres relatifs à la recherche des coupables. Bientôt la bonne police du général Frédéric, commandant de l'arrondissement de Jacmel, opéra l'arrestation de [1858] CHAPITRE I. 55 Raymond et de Michel Abraham dans les mornes: ils furent
envoyés à la capitale. L'instruction commencée par le ministère public et le
juge d'instruction, fut bientôt dévolue à l'accusateur militaire qui l'acheva. Un conseil spécial fut formé et présidé
par le colonel Viau, du P'' régiment d'artillerie : le lieutenant B. Carriéj du même corps, remplit les fonctions d'accusateur. Le 17 mai, le conseil se réunit à l'effet de juger
les accusés au nombre de treize; il y avait quatre autres,
contumax. Raymond et Desfontaines avaient fait les aveux les plus
complets durant l'instruction du procès; ils les renouvelèrent à l'audience publique, pendant qu'Augustin Gabriel et
les autres persistaient à tout nier. Raymond déclara audacieusement : « qu'étant tous mécontens des deux traités q z -7-
» que Boyer venait de conclure avec la France, ils avaient
» résolu sa mort afin de changer le gouvernement ; que
» n'ayant pu exécuter leur dessein pendant la cérémonie du
» l^"" mai, ils avaient espéré en trouver l'occasion en tuant
» le secrétaire général, aux funérailles duquel le Président
» n'aurait pas manqué de se trouver, etc. » Desfontaines
confirma ces déclarations, en désignant Augustin Gabriel
comme le chef de cet horrible complot et chez qui ils se
réunissaient tous. Ce dernier, pressé par les deux autres,
leur dit enfin : « Vous dites que j'étais votre chef? Eh bien!
» taisez-vous, ne déclarez plus rien. » lisse turent en effet.
Cette apostrophe de sa part fit penser que d'autres révélations auraient pu surgir des déclarations de Raymond et de
Desfontaines. Il fallut suspendre l'audience du conseil spécial, à cause
de plusieurs témoins qui furent entendus le lendemain.
Les accusés avaient tous des défenseurs publics, soitchoisis T XI. 3 oi ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. par eux, soit nommés d'office, pour défendre leur cause;
ces officiers ministériels remplirent leur devoir, mais les
faits étaient plus éloquens i . Le 18 mai, le conseil spécial condamna à la peine de
mort Augustin Gabriel^ Raymond, Desfontaines, Corvel, Michel Abraham et Augustin Mercier ^ et à trois années de réclusion tous les autres accusés. Le lendemain matin^ les
cinq premiers subirent leur condamnation au Port-auPrince; Augustin Meï'c^ef fut envoyé à Léogane où il fut
exécuté.
ces officiers ministériels remplirent leur devoir, mais les
faits étaient plus éloquens i . Le 18 mai, le conseil spécial condamna à la peine de
mort Augustin Gabriel^ Raymond, Desfontaines, Corvel, Michel Abraham et Augustin Mercier ^ et à trois années de réclusion tous les autres accusés. Le lendemain matin^ les
cinq premiers subirent leur condamnation au Port-auPrince; Augustin Meï'c^ef fut envoyé à Léogane où il fut
exécuté. En sortant de l'audience, après le prononcé du jugement, Raymond avait dit aux juges : « Je vous fais mes
» complimens, magistrats. » Et Augustin : « Quoi! je vais
» mourir pour d'autres! » Sur le lieu d'exécution, le premier dit au public, « que le peuple avait un bandeau sur
» les yeux Cjui rempêchait de voir que le gouA^ernement le
» trahissait. » Tous s'accordèrent à espérer « qu'ils se-
» raient vengés par la Chambre des communes ^. » On reconnaît, dans ces paroles, l'influence exercée sur
l'esprit de ces conspirateurs, par les actes de l'Opposition
dans la Chambre des communes et surtout, en dernier lieu,
par son adresse du 27 avril. Si des hommes éclairés étaient
satisfaits de son langage, de ses propositions au pouvoir
exécutif pour en obtenir tout ce qu'elle considérait comme
des améliorations au système gouvernemental et administratif, les ignorans traduisirent ces vœux en accusations
contre le Président d'Haïti, et ils se crurent autorisés à
employer l'assassinat et le pillage des deniers publics pour
améliorer leur situation personnelle. Le danger du régime 1 C'étaient MM. Laborde, D. Lespinasse, Saiiders, MuUery , Daphnéî Zamore et
Nathan. 2 Tous les condamnés à la réclusion furent internés dans pUisieurs communes de l'Est,
où ils restèrent jusqu'en 1843. Alors, on proclama qu'ils étaient des victimes innocentes
de la tytannie de Boyer. [1838] CHAPITRE I. OO parlementaire, pour un pays comme Haïti, ressortait de ces
faits /, . Dans ces circonstances, avons-nous dit, l'opinion publique se rapproelia du Président, parce qu'elle voyait que la
société était menacée d'une grande perturbation, sinon
d'une subversion totale. Le jour de l'exécution à mort des
condamnés, on vit toute la garde nationale à cheval se
réunir spontanément aux troupes, pour prêter main- forte
et manifester par là le concours des citoyens. La Chambre des communes elle-même avait senti la nécessité de donner au pays et au gouvernement, un témoignage public de ses sentimens. H. Dumesle la convoqua
dans une séance extraordinaire, qui eut lieu l'après-midi
du 2 mai, après la séance du matin où elle élut le sénateur
Décossard. On est seulement éioîiné qn 'û ne saisît pas l'instant de cette réunion ordinaire, pour prononcer les paroles
que nous allons reproduire, puisque l'attentat contre la vie
du secrétaire général avait eu lieu dans la nuit et avait mis
toute la capitale en émoi : c'est une preuve qu'il subit la
pression de l'opinion publique.
ès-midi
du 2 mai, après la séance du matin où elle élut le sénateur
Décossard. On est seulement éioîiné qn 'û ne saisît pas l'instant de cette réunion ordinaire, pour prononcer les paroles
que nous allons reproduire, puisque l'attentat contre la vie
du secrétaire général avait eu lieu dans la nuit et avait mis
toute la capitale en émoi : c'est une preuve qu'il subit la
pression de l'opinion publique. En ouvrant la séance, à 4 heures, il dit à ses collègues :
« qu'un événement sinistre a frappé les esprits d'horreur
« et de surprise; qu'une entreprise d'assassinat, suivie de
» l'effet, avait eu lieu sur la personne du secrétaire gêné-
» rai vers la fin de la nuit dernière; que sans doute les
» membres en particulier en avaient connaissance; mais
» qu'il importait au corps de faire éclater son indignation
» contre cet acte odieux; qu'en conséquence il proposait à
» la Chambre de députer son bureau vers le chef du pou1 11 y a bien d'antres pays où ce régime présente des dangers réels ! Et pourqiicii donc
le chef de l'Opposition , devenu ministre en 1844, fit-il cesser les séances de l'asscinbléo
législative et emprisonner son président Dumai Lespinasse? Un certain limjcristr a en
l'honneur de concourir a sa mise en liberté. 56 ÉTUDES SUR LHISTOIUE DHAÏTI. » voir exécutif, pour lui exprimer ses regrets de c'ei atïreux
» événement, et en même temps pour s'informer si la sécu-
» ri lé publique est menacée, i » La Chambre accepta la
proposition, et le lendemain, son président et ses deux
secrétaires virent Boyer. Dans la séance ordinaire du i mai,
cette députation rendit compte de l'accueil qu'elle avait
reçu. Le Président lui aura dit ! « qu'il n'en attendait pas
n moins des hommes moraux et amis de l'ordre public qui
» composent la Chambre, et que la tranquillité ne sera
» nullement troublée. La vertueuse indignation que vous
» avez fait éclater, ajouta H, Dumesle, contre un crime si
n nouveau parmi nous, et qui prouve une si froide atro-
» cité dans son auteur, a été appréciée. » Trois jours après, on sut dans le public que certains
accusés du complot dont s'agit avaient parlé de la Chaml)re des communes et de son adresse dans leurs déclarations. Cette particularité porta H. Dumesle à proposer à la
Chambre, dans la séance du 7, d'envoyer une grande députation auprès du Président d'Haïti, « pour s'informer de
» l'état des choses et lui porter de nouveaux témoignages
» du dévouement de la Chambre au maintien des princi-
» pes constitutionnels. « La proposition fut acceptée, et
six membres furent choisis pour s'adjoindre au bureau, et
un message adressé au Président pour lui demander le jour
et l'heure où la députation pouvait se présenter au palais.
Il y fut répondu que ce serait le lendemain : elle s'y
rendit. Le même jour, une députation envoyée par le Sénat se
trouvait aussi auprès du Président : c'était à raison de la
révolte d'Élienne Manga qui venait d'être comprimée. Les
deux corps avaient ainsi pensé devoir faire une démarche 1 bullelin des lois, n° 2, [1858] CHAPITRE I, _ 57 auprès du chef du gouvernement, afin de prouver leur attachement, sinon à sa personne qui avait couru des dan-^
gers, du moins aux institutions publiques.
ée par le Sénat se
trouvait aussi auprès du Président : c'était à raison de la
révolte d'Élienne Manga qui venait d'être comprimée. Les
deux corps avaient ainsi pensé devoir faire une démarche 1 bullelin des lois, n° 2, [1858] CHAPITRE I, _ 57 auprès du chef du gouvernement, afin de prouver leur attachement, sinon à sa personne qui avait couru des dan-^
gers, du moins aux institutions publiques. En présence de ces deux députations, le Président manifesta les sentimens qu'il éprouvait sur la situation pré'
sente et sur celle qui pouvait résulter dans l'avenir, des
opinions exprimées inconsidérément par les hommes éclairés et surtout par les corps politiques. Il reprocha à la _
Chambre d'avoir fourni aux anarchistes, des prétexles pour/^'t^Ct4/'c
commettre un assassinat sans exemple précédent, pour
troubler l'ordre public et essayer de renverser le gouvernement afin de se livrer au pillage; il dit que c'était l'adresse g
de la Chambre et les discours imprudens prononcés dans
son sein qui étaient cause de ces mauvaises passions, parce .-a-c ®gj^
que ces actes représentaient le gouvernement comme ne Jo<tt^^
voulant rien faire pour le pays, etc. Ces reproches s'adressantplus particulièrement à H. Dumesle, et comme président de la Chambre, il prit la parole
pour se^ disculper et disculper ce corps, en prétendant que
ses actes étaient dans la nature des choses et dans « le pou=
voir d'opinion » qu'elle devait exercer dans l'État, etc. A ces mots , des membres de la députation du Sénat
prirent aussi la parole pour lui faire observer, que la
Chambre semblait croire qu'elle seule devait avoir ce « pouvoir d'opinion, » et que c'était un tort de sa part, une
prétention insolite, puisque le Sénat et le Président d'Haïti
avaient des attributions bien supérieures à celles de la
Chambre, d'après la constitution, et qu'ils devaient parconséquent exercer plus d'influence sur l'opinion publique
et sur les affaires de l'État. Il s'ensuivit dès lors une vive discussion entre les membres des deux députations, Boyer la fil cesser, en les in38 ÉTL'DES si;n l'histoire d'haïïi. vilant d'être modérés et de tenir le secret sur cette discussion, dont les mah^eillans pourraient vouloir tirer partie
dans rintérôt de leurs vues coupables j et il leva la
séance. Mais, recommander le secret à seize membres réunis, du
Sénat et de la Chambre, le recommander à H. Dumeslequi
ne visait qu'à la popularité; leur recommander la modération, c'était prêcher dans le désert. Les passions, au contraire, allaient animer les rapports entre les deux branches
du corps législatif. Déjà le Sénat s'était en quelque sorte
vu rappeler à l'ordre, par la juste exigence de la Chambre,
pour ne s'être pas conformé à l'art. 118 de la constitution
dans les cas de vacances dans son sein. Le 9 mai, lendemain de la discussion entre les deux députations, H. Dumesle prononça les paroles suivantes, à l'ouverture de la
séaiice de la Chambre.
, allaient animer les rapports entre les deux branches
du corps législatif. Déjà le Sénat s'était en quelque sorte
vu rappeler à l'ordre, par la juste exigence de la Chambre,
pour ne s'être pas conformé à l'art. 118 de la constitution
dans les cas de vacances dans son sein. Le 9 mai, lendemain de la discussion entre les deux députations, H. Dumesle prononça les paroles suivantes, à l'ouverture de la
séaiice de la Chambre. « Représentans, — Votre dépu tation s'est rendue au palais national où était une réunion des membres du Sénat,
et a été admise à la même audience. Le chef dupouvoir
.A. exécutif lui a donné de nouvelles assurances que le mouvement insurrectionnel des montagnes de Léogane sera
ê^*.t:v bientôt comprimé ', et que la paix publique ne cessera pas
kl, ^ - de régner au milieu même du bruit des armes. Dans cette
4 j conférence, il s'est élevé des objections sur l'exercice du
* ^ " a pouvoir d'opinion » dont vous avez donné l'exemple
dans votre adresse en réponse au discours d'ouverture du
Président d'Haïti; mais comme ces objections ne sauraient
se soutenir en présence des vérités de droit public proclamées par le siècle, votre commission s'est abstenue de dé1 A la date du 8, la révolte d'Etienne Manga était déjà compiimée. Une proclamation
du Président'pamt ce joiu-la et l'annonça au pcnple, de même que l'attentat commis
sur la général Iiiginac, ï [1838] CHAPITRE I. 59 rouler la théorie sur laquelle repose l'application des principes constitutionnels; car cette théorie est devenue, en
quelque sorte, une tradition de bon sens. Elle s'est donc
bornée à prouver, avec concision, que par son essence la
Chambre est l'expression de la volonté populaire, qu'il lui
appartient d'exposer les vœux, les nécessités et les sentimens de la nation, et a laissé au pays et au monde entier à
apprécier votre adresse, et surtout à juger si elle est une
anticipation sur les prérogatives des autres pouvoirs. Du
reste, elle a laissé tomber un mot sur les iierfides insinuations que des êtres, qui professent l'art de la délation, ont
cherché à diriger contre le corps, toutefois en se pénétrant
de la pensée que vous ne pouvez descendre jusqu'à vous
justifier contre d'ignobles calomnies. » La Chambre, satisfaite de ce rapport, en ordonna l'impression au Bulletin des lois. Mais avant que cela ne pût se
faire, H. Dumesle fit publier ce rapport sur le journal l'Union '"c Une certaine agitation en résulta dans le public; les
opposans approuvèrent naturellement les représeiitans de
prétendre au « pouvoir d'opinion, » et, en conséquence,
ils blâmèrent les sénateurs de le dénier à la Chambre. Boyer en prit de l'humeur. A l'audience du dimanche
20 mai, il déclara hautement : « que la Chambre s'étant
» plue à agiter l'esprit public par son adresse qui réclamait
» une foule de choses^ il ne lui présenterait aucun projet
» de loi ; et que si les agitateurs persévéraient, il met-
» trait de côté la constitution pour faire juger et fusiller
» n importe qui QQY-à\i àdiiOYicé comme ourdissant des tra-
» mes contre la tranquillité publique ^. »
du dimanche
20 mai, il déclara hautement : « que la Chambre s'étant
» plue à agiter l'esprit public par son adresse qui réclamait
» une foule de choses^ il ne lui présenterait aucun projet
» de loi ; et que si les agitateurs persévéraient, il met-
» trait de côté la constitution pour faire juger et fusiller
» n importe qui QQY-à\i àdiiOYicé comme ourdissant des tra-
» mes contre la tranquillité publique ^. » Ces paroles si graves ayant été prononcées le lendemain 1 Ce joninal était rédigé pur M, Emile Naii et d'autros jciiues hommes de son âge. 2 Dans sa séance du 18, la Cliamljre avait adopté sa nouvelle devise si\r la proposition
de H. Dumesle, 10 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. de l'exécution à mort des assassins du secrétaire général,
quelques individus attachés au Président Youlurent prouver leur zèle; ils s'entendirent avec certains représentans,
pour que ceux-ci proposassent à la séance de la Chambre,
le lundi '^i^VexjJulsion de son sein de H. Dumesle,D. SaintPreux, Yalencia, E. Lartigue, Couret et Beaugé, tous six
des plus ardens parmi les opposans. Mais ce projet étant
par.venuà la connaissance deBoyer, dans la journée même
du 20, il y mit empêchement. La Chambre en eut également connaissance. Dans sa séance du 1 6, elle avait élu Couret, président en remplacement de H. Dumesle; en ouvrant
celle du 21, Couret invita ses collègues à passer en comité
général : sur sa proposition, la Chambre résolut immédiatement de suspendre ses séances jusqu'au lundi 28, et elle
se sépara. Tandis qu'elle détournait ainsi l'orage qui avait été sur
le point d'éclater dans son sein, le Sénat s'était réuni également. Se ravisant tardivement^ la députation que ce
corps avait envoyée, le 8 mai, auprès du Président d'Haïti,
crut devoir imiter celle de la Chambre en rendant compte
de ce qui s'était passé ce jour-là au palais national; elle le
fit en ces termes : « Citoyens sénateurs, — La députation que vous avez
envoyée auprès de S. E. le Président d'Haïti, s'est acquittée
de sa mission. Son Excellence a été satisfaite des sentimens
que les membres du Sénat lui ont fait exprimer dans cette
déplorable circonstance, où l'indignation et l'horreur de
tous les bons citoyens se sont manifestées d'une manière si
remarquable. Une députation de la Chambre partageait
avec nous l'audience de Son Excellence ; c'était l'occasion
d'une effusion de sentimens et de pensées patriotiques.
Nous en avons profité pour présenter quelques réflexions
ée
de sa mission. Son Excellence a été satisfaite des sentimens
que les membres du Sénat lui ont fait exprimer dans cette
déplorable circonstance, où l'indignation et l'horreur de
tous les bons citoyens se sont manifestées d'une manière si
remarquable. Une députation de la Chambre partageait
avec nous l'audience de Son Excellence ; c'était l'occasion
d'une effusion de sentimens et de pensées patriotiques.
Nous en avons profité pour présenter quelques réflexions [1838] CHAPITRE I. A\ tendantes à démontrer combien il importait à l'ordre et à
la tranquillité publique^ que les difîérens pouvoirs de l'État fussent d'accord et marchassent enharmonie, afin d'atteindre plus sûrement le but désiré, — celui de là prospérité nationale. Nous avons ajouté : que l'on ne pouvait
se dissimuler, qu'entraînée par des esprits turbulens, quelquefois la Chambre s'est occupée de questions en dehors de
ses attributions, et s'est écartée des limites tracées par le
pacte constitutionnel; que, par cette conduite imprudente,
on pourrait lui reprocher d'avoir fourni des prétextes aux
malveillans et aux anarchistes pour colorer leurs projets de
subversion. Nous n'avons pas entendu sans étonnement le
chef delà députationde la Chambre répondre avec amertume à nos observations, en quittant l'objet de la discussion pour se retrancher derrière une théorie du pouvoir
d'opinion, qu'on ne pouvait pas de bonne foi invoquer ici,
à moins qu'on ne prétende mettre en question la constitution elle-même et saper toutes nos existences politiques.
Mais, citoyens sénateurs, s'il n'a fallu à votre députation
que du bon sens et quelque peu devrai patriotisme pour
relever ces. folles imaginations, ne devez- vous pas, comme
elle, être assurés que la nation fera justice de ces vaines
théories qui ne tendent qu'à fasciner les esprits et à attirer
sur le pays des maux infinis ? » Le Sénat arrêta l'impression de ce rapport, qui ne produisit pas sur l'esprit public le même effet que les paroles
prononcées le 9 mai par H. Dumesle à la Chambre, parce
qu'il venait un peu trop tard pour rendre compte de la discussion qui avait eu lieu au palais entre les députations de
ces deux corps. Le bureau du Sénat ayant voulu que cq
rapport parût aussi dans l'fMzo??, le général Inginac^ avisé
de son intention, fit tous ses efforts pour s'y opposer, pré42 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. voyant ])ien qu'une animosité en naîtrait entre la Chambre
et le Sénat. Il essaya, au contraire, de rapprocher les deux
corps; et à cet effet, il convoqua chez lui H. Dumesle,
D, Saint-Preux et d'autres représentans, afin de concerter
avec eux une sorte de rétractation de la part de la Chambre. Pendant qu'il s'occupait de cette bonne œuvre, le Sénat lui envoya ce rapport pour être publié officiellement
dans le Télégraphe, Apprenant cela, H.Dumesle et D. SaintPreux engagèrent leurs collègues à ne pas céder au désir du
secrétaire général, qui sévit lui-même forcé d'obéir à l'invitation du Sénat. Il s'ensuivit une rupture complète entre
les deux branches du corps législatif.
la part de la Chambre. Pendant qu'il s'occupait de cette bonne œuvre, le Sénat lui envoya ce rapport pour être publié officiellement
dans le Télégraphe, Apprenant cela, H.Dumesle et D. SaintPreux engagèrent leurs collègues à ne pas céder au désir du
secrétaire général, qui sévit lui-même forcé d'obéir à l'invitation du Sénat. Il s'ensuivit une rupture complète entre
les deux branches du corps législatif. Dans ces entrefaites, des malveillans, des pervers osèrent adresser au Consul français une lettre anonyme, dans
laquelle ils lui disaient : a que la nation veut acquitter la
i^H^i/H^-v^^i dette contractée envers la France; mais que le Président
^ i.^ » ayant t'o/e l'État, il avait fait déposer dans les banques ~J) * » d'Europe 22 millions de francs que le gouvernement \^iy\4M. » V j^ français pourrait y faire saisir. » Cette lettre était signée :
» L'Épée, successeur d'Etienne Manga. » M. Cerffber
s'empressa de l'adresser au secrétaire général, en lui exprimant l'étonnement et l'indignation qu'il en éprouvait. Ces
mêmes misérables firent parvenir en même temps à la
Chambre des communes, une autre lettre anonyme, par
laquelle ils l'invitaient « à persister dans la voie de son
» adresse du 27 avril, afin de renverser le Président ; et
» que si la Chambre n'y réussissait pas, mille poignards fe-
» raient justice du chef de l'État.» La Chambre imita la
conduite du consul français : elle fit parvenir au Président
cette lettre anonyme. Il était évident que de lâches séditieux, complices des
assassins-conspirateurs qni venaient de subir une juste pu- [1858] CHAPITRE I. 45 nition, essayaient encore de lrou])ler la tranquillité pn])lique par leurs infâmes calomnies contre le Président et par les excitations au crime adressées à la Chambre. Tout autre chef que Boyer s'en fût indigné, et avec raison. Mais lui, dont ^ J ^^^ le caractère vif et le tempérament ardent le portaient trop _^ . souvent à un emportement toujours regrettable dans sa (^^v^'y haute position^ il ne put se contenir. Se rappelant que la £}fj même manœuvre avait ete insidieusement employée, 1 an- ^" ^ née précédente, auprès du général Guerrier^ û lira de son bureau le billet anonyme qui lui avait été adressé, pour le comparer aux lettres mentionnées ci-dessus. Il résulta de cet examen et, dit-on alors, d'un rapport qui lui fut fait par le général Inginac, que Boyer soupçonna le sénateur Pierre André d'être l'auteur du billet adressé au eénéral /^ Guerrier, s'il n'était pas aussi celui des lettres anonymes, y A l'audience du dimanche 5 juin, en présence du grand
nombre de sénateurs, de représentans et de fonctionnaires^^jj
publics qui se trouvaient au palais, il communiqua ces ano - ^ nymes à tous en leur tenant un langage qui prouvait sa profonde irritation, et il leur dit que l'auteur de ces machinations perverses était parmi eux. Il eût sufti d'un geste, d'un
de ses regards perçans pour faire comprendre à cette
assemblée, sur i planaient ses soupçons, si certaines personnes n'y avaient été peut-être initiées d'avance : aussitôt
le vide se fit autour du sénateur Pierre André qui, naturellement, i^avnt troublé. Pour la plupart des auditeursde cette /-- ^
dénonciation lancée avec tant de feu et si publiquement / /
inations perverses était parmi eux. Il eût sufti d'un geste, d'un
de ses regards perçans pour faire comprendre à cette
assemblée, sur i planaient ses soupçons, si certaines personnes n'y avaient été peut-être initiées d'avance : aussitôt
le vide se fit autour du sénateur Pierre André qui, naturellement, i^avnt troublé. Pour la plupart des auditeursde cette /-- ^
dénonciation lancée avec tant de feu et si publiquement / / par le chef de l'État, le malheureux Pierre André était ai- j4i^<-ti:^U^
teint dans sa considération, co/wamm du crime reproché; '-lC^^
car tout examen préalable devenait inutile, du moment que
le chef avait paru lui-même convaincu. La séance fut levée
dans ce sentiment général. 44 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. En sortant du palais, le sénateur inculpé si gravement se
rendit chez le général Inginac, probablement pour trouver
quelque consolation, quelque appui auprès de lui ; mais là,
oii d'autres personnes s'étaient portées également, Pierre
André se vit interpelé, apostrophé par le secrétaire général
qui lui demanda avec vivacité, « s'il pouvait déclarer, en
» conscience, qu'il n'avait aucune connaissance des choses
» qui avaient motivé les soupçons du Président ? » Dans sa
pénible situation, Pierre André ne put opposer que des
larmes versées abondamment; et ce qui résulte souvent de
la conviction de l'innocence qui se sent outragée injustement, fut interprété comme un indice, sinon une preuve
de la culpabilité reconnue intimement. Dans ces circonstances, il fallait un bouc émissaire : le
Sénat, corps politique autant que législatif, se réserva de le
trouver et de le charger de tous les péchés d'Israël pour le
chasser dans le désert. A sa séance du lundi 4 juin, un de
ses membres osa proposer à ses collègues d'expulser de
leur sein celui qui avait, disait-il, compromis l'honneur du
corps; il fut appuyé dans sa motion si insolite. Pierre André, présent, protesta de son innocence et essaya de se justifier par les sentimens de gratitude qu'il devait au président Boyer, par sa position de chef d'une nombreuse
famille : ses collègues le contraignirent à sortir de cette
séance à huis-clos. La délibération continuant sur la proposition d'expulsion, pure et simple, un sénateur demanda
l'exhibition des pièces qui motivaient l'accusation et qu'il
n'avait pas vues ; un autre proposa d'en référer préalablement au Président d'Haïti; enfin, un troisième, s' appuyant
judicieusement sur la constitution, demanda l'observation
des articles relatifs à la mise en accusation d'un sénateur,
afin de procéder régulièrement comme le voulait le pacte [1858] CHAPITRE I. 43 yO / social. Toutes ces représentations furent inutiles devant Xd .
majorité prévenue et passionnée : elle prononça Veœpulsmi j^y\.^gÙL^
de Pierre André. Elle aima mieux imiter la Chambre des
communes dans ses momens d'égarement, sans réfléchir
aucunement aux funestes conséquences d'une. décision dénuée de toutes les formes, de toutes les garanties établies
dans la constitution, qui devait être toujours la seule boussole du Sénat qui en avait la garde.
iles devant Xd .
majorité prévenue et passionnée : elle prononça Veœpulsmi j^y\.^gÙL^
de Pierre André. Elle aima mieux imiter la Chambre des
communes dans ses momens d'égarement, sans réfléchir
aucunement aux funestes conséquences d'une. décision dénuée de toutes les formes, de toutes les garanties établies
dans la constitution, qui devait être toujours la seule boussole du Sénat qui en avait la garde. C'était suicider ce corps essentiellementmodérateur dans
l'Etat; c'était procurer une grande satisfaction à la Chambre des communes, un beau texte aux déclamations de l'Op- #
position établie dans son sein. Désormais, le Sénat ne pourrait plus exercer aucune influence sur l'opinion publique,
pour la rallier au pouvoir exécutif dans sa lutte contre cette
Opposition systématique, dont les conséquences pouvaient
être fatales au pays, par le renversement de Boyer de ce
pouvoir. Supposons, au contraire, le Sénat résistant à l'emportement momentané de Boyer, examinantavec calme la dénonciation qu'il avait portée contre Pierre André, lui deman- i ^
dant ofticiellement les pièces anonymes pour les comparer / K ^^
avec l'écriture de ce sénateur, pour l'entendre dans ses r *^
moyens de justification; il est probable qu'il en fût résulté
une appréciation tout autre, une décision de non lieu à l'égard de l'inculpé; mais peut-être seulement la censure ou
les arrêts durant quinze jours, conformément au règlement du Sénat qui avait adopté ces peines, prévues en
l'art. 77 de la constitution, si Pierre André venait à être
convaincu d'avoir tenu quelques propos légers qui donnèrent lieu de le soupçonner d'être l'auteur des écrits
anonymes. Enfin, le Sénat, qui crut en cette circonstance
fortifier l'autoiité du Président, oublia entièrement cette j^-V-tl*"<M«, 46 ÉTUDES SUR L HISTOIRE d'hAÏTI. sentence fameuse : « On ne s'appuie que sur ce qui
résiste. » Le même jour, i- juin, le Sénat adressa un message à la
Chambre pour l'informer que « la clameur publique ayant
n signalé le sénateur Pierre André comme l'auteur des
» lettres anonymes, » il avait décrété « à l'unanimité »
l'expulsion de ce sénateur de son sein. En conséquence, le
Sénat prévint la Chambre qu'il y avait lieu de le remplacer ; il donna une pareille information au Président
d'Haïti. Après cette décision, Pierre André se présenta au palais
pour voir le Président j mais l'entrée lui en fut refusée.' Le
9 juin, le ministère public requit le juge d'instruction de
décerner contre lui un mandat d'amener qui, après son interrogatoire, fut converti en mandat de dépôt. Le lendemain, ces deux magistrats firent une descente de lieux chez
lui et en sa présence, afin de rechercher dans ses papiers
des preuves de sa culpabilité ; ils n'y trouvèrent rien dans ce
but, et ils réintégrèrent l'inculpé en prison. Mais le lundi
il, à 8 heures du soir, il fut remis en liberté, par ordre de
Boyer qui arrêta ainsi toute poursuite ultérieure à son
égard.
en mandat de dépôt. Le lendemain, ces deux magistrats firent une descente de lieux chez
lui et en sa présence, afin de rechercher dans ses papiers
des preuves de sa culpabilité ; ils n'y trouvèrent rien dans ce
but, et ils réintégrèrent l'inculpé en prison. Mais le lundi
il, à 8 heures du soir, il fut remis en liberté, par ordre de
Boyer qui arrêta ainsi toute poursuite ultérieure à son
égard. îl devenait évident que le Président regrettait déjà de
l'avoir signalé comme auteur des lettres anonymes. Il en
donna une preuve incontestable, en se refusant de proposer
à la Chambre des communes, des candidats pour qu'il fût
procédé à son remplacement au Sénat ; et il fit encore plus,
en lui payant sesappointemens mensuels comme sénateur,
de sa cassette particulière. îl est vrai que ce sénateur n'avait cessé de lui adresser des lettres, dans lesquelles il protestait de son innocence et lui rappelait ses bontés anté-^
rieures qui commandaient sa gratitude. [1858] CHAPITRE I, àj Revenons à la Chambre des communes. Le 28 mai, elle
avait repris ses séances suspendues pendant huit jours. Dans celle-ci, D. Saint-Preux fit une proposition qui,
au terme du règlement, dut être communiquée à ses sections
pour avoir leur opinion; elles l'examinèrent immédiatement et l'approuvèrent. Dans la séance du 50^ cette proposition fut lue publiquement, après que le président Couret
eût prononcé un discours exprimant le regret que les représentans devaient éprouver, à l'occasion de la controverse
qui avait eu lieu entre la députation de la Chambre et celle
du Sénat, laquelle tendait à détruire toute harmonie entre
les grands pouvoirs de l'Etat. Il invita ses collègues à ne
conserver aucun ressentiment à ce sujets et il témoigna l'espoir que le Président d'Haïti proposerait à la Chambre des
projets de loi; ces paroles étaient motivées sur la déclaration que le Président avait faite publiquement au palais, le
20 mai. Quant à la proposition de D. Saint-Preux, elle
consistait « à donner au Président des gages du désir de
» la Chambre démarcher toujours d'accord avec lui; » et il
demanda à la développer dans la séance du 4 juin. Ce jourlà, il pria ses collègues de ne l'entendre que le 6; la veille
avait eu lieu la fameuse audience du palais relative aux
lettres anonymes, et il voulait attendre le résultat prévu à
l'égard du sénateur Pierre André. Enfin, la séance du 6 arriva. Dix orateurs prirent la pa*
rôle sur la proposition de D. Saint-Preux, dont le but es--
sentiel était de réfuter le compte-rendu de la députation du
Sénat dans sa séance du 21 mai. Parmi tous les discours
prononcés en cette occasion, celui de l'auteur de la proposition fut sans contredit le plus important, comme il fut le
plus long : par ce motif, nous croyons devoir en reproduire les principaux passages, et parce que ce représentant
la séance du 6 arriva. Dix orateurs prirent la pa*
rôle sur la proposition de D. Saint-Preux, dont le but es--
sentiel était de réfuter le compte-rendu de la députation du
Sénat dans sa séance du 21 mai. Parmi tous les discours
prononcés en cette occasion, celui de l'auteur de la proposition fut sans contredit le plus important, comme il fut le
plus long : par ce motif, nous croyons devoir en reproduire les principaux passages, et parce que ce représentant 48 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. étant le second chef de l'Opposition, il nons semble juste
d'exposer les principes sur lesquels il s'appuyait, aujourd'hui qu'il comparaît devant l'histoire et la postérité. Il commença par rappeler , qu'en apprenant le crime
commis sur la personne du secrétaire général , crime précurseur d'une révolte à main armée, la Chambre s'était
empressée d'envoyer une députation au Président d'Haïti^
pour lui exprimer l'indignation et l'horreur qu'elle éprouvait de ces deux faits anarchiques, et sa ferme intention de
concourir au maintien, à la défense de la constitution menacée par les révoltés; que cette députation se trouva en
même temps au palais avec celle du Sénat, et que celle-ci
« osa déverser le blâme sur les intentions de la Chambre,
» à la face du pouvoir que nous affectionnons tous ; » il
cita les expressions outrageantes employées par ces membres du Sénat, tant à cette audience que dans leur compterendu : « esprits turbulens, yeux fascinés, prétextes à la
» malveillance et aux anarchistes , folles imaginations ,
» vaine théorie de pouvoir d'opinion, maux infinis attirés
6 sur le pays. » Il continua ainsi : « Faut-il le dire? des mots sont sans importance, quand
les choses n'existent pas. Faut-il le dire encore? quand la
justification est désespérée^ la calomnie est un refuge. Mais,
non : l'horison vient de s'éclaircir, ayons foi dans les convictions du Sénat Il est désormais incontestable que le
nuage qui recelait les esprits turbulens, les folles imaginations, les malveillans, les anarchistes, tous les maux enfin,
le nuage qui renfermait*la tourmente révolutionnaire était
dans l'atmosphère du Sénat. Honneur à la Chambre ! Elles
se conçoivent, ces calomnieuses imputations dirigées con*-
tre notre incorruptible patriotisme! Toutefois, la Chambre
ne s'abaissera pas à relever de telles erreurs. S'il était dans [1858] CHAPITRE 1. -49 l'État une autorité dont le Sénat fût justiciable, la Chaml)re l'aurait sommé d'y rapporter la preuve de ses outrageuses allégations... » Ainsi, autre chose est un conseil législatif, soumis à
des volontés supérieures; autre chose, une représentation
nationale, non soi( ver aine, mais indépendante. Sous un gouvernement qu'on appelle constitutionnel, la puissance représentative est la pondération du pouvoir exécutif. Le but
utile de l'institution de ces deux grands pouvoirs, c'est de
lutter constamment d'opm/o jusqu'à ce qu'ils aient saisi
le grand secret de combler les vœux publics. Le Sénat est
revêtu d'un pouvoir essentiellement modérateur ^ chargé
d'établir l'équilibre entre la nation et son chef : il prend
part à l'administration; // fixe les dépenses, il décrête le
budget. Mais possédant une plus grande extension de puissance législative, la Chambre exerce le veto absolu, en ce
sens qu'elle sanctionne ou improuve l'administration, en
accordant ou refusant les impôts dont l'initiative lui appartient exclusivement.
énat est
revêtu d'un pouvoir essentiellement modérateur ^ chargé
d'établir l'équilibre entre la nation et son chef : il prend
part à l'administration; // fixe les dépenses, il décrête le
budget. Mais possédant une plus grande extension de puissance législative, la Chambre exerce le veto absolu, en ce
sens qu'elle sanctionne ou improuve l'administration, en
accordant ou refusant les impôts dont l'initiative lui appartient exclusivement. » S'il m'est permis de me fier à mon intelligence, c'est
bien là la théorie des droits et des devoirs du gouvernement de la République, précisée par la constitution. » Je soutiens donc, que toutes les fois qu'une assemblée
législative est libre de déduire les motifs qui ont déterminé
ses résolutions, elle est indépendante; et cette indépendance lui confère l'investiture du pouvoir d' opinion sur tout
ce qui peut devenir l'objet des lois... De là le droit et le
devoir de la Chambre de proclamer toutes les vérités de sa
conviction. En etïet, c'est par son organe que le pouvoir
exécutif doit apprendre le bien à faire et le mal à corriger. . ,
Les représentans des communes sont appelés à placer sous
les yeux du Président d'Haïti, la véritable situation intc50 ÉTUDES SUR l'histoire u'jIAÏTl. rieure de la République, sinon la mission de représentant
est une dérision, une comédie où nul citoyen dévoué, nul
homme de bien, nul homme éclairé n'acceptera désormais
de rôle... Qu'on se le persuade; la tranquillité sera inébranlable, lorsque l'inviolabilité sera une garantie réelle et
non le privilège du mal, que les députés auront le courage
d'émettre leurs opinions au milieu des dangers les plus
imminens. . . Tout ce qui n'est pas principe est arbitraire: la
théorie du pouvoir d'opinion découle de la constitution qui
pose la stabilité civile et politique de la nation sur des bases solides. Il est clone démontré que cette théorie du pouvoir d'opinion n'est pas une chimère, non plus une création d'esprits turbulens et de folles imaginations... r- Vingt-cinq années forment l'âge requis pour être
représentant. C'est donc implicitement entendu que la pétulance et la candeur de jeunesse, dont il ne faut point se
corriger avant le temps, sont des conditions représentatives... Si donc les débats de la Chambre n'offrent pas ces
tièdes méditations, ce calme injustement exigé, ne seraitil pas raisonnable d'imputer au tempérament des députés
l'émotion irritante de la parole et le bouillon du patriotisme avec lesquels ils expriment leurs opinions ? )) Le Sénat est modérateur par devoir et par cette prudence qui est inséparable d'un âge refroidi. Si ses actes
cessent d'être l'image de cette modération qui est l'unique
puissance qui ne trahit pas, de cette impassibilité qui n'aliène jamais la prééminence du sage ; si ses actes, dis-je,
sont la triste peinture des mécomptes d'une rivalité illusoire, très-poliment le Sénat nous permettra de renvoyer
tout entier le compte-rendu de sa députation à ses auteurs... Le Sénat n"a pas le droit de cem'w/Y^r la conduite
delà Chambre...
l'image de cette modération qui est l'unique
puissance qui ne trahit pas, de cette impassibilité qui n'aliène jamais la prééminence du sage ; si ses actes, dis-je,
sont la triste peinture des mécomptes d'une rivalité illusoire, très-poliment le Sénat nous permettra de renvoyer
tout entier le compte-rendu de sa députation à ses auteurs... Le Sénat n"a pas le droit de cem'w/Y^r la conduite
delà Chambre... [1858] CilAlMTRE I. o\ » En vain Ton conteste à la représentation nationale Je
pouvoir d'opinion. Il y a pourtant vingt ans que, dans
cette même enceinte, sur la table de la loi, au milieu des
agitations convulsives, en présence du tyran du Nord, qui
secouait la torche des discordes civiles au sein de la République, le Président d'Haïti, de cœur excellent, a pro.
clamé ce pouvoir : « Citoyens législateurs, dit-il, j'aurai souvent besoin
» de l'assistance de vos lumières; et puissé-je toujours
j> vous trouver disposés à me communiquer tout ce c{ui
» pourra tendre à consolider l'œuvre de la félicité pu-
» blique. » ... « Ne nous arrêtons donc pas aux futile résultats d'un
choc inattendu et d'une lutte involontaire entre la députation de la Chambre et celle du Sénat. D'un pas ferme, que la
représentation nationale marche à l'accomplissement de sa
mission d'amélioration, d'ordre et de progrès ; qu'elle
jette un voile d'oubli sur tout ce cpa'elle peut avoir de
griefs à venger, maintenant surtout que le Sénat a lieu de
se repentir, puisqu'il dit avoir trouvé dans ses membres le
machinateur de toutes ces mésintelligences... » L'orateur conclut à l'envoi d'une députation auprès du
Président d'Haïti, dans le but qui a été dit plus avant. Il est
inutile de citer aucun des autres discours qui furent ensuite prononcés, même une simple allocution de H. Dumesle qui parla le dernier : tous conclurent de la même
manière. La députation fut aussitôt formée de neuf membreSj parmi lesquels se trouvaient les deux chefs de l'Opposition, et le président de la Chambre adressa un nieseagc
au Président d'Haïti pour l'annoncer et lui demander le
jour où il lui conviendrait de la recevoir. Boyer y répondit
le6 même, (pi'une indisposition (il avait la fièvre) s'opposait 52 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. à sa réception, mais que la Chambre pouvait lui écrire ce
qu'elle avait à lui communiquer. Dans la séance du 8, où sa réponse' fut lue^ la Chambre se
décida à lui adresser un message qui fut exactement le discours que son président Couret avait préparé pour cette occasion. C'était une assurance à lui donner du désir de la
représentation nationale de marcher en harmonie avec le
pouvoir exécutif, etc. Le lendemain, Boyer répondit à ce
message : « Je m'attendais à une communication de la
» Chambre sur des objets spéciaux j mais je n'ai trouvé dans
» ses paroles que des idées générales sur la bonne harmonie
') qui doit régner entre les corps constitués et sur les dispo=
» sitions que témoigne la Chambre de concourir au bon-
)) heur du pays. Sans doute, la patrie a dû compter sur tous
en harmonie avec le
pouvoir exécutif, etc. Le lendemain, Boyer répondit à ce
message : « Je m'attendais à une communication de la
» Chambre sur des objets spéciaux j mais je n'ai trouvé dans
» ses paroles que des idées générales sur la bonne harmonie
') qui doit régner entre les corps constitués et sur les dispo=
» sitions que témoigne la Chambre de concourir au bon-
)) heur du pays. Sans doute, la patrie a dû compter sur tous » les fonctionnaires publics Toujours invariable dans )) mes principes, les complots de quelques pervers ne sau-
» raient me faire dévier de la ligne que je me suis tracée. » Cette réponse mit fin à toutes ces communications que
la Chambre voulait avoir avec le Président par ses députations, afin de discuter verbalement sur les objets d'intérêt
public. Si les opposans en recherchaient incessamment l'occasion, de son côté, Boyer resta convaincu qu'elles étaient
parfaitement inutiles - Malgré sa déclaration, faite publiquement le 20 mai, il
proposa à la Chambre un projet de loi sur l'administration
des douanes. Il avait été reconnu que celle de 1855 avait
tarifé les droits à l'importation des marchandises exotiques
à un taux trop élevé, à raison de la loi de la même année qui
faisait payer ces droits en monnaies étrangères. Une commission spéciale de fonctionnaires publics fut chargée de
remanier le tarif, en appelant même des négocians nationaux et étrangers pour les entendre dans leurs observations [1858] CHAPITRE I, 53 à ce sujet ; il en résulta un travail plus en harmonie avec le
cours des marchandises sur les places de commerce du pays.
Le projet de loi avait donc d'avance l'assentiment public.
La Chambre ne put qu'accueillir la loi; mais l'Opposition
qui la dominait, qui la dirigeait, prétendit que le tarif y
annexé, établissant un impôt sur le peuple, était entièrement dans les attributions de la Chambre. En conséquence,
celle-ci vota ce tarif, le 9 juillet, comme s'il émanait uni'
quement de son initiative; et les dispositions réglementaires
de l'administration des douanes, d'après la proposition du
pouvoir exécutif . Le 10, elle adressa les deux lois au Sénat
avec un message longuement motivé pour justifier cetti
prétention. C'était placer le Sénat dans la fausse position, ou de
sanctionner cette prétention en votant ces lois telles queU
les, ou de les rejeter. Mais le Sénat, considérant que lepro^
jet primitif améliorait le système douanier, qu'il était une
nécessité actuelle, et argumentant de l'art. 158 de la constitution qui attribuait au Président d'Haïti « les relations
» extérieures et tout ce qui les concernait; » le Sénat vota
une loi unique, en y substituant la formule usitée dans les
cas de proposition faite à la Chambre par le Président
d'Haïti: celui-ci la promulgua le 23 juillet. Le 1 0 même, la Chambre avait clos sa session de trois
mois. La .discussion avec le Sénat sur ce point n'était pas
possible, du moins pour la présente année. Il est à remarquer que la Chambre ne voulut voter, ni la loi sur les patentes, ni la loi sur l'impôt foncier, parce que celles qu'elle
avait décrétées en 1857 furent rejetées par le Sénat, par
les motifs qui ont été déduits. L'administration se trouva
ainsi forcée de faire percevoir encore ces impôts, en 1859,
d'après les lois précédentes déjà interprétées par le secré5-1 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI.
ne voulut voter, ni la loi sur les patentes, ni la loi sur l'impôt foncier, parce que celles qu'elle
avait décrétées en 1857 furent rejetées par le Sénat, par
les motifs qui ont été déduits. L'administration se trouva
ainsi forcée de faire percevoir encore ces impôts, en 1859,
d'après les lois précédentes déjà interprétées par le secré5-1 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. taive d'État Imbert, sur l'ordre du Président; et celte mesure allait faire éclater une opposition à Jérémie, de la part
de certains contribuables. Pendant la session législative et après^, diverses circulaires du Président d'Haïti, du secrétaire d'Etat et du
grand-juge, sur des objets du service public, et adressées
aux comraandans d'arrondissement et aux fonctionnaires
relevant des deux ministres, furent publiées. La commission d'instruction publique fit un règlement pour l'école
nationale de médecine et une autre pour l'école nationale
de navigation, établies à la capitale. Enfin, cette année
î 85vS se termina par un arrêté du Président qui interdit l'étalîlissement des spéculateurs en denrées dans les lieux où il
n'y avait ni juge de paix, ni préposé d'administration des
finances, à partir du l janvier 1859.
furent publiées. La commission d'instruction publique fit un règlement pour l'école
nationale de médecine et une autre pour l'école nationale
de navigation, établies à la capitale. Enfin, cette année
î 85vS se termina par un arrêté du Président qui interdit l'étalîlissement des spéculateurs en denrées dans les lieux où il
n'y avait ni juge de paix, ni préposé d'administration des
finances, à partir du l janvier 1859. CHAPITRE IK ■IS39. — Prorogation de la session législative au 12 août. — Uefiis d'impôts à Jérémie.
— Négociations pour un traité de commerce et de navigation entre la Grande-Bretagne et Haïti. — La République prend des arrangemens avec les porteurs de titres
de son emprunt de 1825. — Ouverture de la session législative. — H. Dumesle et
David Saint-Preirx font deux motions qui sont adoptées et insérées dans l'adresse de
la Chambre. — Boyer lui propose des candidats au sénatoriat. — Son message au
Sénat sur le système monétaire du pays. — Le Sénat réintègre le sénateur Pierre André dans ses fonctions. — Discussion de l'adresse de la Chambre; elle l'envoie au Président d'Haïti, — Compte-rendu de la députation sur l'accueil qu'elle a reçu. — La
Chambre élit un sénateur pour cause de décès. — H. Dumesle fait publier un article
sur la question de la loi des douanes. — Boyer fait rectiiier le compte-rendu de La
députation de la Chambre. — Il lui propose trois nouveaux candidats au sénatoriat.
— Elle refuse l'élection et demande nne liste générale des candidats pour cinq sénateurs à élire, -?• Boyer soirmet la question au Sénat. — Sou message et celui du Sénat
à CK sujet. — Message de la Chambre concernant des bruits sinistres et insistans pour
avoir la liste générale. — Boyer lui demande des explications sur ces bruits; ensuite il
lui répond sur la question de la liste générale, en lui envoyant copie du message du Sénat à ce sujet, — Publication de toute cette correspondance.— Le 4 octobre, la Chambre
discute de nouveau la questisndes listes de candidature ; discours véhément de D, SaintPreux a cette occasion. — La Cambre décide de protester préalablement a l'élection des
sénateurs.— 31 de ses membres font scission et protestent contre cette décision; ils adressent leur protestation à Boyer et en demandent la publication,— Séance orageuse
du 6 octobre an palais de la présidence , allocution de Boyer aux officiers militaires, destitutions prononcées, •=- 37 représentans reconstituent le bureau de la
Chambre, et élisent un sénateiTr sur une liste de trois candidats, — Une députation va
annoncer ce résultat à Boyer ; elle ge rencontre au palais avec une députation du
Sénat; accord et félicitations entre les deux députations qui rétablissent ainsi l'harmonie entre le Sénat et la Chambre. — La Chambre somme six représentans opposans de se rétracter, sinon ils seront éliminés de sou sein. Ils persévèrent dans leurs
opinions et envoient leur déclaration motivée. — Le 9 octobre, la Chambre déclare
qu'ils sont éliminés. — Elle informe le Président d'Haïti et le Sénat de cette résolution.— Destitutions de fonctionnaires publics au Port-au-Prince et à Jérémie, dans
ce dernier lieu a cause d'une médaille en or décernée à H. Dumesle. — Boyer rétablit
dans leurs emplois ceux qui font leur soumission. — H. Dumesle et D. Saint-Preux
sont arrêtés et emprisonnés au Petit-Goave ; Boyer les fait relaxer. — Sa proclamation
du 10 octobre. — Adresse à Boyer par les officiers supérieurs du Porl-au'Princc,
suivie de beaucoup d'autres dans toute la République. — Réflexions sur tous les faits
précédens. — La Chambre rend diverses lois. — Message du Sénat au Président
d'Haïti sur le système monétaire , et mesures qu'il propose pour l'améliorer. —
Mission envoyée à Jérémie ; le colonel Frémont en devient commandant.
— Sa proclamation
du 10 octobre. — Adresse à Boyer par les officiers supérieurs du Porl-au'Princc,
suivie de beaucoup d'autres dans toute la République. — Réflexions sur tous les faits
précédens. — La Chambre rend diverses lois. — Message du Sénat au Président
d'Haïti sur le système monétaire , et mesures qu'il propose pour l'améliorer. —
Mission envoyée à Jérémie ; le colonel Frémont en devient commandant. Les faits qui avaient eu lieu en 1838 et l'atlitude ([vie la
Chambre des communes avait prise envers le iiouNoir e.vé» 56 ÉTUDES SUR l'histoire iV HAÏTI. cutif, faisaient prévoir de nouvelles agitations dans la session législative de la présente année. Ce fat sans doute par
ce motif que Boyer crut devoir en éloigner l'époque, en publiant une proclamation, le 25 février, qui ajourna la réunion du corps législatif au 12 août suivant; car aucune
cause apparente ne légitima cet ajournement. Evidemment,
le Président commençait à se fatiguer de cette lutte incessante que lui suscitait l'Opposition, installée dans la Chambre des communes depuis deux ans. Mais, éloigner le danger ce n'est pas le détruire ; c'était seulement procurer au
pays' un repos momentané pour respirer à son aise. Aussi
verra-t-on que l'Opposition ne lui tint pas compte de cette
intention, parce qu'elle était impatiente de lui faire entendre sa voix. En attendant ce moment^ elle se refléta à Jérémie. Un
certain nombre de contribuables de cette ville refusèrent de
payer l'impôt des patentes et celui établi sous le nom d'impôt foncier, par l'exemple que traça le fonctionnaire public entre les mains duquel aboutissent tous les revenus
de l'État. Ce fut M. Honoré Féry, trésorier particulier de
cet arrondissement, qui assuma sur lui cette responsabilité.
Il considéra, que le Sénat ayant rejeté les lois que la Chambre avait rendues sur ces matières, en 1 857, et que la Chambre n'ayant pas voté d'autres lois en 1838, ces impôts ne
devaient pas être exigés des contribuables, parce qu'il
n'appartenait ni au secrétaire d'État des finances, ni au
Président d'Haïti, de suppléer au silence des lois y relatives. M. Féry possédait des propriétés urbaines soumises à
l'impôt sur la valeur locative des maisons, et une habitation rurale, qu'il avait relevée de ses ruines, où il produisait du sucre et du sirop pour alimenter une guildiverie
établie sur cette habitation, qui fabriquait du rhum ou du ]18o9] CHAPITRE II. 57 tafia ; le sucre et le sirop étaient soumis à l'impôt foncier,
les deux derniers produits au droit de patentes. Homme de
bien, citoyen éclairé, fonctionnaire irréprochable dans sa
gestion, M. Féry jouissait à juste titre de la considération
générale, non-seulement à Jérémie , mais dans tout le pays.
En le Yoyant refuser de payer ces impôts, les contribuables
durent se croire autorisés à un pareil refus. Le général
Segrettier dénonça le fait et le fonctionnaire au chef de l'État'. Mais à cause des égards qu'il devait à M. Féry, le
Président envoya à Jérémie le sénateur Bazelais, avec la
mission de le persuader de revenir sur sa détermination,
présumant bien que les autres contribuables se guideraient
encore sur lui. Cette mission eut tout le bon effet que désirait le Président, M. Féry s' étant laissé persuader, s'il ne
fut pas entièrement convaincu ^.
naire au chef de l'État'. Mais à cause des égards qu'il devait à M. Féry, le
Président envoya à Jérémie le sénateur Bazelais, avec la
mission de le persuader de revenir sur sa détermination,
présumant bien que les autres contribuables se guideraient
encore sur lui. Cette mission eut tout le bon effet que désirait le Président, M. Féry s' étant laissé persuader, s'il ne
fut pas entièrement convaincu ^. Peu après, le 2 mars, la corvette anglaise la Dee arriva
de la Jamaïque, ayant à son bord M. Courtenay, nommé
consul général à Haïti et plénipotentiaire de S. M. B.,
chargé de proposer au gouvernement de faire « un traité
de commerce et de navigation, » entre la Grande-Bretagne
et la République. Admis par le Président, deux jours après
son arrivée, M. Courtenay entra bientôt en conférences
avec MM. Imbert, Voltaire et Inginac, grands fonctionnaires, et le sénateur Gayot. Mais elles ne tardèrent pas à être
rompues par divers motifs. Le plénipotentiaire anglais proposa : 1° que ses natio- /ji^W^t*.
naux eussent la faculté de construire des temples pour les -'^ divers rites religieux qu'ils professent, et des cimetières
particuliers pour les inhumations; 2° l'admission des noirs 1 Le général Segrettier était d'ailleurs en incsintclligence avec M. Féry. 2 Nous dirons Lientol les motifs particuliers que M. Féry ii iJii aroir pour refuser de
payer ces impots, §8 ÉTUDES SUll L HISTOIRE D HAÏTI. capturés par les navires de guerre de sa nation sur ceux qui
se livraient à la traite, moyennant une somme à payer par
la République, aux équipages de ces navires de guerre;
5° que les bâtimens marchands de la Grande-Bretagne
fussent traités comme les bâtimens haïtiens dans les ports
d'Haïti, à charge de réciprocité; A° enfin, il déclara que
les ports de la Jamaïque seraient ouverts au commerce et
aux bâtimens haïtiens, si le gouvernement de la République s'engageait à ne modifier en aucune manière, durant
dix années consécutives, les tarifs annexés à la loi rendue
sur les douanes en 1838. Le gouvernement n'admit que la seule proposition rela^
tive aux noirs capturés, sauf à débattre le chiffre de la rémunération, îl ne pouvait consentir aux autres qui étaient
aussi contraires à la constitution politique qu'aux intérêts
bien entendus du pays. Le commerce à établir entre Haïti
et la Jamaïque ne pourrait jamais être assez important,
pour le payer au prix qu'en demandait la Grande-Bre"
tagne. Le plan proposé par M. J. Laffitte, pour la libération
de l'emprunt d'Haïti, n'ayant pas été agréé des prêteurs,
Boyer avait envoyé à Paris, à la fin de 1838, MM. Frémont
et Faubert afin de prendre' des arrangemens avec eux. Les
bonnes dispositions montrées par M. le comte Mole, président, du conseil des ministres, pour faciliter ces arrangemens par ses avis^ avaient déjà préparé les prêteurs à entendre raison, à faire des sacrifices à l'instar du gouvernement français. MM. Frémont et Faubert leur firent un exposé de la situation financière de la République, dans une
assemblée générale où se réunit la majorité d'entre eux. Il
en résulta une convention d'après laquelle les prêteurs consentirent : i° à abandonner 20 coupons d'intérêts échus,
il des ministres, pour faciliter ces arrangemens par ses avis^ avaient déjà préparé les prêteurs à entendre raison, à faire des sacrifices à l'instar du gouvernement français. MM. Frémont et Faubert leur firent un exposé de la situation financière de la République, dans une
assemblée générale où se réunit la majorité d'entre eux. Il
en résulta une convention d'après laquelle les prêteurs consentirent : i° à abandonner 20 coupons d'intérêts échus, [1859] CHAPITRE II. 59 de 1828 à 1838; 2° à réduire l'intérêt primitif de 6 pour
cent, à 3 pour cent ; et ce, moyennant l'affectation, par
le gouvernement haïtien, d'un million de francs annuellement pour le payement des intérêts et l'amortissement
successif d'un certain nombre d'actions par le tirage au
sort. Le service de l'emprunt étant ainsi réglé, M. J. Laffitte opéra immédiatement, pour l'année 1859, le tirage
au sort et le payement des intérêts, avec le million qui
avait été versé dans sa caisse l'année précédente. 11 venait
d'ailleurs de recevoir un nouveau million que Boyer fit
expédier en France, en même temps que la somme de û quinze cent mille francs destinés à l'annuité de l'indem- ^-^ V..
ni té. Ces deux dettes continuèrent a être exactement payées jusqu'à sa chute, en 1843. Dans les premiers jours
de juillet, MM, Frémont et Faubert arrivèrent au VQ>t\r^x\~7lyf y^
Prince sur la corvetle la Sabine, partie de Toulon ; le 8,
le Président réunit les principaux fonctionnaires et magistrats, et leur donna connaissance des arrangemens que
ces envoyés avaient conclus d'une manière si avantageuse
pour le pays. La prorogation de la session législative amena à la capitale les membres de la Chambre des communes et ceux
du Sénat, à la mi-août. La Chambre se constitua à la majorité de 39 représentans sur 72 dont elle se composait :
M. Georges Jean-Baptiste (de Vallière), fut élu président,
et les secrétaires étaient MM. Kenscoffet ïmbert. Le lendemaiUj une députation en prévint le Président d'Haïti. Le
Sénat^ moins diligent, ne put se constituer en majorité
que le 29 ; M. B. Ardouin fut élu président, et BIM. Bazelais et J. Noël, secrétaires. Ce corps adressa un message au
Président d'Haïti pour l'informer de sa constitution, et en 60 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. même temps de six remplacemens à opérer clans son sein,
par le décès d'un sénateur et l'expiration prochaine des
fonctions de cinq autres. La Chambre des communes en
fat également avertie par un message '', Dès le 19,Boyer avait procédé à l'ouverture de la session,
en improvisant un discours. La Chambre, ne voulant pg»s
en faire un résumé, comme l'année précédente, lui adressa
un message pour lui en demander copie; il répondit que
l'ayant improvisé, il ne s'en souvenait plus. Cette demande
était même superflue; car, le président de la Chambre lui
ayant dit, au terme du règlement, qu'elle y répondrait par
une adresse, on va voir dans cette adresse de quoi Boyer
l'entretint.
,
en improvisant un discours. La Chambre, ne voulant pg»s
en faire un résumé, comme l'année précédente, lui adressa
un message pour lui en demander copie; il répondit que
l'ayant improvisé, il ne s'en souvenait plus. Cette demande
était même superflue; car, le président de la Chambre lui
ayant dit, au terme du règlement, qu'elle y répondrait par
une adresse, on va voir dans cette adresse de quoi Boyer
l'entretint. Dans sa séance du 28^ pendant qu'un comité la rédigeait, H. Dumesle et D. Saint- Preux firent chacun une
motion en proposant qu'elles y fussent consignées : l'une
était relative au changement opéré, par le Sénat, dans la
rédaction des deux lois rendues en 4858 sur les douanes;
l'autre consistait à demander, que le Président d'Haïti présentât une liste générale de candidats pour les six sénateurs
à élire en remplacement de ceux désignés par le Sénat. Ces
deux motions furent adoptées. Mais le 50, avant le vote de
l'adresse, Boyer adressa à la Chambre un message accompagnant une liste de trois candidats, pour l'élection d'un
sénateur en remplacement de M. Sully, décédé en fonction.
La Chambre ne tenait pas séance ce jour-là. Le 51, le Président adressa au Sénat un message, par lequel il lui demandait son avis « sur les moyens les plus
•0 propres à amener lamodification du système monétaire
» de la République, sinon actuellement, du moins à une 1 Les six sénateurs à remplacer étaient : MM. Sully, décédé. Frémout, Bavard, Noél
Piron, J, Georges et Labbée dont les fonctions allaient expirer. [1859[ CHAPITRE H. 61 » époque le plus rapprochée possible. » Cette question
importante était à l'ordre du jour, elle préoccupait beaucoup d'esprits désireux de voir cesser l'émission continuelle du papier-monnaie ou billets de caisse, par le trésor
publie, depuis l'année 1826. Le Sénat prit connaissance de
ce message dans sa séance du 2 septembre, et chacun de
ses membres fut invité à examiner la question posée par le
pouvoir exécutif, afin de la débattre plus tard. Dans la même séance, ce corps s'occupa d'une lettre que
lui adressa M. Pierre André, tendante à obtenir sa réintégration parmi sesmembres.il esta remarquer que le Sénat,
ayant vu que Boyer n'avait pas proposé à la Chambre des
candidats pour qu'il fût remplacé en i858, s'était abstenu
de le désigner de nouveau dans ses messages relatifs aux
autres remplacemens à opérer dans son sein : la conséquence inévitable de cette abstention était la réintégration
pure et simple de ce sénateur dans ses fonctions. Cependant, lorsqu'en comité général, le Sénat délibéra sur sa
demande, on vit encore l'égarement de l'année précédente
se faire jour parmi quelques-uns des membres qui avaient
voté l'expulsion; des paroles peu convenables furent prononcées, et l'un des opposans à la réintégration demanda
le vote au scrutin secret. Ce vote eut lieu d'après le règlement et produisit 5 boules noires et 8 boules blanches^, sur
les treize sénateurs présens. La majorité décida ainsi la
réintégration de Pierre André, par un décret qui rapporta
celui de 1838. Huit jours après, ce sénateur vint reprendre
ses fonctions.
paroles peu convenables furent prononcées, et l'un des opposans à la réintégration demanda
le vote au scrutin secret. Ce vote eut lieu d'après le règlement et produisit 5 boules noires et 8 boules blanches^, sur
les treize sénateurs présens. La majorité décida ainsi la
réintégration de Pierre André, par un décret qui rapporta
celui de 1838. Huit jours après, ce sénateur vint reprendre
ses fonctions. La Chambre des communes s'était réunie aussi le 2 septembre. Une foule de citoyens, déjeunes hommes surtout,
occupaient la partie de la salle des séances réservée au \n\~
blic, pour entendre le projet d'adresse qui ''tait à l'ordre 62 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. ■ oétc^^ii jo^^i'J du reste, depuis 1837, il y avait toujours un auditoire nom])renx. Le représentant Daguerre (du Port-au-Prince) eut la malJjLiJjÙ heureuse idée de demander que ce projet fôt «■ lu^ discuté,
"'^ » adopté et expédié au pouvoir exécutif en comité général, » avant que la lecture en fut donnée au public. Car, enfin,
)) ajouta-t-il, à qui écrivons-nous? Est-ce au public ou
» au clief de l'État » Il fut très-facile aux membres de
rOppositionde repousser cette proposition insolite. Beaugé,
E. Lartigue et D. Saint-Preux prirent successivement la
parole à cet effet, et Daguerre monta quatre fois à la tribune pour soutenir son opinion ; \e public finit par se montrer impatient de son insistance et témoigna son improbation. La Chambre alla aux voix et décida la lecture et le
débat de l'adresse séance tenante. La voici: « Président, — Les représentans des communes, obéissant à la voix impérieuse du devoir et conduits par le patriotisme vers le dépositaire de la confiance publique,
viennent vous présenter l'expression des sentimens nationaux dont ils sont les organes. ^' (■( Si des circonstances particulières ont retardé l'arrivée
de la plupart d'entre eux, ils n'en sont pas moins tons demeurés d'accord, que la prorogation de la session a du être
commandée par une impérieuse nécessité. Le désir que le
Président d'Haïti a constamment manifesté d'assnrer, d'affermir les principes constitutionnels^ la nécessité d'en conserver l'intégrité, en sont du moins des gages. Toutefois,
la Chambre est heureuse du concert qui existe entre sa
persuasion et les assurances que vous lui donnez, que la
paix publique est établie sur des bases durables. Elle pense
qu'à aucune époque de notre existence politicjue, l'administration du pays ne s'est trouvée plus avantageusement
Président d'Haïti a constamment manifesté d'assnrer, d'affermir les principes constitutionnels^ la nécessité d'en conserver l'intégrité, en sont du moins des gages. Toutefois,
la Chambre est heureuse du concert qui existe entre sa
persuasion et les assurances que vous lui donnez, que la
paix publique est établie sur des bases durables. Elle pense
qu'à aucune époque de notre existence politicjue, l'administration du pays ne s'est trouvée plus avantageusement [1859] CHAPITRE 11. 65 placée pour donner aux formes conservatrices la réalité
qu'elles attendent, pour faire grandir les âmes avec les institutions, pour organiser la liberté légale sur les bases de
la liberté politique. » Mais, elle ne le dissimulera pas. Elle osait s'attendre
à être entretenue des grands intérêts du pays, de ses relations extérieures ; et, sans alléguer la raison constitution^
nelle, les circonstances semblaient lui promettre d'être
initiée aux affaires public|ues, pour que son concours offrit
l'alliance de la conviction et du dévouement. Cependant,
elle n'a pas entendu sans une profonde émotion le témoignage c|ue vous rendez du bon esprit qui anime le peuple
haïtien. Oui, Président, la confiance de ce peuple en ses
chefs est un vrai modèle, il est digne d'être éclairé ; il est
digne du bonheur que produisent la sagesse des institutions
et ces principes salutaires qui donnent la vie aux États, assurent leur avenir, et les élèvent au plus haut degré de
splendeur et de gloire. Qu'il soit donc permis aux représentans de ses vœux et de ses besoins, de vous exposer
encore que son agriculture, son commerce et son industrie,
ces sources fécondes de la prospérité; que le développement de son intelligence, que les progrès auxquels il aspire, que son système monétaire enfin réclament un regard
protecteur du Président d'Haïti. » La Chambre n'en saurait douter; votre volonté dit
bien dont elle retrouve l'expression dans ces actes accueillis
par l'enthousiasme du patriotisme, salués par les vœux
pujjlics, et enregistrés par l'espérance des citoyens, s'accomplira e i, et les causes du malaise public disparaîtront
du sol denotrebelle patrie. » Arrivée à une époque de transition sociale, la cinquième législature a fait de la vérité le palladium de ses
ait douter; votre volonté dit
bien dont elle retrouve l'expression dans ces actes accueillis
par l'enthousiasme du patriotisme, salués par les vœux
pujjlics, et enregistrés par l'espérance des citoyens, s'accomplira e i, et les causes du malaise public disparaîtront
du sol denotrebelle patrie. » Arrivée à une époque de transition sociale, la cinquième législature a fait de la vérité le palladium de ses 64 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. devoirs. Les entreprises malicieuses n'ont jamais osé y pénétrer ; le saint amour de la patrie a dirigé toutes ses inspirations j elle a proclamé les principes d'ordre, de liberté,
d'amélioration et de conservation. En invoquant les voies
du progrès, elle a exalté les bienfaits de l'éducation et du
travail ; elle a surtout rendu hommage aux brillantes qualités qui vous distinguent; elle a attesté que la gloire du civilisateur vous était réservée, que vous en aviez reçu la mission de l'estime publique. Mais elles'esL fait un devoir de
chercher les vrais principes de la société, de les séparer de
l'erreur, d'éviter la confusion dans l'action constitutionnelle ; et elle a pu s'applaudir de l'harmonie de ses idées
avec l'opinion éclairée du pays et celle des esprits les plus
éminens du siècle. C'est ainsi que, portée par un avertissement du Sénat à étudier la théorie de notre constitution
à l'égard des remplacemens à faire dans son sein, elle a dé
couvert que l'élection des sénateurs manquerait de légalité,
si elle n'était le résultat d'un véritable concours dans la candidature. Elle a reconnu indispensable que la liste générale
offre à la liberté du choix, les voies larges indiquées par la
constitution pour éviter l'inconvénient du douhle concours. » L'adresse que la Chambre a eu l'honneiu" de vous pré*
senter à l'ouverture de la session dernière, exprima des
vœux qui étaient sans doute dans votre cœur; elle n'a donc
fait qu'aller au devant de vos intentions. Le sentiment intime du vrai et du juste uni au patriotisme, la dicta ; ce
sentiment est encore pour la Chambre une garantie qne,
retournant vos pensées vers les améliorations qu'elle sollicite, vous comblerez les espérances du pays. » En parcourant l'échelle des droits et des devoirs, la
Chambre a remarqué qu'une des causes qui retardent le [1839] CHAPITRE 11. 6S ^ plus le développement des principes et ralentissent le jeu de ^"^ ^ la machine politique, c'est que les grands fonctionnai res^f y
ces orateurs du pouvoir exécutif, se dispejisent à' assister j
aux séances des Chambres et parconséquent de prendre
part aux discussions des intérêts publics. Pour donner
toute l'extension possible à l'accomplissement de leurs devoirs constitutionnels, la Chambre des représentans leur
offre la concession dont le gouvernement qui a le plus anciennement essayé le régime constitutionnel donna le
premier l'exemple; c'est d'admettre avec ces grands fonctionnaires des commissaires de leur choix auxquels il serait
permis, au besoin, de porter la parole pour leurs commettans et en leur présence. Ce moyen remplira le
but d'une des dispositions les plus essentielles du pacte
social '' .
extension possible à l'accomplissement de leurs devoirs constitutionnels, la Chambre des représentans leur
offre la concession dont le gouvernement qui a le plus anciennement essayé le régime constitutionnel donna le
premier l'exemple; c'est d'admettre avec ces grands fonctionnaires des commissaires de leur choix auxquels il serait
permis, au besoin, de porter la parole pour leurs commettans et en leur présence. Ce moyen remplira le
but d'une des dispositions les plus essentielles du pacte
social '' . « La Chambre ne terminera pas sans renouveler ses doléances sur le budget des dépenses publiques dont la forme
est proclamée depuis 1817. L'honneur national, intéressé
à l'acquittement des conditions de la paix, nous avertit sans cesse que la loi des dépenses est un des principaux
moyens d'atteindre à l'ordre et à l'économie; il nous
apprend aussi que ce n'est qu'à l'aide de ces deux puissances que notre administration prospérera, et que nous
parviendrons à donner à l'univers la preuve incontestable
de notre probité politique, et aux citoyens le sentiment
de leur liberté et de leurs droits. 1 La Chambre avouait ainsi, qu'elle reconnaissait peu d'aptitude en Mil. Imbert et
Voltaire à discourir, à discuter' avec ses orateurs. En ma qualité de président du Sénat, j'allais voir Boyer assez souvent. Il me fît lire
l'adresse de la Chambre; arrivé à ce passage, je lui dis : « Eh ! bien, Président, ce serait
« un moyen, pour le goiivernement, d'éclairer la majorité et de la porter à être plus
n en harmonie avec vous. — Non, me répondit-il, c'est inutile; cette majorité sera tc/U-
» jours entraînée par les avocats qui la dirigent depuis trois sessions ; ils un sont pas de
» bonne foi. » 66 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTL « Le souvenir des conflits qui agitèrent la dernière session a trop vivement occupé la sollicitude des membres
de la représentation nationale, pour qu'ils ne cherchent
pas encore à rétablir l'harmonie entre eux et les autres
grands pouvoirs de l'État. Sans doute, ils ont pu se dire,
en interrogeant leurs consciences : « Nous avons fait tout
» ce qui était possible pour maintenir l'accord des pou-
» voirs. » Mais l'amour du pays, la modération dont ils
font vœu de donner toujours l'exemple, tout leur dit
qu'ils ne sauraient faire trop pour ranimer les sympathies
nationales, et obtenir le noble et précieux résultat cju'ils
désirent. Ils viennent donc supplier le Président d'Haïti
de convoquer en conférence une députation du Sénat et une
de la Chambre des communes sous sa présidence. Les
temps sont arrivés où les discussions, loin d'être des brandons de discorde, sont des phares qui éclairent la route du
vaisseau public. C'est par elles qu'on parvient à la découverte des vérités utiles et à saisir le secret de la science
sociale. Dans cette conférence se traiteront les grands
intérêts nationaux. Là, les questions qui forment les dissidences d'opinion entre ceux c[ui sont chargés d'appliquer, de vivifier les principes constitutionnels, seront discutées, et de la discussion naîtra la lumière. Là aussi se
résolvra, en faveur de tous, la question de F inviolabilité
dans l'exercice et hors l'exercice des fonctions législatives,
et de cette conférence ressortiront les vraies et saines
doctrines; elle sera pour la patrie l'inauguration d'une
ère de bonheur, et pour la postérité, la conférence d'harmonie. »
ifier les principes constitutionnels, seront discutées, et de la discussion naîtra la lumière. Là aussi se
résolvra, en faveur de tous, la question de F inviolabilité
dans l'exercice et hors l'exercice des fonctions législatives,
et de cette conférence ressortiront les vraies et saines
doctrines; elle sera pour la patrie l'inauguration d'une
ère de bonheur, et pour la postérité, la conférence d'harmonie. » La discussion étant ouverte sur ce projet d'adresse, le
représentant Daguerre fut le seul qui prit la parole pour
faire observer que, d'après la constitution, la Chambre ne ]î8o9| CHAPITRE II. G7 pouvait exiger du Président d'Haïti une liste générale de candidats quand il y avait lieu d'élire plusieurs sénateurs; qu'en conséquence, le paragraphe de l'adresse concernant ce point devait en être retranché. Mais D. Saint-Preux lui ^"r^j^^tM répo^ndit : « que la Chambre avait déjà résolu que la ; •) liste générale serait demandée, qu'il n'avait pas assez'., 0.) » d'ascendant, pas assez de puissance d'entraînement poui » la porter à revenir sur sa résolution... Arrière vos vues, » votre système et vos doctrines, ajouta l'orateur. En » suivant le système du collègue Daguerre, la liberté du H choix, je le répète, est tuée ; la Chamhre*et ses opinions » seront pour rien dans la composition du Sénat. En effet, n quel compte a jamais tenu un sénateur à la représen- » tation nationale pour ses honorables suffrages? Agis- » sent-ils ainsi envers le pouvoir qui nous les propose? » Je réclame l'ordre du jour. » Et cette adresse fut adoptée par tous les représentans,
moins Daguerre. Elle en disait assez, certainement, au
pouvoir exécutif. MaisE. Lartigue monta à la tribune et
signala une foule de besoins pour la ville de Jérémie, et
de maux dont souffrait sa population : « La prison faisait
» horreur à l'humanité^, les prisonniers pour toutes sortes X
» de délits y étaient confondus ensemble et mal nourris /. , A^
» avec 25 centimes par semaine ; l'église nécessitait d'ur- , t
» gentes réparations; la police était nulle; la ville récla- Iptl^yt^
» mait une fontaine, un hospice pour les pauvres indi-
)) gens, etc. » L'orateur demanda l'insertion de son discours au Bulletin des lois, et ses réclamations dans l'adresse : la Chambre accorda le premier point et passa
à l'ordre du jour sur le second. Elle nomma, en comité
général, neuf de ses membres pour la dépulation qui devait apporter son adresse au Président d'Haïti : 11. Du68 ETUDES SUR l'hISTOIRE d'haÏTI.
ice pour les pauvres indi-
)) gens, etc. » L'orateur demanda l'insertion de son discours au Bulletin des lois, et ses réclamations dans l'adresse : la Chambre accorda le premier point et passa
à l'ordre du jour sur le second. Elle nomma, en comité
général, neuf de ses membres pour la dépulation qui devait apporter son adresse au Président d'Haïti : 11. Du68 ETUDES SUR l'hISTOIRE d'haÏTI. mesle et D. Saint-Preux en faisaient partie. Ce fut alors
qu'elle prit connaissance du message du Président, du
50 août, qui proposait trois candidats afin de remplacer
le sénateur Sully, décédé. Dans la séance du 4 septembre, la députation rendit
compte de sa mission auprès de Boyer, en ces termes : « Représentans, — L'accueil que le Président d'Haïti a
fait à votre députation est des plus gracieux. Il a proposé
des observations sur la forme de la présentation de l'adresse et sur sa constitutionnalité. Votre députation a expliqué la raison de la révision de cette partie des anciens
règlemens de la Chambre, et ses explications ont satisfait
l'attente du pouvoir exécutif : il a apprécié la réforme d'un
usage illusoire, sans objet certain, remplacé par des procédés vraiment parlementaires dont l'adoption est une
utilité et un progrès. Et, si jamais les témoignages d'affection donnèrent l'espérance d'une réponse favorable,
c'est dans cette circonstance; car le Président d'Haïti,
rappelant des souvenirs chers à la patrie, a dit à votre
députation : « Soyons fidèles à la mémoire du grand
» Pétion, en conservant, en perfectionnant son œuvue
» immortelle, et répétez à la Chambre, qu'elle peut être
» fermement assurée que je serai toujours dans son sein
» de cœur, pour affermir les principes constitutionnels et
» pour défendre avec elle toutes les libertés publiques.
» L'arbitraire n'a pas de plus grand ennemi que moi. »
Législateurs, que ces paroles mémorables retentissent sans
cesse dans cette enceinte, et qu'elles soient la consécration
d'une époque constitutionnelle ! » En ce moment, l'ordre du jour appelait la Chambre à
décider si l'élection d'un sénateur aurait lieu parmi les
trois candidats déjà proposés. On pouvait s'attendre à ce [1859] CHAPITRE If. 69 que cette élection ne se fit pas, en vertu de la réclamation
consignée dans l'adresse pour avoir une liste générale à
propos de six sénateurs qu'il fallait remplacer; mais D,
Saint-Preux fit observer « qu'il s'agissait d'un remplace-
» ment pour cause de décès, que cela constituait une eX"
)) ception, et que le paragraphe de l'adresse n'était appli-
)) cable qu'aux cinq autres dont les fonctions cesseraient
» bientôt. » Son observation ayant été prise en considération, la Chambre élut sénateur le colonel Chardavoine,
aide de camp du général Borgella ^ Elle en informa le
Président d'Haïti et le Sénat, en motivant cette élec^
tion.
ait d'un remplace-
» ment pour cause de décès, que cela constituait une eX"
)) ception, et que le paragraphe de l'adresse n'était appli-
)) cable qu'aux cinq autres dont les fonctions cesseraient
» bientôt. » Son observation ayant été prise en considération, la Chambre élut sénateur le colonel Chardavoine,
aide de camp du général Borgella ^ Elle en informa le
Président d'Haïti et le Sénat, en motivant cette élec^
tion. En attendant l'impression du Bulletin des lois^ l'adresse
de la Chambre, les discours prononcés dans son sein, le
compte-rendu de sa députation, etc., parurent le 7 septembre sur le journal rUnion, n° 4. H. Dumesle y fit publier en même temps un article destiné à justifier sa
motion relative à la loi sur les douanes ; il commençait
ainsi : « La question de l'impôt des douanes, une des plus
importantes qui ait occupé les deux Chambres d'Haïti à la
session dernière, a fixé l'attention de ces célébrités européennes qu'on peut appeler les oracles du droit public de
l'époque présente. Ce point d'économie politique^ qui no
peut soulever le moindre doute dans l'esprit des hommes
qui ont étudié de bonne foi la théorie de notre constitution, a été défini par M. Dupin aîné dont l'opinion est conforme à celles des lord Brougham, des Daniel Oconnel, des 1 Le fait vrai qui détermina cette élection est que H. Dumesle et D. Saint-Preui
avaient beaucoup d'estime pour le colonel Chardavoine, et qu'en cela ils voulaient être
agréables au général Borgella. Il faut dire la vérité en histoire, autrement elle ne serait
d'aucune utilité pour les peuples. Qu'on nous pardonne, ou qu'on nous sache gré do la
dire toujours : le pays avant tout ! 70 ÉTUDîiS SUR l'histoire d'haïti. îsambert , des Odilon Barrot, des Laine de Yillévêqiie, etc., etc., et des plus savans économistes des ÉtatsUnis. La voici : — « On demande si les impôts directs et
» indirects prélevés par l'administration des douanes, font
» partie des contributions publiques pour la proposition
» et l'assiette desquelles l'initiative appartient à la Cham-
, » bre des représentans d'Haïti, aux termes des articles 57
» et 155 de la constitution de ce pays?»
Et cette opinion, ou réponse faite à la question propo-
' "&ée par H. Dumesle à ces personnages, concluait à dire :
« que la loi des douanes rentrait dans les attributions
» de la Chambre. » De là la conséquence : que le Sénat
n'avait pas eu raison d'agir comme il avait fait en 1838,
par rapport à la loi sur les douanes.
bre des représentans d'Haïti, aux termes des articles 57
» et 155 de la constitution de ce pays?»
Et cette opinion, ou réponse faite à la question propo-
' "&ée par H. Dumesle à ces personnages, concluait à dire :
« que la loi des douanes rentrait dans les attributions
» de la Chambre. » De là la conséquence : que le Sénat
n'avait pas eu raison d'agir comme il avait fait en 1838,
par rapport à la loi sur les douanes. Pour le dire en passant, on reconnaît que H. Dumesle,
par sa correspondance, recherchait autant de popularité
à l'étranger que dans son pays même. En produisant
l'opinion de ces personnages, il fortifiait l'Opposition dont
il était le chef évident '' . Mais la députation de la Chambre, dans son compterendu, ayant prêté à Boyer des paroles qu'il n'avait pas
dites, à ce qu'il paraît, il fit publier dans le Télégraphe du
8 septembre, un article officiel qui rétablissait la vérité sur
l'entretien qu'il avait eu avec cette députation. Et, comme
?*epon5e à l'adresse concernant la proposition de candidats
fl ^^-v^ pour le sénatoriat, il envoya à la Chambre un message
accompagnant une liste de trois candidats, afin qu'elle
élût un sénateur en remplacement de Frémont dont les
tA^ fonctions allaient expirer le 12 octobre suivant. Ce mes1 Et en 1843, on adressa une lettre à M. Isambert, pour lui demander des conseils snr
la réorganisation de la République, sur la refonte de sa législation tout entière; k-ltre
devenue célèbre dans nos annales. [1859] CHAPITRE II. 71 sage, en date du 9, disait à la Chambre : « que le pouvoir ^^^
» exécutif voyait avec étonnement l'étrange préoccupation
» qui la portait à vouloir changer aujourd'hui le mode de ' "'
» proposition et d'élection des sénateurs, après l'usage
» suivi à cet égard depuis plus de vingt ans; et il rappelait
» que dans son entretien avec la députation qui lui apporta
» l'adresse, le Président avait déclaré qu'il agirait comme
D il avait fait antérieurement. » Le même jour, 9 septembre, la Chambre tint sa séance
en comité général pour prendre connaissance de ce message; le 11, en séance publique, elle décida qu'elle néli- I
r ait /pas un sénateur sur la liste de trois candidats adressée /
par le Président; le 15, elle n'eut pas de séance, et le 16, ,/
elle lui écrivit un message pour expliquer les motifs qui la
portaient à exiger une liste générale de candidats pour les
cinq sénateurs qu'il fallait élire. Elle déclara: « que le long
» usage suivi à cet égard ne pouvait prévaloir sur les dis-
» positions de la constitution ; que dans les temps passés on
» avait pu /"ai/sser leur sens, mais qu'aujourd'hui il fallait
» cesser ces erreurs; qu'en méditant les art. 101, 102, 107^
» 108 et 109 de Tacte constitutionnel, la Chambre demeu-
» rait convaincue que le Sénat doit être renouvelé intégran lement comme elle-même ; que les remplacemens à y
3) opérer pour cause de mort, de déchéance ou de démission,
» restreignaient la durée de ces remplacemens dans le
» cercle du temps à parcourir pour accomplir la]période de
1) neuf années de l'élection primitive; enfin qu'en tout cas,
B soit qu'il s'agît d'un renouvellement total ou partiel du
» Sénat, il fallait une liste générale de candidats, afin
» de donner toute {[extension désirable à la liberté du
» choix, i
3) opérer pour cause de mort, de déchéance ou de démission,
» restreignaient la durée de ces remplacemens dans le
» cercle du temps à parcourir pour accomplir la]période de
1) neuf années de l'élection primitive; enfin qu'en tout cas,
B soit qu'il s'agît d'un renouvellement total ou partiel du
» Sénat, il fallait une liste générale de candidats, afin
» de donner toute {[extension désirable à la liberté du
» choix, i C'était une théorie toute nouvelle que la Chand)rc adop72 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. tait sur la foi des deux avocats qui la dirigeaient. Que devait
faire le Président d'Haïti dans une telle circonstance ? Le 17, il appelales sénateursBayard^Bazelaiset Ardouin,
afin de leur donner communication du message de la
Chambre et de prendre conseil d'eux. Ces sénateurs furent
unanimes à l'engager de s'adresser au Sénat, éminemment
intéressé dans la question pour avoir son complément, et
à lui demander son opinion sur le sens des articles cités de
la constitution. Précédemment, dans la session de 1858^ l'un de ces avocats,—David Saint-Preux, — -avait reconnu, le 6 juin,
« que la représentation nationale, la Chambre, était indé-
)) pendante, mais non souveraine^ que sa mission était de
■p /i/i(er constamment d'opinion; et que le Sénat était revêtu
» d'un pouvoir essentiellement modérateur, chargé d'établir
» V équilibre entre la nation et son chef, etc. » L'avis des trois sénateurs était donc basé, et sur la constitution elle-même et sur l'aveu de l'un des deux chefs de
l'Opposition. Mais Boyer hésita à le suivre ^JL&avait qu'une
grande partie du public s'était passionnée pour ces prétentions de la Chambre, que plusieurs sénateurs étaient liés
d'amitié avec H. Dumesle et D. Saint-Preux^ et il craignait
même que le Sénat n'adoptât leur opinion. Les trois sénateurs le rassurèrent à ce sujet, en lui disant: « que depuis
que la Chambre avait soulevé la question d'une liste générale de candidats, les membres du Sénat l'avaient examinée, non en séance, mais dans leurs réunions habituelles,
et qu'ils ne pensaient pas qu'elle eût rai son. » Sur cette affirmation, le Président se décida à adresser,
le 18, un message au Sénat : il l'accompagna de celui de la
Chambre, du 16, et d'une copie de son propre message du
9 écrit à ce corps. On y lisait : [1839] CHAPITRE II. 75 « L'adresse que la Chambre des représentans des communes a Yotée dans sa séance du 2 de ce mois, a mis au
grand jour le plan de réformes qu'elle croit pouvoir introduire, de sa propre autorité, dans l'application de la loi
fondamentale de l'État.. .
at : il l'accompagna de celui de la
Chambre, du 16, et d'une copie de son propre message du
9 écrit à ce corps. On y lisait : [1839] CHAPITRE II. 75 « L'adresse que la Chambre des représentans des communes a Yotée dans sa séance du 2 de ce mois, a mis au
grand jour le plan de réformes qu'elle croit pouvoir introduire, de sa propre autorité, dans l'application de la loi
fondamentale de l'État.. . » La Chambre avait, d'abord, parfaitement compris que
l'article 107 n'entendait parler que du renouvellement
partiel des sénateurs j mais^ s' apercevant, sans doute, que
dès lors l'exigence, de sa part, d'une liste unique^ générale^
de proposition, ne pouvait être sérieusement soutenue
contre le texte de cet article qui prescrit la présentation
d'une liste pour chaque sénateur à élire ; préoccupée surtout de la pensée dominante d'élargir le cercle de son vote,
en limitant celui de l'initiative du pouvoir exécutif, elle
a maintenant recours à une autre combinaison d'où elle
s'efforce de faire sortir le principe du renouvellement intégral du Sénat ; et si elle ne prétend pas l'imposer dès à
présent, c'est que, dans son système, elle n'oserait tenter
ouvertement de renverser, tout d'un coup, l'édifice constitutionnel que la nation a élevé, au prix de tant d'épreuves
sanglantes... » Je me bornerai à rappeler que le renouvellement
des sénateurs doit être partie/, et que l'initiative du pouvoir exécutif ne peut être limitée; d'un autre côté, que
l'idée actuellement émise d'un renouvellement intégral du
Sénat, semblable à celui de la Chambre des représentans,
ne saurait se concilier ni avec la permanence de ce corps,
consacrée par l'art. 114, ni avec la nature de son institution qui a pour but de conserver, comme le feu sacré, aussi
longtemps que la constitution elle-même subsistera , les
traditions de son culte et de ses dogmes. — Je m'arrête
ici. « Le Sénat est chargé du dépôt de la constitution ^jiyyL^t^C^ 74 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. (art. 113 )j C'est donc au Sénat que je dois m' adresser,
dans cette circonstance, pour lui demander la solution de
cette question : « La Chambre des représentans des communes a-t-ellc
» le droit d'interpréter, à son gré, la constitution ; et, par
» suite, de changer aujourd'hui le mode observé, depuis
» plus de vingt ans^ pour procéder aux remplacemens à
» opérer dans le sein du Sénat? »
' HAÏTI. (art. 113 )j C'est donc au Sénat que je dois m' adresser,
dans cette circonstance, pour lui demander la solution de
cette question : « La Chambre des représentans des communes a-t-ellc
» le droit d'interpréter, à son gré, la constitution ; et, par
» suite, de changer aujourd'hui le mode observé, depuis
» plus de vingt ans^ pour procéder aux remplacemens à
» opérer dans le sein du Sénat? » Le Sénat se réunit extraordinairement, le 20, pour prendre connaissance, à huis-clos, de ce message. La délibération s'ouvrit immédiatement sur son objet. La plupart
des membres présens, au nombre de dix-sept, prirent la
^ jT parole sur la question et opinèrent contre les prétentions 4/ t^/j'Vî^t-^fi/cle la Chambre des communes, d'exiger une liste générale
tryyic^M?' '^' ^^ candidats; à l'unanimité, moins une voix \ le Sénat
décida donc en faveur de l'opinion du Président d'Haïti.
Il chargea son bureau, auquel furent adjoints deux autres
membres, de préparer un message en réponse à celui du
Président, lequel projet lui serait présenté dans la séance
ordinaire du lundi 23 septembre. Ce jour arrivé, le message fut approuvé et signé de quinze sénateurs présens à
la séance ^. Une députation l'apporta au Président dans
l'après-midi; il en fut on ne peut plus satisfait, dans la
pensée surtout que la Chambre renoncerait à ses prétentions, en voyant deux des trois grands pouvoirs constitutionnels d'accord sur l'interprétation des articles du pacte social invoqués par elle-même. Ce message fut longuement motivé, d'après l'opinion du 1 Celle du sénateur Dieudonné, qui observa le mutisme le plus complet. 2 Les sénateurs Dieudonné et Rigaud, opposans, n'assistèrent pas à cette séance, afin
de ne pas signer le message du Sénat, Lien que Rigaud eût voté, le 20, comme ses autres
collègues. iùMeÀ^ [1859] CHAPITRE II. 7 comité chargé de sa rédaction, qui résuma ainsi celles professées dans la discussion partons les sénateurs qui avaient
pris la parole. Il élait essentiel, en effet, que le Sénat prou- ^^ vât à la nation, qu'il avait de bonnes raisons pour approuver le Président d'Haïti contre les prétentions de la Cham- (XMM
bre des communes; car les deux corps ayant été en une lAÂ^
sorte d'hostilité, et l'Opposition répandant le bruit que le fj'drt'W''^
Sénat ne jouissait pas de son indépendance, surtout depuis
l'affaire de Pierre André, il était convenable de raisonner
son message d'après la constitution. Le comité de rédaction
visa à un autre but en discutant cette question : c'était de
convaincre la majorité de la Chambre, que les chefs de
l'Opposition égaraient par des argumens spécieux, afin de
ramener l'harmonie entre ce corps et le chef de l'État par
la puissance du raisonnement; et ce but à atteindre résul"
tait de la mission du Sénat, reconnu par l'un et l'autre pouvoir comme étant le pouvoir modérateur, conciliateur
entre eux ''. Aussi le message disait-il :
en discutant cette question : c'était de
convaincre la majorité de la Chambre, que les chefs de
l'Opposition égaraient par des argumens spécieux, afin de
ramener l'harmonie entre ce corps et le chef de l'État par
la puissance du raisonnement; et ce but à atteindre résul"
tait de la mission du Sénat, reconnu par l'un et l'autre pouvoir comme étant le pouvoir modérateur, conciliateur
entre eux ''. Aussi le message disait-il : <i — Le Sénat remarquera que ce n'est pas bien comprendre l'exercice d'un pouvoir défini et circonscrit par le
pacte fondamental, que de confondre, comme le fait la
Chambre des représentans, ce pouvoir constitutionnel avec
les théories adoptées par plusieurs de ses orateurs, sur la
forme qu'ils croient plus convenable de donner à la présentation des candidats nécessaires pour les remplacemens
à opérer au Sénat. En effet, la Chambre n'est qu'une branche du pouvoir législatif; elle ne saurait avoir le droit de
réformer la constitution en adoptant toutes les subtilités
qu'on pourrait produire à sa tribune pour en empêcher la 1 Je sais bien que l'Opposition m'attribua uniquement ce moyen employé pour con
vaincra la majorité, "parce qu'elle sut que j'avais rédigé le message. Elle le qualifia lio
machiai/éli(jue; mais je viens de dire quel fut le motif du comité. 76 ÉTUUEs SUR l'histoire d'haïti. religieuse exécution. En interprétant donc les art. 101, 102^
107, 108 et 109 de la constitution comme elle l'a fait, la
Chambre des représentans, entraînée dans une fausse voie^
donnerait à penser, s'il était possible qu'elle y persistât
de nouveau, qu'elle ne prétend pas seulement limiter,
circonscrire la prérogative que cet acte a accordée au Président d'Haïti pour la présentation des candidats; mais
qu'elle veut insensiblement s'arroger le droit de donner une
direction 'politique à la marche du gouvernement, et que,
de progrès en progrès, elle en viendrait à fixer l'époque où
le Sénat devra être intégralement renouvelé, selon les idées
émises à sa tribune. Si telle n'est pas textuellement la déclaration consignée dans son message du 16 courant, telle
est du moins l'induction nécessaire de ses opinions sur le
sens de ces articles constitutionnels » Le message examina ensuite le vrai sens de ces articles,
rappela que depuis l'institution de la Chambre ils furent
toujours compris de cette manière par les trois grands pouvoirs, réfuta l'opinion du renouvellement intégral du Sénat
,par sa permanence et ses nombreuses attributions, en le
comparant à celui de la Chambre qui, arrivant tous les cinq
ans, « peut quelquefois apporter dans l'exercice de ses
» fonctions des Yues prématurées . » Et il disait : « Comment pourrait-on donc soutenir que le vœu de la
constitution ait été de soumettre le Sénat au renouvellement intégral ? Comment concevoir qu'un pouvoir qui est
chargé principalement de conserver, de maintenir dans
leur intégrité les principes qui animent le gouvernement,
qui, par sa nature même, doit avoir un esprit de suite dans
ses opérations ; que ce pouvoir, enfin, soit exposé^ dans le
cas du renouvellement périodique de tous ses membres
à la fois, à cesvariatio?is d'idées et de vues politiques qu'un
constitution ait été de soumettre le Sénat au renouvellement intégral ? Comment concevoir qu'un pouvoir qui est
chargé principalement de conserver, de maintenir dans
leur intégrité les principes qui animent le gouvernement,
qui, par sa nature même, doit avoir un esprit de suite dans
ses opérations ; que ce pouvoir, enfin, soit exposé^ dans le
cas du renouvellement périodique de tous ses membres
à la fois, à cesvariatio?is d'idées et de vues politiques qu'un [1859] CHAPITRE II. 77 tel changement pourrait amener? Dès-lors, on doit franchement reconnaître qu'il est impossible que les rédacteurs de la constitution aient entendu que le Sénat doit être
intégralement renouvelé ^ » Et le message conclut négativement sur la question po-'
sée au Sénat par le Président d'Haïti, à la fin du sien en
date du 18 septembre. Toutefois, la délibération et le
vote du Sénat ayant eu lieu à huis-clos, on n'en sut que le
résultat dans le public ; car le Président ne s'empressa
pas même d'en donner communication à la Chambre des
communes. Dans l'intervalle, celle-ci avait renouvelé son bureau,
le 19, en nommant H. Dumesle pour son président. Le 26,
la Chambre adressa un nouveau message à Boyer, dans le
but de l'informer d'abord, que « des bruits sinistres, an-
» nonçant des projets plus atroces encore, venaient de
» frapper les oreilles des hommes attachés à leur pays par
» les plus puissantes affections du cœur, et les avertir qu'ils
» devaient expier dans leur sang leurs convictions consti-
» tutionnelles ; que le nom du Président, qu'accompa-
» gnaient de si nobles^ de si précieux souvenirs, . était le
» mot dont on se servait pour encourager cette funeste en-
» treprise"; » et ensuite, de dire au Président, que la Chambre venait de découvrir dans ses archives des documens
dont elle ne se doutait pas, qui légitimaient de sa part la
demande d'une liste générale de candidats, par le même
procédé dont A. Pétion avait usé en 1817 pour l'élection
de six sénateurs, procédé que Boyer lui-même avait imité,
le 24 septembre 1821, dans un cas semblable; et ce mes1 On pouvait conce"voir le rcnoiivellcmcnt du Sénat par sériôs, par tiers, comme
le prescrivait la con:;titutioa de 1806; mais non ^is intégralement. Le renouvellement
par séries se concilierait avec la permanence de ce corps, parce qu'il y conserverait l'esprit de tradition. Voyez la note 1 à la page 208 du 8* tome de cet ouvrage. 78 ÉTUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. sage fut accompagné des deux listes générales, envoyées en
communication. La veille, dans la séance publique de la Chambre, lecture
avait été donnée de ces documens et le message ci-dessus
avait été résolu. Aussitôt, les opposans de la Chambre et
dans le public, de faire grand bruit de cette découverte
qui, selon eux, prouvait que la législature avait raison,
puisque Boyer et son prédécesseur avaient agi comme elle
le désirait.
. sage fut accompagné des deux listes générales, envoyées en
communication. La veille, dans la séance publique de la Chambre, lecture
avait été donnée de ces documens et le message ci-dessus
avait été résolu. Aussitôt, les opposans de la Chambre et
dans le public, de faire grand bruit de cette découverte
qui, selon eux, prouvait que la législature avait raison,
puisque Boyer et son prédécesseur avaient agi comme elle
le désirait. Quand le Président reçut ce message, il fit appeler le sénateur Ardouin^ président du Sénat, vers sept heures du
soir, le 26, pour le lui communiquer. îl lui dit : « Voilà
» tous mes raisonnemens et ceux du Sénat renversés, àpro-
» posdela liste générale, puisque Pétion en avait adressé
» une à la Chambre et que j'ai suivi son exemple, sans m'en
f> ressouvenir aucunement. — Rassurez-vous, Président, lui
v répondit son interlocuteur: j'ai lu toutes les archives du
» Sénat, et je sais que vous êtes dans le vrai de la question,
» comme Pétion y était lui-même. En 1817, quand il pro-
» posa à la Chambre 18 candidats pour l'élection de six sé-
» nateurs, il présenta une seule liste, il est vrai, mais il la
» fractionna par groupes de trois candidats pour chaque
» sénateur à élire, en séparant ces groupes par un trait. Jl
» fit plus : prévoyant que la Chambre pourrait croire qu'elle
» avait le choix entre ces 18 candidats, il chargea le prési-
« dent de cette législature, M. Pierre André, d'expliquer
" son intention d'après le vœu de la constitution, afin
» qu'elle n'élût les 6 sénateurs que dans les groupes dis-
» tincts de candidats. Cequejevous dis. Président, estcons-
» taté dans le procès-verbal de leur élection dont la Cham-
» bre envoya une copie au Sénat '. En 1821, vous avez agi 1 Voyez a ce sujet, la 2;74e page du 8e tome de cet ouvrage. [1859] CHAPITRE II. 79 1) comme votre prédécesseur ; vous avez proposé, le 24 sep-
» tembre, 1 5 candidats pour l'élection de 5 sénateurs, en
>. fractionnant la liste; le 26, vous avez encore proposé
» 15 candidats de la même manière, en reproduisant
» M. J. Thézan, non élu le 24, mais élu le 26. Ainsi la
» Chambre n'a pas raison devons opposer aujourd'hui votre
» procédé et celui dePétion : ses orateurs l'égarent. Demain
» matin, je vous apporterai en communication les procès-
» verbaux de la Chambre qui sont aux archives du
» Sénat . »
nant la liste; le 26, vous avez encore proposé
» 15 candidats de la même manière, en reproduisant
» M. J. Thézan, non élu le 24, mais élu le 26. Ainsi la
» Chambre n'a pas raison devons opposer aujourd'hui votre
» procédé et celui dePétion : ses orateurs l'égarent. Demain
» matin, je vous apporterai en communication les procès-
» verbaux de la Chambre qui sont aux archives du
» Sénat . » Après s'être convaincu de la vérité de ces assertions,
Boyer répondit, le 26 septembre, à la partie du message de
la Chambre concernant le prétendu assassinat médité
contre les membres de l'Opposition. Il le fit avec une énergique indignation : « Mais d'où viennent ces bruits? dit-il. Quels en sont les
auteurs ? Voilà, ce me semble, ce que la Chambre, avant
de leur donner une extrême publicité, aurait dû chercher à
connaître et à signaler d'une manière précise. D'un autre
côté, comment expliquer dans le message de la Chambre,
ce mélange de soupçon qu'elle accorde à ce projet abominable, et d'hommage rendu aux sentimens dn Président
d'Haïti? Si la Chambre ne croit pas à la vérité des bruits
dont il s'agit, pourquoi l'éclat qu'elle leur a donné? Pourquoi la démarche officielle qu'elle fait auprès de moi, et qui
pourrait blesser la délicatesse de mon caractère ? Si elle y
croit, c'est une offense plus grave encore, que je repousse
de toute l'énergie de mon âme et dont l'opinion nationale
ferajustice. Ma vie privée, ma carrière publique, sont au 1 Dans son message du 23 septembre, le Sénat avait parlé de l'interprétation donnée
par Pétion à la constitution, et de celle suivie par Boyer d'après lui ; mais le Président
n'y avait pas fait attention* 80 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. grand jour... Je m'attends que la Chambre reconnaîtra
qu'il est de son devoir de me donner, sur la dénonciation
contenue dans son message, les explications indispensables
que je suis dans l'obligation de lui demander, afin d'être
fixé sur ce qui y a donné lieu. . . » Mais la Chambre garda un silence absolu à cet égard, et
il est probable que l'Opposition qu'elle avait dans son sein
n'avait imaginé ce moyen que pour se rendre intéressante
aux yeux du public. Le 28, Boyer répondit à la seconde partie de son message, relative à la liste générale et à la grande découverte
des précédens de 1817 et de 1821 . Cette fois, son argumentation fut péremptoire, et il devait convaincre la Chambre^ si les opposans avaient voulu qu'elle fût convaincue.
Après avoir rappelé ce qui eut lieu depuis le commencement de la session et cité les messages de Pétion et le sien,
le Président dit :
aux yeux du public. Le 28, Boyer répondit à la seconde partie de son message, relative à la liste générale et à la grande découverte
des précédens de 1817 et de 1821 . Cette fois, son argumentation fut péremptoire, et il devait convaincre la Chambre^ si les opposans avaient voulu qu'elle fût convaincue.
Après avoir rappelé ce qui eut lieu depuis le commencement de la session et cité les messages de Pétion et le sien,
le Président dit : « La Chambre serait dans une grande erreur, si elle pouvaitpenser que j'eusse oublié ces précédens. . . Que renferme
la question ? Deux points distincts : V initiative et la nornination. V initiative appartient au pouvoir exécutif... la
f ""/ ^ Chambre ne la conteste pas, seulement elle veut la régler,
la limiter. La nomination est du domaine de la Chambre : point de difficulté à cet égard. Mais, quelle est la pensée des
art. 107 et 108, si ce n'est de faire de V initiative la base
principale de l'élection, et de lui subordonner le reste? Tel
est, en effet, l'esprit de ces articles qui ne donnent à l'initiative du pouvoir exécutif d'autres limites que la généralité
des citoyens, c'est-à-dire les limites mêmes de la nation;
tandis qu'ils restreignent le droit de nomination de la
Chambre dans le nombre de trois candidats par chaque
proposition. Et dans quel but? pour assurer au Sénat une o^^V .c-ell8Ô9! CHAPIÏKE I[. 8i uiguiiisalio]! qui, dérivant direclenientdii pouvoir exécutif
et recevant néanmoins la sanction de la Chambre, piit
transformer ce corps en un pouvoir iiiodérateur destine â
maintenir l'harmonie entre les deux autres pouvoirs, et à
rappeler à l'observation des principes celui d'entre eux qui
s'en écarterait... Néanmoins, comme dans une question
aussi importante, il m'a paru qu'il ne convenait pas que je
fusse moi-même juge de mon droit, j'ai réclamé sur ce point
l'opinion du Sénat. Ce corps me Ta envoyée par son message en date du 25, dont j'adresse sous ce pli une copie à
la Chambre. « Si, après avoir mûrement examiné, et mon présent
message et celui du Sénat, laCluunbre continue de persister
dans l'opinion qu'elle a tout récemment adoptée, la nation
sera à même d'apprécier quel est celui des deux pouvoirs,
de la Chambre ou du Président d'Haïti, qui se place en
dehors de ses attributions. » Le lendemain, le Télégraphe publia officiellement toute ■^r<^ ^^^
cette correspondance, à partir du message présidentiel à-^^x^^^ ciMu>.
9 septembre. Cette publication eut le bon eflet de mettre la hyid^A.^
Chambre en demeure de se prononcer ; ses orateurs le com-'
prirent. Si l'Opposition qui la dirigeait était seulement animée
de l'esprit du gouvernement représentatif, de celui delà
constitution prise dans son vrai sens et dont elle réclamait
sans cesse la littérale exécution, elle eût dû déférer à l'opinion exprimée par les deux autres grands pouvoirs, sur la
question soulevée par elle, sans y trouver une nouvelle
occasion de manifester des sentimens peu dignes d'ellemême. Les précédens qu'elle avait invoqués, de la part de
Pélion et de Boyer, réduits à leur jus!e valeur, luien faisaient
même une o!-ligalion [)lus stricte. Elle aurait dû remarquer
_ ... 0
exécution, elle eût dû déférer à l'opinion exprimée par les deux autres grands pouvoirs, sur la
question soulevée par elle, sans y trouver une nouvelle
occasion de manifester des sentimens peu dignes d'ellemême. Les précédens qu'elle avait invoqués, de la part de
Pélion et de Boyer, réduits à leur jus!e valeur, luien faisaient
même une o!-ligalion [)lus stricte. Elle aurait dû remarquer
_ ... 0 82 ÉTUDES SLR l'hISTOIRE d'hAÏTI. aussi. que, par son insistance, elle avait réussi à amener
Boyer à ne pas compter sur sa seule puissance, et à consulter
le Sénat sur la solution qu'il fallait donner à cette importante cjnestion. C'était là^ sans cloute, un grand résultat
obtenu en faveur du gouvernement représentatif. Mais,
après tout le tapage qui avait eu lieu à la Chambre; après
avoir entraîné-lamajorité de cette assemblée et de nombreux
citoyens dans le public à penser comme elle, — que le Président d'Haïti devait fournir une liste générale, unic[ue, de
quinze candidats pour l'élection de cinq sénateurs; après la
mésintelligence survenue l'année précédente et subsistante
encore entre la Chambre et le Sénat, l'Opposition aurait
cru déchoir, perdre son « pouvoir d'opinion, » se suicider
enfin, si elle s'était rangée purement aux opinions émises
par le Sénat et par le Président d'Haïti dans leurs messages;
Dans sa séance publique du lundi 30 septembre, la Chambre entendit la lecture de ces messages. Son président
H. Dunlesle dit : « qu'elle devait prendre un délai moral
» afin d'y réfléchir et d'yrépondre avec la sagesse qui con-
» vient à la représentation de la nation. » Plusieurs représentans insistèrent pour que la Chambre, au contraire, prît
immédiatement une décision ; maisD. Saint-Preux appuya
le président pour ajourner la décision au vendredi i octobre : « Messieurs, dit-il, moi aussi, moi-même je puis
» céder comme beaucoup d'entre nous; mais avant de
« céder, il faut mûrir, il faut approfondir cette question de
>) l'élection des sénateurs. » On alla aux voix; une quinzaine démembres votèrent pour la décision immédiate, la
majorité pour l'ajournement au -I octobre. Douze orateurs
S'inscrivirent pour parier sur la question.
f/i j i \ L'auditoire était nombreux; il allait être plus nombreux
^ /tj encore à cette nouvelle séance. Des murmures d'improba- [1859] GHAPITKE 11. <So tion sortis de son sein avaient accueilli les paroles des
représentons qui opinèrent en faveur de la décision immédiate; Tautorité militaire jugea convenable de renforcer
la garde ordinaire de la Chambre pour y maintenir l'ordre,
à l'intérieur. H. Dumesle s'en aperçut et demanda des
explications à ce sujet à l'otïicier commandant cette garde;
celui-ci lui répondit que sa consigne était d'être entièrement
aux ordres du président de la Chambre, pour assurer sa
police.
des
représentons qui opinèrent en faveur de la décision immédiate; Tautorité militaire jugea convenable de renforcer
la garde ordinaire de la Chambre pour y maintenir l'ordre,
à l'intérieur. H. Dumesle s'en aperçut et demanda des
explications à ce sujet à l'otïicier commandant cette garde;
celui-ci lui répondit que sa consigne était d'être entièrement
aux ordres du président de la Chambre, pour assurer sa
police. X A cette fameuse séance, trois orateurs seulement prirent
la parole pour conseiller à la Chambre de se rallier purement à l'opinion du Sénat et du Président d'Haïti .-c'étaient
Kenscotf, Roquirol et Daguerre. Mais huit autres furent
d'diYis de protester contre cette opinion avant d'y souscrire:
c'étaient Beaugé^ Tesson, Lochard, Obas fils, Lartigue,
Pierre Charles, Imbert et Loizeau. Ce dernier fit savoir le
vrai motif qui portait l'Opposition à vouloir exiger du pouvoir exécutif une liste générale de quinze candidats pour
les cinq sénateurs à élire : « Vous n'avez pas oublié, yZ^'j^^
y) sieurs, dit-il, que l'année dernière, lors de l'élection des ^ AilM^
» sénateurs Michel et Décossard, élus sur deux listes par- i/tr74
» tielles, les citoyens Rouanez et Calice Bonneaux, recom- -l/L^j^
» mandables d'ailleurs sous tous les rapports^ furent deux //
•) fois et successivement proposés, et qu'ils le seraient, o, 4,
?> S, 6 et 7 fois même, s'il y avait eu autant de sénateurs
•) à élire. » Or, malgré le mot « recominandables «> dont se sei'vit
cet orateur, le fait vrai était : qu'aux yeux de l'Opposition,
M. Rouanez i)assait pour être un favori de Boyer, (|ué
M. Galice Bonneaux était considéré comme tel aussi,
ayant été aide de camp du Président i. C. Bonneaux 1 En ce moment , il était commissaire du giuivonirnicnt pics le IriLmiKil de cassation; 81 ÉTUDES SUl'i LHlblOlKE DHAÏTI. avait nu autre tort, — celui d'avoir pris une part
active à l'arrestation des représeutans, dans l'atVaire du
30aoùti8!22. Il résultait maintenant de tous ces discours, que l'Opposition semblait renoncer à l'idée de faire concourir les
quinze candidats exigés, à l'élection des cinq sénateurs ,
pour admettre néanmoins cette liste générale fractionnée
comme Pétion et Boyer l'avaient fait antérieurement; et
ce, afin que ce dernier n'eût pas la faculté de reproduire
les mêmes candidats à la même session. Mais tous ces orateurs repoussèrent les argumens du message du Sénat avec
plus ou moins d'aigreur; ils lancèrent des traits contre ce
corps, en rappelant les faits de Tannée précédente entre
les deux branches du corps législatif, notamment la substitution que le Sénat avait opérée, de son chef, dans la
loi rendue sur les douanes.
érieurement; et
ce, afin que ce dernier n'eût pas la faculté de reproduire
les mêmes candidats à la même session. Mais tous ces orateurs repoussèrent les argumens du message du Sénat avec
plus ou moins d'aigreur; ils lancèrent des traits contre ce
corps, en rappelant les faits de Tannée précédente entre
les deux branches du corps législatif, notamment la substitution que le Sénat avait opérée, de son chef, dans la
loi rendue sur les douanes. Le rôle que le représentant D. Saint-Preux jouait dans
l'Opposition, mérite une mention particulière du discours
qu'il prononça dans cette séance : aussi bien ses lumières
supérieures à celles des autres orateurs lui valent cette
distinction. Répondant d'abord à certaines paroles de son
collègue Roquirol, qu'il considérait comme un fait personnel, il dit : « Les principes que je professe me donnent la conscience de toujours rendre hommage à la vérité, alors même
qu'elle fait honneur à mes plus acharnés et puissans ennemis. Le représentant Roquirol m'aurait-il fait l'injure de
penser qu'il m'arrive d'être flatteur quelquefois^ et que
c'est pour plaire que je l'ai dit et que je le répète encore :
Sous aucun gouvernement le peuple haïtien n'a eu plus de
garanties, contre l'arbitraire et le despotisme, qu'aujourd'iiui. » [18o9| ciiu'i-rnR ii. ~ 8," Mais il expliqua sa pensée, en faisant allusion à la cous- ^j J-^2yCL^>tA.
titution dont Pétion dota le pays, c en créant la repré- J
» sen talion nationale pour contrepeser le pouvoir exécutif
» empêcher le retour du despotisme et donner au peuple
» le sentiment de ses droils, de sa force et de son de-
» voir... » « Ainsi, poursuivit-il, les garanties dont le peuple jouit
actuellement, pour être plus efficaces que celles de ces
époques de despotisme et d'anarchie, ne sont certainement pas toutes les garanties qu'assure à la nation la constitution revisée. L'armée est-elle formée, entretenue, organisée, payée et gouvernée conformément à l'art. 38 de
cette constitution? Le mode de son recrutement, celui de
l'avancement de ses officiers, et la durée du service militaire, sont-ils réglés par une loi? L'agriculture, le commerce^ l'industrie, les arts et les sciences, reçoivent-ils
cette protection légale que leur assure la constitution?
L'administration générale des tinances n'esl-elle pas un
épisode des administrations de ces temps déplorables,
abandonnée à l'arbitraire? Les dépenses publiques même^
en ce moment où le pays esl obligé envers une grande
puissance étrangère, sont-elles réglées par un budget voté
d'avance, pour empêcher la dilapidation des revenus publics? Enfin, le peuple est-il aussi heureux que la féctmdité du sol lui donne le droit de l'être? » A ce moment seulement, le président de la Chambre
s'aperçut que son lieutenant s'écartait de la question ; il l'y
rappela. L'orateur discourut alors sur le texte de l'art. 108 delà
constitution et y trouva de nouveau et suivant sa manière
de Tinterpréler^ que le pouvoir ex<M'utif était tenu de présenter à la (Chambre une seule lisle de (piinze candidats 86 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. pris dans la généralité des citoyens, possédant des talens,
des vertus et du patriotisme, qualités requises par l'article 104^ et non pas une liste distincte pour chacun des cinq
sénateurs qu'il fallait élire dans cette session.
constitution et y trouva de nouveau et suivant sa manière
de Tinterpréler^ que le pouvoir ex<M'utif était tenu de présenter à la (Chambre une seule lisle de (piinze candidats 86 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. pris dans la généralité des citoyens, possédant des talens,
des vertus et du patriotisme, qualités requises par l'article 104^ et non pas une liste distincte pour chacun des cinq
sénateurs qu'il fallait élire dans cette session. « Car, dit-il, la Chambre a besoin d'être en garde contre l'affection qui, en haute politi(|ue, est la plus dangereuse des passions, et dont l'influence, dans la composition
du Sénat, peut donner au pays un gouvernement de famille ^ Sans doute, le plus affreux, le plus désespérant
désenchantement attaché au malheur, c'est la défiance de
l'avenir. Eh! pourtant, le système dans lequel on persiste
nous l'inspire! Est ce là l'intention du peuple? Etait-ce là
le but de la révolution? Non! sans doute non! Au nom du
peuple, qui est essentiellement souverain -, au nom de
V armée, au nom de sa pauvreté et de ses souffrances, je
proteste de toute la force d'une âme libre et fière de ses
convictions profondes et intimes, contre toute élection
partielle et successive , contre toute délibération de la
Chambre elle-même, dont l'objet serait de fouler aux pieds
l'exemple que nous a légué l'immortel fondateur de la
République, si digne d'une admiration pleine d'estime, si
digne enfin d'une noble imitation ! » Supposant ensuite que la Chambre cédât au vœti dii
pouvoir exécutif et du Sénat, l'orateur dit : « La Chambre deviendra complice et assumera la responsabilité de cette manœuvre aristocratique ; elle contribuera
à fermer les portes du Sénat au talent, à la vertu et au
patriotisme, dont le malheur serait, non de déplaire, mais 1 L'Opposition reprochait à Boyor, la présence an Sénat de MM. Bazelais, son gendre,
ft IMadioii, son neven par alliance Elle lui reprochait encore, nous venons de le dire,
d'avoir proposé denx fois MM. Ronanez et C. Bonneaiix. Voilà à quoi cette phrase
faisait allnsion, si elle n'y comprenait pas encore d'antres sénateurs « rédacteurs de
messages. » [1859] CHAPITRE II. 87 de ne point appartenir à ce petit nombre de privilégiés
qui, depuis vingt années, alternent tour à tour au Sénat
et aux grandes fonctions administratives, quoique dénués
de cette lionoral)le passion du bonheur des citoyens, qui
seule affermit les gouvernemens et rend imperturbable Ig.
paix publique. » Engageant ensuite la Chambre à persévérer dans l'interprétation qu'il donnait à l'art. 108, l'orateur dit : « Que de graves conséquences ne doivent pas découler
des erremens dont vous voulez sortir,! Si vous y retom^
bez vous mettrez dans les mains du pouvoir exécutif,
s'il est méchant, le plus puissant moyen d'organiser le
despotisme légal. Il composera un Sénat à sa dévotion,
lequel sera le plus terrible instrument de ses funestes desseins. Alors, vous aurez cessé d'être, ou l'âge vous aura
éloignés de cette tribune, et le boulet que vous aurez lancé
contre la liberté, ira mourir sur la tête de vos fils et de vos
neveux! »
vous mettrez dans les mains du pouvoir exécutif,
s'il est méchant, le plus puissant moyen d'organiser le
despotisme légal. Il composera un Sénat à sa dévotion,
lequel sera le plus terrible instrument de ses funestes desseins. Alors, vous aurez cessé d'être, ou l'âge vous aura
éloignés de cette tribune, et le boulet que vous aurez lancé
contre la liberté, ira mourir sur la tête de vos fils et de vos
neveux! » Après ces considérations générales le fougueux tribun
continua ; ~ h Entre un pouvoir qui, Siy antT initiative des lois d'amélioration , s'obstine à ne point adhérer à aucune des
plaintes , des doléances du peuple , et l'assemblée de
ses représentans, qui n'a pas le droit de lui demander
compte de sa résistance à l'accomplissement du bien public ; en présence de la misère générale , quel moyen
reste-t'il pour obtenir les améliorations sociales? Or,
quand un tel moyen ne se trouve pas dans l'organisation
politique, les représentans conservent leur honneur et leur
intégrité, en protestant contre la force, la violence et l'arbitraire; dont on pourrait se servir pour leur arracher un
consentement que réprouvent leur conscience et la consti88 K'iiDKs sri; i.iiistoiije dh.vïti. tiilioii, qui esl TcMoile polaire (le leurs aciions. la question est arrivée à son point cnlminant. » Examinons Vimmiociion inconstiUitionnelle du Sénat dans cette affaire Il est vrai que depuis l'ouverture de cette législature, il s'est appliqué, avec une préoccupation
persécutrice, à provoquer, à outrager et à censurer injurieusement la Chambre, comme si les représentans du
souverain pouvaient dépendre et être placés sous l'obéissance d'un Sénat, ouvrage de leur vote! Eh! comment ne
s'arrogerait-il pas cette puissance incommensurable et
despotique, ce Sénat qui, en 1825, sans discussion des
intérêts nationaux, accepta l'ordonnance du 17 avril dont
les dispositions causèrent une telle crise dans le commerce,
que les contre-coups ont jeté le pays dans cet état &q pauvreté dont il ne se relèvera jamais, tant que le Sénat n'abjurera pas son système stationnaire ? Ce Sénat qui, en 183i,
au mépris de l'art. 161 delà constitution dont les principes ne confient au pouvoir exécutif que la simple surveillance de la perception des contributions publiques, et à la
faveur de son funeste veto ou plutôt de Vahus qu'il en fait,
priva la Chambre de l'initiative du mode de perception des
impôts, et la conféra au pouvoir exécutif sous le titre de
régie '. Ce Sénat qui, en 1837, a rejeté les lois de patentes
et d'impôt foncier votéesparlaChambrepour l'année 1838,
sons le prétexte inconstitutionnel qu'elles avaient empiété
sur les attributions du pouvoir exécutif qui , en matière
d'impôt, n'a que des ordres à donner pour en faire opérer
le versement. Ce même Sénat, bien qu'il ne puisse exercer
son veto absolu qu'une fois, mais s'embarrassant si peu de
la constitution et de cette misère générale qui accable
de patentes
et d'impôt foncier votéesparlaChambrepour l'année 1838,
sons le prétexte inconstitutionnel qu'elles avaient empiété
sur les attributions du pouvoir exécutif qui , en matière
d'impôt, n'a que des ordres à donner pour en faire opérer
le versement. Ce même Sénat, bien qu'il ne puisse exercer
son veto absolu qu'une fois, mais s'embarrassant si peu de
la constitution et de cette misère générale qui accable 1 .l'ai déjà dit que colle distii.ction entre les lois d'impôt et leur régie, fut provoquée
en 1833 p.Ti- le sénateur .1, r,enr .;mi des cliefs de l'Opposition. I 18Ôi)] CllAPlTP.E 11. 89 loules les familles, quelle que soit leur condiliou, rejeta
souyerainement les mêmes lois de patentes et d'impôt foncier, adoptées pour cette année dans un esprit relatif à la
stagnation des affaires, et autorisa la perception arbitraire
des quotités d'impôt que les représentans du peuple n'ont
pas consentie. Ce Sénat qui, dans la même année 1838,
usurpa sur les pouvoirs de la représentation nationale l'initiative de la loi d'impôt indirect prélevé aux douanes
sur les consommations du peuple, à dessein d'illimiter la
puissance exécutrice, de détruire l'équilibre social et d'arracher à la Chambre cette force indispensable pour contrepeser l'autorité envahissante de l'exécutif Ce Sénat qui a expulsé de son sein un de ses membres^ parce qu'il avait
cru faire hommage de la violation de la constitution, en se
prosternant devant un pouvoir dont les actes sont soumis
à son contrôle, et qui n'a pas rovgi de la réintégration du
sénateur accusé ; s'il n'est pas coupable, du moins il n'est
pas justifié aux yeux du pays. Lorsque les garanties sénatoriales sont des déceptions, des illusions trompeuses, des
pièges tendus à la confiance, que peuvent être les garanties
publiques dans un tel état de choses? » C'est encore ce Sénat qui, aujourd'hui, vient s'ingérer
dansunequestionqui, par sa nature, est préexistante à sa
composition, uniquement pour jouir de sa toute-puissance
législative. Aux ^qux cl' un ennemi si «cArtrne de la représentation nationale et deses vœux de progrès et d'amélioration,
Haïti et le monde civilisé, à l'avance, demeuraient persuadés que la Chambre n'aurait jamais eu raison. En général, on s'attendait à tous les sophismes les plus grossiers
comme les plus limés, ([ui auraient une tendance à tout
déguiser. Le message du ScMiat a confirmé ces prévisions
législative. Aux ^qux cl' un ennemi si «cArtrne de la représentation nationale et deses vœux de progrès et d'amélioration,
Haïti et le monde civilisé, à l'avance, demeuraient persuadés que la Chambre n'aurait jamais eu raison. En général, on s'attendait à tous les sophismes les plus grossiers
comme les plus limés, ([ui auraient une tendance à tout
déguiser. Le message du ScMiat a confirmé ces prévisions 9t) ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. » Enfin, Messieurs, le Sénat sépare les orateurs et la tri-,
bnne, de la Chambre, sans douledans la secrète intention
de signaler les représentans qui ont le courage de leur opinion, à la vindicte de quelque puissance vengeresse : comme
s'il ignorait que le système dominant est en désaccord avec
la disposition des esprits, comme si le pays, si les citoyens,
les familles, tous les Haïtiens enfin, ne préféreraient le malheur qu'on leur fait appréhender, à cette misère hideuse qui
jette toutes les espérances dans une longue et cruelle agonie. La Chambre ne séparera pas le Sénat, de ses rédacteurs
de messages et décomptes-rendus, parce que la Chambre n'a
pas à incriminer la jouissance de la liberté d'opinion; m§iis
elle signalera au pays toutes les déviations de la constitution, tous les abus de ses plus saintes maximes; en un mot,
elle dira : — de violation en violation^ d'interprétation en
interprétation, le Sénat transformera la constitution en un
code de despotisme pour le méchant qui saisira les rênes
du gouvernement. » Je persiste et je vote qu'il n'y ait point d'élection, à
moins qu'on n'ait remis tous les candidats pour l'élection
des sénateurs. Je vote, avant tout, pour la protestation
préalable contre la décision du Sénat. » « Le président de la Chambre mit aux voix : si l'on vo-
» tera la protestation avant dépassera l'élection du séna-
« teur à élire? A une grande majorité, la Chambre a décidé :
)> que la question préalable est la protestation, et ensuite
» V élection du sénateur. La séance publique est levée et ren-
» voyéeàlundiT octobre, La Chambre passe en comité
» général ^ . » Le fait est que, sur 55 membres présens, 52 votèrent 1 La Feuille du Commerce, ;\ clufaiit du îiullelin des lois, nous a fourni tout ce que
nous veni is de rapporter. [1859] CHAPITRE II. 9i pour discuter le projet de protestation au lundi suivant^ '(]Lê%^i
mais acquis dès le 4, et 21 votèrent contre cette résolution, - ^ ' On peut concevoir l'agitation qui eut lieu à cette séance
du 4 octobre, tant parmi les représentans que dans X&r/J/VhMi'
nombreux auditoire qui y assistait, quand les paroles \é-' \l, ^ p
hémentes de D. Saint-Preux remuaient toutes les fibres.
Ceux des membres de la Chambre qui étaient en opposition
à ses opinions n'osèrent pas aborder la tribune; ils craignaient les murmures da public, qui accueillaient Daguerre
toutes les fois qu'il y montait lui-même; mais ils se réser^
vèrent une action extérieure, afin de se séparer de la majo^-
rite qui venait de décider qu'une protestation préalable
serait rédigée contre l'opinion du Sénat et du Président
d'Haïti.
Ceux des membres de la Chambre qui étaient en opposition
à ses opinions n'osèrent pas aborder la tribune; ils craignaient les murmures da public, qui accueillaient Daguerre
toutes les fois qu'il y montait lui-même; mais ils se réser^
vèrent une action extérieure, afin de se séparer de la majo^-
rite qui venait de décider qu'une protestation préalable
serait rédigée contre l'opinion du Sénat et du Président
d'Haïti. A cet effet, le 5 octobre, ils signèrent, au nombre de 51,
une protestation contre la résolution de la Chambre et qu'ils
adressèrent à Boyer, Après lui avoir dit qu'ils ne voulaient ' ;- f^
point coopérer à aucun acte subversif de l'ordre et de la
tranquillité publique, ils ajoutèrent ; « Nous vous présentons donc , Président, notre protestation qui renferme nos motifs, en nous réservant de les
expliquer plus amplement au peuple, si le cas y échet.
Nous prions V. E. de ne pas taire ces circonstances à la
nation^ et d'ordonner que la publicité de ces pièces ait lieu
sous le plus bref délai pour notre garantie légale , tant
envers elle qu'envers les autres pouvoirs délégués par
l'acte constitutionnel. » — La protestation se terminait
ainsi ; « Nous déclarons, en outre, à la nation et à la
Chambre, -protester contre tout ce qui a été fait à la
séance du vendredi 4 du courant. Nous déclarons de plus
a la Chambre notre détermination de ne plus assister à ses
séances, jusqu'à ce qu'elle ait pris une marche plus en 92 ÉTIDKS SLU l" H IhTUl d'iIAÏTI, . harmonie avec nos convictions, et qui noiis assnre la libre
manifestation de nos opinions. » Ces deux pièces parurent le 6 octobre dans la partie officielle du Télégraphe ' . • Si l'on ne considère que le résultat définitif de l'entreprise formée par l'Opposition, convaincue ou non des doctrines qu'elle professait, — le renversement de Boyer du
pouvoir, — en se plaçant à son point de vue, on applaudira sans doute à ses efforts dans le but qu'elle poursuivait, aux attaques passionnées contre le pouvoir exécutif,
contre le Sénat, dont le discours prononcé par D. SaintPreux otïre l'expression. Mais, si l'on se reporte à Tannée
1859, si l'on examine froidement ce résultat définitif en
lui-même, pour juger s'il a \>roàmt phts de bien-que de mal
pour la patrie, peut-être blâmera-t-on l'Opposition et son
véhément orateur d'avoir poussé les choses si loin. Après
avoir proclamé, en 1858, que » le Sénat était revêtu d'un
» pouvoir essentiellement modérateur, cliargé d'établir
» l'équilibre entre la nation et son chef, » comment cet
orateur pouvait-il décliner l'opinion de ce corps, ainsi qu'il
le fit, par des paroles aussi acerbes, en lui supposant de
perverses intentions contre les libertés publiques, en faisant remonter ses accusations jusqu'à l'acceptation de l'ordonnance de Charles X, pour mieux prouver, selon lui,
que le Sénat connivait avec le Président d'Haïti pour faire
le malheur du pays, pour opprimer la nation? Si les membres de la Chambre, ou plutôt de l'Opposition, avaient
iner l'opinion de ce corps, ainsi qu'il
le fit, par des paroles aussi acerbes, en lui supposant de
perverses intentions contre les libertés publiques, en faisant remonter ses accusations jusqu'à l'acceptation de l'ordonnance de Charles X, pour mieux prouver, selon lui,
que le Sénat connivait avec le Président d'Haïti pour faire
le malheur du pays, pour opprimer la nation? Si les membres de la Chambre, ou plutôt de l'Opposition, avaient ^ Je (lois dire ici que ces cleux. actes furent rédigés par M. Auguste Bronard, devenu
par la suite un chaud opposant an gonvernement de Boyer. J'affirme, sur mon honneur,
qu'il m'en montia les projets qui furent retouchés par le général Inginac. Voyrz ce que
ce général dit à ce sujet dans ses Mémoires de 1843, page 96. M. A. Bronard et son
oncle Valéry Renaud firent des démarches actives auprès des rcprésentans de la partie
de l'Est, pour les déteiminor à se rallier au pouvoir exécutif. A chacun sa part de responsabilité devant la postérité I [1859] CHAI'llKE H. 95 leur opinion sur le sens qu'il fallait donner aux art. 107,
108 et 109 de la constitution, ceux du Sénat pouvaient
Lien aussi avoir la leur; et en leur contestant ce droit,
c'était faire preuve d'une prétention insoutenable ; de
même qu'en suspectant la sincérité du patriotisme des sénateurs, on prouvait une prévention injuste. Les antécédens des hommes, opposés les uns aux autres dans cette interprétation constitutionnelle^ '^pouvaient se comparer, et
les sénateurs n'avaient rien à redouter dans cette comparaison. Le seul reproche, fondé en apparence, que l'Opposition
pouvait faire à Boyer dans la présentation des candidats,
était celui qui fut exprimé par le représentant Loizeau
(de Jacmel), en rappelant que le Président avait reproduit,
dans la session de 1838, une seconde fois, deux des mêmes
candidats, MM. Rouanez et C. Bonneaux. Mais la constitution ne luiôtait pas textuellement cette faculté; en cela,
il se faisait tort à lui-même, en faisant pensera la généralité des citoyens, qu'il ne trouvait pas en quelque sorte
parmi eux des personnes aussi distinguées que ces candidats pour être présentées à la Chambre. Mais quand
l'art. 112 permettait la réélection d'un ancien sénateur,
après un intervalle de trois années entre l'expiration de
ses premières fonctions et cette réélection, les autres citoyens auraient donc eu autant de raison de se plaindre, et
du Président et de la Chambre? Il est certain qu'en demandant une liste générale de
quinze candidats^ l'intention de l'auteur de cette proposition avait été : que l'élection des cinq sénateurs roulerait
parmi ces candidats, sans fractionnement. Il ne parut soumis ;i l'idée du fractionnement (pie lorstpie la Chambre,
ayant opposé à Boyer son propre [)récédent en 18121, et 9-i ÉTUDES SUR l' HISTOIRE d' HAÏTI. celui de Pétioii en 1817, le Président lit remarquer ce
fractionnement. Eh bien ! en admettant qu'il eût envoyé
une liste générale , on est autorisé à penser que, même
après cette remarque , l'Opposition eût fait adopter la
première pensée de la proposition. Gomment aurait-on
pu ensuite porter la Chambre à revenir sur cette élection
ainsi consommée? Il aurait fallu, de guerre lasse, accepter
les sénateurs élus, et cela eût été une règle pour l'avenir.
ident lit remarquer ce
fractionnement. Eh bien ! en admettant qu'il eût envoyé
une liste générale , on est autorisé à penser que, même
après cette remarque , l'Opposition eût fait adopter la
première pensée de la proposition. Gomment aurait-on
pu ensuite porter la Chambre à revenir sur cette élection
ainsi consommée? Il aurait fallu, de guerre lasse, accepter
les sénateurs élus, et cela eût été une règle pour l'avenir. Qu'on ne croie pas que nous faisons là une supposition
gratuite; car il parut dans la Feuille du Commerce du 6 octobre un article signé : Le Patriote, qui expliquait la véritable pensée de l'Opposition dans la question qu'elle sou^
leva. L'auteur de cet article examina la théorie de la
constitution de 1846, afin de prouver que la Chambre
seule avait raison à ce sujet. Il dit que dans l'article 107
se trouvaient V initiative aiUvihnéG au pouvoir exécutif pour
k présentation des candidats, et V élection, et non pas la
nomination, réservée à la Chambre; « que les listes parf> tielles facilitaient la reproduction des mêmes candidats
» et annihilaient la coopération delà Chambre; quePétion
» avait sainement interprété la constitution, son ouvrage ; »
et cependant, en parlant de la liste générale qu'il envoya à
la Chambre, en 1817, l'auteur de l'article dit encore : « La Chambre avait à remplir ses obligations tracées par
» l'arti 108, à élire sur cette liste. Or, rien ne limite cette
» élection à chacune des fractions de la liste ; la liberté du
» choix est absolue sur la liste fournie. Si les suffrages de la
» Chambre ont porté sur chacune des six propositions,
» c'est que cette élection est née de sa volonté; rien ne la
» lui imposait ' » 1 L'article signé le Patriote fut attribué à M. Uiimai Lespiuasse, défenseur publie à la
capitale. 11 l'avoua plus tard. [1859] CHAPITRE II. 95 Ainsi donc, même en reconnaissant que Pétion comprenait mieux que personne le sens delà constitution, puisque
« il avait présidé à la révision de celle de 1806, » l'Opposition n'admettait pas qu'il fût fondé à fractionner la liste
générale qu'il fournit, afin que la Chambre n'élût les six
sénateurs que parmi ces groupes de candidats, comme il
chargea son président Pierre x4ndré de l'expliquer à ses
collègues! La Chambre était souveraine! D'après les doctrines émises par l'Opposition, on peut
concevoir que si le Sénat avait résolu la question des listes
de candidature telle qu'elle le voulait, pour contraindre
Boyer à fournir à la Chambre une liste générale, la révolution eût été complète alors; car le chef de l'État eût perdu
tout son prestige aux yeux du peuple, le Sénat eût été
placé à la remorque de la Chambre, dirigée elle-même par
les innovateurs dont l'éloquence l'entraînait sur cette mer
orageuse.
voir que si le Sénat avait résolu la question des listes
de candidature telle qu'elle le voulait, pour contraindre
Boyer à fournir à la Chambre une liste générale, la révolution eût été complète alors; car le chef de l'État eût perdu
tout son prestige aux yeux du peuple, le Sénat eût été
placé à la remorque de la Chambre, dirigée elle-même par
les innovateurs dont l'éloquence l'entraînait sur cette mer
orageuse. Aussi Boyer se saisit-il de la protestation qui lui fut remise dès le 5 octol)re, par les 51 représentans qui se séparèrent de leurs collègues. Le dimanche 6, après avoir passé
l'inspection des troupes de la capitale, entouré d'un grand
état-major, il revint au palais de la présidence. Les troupes
l'avaient accueilli au cri de : Vive le Président d'Haïti ! Il
ordonna que tous les corps d'officiers se rendissent au palais ; la plupart des magistrats et des fonctionnaires publics -^ ^ >
s'y trouvaient déjà réunis. En montant l'escalier du péris- J
tyle, le Président rencontra M. David-Troy, directeur de /Va.^^
l'école nationale primaire , qui lui avait été dénoncé, il
paraît, comme ayant approuvé la marche de l'Opposition,
de même que presque tous les jeunes hommes de son âge.
Boyer ne put se contenir; il adressa à David-ïroy les plus
vifs reproches, en lui rap[)elaiit ([u'il n'avait cessé d'avoir \T y^ i>0 ÉïtUKS SLU l'hISTOUÎE DllAÏTl. clos boutés pour lui depuis sa sortie du lycée, et il tinit par
le (lestiluer de remploi qu'il occupait '. David-Troy se
conduisit avec dignité; il essaya d'abord de donner des
explications; mais voyant que le chef de l'État en était
pbis irrité, il se retira du palais pendant que celui-ci y entrait, emportant sans doute dans son cœur le souvenir de
ces reproches et de sa destitution si publiquement prononcée ; car il resta toujours opposant. La scène qui suivit celle-lù fut plus orageuse encore.
Boyer, à l'apogée d'une regrettable colère, tonna contre
les membres de l'Opposition ([u'il qualitia de factieux qui
voulaient le renversement du gouvernement et des institutions du pays, qui égaraient l'opinion publique, etc., etc.
Il fit une chaleureuse allocution aux officiers militaires au
milieu desquels il se plaça, pour les inviter à défendre le
gouvernement contre les machinations des pervers. Le cri
de : Yive le Président d'Haïti! répondit à ces paroles, et
jamais on ne vit les militaires plus animés du désir d'obéir à ses ordres, quels qu'ils fussent. Plusieurs ofliciers
supérieurs, dégainant leurs sabres à moitié ou y portant la
main, lui dirent : «Parlez, Président, et vos ennemis dis-
» paraîtront! — Non, leur répondit-il, non, ne faites rien
» à ces misérables! Si vous m'aimez, ne touchez pas à un
') seul de leurs cheveux ! » Les chefs des corps reçuj M j rent l'ordre de tenir les troupes cantonnées durant une se1 marne.
ieurs ofliciers
supérieurs, dégainant leurs sabres à moitié ou y portant la
main, lui dirent : «Parlez, Président, et vos ennemis dis-
» paraîtront! — Non, leur répondit-il, non, ne faites rien
» à ces misérables! Si vous m'aimez, ne touchez pas à un
') seul de leurs cheveux ! » Les chefs des corps reçuj M j rent l'ordre de tenir les troupes cantonnées durant une se1 marne. "Ni «^ Cette mesure, cette colère, ces accusations portées contre
les opposans, la publication de la protestation des 51 repré1 Jl. Emilo Nau, employé d'administration, fut aussi destitué. Le journal VUninn qu'il
rédigeait et qui avait publié les actes de l'Opposition, cessa de paraître. Ces deux dentitutions et d'autres qui les suivirent, achevèrent de rendre opposans tous les jeunes
hommes du pays, àpeu d'eiccptions près. r-V- [1839] cHAmiiE II. 97 sentans : tout faisait pressentir quelque chose de grave à la i^ iAxoM
Chambre des communes; Le 7 octo])re, pendant que le corn- . ^.^ T^
mandant militaire du Port-au-Prince faisait publier une
ordonnance , pour défendre toute réunion de citoyens
dans le but « de traiter de matières politiques, soit dans
» les rues ou places publiques, soit dans l'intérieur des
» maisons, sous peine d'être considérés comme séditieux,
» arrêtés et poursuivis, » 57 inemJ^res de la Chambre se
réunissaient au local de ses séances : ils form.aient la majorité de ce corps, même dans le cas où tous les représentans
eussent été à la capitale. Les o\ protestans avaient réuni /y à eux six autres memljres. Ils prirent la résolution de re- ' ' '
constituer la Chambre, de reformer son bureau, en nom- "
mantPhanorDupin, président, Latortue et Kenscoif, secré- (^
taires.. Immédiatement après, ils procédèrent à l'élection ,. ^ r
d'un sénateur, pris parmi les trois candidats que le Président d'Haïti avait proposés, le 9 septembre : M. Tassy (du
Cap-Haïtien), fut élu en remplacement du colonel Frémont.
Unedéputation de neuf représentans, y compris les membres du bureau, alla de suite au palais annoncer à Boyer ce
qui venait de se passer à la Chambre. Le Sénat s'était réuni aussi le lundi 7, jour ordinaire de
ses séances. En l'absence de tout travail, il avait jugé convenable, dans les circonstances actuelles, d'envoyer une
députation auprès de Boyer : cette députation était déjà au
palais quand celle delà Chambre y arriva. Introduite dans
la même salle, mais se tenant au côté opposé à celui où se
trouvaient les sénateurs, cette députation de la Chambre
vit venir le Président d'Haïti au devant d'elle. Dès que Boyer
eut su l'objet de sa visite, il l'annonça à haute voix à la députation du Sénat : celle-ci se porta aussitôt auprès des
représentans et !es félicita de la résolution qu'ils avaient 98 ÉTUDES SUU l'histoire d' HAÏTI. prise et qui mettait \m terme aux anxiétés publiques. Des poignées de main se donnèrent et la réconciliation entre le Sénat et la Chambre s'opéra de cette manière ^. UatmÂ/û ' "^® lendemain, la Chambre reconstituée se réunità l'extra- ^ ordinaire. Elle arrêta que : « les représentans H. Dumesle, KJit' » D. Saint-Preux, Beaugé, E. Lochard, E. Lartigue, Cou-
ÏTI. prise et qui mettait \m terme aux anxiétés publiques. Des poignées de main se donnèrent et la réconciliation entre le Sénat et la Chambre s'opéra de cette manière ^. UatmÂ/û ' "^® lendemain, la Chambre reconstituée se réunità l'extra- ^ ordinaire. Elle arrêta que : « les représentans H. Dumesle, KJit' » D. Saint-Preux, Beaugé, E. Lochard, E. Lartigue, Cou- ^j, » ret et Loizeau, ayant provoqué une collision entre les "^) pouvoirs politiques sur l'interprétation des art. 107, 108 » et 109 de la constitution, seront sommés de comparaître » pardevant la Chambre pour se rétracter , faute de quoi ils » seront éliminés de son sein. » Les six représentans désignés ne s'étaient point présentés, ni à la séance du 7, ni à celle du 8. En recevant la
sommation ci-dessns, ils rédigèrent ensemble une déclara-
, tion motivée dans laquelle, loin de se rétracter, ils souteî naient leurs opinions d'après leurs convictions sur le sens de ces articles constitutionnels. Ils adressèrent cette déclara-
(û tion à la Chambre. Celle-ci se réunit le 9, et après en avoir pris lecture, elle décréta V élimination de H. Dumesle,
D. Saint-Preux, Beaugé, E. Loclïard, E. Lartigue et Couret, attendu que Loizeau seul comparut à la séance et
adhéra à l'œuvre de la majorité. La Chambre envoya
immédiatement une députation auprès du Président
d'Haïti pour lui annoncer la mesure qu'elle venait de
prendre. Le même jour, le Sénat se réunit à l'extraordinaire. Sa
députation envoyée le 7 auprès de Boyer, lui rendit
compte de sa rencontre au palais avec celle de la Chambre :
il ordonna l'impression des paroles prononcées à cette ocT ,-K^ \ L'histoire, pour être complète, doit dire que cette réconciliation fut encore scellée
par des bouteilles d'excellent vin de Champagne que fit apporter Boyer. Il était heureux
de voir terminer tout conflit entre les pouvoirs politiques. Hélas ! pourquoi ne fut-il
l^ pas doué d'un caractère moins ardent I [1859] CHAPITRE II. 99 casion. Ensuite, il répondit au message de la Chambre qui
l'informait de l'élection du sénateur Tassy, en la félicitant
de cette résolution prise dans l'intérêt de la paix publique .
En annonçant à son tour cette élection au Président
d'Haïti, le Sénat lui exprima sa satisfaction de l'harmonie
heureusement rétablie entre les trois grands pouvoirs politiques. Boyer répondit le lendemain à ce message et s'en
félicita également ''. Dans ces circonstances^, le pouvoir exécutif se vit obligé
à des mesures de sévérité à l'égard d'un certain nombre
de fonctionnaires publics qui avaient manifesté de l'opposition envers lui. Le 9 octobre, le grand juge écrivit une
lettre au commissaire du gouvernement près le tribunal
civil du Port au-Prince, par laquelle il lui ordonna de no",
tifier à ce tribunal, que les citoyens Dumai Lespinasse, défenseur public, et Charles Devimeux, notaire public, étaient
suspendus de leurs fonctions.
obligé
à des mesures de sévérité à l'égard d'un certain nombre
de fonctionnaires publics qui avaient manifesté de l'opposition envers lui. Le 9 octobre, le grand juge écrivit une
lettre au commissaire du gouvernement près le tribunal
civil du Port au-Prince, par laquelle il lui ordonna de no",
tifier à ce tribunal, que les citoyens Dumai Lespinasse, défenseur public, et Charles Devimeux, notaire public, étaient
suspendus de leurs fonctions. Le Président d'Haïti lui-même écrivit au général Segrettier, commandant de l'arrondissement de Jérémie, pour
Vinîormev qu'il destituait tous les fonctionnaires de cette
ville qui avaient voté « une médaille en or » avec des
inscriptions louangeuses au représentant H. Dumesle, en
lui faisant remettre par E. Lartigue, et cette médaille et
une adresse, signée d'eux et de beaucoup de citoyens, où
sa conduite à la Chambre des communes était considérée
comme l'œuvre d'un bon citoyeii;, d'un excellent patriote,
qui demandait des réformes et des améliorations dans les
institutions du pays. M. Honoré Féry, trésorier particulier 1 La Chambre élut ensuite, successivement, C, Bonueauî, Pli. César, Dalzon et Ckégaray, sénateurs eu remplacement de ceux dont les fonctions allaient expirer. On
remanincra ici que le Sénat ne témoigna sa satisfaction, qu'à raison de l'éloctiou du
sénateur Tassy; il ignorait ce qui se passait à la Chambre le même jour, pendant que les
deux corps étaient en séance. 100 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. à Jérémie, était l'auteur de cette adresse et du vote de la
médaille; et son exemple, joint à la grande considération
dont il jouissait, avait déterminé tous ceux qui y concoururent. Cettedécision du chef de l'État produisit une profonde
sensation à Jérémie : la plupart des fonctionnaires destitués
adressèrent au Président des lettres privées par lesquelles
ils lui déclarèrent : qu'ils n'avaient point entendu faire de
l'opposition au gouvernement, qu'ils avaient été induits en
erreur sur le sens du vote de la médaille et de l'adresse, etc.
Tous ceux qui firent ces déclarations privées furent replacés
dans les emplois qu'ils occupaient ^ Mais M. Féry et d'autres restèrent opposans par le fait même de leur destitution,
et ne croyant pas qu'il était de leur honneur de se rétracter d'un acte qu'ils avaient souscrit en toute liberté^. 1 11 est juste de dire que la plupart d'entre eux s'étaient laissés persuader, que la
Chambre marchait en harmonie avec le Président, d'après le compte-rendu do la députation en date du 4 septembre, publié sur la Feuille du Commerce. 2 Au commencement de ce chapitre, on a vu nu acte d'opposition de la part de
M. Féry, dans le refus de payer la patente à laquelle il était soumis. L'histoire doit
tout dire des hommes dont elle parle, afin que l'on sache les motifs de leur conduite;
et ce que je vais relater, je l'ai su du président Boyer lui-même, dont on jugera aussi la
conduite.
compte-rendu do la députation en date du 4 septembre, publié sur la Feuille du Commerce. 2 Au commencement de ce chapitre, on a vu nu acte d'opposition de la part de
M. Féry, dans le refus de payer la patente à laquelle il était soumis. L'histoire doit
tout dire des hommes dont elle parle, afin que l'on sache les motifs de leur conduite;
et ce que je vais relater, je l'ai su du président Boyer lui-même, dont on jugera aussi la
conduite. En 1837, M. Féry était venu au Port-au-Prince, appelé par le Président. Celui-ci me
dit, après qu'il eût prononcé toutes ces destitutions à Jérémie, qu'ayant été mécontent
de W. Merlet, substitut, du commissaire du gouvernement, il avait voulu placer M. Féry
commissaire près le tribunal civil de ce ressort; que lui ayant proposé cette charge en
lui témoignant le désir qu'il l'acceptât, M. Féry avait cédé à ses instances et recommandé M. Numa Paret , son gendre^ pour lui succéder dans la charge de trésorier,
étant déjà chef de ses bureaux et d'une probité honorable. Boyer accepta à son tour
et promit à M. Féry de lui envoyer incessamment des lettres de provision pour lui
et pour son gendre. Mais, me dit-il, à peine M. Féry était il retourné à Jérémie, qu'il
fut dénoncé par le général Segrettier comme voulant favoriser le curé de la paroisse,
dont la conduite scandaleuse avait suscité des plaintes de la part des autorités publiques
et d'une grande partie des paroissiens. Alors, Boyer revint sur sa détermination
et envoya un brevet de commissaire du gouvernement à M. Jlerlct, sans rien faire dire
à M. Féry. Or, ces deux hommes étaient déjà en mésintelligeuce : on conçoit quel dut
Être le sentiment éprouvé par M. Féry, en voyant élever en grade son antagoniste dont
le Président s'était plaint a lui-même, et en ne recevant aucune explication de sa
part. Quand Boyer m'eut dit ces choses, je lui répondis : « Je ne m'étonne pas de l'opposition que fait M. Féry à votre gouvernement; car permettez-moi, Président, de [1839] CHAPITRE II. H. Duniesle, D. Saint-Preux et les autres repr^
éliminés de la Chambre des communes, n'avaient pi
à quitter la capitale pour se rendre aux lieux de leur ..^ixiicile. Dans cette circonstance, le général Inginac, commandant l'arrondissement de Léogane, commit un acte arbitraire empreint de rancune: il envoya l'ordre au colonel
Cerisier, commandant de la place et de la commune du
Petit-Croave, d'exiger de H. Dumesle et de D. Saint-Preux
l'exhibition du passeport qu'ils auraient dû prendre de l'autorité militaire de la capitale pour voyager à l'intérieur, et
au cas qu'ils n'en seraient pas porteurs, de les arrêter et de
les mettre en prison : ce qui eut lien. Or, le passeport n'était jamais demandé par qui que ce soit dans l'étendue de la
République; chacun voyageait librement.
de la commune du
Petit-Croave, d'exiger de H. Dumesle et de D. Saint-Preux
l'exhibition du passeport qu'ils auraient dû prendre de l'autorité militaire de la capitale pour voyager à l'intérieur, et
au cas qu'ils n'en seraient pas porteurs, de les arrêter et de
les mettre en prison : ce qui eut lien. Or, le passeport n'était jamais demandé par qui que ce soit dans l'étendue de la
République; chacun voyageait librement. Aussitôt que Boyer eut appris l'exécution de l'ordre
donné par le secrétaire général, il le fit révoquer et élargir
les ex-représentans en blâmant Inginac. Néanmoins, cette
persécution resta dans leur esprit et dans leur cœur, à la
charge du pouvoir exécutif; et ils lui en voulurent davantage, par le langage tenu par le Président dans la proclamation qu'il publia le 10 octobre. Voici les principaux passages de cet acte adressé « aux Haïtiens, » et qui leur rappelait l'harmonie, la bonne entente qui avait toujours existé
entre les trois grands pouvoirs, depuis la publication de la
constitution de 1816 : « Il était réservé à la SMégislature de voir attenter à cet » vous faire observer, qu'il n'avait pas sollicité la charge du ministère public, que c'es^
a VOUS qui lui avez fait cette offre; et après avoir espéré de recevoir sa nomination et
» celle de son gendre comme trésorier, en ne recevant de vous aucune communication à
n ce sujet, son mécontentement est bien légitime. « Le Président convint à peu près
de son toit, et il me dit que son intention avait été de proposer M. Féry parmi les candidats au sénatorial dans la session de cette année, mais qu'il n'avait pu le faire à raison
de la médaille et de l'adresse qui l'accompagnait. On sait que M. Féry devint
le chef de l'Opposition à Jérémie et qu'il coutiibua beaucoup à la chute de
Boyer. 102 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI, ordre de cîioses. Déjà, lors de sa première session, en 1857,
la Chambre des représentans des communes, dominée par
une poignée d'hommes pervers, avait donné le signal d'une
dissidence dangereuse; toutefois, elle ne fit que s'essayer à
des attaques qui devaient bientôt prendre un caractère plus
hostile. En î8o8, le masque tomba, et l'on vit paraître cette
adresse insidieuse qui eut pour résultat l'assassinat et la
révolte du 2 mai. La révolte étouffée, les assassins punis,
les factieux craignirent avec raison que l'opinion natio-'
nale ne leur imputât les évènemens qui avaient eu lieu : car
les coupables avaient fait de terribles aveux, car il y avait
une accablante coïncidence entre la publicité de V adresse et
l'exécution du complot. On ne crut donc pas prudent de refuser son concours au pouvoir exécutif.
at et la
révolte du 2 mai. La révolte étouffée, les assassins punis,
les factieux craignirent avec raison que l'opinion natio-'
nale ne leur imputât les évènemens qui avaient eu lieu : car
les coupables avaient fait de terribles aveux, car il y avait
une accablante coïncidence entre la publicité de V adresse et
l'exécution du complot. On ne crut donc pas prudent de refuser son concours au pouvoir exécutif. « Aujourd'hui, plus de frein . Enhardi par la modération
du gouvernement, cette poignée de factieux a voulu s'arroger à elle seule la souveraineté ; elle a prétendu régenter le
Sénat et le pouvoir exécutif; elle a foulé aux pieds les
formes constitutionnelles observées et consacrées depuis
plus de vingt ans j enfin, comblant la mesure, elle a fait à
la tribune un appel public à la sédition, après s'être représentée comme exposée à devenir martyr de ses convictions
et du saint amour deja patrie^. Eh ! quelle est donc la fatalité attachée à lu 5* législature, que chacune de ses sessions
est le présage de quelque événement sinistre, ou de quelque agitation séditieuse Que voulaient donc les factieux? Renverser la constitution pour renverser le gouvernement, se saisir du pouvoir pour fonder le règne de l'oppression... 1 Les mots soulignés dans ce passage, le sont axissi dans la proclamation. 2 Allusion à l'affaire du dragon de Saint-Marc arrêté en mai 1837 près de la chauibre
de Boyer, et ranni d'nn poignard ; à l'assasinat du général Inginac, à la révolte d'Etienne
Manga, en mai 1838, et à nne .Hiitic affaire passée à Saint-Marc. [1859] CHAPITRE II. 105 » Dans ces graves circonstances, les commandans d'arrondissemens et decommnnes, les commissaires, du gonvernement et tous antres officiers publics préposés à la répression des crimes ou délits, sont chargés^ sous leur responsabilité personnelle, de poursuivre et de faire punir, conformément à la loi, tous agitateurs qui tenteraient de
troubler l'ordre public. »
ne .Hiitic affaire passée à Saint-Marc. [1859] CHAPITRE II. 105 » Dans ces graves circonstances, les commandans d'arrondissemens et decommnnes, les commissaires, du gonvernement et tous antres officiers publics préposés à la répression des crimes ou délits, sont chargés^ sous leur responsabilité personnelle, de poursuivre et de faire punir, conformément à la loi, tous agitateurs qui tenteraient de
troubler l'ordre public. » Pendant les agitations de la capitale, au mois d'octobre,
il se passait un fait à Saint-Marc, dont aucun acte du
gouvernement ne fit mention spécialement, mais seulement par cette simple allusion qu'on trouve dans la proclamation ci-dessus. Le général Bonnet fut informé à temps, qu'une conspiration ourdie dans la plaine de l'Artibonite, devait éclater
dans la ville par sa mort projetée. Il paraît que le licenciement du régiment des dragons de l'Artibonite, ordonné
en 1857, avait été la cause originelle de ce complot par le
mécontentement qu'il produisit. Quoi qu'il en soit, les auteurs visibles furent arrêtés et interrogés afin d'être jugés
par un conseil de guerre ; l'un d'entre eux, envoyé auprès
du général Guerrier pour le décider à se déclarer chef du
complot, fut arrêté par lui et expédié garotté au général
Bonnet. Ce qu'il y eut de singulier dans cette affaire, c'est
que l'un des prévenus déclara que le général Guerrier était
lui-même l'âme du complot, et que, peu auparavant, il était
venu de Saint-Michel passer une nuit dans l'Artibonite, chez
le nommé Denis, ancien capitaine d'artillerie, reconnu
pour être l'organisateur du complot. On dut passer outre
sur cette déclaration en faisant juger les prévenus, à raison de l'arrestation opérée par le général Guerrier. Denis
et deux auties furent condamnés à mort et exécutés à
Saint-Marc. Pendant l'instruction du procès, l'ancien ca104 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. pitaine Joute Lérissé, arrêté comme complice, se donna un
coup de couteau dans le ventre et n'en mourut pas, ayant
été soigné ; mais il fat condamné avec d'autres à un emprisonnement durant quelques années. Dans cette affaire,
des soupçons planèrent sur l'ancien représentant de SaintMarc, nommé Adam, qui était un ami du général Guerrier
et qui avait oî)tenu antérieurement l'estime et la confiance
du général Bonnet ''. Quelques jours après la publication de la proclamation
de BoyCr, les principaux ofïiciers militaires de la garnison
du Port-au-Prince lui présentèrent une adresse collective
signée d'eux, par laquelle ils le remercièrent d'avoir fait
une mention honoralile de la conduite tenue par les troupes, durant les récentes agitations, et d'avoir dit « qu'elles
avaient bien mérité de la patrie. » Ils lui rappelèrent tous
les principaux évènemens antérieurs ; que durant la guerre
de l'indépendance et longtemps après, les troupes haïtiennes ne recevaient ni solde, ni rations, ni vêtemens, et
qu'elles n'ont pas moins toujours agi sous les ordres de
leurs chefs, dans l'intérêt de la patrie; qu'aujourd'hui et
depuis longtemps, les troupes recevaient du gouvernement
tous leurs besoins et qu'elles ne pourraient être dupes des
factieux qui essayaient de les flatter pour les entraîner au
désordre et à méconnaître leurs devoirs envers le chef de
l'État; qu'elles reconnaissaient clairement que ces factieux
voulaient la révision de la constitution, pour y introduire
leurs chefs, dans l'intérêt de la patrie; qu'aujourd'hui et
depuis longtemps, les troupes recevaient du gouvernement
tous leurs besoins et qu'elles ne pourraient être dupes des
factieux qui essayaient de les flatter pour les entraîner au
désordre et à méconnaître leurs devoirs envers le chef de
l'État; qu'elles reconnaissaient clairement que ces factieux
voulaient la révision de la constitution, pour y introduire 1 A la fin de la même année, le général Bonnet vint au Port-au-Prince, et j'eus occasion
'Itft j^g causer ave lui de cette affaire. 11 me dit qu'il étaitjcouvaincu qu'elle avait été le frnitdes
menées secrètes du général Guerrier, de même que la révolte d'Izidor; qu'il était venu
à la capitale expressément pour affirmer à Boyer toutes les particularités qui motivaient
sa conviction, mais que le Président, influencé par Inginac, ne la partageait pas. 11 est
certain du moins qu'Inginac était l'antagoniste de Bonnet et suggérait souvent des pré-
-ventious contre lui, peut-être par réminiscence de la scission du Sud, en 1810. Sans la
présence de Bonnet à Saint-Marc, la Nord eût prononcé la sienne dans l'espoir d'y eu
traîner l'Artihouite. (1859] cnAPiTP.K n. 103 des cliangemens funestes à la prospérité du pays, notam- _ -v oi:!^
ment en ce qui concerne « la présidence à vie et l'exclu- ;X
» sion de la race blanche de la société haïtienne, etc. » /O ^
Enfin, ces officiers priaient le Président de compter sur la^ t'^
fidélité et l'obéissance de toute l'armée de la République
dont ils se rendaient les organes ' . , Cette adresse fut publiée dans le Télégraphe du 27 octo- /
bre ; elle servit de type à une foule d'autres de la part des 'UJ-t^'Cl
autres corps de l'armée, des généraux et autres officiers,
des magistrats et des fonctionnaires publics dans toute l'étendue de la République. A l'envi. chacun se plut à témoigner de son dévouement au chef de l'État et de son désir de
coopérer avec lui au maintien des institutions politiques
du pays ; et ces actes ne servirent c[ue trop à porter Boyer à
penser que l'Opposition ne pourrait rien de plus que ce
qu'elle avait fait, que de son côté il devait persévérer clans
sa manière de voir les choses et d'administrer comme par le
passé. Cependant, il aurait dû réfléchir, cpantà l'Opposition et
à ceux qui s'en étaient déclarés les organes dans la Chambre des communes, qu'elle et eux ne s'arrêteraient pas là
et qu'il n'était pas dans la nature des choses, que des représentans exclus, expulsés ou éliminés de cette Chambre,
en violation ouverte du pacte social qui garantissait la liberté de leurs opinions, se soumissent passivement au décret rendu par leurs collègues. Aux yeux du public éclairé
et de la majorité du peuple même, l'exclusion prononcée
contre eux dans ces circonstances ne devait paraître que
l'effet d'une passion, ou d'une intimidation exercée sur
ient pas là
et qu'il n'était pas dans la nature des choses, que des représentans exclus, expulsés ou éliminés de cette Chambre,
en violation ouverte du pacte social qui garantissait la liberté de leurs opinions, se soumissent passivement au décret rendu par leurs collègues. Aux yeux du public éclairé
et de la majorité du peuple même, l'exclusion prononcée
contre eux dans ces circonstances ne devait paraître que
l'effet d'une passion, ou d'une intimidation exercée sur 1 n est certain que divers colonels s'étaient adressés au secrétaire général Inginac,
pour lui manifester leur désir de donner publiquement à Boyer un témoignage de leur
fidélité. Il leur conseilla de faire nue adresse collective, et ils le prièrent de la rédiger
pour eiix. 106 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. l'esprit de la Chambre parle Président d'Haïti, Sans donte^
cette exclusion était en grande partie le résultat de l'intimidation : mais, pour être juste envers Boyer, on ne doit
pas oublier qu'il se trouvait dans la Chambre, des hommes
qui avaient contribué à l'exclusion de H, Dumesle et de
D. Saint-Preux, en 1855, et que, dans la séance du 3 juillet 1837 (nous l'avons fait remarquer), D. Saint-Preux avait
prononcé des paroles violentes contre ces hommes qui ne
lui répondirent point alors, mais qui gardèrent le ressentiment produit par ces paroles: de là l'exclusion de 1859
contre les deux chefs de l'Opposition et contre les autres
représentans qui suivaient leur drapeau. Quand la Chambre ^ ^ reconstitua son bureau, le 7 octobre, qui fut élu président? r^Jj Phanor Dupin, Qui fut élu principal secrétaire ? Latortue ; Mk *iàù c'est-à-dire, l'es deux représentans qui avaient le plus se-
'condé Milscent dans l'exclusion de 1 835. n\ lÀ^^ autre considération ressort de celle de la présente
année et devait frapper les esprits, sinon dans le moment
même, du moins dans un court espace de temps. De quoi
les représentans exclus étaient-ils accusés par la Chambre ?
« d'avoir provoqué une coUisioîi entre les pouvoirs poli-
» tiques sur l'interprétation des art. 107, 108 et 109 de la
» constitution. » De quoi étaient-ils accusés par le Président d'Haïti dans sa proclamation ci-dessus? « d'être une
» poignée d'hommes pervers, de factieux, qui avaient
» voulu s'arroger la souveraineté pour régenter le Sénat
» et le Douvoir exécutif, qui avaient fait un appel public
» à la sédition, qui voulaient renverser la constitution
» pour renverser le gouvernement, se saisir du pouvoir
» pour fonder le règne de l'oppression. » Que l'on compare ces expressions à celles d'autres proclamations de
Boyer, à propos de conspirations avortées qui entraîné
mes pervers, de factieux, qui avaient
» voulu s'arroger la souveraineté pour régenter le Sénat
» et le Douvoir exécutif, qui avaient fait un appel public
» à la sédition, qui voulaient renverser la constitution
» pour renverser le gouvernement, se saisir du pouvoir
» pour fonder le règne de l'oppression. » Que l'on compare ces expressions à celles d'autres proclamations de
Boyer, à propos de conspirations avortées qui entraîné [1859] CHAPITRE II, 107 rent la mort des coupables, et l'on verra que c'est à peu
près la même formule. Or, le bon sens public ne pouvait manquer de faire cette
comparaison et de dire : —Ou les représentans signalés
ainsi sont coupables, et ils devaient être mis en état d'arrestation pour être jugés par la haute cour de justice ; —
ou ils n'ont fait qu'user d'un droit constitutionnel en exprimant leurs opinions librement, et alors la Chambre
ne pouvait les exclure de son sein, quand d'ailleurs la
constitution ne lui en donnait pas le droit. En se posant ce dilemme , le public devait adopter la seconde
proposition et considérer l'exclusion prononcée contre les
représentans comme une oppression, déterminée surtout
par l'intimidation exercée sur la Chambre par le Président
d'Haïti ] car les circonstances favorisaient ce jugement, et
c'était la troisième fois que la Chambre agissait ainsi à
l'égard de ses membres, la deuxième fois à l'égard de
H. Dumesle et D. Saint-Preux. Et alors, les représentans
exclus devenaient « des victimes innocentes » aux yeux
du public, Boyer perdait par là le prestige de la raison,
et l'Opposition voyait ses rangs mieux garnis ^ Tel fut le déplorable résultat de cette affaire. Bientôt après, la Chambre rendit, sur son initiative, les
lois sur l'impôt foncier et sur les patentes, et d'après la
proposition du pouvoir exécutif, une loi cjui porta amen-^i/'t
dément au code rural en attribuant aux commandansmili- firtAJ^
tairesdes communes, seuls, la police des campagnes qu'ils 1 Puisqu'une nouvelle majorité de la Cliambie s'était formée pour repousser les doctrines de l'Opposition, il n'y avait qu'à la laisser parler inutilement et à voter toujours a
contre elle; les opposans auraient fini par se lasser. Si on les avait laissés faire, 7
ils auraient sans doute protesté contre la liste partielle de trois candidats, mais
ils auraient élu un sénateur ou se seraient abstenus de concourir à l'élection.
Dans tous les cas, la'Cliambre, pas pins que le Sénat, n'avait le droit d'exclure ses
membres.
Opposition, il n'y avait qu'à la laisser parler inutilement et à voter toujours a
contre elle; les opposans auraient fini par se lasser. Si on les avait laissés faire, 7
ils auraient sans doute protesté contre la liste partielle de trois candidats, mais
ils auraient élu un sénateur ou se seraient abstenus de concourir à l'élection.
Dans tous les cas, la'Cliambre, pas pins que le Sénat, n'avait le droit d'exclure ses
membres. 108 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. partageaient auparavant avec les jnges de paix ; une loi sur
la régie des impositions directes, enfin une loi sur la répression de la traite des noirs. Cette dernière loi avait paru nécessaire, à l'occasion des
négociations qui eurent lieu pour un traité de commerce
et de navigation entre la Grande-Bretagne et la République
et dont il est parlé au commencement de ce chapitre. Elle
assimila la traite à la piraterie et donna le droit aux navires de guerre haïtiens » de capturer tout bâtiment^ n'im-
» porte sa nationalité, qui serait surpris, faisant ou venant
» de faire la traite, et de l'amener dans un des ports de la
» République. S'il s'y trouvait des Haïtiens concourant à
» ce crime, ils seraient livrés aux tribunaux criminels ju-
» géant sans assistance du jury, et punis de mort; si des
» étrangers, ceux-ci seraient remis au consul de leur
» nation pour être livrés à la juridiction de leur pays, etc. » Quant au Sénat, qui vota aussi ces lois, il put enfin répondre au message du Président d'Haïti, du 51 août, qui le
consultait « sur les moyens qu'il croirait les plus propres à
» amener la modification du système monétaire d'Haïti. »
Sa réponse fut datée du 21 octobre; elle se résuma
ainsi : « 1° Nécessité absolue d'équilibrer les dépenses de l'État
avec ses recettes ; — 2° Réduction autant que possible dans
les chapitres de dépenses qui en sont encore susceptibles';
— 5° Perception plus intégrale des revenus du fisc par les
agents de l'administration des finances; — 4'^ Augmentation du droit d'exportation sur les principaux produits du
pays ; — 5° Création d'un nouvel impôt sur les liqueurs
fortes fabriquées et consommées dans le pays ; — 6° Em- '1 A vrai dire, les dépenses faites pour l'armée, en soldo, habillement, équipement,
rations, étaient les seules qui comportassent des rédnctions. [i859j CHAPITRE II. i09 ploi du surplus des revenus qui serait obtenu par les précédentes mesures, à amortir annuellement une partie des
billets de caisse (papier-monnaie) ; — 7" Emploi du surplus
des droits d'importation perçus en monnaies étrangères,
à racheter les mêmes billets pour les amortir également. »
'armée, en soldo, habillement, équipement,
rations, étaient les seules qui comportassent des rédnctions. [i859j CHAPITRE II. i09 ploi du surplus des revenus qui serait obtenu par les précédentes mesures, à amortir annuellement une partie des
billets de caisse (papier-monnaie) ; — 7" Emploi du surplus
des droits d'importation perçus en monnaies étrangères,
à racheter les mêmes billets pour les amortir également. » Chacun de ces moyens était développé dans le message
du Sénat, pour mieux en prouver la possibilité graduelle,
afin de ne pas apporter des perturbations dans les transactions du pays. Cet acte remonta à l'origine du papier-monnaie^ créé en 1826 par suite de l'engagement contracté de
payer une indemnité à la France ; il examina aussi l'infériorité existante dans la monnaie métallique d'Haïti comparée à celle des autres nations, pour conclure, c[ue le
gouvernement devait tendre à faire disparaître, graduellement, l'une et l'autre monnaie, afin de pouvoir en frapper
une qui pût « remplacer la monnaie métallique actuelle
» par une monnaie nationale d'ane valeur réelle , surtout
» dans les vues de faciliter les petits échanges, » ce qui
aurait permis aux monnaies étrangères, ou tout au moins
à celle d'Espagne, de circuler concurremment. Mais, pour obtenir ces résultats, pour opérer des réductions, surtout dans les dépenses faites pour l'armée, il fallait, non-seulement un esprit de suite dans l'administration, mais un état de paix, de tranquillité intérieures, et
non des agitations incessantes produites par une Opposition systématique, contre un chef qui avait sans doute des
défauts dans son caractère obstiné, mais qui possédait
aussi des qualités du cœur, fort appréciables dans un pays
telqu'HaVti'. M^^ 1 Je snis fondé à dirç, qu'après cette session de 1839, Boyor était dégoûté du pouvoir /r/7"^Z^tjé^/ù
cl qu'il eut la pensée de s'en démettre, Maik, des cousidératious politiques lui ayant C ( été cxpobées, en luênie temps qu'il prévoyait no pas pouvoir habiter paisiblement ^^ \ — -— f^n110 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. Au moment où la session législative était close , le
19 novembre, le Président expédia à Jérémie M. Paul, administrateur des finances du Port-au-Prince, et le colonel
Gupidon , aide de camp, afin de transmettre aux fonctionnaires publics de cette ville sa ferme volonté de maintenir
l'ordre, que ceux qui venaient d'être révoqués et qui persistaient dans leur opposition essayaient de troubler. En
même temps, Boyer nomma le colonel Frémont, son aide
de camp, pour y aller prendre le commandement de la
place et de la commune, et concourir avec le général Segrettier aux mesures nécessaires aux vues du gouvernement. Le calme se produisit dans le moment à Jérémie et
dans son arrondissement, mais l'Opposition n'y fut pas
moins vivace et rancunière.
enaient d'être révoqués et qui persistaient dans leur opposition essayaient de troubler. En
même temps, Boyer nomma le colonel Frémont, son aide
de camp, pour y aller prendre le commandement de la
place et de la commune, et concourir avec le général Segrettier aux mesures nécessaires aux vues du gouvernement. Le calme se produisit dans le moment à Jérémie et
dans son arrondissement, mais l'Opposition n'y fut pas
moins vivace et rancunière. Elle le devint encore dans cette ville, à propos d'une cir-
/l culaire, en date du 30 novembre, que le grand juge adressa /Ij/ff aux commissaires du gouvernement près les tribunaux
civils, pour leur rappeler V illégalité des ventes d'immeubles
af'iéfS faites à des étrangers, contrairement à la constitution.
A Jérémie, se trouvait le sieur Smith, anglais, qui habitait
le pays depuis 1804 et qui avait acquis des propriétés. Il
était un intime ami de M. Féry qui s'intéressa naturellement à sa position. Mais comme ce qui le concerne à cet
égard vint à prendre des proportions plus larges en 1841,
nous renvoyons à en parler dans le narré des faits à cette
époque. CHAPITRE ill. 1840. — Mesures admiiistratives en faveur de l'agriculture et du commerce national.
— Session législative : loi sur l'érection d'une chapelle destinée à recevoir les restes
à.'A. Pétion ; loi portant modifications an code civil. — Message du Président d'Haïti
exposant les motifs de ces modifications : leur examen. — Le Sénat reçoit communication des traités conclus avec la Grande-Bretagne et la France, pour faciliter la
répression de la traite. — 1841. — Affaire de ï, B. Smith, anglais qui prétend être
citoyen d'Haïti : rapport d'uue commission a ce sujet. — Le Sénat sanctionne les
traités ci-dessus qxii sont publiés. — Projet de traité entre Haïti et la Belgique ; pourquoi il n'aboutit pas. — Session législative ; diverses lois rendues sur différentes matières; sur les délits commis par la voie de la presse, sur la police urbaine, etc., —
Publication du journal le Manifeste et d'autres. — M. Granier de Cassagnac arrive
ail Port-au-Prince ; ce qui s'ensuit. — Affaire du faux monnayeur Charles Touzalin. —
Conduite de M. Levasseur, consul général de France, à cette occasioni — Le Manifeste pilblie contre lui un article outrageant; condamnation prononcée contr
M. Dumai Lespinasse, rédacteur du journal et auteur de l'article. — Ce qu'exigeai»
M» Levasseur* ~ Il rompt toutes relations Officielles avec le gouvernement et se
retire à bord de la corvette lé B'ei'céau. — H requiert que l'amiral commandant la
station des colonies françaises vienne au Port-au-Prince avec des forces maritimes. Dans ses diverses adresses au pouvoir exécutif, votées
sous l'inspiration de l'Opposition qui la dirigeait, la Chambre des communes, avait réclamé des mesures spéciales en
faveur de l'agriculture et du commerce, comme si les lois
existantes n'y avaient pas pourvu. Ainsi, quanta l'agriculture, on ne pouvait reprocher à Boyer d'avoir été avare
d'ordres, de circulaires, d'arrêtés incessans pour qu'elle
fût protégée par toutes les autorités secondaires. Après le
code rural de 1826, qui était une spécialité à cet égard,
une loi du 29 juillet 1828 vint permettre « d'abattre les
agriculture et du commerce, comme si les lois
existantes n'y avaient pas pourvu. Ainsi, quanta l'agriculture, on ne pouvait reprocher à Boyer d'avoir été avare
d'ordres, de circulaires, d'arrêtés incessans pour qu'elle
fût protégée par toutes les autorités secondaires. Après le
code rural de 1826, qui était une spécialité à cet égard,
une loi du 29 juillet 1828 vint permettre « d'abattre les 112 ÉTUDES SUil L'iiiSTOiUE d'hAÏTI. » bêtes à cornes qui seraient trouvées dans les champs clos
» et cultivés, » parce que ce code prescrivait de n'établir
des battes, de n'élever des bestiaux que dans les lieux écartés de toutes cultures. Mais, sans faire précisément de tels
établissemens, bien des propriétaires élevaient sur leurs
habitations des bestiaux qui nuisaient à leurs voisins. Le
1^' février delà présente année^ le Président rendit un arrêté en exécution de ces dispositions législatives, les prescrivant de nouveau. Cet acte constata que des autorités
même avaient établi des battes à la proximité des terrains
en culture et il donnait aux propriétaires des campagnes la
faculté, le droit de réprimer cet abus de pouvoir dans l'intérêt delà production agricole. Six jours après, le secrétaire d'État Imbert adressa une
circulaire aux administrateurs des iinances pour leur prescrire de faire exécuter les dispositions des art, 9 et 25 de la
loi du 19 novembre 1859, sur la régie des impositions
directes, conçues pour la protection due au commerce national. L'art. 9 disait ; « Le commerce de détail en achats
» ou ventes, soit sur une place, soit de port à port, ou de
» commune à commune, ou par le cabotage, est interdit
» aux étrangers et à leurs bâtimens. » Le 25° disait : « Il
» est défendu aux armateurs ou capitaines faisant le cabo-
» tage dans les ports ouverts au commerce extérieur, de
n recevoir à leur bord des pacotilles appartenant à des
» étrangers, sous peine d'une amende de 25 à 100 gourdes.
» L'amende contre les étrangers ou leurs bâtimens sera
D de 100 à 1000 gourdes, outre la confiscation des mar-
» chandises faisant I'oIjj et de la contravention. »
: « Il
» est défendu aux armateurs ou capitaines faisant le cabo-
» tage dans les ports ouverts au commerce extérieur, de
n recevoir à leur bord des pacotilles appartenant à des
» étrangers, sous peine d'une amende de 25 à 100 gourdes.
» L'amende contre les étrangers ou leurs bâtimens sera
D de 100 à 1000 gourdes, outre la confiscation des mar-
» chandises faisant I'oIjj et de la contravention. » Le commerce et Tagriculturedu pays étaient donc l'objet de la sollicitude du gouvernement. Mais ses intentions
étaient-elles toujours appréciées, ses ordres toujours exé- |l8-40j CHAPITRK ni. 115 cLitésVQae d'opposans ne prêtaient pas une oreille complaisante aux plaintes que formaient des étrangers, toutes
les fois qu'il revenait /à prescrire l'observation de la législation à leur égard? En 1837, on avait été à même de savoir les suggestions de certains négocians étrangers, quand
la Chambre des communes demanda la suspension, sinon
l'abrogation de la loi sur le payement des droits d'importation en monnaies éti'angères. Et que de fonctionnaires publics, préposés pour l'exécution des lois, se montraient insoucians ou indifférens à cet égard? Un opposant nous
dirait, sans doute, qu'il fallait les révoquer. Oui, répontlrions-nous, ce serait bien s'il était possible d'en trouver
de meilleurs. Au reste, on a vu depuis d'autres gouvernemens, d'autres régimes ; on a vu ce qui est plus décisif
encore, on a vu les opposans à V œuvre; la question est
jugée, car ils n'ont pu mieux faire que BoyerLa session législative de cette année eut lieu à l'époque
ordinaire. La Chambre des communes rendit sept lois,
dont cinq sur la proposition du pouvoir exécutif et les deux
autres d'après sa propre initiative : 1 o loi sur l'affermage
des l)iens domaniaux ; 2° loi sur la vente des mêmes biens ;
oo loi sur l'administration curiale dans les églises catholiques : ces trois lois mettant plus d'ordre et de régularité
qu'antérieurement dans les matières dont elles traitaient;
¥ loi sur les patentes pour l'année iSil ; S'' loi sur l'impôt
foncier; 6 ' loi sur l'érection d'une chapelle destinée à recevoir les restes d'Alexandre Pétion ; enfin, 7*^ loi portant
modifications au code civil d'Haïti. //
ens ;
oo loi sur l'administration curiale dans les églises catholiques : ces trois lois mettant plus d'ordre et de régularité
qu'antérieurement dans les matières dont elles traitaient;
¥ loi sur les patentes pour l'année iSil ; S'' loi sur l'impôt
foncier; 6 ' loi sur l'érection d'une chapelle destinée à recevoir les restes d'Alexandre Pétion ; enfin, 7*^ loi portant
modifications au code civil d'Haïti. // Les causes de l'inexécution de la loi de 1818, sur Térec- ;,/ /
tion d'un mausolée en l'honneur de Pétion, ont été expo- /■r sées plusieurs fois dans cet ouvrage. De[)uis plusieurs an- J? /> nées, saconq^agne, Madame Joute Luchenais (devenue celle /"^ .// T. XI. 8 ) /QnM i^\ 114 ÉTUDES SUR l'histoire DHAÏTI. de Boyer, au même titre), avait fait commander à Paris un
mausolée de très-beau marljre blanc, exécuté par un habile
sculpteur, pour renfermer le cercueil dePétion, et un autre
pour celui de sa fille Célie; mais elle n'avait pu obtenir de
Boyer de les y placer dans le modeste tombeau de la place
Pétion où ces cercueils sont déposés''. En 1840, il accueillit ou conçut l'idée d'affecter à l'érection d'une chapelle pour les recevoir, l'emplacement situé au Port-auPrince où naquit Pétion , sur lequel on voyait encore la
maison qui avait appartenu à sa mère; ((e là le projet de
loi que la Chambre des communes vota d'urgence, et que
le Sénat sanctionna, mais qui devait rester sans exécution
par le fait de Boyer lui-même. L'art. 2 de cette loi disait :
« Cette chapelle sera bâtie sur l'emplacement où naquit le
» fondateur de la République, et dont la propriété a été,
» pour cet objet, abandonnée au profit de l'Etat par sa fa-
» raille '. » Et l'art, 3 était conçu ainsi : « Tout ce qui re-
» garde l'étendue, la forme et la magnificence de ce mouun nument , est laissé à la haute direction du gouverne-
» ment. » Par les soins du Président, M. Rouanez, qui avait des
connaissances en architecture, dressa un plan et un devis
pour cette chapelle qui aurait répondu à l'objet qu'on avait
en vue : d'honorer la mémoire du grand citoyen dont 1 Os marbres, exposés aux iiijiii'es du temps et écornés eu partie, gisent encore
près de la place Pétion. On ne conçoit pas le refus fait à cette femme, qui voulait
avoir la satisfaction de marquer sa gratitude envers Pétion, et donner un témoignage de
tendresse à son intéressanse fille que la mort enleva à la fleur de rage. 2 L'art. 2 de la loi votée par la Chambre disait seulement : « Cette cliapoUe sera bâtie
sur l'emplacement où naquit le foiidatcru- de la République. » Présidant le Sénat, je fis
l'observation à mes collègues, que l'Etat ne pouvait pas disposer ainsi de cette propriété sans un acte de vente ou d'abandon de la part de la famille de Pétiou. Le Sénat
avant agréé ces observations, elles furent communiquées à Boyer qui les accueillit
et porta la Chambre à y consentir ; de 11 le second membre de cet article, mais
j'ignore s'il y eut réellement un acte notarié constatant l'abandon, ainsi qu'il en était
convenu.
ues, que l'Etat ne pouvait pas disposer ainsi de cette propriété sans un acte de vente ou d'abandon de la part de la famille de Pétiou. Le Sénat
avant agréé ces observations, elles furent communiquées à Boyer qui les accueillit
et porta la Chambre à y consentir ; de 11 le second membre de cet article, mais
j'ignore s'il y eut réellement un acte notarié constatant l'abandon, ainsi qu'il en était
convenu. [i840] CHAPITRE Ht. lis toute la vie avait été consacrée au Ijonheur de son pays.
Mais, le cliitTre de la dépense ayant été porté (autant que
nous nous en ressouvenons) à 70 mille piastres, Boyer recula devant Vénormité du sacrifice que le trésor national
eût fait; il ne fut plus question de chapelle, ni d'aucun
autre monument en l'honneur de Pétion. Son successeur
semble n'avoir pas compris qu'il ne devait pas léguer ce
soin pieux à un autre chef d'Etat, et qu'en ajournant tou_
jours le vœu de la nation, il se faisait un tort immense
dans l'opinion publique. A cette époque même, on n'accueillit pas, on reprocha
à Boyer les nombreuses modifications qu'il proposa aux
chambres législatives, sur certaines dispositions du code
civil de 1826, et que les législateurs acceptèrent et sanctionnèrent. Outre l'Opposition dont le rôle était de désapprouver toujours^ il y eut bien des esprits éclairés, amis du
gouvernement, qui pensèrent que ces modifications altéraient trop les principes admis par les nations civilisées,
dans les relations de la famille et dans les conventions sociales. Afin de mettre" le lecteur à même d'apprécier ce
j^ugement, nous allons exposer les idées émises par Boyer,
dans son message adressé à la Chambre des communes,
le 30 avril , avant de parler des principales de ces modifications. « Citoyens représentans^ » Depuis quatorze années que le code civil d'Haïti a été
promulgué, la nation a pu apprécier l'avantage de possé-^
der un corps de lois, où se trouvent réunis, sous des classifications claires et précises, tous les principes qui régissent les deux grandes divisions du droit civil, lespersonncs
et les biens. Mais Texpérience ayant démontré la nécessité 116 ÉTUDES SUR LHISiOlRF. DHAÏII, de modifier plusieurs de ces lois, afin de mieux les approprier aux mœurs et aux besoins de la généralité des citoyens, il devient urgent d'y apporter les changemens que
réclame la civilisation du pays. » La condition de Venfant naturel mérite d'être améliorée : sa reconnaissance résultera de tout acte authentique.
Admis au nombre des meml)res de la famille, il héritera de
/ ■ /j ^^^ ascendans et de tous ses collatéraux, comme ceux-ci
4^tAj^ hériteront de lui : sa part sera moitié de celle de l'héritier
légitime. Il peut même acquérir f/es t/ro^ïs égaux, s'il vient à
être légitimé soit par le mariage des auteurs de ses jours, soit
par le mariage de l'un des deux avec une tierce personne.
entique.
Admis au nombre des meml)res de la famille, il héritera de
/ ■ /j ^^^ ascendans et de tous ses collatéraux, comme ceux-ci
4^tAj^ hériteront de lui : sa part sera moitié de celle de l'héritier
légitime. Il peut même acquérir f/es t/ro^ïs égaux, s'il vient à
être légitimé soit par le mariage des auteurs de ses jours, soit
par le mariage de l'un des deux avec une tierce personne. )) Tout le monde gémit de voir les biens du mineur, déjà
assez réduits par les formalités ruineuses des partages, se
convertir, par les licitations ou les ventes , en de modiques
sommes que dissipe bientôt la négligence ou la prodigalité
d'un tuteur. Désormais, les partages se feront en famille, et
ce qui reviendra au mineur, en fait d'immeubles, après
Tacquittement des dettes, demeurera inaliénable. Cette garantie réelle donnée au mineur, permettra de lever l'hypothèque légale qui frappe tous les biens du tuteur, et sera
ainsi, pour l'un et pour l'autre, un véritable bienfait. » Il a paru convenable d'étendre la capacité du mineur
émancipé. Arrivé à cette époque de la vie où il doit se choisir une carrière, et souvent même un établissement, il faut
qu'il puisse disposer de ses biens actuels pour se préparer
un avenir. Il sera donc habile à faire, mais avec l'assistance
de son curateur, tous les actes à' aliénation que le majeur
peut faire seul : s'il abusait de cette capacité, le bénéfice
de r émancipation lui serait aussitôt retiré. )) D'après le système du code de 1826, la femme mariée
ne peut passer aucun acte, autres que les actes de pure ad- [1840] CHAPITRE TH. 417 miiiistration, sans y être autorisée par son mari , et à défaut, par la justice. Cette interdiction provient-elle de la
faiblesse du sexe ? Non , sans doute , puisqu'ayant la célébration comme après la dissolution du mariage, la femme,
si elle est majeure, jouit de la plénitude de ses droits. C'est
donc un hommage rendu à la puissance maritale. Mais,
combien l'homme paie cher cette prééminence ! Une hypothèque générale pèse sur les biens du mari^ et lorsqu'il en
veut disposer, il faut, pour garantir l'acquéreur, que le
mari obtienne, à son tour, le consentement de sa femme ;
et si, dans un moment de caprice ou d'humeur, il plaît à la
femme de le lui refuser, le mari n'a pas même la ressource
du recours à la justice. » Les bases du régime de la communauté et du régime
dotal ont été aussi changées. Rien ne s'oppose maintenant
à ce que la femme commune en I)iens, ou séparée de biens,
ait la libre disposition de ses propres. Le fonds dotal ne sera
plus tenu en dehors du commerce du mari que par exception ; car Vinaliénabilité cessera d'être le principe d'un régime qui deviendra ainsi plus accessible aux diverses positions sociales. » Enfin, deux modifications bien simples apportées au
système hypothécaire, vont rétablir la confiance dans les
transactions, en donnant aux tiers les garanties qu'ils peuvent désirer. Lr publicité de tous \q^ privilèges et de toutes
hypothèques par la voie de l'inscription, mettra à découvert
la situation du débiteur ; et la transcription des titres de
mutation purgera les immeubles de toutes charges et même
de tous droits antérieurs.
accessible aux diverses positions sociales. » Enfin, deux modifications bien simples apportées au
système hypothécaire, vont rétablir la confiance dans les
transactions, en donnant aux tiers les garanties qu'ils peuvent désirer. Lr publicité de tous \q^ privilèges et de toutes
hypothèques par la voie de l'inscription, mettra à découvert
la situation du débiteur ; et la transcription des titres de
mutation purgera les immeubles de toutes charges et même
de tous droits antérieurs. » Je ne m'étendrai pas davantage , citoyens représentans, sur les changemens que renferme le projet de loi que
vous avez sous les yeux ; ils ont tous pour but d'amé*^ H8 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. liorer nos institutions civiles ; et à ce titre, ils appellent au
plus haut, degré la sollicitude de la législature. La Chambre,
je n'en doute pas, apportera toute son attention à l'examen
des systèmes nouveaux qui lui sont présentés, et elle en fera
l'objet de ses plus sérieuses méditations. » J'ai l'honneur, etc. Signé : Boyer i/Lafi ■ -^^ ^^^ rendue d'après cet exposé de motifs, remplaça 95 articles du code par autant d'autres, en ajouta 14 sous
fe „ des numéros his, et en supprima 66. / ' Le premier qui fut modifié était l'art. 14 relatif aux personnes C[ui, en vertu de la constitution , sont habiles à acquérir la qualité de citoyen d'Haïti. Cet article les obligeait, « à leur arrivée dans le pays, » à se présenter devant
le juge de paix du lieu pour déclarer leur intention à cet
égard. Mais il pouvait se faire que de telles personnes
n'eussent pas cette intention tout d'abord, qu'elles voulussent seulement habiter Haïti comme étranger, ou qu'elles
voulussent examiner, étudier le pays avant de s'y résoudre:
le nouvel art. L4, par sa rédaction, prévoyait ces cas en
leur laissant la faculté de se présenter devant le juge de
paix à toutes époques. Il prévoyait aussi le cas oii ce magistrat aurait lieu « de douter » de l'origine du postulant,
et alors celui-ci serait tenu d'en justifier, soit par un acte de
notoriété, soit par titres légaux. Plusieurs des formalités relatives à la célébration du mariage, aux actes préparatoires, furent ou modifiées ou supprimées^ surtout quant aux oppositions, afin de donner
plus de facilité à ce contrat civil si peu pratiqué en Haïti. Les art. 199, 200, 201, 202 et 203 du code s'oppo1 Je sais f£iie M. Villevalei.v, notaire du gouvcniemeut et secrétaire particulier
ilii -Président, contribua heanconp a lui faire adopter cette loi, par l'expérience qu'il
jivait acquise dans les matières dont elle traite, et par les ohservations publiées en
France par des jurisconsultes, surtout à l'égard du régime hypothécaire. [1840] CHAPITRE III. ii9 sant à bien des actes de la part de la femme mariée, à
moins d'y être autorisée par le mari, ou par la justice
en cas de refus, furent remplacés par cet article-ci sous le
n^ 201 : « La femme peut, sans l'autorisation de son mari,
» recevoir un capital mobilier ou immobilier, s'obliger,
» hypothéquer, acquérir et aliéner à titre gratuit ou oné-
» reux, même ester en jugement, et généralement faire
» toute espèce d'actes et de contrats, » i_^
mariée, à
moins d'y être autorisée par le mari, ou par la justice
en cas de refus, furent remplacés par cet article-ci sous le
n^ 201 : « La femme peut, sans l'autorisation de son mari,
» recevoir un capital mobilier ou immobilier, s'obliger,
» hypothéquer, acquérir et aliéner à titre gratuit ou oné-
» reux, même ester en jugement, et généralement faire
» toute espèce d'actes et de contrats, » i_^ Ainsi, la femme était émancipée, tant à l'égard du mari ^
qu'à celui du tribunal civil ou de son doyen, pour tous
ces actes de la vie civile concernant ses intérêts propres» Cependant, elle restait soumise a son mari dans le cas suivant, art. 204 nouveau: «La femme ne peut ètvfy ^Ji,^t^ » marchande publique sans l'autorisation de son mari, » Les obligations que la femme, autorisée à être mar- » chande publique, contracte pour ce qui concerne son » négoce, engagent aussi le mari, s'il y a communauté » entre eux. » La protection réclamée en faveur du commerce nécessita cette exception dans le nouveau système. Les art. 206 à 2H inclusivement furent supprimés:
ils avaient rapport au cas de condamnation du mari à des
peines emportant la flétrissure, au cas d'interdiction ou
d'absence, où la femme devait se faire autoriser par le
doyen pour ester en jugement. Ces nouvelles dispositions devaient paraître singulières
aux magistrats, aux notaires, aux avocats, habitués à l'étude du droit civil français et aux commentaires de tant
de jurisconsultes qui en ont traité dans leurs ouvrages, et
dont l'opinion servait de boussole dans l'application du
code civil d'Haïti. Aussi en fut-on généralement choqué.
Mais, si l'on examinait et si Ton examine encore aujourd'hui, l'extrême différence exislant entre la civilisa-. 120 ÉTUDES SUR l'hJSTOIRE d'haÏT(. tioii française et l'état si peu avancé de celle d'Haïli, entre
lesmœursdes deux sociétés et les idées prédominantes dans
chacune d'elles, peut-être aurait-on été moins froissé de
ces modifications introduites dans le code haïtien. La ci-
- yilisalion ne s'improvise pas chez un peuple quelconque ;
elle est l'œuvre des siècles, du progrès des lumières, des
institutions sociales perfectionnées successivement ' .Le régime colonial a pesé si longtemps en Haïti, il y a laissé
des mœurs si différentes de celles de la France, quant à la
constitution de la famille surtout, qu'une législation aussi
avancée que l'est celle de cette ancienne métropole, aurait
pu, ce nous semble, ne pas être adaptée immédiatement en
tous points au jeune pays qui en tire son origine. Et si l'on
considère que depuis son indépendance, il a toujours manqué de l'influence qu'exerce le pouvoir religieux chrétien
sur les âmes, pour les porter à consacrer les liens de famille
/^/ ' par le mariage, on pourra reconnaître que la législation
famille surtout, qu'une législation aussi
avancée que l'est celle de cette ancienne métropole, aurait
pu, ce nous semble, ne pas être adaptée immédiatement en
tous points au jeune pays qui en tire son origine. Et si l'on
considère que depuis son indépendance, il a toujours manqué de l'influence qu'exerce le pouvoir religieux chrétien
sur les âmes, pour les porter à consacrer les liens de famille
/^/ ' par le mariage, on pourra reconnaître que la législation ^ , seule était insuffisante dans cette œuvre. Elle était même si
f impuisante à cet égard, que le chef du gouvernement qui
\yi.UJ'-'Oij fit adopter ces codes pour le pays, que Boyer ne subit pas
^i t'C rinfluence qu'elle aurait dû exercer sur son esprit, pour
légitimer les liens qui l'unissaient à sa femme ; car il fit la
même faute, il eut le même tort que Pétion à ce sujet. En ne
traçant pas l'exemple du mariage à ses concitoyens, il n'est
pas étonnant qu'il ait été amené sitôt à proposer à la léHrv gislature, cette émancipation de la femme mariée, quant
q^ihw à l'exercice de ses droits civils, qui, du reste, avait paru
avoir sa raison d'être, dans l'aptitude incontestable
jlMIl/iM , des femmes haïtiennes à gérer, à administrer leurs pro-
%4v près biens, en dehors de la volonté de leurs maris, et 1 N usant pas dire qu'elle est Vœurre du temps (pour cause), j'exprime mon idée
par d'antres mots. |18i0) CHAPITRE III. 121 même des tribiinaiix. C'est parliculièremeiil dans le commerce qu'elles prouvent cette aptitude ; mais là, elles disposaientdes valeurs qui ne leur sont confiées que par le crédit dont elles jouissent et qui sont la propriété d'autrui ; il
fallait alors le consentement du mari pour s'y livrer, et
il s'obligeait en même temps qu'elle et sur ses propres
biens, en cas de communauté entre eux. A un autre point
de vue, la femme ne jouissant pas encore dans le pays
de cette considération, de ce respect qui lui est dû par
l'homme qui s'unit à son sort^ qui contracte avec elle
une société où elle est égale par sa personne, peutêtre était-il convenable de l'émanciper quant à l'exercice
de ses droits civils, afin de porter son mari à ces
égards. Les mêmes idées présidèrent à l'extension donnée à la
capacité du mineur émancipé, assisté toutefois de son curateur, dans un pays où l'homme se forme plus tôt, et physiquement et moralement. Le sort de V enfant naturel attira spécialement l'attention
du législateur, par l'état civil de la très-grande majorité du
peuple haïtien, par la rareté du mariage occasionnée par
les causes déduites ci-dessus. D'après le code, « les enfans nés hors mariage, autres
» que ceux provenant d'un commerce incestueux ouadul-
» térin, légalement reconnus avant le mariage subséquent
» de leurs père et mère, peuvent être légitimés par ce ma-
» riage. »
spécialement l'attention
du législateur, par l'état civil de la très-grande majorité du
peuple haïtien, par la rareté du mariage occasionnée par
les causes déduites ci-dessus. D'après le code, « les enfans nés hors mariage, autres
» que ceux provenant d'un commerce incestueux ouadul-
» térin, légalement reconnus avant le mariage subséquent
» de leurs père et mère, peuvent être légitimés par ce ma-
» riage. » Le nouvel article 502 ne faisait plus de leur légitimation
une simple faculté pour le père et la mère, mais elle naissait « par le fait seul du mariage subséquent. » Rien n'était
plus juste, et par conséquent plus moral, que cette légitimation légale, puisque ces enfans avaient été reconnus 122 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. avant le mariage, ou qu'ils pouvaient l'être dans l'acte
même de célébration. Cet article donna de plus une faculté « à chacun des fu-
» turs époux, avec le consentement de l'autre, de légiti-
» mer^ dans l'acte civil de leur mariage, les enfans naturels
» qu'il aurait eus particulièrement (d'une autre personne),
» et qu'il aurait reconnus auparavant. » Et par le nouvel
article 504, des enfans naturels ainsi légitimés, « issus
» de l'un des futurs époux, n'auraient droit cju'à la suc-
» cession de celui qui les aurait légitimés. » Ces divers cas arrivaient souvent dans le pays; en disposant ainsi en faveur des enfans naturels, la nouvelle loi
établissait l'union et la concorde dans les familles, par son
équité basée sur l'amour que pères et mères doivent avoir
pour tous leurs enfans. Enfin, le nouvel article 305 ne faisait plus une obligation
pour le père ou la mère d'un enfant naturel, de le reconnaître « par un acte spécial devant l'officier de l'état civil,
» lorsqu'il n'aurait pas été reconnu dans son acte de
» naissance; » mais « par tout acte authentique en mi-
» nu te. » A l'égard de la « puissance paternelle, » le code dispose
surtout en faveur du père marié, et l'art. 324 rend sept
autres de cette loi du code « communs aux pères et mères
« des enfans naturels reconnus. » Le nouvel article 324
disait : « Les dispositions des articles 314 et suivans, jus-
» ques et y compris le précédent 525, sont communs aux
» pères et mères des enfans naturels légalement reconnus,
» avec cette distinction que, si le père et la mère ne vivent
» pas sous le même toit, la puissance paternelle appar-
» tiendra exclusivement à celui des deux avec qui demeu-
» rera l'enfant et qui en prendra soin. » Que de cas sem-
. » Le nouvel article 324
disait : « Les dispositions des articles 314 et suivans, jus-
» ques et y compris le précédent 525, sont communs aux
» pères et mères des enfans naturels légalement reconnus,
» avec cette distinction que, si le père et la mère ne vivent
» pas sous le même toit, la puissance paternelle appar-
» tiendra exclusivement à celui des deux avec qui demeu-
» rera l'enfant et qui en prendra soin. » Que de cas sem- [1840] CHAPITRE lil. 125 blables n'existent pas dans le pays ! En les réglant ainsi, la
nouyelle loi prévenait une foule de contestations entre
hommes et femmes, auteurs des jours d'enfans naturels
reconnus par eux. La loi n° 15 du code contient l'article 576, disposant
pour le cas où un trésor sera trouvé dans un fonds appartenant à un propriétaire. La nouvelle loi publia un article 576 bis ainsi conçu ; « Pendant vingt années^ à comp-
» ter du jour de la promulgation de la présente loi, tout
5) trésor qui sera trouvé dans un terrain ayant primitive-
» ment fait partie des domaines de la République, appar-
» tiendra, moitié k] l'État, et moitié au propriétaire du
» fonds. Si le trésor a été découvert par un tiers, il sera
» partagé en portions égales entre l'Etat, le propriétaire du
» fonds, et celui qui l'aura découvert. Si le trésor est
» trouvé dans une propriété de l'Etat, celui qui l'aura dé-
» couvert en aura le tiers, et le reste appartiendra à
» l'Etat. » L'esprit fiscal de Boyer se traduisait dans ce nouvel
article. Ses motifs étaient : que l'Etat ayant vendu les biens
du domaine public à très-bas prix, afin de rendre le plus
grand nombre des Haïtiens propriétaires, n'avait pu, par
cela même, aliéner en même temps les trésors qui
y auraient été enfouis et que l'on parviendrait à découvrir ^ . 1 L'art. 576 bis, volé par la Chambre des communes sur la proposition du Président,
attribuait à l'État la ioUUité du trésor. Lorsque la loi fut mise en discussion au Sénat
que je présidais, je réclamai contre cette fiscalité que je trouvais injuste. Antérieurement, eierçant le ministère public, j'avais entendu les plaintes de quelques propriétaires de biens du domaine, dans les fonds desquels le gouvornement avait fait pratiquer
des fonilles pour y chercher vainement dos trésors, sans nul souci des détériorations
occasionnées par ces fouilles. Je réussis à faire partager mon avis par le Sénat qui chargea
son bureau de proposer à Boyer, « que le propriétaire du fonds eût la moitié de tout
1) trésor que le gouvernement y découviirait. » Il y consentit et cette modification fut
agréée parla Cliauibrc.
les fonds desquels le gouvornement avait fait pratiquer
des fonilles pour y chercher vainement dos trésors, sans nul souci des détériorations
occasionnées par ces fouilles. Je réussis à faire partager mon avis par le Sénat qui chargea
son bureau de proposer à Boyer, « que le propriétaire du fonds eût la moitié de tout
1) trésor que le gouvernement y découviirait. » Il y consentit et cette modification fut
agréée parla Cliauibrc. 124 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. Dans la loi n" 16 «sur les successions, » d'importans
changemens furent introduits en faveur «des enfans naturels. » L'art. 605 du code dispose : « que les enfans légiti-
» mes ou leurs descendans succèdent à tous leurs ascen-
)) dans, etc. ; » mais l'art. 606 veut que : « les enfans
» naturels n'héritent de leur père ou mère, ou de leurs
» ascendans naturels , qu'autant qu'ils ont été reconnus.
» — Ils n'héritent jamais des ascendans légitimes de leur
» père ou mère. » Le nouvel article 606 avait supprimé
l'adjectif nafi/re/s qualifiant « ascendans, » et le second paragraphe de l'ancien article: de sorte que, les enfans naturels venaient en concurrence avec les enfans légitimes,
pour hériter des « ascendans légitimes » de leur père ou
mère. D'après l'art. 608 du code : « s'il y a concours de des-
» cendans légitimes et de descendans naturels^ la part de
» l'enfant naturel devra toujours être le tiers de la part de
» l'enfant légitime, etc. » Par le nouvel art. 608, cette part
de l'enfant naturel avait été fixée à la moitié. L'art. 624 exclut l'enfant naturel, même reconnu, de la
succession des collatéraux légitimes de ses père ou mère ;
et réciproquement, ces collatéraux n'ont aucun droit à sa
succession, sauf l'exception consignée dans l'art. 625 , en
faveur de ses frères ou sœurs légitimes, dans certains cas.
Mais le nouvel article disait : « Dans toute succession colla-
» térale, s'il y a concours d'héritiers légitimes et d'héri-
» tiers naturels, de la même ligne, le partage s'opérera
» entre eux en observant la proportion établie en l'art. 608
» (nouveau). — L'enfant naturel hérite de ses collatéraux
» des deux lignes, lorsqu'il a été légalement reconnu par
)) son père et par sa mère; s'il n'a été reconnu que par l'un
» des deux, il n'hérite que des collatéraux appartenant à
iers légitimes et d'héri-
» tiers naturels, de la même ligne, le partage s'opérera
» entre eux en observant la proportion établie en l'art. 608
» (nouveau). — L'enfant naturel hérite de ses collatéraux
» des deux lignes, lorsqu'il a été légalement reconnu par
)) son père et par sa mère; s'il n'a été reconnu que par l'un
» des deux, il n'hérite que des collatéraux appartenant à [1840] CHAPITRE m. 125 » la ligne de celui de ses père on mère qui l'a re-
» connu. Ces modifications apportées au code civil haïtien ont
pu paraître et peuvent encore paraître de nature à ne pas,
favoriser le mariage en Haïti ; mais , outre les raisons déjà
déduites, le législateur de 1840 se préoccupa en cela des, ^ i^if 4^
mœurs régnantes qui, malgré la loi , répugnent à faire une (}U',i^'
différence entre des frères ou sœurs légitimes', et des frères ^» ^^
ou sœurs naturels. Dès lors , et vu l'immense majorité de
ces derniers, surtout dans les masses , n'y avait-il pas jus- S' ^f
tice à les favoriser dans le partage des successions, plus que
ne le fait le code? à leur accorder la moitié, au lieu du
tiers, de la part afférente aux enfans légitimes? Les pères
ou mères du pays n'aiment-ils pas également les uns et les
autres? Toujours est-il cpe la nouvelle loi, en établissant
encore une différence dans les parts d'héritage, suscitait
ainsi les pères et mères à légitimer par le mariage les liens
qui les unissaient. A l'égard du « partage des biens » entre cohéritiers, ou
de la «licitation, » la nouvelle loi avait substitué un notaire pour y procéder au lieu du tribunal civil , après une
réunion des parties intéressées, de leurs tuteurs ou curateurs, en « assemblée de famille, » sous la présidence du
« juge de paix» de la commune où s'ouvre la succession.
Les règles prescrites à ce sujet furent très-étendues, afin
de garantir les droits de chaque partie. — Ainsi que le disait le message de Boyer à la Chambre des communes, on
avait voulu éviter « les formalités ruineuses des partages »
dans tous les cas où il y a des mineurs, ou des interdits ou
des aijsens. En effet, les nombreux actes y relatifs, faits
pardevant les tribunaux civils, le papier timbré et l'enregistiGiiient auxquels ces actes sont soumis, les frais rêveIl26 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. liant aux défenseurs pu])lics employés nécessairement dans
ces cas, la lenteur mise dans toutes ces procédures : tout
contribue à réduire beaucoup la valeur des successions.
Ensuite, les^tribunaux civils du pays ayant tous des juridictions fort étendues, tous ces frais et les lenteurs augmentent considérablement, quand l'ouverture d'une succession
a lieu dans les communes éloignées du siège d'un tribunal
civiL L'objet de la nouvelle loi était donc de favoriser les partages, en les faisant régler par les familles elles-mêmes
sous la présidence du juge de paix de chaque localité.
Mais, cette partie de la loi nouvelle fut, sans contredit, ce
qui fit jeter les plus hauts cris aux avocats, presque tous
opposans au gouvernement de Boyer : aussi , l'un d'entre
eux profita- t-il des premiers momens de la révolution de
1 845 pour la faire abroger sous la dictature du gouvernement provisoire de cette année , et avec elle bien d'autres
lois \
par les familles elles-mêmes
sous la présidence du juge de paix de chaque localité.
Mais, cette partie de la loi nouvelle fut, sans contredit, ce
qui fit jeter les plus hauts cris aux avocats, presque tous
opposans au gouvernement de Boyer : aussi , l'un d'entre
eux profita- t-il des premiers momens de la révolution de
1 845 pour la faire abroger sous la dictature du gouvernement provisoire de cette année , et avec elle bien d'autres
lois \ Nous nous arrêterons à ces explications qui, avec le message présidentiel, suffisent pour faire apprécier les motifs
des modifications que le législateur avait cru devoir apporter aux dispositions du code civil. A la fin de 1859, le gouvernement de Sa Majesté Britannique avait fait proposer à celui de la République, d'accéder aux conventions existantes entre la Grande-Bretagne et
la France, dans le but de rendre plus efficaces les mesures
antérieurement adoptées pour parvenir à la répression de 1 Voyez le décret du 221 mai 1843 proposé et rédigé par l'avocat Franklin, conseiilel'
du gouvernement provisoire. Mais il se trouvera sans doute un ministre de la justice
qui examinera ce que cettcloi avait de bou et d'utile, pour proposer an gouvernement
haïtien de le consacrer de nouveau. Nous signalons surtout les dispositions relati-Ves
kYenfdnt naturel. -^«Qj |1841] CHAPITRE III. 127 la Traite. Cette proposition ayant ol6 accueillie avec empressement, un traité avait été signé^ le 23 décembre, entre
le consul général^ M. Courtenay, et le sénateur Yiallet, portant accession à ces conventions, sauf quelques modifications jugées nécessaires par rapport à la situation d'Haïti
au milieu des Antilles. Le Sénat était alors en ajouruement ;
mais pendant la session législative, le 22 mai, Boyer lui
adressa un message qui lui donnait connaissance de ce fait,
en lui soumettant le traité pour être examiné, en attendant
que les ratifications de la Reine de la Grande-Bretagne parvinssent à Haïti. Le 50, le Sénat lui répondit : qu'il trouvait ce traité parfaitement en harmonie avec les principes
de la République, et avec l'intérêt naturel qu'elle porte à
la race noire. Par cette approbation, le Président d'Haïti
était autorisé à ratifier lui-même ce traité, pour recevoir
ensuite la sanction du Sénat. Ces ratifications, de part et
d'autres, n'eurent lieu que l'année suivante, et nous y renvoyons à en parler de nouveau. Le gouvernement de Sa Majesté le Roi des Français ayant
eu avis du traité conclu le 25 décembre 1859, chargea
M. Levasseur, son consul général à Haïti, de faire une
semblable proposition au gouvernement de la République;
et le 29 août 1 840, le sénateur Bazelais signa avec lui un
autre traité d'accession dans le même but et à peu près
dans les mêmes termes. Le Sénat ne put en avoir connaissance que dans la session de l'année suivante.
Roi des Français ayant
eu avis du traité conclu le 25 décembre 1859, chargea
M. Levasseur, son consul général à Haïti, de faire une
semblable proposition au gouvernement de la République;
et le 29 août 1 840, le sénateur Bazelais signa avec lui un
autre traité d'accession dans le même but et à peu près
dans les mêmes termes. Le Sénat ne put en avoir connaissance que dans la session de l'année suivante. Une singulière affaire survint à Jérémie au mois de janvier 1841, dans laquelle on put reconnaître jusqu'à quel
point l'Opposition de cette localité se laissait égarer par son
aveuglement qui la portait à tout contester au gouvernement; On ))oun'a juger ses procédés par les faits ci-après. l'-^S ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. Dès 1804^ un sieur T. B. Smith, anglais, vints'établii' en
celle Tille en qualité de négociant consignataire^, en obtenant de Dessalines des lettres-patentes pour exercer cette
industrie. Deux ans après, l'Empereur, se trouvant à Jérémie pendant sa dernière tournée dans le Sud, ordonna son
renvoi du pays, soit que M. Smith lui en eût donné réellement sujet, soit qu'il fût encore sous la fâcheuse influence
des mauvais sentiraens qui occasionnèrent l'assassinat de
Thomas ïhuat à Jacmel. Cet ordre allait être exécuté, quand
survint l'insurrection des Cayes, cjui entraîna la mort de
Dessalines. En celle circonstance, le général Férou envoya
M. Smith à la Jamaïque pour en rapporter des armes et des
munitions. On peut facilement croire que cet étranger remplit cette mission avec zèle : il acquit dès-lors des titres à
la considération des autorités et des citoyens. La révolte de
la Grande-Anse lui fournit encore l'occasion de prouver son
attachement au nouvel ordre de choses; il se joignit à la
garde nationale pour aider au maintien de l'ordre public.
Dans sa prospérité, rendant des services aux uns et aux autres, il finit par se faire considérer à Jérémie comme ayant
des droits à la qualité de citoyen ; il obtint des patentes à ce
titre pour l'exercice de son industrie, il acquit même des
propriétés urbaines et rurales en son nom, il se maria en
4835 à une haïtienne. Dans tous ces actes et dans des procès qu'il eut pardevant les tribunaux, il fut qualifié de citoyen.
sa prospérité, rendant des services aux uns et aux autres, il finit par se faire considérer à Jérémie comme ayant
des droits à la qualité de citoyen ; il obtint des patentes à ce
titre pour l'exercice de son industrie, il acquit même des
propriétés urbaines et rurales en son nom, il se maria en
4835 à une haïtienne. Dans tous ces actes et dans des procès qu'il eut pardevant les tribunaux, il fut qualifié de citoyen. Cependant, en 1819, sur le refus cpielui avait fait le conseil des notables, de lui délivrer une patente comme haïtien, M. Smith adressa au Président une pétition appuyée
de plus de cent signatures, dans latpielle il sollicitait une
« letlre de naturalisation » du chef de l'Etat pour faire
cesser tout doute sur sa qualité. iMais, le 20 juillet, le Pré- [18-41} CHAPITRE ni. l"-29 /> sident écrivit au général Bazelais et aux autorités compo- Q >
sant le conseil de notables, et leur enjoignit de ne pas con- i^^ '
sidérer cet étranger comme ayant acquis la qualité de d
toyen, en félicitant le conseil du refus qu'il lui avait fait. ^ ^
Par ces ordres, Boyer. réfuta surtout les prétentions de ■ l/^^H^^^
M. Smitli^ d'après l'art. 28 de la constitution de 1806,
corroboré par l'article 58 de celle de 1816, pour s'être
trouvé présent dans le pays, avoir été admis dans la République à cette époque. C'était juger de la question comme
le Sénat et Pétion en avaient décidé à l'égard de M. Olivier
Carter^ autre Anglais, en 1812 '. Malgré cette décision,
d'autres autorités de Jérémie continuèrent postérieurement
à qualifier M. Smith de « citoyen d'Haïti. » En 1828, la
commission chargée de taxer les personnes pour la contribution extraordinaire, à raison de leurs propriétés, consulta
M. Imbert, secrétaire d'Etat, à ce sujet; et ce fonctionnaire
ordonna de taxer les propriétés possédées par le sieur
Smith : de là l'idée que le gouvernement lui reconnaissait
la qualité de citoyen, puisqu'il n'ordonnait pas en même
temps de poursuivre l'annullation des actes en vertu desquels il les possédait, ce qui aurait dû avoir lieu dès 1819.
Et notez qu'en 1828 le sieur Smith avouait lui-même,
dans une lettre du 20 mars adressée à cette commission,
« qu'il existait une équivoqrie dans son état civil. » Il avait sufïi des ordres dn Président, en 1819, pour le
rendre mécontent; et quand l'Opposition prit naissance à
Jérémie, lié d'amitié avec M. Féry, le sieur Smith s'n
rangea avec toute l'ardeur de son caractère irascible : personne n'était autant que lui actif dans les idées de résistance au gouvernement. Le 6 février 1840, dans la circulaire du secrétaire d'Etat aux conseils de notables , HVovMZ toiiift 8 -lo cet o;iv;a?e, pages 58 rt iiiivantes.
content; et quand l'Opposition prit naissance à
Jérémie, lié d'amitié avec M. Féry, le sieur Smith s'n
rangea avec toute l'ardeur de son caractère irascible : personne n'était autant que lui actif dans les idées de résistance au gouvernement. Le 6 février 1840, dans la circulaire du secrétaire d'Etat aux conseils de notables , HVovMZ toiiift 8 -lo cet o;iv;a?e, pages 58 rt iiiivantes. T. ïl. 130 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. relative à la défense faite aux étrangers d'exercer aucune
industrie réservée aux nationaux, il disait à celui de Jérémie : « Tel est le sieur Smith qui s 3 disait Haïtien. » La
patente lui fut donc encore refusée à ce titre. Aussitôt, les
opposans de Jérémie se joignirent à lui pour se plaindre
du gouvernement : son irritation fut telle, que le ministère public lui intenta un procès au tribunal civil du lieu,
aux fins de voir 'prononcer Tannullation de son acte de
mariage et des actes translatifs des propriétés acquises par
lui, avec défense de prendre désormais la qualité de citoyen. Le tribunal ayant sursis à prononcer sur la demande
jusqu'à la production d'une copie en forme de la lettre du
Président d'Haïti au conseil de notables, du20 juillet 1819,
le ministère public le prit à partie en le dénonçant au tribunal de cassation. Mais le Président jugea nécessaire de faire examiner par
une commission les diverses questions qui se rattachaient
à cette affaire^ afin de les éclairer aux yeux du public.
Cette commission fut présidée par le secrétaire d'Etat
Imbert, et composée du grand juge Voltaire, du secrétaire
général Inginac, de l'amiral Panayoty, des sénateurs Pierre
André, G. Bonneaux et B. Ardouin , du colonel Victor
Poil^ des commissaires du gouvernement Louis Charles et
F, Redon, près le tribunal de cassation et le tribunal civil
du Port-au-Prince. Elle fit son rapport au Président d'Haïti
la 12 mars, lequel fut imprimé. La commission examina
les dispositions des constitutions successives du pays, de ■
puis l'acte d'indépendance; l'interprétation donnée en 1 812
par le Sénat et Pétion, de l'article 28 de celle de 1806, en
insérant la pétition du sieur 0. Carter et les autres actes
y relatifs; la conduite tenue en 1822 à l'égard des blancs
qui se trouvaient dans la partie de l'Est; les faits rela^tifs [1841] CHAPITRE HT. 131 au sieur Smith, en produisant les lettres du Président, du
20 juillet 1819; et elle conclut enfin : « A ce que l'erreur commise en diverses fois par les
officiers publics de Jérémie, en qualifiant le sieur T. B. Smith
de citoyen, en passant des actes en sa faveur contrairement
aux diverses constitutions du pays^ ne saurait lui conférer
la qualité dCEaïtien ; que ces actes étaient nuls de droit et
devaient être annulléspar le tribunal civil, à la requête du
ministère public ; que cet étranger devrait faire l'abandon
ou une sorte de rétrocession des biens immeubles qu'il
avait illégalement acquis, en faveur de ses enfans ou de qui
lui plairait. » Quant à l'acte de mariage de 1855, la commission n'opina pas pour son annullation, biencjue le gouvernement défendit de tels actes, en Haïti, entre Haïtiens
et étrangers, parce que le code civil, art. 155, les autorisait
en pays étranger.
'abandon
ou une sorte de rétrocession des biens immeubles qu'il
avait illégalement acquis, en faveur de ses enfans ou de qui
lui plairait. » Quant à l'acte de mariage de 1855, la commission n'opina pas pour son annullation, biencjue le gouvernement défendit de tels actes, en Haïti, entre Haïtiens
et étrangers, parce que le code civil, art. 155, les autorisait
en pays étranger. La commission, réfléchissant aux diverses circonstances
de cette affaire, crut devoir proposer au Président l'adoption d'une mesure par forme de règlement d'administration
publique, en exécution de la constitution et de l'art. 14 du
code civil. Cette mesure devait consister à faire tenir à la
secrétairerie générale du gouvernement un registre destiné
à l'enregistrement, l*' Des noms et qualités de tous les blancs qui étaient actuellement reconnus Haïtiens et habiles à en exercer les
droits, en délivrant à ceux qui n'en auraient pas reçu, dans
la partie de l'Est^, des lettres de naturalisation dont la forme
serait rendue publique, avec mention^ sur le journal officiel;, des noms et qualités civiles de ces citoyens ; 2° Des noms et qualités de tous ceux qui, aux termes de
l'art. 44 de la constitution^ sont habiles à jouir des droits
civils et politiques qu'ils n'exercent qu'après a\'oir rempli 152 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. les formalités prescrites par le code civil. — Il était entendu
que cette disposition n'aurait d'effet que pour V avenir et à
l'égard des personnes qui viendraient résider en Haïti, dans
l'intention d'en devenir citoyens. Le Président se borna à faire publier le rapport de la
commission, qui démontrait que les prétentions du sieur
Smith étaient contraires à la constitution. Le ministère public ne reçut point Tordre de poursuivre Tannullation des
actes notariés qui le concernaient ; son action en prise à
partie contre le tribunal civil de Jérémie n'eut point de
suite. C'est que Boyer n'agissait point en haine de ses ennemis, et qu'il était plus porté qu'on ne le croyait alors à
user d'indulgence. Il considéra que le sieur Smith y avait
droit par un séjour de 57 ans dans le pays, par les services
qu'il avait pu rendre aux citoyens de Jérémie, par son mariage avec une Haïtienne, par la possession même des propriétés qu'il avait illégalement acquises, d'après l'erreur
des officiers publics. Cet étranger était d'ailleurs d'un âge
avancé et d'une santé débile ; il y aurait eu une sorte d'inhumanité de la part du pouvoir à faire agir contre lui ; et
Boyer fit bien en s'abstenant, car il ne vécut pas longtemps
après cette affaire. Mais l'Opposition, à Jérémie, lui tint-elle compte de sa
modération? Elle profita de cette affaire pour pousser les
hauts cris; elle s'enhardit contre le chef du gouvernement
que, pour son malheur, elle ne pouvait pas comprendre
alors, tant la voix des passions prévalait dans cette localité
el dans d'autres endroits \ 1 La commission m'avait chargé de rédiger son rapport h Boyor. Lorsqu'il fut publié,
Cft rapport devint im nouveau grief pour l'Opposition tout enliiire contre moi; car
l'année précédente, j'avais dû répondre à un écrit anonyme que fît M. Féry, à propos
du la destitution des fonctionuaires publics de Jérémie, et dans ma réponse je justifiais
[C droit du gouvernement de prononcer cette destitution, parce qu'aucun fonctionnaire
n'a celui d» lui faire opposition.
chargé de rédiger son rapport h Boyor. Lorsqu'il fut publié,
Cft rapport devint im nouveau grief pour l'Opposition tout enliiire contre moi; car
l'année précédente, j'avais dû répondre à un écrit anonyme que fît M. Féry, à propos
du la destitution des fonctionuaires publics de Jérémie, et dans ma réponse je justifiais
[C droit du gouvernement de prononcer cette destitution, parce qu'aucun fonctionnaire
n'a celui d» lui faire opposition. [l8il) CHAl'lTPvE III. iùù Boyer n'adopta pas davaiilage la mesure proposée par
la commission, relativement au registre à tenir à la secrétairerie générale. Il est \rai qu'en 1804 même, peut-être
n'en fut-il pas tenu pour constater le nombre des blancs
auxquels Dessalines délivra des lettres de naturalisation ;
cette probabilité existe en présence du message du Sénat
concernant le sieur 0. Carter, à qui ce corps demandait la
production d'une telle lettre pour être admis à jouir des
droits d'indigénat '. Et quant aux personnes désignées par l'art. 44 delaconstitution de 1816, nous ne croyons pas qu'il y en ait beaucoup qui auront reçu du Président d'Haïti l'acte prescrit au
S"* paragraphe de l'art. 14 du code civil. Aussi est-il certain que des individus de cette catégorie, après avoir longtemps joui publiquement de la qualité d'Haïtien, oui
réclamé leur nationalité primitive, selon les circonstances
où s'est trouvé le pays. De deux choses l'une, cependant :
ou vous consentez volontairement à être « citoyen d'Haïti»
qui vous ouvre ses bras, et alors vous devez en supporter
les charges et les inconvéniens, tout en jouissant des droits
que cette qualité vous confère ; — ou vous devez rester ce
que vous étiez, étranger, en mettant le pied sur le sol de
cette patrie, sans vous mêler de ses affaires intérieures,
sans prétendre exercer aucun droit attaché à l'indigénat. En mai de cette année, le Président présenta à la sanction du Sénat, les deux traités d'accession conclus par la
République avec la Grande-Bretagne et la France, pour 1 On a vu dans vine note précédente, que Louis-PLilippe avait désiré savoir quel
était le nombre des blancs qui jouissaient de la qualité d'Haïtien, et qu'il parut iiicré.
dule à la réponse qui lui fut faite à ce sujet. Il avait raison de l'être, car aucun antre
gouvernement que celui d'Haïti n'aurait été aussi négligent dans ce cas, qui formai
une exception à la règle générale posée par la constitution du pays.
, pour 1 On a vu dans vine note précédente, que Louis-PLilippe avait désiré savoir quel
était le nombre des blancs qui jouissaient de la qualité d'Haïtien, et qu'il parut iiicré.
dule à la réponse qui lui fut faite à ce sujet. Il avait raison de l'être, car aucun antre
gouvernement que celui d'Haïti n'aurait été aussi négligent dans ce cas, qui formai
une exception à la règle générale posée par la constitution du pays. 154 ÉTUDES sun l'histoire d'haïti. favoriser la répression de la traite. Le 19 du même
mois, cette sanction ayant été obtenue, un arrêté du Président ordonna la publication officielle de ces deux traités. Après ceux de 1858^ conclus avec la France, S. M. le
Roi des Belges avait nommé un consul au Port-au-Prince
en la personne de M. Seeger, l'un des associés de la maison
Weber qui entretenait des relations commerciales avec le
port d'Anvers '. En 18 il, ce consul fut chargé de proposer au gouvernement haïtien, de conclure un traité d'amitié et de commerce pour consolider les rapports entre la
Belgique et Haïti. A cet effet, Boyer donna ses pouvoirs
au sénateur Tassy, et le traité eut lieu ; et par un message
au Sénat, en date du 51 juillet, il lui en donna communication, en attendant qu'il fût soumis à la ratification du
Roi Léopold. Quoique Sa Majesté ne Tait pas ratifié, il est
convenable de faire connaître quelles étaient les vues de
Boyer à cet égard, par cette partie du message du Sénat,
en réponse au sien : « Ainsi que le porte votre susdit message, le traité repose sur le principe général du traitement accordé à la
nation la plus favorisée, et non sur celui de la réciprocité.
Le Sénat pense comme vous. Président, que c'est sur cette
base qu'il convient de traiter avec les puissances dont les
nationaux entretiennent des relations avec Haïti, puisque
dans l'état actuel de notre commerce et de notre navigation, il serait sans utilité pour le pays de stipuler des
avantages dont il ne pourrait pas profiter, tandis que les 1 En 1838, ayant en Thouneur d'être présenté à S. M. le Roi des Belges qui se
trouvait à Neuilly, je lui parlai des relations commerciales que la Belgique entretenait avec Haïti, par le port d'Anvers, et je lui citai M. Seeger, principal associé,
alors, de la maison Weber. L'année suivante, M. Seeger reçut sa commission de
consul. [I8il| CHAPITRE III. 15S étrangers retireraient tout le fruit de la réciprocité qui
serait établie en leur faveur. Le Sénat approuve donc la
teneur de ce traité. »
ai des relations commerciales que la Belgique entretenait avec Haïti, par le port d'Anvers, et je lui citai M. Seeger, principal associé,
alors, de la maison Weber. L'année suivante, M. Seeger reçut sa commission de
consul. [I8il| CHAPITRE III. 15S étrangers retireraient tout le fruit de la réciprocité qui
serait établie en leur faveur. Le Sénat approuve donc la
teneur de ce traité. » Depuis que M. Saint-Macary avait souscrit le traité avec
le gouvernement français et que Boyer ne voulut pas ratifier, il était décidé à ne plus consentir à aucune clause de
réciprocité^ dans ceux relatifs au commerce que la République pouvait faire avec les puissances étrangères. C'est
pourquoi, en 1858, dans l'art. 5 du traité politique entre
la France et Haïti, il ne fut question que du « traitement
fait à la nation la plus favorisée.» Mais, comme par ce
même article, les deux gouvernemens s'étaient réservés
de faire incessamment un traité spécial pour régler les rapports de commerce et de navigation entre les deux pays,
plusieurs fois M. Levasseur, consul général, avait présenté
des projets à cet effet. Boyer ne voulut jamais en accepter
aucun, aimant mieux que la législation douanière réglât
les choses, selon que le conseilleraient les intérêts du
pays. Ce fut la cause de la non-ratification par S. M. le
Roi des Belges,du traité dont il vient d'être fait mention :
il trouva que ces stipulations générales ne nécessitaient
pas un tel acte entre la Belgique et Haïti. La session législative se passa avec autant de calme
cette année qu'en 1840. Le pouvoir exécutif avait préparé
divers projets de lois qui furent proposés et votés par la
Chambre des communes et par le Sénat : 1° La loi qui exemptait, durant trois années consécutives, du payement de leurs patentes, ceux des habilans
de la ville des Cayes qui furent victimes de l'incendie
dont elle souffrit en 1840. 2° Une nouvelle loi sur les successions vacantes, abrogeant celle de 1852, et réglant mieux cette matière. 156 ÉTUDES SUR l'histoire DHAÏTI. 5° La loi qui autorisait le Président d'Haïti à prendre,
dans l'intervalle de deux sessions législatives, les mesures
([u'il jugerait convenables pour modifier ou chang:rle système monétaire de la République, si les circonstances le
nécessitaient, sauf à soumettre ensuite ces mesures à la
sanction de la législature pour être converties en loi. A
cette époque, Boyer songeait sérieusement à ce projet sur
lequel il avait consulté le Sénat, en 1859, et il parut urgent de laisser à Padministration toute la latitude dont
elle avait besoin.
législatives, les mesures
([u'il jugerait convenables pour modifier ou chang:rle système monétaire de la République, si les circonstances le
nécessitaient, sauf à soumettre ensuite ces mesures à la
sanction de la législature pour être converties en loi. A
cette époque, Boyer songeait sérieusement à ce projet sur
lequel il avait consulté le Sénat, en 1859, et il parut urgent de laisser à Padministration toute la latitude dont
elle avait besoin. P La loi qui modifiait celle de 1825 relative aux appointemens et solde des autorités militaires et des troupes
de ligne. Par cette loi, les appointemens et la solde furent
augmentés; et en vue de l'amélioration que le système monétaire du pays allait subir, la condition des militaires de
tous grades était fixée équitablementj les colonels ne recevaient que 90 gourdes, ils recevraient désormais i 00 gourdes; les soldats, au lieu de 5 gourdes, en recevraient 4-, etc.
Il était facultatif au Président d'Haïti de faire alterner dans
le service, les sous-officiers et soldats, par des congés de
trimestre ou de semestre; mais les officiers seraient censés
toujours en activité pour recevoir leur solde : l'exécution
de la loi fut fixée à partir du 1*"" janvier 1842. A la fin de
1841^ une circulaire du Président prescrivit, en effet, aux
commandans d'arrondissement, de mettre la moitié de
chaque corps de troupes, en congé de trimestre, dès le
l janvier suivant; mais cette mesure, qui devait produire une grande économie dans les dépenses relatives
à l'armée , fut contrariée par les évènemens qui survinrent. 5" La loi qui établit un impôt de 5 gourdes sur le tafia,
et de 6 gourdes sur le rhum, par chaque l^yrriqre de ces li- [1811] CHAPITRE III. 157 queurs fortes, à partir du 1^^ octobre de Tannée courante.
En exécution de cette loi, le secrétaire d'Etat Imbert fit un
règlement pour la régie de cet impôt. 6° La loi sur l'organisation de la haute cour de justice.
La constitution de 1816, comme celle de 1806, avait institué cette haute cour ; et, nons l'avons déjà dit, par ses dispositions à ce sujet, ce tribunal aurait pu fonctionner sans
une organisation particulière, et appliquer les lois pénales
qu'observaient les autres tribunaux civils, surtout depuis
la publication du code pénal en i827. Cette loi ne fut
qu'une déférence tardive à l'opinion publique qui la réclamait, par rapport aux fréquentes exclusions que la Chambre des communes prononça contre ces membres et que le
Sénat eut le tort d'imiter une seule fois.
déjà dit, par ses dispositions à ce sujet, ce tribunal aurait pu fonctionner sans
une organisation particulière, et appliquer les lois pénales
qu'observaient les autres tribunaux civils, surtout depuis
la publication du code pénal en i827. Cette loi ne fut
qu'une déférence tardive à l'opinion publique qui la réclamait, par rapport aux fréquentes exclusions que la Chambre des communes prononça contre ces membres et que le
Sénat eut le tort d'imiter une seule fois. 7° La loi portant amendement à quatre articles de celle
de 1854, sur l'organisation des conseils militaires et sur la
forme de procéder devant lesdits conseils. Cet amendement était nécessité par l'état actuel du pays, dans le moment où le nombre des généraux de l'armée était trèsrestreint et où la plupart des arrondissemens n'étaient
commandés que par des colonels. 8° La loi portant modification à celle de 1826 sur l'organisation des troupes de ligne. Par cette loi, en cas de
guerre, tous les Haïtiens de l'âge de 1 6 ans jusqu'à 25 ans,
et non compris dans les exemptions qu'elle établissait^ pouvaient être recrutés pour faire partie de l'armée. En temps
de paix, les recrutemens ne pourraient avoir lieu que pour
remplacer les militaires décédés ou congédiés, sur l'ordre
donné aux commandans d'arrondissement par le Président
d'Haïti. Ces commandans devaient désigner ceux qui seraient recrutés parmi les jennes gens de l'âge prescrit cidessus. Sept cas d'exemptions étaient fixés; lorsqu'on était: 158 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. V propriétaire de bien rural et qu'on faisait valoir sa terre ^ye^Wi soi-même j 2° cultivateur pourvu d'un contrat synallagmatique conformément au code rural ; 5° chef d'un établissement de commerce ou d'industrie ; 4° marié et non séparé
de son épouse; 5° fils unique d'une famille ; 6° l'un des fils
au choix du chef de famille ; 7° enfm^ ceux qui, apprenant
des arts ou métiers, auraient des contrats non encore expirés. Tous ceux qui seraient enrôlés, à partir de la promulgation de cette loi, obtiendraient leurs congés
après douze années de service, sauf le cas d'invaUdité
justifiée. A cette époque, on congédiait les militaires qui avaient
dix- huit années de service; ensuite, on devait successivement congédier ceux de seize, de quatorze, de douze
années de service, pour entrer dans les termes de la
loi. 9° La loi additionnelle au chapitre 3 de la loi n° 6 du
code d'instruction criminelle, concernant les crimes ou délits commis par des /t/^/es hors de leurs fonctions et dans
l'exercice de leurs fonctions. Cette loi rendait les dispositions du code communes aux tribunaux de paix, de commerce, criminels, et à tout juge du tribunal de cassation,
dans les cas prévus ; et si le tribunal de cassation lui-même
était prévenu de forfaiture, il serait dénoncé par le pouvoir
exécutif au Sénat qui, s'il y avait lieu, le renverrait devant
la haute cour de justice.
commis par des /t/^/es hors de leurs fonctions et dans
l'exercice de leurs fonctions. Cette loi rendait les dispositions du code communes aux tribunaux de paix, de commerce, criminels, et à tout juge du tribunal de cassation,
dans les cas prévus ; et si le tribunal de cassation lui-même
était prévenu de forfaiture, il serait dénoncé par le pouvoir
exécutif au Sénat qui, s'il y avait lieu, le renverrait devant
la haute cour de justice. lO» La loi portant modifications au code pénal et au code
d'instruction criminelle^ à un article seulement de chacun
de ces codes. L'art. 78 du code pénal contient une disposition commune à deux paragraphes de la 2^ section de la loi n° 4 de
ce code, « sur les crimes contre la sûreté intérieure de [1841] CHAPITRE III. 159 » rÉtat, » et dit seulement : « Seront punis comme coupa-
» blés des crimes mentionnés dans la présente section, tous
» ceux qui, soit par discours tenus dans des lieux ou réu-
» nions publics, soit par placards affichés, soit par écrits
» imprimés, auront excité directement les citoyens ou lia-
» bilans à les commettre. » Il y fut ajouté : « Si les auteurs des écrits imprimés sont
» inconnus ou ne résident pas en Haïti, ou si les écrits
» portent de faux noms d'auteurs, les éditeurs, et à défaut
» d'éditeurs, les imprimeurs en seront réputés les auteurs
» et punis comme tels. Néanmoins, dans le.s cas où les sus-
» dites provocations n'auraient été suivies d'aucun effet,
y> les auteurs , ou ceux réputés tels , seront simplement
» punis d'un emprisonnement d'un an à cinq ans. » L'art. 51 o du code d'instruction criminelle, de 1856,
exceptait déjà du jugement par jury, — « les faits de faus-
» ses monnaies, etc., ceux de vol emportant peine afflic-
» tive ou infamante, l'incendie, et tous autres faits qui sont
a ou seront prévus par des lois spéciales. » Il y fut ajouté : « Les crimes prévus aux articles 65, Gâ,
.. 65, 66, 67, 68, 69, 78 (ci-dessus), 224, 225, 226 et 227
» du code pénal; » c'est-à-dire, ceux commis contre la
sûreté intérieure de l'État, et ceux concernant toute
association de malfaiteurs, envers les personnes ou les propriétés 1 . Par cette loi, on reconnaît que Boyer se préoccupait
un peu tard de ces deux maximes politiques : « Les gou-
» vernemens sont faits pour prévoir, non-seulement ce'qui
» doit arriver, mais ce qui peut arriver. » — « Les gou1 Cette loi fut abrogée en 1843 ; mais par une autre publiée en <845, aucune cause
criminelle ne peut être distraite de la connaissance du jury, à l'esception des crimes qui
sont jiic;és par les tribiHiani militaires on les cours martiales.
ît que Boyer se préoccupait
un peu tard de ces deux maximes politiques : « Les gou-
» vernemens sont faits pour prévoir, non-seulement ce'qui
» doit arriver, mais ce qui peut arriver. » — « Les gou1 Cette loi fut abrogée en 1843 ; mais par une autre publiée en <845, aucune cause
criminelle ne peut être distraite de la connaissance du jury, à l'esception des crimes qui
sont jiic;és par les tribiHiani militaires on les cours martiales. 1 iO ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. Yenieiiieiis qui ne se défendent pas se suicident. » Nous
dirons bientôt ses motifs. 11*^ La loi sur la police urbaine. — La surveillance de la
police des campagnes avait été déjà attribuée auxcommandans des communes, par la loi du 15 novembre 1839;
celle des villes, bourgs et postes militaires leur fut encore
dévolue par la présente loi_, sous les ordres des commandans d'arrondissement. Cependant, la police urbaine devait être exercée par ces officiers militaires présidant un
conseil composé du ministère public, dans les villes où
siègent les tribunaux civils, du juge de paix, de l'agent des
finances et des membre s du conseil de notables : ce qui lui
adjoignait au moins cinq fonctionnaires civils dans les plus
petites communes, pour délibérer ensemble, une fois par
mois, ou plus souvent s'il y avait urgence, « sur les faits ou
» les mesures de police qui tendraient à consolider le bon
» ordre ou qui seraient reconnues utiles à chaque loca-
» lité. » En cas de mesures extraordinaires, ils devaient
faire rapport de leurs vues au commandant d'arrondissement qui les soumettrait, avec ses observations, au Président d'Haïti dont l'approbation serait indispensable pour
leur exécution. Cette loi créait des commissaires principaux
de police pour les villes du Port-au-Prince, des Cayes, du
Cap-Haïtien et de Santo-Domingo, et en outre, des commissaires de sections et d'îlets, selonl'importance des lieux;
les autres, désignés par le conseil de la commune, exerceraient leurs fonctions gratuitement durant une année, et
pourraient être renouvelés s'ils y consentaient. Les principaux objets dont la police doit s'occuper furent indiqués
par la loi : l'arrestation des vagabonds, la poursuite des
malfaiteurs, la propreté des rues, etc. Le corps de police,
la gendarmerie, la troupe de ligne, en cas de besoin la [184l| CHAPITRÉ IIÎ. 111 garde nationale, devaient être employés à l'exéciition des
mesures qui seraient prises. Les obligations imposées aux
propriétaires, locataires, aubergistes, etc., furent aussi
déterminées ^ . Les lois annuelles sur les patentes et sur l'impôt foncier
furent également votées par l'initiative de la Chambre des
communes. — Les motifs qu'avait le pouvoir exécutif pour obtenir
du corps législatif des modifications à l'art. 78 du code
pénal et à l'art 315 du code d'instruction criminelle,
étaient fondés sur la marche, on peut dire audacieuse^,
quoique appuyée sur la constitution , de l'Opposition
qui s'organisait chaque jour contre le gouvernement.
entes et sur l'impôt foncier
furent également votées par l'initiative de la Chambre des
communes. — Les motifs qu'avait le pouvoir exécutif pour obtenir
du corps législatif des modifications à l'art. 78 du code
pénal et à l'art 315 du code d'instruction criminelle,
étaient fondés sur la marche, on peut dire audacieuse^,
quoique appuyée sur la constitution , de l'Opposition
qui s'organisait chaque jour contre le gouvernement. Dès le 4 avril de cette année, un nouveau journal hebdomadaire avait paru à la capitale sous ce titre : le Manifeste ^. Il avait pris pour épigraphe l'art. 31 de la constilution disant : « Nul ne peut être empêché de dire, écrire et
») publier sa pensée. » Il pouvait ajouter ce second paragraphe. « Les écrits ne pourront être soumis à aucune cen-
») sure avant leur publication, » et il se borna au premier;
mais le gouvernement se rappela que le troisième paragraphe de cet article disait : « Nul n'est responsable de ce qu'il
» a publié que dans les cas prévus par la loi, o et il fit
faire la loi du 6 août dont s'agit. Déjà de nombreux articles politiques avaient paru dans 1 Les diflérentes lois rendups dans cette session ayant porté mon nom, comme prcsi-
(IfîU du Sénat, M. Isambert me fit l'iioanoiir de m'adresser sa lettre du 18 noveniliie 18il que je ne rerus que le 6 mars 1842. On sait que je la publiai avec ma
ré[jonse, pour me justifier du reproche que ce jurisconsulte me faisait, de concourir
à l'oppression systématique d'une partie de mes concitoyens. La loi sur la police
urbaine fut considérée par lui, comme organisant « des comités de salut public en
Haïti, etc. « 2 M. Dumai Lespinasse était le fondateur et le principal rédacteur de ce journal.
Suspendu on 1839, de ses fonctions d'avocul, l'autoiilé l'y ava't rétabli quelque temps
après l'apparition de'ce journal. 142 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. fj^'e/^^ ce journal, et la même imprimerie publiait deux autres pe-
. A 'gfsj^ tites feuilles sous ce titre : le Maringouin et le Cancanier.
Il ne parut pas nécessaire au gouvernement de faire ce qui
a lieu dans d'autres pays : d'imposer par une loi des conditions à l'industrie des imprimeurs, aux éditeurs de journaux, à leurs gérans, les peines établies par le code pénal
lui semblantsuffisantespour larépression des délits commis
par la voie de la presse. Le cas échéant, c'était aux tribunaux à en faire une juste application; mais dans un
prochain avenir, on allait reconnaître l'inefficacité de ces
moyens légaux.
'autres pays : d'imposer par une loi des conditions à l'industrie des imprimeurs, aux éditeurs de journaux, à leurs gérans, les peines établies par le code pénal
lui semblantsuffisantespour larépression des délits commis
par la voie de la presse. Le cas échéant, c'était aux tribunaux à en faire une juste application; mais dans un
prochain avenir, on allait reconnaître l'inefficacité de ces
moyens légaux. Si, au mois de mars, un accueil bienveillant avait été
fait, au Port-au-Prince comme en d'autres lieux, à M. John
Candler, quaker anglais, et à M. Victor Schœlcher, abolitioniste français, qui vinrent visiter Haïti \ — au mois d'avril, peu de jours après la fondation du Manifeste^ une réception différente fut faite à M. Granier de Cassagnac
qui arriva à la capitale sur la corvette française la Perle,
venant de la Martinique. On avait été avisé de sa prochaine
visite, et à peine était-il débarqué, le 17, que dans la soi-
/ !JéiÂéê^frée une trentaine de jeunes hommes allèrent au devant de
UtS' ' /t^l l'iiôtel de la marine où il logea, effectuer un charivari qu'ils
avaient médité, au souvenir des publications furibondes
que ce partisan de l'esclavage, cet ennemi de la race
africaine avait faites, deux ans auparavant, dans la Revue
de Paris, pour soutenir ses opinions contre l' affranchissement des esclaves dans les colonies françaises. Or, les esprits les plus généreux, en France, réclamaient cette mesure humanitaire, et en 1840, la commission présidée par 1 M. John Candler a publié un volume sur son voyage à Haïti. M. V. Schœlcher en a
publié un également. On a p\i remarquer dans ces volumes la différence qiii existe entre
un quaker et un abolitioniste [1841] CHAPITRE III, 143 M. le dac de Broglie, avait fait son important rapport au
gouvernement sur cette question, en concluant en faveur de
l'abolition de l'esclavage. M. G. de Gassagnac ne s'était pas
borné à applaudir à l'asservissement des noirs , aux préjugés ridicules qu'il fait naître contre leurs descendans ; il
s'était plu à proclamer sa haine contre les Haïtiens : son
voyage dans la République ne fut envisagé par ceux dont
nous parlons que comme un défi, qu'il leur jetait, sous les
auspices du pavillon français, et qui méritait d'être relevé
de cette manière. Il dînait à l'hôtel, en compagnie de plusieurs officiers d'un navire de guerre anglais qui était dans
la rade \ à côté de la Perle, quand le charivari se fit entendre ; ayant su que son nom était prononcé, que cette
farce était à son adresse, il parut effrayé, a-t-on dit alors,
au point de réclamer la protection de ces officiers ou leur
concours pour sortir de ce pas. Enfin il fit prévenir M. Levasseur, son consul, qui envoya auprès de lui le chancelier du consulat avec lequel il s'y rendit pour y passer la
nuit; il jugea prudent de se rembarquer sur la Perle, dès
le lendemain matin.
re ; ayant su que son nom était prononcé, que cette
farce était à son adresse, il parut effrayé, a-t-on dit alors,
au point de réclamer la protection de ces officiers ou leur
concours pour sortir de ce pas. Enfin il fit prévenir M. Levasseur, son consul, qui envoya auprès de lui le chancelier du consulat avec lequel il s'y rendit pour y passer la
nuit; il jugea prudent de se rembarquer sur la Perle, dès
le lendemain matin. Malheureusement, quelques gamins étaient accourus au
bruit du charivari, et ils avaient envoyé des pierres sur le
balcon de l'hôtel ; ce qui mit fin à cette sérénade d'une nouvelle espèce. En cette circonstance, plus risible que sérieuse, M. Levasseur crut l'honneur français intéressé
à la punition de ceux qu'il appelait «les coupables auteurs
» d'une tentative (['assassinat sur la personne de M. G. de
Gassagnac, » bien que l'autorité militaire, avisée du fait,
eût envoyé de suite une garde pour le protéger et dissiper
l'attroupement formé devant l'hôtel de la marine. Nous 1 Le brig le Victnr, capitaine Dawson, arrivé de la nirliade le 16 avril. 144 ÉTUDES SL'n l'histoire d*ii\Vti. omettons cU^ erses autres circonstances relatives a cette
affaire, pour dire seulement quelles auteurs du charivari,
après avoir subi un emprisonnement de vingt-quatre
heures'', furent traduits pardevant le tribunal de police
qui les acquitta, à la grande satisfacticn de la population
de la capitale. Après ce jugement^ MM. Dsimai Lespinasse et Charles
Alerte allèrent abord de laPejie apporter à M. G. de Gassagnac un cartel que lui adressa M. Gharles Nathan, qui lui
proposait de vider le duel sur le pont du navire, si le commandant y consentait; mais ils n'obtinrent qu'un refus entouré de protestations en faveur des Haïtiens. Quelques
jours après, les auteurs du charivari donnèrent un banquet et un bal où l'élite de la population fut invitée; et le
Manifeste publia des extraits des articles de M. G. de Cassagnac contre la race africaine, afin de justifier l'indignation qu'ils avaient dû éprouver en voyant ce champion
de l'esclavage oser mettre le pied sur le sol d'Haïti ^. Dans ce même mois d'avril où M. Levasseur agissait en
faveur de ce Français, il en dénonça un autre officieusement à Boyer^ pour avoir conçu le projet de faire fabriquer
à Paris de faux billets de caisse de dix gourdes qu'il devait
introduire à Haïti. Cette démarche ayant ensuite porté le
consul à des actes regrettables et même à cesser toutes relations avec le gouvernement haïtien, à la fin de cette année,
la gravité de cette résolution nous obligera préciser quel- ■l Messieurs L. Cerisier, P. Klic, A. Elle, Saul Liaiitaud, Emile Nan, Merlef, Madiùu
fils, Sainl-Amand , etc., etc. Durant leur empiisonuemeut , ils reçurent une
foule de visites : tontes nuances d'opinions politiques disparurent dans ce témoignage
d'intérêt. 2 Rendu aux Etats-Unis et en France, M. Graiiicr de Cassagnac publia dans ces
deux pays la relation de, sa mésaventure à Haïti, selon l'impression qu'elle avait
dit produire sur son esprit déjà prévenu contre les sauvages qui habitent cette île.
etc., etc. Durant leur empiisonuemeut , ils reçurent une
foule de visites : tontes nuances d'opinions politiques disparurent dans ce témoignage
d'intérêt. 2 Rendu aux Etats-Unis et en France, M. Graiiicr de Cassagnac publia dans ces
deux pays la relation de, sa mésaventure à Haïti, selon l'impression qu'elle avait
dit produire sur son esprit déjà prévenu contre les sauvages qui habitent cette île. M8iî j CHAPITRE !1I. \ i') qiies faits et circonstances qui en dépendent, atin que le
lecteur en juge impartialement. îl faut qu'il sache d'abord, que M. Levasséur se laissait
facilement aller à des préventions contre les fonctionnaires
publics du pays, qu'il essayait souvent de traiter dédaigneu- (^
sèment, en abusant de son esprit parfois caustique. Parmi
eux, le général Inginac, avec qui il était le plus en rapport
à cause de ses fonctions de secrétaire général qui en faisaient le ministre des relations extérieures, était celui qui
éprouvait le plus ces préventions injustes, tant les agents
français, en général, se persuadaient bénévolement qu'il
inclinait toujours en faveur des Anglais, qu'il n'aimait pas
la France. Déjà, en mars 1840, ce sentiment de prévention
avait porté M. Levasséur à adresser au Président, une
lettre où il lui dénonçait le secrétaire général comme
coupable d'une action que lui imputaient légèrement certains commerçans de la capitale, pour avoir infliiencé le
Président, disait-il, dans une mesure relative aux traites
que l'administration des finances recevait d'eux auparavant, et qu'elle ne voulait plus admettre en payement des
droits de douane. Le Président lui avait fait répondre par
M. Imbert : *• On a peine à concevoir, M. le consul géné-
» rai, que vous ayez pu vous laisser entraîner à accueillir
« une atroce calomnie que la malveillance seule a pu inI) venter... Le grand fonctionnaire dont vous citez le nom
» est incapable d'une telle action : il possède la pleine el
» entière confiance de S. E . , par les longs et utiles services
» qu'il a rendus à son pays, par son dévouement aux inté-
» rets nationaux, par sa fidélité constante envers sa pa-
» trie, et il ne saurait, non plus que qui que ce soit, in-
» fluencer l'esprit juste et équitable du chef de l'Etat, pour
» le porter à prendre aucune résolution contraire aux T. XI. io 146 ÉTUDES SUR l'histoire d'hâÏTI. » principes qui le distinguent » Après cette réponse,
le général Inginac avait provoqué une entrevue avec M. Levasseur en présence de témoins, afin de le convaincre
qu'il avait été dupe de la malveillance, et il s'en était
suivi une réconciliation entre eux, dans l'intérêt des bons
rapports entre leurs pays respectifs ''. Revenons à la dénonciation officieuse du consul général : il s'agit du jeune Charles Touzalin, frère du chancelier du consulat, dont l'affaire fit beaucoup de bruit à
cette époque.
général Inginac avait provoqué une entrevue avec M. Levasseur en présence de témoins, afin de le convaincre
qu'il avait été dupe de la malveillance, et il s'en était
suivi une réconciliation entre eux, dans l'intérêt des bons
rapports entre leurs pays respectifs ''. Revenons à la dénonciation officieuse du consul général : il s'agit du jeune Charles Touzalin, frère du chancelier du consulat, dont l'affaire fit beaucoup de bruit à
cette époque. Dès 1859, G. ïouzalin était au Port-au-Prince où il avait
formé une association avec deux Haïtiens pour la filtration
des eaux ; leur établissement ne put continuer. Le 15 mars
1840, il partit pour la France où, disait-il, il allait chercher
les moyens de fonder une brasserie à son retour au Portau-Prince. Mais rendu à Paris, il fit fabriquer du papier à
filigranes, semblable à celui qui était employé à l'émission
des billets de caisse de dix sourdes d'Haïti : l'intermé-
^ diaire dont il se servit pour cette fabrication se nommait
Régnier Becker. En septembre de la même année , il revint au Port-au-Prince, emmenant avec lui un brasseur,
mais sans apporter les ustensiles nécessaires à une brasserie; il avait seulement une petitejpartie de marchandises
qu'il voulait 'consigner à la maison Desèvre et Dejardin,
respectables négocians français ^de la place. Ces négocians
refusèrent la consignation, parce que, dès son arrivée,
C. Touzalin confia à M. Desèvre le but principal de son
voyage en France. M. Desèvre dévoila ce projet à M. Levasseur, dans l'intérêt du commerce et du pays où il faisait 1 Daus cette entrevue, je servis de témoin à M. Levasscur, et je fus heureui de
eoueourir à sa réconciliation avec le général Inginac, afin de favoriser les bons rapports entre mon pays et la France. Le colonel A'ictor Poil était le témoin du secrétaire
général. [1841] CHAPITRE ni. 147 ses affaires honorablement, après avoir engagé C. Touzalin
à renoncer à son coupable projet. Mais celui-ci ayant osé
lui renouveler la proposition de coopérer à la circulation
de faux billets, ce négociant remit cette fois au consul général une dénonciation écrite contre lui. Il est constant
qu'en décembre suivant, M. Levasseur expédia C. Touzalin
à Jacmel pour y recueillir la succession de l'abbé Lota,
décédé curé de cette ville. Revenu au Port-au-Prince;, il
repartit dans lemêmemoispourlaFrance, disant cju'il allait
y chercher un pétrin mécanique, à raison d'une société
qu'il contracta avec un nommé Lapeyre, Français, boulanger établi en cette ville. Mais au lieu du pétrin ce fut de
l'impression des faux billets qu'il s'occupa. Au mois d'avril J8I1, un commis de la maison Desèvre
et Dejardin, informé du projet bien arrêté de ce jeune
homme, crut devoir le dénoncer par écrit à M. Levasseur : ce commis était M. Audray, Français, décoré de
la légion d'honneur. Le consul général se décida alors
à faire part à Boyer de ces informations, verbalement,
en lui promettant d'écrire au gouvernement français, afin
que la police recherchât C. Touzalin et mît obstacle à son
coupable projet. De son côté, le Président, en le remerciant de cet avis, prit l'engagement de contraindre seulement ce jeune homme à quitter Haïti, s'il parvenait à y retourner.
. Audray, Français, décoré de
la légion d'honneur. Le consul général se décida alors
à faire part à Boyer de ces informations, verbalement,
en lui promettant d'écrire au gouvernement français, afin
que la police recherchât C. Touzalin et mît obstacle à son
coupable projet. De son côté, le Président, en le remerciant de cet avis, prit l'engagement de contraindre seulement ce jeune homme à quitter Haïti, s'il parvenait à y retourner. Dans les premiers jours du mois d'août, les faux billets
arrivèrent en partie au Port-au-Prince par un navire français, et il paraît qu'ils furent remis au boulanger Lapeyre,
chez qui il en a été trouvé par la suite. Le 27 du même
mois, C, Touzalin y arriva par la voie de Saint-Thomas.
Interpellé par le consul général, il lui jura qu'il avait i-enoncé entièrement à son pi'ojet; et, sur cette assurance 118 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. mensongère, M. Levasseiir, indignement trompé par ce
coupable, s'empressa d'affirmer au Président, qu'il n'était
même pas nécessaire de le surveiller, qu'il répondait de
lui « corps pour corps : » ce sont les expressions dont il
se servit dans son entretien verbal. Le Président, à son
tour, dut se rassurer par cette affirmation. C. Touzalin n'avait pas apporté le pétrin mécanique cpii
avait été le but avoué de son voyage en France ; et aussitôt
son retour, il loua un terrain à Martissant, tout près du
Port-au-Prince, pour y faire de la chaux, prétendait il. On
dit alors et on crut que M. Levasseur l'avait aidé dans cette
nouvelle entreprise pour une somme de 300 gourdes. Cependant, dans le courant de septembre, de faux billets de
dix gourdes parurent dans le commerce ; en octobre, on
en découvrit un plus grand nombre, et le 26, deux Haïtiens,
dont les noms nous échappent, Lapeyre et un autre étranger furent emprisonnés par l'autorité judiciaire, comme
prévenus d'avoir mis en circulation ces faux billets.
C. Touzalin alla les visiter et tint des propos qui firent
naître des soupçons contre lui qui avait paru, antérieurement, s'être associé avec Lapeyre. Le 27, l'autorité fit une
descente de lieux chez Madame veuve Touzalin, sa mère,
et n'y trouva rien qui pût le compromettre ; le même jour,
dans l'après-midi, elle alla faire une perquisition à la campagne de Martissant et n'y trouva non plus aucune trace
de délit. Quoique présent à ces deux opérations , C. Touzalin n'était point arrêté ; il le fut le 28 octobre. Pendant
({ue la police judiciaire allait avec lui à cette campagne,
M. Levasseur vint à passer sur la route, et il recommanda
au colonel Victor Poil d'avoir pour lui tous les égards possible, « car il était assuré, disait-il, que ce jeune homme
» n'était nullement coupable ; > il l'exhorta lui-même à la
de délit. Quoique présent à ces deux opérations , C. Touzalin n'était point arrêté ; il le fut le 28 octobre. Pendant
({ue la police judiciaire allait avec lui à cette campagne,
M. Levasseur vint à passer sur la route, et il recommanda
au colonel Victor Poil d'avoir pour lui tous les égards possible, « car il était assuré, disait-il, que ce jeune homme
» n'était nullement coupable ; > il l'exhorta lui-même à la [ISil] CHAPITRE III. ii9 fermeté^ en ajoutant que, en sa qualité de Français, C. Tonzalin devait compter sur sa protection. Rien n'était plus
naturel, sans doute ; mais dans la circonstance, ces paroles
étaient déplacées. En etfet, le lendemain 29, le consul général adressa à
Boyer une lettre « confidentielle » par laquelle il sollicitait
de lui un entretien particulier; mais comme il savait que
le Président était malade et qu'il ne pourrait probablement
pas le voir, il lui demandait en même temps d'ordonner
qu'on suspendit toutes poursuites contre C. Touzalin, afin
de remplir la promesse que le Président avait faite à son
égard, et que, a avant 15 ou 20 jours les faux billets se-
» raient livrés au gouvernement, parce que lui, le consul > général , avait paré aux inconvéniens qu'il redoutait. »>
Il s'agissait de colis contenant une masse de faux billets
que M. Levasseur savait avoir été expédiés du Havre par le
navire le Saint-Jacques qui était en mer. Mais ceux qui circulaient déjà au Port-au-Prince et qui
avaient motivé l'action du ministère public, qui les avait
introduits ? Et comment le consul général pouvait-il vouloir ainsi arrêter le cours de la justice à l'égard de C. Touzalin qui l'avait trompé, au point qu'il répondit de lui au
Président, « corps pour corps? » Le 4 et 5 novembre, M. Levasseur renouvela « confidentiellement » sa demande d'un entretien privé avec Boyer,
qui continuait d'être malade et ne pouvait la lui accorder.
Cette seconde lettre commençait ainsi : « Président, on
» vous trompe ... Pardonnez-moi l'extrême franchise de
» cette expression, mais c'est le cri de ma conscience, et je
» ne puis l'étouffer. Oui, Président, on vous trompe en > cherchant à confondre deux affaires distinctes, celle de
» G. ïouzalin et celle des hommes qui ont mis de faux bil150 ETUDES SUR l'hISTOIRE d'hAÏTI.
ait la lui accorder.
Cette seconde lettre commençait ainsi : « Président, on
» vous trompe ... Pardonnez-moi l'extrême franchise de
» cette expression, mais c'est le cri de ma conscience, et je
» ne puis l'étouffer. Oui, Président, on vous trompe en > cherchant à confondre deux affaires distinctes, celle de
» G. ïouzalin et celle des hommes qui ont mis de faux bil150 ETUDES SUR l'hISTOIRE d'hAÏTI. » lets en circulation. On espère pouvoir vous dégager
» de votre parole envers le consul de France, en vous
» persuadant qu'il n'a pas tenu ses engagemens envers
« vous Ne pouvant recevoir M. Levasseur, le Président chargea
le général Inginac de lui dire : qu'il ne pouvait arrêter les
poursuites dirigées contre C. Touzalin par le ministère public, puisqu'il y avait d'autres prévenus en cause par rapport à l'émission de faux billets, et que ce jeune homme
paraissait de connivence avec eux, malgré ses assurances
données au consul général. On dut donc attendre la fin de
l'instruction commencée. Mais le 24 novembre, la chambre du conseil ordonna l'élargissement de Lapeyre et de
l'un des deux Haïtiens, renvoya le second et l'autre étranger au tribunal correctionnel, etC. Touzalin seul au tribunal
criminel''. Ce prononcé parut si inique à Boyer, qu'il résolut de relaxer ce dernier à condition de son renvoi du pays,
et par suite de relaxer également les deux autres prévenus.
Le général Inginac notifia verbalement cette décision à
M. Levasseur qui lui dit de retenir C. Touzalin encore en
prison, afin de l'embarquer sur le brig de guerre français
rOresi^e qui devait partir dans peu de jours. Cependant, le
3 décembre le consul général lui adressa une lettre où il se
plaignait, en des termes peu mesurés pour le caractère personnel et officiel du secrétaire général, de la détention continue de C. Touzalin, Cette lettre fut la cause d'une vive
aigreur entre eux, le général Inginac venant à penser en
outre que, dans sa lettre du 4 novembre au Président, M. Levasseur avait fait allusion à lui. Enfin, le 3 décembre, i Aussitôt qu'il eût été élargi, Lapeyre qiiitta le Port-an-Prinee, Un nouveau locataire
de la boulangerie où il demeurait, y décoiivrit des faux billets de dix gourdes et appela
l'autorité judiciaire qui vint les prendre en dressant procès-verbal. Ces billets étaient
semblables à ceux qui circulaient. [1841] CHAPITRE III. 451 C. Touzalin fut mis en liberté et embarqué le lendemain
sur la corvette le Berceau où il passa quelques jours avant
d'être expédié par un navire américain qui allait à NewYork : le 15 décembre il mourut à bord de ce navire.
des faux billets de dix gourdes et appela
l'autorité judiciaire qui vint les prendre en dressant procès-verbal. Ces billets étaient
semblables à ceux qui circulaient. [1841] CHAPITRE III. 451 C. Touzalin fut mis en liberté et embarqué le lendemain
sur la corvette le Berceau où il passa quelques jours avant
d'être expédié par un navire américain qui allait à NewYork : le 15 décembre il mourut à bord de ce navire. Le 5, le Saint-Jacques parut devant le port. M. Levasseur se rendit à son bord, en compagnie de M. Lartigue,
commandant du Berceaii, et exigea du capitaine Curet la
remise du sac aux lettres et des colis dans lesquels il savait
que se trouvaient les faux billets de dix gourdes expédiés
de France à C. Touzalin et consorts, notamment une pierre
tumulaire destinée à M. Darius Kenscoff, Haïtien : il fit
porter ces colis à bord de la corvette. Le lendemain, il en
avisa le général Inginac en lui disant de désigner deux citoyens notables pour assister à l'ouverture des colis, abord
du Berceau, et à la vérification des faux billets qui y seraient trouvés. Mais le général Inginac lui fit observer
qu'une pareille opération devait avoir lieu à la douane, en
présence de l'autorité judiciaire qui en dresserait procèsverbal ; que les colis, considérés comme marchandises et en
contenant sans nul doute, devaient être soumis à lavérificationdesolFiciersdeladouane en mêmetemps, conformément
aux lois du pays, et que ce serait les violer que de condescendre au désir du consul général, puisque le capitaine
Curet lui-même a\'d\t protesté contre leur saisie à sou bord,
afin de couvrir sa responsabilité envers les chargeurs et les
assureurs. M. Levasseur persista dans sa résolution, et le 8 décembre il procéda à l'ouverture du colis contenant la pierre
tumulaire; son procès-verbal atteste qu'il y trouva « une
» masse compacte de papiers qui a été reconnue être
» composée de feuilles portant chacune l'empreinte de six
» billets semblables à ceux qui circulent en Haïti pour la i 52 ÉTUDES sur» l'histoire dhaïti. » valeur de dix gourdes, mais auxquels manquaient les
» signatures apposées sur les véritables billets en circulaH tion. » Le consul général fit brûler ces feuilles sans en
constater le nombre, et n'en réserva qu'une seule dans l'intention de la remettre au Président, pour lui prouver qu'il
avait rempli la promesse qu'il lui avait faite d'empêcher
l'introduction de ces faux billets en Haïti. Le 9^ en effet, il
la lui adressa avec une lettre accompagnée en outre d'une
copie de son procès-verbal, et d'une copie 'de sa lettre au
secrétaire général par laquelle il avait réclamé le concours
de deux notabilités haïtiennes. Quant aux autres colis saisis sur le Saint-Jacques, il les fit remettre intacts à la
douane avec la pierre tumulaire.
avait faite d'empêcher
l'introduction de ces faux billets en Haïti. Le 9^ en effet, il
la lui adressa avec une lettre accompagnée en outre d'une
copie de son procès-verbal, et d'une copie 'de sa lettre au
secrétaire général par laquelle il avait réclamé le concours
de deux notabilités haïtiennes. Quant aux autres colis saisis sur le Saint-Jacques, il les fit remettre intacts à la
douane avec la pierre tumulaire. En recevant ces documens^, Boyer ordonna au général
Inginac de faire comparer la feuille de faux billets avec
ceux que l'autorité judiciaire avait saisis dans la circulation
et qui avaient motivé les poursuites contre C. ïouzalin et
consorts. Le 40, cette opération eut lieu par les citoyens
J. Elie, directeur de la chambre des comptes^ Pinard, directeur de l'imprimerie nationale, E. Seguy Villevaleix et
Hugues Tran, notaires du gouvernement, et Ducoudray;
ils re«îonnurent et déclarèrent par procès-verbal, que ces
billets produits comme échantillons étaient « identiquement » les mêmes que les autres, auxquels C. Touzalin avait
sans doute apposé les fausses signatures, puisqu'il était
arrivé au Port-au-Prince le 27 août et que les faux billets
n'avaient paru dans le commerce que dans le courant du
mois de septembre. n est à remarquer que les signatures des billets émis par
le trésor n'étant pas toujours les mêmes, et les faux billets
devant paraître neufs dans la circulation, ce faussaire éméri!e avait eu la précaution de se réserver d'y apposer les IlSii] CHAPITRE m. Ibri fausses signatures, dans le pays même, pour mieux suivre
ces variations de véritables signatures. Or, antérieurement
à sa coupable entreprise, on avait remarqué son talent en
fait de calligraphie ,• il avait même fait exécuter à Paris une
carte de l'île d'Haïti dans son premier voyage en France,
après l'avoir dressée au Port-au-Prince et montrée en manuscrit à diverses personnes. Le secrétaire général reçut l'ordre d'accuser réception à
M. Levasseur^ des documens qu'il avait adressés au Président, en récapitulant tous les faits relatifs à cette vilaine
affaire; il le fit le 1 1 décembre, et sa lettre se termina ainsi :
« Le Président d'Haïti me charge. Monsieur le consul gé-
» néral, de vous témoigner sa satisfaction pour le zèle que
» vous avez déployé dans cette circonstance où, si vous
» n'avez pas obtenu tout le résultat que vous attendiez, on
» ne peut s'en prendre qu'à la duplicité de l'homme indi-
» gne pour lequel vous avez intercédé, que dans la fausse
» conviction où vous étiez qu'il avait seulement projeté son
» crime et qu'il ne l'avait pas consommé. Ainsi, le gou-
» vernement, en se bornant à ordonner la déportation de
B Charles Touzalin^ avec défense qu'il ne paraisse jamais
» dans le pays^ à peine d'encourir les plus graves consé-
> quences, donne une nouvelle preuve de son désir de ne
» laisser échapper aucune occasion de cimenter les rela-
» tions amicales qui existent entre Haïti et la France. »
é son
» crime et qu'il ne l'avait pas consommé. Ainsi, le gou-
» vernement, en se bornant à ordonner la déportation de
B Charles Touzalin^ avec défense qu'il ne paraisse jamais
» dans le pays^ à peine d'encourir les plus graves consé-
> quences, donne une nouvelle preuve de son désir de ne
» laisser échapper aucune occasion de cimenter les rela-
» tions amicales qui existent entre Haïti et la France. » Par cette lettre, justice était certainement rendue aux intentions de M. Levasseur. Mais le 12 décembre, le journal
le Manifeste publia un article diffamatoire contre lui, en disant que dans l'affaire de G. Touzalin, a saconduite avait été
» astucieuse et criminelle ; qu'avec de faux dehors, un lan1) gage fourbe et hypocrite, il avait réussi à se faire quel-
» ques dupes chez nous ; qu"il avait forcé la main au goui5i ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. » vernement pour obtenir la mise en liberté du faux mon-
» nayeur, etc. » Et notez que la même feuille contenait un
autre article injurieux et outrageant contre le grand juge
Voltaire et signé par le notaire C. Devimeux. Dans la matinée du 15, M. Leyasseur alla voirie général
Inginac chez qui il trouva le notaire Yillevaleix et M. Redon, commissaire du gouvernement, que le secrétaire général avait mandé afin de lui dire : que M. Dumai Lespinasse, rédacteur du Manifeste, devait être poursuivi à raison
de l'article diffamatoire contre le consul général de France.
Aussi, quand celui-ci s'en plaignit à lui, il ne put qu'exprimer l'indignation qu'il éprouvait de cette offense; mais il
dit au consul général, que s'il voulait lui adresser une
plainte officielle à ce sujet, cette pièce appuierait l'action
du ministère public : ce fut ainsi convenu entre eux. De retour au consulat, M. Levasseur lui écrivit immédiatement; mais comme s'il doutait encore que le gouvernement hésitât à cet égard, il écrivit : « Si, par des motifs
)) que je ne puis prévoir, il en était autrement, je me trou-
» verais dans la pénible nécessité de rompre les relations
» officielles que j'ai mission d'entretenir, et d'en référer
» au gouvernement de Sa Majesté, etc. » Le secrétaire général trouvant cette menace au moins
inopportune et susceptible d'être mal accueillie par le
tribunal, alors que l'auteur de l'article diffamatoire avait
osé dire déjà que, dans l'affaire de C. Touzalin, « le consul
» général avait forcé la main au gouvernement, » il
chargea le chancelier du consulat, porteur de la plainte,
de dire à M. Levasseur de la refaire pour ôter ce passage.
gouvernement de Sa Majesté, etc. » Le secrétaire général trouvant cette menace au moins
inopportune et susceptible d'être mal accueillie par le
tribunal, alors que l'auteur de l'article diffamatoire avait
osé dire déjà que, dans l'affaire de C. Touzalin, « le consul
» général avait forcé la main au gouvernement, » il
chargea le chancelier du consulat, porteur de la plainte,
de dire à M. Levasseur de la refaire pour ôter ce passage. Celui-ci y consentit; mais dans sa nouvelle plainte formulée le 14, il dit : « Je sais, M. le secrétaire général, que [1841] CHAPITRE m. ' 155 n déjà des mesures sont prises par la justice pour que l'of-
» fense dont, je [me plains soit punie par les tribunaux,
» conformément à la loi sur la presse j mais cette mesure
» ne constituerait pas, pour le consul général de France,
» une réparation suffisante. Sa position officielle exige
» quelque chose de plus... » Et alors il demanda que le
gouvernement fit insérer prochainement dans le Manifeste
et dans le Télégraphe, journal officiel : 1° « une réproban tion formelle de l'article injurieux et calomniateur publié
» dans le premier de ces journaux; 2° une déclaration
» explicite du ho7i accord qui n'a cessé de régner entre le
» gouvernemenf de la République et le consul général de
» France, dans toutes les mesures cjui ont élé jugées néces-
» saires pour faire avorter les projets &' introduction de
» faux papier-monnaie par un Français. » Le secrétaire général devait d'autant moins condescendre
à ces exigences, que dans sa lettre du 1 1 au consul général,
tout en terminant par rendre justice à ses intentions, il
avait relaté tous les faits qui prouvaient qu'il n'y avait pas
eu « bon accord » entre le consul général et le gouvernement, notamment la singulière opération faite à bord de la
corvette le Berceau. Il se borna donc, le 15, à répondre
à M. Levasseur : « que l'autorité judiciaire était saisie de
» l'affaire et qu'il était à espérer que le jugement qui in-
» terviendrait à cet égard remplirait, par sa publicité,
» l'objet de ses désirs. » Il ajouta : « Le maintien des bons
» rapports entre les deux nations, et la continuation de la
» considération dont vous jouissez de la part du gouver-
» ne ment de la République, sont le meilleur désaveu qui
» puisse être opposé aux allégations outrageantes dirigées
» par un particulier contre le consul général de France. »
En outre, les lois d'Haïti n'auraient pas autorisé le gouverio6 ÉTUDES SLR LHISTOIRE DllAÏTI. nemeiit à exiger aucune insertion dans le Manifeste:
à propos des délits commis par la voie de la presse ,
elles établissaient seulement des peines contre leurs auteurs. M. Levasseur ne fut pas satisfait de cette réponse. Le 16
il écrivit à Boyer, et se plaignit des procédés du secrétaire
général en lui envoyant copie de leurs lettres respectives.
Le Président chargea le grand juge de lui répondre : « Que
» l'article diffamatoire dirigé contre le consul général de
» France l'avait péniblement affecté, ainsi que tous les
» fonctionnaires de la capitale; que la justice était saisie
» de cette affaire; que c'était la marche généralement
» suivie dans tous les pays où la presse est libre. Il est à
» regretter qu'une dissidence se soit élevée à cette occa-
» sion entre vous et le secrétaire général ; mais cette dissi-
» dence, quelle qu'elle soit, n'est pas de nature à porter
» la moindre atteinte au bon accord qui existe entre Haïti
» et la France »
, ainsi que tous les
» fonctionnaires de la capitale; que la justice était saisie
» de cette affaire; que c'était la marche généralement
» suivie dans tous les pays où la presse est libre. Il est à
» regretter qu'une dissidence se soit élevée à cette occa-
» sion entre vous et le secrétaire général ; mais cette dissi-
» dence, quelle qu'elle soit, n'est pas de nature à porter
» la moindre atteinte au bon accord qui existe entre Haïti
» et la France » Kn même temps qu'il écrivait au Président, le 16, M. Levasseur adressait aussi au général Inginac une lettre dans
laquelle il lui reprochait, en termes inconvenans, ce qu'il
appelait « un système de déceptions » de la part du secrétaire général à son égard. Mais le 18, ce fonctionnaire
lui répondit et releva ses expressions et ses injustes accusations, en lui rappelant les explications verbales qui
qui avaient eu lieu entre eux et les faits qui s'étaient passés depuis le 15, après la publication de l'.article diffamatoire. Le même jour, le 18, le consul général répondit à la
lettre du grand juge, de la veille, et renouvela sa menace
de rupture de toutes relations avec le gouvernement. Cette
menace n'étant suivie d'aucun effet, le 19 décembre, [1841] CHAPITRE IH. doT M. Levasseur adressa une note au Président d'Haïti^ par
laquelle il lui déclarait que : « En rompant ses relations of-
» ficielles avec le gouvernement haïtien et en se retirant à
» bord de la corvette de S. M. le Berceau pour y attendre
p les ordres du gouvernement du Roi, le consul général de
•) France laisse à terre son chancelier pour veiller à la con-
» servation des archives de la chancellerie et du consu-
» lat, etc. Dans tous les cas, il place ses nationaux, leurs
» biens et leurs personnes, sous la protection du droit des
» gens, et il compte particulièrement, pour leur sûreté,
» sur la loyauté du Président d'Haïti. » A midi, le consul
général fit abaisser son pavillon consulaire ; et escorté des '
commandans Lartigue et Doret, du Berceau et de VOreste^
et de quelques-uns de leurs officiers, il se rendit à bord de
la corvette. Le 19 aussi parut un article officiel dans le Télégraphe, annonçant cet événement et disant : « Comme il a été pro- » cédé ici, en cette circonstance, de la manière qu'il est » d'usage dans les autres pays, les rapports de bonne in- » telligence entre les deux Etats ne sauraient en être aflec- » tés; et quels que soient les événemens ultérieurs, le » gouvernement haïtien continuera à suivre la marche » qu'il a toujours tenue pour affermir de plus en plus les » relations existantes, en observant religieusement les » principes qui régissent les nations, d Dix jours après, le tribunal correctionnel, ayant entendu
la déposition faite par M. Curet, capitaine du navire le
Saint- Jacques, « affirmant en partie les faits relatés dans
» le journal /e Manifeste du 12 décembre, » relativement
aux colis saisis à son bord, et : « Attendu que ces faits dé-
» terminent des imputations qui caractérisent un délit
» d'injure; que, néanmoins, la précision voulue, pour
es qui régissent les nations, d Dix jours après, le tribunal correctionnel, ayant entendu
la déposition faite par M. Curet, capitaine du navire le
Saint- Jacques, « affirmant en partie les faits relatés dans
» le journal /e Manifeste du 12 décembre, » relativement
aux colis saisis à son bord, et : « Attendu que ces faits dé-
» terminent des imputations qui caractérisent un délit
» d'injure; que, néanmoins, la précision voulue, pour 158 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. D donner toute la force à la diffamation, ne se rencontre
» pas clans l'espèce; — Attendu que, bien qu'il soit permis
» d'écrire et de publier sa pensée, cependant la loi ne laisse
î) point à personne la faculté, quelle que soit la véracité
» des faits, de se servir d'expressions outrageantes ou inju-
» rieuses contre qui que ce soit; — Attendu qu'il demeure
» constant que le Manifeste du 12 décembre courant,
» contient des expressions outrageantes contre le sieur Le-
» vasseur, consul général de France Par ces motifs et
» en vertu de l'art. 520 du code pénal le tribunal con-
« damne le prévenu J. -F. Dumai Lespinasse à 80 gour1» des d'amende (maximum delà peine établie par cet arti-
)) cle), et ordonne la suppression du n° 37 du Manifeste,
» conformément à l'art. 957 du code de procédure ci-
» vile^.» Les procédés de M. Levasseur avaient paru si extraordinaires et si vioiens au public, qu'il applaudit à ce jugement
qui, en écartant la prévention de diffamation, ne prononça
que la peine relative à l'injure. L'Opposition de la capitale,
dont M. Dumai Lespinasse était devenu le chef depuis qu'il
publiait le Manifeste, s'en réjouit surtout en le voyant sortir presque triomphant du ministère public agissant par
ordre du gouvernement. Mais on va voir bientôt que le
consul général de France, qui s'était volontairement emprisonné à bord du Berceau ^, imagina de servir la cause
des opposans pour se venger et du général Inginac et du
gouvernement, tout en essayant de trouver moyen de sor1 Dans ce procès, M. D. Lespinasse se défendit avec talent ; il fut assisté de plusieurs
de ses confrères du barreau de la capitale. Apriis le jugement, il fut porté du tribunal
jusque cliez lui, en signe de triomphe ; et une souscription patriotique solda aussitôt l'amende et les frais auxquels il était condamné. 2 S'ennuyant très-souvent d'être renfermé à bord du Berceau, M, Levasseur se faisait
mener en canot sur la côte de Bizoton ; il y trouvait Ses chevaux et se promenait agréablement pendant plusieurs heures. Cela faisait i ire auPort-au-1'rince. [184-1] CHAPITRE III. 159 tir de la position qu'il s'était faite. En effet, il s'empressa
d'écrire à la Martinique et de requérir que l'amiral commandant la station des colonies françaises vînt au Port-auPrince avec des bâtimens de guerre, afin de contraindre
le gouvernement haïtien au 'respect qui lui était dû,
comme représentant du gouvernement français dans la
République.
plusieurs heures. Cela faisait i ire auPort-au-1'rince. [184-1] CHAPITRE III. 159 tir de la position qu'il s'était faite. En effet, il s'empressa
d'écrire à la Martinique et de requérir que l'amiral commandant la station des colonies françaises vînt au Port-auPrince avec des bâtimens de guerre, afin de contraindre
le gouvernement haïtien au 'respect qui lui était dû,
comme représentant du gouvernement français dans la
République. Dans le chapitre suivant, on verra quel fut le dénouement final de cette affaire. ? CHAPITRE l\. 1842. — Proclamation du Président d'Haïti qui convo(ïue lesélecthnrs pour le renouvellement de la Chambre des communes. — Publications à ce snjet par le Manifeste. —
Lettres de M. Lartigue an secrétaire d'État Irabert, et réponses, — Arrivée de plusieurs navires de guerre et de l'amiral Arnous-Dessaussays, appelé par M. Levasseur. — Entrevue de cet amiral avec Boyer. — 11 désapprouve la conduite du consul général et sollicite du Président la reprise de ses fonctions. — Boyer y consent, sous la
promesse que lui fait l'amiral de conseiller son rappel au gouvernement franrais. —
Elections générales : un grand nombre d'opposan? sont élus reproscntans. — Dispositions où se trouve Boyer ; conseils qui lui sont donnés. — Publication des journaux
le Temps et le Patriote. — Arrivée d'un légat du Pape ; il arrête un projet de concordat pour régler les affaires religieuses, et se reud à Rome : ce qui en empêche la
conclusion. — M. Imbert est révoqué de la charge de secrétaire d'État et remplacé
par M. Pilié. — Promotions de généraux ; réflexions à ce sujet. — Convocation eïtraordinaire du Sénat. — Message du Président d'Haïti à ce corps, à propos de la
réélection des représentans éliminés de la Chambre en 1839. — Réflexions à ce sujet. — Réponse du Sénat, suivie de considérations sur la situation politique. — Projet
du retrait intégral des billets décaisse, combattu en conseil ; Boyer y renonce. — Condamnations judiciaires contre MM. Devimcui Rinchère et David SaintPreui. La 5* législature avait terminé son mandat l'année
précédente par une session assez laborieuse : le moment arriva où il fallut la remplacer par une autre. Le
o janvier , le Président d'Haïti publia une proclamation
dans laquelle il disait : « Citoyens électeurs, c'est pour la sixième fois que vous
êtes appelés par la constitution à élire les membres de la
Chambre des représentans des communes. Je ne vous retracerai pas vos devoirs, vous les connaissez. Votre expérience vous prémunira contre l'esprit d'intrigue et de cote- [I8i2] CHAPITRE IV. 161 rie; el l'amour du bien public vous portera à ne donner
vos suffrages qu'à des citoyens vertueux, et qui sachent
que le premier titre du législateur à la confiance de ses
concitoyens est le dévouement à la patrie. Je fais des vœux
pour que la prochaine législature ne compte que des députés animés du désir de concourir, dans les voies constitutionnelles, à tout ce qui peut promouvoir l'amélioration de
notre législation, la prospérité de la République et le bienêtre de la nation... »
rages qu'à des citoyens vertueux, et qui sachent
que le premier titre du législateur à la confiance de ses
concitoyens est le dévouement à la patrie. Je fais des vœux
pour que la prochaine législature ne compte que des députés animés du désir de concourir, dans les voies constitutionnelles, à tout ce qui peut promouvoir l'amélioration de
notre législation, la prospérité de la République et le bienêtre de la nation... » Ce langage était bien celui que le chef de l'État devait
tenir aux électeurs ; mais chacun allait l'entendre selon ses
idées et ses sentimens. Dès le 26 septembre précédent, le Manifeste avait publié
un article, au sujet de la loi électorale de 1834, sur la formation de la liste des électeurs par les conseils de notables
de chaque commune. Il reprochait aux électeurs l'indifférence, l'insouciance qu'ils avaient mise jusqu'alors à se
rendre aux assemblées communales pour élire leurs représentans; il les engageait à ne pas négliger ce devoir pour
les prochaines élections de 1842 ; et comparant les dispositions de la constitution disant : « Il faut avoir atteint l'âge
» de majorité pour voter dans les assemblées commun nales, » à celles de la loi électorale qui fixaient cet âge à
25 ans, il concluait que cette loi était contraire à la constitution qui n'exigeait que la majorité civile de 21 'ans; que
la constitution devait être plutôt observée que la loi. Aussi
ce journal se récria-t-il bientôt contre la prétention du conseil communal du Port-au-Prince, à n'admettre sur la liste
que les électeurs de 25 ans ; et cette trompette, embouchée
à la capitale, en présence du chef du pouvoir exécutif, fut
entendue d'un bout de la République à l'autre : partout on
se prépara à lutter contre les conseils des communes, à se T. XI. 11
ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. présenter aux élections, dût-on même n'avoir pas atteint
les 21 ans j car la jeunesse des villes ou bourgs, en général, était entraînée vers le but bien connu que l'Opposition
se proposait d'atteindre. D'un autre côté, le même journal, à son apparition, avait
publié, en forme de prospectus, un article intitulé : « Point
» de journal sans politique ; » à celui-ci avait succédé un
'autre ayant pour titre : « Pourquoi Haïti n'est-elle pas plus
avancée en civilisation ? » Ces deux articles, remarquablement écrits, avaient donné un nouvel essor à l'Opposition répandue dans tout le pays; suivis de bien d'autres, ils
recommandaient les jeunes hommes qui contribuaient avec
M. Dumai Lespinasse à la rédaction àuMcmifeste. A l'envi,
tous ceux de leur âge se sentirent appelés à rajeunir, pour
ainsi dire, « la représentation nationale » dans la Chambre
des communes. Afin de réveiller le patriotisme des électeurs de la capitale, le journal publia successivement la
liste de ceux qui étaient inscrits d'office au conseil des notables, en invitant les autres à y aller réclamer leur inscription. Il finit par poser, le 50 janvier, à la veille des
élections, comme candidats, de l'Opposition évidemment,
MM. Dumai Lespinasse, Covin aîné, Emile Nau, pour être
représentans, et d'autres pour être leurs suppléans. Il en
fut de même dans les principales villes ; et dans celles dont
les représentans avaient été éliminés de la Chambre
en 1839, il était naturel que les mêmes citoyens reparussent devant leurs électeurs.
par poser, le 50 janvier, à la veille des
élections, comme candidats, de l'Opposition évidemment,
MM. Dumai Lespinasse, Covin aîné, Emile Nau, pour être
représentans, et d'autres pour être leurs suppléans. Il en
fut de même dans les principales villes ; et dans celles dont
les représentans avaient été éliminés de la Chambre
en 1839, il était naturel que les mêmes citoyens reparussent devant leurs électeurs. Il est à remarquer, quïndépenciamment des articles pu-*
bliés par le Manifeste, pour traiter de toutes les questions
importantes qui étaient à l'ordre du jour dans l'opinion publique, le 7 novembre ce journal en fit paraître un sous ce
litre : « Utopie de Pierre Gebor. » Sous ce voile, il était à [1842] ', CHAPITRE IV. 163 l'adresse de Boyer dont Tanagramme était à peine dissimulée i. Il fut compris par tous le& adeptes, et d'autant
mieux que, ne contenant que de banales accusations for- • ./ mutées par l'envie et la haine, il était à la portée delà plupart
d'entre eux : les opposans ne cachèrent point d'ailleurs
l'intention de l'article qui représentait Boyer comme un
despote égoïste. Ce fut donc dans cette situation des esprits que parut la
proclamation du Président. Mais suivons l'ordre chronologique, afin de donner suite aux vues et aux intentions de
M. Levasseur^ consul général de France, retiré volontairement à bord du Berceai*.- Dans le courant de janvier, le gouvernement voulant
expédier des fonds en France pour les échéances de l'indemnité et de l'emprunt, le secrétaire d'État Imbert écrivit au commandant Lartigue pour lui proposer de charger
ces fonds sur le Berceau, si cette corvette devait partir pour
la France, comme il en avait été question déjà : depuis 1858,
l'administration employait toujours cette voie. M. Lartigue
lui répondit : « que ce navire ne partait pas, mais que
» d'autres navires de guerre devant incessamment arriver {/h^ U^'- -
)) dans le port, d'après le vœu manifesté par le général '^' ' '
» Inginac, qu'il s'en présentât aux approches des pro-
» chaînes élections pour les représentans, afin de contenir
» l'Opposition, le secrétaire d'Etat pourrait charger les
» fonds sur l'un d'entre eux. » Cette réponse, remise au Président^ le surprit extrêmement; il ne crut pas le secrétaire général capable d'avoir
manifesté un tel vœu^ non plus qu'il ne l'avait jugé auteur 1 U était signé T. B., et si l'auteur écrivit Pierre Gel/or, les opposans savaient qu'if
fallait lire : Pierre Yebor. On dit même alors que plusieurs exemplaires de ce numéro
du Manifeste parurent avec cette anagramme, mais que l'auteur de l'article, ayant eu peur
d'une poursuite, fit substituer un G à l'Y, dans les autres. t 16i ' ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. de l'action coupable qui lui fut imputée en 1840 par M. Levasseur. Boyer attribua cette réponse à l'influence du consul général , d'après sa mésintelligence avec le général
Inginac ; et, après l'avoir communiquée à ce dernier , il
ordonna au secrétaire d'État de repousser cette insinuation
malveillante, en preliant dès lors la résolution, quoi qu'il
en arrivât, de demander au gouvernement français le rappel de M. Levasseur. De son côté, le général Inginac, indigné d'une telle inculpation, adressa une lettre à M. Lartigue
pour y donner le démenti le plus formel.
le général
Inginac ; et, après l'avoir communiquée à ce dernier , il
ordonna au secrétaire d'État de repousser cette insinuation
malveillante, en preliant dès lors la résolution, quoi qu'il
en arrivât, de demander au gouvernement français le rappel de M. Levasseur. De son côté, le général Inginac, indigné d'une telle inculpation, adressa une lettre à M. Lartigue
pour y donner le démenti le plus formel. M. Imbert, on le sait, n'estimait pas le secrétaire général; et inclinant toujours en faveur de l'Opposition, il
communiqua la lettre de M. Lartigue à certains opposans :
le Président eut connaissance de ce fait et pensa aussitôt à
sa révocation. Soit qu'ils crussent ou non à la véracité de
l'inculpation, les opposans se saisirent de cette « flèche du
Partbe » lancée contre le secrétaire général, considéré
comme l'organe du Président d'Haïti, afin de mieux assurer leur élection.
^ Ainsi que M. Lartigue l'avait annoncé, mais par un autre
motif, quelques jours après on vit arriver dans le port
successivement, la corvette la Circé, les brigs le Hussard et
leBisson. Et le samedi 29 janvier, le brig le Laurier et la
frégate VArmide, ayant à son bord l'amiral Arnous-Des*
saussays, jetèrent aussi l'ancre à côté d'eux. Pendant que l'amiral mandait à son bord M. Levasseur
et le commandant Lartigue, il fit saluer le pavillon haïtien
par la frégate; ce salut fut aussitôt rendu par le fort
Alexandre. L'amiral adressa ensuite à Boyer une lettre par
laquelle il lui demandait une audience; il lui fut répondu
que le Président le recevrait le lendemain dimanche, à
7 heures du matin. A cette heure, l'amiral vint au palais [1842) CHAPITRE lY. i6o escorté de plusieurs de ses officiers. BoyerreçutM. Arnous
avec cette courtoisie qui lui était propre, et eut avec lui
un entretien particulier qui dura une heure environ. Nous
dirons ici ce que le Président fit savoir ensuite à plusieurs
sénateurs et à des fonctionnaires publics. L'amiral Arnous lui dit : « que, appelé par le consul
» général de France avec des navires de guerre, après la
» retraite sur le Berceau, son premier soin avait été de
» l'entendre, ainsi que M. Lartigue, pour savoir les cir-
» constances qui l'avaient porté à rompre ses relations
» officielles avec le gouvernement haïtien; et qu'après
» avoir entendu les explications de M. Levasseur, et lu sa
ï correspondance avec le secrétaire général et le grand
» juge, il n'avait pas hésité à le blâmer de la résolution
» qu'il avait prise, de même qu'il 7i' approuvait pas ses
» procédés dans l'affaire de Charles Touzalin. » L'amiral
conclut, cependant, en demandant à Boyer de condescendre à ce qu'il reprît ses fonctions consulaires, même d'après l'article oftîciel publié dans le Télégraphe du 19 décembre qui faisait pressentir cette disposition de la part du
Président.
'avait pas hésité à le blâmer de la résolution
» qu'il avait prise, de même qu'il 7i' approuvait pas ses
» procédés dans l'affaire de Charles Touzalin. » L'amiral
conclut, cependant, en demandant à Boyer de condescendre à ce qu'il reprît ses fonctions consulaires, même d'après l'article oftîciel publié dans le Télégraphe du 19 décembre qui faisait pressentir cette disposition de la part du
Président. Boyer lui répondit, en lui faisant savoir tout ce que, naturellement^ M. Levasseur n'avait" pas pu lui avouer par
rapporta l'affaire de C. Touzalin; mais il l'informa aussi
dQ sa conduite antérieure. Il se plaignit de la lettre écrite
par M. Lartigue au secrétaire d'État, qu'il n'attribuait
qu'aux obsessions de M. Levasseur. Il dit à l'amiral : qu'il
consentait bien à ce qu'il reprît l'exercice de ses fonctions
consulaires, mais qu'il était résolu à demander son rappel
au gouvernement français ; qu'il avait assez de motifs pour
justifier de la légitimité et de la convenance d'une pareille
demande, et qu'il espérait que le gouvernement du Roi lui 166 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. donnerait cette satisfaction^ attendu que ses soins constans
ont toujours été d'entretenir de bons rapports entre Haïti
et la France. L'amiral Arnous le pria de n'en rien faire, en lui promettant de rapporter lui-même au gouvernement du Roi ce
qu'il avait reconnu et appris du Président, pour prouver
que le rappel de M. Levasseur devenait une nécessité''. Sur cette assurance, Boyer consentit à s'abstenir de la
démarche qu'il projetait. — Il fut arrêté entre le Président
et l'amiral que le secrétaire général et le commandant
Layrle, du Hussard, régleraient le cérémonial relatif à la
reprise des fonctions du consul général; et ils convinrent
entre eux que M. Levasseur adresserait une lettre à ce
sujet au Président qui lui ferait répondre favorablement.
Cela étant fait, le 1'" février dans Taprès-midi, le consul
général descendit sur le quai, escorté de plusieurs officiers
de marine, et précédé de quelques matelots qui portaient
le pavillon du consulat. Du quai, il se rendit au palais où
le Président l'accueillit, et il alla ensuite au logement qu'il
occupait 2. Au mois d'avril suivant, un bâtiment français arriva au
Cap-Haïtien avec des journaux où on lisait : que M. Levasseur serait remplacé dans ses fonctions à Haïti, par
M. Baradère, alors consul général de France à Guatemala.
Ainsi, l'amiral Arnous avait rempli sa promesse au Président. Mais le nouveau consul général n'avait pas encore
paru, quand survint la révolution de 1843. Le 1" février^ toutes les assemblées communales étaient
réunies pour l'élection des représentans et de leurs supJ Cet amiral a confirmé ce que lions avions dit déjà de la conduite honorable de bien
d(es offlciers supérieurs de la marine française envers notre pays.
M. Baradère, alors consul général de France à Guatemala.
Ainsi, l'amiral Arnous avait rempli sa promesse au Président. Mais le nouveau consul général n'avait pas encore
paru, quand survint la révolution de 1843. Le 1" février^ toutes les assemblées communales étaient
réunies pour l'élection des représentans et de leurs supJ Cet amiral a confirmé ce que lions avions dit déjà de la conduite honorable de bien
d(es offlciers supérieurs de la marine française envers notre pays. 2 L(i Télégraphe dn 30 janvier annonça officiellement que M. Levasseur reprenait ses
fondions consulaires. [1842] CHAPITRE IV. 167 pléans; le scrutin allait décider, sinon du sort de la République, du moins de celui de son gouvernement. A la capi- ^ q
taie, 279 votans se présentèrent et formèrent d'abord le / .
bureau de l'assemblée en nommant M, Dieudonné, ancien (y~^(M^
sénateur, pour la présider; ce choix indiquait que l'Opposition, dont il était un membre ardent, triompherait par ^y .
ses suffrages. En effet, le 2, sur 284 votans, M. Dumai ' " /'7 Lespinasse obtint 221 voix; du 5 au 5, MM. Covin aîné et — Emile Nau furent élus également représentans de la com vrv. %
niune, le premier, par 260 votans, le second, par l99.fî^1/ttA - 1^9
Le 7, il n'y en avait plus que 90 qui élurent suppléans
MM. Charles Alerte, David-Troyet T. Bouchereau. La bataille était gagnée au Port-au-Prince, Elle le fut
aussi dans toutes les villes principales : aux Cayes^ par la * --^
réélection de M. Hérard Dumesle et l'élection de M. Lan- ' dun ; à Aquin, par celle de M. David Saint-Preux; au PetitGoave, par celle de M. Edouard Lochard ; à Jérémie , par
celle de M. E. Lartigue; aux Gonaïves, par l'élection de
MM. J.-B. Dupuy et J.-B. Damier; à Saint-Marc , par celle )^ de M. Rinchère; à l'Anse-à-Veau, par celle de M. Charles
Devimeiix; à Santo-Domingo, parcelle de MM. Benoît et
Alcius Ponthieux; à Léogane, par celle de M. Dorsain- v' ville Dautant, etc. En face d'une telle manifestation, et, on peut le dire^ de
l'insouciance de la grande majorité des électeurs qui s'é- . ' /- -
talent abstenus de se présenter aux assemblées communales, le général Tnginac crut devoir renouveler auprès
deBoyer le conseil qu'il lui avait donné, l'année précé- "^^
dente, de faire publier un journal semi-officiel afin de traiter, dans le sens du gouvernement, les questions importantes que traitait le Manifeste^ d'exposer la situation du
pays dans sa partie politique, financière, etc., pour essayer 168 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. d'éclairer le public. Il lui conseilla également l'établisse-
"\ ment de lycées aux Cayes^ au Cap-Haïtien et à Santo-Do3 mingo , d'écoles secondaires dans les autres principales ^ villes, d'écoles primaires dans chacun des bourgs, en édic- ^ tant une nouvelle loi sur l'instruction publique. Il lui ,^ parla de la nécessité de faire préparer le budget de l'État, _^ tant en recettes qu'en dépenses, pour la prochaine session
HAÏTI. d'éclairer le public. Il lui conseilla également l'établisse-
"\ ment de lycées aux Cayes^ au Cap-Haïtien et à Santo-Do3 mingo , d'écoles secondaires dans les autres principales ^ villes, d'écoles primaires dans chacun des bourgs, en édic- ^ tant une nouvelle loi sur l'instruction publique. Il lui ,^ parla de la nécessité de faire préparer le budget de l'État, _^ tant en recettes qu'en dépenses, pour la prochaine session ^ législative; de faire exécuter les travaux de réparations ?^ aux canaux et aux fontaines de la capitale^ comme en d'au- ^' très localités où cela serait urgent, etc. Le secrétaire général, qu'on a tant calomnié, reconnaissait que l'Opposition avait gagné du terrain,- qu'il était temps de compter
avec elle, puisque le Président lui-même voulait certainement le bien public et gouverner le pays, autant que possible, selon les lois. Le dimanche 6 février, à raison des opérations électo-
• raies de la semaine, il y eut au palais de la présidence une
grande réunion de fonctionnaires publics et de citoyens.
Après la parade des troupes, Boyer y revint sans avoir fait
sa promenade habituelle en ville; les officiers supérieurs
de la garnison s'y rendirent après lui. Les trois grands
fonctionnaires, MM. Imbert, Voltaire et Inginac, n'y parurent point, étant indisposés ou malades. Chacune des personnes présentes dans la grande salle,
dite (/es généraux^ croyait que Boyer allait se prononcer sur
les élections qui venaient d'avoir lieu à la capitale et sur
celles d'autres villes qui étaient déjà connues. Mais loin
d'articuler aucune parole à ce sujet, se montrant calme,
il appela le sénateur B. Ardouin et le fit asseoir à son côté
pour causer avec lui à voix basse. Il lui dit : « Eh bien !
» ces messieurs qui s'appellent opposans au gouvernement
» ont réussi à se faire élire représentans, ici et dans plu- |1842] CHAPITRE IV, 169 » seurs autres communes, d'après les rapports qui me sont
» parvenus. Il n'y a pas de doute qu'ils viendront à la
» Chambre dans l'intention d'agiter de nouveau le pays
» qui a besoin de sa tranquillité, qui veut son repos. Que
» faudra-t-il faire en présence d'une telle situation? La
» plupart des fonctionnaires publics se montrent d'une
» mollesse singulière , les citoyens eux-mêmes se laissent
T> entraîner aux idées subversives de tout ordre. On semble
» ne pas envisager la position réelle de la République, et
» vouloir, sans y penser, compromettre l'état présent des
H choses aussi bien que l'avenir de la patrie! Le général
T> Inginac m'a entretenu de plusieurs mesures qu'il croit
>> nécessaires de prendre dans l'actualité, notamment de
» la publication d'un journal destiné à éclairer le pu-
» blic; mais qui s'en chargerait? Je ne vois que vous qui
» ne craignez pas d'émettre vos opinions. »
la position réelle de la République, et
» vouloir, sans y penser, compromettre l'état présent des
H choses aussi bien que l'avenir de la patrie! Le général
T> Inginac m'a entretenu de plusieurs mesures qu'il croit
>> nécessaires de prendre dans l'actualité, notamment de
» la publication d'un journal destiné à éclairer le pu-
» blic; mais qui s'en chargerait? Je ne vois que vous qui
» ne craignez pas d'émettre vos opinions. » Le Président faisait beaucoup d'honneur à son interlocuteur, en lui parlant ainsi. Ce sénateur, confident des idées
expriméespar le général Inginac, répondit au chef de l'Etat :
« Je me chargerai avec plaisir de la publication de ce
» journal; peut-être pourra-t-il produire quelque bien;
» mais, seul, je ne pourrai suffire à cette tâche. Il y a au-
» tour de vous^ Président, d'autres fonctionnaires publics
» qui peuvent m'aider par leurs connaissances variées; car
» le journal devra traiter bien des questions pour éclairer le
» public: le général Inginac lui-même, MM. J. Elie, Ville-
> valeix, Faubert et d'autres encore; on fera appel à leurpa-
» triotisme. Mais, Président, soutfrezque je vous le dise avec
» franchise. C'est en vain que le journal essaierait dejusti-
» fier le gouvernement et de le soutenir dans l'état présent
» des esprits, s'il n'est pas soutenu lui-même par le gouver-
» nement. Le temps est arrivé, Président, où le gouverne170 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. » meni; doit sentir la nécessité de marcher à la tête des réfor-
» mes demandées de toutes parts par l'opinion éclairée de la
B nation. Parmi elles, il y en a qui ne sont pas réalisables
» en ce moment, mais il y en a qui le sont et qui doivent
» appeler votre attention ; en y satisfaisant, on prendra
» probablement patience pour les autres. Mainlenant on
3> attaque journellement la constitution, après l'avoir pré-
» conisée : c'est par rapport à l'initiative des lois qu'elle
« donne au Président d'Haïti et dont l'Opposition vous fait
» le reproche de ne pas user pour les besoins publics,
» Quoique fort imparfaite à certains égards, cette consti-
» tution permet de faire tout le bien possible. Il y a anssi
» des mesures purement administratives que le gouverne-
» ment pourrait et devrait prendre, afin de satisfaire aux
'^ , » besoins des populations. Parmi /es 7'e/b?^wesnecessazVes^ je » voiis indique une nouvelle loi sur l'instruction publique
» qui créerait des lycées aux chefs-lieux principaux des défj ' » partemens, des écoles secondaires en d'autres villes, des
' » des écoles primaires partout. Parmi les mesures d'ad-
» ministration, la réparation et l'entretien des rues et pla-
» ces de la capitale qui sont dans l'état le plus pitoyable,
» la réparation des canaux et des fontaines de cette ville,
» car on y boit de l'eau souvent bourbeuse : les habitans
» souffrent de cet état de choses, et en faisant reconstruire
n les fontaines du port pour fournir de la bonne eau aux
» navires étrangers, en deux ou trois ans les droits perçus
» à ce sujet auront couvert toutes ces dépenses ' . »
entretien des rues et pla-
» ces de la capitale qui sont dans l'état le plus pitoyable,
» la réparation des canaux et des fontaines de cette ville,
» car on y boit de l'eau souvent bourbeuse : les habitans
» souffrent de cet état de choses, et en faisant reconstruire
n les fontaines du port pour fournir de la bonne eau aux
» navires étrangers, en deux ou trois ans les droits perçus
» à ce sujet auront couvert toutes ces dépenses ' . » Ces paroles furent bien accueillies. Le Président consentit à faire préparer une nouvelle loi sur l'instruction ] On me dira, peiifc-étse : Pourquoi n'avez-vons pas indiqué en même temps tontes
les réformes que vous jugiez nécessaires? — La réponse à cette question sera dans
les faits qu'on verra ensuite, et qui donneront la mesure des vraies dispositions où se
trouvait le Président. [1842] CHAPITRE IV. 171 publique, à ordonner que les travaux de réparation des canaux et des fontaines fussent confiés à l'ingénieur Lesage que le général Inginac lui avait désigné à cet effet ^^ en disant au sénateur qu'il fallait faire paraître le journal immédiatement, qu'en défendant le gouvernement il serait soutenu. Il ajouta: a Je suis résolu à prendre bien des mey> sures, indépendamment de celles que m'a proposées le » général Inginac; les finances surtout en exigent, on » préparerale budget de l'année prochaine pour leprésenter » à la Chambre. Mais je dois vous le dire, il faut que M. Im,- » bert cesse d'être secrétaire d'État, Depuis assez long1) temps , il montre un mauvais vouloir que je ne peux » plus supporter; il y a au moins six mois qu'il n'est pas » venu me voir; il me fait dire qu'il est malade, et je sais » qu'il se promène tous les soirs. L'année dernière, je » voulais le révoquer et je fis venir ici M. Pilié dans l'in- » tention de nommer celui-ci à sa place, mais je sursis » encore par considération pour ses anciens services. De- » puis cela, il a continué de me déplaire par les relations )) qu'il entretient avec les opposans; je sais qu'il leur » fournit des renseignemens sur les opérations financiè- ^ )) res de l'État. Sa récente conduite à propos de la lettre » écrite par M. Lartigue à la suggestion de M. Levasseur, » a achevé de me dégoûter de lui. Mais dites-moi fran- » chement, si vous croyez M. Pilié capable de gérer les I) finances dans l'état actuel des choses : sinon, dési- » gnez-moi une autre personne. ^ Le sénateur Ardouin ne s'attendait pas, ceiHainement, à
être appelé ainsi, par la confiance du Président, à le conseiller dans une telle mesure; mais, dévoué à son gouver1 M. Lesage était alors juge au tribunal de cassation, mais il n'avait pas cessé d'être
ingénieur. ^
si vous croyez M. Pilié capable de gérer les I) finances dans l'état actuel des choses : sinon, dési- » gnez-moi une autre personne. ^ Le sénateur Ardouin ne s'attendait pas, ceiHainement, à
être appelé ainsi, par la confiance du Président, à le conseiller dans une telle mesure; mais, dévoué à son gouver1 M. Lesage était alors juge au tribunal de cassation, mais il n'avait pas cessé d'être
ingénieur. ^ 172 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. nement, il lui parla avec franchise. Après lui avoir cité toutes
les personnes qui étaient encore dans l'administration des
finances ou qui avaient fait partie de cette administration,
— le Président lui faisant des objections à l'égard de chacune d'elles, — il lui dit, qu'à son avis M. Pilié était celui
qui devait fixer son choix; qu'il était depuis longtemps
administrateur des finances d'un arrondissement important; qu'il avait acquis dans ces fonctions une réputation
bien méritée par sa probité exemplaire; qu'il était généralement estimé de tous les honnêtes gens; et qu'il serait,
sans nul doute, bien accueilli du public, pour remplacer
M. Imbert; qu'en le nommant secrétaire d'Etat, ce serait
encore suivre l'ordre hiérarchique. Mais le sénateur ajouta:
(i Si vous prenez cette mesure. Président, vous n'oublie-
» rez pas que M. Imbert est un ancien serviteur du pays,
» qui, malgré les défauts que vous lui trouvez, mérite vos
ï> égards, comme il avait mérité ceux de Pétion. Vous lui
» ferez jouir d'une pension honorable, en rapport avec
)) la haute position qu'il occupe depuis 1810. » « C'est là mon intention, reprit Boyer : il aura une pen-
» sion convenable ' .» Et le Président annonça qu'il allait,
dans la journée même, écrire à M. Pilié de venir de suite à
la capitale. Il se leva alors pour congédier l'auditoire qui
attendait en silence, et pour ne parler qu'aux officiers supérieurs de la garnison dont il s'approcha et qui croyaient
. recevoir l'ordre de tenir les troupes en cantonnement,
comme il en avait été en d'autres circonstances ; mais il
n'en fut rien.
- On ne savait que penser du calme inaccoutumé que Boyer
même, écrire à M. Pilié de venir de suite à
la capitale. Il se leva alors pour congédier l'auditoire qui
attendait en silence, et pour ne parler qu'aux officiers supérieurs de la garnison dont il s'approcha et qui croyaient
. recevoir l'ordre de tenir les troupes en cantonnement,
comme il en avait été en d'autres circonstances ; mais il
n'en fut rien.
- On ne savait que penser du calme inaccoutumé que Boyer 1 Je crois que cette pension fut fixée à 3,000 gourdes, ou au moins à 2,500. Mais on
sait que M. Imbert n'en voulut point, et qu'eu 1843 il se fit payer une année d'appointemens, — 4,000 gourdes, — « parce que Boyer n'avait pas eu le droit de le révoquer de » ses fonctions. » [l8-il2j CHAPITRE IV. 175 avait montré dans cette audience, et de l'absence de tout
discours de sa part. Chacun se livra à ses propres conjectures, présumant néanmoins que le Président prendrait tôt
ou tard quelques mesures. Quatre jours après, on vit paraître le premier numéro du journal ministériel qui eut
pour titre: Le Temps, ayec cette épigraphe: — Ordre public ^
paix, prospérité. Les améliorations sont l'œuvre du temps ^ .
Son premier article tint lieu de prospectus, en expliquant le but que se proposaient ses rédacteurs. Il annonça
les travaux relatifs aux fontaines de la capitale, et probablement ceux qui répareraient ses rues. Un article sur les
finances exposa la situation réelle de cette branche de
l'administration générale, en précisant le chiffre des billets de caisse en circulation et celui de la monnaie d'Espagne existant au trésor général, et mettant le public au courant desversemens faits ou à faire pour la dette étrangère.
Un autre article de politique intérieure s'adressa à toutes
les personnes sensées, pour leur faire comprendre ce qui
pouvait résulter d'agitations incessantes dans le pays. Et
au second numéro, un nouvel article sur les finances mit le
public à même de savoir ce qui avait été déjà payé sur
l'indemnité consentie envers la France, ce qui restait à acquitter, ce qui était déjà payé sur l'emprunt de 1825 et le
reste de cette dette. Un autre article intitulé: de fOp^
position et de ses conséquences, à l'adresse des opposans,
exposa carrément ce qui pouvait résulter de leurs tendances".
agitations incessantes dans le pays. Et
au second numéro, un nouvel article sur les finances mit le
public à même de savoir ce qui avait été déjà payé sur
l'indemnité consentie envers la France, ce qui restait à acquitter, ce qui était déjà payé sur l'emprunt de 1825 et le
reste de cette dette. Un autre article intitulé: de fOp^
position et de ses conséquences, à l'adresse des opposans,
exposa carrément ce qui pouvait résulter de leurs tendances". Si l'on fut généralement satisfait d'être informé de la
vraie situation financière du pays, on ne fut pas moins 1 Cette épigraphe fournit matière à bien des sarcasmes. Un agent consulaire m'ayant
demandé pourquoi je l'avais choisie,' je lui répondis: «Le journal ministériel devait
r> exprimer par là, le système de temporisation dugouv.';rnement qu'il soutient.» 174 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. frappé, nous osons le dire, des vérités contenues dans ce
dernier article et dans le précédent sur la politique intérieure. L'effet qu'ils produisirent sur les esprits, paraissant
à quelques jeunes hommes, de nature à rallier au gouvernement bien des personnes qui hésitaient entre lui et
l'Opposition, ils conçurent aussitôt l'idée de publier un
nouveau journal destiné à discuter les questions à l'ordre du jour, sinon avec plus de talent que ne le faisait
le Manifeste, du moins avec plus de tact et de modération que n'en montrait cette feuille depuis son apparition. Ils sentirent qu'il fallait combattre la force effective
du gouvernement, non par l'einportement, mais par la
raison, toujours plus propre à désarmer la force, ea essayant de convaincre le pouvoir qui en disposait. Ce fut,
si nous ne nous trompons pas, le principal motif' de la
publication du Patriote, fondé par MM. A. Dupuy, A^^ Elle,
Saint-Amand et Emile Nau, ancien rédacteur de r Union
qui disparut en 1859. Si le Manifeste battait en brèche les institutions politiques en démontrant, selon ses idées avancées, les vices de la
constitution de 1816, ses imperfections en ce qu'elle avait
donné trop de pouvoir •àuVré&ident d'Haïti, en présence de
la Chambre des comiiiunes qui, seule ^ devait exercer « la
» souveraineté nationale, » — le Patriote élucidait surtout
les questions d'économie sociale ou politique, par des idées
apf)ropriées à l'état actuel des choses '' . Nous ne parlons pas de la Feuille du Commerce qui avait
tant abusé, de l'arme de l'Opposition, qu'elle s'était usée
entre ses mains : d'ailleurs, cette atmô était maniée parmi
homme d'un âge aussi avancé que celui des hommes qui \ Vers la fin de l'année, cependant, le Patriote fit choi'us aux attaques de son confrère
contre la constitution : c'est qu'alors on conspirait. k#^: [J8i2] CHAPITRE IV. 175
pas de la Feuille du Commerce qui avait
tant abusé, de l'arme de l'Opposition, qu'elle s'était usée
entre ses mains : d'ailleurs, cette atmô était maniée parmi
homme d'un âge aussi avancé que celui des hommes qui \ Vers la fin de l'année, cependant, le Patriote fit choi'us aux attaques de son confrère
contre la constitution : c'est qu'alors on conspirait. k#^: [J8i2] CHAPITRE IV. 175 étaient au pouvoir, et alors c'était le règne des jeunes intelligences qui s'annonçait pour le saisir. Quant au Temps, il avait déclaré qu'il ne ferait point
de polémique : il se borna d'abord à exposer des faits
sur toutes les questions, afin d'essayer de prouver que
le pays , qu'on prétendait être si rétrograde en toutes
choses, avait fait des pas immenses dans la voie tracée
aux nations pour parvenir à la civilisation. A l'égard des
finances de l'État^ il prouvait les économies opérées successivement parla haute administration sur toutes les branches des dépenses publiques. En traitant de l'agriculture,
il prouva que ses produits avaient eu constamment une ^^jX^^î
marche ascendante par le régime libéral de la République ■ V Jsj-tÙ^
et par l'équitable distribution des terres en faveur de
tous les citoyens. Sous le rapport de l'industrie, et particulièrement des arts et métiers, il disait qu'on n'était pas
resté stationnairej, qu'on avait fait des progrès réels. A la
fin et malgré sa répugnance pour la polémique, il se vit
obligé de soutenir la constitution contre les théories exposées par le Manifeste. Mais le Temps fut-il lui-même soutenu par le gouvernement, ainsi qu'il en avait reçu l'assurance? Les actes du
pouvoir étaient-ils de nature à produire cet heureux résultat? C'est ce dont on jugera par les événemens survenus
durant cette année. Avant d'en parler, citons ce qui se
passa dans un autre ordre d'idées, aussi intéressantes que
celles qui ont en vue les intérêts matériels des peuples. Le 29 janvier, pendant que l'amiral Arnous arrivait au
Port-au-Prince, un autre personnage y débarquait d'un rv j^y ^^a,
navire américain venant de New- York. Le révérend Joseph "^ ^ ■ Kosati, évêque de Saint-Louis, dans l'État du Missouri
(Etats-Unis), nommé légat du Saint-Père Grégoire XVI, 176 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. venait auprès du Président d'Haïti afin de régler, de concert
avec lui^ les alîaires du culte catholique, apostolique et
•' - romain en Haïti '. Accueilli gracieusement par lePrésident,
il ne tarda pas à entrer en conférences avec une commission désignée à cet effet, et de ces conférences sortit le
projet de concordat qui suit et que nous transcrivons tel
qu'il fut rédigé, le 17 février :
0/hh'âjâ^-cL'i " "^^ ^^ '^ Très-Sainte et Indivisible Trinité. « Sa Sainteté le Souverain Pontife Grégoire XVI, et JeanPierre Boyer, Président de la République d'Haïti, « Reconnaissantégalementlanécessitédepourvoir^ d'une
manière solide et définitive, à ce que réclame l'état actuel
de l'Eglise dans l'île et République d'Haïti^ pour le plus
grand bien et avantage de la religion catholique qui est
professée par la majorité des Haïtiens, ont nommé, pour
parvenir à ce but;
égoire XVI, et JeanPierre Boyer, Président de la République d'Haïti, « Reconnaissantégalementlanécessitédepourvoir^ d'une
manière solide et définitive, à ce que réclame l'état actuel
de l'Eglise dans l'île et République d'Haïti^ pour le plus
grand bien et avantage de la religion catholique qui est
professée par la majorité des Haïtiens, ont nommé, pour
parvenir à ce but; « Sa Sainteté, — le révérend Joseph Rosati, évêque de
Saint-Louis, légat du Saint-Siège, muni de pleins pouvoirs ; « Le Président d'Haïti, — le général Joseph Balthazar
înginac, secrétaire général ; les sénateurs Pierre André et
B. Ardouin ; Seguy Villevaleix, chef des bureaux de la
secrétairerie générale ; et Eugène Seguy Villevaleix, secrétaire particulier du Président d'Haïti, pareillement munis de pleins pouvoirs;
* « Lesquels, après l'échange de leurs pleins pouvoirs res-
. pectifs, ont arrêté la convention suivante : «Art. 1"'. La religion catholique, apostolique et romaine
étant professée par la majorité des Haïtiens, continuera
d'être spécialement protégée ainsi que ses ministres. 1 L'abbé Cessens, qui joua tiu si grand rùle eu Halli par la suite, ■vint au Port-atiPiince avec le légat et s'en retourna avec lui. [1842] CHAPITRE IV. 177 « Art. 2. Il ne sera établi, pour le présent, clans la République, qu'un seul diocèse dont le siège est fixé an
Port-au-Prince. Si les besoins de la religion l'exigent, sur
la demande qui en sera faite par le Président d'Haïti au
Saint-Siège, il sera établi d'autres évoques dans la* République, et il y sera érigé un archevêché. 'i Art. 5. Le Président d'Haïti nommera les archeA^êques
et les évêques; et si le Saint-Siège leur trouve les qualités
requises par les saints canons, il leur donnera l'institution
canonique. «Dans le cas que le Saint-Siège ajournerait ou refuserait
l'institution canonique dont il est parlé plus haut, il devra
en informer le Président d'Haïti. <r Art. 4. Les archevêques et les évêques, avant d'entrer
en fonctions, prêteront directement entre les mains du
Président d'Haïti, le serment suivant : « Je jure et promets à Dieu, sur les saints évangiles, de
» garder obéissance et fidélité au gouvernement établi par
» la constitution d'Haïti, et de ne rien entreprendre, ni di-
» rectement ni indirectement, qui soit contraire aux droits
» et aux intérêts de la République. » « Art. 5. L'archevêque et les évêques d'Haïti recevront
un traitement annuel du trésor public. « Art. 6. Les évêques nommeront leurs grands vicaires,
dont le choix ne pourra porter que sur des personnes
agréées par le Président d'Haïti. a Dans le cas de décès ou de démission de i'évêque diocésain, celui des vicaires généraux qu'il aura désigné et déclaré premier grand vicaire; ou, à défaut de celte désignation, le plus ancien d'entre eux dans Tofiice de grand
vicaire, administrera en chef le diocèse ; les autres, s'il y
(Ml a, exerceront sous lui leur charge, pendant la vacance T. \I. 12 178 ÉTUDES SUR L HISTOIRE T) HAÏTI.
ès ou de démission de i'évêque diocésain, celui des vicaires généraux qu'il aura désigné et déclaré premier grand vicaire; ou, à défaut de celte désignation, le plus ancien d'entre eux dans Tofiice de grand
vicaire, administrera en chef le diocèse ; les autres, s'il y
(Ml a, exerceront sous lui leur charge, pendant la vacance T. \I. 12 178 ÉTUDES SUR L HISTOIRE T) HAÏTI. (lu siège épiscopal, et ce, en verlu des pouvoirs extraordinaires accordés, à cet effet, par le présent concordat. (( Art. 7. Les évêquesne pourront apporter aucun changement à la circonscription actuelle des paroisses, ni en
ériger de nouvelles que de concert avec le Président
d'Haïti. « Art. 8. Aucune institution ni fondation pieuse nepourront être établies sans l'autorisation du Président
d'Haïti. « Art. 9. Les évoques nommeront les curés et les vicaires
des paroisses, ainsi que les supérieurs, directeurs et professeurs des petits et grands séminaires, dont le Président
d'Haïti aura autorisé l'établissement. « Ils examinerpnt Içs lettres de prêtrise, les démissoriales,
les exéats et autres lettres testmioniales des ecclésiastiques
étrangers qui se présenteront pour exercer, dans la République, le saint ministère ; mais leur choix, tant pour les
curés et les vicaires des paroisses,^que pour les supérieurs,
directeurs et professeurs, ne pourra se fixer que sur des
personnes agréées par le Président d'Haïti. « Art. 10. Les vicaires généraux, les curés et les vicaires
des paroisses, avant d'entter en fonctions, prêteront, entre
les mains de l'autorité civile désignée par le Président
d'Haïti, le même serment que lesévêques. « Art. 1 1. Il ne sera porté aucune entrave à la libre correspondance des ministres du culte catholique, en Haïti,
avec le Saint-Siège, sur les matières de religion. « Art. 12. La formule suivante de prière sera récitée^ou
chantée à la fin de l'office divin, dans toutes les églises
catholiques d'Haïti : Domine salvam, fac Rempublicam,
cum Préside Jiostro N.,. et exaudi nos in die quâ in.vocaverimns te. [1842] CHAPITRE IV. 179 « Art. 15. Dans le cas que l'un des successeurs du Président aclLiel de la République d'Haïti ne professerait pas
la religion catholique, le présent concordat sera modifié
par une nouvelle convention, par rapport aux droits mentionnés dans les articles précédens, et qui ne pourraient
être exercés par des personnes non catholiques. «t Art. 14. Les fonds curiaux ne seront employés qu'à
l'entretien du culte catholique et de ses ministres, ainsi
qu'aux frais et dépenses des séminaires et autres établissemens pieux autorisés par le Président d'Haïti. « L'administration de ces fonds sera confiée, dans chaque
paroisse , sous la haute surveillance de chaque évêque,
au curé concurremment avec le directeur du conseil de
notables, lesquels choisiront un caissier parmi les citoyens
du lieu. « Art. 15. Il est déclaré de la part du Président d'Haïti,
et il est bien entendu, de la part du Saint-Siège, que l'exécution des stipulations du présent concordat ne pourra être
entravée par aucune interprétation contraire résultant des
lois actuelles d'Haïti.
de chaque évêque,
au curé concurremment avec le directeur du conseil de
notables, lesquels choisiront un caissier parmi les citoyens
du lieu. « Art. 15. Il est déclaré de la part du Président d'Haïti,
et il est bien entendu, de la part du Saint-Siège, que l'exécution des stipulations du présent concordat ne pourra être
entravée par aucune interprétation contraire résultant des
lois actuelles d'Haïti. « Art. 16. Le présent concordat sera ratifié de part et
d'autre, et l'échange des ratifications devra avoir lieu dans
le délai de. :. . ou plus tôt si faire se peut. » Si le lecteur se rappelle ce que nous avons dit de l'évêque
J. England, légat du Saint-Siège, en 1834, et les difficultés
qu'il opposa à la conclusion d'un projet de concordat, les
obstacles qu'il rencontra ensuite à Rome, pour faire adopter celui auquel il avait consenti en 1856, le lecteur verra
que le Saint-Siège, lui-même, avait modifié ses idées à l'égard d'Haïti, depuis que la France eut signé avec la République les traités de 1858. Il est vrai de dire aussi que la
commission haïtienne trouva en révêrjue Rosati, Italien de 180 ÉTUDES SUR L HISTOIRE 1) HAÏTI. naissance, un esprit de conciliation qne n'avait pas son
prédécessenr, qui avait toute la ferveur religieuse qu'on
remarque dans les Irlandais. - Boyer fut très-satisfait du projet ci- dessus. Il avait fait
recevoir et traiter le légat Rosati avec tous les honneurs dus
à son rang et tous les égards qu'il méritait comme envoyé
du Saint-Père, et il l'avait fêté au palais de la présidence.
Sa mission étant terminée, le légat partit bientôt sur la corvette le Berceau qui se rendait en France, emportant la pro-
/^ messe du Président, qu'il enverrait à Rome, dans le courant
de l'année, un ou deux agents chargés de ses pouvoirs, afin
de signer un concordat définitif d'après celui du projet cidessus. Telle était son intention réelle ; mais les événemens
poHtiques qui survinrent, et l'affreux tremblement de terre
du 7 mai suivant, dont nous parlerons, le portant à ajourner
l'envoi des agents, il finit par ne plus y penser, il paraît, et
les choses en restèrent là, fort malheureusement pour
Haïti et pour l'honneur de la religion catholique qui avait
tant besoin d'être réglée sur des bases fixes. L'évêque
Rosati, après avoir passé quelque temps dans une vaine
attente^ décéda avec le regret de ne pas voir son œuvre
achevée. Le Président avait dit au sénateur Ardouin, qu'il était
résolu à prendre bien des mesures qu'il n'énonça pas.
Dans la même semaine^ il fit savoir au comité permanent
du Sénat, qu'il était nécessaire de convoquer ce corps à
l'extraordinaire pour une communication qu'il avait à lui
faire, et cette convocation se fit pour le 10 mars. Dans son
numéro du 15 février, le Marti fesie en avisa le public, et
le Temps répéta cet avis le 17. On fut généralement curieux
desavoir le motif d'une telle mesure.
prendre bien des mesures qu'il n'énonça pas.
Dans la même semaine^ il fit savoir au comité permanent
du Sénat, qu'il était nécessaire de convoquer ce corps à
l'extraordinaire pour une communication qu'il avait à lui
faire, et cette convocation se fit pour le 10 mars. Dans son
numéro du 15 février, le Marti fesie en avisa le public, et
le Temps répéta cet avis le 17. On fut généralement curieux
desavoir le motif d'une telle mesure. [1842] • cHAPiiKE IV. i8.l En attendant, M. Pilié arriva de Jacmel. Le Président lui
ayant proposé d'accepter le porte-feuille des finances, il
y consentit malgré les scrupules qu'il éprouvait, à raison
de son estime pour M. Imbert qui était son chef immédiat
depuis si longtemps. Le 20 février, Boyer rendit un arrêté
par lequel il annonça cette nomination, « Attendu que le
» citoyen Imbert, secrétaire d'État, à cause de son état
» de maladie prolongé, n'a pu, depuis quelque temps,
» donner aux hautes fonctions qui lui sont attribuées, le
» soin et l'activité nécessaires, et qu'il importe, dans
» l'intérêt du bien du service , de remédier à cet
» état de choses. » Cet acte fut publié le lendemain matin. Mais, dans la soirée du 20, il y avait eu grand dîner au
palais. Le cdonel Hogu s'y trouvait ; il était un intime ami
de M. Imbert. Longtemps opposé au Président, il venait de
se laisser persuader parle général Inginac, de se rallier au
gouvernement et d'accepter le commandement de l'arrondissement des Gonaïves, pendant que le général Segrettier
(logé chez Inginac depuis trois mois au moins), qui avait
contribué à ce résultat par ses conseils donnés à Hogu,
sollicitait lui-même en vain d'être remplacé dans le com
mandement de l'arrondissement de Jérémie, à cause de la
ferveur de l'Opposition dans cette ville ^ . A raison de l'intimité qui existait entre M. Imbert et le
colonel Hogu, Boyer, après le dîner, chargea ce dernier
d'aller annoncer à son ami, avec tous les ménagemens
possibles, la mesure qu'il venait de prendre : il lui dit de
remplir cette mission dans la soirée même, parce que l'arrêté serait publié le lendemain matin. Ainsi, le Président 1 Boyer fui mal inspiré en refusant de remplacer le général Segrettier, sou ancien
ami il est vrai.
existait entre M. Imbert et le
colonel Hogu, Boyer, après le dîner, chargea ce dernier
d'aller annoncer à son ami, avec tous les ménagemens
possibles, la mesure qu'il venait de prendre : il lui dit de
remplir cette mission dans la soirée même, parce que l'arrêté serait publié le lendemain matin. Ainsi, le Président 1 Boyer fui mal inspiré en refusant de remplacer le général Segrettier, sou ancien
ami il est vrai. 182 ÉTUDES SUR L HlSTOllîE d'hAÏTI. observa toutes les formes convenablesencettecirconstance.
Mais, clans celte soirée aussi , M. Imbert, assis seul sur
la galerie de sa maison, avait été frappé d'un coup de sang
ou d'une légère apoplexie. Des passans s'en aperçurent en
le voyant étendu par terre; ils le relevèrent, assistés de
ses enfans qu'ils appelèrent de l'intérieur de la maison ;
ces derniers firent venir le docteur Merlet qui lui donnait
des soins, quand le colonel Hogu arriva chez lui. Hogu ne
pouvait pas remplir sa mission dans l'état où il trouva
M. Imbert; il revint le lendemain matin et rencontra le
docteur qui continuait ses soins. Il prit le parti de lui confier l'objet de ses deux visites, et le docteur lui répondit
qu'il y aurait danger pour le malade à lui annoncer sa révocation : il s'en abstint. Durant ce temps, l'arrêté du Président se publiait en ville, au son des tambours, comme
toujours pour les actes du gouvernement. Aussitôt, grand
émoi surtout parmi les opposans; ils affluèrent chez l'exsecrétaire d'État qui reçut des visites de beaucoup d'autres
personnes, en raison de sa maladie réelle et même de sa
révocation; car il jouissait dé l'estime publique. Mais, ce
qui fut singulier et ce qui s'explique suffisamment, c'est
que le Manifeste du 27 février, après avoir inséré dans ses
colonnes l'arrêté du 20, publia un avis signé de l'un des
fils de M. Imbert, qui donnait une sorte de démenti à
l'assertion du Président, touchant « son état de maladie
prolongé, » en convenant néanmoins « qu'il n'a éprouvé
» depuis longtemps que de bien légères indispositions
» dont le service public n'a jamais eu à souffrir, et adju-
» rant le témoignage du public et celui des employés qui
» concourent à ce service ^. » Inutile d'ajouter que M. Im1 On prélendit alors que M. Dnmai Lespinasse avait conseillé et rédigé cet avis.
ésident, touchant « son état de maladie
prolongé, » en convenant néanmoins « qu'il n'a éprouvé
» depuis longtemps que de bien légères indispositions
» dont le service public n'a jamais eu à souffrir, et adju-
» rant le témoignage du public et celui des employés qui
» concourent à ce service ^. » Inutile d'ajouter que M. Im1 On prélendit alors que M. Dnmai Lespinasse avait conseillé et rédigé cet avis. [18i2[ CHAPITRE IV. 185 bert, heureusement dégagé de son apoplexie, devint
plus que jamais opposant à Boyer. On lui imputa même
d'avoir dit que le Président n'ayait pas le droit de le
révoquer, parce qu'il avait été nommé secrétaire d'Etat
par Pétion. Dans la journée même du 6 février, le sénateur Ardouin
avait vu le général Inginac et il lui avait rendu compte de
sa conversation du matin avec le Président. Le secrétaire
général ne partageait pas son opinion à l'égard de M. Pilié
pour être le nouveau secrétaire d'État; il eût désiré le choix
d'un homme moins âgé. « Voltaire et moi, lui dit-il, nous
» sommes à peu près caducs par notre âge et nos infirï> mités; Pilié est de notre âge, quoique plus conservé
» que nous. Il faudrait un homme politique, en ce mo-
» ment;, à la charge du secrétaire d'État, et Pilié ne l'est
3) pas. Il a de plus une timidité qui l'empêchera d'obtenir
» du Président bien des mesures nécessaires dans l'actua-
» lité; et il faudrait l'y pousser afin de parer aux éven-
» tualités qui s'annoncent. Le Président est obstiné, et il
V doit être combattu par dés raisonnemens qui lui prou-
» vent l'urgente nécessité de se mettre à la tête des ré-
» formes, dont plusieurs sont justement demandées par
» l'opinion publique et très-réalisables. Je m'efforcerai
» d'aller le voir demain pour le détourner de l'idée qu'il
» a de nommer Pilié. » Cela ne put avoir lieu, comme on vient de le voir. Cependant, M. Pilié étant entré en fonction, le g^méral Ingi
nac lui prêta tout le concours de sa vieille expérience. Il
lui conseilla de demander aux administrateurs des finances, i" un état de tous les employés sous leurs ordres, avec
l'âge de leurs services, afin de provoquer du Président
des avanccmens parmi eux; 2 > un état concernant cerlaiiies 18 i ÉTLDES SUR l'hISTOIRE d'hAÏTIimpositions publiques dont la perception était assez négligée, afin de savoir ce qui en était encore dû par les
contribuables, etc. Ce dernier état devenait nécessaire
pour la formation du budget que le secrétaire général
avait même commencé pour son collègue. Il lui conseilla
encore de changer le mode de la comptabilité de l'État,
en adoptant celui des Anglais, conforme à ce qui se pratique parmi les commerçans, etc. Deux circulaires du secrétaire d'État parurent dans le journal officiel du 6 mars
pour avoir ces renseignemens de la part des administrateurs.
par les
contribuables, etc. Ce dernier état devenait nécessaire
pour la formation du budget que le secrétaire général
avait même commencé pour son collègue. Il lui conseilla
encore de changer le mode de la comptabilité de l'État,
en adoptant celui des Anglais, conforme à ce qui se pratique parmi les commerçans, etc. Deux circulaires du secrétaire d'État parurent dans le journal officiel du 6 mars
pour avoir ces renseignemens de la part des administrateurs. De son côté, le Président se décida à faire, le 27 février, _, . cinq promotions parmi les colonels, commandant de ces arr ^^ rondissemens. C'étaient les colonels Victor Poil, de celui du / / Port-au-Prince; Malette, de celui de l'Anse-à-Veau; So- |}l^P . lage, de celui d'Aquin ; Desmarattes, de celui du Môle; et
Mouscardy, de celui de la Grande-Rivière: ils furent élevés au grade de général de brigade. . ^vvwy^.^jvv ÏJ^ fit bien de récompenser ainsi leurs anciens services;
mais il n'aurait pas dû s'arrêter à ceux-ci seulement; plusieurs autres arrondissemens étaient aussi commandés par
des colonels également méritan s, et par leurs services et
par leurs qualités : ils auraient dû être élevés au même
grade. Il y en avait d'autres qui commandaient des places
importantes sous des généraux de division ; ils auraient
pu jouir de la même récompense. D'anciens généraux de
brigade eussent pu être faits divisionnaires. Parmi les premiers, Alain, au Port-de-Paix; Cadet Antoine, àPuertoPlate; Bouzy, au Mirebalais; Lamarre, à Leogane; Hogu
lui-même, aux Gonaïves, etc. Parmi les seconds, il y avait
Cazeau, aux Cayes; Frémont, à Jérémie ; Antoine Jérôme,
à Jacrael; Alv, àSanto-Domingo; Mendoza, à Azisa, etc. [1842J CHAPITRE IV. 18o Quant aux généraux, Riche, Lacroix, Carrié, Lazare,
Obas, Voltaire, Segrettier, Gardel et Panayoty méritaient
leur promotion au grade divisionnaire K Le Président aurait dû, ce nous semble, envisageant la
situation politique, ne pas hésiter a réorganiser l'armée
tout entière, en procédant aux nombreux reraplacemens
d'officiers, qu'il y avait à faire dans le$ corps; car il y existait des lacuries. Son système d'économie avait poussé les
choses jusqu'à interdire, dans les troupes, même des remplacemens de" simples caporaux : les plus anciens soldats
en faisaient le service, sans iouir de.la solde v attachée,
sans pouvoir porter a leurs bras le morceau de drap rouge,
signe de ce premier grade. Evidemment, ce système
adopté par Boyer avait eu pour but de réduire insensiblement l'état militaire du pays, par les extinctions naturelles surtout dans les états-majors, à ce que comportait
la situation de ses finances et la paix dont il jouissait à
l'extérieur. Mais, du moment qu'il avait laissé grandir
l'Opposition à l'intérieur, par son obstination à ne pas
user de son initiative pour opérer les réformes qu'elle ^A-'- "" "j,
sollicitait de son pouvoir, il aurait dû comprendre que ce {}
but de réduire insensiblement l'état militaire du pays, par les extinctions naturelles surtout dans les états-majors, à ce que comportait
la situation de ses finances et la paix dont il jouissait à
l'extérieur. Mais, du moment qu'il avait laissé grandir
l'Opposition à l'intérieur, par son obstination à ne pas
user de son initiative pour opérer les réformes qu'elle ^A-'- "" "j,
sollicitait de son pouvoir, il aurait dû comprendre que ce {} pouvoir n'avait d'autre appui que V armée, et il fallait f>- t^fc
alors la satisfaire dans tous ses rangs pour empêcher sa
défection en faveur des agitateurs. En outre, ce système
préparait, à son insu, l'effrayante réaction qu'on a vue /
ensuite, dès la chute du Président, en faveur des grades /
militaires. Boyer comptait de plus, sur les dispositions paisibles des 1 Au 27 février, il y avait 5 généraux de division et 9 généraux de brigade, quand le ^;^ ^/ Président promut les 5 colonels dont il s'agit. Les 9 généranx de brigade étaient tons de
viens militaires, arrivés à ce grade depuis longtemps ; leur promotion aurait été pour tnx
et pour le pays une grande satisfaction. ) i8B ÉTUDES SUR l'histoire d'haïïi. 'WCMM (tv^ masses, affectionnées à son gouvernement, qui a eu heureuMiJ '® temps de lesiaire jouir de la politique judicieuse
et équitable de son prédécesseur, continuée par lui; mais
en tout paySj les masses sont à peu près inertes pendant
les entreprises révolutionnaires. La plupart du temps elles
laissent faire, elles assistent passivement aux querelles des
classes éclairées supérieures, tant que leurs intérêts ne sont
pas menaces, ou qu on ne les remue pas. Le 12 mars, le Sénat se réunit en la salle de ses séances,
et adressa un message au Président d'Haïti pour l'informer
de sa constitution en majorité de 14 membres. Deux jours
après, il reçut la réponse à ce message et l'avis donné par le
chef du pouvoir exécutif, que les grands fonctionnaires de
l'Etat se rendraient dans son sein, afin de lui faire une communication concernant les affaires publiques. En conséquence, il fixa au 15 la séance extraordinaire où ces grands
fonctionnaires pourraient se présenter, et il en avisa le
Président. Dans les deux séances précédentes, les citoyens s'étaien
réunis en grand nombre dans les deux salles latérales du
palais du Sénat; le 15 il y eut affluence, particulièrement
de jeunes gens. Aux premiers sénateurs se réunit un autre,
ce qui portait leur nombre à 15. Le Sénat avait formé son
bureau en nommant B. Ardouin, Président, Pierre André
et Bazelais, secrétaires. Vers 9 heures du matin, MM. Pilié,
secrétaire d'Etat, Voltaire, grand juge, et Inginac, secrétaire général^ se présentèrent à la séance publique et
furent reçus avec le cérémonial convenable. Assis dans
l'enceinte du Sénat avec ses collègues, le secrétaire général
se leva et remit un message du Président d'Haïti, auquel
ils étaieiiitchargésd'ajouter des explications. Aprèsen avoir
matin, MM. Pilié,
secrétaire d'Etat, Voltaire, grand juge, et Inginac, secrétaire général^ se présentèrent à la séance publique et
furent reçus avec le cérémonial convenable. Assis dans
l'enceinte du Sénat avec ses collègues, le secrétaire général
se leva et remit un message du Président d'Haïti, auquel
ils étaieiiitchargésd'ajouter des explications. Aprèsen avoir [1842] CHAPITRE IV. 187 brisé le cachet, le président du Sénat dit à ses collègues,
au terme du règlement, qu'il y avait lieu d'en prendre lecture à huis-clos, qu'alors les grands fonctionnaires s'expliqueraient aussi. Ce fut un grand désappointement pour
l'auditoire qui espérait que tout se passerait publiquement, ^^^ / ^v
jiiais personne ne se retira, dans l'attente du résultat. A huis-clos, le Sénat entendit la lecture du message qui
suit, en date du même jour 15 mars.
« Citoyens Sénateurs, » Des intrigues , ourdies dans la pensée comme dans le
but de renverser l'ordre de choses établi, ont fait sortir
de l'urne électorale les noms de quelques hommes déjà
trop connus par leurs projets subversifs^ et que la 5^ légis lature avait éliminés de son sein pour avoir osé attenter auv f^ a , ff maintien de nos institutions fondamentales. La résolution t-^ '* ■ /?^ de la Chambre des représentans ayant reçu la sanction du u Sénat, par son message du 9 octobre 1859, dans lequel il ^j^ j( me manifesta sa satisfaction de cette haute mesure qui réta- '^^xy ol'Uj(^ blissait une heureuse harmonie entre les trois grands pou- h /Vv voirs constitutionnels ; les corps civils et militaires de l'Etat v i m'ayant, dans leurs adresses, exprimé le même sentiment que tous les bons citoyens ont partagé^ serait-il permis de voir dans la réélection de ces mêmes hommes autre chose qu'un acte d'hostilité contre le vœu national? » Personne plus que moi ne respecte l'indépendance des
assemblées électorales; mais il s'agit ici de savoir si le vote
partiel d'un petit nombre d'électeurs est capable de détruire
l'effet du vote solennel de la majorité de la Chambre des
communes, et si des hommes qu'elle a éliminés^ il y ^ trois
ans, à cause de leurs coupables tentatives, pourront, de
nouveau, siéger au sein delà représentation nationale qu'ils
ont profanée, et en présence des autres pouvoii's (pi'ils ont 188 ÉTUDES SLR l'hISIOIKE d'hAÏTI. yonlii anéantir. Enfin, il s'agit de savoir quelle devra être
h marche à suivre par le Sénat et par le Président d'Haïti,
dans le cas où la nouvelle Chambre des représentans des
communes déclarerait valide réiection des hommes dont il
est parlé plus ha(^ t » Citoyens sénateurs, désirant toujours m'environner
de vos lumières et de votre patriotisme, je viens, par le
présent message, demander l'opinion du Sénat sur ces graves cju estions. » J'ai l'honneur, etc. Signé : Boyer. » Le secrétaire général prit ensuite la parole et développa
les considérations contenues dans ce message, en faisant un
sombre tableau de la situation où la République allait se
trouver, sileséliminésde 1859 faisaient partie delà nouvelle législature. Ses collègues l'appuyèrent, et ils se retirèrent ensemble pour laisser le Sénat libre de délibérer à
ce sujet ; trois sénateurs les accompagnèrent jusqu'au péristyle '' .
. Signé : Boyer. » Le secrétaire général prit ensuite la parole et développa
les considérations contenues dans ce message, en faisant un
sombre tableau de la situation où la République allait se
trouver, sileséliminésde 1859 faisaient partie delà nouvelle législature. Ses collègues l'appuyèrent, et ils se retirèrent ensemble pour laisser le Sénat libre de délibérer à
ce sujet ; trois sénateurs les accompagnèrent jusqu'au péristyle '' . Il y avait une assertion erronée dans le message du Président d'Haïti, quand il disait que, par son message du
9 octobre 1 839^ « le Sénat avait donné sa sanction à la
I) résolution de la Chambre des communes concernant la
» haute mesure de l'élimination de plusieurs de ses mem-
» bres, qui rétablissait une heureuse harmonie entre les
» trois grands pouvoirs constitutionnels. » Il suffit de rap-
» peler les faits pour le prouver. Le 7 octobre, une majorité cle 57piembres de la Chambre s'y était réunie; elle avait dissous son bureau et re1 Ces grands fonctionnaires étaient venus en voiture ; ils avaient pu en descendre assez
bien ; mais quand il leur fallut y remonter, cela faisait peine à voir, du moins pour les
généraux Inginac et Voltaire : leurs aides de camp durent les soutenir. Et ce spectacle
avait lieu deyant une jeunesse ardente 1... [1812] r.ii.vMTHK IV. 489 formé nii autre; elle avait ensuite élu un sénateur sur la
liste de trois candidats présentée par le pouvoir exécutif,
et envoyé une députation au Président pour lui annoncer
cette élection. Cette députation avait rencontré celle du
Sénat au palais présidentiel le même jour et elles avaient
opéré la réconciliation entre les deux Chambres qui étaient
brouillées depuis la session de 1838. Le 8, la Chambre des
communes somma les dissidens d'adhérer à l'élection du
sénateur, faute de quoi ils seraient éliminés. Le 9, le Sénat
se réunit pour entendre le rapport de sa députation du 7
sur ce qui s'était passé au palais, et prendre lecture du message de la Chambre qui lui annonçait V élection du sénateur.
Obligé par la constitution d'en informer le Président
d'Haïti, le Sénat saisit cette occasion pour lui « manifester
sa satisfaction de cette mesure, » c'est-à-dire de l'élection
dont s'agit, qui rétablissait l'harmonie entre les trois grands
pouvoirs : ce fut l'objet de son message du 9 octobre.
Pendant qu'il l'adressait au pouvoir exécutif, la Chambre
recevait une protestation de ses membres dissidens et prononçait leur élimination : ce dont elle informa le Président
d'Haïti. Les deux corps étaient en séance en même temps,
le Sénat ne pouvait savoir ce qui ce passait dans la Chambre. Ainsi l'assertion était crroner, et cependant elle formait
la base du message de Boyer au Sénat, pour le consulter
sur- les'opérations électorales qui ramenaient les éliminés
de 1839 dans la nouvelle Chambre des communes. II est
vrai ensuite que dans les nombreuses adresses des corjjs
constitués, des autorités civiles et militaires, des corps
(le troupes, on avait applaudi à réliminalion. Toutefois, le recours du Président d'Haïti au Sénal le
mettait dans la plus fausse position qui puisse ari'iver à un
pour le consulter
sur- les'opérations électorales qui ramenaient les éliminés
de 1839 dans la nouvelle Chambre des communes. II est
vrai ensuite que dans les nombreuses adresses des corjjs
constitués, des autorités civiles et militaires, des corps
(le troupes, on avait applaudi à réliminalion. Toutefois, le recours du Président d'Haïti au Sénal le
mettait dans la plus fausse position qui puisse ari'iver à un HK) ÉTUDES SUR l'iIISTOIRE d'hAÏTI. corps politique, chargé spécialement du maintien des institutions. Chacun des sénateurs présens à la séance le
sentit, et il y eut de leur part une sorte d'hésitation à donner leur avis. Le Sénat ne pouvait relever Veneur de l'assertion de Boyer; il reconnaissait qu'il n'avait pas le droit
de s'immiscer dans les opérations électorales; c{ue la Cham-
.^bre seule en jugeait dans la vérification des procès-verbaux d'élection_, pour .prononcer leur maintien, ou leur
annulation, si les agents du pouvoir exécutif dénonçaient
et prouvaient qu'il y avait eu des infractions à la constitution (art. 60). Il est vrai que Boyer respectait l'indépendance des assemblées électorales, — nous en avons déjà fait la remarque^ — et de sa part, en cela, il y avait plutôt insouciance ou négligence de ses devoirs en ne proposant pas
aux électeurs des candidats du choix du gouvernement,
comme font tous les gouvernemens constitutionnels, sauf à
laisser à ces assemblées la plus grande liberté clans leurs
opérations. Il repoussait « le vote partiel, disait-il, d'un
» petit^nombre d'électeurs, » en présence « du vote solennel de la majorité de la Chambre des communes. » Mais
les électeurs qui se présentèrent aux assemblées avaient
agi d'après la constitution^ tandis que la majorité de la
Chambre l'avait violée. Les éliminés de 1839 n'étaient
pas renvoyés dans la même Chambre, mais dans une nouvelle législature, indépendante et du Sénat et du Président
d'Haïti. Et ce dernier demandait au Sénat « quelle de-
» vrait être la marche à suivre par eux, dans le cas où la
» nouvelle Chambre des communes déclarerait valide l'é-
» }) lection des hommes dont il s'agissait ! » L'avis du Sénat à ce sujet ne pouvait être de quelque
poids, ne pouvait exercer quelque influence sur l'esprit pu- ]1842] CHAPITRE IV. 19i blic, qu'autant qu'il serait fondé sur la constitution; et pour
qu'il le fût, il aarait fallu dire à Boyer tout ce qu'il y avait
eu de contraire à ce pacte fondamental de la part de la
5' législature, en 1859 , et dans les adresses envoyées au
pouvoir exécutif; et de plus , ce qui était encore inconstitutionnel, dans son message du 15 mars. Le Sénat le pouvait-il, sans proclamer, par ce seul fait, une révolution
dans l'Etat, en se plaçant ainsi à la tête de l'Opposition?
Dans la situation des choses, c'était impossible; chacun des
sénateurs le reconnut.
à ce pacte fondamental de la part de la
5' législature, en 1859 , et dans les adresses envoyées au
pouvoir exécutif; et de plus , ce qui était encore inconstitutionnel, dans son message du 15 mars. Le Sénat le pouvait-il, sans proclamer, par ce seul fait, une révolution
dans l'Etat, en se plaçant ainsi à la tête de l'Opposition?
Dans la situation des choses, c'était impossible; chacun des
sénateurs le reconnut. Mais il appartenait peut-être à un militaire de trancher
la haute question qui se présentait au corps. Le sénateur
colonel Bouzy fut le premier à émettre son opinion contre
l'admission des éliminés à la nouvelle Chambre, pour fortifier le Président d'Haïti dans sa pensée; et c'était à ses
collègues de la classe civile à trouver des argumens plus
ou moins plausibles pour l'appuyer devant la nation. Le
sénateur Rouanez exposa la situation difficile du pays avec
beaucoup de lucidité, et termina son avis par la légende
du Sénat : « Le salut du peuple est la loi suprême. » Plusieurs autres opinèrent dans le même sens^ de même que
le sénateur B. Ardouin, qui céda le fauteuil de la présidence, afin de donner son avis. Approuvant celui de
M. Rouanez, il proposa au Sénat de former une commission
qui serait chargée de la rédaction de la réponse à faire à
Boyer, laquelle devrait exposer la situation de la République,
telle qu'elle apparaissait au Sénat. Ainsi fut la résolution
du corps : le })ureau s'adjoignit deux"autres membres, et
le 19 mars le Sénat approuva et vota ce travail. Après un
préambule où |se trouvaient rappelés les termes du message
présidentiel, celui du Sénat disait :
commission
qui serait chargée de la rédaction de la réponse à faire à
Boyer, laquelle devrait exposer la situation de la République,
telle qu'elle apparaissait au Sénat. Ainsi fut la résolution
du corps : le })ureau s'adjoignit deux"autres membres, et
le 19 mars le Sénat approuva et vota ce travail. Après un
préambule où |se trouvaient rappelés les termes du message
présidentiel, celui du Sénat disait : « Le temps est arrivé, Président, où l'opinion de la na102 ÉTUDES SLR l'histoirr \)'n\'\T\. lion doit êlro fixoe sur les projets que cerlains hommes
n'ont cesséde former, depuis quelques années, dans le but de
renverser la constitution de l'Etat et les pouvoirs auxquels
elle a plus particulièrement attribué la direction générale
des affaires publiques. Il n'est plus permis à personne de
douter des intentions qui animent ces individus : leurs
acies, leurs discours, leurs vcrux ont reçu une telle publicité, qu'elle devient un éclatant témoignage de ces projets
criminels. C'est à la source de tous les pouvoirs constitués
qu'ils ont remonté, pour attaquer la société dans son état
actuel, afin de substituer à l'ordre de choses existant un
avenir indéfini qui peut être un mystère pour les moins
clairvoyans, mais qui n'en saurait être un pour les hommes
doués de quelque sens. C'est à la constitution, enfin, qu'ils
osent prétendre de porter une main sacrilège, parce
qu'ils savent fort bien qu'ils ne pourraient attaquer les
pouvoirs dirigeans, sans se montrer coupables envers ce
pacte fondamental dont ces pouvoirs tiennent leurs prérogatives. Ainsi, on les a vus dans la session de 1858, égarant la majorité de la Chambre des représentans, persuadera ce corps qu'il devait prendre l'initiative à l'égard
de la re^mon de la constitution, tandis qu'au Sénat seul il
appartient de faire cette proposition ; on les a vus alors indiquer au Président d'Haïti la nécessité de plusieurs lois
dont Tajournement n'avait eu lieu jusque-là que parla situation politique où Haïti s'était trouvée à l'égard de l'étranger. Ils sentaient bien que cette situation ayant changé
par les traités conclus en 1838, le pouvoir exécutif n'e?//
pas hésité à promouvoir le bien qu'il est plus spécialement
chargé de produire ; mais ils voulaient, par cette insidieuse
manifestation, se donner, aux yeux de la nation, le mérite
d'avoir provoqué des mesures utiles, afin d'essayer de
parla situation politique où Haïti s'était trouvée à l'égard de l'étranger. Ils sentaient bien que cette situation ayant changé
par les traités conclus en 1838, le pouvoir exécutif n'e?//
pas hésité à promouvoir le bien qu'il est plus spécialement
chargé de produire ; mais ils voulaient, par cette insidieuse
manifestation, se donner, aux yeux de la nation, le mérite
d'avoir provoqué des mesures utiles, afin d'essayer de [1842] CHAPITRE IV. 195 conquérir l'opinion en leur faveur. Persévérant dans celte
tactique, ils ont encore cherché, clans la session de 1859,
par l'adresse de la Chambre, par les discours qu'ils ont
prononcés dans le sein de cette assemblée, par la résistance
opiniâtre qu'ils ont faite, lorsqu'il s'agissait d'élire plusieurs sénateurs pour remplacer ceux dont les fonctions allaient cesser, à se créer uneposition dominante dans l'État,
en prétendant cpie la Chambre des représentans, produit de
l'élection directe des assemblées communales, était appelée
à exercer, elle seule, la souveraineté nationale. Et lorsque le
Sénat, à qui la constitution a confié le soin de conserver
les institutions que le peuple s'est données sous le patronage du plus illustre de ses citoyens, eut exercé son pouvoir modérateur dans l'interprétation de cette question
qui divisait la Chambre et le pouvoir exécutif, ne les a-ton pas vus encore, anathématisant le premier corps de
l'Etat, lancer nombre d'accusations virulentes contre
lui, et terminer enfin la séance du 4 octobre 1859, en
appelant la sédition à leur aide? » Si de tels actes ne suffisaient pas pour fixer l'opinion publique sur les projets de ces hommes, ils auraient
pris soin eux-mêmes de les dévoiler depuis le moment où
la majorité de la Chambre des représentans, revenue de
l'erreur où elle avait été entraînée par d'astucieux moyens,
s'honora aux yeux de la nation et de la postérité, en se
séparant de ceux qui l'avaient égarée. Car, bien que tous
les corps constitués, toutes les autorités civiles et militaires, la garde nationale et nomlire de citoyens privés
aient donné un assentiment unanime à cet acte d'un patriotisme éclairé, on a vu ces hommes dont il est question
persévérer àsequalifier de« mandataires du peuple, «continuer à publier leurs doctrines su])\ersives/'garantplus ou T. XI. 13 19-4 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. raoiiiS la partie de la population qui, par son âge inexpérimenté, ne se défiant pas des hommes et peu versée dans
la connaissance des choses, est toujours en tous pays
la plus aisée à séduire, parce que, réunissant aux illusions de la jeunesse l'ardent désir du bien qui l'anime
ordinairement, elle donne par cela même un accès facile
aux insinuations de la malveillance. » Les choses en sont venues à ce point, Président, —
il faut le dire, — que ne doutant pas du succès qu'ils se
promettent, on les a vus, à la veille des élections et depuis, manifester les opinions les plus extrêmes sur notre état social. Pour ces hommes audacieux, ce succès est
tellement certain, qu'ils ne cachent déjà plus les changemens qu'ils comptent d'introduire dans nos institutions,
dans l'acte constitutionnel; car, après avoir naguère défendu de leurs éloges cet acte auquel Haïti doit sa tranquillité et la réunion de toutes les parties de son vaste territoire sous le drapeau national, ils lui attribuent maintenant tout ce qu'ils considèrent comme des maux dans
l'état actuel de notre société.
notre état social. Pour ces hommes audacieux, ce succès est
tellement certain, qu'ils ne cachent déjà plus les changemens qu'ils comptent d'introduire dans nos institutions,
dans l'acte constitutionnel; car, après avoir naguère défendu de leurs éloges cet acte auquel Haïti doit sa tranquillité et la réunion de toutes les parties de son vaste territoire sous le drapeau national, ils lui attribuent maintenant tout ce qu'ils considèrent comme des maux dans
l'état actuel de notre société. » Ainsi donc, Président, lorsque des réclamations
inquiètes sont continuellement publiées pour parvenir à
des progrès, à des améliorations que les auteurs de ces
publications ne définissent pas, il est permis de n'y voir
souvent qu'un moyen d'insinuation pour égarer les citoyens, en leur faisant accroire que le gouvernement se
refuse à tenter tout ce qui est possible et exécutable dans
l'intérêt du peuple. Certes, ce n'est point au chef dont
la longue administration s'est illustrée par des actes ad--
mirables de vertu civique, par des événemens si glorieusement accomplis, qu'on serait fondé à reprocher d'avoir
négligé d'exécuter ce qui lui paraissait propre à promou- [1842] CHAPITIIE IV. 195 voir le bonheur public : les lumières qui le distinguent
parmi ses concitoyens sont, pour le Sénat, comme pour
tous les hommes de bien, un sûr garant que, suivant attentivement les progrès de la raison publique^ il saura toujours provoquer du corps législatif son concours pour
pouvoir opérer, dans l'ordre moral comme dans l'ordre
matériel, ce qui deviendrait un besoin pour la nation.
Sentinelle vigilante placée pour veiller nuit et jour au
salut de la patrie^ à son avancement moral, à sa prospérité, an bonheur de chacun de ses citoyens, il n hésitera
jamais, comme par le passé, à prévenir les besoins sociaux, en faisant un noble usage de cette précieuse initiative que lui attribue le pacte fondamental. » Si le Sénat s'est livré à cette dissertation sur la situation de notre pays. Président^ c'est pour mieux arriver à l'examen des questions que votre message lui a présentées à résoudre. En considérant toutce quia eu lieu depuis plusieurs années, et depuis la session de 1859 surtout,
le v^œu national manifesté si publiquement, si énergiquement, à l'égard des hommes dont les projets révélés ont
été cause de leur déchéance prononcée par la Chambre
des représentans, le Sénat ne saurait hésiter à dire que
ces hommes, réélus par l'influence d'intrigues ourdies
parmi un petit nombre d'électeurs qu'ils ont réussi à
égarer, à séduire, ne sauraient de nouveau siéger au
sein de la représentation nationale, sans violenter la
conscience publique qui les a frappés de sa réprobation,
sans faire injure à la o" législature qui les a frappés d'une
interdiction nécessaire par cette élimination solennelle ,
après avoir été témoin de leurs coupaljles tentatives; ils
ne sauraient rentrer dans le sein de la Chambre, sans
exposer riiarmonie si indispensablo entre les grands
garer, à séduire, ne sauraient de nouveau siéger au
sein de la représentation nationale, sans violenter la
conscience publique qui les a frappés de sa réprobation,
sans faire injure à la o" législature qui les a frappés d'une
interdiction nécessaire par cette élimination solennelle ,
après avoir été témoin de leurs coupaljles tentatives; ils
ne sauraient rentrer dans le sein de la Chambre, sans
exposer riiarmonie si indispensablo entre les grands 196 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. pouvoirs de l'Élat à se rompre de nouveau, en jetant ainsi une nouvelle perturbation dans le pays. » Le Sénat se plaît donc à espérer, Président, que la
6" législature, composée de citoyens qui doivent réfléchir
sur les malheurs que nos divisions passées ont attirés sur
notre patrie, sentira la convenance, l'indispensable nécessité d'écarter, datis la vérification des pouvoirs, les quatre
hommes qui ont été l'objet d'une déchéance si méritée.
Sans doute, les nouveaux représentans ne voudront pas
faire penser à la nation qu'ils veulent rentrer dans les erremens qui ont agité la session de 1859 à son début; ils
considéreront que l' admission de ces hommes serait cependant une preuve que, loin de répudier leurs doctrines subversives, ils entendent les adopter; et envisageant toutes les
conséquences d'une résolution aussi contraire au vœu, à
l'espoir du pouvoir exécutif, du Sénat et du peuple haïtien,
les représentans, n'en doutons pas, sauront faire, en vue
du salut de la patrie^, ce qui, dans les circonstances actuelles,
devient pour eux un impérieux devoir; ils l'accompliront
en prenant aussi la détermination de concourir loyalement
avec les autres pouvoirs^ à tout ce qui sera jugé utile au
bien-être public. » Quoi qu'il en arrive cependant, Président, vos devoirs
sont tracés par l'art. 149 de la constitution. Vous devez
pourvoir à la sûreté intérieure de l'Etat. Les moyens d'exéAju UJj^y cution seront entre vos mains ce qu'ils ont toujours
^JjLiM^AH- été : l'emploi de la force nationale avec cette hauTte pruA^ 62j • "' dence et cette magnanime modération qui vous ont conquis
l'estime de la grande majorité des citoyens, qui savent que
leur bonheur dépend de l'ordre et de la tranquillité publique. » Dans tous les cas, vous trouverez le Sénat toujours [1842] CHAPITUE IV, 197 disposé à vous prêter son concours ponr sauver la chose
publicpie : fidèle à la ligne de conduite qu'il a toujours suivie, il ne peut oublier que « le salut du peuple est la loi
suprême. » Treize sénateurs présens à la séance du 19 mars signèrent ce message. M. Rouanez^ qui avait reconnu la situation si grave du pays et conclu son opinion dans le sens
qu'on vient de lire, prétexta de maladie pour ne pas s'y
présenter et signer; le colonel Bouzy avait malheureusement succombé, le 17, à une congestion cérébrale ^
ite qu'il a toujours suivie, il ne peut oublier que « le salut du peuple est la loi
suprême. » Treize sénateurs présens à la séance du 19 mars signèrent ce message. M. Rouanez^ qui avait reconnu la situation si grave du pays et conclu son opinion dans le sens
qu'on vient de lire, prétexta de maladie pour ne pas s'y
présenter et signer; le colonel Bouzy avait malheureusement succombé, le 17, à une congestion cérébrale ^ Le 25, Boyer publia une proclamation dans laquelle il
rappelait au peuple ce qui avait eu lieu dans la session
de 1859; il disait : « — La résolution adoptée contre plusieurs députés,
parjures à leur mandat, était un acte de sévère, d'indispensable justice : le rétablissement immédiat de l'ordre et
du calme Ta justifié » La Chambre des députés qui va bientôt se réunir pour
commencer la 6^ législature^ comprendra ce que l'intérêt
du bien public et sa propre dignité lui prescrivent de faire
pour le maintien de la tranquillité publique et de l'harmonie entre les grands pouvoirs de l'Etat. » Déjà le Sénat, dans cette grave circonstance, s'est
assemblé pour veiller au dépôt sacré de la constitution, et
pour otfrir son concours patriotique au pouvoir exécutif,
qui saura remplir les obligations qui lui sont imposées » Ayez confiance dans la sagesse comme dans l'énergie 1 Des opposans osèrent dire que ce loyal et brave ofTicier avait été empoisonné pour
avoir opiné au Sénat contre le gouvernement ! Il devait dîner avec ses collègues cliez In
secrétaire général, le 17 au soir: sa maladie l'en empêcha. Bouzy a mérité les regrets de
ses compagnons d'armes, de ses collègues au Sénat et de Boyer ; car il possédait de belles
qualités. La patrie n'oubliera jamais qu'il était à coté de Pétioii dans le danger (juc C0i>-'
rut ce prnii.d citnyon lo jniivior 1807,
dîner avec ses collègues cliez In
secrétaire général, le 17 au soir: sa maladie l'en empêcha. Bouzy a mérité les regrets de
ses compagnons d'armes, de ses collègues au Sénat et de Boyer ; car il possédait de belles
qualités. La patrie n'oubliera jamais qu'il était à coté de Pétioii dans le danger (juc C0i>-'
rut ce prnii.d citnyon lo jniivior 1807, -^i 198 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. du gouvernement : cependant, avant de recourir à l'emploi des moyens dont il est investi pour la sûreté de la
République, il mettra au premier rang de ses devoirs, Ja
modération dont il a donné tant de preuves » Ce qu'il y avait de singulier dans ces deux actes du Sénat
et d\x pouvoir exécutif, c'est qu'ils parlaient du maintien
de la constitution, alors qu'il s'agissait de la m'o/er: c'était
une triste chose. Néanmoins, si le lecteur se rappelle ici tout
ce qui s'était passé dans les sessions législatives de 1 838
et 1839, ce qui s'en était suivi jusqu'alors, les discours, les
écrits publiés dans les journaux, il ne pourra disconvenir que
le message du Sénat faisait une peinture fidèle de la situation
du pays, d'après le travail incessant de l'Opposition sur les
esprits. Placé entre elle, ou plutôt entre ses chefs et Boyer,
le Sénat ne devait-il pas jore'/bVer le chef de l'Etat à eux, et
le soutenir contre leurs projets avoués hardiment? C'est
pourquoi il traça ce tableau pour être offert aux yeux des
fonctionnaires publics, des citoyens, des pères de famille,
qui, tous, avaient besoin de leur repos, de leur sécurité,
plus encore que de changemens notables dans la constitution, d'améliorations formulées avec tout l'art naturel
aux oppositions qui s'élèvent contre les gouvernemens ,
pour capter les esprits généreux. Nous ne nions pas cependant que ces deux actes étaient de nature à exciter l'amour-'
propre des opposans, à provoquer leur persévérance. Une telle situation présentait trois voies pour en sortir :
ou une révolution^ par le renversement de Boyer du pouvoir,
afin que ce pouvoir passât aux mains de la Chambre des
communes, c'est-à-dire à H. Dumesle et D. Saint-Preux;
— ou une dictature temporaire ou cowp d'Etat, qui ei'it fait
dissoudre la Chambre pour appeler les citoyens à élire
des représentans plus modérés, parce que ces tribunsprétenfA. [1842] CHAPITRE IV. 199 daient qu'elle seule devait concentrer et exercer « la souveraineté nationale; » et cela, au cas que la nouvelle législature admît ces deux chefs de l'Opposition ; — ou, enfin,
une marche à peu près constitutionnelle ^ si la législature ne
lesadmettait pas, ponrprouver qu'elle ne voulaitpas rompre ^ ^"^ ,
l'harmonie entre les grands pouvoirs; car cette harmonie, fir*^
cet accord qui leur était nécessaire , ne pouvait pas ^H<M
exister, si ces tribuns rentraient dans la Chambre, en face
d'un chef du caractère de Boyer.
la nouvelle législature admît ces deux chefs de l'Opposition ; — ou, enfin,
une marche à peu près constitutionnelle ^ si la législature ne
lesadmettait pas, ponrprouver qu'elle ne voulaitpas rompre ^ ^"^ ,
l'harmonie entre les grands pouvoirs; car cette harmonie, fir*^
cet accord qui leur était nécessaire , ne pouvait pas ^H<M
exister, si ces tribuns rentraient dans la Chambre, en face
d'un chef du caractère de Boyer. Nous avons dit plus avant que le Sénat ne pouvait pas
proclamer une révolution, en désapprouvant le Président
d'Haïti. Par son message, il ne conseilla pas la dictature
ou le coup d'Etat; mais cet acte en renfermait certainement
l'idée, quand il lui rappelait ses devoirs tracés par l'art 149
de la constitution, et en lui disant : « Vous devez pourvoir
à la sûreté intérieure de l'Etat, « et que lui-même « n'ou^
blierait pas que le salut du peuple est la loi suprême. » On
dira sans doute que, de la part du Sénat, c'était là une
grande trahison envers « ce peuple souverain. » Mais nous
répondons que pour juger de pareilles mesures, il faut
considérer les circonstances critiques où se trouve un
pays; et les circonstances où se trouvait la République,
en 1842, auraient pu justifier cette mesure extraordinaire, s'il ne restait pas la troisième voie indiquée ci-dessus : une marche presque constitutionnelle. Et que l'on
remarque que cette dernière voie fut indiquée dans le message du Sénat, avant l'autre qui n'était qu'un pjs-aller
dans la situation. a?- iZ Le sénateur B. Ardouin, qui en fut le rédacteur et
qui avait eu avec Boyer l'entretien relaté à la date du
6 février, tout en exprimant la pensée du Sénat, croyait
sincèrement que le Président était résolu à prendre tou200 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. tes les mesures propres à satisfaire l'oj)iuion sage et modérée des gens de bien. Afin de l'y encourager encore,
il crut que le Sénatétait dans l'obligation, à travers les justes louanges que ce corps donnait à son administration,
de lui faire entendre des vérités utiles pour ce chef luimême et pour le pays, mais sous la forme convenable
dans l'occurence; il les consigna dans cette partie du
paragraphe où il parlait « des lumières qui distinguaient
» Boyer parmi ses concitoyens, qui le porteraient à sui-
» vre attentivement les progrès de la raison publique,
» afin de prévenir les besoins sociaux, en faisant un no-
» ble usage de Vinitiative que la constitution lui attri-
» buait.» N'était-ce pas dire au Président, qu'il y avait
beaucoup à faire pour pallier aux yeux du peuple la violation que le pacte fondamental allait subir, qu'il devait
se mettre à la tète des réformes, des améliorations réclamées par l'Opposition ' ? Dans la situation où se trouvait le pays, Boyer pouvait
et devait apercevoir qu'elle visait à une révolution, et il
aurait dû se pénétrer de cette grande vérité exprimée par
un homme de génie: « Les révolutions conduites et exécu-
» tées par nn chef tournent entièrement au profit des mas-
« ses, tandis qu'au contraire les révolutions faites par les
» masses ne profitent souvent qu'aux chefs ^, » L'intérêt ? r , .
la situation où se trouvait le pays, Boyer pouvait
et devait apercevoir qu'elle visait à une révolution, et il
aurait dû se pénétrer de cette grande vérité exprimée par
un homme de génie: « Les révolutions conduites et exécu-
» tées par nn chef tournent entièrement au profit des mas-
« ses, tandis qu'au contraire les révolutions faites par les
» masses ne profitent souvent qu'aux chefs ^, » L'intérêt ? r , . J d-U.A 1| Je ne crois pas que j'ai eu plus de mérite que mes adversaires de cette époque; je , f ne prétends pas non plus que j'ai été exempt de préventions à leur égard. Mais, en me '.jL^yxk/Xt^ji^'fvJi^ ressouvenant que j'ai payé de huit mois d'emprisonnement la rédaction de différens mes- / (1 sages du Sénat et les divers écrits politiques que j'ai publiés, je pense qu'il m'est permis A IVyi XJ^À aujourd'liui d'exposer les idées et les convictions qui m'ont animé ; le lecteur en jugera. Au reste, j'ai trouvé dans cet emprisonnement, comme dans le long ei^iil que j'ai subi plus tard, une compensation assez large pour que je n'en conserve aucune rancune : l'un et l'autre m'ont appris a réfléchir plus qu'auparavant. 2 Napoléon 1er a dit aussi : « Dans les révolutions, il y a doux sortes de gens: cens
» qui les font, et ceux qui en profitent, o Le despotisme brutal a largement profité de
celle de 1843. [1842] CHAriTRE IV. 201 qu'il portait certainement à ses concitoyens aurait dû l'cclairer assez pour qu'il prévît, et l'anarchie et le despotisme
peut-être sanguinaire qui surviendraient par suite d'une
révolution conduite parles hommes qui s'opposaient à sou
gouvernement; et ce, malgré eux et leur patriotisme dont
on ne peut douter. D'un autre côté, supposons un instant que la nouvelle
législature eût voulu sacrifier les quatre éliminés de 1839,
« à l'harmonie des pouvoirs, » il y fût resté encore une
vingtaine d'opposans plus jeunes qu'eux, ayant des idées
peut-être plus avancées que les leurs. Quand cette phalange
eût formulé ensuite les mêmes vœux de réformes et d'améliorations, il est possible que Boyer se serait vu contraint
d'y consentir, sous peine de passer ^owr trop rétrograde aux
yeux de la nation. Le Sénat lui-même aurait été forcé de l'y
engager, pour ne pas se discréditer complètement. Mais on
verra bientôt ce qui se passa à la réunion des nouveaux représentans des communes. Au moment où cette crise politique allait éclater, Boyer
conçut l'idée d'une mesure financière qui eût eu, à notre
avis, les plus malheureuses conséquences pour son gouvernement. On avait tant écrit, publié sa pensée sur le
système monétaire du pays, on avait adressé tant de mémoires à ce sujet au Président, que, revêtu par la loi du
20 juillet 1841 du pouvoir de prendre toutes les mesures
qu'il jugerait convenables pour améliorer ce système, il se
décidait à opérer immédiatement le retrait de tout lepapiermonnaie (billets de caisse). A cette époque, il y avait environ
3,555,000 gourdes en billets de dix, de deux et d'une
gourde, en circulation dans toute la République, et en réserve au trésor général une somme d'environ 800,000 piastres fortes, disponible, parce qu'on venait d'en expédier
'il jugerait convenables pour améliorer ce système, il se
décidait à opérer immédiatement le retrait de tout lepapiermonnaie (billets de caisse). A cette époque, il y avait environ
3,555,000 gourdes en billets de dix, de deux et d'une
gourde, en circulation dans toute la République, et en réserve au trésor général une somme d'environ 800,000 piastres fortes, disponible, parce qu'on venait d'en expédier 202 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. 500,000 pour payer l'annuité de la dette étrangère, indemnité et emprunt, pendant l'année courante. Le Président convoqua au palais un conseil pour lui
faire part de ce projet : il était composé de MM. Pilié, Inginac, Bazelais, Madiou, B.Àrdouin, J. Paul, S. Villevaleix,
E. S. Villevaleix, Victor Poil. Il leur fut donné lecture des
actes préparés à cet effet par le secrétaire particulier du
Président, et celui-ci leur demanda leur avis. Ce projet
consistait à démonétiser les billets de caisse, à partir du
1 mai suivant, et à rembourser leur valeur en piastres
fortes à raison de 50 gourdes de billets pour un doublon,
bien que dans le commerce on en fît l'échange à 40 gourdes.Or, comme le trésor n'avait cjue 800,000 piastres et qu'il
en fallait 1,200,000 pour cette opération, Boyer s'était
laissé persuader qu'on aurait pu effectuer un emprunt dans
le pays s'élevantà la différence, c'est-à-dire 400,000 piastres. Cet emprunt eût porté intérêt à 5 pour cent, tant que
l'État n'aurait pu le rembourser intégralement. Cette opération étant faite, les recettes comme les dépenses publiques
s'effectueraient indifféremment en piastres ou en monnaie nationale métallique dont le chiffre d'émission
était de 2,675,000 gourdes, circulant, sans compter la
somme inconnue de fausse monnaie introduite à diverses
époques. Ce plan de finances était sans doute séduisant pour toutes
les parties prenantes au trésor public ; mieux eût valu en
recevoir des piastres ou de la monnaie métallique malgré
l'agiotage que subissait cette dernière dans le commerce,
car elle n'était pas au pair avec les piastres. Mais il fallait
savoir si les recettes balançaient les dépenses publiques :
c'était une des objections à faire au plan proposé, indépendamment du doute qui restait dans l'esprit sur la possibilité
Ce plan de finances était sans doute séduisant pour toutes
les parties prenantes au trésor public ; mieux eût valu en
recevoir des piastres ou de la monnaie métallique malgré
l'agiotage que subissait cette dernière dans le commerce,
car elle n'était pas au pair avec les piastres. Mais il fallait
savoir si les recettes balançaient les dépenses publiques :
c'était une des objections à faire au plan proposé, indépendamment du doute qui restait dans l'esprit sur la possibilité [1842| CHAPITRE IV. 205 de réaliser l'emprunt de 400,000 piastres^ . Or, depuis 1826
il avait fallu émettre annuellement une somme plus ou __^ moins forte de billets de caisse pour équilibrer les recettes f^z avec les dépenses; depuis 1856 les recettes en piastres, effectuées dans les douanes, avaient une destination spéciale : .uM^^
le payement de la dette nationale envers la France. Dans
l'actualité et dans l'avenir, pouvait-on se promettre d'opérer une réduction notable dans les dépenses publiques,
afin de les porter au niveau des recettes qui s'effectuaient
en monnaie métallique, rarement, et presque toujours en
billets de caisse? En vertu de la loi du 20 juillet 1841, le
Président avait adressé, en octobre suivant, une circulaire
aux commandans d'arrondissement, qui leur ordonnait de ,- ^ ,-^
mettre en congé de trimestre la moitié de l'armée, afin de '/t^î'.v 4^u
ne rationner et de ne solder que la moitié qui resterait au
service, pour obtenir une diminution dans les dépenses;
et à peine cet ordre fut-il exécuté, le l*"' janvier, que les
élections générales des représentans^ agitant le pays, for- jLa^(r\,
cèrent le gouvernement à le rapporter et à maintenir toutes ^ Vt^ les troupes sur pied. C'était donc pendant cette crise politique et au moment
où la Chambre des communes allait se réunir, qu'une crise
financière serait tombée sur le pays, pour être exploitée
par l'Opposition systématique qui s'acharnait contre
Boyer. Avec sa mauvaise foi ordinaire , elle n'eût pas
manqué de crier contre l'échange du doublon à 50 gourdes
de billets de caisse, tandis que le cours commercial était
de 40 gourdes ; après avoir demandé si souvent le retrait 1 En 1841, les recettes s'élevèrent à 2,510,o51 gourdes, et les dépenses à 2,766,583
gourdes; partant un déficit de 266,032 gourdes comblé par l'émission de 670,800 gourdes de billets de caisse. La récolte donna, en café, 34, 11"), 000 livres; eu coton,
160,000 livres; en cacao, 640,000 livres; en tabac, 3,220,000 livres; en campôche,
45,000,000 litres; en bois d'acajou, 6 millions de pieds réduits.
,766,583
gourdes; partant un déficit de 266,032 gourdes comblé par l'émission de 670,800 gourdes de billets de caisse. La récolte donna, en café, 34, 11"), 000 livres; eu coton,
160,000 livres; en cacao, 640,000 livres; en tabac, 3,220,000 livres; en campôche,
45,000,000 litres; en bois d'acajou, 6 millions de pieds réduits. / 20-i ETUDES SUR L HISTOIRE I) HAÏTI. î/yuut^ intégral de ce papier-monnaie, « pour alléger la mishre
n extrême du peuple souverain, » elle eût entravé l'emprunt qui était nécessaire pour cette opération. Toutes ces considérations, toutes ces difficultés frappèrent MM. S. Villevaleix, J. Paul, B. Ardouin et ïnginac
surtout. Ils exposèrent franchement leurs opinions au Président, pour le porter à renoncer à ce plan financier qui
leur paraissait dangereux. Le sénateur B. Ardouin lui dit :
« On vous promet de toutes parts de contribuer à l'em-
» prunt ; mais persuadez-vous, Président, qu'il y a peu de
» fortunes dans le pays, peu de personnes qui possèdent
» de la monnaie étrangère ; et rappelez-vous encore les
)) belles promesses c[ui vous furent faites pour payer l'in-
« demnité à la France, et la conduite qu'on a tenue quand
» parut la loi sur la contribution extraordinaire. » — Après
avoir raisonné longuement pour prouver la nécessité de
conserver le papier-monnaie et de n'en opérer le retrait
que graduellement, en améliorant successivement les finances de l'État, le général ïnginac prononça ces mots : « Pré-
» sident, si vous faites cette opération, je ne crains pas de
» vous le dire , votre gouvernement sera renversé. » Boyer
lui répondit : « Il y a longtemps qu'on le menace d'un
» renversement, et il est encore debout. Enfin, Messieurs,
» ajouta-t-il, je vois que vous n'êtes pas du même avis que
» moi. J'ajourne donc ce projet qui pourra être repris
» plus tard. »
�nginac prononça ces mots : « Pré-
» sident, si vous faites cette opération, je ne crains pas de
» vous le dire , votre gouvernement sera renversé. » Boyer
lui répondit : « Il y a longtemps qu'on le menace d'un
» renversement, et il est encore debout. Enfin, Messieurs,
» ajouta-t-il, je vois que vous n'êtes pas du même avis que
» moi. J'ajourne donc ce projet qui pourra être repris
» plus tard. » Qniconcjue a pu bien apprécier le caractère du président
Boyer, reconnaîtra qu'il n'ajourna ce projet que parce qu'il
fut convaincu des inconvéniens qui lui furent exposés. Il faut mentionner ici trois condamnations judiciaires
qui contribuèrent à exalter l'Opposition contre le gouvernement. [iS'i'ii] CHAPITRE IV. 205 On a vu au chapitre préccdeiU que M. C. Devimeux,
révoqué de sa charge de notaire par le grand juge depuis
4859, avait publié dans le Manifeste du 12 décembre 1841
un article outrageant contre ce grand fonctionnaire. Poursuivi par le ministère public, il s'était laissé condamner
par défaut, le 20 dudit mois, à une année d'emprisonnement. Il brigua ensuite les suffrages des électeurs de l'Anseà-Veau qui le nommèrent représentant de cette commune,
bien qu'il n'y fut pas domicilié, ce qui était contraire à
l'art. 61 de la constitution. Se prévalant de cette élection,
il fit opposition au jugement^ et le tribunal correctionnel
maintint sa condamnation en ordonnant l'exécution provisoire de ce nouveau jugement, vu que le fait imputé
était antérieur à l'élection et que le citoyen élu ne devenait
définitivement représentant et membre de la Chambre des
communes, qu'après la vérification de ses pouvoirs par la
Chambre réunie et la prestation du serment exigé par le
règlement de ce corps. Tels furent les motifs du jugement
auquel M. Devimeux se déroba en partant pour la Jamaïque. Le ministère .public poursuivit ensuite M. Rinchère,
directeur de l'école nationale de Saint-Marc, à raison d'un
article qu'il publia dans le même journal, le 25 janvier.
Mais, élu représentant de cette commune le 2 février, assigné le 7, M. Rinchère excipa vainement de cette qualité
devant le tribunal correctionnel, qui le condamna aussi à
une année d'emprisonnement, le 21, mars. Ce jugement
reçut son exécution. Enfin, M. David Saint-Preux, éla président de Tassem- l '^ i
Ijlée électorale d'Aquin et réélu représentant de cette com VIA^
mune à une majorité de 110 voix sur 11 i votans, ayant a ^ Tasaaa
fait insérer dans le Manifeste du 20 février, le discours qu'il 206 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïtï. avait prononcé à cette occasion, le ministère public le poursuivit au même tribunal correctionnel du Port-au-Prince.
Assigné à y comparaître, il fit défaut, mais il envoya des
conclusions par lesquelles il déclinait ce tribunal qui n'était pas celui de son domicile, en excipant an surplus de sa
qualité de représentant. Le tribunal n'eut égard ni à l'un
ni à l'autre de ces moyens, en vertu de l'art. 14 du code
d'instruction criminelle qui donnait au minislère public le
droit de poursuivre l'inculpé au lieu où le discours incriminé avait acquis la publicité, et par les mêmes motifs que ses précédons jugemens : il condamna M. David
Saint-Preux à trois années d'emprisonnement. Ce jugement
par défaut, rendu, le 28 mars, fut ensuite exécuté.
'un
ni à l'autre de ces moyens, en vertu de l'art. 14 du code
d'instruction criminelle qui donnait au minislère public le
droit de poursuivre l'inculpé au lieu où le discours incriminé avait acquis la publicité, et par les mêmes motifs que ses précédons jugemens : il condamna M. David
Saint-Preux à trois années d'emprisonnement. Ce jugement
par défaut, rendu, le 28 mars, fut ensuite exécuté. Mais l'Opposition considéra ces trois actes comme des
'persécutions , et la révolution qui survint l'année suivante
sembla donner raison à cette observation d'un historien :
« Les persécutions judiciaires, tous les faits de l'histoire
» l'attestent, furent toujours le signe précurseur de la
» chute des systèmes politiques assez mal inspirés ou assez
» faibles pour chercher \mQ protection dans les rigueurs de
» la justice ^ » En preuve, il cita l'exemple des Stuarts,
en Angleterre , de la Convention et des Bourbons de la
branche aînée, en France. Sans prétendre contester ce qu'il y a de judicieux dans
cette observation, on peut dire que la chute de ces gouvernemens a été occasionnée par bien d'autres causes, et nous
essayerons de prouver que la chute de Boyer est dans
ce cas. 1 Histoire des deux Restaurations, par M. A. do Vaiilabellc. CHÂPiTBE V. Agitation an Pcrt-aii-Prince. — Ordounances de police y relatives. — Ré\inion des représentans. — Protestation de 20 d'entre eux contre l'admission des éliminés de 1839.
La Chambre, en majorité, les admet dans la vérification des pouvoirs, et élit président
M. Laudun. — Le 1 2 avril, une nouvelle majorité annule cette élection et nomme
président M. J.-B. Tassy. — Tous les opposans se retirent de l'assemblée, — La Chambre prononce l'exclusion des éliminés de 1839 et de six autres représentans et de leurs
suppléans. — Le Président d'Haïti ouvre les travaux de la session. — La Chambre accorde nn délai de vingt jours aux opposans pour revenir dans son sein, sinon ils seront
considérés comme démissionnaires; ils n'optempèrent pas. — Elle appelle leurs suppléans ; ceux-ci refusent de siéger. — Elle fait poursuivre M. Dumai Lespinasse, qui est
condamné à une année d'emprisonnement et qui part pour la Jamaïque. — Réflexions
au sujet de ces actes. — Projet de loi sur l'instruction publique, retiré bientôt par
Boyer ; pourquoi?— Deux lois sont rendues et sept sénateurs élus par la Chambre; fin
de la session. — Tremblement de terre du 7 mai; son effet dans l'Artibonite, le Nord
et le Nord-Est. — Reproches faits à Boyer en cette occasion. — Capture illégale de
denx bâtimens espagnols, et ce qui s'ensuit. — Manœuvres de l'Opposition sur divers
points de la République. — Mesure intempestive .ordonnée par Boyer. — Décès de plusieurs généraux. A raison des précédens que le lecteur connaît, il prévoit sans doute ce que nous allons relater dans ce chapitre. Le Télégraphe du 24 mars ayant pu]3lié les messages du
Président d'Haïti et du Sénat, et la proclamation concernant les représentans éliminés en 1859, une agitation inusitée fut remarquée à la capitale : l'Opposition voulut essayer ses forces. Déjà , dans la soirée du 17, pendant le
dîner qui eut lieu chez le général Inginac , une troupe de
jeunes gens avait passé devant sa maison en chantant des
ater dans ce chapitre. Le Télégraphe du 24 mars ayant pu]3lié les messages du
Président d'Haïti et du Sénat, et la proclamation concernant les représentans éliminés en 1859, une agitation inusitée fut remarquée à la capitale : l'Opposition voulut essayer ses forces. Déjà , dans la soirée du 17, pendant le
dîner qui eut lieu chez le général Inginac , une troupe de
jeunes gens avait passé devant sa maison en chantant des -^ 208 ÉTUDES SUR l'iII.STOIHK d'hAÏTT. . , , /tk , conplels de la Marseillaise : ils s'claient dissipés à l'approche de quelques militaires envoyés du bureau de la place.
On remarqua ensuite que les agitateurs se procuraient des
armes prohibées par les lois, telles que stylet; poignard, etc. :
le 26 mars une ordonnance de police parut pour en défenfrwy^^^ dre la vente et le port, sous peine de poursuites et de punilion contre les délinquans. Le 28, une autre fut publiée
pour défendre les attroupemens qui se formaient incessamment, et menacer les délinquans de l'application delà loi y
relative. Ces faits se passaient à l'occasion de l'arrivée successive
des nouveaux représentans dont la réunion était prescrite
au l^"" avril. Le 2, quinze d'entre eux, auxquels s'en joignirent cinq autres quelques jours après, s'entendirent pour
rédiger une jjrotestation contre l'admission, à la Chambre,
des éliminés de 4839 , « attendu que la mission du député
» à la représentation nationale n'est point et ne peut être
» de former dans le sein du corps législatif, une opposition
» systématique dans le but conçu à l'avance d'entraver la
» marche des travaux de ce corps et de rompre l'harmonie
» sans laquelle il lui est impossible d'accomplir l'exercice
» de ses fonctions, etc., entendant se séparer de tous autres
» représentans qui ne voudraient pas concourir à cet acte,
» et se réservant, dans ce cas, d'aviser, de concert avec le
» Sénat et le pouvoir exécutif, aux moyens de sauver la
» chose publique des malheurs dont elle est menacée'. »
Cette protestation avait été imaginée par le général Jnginac, pour former une majorité qui serait ainsi soustraite
à r influence des opposans : ils étaient en grand nombre
parmi les représentans. A cet effet, il fit appeler successi1 Bulletin des lois, n" 1^^. Toutes les cilations qui tuivront celle-ci i:oiité£alcu)cut tirées de ce Bulletin et du n» %. [1812] CHAPITRE V. 209 vement les premiers arrivés à la capitale pour les faire entrer dans cette voie, employant toutefois les raisonnemens
les plus propres à les persuader de- ne pas agiter le pays qui
avait besoin de son repos, leur donnant en outre l'assurance que Boyer était très-disposé à satisfaire aux justes exigences de l'opinion publique. Il fit même appeler chez lui
plusieurs des opposans dont il estimait le caractère et les
sentimens patriotiques, afin de les rallier au gouvernement, en leur exposant combien Tunion et l'harmonie
entre les citoyens de la République réclamaient de tous le
sacrifice d'opinions trop avancées dans l'état actuel des
choses ; mais il ne réussit pas à persuader ces derniers.
était très-disposé à satisfaire aux justes exigences de l'opinion publique. Il fit même appeler chez lui
plusieurs des opposans dont il estimait le caractère et les
sentimens patriotiques, afin de les rallier au gouvernement, en leur exposant combien Tunion et l'harmonie
entre les citoyens de la République réclamaient de tous le
sacrifice d'opinions trop avancées dans l'état actuel des
choses ; mais il ne réussit pas à persuader ces derniers. Enfin, les représentans^ étant rendus en majorité au palais de la Chambre des communes , commencèrent leurs
opérations par la vérification des pouvoirs de chacun
d'eux, sous la présidence du citoyen J"" Lafortune , doyen
d'âge, représentant du Mirebalais. Il est facile de concevoir
que les signataires de la protestation du 2 avril ne purent
parvenir à faire partager leurs opinions par les jeunes capacités qui se trouvaient en leur présence. Loin d'exclure,
dans la vérification des pouvoirs, les quatre éliminés de
1839, on les admit comme membres de- la j^iouvelle législature. Ainsi, l'espoir du Sénat et du Président d'Haïti était
■ déçu. Le 9, la Chambre se constitua en formant son bureau: ' • M. Laudun fut élu président. Ce choix prouva que la majorité votait pour l'Opposition. Néanmoins, ce ne fut pas sans
difficulté qu'elle parvint à ce résultat : indépendamment y
des signataires de la protestation^ d'autres représentans hésitaient'sur le parti qu'ils devaient prendre. Informé de
cela, après la séance, le général Inginac convoqua chez lui
■'les uns et les autres, afin de combiner do nouveaux moyens
de succès, dans le sens du gouvernement. T XI. li 2i0 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. L'auditoire avait été comble dans toutes les séances
préparatoires au palais de la Chambre ; une agitation fébrile
avait marqué ces journées : un fort détachement de troupes ^^^ alla se réunir à la garde ordinaire du palais. Le 9 était un samedi ; la Chambre ne put être en majorité le lundi 1 i , comme il était dans ses habitudes de
siéger ce jour-là. C'est que le travail ministériel se poursuivait. Mais le 12, dès 6 heures du matin , le représentant Lafortune, en tête de la cohorte gagnée au pouvoir exécutif
par le secrétaire^général, qui se dévouait corps et âme « au
'T » maintien de l'harmonie des grands pouvoirs, au salut de ■ '^'J ( » la patrie , » Lafortune s'empara et du palais et du fau-
'" ' ' teuil de la présidence sur lequel il s'assit. A la nouvelle de
ce fait extraordinaire;, les opposans, moins alertes, se rendirent à la Chambre ; et malgré quelques obstacles qu'ils
rencontrèrent à la porte, de la part de la garde, se revêtant
de leurs écharpes aux couleurs nationales, ils pénétrèrent
dans l'enceinte. La législature offrit alors un pénible spectacle ; l'agitation prit un caractère scandaleux parmi les représentans, les discours s'entrecroisèrent. M. Laudun réclama vainement sa place de président élu, sur le fauteuil ;
se rendirent à la Chambre ; et malgré quelques obstacles qu'ils
rencontrèrent à la porte, de la part de la garde, se revêtant
de leurs écharpes aux couleurs nationales, ils pénétrèrent
dans l'enceinte. La législature offrit alors un pénible spectacle ; l'agitation prit un caractère scandaleux parmi les représentans, les discours s'entrecroisèrent. M. Laudun réclama vainement sa place de président élu, sur le fauteuil ; ^h^/M Lafortune y tint bon en disant : « Ma tête dût-elle tomber à mes pieds, que je ne céderai pas le fauteuil '' ! » Ce fut alors un épouvantable tintamarre. Les opposans"
reconnurent, mais un peu tard, que la majorité n'était
plus de leur côté; ils prirent tous la résolution de se retirer du palais de la Chambre, pour se séparer ensuite de
leurs collègues : noble ^'ésolution, sans doute, en la ju1 Ce brave Lomme, Africain de naissance, avait su apprendre à lire et à écrire ;
' mais son accent trahissait son origine , ce qui ne diminuait pas son mérite. Dans un article du Manifeste, M. Dumai Lespinasse raconta cette scène de manière à le tourner en.»
ridicule; il écrivit ^s paroles selon sa prononciation t « Ma tète za mes pieds, zé né
» cédéré pas la fouteille. » Cette plaisanterie amusa les opposans et le public, mais le
ïédacteur du Manifeste la paya un peu cher. [1842] CHAPITRE V. 211 géant au point de vue des principes constitutionnels,
mais qui devait, un an après, se traduire en une révolution ^ peut-être pour le malheur de la patrie commune. Les représentans restés en séance étaient au nombre de
56, formant plus de la moitié de la représentation nationale, dans le cas où elle serait réunie en totalité. Quelques jours après, plusieurs autres arrivèrent dans la capitale et se joignirent à eux. Après la sortie des opposans, M. Lafortune exposa à
ses collègues les motifs de sa conduite en cette circonstance : « G 'est qu'une prévention planait sur la tête de
» M. Laudun, avant son admission à la représentation
» nationale, et qu'il avait été dénoncé à la justice pour
» outrages faits à un magistrat civil : ce que les repré-
» sentans ignoraient au moment qu'ils lui donnèrent
» leurs suJÏrages ^ . Or, les représentans, blessés dans leur
» dignité, avertis maintenant, ne pouvaient maintenir
» à la présidence de la Chambre celui qui a besoin d'une
.» justification devant la justice, des poursuites étant diri-
« gées contre lui.» Sur ce, la Chambre déclara « nulle et
non avenue » la nomination de M. Laudun à la présidence;
et à la fin de cette séance, elle annula également tous les
procès-verbaux des séances précédentes. On verra pour
quels motifs. M. Lafortune, encore au fauteuil, déclara qu'en outre
de MM. H. Dumesle, D. Saint-Preux, Lochard etLartigue,
éliminés en 1839, il y avait MM. Dumai Lespinasse, Covin aîné, Emile Nau, Dorsainville Dautant, Benoît et /xj^yi^i^^ry \ M. Laiidnn avait été directeur de l'imprimerie nationale des Cayes. 11 fut destitué
en 1839, pour un discours qu'il prononça dans un Lanqnet donné à H. Dumesle; de là
son élection comme représentant: c'était d'ailleurs un homme de mérite.
és en 1839, il y avait MM. Dumai Lespinasse, Covin aîné, Emile Nau, Dorsainville Dautant, Benoît et /xj^yi^i^^ry \ M. Laiidnn avait été directeur de l'imprimerie nationale des Cayes. 11 fut destitué
en 1839, pour un discours qu'il prononça dans un Lanqnet donné à H. Dumesle; de là
son élection comme représentant: c'était d'ailleurs un homme de mérite. •212 ÉTUDES SUK l'histoire d'iIAÏTI. A. Ponthieux, « qui partageaient ostensiblement les mê-
» mes opinions et persistaient à faire valoir les nomina-
« tions de ceux-là qui sont tenus pour être réprouvés par
» le vœu national ; et que, de plus, un acte de protesta-
» tion a été dirigé contre eux-mêmes. » En effet, après que la Chambre eut reformé son bureau
sous la présidence de M. J.-B. Tassy, l'un des représentans du Cap-Haïtien, elle prit lecture d'une dépêche du
grand juge qui lui adressait quatre protestations : contre
les élections de la capitale, celles de Santo-Domingo, de
l'Anse-à-Veau et de Dalmarie. « La Chambre statuant,
» avant toute chose, sur les députés réélus qui furent éli-
» minés par la 5^ législature, à résolu, à l'unanimité,
» qu'elle partage cette sage et prudente mesure : en con-
» séquence^ elle a arrêté que ces députés, parjures à
» leur mandat, ne pourront point, vu leur indignité, sié-
» ger dans son sein.» Kt elle renvoya au lendemain, pour
débattre la motionfaite parM. Lafortune et statuer sur l'objet de la dépêche du grand juge. A cette séance du lo,
la Chambre rejeta d'abord la protestation envoyée par le
grand juge contre la nomination de M. Lapaquerie, représentant de Dalmarie, et l'admit parmi ses membres. Puis,
prenant en considération la motion relative aux élus du Portau-Prince, cleLéogane, de Santo-Domingo, quipartageaient
les opinions des éliminés de 1859 : « Considérant que par
)) l'effet de ces opmions subversives, des attroupemens
» en grand nombre eurent lieu aux alentours de la Cham-
') bre ', que des paroles outrageantes et incendiaires ont été
» proférées à haute voix pendant la séance du 6, et qu'au
' /■r » sortir de cette séance, les députés ont été hués dans les
^^ '' » rues, sans égard au respect qui leur est dû ; » la Chambre
f\j'"ï"^^A'\\ -' éliminés de son sein , MM. Dumai Lespinasse, Co- [1842] CHAPITRE V. 215 vin aîné, Emile Nau, Dorsainville Dautant, Benoît et A.
Ponthieux. Le 15, qlle comprit leurs suppléans dans l'élimination prononcée contre eux. Quant à M. Devimeux, élu
représentant de l'Anse-à-Veau , elle ajourna sa résolution
jusqu'à ce qu'il se présentât avec ses pouvoirs : ce qu'il ne
fit pas et ce qui entraîna sa déchéance.
CHAPITRE V. 215 vin aîné, Emile Nau, Dorsainville Dautant, Benoît et A.
Ponthieux. Le 15, qlle comprit leurs suppléans dans l'élimination prononcée contre eux. Quant à M. Devimeux, élu
représentant de l'Anse-à-Veau , elle ajourna sa résolution
jusqu'à ce qu'il se présentât avec ses pouvoirs : ce qu'il ne
fit pas et ce qui entraîna sa déchéance. A la séance du 15, M. Pierre Charles, représentant
d'Ennery^ prononça un discours qui contenait sa profession de foi^ à l'endroit de l'opposition systématique qu'on
voudrait faire au pouvoir exécutif. « Loin de moi, dit-il,
)) la pensée que nous devions adopter aveuglément toutes
« les dispositions des projets de lois qui nous seront pré-
» sentes, Nous tomberions dans l'excès contraire, nous
» trahirions la confiance de nos concitoyens. Notre devoir
» est de marcher entre ces deux extrêmes. Discutons tout,
» de bonne foi et avec loyauté; admettons ce qui est bon
» et utile ; proposons des modifications à ce qui serait dé-
» fectueux; rejetons, mais en gardant les convenances, ce
» qui nous paraîtrait contraire au bien public, si toutefois
» rien de pareil peut être supposé devoir jamais être pro-
» posé à la Chambre. » Et la Chambre tout entière approuva cette profession de foi, en complimentant ce député de l'avoir faite. Le Président d'Haïti, informé de la constitution de cette
assemblée, avait fixé au 1 6 la séance de l'ouverture de ses
travaux. Ce jour-là, « Son Excellence, après s'être recueil-
» lie, a exprimé sa satisfaction de se voir au sein de la
» Chambre, et l'a remerciée de sa coopération franche et
» loyale au rétablissement del'ordre; et elle a dit qu'elle ne
» cessera de faire tous ses efforts pour enchaîner l'anar-
» chie. Elle a encore exprimé qu'elle Voyait avec peine
» que des esprits exaltés, depuis quelque temps, voiï214 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. ). draient troubler le pays ; mais qu'elle se dispensera de » donner aucun développement ; qu'elle compte non-seule- )) ment sur le concours de la Chambre, mais sur celui de » tous les bons citoyens animés de l'amour de la patrie et » désireux de son bonheur... » Le président de là Chambre répondit d'une manière analogue à ces paroles, en rejetant sur les éliminés de 1859 et
sur leurs partisans, la cause des agitations de la capitale et
des débats qui eurent lieu dans cette assemblée. « La pa-
» trie reconnaissante,* dit-il, admire de jour en jour votre
» belle âme, qui n'a autre chose en vue que le bonheur de
» tous et les intérêts généraux. Lorsque nous fixons nos
» regards sur votre administration, tout à la foiB pater-
» nelle et éclairée, nous devons nous étonner que de cer-
» tains esprits se tourmentent et veulent en tourmenter
» d'autres qui savent mieux prévoir, et mieux apprécier vos
» efifortS;, votre constante sollicitude qui ne tend qu'à con-
» solider et améliorer. Il est heureux pour Haïti que ce
» courage impassible et cette grande vertu dont votre cœur
»■ est doué, assurent à tous les Haïtiens que le vaisseau de
» l'État est hors des écueils... »
tonner que de cer-
» tains esprits se tourmentent et veulent en tourmenter
» d'autres qui savent mieux prévoir, et mieux apprécier vos
» efifortS;, votre constante sollicitude qui ne tend qu'à con-
» solider et améliorer. Il est heureux pour Haïti que ce
» courage impassible et cette grande vertu dont votre cœur
»■ est doué, assurent à tous les Haïtiens que le vaisseau de
» l'État est hors des écueils... » Le 16, après l'ouverture des travaux de la Chambre, le chef du pouvoir exécutif adressa un ordre du jour aux militaires de la garnison de la capitale , qui, depuis un mois, étaient restés à leurs drapeaux. Il les complimenta sur leur conduite en ces temps d'agitation : « Vous venez IP (3^-7-J-- » de prouver à la fois, et votre indignation contre les me- /lÉi-mt » nées de la malveillance, et votre respect pour la loi. ^ ilH^Âf » Votre conduite vous fait honneur et couvre de confusion » vos calomniateurs; vous pouvez vous en glorifier, vous » serez toujours, comme je l'espère^ les fidèles défenseurs [1842] CHAPITRE V. 215 » de l'Etat, l'effroi des méchans; et vous justifierez consH tamment ma confiance en vous. » Dans ses séances des 21 et 22 avril, la Chambre examina
la conduite des représentans qui, sansune permission d'elle,
avaient quitté la capitale pour se rendre dans leurs communes respectives. Elle leur accorda un délai de vingtjours
pour rentrer dans son sein ; et que ce délai expiré, ceux
qfîi ne s'y conformeraient pas, seraient considérés comme
(f démissionnaires, » et leurs suppléans seraient appelés à
les remplacer. Le 29^ elle prononça la déchéance de M. Rinclîère, sur la connaissance acquise du jugement qu'il avait
encouru etde son exécution: 'elle appela son suppléant, ainsi
que ceux des quatre éliminés de 1839, à venir siéger en
leur place. Mais aucun de tous ces suppléans, également de
l'Opposition, n'obtempéra à cette invitation. Une fois entrée dans la voie des rigueurs, la Chambre
des communes ne pouvait guère s'y arrêter. Le n° 5 du Manifeste du 17 avril lui en fournit une nouvelle occasion:
elle considéra cette feuille, qui parlait de la séance du 12,
comme « fausse, dérisoire, dangereuse et blessant la dignité nistère public obtint un jugement par défaut du tribunal 'hy/T^rtâd
correctionnel qui le condamna à une année d'emprisonné- ^; "
ment. Mais M. Dumai Lespinasse partit pour la Jamaïque''. On remarquera que, par suite des éliminations pronon
cées et des démissions constatées parla Chambre, à raison
de l'abstention volontaire de plusieurs de ses membres, 1 M. Devimeiii et lui, en choisissant cette île pour refuge, indiquaient ainsi j à bien des Haïtiens la voie de salut qu'ils suivraient également un peu plus tard, l^^Atfyy/À' 216 ÉTUDES SLR l'hISTOIRE d'iIAITI. ' 7-n ' environ une douzaine de communes ne s'y trouvaient pas
reprc%entées, et que parmi ces dernières figuraient quatre
chefs-lieux de département : le Port-au-Prince, les Cayes,
les Gonaïves et Santo-Domingo, La ville du Cap-Haïtien
^jÀ^yi.. n'était elle-même représentée que par M. J.-B. ïassy, —
l^^Atfyy/À' 216 ÉTUDES SLR l'hISTOIRE d'iIAITI. ' 7-n ' environ une douzaine de communes ne s'y trouvaient pas
reprc%entées, et que parmi ces dernières figuraient quatre
chefs-lieux de département : le Port-au-Prince, les Cayes,
les Gonaïves et Santo-Domingo, La ville du Cap-Haïtien
^jÀ^yi.. n'était elle-même représentée que par M. J.-B. ïassy, — M. T. Dejoie, second représentant, s'étant abstenu. L'abstention volontaire était déjà une protestation publique contre l'inconstitutionnalité des décisions de 4a
Chambre ; mais, considérée par elle comme « démission »
de la part des représentans, elle prenait un caractère aussi
grave que celui des éliminations que cette législature n'avait pas plus le droit de prononcer que la précédente. '
Une telle situation devenait un danger réel pour la stabi-
- lité des institutions; elle devait porter tous les esprits à
réfléchir sur les procédés de la Chambre et du gouvernement qui ne parlaient que de leur maintien. Aux yeux de
l'Opposition, ce n'étaient déjà que de vains mots; à ceux
des citoyens qui étaient désireux de tranquillité, de paix
publique, ces procédés n'étaient que de flagrantes irrégularités qu'on ne pouvait défendre par aucun raisonnement.
Et était-il possible que les fonctionnaires de l'Etat, que les
chefs militaires, que l'armée tout entière, ne fussent pas
influencés par l'Opposition qui plaidait en faveur des
principes conservateurs de la constitution elle-même,
toute défectueuse qu'elle la trouvât? Alors, que devait faire Boyer, avec le concours qu'il
trouvait dans la Chambre des communes, désormais obligée à faire des actes propres à réparer au moins, à pallier
ceux que nous venons de relater, — avec l'appui que lui
assurai t le Sénat dans la marche du gouvernement ? Il .devait, plus que jamais, faire usage de l'initiative attribuée
au Président d'Haïti pour proposer, dans cette session [1842] CHAPITRE V. 217 même, bien des projets de loi que l'opinion réclamait; il
devait ordonner bien des mesures d'administration reconnues urgentes ; il devait, enfin, se mettre à la tête des
réformes jugées utiles par les esprits les moins prévenus
contre lui. En agissant ainsi, il fût entré dans la- voie
indiquée parle message du Sénat en date du 19 mars, à
côté de l'idée exprimée dans ce message, d'une « dictature
temporaire » qui n'était plus nécessaire, puisque la Chambre des communes aA^ait, non-seulement écarté les éliminés
de 1839, mais tous les autres membres de l'Opposition.
réformes jugées utiles par les esprits les moins prévenus
contre lui. En agissant ainsi, il fût entré dans la- voie
indiquée parle message du Sénat en date du 19 mars, à
côté de l'idée exprimée dans ce message, d'une « dictature
temporaire » qui n'était plus nécessaire, puisque la Chambre des communes aA^ait, non-seulement écarté les éliminés
de 1839, mais tous les autres membres de l'Opposition. Supposons un instant que Boyereût senti la convenance,
la nécessité de renoncer aux attributions ministérielles
qu'il s'était fait donner par la loi subsistante de 1819, relative aux grands fonctionnaires, et qu'il eût saisi cette circonstance grave pour proposer au corps législatif lacréation
d'autres offices de secrétaires d'État, comme le permettait
la constitution. En les organisant de manière à laisser à
ces ministres des attributions réelles pour administrer leurs
départemens, et à ne réserver au chef de l'État que l'impulsion gouvernementale; en les instituant pour former
un consei/^ présidé par lui, qui délibérerait avec lui sur
toutes les mesures de gouvernement et d'administration
jugées utiles au bien public, afin que la responsabilité ne
pesât pas s?w' lui seul ^ en appelant à ces hautes fonctions un
homme de chaque département territorial, pour satisfaire
auxsusceptibilités locales, même aux amours-propres et aux
vanités individuelles; si Boyereût pris cette résolution, en
même temps qu'il eût agi comme nous venons de le dire, et
qu'il eût fait des promotions dans l'armée, n'aurait-il pas
réduit l'Opposition à l'impuissance? Il avait en sa faveur,
depuis vingt-quatre ans, des faits éclatans qui avaient
marqué son administration, qui la recommandaient aux 218 ÉTUDES SUR l'histoire d'uAÏTI. esprits judicieux, par le patriotisme qu'il y avait déployé;
ses lumières, sa modération, même dans les circonstances
où il avait paru très-énergique pour soutenir son pouvoir,
étaient des garanties pour la nation. Les opposans, quels
qu'ils fussent, pouvaient-ils lui en offrir autant? Au fait,
l'arme de l'Opposition n'était maniée que par des avocats
qui n'avaient jamais pratiqué les affaires publiques, et qui,
par ce motif, ne pouvaient pas inspirer la même confiaiîce
que ce chef; on fût resté sourd à toutes leurs déclamations
postérieures, tout en leur tenant compte, sans doute, des
réclamations qu'ils avaient faites en faveur du progrès. Il est, pour tout gouvernement qui est attaqué par l'opinion publique, un moment solennel qu'il faut savoir saisir
afin de la ramener à lui; s'il laisse échapper cette occasion,
il est perdu! Malheureusement pour le pays, tel devait être
le sort de celui de Boyer ; les défauts de son caractère l'y
entraînaient, malgré les lumières de son esprit. On a vu^ dans le chapitre précédent, quelles étaient ses
dispositions au 6 février, à propos de quelques mesures
qui lui furent conseillées par le général ïnginac. Celui-ci,
par ses ordres, avait fait rédiger le projet de loi sur l'instruction publique, le seul qui fût préparé- pour la session
législative ; mais Boyer en avait fait retrancher ce qui concernait l'établissement d'écoles secondaires dans les principales villes qui n'auraient point de lycées, telles que les
Gonaïves et Saint- Yague, chefs-lieux de département,
Jacmel et Jérémie, chefs-lieux d'arrondissement. Voici un
extrait de son message à la Chambre des communes, en lui
adressant ce projet :
loi sur l'instruction publique, le seul qui fût préparé- pour la session
législative ; mais Boyer en avait fait retrancher ce qui concernait l'établissement d'écoles secondaires dans les principales villes qui n'auraient point de lycées, telles que les
Gonaïves et Saint- Yague, chefs-lieux de département,
Jacmel et Jérémie, chefs-lieux d'arrondissement. Voici un
extrait de son message à la Chambre des communes, en lui
adressant ce projet : « Le projet de loi qui accompagne le présent message
établit une école primaire dans chaque chef-lieu d'arrondissement ou il n'en existe pas encore. De cette manière [1842] CHAPITRE V, 219 l'instruction élémentaire^ la plus nécessaire de toutes, sera
également répartie sur les divers points du territoire, et
partout à la portée du peuple. La création de trois lycées
dans les villes des Cayes, du Cap-Haïtien, de Santo-Domingo, offrira à la jeunesse, dans ces grands centres de
population où le besoin d'une instruction plus élevée
se fait sentir, les moyens de se préparer à remplir
digqi^ment les différentes carrières auxquelles elle se destinera \.. n Dans l'état actuel des choses, ce projet était insuffisant ;
néanmoins, la Chambre, qui avait reçu trois jours auparavant les comptes généraux de la République renvoyés à
l'examen de son comité des finances, s'empressa de prendre
lecture de ce projetj le 7 mai elle le discutait pour la
deuxième fois. Quelques jours après, Boyer le lui fit demander, sous prétexte de le retoucher : le fait est, que la
grande catastrophe du 7 mai, — le tremblement de
terre, — l'avait porté à le retirer tout à fait par motifs
à'écojiomie. Inutile de dire qu'il ne fut plus question du
budget de 1845 qui avait été préparé par les soins de
MM. Pilié et Inginac. Lorsque ce dernier eut vn retirer le projet de loi sur
l'instruction publique, tout insuffisant qu'il fût, il fit appeler M.'B. Ardouin, alors président du Sénat, et il lui dit ;
« Savez-vous que le Président a retiré ce projet ? — Non .
» — C'est ce qui a eu lieu cependant. J'ai inutilement fait
)> tous mes efforts pour persuader le Président de laisser
» voter cette loi, qui serait quelque chose dans la situation
» où nous sommes. Il m'a répondu qu'il y aura trop de 1 Notez qu'en 1822, à la réunion de la partie de l'Est, il y avait une université ou l.-, /
grand collège à Santo-Domiiigo, entretenu par le gouvernement espagnol, et que peu i^ c^Jf)'1'^-y\\M'6 après Boyer supprima est établissement pour y substituer une simple école pri * maire ^i 220 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. » dépenses à faire, par suite de cet affreux tremblement
» de terre, et il ne veut plus entendre parler du budget.
» Aliezdonclevoir,. jevous en prie, peut-être serez- vous
» plus heureux que moi. »
entretenu par le gouvernement espagnol, et que peu i^ c^Jf)'1'^-y\\M'6 après Boyer supprima est établissement pour y substituer une simple école pri * maire ^i 220 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. » dépenses à faire, par suite de cet affreux tremblement
» de terre, et il ne veut plus entendre parler du budget.
» Aliezdonclevoir,. jevous en prie, peut-être serez- vous
» plus heureux que moi. » Le lecteur pressent que le sénateur ne fut pas plus heureux que le secrétaire général; il échoua complètement
dans sa démarche. « Comment voulez-vous, lui dit Boyer,
» qu'on établisse un lycée au Cap-Haïtien renversé de {pnd
» en comble, et dont la population est à moitié sous les
» ruines? — Mais, Président, les villes des Cayes et de
» Santo-Domingo sont debout; elles- peuvent avoir leurs
» lycées, le Cap-Haïtien devra être relevé, il aura le sien
» plus tard. — Il est impossible de faire de semblables dé-
» penses, ni pour le Cap-Haïtien, ni pour les autres villes,
» lorsqu'il faut aller au secours des populations qui ont
» éprouvé un si grand désastre, lorsque tous les édifices
» publics, renversés, exigeront des sommes énormes pour
» leur reconstruction K » La Chambre des communes n'eut donc à rendre que
deux lois : l'une qui fut proposée par le pouvoir exécutif,
pour exempter de l'impôt foncier et de celui des patentes,
les habitans des communes des départemens de l'Artibomidj du Nord et du Nord-Est, qui avaient été dévastées par
le tremblement de terre; l'autre qu'elle vota d'elle-même,
pour prélever les mêmes impôts dans les autres départemens. Ce furent là tous les travaux législatifs de cette
année. La Chambre élut en outre sept sénateurs : MM. Ce1 Cependant, 1842 fut une année assez prospère. Les recettes s'élevèrent à'. a somme ,'.v de 3,273,435 gourdes, y compris une émission de 236,200 gourdes de billets de caisse, et les dépenses à 2,o45,74b gourdes. Il y eut à l'exportation, eu chiffres ronds, I'' 41,000,000 de livres de café, 880,000 de coton, 417,000 de cacao, 2,520,000 de >\^C\rJ'^ tabac, 19,000,000 de campêche, 1,600,000 de gayac, et 4,997,000 pieds réduits d'à-
236,200 gourdes de billets de caisse, et les dépenses à 2,o45,74b gourdes. Il y eut à l'exportation, eu chiffres ronds, I'' 41,000,000 de livres de café, 880,000 de coton, 417,000 de cacao, 2,520,000 de >\^C\rJ'^ tabac, 19,000,000 de campêche, 1,600,000 de gayac, et 4,997,000 pieds réduits d'à- %1 cajou. [J842J CHAPITRE V. 221 risier, Dagiierre, J, Paul, S. Villevaleix, E. Berthomienx,
Corvoisieret Bénis ^. La plupart des représentans des localités victimes du
fléau avaient hâte de retourner à leurs foyers pour s'assurer
du sort de leurs familles. Aussi bien, leur oisiveté à la capitale aurait pu les dispenser de continuer à siéger. On remarquait sur leurs figures le signe du découragement, après
avoir sacrifié les principes constitutionnels au repos et à la
paix de la République. Ils ne trouvèrent point, — il faut
le dire, — une compensation auprès du pouvoir exécutif:
jamais Boyerne parut plus éloigné délaisser penser que la
Chambre des communes avait été intimidée par l'appareil
de la puissance militaire, indépendamment de la conviction réelle plus ou moins forte, de chacun de ses membres,
qu'il fallait à tout prix cesser toutes ces agitations qui troublaient le pays. Des attentions prévenantes, de la part du
Président, eussent été de bon goût, du moins, dans de telles circonstances; car si un gouvernement veut être soutenu
avec dévouement, il faut qu'il sache faire beaucoup en faveur de ceux qui lui en donnent des preuves. Aucun chef
ne pratiqua mieux cette maxime quePétion : aussi on personnifiait la patrie en lui. Le tremblement de terre que l'ile d'Haïti tout* entière
éprouva le 7 mai, et qui fut ressenti en même temps à
Porto-RicO;, à Cuba, à la Jamaïque, à la Nouvelle-Orléans
et dans tous les États du sud de l'Union américaine^ fut
un de ces fléaux destructeurs qui frappent l'imagination de
l'homme, en le pénétrant d'une invincible terreur en présence de la nature et de son auteur. Depuis la découverte
que l'ile d'Haïti tout* entière
éprouva le 7 mai, et qui fut ressenti en même temps à
Porto-RicO;, à Cuba, à la Jamaïque, à la Nouvelle-Orléans
et dans tous les États du sud de l'Union américaine^ fut
un de ces fléaux destructeurs qui frappent l'imagination de
l'homme, en le pénétrant d'une invincible terreur en présence de la nature et de son auteur. Depuis la découverte 1 Les cinq premiers entrèrent en fonction, eu remplacement de MM. IMiili|ipe César,
Bouzy et C-JBonncaui. décédés, et de MM. Paret et B. Ardouin. Les deux deiiiiers devaient ri niplaccr, l'année snivante, MM. Pierre André et Viallet, -^•22 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. de l'Amérique, bien des événemens semblables ont frappé
ces difïerens pays : le nôtre garde le souvenir de ceux qu'il
a essuyés en. i 56-4, 1684, 1691, 1701, 1715, 1754, 1751
/ et 1770; il gardera encore le souvenir de celui de 1842,
car il fut effroyable. Commencé heureusement vers 5 heures
et demie de l'après-midi, il dura cinq minutes entières.
Tout le côté nord de l'île, depuis la presqu'île de Samana
jusqu'au Môle Saint Nicolas, fut la partie la plus tourmentée. On remarqua que, pendant ces cinq minutes, la terre
éprouvait un mouvement oscillatoire de l'est à l'ouest :
dans le Nord, il y eut aussi trépidation, ce qui fut cause
de la chute de toutes les constructions en maçonnerie. En
une minute au plus, celles des villes du Cap-Haïtien, du
Port-de-Paix, du Môle Saint-Nicolas, du Fort-Lil)erté et de
Saint-Yague, n'étaient qu'un monceau de décombres. Au
Cap-Haïtien, il périt environ 5,000 âmes, la moitié de la
population; au Port-de-Paix, environ 200; à Saint-Yague,
200; dans les autres lieux un peu moins. Au Port-de-Paix,
la mer se retira à 200 pas du rivage et revint ensuite pour
envahir la ville à plus de 15 pieds de hauteur : ceux qui
avaient échappé à la chute des édifices, furent noyés. A
Saint-Yague, la rivière d'Yaque se partagea en deux portions, laissant un passage'à sec; la portion supérieure remonta *A'^ers sa source, puis revint avec impétuosité se
réunir à l'autre. Au Fort-Liberté, à Monte-Christ, la mer
se joignit aux eaux des rivières du Massacre et d'Yaque
pour inonder les campagnes voisines. Des sources d'eau
salée et de bitume surgirent dans plusieurs montagnes sur
le littoral. Durant toute la journée du 7, l'atmosphère était
chargée de nuages et il ne venta point; aussi la chaleur
remonta *A'^ers sa source, puis revint avec impétuosité se
réunir à l'autre. Au Fort-Liberté, à Monte-Christ, la mer
se joignit aux eaux des rivières du Massacre et d'Yaque
pour inonder les campagnes voisines. Des sources d'eau
salée et de bitume surgirent dans plusieurs montagnes sur
le littoral. Durant toute la journée du 7, l'atmosphère était
chargée de nuages et il ne venta point; aussi la chaleur était étouffante : vers midi, on avait aperçu un météore
igné. . [1842] CHAPITRE V. 225 Aux Gonaïves, à Saint-Marc, an Port-au-Prince, à
Santo- Domingo, toutes, les constructions en maçonnerie
furent plus ou moins lézardées; plusieurs furent renversées
dans les deux premières villes. Partout, les édifices publics subirent le sort de ceux des particuliers \ Au désastre
déjà si grand, par le renversement des propriétés, se
joignit bientôt un incendie dans les charpentes, occasionné
par le feu des cuisines : c'est ce qui arrive toujours en
pareil cas. De sorte que les malheureux habitans qui se
trouvaient sous les décopibres, ou blessés ou non, périrent par le feu avant qu'on pût leur porter secours. Des
secousses plus on moins violentes suivirent le tremblement de terre dans la nuit du 7 au 8^ dans les journées
du 8 et du 9, et pendant quelques jours encore. C'était un affreux malheur pour le pays, et surtout
pour les départemens frappés plus spécialement par le
fléau. On eut à regretter que des actes de brigandage
furent commis en cette circonstance douloureuse. Dès le
matin du 8 mai, les campagnards de l'arrondissement du
Cap-Haïtien se ruèrent sur les débris de cette villepour piller
ses infortunés habitans occupés à dégager, autant que possible ;, leuh parens qui étaient sous les décombres. Il faut
dire cependant, — car c'est la vérité, — que des habitans
mêmes de cette ville leur avaient tracé le mauvais exemple
de cette coupable convoitise : le sens moral fit place à un
brutal égoïsme ne rêvant que spoliation. Les uns et les
aïtien se ruèrent sur les débris de cette villepour piller
ses infortunés habitans occupés à dégager, autant que possible ;, leuh parens qui étaient sous les décombres. Il faut
dire cependant, — car c'est la vérité, — que des habitans
mêmes de cette ville leur avaient tracé le mauvais exemple
de cette coupable convoitise : le sens moral fit place à un
brutal égoïsme ne rêvant que spoliation. Les uns et les autres profitèrent de la désorganisation de l'autorité publique dans cette ville ; car le général Charrier, comman- 'I Le frontispice du palais du Sénat était surmonté des armes de la Ilépubli(j[ue,
en pierres; ces armes tombèrent: les opposans considérèrent ce fait comme un
présige malheureux pour le Sénat lui-même , un signe précurseur de sa propre
chute. 224 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. dant de l'arrondissement, le colonel C. Leconte, commandant de la place, presque tous ses adjudans et d'autres
fonctionnaires, étaient ou blessés ou morts. A Saint-Yague,
il y eut semblable chose , mais parce que là , le curé , mû
par la superstition, avait porté les habitans à abandonner
la ville pour se fixer dans un endroit éloigné de son site '.
Au Port-de-Paix , les campagnards ayant tenté d'agir de la
même manière, le colonel Alin, commandant de l'arrondissement, en fit prévotalement fuàiller un qui fut arrêté en
flagrant délit : l'ordre se rétablit immédiatement. A la nouvelle qui leur parvint du pillage qui se commettait au CapHaïtien, les généraux Obas et Mouscardy rassemblèrent les
troupes des arrondissemens du Limbe et de la Grande Rivière, et s'y rendirent pour rétablir l'ordre. Le colonel
Phélipe Basquez se porta également à Saint-Yague avec
les gardes nationaux de l'arrondissement de la Véga, le
colonel Cadet Antoine, avecceux dePuerto-Plate. Ces divers
officiers supérieurs organisèrent,, en outre , des secours en
vivres du pays qui furent apportés dans ces deux villes ^.
Au Cap-Haïtien, les chefs de bataillon Bottex et Bélonie
Narcisse prirent d'eux-mêmes un commandement provisoire, mais nécessité par la circonstance , afin d'arrêter le
pillage et de pourvoir aux besoins des habitans. Le curé
Torribio contribua beaucoup aussi, par ses exhortations
évangéliques, ou à diminuer le mal ou à faire venir des
vivres des campagnes environnantes. A la première nouvelle du désastre des villes du Nord,
le Président y avait expédié des officiers pour savoir l'état \ Le Président se vit obligé d'y envoyer l'abbé Péna, natif de cette ville, mais
alors curé de la Croix-des-Bouqncts, afin de relever l'abbé Solano auteur de ce fait d'abandon. 2 Les habitans de Puerto-Plate et de, la Véga ouvrirent aussi une sousoriplion en
argent au profit de ceux de Saiut-Yague.
désastre des villes du Nord,
le Président y avait expédié des officiers pour savoir l'état \ Le Président se vit obligé d'y envoyer l'abbé Péna, natif de cette ville, mais
alors curé de la Croix-des-Bouqncts, afin de relever l'abbé Solano auteur de ce fait d'abandon. 2 Les habitans de Puerto-Plate et de, la Véga ouvrirent aussi une sousoriplion en
argent au profit de ceux de Saiut-Yague. [1812] CHAPITRE V. 225 réel des choses, et ordonné l'achat de farines et d'autres
comestibles pour y être envoyés. Le citoyen Pierre Morin
se distingua par son zèle patriotique, en faisant charger
ces provisions sur sa goélette, sans exiger aucun fret et
après avoir contribué aune souscription publique qui fut
ouverte par le conseil des notables de la capitale : le citoyen Guerrier l'imita en offrant aussi son bâtiment pour un
second envoi. En citant tous ces noms , pour rendre hommage à la vérité et aux sentimens qui guidaient ces personnes, nous nous plaisons encore à mentionner ceux des
commerçans étrangers, particulièrement MM. Seeger et
Tweedy, et ceux des commerçans nationaux, MM. Mirambeau frères, Preston, Aug. Elle, A. Dupuy, Rowe, etc. ,
qui contribuèrent largement à la souscription. Du reste,
presque tous les habitans de la capitale y prirent part. Les
femmes s'occupèrent de suite à fournir de la charpie et du
vieux linge pour le pansement des blessés. Les officiers de
santé Lahens, Chrisphonte, Marchand et Jean, furent envoyés dans ce but par le gouvernement/et à eux se joignirent spontanément deux anciens élèves de l'école de médecine, MM. Siméon Daguerre etC. Landais. A Jacmel, aux
Cayes, à Jérémie et dans d'autres villes, des souscriptions eurent également lieu en faveur des victimes du
fléau. L'Histoire se doit à elle-même, de ne pas omettre un
nom ou un fait qui peut être loué devant la postérité. C'est
en lui révélant les belles et bonnes actions, que les générations apprennent à les imiter pour honorer leur patrie ,
de même qu'elles se gardent de celles qui méritent le
blâme. Lorsque Boyer apprit les désordres survenus au CapHaïtien, il ordonna de rassembler (juatrerégimens pour s'y
L'Histoire se doit à elle-même, de ne pas omettre un
nom ou un fait qui peut être loué devant la postérité. C'est
en lui révélant les belles et bonnes actions, que les générations apprennent à les imiter pour honorer leur patrie ,
de même qu'elles se gardent de celles qui méritent le
blâme. Lorsque Boyer apprit les désordres survenus au CapHaïtien, il ordonna de rassembler (juatrerégimens pour s'y T. XI, 15 226 ÉTUDES surx l'histoire d'haïti. porter ; mais ayant su ensuite que les généraux circonvoisins avaient rempli cette tâche, il contremanda cet ordre,
par la raison que ce serait accumuler des bouches inutiles
sur le lieu du sinistre oii les provisions manquaient. Il fit
paraître une proclamation, le 48 mai, dans laquelle il
exprima une vive indignation à propos de ces actes condamnables ^ Mais l'Opposition, toujours active et prête à saisir les
moindres occasions de censurer le gouvernement , se plaignit de l'inaction du pouvoir central en cette circonstance.
Ella lui reprocha de n'avoir pas même envoyé au Cap-HaïIa-^jt»*^ ' tien un officier de grade élevé (ceux qui y allèrent n'étant
r que de grades inférieurs), pour le représenter auprès des
âit populations victimes de ce désastreux événement et leur
't^- /porter des paroles de sympathie, en même temps qu'il fe-
rait punir, sur les lieux, les campagnards qui s'étaient
joints aux citadins pour piller leurs infortunés concitoyens.
Elle eût voulu que des sommes d'argent fussent immédiatement distribuées aux plus nécessiteux , et qu'un million
de gourdes fût affecté pour la réédification du Cap-Haïtien
seul , à cause de son importance politique et commerciale. Il y avait certainement de l'exagération dans ces désirs,
mais les plaintes étaient assez fondées. Lorsqu'une calamité
extraordinaire frappe de ses rigueurs une partie de la population d'un pays, il est du devoir de son gouvernement de
montrer une active sollicitude envers elle; et si le chef de
l'État lui-même ne peut se porter sur les lieux pour lui
donner des témoignages de sa sympathie, la consoler par
des paroles qui expriment ses sentimens personnels, qui ^ / 1 Boyer fut même malade à cette occasion, tant son tempérament nerveux était imy\jJ\fYi pressionnable. ]l8i2| CHAPITRE V. 227 Fencom^agent dans son affliction, il ne doit pas se reposer
seulement sur les autorités locales, il doit se faire représenter par un fonctionnaire d'un rang élevé dans la hiérarchie
gouvernementale 1 . Boyer aurait donc pu employer ce
dernier moyen; les ministres de l'État étant des hommes
moins valides que lui-même, des généraux, même des sénateurs auraient pu être expédiés au Cap-Haïtien, au Portde-Paix^ à Saint- Yague, pour agir en son nom ; revêtus
momentanément de la représentation de son autorité pour
cet objet spécial, leur présence eût été d'un bon effet, et
sur le cœur des infortunés qui gémissaient de la mort de
leurs parens et de la perle de leurs propriétés, et sur
l'esprit du reste de la nation.
-même, des généraux, même des sénateurs auraient pu être expédiés au Cap-Haïtien, au Portde-Paix^ à Saint- Yague, pour agir en son nom ; revêtus
momentanément de la représentation de son autorité pour
cet objet spécial, leur présence eût été d'un bon effet, et
sur le cœur des infortunés qui gémissaient de la mort de
leurs parens et de la perle de leurs propriétés, et sur
l'esprit du reste de la nation. Mais le président Boyer avait le malheur de croire qu'il
ne devait se reposer que sur lui-même, en toutes choses. l^i^^rz^L£-'
Arrivé à 66 ans, son ancienne activité physique et Intel- y'/'
lectuelle n'était plus la même; il ne soupirait évidemment f'^ qu'à obtenir une grande quiétude dans l'exercice de son
pouvoir. La dernière crise parlementaire, terminée si facilement, la lui procurait, et il s'y plaisait, sans entrevoir^
peut-être, qu'il y avait un abîme au fond de cette situation
anormale. Cependant, les faits imputés à plusieurs individus résidant au Cap-Haïtien, pour avoir pris part au pillage de
cette ville, étaient trop révoltans pour que le gouvernement n'en recherchât pas les preuves, afin de les faire
poursuivre et punir. A cet effet, une commission d'enquête, 1 En 1856, on a vu un grand Souverain, uu noble cœur, en Europej se porter luimême au secours des populations de son Empire qu'une inondation extraordinaire exposait à tous les maux. En 1859, le Président Fabre Geffrarda prouvé aussi sa sollicitude envers la population
de l'Ause-d'Eyuaud, qui subit les désastres d'un ouragan; ne pouvant s'y transporter,
il y a envoyé un officier général chargé de distribuer des secours et d'e.tpri mer ses sympathies. 2128 ÉTUDES SUK l'histoire d'hAÏTI. composée de grands fonctionnaires et d'autres personnes,
entendit les accusateurs et les inculpés. Ses opérations eurent lieu avec une lenteur inévitable, puisqu'il fallait appeler de si loin les uns et les autres ; elle mit plusieurs mois à
I cette enquête qui se termina par le jugement et la condamnation de deux personnes seulement, le colonel Bobo et le
capitaine Emile Moreau, à trois années d'emprisonnement
ou de réclusion ^ Les autorités reconstituées au Cap -Haïtien, ayant saisi bien des objets pillés, un avis officiel, du
6 août, accorda un délai de deux mois pour les réclamer,
faute de quoi ils seraient vendus à l'enchère, pour être le
produit de cette vente réuni au montant des souscriptions
en faveur des victimes du tremblement de terre. Un arrêté du Président, de la même date, ordonna ' le
retrait intégral des billets de caisse de dix gourdes qui
étaient encore dans la circulation. Déjà, les deux tiers des
• billets de cette quotité, émis par le trésor, en avaient été
retirés et anéantis. L'arrêté fixa le 31 octobre suivant
comme délai pour la cessation de la circulation de ces bil-
?/0»^M<f""à^ lets et leur démonétisation. En conséquence, à partir du
2,j^^i6août, le trésor dut rembourser leur valeur en piastres, à
' ' raison de 50 gourdes de billets pour un doublon; ce qui
de cette quotité, émis par le trésor, en avaient été
retirés et anéantis. L'arrêté fixa le 31 octobre suivant
comme délai pour la cessation de la circulation de ces bil-
?/0»^M<f""à^ lets et leur démonétisation. En conséquence, à partir du
2,j^^i6août, le trésor dut rembourser leur valeur en piastres, à
' ' raison de 50 gourdes de billets pour un doublon; ce qui eut lieu. Il fut constaté ensuite, par un avis officiel du
secrétaire d'État publié le 12 novembre : que le trésor
avait émis une somme de 2,196,000 gourdes depuis le
26 mai 1827 jusqu'au oO septembre 1859, et qu'au 25 octobre 1842, il avait retiré celle de 2,195,850 gourdes,
que partant, il ne devait plus y avoir que 170 gourdes à
rembourser, ou 17 billets de 10. Mais, à cette date, il s'en '1 Les procès-verbaux de l'enquête furent publiés en trois brocliures; ils révélèrent de^
{ails ignominieux ; le trésor publie avait été également pillé. Bobo est le même personiiiige qui joua un si grand rôle quelques années après. [1842] CHAPITRE V. 229 présentait encore une grande quantité. Boyer fut excessi- _g^
vement irrité de ce résultat qui prouvait, ou qu'il y avait
eu fraude, ou qu'il y avait eu négligence dans les opérations . V^f^'^
du retrait, en acceptant de faux billets qui circulaient.
Enfin, après deux jours d'hésitation, il ordonna à l'administration de passer par ces fourches caudines, afin de ne
pas porter atteinte au crédit de l'État^ le trésor remboursa
donc une valeur de 179,000 gourdes en sus de l'émission
totale. Ce surplus énorme pouvait provenir réellement de l'acceptation de faux billets par le trésor, non-seulement dans
cette dernière opération, mais antérieurement dans le
retrait successif des billets de cette quotité ; car on en
avait remarc{ué qui étaient fort bien contrefaits, et il
n'était pas possible de vérifier cette masse par les cahiers
^à souche du trésor, puiscjue les talons s'usaient promptement dans la circulation. Selon son habitude, l'Opposition tira parti de la courte
hésitation du gouvernement, pour l'accuser de vouloir
manquer à ses engagemens envers le public : ce qui
accrut l'irritation du Président. Chaque jour apportait
donc son contingent aux causes diverses d'un divorce
entre le chef de l'État et une portion de la nation. Bientôt après, une nouvelle circonstance se présenta à
la capitale, que l'Opposition exploita encore. . Le gouvernement avait ordonné que la corvette de la"^^
République, la Pacification , allât en croisière sur \es'l;-c<t,^4Â<t
côtes du Nord, afin d'y faire la police, d'arrêter les, jjUJlM
contrebandiers qu'on disait être dans ces parages. Ce //
navire était commandé par l'enseigne Candiau Michel qui, '
ôt après, une nouvelle circonstance se présenta à
la capitale, que l'Opposition exploita encore. . Le gouvernement avait ordonné que la corvette de la"^^
République, la Pacification , allât en croisière sur \es'l;-c<t,^4Â<t
côtes du Nord, afin d'y faire la police, d'arrêter les, jjUJlM
contrebandiers qu'on disait être dans ces parages. Ce //
navire était commandé par l'enseigne Candiau Michel qui, ' n'en trouvant pas, se crut obligé de prouver néanmoins
le zèle qui l'animait. Il rencontra deux bâtimens espa230 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. gnols, la Golondrina et la Nuestra Senora ciel Carmen, qui,
yenant d'Espagne, se rendaient à l'île de Cuba, chargés
de comestibles et d'autres marchandises. Candiau les
arrêta, mit garnison à leur bord^ abaissa le pavillon espagnol et y substitua celui d'Haïti, prétendant que ces
deux bâtimens, l'un felouque, l'autre goélette, étant
très-près de terre, lui paraissaient être, le premier un
pirate, le second mwq prise qu'il aurait faite. Opérant cette
capture le 5 novembre, Candiau se rendait au CapHaïtien avec les deux bâtimens, quand une tempête
contraignit la goélette à relâcher au Môle, et la Pacification aux Gonaïves : la felouque entra seule dans le
premier port. C'était là qu'il se proposait de vérifier si
ses soupçons étaient fondés; mais la goélette ayant rejoint
la corvette haïtienne, elles vinrent au Port-au-Prince, sur
l'ordre du gouvernement qui, ayant appris ces faits,,
voulait avoir l'explication de la conduite de Candiau. Le
18, il comparut devant une commission de hauts fonctionnaires avec les deux capitaines espagnols qu'il avait
retenus abord delà Pacification. La commission reconnut
le tort qu'il avait eu de capturer ces bâtimens; elle ordonna la remise de la goélette à son capitaine, en attendant l'arrivée de la felouque mandée au Cap-Haïtien. Mais
ce capitaine s'aperçut que deux aspirans haïtiens avaient
pris des objets pour une valeur de So^ piastres et 25 centimes : cette somme lui fut aussitôt payée par le trésor, et
les aspirans déférés au jugement d'un conseil spécial militaire qui les condamna à trois années de réclusion* Lorsque
la felouque arriva, son capitaine reconnut aussi qu'il avait
été pris à son bord des objets dont la valeur était de 69
piastres,, que le trésor lui remboursa.'
aspirans haïtiens avaient
pris des objets pour une valeur de So^ piastres et 25 centimes : cette somme lui fut aussitôt payée par le trésor, et
les aspirans déférés au jugement d'un conseil spécial militaire qui les condamna à trois années de réclusion* Lorsque
la felouque arriva, son capitaine reconnut aussi qu'il avait
été pris à son bord des objets dont la valeur était de 69
piastres,, que le trésor lui remboursa.' Les deux capitaines espagnols paraissaient satisfaits, et [1842] CHAPITRE V. 2oi des égards que Candiau avait eus pour eux à son bord, et
de la décision de la commission, et des restitutions qu'elle
ordonna. Cependant, étant àuxGonaïves, ils avaient eu l'idée
de faire un protêt contre l'arrestation illégale de leurs
bâtimens. Ils le formulèrent au Port-au-Prince, à la chancellerie du consulat de France, vu l'absence d'un consulat
espagnol dans la République. On ne peut nier qu'un tel acte
ne leur fût commandé dans l'intérêt de leurs armateurs,
puisque ces bâtimens avaient été capturés mal à propos et
détournés de leur route depuis un mois : ils le firent le
4 décembre, en y consignant une réclamation de 14,000
piastres comme indemnité justement due. Mais il paraît
qu'à cette chancellerie, il leur fut suggéré de réclamer
aussi une réparation, pour l'honneur du pavillon espagnol
qui avait été abaissé sans motif sur leurs navires. Ils présentèrent ce protêt à la commission des hauts fonctionnaires; et M. Levasseur, agissant comme consul général
d'une puissance amie de l'Espagne, voulut intervenir pour
appuyer leurs réclamations. La commission déclina cette
intervention et décida, en présence des deux capitaines
appelés à cet effet : « qu'il n'était point dû de réparation
» pour le pavillon espagnol, attendu qu'aucun outrage ne
» lui avait été fait; et qu'il n'était pas non plus dû d'in-
» demnité 8i\ix deux capitaines, parce que le retard que
» pouvaient avoir éprouvé la Golondrina et la Niœstra
)) Senora del Carmen n'était que le résultat de circons-
» tances fortuites et indépendantes de la volonté du goû-
)) vernenient de la République '• . » C'étaient là de mauvaises raisons ; car il est admis en
principe, que tout gouvernement est responsable du fait de
ses agents, commis au détriment des droits d'une nation 1 Télégraphe du 18 décembre, n° 51, 252 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. étrangère ou de ses sujets, sauf à lui de punir ces agents
s3lon les lois de son propre pays. Or, la commission avait
reconnu le tort de Candiau Michel pour avoir capturé, sans
motifs valables, les deux bâtimens espagnols. Probablement, sa décision lui était inspirée par l'intervention de
M. Levasseur dans cette affaire ; elle ne vit que lui, suggérant les réclamations sous ces deux rapports, Eli bien! en
admettant qu'il en fût ainsi^ ce consul général étant requis
de donner son assistance aux sujets d'une puissance amie,
ne faisait que ce qu'il aurait fait et dû faire si des navires
français s'étaient trouvés dans le même cas des navires
espagnols. On doit toujours avoir égard au droit d'autrui
et au respect qu'exige une nation pour son pavillon, puisqu'on voudrait pour soi-même le même égard. Que M. Levasseur ait été influencé aussi par sa position envers le gouvernement haïtien qui avait fait demander son rappel par
l'amiral Arnous, peu devait importer à ce gouvernement^
s'il avait suggéré une juste réclamation.
ires
français s'étaient trouvés dans le même cas des navires
espagnols. On doit toujours avoir égard au droit d'autrui
et au respect qu'exige une nation pour son pavillon, puisqu'on voudrait pour soi-même le même égard. Que M. Levasseur ait été influencé aussi par sa position envers le gouvernement haïtien qui avait fait demander son rappel par
l'amiral Arnous, peu devait importer à ce gouvernement^
s'il avait suggéré une juste réclamation. Le 6 décembre, les deux navires espagnols partirent du
Port-au-Prince et se rendirent à l'île de Cuba. Il paraît
qu'avant leur arrivée dans cette île, le gouverneur général
avait appris leur capture. Le 44, la corvette à vapeur Coiigreso, commandée par Don José M. de Pointillo, vint de sa
part les réclamer. Cet officier adressa à cet effet une lettre
fort polie à Boyer, dans laquelle il demandait la cause de,
la détention de ces navires et si leurs capitaines n'avaient
pas protesté à ce sujet, tout en remerciant le Président d'avoir ordonné qu'ils fussent remis en liberté de continuer
leur route. Le 15, le secrétaire général lui répondit et lui
donna les explications relatées ci-dessus. Le même jour,
M. de Pointillo adressa une nouvelle lettre à Boyer et lui
dit : qu'il avait pris connaissance et copie, qu'il lui en- [1812] CHAPITRE Y. 255 voya, du protêt formulé au consulat français; qu'il trouvait juste la demande d'indemnité et qu'il priait le Président de l'accorder; qu'enfin, il réclamait lui-même une
réparation pour le pavillon espagnol, laquelle il espérait du
Président, « en promettant de correspondre de suite à
» toutes les démonstrations de satisfaction qu'il pourrait
» recevoir. » Mais le 16, le secrétaire général eut l'ordre de lui répondre négativement sur ces deux points, « attendu que le
j> gouvernement haïtien avait fait tout ce qu'il devait faire
» dans cette circonstance , et que le \ pavillon espagnol
» n'avait reçu aucun outrage. » Il ajouta : « qu'il serait
» déplorable que des réclamations pour des faits qui
» n'ont point existé , donnassent lieu à des difficultés
)) que le gouvernement espagnol , bien informé de ce
» qui s'est passé , ne chercherait certainement point à faire
» naître^. » Après avoir reçu cette dépêche, M. de Pointillo partit
pour Cuba, et le gouvernement destitua l'enseigne Candiau
Michel de son commandement. Dans l'intervalle, la frégate espagnole Isabelle II avait'
capturé les goélettes Amitié et Jeanne, caboteurs haïtiens,
en forme de représailles, et les avait amenées à SaintYague de Cuba, en y laissant le pavillon haïtien et les
équipages et les passagers qui furent traités avec tous les
égards possibles; les passagers eurent la faculté de se promener dans la ville, et l'un d'eux ayant été malade, il fut
soigné par un médecin aux frais des autorités.
ate espagnole Isabelle II avait'
capturé les goélettes Amitié et Jeanne, caboteurs haïtiens,
en forme de représailles, et les avait amenées à SaintYague de Cuba, en y laissant le pavillon haïtien et les
équipages et les passagers qui furent traités avec tous les
égards possibles; les passagers eurent la faculté de se promener dans la ville, et l'un d'eux ayant été malade, il fut
soigné par un médecin aux frais des autorités. Le o janvier suivant, le Congreso reparut au Port-auPrince, et M. de Pointillo reproduisit, au nom du gouverneur général de Cuba, la demande de réparation envers le 1 Trh'fjrajihf dn 18 déct'mhre. 254 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. pavillon espagnol, en se déclarant prêt, de nouveau, à y
répondre de manière à honorer le pavillon haïtien. A l'égard de l'indemnité, il dit : que le gouverneur général se
reposait entièrement sur la bonne foi du gouvernement
haïtien pour en fixer le chiffre de concert et d'après une
juste appréciation du tort occasionné par la capture des navires de sa nation. Cet officier conféra au sujet de ces deux
choses, avec une commission de fonctionnaires réunie chez
le secrétaire général. Les deux demandes furent alors admises comme étant justifiées par les faits. En conséquence,
le fort Alexandre tira une salve de 21 coups de canon ; au
premier coup^ la Pacification arbora le pavillon espagnol
à son grand mât. Le Congreso. hièsa également le pavillon
haïtien à son grand mât, en répétant la salve. Cette corvette retourna de suite à Saint-Yague d'où elle revint le 24 janvier, ayant à son bord un haïtien passager de la
goôllette Jeanne , qui attesta des faits ci-dessus relatés.
La demande d'indemnité fut portée au chiffre de 1900 piastres qui furent alors payées par le trésor. Au retour du
Congreso à Saint-Yague, les deux caboteurs haïtiens furent
relaxés, après avoir reçu , chacun , des provisions pour 25 jours, de la part des autorités de cette ville. Telle fut, enfin, la solution de cette question internationale, qui aurait dû être ainsi résolue dès le premier moment. Il est à remarquer que , pendant leur séjour au Port-auPrince, les capitaines espagnols s'étaient enquis des commerçans de cette ville , de tout ce qui pouvait établir des
relations fructueuses entre Haïti et l'Espagne, sous le rapport de l'échange des produits de ces deux pays. M. de
Pointillo lui-même, qui se conduisit dans cette affaire avec
toute l'urbanité d'un chevalier espagnol, fut chargé de [1812] CHAPITRE V. 255 prendre des renseignemens à ce sujet et de demander un
exemplaire, du tarif des douanes haïtiennes qui lui fut remis
par le général Inginac. De sorte que, de la malencontreuse
capture commise par l'enseigne Candiau Michel , allaient
naître, entre l'Espagne et Haïti, des relations commerciales
qui eussent rapproché les deux nations, si la révolution de
1 8-io ne fût survenue ^ . Ainsi il en avait été de la mission
de Dravermann, en 1814^ entre la France et la jeune
République.
, du tarif des douanes haïtiennes qui lui fut remis
par le général Inginac. De sorte que, de la malencontreuse
capture commise par l'enseigne Candiau Michel , allaient
naître, entre l'Espagne et Haïti, des relations commerciales
qui eussent rapproché les deux nations, si la révolution de
1 8-io ne fût survenue ^ . Ainsi il en avait été de la mission
de Dravermann, en 1814^ entre la France et la jeune
République. Il est presque inutile de parler du rôle que joua l'Opposition durant cette affaire : on peut le concevoir. Le journal
le Manifeste alla jusqu'à proposer qu'il fût établi un impôt
extraordinaire de -1 millions de piastres, pour subvenir aux
frais d'armement d'une flotte qui, partant d'Haïti avec des
troupes, irait faire la conquête de Cuba, en y proclamant
la liberté générale des esclaves de cette île, en y incendiant
tous les établissemens agricoles. Et lorsque le gouvernement accorda les justes demandes réclamées, ce fut un concert de malédictions jetées par les patrctes qui aspiraient
à régénérer le pays. C'est qu'alors, ils étaient dans le secret
de ce qui se préparait contre lui. A Jérémie, où s'élaboraient , comme aux Cayes , comme
au Port-au-Prince et ailleurs , des idées révolutionnaires,
c'était dans des « banquets patriotiques» qu'elles se mani
festaient assez clairement. Les opposans imaginèrent ces'
réunions, qu'ils faisaient dans les campagnes sur les habitations des petits propriétaires, pour mieux les endoctriner.
Par des discours, par des toasts, ils excitaient les désirs de
ces paisibles citoyens en faveur du nouvel ordre de choses
qu'ils espéraient fonder, en leur promettant surtout une // 1 A la un de mars 1843, le Congreso revenait dans ce but au l'ort-au-Prince. Ayant appris le départ de Boyer, M. de Pointillo retourna a Cuba. 256 ETUDES SUR l'histoire d'iuïti. vente plus avantageuse de leurs produits, et l'achat des
marchandises étrangères à un prix au-dessous de leur va-
, leur actuelle; car, selon eux, la mauvaise administration de
l/f^U^y?! j>i Boyer, le papier-monnaie qu'il avait fait émettre par le trésor, le payement des droits d'importation en monnaies
^gifXÀ'^jl étrangères, etc. , n'étaient que des mesures calculées pour
amener la misère du peuple. Hélas! en tenant ce langage
passionné contre le chef qui avait procuré la sécurité des
familles par le retour de l'ordre dans la Grande-Anse , les
opposans de cette localité n'entrevoyaient pas quelle réaction naîtrait dans les idées des populations, lorsque leur
impuissance à mieux faire que lui serait démontrée à leurs
yeux !
ies
^gifXÀ'^jl étrangères, etc. , n'étaient que des mesures calculées pour
amener la misère du peuple. Hélas! en tenant ce langage
passionné contre le chef qui avait procuré la sécurité des
familles par le retour de l'ordre dans la Grande-Anse , les
opposans de cette localité n'entrevoyaient pas quelle réaction naîtrait dans les idées des populations, lorsque leur
impuissance à mieux faire que lui serait démontrée à leurs
yeux ! Aux Cayes, dans les autres principales villes, dans toutes
les communes du département du Sud, où les populations
sont si ardentes, si inflammables, c'était le même langage,
sinon public, du moins confidentiel ; et là aussi , la même
réaction devait avoir lieu. Comme si le gouvernement lui-même travaillait à sa
propre ruine, il ordonna une mesure qui devait y contribuer. Déjà, les fonds perçus dans les ports ouverts au commerce étranger, pour droit d'importation, ayant une destination spéciale, — le payement envers la France, — les
administrateurs des finances les expédiaient successivement
à la capitale pour être déposés au trésor général. Quand le
gouvernement voulut opérer le retrait des billets de dix
gourdes, il y avait encore nécessité de les acheminer à la
capitale. Mais dans les derniers mois de cette année, Boyer
conçut la funeste idée d'y faire envoyer par les administrateurs tous autres fonds, en billets ou en monnaie métallique : de sorte que les appointemens des fonctionnaires publics, la solde des troupes, devaient être touchés au tré- |i8i2j CHAPITRE V. 257 sor du Port-au-Prince. En décembre, on y vit arriver tous
les quartiers-maîtres des corps de l'armée, à l'occasion
d'une revue de solde. C'était imposera ces officiers payeurs
un voyage inutile et des frais injustes, en même temps que
les troupes devaient s'impatienter du retard mis à recevoir
leur solde ^ . Le pays avait fait une grande perte, la ville du CapHaïtien particulièrement, par la mort du général E. Bottex
arrivée le 10 février de cette année. Nous avons déjà parlé
de l'ordre qu'il rétablit et qu'il maintint dans l'arrondisse- / i'ffi
ment dont le commandement important lui fut confié
en 1837. C'est à lui, à sa sollicitude éclairée, qu'on avait
du la parfaite restauration de la belle église du Cap-Haïtien,
qui avait été incendiée en 1802 et qui fut achevée en 1 841 :
le tremblement de terre du 7 mai n'en a fait que des ruines.
On a dit à sa mort, non sans quelque raison peut-être, que
le vieux projet de scissmi entre le Nord et la République
avait été repris par certains esprits inquiets, aussitôt qu'il
cessa de vivre ; car il s'y était toujours opposé. On a même
assuré que, sans le tremblement de terre, cette grave folie
eût été essayée dans cette année même. On sait du reste
qu'elle fut tentée en 1844.
du 7 mai n'en a fait que des ruines.
On a dit à sa mort, non sans quelque raison peut-être, que
le vieux projet de scissmi entre le Nord et la République
avait été repris par certains esprits inquiets, aussitôt qu'il
cessa de vivre ; car il s'y était toujours opposé. On a même
assuré que, sans le tremblement de terre, cette grave folie
eût été essayée dans cette année même. On sait du reste
qu'elle fut tentée en 1844. Le colonel Charrier, fait général de brigade, succéda à
Bottex. Ayant eu une cuisse brisée dans l'événement, ce
vieil officier ne tarda pas à mourir, et le général Obas resta
chargé de cet arrondissement. Le 24 octobre suivant, un autre vétéran du pays, le con1 En décembre, l'administrateur C. Ardonin adressa à M. Tilié une lettre particnlièrc
pour lui faire connaître ces inconvéniens. 11 lui disait: « On conspire ouvertement
I) aux Cayes ; donnez-moi donc l'autorisation d'échanger contre des billets de caisse les
« doublons que le trésor vient de recevoir, afin de payer les troupes et les fonctionnaires
.. publics... .) Et il fallait cacher ces choses à Boycr, sons peine de passer à ses yeuj pour
être pusillanime !
ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI. tre-amiral Panayoty, mourut à la capitale, sincèrement
regretté de tous les gens de bien. Nous avons assez parlé de
lui et des grands services qu'il rendit en sa qualité de marin expérimenté, pour ne pas y revenir ici. Il est remarquable que la mort éclaircissait chaque jour
les rangs de cette génération de 1 790, au temps où une
autre allait lui arracher le pouvoir des mains. Ne furent-ils
pas plus heureux de mourir, ceux-là qui n'assistèrent pas
à ce spectacle, que ceux qui le virent Au moment où nous allons relater ce fait déplorable, nous
croyons devoir présenter ici le résultat obtenu dans l'administration du pays, par le chef qui le gouvernait et qui
appartenait à cette première génération. Le tableau suivant complétera celui que nous avons fourni à la fin de
l'année 1826, pour les principaux'produits exportés et pour
la recette et la dépense générales. 1832,
1833,
1834,
1835,
1836,
1837,
1838,
1839,
1840,
1841,
1842, Café.
49,130,
31,602,
46,466.
48,332.
37,623.
30,843,
49,820.
37,889,
46,126.
34,114
40,739 Coton. Cacao. 0,944,308
1,753,602
1,143,981
1,649,697
1,068,353
1,013,171
1,170,175
1,633,429
0,922.573
1,591,454
0,880,517 330,137
36 1, 438 370,584
399,321
300,780
266.024
433,418
477,414
442,365
640,616
416,827 Sucre.
00,578
00,379
33,513
01,097
16,199
21,843
03,735
03,051
00,741 06,088 Tabac. Campêche,
0,783,436:17,412,276
1,009,098 23,889,645
0,867,048 16,439,304
2,086,6l6|l1,09l,069
1,223,71 6 105,821,970
0,890,569 06,036,238
1,995,049 07,888,936
2,102,791 25,946,068
1,725,389 39,283,205
3,219,690 45,071,591
2,318,6121 19,003,497
276
1,009,098 23,889,645
0,867,048 16,439,304
2,086,6l6|l1,09l,069
1,223,71 6 105,821,970
0,890,569 06,036,238
1,995,049 07,888,936
2,102,791 25,946,068
1,725,389 39,283,205
3,219,690 45,071,591
2,318,6121 19,003,497 Gayac. Acajou,
3,667,372
4,343,218
3,989,918
5,419,988
4,954,943
4,798,262
4,880,873
5,903,477
4,072,641
6,009,682
1,399,56014,096,716 1,225,143 2,2o2,662
0,995,208 Voici, dans les mêmes années, le chiffre de la recette et de la dépense. '1832, . 18.33,
1835, 1836, 1837, 1838, 1839, 1840, 1841, 1842, Recette
en gourdes.
. 2,663,422
. 2,444,274
. 2,813,048
. 2,781,380
. 2.533,843
. 2,082,522
. •2,691,932
. 2,684,871
. 2,926,025
. 2,510,551
. 3,273,435 Dépense
en gourdes.
. 2,910,834.
. 2.752,899.
. 2,534,185.
. 3,308,604.
. 2,855,029.
. 2,713,102.
. 3,356,961 .
. 2,631,954.
. 2,775,361 .
. 2,766 583.
. 2,545,745. CHAPITRE YI, 1843. — Article officiel du Té/é(/r(7;)/ie concernant les patentes des étrangers. — Décès
du général Bonnet à Saint-Marc. — Incendie au Port-au-Pnnce. — A cette occasion,
les opposans de cette ville provoquent une insurrection ans Cayes. — Manifeste révolutionnaire de la Cl Société des droits de l'homme et du citoyen, n — EUe nomme
Charles Hérard aîné (Rivière), « chef d'eiécution des volontés du peuple souverain et
de ses résolutions, » en lui confiant la dictature. — Le général Borgeila veut en vain
prévenir, par ses conseils, un attentat contre le gouvernement. — Le 27 janvier, les
opposans des Cayes se réunissent en armes sur l'habitation Praslin. — R. Hérard
écrit à Borgeila à ce sujet ; celui-ci en informe le Président d'Haïti et prend des mesures militaires contre les insurgés. — Proclamation du Président qui investit Borgeila
du commandement du Sud; paroles qu'il prononce. — Réflexions à ce sujet. — Ordres
du jour de Borgeila. — Les insurgés en fuite, se rendent dans la Grande-Anse. — Insurrection dans cette partie. — Suite des événemens.— Influence de Fabre Geffrardsur les
succès de l'insurrection. — L'armée révolutionnaire, grossie par la défection des trou»
peSj marche contre la ville des Cayes. — Propositions faites pour sa soumission et
conditions posées par Borgeila ; elles ne sont pas acceptées. — La défection de deus
régimeus facilite l'entrée de l'armée révolutionnaire. — Conduite de R. Hérard:
actes qu'il proclame. — Le colonel Toureaux fait sauter l'arsenal. — Appréciation
de la défection de Fabre Geffrard en faveur de l'insurrection.
»
peSj marche contre la ville des Cayes. — Propositions faites pour sa soumission et
conditions posées par Borgeila ; elles ne sont pas acceptées. — La défection de deus
régimeus facilite l'entrée de l'armée révolutionnaire. — Conduite de R. Hérard:
actes qu'il proclame. — Le colonel Toureaux fait sauter l'arsenal. — Appréciation
de la défection de Fabre Geffrard en faveur de l'insurrection. L'année 184^5 s'ouvrit sous de fâcheux auspices poui'
Haïti. A la capitale, le {"janvier, un temps sombre voila
le soleil à son lever ; une petite pluie fine tomba, comme
le V janvier 1807. Si le bruit de la mousqueterie et la détonation du canon de guerre ne se firent pas entendre
comme en ce jour de douloureuse mémoire, les esprits n'étaient pas moins inquiets sur l'avenir de la patrie. Le chef de l'État s'était absenté de la ville et se tenait sur
l'une de ses habitations de la plaine voisine, pour éviter de 1240 ÉTUDES SLii l'histoire d'haïti, recevoir des complimens, d'entendre des vœux auxquels il
n'ajoutait plus foi. Aucun des grands fonctionnaires ne parut à la cérémonie de la fête de l'indépendance, dont la direction fut laissée au général Victor Poil, commandant de
l'arrondissement. Quelques fonctionnaires et employés l'assistèrent. La journée fut donc triste; car la division d'opinions politiques, existante entre la plupart des citoyens,
n'était pas propre à la rendre gaie comme autrefois. Si le Président s'éloignait de beaucoup deses concitoyens,
55- c^" , il n'était pas moins dégoûté, et depuislongtemps, des étrangers résidans dans le pays, qui, la plupart, applaudissaient à
/— l'Opposition dont ils espéraient « des réformes radicales, »
en cas de succès. On conçoit qu'il s'agit ici « des droits de
cité et de propriété » que bien des opposans étaient d'avis
de leur concéder. Dans cette disposition d'esprit, le Président fit publier dans le Télégraphe du l^"" janvier, un avis
officiel par lequel les conseils de notables et les juges de
paix étaient invités à délivrer des patentes, pour l'année, à
tous étrangers qui, antérieurement, avaient obtenu de lui la
licence nécessaire pour exercer leur commerce ou leur industrie ; mais en leurs noms personnels et sans y comprendre leurs associés, également étrangers. Par cet avis^, Boyer
évitait tout rapport avec eux^ même par pétitions. Le lundi 9 du moiS;, vers minuit, le général Bonnet termina à Saint-Marc, à l'âge de 70 ans, une carrière de plus
d'un demi-siècle employée au service de son pays. Ce fut
encore un motif de regrets pour la République dont il
avait été l'un des plus zélés fondateurs. Nos lecteurs se
ressouviendront de tout ce que nous avous dit de lui,
dans les phases diverses de nos révolutions, à propos de
ses talens et de sa haute capacité politique, administrative
et militaire.
, le général Bonnet termina à Saint-Marc, à l'âge de 70 ans, une carrière de plus
d'un demi-siècle employée au service de son pays. Ce fut
encore un motif de regrets pour la République dont il
avait été l'un des plus zélés fondateurs. Nos lecteurs se
ressouviendront de tout ce que nous avous dit de lui,
dans les phases diverses de nos révolutions, à propos de
ses talens et de sa haute capacité politique, administrative
et militaire. [1845] CHAPITRE VI. 241 La perte de ce vétéran ne marqua pas seule cette journée j la capitale vit dévorer douze de ses îlets par un affreux
incendie. A trois heures de l'après-midi, le feu prit dans le
laboratoire de la pharmacie du sieur I)aumesnil, qui était
située dans la rue Républicaine, en face du marché de la ^
place Vallière. Deux heures auparavant, le feu y avait pris \uf .
et on l'avait éteint : cet étranger persista dans l'opération ^Jj/iûJ\
ou préparation qu'il faisait de ses drogues! On lui avait fait
des observations à ce sujet, mais on n'avait point donné
avis du fait au commissaire de police A. Lafontant, logé
tout près, et dont la propriété fut aussi brûlée. C'était le
troisième incendie sorti des pharmacies du Port-au-Prince
pour étendre la désolation dans cette capitale ; le 15 août
1820, le 16 décembre 1822, et cette fois encore. Ce dernier
atteignit bientôt deux autres pharmacies, — celles des docteurs Merlet et Jobet, — et de ces foyers, les flammes se
communiquèrent aux maisons de leurs environs avec plus
d'intensité. Il y avait eu beaucoup d'empressement à se
porter sur le lieu du sinistre; mais les constructions embarrassaient ceux qui s'y rendirent. Ils n'y trouvèrent non
plus ni eau, ni seaux à incendie, ni haches, ni échelles à
crochets^ ni pompes, dans ce premier instant qui décide de
tout. Le vent soufflait du nord, assez faiblement; il passa
bientôt avec force à l'ouest, puis au sud-ouest. A sept
heures du soir, les douze îlets n'étaient qu'un monceau de
cendres. Aux pertes des propriétés immobilières se joignirent celles éprouvées, par les propriétaires ou les locataires,
de leurs meubles et autres effets, et par les marchandes des
rues Républicaine et Fronts-Forts, des immenses râleurs
qu'elles avaient en marchandises dans leurs boutiques. Ce désastreux événement produisit une profonde impression sur les esprits, après celui qui avait frappé, huit T. XI. ^6 242 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïtj. mois auparavant, les principales villes du Nord et du NordEst. Naturellement, on fut porté à accuser ^ non l'administration municipale de la capitale dont le pouvoir était et a
/7 A; toujours été nul, mais le gouvernement lui-même , de
(/ ■ i manquer de prévoyance et de résolution persévérante pour
fp^ la préserver mieux des incendies qui s'y renouvellent si
Ù-^ souvent. La belle fontaine de la place Vallière, privée d'eau
haïtj. mois auparavant, les principales villes du Nord et du NordEst. Naturellement, on fut porté à accuser ^ non l'administration municipale de la capitale dont le pouvoir était et a
/7 A; toujours été nul, mais le gouvernement lui-même , de
(/ ■ i manquer de prévoyance et de résolution persévérante pour
fp^ la préserver mieux des incendies qui s'y renouvellent si
Ù-^ souvent. La belle fontaine de la place Vallière, privée d'eau iv^ depuis si longtemps, étant à deux pas de la pharmacie Daumesnil^ on se plaisait à croire qu'il eût été facile de s'opposer au développement de l'incendie, si on avait pu en
puiser là. Quand la société souffre, dans ses intérêts matériels surtout, il n'est pas étonnant qu'elle cherche à qui s'en prendre. En Haïti, comme en France, on a l'habitude d'imputer
au gouvernement tout le mal qui arrive sous ce rapport,
sans lui tenir toujours compte du è^m qu'il opère par de
bonnes mesures '• . C'est une réflexion que les gouvernans
de notre pays devraient souvent faire ; et il ne suffit pas
de commander, d'ordonner ce qui paraît utile au bien public, il faut encore veiller à l'exécution, veiller avec persévérance et fermeté; car, — il faut le dire, — on semble
^ , L^jj^ iiaimer k sentir les rênes et le mors. Plus d'une fois, notamf «(, A, , ' ment après l'incendie de 1832, des ordonnances de police
- , avaient prescrit que chaque propriétaire ou locataire eût
' ' deux seaux appropriés à ces événemens; jamais on ne les a contraints à les avoir. Et que d'autres précautions ordonnées n'ont jamais eu de suite, ou par l'incurie des habitans,
ou par celle des autorités secondaires ! Boyer lui-même
n'eut-il pas le tort d'avoir négligé la réparation des fontaines de la ville, puisque tout dépendait de lui? 1 Je crois que c'est le spirituel Sterne qui a dit : qu'en France on impute à
la faute du gouvernement, les années de grande sécheresse et celles oii il pleut beaucoup. [1845] CHAPITRE VI. 243 Quoi qu'il en soit, quelques opposans du Port-au-Prince
saisirent cette circonstance douloureuse pour envoyer auprès de ceux des Cayes, un agent secret chargé de leur
dire que le moment était opportun pour se prononcer ouvertement; que les esprits étaient arrivés au paroxysme de
l'indignation et de la haine contre Boyer. M. Maurice Dupuy, négociant, désigna son commis, le jeune Dominique,
qui partit avec cette mission dans laquelle il mit un zèle
digne de son âge ^ . L'Opposition allait donc prendre les armes, proclamer
une insurrection contre le gouvernement ! Nous devons
faire connaître ses actes préparatoires, tenus secrets, ou à
peu près, jusqu'alors. Le 1" septembre 1842, une réunion formée aux Gayes
sous le nom de « Société des droits de l'homme et du
» citoyen, » et présidée par M. Hérard Dumesle, arrêta et
signa un acte intitulé : « Manifeste ou Appel des citoyens
> des Cayes à leurs concitoyens, w contenant l'exposé des
griefs de l'Opposition contre le président Boyer^ le Sénat,
la Chambre des communes et la constitution de 1816.
1842, une réunion formée aux Gayes
sous le nom de « Société des droits de l'homme et du
» citoyen, » et présidée par M. Hérard Dumesle, arrêta et
signa un acte intitulé : « Manifeste ou Appel des citoyens
> des Cayes à leurs concitoyens, w contenant l'exposé des
griefs de l'Opposition contre le président Boyer^ le Sénat,
la Chambre des communes et la constitution de 1816. Cet acte parla des hauts faits de nos devanciers et dit :
« Dans quel état se trouve aujourd'hui le pays qu'ils ont
» conquis pour nous? Qu'avons-nous fait de tant de beaux
» exemples qu'ils nous ont laissés L'ambition, la cu-
» pidité, l'hypocrisie, la fourberie, la bassesse, la délation,
» l'égoïsme, n'ont-ils pas remplacé toutes ces vertus qui
» honoraient nos prédécesseurs? Quelle est la cause de ce
» déplorable état de choses? D'où vient notre hideuse mi- ^f^jJ-l^yt-M 1 On a dit que M. Maurice Diipily s'était entendu à ce sujet, avec MM. Franklin, Fa-"
vard, Corin aîné, Ciiéri Archer, qui auraient eu connaissance des prôiiaratifs d'une insurrection aui Cayes. 244 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïtl » sère? D'où vient le dépérissement de toutes les parties
» de l'administration? Une réponseunique se faitentendre
» de toutes parts : Ce sont nos vicieuses institutions ; le
)) mal vient des défauts de notre constitution, des dispo-
« sitions imprudentes de notre pacte social où l'on a ou-
» blié, presque partout, que le peuple est souverain, où
» ses droits les plus sacrés ont été aliénés; de l'impré-
» voyance de nos constitutionnels qui ont confié au Sénat
n et au premier magistrat de la République, des pouvoirs
« si grands, si étendus, si absolus, qu'ils semblaient
» croire l'humanité incorruptible et infaillible. Sous
n l'influence de notre constitution vicieuse, il a été im-
» possible de réformer les abus les plus crians'; il a été
» impossible d'appliquer aucun remède salutaire à la dé-
» pravation générale » Raisonnant ensuite d'après ces prolégomènes, cet acte examina comment « les trois pouvoirs à la fois étaient » parvenus, en mettant en œuvre toutes les ressources in- » sidieuses d'un despotisme hypocrite, alors qu'ils ne 0 , u » parlent que de principes, de bonheur général, de salut , ^ ' ^') public, à trouver le moyen de fouler aux pieds les droits (yf/xi^'HM/-, „ jgg piyg sacrés du peuple, de nous enlever nos libertés Jr » une à une, et de réduire le pays à cet horrible état d'ai t^' » brutissement. Démoraliser les citoyens, les réduire à la » plus affreuse misère pour mieux les asservir, telle est îfi i*. " ^^ tendance bien prononcée de ceux qui sont à la tête h)) des affaires gouvernementales... » 9^ Puis, il passa en revue l'agriculture, la police y attachée, l'instruction publique, les impôts, « V infernale loi qui » établit les droits dédouane en monnaie étrangère, » — le personnel de l'administration publique, les emplois tant 'civils que militaires, « occupés par des sujets incapables. [1845] CHAPITRE VI. 24S » immoraux, (iéconsidérés, qui n'ont su y arriver que par » la flatterie, la délation , l'intrigue ou l'importunité , 5 tandis que des citoyens patriotes, éclairés, conscien-
» établit les droits dédouane en monnaie étrangère, » — le personnel de l'administration publique, les emplois tant 'civils que militaires, « occupés par des sujets incapables. [1845] CHAPITRE VI. 24S » immoraux, (iéconsidérés, qui n'ont su y arriver que par » la flatterie, la délation , l'intrigue ou l'importunité , 5 tandis que des citoyens patriotes, éclairés, conscien- » cieux, vertueux, couyerts de titres, connus par d'émi- •> nens services, parfaitement aptes, restent dans l'oubli, w demeurent dans l'inactivité, s'ils ne sont persécutés ; ... » — la liberté de la presse « qui n'existe plus de fait; » — les tribunaux , confiés « à nombre de magistrats im- » provisés et de créatures du chef, à qui Ton remet la ' ^ y » destinée des citoyens; » — le jury, a aboli dans presque » toutes les causes criminelles; » — la garde nationale soldée (rarmée) : « n'est-il pas juste que l'on parvienne » aux grades élevés par le mérite et V ancienneté ^ et non » parla faveur et la protection la solde et Vavance- » ment ne doivent poin t dépendre des volontés^ du caprice, » ou du bon plaisir de celui qui commande... » Puis encore : « Détournons nos regards du président » Boyer; fixons-les sur les grands intérêts de la patrie : il » ne s'agit en ce moment que des principes. Dans la balance » delà chose publique, un homme n'est rien. Sans doute, » ce sont nos défectueuses institutions qui l'ont fait ce » qu'il est. Il sera par l'Histoire attaché au pilori de Vin- )) famie, ce chef dont le règne de vingt-quatre années a » détruit les nobles travaux de nos aïeux, qui nous a j» ravi toutes nos libertés^ sans exception ; ce chef qui » s'est gorgé de richesses et qui en a gorgé ses favoris, qui » ne fait rien que pour ses satellites ; dont la politique » n'a jamais été que de se maintenir au pouvoir, en sa- » crifiant l'intérêt général, en pratiquant un machiavé- » lique laisser-aller, en divisant les citoyens; ce chef qui » s'est montré constamment l'ennemi acharné du progrès, » des améliorations et de la civilisation, qui a tant de fois 246 ÉTUDES SUR l'histoire U HAÏTI. » porté sa main sacrilège sur l'arche sainte de nos insti-
» -tntions... « Anathème! à jamais anathème à ce liberticide Sé-
» nat ! à cet exécrable instrument de la tyrannie, qui a
» eu l'impudeur et la mauvaise foi de dire : que le peuple
» ne parle point, ne demande point une autre consti-
» tution » Enfin : « L'heure de la régénération a sonné Éxé-
» cration et malheur ! cent fois 'exécration et malheur
» aux égoïstes, aux lâches, à ces enfans dénaturés d'Haïti
» qui auront été insensibles à la voix de la patrie, notre
B première mère !.. * Cent fois exécration et malheur à
» ceux qui ne se seront pas ralliés au drapeau de la li-
» berté ! Guerre aux ambitieux qui chercheront à perpé-
» tuer le régime du despotisme... »
et malheur ! cent fois 'exécration et malheur
» aux égoïstes, aux lâches, à ces enfans dénaturés d'Haïti
» qui auront été insensibles à la voix de la patrie, notre
B première mère !.. * Cent fois exécration et malheur à
» ceux qui ne se seront pas ralliés au drapeau de la li-
» berté ! Guerre aux ambitieux qui chercheront à perpé-
» tuer le régime du despotisme... » •^ Après ce cri de guerre et quelques autres considérations
générales sur la nécessité « d'asseoir les bases du bonheur
» public,, en vivifiant l'agriculture, en activant le com-
» merce, en protégeant l'industrie et les arts, en propa-
» géant l'instruction publique^ en encourageant et favo-
» risant les migrations, en augmentant, enfin^, partons les
» moyens, notre population et nos ressources;;) et d'autres
encore sur le danger de la Gérontocratie : — ce Manifeste
annonça le changement de la constitution, en proclamant
d'abord" un gouvernement provisoire, composé des nota-
» bilités, tant dans la magistrature que dans l'armée, et
» qui sont : les citoyens Imbert^ Bonnet, Borgella, Yoltaire
» et Guerrier ; » c'est-à-dire, cinq vieillards d'un âge au
moins égal à celui de Boyer. « Le gouvernement provi-
» soire constitué, l'autorité du pouvoir exécutif, ainsi que
» celle du Sénat et de la Chambre des représentans des com-
» munes cesseront. » Puis venaient les attributions con- [1845] CHAPITRE VI. 247 férées à ce gouvernement pour former une « assemblée
constituante, » afin d'avoir « une constitution des plus dé-
» mocratiques, qui proclame hautement la souveraineté
» du peuple et les principes de l'élection temporaire
» dans la plupart des fonctions publiques, » notamment le
pouvoir exécutif. « Le gouvernement provisoire aura
» donc la dictature jusqu'à la réunion de l'assemblée cons-
» tituante. Cependant, ses fonctions dureront jusqu'à la <
» nomination du pouvoir exécutif, après quoi, elles cesse-
» ront. » « Toutefois, il sera, dès à présent, choisi aux Cayes un
» patriote, dont le dévouement est connu, pour diriger
» l'entreprise par nous provoquée. Il aura le commande-
» ment de l'armée et le droit de la réformer, s'il y a lieu;
» d'y faire toutes les mutations qu'il jugera convenables.
» Sa mission terminée, ce chef rentrera dans la classe
» des citoyens privés, sauf ce qui aura pu être décidé à
» son égard par le gouvernement provisoire ou défiI) nitif. » Et le citoyen Charles Hérard aîné (Rivière), chef de ba-zv
taillon au régiment d'artillerie des Cayes, fut de suitê
choisi dans ce dessein. Il signa cet acte en qualité de
« Chef d'exécution ; » H. Dumesle, en celle de « Président du comité;» Pilorge, P. U. Ledoux, D. Philippe
et J.-B. Lacroix, comme « membres du comité; j) Laudun,
F. R. Lhérisson et Thomas Presse, comme « secrétaires rédacteurs. »
de ba-zv
taillon au régiment d'artillerie des Cayes, fut de suitê
choisi dans ce dessein. Il signa cet acte en qualité de
« Chef d'exécution ; » H. Dumesle, en celle de « Président du comité;» Pilorge, P. U. Ledoux, D. Philippe
et J.-B. Lacroix, comme « membres du comité; j) Laudun,
F. R. Lhérisson et Thomas Presse, comme « secrétaires rédacteurs. » Le 21 novembre 1842, un nouvel acte, constatant que
le Manifeste a été présenté à la Société, par le comité
chargé de sa rédaction, et a été discuté et adopté à l'unanimité; cet acte définit les pouvoirs donnés à Charles Hérard aîné (Rivière), investi de toute l'autorité executive : 248 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. trois articles y furent consacrés. Un quatrième article
prescrivit le serment que chaque membre de la « Société
» des droits de l'homme et du citoyen » devait prêter
entre ses mains, « pour le salut et la régénération d'Haïti .»
Dès lors il prit le titre de « Chef d'exécution des volontés
» du peuple souverain et de ses résolutions. » Tels furent les actes préparatoires d'organisation relative à l'insurrection que l'Opposition devait proclamer
aux Cayes , aussitôt que le moment en serait venu ; de
nombreuses adhésions y eurent lieu par la suite ''. On trouve dans le Manifeste, le germe de toutes les autres accusations portées contre Boyer, quand cette entreprise eut été couronnée de succès. Le langage passionné
dont les opposans se servirent à son égard, n'a rien que de
fort naturel de leur part et par rapport au temps où ils écrivaient cette pièce : il faut toujours juger les actions des
hommes à raison de l'époque et des circonstances où ils
se trouvent, de même qu'on juge celles des gouvernemens,
pour prononcer avec équité. D'ailleurs, on est toujours violent envers un chef que l'on veut renverser du pouvoir;
on charge de couleurs sombres le tableau que l'on fait de
son administration, pour mieux entraîner les masses;
mais, c'est à l'histoire qu'il appartient d'en ménager les
teintes, d'offrir la vérité, pour éclairer le jugement de
la postérité. L'Opposition sentait si bien que le peuple, en général,
n'aurait pas été disposé à concourir au renversement du
président Boyer, qu'il lui a fallu changer de tactique dès 1 J'ai appris d'une personne bien informée que ce Manifeste a été substitué à un autre
acte très-modéré à l'égard de Boyer. Dans le premier plan conçu aux Cayes, chaque commune devait nommer secrètement un député; à un jour donné, tons les députés devaient
être rendus au Port-au-Prince, afin de présenter à Boyer cet acte modéré par lequel ils le
solliciteraient d'accorder au pays les réformes réclamées par l'Opposition. L'insurrection
n'aurait eu lieu qu'en cas d'insuccès. [1845] CHAPITRE Vl. 249 1859. L'année précédente, dans l'adresse de la Chambre,
elle avait dit, en demandant la révision de la constitution ; « que cette constitution, malgré ses imperfections,
1) avait eu la vertu de moraliser et de tranquilliser la
» République durant plus de vingt années. » Cette proposition insolite n'ayant pas été agréée par le Président et le
Sénat, l'Opposition attaqua ce pacte fondamental , afin de
saper ces deux pouvoirs ; elle ea vint à lui attribuer tous
les maux, réels ou imaginaires, qu'elle voyait dans l'Etat
et qu'elle a énumérés dans son Manifeste.
malgré ses imperfections,
1) avait eu la vertu de moraliser et de tranquilliser la
» République durant plus de vingt années. » Cette proposition insolite n'ayant pas été agréée par le Président et le
Sénat, l'Opposition attaqua ce pacte fondamental , afin de
saper ces deux pouvoirs ; elle ea vint à lui attribuer tous
les maux, réels ou imaginaires, qu'elle voyait dans l'Etat
et qu'elle a énumérés dans son Manifeste. En cela, il y avait un dangerpour elle-même : c'est qu'elle
prenait envers la nation un engagement solennel de réparer
ces maux, de mieuo) faire que Boyer dans le gouvernement
et l'administration du pays, sous peine de déchoir promptement dans l'opinion de tous et de tomber, à son tour, en
présence de la situation qu'elle allait faire naître. Il est peu de révolutionnaires qui se pénètrent de cette
conséquence inévitable; et nous croyons avoir, dit une vérité prouvée par de nombreuses expériences, en parlant de
Messeroux : « Il n'est pas donné à tout le monde de remplir
» le rôle de révolutionnaire. Pour y réussir et se maintenir ^
» il faut avoir des antécédens honorables, du caractère et
» de la capacité , sinon l'on est promptement sifflé sur le
» théâtre où l'on se met en scène ^ . » Le Manifeste avait désigné cinq personnages parmi les vétérans du pays, pour former le gouvernement provisoire ;
mais il n'y en eut que trois qui répondirent à son appel. Le général Bonnet venait de mourir le 9 janvier. Nous
pouvons affirmer , d'après des témoignages dignes de foi ,
qu'ayant eu connaissance de cet acte par l'avocat Franklin
qui alla ù Saint-Marc expressément pour le lui communi1 Voyez tome G. p. 309. 2S0 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. quer, il désapprouva cette entreprise comme dangereuse et
devant produire plus de mal que V administration de Boyer,
que lui-même trouvait fort imparfaite : nous ne disons pas
son gouvernement. [A ce sujet, Bonnet dit des choses sérieuses à Franklin qui retourna fort abattu à la capitale.
Indépendamment de sa haute capacité politique qui lui faisait prévoir l'avenir, Bonnet avait devant les yeux l'expérience de la scission du Sud à laquelle il contribua. Il avait
vu encore par quels miracles, pour ainsi dire, s'était effectuée V unité haïtienne qui amena ensuite V unité politique et
territoriale d'Haïti à laquelle il concourut si dignement. Il
n'est donc pas étonnant qu'après ces faits si glorieux et
se voyant sur le bord de la tombe , il ait repoussé l'idée
d'une révolution par la chute de Boyer ^ . Quant au général Borgella^ il avait les mêmes motifs politiques que son collèguepour repousser cette révolution, et,
comme lui , il était infirme par suite de l'apoplexie qui l'avait frappé en 1840 ^. Si, au temps de toute sa vigueur , il
n'avait pas voulu condescendre, par une ambition qui eût
été condamnable, à conspirer contre le pouvoir de Boyer
avec qui il avait plus d'intimité que Bonnet, ce n'était certainement pas en 4843 qu'il aurait pu se placer à la remorque de l'Opposition. Il savait à quoi s'en tenir de son
langage et de ses plans de régénération, pour être convaincu qu'elle ne ferait pas mieux que le Président dont il
n'approuvait pas, néanmoins, tous les actes. Sa vieille
expérience des affaires, des choses et des hommes, lui
amnable, à conspirer contre le pouvoir de Boyer
avec qui il avait plus d'intimité que Bonnet, ce n'était certainement pas en 4843 qu'il aurait pu se placer à la remorque de l'Opposition. Il savait à quoi s'en tenir de son
langage et de ses plans de régénération, pour être convaincu qu'elle ne ferait pas mieux que le Président dont il
n'approuvait pas, néanmoins, tous les actes. Sa vieille
expérience des affaires, des choses et des hommes, lui 1 Entre autres choses. Bonnet aura dit à Franklin : <i Vous travaillez pour le gén néral Guerrier et pour le système du Nord. Une révolution démembrera la Répu-
» bliqne. » * Guerrier est effectÎTement parvenu au pouvoir; mais, dans sa courte administration, il 'ÎA^^X/LÀ-^'i a/refoulé l'ancien système du Nord et fait prévaloir celui de Pétioa auquel il s'était converti. Il a tracé ce bel exemple à Pierrot et Riche. 2 Cette appoplexie avait produit la paralysie de tout le côté gauche. ^■ecû - 4^rf«' [1843] CHAPITRE VI. 251 donnait aussi la prévoyance des événemens qui surgiraient infailliblement de la révolution à laquelle l'Opposi-!
tion aspirait. Dans cette conviction, ayant appris positivement que les
opposans des Cayes avaient eu des réunions clandestines ;
désireux de préve?iir plutôt que de j^itmV, et dans l'espoir
qu'il pourrait réussir à les amener à des sentimens modérés,
il convoqua au bureau de l'arrondissement, à la fin de
novembre 1842, une assemblée des fonctionnaires civils et
militaires, des officiers de tous grades des troupes et de la
garde nationale de la ville et de la campagne ; et là , il tint
à eux tous et à bien des citoyens qui furent aussi présens,
le langage que son autorité supérieure^ que son expérience
lui donnaient le droit de tenir, pour leur démontrer le
danger des discordes civiles^ des maux qu'elles entraînent
toujours, et la perturbation qui suit toute révolution. Borgellaleur dit, enfin, de réfléchir sérieusemet sur la situation
réelle de la République dans l'actualité , après qu'elle eût
traversé tant d'orages politiques ; et qu'il ne fallait pas la
compromettre par le désir d'améliorations que chacun
pouvait sans doute former, mais qu'on n'était pas sûr d'obtenir par l'agitation des esprits, et surtout par de coupables
entreprises contre l'ordre établi et contre la paix publique. Ces paroles firent impression sur la majorité de cette
assemblée ; et Borgella se vit approuvé par tout son auditoire, tandis que quelques-uns, qu'il savait être fort compromis et qu'il aurait pu faire arrêter , persistaient intimement dans leur dessein ^ . 1 Eu descendant l'escalier, R. Hérard dit à quelqu'un : « Comme notre vieux général
" est adroit! tout ce qu'il vient de dire n'est que pour endormir le Président; car il est
Il d'accordavec nous, il a accepté iine place dansle gouvernement provisoire que nous éta11 blirons. » Et c'est par des assurances semblables, que les opposans grossissaient leur
nombre.
is et qu'il aurait pu faire arrêter , persistaient intimement dans leur dessein ^ . 1 Eu descendant l'escalier, R. Hérard dit à quelqu'un : « Comme notre vieux général
" est adroit! tout ce qu'il vient de dire n'est que pour endormir le Président; car il est
Il d'accordavec nous, il a accepté iine place dansle gouvernement provisoire que nous éta11 blirons. » Et c'est par des assurances semblables, que les opposans grossissaient leur
nombre. 252 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. Le général Borgella fut ensuite assez souvent renseigné
des moindres démarches des opposans et de leurs trames;
mais les personnes qui lui donnaient ces avis le priaient
toujours de ne pas les mettre en évidence, en lui avouant
qu'elles ne voudraient pas paraître en justice pour soutenir
une dénonciation. C'était de la pusillanimité, et un embar*
ras pour lui ; il fallait donc attendre que des actes notoires
de la part des opposans vinssent autoriser des poursuites
contre eux; mais ils s'en abstinrent, se bornant à faire une
active propagande de leurs idées. Borgella en instruisit le
Président^ et celui-ci lui répondit de s'assurer des faits,
d'arrêter les individus pour les faire juger, car on ne devait
vieufaived' arbitraire. C'était fort bien dit; mais comment
prouver les faits, lorsque personne ne voulait les dénoncer
légalement ? Comment arrêter préventivement des individus, sans donner suite à l'action de la justice On peut
dire, enfin, que Borgella partageait, aux Cayes, cette espèce
d'hésitation, ce laisser-aller que manifestait Boyer luimême à la capitale, en présence de l'Opposition de cette
ville. Comme lui, il pensait qu'elle était impuissante à
armer les citoyens contre le gouvernement; et il restait
dans cette fausse sécurité^ la pire manière d'agir, peut-être,
pour un pouvoir établi. Car, aux Cayes, indépendamment
du jeune Dominique qui était venu du Port-au-Prince se
mettre en relations avec les opposans, on avait vu M. Wilson Phips venir aussi de Jérémie dans le même but. Avant
eux, MM. Benoit, représentant de Santo-Domingo, Normil
Dubois, représentant du Petit-Trou, Artémise, de SaintJean, avaient paru aux Cayes, évidemment pour s'entendre
avec le chef de l'Opposition, président du comité directeur.
Le 26 janvier, il y arriva encore, de Santo-Domingoun jeune [1845] CHAPITRE M. 253 homme nommé Ramon Mella, envoyé par les opposans de
cette ville ; il repartit immédiatement. Depuis peu de jours le bruit courait que le 26 janvier
était celui fixé pour une prise d'armes j il y eut de l'agitation aux Cayes, chacun s'attendant à cette explosion. Le
colonel Cazeau, commandant de la place et du 15" régiment, renforça la garde des postes les plus importans, et
la journée se passa sans mouvement.
homme nommé Ramon Mella, envoyé par les opposans de
cette ville ; il repartit immédiatement. Depuis peu de jours le bruit courait que le 26 janvier
était celui fixé pour une prise d'armes j il y eut de l'agitation aux Cayes, chacun s'attendant à cette explosion. Le
colonel Cazeau, commandant de la place et du 15" régiment, renforça la garde des postes les plus importans, et
la journée se passa sans mouvement. On disait depuis quelque temps que le chef de bataillon
Rivière Hérard avait été choisi par les opposans pour diriger leur entreprise, et l'on avait remarqué qu'il faisait de ^'
fréquens voyages dans les communes de l'arrondissement
des Cayes, et qu'il alla même jusqu'à l'Anse-d'Eynaud,
sans doute pour s'aboucher avec le général Lazare, commandant de l'arrondissement de Tiburon. Le vendredi . .
27 janvier, on ne fut donc pas étonné d'apprendre qu'il
avait réuni les opposans sur l'habitation Praslin qui lui ap- v.
tenait^ et que les conjurés y étaient « en force. » Dans l'après-midi, le colonel Cazeau fit un mouvement militaire
pour tenir les troupes de la garnison sous les armes; la garde
nationale se réunit spontanément; les fonctionnaires publics et des citoyens privés se rendirent chez le général Borgella et y passèrent la nuit. Pendant cette nuit. M. P. Soray,
vint de la plaine lui dire, qu'il était faux qu'il y eût réunion
de conjurés à Praslin; que R. Hérard y était seul, mais qu'il
était vivement indigné des soupçons qui planaient sur lui.
Ce rapport était mensonger. Le colonel Cazeau lit arrêter le
capitaine Merveilleux Hérard, frère de Rivière, qui était
de garde à l'arsenal : on savait qu'il y avait eu entre lui et le
lieutenant Thomas Presse, aussi de l'artillerie, une conversation qui parut suspecte. Le sous-lieutenant Louis Jacques
et le sergent Barbot furent aussi arrêtés, sur l'avis des coC-'U-^ j-i ji 25i ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. lonels Toureaiix, commandant le régiment d'artillerie et
directeur de l'arsenal, et Colin, commandant le 17* régiment ^ . Le 28, vers 9 heures du matin, Bélus Ledoux, préposé
d'administration au Port-Salut, vint de Praslin apporter à
Borgclla une lettre de R. Hérard, par laquelle il exposait à
ce général la situation des esprits tendus vers les améliorations désirées par le peuple, et la pensée régénératrice des
patriotes réunis autour de lui : cette lettre se terminait
par la proposition d'une entrevue. Le général dit à cet envoyé qu'irrépondrait à R. Hérard. B. Ledoux, en retournant à Praslin, dit à quelques personnes, que les patriotes
étaient en grand nombre , et qu'ils se proposaient de venir
attaquer la ville dans la nuit suivante, si une réponse favorable n'était pas faite à la lettre dont il était porteur. On
ajouta à ce propos jactancieux, qu'en s'emparant desCayes,
les patriotes ordonneraient le pillage et se vengeraient.
Aussitôt l'alarme se répandit. Le bruit courut ensuite que
les insurgés étaient déjà rendus sur l'habitation Coquet , à
peu de distance : les tambours eurent l'ordre de battre le
rappel ; mais les chefs de bataillon Dugazon et Gervais, des
1 5® et 1 7^ régimens, par excès de zèle, firent battre la générale : ce qui occasionna une vive alerte dans la ville.
pillage et se vengeraient.
Aussitôt l'alarme se répandit. Le bruit courut ensuite que
les insurgés étaient déjà rendus sur l'habitation Coquet , à
peu de distance : les tambours eurent l'ordre de battre le
rappel ; mais les chefs de bataillon Dugazon et Gervais, des
1 5® et 1 7^ régimens, par excès de zèle, firent battre la générale : ce qui occasionna une vive alerte dans la ville. Le général Borgella, voulant avoir un concours dévoué
et raisonné de ses subordonnés, convoqua chez lui les officiers supérieurs et leur communiqua la lettre de R. Hérard.
Tous, unanimement, opinèrent pour qu'il ne pactisât point
avec l'insurrection ; ce à quoi il était du reste résolu par
devoir et par conviction. Pendant que ce conseil délibérait, des fonctionnaires, des citoyens privés, accourus chez 1 On sait que depuis 1822, presque tous les régimens d'infanterie avaient perdu leurs
anciens numéros, et qu'ils les entrepris en 1844. Nous préférons désigner celui-ci, qui
était alors le 16% par ce numéro 17; ainsi nous ferons des antres. [l84o[ CHAPITRE \I, 255 Borgella au moment de l'alerte, remplissaient son balcon.
M. Armand Durcé dit au milieu d'eux : « La révolution est
» dans tous les cœurs; que le général la proclame, et nous / » le seconderons! »Le capitaine Fabre Geffrard, quartier- ""jf'f
maître de la gendarmerie, s'adressant alors à l'administrateur C. Ardouin, lui dit : « Proclamons donc la révolution,
» en criant : A bas le Président ! Vive le général Bor-
» gella ! » Mais, ni l'administrateur, ni aucune autre personne, ne répondirent au désir de ces deux membres de
l'Opposition. Le 27, le capitaine Geffrard avait été à Praslin, et il en
était revenu pour essayer d'entraîner Borgella dans le
mouvement; mais il s'abstint de lui communiquer cette
pensée, préférant sans doute l'y déterminer par le concours
de l'administrateur et des personnes qui étaient chez lui,
ce qui eût couvert sa responsabilité envers le gouvernement, par cette manifestation qu'on eût pu qualifier populaire. Reconnaissant , au contraire, que ce concours lui
manquait et que les officiers supérieurs avaient opiné pour
la répression de l'insurrection, Geffrard, lié par la parole
d'honneur qu'il avait donnée, prit la résolution de rejoindre
ses compagnons à Praslin. Il partit dans l'après-midi du ,
28, en écrivant un billet qui fut remis ensuite à Borgella.
Il lui donna une nouvelle assurance de son amitié, en lui
promettant de le protéger, s'il y avait lieu, en lui recommandant en même temps sa famille. Son langage affectueux exprimait néanmoins cette situation de l'âme où se
trouve un officier militaire qui ne déserte son poste que
par des considérations supérieures quil'entraînent, telles
qu'on en remarque dans les révolutions politiques. Nous
apprécierons bientôt cette unique défection à laquelle le
général Borgella fut extrêmement sensible. !2o6 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. Elle le porta à ordonner l'arrestation du capitaine Tiiffet, de l'artillerie, sur la conviction acquise de ses sentimens en faveur des insurgés. Le commandant Rivière Hérard exerçait une grande influence sur plusieurs officiers
de son corps, et il fallait la nullifier par des actes de précaution, sinon de rigueur. Le lendemain 29, le colonel
Cazeau fit arrêter le lieutenant Thomas Presse, aussi de ce
corps et neveu de Madame Borgella.
TI. Elle le porta à ordonner l'arrestation du capitaine Tiiffet, de l'artillerie, sur la conviction acquise de ses sentimens en faveur des insurgés. Le commandant Rivière Hérard exerçait une grande influence sur plusieurs officiers
de son corps, et il fallait la nullifier par des actes de précaution, sinon de rigueur. Le lendemain 29, le colonel
Cazeau fit arrêter le lieutenant Thomas Presse, aussi de ce
corps et neveu de Madame Borgella. Dès le 27, Borgella avait écrit au Président pour l'informer de la révolte dont R. Hérard était le chef, et au
général Solages, commandant de l'arrondissement d'Aquin, pour le requérir de venir aux Cayes avec le IS*" régiment et les gardes nationales de son arrondissement '' . Il en
avait également informé le général Malette, commandant
celui de l'Anse-à-Veau, afin d'y porter toute sa surveillance. Le 29, il émit un ordre du jour devenu nécessaire dans
l'occurence. Il faisait savoir que « le chef de bataillon
» Rivière Hérard, aidé de quelques factieux et d'autres
» gens qu'il a égarés, avait levé l'étendard delà révolte
» et osé lui écrire pour en faire la déclaration. Il prétexte
» le besoin d'améliorations sociales, comme s'il était pos-
» sible d'en obtenir, en armant le fils contre le père, le
» frère contre le frère, en exposant les propriétés. Je dois
» compter sur l'honneur et les nobles sentimens du
» peuple de cet arrondissement. En conséquence, le com-
» mandant R. Hérard est déclaré traître à la patrie. » Le général Borgella ne pouvait considérer autrement
cet officier soumis à ses ordres, ni ceux qui l'aidaient dans
son entreprise : celle-ci n'était, et ne pouvait être à ses 1 La dépêche de Borgella à Boyer lui parvint le dimaiicbc 29, à 3 lieui'es de l'apïèsmidi. [1815] CHAPITRE VI. 257 yeux, qu'une révolte à main armée. Car, c'était une
question à savoir, si les populations s'y rallieraient
et la seconderaient pour qu'elle devint une révolution à laquelle il dût se soumettre. Le gouvernement de
Boyer, malgré tous les justes reproches qu'on pouvait lui
faire, n'étaitpasune de ces odieuses tyrannies qui indignent
tellement la conscience publique, que l'on est autorisé à se
ranger de suite à côté de celui qui lève le drapeau de la
liberté pour en affranchir son pays. Cependant, le 28^, Borgella avait reçu avis du chef de
bataillon Létang-Labossière, commandant le Port-Salut :
que la majeure partie de la garde nationale de cette commune avait été se réunir aux insurgés de Praslin '' . La menace incessante que ceux-ci faisaient de marcher contre la
ville des Caves, l'obligea à la garder avec toutes ses forces
jusqu'à l'arrivée du général Solages et de ses troupes. A la
parade du dimanche 29, celles des Cayes se grossirent de
tous les militaires formant l'effectif des corps, et même des
congédiés depuis quelque temps; la garde nationale était
également bien réunie. Ce fut en ce moment que l'ordre du
jour ci-dessus fut publié et accueilli par tous. Dans la
nuit, Borgella reçut un nouvel avis du commandant Labossière : que les insurgés s'étaient présentés devant le bourg
de Port-Salut et que R. Hérard lui avait demandé une entrevue qu'il refusa. Après ce refus, ce dernier avait rétrogradé sur Praslin.
des
congédiés depuis quelque temps; la garde nationale était
également bien réunie. Ce fut en ce moment que l'ordre du
jour ci-dessus fut publié et accueilli par tous. Dans la
nuit, Borgella reçut un nouvel avis du commandant Labossière : que les insurgés s'étaient présentés devant le bourg
de Port-Salut et que R. Hérard lui avait demandé une entrevue qu'il refusa. Après ce refus, ce dernier avait rétrogradé sur Praslin. Le 50, informé que Solages et ses troupes étaient près
des Cayes, Borgella ordonna au colonel Cazeau d'en sortir
avec les 15^ et 17^ régimens et un bataillon de la garde 1 R, Hérard était né dans cette commune : de là son influence sur une partie de ces
kabitans qui avaient été les premiers à se déclarer contre le gouvernement de Dessalines. T. XI. 17 258 ÉTUDES SUR l'ihstoiue d'iiaïti. nationale de la plaine, de rallier celui de Torbeck, et de
se porter contre les insurgés : ce colonel partit à 11 heures
du malin. Solages arriva en ce moment, et ses troupes à
midi. Borgella publia un nouvel ordre dujouroùil relatait
les faits et disait : « qu'il avait l'espoir de ne trouver qu'un
» petit nombre de coupables à livrer au glaive de lajus-
» tice, et qu'il réclamait de nouveau le concours des bons
» citoyens pour maintenir l'ordre et sauver l'État. »
Dans cet acte, il qualifiait le chef de bataillon Rivière Hérard « de perfide, qui avait égaré les hommes qui l'en-
» touraient. » La nuit survenant, il apprit que Gazeau
n'avait pas rencontré les insurgés à Praslin : ils avaient
abandonné ce lieu pour se porter au bourg des Coteaux où
ils passèrent pour se rendre à l'Anse-d'Eynaud. Le colonel Cazeau les poursuivit jusqu'aux Anglais, bourgade
située aux limites de l'arrondissement des Cayes. Les insurgés étaient donc en fuites pour le moment du
moins, après avoir reconnu leur impuissance clans cet
arrondissement. Elle était telle, et leurs adhérens aux
Cayes le reconnurent si bien, que, pendant qu'ils étaient
encore à Praslin, MM. Castel et E. Labastille vinrent prévenir le général Borgella, qu'ils allaient s'y rendre pour
essayer de les persuader à se dissoudre : peut-être leur
démarche n'était que simulée, afin de les instruire de la
vraie situation des Cayes. Quoi qu'il en soit, ces deux
citoyens furent ensuite emprisonnés par ordre de Borgella, et avec eux, MM. Armand Durcé, Barjon fils. Layette et Giraudier. Dans la même nuit du 50, ce général écrivit une lettre à ^ Bover pour lui rendre compte des faits ci-dessus relatés. ^^'UJm^'Eïi lui citant les principaux personnages qui entouraient 'e chef de bataillon IL Hérard, — MM. Hérard Dumesle [1843] CHAPITRE VI. 2o9 (son cousin), Laiidun, Lhérisson et Pilorge, — il lui parla
du capitaine Fabre Geffrard, qui l'avait abandonné le 28,
en des termes qui prouvaient, et son affection pour cet
officier et le regret qu'il ressentait de le voir se jeter dans
les rangs de l'insurreclion. Borgella "avait raison de s'exprimer ainsi, car Geffrard était destiné, plus qu'aucun
autre, à contribuer à sa réussite, comme on le verra. Il
ajouta qu'il avait appris sa promotion au grade de chef
d'escadron, et il envoya au Président des exemplaires de
ses deux ordres du jour i.
vaient, et son affection pour cet
officier et le regret qu'il ressentait de le voir se jeter dans
les rangs de l'insurreclion. Borgella "avait raison de s'exprimer ainsi, car Geffrard était destiné, plus qu'aucun
autre, à contribuer à sa réussite, comme on le verra. Il
ajouta qu'il avait appris sa promotion au grade de chef
d'escadron, et il envoya au Président des exemplaires de
ses deux ordres du jour i. Après le départ du colonel Cazeau, il y avait aux Cayes
le bataillon d'artillerie et la garde nationale de cette ville.
Le commandement de la place fut confié au colonel Toureaux, officier d'une grande activité et de beaucoup de
résolution. Le iS'' régiment et les gardes nationales de
Cavaillon, de Saint-Louis et d'Aquin vinrent renforcer la
garnison. Le commandant Tessonaux eut ordre de se tenir
au Camp Périn, avec le second bataillon de la garde nationale de la plaine, et là, il gardait la route qui conduit
de cette plaine à la Grande-Anse, par le Plymouth. Le général Borgella envoya l'ordre au colonel Cazeau de
passer les limites de l'arrondissement des Cayes, afin de
poursuivre les insurgés; et à cet effet, il lui expédia en
même temps des lettres d'avis, adressées aux généraux
Lazare etSegrettier, par lesquelles il requérait ces généraux,
au nom du gouvernement , de laisser passer Cazeau dans le
but de sa mission. Ayant su ensuite, par ce colonel, que le
général Lazare avait quitté l'Anse-d'Eynaud p ourse por1 L'Opposition ayant pris les armes au nom du peuple souverain, elle fit des promotions dans SCS rangs d'abord, puis elle offrit des grades supérieurs aux officiers des tronpes
du gouvernement, pour les embaucher à sa cause. Le comité populaire de Jérémie ayau
ensuite promu le chef d'exécution à celui de général de division, ce dernier devint le dis-*
pensateur de ces faveurs. 260 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. ter à Jérémieavec le 19^! régiment et la garde nationale, et
que les insurgés l'y avaient suivi, il envoya l'ordre à Cazeau
de s'emparer de l'Anse-d'Eynaud et de s'y retrancher.
Cette mesure militaire devenait une nécessité, en présence
de la situation qui se dessinait dans toute la Grande-Anse,
comprenant les arrondissemens de ïiburon et de Jérémie.
Il était évident que l'insurrection s'y étendait, après avoir
échoué aux Cayes," Il fallait donc attendre les dispositions
ultérieures que prendrait le Président d'Haïti. Le commandant Gaétan n'ayant opposé aucune résistance au passage
des insurgés aux Coteaux, fut arrêté et conduit dans la
prison des Cayes.
qui se dessinait dans toute la Grande-Anse,
comprenant les arrondissemens de ïiburon et de Jérémie.
Il était évident que l'insurrection s'y étendait, après avoir
échoué aux Cayes," Il fallait donc attendre les dispositions
ultérieures que prendrait le Président d'Haïti. Le commandant Gaétan n'ayant opposé aucune résistance au passage
des insurgés aux Coteaux, fut arrêté et conduit dans la
prison des Cayes. Il nous faut, ici, expliquer un fait qui a été reproché
avec amertume au colonel Cazeau, parce qu'on en a ignoré
la cause : celui d'avoir ordonné une décharge de mousqueterie sur les bâtimens de la sucrerie Praslin, quand il n'y
rencontra pas les insurgés. On a considéré- ce fait comme
un acte de vandalisme, à raison du regret que cet officier
aurait éprouvé de perdre l'occasion de les faire prisonniers.
Loin de là. — HérardDumesle, sachant que Cazeau gardait une certaine rancune au président Boyer depuis \ 820^
pour n'avoir pas été fait colonel de la garde à la mort d'Eveillard, lui avait proposé d'entrer dans la conjuration
qu'il organisa en septembre IS^S. Cazeau le voulait bien,
mais à condition qu'il aurait été le « chef d'exécution. » Il
objecta qu'il ne pouvait se placer sous les ordres de Rivière
Hérard, qui n'était pas aussi ancien militaire que lui et qui
n'avait que le grade de chef de bataillon. Lorsqu'il reçut
l'ordre du général Borgella, de marcher contre les insurgés
réunis à Praslin^ il fit la confidence de cette proposition à
l'administrateur C. Ardouin qui avait été soldat dans les
chasseurs à pied de la garde, sous ses ordres, et il lui dit : [1845] CHAPITRE VI. 261 qu'il enverrait auprès des insurgés un officier chargé de
leur faire savoir, qu'il profiterait de cette occasion pour se
joindre à eux et revenir ensuite aux Gayes, tous ensemble,
afin de porter Borgella à se prononcer en faveur de rinsurrection ; que de cette manière, il espéi'ait réussir à les arrêter tous, sans coup férir. Mais G. Ardouin lui répondit :
« Vous avez été un bon ami de mon père, et vous m'avez
» toujours accordé votre amitié; je dois vous parler avec
» toute la franchise que vous me connaissez. Si vous agisj) siez ainsi, ceserait un piège que vous tendriez aux insur-
» gés^ et vous devez vous en abstenir, pour votre honneur.
» Votre mission est de les dissiper, de les combattre à
» force ouverte ; ne faites que cela. » Gazeau reconnut la
générosité de ce conseil dicté par une profonde estime ; et,
mu alors par un sentiment chevaleresque, se doutant ou
croyant que les insurgés n'étaient pas fort éloignés de
Praslin, il fit faire par sa troupe la décharge de mousqueterie dont s'agit, afin de les avertir de sa présence sur les
lieux. Telle était son intention. On peut dire que Gazeau ne remplit pas ainsi son devoir
militaire dans toute sa rigueur; mais qu'on n'oublie pas
que la situation des choses et des esprits était telle, que les
convictions flottaient , si on peut le dire, entre la fidélité
due au gouvernement et l'Opposition qui l'attaquait incessamment. On verra ce brave officier payer de sa vie, la
fidélité qu'il garda envers Boyer, que cependant il n'estimait pas, peut-être uniquement parce louable honneur qui
retient le militaire à son drapeau.
toute sa rigueur; mais qu'on n'oublie pas
que la situation des choses et des esprits était telle, que les
convictions flottaient , si on peut le dire, entre la fidélité
due au gouvernement et l'Opposition qui l'attaquait incessamment. On verra ce brave officier payer de sa vie, la
fidélité qu'il garda envers Boyer, que cependant il n'estimait pas, peut-être uniquement parce louable honneur qui
retient le militaire à son drapeau. Dès le 27 janvier, avons-nous dit, le général Borgella
avait informé le Président de la révolte de Praslin; il lui
adressa la lettre qu'il reçut de Rivière Hérard, et il continua, chaque jour, à le tenir avisé des événemens. 262 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. Le 2 février, Boyer publia une proclamation adressée à
la nation, pour lui annoncer la révolte survenue dans la
plaine desCayes, ce qui s'en était suivi jusqu'au 30 où les
insurgés avaient fui. Il y faisait l'éloge de Borgella, des troupes et des gardes nationales des arrondissemens des Cayes
et d'Acpiin. En parlant des insurgés, il disait : « Les pervers ! C'est au nom de la liberté qu'ils méditaient le renversement des institutions qui garantissent à
la nation ses droits les plus précieux ! C'est au nom de la
morale qu'ils s'apprêtaient à armer les citoyens contre les
citoyens, les frères contre les frères, les fils contre leurs
pères ! C'est au nom de la civilisation qu'ils voulaient plonger Haïti dans les horreurs de l'anarchie ! Mais le peuple
n'a pas été dupe de leur perfide langage; mais l'armée
s'est montrée ce qu'elle a toujours été, fidèle à la patrie;
mais la garde nationale n'a pas démenti le dévouement
dont elle est animée pour le maintien de l'ordre et de la
constitution. » Cet acte annonça « que justice serait faite à l'égard des
» factieux qui ont combiné et dirigé le mouvement insur-
» rectionnel du 28 janvier, et qii'amîiistie pleine et entière
» est accordée à ceux qui n'ont été qu'égarés et qui s'em-
» presseront de faire leur soumission. » Et attendu qu'il
importait de concentrer dans une seule direction tous les
moyens destinés à amener la répression de l'insurrection,
le général Borgella fut investi du commandement supérieur
provisoire du département du Sud; les commandans d'arrondissement en dépendant furent enjoints à obéir à tous
les ordres qu'il donnerait pour le rétablissement de la tranquillité publique. A la parade qui eut lieu au Port-au-Prince le dimanche
5 février, les troupes de la garnison furent réunies au com- ]l84o] CHAPITRE VI, 263 plet. Boyer appela tons les officiers au milieu du Champde-Mars; il leur parla de l'insurrection, de son bnt, et des
devoirs qu'ils avaient à remplir envers la patrie. Sa parole
fut chaleureuse et éloquente, surtout lorsqu'il les entretint
de la conduite du général Borgella : « Vous n'avez pas ou-
» blié, leur dit-il, avec quel dévouement ce hrave général
» amena la soumission du Sud à l'illustre Pétion^ pour
» sauver la République ; avec quel courage il combattit
» contre les troupes de Christophe, dans le siège mémo-
» rable de 1812. Eh bien ! il vient de sauver encore la Ré*
» publique, par sa fidélité à son gouvernement et à sa
)) constitution. Imitez-le ! b
Borgella : « Vous n'avez pas ou-
» blié, leur dit-il, avec quel dévouement ce hrave général
» amena la soumission du Sud à l'illustre Pétion^ pour
» sauver la République ; avec quel courage il combattit
» contre les troupes de Christophe, dans le siège mémo-
» rable de 1812. Eh bien ! il vient de sauver encore la Ré*
» publique, par sa fidélité à son gouvernement et à sa
)) constitution. Imitez-le ! b Hélas î que fit de Borgella, l'Opposition, l'insurrection
triomphante? Elle en fit un complice des crimes imputés
à Boyer, elle en fit un prisonnier aux Cayes ; et dans cette
capitale qu'il avait défendue avec tant de bravoure, elle eût
renouvelé ce tort, si la voix publique et de nouveaux événemens politiques ne lui eussent ouvert les yeux. Boyer avait immédiatement envoyé l'ordre à tous les
commai.dans d'arrondissement de l'Ouest, de l'Artibonite
et du Nordj de réunir les troupes sous leurs ordres au
grand complet, afin de les diriger dans le Sud, s'il y avait
lieu. Après la parade du 5, il revint au palais de la présidence où se trouvaient les fonctionnaires publics et des
citoyens privés; il parla de l'Opposition et de l'insurrection
qui venait d'échouer aux Cayes. Mais il annonça qu'il n'avait aucune nouvelle de Jérémie et des autres communes de
la Grande-Anse. « Les insurgés, "dit-il, s'y sont rendus sans
)) doute, et si les généraux Lazare et Segrettier ne rem-
» plissent pas leur devoir comme a fait le général Borgella,
» cela pourra devenir inquiétant, et il faudrait combattre.
» Les factieux veulent renverser mon gouvernement, mais j^ 264 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. pA^^" „ j}g j-jQ prévoient pas ce qui résulterait de leur succès : la
(Ci^^j ^'- » désorganisation générale, la division du territoire de la
%£^UyC-^' >J République, peut-être même la perte de notre nationale .'p n lité : dans tous les cas, elle serait compromise. «
î Puisqu'il avait une telle pensée, il aurait dû comprendre
qu'il jouait la dernière partie avec ceux qui n'avaient cessé
d'attaquer son administration en la décriant de leur mieux ;
et^ alors, il ne fallait pas se reposer sur l'insuccès de l'insurrection aux Cayes, et se borner à déférer au général
Borgella le commandement du département du Sud : il
aurait dû lui-même se porter dans ce département avec
toutes les troupes de l'Ouest pour diriger les opérations
militaires. Sa présence eût été aussi d'une grande importance politique, en fixant les dévouemens et la fidélité au
drapeau. Ce n'étfiient ni le général Segrettier, ni le général
Lazare , sans renom militaire, ni le « chef d'exécution »
\ qui passait seulement pour bien connaître la théorie de
commandement du département du Sud : il
aurait dû lui-même se porter dans ce département avec
toutes les troupes de l'Ouest pour diriger les opérations
militaires. Sa présence eût été aussi d'une grande importance politique, en fixant les dévouemens et la fidélité au
drapeau. Ce n'étfiient ni le général Segrettier, ni le général
Lazare , sans renom militaire, ni le « chef d'exécution »
\ qui passait seulement pour bien connaître la théorie de ' , l'artillerie , ni , enfin , les avocats qui l'entouraient^ qui
R. auraient pu opposer une résistance prolongée au chef de
[j^i f rÉtat dont l'autorité eût paru plus redoutable alors '' , Qu'avait-il réellement à craindre en quittant lacapilale? ^o/^A Les opposans de cette ville ? Ils n'étaient capables que de
propos plus ou moins malveillans tenus discrètement. Dans
ces momens-là, leurs journaux n'osèrent pas parler de l'insurrection, sur la simple invitation qui leur fut faite de s'en
abstenir, ce qui était très-convenal)le. Et en laissant au général Victor Poil des troupes suffisantes, avec un pouvoir
discrétionnaire, même avec la faculté d'appeler en ville la
garde nationale des campagnes environnantes, les opposans seraient restés paisibles ; car, enfin, ils étaient aussi 1 Bien des vévohitionnaires ont avoué qne c'était ce qu'ils appréhendaient le plus* |l84o[ CHAPITRE VF. 265 des conservateurs, et ils auraient compris le danger d'une
collision. Ensuite, il est constant que les départemens de
l'Artibonite, du Nord et de l'Est se sont maintenus en parfaite tranquillité jusqu'au dernier jour : l'idée de l'insurrection contre le pouvoir de Boyer ne s'y est pas manifestée,
pour seconder celle du Sud. Il y eut donc faute politique de sa part, en restant à la
capitale. Il oublia cette maxime en matière de gouverne- .^ '
ment : « Le crime n'est pas toujours puni en ce monde, les y/- » fautes le sont toujours. » Il est vrai que nous portons ce il '
jugement après coup ; mais les gouvernemens sont faits /' « pour prévoir, » et les paroles que nous venons de rapporter prouvent que Boyer avait assez bien prévu ce qui
résulterait de sa chute '. Les 2ie. et lâi'^ régimens et les gardes nationales de l'arrondissement de Léogane furent les premières forces qui
allèrent dans le Sud. Ces troupes se rendirent à l'Anse-àVeau où commandait le général Malette. A cet effet, le général Inginac qui, malgré son office de secrétaire général,
était toujours commandant de l'arrondissement de Léogane, eut l'ordre de s'y porter pour mettre ces forces en
mouvement. Il se rendit au Petit-Goave le 4 février, et
le 5 elles défilèrent, avec toute l'apparence d'un grand enthousiasme en faveur du gouvernement. Mais à Léogane
et surtout au Petit-Goave, il y avait des opposans actifs
qui n'avaient cessé de travailler à embaucher les militaires,
particulièrement les officiers. Dans cette marche, étant 1 Si la nationalité haïtienne n'a pas été anéantie, elle a été du naoins compromise par
la séparation des départemens de l'Est, érigés en « République Dominicaine. » Peu
après, un u Etat du Nord » l'ut constitué, pendant que le Sud était en proie à une barbare anarchie. Que serait-il advenu, si le sage Guerrier ne se fût trouvé dans l'Ouest,
pour reconstituer l'ancienne République d'Haïti avec son unité politique, au moyen de
la haute influence de ce département sur les destinées de la patrie
du naoins compromise par
la séparation des départemens de l'Est, érigés en « République Dominicaine. » Peu
après, un u Etat du Nord » l'ut constitué, pendant que le Sud était en proie à une barbare anarchie. Que serait-il advenu, si le sage Guerrier ne se fût trouvé dans l'Ouest,
pour reconstituer l'ancienne République d'Haïti avec son unité politique, au moyen de
la haute influence de ce département sur les destinées de la patrie 266 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. gardes nationaux, ils continuèrent cette manœuvre encore
mieux, et ils furent secondés par ceux de Miragoane et de ' . v^^t^yt V r Anse-à-Veau, même par leurs femmes, leurs mères et leurs filles qui partageaient leurs opinions, qui furent éprises de ' f l'insurrection et ne soupiraient qu'en faveur d'une révolu- ^ ' tion ; et ces personnes ne cessèrent pas de mettre en pratique, à l'égard des autres troupes qui passèrent ensuite
dans ces villes, les mille petites attentions flatteuses que
leur sexe sait employer pour réussir dans un dessein formé.
Il faut dire aussi qu'elles y furent encore déterminées par
les mesures de rigueur ordonnées par le général Inginac
envers leurs parens. Lorsqu'on apprit à Miragoane la prise d'armes de Praslin, il y eut des opposans qui allèrent aux Cayes pour juger
par eux-mêmes de l'effet qu'elle y produisait; ils s'en retournèrent consternés, en voyant que les insurgés avaient
été contraints de s'enfuir, et ils persuadèrent les autres de
ne pas se manifester. Mais Inginac, empiétant certainement
sur les attributions qui étaient réservées au général Borgella, chef provisoire de tout le département du Sud, et
croyant bien faire, sans doute, envoya l'ordre au commandantGoguette, à Miragoane, et au général Malette, àl'Anseà-Veau, d'arrêter tous les opposans de ces lieux et de les
lui envoyer sous escorte au Petit-Goave i. Sa qualité de secrétaire général donnait à penser à ces officiers supérieurs
que c'était par autorisation de Boyer. 1 On m'a dit que son ordre portait : que les propriétés des opposans seraient confisquées au profit des troupes du gouvernement. Dans ses Mémoires de 1843, Inginac
semble confirmer cette imputation ; il y dit : « qu'il se livra, dans sa lettre, à des consi-
» dérations sur tout ce qui pourrait arriver de fâcheux à cens qui"se remueraient...
I) En recommandant l'apposition des scellés par l'autorité civile sur les effets de cenx
Il qui avaient été arrêtés ou qui avaient disparu, etc. » Voyez ces Mémoires, page 115.
Mais les familles des opposans arrêtés ou en fuite, étaient là ; il n'y avait pas lieu de
toucher à leurs hicns/
livra, dans sa lettre, à des consi-
» dérations sur tout ce qui pourrait arriver de fâcheux à cens qui"se remueraient...
I) En recommandant l'apposition des scellés par l'autorité civile sur les effets de cenx
Il qui avaient été arrêtés ou qui avaient disparu, etc. » Voyez ces Mémoires, page 115.
Mais les familles des opposans arrêtés ou en fuite, étaient là ; il n'y avait pas lieu de
toucher à leurs hicns/ [1845] CHAPITRE VI. 267 Les opposans eurent le temps d'être avertis de cet
ordre, alors qu'ils apprirent le suicide du citoyen Siclay,
au Petit-Goave, par suite de paroles vexantes et de menaces
dont Inginac fut l'auteur; ils durent se croire menacés
eux-mêmes d'incarcération au moins, sinon d'un sort plus
rigoureux : car en même temps on emprisonna au Port-auPrince, MM. Franklin, Saint-Amand, Covin aîné, Ducharreau, etc. Le général Malette arrêta et envoya à Inginac cinq
citoyens qu'il fit emprisonner; mais les opposans de Miragoane, au nombre d'une vingtaine, s'embarquèrent dans
des canots, et allèrent, soit à Jérémie, soit au Corail où ils
trouvèrent les insurgés dont ils ranimèrent l'ardeur par le
récit du danger qu'ils avaient couru. Ainsi, par la mesure
politique très-intempestive que prit Inginac, il occasionna
ce qui ne pouvait qu'être nuisible à la cause du gouvernement. Il ne se borna pas à cela; car il se permit de donner
certains ordres pour les opérations militaires, lesquels
pouvaient contrarier les dispositions prises par le général Borgella ; et cela, toujours dans les meilleures intentions. En abandonnant la plaine des Caves, Rivière Hérard et
ses compagnons savaient cju'ils pouvaient espérer du concours de la part du général Lazare, à l'Anse-d'Eynaud. On
a dit que ce général s'était laissé persuader, que Borgella
était convenu de se déclarer en faveur de l'Opposition,
quand elle aurait pris les armes, et qu'il avait promis de la
seconder aussi, d'autant plus volontiers, qu'en 1842, il
aurait été très-irrité contre Boyer qui lui aurait écrit une
lettre sévère, à propos de quelques matériaux destinés aux
réparations de l'église de l'Anse-d'Eynaud, dont il aurait
disposé. Que ce fait soit réel ou non, il suffisait de Tas-
er en faveur de l'Opposition,
quand elle aurait pris les armes, et qu'il avait promis de la
seconder aussi, d'autant plus volontiers, qu'en 1842, il
aurait été très-irrité contre Boyer qui lui aurait écrit une
lettre sévère, à propos de quelques matériaux destinés aux
réparations de l'église de l'Anse-d'Eynaud, dont il aurait
disposé. Que ce fait soit réel ou non, il suffisait de Tas- •268 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. siirance qui lui fut donnée de l'assentiment secret de Borgella, pour le déterminer lui-même. Et il faut dire que
les opposans des Cayes et ceux des autres localités, ne
négligèrent nullement ce moyen d'embauchage : ils faisaient accroire que les cinq personnages désignés dans le
Manifeste du 1er septembre pour être les membres du gou«
vernement provisoire, étaient d'accord avec eux, tandis
qu'il n'en fut rien, assurément. D'autres bruits tout aussi
inexacts circulèrent dans le même but : de paralyser les
efforts du gouvernement et de ses défenseurs, de jeter l'incertitude dans les esprits, pour mieux les rallier à là cause
de l'Opposition en armes contre le chef de l'État. Tantôt on
disait qu'on ne visait pas à le déposséder du pouvoir, mais
à obtenir de lui les améliorations réclamées pour le bonheur du peuple; tantôt on prétendait n'être armé que contre les vicieuses institutions politiques de la République,
seules causes de tous les maux dont on se plaignait. « Le
» colonel Rigaud (à Saint-Marc), le colonel Hogu (aux Go-
» naïves), le général Guerrier (à la Marmelade), se sont rais
» à la tête du mouvement, » disaient certaines lettres que
nous avons sous les yeux ; et ces paroles, semées dans les
masses, produisaient l'efTet désiré. Quoi qu'ilen soit, les insurgés dePraslin étaient en route
le 51 janvier pour se rendre à l'Anse-d'Eynaud, quand ce
jour-là les opposans de Jérémie se déclarèrent contre le
gouvernement en prenant les armes. Là, l'embauchage des
militaires avait été plus facile qu'aux Cayes. Le chef de
bataillon Philisaire Laraque, justement estimé de tous les
citoyens par ses qualités personnelles, avait promis son
appui à l'Opposition ; il se manifesta avec elle et entraîna
tout. Le l^"" février, à la tête des gardes nationaux, il marcha contre l'arsenal qui lui fut livré sans coup férir, et de [1845] CHAPITRE VI. 269 là sur les troupes, 18° régiment et un bataillon d'artillerie,
réunis sur la place d'armes par ordre 'du général Segrettier : elles se rallièrent à lui sans résistance, malgré celle
que voulut opposer le colonel Frémont, commandant de la
place. Ce colonel et son général furent mis à l'écart et gardés cependant chez eux avec la considération due à leur
rang et à leur âge. Le citoyen Merceron, commandant de
la garde nationale, attaché au gouvernement et désespéré
de se voir débordé par les citoyens, se donna un coup de
pistolet qui ne lui occasionna d'abord qu'une blessure,
mais il en mourut ensuite.
que voulut opposer le colonel Frémont, commandant de la
place. Ce colonel et son général furent mis à l'écart et gardés cependant chez eux avec la considération due à leur
rang et à leur âge. Le citoyen Merceron, commandant de
la garde nationale, attaché au gouvernement et désespéré
de se voir débordé par les citoyens, se donna un coup de
pistolet qui ne lui occasionna d'abord qu'une blessure,
mais il en mourut ensuite. Le mot d'ordre avait été envoyé d'avance au général
Lazare, et de Praslin et de Jérémie : il se prononça à
l'Anse-d'Eynaud le 1" février^ marcha de suite a^v^c le
\ 9e régiment et les gardes nationales de son arrondissement sur Jérémie oii il entra le o, aux acclamations en- "
thousiastes des patriotes, hommes et femmes. « Le géné-
» rai Segrettier (dit Lazare dans une de ses lettres au co-
)) lonel Cazeau^ en date du 6) poussé par un beau mou-
» vement de patriotisme, en présence de l'enthousiasme
» qui animait tous les cœurs consentit à me'joindre au pied
» de l'autel de la patrie. Là, nous rappelant ce feu sacré
» qui animait nos cœurs à l'aurore de la révolution, nous
I) jurâmes, en face de l'armée et du peuple entier, de
)) mourir ou d'assurer les droits et les garanties du peu-
» pie. Le peuple reconnaissant, proclama le général Se-
» grettier, général de division et membre du gouverne-
» ment provisoire, et moi, général de division commandant
» l'arrondissement de Jérémie, et chef de la première di-
» vision de l'armée. Le commandant Rivière Hérard vient
1) d'entrer ici ; il a été proclamé général de division et chef
M de la seconde division de l'armée. » Le général Lazare 270 ÉTUDES SUR l'histoire u'haïti. adressa une lettre semblable au colonel Colin, commandant le 17' régiment, et Rivière Hérard, une autre à lui et
Cazeau; ils les engageaient à prendre parti avec eux. Si Segrettier céda au mouvement révolutionnaire, Frémont persista dans ses setitimens de fidélité au gouvernement de Boyer. Le -Président put reconnaître, avant de
tomber, la faute qu'il avait faite, en 1842^ en n'acceptant
pas la démission que Segrettier sollicita en vain, du commandement de l'arrondissement de Jérémie. En lui substituant Frémont en qualité de général de brigade^ il est plus
que probable que les choses ne se seraient pas passées de
cette manière.
mouvement révolutionnaire, Frémont persista dans ses setitimens de fidélité au gouvernement de Boyer. Le -Président put reconnaître, avant de
tomber, la faute qu'il avait faite, en 1842^ en n'acceptant
pas la démission que Segrettier sollicita en vain, du commandement de l'arrondissement de Jérémie. En lui substituant Frémont en qualité de général de brigade^ il est plus
que probable que les choses ne se seraient pas passées de
cette manière. Les colonels Cazeau et Colin s'empressèrent de transmettre au général Borgella les lettres ci-dessus mentionnées
qui n'avaient eu aucune influence sur leur esprit. De son côté, le comité populaire de Jérémie, composé de
MM. H. Féry, Paret fils (Numa), T. A. Blanchet, Margron et
P. Laraqne, et qui distribuait des grades militaires au nom
delà souveraineté du peuple, avait adressé aussi à Borgella
une lettre en date du 2 février, par laquelle il l'informait
des événemens, et lui disait qu'il avait intercepté celle que
ce général écrivit à Segrettier, le 51 janvier, en l'invitant
à se déclarer en faveur du peuple. Le 5 février, ce comité
lui écrivit de nouveau à ce sujet, et de manière à le convaincre de ce qu'il croyait être une nécessité, parles considérations qu'il exposa : — le peuple et les citoyens de Jérémie s'étaient lassés des violations continuelles de la constitution, qui furent cause que les représentans qui voulaient
faire entendre leurs justes réclamations contre l'administration de Boyer, laquelle n'aboutissait qu'à la misère et au
désespoir^ avaient été ignominieusement chassés de la
Chambre des communes; il était urgent de régénérer la pa- |18io] CHAPITRE VI. 271 trie en lui donnant de nouvelles institutions qui garantissent contre les empiétemensdes chefs futurs^ etc.;, etc. « Notre
») parti est résolument pris ; nous sommes au nombre de
') 6000 hommes jusqu'ici, disposés à vaincre ou à périr.
)) Saint-Marc et les Gonaïves marchent" avec nous vers le
» même but, ainsi que le Nord. Toute la côte, d'ici au
I) Port-au-Prince, qui est ou comprimée ou en armes, par-
» tage nos sentimens et notre enthousiasme". . . » Le général Segrettier adressa également à Borgella, une
lettre du 5 février, pour lui donner connaissance des événemens accomplis à Jéréipie. « L'Opposition, disait-il, a pris
1) une telle puissance ici, que tout m'a obligé de céder à sa
» volonté. Je croyais encore avoir les moyens de faire quel-
» que résistance, quand, au dernier moment^ j'ai vu des
^) masses énormes de la campagne arriver de toute part» et
» se rallier aux mécontens de la ville. Le tableau le plus
» effrayant s'est présenté à mon imagination : un massacre,
)> le pillage, l'incendie et tous les maux inséparables de
» semblables circonstances. J'ai cru donc devoir céder à
M l'impulsion de mon cœur qui n'aura rien à me reproche]',
n quoi qu'il puisse m'arriver... Connaissant votre cœur,
» vous approuverez ma conduite; et si vous vous trouvez
» dans la même position que moi, vous éviterez ce qui
» pourra compromettre l'existence du troupeau dont vous
I) êtes en ce moment le pasteur. »
'incendie et tous les maux inséparables de
» semblables circonstances. J'ai cru donc devoir céder à
M l'impulsion de mon cœur qui n'aura rien à me reproche]',
n quoi qu'il puisse m'arriver... Connaissant votre cœur,
» vous approuverez ma conduite; et si vous vous trouvez
» dans la même position que moi, vous éviterez ce qui
» pourra compromettre l'existence du troupeau dont vous
I) êtes en ce moment le pasteur. » MM. F. Brière, Fouchard, Cayemitte et R. Rocher étaient
porteurs de ces deux dépêches, et chargés d'y ajouter de
pressantes sollicitations verbales, pour porter le général
Borgella à acquiescer à ce qu'on désirait de lui. S'il les
avait considérés comme « des envoyés pacifiques, » placés
sous la protection du droit des gens, quoique d'un parti
hostile au gouvernement, il aurait pu les contraindre à re272 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. tourner à Jérémie, même sans réponse de sa part; mais il
craignit que les troupes et la population des Cayes ne vissent
dans ce ménagement, la preuve d'une hésitation en lui, et
que cette idée ne fût nuisible à la cause qu'il défendait. Borgella ordonna donc qu'ils fussent emprisonnés comme
« embauclieurs, » mais sans avoir l'intention de les faire
juger comme tels''. En réalité, la situation des choses à Jérémie^ au 5 février, ne devait pas être envisagée comme
constituant déjà une guerre civile dans laquelle les deux
partis doivent avoir des égards pour leurs agents respectifs :
la Grande- Anse était en révolte ^ en insurrection ÛV on veut,
mais rien de plus. En recevant du comité de Jérémie sa lettre du 2, Borgella reconnut que toute la Grande- Anse passerait infailliblement à l'insurrection; et ignorant alors que la proclamation de la même date lui conférait le commandement du
Sud , il écrivit à Malette pour le conseiller de se porter
avec le 16* régiment et les gardes nationaux de Nippes à
l'ancien camp de Lesieur, situé vers Pestel, aux limites
respectives des arrondissemens de Jérémie et de Nippes,
afin d'empêcher l'insurrection de se propager dans le dernier, pendant que des Cayes, des troupes iraient garder les
défilés du canton de Plymouth, pour s'opposer aussi à son
irruption dans l'arrondissement des Cayes: un bataillon du
15* et des gardes nationaux de Cavaillon y furentenvoyéset
renforcèrent les postes sous les ordres du commandant
Tessonaux. Bientôt après, la proclamation du Président
^'^ / arriva aux Cayes avec le général Riche pour y être activé. 1 Ces envoyés étant les fils d'anciens amis de Borgella à Jérémie, il ne pouvait se
décider à agir envers enx avec toute la sévérité des lois; et c'est pour avoir déjà pertiiiij
a B. Ledoux, porteur de la lettre de R. Hérard, de retourner à Praslin, qu'il crut devoir
retenir ceux qui vinrent de Jérémie ; il craignait réellement un mauvais efiet de leur
renvoi. En ne les faisant pas juger, il entrait d'ailleurs dans la pensée de Boyer; je la
ferai connaître dans le chapitre suivant.
ir envers enx avec toute la sévérité des lois; et c'est pour avoir déjà pertiiiij
a B. Ledoux, porteur de la lettre de R. Hérard, de retourner à Praslin, qu'il crut devoir
retenir ceux qui vinrent de Jérémie ; il craignait réellement un mauvais efiet de leur
renvoi. En ne les faisant pas juger, il entrait d'ailleurs dans la pensée de Boyer; je la
ferai connaître dans le chapitre suivant. y [1845] CHAPITRE VI. 273 Borgella envoya ce général prendre le commandement de
ces forces; il se plaça au Camp Pcrin qu'il fit fortifier; il
établit divers autres postes, avec cette intelligence de la
guerre et cette activité qui le distinguaient. Le 5 février, Borgella publia un nouvel ordre du jour
dans lequel il relatait les faits survenus jusqu'alors, et les
dispositions qu'il avait prises contre l'insurrection, en sa
qualité de commandant du Sud. Il disait aux troupes et aux
citoyens : « J'attends de chacun de vous^ une nouvelle
» preuve de l'attachement que nous portons au chef de l'E-
» tat, qui est la personnification du système qui a réuni
» tous les fils d'Haïti sous une même bannière , qui assure
» à chacun la libre jouissance de ses biens. Respect aux
» propriétés, pardon aux victimes de l'erreur; mais justice
» implacable contre les méchans et les pervers. » Cet ordre du jour lui fut amèrement reproché plus tard,
parce qu'il y qualifiait R. Hérard à'infâme, après avoir dit
qu'il était « WaUre à la patrie et perfide. » Mais le chef
d'une révolte ou d'une insurrection qui n'est pas encore une
révolution ^diV son succès, ne peut être traité autrement.
Qu'on lise aussi le Manifeste du l septembre 1842 et les
actes des chefs insurgés avant le succès de leur entreprise,
et l'on verra comment ils parlaient du chef que la nation
honorait depuis vingt-cinq ans. Le général Malette reçAit alors des ordres positifs pour se
rendre à Lesieur. Les troupes venant de l'arrondissement
de Léogane devaient l'y renforcer par le 21"^ régiment et
des gardes nationaux^ tandis que le 24« régiment et ceux
du Petit-Goave viendraient aux Cayes pour avoir une destination ultérieure. Le colonel Lamarre commandait le 21%
le colonel Désiré, le 24^ Le général ^lalette ne se montra nullement à la hauteur T. XI. 18 ^74 ÉTUDES SUR' l'histoire d'hAÏTI. de son devoir militaire. Malgré le conseil, d'abord, puis
l'ordre qu'il reçut de Borgella , il n'était pas encore parti
de l'Anse-à-Veau , quand le colonel Lamarre y arriva avec
les forces qu'il commandait en chef jusque-là : ce colonel
le devança à Lesieur. Dès ce moment, Malette aurait dû
être remplacé par Lamarre qui avait plus de résolution ; il
le fut ensuite, par la mollesse qu'il montra à Lesieur, mais
il était trop tard; on avait perdu du temps, Lamarre
n'ayant pu le déterminer à marcher sur Jérémie, peut-être
sans défense alors, puisque les généraux Lazare et Rivière
Hérard s'étaient portés avec toutes leurs forces contre
les colonels Cazeau et Colin qui étaient à l'Anse-d'Eynaud.
lette aurait dû
être remplacé par Lamarre qui avait plus de résolution ; il
le fut ensuite, par la mollesse qu'il montra à Lesieur, mais
il était trop tard; on avait perdu du temps, Lamarre
n'ayant pu le déterminer à marcher sur Jérémie, peut-être
sans défense alors, puisque les généraux Lazare et Rivière
Hérard s'étaient portés avec toutes leurs forces contre
les colonels Cazeau et Colin qui étaient à l'Anse-d'Eynaud. Ces colonels et leurs troupes ne reçurent aucune preuve
de sympathie de la part des habitans de ce bourg, et de
ceux des Irois et de Tiburon : on leur refusait de leur
vendre des provisions alimentaires, et il fellait attendre
celles que l'administration des Cayes devait y envoyer. Ils
ne manquaient pas de fonds, et ceux qui avaient été précédemment expédiés des Cayes pour payer les appointemens
des fonctionnaires et la solde des troupes de l'arrondissement de Tiburon, tombèrent entre les mains du colonel
Cazeau. Les généraux Lazare et R. Hérard se firent précéder par
le chef de bataillon Nazère Mouras , ancien officier du 17",
qu'ils envoyèrent en députation à l'Anse-d'Eynaud. îl disait que les insurgés s'étaient armés contre les mauvaises
institutions du pays , mais non contre Boyer, Ces paroles
produisirent une certaine irrésolution dans l'esprit des
militaires qui souffraient de privations, tandis qu'on assurait que Vabondance régnait du côté des insurgés. Crai- [1843] CHAPITRE yi. 275 gnant des défections dans les rangs de sa troupe, Cazeau
replia sur les Irois ^ . L'armée insurrectionnelle occupa de
suite l'Anse-d'Eynaud; et pendant que Lazare écrivait à
Cazeau pour l'enjoindre à se retirer hors de l'arrondissement de Tiburon, à lui remettre les fonds destinés aux fonctionnaires et aux troupes de cet arrondissement, — ce qu'il
fit par un excès d'équité envers ces concitoyens ^, — R. Hérard avec sa division le contourna en se portant sur le
morne de Tiburon, de manière à pouvoir lui couper la retraite sur ce bourg. Cazeau se décida à rétrograder une fois
jusqu'aux Anglais. En ce moment^ la goélette qui lui apportait des Cayes les provisions de bouche, des objets pour
son ambulance avec des officiers de santé et des fonds pour
sa troupe , cette goélette fut capturée par les insurgés : ils
se gardèrent d'agir avec réciprocité envers les troupes de
Cayes. , La conduite du colonel Cazeau, en ces circonstances,
jeta du louche sur ses vrais sentimens. Mais il faut prendre
en considération la répugnance que, généralement, tous les
officiers du gouvernement éprouvaient pour rallumer la
guerre civile dans le pays ; ils espéraient presque tous, par
la modération, ramener leurs frères insurgés à une soumission, désormais impossible, au chef de l'Etat, ou au
moins à une transaction qui eût évité l'effusion du sang haïtien. Généralement aussi, fonctionnaires publics et citoyens
privés^ tout le monde était frappé des actes inconstitutionnels qui avaient eu lieu successivement. On désirait un
ers du gouvernement éprouvaient pour rallumer la
guerre civile dans le pays ; ils espéraient presque tous, par
la modération, ramener leurs frères insurgés à une soumission, désormais impossible, au chef de l'Etat, ou au
moins à une transaction qui eût évité l'effusion du sang haïtien. Généralement aussi, fonctionnaires publics et citoyens
privés^ tout le monde était frappé des actes inconstitutionnels qui avaient eu lieu successivement. On désirait un 1 Lazare avait été colonel du 17<= pendant longtemps. Cazeau dut craindre qu'il
n'exerçât de l'influence sur ce corps. 2 Dans sa lettre du 9 février à ce sujet, Lazare disait ; « Je vous invite à me
n faire parvenu- cette somme, comme chose appartenant aux serviteurs de la patrie
" qui n'ont que trop souffert de la privation des diverses payes qui leui' sont dues
» jusqu'à ce jour, u 27(5 ÉTUDES SUR LHISTOIUE d'hâÏTI. changement de système de la part de Boyer, sans vouloir
son renversement du pouvoir ; on espérait beaucoup des
principes mis en avant par l'Opposition pour capter les esprits ; on n'entrevoyait pas que , pour parvenir à ses fins,
elle s'était engagée dans la voie d'une révolution politique
qui pouvait aboutir à une révolution sociale. L'Opposition
elle-même n'apercevait pas, peut-être, toutes les conséquences qui résulteraient de son entreprise à main armée,
après avoir plaidé la cause des principes générateurs de la
société : elle ne voyait que l'assentiment secret qui était
dans tous les cœurs^ et c'est ce qui l'encouragea dans cette
entreprise et la porta à parler aussi affirmativement du con_
cours qu'elle trouverait partout. Quoi qu'il en soit, revenu à la bourgade des Anglais, le
/( lo février au soir, Cazeau y vit arriver le citoyen Guerrier W^ir^^O- Moussignac et le docteur Loy/el (des Etats-Unis), qui lui
apportèrent de la part du général Lazare, un brevet de
« général de division, et chef de la troisième division de
» l'armée populaire. » Ces deux hommes étaient chargés
d'employer tous les moyens de séduction pour la lui faire
accepter. Ils apportèrent aussi une lettre de R. Hérard,
adressée au chef de bataillon Du gazon et au capitaine
L. Greq, par laquelle ces officiers étaient invités à se rallier
aux insurgés. Cette lettre disait : « Suivant les principes du
» Manifeste... y nous ne devons sévir contre aucun haïtien ,
î) quel qu'il soit, pas même contre le Président d'Haïti,
» puisque ses pouvoirs devront exister jusqu'à la forma-
» tion du gouvernement provisoire ; alors, ils cesseront.
» S'il veut accepter la présidence temporaire, elle lui sera
j) accordée. Moi qui vous parle, suivant nos principes, je
» dois rentrer dans la classe des simples citoyens, sitôt ma
» mission terminée. . . Je vous offre (à Dugazon) le grade de [l84oj CHAPITRE V!. 277 » colonel du 15^ régiment... et à L. Greq celui de chef de
» bataillon.^) Cazeau arrêta les deux émissaires et les envoya sous escorte à Borgella, en lui adressant le brevet et
les lettres. Ce général pensa qu'il fallait un acte de sévérité,
du moins apparent, et il livra les deux émissaires à un
conseil spécial qui les condamna à mort; ils se pourvurent
en révision, le jugement fut maintenu, mais Borgella ne
le fit pas exécuter ' .
... et à L. Greq celui de chef de
» bataillon.^) Cazeau arrêta les deux émissaires et les envoya sous escorte à Borgella, en lui adressant le brevet et
les lettres. Ce général pensa qu'il fallait un acte de sévérité,
du moins apparent, et il livra les deux émissaires à un
conseil spécial qui les condamna à mort; ils se pourvurent
en révision, le jugement fut maintenu, mais Borgella ne
le fit pas exécuter ' . Quoique convaincu de la fidélité du colonel Cazeau, par
ce fait digne d'un officier honorable, Borgella qui le savait
exposé à des souffrances physiques très-souvent ^ jugea
en outre qu'il était opportun de placer un chef supérieur à
la tête des 15* et 17e régiment : il envoya l'ordre au général
Riche d'aller, du Camp Périn^ prendre le commandement de
cette colonne, en emmenant avec lui le bataillon du 15*^ régiment et des gardes nationaux de la plaine et ceux de
Cavaillon qu'il fit çncore renforcer par l'autre bataillon du
15^ et quatre compagnies de la garde nationale de la ville
des Cayes, Le général Riche fut enjoint à marcher contre
les insurgés, à les combattre pour reprendre l'Anse-d'Eynaud, et continuer, s'il était vainqueur, à les poursuivre
jusqu'à Jérémie, partout enfin où il les rencontrerait, dans
le but d'éteindre l'insurrection. Le colonel Souffrant, étant venu du Port-au-Prince aux
Cayes, en ce moment, avec le 23e régiment de Jacmel et le
26'^ de la Grande-Rivière du Nord, le colonel Désiré alla
remplacer Riche au Camp Périn et dans la route du Ply1 Lorsqu'il fut frappé d'apoplexie eu 1840, le docteur Lowel se trouvait aux Cayes
et lui porta des soins efficaces. 11 concilia ainsi son devoir politique avec la reconnaissance qu'il devait à ce médecin étranger. Celui-ci fat tellement effrayé de sa condamnation à mort, qu'il devint fou, et Borgella en éprouva un sincère regret. Etranger au pays,
Lowel devait-il se mêler de nos querelles intestines iu point do servir d'agent provocateur de la désobéissance envers le gouvernement? % 11 est constant quu le colonel Cazeau éprouvait souvent 4es s^iasmes à l'estomao* i^ei^ 278 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. moiith, ayant sons ses ordres le 24^ régiment et la garde
nationale du Petit-Goave. Par ordre de Borgella, en même temps que Riche se porterait contre l'Anse-d'Eynaud et Jérémie^ Lamarre devait
marcher sur Jérémie avec les 16" et 21^ régimens, et Désiré
avec la troupe qu'il avait sous ses ordres. Ces dispositions,
on ne peut le nier, étaient les meilleures qu'on pût adopter
pour acculer les insurgés sur un seul point j mais des circonstances que la fatalité sembla amener en leur. faveur,
firent échouer ce plan militaire, et ils ne négligèrent rien
également pour réussir dans leur but.
ie^ Lamarre devait
marcher sur Jérémie avec les 16" et 21^ régimens, et Désiré
avec la troupe qu'il avait sous ses ordres. Ces dispositions,
on ne peut le nier, étaient les meilleures qu'on pût adopter
pour acculer les insurgés sur un seul point j mais des circonstances que la fatalité sembla amener en leur. faveur,
firent échouer ce plan militaire, et ils ne négligèrent rien
également pour réussir dans leur but. En prenant le commandement des troupes réunies aux
Anglais, le général Riche se porta vivement à l'Anse-d'Eynaud où il ne trouva aucune résistance, les généraux Lazare et R. Hérard étant retournés à Jérémie avec leurs
forces, pour se porter contre la colonne commandée par
Lamarre qui menaçait les insurgés de ce côté-là. Avec son
activité accoutumée, 'Riche allait partirde l'Anse-d'Eynaud,
quand il reçut l'ordre du général Borgella de surseoir sa
marche. C'est que Borgella avait appris que les régimens
des Cayes avaient manifesté de la répugnance à servir
' sous ses ordres, à cause de la mauvaise réputation qu'il
s'était faite pour avoir obéi trop aveuglément à H. (Uiristophe, quand celui-ci exerça ses atrocités en 1812. Borgella craignit que les colonels Cazeau et Colin, et les officiers de leurs corps, ne partageassent aussi cette répu^îiance
des soldats et ne secondassent pas efficacement les opérations militaires, en même temps que les familles de Jérémie
et des autres lieux seraient épouvantées de savoir que
Riche était à la tête de ces troupes j ce qui ne pouvait
qu'exaspérer davantage les insurgés en armes et s'opposer
à toutes défections possibles dans leurs rangs. Triste con- [1845] CHAPÎTRE Vî. 279 séquence de la conduite de cet officier supérieur, qui était
destiné cependant à réparer glorieusement un jour les torts
qu'il a eus à cette époque reculée, en gouvernant son pays
avec intelligence et équité! Le général Solages fut donc envoyé pour remplacer
Riche. Il partit des Cayes le 20 février, avec le colonel
Souffrant et le 26^ régiment, le colonel Cadet Lelièvre et
la garde nationale d'Aquin qu'il commandait, emportant
à Cazeau le brevet de « général de brigade » que Borgella
venait de recevoir pour lui du Président : récompense que
ses anciens services auraient du obtenir déjà et qu'il
méritait par la belle conduite qu'il avait tenue en refusant
le grade divisionnaire qui lui fut offert par les insurgés. Des délais s'étaient écoulés pour opérer ce changement
dans le commandement des forces qui allaient marcher de
l'Ansé-d'Eynaud contre Jérémie. Il y avait encore une
vingtaine de lieues à parcourir pour arriver à cette ville,
et Solages devait rencontrer les insurgés en position avant
d'y parvenir; car le général Lazare avait pu se porter
à sa rencontre, par les événemens qui s'étaient passés à
Lesieur. Lorsque Lamarre reçut l'ordre de marcher contre Jérémie, il se trouvait malade au point de ne le pouvoir pendant une huitaine de jours. Le coloi^el Désiré, de son côté,
était forcé d'attendre son mouvement pour opérer le sien;
cependant il se porta jusqu'à la rivière Glace, dans la route
duPlymouth.
; car le général Lazare avait pu se porter
à sa rencontre, par les événemens qui s'étaient passés à
Lesieur. Lorsque Lamarre reçut l'ordre de marcher contre Jérémie, il se trouvait malade au point de ne le pouvoir pendant une huitaine de jours. Le coloi^el Désiré, de son côté,
était forcé d'attendre son mouvement pour opérer le sien;
cependant il se porta jusqu'à la rivière Glace, dans la route
duPlymouth. Durant ce temps, le général R. Hérard, revenu à Jérémie avec Lazare, avait pu arriver le 20 février, avec des
troupes du côté dePestel; et les succès de l'insurrection
avaient été préparés déjà par le plus brillant de sesoffi- ^;^ 280 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. ciers, — le colonel Fabre Geffrard, promu à ce gracie
pour commander l'avant-garde de l'armée insurrectionnelle. Geffrard était âgé alors de 56 ans''. Doué d'une haute
'intelligence, d'un cœur généreux, sa physionomie attrayante prévenait en sa faveur par un regard bienveillant,
un sourire affectueux, et la franchise de sa parole persuasive. Réunissant à ces avantages celui d'être un cavalier accompli, il se distinguait entre tous par une activité qu'excitait son enthousiasme. Geffrard exerçait ainsi sur ses
' compagnons une influence qui les portait au dévouement
le plus absolu envers lui personnellement, car ils savaient
aussi qu'il était fidèle en amitié. Avec ses formes caressantes et le nom illustre qu'il portait, qui rappelait le général si justement aimé dans le département du Sud, il
devait inspirer de l'intérêt pour la cause de l'insurrection,
émouvoir l'esprit et le cœur des jeunes hommes de l'armée
du gouvernement, et des vieux militaires qui avaient
connu son père, qui l'avaient vu lui-même dans les rangs
du 15° régiment, le fusil à la main et le havre-sac sur le
dos, comme soldat. Si l'on veut trouver les causes du prestige qui entoure un homme dans les fastes révolutionnaires, il faut les chercher autant dans ces choses accessoires que dans ses qualités personnelles ; et nous ne craignons pas d'être déraenti, ni de passer pour trop flatteur,
en parlant ainsi du colonel Geffrard. Il avait demandé au général Malette une conférence,
afin de le déterminera se rallier à l'insurrection; n'obtenant pas réponse, le 15 février il renouvela cette demande
par une lettre où il exposait le but de cette prise d'armes^ 1 11 est nô à l'Aiise-à-Veuii le 23 septembre ISOfii ]l84o] CHAPITRE VI. 281 en disant que les organes du peuple désiraient éviter l'effusion du sang de leurs frères, pour n'opérer qu'une révolution morale par la force de la raison. Par une seconde lettre
du même jour, il annonça à Malette l'envoi de biscuits et
autres provisions pour lui et ses officiers supérieurs, notamment le chef de bataillon A. Leriche, du 16^ régiment,
« espérant, disait-il, que ce petit cadeau d'un soldat leur
» serait agréable. » GefFrard savait qu'à Lesieur on avait
des privations, puisque les cultivateurs étaient invités à ne
pas vendre des provisions alimentaires aux troupes du gouvernement; et par ce cadeau, il prouvait à tous, que « l'abondance î> régnait de son côté. Mais le général Malette
était déjà parti pour le Port-au-Prince. Si Lamarre envoya
ces lettres à Borgella, comme firent les autres officiers
qui en reçurent, elles n'avaient pas moins produit l'effet
que leur auteur s'était proposé.
on avait
des privations, puisque les cultivateurs étaient invités à ne
pas vendre des provisions alimentaires aux troupes du gouvernement; et par ce cadeau, il prouvait à tous, que « l'abondance î> régnait de son côté. Mais le général Malette
était déjà parti pour le Port-au-Prince. Si Lamarre envoya
ces lettres à Borgella, comme firent les autres officiers
qui en reçurent, elles n'avaient pas moins produit l'effet
que leur auteur s'était proposé. Le i8 février, Geffrard demanda aussi une conférence
au colonel Désiré; et celui-ci ne lui faisant pas une réponse favorable, il eut assez confiance en son étoile pour
arriver à lui^ avec une vingtaine de jeunes hommes qui
l'escortaient,, en traversant les avant-postes à la rivière
Glace. Cet acte de témérité, la présence de ce jeune colonel, ses paroles affectueuses, l'assurance qu'il donna
que cette colonne était cernée, imposèrent au vieux Désiré et le fascinèrent; il refusa de se joindre aux insurgés,
mais il laissa Geffrard retourner à son camp. Le 19 et
le 20, Désiré reçut des lettres des généraux Lazare et
R. Hérard qui l'engageaient à se réunir à eux, en lui
offrant le grade de « général de brigade. » Ce colonel
resta fidèle au gouvernement; mais il assembla un conseil de guerre qui résolut de rétrograder au Camp Périn,
attendu que les forces ennemies étaient supérieures à sa 282 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. colonne qui était cernée, croyait-on, et que les soldats
manquaient de nourriture. Ce mouvement en retraite laissa Lamarre et sa troupe
en face de toute l'armée populaire. Celle-ci marcha contre
lui; le 21 février on était en présence, et si près les
uns des autres, que Lamarre essaya, par ses discours, de
convaincre ses adversaires du tort qu'ils avaient de s'être
armés contre le gouvernement, des maux effroyables
qu'ils allaient attirer sur la patrie commune. Ses paroles
furent incisives et prononcées avec toute l'autorité de son
âge et de son rang; elles irritèrent le jeune Dorvillier
Bruno, neveu du général Segrettier, qui lui répondit
avec véhémence. Lamarre, oubliant qu'il était le chef
d'une troupe qui se reposait sur lui seul, sortit de ses
rangs, s'avança sur ce jeune homme et le prit au collet,
yyY\- en lui reprochant la hardiesse de ses paroles. En ce mo-
.y , ment, un autre jeune homme de l'armée populaire dé-
/ pv^ chargea son pistolet sur ce colonel qui fut atteint mortellement. Quelques officiers du 21" régiment, dévoués
à leur chef, le vengèrent en massacrant le meurtrier et
le jeune Dorvillier. Un combat de peu de durée s'ensuivit
entre le 21'' et la troupe populaire. Mais la confusion s'était mise dans les rangs des troupes du gouvernement. Par son grade, le colonel Maignant, du 16e régiment, succédait de droit au commandement. Ses sympathies, celles du chef de bataillon A. Leriche et de presque tous les autres officiers de ce corps
étaient en faveur de la cause populaire. Leur défection
eut lieu, sinon immédiatement^ du moins peu après, dans
la même journée; ils entraînèrent presque tout le i& régiment, et une partie du 21^ les imita, tandis que l'autre
nement. Par son grade, le colonel Maignant, du 16e régiment, succédait de droit au commandement. Ses sympathies, celles du chef de bataillon A. Leriche et de presque tous les autres officiers de ce corps
étaient en faveur de la cause populaire. Leur défection
eut lieu, sinon immédiatement^ du moins peu après, dans
la même journée; ils entraînèrent presque tout le i& régiment, et une partie du 21^ les imita, tandis que l'autre nP [1845] CHAPITRE VI. 285 emporta le corps de Lamarre, qui ne tarda pas à expirer,
jusqu'aux Baradères où il fut enterré. La perte de cet officier, regrettable par ses qualités
civiques et personnelles et qui n'eut pas le temps de
recevoir le brevet de « général de brigade » que lui envoya le Président d'Haïti, et la défection opérée à Lesieur,
allaient décider du sort du gouvernement; car tous les
autres régimens qu'il fit passer dans le Sud imitèrent
successivement la conduite tenue par le 16^ Depuis longtemps l'esprit de ce corps, officiers et soldats, était ébranlé
par les menées des opposans de l'arrondissement de Nippes : c'est ce qui avait occasionné la lenteur que le général Malette avait mise à partir de l'Anse-à-Veau, et luimême paraît avoir été gagné par eux. Les ordres d'arrestation envoyés par le général Inginac, à l'Anse-à-Veau
et à Miragoane, la fuite des opposans de ces villes, lesquels
se trouvaient dans les rangs des insurgés à Lesieur, en
face de leurs concitoyens, tout contribua à la défection du
16^ régiment. Le 7)0% du Cap-Haïtien, et le 10°, du Mirebalais, étaient
déjà arrivés aux Baradères ou plus loin, pour renforcer
les troupes à Lesieur ; ils rétrogradèrent avec les fuyards
et le 4% de Saint-Marc, qu'ils rencontrèrent du côté du
Petit-Trou, et ces trois régimens s'arrêtèrent à l'Anse-àVeau où était le général Lacroix, envoyé par le Président
pour prendre le commandement de cet arrondissement. Le général R. Hérard ne perdit pas un instant après la
défection des troupes à Lesieur ; il se porta aux Baradères
et au Petit-Trou (où les populations se rallièrent à lui),
dans l'intention de marcher sur l'Anse-à-Veau. Le général
Lazare fit volte-face afin de se porter à la rencontre de la
colonne qui marchait de l'Anse-d'Eynaud contre Jérémie. 284 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. En avant et à deux lieues de cette ville se trouve la
Ravine-des-Sables : une redoute y avait été élevée et gargée, comme poste avancé par un détachement. Le général
, Lazare arriva à temps avec sa troupe et un canon, à l'endroit appelé le Numéro-Deux, à peu de distance de la
redoute.
à la rencontre de la
colonne qui marchait de l'Anse-d'Eynaud contre Jérémie. 284 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. En avant et à deux lieues de cette ville se trouve la
Ravine-des-Sables : une redoute y avait été élevée et gargée, comme poste avancé par un détachement. Le général
, Lazare arriva à temps avec sa troupe et un canon, à l'endroit appelé le Numéro-Deux, à peu de distance de la
redoute. ^ Le général Solages, arrivé à l'Anse-d'Eynaud le 22 féy vrier, partit de là le lendemain. En route^, on trouva sur
% un arbre, une lettre qui annonçait la mort de Lamarre et
y la défection de sa troupe; remise au général Cazeau, elle
•P^Axéi/i^ fut lue à haute voix, et cette nouvelle produisit une pénible émotion dans toute l'armée. Cependant, Solages
continua sa marche, en divisant ses forces en deux colonnes
et une réserve : la première, sous les ordres de Cazeau, la
seconde sous ceux du colonel Souffrant, et la réserve sous
ceux du colonel Lelièvre. Le 25, l' avant-garde, parvenue
à la Ravine-des-Sables, trouva le poste avancé, commandé
par l'officier Clergeau, sur une éminence du chemin qu'il
fallait gravir. Attaquée avec résolution, la redoute opposa
une vive résistance qui fit perdre du monde ; le chef de
bataillon Gervais, du 1 1% y fut tué ; mais ayant été contournée, elle fut abandonnée. Il était 4 heures de l'aprèsmidi, quand on fut en présence du gros de l'armée populaire, pourvue d'artillerie. Solages se porta de sa personne en avant et demanda à
parler au chef, comme s'il était possible désormais de
s'entendre pour éviter l'effusion du sang. M. Élie Dubois,
qui l'estimait, se présenta et lui parla avec affection ; il
confirma la nouvelle de la mort de Lamarre, et de la défection du 16' régiment, dont les drapeaux flottaient dans
les rangs de l'armée ennemie^ Apprenant que le général [1845] CHAPITRE VI. 283 Lazare était le chef supérieur, Solages voulait commettre
l'imprudence de pénétrer jusqu'à lui ; mais Cazeau et ses
officiers s'y opposèrent. Il cria alors : «A^ive le Président
)i d'Haïti ! » dans le vain espoir d'un ralliement à la cause
du gouvernement : on fut sourd à ce cri. En ce moment,
il ordonna un mouvement en retraite, afin d'attendre le
lendemain pour combattre avec plus d'avantage, vu l'heure
déjà avancée. Mais l'ennemi profita de ce mouvement pour
démasquer son canon et le décharger : par une habile
manœuvre de Cazeau qui fit ouvrir ses rangs à temps, aucune victime ne tomba sous ce feu. Le combat ne pouvait
plus être évité.
du gouvernement : on fut sourd à ce cri. En ce moment,
il ordonna un mouvement en retraite, afin d'attendre le
lendemain pour combattre avec plus d'avantage, vu l'heure
déjà avancée. Mais l'ennemi profita de ce mouvement pour
démasquer son canon et le décharger : par une habile
manœuvre de Cazeau qui fit ouvrir ses rangs à temps, aucune victime ne tomba sous ce feu. Le combat ne pouvait
plus être évité. Cazeau l'engagea en marchant avec intrépidité contre
les troupes ennemies, d'où un feu vif de mousqueterie
partait et abattait ses vaillans soldats : il eut son cheval
tué sous lui. Durant ce temps, Solages ordonna au colonel
Souffrant de pénétrer dans un bois voisin, afin de contourner l'ennemi ; mais cet officier, d'une bravoure longtemps éprouvée, ne put y réussir : l'ennemi avait prévu
ce mouvement, et il contraint le lo* à fléchir, au moment
011 ce corps voit tomber le vaillant capitaine Morisseaux.
En vain Souffrant fait-il avancer le 26° pour soutenir
le 15*; il ne peut gagner du terrain. Le colonel Lelièvre
est lui-même forcé de prendre part au combat contre une
colonne ennemie qui veut contourner l'armée entière; sa
réserve soutient très-bien le choc. Mais alors le brave
Cazeau tombe frappé à mort par une balle, et avec lui plusieurs officiers^ notamment le lieutenant Douin qui se
crampona à l'un des drapeaux du i o", en se sentant blessé
mortellement. La retraite devenait impérieuse; le général Solages l'ordonna, en faisant emporter le cadavre de Cazeau, et des 286 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. blessés. Ce fut bientôt une déroute complète, beaucoup
de soldats refusant de tirer ou jetant leurs fusils et gagnant les bois. On put cependant enterrer le cadavre de
Cazeaù près du bourg de Dalmarie, et les blessés furent
embarqués à l'Anse-d'Eynaud pour être transportés aux
Cayes '' .
onna, en faisant emporter le cadavre de Cazeau, et des 286 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. blessés. Ce fut bientôt une déroute complète, beaucoup
de soldats refusant de tirer ou jetant leurs fusils et gagnant les bois. On put cependant enterrer le cadavre de
Cazeaù près du bourg de Dalmarie, et les blessés furent
embarqués à l'Anse-d'Eynaud pour être transportés aux
Cayes '' . Ainsi, au combat du Numéro-Deux comme à Lesieur, la
mort d'un brave officier devint funeste à la cause du gouvernement. Le destin sembla se prononcer contre lui : c'est
qu'il y avait enthousiasme du côté des insurgés, et peu
de conviction dans les rangs de ses défenseurs, malgré la
fidélité qu'ils lui gardèrent. Le même jour, 25 février, les insurgés obtenaient sur
un autre point un nouveau succès, qui devait leur livrer
tout le département du Sud. Du Petit-Trou, le général
R. Hérard marcha contre l'Anse-à-Veau. Il suffit de son
approche de cette ville, pour déterminer tous les militaires
des 1% 1 0" et 50'' régimens à opérer une défection en sa
faveur : aucun ne voulut combattre. Ce jour-là^ on vit le
colonel Thomas Hector, du ¥, aller jusqu'à la Petite-Rivière de Nippes avec son corps, uniquement pour protéger
le salut du colonel Bazelais, gendre du Président d'Haïti,
qui avait marché avec lui en sa qualité d'ingénieur, et qui
se voyait forcé de retourner au Port-au-Prince. Si T. Hector
usa de ces formes courtoises dans sa défection, le colonel
Fabre Geffrard, toujours actif à l' avant-garde, usa aussi
d'une modération louable en cette circonstance : entouré
de ses jeunes et bouillans cavaliers, il poursuivit quelques
instans le colonel Bazelais, qui ne s'en effrayait pas toute1 J'écris la relation de la marche de Solages et des combats qui s'ensuivirent, d'après
des notes de G. Ardouiu tenues sur les renseigiiemens qui lui furent fournis ; mais, il est
possible (ju'il y ait des inesactitudes dans ce récit comme 'dans celui relatif à l'afTairc
passée à Lesleur. [4845] CHAPITRE VI. 287 fois, et il sut arrêter l'ardeur de son escorte pour le laisser
paisiblement continuer sa route. Faisons ici un retour en arrière, afin de constater quelques faits. Le général Borgella avait publié divers ordres du jour,
les 16, 17 et 24 février, pour rallier aux drapeaux les sol- ^
clats et les gardes nationaux qui s'en étaient absentés /^^
momentanément ; pour menacer les personnes qui tenaient ; • i^^^J^ôtM
aux troupes des propos séditieux, même des femmes qui, '
par leur position sociale, auraient dû s'en abstenir, d'être
poursuivis criminellement; enfin, pour déclarer en état
de siège tout le département du Sud, afin d'y faire régner
exclusivement les lois militaires' De leur côté, les généraux Lazare et R. Hérard, ce dernier surtout en sa qualité de « chef d'exécution, » avaient émis des proclamations et ordres du jour dans le but révolutionnaire qu'ils
poursuivaient. A ce sujet, on peut remarquer que le chef
d'exécution ne fut pas avare de semblables actes, jusqu'au moment ou un gouvernement provisoire fut installé.
siège tout le département du Sud, afin d'y faire régner
exclusivement les lois militaires' De leur côté, les généraux Lazare et R. Hérard, ce dernier surtout en sa qualité de « chef d'exécution, » avaient émis des proclamations et ordres du jour dans le but révolutionnaire qu'ils
poursuivaient. A ce sujet, on peut remarquer que le chef
d'exécution ne fut pas avare de semblables actes, jusqu'au moment ou un gouvernement provisoire fut installé. Quand Borgella apprit le désastreux résultat survenu
à Lesieur, il avait envoyé le colonel Ghardavoine, son
aide de camp, à la tête du 25" régiment pour renforcer
le colonel Désiré au Camp Périn, afin d'être prêt à se reporter en avant dans la route du Plymouth, au cas où les
généraux Solages et Gazeau eussent été vainqueurs.
Aux Cayes, le 8' régiment, du Port-au-Prince, commandé 1 L'ordre du jour rolatif axix femmes lui fut sévèrement reproclié, comme si de
telles personnes pouvaient impunément commettre les délits prévus par les lois. Bien
des femmes ont contribué, dans ces circonstances, à la révolution dont elles s'étaient
engouées, sans prévoir que la plupart d'entre elles verseraient d'abondc^ntes larmes avant
longtemps. 288 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. par le colonel Bellanton , et un détachement de la garde
à cheval du Président, sous les ordres du capitaine Fettierre, venait d'arriver, annonçant que le général Gardel,
commandant l'arrondissement de Jacmel, pénétrerait bientôt dans le Sud, avec le 22^ régiment et les gardes nationales de cet arrondissement. En apprenant l'insuccès de Solages,Borgella lui ordonna
de rentrer aux Gayes avec les débris de sa colonne, et il
y lit rentrer également les troupes et gardes nationales
qui étaient au Camp Périn, avec les poudres qui s'y trouvaient; il envoya enclouer les pièces d'artillerie qui, depuis longtemps, avaient été placées sur l'habitation Boutellier. Car^ le commandant du Sud prévoyait bien que,
hors le chef-lieu de ce département, tout le reste allait
tomber aux mains du chef d'exécution, qui marcherait
infailliblement contre lui avant d'avancer contre le dépaitement de l'Ouest. A l'entrée de Solages, Borgella fit célébrer un service funèbre en mémoire du brave Cazeau et des militaires victimes à la Ravine-des-Sables et au Numéro-Deux, du vaillant Lamarre et de ceux qui périrent à côté de lui. Puis,
autorisé par le Président d'Haïti, il promut au grade de
général de brigade. Colin, Souffrant et Lelièvre, et il fit
d'autres promotions justement méritées : celles de Bruno
Picdeper au grade de colonel du génie; de Fettierre,
à celui de chef de bataillon, etc, etc. Riche venait de
recevoir le brevet de général de division, envoyé par le
Président '' .
Lamarre et de ceux qui périrent à côté de lui. Puis,
autorisé par le Président d'Haïti, il promut au grade de
général de brigade. Colin, Souffrant et Lelièvre, et il fit
d'autres promotions justement méritées : celles de Bruno
Picdeper au grade de colonel du génie; de Fettierre,
à celui de chef de bataillon, etc, etc. Riche venait de
recevoir le brevet de général de division, envoyé par le
Président '' . Ce général commandait la place des Cayes depuis son
retour de l'Anse-d'Eynaud. Sous un tel chef, le service '1 Le 19 février, je fus envoyé en mission aux Cayes, principalement pour autoriser le
jénéral Borgella i faire des promotions dans les grades supérieurs. [1845] CHAPITRE VI. 289 et la défense étaient assurés. Il fit nettoyer et ouvrir les fossés de la ville par des cultivateurs de laplaine appelés en corvée ; les ponts en bois placés sur la rivière de la Ravine
furent brisés, ceux en maçonnerie, gabionnés, ainsi que
d'autres points qui offraient un accès dans la |'place.
Le général Lelièvre eut le commandement de tous l<es
gardes nationaux et gardait la ligne, de l'embouchure de
la Ravine jusqu'à l'ancien fort où se trouve le confinent
de cette rivière avec les fossés. Le général Colin, avec
les 15' et 17^ régimens, défendait de ce point au pont de
l'entrée où se trouvaient des pièces d'artillerie. De là à l'esplanade, les 15e et 25e régimens étaient placés sous les ordres du général Solages. Et le colonel Bellanton, ayant
sous lui les 8® et 24« régimens, couvrait la ligne, de l'esplanade à l'embouchure de la rivière de l'Ilet, gardant
aussi Ja poudrière située de ce côté-là. Le général Souffrant commandait la réserve, composée du 26e régiment et
de quelques compagnies d'élite, et se tenait sur la place
d'armes. L'arsenal était gardé par le colonel Toureaux avec
lebalaillon d'artillerie. Enfin, le chef de bataillon Fettierre,
bien digne d'une telle mission par ses qualités militaires,
devait défendre le bureau de l'arrondissement où se trouvait
le général Borgella, avec le détachement de la garde du
Président et un autre du 17* régiment. Ainsi, sauf les défections qui étaient possibles, la place
des Cayes pouvait être bien défendue contre l'armée populaire. Mais ses habitans, les familles qui avaient leurs parens
dans ses rangs, s'effrayaient et gémissaient d'avance de
cette lutte fratricide, et c'était fort naturel quand on consi-
- dérait encore que les communications avec le gouvernement
central étaient désormais rompues, qu'ilavaitenvoyédansle
Sud presque tous les corps de troupes. Aussi, dès le 4 mars,
T. XI. 49 290 ÉTUDES SUR l'histoiue d'haïti. avant l'arrivée de l'armée populaire qui ne parut près des
Caves que le 8 dans l'après-midi, les principaux habitans
se réunirent afin de présenter à Borgella leurs doléances,
dans une pétition que rédigea le citoyen Emile Blanchard
et qu'ils signèrent tous, ils y rendaient justice à ses sentimens^ à la sagesse avec laquelle il avait préservé la ville des
dangers qui la menaçaient; ils applaudissaient à sa prudence, à son zèle pour le maintien de l'ordre et de la paix
publique.
8 dans l'après-midi, les principaux habitans
se réunirent afin de présenter à Borgella leurs doléances,
dans une pétition que rédigea le citoyen Emile Blanchard
et qu'ils signèrent tous, ils y rendaient justice à ses sentimens^ à la sagesse avec laquelle il avait préservé la ville des
dangers qui la menaçaient; ils applaudissaient à sa prudence, à son zèle pour le maintien de l'ordre et de la paix
publique. « Général, dirent-ils, Haïti ne rend point seule hommage à votre gloire militaire. Votre nom a traversé l'immensité des mers pour prendre place dans les annales de l'histoire où la postérité inscrit ceux des grands hommes de
chaque peuple. Rien ne peut plus flétrir cette gloire acquise
par cinquante ans de guerre et de glorieux travaux. Vos
cheveux blancs, nobles et beaux comme les lauriers qui
couronnent votre front victorieux, ont reçu la double consécration de la valeur, de l'amoiir et du respect de toute une
nation. » Sous l'impulsion d'un sentiment impétueux, irrésistible, Haïti s'émeut et s'agite. De tous les coins du territoire,
la nation s'est levée et se pose debout, les, armes à la main,
les uns pour revendiquer des droits méconnus, les autres
pour garantir la République du désordre et de l'anarchie.
Certes, nous devons tous défendre les institutions établies,
maintenir les lois et le pacte fondamental de l'État; mais
s'il y a des réformes indispensables, nécessaires à la prospérité nationale, s'il est des réclamations justes, fondées,
qu'on les produise, qu'on les mette au grand jour. . . L'armée qui se présente à nos portes s'annonce au nom de la patrie^ au nom de la liberté, au nom des principes qui forment
aussi la base de nos institutions. . . Tachons donc d'éviter ]1845] CHAPITRE VI. 291 de répandre notre sang par nos propres mains, lorsqu'on
pourrait peut-être s'entendre, et nous en remettre à l'autorité constitutionnelle de l'État pour décider de la question ... » Et la pétition^ remise à Borgellapar dix citoyens, concluait par lui demander l'autorisation d'aller au devant de
l'armée populaire pour essayer de s'entendre, sauf à se
ranger à ses côtés, si les espérances et les sentimens de la
population étaient déçus et méconnus. Dans la situation des choses, Borgella ne pouvait rester
sourd à de telles représentations; mais il avait son devoir
politique et militaire à remplir avant tout. Il assembla un
conseil de guerre composé de tous les officiers supérieurs
sous ses ordres, afin qu'ils prissent connaissance de la pétition et qu'ils concourrussent avec lui à la décision qu'elle
exigeait. La plus large liberté d'opinions fut laissée à chacun
d'eux, et l'on vit manifester des sentimens opposés les uns
aux autres. Les officiers de l'Ouest demandèrent tous, en
leur nom et celui de leurs subordonnés, en cas d'accord
avec l'armée populaire pour éviter tout combat, à retourner
dans leurs foyers. Enfin, dirigeant la délibération dans ce
sens, Borgella obtint du conseil de guerre, qu'on permettrait l'envoi d'une députation auprès du général R. Hérard,
chef d'exécution, quand son armée paraîtrait. Le 5 mars,
il répondit aux pétitionnaires en ces termes :
rent tous, en
leur nom et celui de leurs subordonnés, en cas d'accord
avec l'armée populaire pour éviter tout combat, à retourner
dans leurs foyers. Enfin, dirigeant la délibération dans ce
sens, Borgella obtint du conseil de guerre, qu'on permettrait l'envoi d'une députation auprès du général R. Hérard,
chef d'exécution, quand son armée paraîtrait. Le 5 mars,
il répondit aux pétitionnaires en ces termes : « En réponse à votre pétition qui m'a été remise, je vous
adresse la copie du procès- verbal renfermant la décision
du conseil de guerre réuni pour statuer sur votre demande.
L'humanité, l'horreur du sang, et surtout du sang des frères, a dicté la con^jession faite en cette grave circonstance.
Mais que cette œuvre de bienveillance ne soit pas considérée
comme un acte de faiblesse ! alors tout serait sacrifié à 292 ÉTUDES stjîi l'histoire d'iiaiti. rhonneur. Vous me désignerez les noms des citoyens qui
doivent former la députation, afin que je leur donne un
sauf-conduit. » De son côté, le général R. Hérard avait vu rallier encore
à son armée, à la Petite-Rivière de Nippes, le 22' régiment
et les gardes nationales de l'arrondissement de Jacmel qui
firent défection^ aussitôt que le général Gardel cessa de les
commander. Parti de Saint-Michel, il avait passé à Miragoane le 24 février; et le 25, étant sur l'habitation Desvarieux, tout près de cette ville, il éprouva une attaque d'apoplexie qui lui paralysa la langue complètement , mais en
lui laissant ses facultés intellectuelles. Obéissant à son devoir, il continua la route pour se rendre à l'Anse-à-Veau,
suivant les ordres qu'il avait reçus. Mais, parvenu à la Petite-Rivière, il fut accablé par la maladie, et on dut
l'embarquer dans un canot qui le transporta à Miragoane. On remarquera cette fatalité qui frappa le même jour,
25 février, deux vaillans généraux^ Gardel et Cazeau, tandis que leur collègue Lacroix était fait prisonnier à l'Anseà-Veau, par la défection de ses troupes - Bientôt, le général R. Hérard était rendu à Miragoane
d'oii il partit pour se porter contre la ville des Cayes , en
passant par Saint-Michel, Aquin , Saint-Louis et Cavaillon,
et voyant se réunir à lui les populations de ces lieux. Il avait
accueilli à l'Anse-à-Veau le représentant David SaintPreux qui, étant dans la prison d' Aquin, avait obtenu du
geôlier sa mise en liberté.
défection de ses troupes - Bientôt, le général R. Hérard était rendu à Miragoane
d'oii il partit pour se porter contre la ville des Cayes , en
passant par Saint-Michel, Aquin , Saint-Louis et Cavaillon,
et voyant se réunir à lui les populations de ces lieux. Il avait
accueilli à l'Anse-à-Veau le représentant David SaintPreux qui, étant dans la prison d' Aquin, avait obtenu du
geôlier sa mise en liberté. A l'approche de l'armée populaire des Cayes, la députation des habitans sortit et alla au devai^t d'elle : ces habitans trouvèrent le général R. Hérard sur l'habitation
Bergeaud, à deux lieues de la ville. Ils demandèrent com- |1843] CHAPITRE VI. 295 mimication, tant pour les citoyens eux-mêmes que pour
Borgella et ses troupes, du Manifeste révolutionnaire dont
on parlait beaucoup, afin de savoir sur quelles bases on
se proposait de « régénérer le pays : » ce qui prouve que
bien des personnes, aux Cayes mêmes, n'en avaient jamais
eu connaissance. Une sorte de fin denon-recevoir fut donnée à ce sujet par rapport au général Borgella personnellement; car on prétendait, à tort, qu'il lui en avait été
donné communication avant la prise d'armes de Praslin.
Toutefois , la députation revint en ville avec ce document ,
chargée, de la part du générai R. Hérard, de demander les
conditions proposées pour la capitulation de l'armée du
gouvernement. En sa présence et celle du conseil de guerre
réuni de nouveau, le général Borgella fit donner lecture du
Manifeste et des conditions qu'il mettait à son adhésion ,
lesquelles il avait fait écrire d'avance. Les voici : a Le général de division Borgella, etc. , assisté de son
conseil de guerre, après avoir pris connaissance du Manifeste contenant les réclamations du peuple, déclare l'accepter et propose aux chefs de l'armée qui s'avance, une fusion,
un renouvellement de fraternité, aux conditions suivantes : » Respect pour les personnes et les propriétés. Que nulle
vengeance ne soit faite au profit des haines particulières.
Que personne ne soit recherché, ni incriminé pour ce qu'il
a dit ou écrit durant ces temps de troubles. Que chacun conserve son libre arbitre, c'est-à-dire, la faculté de prendre
part aux événemens ou de se retirer. Enfin, que les troupes
de l'Ouest, qui sont actuellement en cette ville, puissent
s'en retourner dans leurs foyers. » Le général répète qu'il se soumet aux volontés du peuple, parce qu'il ne voudrait point qu'il y eût encore une
seule goutte de sang de .versée. Son patriotisme et 294 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. son amour pour ses concitoyens le lui commandent. Ainsi,
que sa première condition soit acceptée et religieusement
observée : Respect pour les personnes et les propriétés ! » Le colonel Chardavoine (sénateur), assisté des députés
de la ville, est chargé d'apporter la présente déclaration,» Si le sort du président Boyer et de son gouvernement
allait se décider par la soumission de Borgella et de ses
troupes, le sort de la Révolution de 1843 devait dépendre
aussi de la sincérité avec laquelle « le chef d'exécution des
)j volontés du peuple souverain » allait accepter ces conditions, posées par l'illustre Vétéran qui commença sa carrière militaire en 1791 , et qui eut dans le cours de sa vie
tant d'actions dignes du vrai citoyen.
er et de son gouvernement
allait se décider par la soumission de Borgella et de ses
troupes, le sort de la Révolution de 1843 devait dépendre
aussi de la sincérité avec laquelle « le chef d'exécution des
)j volontés du peuple souverain » allait accepter ces conditions, posées par l'illustre Vétéran qui commença sa carrière militaire en 1791 , et qui eut dans le cours de sa vie
tant d'actions dignes du vrai citoyen. Le sénateur colonel Chardavoine et les députés se rendirent auprès du général R. Hérard, et revinrent au coucher
du soleil du 8 mars, avec la pièce qui suit : Liberté, ou la Mort. République Haïtienne.
Au nom de la Souveraineté du peuple,
Le Chef d'exécution de la volonté du peuple souverain et
de ses résolutions, Après avoir consulté le giron des comités populaires, et
les propositions insérées dans la lettre du général Borgella
demandant un mûr examen, a résolu d'ajourner la réponse
à demain matin.
Salut en la patrie. Signé : C. Hérard aîné.
Certifié par le président et les membres du giron, Signé : Hérard Dumesle, Laudun, Bédouet '' . 1 Cet acte est écrit de la main de H. Dximesle. Bn changeant là dénomination dé la [1845] CHAPITRE VF. 295 Aussitôt que l'on apprit que l'armée populaire approchait, une agitation toute naturelle eut lieu dans la ville des
Caves, les troupes se préparant au combat, les familles en
-redoutant l'issue. A cinq heures de l'après-midi, le général
Borgella fut avisé par le colonel Augustin Cyprien, que le
général Lazare pénétrait dans la plaine par la route des
Coteaux. Les troupes du général R. Hérard s'avançaient
déjà de tous côtés pour environner la place, par l'hahitation
O'shiel et par la route du cimetière , les communications
s'établirent de suite entre elles et la ville, par des canots
qui traversaient la rivière de la Ravine et par d'autres
points. Afin d'éviter une collision désormais inutile, puisqu'on traitait de la capitulation de la place, Borgella avait
recommandé au colonel Chardavoine d'engager le général
R. Hérard à donner l'ordre à ses troupes de ne pas tenter
d'y pénétrer. A 6 heures du soir, plusieurs officiers d'artillerie vinrent
déclarer à Borgella , que les militaires de ce corps avaient
abandonné les canons de l'arsenal , parce que le colonel
Tqureaux, porté à une fâcheuse exaspération^ menaçait de
faire sauter ce dépôt de poudre et d'armes. Colonel de ce
corps, il avait toujours vécu en mauvaise intelligence avec
le chef de bataillon Rivière Hérard, et directeur de l'arsenal, il conçut cette coupable pensée pour ne pas se soumettre au général de l'armée populaire. Il aurait dû considérer que l'arsenal était un établissement public, une propriété nationale dont il ne pouvait
disposer par la destruction, un tel événement devant en
outre occasionner celle des propriétés privées contiguës, République d'Haïti en celle de « République Haïtienne, » le chef de l'Opposition
créa malgré lui une u République Dominicaine » sur le territoire de l'île. H ignorait
les idées et les vrais sontimens qui existaient depuis quelque temps dans les départemen ts
de l'Est.
, une propriété nationale dont il ne pouvait
disposer par la destruction, un tel événement devant en
outre occasionner celle des propriétés privées contiguës, République d'Haïti en celle de « République Haïtienne, » le chef de l'Opposition
créa malgré lui une u République Dominicaine » sur le territoire de l'île. H ignorait
les idées et les vrais sontimens qui existaient depuis quelque temps dans les départemen ts
de l'Est. ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. un incendie même dans la ville des Cayes, en exposant encore bien des personnes à périr injustement. Mais, il est
à remarquer que Toureaux avait souvent des travers d'esprit, des singularités qui prenaient le caractère de la mo^
nomanie : l'une de ces singularités consistait à imiter le
costume ou du moins la coiffure de Napoléon 1", tant il
était enthousiaste de la haute capacité militaire de ce grand
capitaine ''. Il n'est donc pas étonnant qu'il soit arrivé à
concevoir une idée si regrettable. Le général Borgella en
fut désolé, et par rapport à cet officier lui-même qui avait
été son aide de camp et qu'il aimait, et par rapport aux
conséquences de sa résolution ; il envoya auprès de lui
le capitaine Jean Lindor , son aide de camp, pour l'en
dissuader j il ne réussit pas. Toureaux se maintint à l'arsenal. A sept heures et demie du soir du 8, Borgella fut averti
que les colonels Bellanton et Désiré, avec les 8" et 24* régimens, avaient fait défection, que l'armée populaire était
ainsi devenue en possession de la poudrière et des forts de
la Tourterelle et de l'Ilet. La place était donc entamée
dans cette ligne. La nuit se passa dans cette situation.
Le général R. Hérard en profita pour ne faire aucune réponse aux conditions posées pour la capitulation. Le 9 mars, il pénétra dans la place avec toute son armée, Borgella ayant reconnu la nécessité de n'ordonner
aucune résistance. Ce général tenta une nouvelle démarche auprès de Toureaux qui, seul à l'arsenal, en éloignait
tout le monde par la crainte de périr inutilement. Il lui
écrivit une lettre affectueuse pour le détourner de sa fatale
idée ; ce brave y répondit en ces termes : 1 Au Port-au-Prince, on se rappnlle la mèjne maniw de Meyrèles, citoyen recommandable qui devint fou. ]1845| CHAPITRE VI. 297 « Mon général, vos bontés me font baisser la tête ; je
» suis sensible à tout ce que vous me dites par votre lettre
» de ce jour. Je conviens que ma résolution est désespé-
» rée, mais elle est prise. Pardonnez-moi, je vous prie ;
» vous savez que vous régnez dans mon âme, et vous ré-
» gnerez encore sur mes cendres. « Je vous respecte jusqu'au tombeau ! Signé : Toureaux. » La journée se passa ainsi, et l'on avait espoir qu'il finirait par céder. Le général Solages et lecolonelGliardavoine,
ses amis, s'exposèrent même à pénétrer auprès de lui pour
l'y engager : il fut sourd à leurs représentations. Entouré de
poudre, ayant ses pistolets à la main, il ne pouvait y être
contraint. Une demi-heure après'qu'ils furent sortis de l'arsenal, vers sept heures, Toureaux mit le feu aux poudres
et périt. Les flammes de ce bâtiment communiquèrent le
feu aux maisons voisines, mais la ville eut le bonheur d'échapper à l'incendie ^.
ès de lui pour
l'y engager : il fut sourd à leurs représentations. Entouré de
poudre, ayant ses pistolets à la main, il ne pouvait y être
contraint. Une demi-heure après'qu'ils furent sortis de l'arsenal, vers sept heures, Toureaux mit le feu aux poudres
et périt. Les flammes de ce bâtiment communiquèrent le
feu aux maisons voisines, mais la ville eut le bonheur d'échapper à l'incendie ^. Par une lettre du 10 février, écrite à onze heures de la
nuit, de la main du Président, il disait au général Borgella
qu'il venait d'apprendre que « des individus, connus pour
« être en relations intimes avec les révoltés, avaient suivi
« le 24^ régiment du Petit- Goave, comme dragons de la
a garde nationale^ sans doute avec de perfides intentions.
« Prenez garde à eux. La prudence commande de les mettre
« à l'écart, en sûreté; » c'est-à-dire en prison. C'étaient
Messieurs Félix Poisson, Edouard Lochard, Bonnecase et
si;^ autres désignés dans une note annexée à la lettre. Mais
Borgella n'avait pas cru devoir incarcérer ces citoyens ; et
lorsqu'il s'agit d'envoyer une députation de ceux des .Cayes 1 Par lin décret du chef d'exécution, du 12 mars, « tons les biens, meubles et im-
» meubles de Toiireanx sont séquestrés pour être vendus au profit des familles qui
n souffrent de cet acte de vandalisme de la part de .cet infâme suppôt de la tyran-
« nie, etc. n 298 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. au devantde l'armée populaire, il avait fait mettre en liberté
toutes les personnes qui étaient détenues par ses ordres dès
le début de l'insurrection et successivement. En demandant
« respect pour les personnes et les propriétés, )> au moment
de traiter delà paix, il en traçait l'exemple. Le chef d'exécution qui avait eu ses raisons pour ne pas
traiter sur ces bases, dès son entrée aux Cayes, ordonna
l'arrestation et l'emprisonnement de plusieurs officiers suiXA ^ Il i) P s j 1o du général Riche qui n'avait eu d'autres torts
en ces circonstances, que d'avoir montré une grande activité, comme militaire, à exécuter les ordres de ses supérieurs;
mais qui payait ainsi la mauvaise réputation qu'il s'était
faite sous le règne affreux de H. Christophe : car, pourquoi
Solages et les autres généraux qui combattirent à la Ravinedes-Sables et au Numéro-Deux, ne furent-ils pas emprisonnés? 2° du chef de bataillon Lambert qui, en 1842^ avait
été l'un des signataires de la protestation dirigée contre les
élections de la capitale, et qui se distinguait par son dévouement au gouvernement qui l'avait accueilli à son arrivée de
l'étranger. Nous ne citons que ces deux hommes, et nous enregistrons encore l'acte le plus inconséquent, le plus injuste et le
plus impolitique que le général R. Hérard ait rendu, parmi
tant d'autres, dans l'exercice de son pouvoir dictatorial : —
le décret du 10 mars par lequel, après avoir ouï la délibération du « comité régénérateur, » il déclara nuls et non ave-
« nus tous brevets, commissions, diplômes, lettres de ser-
« vice délivrés par Boyer, à partir du 15 janvier dernier,
« comme impopulaires et liberticides. » Nous nous abstenons de reproduire le « considérant » qui accompagnait cet
acte étrange, dans le temps où les grades militaires les plus
élevés étaient accordés avec profusion à des hommes, à des
, après avoir ouï la délibération du « comité régénérateur, » il déclara nuls et non ave-
« nus tous brevets, commissions, diplômes, lettres de ser-
« vice délivrés par Boyer, à partir du 15 janvier dernier,
« comme impopulaires et liberticides. » Nous nous abstenons de reproduire le « considérant » qui accompagnait cet
acte étrange, dans le temps où les grades militaires les plus
élevés étaient accordés avec profusion à des hommes, à des |1845) CHAPITRE VI. 299 jeunes gens qui n'avaient jamais servi le pays parles armes,
— excepté depuis le 27 janvier '. Un autre acte révolutionnaire porte la même date du
10 mars, de la ville des Cayes. Mais l'indiscrète histoire est,
de sa nature, investigatrice : elle constate ici que cet acte fut
rédigé au Port-au-Prince, le 24 mars. C'est celui qui déclara
« la déchéance du général J.-P. Boyer de l'office «le Prési-
« dent d'Haïti, comme coupable de lèse-nation, » et le
mit en accusation avec sept autres personnes considérées
comme ses « complices, » pour être jugées par un jury national. A côté de ces actes, citons aussi un trait du caractère de
Hérard Dumesle,' auquel on doit applaudir : En 1 841, il avait eu maille à partir avec l'administrateur
Céligny Ardouin; une proposition de duel entre eux avait
succédé à un procès au tribunal correctionnel des Cayes.
Lorsque les députés de cette ville allèrent auprès du chef
d'exécution, H. Dumesle chargea l'un d'eux de dire à C. Ardouin : qu'il aurait sincèrement désiré de lui prouver qu'il
ne conservait aucune rancune, aucun ressentiment contre
lui, à raison de ces faits, et de le couvrir de toute sa protection en entrant aux Cayes ; mais qu'il était entouré de
gens animés de sentimens de vengeance à son égard, et par
rapport à sa conduite dans l'administration des finances
qu'il gérait avec trop de rigueur^ et parce qu'ils l'accusaient
d'avoir été l'instigateur des actes du général Borgella dans
ces derniers temps ; que, n'étant pas sûr de pouvoir le 1 Comment ! vous vous êtes mis en insurrection le 27 janvier, et vous avez déclaré
mils, dès le lo, les brevets délivrés tardivemeni, par un chef qui gouvernait le pays
depuis 25 ans, à d'anciens officiers de l'armée, vieux militaires qui l'avaient servi avec
honneur, taudis que vous vous prévaliez du grade de général de division qui vous fut
décerné par de simples citoyens au nom d'une abslruclion ! Et une telle faute, dans \m
pays toujours soumis au régime militaire, à ce régime dont vous alliez avoir tant besoin
pour vous soutenir I 500 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. soustraire à des vexations, il l'engageait à quitter les
Cayes ^ . G. Ardouin fut sensible à ce procédé généreux. Il profita
du retour ordonné par le général Borgella, de deux gardecôtes qui étaient venus aux Cayes apporter des habilleniens
de troupes, etc., par ordre du Président, et il partit sur l'un
d'eux dans la soirée du 8 mars pour se rendre au Port-auPrince. Il y arriva le 15 dans l'après-midi, et annonça à
Boyer la capitulation des Cayes.
Cayes ^ . G. Ardouin fut sensible à ce procédé généreux. Il profita
du retour ordonné par le général Borgella, de deux gardecôtes qui étaient venus aux Cayes apporter des habilleniens
de troupes, etc., par ordre du Président, et il partit sur l'un
d'eux dans la soirée du 8 mars pour se rendre au Port-auPrince. Il y arriva le 15 dans l'après-midi, et annonça à
Boyer la capitulation des Cayes. Toutes les autorités de cette ville étaient déchues de droit
par l'entrée de l'armée révolutionnaire. Le colonel Fabre
Geffrard fut nommé commandant de l'arrondissement.
Ainsi qu'il l'avait promis à Borgella^ il eut pour lui tous les
égards dus à son rang, à ses anciens services, au malheur
de sa position actuelle, à son grand âge (70 ans) et à ses infirmités résultant de la paralysie dont il était affecté j et si
ce général ne fut pas alors mis en prison, il dut à Geffrard
cette considération qu'on eut pour lui. Ce colonel ne pouvait oublier que son père avait honoré Borgella de toute son
amitié, qu'il l'avait toujours distingué parmi les officiers
de cette époque; il ne pouvait oublier non plus, qu'à son
tour, Borgella l'honorait lui-même de son affection et de
son estime. C'est ici le lieu, pour nous, d'apprécier la défection de
Fabre Geffrard au 28 janvier. Nous avons dit commentelle
eut lieu, et par quels motifs il s'y détermina : la parole
d'honneur qu'il donna au chef de bataillon R. Hérard, l'engagement pris, sous serment, de se dévouera l'entreprise
indiquée dans le Manifeste révolutionnaire, d'après ses propres convictions. On a vu plus avant comment il se conduisit. Il ne tarda 1 Lp chef de l'Opposition reconnaissait ainsi, dèslors, qu'il était débordé. [1845] CHAPITRE VI. 50! pas à être relevé du commandement de l'arrondissement
des Cayes pour se porter dans l'Ouest et contribuer à achever la révolution; et l'on sait qu'il ne cessa de jouir de
l'estime publique dans ce département comme dans le Sud,
à l'occasion des divers emplois qu'il y remplit'. A l'époque où nous écrivons ces lignes, nous nous voyons
gêné, en quelque sorte, dans l'expression de nos idées,
pour motiver notre appréciation par tout ce que nous pourrions dire en faveur de Fabre Geffrard; la pudeur nous retient. Cependant, le temps a marché ; il a prouvé que la
bonne réputation de ce citoyen s'était étendue dans les départemens de l'Artibonite et du Nord, comme dans les deux
autres. En savez-vous la cause? C'est que, dans toutes les circonstances de sa vie publique, il a montré une grande intelligence des choses et des afTaires de son pays, une modération digne d'éloges, un dévouement, un amour vrai pour
tous ses concitoyens, ses frères^, sans distinction. En Haïti,
ce sont les conditions indispensables du succès pour tout
chef qui veut être honoré de son vivant et vénéré par l'histoire et la postérité. Voyez quel a été le sort de ceux qui
eurent des sentimens contraires !
dans toutes les circonstances de sa vie publique, il a montré une grande intelligence des choses et des afTaires de son pays, une modération digne d'éloges, un dévouement, un amour vrai pour
tous ses concitoyens, ses frères^, sans distinction. En Haïti,
ce sont les conditions indispensables du succès pour tout
chef qui veut être honoré de son vivant et vénéré par l'histoire et la postérité. Voyez quel a été le sort de ceux qui
eurent des sentimens contraires ! En parlant desantécédens de Pétion, depuis l'affaire des
Suisses dont il prit la juste défense en 1791, et de sa défection en 1799 et de celle de 1802, nous croyons avoir prouvé
que ces actes influens sur les destinées de ce chef et de son
pays, ont eu pour" mobile ce profond sentiment de frater1 Pendant l'insurrection, une comète parut; elle était magnifique, et sa queue, vue de
la capitale, se prolongeait au sud-ouest. Si le peuple vit dans sou apparition un présage
de la chute infaillible de Boyer, la faveur dont il entourait déjà le colonel Fabre GeHiard
le porta à dire de la comète : « C'est le panache de Gcil'rard ! » On sait, que les révolutionnaires portaient alors un panache blanc à leurs chapeaux. Et n'est-il pas curieUi
qu'une autre comète, Vue en I808 au nord-ouest delà capitale, ait été envisagée par
le peuple comme le précurseur de la révolution qui a renversé le singulier Empereur
d'Uaiti? M 302 ÉTUDES SUR l'histoire d'haiti. nité; il lui a dû ses éclatans succès dans sa carrière politique. On sait du reste combien ses deux défections ont été
utiles à la patrie. Lorsque nous avons parlé de celle de Borgella en faveur
de la scission du Sud, nous avons dit qu'il fvit entraîné à ce
mouvement irréfléchi contre sa propre conviction^ mais que
le pays a été ensuite heureux qu'il s'y ■fût jeté, parce qu'il
devint l'auteur principal de la réconciliation qui sauva la
patrie en 1812; et cette réconciliation n'aurait pas eu lieu
d'une manière aussi admirable, si Borgella ne se fût montré
l'ami, le protecteur de tous ses concitoyens dans le Sud. Eh bien ! aujourd'hui que de grands événemens se sont
accomplis en Haïti, que la Révolution de 1845 a, pour ainsi
dire, terminé sa course par la restauration, le rajeunissement de la République, ne doit-on pas voir dans la défection
de Fabre Geffrard, comme dans celles de Pétion et de Borgella, une de ces résolutions inspirées par cette divine Providence qui veille au salut des peuples ? Un homme se trouve-t-il dans une situation politique
grave ou périlleuse, s'il a du bon sens il règle sa conduite
par le raisonnement, ou, le plus souvent, il se sent entraîné,
malgré lui, à prendre un parti décisif, quelles que doivent
être les conséquences de sa détermination. Cependant, sa
détermination influe grandement sur le sort de son pays :
n'est-il pas permis alors de reconnaître ou de penser qu'il
n'a été qu'un instrument intelligent dans les mains de Dieu?
La philosophie, comme la religion, nous enseigne que tout
est mystère dans les choses de ce monde; mais il faut le
concours du temps pour apercevoir ou constater ce qui est
bien ou mal, et c'est là l'œuvre de l'histoire qui enregistre
les actions des hommes.
sa détermination. Cependant, sa
détermination influe grandement sur le sort de son pays :
n'est-il pas permis alors de reconnaître ou de penser qu'il
n'a été qu'un instrument intelligent dans les mains de Dieu?
La philosophie, comme la religion, nous enseigne que tout
est mystère dans les choses de ce monde; mais il faut le
concours du temps pour apercevoir ou constater ce qui est
bien ou mal, et c'est là l'œuvre de l'histoire qui enregistre
les actions des hommes. Nous savons bien qu'il y a eu, dans ces derniers temps. [1845] 'chapitre vi. 503 plusieurs hommes qui ont fixé l'attention publique; mais
quel autre que le général Fabre GefFrard était mieux placé
clans l'esprit des populations et de l'armée surtout, pour
opérer la récente révolution qui a fait disparaître, comme
par enchantement, cet Empire tyrannique qu'un égoïsme
sanguinaire fonda sur des cadavres, qu'un stupide fétichisme dirigeait^ et qui, pour se perpétuer, joignit la désunion des citoyens et la force brutale, à la corruption et à la
honteuse dilapidation des deniers publics? On objectera, peut-être, que cet Empire a eu une longue
durée, trop longue certainement dans l'intérêt de notre
pays. Mais nous répondons d'avance à cette objection :
que c'estencore un de ces mystères qui entrent dans les desseins delà Providence. Les nations, comme les individus,
ont besoin de grands enseignemens pour leur expérience.
Haïti devait faire la sienne au prix de tous les malheurs. Mais cessons ces réflexions philosophiques, pour parler
de la dernière phase de la Révolution de 1845. ClUnTRË Vli, Sentimeiis éprouvés par lo président Boyer, en apprenant l'insurrection de Praslin ; son
dégoût du pouvoir. — Cettu disposition intime influe sur les mesures qu'il oi'donne. — Promolions dans les rangs militaires. — La défection des troupes à l'Anse-à-Veau
occasionne l'alarme au Port-au-Prince. — La garnison de cette ville soit et marche
surLéogane. — Elle revient à. Gressier et marche de nouveau pour attaquer Léogane. — Défection de l'arrondissement de Jacmel. — Disposition de Doyer à abdiquer le
pouvoir et à se retirer à l'étranger ; offres que lui fait à cet effet le Consul de S. M. B. — Combat à Léogane; défection des troupes, excepté la garde du Président. — Acte
d'abdication remis au président du comité permanent du Sénat. — Boyer s'embarque
sur la corvette Sajlla. — Le comité permanent du Sénat dresse procès-verbal de la
réception de l'acte susdit et l'envoie au secrétaire d'État Pillé. — Ce grand fonctionnaire le fait publier avec une adresse aux Haïtiens. — Deux actes révolutionnaires rendus après le départ de Boyer. — Jugement sur ce chef. — Résumé de la
sixième Epoque. Dans le chapitre précédent, on a vu, qu'informé de l'insurreclion de Praslin, le président Boyer prit certainement
des mesures pour s'opposer à sa réussite. Cependant, nous
avons dit qu'il aurait dû, ce nous semble, se porter dans le
Sud; car, bien que les insurgés eussent été impuiss^ns dans
l'arrondissement des Cayes, le Président n'ayant eu d'abord
aucune nouvelle de la Grande-Anse oii ils se réfugièrent,
mais ayant su ensuite que les généraux Lazare et Segrettier
avaient pactisé avec eux, il était encore temps qu'il prît
cette résolution. Quels ont pu être les motifs de son abstention? C'est une question qui intéresse assez l'histoire
de notre pays et le jugement qu'on devra porter sur ce
eussent été impuiss^ns dans
l'arrondissement des Cayes, le Président n'ayant eu d'abord
aucune nouvelle de la Grande-Anse oii ils se réfugièrent,
mais ayant su ensuite que les généraux Lazare et Segrettier
avaient pactisé avec eux, il était encore temps qu'il prît
cette résolution. Quels ont pu être les motifs de son abstention? C'est une question qui intéresse assez l'histoire
de notre pays et le jugement qu'on devra porter sur ce [1845] CHAPITRE VII. 505 chef, pour que nous disions au lecteur ce que nous savons
à ce sujet. Lorsqu'il reçut du général Borgella la dépêche du
27 janvier qui lui annonçait la prise d'armes, il m'envoya
une lettre de C. Ardouin qu'elle renfermait sous son pli ''.
Mon frère m'entretenait de bien des particularités qui
avaient précédé l'événement et qui l'avaient accompagné.
Je crus qu'il était de mon devoir d'apporter cette lettre au
Président : il fut satisfait de cette communication, et il
me donna à lire la dépêche du général Borgella qui était
plus concise, et une autre que lui avait adressée aussi le
général Solages, lui disant qu'il allait se rendre aux Cayes
selon la réquisition de Borgella. Je continuai à agir ainsi
à l'arrivée de chaque courrier, car je recevais en même
temps de nouvelles lettres'de mon frère. En me voyant, Boyer me dit d'un air pénétré : « Eh bien !
» les opposans ont enfin levé le masque; ils sont arrivés
» à ce qu'ils méditaient depuis longtemps contre mon
» , gouvernement. Ils ne le trouvent plus convenable pour
» le pays! Les malheureux! l'expérience dupasse n'est
» donc rien pour eux! Et c'est aux Cayes, c'est dans le
" Sud qu'ils osent faire un appel aux armes! Mais, j'espère
» que le général Borgella réussira à dissiper cette révolte. » Je lui appris alors que, dans le mois de décembre 1842,
le général Solages m'avait écrit une lettre dans laquelle il
me disait : qu'il venait d'apprendre que l'Opposition avait
fait imprimer au Port au-Prince un Manifeste dirigé contre
le gouvernement, et que ce pouvait être un bruit comme
tant d'autres que les opposans faisaient circuler. « Mais, 1 J'aurai à citer mon nom si souvent dans ce chapitre, que je prie le lecteur
de permettre que, dès à présent, je parle de moi à la première personne du singulier. T. XI. 20 506 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. » me dit le Président, Solages ne m'en a point avisé, et
» vous-même ne m'en avez rien dit? — N'étant pas plus
» certain que lui de ce fait prétendu^ je ne vous en ai
9 point parlé, Président. » J'ajoutai que j'avais appris aussi, que les opposans
comptaient beaucoup sur le général Bonnet pour participer
à tout mouvement qu'ils entreprendraient, et qu'ils disaient que le colonel Rigaud était d'accord avec lui. « J'i-
» gnore, Président, si tous ces bruits étaient fondés; mais
» maintenant que ce colonel, commandant de la place de
» Saint-Marc, remplace provisoirement le général Bonnet
» dans cet arrondissement, ne vous semble-t-il pas néces-
» saire de le révoquer ? Rigaud est le parent des Hérard et
» leur intime ami; je crois qu'il ne pourra pas seconder
» franchement les mesures que vous ordonneriez; car^
» probablement, vous ferez venir à la capitale les troupes
H de TArtibonite et du Nord pour les employer au besoin.
j — Rigaud n'a aucune influence à Saint-Marc, répondit
» le Président ; il ne pourrait rien faire pour contrarier mes
» ordres. »
-
» saire de le révoquer ? Rigaud est le parent des Hérard et
» leur intime ami; je crois qu'il ne pourra pas seconder
» franchement les mesures que vous ordonneriez; car^
» probablement, vous ferez venir à la capitale les troupes
H de TArtibonite et du Nord pour les employer au besoin.
j — Rigaud n'a aucune influence à Saint-Marc, répondit
» le Président ; il ne pourrait rien faire pour contrarier mes
» ordres. » Cependant, quelques jours après, je sus que le sénateur
colonel Dalzon était parti pour Saint-Marc, afin de remplacer Rigaud, Avant son départ, le Président avait fait
mander de là le chef de bataillon Cazimir Vincent, commissaire des guerres^ pour s'enquérir de la conduite de
Rigaud depuis la nouvelle de l'insurrection. Il avait appris
que ce colonel, en faisant publier la proclamation du 2 février, eri avait plaisanté avec quelques jeunes hommes^
Cazimir fut renvoyé de suite à Saint-Marc, avec mission
auprès des officiers supérieurs des régimens de cette ville^
d'arrêter et d'emprisonner Rigaud, s'il ordonnait le moindre mouvement contraire à l'obéissance due au gouver- [1843] CHAPITRE VU. 307 nement. Arrivé à minuit, Gazimir trouva ces officiers
réunis ; ils veillaient, à raison de ce qui s'était passé dans
la journée. — Vers 2 heures de l'après-midi, un canot
monté par deux jeunes gens était entré à Saint-Marc, venant
de Jérémie. Ces marins étaient porteurs d'une lettre qu'ils
remirent au colonel Rigaud, et à laquelle il répondit immédiatement; puis, le canot repartit. Dans la soirée, ce
colonel, escorté de ceux avec lesquels il avait plaisanté de
la proclamation du Président, visita les postes de la ville;
mais, parvenu à l'arsenal et voulant y entrer, l'officier de
garde s'y opposa^, parce que les officiers supérieurs de la
place lui en avaient donné l'ordre, dès l'arrivée du canot :
ils suspectaient le colonel Rigaud de trahison. Ces officiers
engagèrent Cazimir à repartir de suite pour la capitale, afin
d'informer le Président de ces faits. C'est alors qu'il envoya
le colonel Dalzon remplacer Rigaud''* Dalzon avait pour
instructions : de le livrer au jugement d'une commission
militaire, s'il tentait de faire la moindre résistance à l'ordre
écrit de remettre le commandement; et, s'il y obéissait, de
le faire arrêter et emprisonner. Mais, Rigaud ayant obéi
sans murmurer, Dalzon se borna à lui dire^ qu'il ne fallait
pas sortir de la ville de Saint-Marc : ce que fit Rigaud.
Dalzon en informa le Président, à qui il répondit de luij par
la surveillance qu'il avait ordonnée à son égard ^. Tous ces faits me furent racontés par Boyer lui-même.
Il était encore indigné de la conduite du colonel Rigaud,
bien qu'il ne renouvelât pas l'ordre relatif à son emprison1 Le 8 février. 2 On sait cependant quelles vexations Dalzon subit de la part du général R, Hérard»
pour avoir remplacé Rigaud à Saint-Marc. Ces injustices ont dii contribuer à la
conduite (jue tint Dalzon dans la même année. Ce n'est pas une justification
fjue je présente pour sa mémoire; mais je dois être impartial envers toiis mes couci*
toyeus.
bien qu'il ne renouvelât pas l'ordre relatif à son emprison1 Le 8 février. 2 On sait cependant quelles vexations Dalzon subit de la part du général R, Hérard»
pour avoir remplacé Rigaud à Saint-Marc. Ces injustices ont dii contribuer à la
conduite (jue tint Dalzon dans la même année. Ce n'est pas une justification
fjue je présente pour sa mémoire; mais je dois être impartial envers toiis mes couci*
toyeus. 508 ÉTUDES SUR l'histoire u'haïti. nement; et à cette occasion, il me dit comment il lui avait
parlé affectueusement en lui donnant le commandement de
la place de Saint-Marc : il avait voulu que cet officier fût
sous les ordres du général Bonnet qui , ayant été aide de
camp d'André Rigaud , aurait eu naturellement plus d'égards pour lui que tout autre commandant d'arrondissement. J'appris aussi du Président, que de Jérémie il était arrivé
un canot à la Saline, avec des paquets de dépêches et
d'actes révolutionnaires adressés au général Guerrier et au
colonel Cincinnatus Lecomte , commandant de la place
du Cap-Haïtien, à qui un brevet de « général de brigade »
était envoyé par R. Hérard, pour le porter à se déclarer en
faveur de l'insurrection, de même que le général Guerrier
dont on espérait le concours. Le commandant du poste de
la Saline expédia ces paquets au Président, après avoir fait
arrêter et emprisonner les émissaires, contre lesquels Boyer
n'ordonna rien de plus. Évidemment, il ne voulait pas sévir avec rigueur à l'égard des personnes reconnues complices de l'insurrection^
et je vais le prouver. Le général Borgella lui ayant appris l'arrestation des
hommes qui furent emprisonnés aux Cayes, lui proposa de
les faire juger à la capitale, s'il le croyait nécessarre, après
avoir obtenu du tribunal de cassation un arrêt de renvoi
pour cause de sûreté publique. Mais , le 1 0 février le
Président lui répondit : « Lorsque la révolte éclate dans un pays et qu'elle menace de le plonger dans l'anarchie et la guerre, l'action de
la justice civile doit être suspendue et remplacée par l'action militaire dont l'énergie, dégagée de toutes formes
lentes ou évasives, peut seule sauver la chose publique. (184oj CFIAPÎTRE V[!. 509 Mais il est bien entendu qu'on ne doit livrer à la justice des
commissions militaires que ceux qui seront pris, combattant contre la République, ou qui seront reconnus être les
chefs ou provocateurs de la révolte. Quant aux individus
qui ont pu y avoir quelque part , mais qui ne se trouvent
pas dans les deux cas ci-dessus exprimés, il vaut mieux les
détenir en prison, après leur avoir fait subir les interrogatoires nécessaires^ et ajourner leur mise en jugement devant
le tribunal civil jusqu'à l'époque où le retour du calme
permettra de mieux apprécier la nature du délit dont ils se
seront rendus coupables. . . »
us être les
chefs ou provocateurs de la révolte. Quant aux individus
qui ont pu y avoir quelque part , mais qui ne se trouvent
pas dans les deux cas ci-dessus exprimés, il vaut mieux les
détenir en prison, après leur avoir fait subir les interrogatoires nécessaires^ et ajourner leur mise en jugement devant
le tribunal civil jusqu'à l'époque où le retour du calme
permettra de mieux apprécier la nature du délit dont ils se
seront rendus coupables. . . » Et, en post-scriptum, de sa propre main : «N'envoyez
» pas ici les prisonniers dont il est question. » J'étais auprès du Président, quand il donna l'ordre d'écrire cette lettre, au sénateur S. Villevaleix qui^, vu l'absence du secrétaire général Inginac, avait été appelé pour
diriger la correspondance du gouvernement : elle n'avait
jamais été plus active que dans ces circonstances \ Après
que ce sénateur se fût retiré dans les bureaux, le Président
me dit : « Il est inutile que je fasse juger qui que ce soit
» en ce moment, ni que je dise au général Borgella d'en-
» voyer ces prisonniers ici. D'ailleurs, ajouta- t- il en
0 souriant et d'un ton calme, qui peut me garantir que
» cette insurrection ne deviendra pas une révolution , que
» je ne serai pas renversé du pouvoir? Je vois parmi mes
» concitoyens si peu de conviction du devoir qu'ils ont à
» remplir envers la patrie ; cette Opposition a réussi à éga-
» rer déjà tant de gens qui ne comprennent pas leurs véri-
» tables intérêts, qu'il est fort possible qu'elle réussisse
» dans ses desseins. S'il en arrive ainsi, tous ceux qui sont 1 Rien fies officiers remplirent des missions sur divers point? du pays. 510 ETUDES SUR l'hiSTOIRE d'hAÏTI. » actuellement détenus seront mis en liberté ; mais si l'in-
» surrection est étouffée, pourrai-je faire punir, eux ou
» tous autres qui sont dans ses rangs et que l'on arrêterait?
>> Il y aurait alors trop de coupables pour en frapper un
» seul. Non, je ne le ferai pas. Quand j'ai fait rédiger le
») code pénal pour le soumettre à la législature, je n'ai pas
» voulu que] la peine de la déportation y fût comprise
» comme dans le code français , puisque notre constante
» politique, d'accord avec la raison et nos intérêts, tendait
» toujours à accueillir nos frères venant de l'étranger. Ge-
» pendant, si l'insurrection est vaincue, j'aimerai mieux
» commettre un acte arbitraire que de faire verser du sang,
» en déportant tous ceux qui seraient reconnus coupables :
» mieux vaudrait qu'ils fussent éloignés du pays pour un
» temps plus ou moins long, que j'abrégerais, ou tout autre
» chef à ma place. Au fait, les opposans à mon gouverne-
» ment sont des insensés qui ne comprennent ni la situation
» réelle de notre pays, ni leurs véritables intérêts; ils ont
» perverti l'esprit public, et je ne leur souhaite pas autant
» de mal qu'ils s'en feraient eux-mêmes par leur succès.
» Oh ! ils s'en repentiraient, et en bien peu de temps ! j>
temps plus ou moins long, que j'abrégerais, ou tout autre
» chef à ma place. Au fait, les opposans à mon gouverne-
» ment sont des insensés qui ne comprennent ni la situation
» réelle de notre pays, ni leurs véritables intérêts; ils ont
» perverti l'esprit public, et je ne leur souhaite pas autant
» de mal qu'ils s'en feraient eux-mêmes par leur succès.
» Oh ! ils s'en repentiraient, et en bien peu de temps ! j> Les sentimens exprimés par Boyer en ce moment étaient
trop louables, pour que je n'approuvasse pas sa résolution.
Je lui dis que la déportation ou l'exil était déjà une peine
assez redoutable, bien qu'elle laisse toujours l'espoir de
rentrer dans la patrie, et qu'il vaudrait mieux, en effet,
l'appliquer arbitrairement à l'égard des insurgés, le cas
échéant. Il me semble que le lecteur doit conclure de ce que je
viens de dire : que le Président lui-même n'avait plus foi
dans la durée de son gouvernement, et que s'il ne se porta
pas avec les troupes dans le Sud, c'est que son dégoût du [l84o| CHAPITRE VII. oM pouvoir, qu'il éprouvait depuis quelques années, lui fit
juger inutile cette mesure. Sans doute, tout gouvernement est responsable envers
le pays qu'il dirige, des résolutions qu'il prend; il doit
veiller à sa propre conservation, agir efficacement pour
atteindre ce but, dans l'intérêt même de la société qui lui
a confié le pouvoir ; mais il faut aussi, pour le juger
équitablement, prendre en considération les circonstances
où il se trouve. L'excuse qu'on peut offrir pour le prési- ' dent Boyer, en 1843, et en supposant que sa présence dans
le Sud eût empêché la révolution, cette excuse est tout
entière dans l'âge où il était parvenu et dans les tracasseries incessantes de l'Opposition. Mais au point de vue
rigoureux de l'histoire, on peut encore lui reprocher de
n'avoir pas organisé son gouvernement de manière à avoir
des conseillers officiels autour de lui, pour le stimuler en ^ , Têéù
quelque sorte. Les grands fonctionnaires étaient des hom ^
mes aussi âgés que lui, et auxquels, d'ailleurs, il ne laissait"
point d'initiative; car tout dépendait de lui seul, et son
caractère le voulait ainsi. Il est arrivé cependant un moment où je me permis de
lui dire, qu'il était à regretter qu'il n'eût pas été dans le
Sud. Il me répondit : « Ma présence ici était nécessaire,
» par rapport aux troupes que j'y ai envoyées; il fallait
» les faire habiller, pourvoir d'armes qui leur manquaient,
» pourvoir aussi au remplacement d'officiers supérieurs
» qui manquaient dans plusieurs corps ^; et puis, qui
n m'aurait remplacé moi-même à la capitale, en présence •
» de l'esprit d'insubordination qui y règne? Personne! »
Tout conseil à ce sujet eût donc été inutile? ^ • ,
était nécessaire,
» par rapport aux troupes que j'y ai envoyées; il fallait
» les faire habiller, pourvoir d'armes qui leur manquaient,
» pourvoir aussi au remplacement d'officiers supérieurs
» qui manquaient dans plusieurs corps ^; et puis, qui
n m'aurait remplacé moi-même à la capitale, en présence •
» de l'esprit d'insubordination qui y règne? Personne! »
Tout conseil à ce sujet eût donc été inutile? ^ • , 1 On a vu arriver a la capitale un des régimens du ISord qui était commandé par wa /> capHuine. he. Président avait négligé d'y nommer colonel et chefs de bataillon. C'était ''r-:C-\
détn.iire toute émulation dans w. corps; aussi fit-il défection aux insurgés. A.^ <;'lXX-Vt-«-r^^ 312 ÉTUDES SUR L'ilISTOIIiE d'iIAÏTI. Ce même jour, je hasardai encore d'appeler son attention sur la nécessité de faire des promotions dans les rangs
supérieurs de l'armée, afin d'éviter des défections en faveur
des insurgés qui, se targuant du principe de la souveraineté nationale, délivraient des brevets et en offraient aux
officiers du gouvernement. C'était le 15 février, alors que
le Président était informé de la tentative faite auprès du
colonel Cazeau. « Oui, me dit-il, je vais récompenser les
» anciens services de beaucoup d'officiers; mais il ne faut
» pas qu'ils croient que je redoute leur défection : je dois
» agir avec mesure. Vous voyez sur cette galerie, le
» colonel Méreaux qui m'attend. Je l'ai fait appeler
)) pour lui donner son brevet de général de brigade :
» c'est un brave qai, même sans cela^ ne me trahirait
1' jamais. » Et quatre jours après, le Président m'envoya aux Cayes
pour autoriser le général Borgella à faire aussi des promotions, s'il le jugeait convenable, même au grade de général. Ma mission était de m'enquérir, en outre, de la
situation des esprits dans cette ville et de ce que pensait
Borgella de l'insurrection. En prenant mes instructions le
18 au soir, Boyer me fit voir les brevets qu'il devait envoyer : aux généraux Riche, Obas et Carrié, comme divisionnaires ; aux colonels Lamarre, Souffrant, Dalzon,
Alain, Cadet Antoine, Hogu, comme généraux de brigade.
« Puisque je vais aux Cayes, lui dis-je, j'apporterai les
» brevets de Riche et de Souffrant, et je pourrai remettre
1) au général Inginac, au Petit-Goave, celui qui est desti-
» nés à Lamarre : il le lui enverra. » — « Non, je les
» enverrai. » Deux jours après, ceux de Riche et de Lamarre furent expédiés, trop tard pour ce colonel qui périt
le 21 février, à Lesieur,
que je vais aux Cayes, lui dis-je, j'apporterai les
» brevets de Riche et de Souffrant, et je pourrai remettre
1) au général Inginac, au Petit-Goave, celui qui est desti-
» nés à Lamarre : il le lui enverra. » — « Non, je les
» enverrai. » Deux jours après, ceux de Riche et de Lamarre furent expédiés, trop tard pour ce colonel qui périt
le 21 février, à Lesieur, [Ig^S] CHAPITRE VII. 515 On sait du reste que les généraux Voltaire et Victor Poil
furent faits divisionnaires, les colonels Lamitié, Denis Tréméré et Bertrand Jean, généraux de brigade; que bien
d'autres promotions eurent lieu dans les grades inférieurs à
ceux-là. Le colonel Frémont fut aussi nommé général de
brigade ; mais son brevet fut confié à sa famille pour lui
être remis en temps opportun. Dès le commencement de l'insurrection, alors qu'il n'avait aucune nouvelle de la Grande-Anse, le Président fit
expédier à Jérémie une barge pour y apporter des fonds
destinés aux appointemens des fonctionnaires publics et à
la solde des troupes. Ces fonds leur profitèrent dans leur
insurrection'!. La marine militaire ne consistait plus qu'en
deux petites goélettes et la Pacification. Le Président pensa
à acheter un ou deux navires de commerce qui lui furent
offerts à la capitale, lesquels étant armés pouvaient servir à
porter des troupes qui auraient été débarquées sur le littoral, afin de concourir aux opérations militaires de celles que
le général Borgella envoya à l'Anse-d'Eynaud. Mais il renonça à ce projet, et parce qu'il apprit la retraite du colonel
Cazeau de ce bourg, et par rapport au prix qu'on demandait
pour la vente de ces navires. La nouvelle de la mort de Lamarre et de la défection d'une
partie de ses troupes parvint au général Borgella clans la
journée du 25 février, par une lettre que lui adressa, des
Baradères, le citoyen Bauce que le Président avait envoyé
en mission à Lesieur. Je partis des Gayes le lendemain matin
pour rendre compte de la mienne au Président. Le colonel
Bazelaisme trouva au Petit-Goavele 25 dans la soirée, et
nous continuâmes immédiatement notre route. 1 Un autre envoi de fonds et de provisions profita ans insurgés le jour oi'i ils entrèrent
l'Anse-à-VcN". % Ôii ÉTUDES SUR l'histoire d'iUITI. Le général Inginac ayant appris la défection des troupes
à TAnse-à-Veaii et à la Petite-Rivière ne pouvait plus rester
au Petit-Goave où il n'avait ni soldats ni gardes nationaux ;
il quitta cette ville dans la nuit même. Tandis qu'il était mal
accueilli à Léoganepar la population^ par les femmes surtout qui lui reprochèrent la mort de Lamarre et celle de leurs
parens dont on exagérait la perte, ce qui le contraignit à
en sortir de suite pour se rendre au Port-au-Prince, le colonel Bazelais et moi arrivions en cette ville le dimanche 26,
à 7 heures du matin.
Petit-Goave où il n'avait ni soldats ni gardes nationaux ;
il quitta cette ville dans la nuit même. Tandis qu'il était mal
accueilli à Léoganepar la population^ par les femmes surtout qui lui reprochèrent la mort de Lamarre et celle de leurs
parens dont on exagérait la perte, ce qui le contraignit à
en sortir de suite pour se rendre au Port-au-Prince, le colonel Bazelais et moi arrivions en cette ville le dimanche 26,
à 7 heures du matin. . La garde à cheval était cantonnée sur l'habitation Le Tort,
et les troupes de la garnison rangées sur la place Pétion pour
y passer la parade. On savait déjà la déconfiture de Lesieur,
notre arrivée fit soupçonnera tous ces militaires que d'autres défections avaient suivi celle-là '' . Au palais, nous trouvâmes le Président s'habillant pour
aller passer l'inspection des troupes. Mon retour s'expliquait par la mission même que j'avais reçue; mais celui du
colonel Bazelais parut extraordinaire à Boyer. Lorsque cet
officier lui en dit le motif, il resta étonné et indigné. Sa
femme, présente à notre entretien, dit : « Comment ! même
» le régiment du Cap-Haïtien vous a abandonné ! » Le Président, s"animant, nous dit : « Je ferai tirer l'alarme et battre
» la générale, afin que toutes les troupes marchent contre
» l'ennemi qui voudra envahir l'arrondissement de Léo-
» gane. — A quoi bon? lui répondit le colonel Bazelais,
» que j'appuyai. Président, vous pouvez ordonner qu'elles
» soient mises en mouvement, sans recourir à ces sinistres
» appels aux armes qui vont effrayer la population et faire
» croire cpie le danger est plus grand. » Mais Boyer fit ap1 Le 28, on apprit à la capitale la mort de Cazeaii et la déroute des troupes an Numéro-Deux. [1843] CHAPITRE VII. 315 pelerle général Victor Poil qui, apprenant les événemens,
exprima la même idée que lui. Nous repoussâmes en vain,
de nouveau, cette mesure militaire; elle fut ordonnée, et
aussitôt la capitale fut en proie à une fiévreuse agitation :
tous les hommes s'armèrent, la garde nationale se réunit,
tandis que les familles s'imaginaient que la ville allait être
attaquée par l'armée populaire qui, en ce moment, se disposait à marcher contre les Cayes. Le plus mauvais effet que devait produire cette alarme,
c'était d'obliger les citoyens de la garde nationale urbaine
à se trouver armés à côté des troupes. Ils étaient presque
tous de l'Opposition ou ils allaient grossir ses rangs, à mesure qu'on apprendrait de nouveaux succès pour l'armée
populaire; et l'alarme devait encore agiter les campagnes
voisines de la capitale. Le Président ne tarda pas à reconnaître ce résultat, et il l'aggrava en décidant que la garde ,
nationale urbaine sortirait avec les troupes qu'on envoyait \'i i
à se trouver armés à côté des troupes. Ils étaient presque
tous de l'Opposition ou ils allaient grossir ses rangs, à mesure qu'on apprendrait de nouveaux succès pour l'armée
populaire; et l'alarme devait encore agiter les campagnes
voisines de la capitale. Le Président ne tarda pas à reconnaître ce résultat, et il l'aggrava en décidant que la garde ,
nationale urbaine sortirait avec les troupes qu'on envoyait \'i i pour occuper Léogane : c'était enfermer le loup dans la
bergerie'. Il ne donna pas le temps au général Inginac de respirer
l'ftirde la capitale. En sa qualité de commandant de l'arrondissement de Léogane, il fut placé à la tête de cette petite armée, et il avait sous ses ordres les généraux Méreaux ,-
et Denis Tréméré. Confier à Inginac des troupes pour aller /^W^^
combattre l'ennemi, c'était l'exposer à peu près au ridicule :Qi^ jUx^du.
il était myope, il n'avait jamais fait la guerre, et depuis sa
blessure en 1838, il était affaibli physiquement. Mais, conservant ses facultés intellectuelles, il reconnut le danger
qu'il y avait à occuper Léogane où les femmes travailleraient
l'esprit des troupes. Il les plaça sur l'habitation Dampuce, 1 Les troupes sortirent le 27 février. 10 ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. aux portes de celte ville. Malgré lui, les communications
s'établirent sous tous les rapports. Son état maladif était
tel, que Madame Inginac, toujours dévouée, fut obligée de
se tenir auprès de lui dans le camp pour lui porter des soins.
Le Président finit par le rappeler au Port-au-Prince, et le
commandement passa au général Méreaux qui reçut l'ordre
de rétrograder sur l'habitation Gressier. Là, une active camaraderie s'établit entre les gardes nationaux et les troupes. Les citoyens^ bien pourvus de provisions alimentaires et de boissons qu'ils faisaient venir de
la capitale, les partageaient avec les officiers et les soldats
qui ne recevaient du gouvernement que la ration en argent.
Il leur fut facile de corrompre la fidélité qui lui était due,
tandis que la marche rétrograde sur Gressier ébranlait les
esprits et opérait la défection des populations dans l'arrondissement de Léogane. Le même effet devait se produire dans celui de Jacmel,
quand l'on saurait que les troupes et les gardes nationales,
sorties de là, avaient passé aux insurgés du Sud. Déjà, à
Jacmel même , un mouvement en leur faveur avait eu lieu
, sous la direction du citoyen Mode, jeune avocat, qui en-
/7 ^ traîna les jeunes hommes. LePrésident avait dû y envoyer le V-Ucé-^AA Soulouque avec une centaine de chasseurs à cheval
dont il commandait le régiment. Cet officier y avait rétabli
l'ordre par la seule présence de sa troupe et sans être obligé
de sévir. Mais il revint au Port-au-Prince, laissant Jacmel
sous les ordres du colonel Antoine Jérôme, commandant
de la place et provisoirement de l'arrondissement. Ce vieillard ne résista pas longtemps aux séductions de Mode. Celui-ci, en apprenant l'entrée de l'armée insurrectionnelle
aux Cayes, institua un comité populaire qui délivra à Antoine Jérôme un brevet de « général de division, » et à lui-
troupe et sans être obligé
de sévir. Mais il revint au Port-au-Prince, laissant Jacmel
sous les ordres du colonel Antoine Jérôme, commandant
de la place et provisoirement de l'arrondissement. Ce vieillard ne résista pas longtemps aux séductions de Mode. Celui-ci, en apprenant l'entrée de l'armée insurrectionnelle
aux Cayes, institua un comité populaire qui délivra à Antoine Jérôme un brevet de « général de division, » et à lui- [1845] CHAPITRE Vil, 517 même le grade de « colonel commandant de la place de
Jacmel. » Tout cet arrondissement étant ainsi en défection,
on s'empressa d'envoyer àLéoganeun fort détachement de
patriotes, pour aider à la résistance de ceux de cette ville.
Le Président fut informé aussitôt de ces événemens. En faisant sortir les troupes, même sa garde à pied et à
cheval, il avait ordonné des travaux de fortifications autour
delà place du Port-au-Prince, particulièrement au Sud de
cette ville. Mais les officiers du génie et d'artillerie employés
à ces travaux, n'étaient pas plus convaincus que lui-même
de leur efficacité. La meilleure défense consistait dans la
fidélité et le dévouement des défenseurs du gouvernement,
et au point où l'on était arrivé, il n'y avait guère à y
compter. Ici, je demande encore au lecteur la permission de relater
quelques particularités qui me sont personnelles, mais
qu'il est nécessaire qu'il sache, parce qu'elles se lient à ce
qui concerne le président Boyer. Dès le 27 février, M. Simonisse, avocat et opposant
comme presque tous ses confrères, mais lié d'amitié avec
moi, vint me voir. Il me demanda mon opinion sur la situation des choses, et si je pensais que le Président pourrait
résister efficacement à l'entraînement qui gagnait tous les
esprits en faveur d'une complète révolution. Je lui répondis
cjueje voyais avec douleur c[ue tout y marchait rapidement,
et que ce serait un grand malheur pour le pays, par les
conséquences qui en résulteraient. « En ce cas, me dit-il, le
« Président quitterait Haïti, sans doute. Que feriez-vous,
» vous-même? — Je me soumettrais au nouvel ordre de
» choses, à la révolution : n'est-ce pas le devoir de tout
» citoyen ? — Mais, vous avez de puissans ennemis dans
» les rangs de l'Opposition, pour avoir défendu le gouver518 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI. » nement. Vous seriez exposé à des vexations, à quelque
» chose de pire, d'après tout ce que j'ai entendu dire de
» vous. Il serait donc prudent de vous éloigner du pays,
» au moins pour quelque temps. — Je serais vexé, dites-
» vous, je serais exposé à autre chose? Que feriez-vous
» donc de tous les grands principes que vous tous avez pro-
» clamés en face du pays? Vous ne respecteriez pas mes
» convictions, la liberté de mes opinions politiques, lors-
- » que vous plaidiez pour les vôtres? Et alors que je me
» soumettrais à votre triomphe, j'aurais à supporter vos
» persécutions ? En ce cas, vous feriez de belles choses en
» Haïti ! » M. Simonisse ne put obtenir rien de plus que
ces paroles.
Que feriez-vous
» donc de tous les grands principes que vous tous avez pro-
» clamés en face du pays? Vous ne respecteriez pas mes
» convictions, la liberté de mes opinions politiques, lors-
- » que vous plaidiez pour les vôtres? Et alors que je me
» soumettrais à votre triomphe, j'aurais à supporter vos
» persécutions ? En ce cas, vous feriez de belles choses en
» Haïti ! » M. Simonisse ne put obtenir rien de plus que
ces paroles. Deux jours après, M. Thomas Ussher, consul de S. M.B.,
me fit l'honneur de venir aussi me voir. Depuis 1856, j'é-
// tais dans les meilleurs rapports avec lui ; il m'accordait son estime et son amitié, et j'y répondais par les mêmes
sentimens. Il me fit des questions et réflexions semblables à
celles de M. Simonisse, etjeluirépondis delà même manière.
Mais il ajouta l'offre obligeante de me recevoir à bord de la
goélette de guerre anglaiseFa^rJ^osamw/ic^a, qui était dans la
rade avec la corvette Scylla, et de me faire conduire à la
Jamaïque, si je me décidais à sortir d'Haïti pour quelque
temps: je l'en remerciai. Après cela, il me demanda si
le présidentBoyer n'avait rien dit dans mes entretiens avec
lui, sur ses intentions en cas d'une révolution complète. Je
lui répondis que non, et que je ne pouvais pas même
chercher à le pressentir à cet égard, par respect pour sa
position actuelle, « Eh bien ! me dit M. Ussher, si le Pré-
» sident lui-même vous en parle, s'il vous témoigne son
» intention de sortir du pays, veuillez lui dire que jemet-
» trais à sa disposition la corvette anglaise pour le porter [18431 CHAPITRE VII. 519 » où il voudrait aller. En cela, je suis certain que je fe- » rais une chose agréable à ma souveraine. Je vous ai tou-^ » jours dit que je n'approuvais pas entièrement l'ad- i O ^ ' » ministration du Président; mais aujourd'hui je suis ému ij ''^ a'^ » de la position où il se trouve envers Haïti qu'il a gou- Q^r^xAÀJ^ » vernée avec tant de talent, et je voudrais pouvoir » lui prouver ma haute estime : je ne puis oublier qu'il » a signé un traité avec la Reine de la Grande-Breta- » gne. » J'applaudis à ces sentimens et dis à M. Ussher que, le
cas échéant, je communiquerais au Président son offre
empreinte de tant de délicatesse. Ce moment survint
bientôt : ce fut le 5 mars, jour où le Président apprit
la défection de Jacmel et de spn arrondissement. J'allai au palais où je le trouvai sous le péristyle. Il
me parla à voix basse de la nouvelle qu'il venait de recevoir, et il me dit qu'il était surtout étonné que des hommes
de bien, tels que M. P. Carriès et d'autres, eussent consenti
à faire partie du comité populaire de Jacmel. Je lui répondis qu'il ne devait pas, selon moi, s'étonner de cet
entraînement général |des esprits; que dans les révolutions, les hommes qui jouissent de la considération
publique doivent y souscrire pour les modérer par leur
concours aux actes que nécessite la situation ; et que je
me persuadais que M. P. Carriès et les autres agissaient
dans cette intention. S' apercevant que notre conversation
pouvait être entendue des personnes qui étaient sous le péristyle, le Président me fit passer avec lui dans le salon
des généraux.
ner de cet
entraînement général |des esprits; que dans les révolutions, les hommes qui jouissent de la considération
publique doivent y souscrire pour les modérer par leur
concours aux actes que nécessite la situation ; et que je
me persuadais que M. P. Carriès et les autres agissaient
dans cette intention. S' apercevant que notre conversation
pouvait être entendue des personnes qui étaient sous le péristyle, le Président me fit passer avec lui dans le salon
des généraux. Là, il me dit : « Donnez-moi votre avis sur la situation
» où est le pays. Parlez-moi franchement comme vous
it l'avez toujours fait.» Je lui répondis : |« Président je
ETUDES SUR L HISTOIRE D HAÏTI, f- 1- » vois avec peine que vous ne pouvez plus vous mainle-
« nir au pouvoir. Tout le département du Sud a dû passer
» à l'insurrection, et c'est ce qui aura déterminé la dé-
» fection de Jacmel et de son arrondissement, comme celui
» de Léogane. Je crois que vous ne devez guère compter
» sur la fidélité des troupes qui sont à Gressier : elles se-
» ront probablement entraînées comme toutes les autres,
)> et l'esprit public à la capitale me paraît aujourd'hui fort
» hostile à votre personne. — Ehbien! je pourrais me re-
» tirer à Saint-Marc... — Oui, repris-je aussitôt, oui.
Président^ vous pourriez vous y rendre; et si vous fai-
» siez un appel énergique aux populations de l'Artibonite
» et du Nord, je crois qu'elles se réuniraient auprès de
» vous, et peut-être les troupes de ces départemens qui
» ont fait défection repasseraient de votre côté. Mais ce
» serait un appel aux passions, ce serait rallumer dans le
» pays la guerre civile que vous avez si heureusement
» éteinte en 1820. Rappelez-vous, Président, que l'idée
» d'une scission n'a cessé d'exister dans le Nord ; l'an-
» née dernière encore^ il s'agissait de cela au Cap-Haï-
» tien au moment où le tremblement de terre vint em-
» pêcher cette folie. Irez-vous réveiller cette idée, servir
» d'instrument à sa réalisation ? Gar^, on ne se réunirait au-
» tour de vousquedans ce but, qu'aveccette arrière-pensée.
» Le ferez-vous, Président, pour conserver un pouvoir
» dont vous êtes dégoûté depuis plusieurs années ? Ce
» serait agir contrairement à voti^ dignité personnelle et
» au bonheur de votre pays. Il y a vingt-cinq ans que
» vous le gouvernez selon qu'il vous a paru convenable à
» ses vrais intérêts ; mais l'Opposition a réussi à vous alié-
» ner les esprits et les cœurs. Eh bien! Président, déposez
» le pouvoir, laissez-la gouverner à son tour; la nation [1845] CHAPITRE VII. 521 » jugera entre vous et elle. Nous sommes dans le siècle
» des abdications ; il y en a eu de célèbres dans les deux
» mondes : la vôtre, loin d'atténuer votre mérite, le
1) rehaussera aux yeux de vos concitoyens. Votre ad-
» ministration a été signalée par trop de grands événe-
» mens, pour qu'ils les oublient, lorsque vous n'avez
» jamais été d'ailleurs un tyran. Comptez sur la réaction
» qui s'opérera infailliblement dans les sentimens du peu-
» pie, dès qu'il verra l'Opposition à l'œuvre. Vous con1) naissez mieux que moi les hommes qui sont à la tête du
» mouvement révolutionnaire : pourront-ils mieux faire
» que vous, Président ? »
istration a été signalée par trop de grands événe-
» mens, pour qu'ils les oublient, lorsque vous n'avez
» jamais été d'ailleurs un tyran. Comptez sur la réaction
» qui s'opérera infailliblement dans les sentimens du peu-
» pie, dès qu'il verra l'Opposition à l'œuvre. Vous con1) naissez mieux que moi les hommes qui sont à la tête du
» mouvement révolutionnaire : pourront-ils mieux faire
» que vous, Président ? » Boyer, qui avait paru animé quand il parla de se retirer
à Saint-Marc, devint calme pendant que je lui exposais mon
opinion. A mes dernières paroles, il sourit, évidemment
par l'espoir d'un jugement favorable à son administration,
que lui donnait l'inaptitude des chefs révolutionnaires. 11
me dit alors : « Vous avez raison, j'abdiquerai, s'il y a
» lieu ; car le moment n'est pas encore venu. Mais, si je le
» fais, où pensez-vous que je doive me rendre en quittant
» Haïti? Continuez à me donner vos conseils. » Je lui dis que la République de Venezuela serait le pays
de l'Amérique qu'il pourrait choisir, si la mission de Chanlatteà Bogota, en 4824, n'avait pas prouvé que les gouverneui's de la Côte-Ferme avaient entièrement oublié
l'important service que Pétion leur rendit; et qu'il ne serait
pas de sa dignité, ni de celle d'Haïti, qu'il allât y chercher
un refuge; — qu'à la Jamaïque, il pourrait vivre n
toute sécurité, que le climat lui conviendrait; mais que
cette île était trop voisine d'Haïti, que les révolutionnaires
seraient toujours inquiets de sa présence là. Aucune autre
colonie anglaise ne me parut propre à son séjour, et à plus T. XI. 21 /^Y^' 322 ÉTUDES SUR l'histoire d' HAÏTI. forte raison, les Etats-Unis. « Je crois donc, Président, » que c'est en Europe qu'il vous faudrait choisir un séjour. » A votre âge et avec votre tempérament, le midi de la ') France serait convenable ^ car vous êtes très-frileux; » mais s'il survient des difficultés entre la France et Haïti, » par la mauvaise administration des révolutionnaires, ils » seraient capables de croire que vous y avez contribué. » L'Italie me paraît le seul pays que vous deviez habiter, » en Toscane, par exemple, où la vie est à bon marché. » L'Italie est la patrie des arts : elle vous offrirait en outre K mille agrémens dans votre retraite philosophique. Là, » sous un ciel clément, vous pourriez écrire vos mémoires, hi^j^o^Ji/J^^ continuer ceux que vous avez déjà commencés, d'après ^) ce que je vous ai entendu dire une fois. » Le Président approuva cette idée. « Mais, comment me
/' » rendre en Italie, au moment où il me faudrait sortir § il] ^ " ^® pardonnerez, Président, lui répondis-je, d'a-
'^^ » voir causé de cette éventualité avec un personnage étran- ') ger, qui m'a chargé de vous faire des offres à ce sujet,
» avec beaucoup debienveillance et d'estime pour vous. —
9 Qui donc? — M. Ussher, le consul anglais. » Et je lui dis
ma conversation avec ce consul. « Cela ne m'étonne pas de
)) sa part, me répondit Boyer, et je lui en sais d'autant
)) plus gré, qu'il justifie ainsi la bonne opinion que j'ai
1) conçue de lui : je l'ai toujours distingué parmi les agents
» étrangers qui sont ici. C'est bien : je verrai plus tard si
» je devrai accepter ses offres. »
pour vous. —
9 Qui donc? — M. Ussher, le consul anglais. » Et je lui dis
ma conversation avec ce consul. « Cela ne m'étonne pas de
)) sa part, me répondit Boyer, et je lui en sais d'autant
)) plus gré, qu'il justifie ainsi la bonne opinion que j'ai
1) conçue de lui : je l'ai toujours distingué parmi les agents
» étrangers qui sont ici. C'est bien : je verrai plus tard si
» je devrai accepter ses offres. » Le 10 mars, une sorte de conseil de guerre fut tenu au
palais, et j'y concourus. L'objet en était plutôt politique,
selon que j'en jugeai par l'attitude du Président. Il était informé qu'une active propagande d'idées révolutionnaires [1845] CHAPITRE VU. 325 se faisait dans le camp de Gressier, et que des désertions
avaient lieu parmi les militaires qui se rendaient à Léogane.
En faisant revenir ces troupes au Port-au-Prince, n'étaitce pas s'exposer à les voir se déclarer en faveur de l'insurrection ? En les laissant encore à Gressier, elles pouvaient
peut-être s'ameuter et marcher contre la capitale. Mieux
valait donc les faire marcher contre Léogane qu'elles attaqueraient, si elles obéissaient à l'ordre du Président;
sinon, leur défection pourrait s'y opérer une fois et décider
de la question de l'abdication. Ce fut dans ce sens que j'opinai pour cette mesure, sans toutefois avouer mon motif,
car je n'avais communiqué à personne mon entretien avec
Boyer. Le conseil résolut la marche contre Léogane : le Président envoya ses ordres au général Méreaux, je crois par
Messieurs S. Faubert et N. Brouard qu'il avait placés
comme secrétaires auprès de ce général. Le sénateur S. Villevaleix fut aussi envoyé à Gressier, et c'est peut-être
lui qui apporta ces ordres, après avoir fait partie du conseil. Lemêmejour, le Présidentme dit que, puisque M. Ussher >-^
avait pensé à lui offrir un passage sur la corvette anglaise,-<r7^^K<>^
il pourrait lui faire cette offre par une lettre; car, jusque-là, ^/
je n'étais qu'un intermédiaire chargé de paroles verbales. ^
Boyer avait certainement raison ; mais je reconnus aussi' \\
qu'il voulait en cela prendre soin de sauvegarder^ non- }/^L.fj^4y\
seulement sa dignité personnelle, mais celle de sa haute/ V
her >-^
avait pensé à lui offrir un passage sur la corvette anglaise,-<r7^^K<>^
il pourrait lui faire cette offre par une lettre; car, jusque-là, ^/
je n'étais qu'un intermédiaire chargé de paroles verbales. ^
Boyer avait certainement raison ; mais je reconnus aussi' \\
qu'il voulait en cela prendre soin de sauvegarder^ non- }/^L.fj^4y\
seulement sa dignité personnelle, mais celle de sa haute/ V position de chef de l'État : ce qu'il n'oubliait jamais en-^^
vers les agents étrangers. Je lui donnai l'assurance que
M. Ussher écrirait volontiers cette lettre, tant j'étais sûr
de ses sentimens. J'allai donc au consulat de S. M. B. vers une heure de
Taprès-midï. M. Ussher était à table avec un certain nom524 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. bre de personnes, notamment M. Levasseur, consul général
de France, et le commandant du brig de guerre français
VOreste, qui venait d'arriver dans la rade. Je fis appeler
M. Ussher à qui je dis le désir du Président : il y consentit
sans hésitation, et il prit la précaution d'écrire cette lettre
dans sa chambre, au lieu de la faire dans son bureau du
consulat. Après qu'il m'eut soumis sa rédaction, pour
éviter, me dit-il, de se servir d'aucune expression, en
français, qui pût blesser et la dignité du Président dans la
situation où il se trouvait, et son amour-propre personnel,
il copiait cette lettre quand M. Levasseur vint au bureau
et me dit : « Je suis bien aise de vous rencontrer ici,
» M. Ardouin. Dans les circonstances où se trouve votre
») pays, le Président fait sans doute des dispositions pour
M son départ avec sa famille. Veuillez bien lui dire de ma
» part que je mettrai volontiers le brig VOreste à ses
» ordres, pour le porter où il voudra aller. » Je connaissais assez l'esprit caustique de M. Levasseur, pour sentir
ce que ses paroles contenaient d'ironie; et je lui répondis :
« J'ignore, Monsieur le consul général, si le Président fait
» aucune disposition à cet égard; mais, s'il m'en parle, je
» lui rapporterai votre proposition. Je ne suis venu à ce
« consulat que pour ce qui m'est personnel . » M. Levasseur
se retira, et je pris la lettre de M. Ussher que j'apportai au
Président : il en fut satisfait. Je lui fis savoir la proposition de M. Levasseur, et il me dit : « J'aurais mieux aimé
» m'embarquer sur un navire américain, que sur un na-
» vire français offert par M. Levasseur. i » Dans la journée du 11 mars, j'arrêtai avec M. Ussher
les mesures relatives au départ du Président. 1 On doit se rappeler ici la conduite de M. Levasseur à la fin de 1841, et qu'il
devait être relevé de son poste, d'après l'entretien que Boyer avait en avec l'amiral'
Arnous. [i843] CHAPITRE VII. 3^5 Le 12, les troupes sous les ordres du général Méreaux
étaient rendues devant Léogane. L'attaque dirigée contre
cette ville ne fut pas sérieuse ; la garde à pied du Président, .
doit se rappeler ici la conduite de M. Levasseur à la fin de 1841, et qu'il
devait être relevé de son poste, d'après l'entretien que Boyer avait en avec l'amiral'
Arnous. [i843] CHAPITRE VII. 3^5 Le 12, les troupes sous les ordres du général Méreaux
étaient rendues devant Léogane. L'attaque dirigée contre
cette ville ne fut pas sérieuse ; la garde à pied du Président, . seule, commandée par le général Denis Tréméré et le chef -'^UM
de bataillon Terlonge, soutint un instant ce combat. Toute
la garde nationale du Port-au-Prince passa du côté des in- ^_ surgés, avec les autres régimens de ligne. Le sénateur^, 4,5|i,^
S. Villevaleix se distingua par une bravoure inutile. La
garde à pied et à cheval fut ramenée à la capitale, par les
généraux Méreaux et Denis Tréméré, le colonel Balancé
et le chef de bataillon Terlonge : ces officiers honorables
surent inspirer à leurs subordonnés le sentiment du devoir .
imposé à ce corps d'élite envers le chef de l'Etat qu'il
défendait spécialement. A 2 heures de l'après-midi du dimanche 12 mars, Boyer
fut informé de tout ce qui avait lieu devant Léogane ' . Le
résultat politique étant obtenu par l'issue du combat, il fy I k^
n'avait plus qu'à procéder aux préparatifs de son embar- ''^ j
quement sur la corvette anglaise. J'allai au palais oii je le ^ *
trouvai presque seul ; pas un fonctionnaire public n'y était
venu depuis quelques jours. C'est un curieux, sinon triste
spectacle, que celui d'un pouvoir politique qui tombe
devant une révolution accomplie par l'abandon de l'opinion publique. Chacun cherche à s'effacer le mieux possible, pour ne pas se compromettre envers le nouveau
pouvoir qui va s'élever : le soleil levant paraît alors plus
radieux que celui qui se couche. Le Président était calme quand je le vis; il me dit ce
qu'il venait d'apprendre et me chargea de rédiger l'acte
de son abdication, et d'aller faire savoir à M. Ussher qu'il 1 Je crois que le lieutenant Legendre fut le pi-craier qui vint donner cette nouvelle à Boyer; il avait pris part au combat, une balle avait tiaversé son chapeaa. 52<T ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. s'embarquerait le lendemain dans la soirée, avecune partie
de sa famille ; car il pensait que les autres membres
pourraient rester dans le pays, sans être plus inquiétés
que ne l'avaient été les familles de Dessalines et de H.
Christophe. Use trompait à cet égard, son expérience des
hommes n'était pas complète.
Boyer; il avait pris part au combat, une balle avait tiaversé son chapeaa. 52<T ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI. s'embarquerait le lendemain dans la soirée, avecune partie
de sa famille ; car il pensait que les autres membres
pourraient rester dans le pays, sans être plus inquiétés
que ne l'avaient été les familles de Dessalines et de H.
Christophe. Use trompait à cet égard, son expérience des
hommes n'était pas complète. Vers 7 heures du soir, je retournai au palais pour lui
rendre compte de ma mission auprès de M. Ussher. Nous
étions convenus qu'un canot et une chaloupe de la Scylla
se rendraient au coucher du soleil, le 13, derrière l'arsenal, avec le commandant Sharpe et des officiers, et que
M. Ussher s'y trouverait aussi. Le Président m'ayant demandé si j'avais rédigé l'acte d'abdication, je lui répondis que je l'avais commencé chez moi, et que je l'achèverais s' il. me donnait une plume et de l'encre. Sa femme,
Madame Joute Lachenais, me fournit ces objets. Je
m'assis près d'un guéridon qui était dans le petit salon au
nord du palais, tandis que Boyer était à moitié couché
sur un canapé : il était atteint d'un gros rhume et avait un
peu de fièvre. Quand j'eus achevé d'écrire, je lui donnai
lecture de ce qui suit : « Au Sénat de la République d'Haïti, » Citoyens Sénateurs, » Vingt-cinq années se sont écoulées depuis que j'ai été
appelé à remplacer l'illustre fondateur de la République
que la mort venait d'enlever à la patrie. Durant cette période de temps, des événemens mémorables se sont
accomplis. Dans toutes les circonstances, je me suis
toujours efforcé de remplir les vues de l'immortel Pétion,
que, mieux que personne^, j'étais en position de connaître. Ainsi, j'ai été assez heureux de voir successive- ^"^ f,tm.tH [ISio] CHAPITUE Vil. 527 ment disparaître du sol, et la guerre civile et les divisions de territoire qui faisaient du peuple haïtien une
nation sans force, sans unité. J'ai pu ensuite voir reconnaître solennellement sa souveraineté nationale ,
garantie par des traités dont la foi publique prescrivait
l'exécution, » Les efforts de mon administration ont constamment
tendu vers un système de sage économie des deniers publics. En ce moment, la situation du trésor national offre '-^g^ ^^
la preuve de ma constante sollicitude : environ un million yli^ajliU'
de piastres y est placé en réserve. /^ » De récens événemens, que je ne dois pas qualifier
ici, ayant amené pour moi des déceptions auxquelles je ne
devais pas m'attendre, je crois qu'il est de ma dignité,
comme de mon devoir envers la patrie, de donner, dans
cette circonstance, une preuve de mon entière abnégation
personnelle, en abdiquant solennellement le pouvoir dont
j'ai été revêtu. » En me condamnant en outre à un ostracisme volontaire, je veux ôter toute chance à la guerre civile, tout
prétexte à la malveillance. Je ne forme plus qu'un vœu :
c'est qu'Haïti soit heureuse. »
de ma dignité,
comme de mon devoir envers la patrie, de donner, dans
cette circonstance, une preuve de mon entière abnégation
personnelle, en abdiquant solennellement le pouvoir dont
j'ai été revêtu. » En me condamnant en outre à un ostracisme volontaire, je veux ôter toute chance à la guerre civile, tout
prétexte à la malveillance. Je ne forme plus qu'un vœu :
c'est qu'Haïti soit heureuse. » Le Président approuva cette rédaction, excepté en ce qui
concerne la mention du million de piastres placé en réserve
au trésor. « Pourquoi parler de cela dans cet acte, me
» dit-il. — Pourquoi, Président ? C'est que la postérité
» commence pour vous; c'est qu'il faut mettre l'histoire en
)) mesure d'affirmer dans quelle situation vous aurez laissé
» les finances de l'État; c'est qu'il faut donner à la nation
0 le moyen de juger entre vous et les révolutionnaires. Ils
» vous accusent d'avoir dilapidé les deniers publics, et
» soyez certain qu'ils vont bientôt gaspiller ces fonds des328 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. » tinés spécialement au payement de la dette étrangère. Il
» faut aussi les mettre dans l'heureuse impuissance de
1) mentir à la France, les obliger à remplir nos engageIl mens envers elle : la sûreté extérieure de notre pays
1) l'exige. » Ces réflexions plurent à Boyer, qui ajouta ensuite au
2'' paragraphe : « D'autres fonds sont, en outre, déposés à
') la caisse des dépôts et consignations, à Paris, pour
» compte de la République j » ce que j'ignorais. Il modifia la dernière phrase du ¥ paragraphe en l'écrivant
ainsi : « Je ne forme plus qu'un vœu : c'est qu'Haïti soit
» aussi heureuse que mon cœur l'a toujours désiré. » Je quittai le Président après 8 heures du soir. Les militaires de sa garde, rentrés à la capitale, occupèrent la cour
du palais : on les voyait observer un silence qui témoignait
de leur respect pour le chef de l'État ^ En ville, on présumait bien que Boyer allait quitter le pays ; mais s'il y
eut beaucoup de satisfaction parmi les opposans, ils ne firent
aucun mouvement. Vers 2 heures de l'après-midi du 15, les deux goélettes
venant des Gayes entrèrent dans le port. L'administrateur G. Ardouin, déjà fait chef d'escadron par le Président,
arriva au palais où il me trouva seul avec lui ; il lui annonça la capitulation des Gayes. Boyer lui dit : « Le gé-
» néral Borgella a bien agi en évitant l'eifusion du sang;
» il a d'ailleurs justifié la confiance que j'avais en lui. Je
» pars ce soir pour l'étranger : je quitte sans regret le 1 A l'arrivée de Terlonge, le Président lui remit le brevet de colonel de la garde à
pied. 11 l'embrassa avec émotion et lui dit : « Je regrette, mon cher Terlonge, de
» vous avoir apprécié trop tard. » C'est tout un éloge pour cet officier dont la franchisa
fit croire à Boyer qu'il inclinait en faveur de l'Opposition. Il ne fut pas le seul qui reçut
en cette circonstance des témoignages d'estime de la part du Président, et ce fut pour
plusieurs un titre à la persécution des révolationnaires.
ied. 11 l'embrassa avec émotion et lui dit : « Je regrette, mon cher Terlonge, de
» vous avoir apprécié trop tard. » C'est tout un éloge pour cet officier dont la franchisa
fit croire à Boyer qu'il inclinait en faveur de l'Opposition. Il ne fut pas le seul qui reçut
en cette circonstance des témoignages d'estime de la part du Président, et ce fut pour
plusieurs un titre à la persécution des révolationnaires. [1845] CHAPITRE VII. 329 •) pays, et je le laisse aux mains de ceux qui se proposent
1) de le régénérer. » Il prononça ce dernier mot avec un
sourire expressif, et nous partageâmes, — je l'avoue, —
l'incrédulité qui le motivait. A la veille de s'expatrier de son pays qu'il avait gouverné 0^^ pA'lAsi longtemps, Boyer ne me parut éprouver aucune anime- Mi âJMA)
site à l'égard de ses nombreux ennemis qui répandaient 0 tant de calomnies contre lui. Le iO ou 11 mars, il dit au
secrétaire d'État Pilié avec qui je me trouvais près de lui :
« Je crois devoir faire payer aux militaires qui sont encore
» autour de moi, une solde en monnaie d'Espagne : je
6 vais en donner l'ordre. Vous ferez payer également en
» cette monnaie, un mois d'appointemens aux fonction-
» naires publics que je ne vois plus à ce palais national
» depuis quelques jours. » Il y avait de l'amertume dans
cette observation ; mais le Président était bien autorisé à
la faire pour constater cette faiblesse des âmes : car on
conçoit, on peut justifier l'abandon d'un tyran qui va
tomber du haut de sa puissance fondée sur l'injustice,,
mais non pas celui d'un chef qui fut toujours modéré dans
l'exercice de son pouvoir, alors même qu'il se montrait
indigné de ce qui lui déplaisait, et qu'il mettait la plus
grande énergie dans ses mesures pour le maintien de
l'ordre public. En proie à ce sentiment de déplaisir, le Président nous
dit encore : « Mes ennemis ont égaré le peuple, en répan-
» dant mille absurdes calomnies contre moi. Par exemple,
» ils m'accusent de dilapidation des deniers publics. Ge-
« pendant, à la mort de Pétion, j'ai proposé à la législa-
» ture une loi qu'elle a rendue, pour accordera Célie une
» pension viagère de quatre mille gourdes par an : j'ai
•) voulu que la nation s'honorât par cet acte de recou550 étude's sur l'histoire d'haïti. f ^ y^jy " naissance envers la mémoire du Père de la patrie. Mais
» je me suis gardé de faire toucher cette pension par la
' l •) mère de cette enfant, que je considérais comme ma f\Jyt/tJ<MI>^ pupille. Mon amitié pour Pétion, ma gratitude envers
» lui, m'imposaient la douce obligation de prendre soin
» de sa fille, d'en faire la mienne, et de l'élever comme
» telle. J'ai gouverné le pays depuis vingt-cinq ans, et mes
» ennemis eux-mêmes seraient étonnés de savoir le peu
» que je possède réellement en numéraire ^ »
cette enfant, que je considérais comme ma f\Jyt/tJ<MI>^ pupille. Mon amitié pour Pétion, ma gratitude envers
» lui, m'imposaient la douce obligation de prendre soin
» de sa fille, d'en faire la mienne, et de l'élever comme
» telle. J'ai gouverné le pays depuis vingt-cinq ans, et mes
» ennemis eux-mêmes seraient étonnés de savoir le peu
» que je possède réellement en numéraire ^ » M. Pilié était aussi étonné que moi, d'apprendre que la
pension de Célie n'avait jamais été payée. Je dis au Président, qu'il n'était pas juste de sa part, d'avoir privé la
mère de cette enfant de la somme annuelle qu'elle aurait
dû' recevoir; que la nation avait sanctionné de tout son
cœur la loi rendue à cet effet, et qu'il était encore temps
de l'exécuter. Le secrétaire d'État appuya mon opinion,
et nous décidâmes Boyer à signer un ordre en conséquence. Je l'écrivis, en portant la somme totale à environ
29 mille gourdes, pour les sept années et plus que Célie
avait vécu après Pétion : cette somme fut payée, comme
de droit, en monnaie d'Espagne, parce que la monnaie
nationale, à cette époque, était au pair de celle-là. Enfin, le moment du départ arriva. Le 13 mars, vers
6 heures du soir, le sénateur Madiou accompagna Madame
Joute Lachenais derrière l'arsenal, où se trouvaient les
embarcations de la corvette anglaise ^. Le président Boyer
monta à cheval, entouré d'une forte escorte d'officiers et , ^^ , (r^HXV \ Il n'avait pas même 25 mille piastres; et que d'indignes imputations sous ce rapport !
. 2 La rue du Champ-de-Mars où elle passa, fut appelée ensuite Rue du 13 Mars, par le (JUU^ conseil communal institué quelques mois après. Cette dénomination n'a pas plus subsisté
^.^ que celle de Rue de Praslin, donnée à la rue du Port, parce que le général R. Hérard ■ IX-d/i occupa l'ancien logement de Boyer qui y est situé. [1843] CHAPITRE VII. 35i de cavaliers de la garde sous les ordres du général Méreaux. Il passa dans plusieurs rues comme s'il faisait une
tournée en ville, afin de donner le temps à M. Coquière et
sa famille de se rendre aux embarcations : je me joignis à
M. Ussher pour les y accompagner. Nous étions sur le rivage, quand Boyer arriva sur les lieux et mit pied à terre.
En ce moment, il fit ses adieux à son escorte et félicita le
général Méreaux de sa conduite; mais il s'exprima avec la
colère de l'indignation contre ceux qui l'obligeaient à
quitter Haïti. « Avant trois mois, dit-il, ils se repentiront
» de leur mauvaise foi et de ce qui cause aujourd'hui leur
» joie \ »
les y accompagner. Nous étions sur le rivage, quand Boyer arriva sur les lieux et mit pied à terre.
En ce moment, il fit ses adieux à son escorte et félicita le
général Méreaux de sa conduite; mais il s'exprima avec la
colère de l'indignation contre ceux qui l'obligeaient à
quitter Haïti. « Avant trois mois, dit-il, ils se repentiront
» de leur mauvaise foi et de ce qui cause aujourd'hui leur
» joie \ » Un certain nombre de personnes s'étaient rendues sur
le rivage ; je distinguai plusieurs jeunes gens qui se trouvaient sur le passage du Président, parmi les pièces d'acajou déposées là ; ils se découvrirent, probablement par ce
respect qu'impose toujours l'autorité ; je leur dis de se ran^
ger pour le laisser passer ; ce qu'ils firent. Aucune parole
ne fut prononcée par ces curieux. La famille de Boyer entra
dans la chaloupe qui portait ses effets, et lui dans le canot
du commandant Scharpe qui l'aida de la main à y monter.
M. Ussher et moi y entrâmes aussi. Boyer continuait à parler avec colère ; nous l'engageâmes à se calmer, à se mettre
au-dessus de son infortune politique, commune à tant
d'autres chefs d'État. Il nous dit : «Vous avez raison, car
» mes ennemis seront plus malheureux que moi. » Et il
devint aussi calme, aussi gai dans sa conversation, que s'il
allait d'un port d'Haïti à l'autre. A 8 heures, il monta à bord de la corvette. La troupe y 1 On sait, en effet, que dans le mois de mai 1843 , un mouvement insurrectionnel eut
lieu dans l'arrondissement de Jérémie ; les chefs furent fusillés. Aui mois d'aoiit et de
septembre, d'autres événemens se passèrent aui Cayes et au Port- au-Prince ; ils commen-.
cèlent tine réaction dans les idées. 332 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. était au port d'armes, les matelots rangés sur toute la longueur du navire. Les officiers l'avaient reçu, tous dans le
silence et avec respect. Un moment après , la chaloupe
arriva à bord, et les dames furent accueillies avec courtoisie. Je pris congé du Président et de sa famille, pour me
rendre à terre avec M. Ussher et le commandant Scharpe.
Boyer me pressa dans ses bras, en me remerciant de l'avoir
assisté et d'être resté auprès de lui jusqu'au dernier moment. J'avais rempli mon devoir. Dans la journée du 15 mars, Boyer avait remis au sénateurBazelais, président du comité permanent du Sénat, l'acte
portant sa démission. Le 14 , dans la matinée, ce sénateur
convoqua les six autres membres du comité , MM. J. Daguerre, N. Viallet, Gayot, Bouchereau, Madiou et J. Paul.
Ils se réunirent au palais du Sénat, dressèrent procès-verbal de la réception de cet acte, et en envoyèrent copie, par
un message, au secrétaire d'État Pilié, en l'invitant à se
charger des attributions du pouvoir exécutif, en vertu de
l'article 147 delà constitution, et à donner publicité au
procès-verbal contenant l'acte de démission i.
, Gayot, Bouchereau, Madiou et J. Paul.
Ils se réunirent au palais du Sénat, dressèrent procès-verbal de la réception de cet acte, et en envoyèrent copie, par
un message, au secrétaire d'État Pilié, en l'invitant à se
charger des attributions du pouvoir exécutif, en vertu de
l'article 147 delà constitution, et à donner publicité au
procès-verbal contenant l'acte de démission i. Le même jour, M. Pilié accusa réception de ce document,
et fit paraître l'acte suivant : « Le Secrétaire d'État provisoire
» Fait savoir officiellement au public que le Président 1 Le mot abdiquer qui est dans cet acte souleva la colère du « chef d'exécution » à l'installation du gouvernement provisoire. « L'insensé! dit-il, se croyait-il doue souverain? »
Non, Boyer ne le croyait pas; mais il exerçait les plus précieuses prérogatives de la
souveraineté nationale, d'après la constitution de 1816; il a pn dire : a J'abdique le
pouvoir dont j'étais revêtu. » Dans l'ancienne Rome, on abdiquait le consulat et d'autres
magistratures, et cependant le peuple romain était au moins aussi souverain que le
peuple haïtien. [1843] CHAPiTUE Vil. 533 d'Haïti vient de déposer au Sénat de la République, l'acte
portant sa démission. » Haïtiens ! dans les circonstances actuelles oii se trouve
notre pays, nous devons donner l'exemple du calme et de
la modération. Que les personnes et les propriétés soient
entièrement respectées^ que tous les fonctionnaires de la
capitale se pénètrent de l'importance de concourir avec
l'autorité supérieure au maintien de l'ordre. C'est en suivant cette marche, que toutes les garanties seront offertes aux citoyens et aux chefs qui commandent la capitale. î Donné au palais national du Port-au-Prince, le 14 mars
1843, an 40Me l'indépendance. Signé : Pilié. Tous ces actes furent insérés dans le Télégraphe du
1 5 mars ^ . Après eux, je produis également celui qui suit et qui
fut signé au Port-au-Prince, le 14 ou 15 mars, par une
infinité de citoyens, tant dans l'ordre civil que militaire.
Il faut le sauver de l'oubli : c'est la mission de l'histoire. Liberté, ou la Mort. République Haïtienne. Au nom du peuple souverain, « Nous, soussignés, déclarons devant l'Être-Suprême^
donner notre adhésion libre, sincère et entière^ à la révolution inaugurée le 27 janvier, dont le but esf de renverser
le gouvernement immoral et corrupteur \ de l'ex-Président \ Ce fut le dernier numéro de ce journal qui avait paru en 1813.
2 Ces deui mots sont écrits en grosses lettres dans l'acte. SSi ÉTUDES SUR l'histoire d'hAÏTI, Boyer, et de régénérer les institutions civiles et politiques
de la République. » Nous jurons et promettons, sur notre honneur, de prêter notre franc et loyal concours pour coopérer à cette glorieuse régénération. » Il faut encore sauver de l'oubli l'acte suivant : Liberté, où la Mort. Acte de déchéance. « Au nom du peuple souverain.
» Charles Hérard aîné, chef d'exécution des volontés du
peuple souverain et de ses résolutions,
et de régénérer les institutions civiles et politiques
de la République. » Nous jurons et promettons, sur notre honneur, de prêter notre franc et loyal concours pour coopérer à cette glorieuse régénération. » Il faut encore sauver de l'oubli l'acte suivant : Liberté, où la Mort. Acte de déchéance. « Au nom du peuple souverain.
» Charles Hérard aîné, chef d'exécution des volontés du
peuple souverain et de ses résolutions, » En vertu des pouvoirs qui lui ont été conférés, au nom
du peuple, par l'acte du 21 novembre 1842, en exécution
du manifeste expositif de ses griefs et déclaratif de la revendication de ses droits; » Considérant que le général Jean-Pierre Boyer a violé
la constitution en vertu de laquelle l'office de Président d'Haïti lui avait été confié pour exercer le pouvoir
exécutif; » r Par les nombreux attentats qu'il a portés à l'inviolabilité de la représentation nationale, en décimant ses
\^4'^i'^J! membres dans les sessions de 1822, 1853, 1839 et 1842,
pour lui ravir son indépendance et la forcer à trahir son
mandat ;
» 2° Par l'abus qu'il a fait de la faculté de proposer des
I , candidats au Sénat, soit à l'occasion de la formation des IjAÀM^ uV listes , soit en y portant des membres de sa famille ou
\ des favoris qui n'avaient aucun titre à cette dignité,
^jftyvvw'- afin de faire de ce corps un instrument docile à ses vo- |484o] APiTRE VII. 335 « 5° Par l'usurpation de pouvoirs qui ne lui étaient point
attribués, notamment ceux de faire grâce et de créer un
papier-monnaie; '!iÂ..i>^' » 4° Par la délégation qu'il s'est fait donner, par une
législature illégale et corrompue, de pouvoirs que la constitution lui refusait impérativement, tels que ceux de former et organiser l'armée, de changer ou modifier le système
monétaire, de suspendre les lois civiles par des mesures extraordinaires, au moyen des commissions créées
dans toutes les villes, sous le prétexte de consolider l'ordre
public ; î> 5<^ Par l'initiative qu'il a prise dans les lois relatives
aux impôts publics ; » 6o Par l'altération qu'il a faite au texte des lois , et le
refus de promulguer celles qui avaient été décrétées par la
législature ; » 7<^ Par la distraction des citoyens de leurs juges naturels, en les livrant à l'arbitraire de commissions ou civiles
ou militaires, composées d'agents à ses ordres; » 8*^ Par la révocation, sans jugement, de juges inamovibles, pour leur substituer des hommes ou corrompus ou
dévoués à ses caprices; » 9° Par la destitution arbitraire d'employés honorables
et de fonctionnaires qu'il n'avait pas le droit de révoquer; » Considérant que par tous ces faits, calculés avec une
profonde perversité, il a renversé tous les principes, violé
tous les droits, détruit toutes les garanties , notamment
celles du jury et de la liberté de la presse; — qu'il a violé
les règles et les formes protectrices de la justice, au point
qu'il n'y a plus de sûreté ni pour les propriétés ni pour
les personnes ; — que, tout en écrasant le peuple d'impôts
quer; » Considérant que par tous ces faits, calculés avec une
profonde perversité, il a renversé tous les principes, violé
tous les droits, détruit toutes les garanties , notamment
celles du jury et de la liberté de la presse; — qu'il a violé
les règles et les formes protectrices de la justice, au point
qu'il n'y a plus de sûreté ni pour les propriétés ni pour
les personnes ; — que, tout en écrasant le peuple d'impôts 336 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. odieux, il a plongé les finances et l'administration publique
dans le désordre et V anarchie, afin de masquer la dilapidation qu'il a faite des deniers publics; — que pour établir sa
domination et façonner le peuple à la servitude, il s'est
efforcé d'éteindre en lui tout sentiment de dignité nationale,
en cherchant à l'abrutir par ces deux moyens de despo-
/ 0[Lfi lOJK€ê tisme : la misère et l'ignorance; — que, par un système
\\j f\ 1^ combiné de mensonge, d'espionnage et de délation, il a
- , è perverti l'opinion, corrompu la morale publique, semé la
division et la haine parmi les citoyens, et jeté la défiance
et l'effroi dans les familles ; — qu'une fois entré dans cette
voie d'iniquité, il s'est livré à la tyrannie la plus odieuse,
en s'imposant comme le seul arbitre du pays ; qu'enfin,
par une ignorance profonde du droit des gens et sa mauvaise foi dans les relations internationales, il a compromis
l'honneur et le caractère haïtien, et exposé l'indépendance
nationale j « Considérant que la République ayant été mise en péril par un tel état de choses, le peuple, désespérant d'une
réforme qu'il avait en vain et tant de fois réclamée par ses
organes légitimes, s'est vu réduit à prendre les armes pour
révoquer le mandat constitutionnel qu'il avait consenti, et
ressaisir l'exercice de sa souveraineté ; « Considérant que tous ceux qui ont coopéré aux actes
d'usurpation et de tyrannie du Président Boyer, ou qui,
par des actions déloyales ou des conseils perfides, l'ont
secondé dans des mesures liberticides, soit comme fonctionnaires^ soit comme exécuteurs de ses volontés, doivent
l5 rw ^j, • ^ ^ être réputés ses complices; » A ces causes, déclare et arrête ce qui suit :
« Art. 1". Le général Jean-Pierre Boyer est déchu de l'office de Président d'Haïti, comme coupable de lèse-nation. [1843] CHAPITRE VII. 557 Art. 2. Sont mis en état d'accusation, comme complices
du Président Boyer et traîtres à la patrie : Joseph'Balthazar Mginac, général de division et secré- •
taire général près du Président d'Haïti ; Alexis Beaubrun Ardouin, ex-sénateur ; Charles Céligny Ardouin, administrateur des Cayes; Jean-Jacques Saint-Victor Poil y général de brigade et
commandant l'arrondissement du Port-au-Prince ; Jérôme-Maximilien Borgella, général de division^ commandant l'arrondissement des Cayes et provisoirement le
département du Sud ; Jean-Baptiste Riche, général de brigade ; Louis-Mesmin-Seguy Villevaleix, sénateur et ex-chef principal des bureaux du Président d'Haïti K
ateur ; Charles Céligny Ardouin, administrateur des Cayes; Jean-Jacques Saint-Victor Poil y général de brigade et
commandant l'arrondissement du Port-au-Prince ; Jérôme-Maximilien Borgella, général de division^ commandant l'arrondissement des Cayes et provisoirement le
département du Sud ; Jean-Baptiste Riche, général de brigade ; Louis-Mesmin-Seguy Villevaleix, sénateur et ex-chef principal des bureaux du Président d'Haïti K Art. 5. Tous les individus compris dans les art. 1" et 2
ci-dessus, seront livrés à un jury national et jugés dans la
forme qui sera déterminée. Art. 4. Toute autorité cessant devant la volonté du
peuple souverain, il sera pourvu à toutes les fonctions publiques dont l'utilité sera reconnue et dans la forme qui sera
prescrite par la nouvelle constitution . Art. 5. Provisoirement, les citoyens chargés actuellement de fonctions publiques, civiles et militaires, continueront à les exercer, sous l'autorité du gouvernement
populaire, jusqu'à révocation ou remplacement. Art. 6. Le présent acte sera imprimé, lu et affiché dans
toute l'étendue du territoire de la République. Donné au quartier- général des Cayes (du Port-au1 Si tous ceux qui avaient coopéré aux actes reprochés au président Boyer, étaient ses
complices, pour èlte juste, il fallait mettre en accusation J. C. Iinbert, Voltaire, Segrettier,
(guerrier et cette foule de sénateurs, de représentans, de fonctionnaires pnblics de l'ordre
civil et de l'ordre militaire. Le « Clief d'eiécution n aurait dû se mettre aussi en état
d'accusation, comme officier très-zelé avant 1842 : je n'en dis pas davantage. T. Xi. 22 358 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. Prince);, le 10 (24) mars 1845, an 40^ de l'indépendance et
le 1" de la régénération. Signé : G. Hérard aîné.
Par le chef d'exécution : Le chef de l'état-major général de l'armée populaire,
igné : Hérard-Dcmesle ^ . » J'ai terminé la tâche que j'ai entreprise, et j'en rends
grâce à Dieu. Je voulais écrire seulement la biographie de l'un des vétérans de mon pays. Ce sujet m'a en quelque sorte imposé
l'obligation de parler de tous ces hommes d'une génération
qui, pénétrée de sa dignité originelle, de la justice de ses
droits naturels, de la sainteté de sa cause, s'est levée spontanément aux cris poussés par la France en faveur de l'humanité entière, pour revendiquer sa part dans l'héritage
commun ; — de cette génération qui s'est illustrée dans sa
lutte contre le vieux système colonial, qui s'est vue ensuite
dans l'impérieuse nécessité de combattre contre cette généreuse France elle-même, livrée à une regrettable réaction,
afin de fonder une patrie pour ses descendans, pour toute
la race noire. Gloire à tous ces enfans de l'Afrique, à quelque classe
qu'ils aient appartenu dans le régime colonial renversé par
eux sur le sol d'Haïti ! Car ils ont tous contribué au triomphe des idées qui leur mirent les armes à la main. 1 On concevra facilement, que les événemens accomplis en Haïti depuis 1843, que les
malheurs éprouvés par cette patrie commune, toujours chère au cœur des opposans au
gouvernement du président Boyer, comme à celui des hommes qui le défendirent, que
l'infortune politique des uns et des autres, m'imposent aujourd'hui l'obligation de ne
discuter ni réfuter l'acte d'accusation ci-dessus, en ce qui concerne les accusés de complicité, même le président Boyer.
ment, que les événemens accomplis en Haïti depuis 1843, que les
malheurs éprouvés par cette patrie commune, toujours chère au cœur des opposans au
gouvernement du président Boyer, comme à celui des hommes qui le défendirent, que
l'infortune politique des uns et des autres, m'imposent aujourd'hui l'obligation de ne
discuter ni réfuter l'acte d'accusation ci-dessus, en ce qui concerne les accusés de complicité, même le président Boyer. [1843] CHAPITRE Vil. " 339 Honneur à leur mémoire ! Car ils dorment tous aujourd'hui dans la tombe. Les générations qui leur ont succédé ne rempliraient pas
leur devoir envers eux, si elles n'éprouvaient pas un profond sentiment de gratitude pour les services qu'ils ont
rendus à la patrie, si elles n'entouraient pas de leur vénération la mémoire des plus illustres parmi eux. Je me suis efforcé de distinguer ces derniers, de les désigner à mes concitoyens, sans hésiter toutefois à dire ce qui
m'a paru reprochable dans leur conduite (à l'exception
d'un seul d'entre eux) soit par les passions qui les animaient
et qu'ils ne surent ou ne purent maîtriser ; soit qu'ils cédassent trop aux circonstances qui les entouraient ; soit
qu'ils ne comprissent pas la situation réelle de notre pays
ou le but que poursuivait la nation ; soit, enfin, que les défauts de leur caractère fussent un obstacle au désir du bien
qu'ils avaient. Le président Boyer est, sans contredit, celui qui doit être
placé en première ligne dans cette dernière catégorie. Le
lecteur a pu remarquer combien de fois j'ai exprimé le
regret que ce chef distingué eût un caractère qui fut cause
de bien des reproches qu'on peut justement lui faire, dans
l'exercice du pouvoir qu'il a eu si longtemps en main.
Aucun autre ne m'a offert, — si j'ai bien jugé, — plus
d'occasions de blâme à côté de tant d'autres oii j'ai dû le
louer. Je l'ai vu souvent contrarié, malheureux de ce qui
lui déplaisait, sans se rendre compte, peut-être, de l'influence de son caractère dans le jugement qu'il portait sur
les choses et sur les hommes de son pays : il eût désiré de
la part de ceux-ci uue sorte de perfection impossible dans
la nature humaine, et dont lui-même n'offrait pas l'exemple. 540 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. Personne n'avait plus que Ini le sentiment de la justice
envers tous ses concitoyens j la plupart de ses actes le
prouvent, et cependant, dans l'application particulière qu'il
en faisait, il lui est arrivé souvent d'être injuste par ce sentiment même. Mais, s'il était prompt à l'être par la vivacité
de son caractère, signe ordinaire d'un bon cœur, il était
aussi prompt à revenir sur une décision injuste, tant sa
haute raison savait l'emporter à la fin sur sa passion du
moment. Il avait l'amour de l'ordre à un degré supérieur,
et l'organisation successive de toutes les parties du service
public le justifie. Aucun chef du gouvernement de notre
pays n'a obtenu autant de régularité que lui, de la part
des fonctionnaires de l'administration civile et militaire ;
et il a dû ce succès par les exigences de son caractère qu'ils
connaissaient.
ir sur une décision injuste, tant sa
haute raison savait l'emporter à la fin sur sa passion du
moment. Il avait l'amour de l'ordre à un degré supérieur,
et l'organisation successive de toutes les parties du service
public le justifie. Aucun chef du gouvernement de notre
pays n'a obtenu autant de régularité que lui, de la part
des fonctionnaires de l'administration civile et militaire ;
et il a dû ce succès par les exigences de son caractère qu'ils
connaissaient. Malheureusement, le système d'économie dont il avait
fait en quelque sorte le programme de son administration,
[i^îî poussé trop loin, l'a empêché de comprendre, peut-être,
qu'il était nécessaire cependant de rajeunir progressivement le corps des fonctionnaires publics, par l'adjonction
successive des jeunes hommes éclairés que produisait la
nouvelle génération née depuis l'indépendance nationale,
afin qu'ils fussent aptes à remplacer dignement la vieille
génération qui avait fondé la patrie et qui était au pouvoir.
En les tenant écartés, en ne leur offrant pas une carrière
assurée dans un pays où il est si difficile de s'en procurer
une convenable, il les livra, pour ainsi dire, à toutes les
obsessions de l'Opposition formée contre son gouvernement dès son origine ; à eux se joignirent leurs familles
embarrassées de leur trouver un emploi en rapport avec
leurs lumières acquises. L'agriculture, par des motifs énumérés souvent, n'étant 11845] CHAPITRE VII. 341 presque plus le fait des classes éclairées, — ce qui est regrettable, — le bien-être qu'elle eût pu leur procurer s'est
trouvé déplacé et en faveur de celles qui s'en occupent. —
L'industrie, réduite à l'exercice de quelques arts et métiers,
n'a pas été de leur goût, à cause de leur instruction. — Le
commerce, seul, restait comme un moyen de gagner leur
existence; mais, par cela même, il était difficile de surmonter la concurrence qui s'y développait naturellement. De là leur inclination à se jeter dans les emplois publics
auxquels les jeunes hommes de ces classes aspiraient encore par leur instruction, par le désir qu'ils éprouvaient de
servir la patrie comme leurs devanciers. En les trouvant en
quelque sorte fermés à leur désir, à leur ambition, ils
devaient grossir les rangs de l'Opposition et la pousser,
avec toute l'ardeur de leur âge inexpérimenté, dans la fatale voie qu'elle a parcourue. La carrière militaire aurait pu suppléer à l'insuffisance
des emplois publics; mais elle tendait chaque jour à n'en
être plus une, par la réduction successive de l'armée depuis
que la paix intérieure était assurée, et que la paix extérieure n'était plus menacée. Au reste, cette carrière était
soumise à des règles qui ne permettaient pas de la franchir
promptement, pour arriver aux grades supérieurs qui procurent quelque aisance dans la vie, et l'on a vu comment
Boyerfut avare de promotions envers les plus anciens serviteurs de la patrie. Sa résolution à cet égard était évidemment calculée : il voulait arrivera une situation telle, que
le régime militaire ne dominât pas excessivement le régime civil, comme par le passé. Ce plan a été singulièrement dérangé par la Révolution
de 1843; mais je ne puis apprécier le résultat qu'elle a
produit sous ce rapport, comme sous tous autres, mon in342 ÉTUDES SUR l'histoire b' HAÏTI. tention n'étant pas de poursuivre mes Études historiques
au-delà du renversement du président Boyer. Au fait, je n'ai voulu qu'essayer d'écrire l'histoire de la
génération qui prit les armes en 1790, et dont il a été le
dernier et l'un des plus illustres représentans.
; mais je ne puis apprécier le résultat qu'elle a
produit sous ce rapport, comme sous tous autres, mon in342 ÉTUDES SUR l'histoire b' HAÏTI. tention n'étant pas de poursuivre mes Études historiques
au-delà du renversement du président Boyer. Au fait, je n'ai voulu qu'essayer d'écrire l'histoire de la
génération qui prit les armes en 1790, et dont il a été le
dernier et l'un des plus illustres représentans. Boyer a conduit, achevé avec talent, l'œuvre glorieuse
de cette génération par les grands faits de son gouvernement : — en réunissant toutes les parties de l'île d'Haïti
sous les mêmes lois, sous le même pavillon; — en constituant ainsi l'unité politique de la nation haïtienne par
l'unité territoriale; — en organisant l'administration publique d'une manière assez régulière, quoique, sous ce
rapport, il laissât à désirer ce qui devait la parfaire; — en
donnant au pays une complète législation, par l'adoption
des codes d'un peuple civilisé, par une infinité de lois sur
toutes matières; — enfin, en obtenant de la France la
consécration solennelle de l'indépendance et de la souveraineté nationale, par des traités que précédèrent des
négociations intelligentes, où il fit preuve d'autant de dignité que de patriotisme. De tels faits suffisent sans doute pour recommander la
mémoire de Boyer à la postérité. Et si Ton a suivi avec
attention ceux où il a paru reprochable, on reconnaîtra, —
j'aime à l'espérer, — que les défauts de son caractère en
furent l'unique cause, car ses intentions furent toujours
droites, son désir du bien incontestable. En lui, le tempérament dominait souvent la raison, mais celle ci finissait par l'emporter après réflexion et par la bonté du
cœur. Il a prouvé cette bonté par une infinité d'actes de
bienfaisance exercés envers une foule de personnes qu'il
assistait par des secours en argent tirés de sa cassette particulière^ alors qu'il se montrait si économe des deniers [1845] CHAPITRE VII. 545 publics; mais on ignorait ces actes, tant il y mettait de la
délicatesse ; et c'est ce qui explique sa modeste situation
pécuniaire au moment qu'il abdiqua le pouvoir. Ardent, énergique dans certaines occasions où il fallait
déployer la puissance de l'autorité, Boyer savait se modérer comme on pouvait l'attendre d'un esprit aussi éclairé;
ia clémence dont il usa souvent le prouve. Privé d'une
instruction classique^ comme presque tous les Haïtiens de
son âge, par le système colonial, il sut acquérir des lumières par son goût pour l'étude. Doué d'une grande pénétration et d'une élocution facile, élégante, il se fit remarquer sous ce rapport entre tous ses contemporains,
et il n'en fut lui-même que trop convaincu; car, étant en
outre très-spirituel, il abusa souvent de cet avantage
durant son pouvoir , en lançant des traits acérés
contre ceux qu'il savait être opposans à son gouvernement, en ne ménageant pas assez les susceptibilités de
l 'amour-propre des fonctionnaires publics, des magistrats
surtout, qu'il trouvait en défaut : par là, il irritait ses adversaires, il s'aliénait bien des cœurs. Mais, quand il voulait captiver quelqu'un, personne n'était plus séduisant
que lui, par les formes caressantes qu'il employait, par le
langage exquis dont il se servait.
qu'il savait être opposans à son gouvernement, en ne ménageant pas assez les susceptibilités de
l 'amour-propre des fonctionnaires publics, des magistrats
surtout, qu'il trouvait en défaut : par là, il irritait ses adversaires, il s'aliénait bien des cœurs. Mais, quand il voulait captiver quelqu'un, personne n'était plus séduisant
que lui, par les formes caressantes qu'il employait, par le
langage exquis dont il se servait. La facilité qu'il avait à s'exprimer, jointe à la certitude
de sa supériorité intellectuelle sur beaucoup de ses contemporains, et les premiers succès de son administration,
n'ont que trop contribué à l'obstination qu'il a mise à ne
céder en quoi que ce soit aux réclamations de l'opinion
publique dont l'Opposition se fit l'organe. Il n'aimait pas
d'ailleurs qu'on parût le devancer dans la conception
d'une chose utile au bien public, et il trouvait alors mille
raisons pour ne pas adopter ce qu'on lui proposait. Une 5i-i ÉTUDES SUR L HISTOIRE DHAÏTI. telle manière d'agir peut être attribuée à cette regrettable
vanité dont les esprits supérieurs ne sont pas toujours
exempts. En outre, exerçant un pouvoir déjà très-étendu
par la constitution qui donnait l'initiative des lois au Président d'Haïti, et s'étant réservé encore les hautes fonctions
ministérielles par la loi de 1819, les grands fonctionnaires
eux-mêmes, ses conseillers de droit, ne pouvaient pas influer sur ses résolutions. S'il en fut ainsi, on conçoit que
l'Opposition parlementaire pouvait encore moins obtenir
ce qu'elle réclamait, par l'éclat même qu'elle donnait à ses
idées. Boyer eût cru perdre tout le prestige de son autorité
s'il lui cédait ; et de ce qu'il n'estimait pas les hommes qui
se trouvaient à la tête de cette Opposition, il se croyait d'autant plus autorisé à dédaigner la réclamation des améliorations qu'ils formulaient dans un langage propre à leur concilier l'opinion publique. Il est si difficile d'abandonner une
route qui a conduit au succès ! Ce fut une grande faute de sa part ; car il aurait dû s'apercevoir que les temps avaient changé, que les idées en
matière de gouvernement et d'administration avaient fait
des progrès réels, par l'instruction qui était plus répan
due dans la société, par les relations qu'entretenait la République avec les nations civilisées dont les livres et les journaux étaient aux mains de tous les gens éclairés. Ces derniers se passionnaient naturellement en les lisant, en reconnaissant combien Haïti marchait lentement par rapport
à ces nations ; et sans tenir compte des difficultés de sa situation particulière, des progrès qu'elle avait néanmoins
accomplis, ils en désiraient de plus grands. Boyer aurait
dû, enfin, se pénétrer des observations suivantes, tracées
par la main d'un habile politique ^ : 1 Machiavel, Discours sur la première Décade de Tite-Live, 3» partie. J1845] CHAPITRE VII. 345 « J'ai souvent observé que la cause du succès ou du
» non succès des hommes dépendait de leur manière d'ac
1) commoder leur conduite aux temps. On voit les uns proI» céder avec impétuosité, les autres avec prudence et cir-
» conspection : or, comme dans l'une et l'autre de cesmé-
» thodes on ne suit pas la véritable route, on erre dans
)i toutes les deux également. Celui qui se trompe le moins,
» et à qui la fortune sourit, est celui qui fait concorder,
» comme je l'ai dit, ses résolutions avec le temps et les
» circonstances; mais on ne se décide jamais qu'entraîné
') par la force de son naturel...
I» céder avec impétuosité, les autres avec prudence et cir-
» conspection : or, comme dans l'une et l'autre de cesmé-
» thodes on ne suit pas la véritable route, on erre dans
)i toutes les deux également. Celui qui se trompe le moins,
» et à qui la fortune sourit, est celui qui fait concorder,
» comme je l'ai dit, ses résolutions avec le temps et les
» circonstances; mais on ne se décide jamais qu'entraîné
') par la force de son naturel... » Ce qui assure aux républiques une existence plus lon-
» gue et une santé plus vigoureuse et plus soutenue qu'aux
» monarchies, c'est de pouvoir, par la variété et la diffé-
» rence de génie de leurs citoyens, s'accommoder bien plus
!) facilement que celles-ci aux changemens opérés par le
» temps ^ . Un homme habitué à une certaine ligne de con-
» duite ne saurait en changer, nous l'avons dit; il faut né-
)) cessairement, quand les temps ne peuvent s'accorder
» avec ses principes, qu'il succombe... » Deux choses s'opposent à de pareils changemens : d'ar> bord, c'est l'impossibilité où nous sommes de résistera
1) la pente du naturel qui nous entraîne ; ensuite, la diffi-
)) culte de se persuader qu'après avoir eu les plus grands
» succès en se conduisant de telle manière, on pourra réus-
» sir également en suivant une autre ligne de conduite.
» C'est ce qui fait que la fortune ne traite pas toujours éga-
» lement un homme; en effet, elle change les circons-
» tances, et lui ne change point sa méthode. Les Etats
» eux-mêmes périssent, comme nous l'avons expliqué plus 1 La monarchie de la Grande-Bretagne fait exception à celte règle. Il est vrai que
l'élément démocratiqiie exerce une grande influence dans ce pays. 346 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. » haut, faute de changer avec les temps ; mais ces chan-
» gemens sont plus lents dans les républiques, parce qu'ils
» s'y font plus difficilement. . . » Voilà, si je ne me trompe, ce qui est applicable à la conduite de Boyer, dans les dernières années de sa présidence. Si j'examine aussi ce qui peut être appliqué à celle de ses
adversaires et de la plupart des hommes, et surtout de la
jeunesse qu'ils enrôlèrent sous leur bannière, je puis encore citer le même auteur : « En recherchant, dit-il^, les causes de ces oppositions de
» caractères (il s'agit de Scipion et d'Annibal), on en trouve
» plusieurs, puisées dans la nature même des événemens.
» La première de ces causes est fondée sur Famour des
» hommes pour la nouveauté. Cette passion agit le plus
') souvent avec autant d'activité sur ceux dont le sort est
» heureux que sur ceux qui souffrent de leur position; car,
.) comme nous l'avons dit et avec vérité, les hommes se
n lassent du bien-être comme ils s'affligent d'une situation
» contraire. Cette disposition des esprits fait donc, pour
» ainsi dire, ouvrir toutes les portes à quiconque proclame
» une innovation. S'il vient du dehors, on court au devant
0 de lui ; s'il est du pays, on l'environne, on grossit, on
') favorise son parti ; quelles que soient sa marche et sa
1) conduite^ il fait des progrès rapides... »
rité, les hommes se
n lassent du bien-être comme ils s'affligent d'une situation
» contraire. Cette disposition des esprits fait donc, pour
» ainsi dire, ouvrir toutes les portes à quiconque proclame
» une innovation. S'il vient du dehors, on court au devant
0 de lui ; s'il est du pays, on l'environne, on grossit, on
') favorise son parti ; quelles que soient sa marche et sa
1) conduite^ il fait des progrès rapides... » En résumé, ce qu'on peut justement reprocher à Boyer,
c'est de n'avoir pas fait tout le bien dont il était capable el
que favorisait la longue paix qu'il procura au pays. «Les
» gouvernemens doivent se constituer en révolution perma1 1> nente pour satisfaire aux besoins de la société. » C'est-à-
■ dire, qu'ils doivent eux-mêmes opérer les réformes que réclame l'état de la société, sans attendre que les exigences de |1845] CHAPITRE VII. 547 l'opinion leur en fassent une impérieuse obligation : ils
sont placés, organisés pour cela. Il ne suffit pas non plus qu'ils procurent une situation
matérielle supportable, une certaine aisance aux peuples
qu'ils dirigent ; il y a également dans l'ordre moral et intellectuel, des besoins auxquels il faut satisfaire, et l'homme
d'État doit les apprécier. Lorsque la conscience publique
les réclame pour le perfectionnement des institutions nationales, le gouvernement est d'autant plus mal avisé en
violant ces institutions ou souffrant qu'on y porte atteinte.
Si l'on recherche la cause principale de la Révolution de
i843, on la trouvera sans doute dans les expulsions successives des représentans qui, dans la Chambre des communes, se firent les organes de l'Opposition, pour demander
les réformes qu'à tort ou à raison l'opinion désirait. De leur côté, ces représentans ne sont-ils pas reprochables d'avoir donné une trop libre carrière à leur imagination, dans l'expression de leurs vœux ? Se sont-ils assez pénétrés de la situation réelle du pays, des difficultés qu'elle
présentait? N'ont-ils pas été trop systématiques dans leur
opposition ? On sait toutes les concessions qu'il faut faire
à l'amour-propre des hommes, quand il est froissé à un haut
degré; mais il y avait lieu, peut-être, de leur part, de ne
pas saisir ce qui leur était personnel, pour pousser invariablement la nation à une révolution dont ils pouvaient prévoir les funestes suites. Quelle que fût l'ambition qu'ils
avaient de servir la< patrie qu'ils aimaient, ils auraient dû
se rappeler son passé si plein d'enseignemens, et ne pas
compromettre la situation relativement heureuse où elle
était parvenue, après tant d'orages politiques. Enfin, qu'est-il advenu de la Révolution de \ 845 ? C'est
que : Chef du gouvernement, Chef de l'Opposition, Chef 548 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. d'exécution des volontés du peuple souverain, sont allés
tous trois mêler leurs cendres sur la terre étrangère, après
avoir souffert des douleurs de l'exil et gémi encore plus
de voir leur pays natal livré aux horreurs d'une odieuse et
barbare tyrannie...
qu'est-il advenu de la Révolution de \ 845 ? C'est
que : Chef du gouvernement, Chef de l'Opposition, Chef 548 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. d'exécution des volontés du peuple souverain, sont allés
tous trois mêler leurs cendres sur la terre étrangère, après
avoir souffert des douleurs de l'exil et gémi encore plus
de voir leur pays natal livré aux horreurs d'une odieuse et
barbare tyrannie... Cette pénible expérience sera-t-elle perdue pour Haïti ?
Tous ses citoyens éclairés, quelle que soit la nuance qui a
séparé leurs opinions politiques, ne sentiront-ils pas la nécessité de s'unir entre eux pour ne plus déchirer le sein de
cette patrie commune, pour travailler de concert, au contraire, au maintien delà paix publique ? L'union la plus intime entre tous ses enfans est le devoir le plus sacré qu'ils
aient à remplir envers elle. L'union, c'est la force, c'est le
moyen pour eux d'être heureux sur cette terre de merveilleuse fertilité : elle seule peut garantir l'indépendance nationale, la possession de tous les droits, de toutes les libertés du peuple. Que tous les citoyens doués de quelques lumières n'oublient jamais, néanmoins, qu'il n'est pas un seul droit dans
l'état social qui n'ait un devoir corrélatif : réclamer les uns
sans accomplir les autres, c'est vouloir jeter la perturbation
dans l'ordre matériel et dans l'ordre moral, au grand détriment de tous. Ils ne sont pas moins tenus à se défier des
idées de perfectionnement incessant dans les institutions,
parce que ce serait agiter inutilement les esprits pour
n'y substituer le plus souvent que de vaines théories. Lorsque le pays a le bonheur de posséder un gouvernement éclairé , modéré par ses lumières mêmes, ayons tous
la modestie de le croire aussi patriote que nous, et laissonslui le temps de mettre en pratique le système d'administration qu'il a jugé convenable aux circonstances et aux intérêts généraux de la société. |]843] CHAPITRE VU. 549 La Révolution de 1845 a parcouru l'orbite qu'elle s'était
tracée instinctivement. Toutes les conquêtes légitimes auxquelles elle avait aspiré sont aujourd'hui assurées, garanties par une constitution qui donne au gouvernement
qu'elle a organisé, la force nécessaire à son existence et les
moyens de produire le plus grand bien possible à la nation..
Sachons tous l'entourer du respect que réclame toujours
l'autorité publique, pour faciliter l'accomplissement de ses
devoirs. Tels sont mes vœux en terminant mon œuvre. 5S0 ÉTUDES SUR l'histoire d'haÏTI, RÉSUMÉ DE LA SIXIÈME ÉPOQUE. Immédiatement après la conclusion des traités avec la
France, la session législative eut lieu. L'Opposition parlementaire qui s'était organisée, en 1857, dans la Chambre
des communes, tirant parti de cet heureux événement,
porta cette Chambre à voter une adresse au chef du pouvoir
exécutif, dans laquelle elle formula ses vœux au nom de la
nation. Cet acte remarquable, et par sa rédaction et par les
convenances observées à l'égard de Boyer , exposa l'urgente nécessité d'une révision de la constitution de 1816,
afin de rajeunir les institutions politiques qui régissaient
le pays^ et de plusieurs lois sur différentes matières, notamment sur la réorganisation du système judiciaire et de
l'administration publique en général, pour rendre responsables les grands fonctionnaires de l'État et les principaux
commandans militaires.
nation. Cet acte remarquable, et par sa rédaction et par les
convenances observées à l'égard de Boyer , exposa l'urgente nécessité d'une révision de la constitution de 1816,
afin de rajeunir les institutions politiques qui régissaient
le pays^ et de plusieurs lois sur différentes matières, notamment sur la réorganisation du système judiciaire et de
l'administration publique en général, pour rendre responsables les grands fonctionnaires de l'État et les principaux
commandans militaires. Par cette adroite tactique, où elle enlevait au Sénat l'initiative que lui attribuait la constitution, et sur la révision
et sur l'administration, l'Opposition voulut mettre Boyer
en demeure de se prononcer sur les améliorations qu'elle
réclamait incessamment pour assurer le bonheur du peuple
qui, selon elle, était en proie à la misère. Mais l'éclat donné à l'adresse de la Chambre devint en [4843] CHAPITRE VII. 351 quelque sorte la cause motrice d'une conspiration ourdie
contre la vie du Président d'Haïti, par des gens obscurs
qui affectèrent de voir en lui une résistance à la réalisation
du bien public; ne pouvant l'atteindre, ils imaginèrent
l'assassinat du secrétaire général Inginac pour trouver
une meilleure occasion de parvenir à l'exécution de leur
projet. En même temps, ils firent éclater une révolte à main
armée sur un point voisin de la capitale. Effrayée elle-même de ces faits qui soulevèrent l'indignation générale, l'Opposition se calma ; mais elle trouva
l'occasion d'opérer de l'aigreur entre la Chambre et le Sénat à propos de son adresse et de ces attentats contre la paix
publique. Dans ces circonstances, des intrigues eurent lieu ; elles
portèrent Boyer à soupçonner un sénateur d'en être l'auteur, et le Sénat à l'exclure de son sein, en violation ouverte de la constitution. En même temps , un projet fut
conçu pour exclure les membres de l'Opposition de la
Chambre ; mais Boyer le fit avorter. Le résultat de toutes ces menées fut la stérilité de la session législative pendant laquelle il n'y eut qu'une loi
votée sur les douanes. La Chambre avait scindé le projet
du pouvoir exécutif, le Sénat le rétablit tout entier, et ce
fait fut la cause d'une rupture complète entre les deux
corps. L'année suivante, le pouvoir exécutif ajourna la session
législative sans motif apparent. Un refus d'impôts, à
Jérémie, constata la naissance d'une opposition au gouvernement dans cette ville. En même temps, des négociations se poursuivaient pour un traité entre Haïti et la
Grande-Bretagne , lequel ne put aboutir , et des arrangemens nouveaux se concluaient à Paris, entre la Repu352 ÉTUDES SUU L HISTOIKE d'haÏTI.
'année suivante, le pouvoir exécutif ajourna la session
législative sans motif apparent. Un refus d'impôts, à
Jérémie, constata la naissance d'une opposition au gouvernement dans cette ville. En même temps, des négociations se poursuivaient pour un traité entre Haïti et la
Grande-Bretagne , lequel ne put aboutir , et des arrangemens nouveaux se concluaient à Paris, entre la Repu352 ÉTUDES SUU L HISTOIKE d'haÏTI. bliqiie et les porteurs des titres de son emprunt contracté
en 1825. A l'ouverture de la session législative, l'Opposition
porta encore la Chambre des communes à voter une nouvelle adresse au pouvoir exécutif où les vœux exprimés
en 1838 étaient rappelés, où une réclamation fut consignée à propos de l'élection de plusieurs sénateurs qui
devaient en remplacer d'autres dont les fonctions allaient
expirer. La Chambre prétendit que la constitution exigeait la présentation, par le pouvoir exécutif, d'une
liste générale et unique de candidats, au lieu des listes
partielles pour chaque sénateur à élire, et qu'elle voulait
le renouvellement intégral du Sénat. Le Président d'Haïti
n'adoptant pas ces innovations, et la Chambre persistant
dans son refus de listes partielles ;, il consulta le Sénat
à ce sujet, et ce corps se rangea à son opinion. Loin
de céder à l'interprétation constitutionnelle donnée sur
cette question par le pouvoir exécutif et le Sénat, l'Opposition protesta en des termes violens et fit un appel à
l'armée. L'agitation produite à la capitale par les opposans porta
trente-un représentans à protester contre leur violence
perturbatrice, et à adresser leur protestation au pouvoir
exécutif. Celui-ci s'en prévalut et convia l'armée à soutenir
le gouvernement contre les factieux ; il prononça des destitutions d'employés publics liés à l'Opposition. Alors ,
trente-sept membres de la Chambre des communes, formant la majorité dans ce corps, reconstituèrent son bureau et étirent un sénateur sur une liste partielle. Ce fut
Toccasion d'un rapprochement, d'une réconciliation entre
le Sénat et la Chambre. La Chambre somma ses membres opposans d'adhérer à [1845] CHAPITRE VII. 355 rélection du sénateur , sous peine d'être éliminés de son
sein. Us protestèrent contre cette décision, et leur élimination fut prononcée. De nouvelles destitutions de fonctionnaires de tous rangs
suivirent cet acte, à la capitale, aux Cayes et à Jérémie, où .
l'Opposition se manifesta le plus , en décernant une médaille en or à son chef, H. Dumesle. De nombreuses
adresses d'adhésion parvinrent à Boyer sur toutes ces mesures, de la part des officiers supérieurs de l'armée^ dès
magistrats et des fonctionnaires publics. La Chambre des communes, débarrassée des opposans ,
rendit diverses lois proposées par le pouvoir exécutif, et
celui-ci consulta le Sénat sur les moyens à employer pour
améliorer le système monétaire delà République : des mesures lui furent indiquées. Dans l'année 1840, le chef de l'État en prit plusieurs
pour favoriser l'agriculture et le commerce national. Pendant la session législative, diverses lois furent rendues,
notamment sur l'érection d'une chapelle qui devait recevoir les restes de Pétion, et sur des modifications introduites au code civil. Des traités furent conclus avec la
Grande-Bretagne et la France, dans le but de faciliter la
répression de la traite des noirs, qui, par une loi promulguée précédemment , avait été assimilée à la piraterie.
en prit plusieurs
pour favoriser l'agriculture et le commerce national. Pendant la session législative, diverses lois furent rendues,
notamment sur l'érection d'une chapelle qui devait recevoir les restes de Pétion, et sur des modifications introduites au code civil. Des traités furent conclus avec la
Grande-Bretagne et la France, dans le but de faciliter la
répression de la traite des noirs, qui, par une loi promulguée précédemment , avait été assimilée à la piraterie. L'année suivante , un traité politique fut signé entre
Haïti et la Belgique : il contenait des dispositions, quant au
commerce, qui assuraient le traitement fait à la nation la
plus favorisée , ainsi qu'il en avait été par les traités conclus avec la France. Mais le Roi des Belges ne le ratifia
point, parce qu'il eût désiré des stipulations sur la réciprocité d'avantages, et pour le commerce et pour la navigation des deux pays. T. r.u 23 354 ÉTUDES SUR l'histoire d'haïti. La session législative fut féconde par une douzaine de
lois rendues sur diverses matières. L'Opposition ayant
fondé plusieurs journaux , les délits commis par la voie de
la presse furent mieux précisés qu'auparavant, et leur jugement dut avoir lieu par les tribunaux sans assistance du
jury, de même que d'autres crimes contre la paix publique,
contre les personnes et les propriétés. L'organisation de la
haute cour de justice fut enfin décrétée j une nouvelle organisation des troupes de ligne et des dispositions nouvelles sur leur recrutement , et sur les appointemens et la
solde des militaires de tous rangs , la police urbaine, etc.,
furent également décrétées. A propos d'une affaire de fausse monnaie dont un Français fut l'auteur , le consul général de France rompit ses
relations avec te gouvernement ; il se retira à bord d'une
corvette de sa nation et requit l'amiral de la station des
Antilles de venir lui prêter son assistance. Mais cet amiral
blâma sa conduite et ses actes, et promit à Boyer de conseiller son rappel au gouvernement français, après en avoir
obtenu que ce consul général reprît ses fonctions. L'époque du renouvellement intégral des représentans
des communes arriva en 1842. Les éliminés de 1839 furent
réélus , et avec eux une vingtaine d'autres membres de
l'Opposition. Pendant que le gouvernement fondait un
journal pour en combattre les doctrines , et qu'elle en établissait un autre dans le but de les soutenir, un légat du
Saint-Père le Pape signait un concordat provisoire afin de
régler les matières religieuses : ce projet n'eut pas de
suite, par les événemens politiques survenus dans la môme
année. L'opposition secrète que faisait au gouvernement le secrétaire d'État Imbert, porta Boyer à le révoquer de ses J1843] CHAPITRE VII. 355 fonctions. En même temps, il fit quelques promotions parmi
les anciens officiers militaires, mais insuffisamment pour
satisfaire au juste désir d'autres aussi méritans ; et il demanda au comité permanent du Sénat la convocation de ce
corps, A sa réunion, le pouvoir exécutif lui posa la question de
savoir, si les représentans éliminés en 1859, réélus par
leurs communes, pouvaient siéger dans la nouvelle Chambre, sans exposer le pays à une perturbation dangereuse pour la paix publique, sans désavouer l'approbation
générale qui avait été exprimée au moment de leur élimination.
aussi méritans ; et il demanda au comité permanent du Sénat la convocation de ce
corps, A sa réunion, le pouvoir exécutif lui posa la question de
savoir, si les représentans éliminés en 1859, réélus par
leurs communes, pouvaient siéger dans la nouvelle Chambre, sans exposer le pays à une perturbation dangereuse pour la paix publique, sans désavouer l'approbation
générale qui avait été exprimée au moment de leur élimination. Cette grave question mit le Sénat dans une fausse position. Chargé de la garde de la constitution et de veiller à
son maintien, il se vit forcé néanmoins d'opiner contre
l'admission des éliminés, pour ne pas occasionner une révolution politique qui eût été la suite d'une opinion contraire, puisque le chef de l'Etateût perdu dès lors le prestige de la raison et du pouvoir qu'il exerçait. Mais cet accord entre le Sénat et le Président d'Haïti
souleva l'Opposition; des condamnations judiciaires eurent
lieu contre plusieurs citoyens élus représentans, et la
Chambre, eu se constituant, admit les éliminés de 1839 et
tous les autres membres opposans. Une vingtaine de représentans furent gagnés cependant à la cause du gouvernement. La dissidence survenue dans la Chambre occasionna
une scène tumultuense à la suite de laquelle tous les opposans s'en retirèrent, la force publique ayant appuyé la majorité qui se forma sous l'impulsion du gouvernement.
Cette majorité les somma d'adhérer à ses décisions, sinon
ils seraient considérés comme démissionnaires. Leur refus
entraîna cette mesure violente. 556 ETUDES SUR l' HISTOIRE d' HAÏTI. C'était, pour le pouvoir exécutif, l'occasion de se mettre
à la tête des réformes demandées par l'Opposition et désirées par l'opinion publique. Mais Boyer ne comprit pas
cette situation grave des esprits ; il mécontenta même la
majorité de la Chambre qui avaitsacrifié les principes constitutionnels au repos public, en la laissant dans une inaction pénible à sa dignité. Le prétexte dont il se servit pour
se conduire ainsi fut la catastrophe produite par un affreux tremblement de terre. Le 7 mai, toute l'île d'Haïti éprouva ce fléau qui porta
ses ravages surtout dans sa bande septentrionale : plusieurs
villes furent renversées et des milliers de personnes périrent sous leurs décombres. Vers la fin de cette année, la capture illégale de deux
bâtimens espagnols par un garde-côtes de l'État occasionna
une affaire désagréable au gouvernement, qui refusa d'abord toute indemnité aux capitaines qui en réclamaient
pour avoir été détournés de leur route. Mais, sur la réclamation faite par le gouverneur de Cuba, cette indemnité
fut payée par le trésor public. L'Opposition exploita cette affaire, pendant que dans le
département du Sud, elle se préparait à une prise d'armes
contre le gouvernement. L'incendie d'une partie de la capitale, en janvier 1843,
en fut le signal. Les opposans de cette ville provoquèrent
cette insurrection, en assurant ceux des Cayes que cet incendie avait excité une nouvelle indignation contre Boyer.
Le 27 janvier , l'insurrection fut proclamée dans la
plaine des Cayes, par le chef de bataillon Charles Hérard
aîné, de l'artillerie, reconnu « chef d'exécution des vo-
)) lontés du peuple souverain et de ses résolutions, » d'après le manifeste révolutionnaire rédigé par la « société
ville provoquèrent
cette insurrection, en assurant ceux des Cayes que cet incendie avait excité une nouvelle indignation contre Boyer.
Le 27 janvier , l'insurrection fut proclamée dans la
plaine des Cayes, par le chef de bataillon Charles Hérard
aîné, de l'artillerie, reconnu « chef d'exécution des vo-
)) lontés du peuple souverain et de ses résolutions, » d'après le manifeste révolutionnaire rédigé par la « société [1845] CHAPITRE VII. 557 )). des droits de l'homme et du citoyen » dont Hérard Dumesle était le président. Réduite à une impuissance absolue dans l'arrondissement des Cayes, par la vigilance et la fermeté du général
Borgella, l'insurrection se porta dans ceux de Tiburon
et de Jérémie où elle avait pareillement éclaté avec
succès. Malgré toutes les mesures prises par le gouvernement
pour la combattre, elle réussit à conquérir tout le département du Sud, au moyen de la défection successive des
corps de troupes envoyés contre elle. Convaincu de l'impossibilité de se maintenir encore au
pouvoir, Boyer se décida à abdiquer et à se retirer à l'étranger. TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME PÉRIODE haïtienne SIXIÈDIS: ÉPOQUE LIVRE SIXIÈME CHAPITRE PREMIER. 1838. — La session législative est ouverte. — La Chambre des communes déclare au
Président d'Haïti qu'elle répondra à son discours par une adresse. — Election d'un
sénateur, quoique le Sénat n'ait pas avisé la Chambre de cette vacance dans son sein.
tranger. TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS CE VOLUME PÉRIODE haïtienne SIXIÈDIS: ÉPOQUE LIVRE SIXIÈME CHAPITRE PREMIER. 1838. — La session législative est ouverte. — La Chambre des communes déclare au
Président d'Haïti qu'elle répondra à son discours par une adresse. — Election d'un
sénateur, quoique le Sénat n'ait pas avisé la Chambre de cette vacance dans son sein. — H. Dumesle prononce un discours pour préparer la Chambre au vote de son
adresse. — La Chambre ajourne l'élection d'un nouveau sénateur, parce que le
Sénat ne lui a pas donné avis de cette vacance. — Le 27 avril, elle vote son adresse
et la fait porter au Président d'Haïti par une députation ; Boyer promet d'y répondre. — Eiamen de cet acte, — Pétition adressée à la Chambre par trois jeunes Haïtiens
qui, de Paris, demandent l'érection d'une statue à Pétion. — La Chambre la prend
eii considération et charge son président d'en entretenir Boyer ; il promet de donner
suite à ce projet. — Complot formé pour assassiner Boyer a la fête de l'agriculture ;
le 2 mai, le général Inginac est assassiné. — Révolte dans la commune de Léogane ;
elle est étouffée. — Les assassins sont arrêtés et jugés; six d'entre eux subissent la
peine de mort, et les autres sont condamnés a la réclusion. — La Chambre des communes envoie a Boyer une députation à cette occasion ; cette députation se rencontre
au palais avec une autre envoyée par le Sénat. — Discussion entre leurs membres :
Boyer la fait cesser, les invite à se modérer et à garder le silence sur eet incident. —
H. Dumesle en lend compte à la Chambre qui fait publier son rapport. — Irritation
de Boyer à ce sujet. — Projet d'expulsion de quelques représentans, déjoué par
Boyer. — La Chambre s'ajourne pendant huit jours. — La députation du Sénat lui
rend compte de la discussion survenue au palais ; le Sénat fait publier son rapport. —
Le général Inginac tente vainement de rétablir l'harmonie entre le Sénat et la Chambre. — Lettres anonymes adressées au consul français et à la Chambre contre Boyer.
— Il soupçonne le sénateur Pierre André d'en être l'auteur, et le dénonce publiquement. — Le Sénat prononce son expulsion et informe Boyer et la Chambre de cet
acte afin qu'il soit remplacé. — Boyer s'abstient de proposer des candidats, et arrête
une poursuite judiciaire dirigée contre Pierre André; il lui paye ses appointemens
de sénateur. -- Proposition et discours de D. Saint-Preux à la Chambre, pour TABLE DES MATIÈRES. 359 l'envoi d'une députation auprès de Boyei. — Le Président propose un projet de loi
sur les douanes; la Chambre vote la loi comme si elle émanait de son initiative. — Le
Sénat décrète la loi, en rétablissant le fait par la formule d'usage : la rupture est complète entre les deux corps. — Diverses circulaires adressées aui autorités, et arrêté
du Président d'Haïti , 3 CHAPITRE H.
MATIÈRES. 359 l'envoi d'une députation auprès de Boyei. — Le Président propose un projet de loi
sur les douanes; la Chambre vote la loi comme si elle émanait de son initiative. — Le
Sénat décrète la loi, en rétablissant le fait par la formule d'usage : la rupture est complète entre les deux corps. — Diverses circulaires adressées aui autorités, et arrêté
du Président d'Haïti , 3 CHAPITRE H. 1839. — Prorogation de la session législative au 12 août. — Refus d'impôts à Jérémie. — Négociations pour un traité de commerce et de navigation entre la Grande-Bretagne et Haïti. — La République prend des arrangemens avec les porteurs de titres
de son emprunt de 1825. — Ouverture de la session législative. — H. Dumesle et
David Saint-Preui font deux motions qui sont adoptées et insérées dans l'adresse de
la Chambre» — Boyer lui propose des candidats au sénatoriat. — Son message au
Sénat sur le système monétaire du pays. — Le Sénat réintègre le sénateur Pierre André dans ses fonctions. — Discussion de l'adresse de la Chambre ; elle l'envoie au Président d'Haïti. — Compte-rendu de la députation sur l'accueil qu'elle a reçu. — La
Chambre élit un sénateur pour cause de décès. — H. Dumesle fait publier un article
sur la question de la loi des douanes. — Boyer fait rectifier le compte-rendu de la
députation de la Chambre. — H lui propose trois nouveaux candidats au sénatoriat.
André dans ses fonctions. — Discussion de l'adresse de la Chambre ; elle l'envoie au Président d'Haïti. — Compte-rendu de la députation sur l'accueil qu'elle a reçu. — La
Chambre élit un sénateur pour cause de décès. — H. Dumesle fait publier un article
sur la question de la loi des douanes. — Boyer fait rectifier le compte-rendu de la
députation de la Chambre. — H lui propose trois nouveaux candidats au sénatoriat. — Elle refuse l'élection et demande une liste générale des candidats pour cinq sénateurs à élire. — Boyer soumet la question au Sénat. — Son message et celui du Sénat
à ce sujet. — Message de la Chambre concernant des bruits sinistres et insistant pour
avoir la liste générale. — Boyer lui demande des eiplications sur ces bruits; ensuite il
lui répond sur la question de la liste générale, en lui envoyant copie du message du Sénat à ce sujet.— Publication de toute cette correspondance.— Le 4 octobre, la Chambre
discute de nouveau la question des listes de candidature ; discours véhément de D. SaintPreux à cette occasion. — La Cambre décide de protester préalablement a l'élection des
sénateurs. — 31 de ses membres font scission et protestent contre cette décision; ils adressent leur protestation à Boyer et en demandent la publication. — Séance orageuse
du 6 octobre au palais de la présidence , allocution de Boyer aux officiers militaires, destitutions prononcées. — 37 représentans reconstituent le bureau de la
Chambre, et élisent un sénateur sur une liste de trois candidats. — Une députation va
annoncer ce résultat à Boyer ; elle se rencontre au palais avec une députation du
Sénat; accord et félicitations entre les deux députations qui rétablissent ainsi l'harmonie entre le Sénat et la Chambre. — La Chambre somme six représentans opposans de se rétracter, sinon ils seront éliminés de sou sein. Ils persévèrent dans leurs
opinions et envoient leur déclaration motivée. — Le 9 octobre, la Chambre déclare
qu'ils sont éliminés. — Elle informe le Président d'Haïti et le Sénat de cette résolution.— Destitutions de fonctionnaires publics au Port-au-Prince et a Jérémie, dans
ce dernier lieu à cause d'une médaille en or décernée à H. Dumesle. — Boyer rétablit
dans leurs emplois ceux qui font leur soumission. — H. Dumesle et D. Saint-Prenx
sont arrêtés et emprisonnés au Petit-Goave ; Boyer les fait relaxer. — Sa proclamation
du 10 octobre. — Adresse à Boyer par les officiers supérieurs du Port-au Prince,
suivie de beaucoup d'autres dans toute la République. — Réflexions sur tous les faits
dernier lieu à cause d'une médaille en or décernée à H. Dumesle. — Boyer rétablit
dans leurs emplois ceux qui font leur soumission. — H. Dumesle et D. Saint-Prenx
sont arrêtés et emprisonnés au Petit-Goave ; Boyer les fait relaxer. — Sa proclamation
du 10 octobre. — Adresse à Boyer par les officiers supérieurs du Port-au Prince,
suivie de beaucoup d'autres dans toute la République. — Réflexions sur tous les faits 560 TABLE DES MATIÈRES. précédens. — La Chambre rend diverses lois. — Message du Sénat au Présider)
d'Haïti sur le système monétaire , et mesures qu'il propose pour l'améliorer. —
Mission envoyée àJérémie ; le colonel Frémont en devient commandant. ... 55 CHAPITRE III. 1840. — Mesures adminstratives en faveur de l'agriculture et du commerce national. — Session législative : loi sur l'érection d'une chapelle destinée à recevoir les restes
d';l. Pétion ; loi portant modifications au code civil. — Message du Président d'Haïti
exposant les motifs de ces modifications : leur examen. — Le Sénat reçoit communication des traités conclus avec la Grande-Bretagne et la France, pour faciliter la
répression de la traite. — 1841. — Affaire de T. B. Smith, anglais qui prétend être
citoyen d'Haîli : rapport d'une commission à ce sujet. — Le Sénat sanctionne les
traités ci-dessus qui sont publiés. — Projet de traité entre Haïti et la Belgique ; pourquoi il n'aboutit pas. — Session législative ; diverses lois rendues sur différentes matières; sur les délits commis par la voie de la presse, sur la police urbaine, etc., —
Publication du journal le Manifeste et d'autres. — M. Granier de Cassagnac arrive
au Port-au-Prince ; ce qui s'ensuit. — Affaire du faux monnayeur Charles Touzalin. —
Conduite de M. Levasseur, consul général de France, à cette occasion. — Le Manifeste publie contre lui un article outrageant; . condamnation prononcée contre
M. Dumai .Lespinasse, rédacteur du journal et auteur de l'article. — Ce qu'exigeait
M. Levasseur — Il rompt toutes relations officielles avec le gouvernement et se
retire à bord ûe la corvette le Bercemi. — Il requiert que l'amiral commandant la
station des colonies françaises vienne au Port-au-Prince avec des forces maritimes 111
de France, à cette occasion. — Le Manifeste publie contre lui un article outrageant; . condamnation prononcée contre
M. Dumai .Lespinasse, rédacteur du journal et auteur de l'article. — Ce qu'exigeait
M. Levasseur — Il rompt toutes relations officielles avec le gouvernement et se
retire à bord ûe la corvette le Bercemi. — Il requiert que l'amiral commandant la
station des colonies françaises vienne au Port-au-Prince avec des forces maritimes 111 CHAPITRE IV. 1842. — Proclamation du Président d'Haïti qui convoque les électeurs pour le renouvellement de la Cbanibre des communes. — Publications à ce sujet par le Manifeste. —
Lettres de M. Lartigue au secrétaire d'État Imberl, et réponses. — Arrivée de plusieurs navires de guerre et de l'amiral Aruous-Dessaussays, appelé par M. Levasseur. — Entrevue de cet amiral avec Boyer. — 11 désapprouve la conduite du consul général et sollicite du Président la reprise de ses fonctions. — Boyer y consent, sous la
promesse que lui fait l'amiral de conseiller son rappel au gouvernement français. —
Elections générales : un grand nombre d'opposans sont élus représentans. — Dispositions où se trouve Boyer ; conseils qui lui sont donnés. — Publication des journaux
le Temps et le Patriote. — Arrivée d'un légat du Pape ; il arrête un projet de concordat pour régler les affaires religieuses, et se read à Rome : ce qui en empêche la
conclusion. — M. Imbert est révoqué de la charge de secrétaire d'État et remplacé
par M. Pilié. — Promotions de généraux; réflexions à ce sujet. — Convocation estraoïdinaire du Sénat. — Message du Président d'Haïti à ce corps, à propos de la
réélection des représentans éliminés de la Chambre en 1839. — Réflexions à ce sujet.
ieuses, et se read à Rome : ce qui en empêche la
conclusion. — M. Imbert est révoqué de la charge de secrétaire d'État et remplacé
par M. Pilié. — Promotions de généraux; réflexions à ce sujet. — Convocation estraoïdinaire du Sénat. — Message du Président d'Haïti à ce corps, à propos de la
réélection des représentans éliminés de la Chambre en 1839. — Réflexions à ce sujet. — Réponse du Sénat, suivie de considérations sur la situation politique. — Projet
du retrait intégral des billets décaisse, combattu en conseil ; Boyer y renonce. — Condamnations judiciaires contre MM. Devimeux Rinchère et David SaintPreux 160 TABLE DES MATIÈRES. 561 CHAPITRE V. Agitation au Port-au-Prince. — Ordonnances de police y relatives. — Réunion des représentans. — Protestation de 20 d'entre eux contre l'admission des éliminés de 1839.
La ChamLre, en majorité, les admet dans la vérification des pouvoirs, et élit président
M. Laudun. — Le 12 avril, une nouvelle majorité annule cette élection et nomme
président M. J.-B. Tassy. — Tous les opposans se retirent de l'assemblée. — La Chambre prononce l'exclusion des éliminés de 1839 et de six autres représentans et de leurs
suppléans. — Le Président d'Haïti ouvre les travaux de la session. — La Chambre accorde un délai' de vingt jours aux opposans pour revenir dans son sein, sinon ils seront
considérés comme démissionnaires; ils n'optempèrent pas. — Elle appelle leurs suppléans ; ceux-ci refusent de siéger. — Elle fait poursuivre M, Dumai Lespinasse, qui^est
condamné à une année d'emprisonnement et qui part pour la Jamaïque. — Réflexions
au sujet de ces actes. — Projet de loi sur l'instruction publique, retiré bientôt par
Boyer ; pourquoi? — Deux lois sont rendues et sept sénateurs élus par la Chambre; fin
de la session. — Tremblement de terre du 7 mai; son effet dans i'Artibonite, le Nord
et le Nord-Est. — Reproches faits à Boyer en cette occasion. — Capture illégale de
deux bâtimens espagnols, et ce qui s'ensuit. — Manœuvres de l'Opposition sur divers
points de la République. — Mesure intempestive ordonnée par Boyer. — Décès de plusieurs généraux. 207.
élus par la Chambre; fin
de la session. — Tremblement de terre du 7 mai; son effet dans i'Artibonite, le Nord
et le Nord-Est. — Reproches faits à Boyer en cette occasion. — Capture illégale de
deux bâtimens espagnols, et ce qui s'ensuit. — Manœuvres de l'Opposition sur divers
points de la République. — Mesure intempestive ordonnée par Boyer. — Décès de plusieurs généraux. 207. CHAPITRE VI. 1843. — Article officiel du Té/éjrfljjfte concernant les patentes des étrangers. — Décès
du général Bonnet à Saint-Marc. — Incendie au Port-au-Prince. — A cette occasion ,
les opposans de cette ville provoquent une insurrection aux Cayes. — Manifeste révolutionnaire de la 0 Société des droits de l'homme et du citoyen. » — EUe nomme
Charles Hérard aine (Rivière), « chef d'exécution des volontés du peuple souverain et
de ses résolutions, » en lui confiant la dictature. — Le général Borgella veut en vain
prévenir, par ses conseils, un attentat contre le gouvernement. — Le 27 janvier, les
opposans "des Cayes se réunissent en armes sur l'habitation Praslin. — R. Hérard
écrit à Borgella à ce sujet ; celui-ci en informe le Président d'Haïti et prend des mesures militaires contre les insurgés. — Proclamation du Président qui investit Borgella
du commandement du Sud; paroles qu'il prononce. — Réflexions à ce sujet. — Ordres
du jour de BorgeUa. — Les insurgés en fuite, se rendent dans la Grande-Anse. — Insurrection dans cette partie. — Suite des événemens.— Influence deFabre Geffrardsur les
succès de l'insurrection. — L'armée révolutionnaire, grossie par la défection des trou-
. pes, marche contre la ville des Cayes. — Propositions faites pour sa soumission et
conditions posées par Borgella ; elles ne sont pas acceptées. — La défection de deux
régimens facilite l'entrée de l'armée révolutionnaire. — Conduite de R. Hérard:
actes qu'il proclame. — Le colonel Toureaux fait sauter l'arsenal. — Appréciation
de la défection de Fabre GeS'rard en faveur de l'insurrection. ... 239. CHAPITRE VII. Sentimens éprouvés par le président Boyer, en apprenant l'insurrection de Praslin; son 562 TABLE DES . MATIÈRES. dégoût du pouvoir. — Cette disposition intime influe sur les mesures qu'il ordonne — Promotions dans les rangs militaires. — La défection des troupes à l'Anse-à-Veau.
occasionne l'alarme au Port-au-Prince. — La garnison de cette ville sort et marche
sur Léogane. — Elle revient à Gressier et marche de nouveau pour attaquer Léogane. — Défection de l'arrondissement de Jacmel. — Disposition de Boyer i abdiquer le
pouvoir et à se retirer à l'étranger ; offres que lui fait à cet effet le Consul de S. M. B. — Comhat à Léogane; défection des troupes, excepté la garde du Président. — A-cte
d'aLdKation remis au président du comité permanent du Sénat. — Boyer s'embarque
sur la corvette Scylla. — Le comité permanent du Sénat dresse procès-verbal de la
réception de l'acte susdit et l'envoie au secrétaire d'État Pilié. — Ce grand fonctionnaire le fait publier avec une adresse aux Haïtiens. — Deux actes révolutionnaires rendus après le départ de Boyer. — Jugement sur ce chef. — Résumé de la
sixième Epoque. 304. FIN DE LA TABLE DES MATIERES DU TOME ONZIEME.
le commandement de cet arrondissement.
pour prendre
un instant après la
Le général R. Hérard ne perdit pas
défection des troupes à Lesieur; il se porta aux Baradères
les
se rallièrent à lui),
et au Petit-Trou (où
populations
Le général
dans l'intention de marcher sur T'Anse-à-Veau.
fit volte-face afin de se porter à la rencontre de la
Lazare
contre Jérémie.
colonne qui marchait de TAnse-d'Eynand --- Page 294 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
à deux lieues de cette ville se trouve la
En avant et
redoute avait été élevée et garRavinedes-Sables : une
y
avancé par un détachement. Le général
géc, comme poste
à l'enLazare arriva à temps avec sa troupe et un canon,
à peu de distance de la
droit appelé le Numéro-Deux,
redoute.
à
le 22 féX Le général Solages, arrivé TAnse-d'Eynaud
de là le lendemain. En route, on trouva sur
vrier, partit
la mort de Lamarre et
un arbre, une lettre qui annonçait
elle
la défection de sa troupe; remise au général Cazean,
nouvelle
une pésaon mo fut lue à haute voix, et cette
produisit Solages
nible émotion dans toute l'armée. Cependant,
en divisant ses forces en deux colonnes
continua sa marche,
les ordres de Cazeau, la
et une réserve : la première, sous
la réserve sous
seconde sous ceux du colonel Souffrant, et
Lelièvre. Le 25, l'avant-garde, parvenue
ceux du colonel
commandé
trouva le poste avancé,
à la Ravine-des-Sables,
éminence du chemin qu'il
par l'officier Clergeau, sur une
la redoute opposa
fallait gravir. Attaquée avec résolution,
le chef de
vive résistance qui fit perdre du monde;
une
du 175, y fut tué; mais ayant été conbataillon Gervais,
Il était 4 heures de T'aprèstournée, elle fut abandonnée.
fut en
du gros de l'armée popumidi, quand on
présence
laire, pourvue d'artillerie.
avant et demanda à
Solages se porta de sa personne en
désormais de
comme s'il était possible
parler au chef,
l'effusion du sang. M. Elie Dubois,
s'entendre pouréviter
avec affection; il
l'estimait, se présenta et lui parla
qui
de
et de la déconfirma la nouvelle de la mort
Lamarre,
dans
dont les drapeaux flottaient
fection du 16° régiment,
le général
les rangs de l'armée ennemie, Apprenant que
Solages se porta de sa personne en
désormais de
comme s'il était possible
parler au chef,
l'effusion du sang. M. Elie Dubois,
s'entendre pouréviter
avec affection; il
l'estimait, se présenta et lui parla
qui
de
et de la déconfirma la nouvelle de la mort
Lamarre,
dans
dont les drapeaux flottaient
fection du 16° régiment,
le général
les rangs de l'armée ennemie, Apprenant que --- Page 295 ---
CHAPITRE VI.
[1845)
Solages voulait commettre
Lazare était le chef supérieur,
et ses
lui; mais Cazeau
l'imprudence de pénétrer jusqu'à
le Président
Il cria alors : ( Vive
officiers s'y opposèrent.
d'un ralliement à la cause
> d'Haiti! ) dans le vain espoir
: on fut sourd à ce cri. En ce moment,
du gouvernement
afin d'attendre le
il ordonna un mouvement en retraite,
l'heure
d'avantage, vu
lendemain pour combattreaveopius
avancée. Mais l'ennemi profita de ce mouvement pour
déjà
canon et le décharger : par une habile
démasquer son
fit ouvrir ses rangs à temps, aumanceuvre de Cazeau qui
victime ne tomba sous ce feu. Le combat ne pouvait
cune
plus être évité.
contre
Cazeau l'engagea en marchant avec intrépidité
ennemies, d'où un feu vif de mousqueterie
les troupes
soldats : il eut son cheval
partait et abattait ses vaillans
colonel
ordonna au
tué sous lui. Durant ce temps, Solages
afin de conSouffrant de pénétrer dans un bois voisin,
mais cet officier, d'une bravoure longtournerl'ennemi;
réussir: l'ennemi avait prévu
temps éprouvée, ne put y
etil contraint le 13 à fléchir, au moment
ce mouvement,
Morisseaux.
voit tomber le vaillant capitaine
oùl ce corps
le 26*
soutenir
En vain Souffrant fait-il avancer
pour
du terrain. Le colonel Lelièvre
le 15; il ne peut gagner
combat contre une
estl lui-même forcé de prendre part au
veut contourner l'armée entière; sa
colonne ennemie qui
choc. Mais alors le brave
réserve soutient très-bien le
tombe frappé à mort par une balle, et avec lui pluCazeau
notamment le lieutenant Douin qui se
sieurs ofliciers,
blessé
àl'un des drapeaux du 15, en se sentant
crampona
mortellement.
l'orLa retraite devenait impérieuse; le général Solages
le cadavre de Cazeau, et des
donna, en faisant emporter
sa
colonne ennemie qui
choc. Mais alors le brave
réserve soutient très-bien le
tombe frappé à mort par une balle, et avec lui pluCazeau
notamment le lieutenant Douin qui se
sieurs ofliciers,
blessé
àl'un des drapeaux du 15, en se sentant
crampona
mortellement.
l'orLa retraite devenait impérieuse; le général Solages
le cadavre de Cazeau, et des
donna, en faisant emporter --- Page 296 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'nATTI.
blessés. Ce fut bientôt une déroute complète, beaucoup
refusant de tirer ou jetant leurs fusils et gade soldats
enterrer le cadavre de
gnant les bois. On put cependant
blessés furent
Cazeaui près du bourg de Dalmarie, et les
pour être transportés aux
embarqués à TAnse-d'Eynand
Cayes 1.
comme à Lesieur, la
Ainsi, au combat du Numéro-Deux
brave officier devint funeste à la cause du goumort d'un
contre lui: c'est
vernement.Le destin sembla se] prononcer
enthousiasme du côté des insurgés, et peu
qu'il y avait
malgré la
de conviction dans les rangs de ses défenseurs,
fidélitéqu'ils lui gardèrent.
obtenaient sur
Le même jour, 25 février, les insurgés
livrer
qui devait leur
un autre point un nouveau succès,
le général
le
du Sud. Du Petit-Trou,
tout
département
T'Anse-à-Veau. Il suffit de son
R. Hérard marcha contre
les militaires
déterminer tous
approche de cette ville, pour
défection en sa
des 4, 10° et 50° régimens à opérer une
voulut combattre. Ce jour-là, on vitle
faveur : aucun ne
la Petite-Ricolonel Thomas Hector, du 4, aller jusqu'à
vière de Nippes avec son corps, uniquement pour protéger
gendre du Président d'Haiti,
le salut du colonel Bazelais,
et qui
quiavait marché avec lui en sa qualité d'ingénieur,
SiT. Hector
forcé de retourner au Port-au-Prince.
se voyait
le colonel
usa de ces formes courtoises dans sa défection,
toujours actif à l'avant-garde, usa aussi
Fabre Gellrard,
cette circonstance : entouré
d'une modération louable en
et bouillans cavaliers, il poursuivit quelques
de ses jeunes
touteinstans le colonel Bazelais, qui ne s'en effrayait pas
J'écris la relation de la marche de Solages et des combats qui S 'ensuivirent, d'après il est
de C. Ardonin tenues sur les renseignemens quilni furent fournis; mais, l'affaire
des notes
dcs inoxactitudes dans ce récit commne dans celui relatif à
possible qu'il y ait
passée à Lesieur.
cavaliers, il poursuivit quelques
de ses jeunes
touteinstans le colonel Bazelais, qui ne s'en effrayait pas
J'écris la relation de la marche de Solages et des combats qui S 'ensuivirent, d'après il est
de C. Ardonin tenues sur les renseignemens quilni furent fournis; mais, l'affaire
des notes
dcs inoxactitudes dans ce récit commne dans celui relatif à
possible qu'il y ait
passée à Lesieur. --- Page 297 ---
CHAPITRE VI.
11845]
l'ardeur de son escorte pour le laisser
fois, et il sut arrèter
paisiblement continuer sa route.
Faisons ici un retour en arrière, afin de constater quelques faits.
divers ordres du jour,
Le général Borgella avait publié
les solles 16, 17 et 24 février, pour rallier aux drapeaux
men
nationaux qui s'en étaient absentés
dats et les gardes
qui tenaient
D
momentanément; pour menacerles personnes
séditieux, même des femmes qui,
aux troupes des propos
d'être
sociale, auraient dû s'en abstenir,
par leur position
déclarer en état
poursuivis criminellement; enfin, pour
du Sud, afin d'y faire régner
de siége tout le département
les
les lois militaires 1 De leur côté,
généexclusivement
Lazare et R. Hérard, ce dernier surtout en sa quaraux
émis des
))
avaient
proclamalité de ( chef d'exécution,
tions et ordres du jour dans le but révolutionnaire qu'ils
on
remarquer que le chef
poursuivaient. A ce sujet,
peut
fut
avare de semblables actes, jusd'exécution ne
pas
fut insqu'au moment ou un gouvernement provisoire
tallé.
résultat survenu
Quand Borgella apprit le désastreux
il avait envoyé le colonel Chardavoine, son
à Lesieur,
renforcer
aide de camp, à la tète du 25 régiment pour
Périn, afin d'être prèt à se rele colonel Désiré au Camp
où les
avant dans la route du Plymouth, au cas
porter en
Cazeau eussent été vainqueurs.
généraux Solages et
commandé
Aux Cayes, le 8° régiment, du Port-au-Prince,
lui fut sévèroment reproché, comme si de
1 L'ordre du jonr relatif aux femmes commettre les délits prévus par les lois. Bien
telles personnes pouvaient impunément
à la révolution dont elles s'étaient
des femmes ont contribué, dans ces circonstances, elles verseraieut d'abondantes larmesavant
engunées, sans prévoir que la plopartd'entre
longtemps.
Aux Cayes, le 8° régiment, du Port-au-Prince,
lui fut sévèroment reproché, comme si de
1 L'ordre du jonr relatif aux femmes commettre les délits prévus par les lois. Bien
telles personnes pouvaient impunément
à la révolution dont elles s'étaient
des femmes ont contribué, dans ces circonstances, elles verseraieut d'abondantes larmesavant
engunées, sans prévoir que la plopartd'entre
longtemps. --- Page 298 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAITI.
colonel Bellanton, et un détachement de la garde
par le
les ordres du capitaine Fetà cheval du Président, sous
Gardel,
venait d'arriver, annonçant que le général
tierre,
biensmmh-batiemedirmetdel Jacmel, pénétrerait
le
avec le 220 régiment et les gardes natiotôt dans Sud,
nales de cet arrondissement.
lui ordonna
l'insuccès deSolages, Borgella
Enapprenant
les débris de sa colonne, et il
de rentrer aux Cayes avec
nationales
les troupes et gardes
y fit rentrer également
trouPérin, avec les poudres qui s'y
qui étaient au Camp
d'artillerie qui, devaient; il envoya enclouer les pièces
Boulongtemps, avaient été placées sur l'habitation
puis
commandant du Sud prévoyait bien que,
tellier. Car, le
toutle reste allait
hors le chef-lieu de ce département,
mains du chef d'exécution, qui marcherait
tomber aux
d'avancer contre le déinfailliblement contre lui avant
partement de l'Ouest.
un service fufit célébrer
Al'entrée de Solages, Borgella
victimémoire du brave Cazeau et des militaires
nèbre en
du vailmes à la Ravine-des-Sables et au Numéro-Deux,
à côté de lui. Puis,
lant Lamarre et de ceux qui périrent
de
le Président d'Haiti, il promut au grade
autorisé par
Souffrant et Lelièvre, et il fit
général de brigade, Colin,
celles de Bruno
justement méritées :
d'autres promotions
du
de Fettierre,
de colonel
génie;
Picdeper au grade
Riché venait de
à celui de chef de bataillon, etc, etc.
le
le brevet de général de division, envoyé par
recevoir
Président'.
la place des Cayes depuis son
Ce général commandait
tel chef, le service
Sous un
retour de TAnse-d'Eynaud.
pour autoriser le
1 Le 19 février, je fus envoyé cn mission dans aux lcs Cayes, grades prineipalement supérieurs.
général Lorgella i faire des promotions --- Page 299 ---
[1845]
CHAPITRE VI. et la défense étaient assurés. II fit
sés de la villepardes
nettoyeret ouvrir les foscultivateurs de
vée; les ponts en bois
laplaineappelés en corplacés sur la rivière de
furent brisés, ceux en maçonnerie,
la Ravine
d'autres points qui offraient
gabionnés, ainsi que
un accès
Le général Lelièvre
dans la place. eut le commandement de
gardes nationaux et gardait la ligne, de
tous les
la Ravine jusqu'à l'ancien fort où
l'embouchure de
de cette rivière
se trouve le confluent
avec les fossés.
en bois
laplaineappelés en corplacés sur la rivière de
furent brisés, ceux en maçonnerie,
la Ravine
d'autres points qui offraient
gabionnés, ainsi que
un accès
Le général Lelièvre
dans la place. eut le commandement de
gardes nationaux et gardait la ligne, de
tous les
la Ravine jusqu'à l'ancien fort où
l'embouchure de
de cette rivière
se trouve le confluent
avec les fossés. Le
les 15 et 17 régimens, défendait général Colin, avec
l'entrée où se trouvaient des
de ce point au pont de
planade, les
pièces d'artillerie. De là
15e et 25e régimens élaient
àl'es-. dres du général
plaçés sous les OrSolages. Et le colonel
sous lui les 8° et 2ke régimens,
Bollanton, ayant
planade à l'embouchure
couvrait la ligne, de l'esde la rivière de
aussi la poudrière située de
l'Ilet, gardant
frant commandait
ce côté-là. Le général Soufde
la réserve, composée du 26e
quelques compagnies d'élite, et
régiment et
d'armes. L'arsenal était
se tenait sur la place
gardé par le colonel
lebataillon d'artillerie. Enfin,
Toureaux avec
lechefde
bien digne d'une telle mission
bataillon Fettierre,
devait défendrele
par ses qualités militaires,
bureau
le général Borgella,
del'arrondissement où se trouvait
avec le délachement de la
Président et un autre du 17° régiment. garde du
Ainsi, saufles défections qui étaient
des Cayes pouvait être bien défendue possibles, la place
laire.Mais ses
contre l'armée
habitans, les familles
popudans ses rangs,
quiavaientleurs parens
s'effrayaient et gémissaient
cettelutte fratricide, et c'était fort
d'avance de
dérait encore queles
naturel quand on consicentral élaient
communications avecl le gouvernement
désormais rompues,
Sud presque tous les corps de
grilavaitenvoyedanslo
troupes. Aussi, dès
T. XI. lo4 mars,
--- Page 300 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATI. des
l'arrivée de l'armée populaire qui ne parut près
avant
les principaux habitans
Cayes que le 8 dans l'après-midi,
leurs doléances,
réunirent afin de présenter à Borgella
se
rédigea le citoyen Emile Blanchard
dans une pétition que
rendaient justice à ses sentiet qu'ils signèrent tous. Ils y
la ville des
ilavait préservé
mens; à la sngeseaveclaqualle
à sai prudangers qui la menaçaient; ils applaudissaient
le maintien de l'ordre et de la paix
dence, à son zèle pour
publique. Haiti ne rend point seule hom-
( Général, dirent-ils,
votre gloire emilitaire. Votre nom a traversél'immenmageà
place dans les annales de P'hissité des mers pour prendre
hommes de
toire où la postérité inscrit ceux des grands
flétrir cettegloire acquise
chaque peuple.
à sai prudangers qui la menaçaient; ils applaudissaient
le maintien de l'ordre et de la paix
dence, à son zèle pour
publique. Haiti ne rend point seule hom-
( Général, dirent-ils,
votre gloire emilitaire. Votre nom a traversél'immenmageà
place dans les annales de P'hissité des mers pour prendre
hommes de
toire où la postérité inscrit ceux des grands
flétrir cettegloire acquise
chaque peuple. Rien ne peut plus
travaux. Vos
cinquante ans de guerre et de glorieux
par
nobles et beaux comme les lauriers qui
cheveux blancs,
ont reçu la double concouronnent votre front victorieux,
de toute une
sécration del la valeur, del'amoir et du respect
nation. irrésistid'un sentiment impétueux,
) Sous l'impulsion
De tous les coins du territoire,
ble, Haiti s'ément et s'agite. armesà la main,
la nation s'estlevée et se pose debout, les
autres
des droits méconnus, les
les uns pour revendiquer du désordre et de l'anarchie. pour garantirla République
établies,
Certes, nous devons tous défendre les institutions
mais
mnaintenir les lois et le pacte fondamental de TEtat;
nécessairesàl la prospés'ilya a des réformes indispensables,
fondées,
s'il est des réclamations justes,
rité nationale,
L'arles produise, qu'on les mette au grand jour... qu'on
s'annonce: aunom de la pamée qui se présenteà nos portes
forment
trie, au nom de la liberté, au nom des principes qui d'éviter
aussi la base de nos institutions...
is
mnaintenir les lois et le pacte fondamental de TEtat;
nécessairesàl la prospés'ilya a des réformes indispensables,
fondées,
s'il est des réclamations justes,
rité nationale,
L'arles produise, qu'on les mette au grand jour... qu'on
s'annonce: aunom de la pamée qui se présenteà nos portes
forment
trie, au nom de la liberté, au nom des principes qui d'éviter
aussi la base de nos institutions... Tachons donc --- Page 301 ---
CHAPITRE VI.
]1845]
mains, lorsqu'on
de répandre notre sang par nos propres
l'autos'entendre, et nous en remettreà
pourrait peut-être
de l'Etat pour décider de la quesrité constitntionuelle
tion... ))
dix citoyens, conEt la pétition, remise à Borgella par
devant de
lui demander l'antorisation d'aller au
cluait par
de s'entendre, sauf à se
l'armée populaire pour essayer
les sentimens de la
ranger à ses côtés, si les espérances et
population étaient déçus et méconnus.
la situation des choses, Borgella ne pouvait rester
Dans
mais il avait son devoir
sourd à de telles représentations;
Il assembla un
et militaire à remplir avant tout.
politique
de tous les officiers supérieurs
conseil de guerre composé
connaissance dela pétisous ses ordres, I afin qu'ils prissent
décision
avec lui à la
qu'elle
tion et qu'ils concourrussent
fut laissée à chacun
exigeait. La plus slarge liberté d'opinions
des sentimens opposés les uns
d'eux, et l'on vit manifester
demandèrent tous, en
aux autres. Les officiers de l'Ouest
d'accord
leur nom et celui de leurs subordonnés, en cas
éviter tout combat,à retourner
avecl'armée populaire pour
la délibération dans ce
dans leurs foyers. Entin, dirigeant
Borgella obtint du conseil de guerre, qu'on permetsens,
du général R. Hérard,
trait l'envoi d'une députation auprès
quand son armée paraitrait. Le 5 mars,
chef d'exécution,
il répondit aux pétitionnaires en ces termes :
à votre
qui m'a été remise, je vous
(I En réponse
pétition renfermant la décision
adresse la copie du procès-verbal
demande.
du conseil de guerre réuni pour statuer sur votre
l'horreur du sang, et surtout du sang des frèL'humanité,
faite en cette grave circonstance. 1
res, a dicté la conçession
considérée
Mais que cette ceuvre de bienveillance ne soit pas
de faiblesse I e alors tout serait sacrifié à
comme un acte
qui m'a été remise, je vous
(I En réponse
pétition renfermant la décision
adresse la copie du procès-verbal
demande.
du conseil de guerre réuni pour statuer sur votre
l'horreur du sang, et surtout du sang des frèL'humanité,
faite en cette grave circonstance. 1
res, a dicté la conçession
considérée
Mais que cette ceuvre de bienveillance ne soit pas
de faiblesse I e alors tout serait sacrifié à
comme un acte --- Page 302 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE D'IAITI.
les noms des citoyens qui
T'honneur. Vous me désignerez
leur donne un
doivent former la députation, afin que je
sauf-conduit. ))
R. Hérard avait vu rallier encore
De son côté, le général
le 22° régiment
à la Petite-Rivièro de Nippes,
à son armée,
de Jacmel qui
et les gardes nationales de l'arrondissement
de les
aussitôt que le général Gardel cessa
firent défection,
il avait passé à Miracommander. Parti de Saint-Michel,
Desvale 24 février; et le 25, étant sur T'habitation
goane
de celte ville, il éprouva uneattaque d'aporieux, tout près
mais en
plexie qui lui paralysa la langue complètement,
deintollectuelles. Obéissant à son
lui laissant ses facultés
il continua la route pour se rendre à TAnse-à-Veau,
voir,
Mais,
à la Pcsuivant les ordres qu'il avait reçus.
parvenu
dut
il fut accablé par la maladie, et on
tite-Rivière,
le transporta à Miral'embarquer dans un canot qui
goane.
cette fatalité qui frappa le même jour,
On remarquera
Gardel et Cazeau, tan25 février, deux vaillans généraux,
à l'AnseLacroix était fait prisonnier
dis que leur collègue
à-Veau, par la défection de ses troupes.
R. Hérard était rendu à Miragoane
Bientôt, le général
la ville des Cayes, en
d'où il partit pour se porter contre
Aquin, Saint-Louis et Cavaillon,
passant par Saint-Michel,
de ces lieux. Ilavait
et voyant se réuniràlui les populations
David Saintaccueilli à l'Anse-à-Veau le représentant
obtenu du
Preux qui, étant dans la prison d'Aquin, avait
geôlier sa mise en liberté.
la
de l'armée populaire des Cayes,
députaA l'approche
d'elle : ces habition des habitans sortit et alla au devart
le général R. Hérard sur l'habitation
tans trouvèrent licues de la ville. Ils demandèrent comBergeaud, à deux
ui les populations
David Saintaccueilli à l'Anse-à-Veau le représentant
obtenu du
Preux qui, étant dans la prison d'Aquin, avait
geôlier sa mise en liberté.
la
de l'armée populaire des Cayes,
députaA l'approche
d'elle : ces habition des habitans sortit et alla au devart
le général R. Hérard sur l'habitation
tans trouvèrent licues de la ville. Ils demandèrent comBergeaud, à deux --- Page 303 ---
CHAPITRE VI.
[1843]
tant pour les citoyens eux-mèmes que pour
munication,
révolutiohnaire dont
Borgella et ses troupes, du Manifeste
bases on
beaucoup, afin de savoir sur quelles
on parlait
de ( régénérer le pays : )) ce qui prouve que
se proposait
mèmes, n'en avaient jamais
bien des personnes, aux Cayes
fut donUne sorte de fin de non-recevoir
eu connaissance.
Borgella personnelnée à ce sujet par rapport au général
lui en avait été
lement; car on prétendait, à tort, qu'il
de Praslin.
communication avant la prise d'armes
donné
revint en ville avec ce document,
Toutefois, la députation
de demander les
chargée, de la part du général R. Hérard,
l'armée du
la capitulation de
conditions proposées .
pour
et celle du conseil de guerre
gouvernement. En sa présenee
fit donner lecture du
réuni de nouveau, le général Borgella
et des conditions qu'il mettait à son adhésion,
Manifeste il avait fait écrire d'avance. Les voici:
lesquelles
etc., assisté de son
de division Borgella,
a Le général
connaissance du Maniconseil de guerre, après avoir pris
les réclamations du peuple, déclare l'accepfeste contenant
une fusion,
teret propose aux chefs de l'armée quis'avance,
de fraternité, aux conditions suivantes :
un renouvellement
etles propriétés. Que nulle
) Respect pour les personnes
haines
ne soit faite au profit des
particulières.
vengeance
soit recherché, ni incriminé pour ce qu'il
Que personne ne
chacun cona dit ou écritdurant ces temps de troubles. Que
la faculté de prendre
serve son libre arbitre, c'est-à-dire,
les troupes
événemens ou de se retirer. Enfin, que
partaux
sont actuellement en cette ville, puissent
de l'Ouest, qui
s'en retourner dans leurs foyers.
volontés du
qu'il se soumel aux
peu-
) Le général répète
y eût encore une
ple, parce qu'il ne voudrait point qu'il
et
seule goutte de sang de versée. Son patriotisme
la faculté de prendre
serve son libre arbitre, c'est-à-dire,
les troupes
événemens ou de se retirer. Enfin, que
partaux
sont actuellement en cette ville, puissent
de l'Ouest, qui
s'en retourner dans leurs foyers.
volontés du
qu'il se soumel aux
peu-
) Le général répète
y eût encore une
ple, parce qu'il ne voudrait point qu'il
et
seule goutte de sang de versée. Son patriotisme --- Page 304 ---
ÉTUDES SUR - L'RISTOIRE D'HAYTI.
son amour; pour ses concitoyens le lui commandent.
que sa première condition soit
Ainsi,
observée
acceptée et
: Respect pour les
religieusement
personnes et les
> Le colonel Chardavoine
propriétés!
de la
(sénateur), assisté des
ville, est chargé d'apporter la
députés
Si le sort du président
présente déclaration.>
Boyer et de son
allait se décider par la soumission de
gouvernement
troupes, le sort de la Révolution
Borgella et de ses
de 1845 devait
aussi de la sincérité avec
dépendre
laquelle ( le chef
) volontés du peuple
d'éxécution des
souverain )) allait accepter ces conditions, posées par l'illustre Vétéran qui
rière militaire
commença sa caren 1791, et qui eut dans le cours
tant d'actions dignes du vrai
de sa vie
citoyen.
Le sénateur colonel Chardavoine et les
rent auprès du général R.
députés se rendidu soleil du 8
Hérard, et revinrent au coucher
mars, avec la pièce qui suit :
Liberté,
ou la Mort.
République Haitienne.
Au nom de la Souveraineté du
Le Chefd'exécution de la volonté du peuple,
de ses résolutions,
peuple souverain et
Après avoir consulté le giron des comités
les propositions insérées dans la lettre
populaires, et
du général
demandant un mûr
Borgella
examen, a résolu
la
à demain matin.
d'ajourner réponse
Salut en la patrie.
Signé : C. HÉRARD ainé.
Certifié par le président et les membres du giron,
Signé : HÉRARD DUNESLE, LAUDUN, BÉDOURT',
1 Cet acte est écrit de la mnain de H. Dumesle. En
changeant la dénomination dé la
érées dans la lettre
populaires, et
du général
demandant un mûr
Borgella
examen, a résolu
la
à demain matin.
d'ajourner réponse
Salut en la patrie.
Signé : C. HÉRARD ainé.
Certifié par le président et les membres du giron,
Signé : HÉRARD DUNESLE, LAUDUN, BÉDOURT',
1 Cet acte est écrit de la mnain de H. Dumesle. En
changeant la dénomination dé la --- Page 305 ---
[1843]
CHAPITRE VI.
Aussitôt que l'on apprit que l'armée
chait, une agitation toute naturelle
popnlaire approeut lien dans la
Cayes, les troupes se
villedes
redontantl'issne.
préparant au combat, les familles en
A cinq heures de
Borgella futavisé
T'après-midi, les général
par le colonel Augustin
général Lazare pénétrait dans la
Cyprien, que le
Côteaux. Les
plaine par la route des
troupes du général R. Hérard
déjà de tous côtés pour environner la
s'avançaient
O'shiel et par la route du
place, parl'habitation
cimetière, les communications
s'établirent de suite entre elles et la ville,
des
qui traversaient la rivière de la Ravine par
canots
points. Afin d'éviter
et par d'autres
une collision désormais inutile,
qu'on traitait de la capitulation de la
puisrecommandé
place, Borgella avait
au colonel Chardavoine
R. Hérard à donner l'ordre
d'engager le général
d'y
à ses troupes de ne pas tenter
pénétrer.
A6 heures du soir, plusieurs officiers
déclarer à Borgella,
d'artillerie vinrent
que les militaires de ce corps avaient
abandonné les canons de l'arsenal,
Toureaux,
parce que le colonel
porté à une fàcheuse
faire sauter ce dépôt de
exaspération, menaçait de
poudre et d'armes. Colonel de
corps, il avait toujours vécu en mauvaise
ce
le chef de bataillon Rivière
intelligence avec
Hérard, et directeur de
nal, il conçut cette coupable
l'arsetre au général de l'armée
pensée pour ne pas se soumetpopulaire.
II aurait dû considérer
que l'arsenal était un
ment public, une propriété nationale
établissedisposer
la
dont il ne pouvait
par
destruction, un tel événement
outre occasionner celle des
devant en
propriétés privées contiguès,
créa République malgré d'Haiti lui
en celle de a République
s
une a
Haîtienne, le chef de
les idées et les vrais sentimens Républiqne qui Dominicaine > sur le territoire de l'ile. T'Opposition Il
de l'Est;
existaient depuis quelque temps dans lcs départemcnts ignorait
dont il ne pouvait
par
destruction, un tel événement
outre occasionner celle des
devant en
propriétés privées contiguès,
créa République malgré d'Haiti lui
en celle de a République
s
une a
Haîtienne, le chef de
les idées et les vrais sentimens Républiqne qui Dominicaine > sur le territoire de l'ile. T'Opposition Il
de l'Est;
existaient depuis quelque temps dans lcs départemcnts ignorait --- Page 306 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
incendie même dans la ville des Cayes, en exposant enun
Mais, il est
core bien des personnes à périr injustement.
Toureaux avait souvent des travers d'esà remarquer que
le caractère de la mo:
prit, des singularités qui prenaient
à imiter le
nomanie : l'une de ces singularités consistait
il
du moins la coiffure de Napoléon 1", tant
costume ou
militaire de ce grand
était enthousiaste de lahaute capacité
à
1. Il n'est donc pas étonnant qu'il soil arrivé
capitaine
Le général Borgella en
concevoir une idée si regrettable.
avait
cet officier lui-mème qui
fut désolé, et par rapportà
aux
aide de camp et qu'il aimait, et par rapport
été son
de lui
de sa résolution; il envoya auprès
conséquences
son aide de camp, pour l'en
le capitaine Jean Lindor, 3
à l'ardissuader; il ne réussil pas. Toureaux se maintint
senal.
demie du soir du 8, Borgella fut averti
A septheures et
avec les 8° et 24° réles colonels Bellanton et Désiré,
que
que l'armée populaire était
gimens, avaient fait défection,
et des forts de
de la poudrière
ainsi devenue en possession
était donc entamée
la Tourterelle et de l'llet. La place
La nuit se passa dans cette situation.
dans cette ligne.
ne faire aucune réLe général R. Hérard en profita pour
aûx conditions posées pour la capitulation.
ponse
dans la place avec toute son arLe 9 mars, il pénétra
nécessité de n'ordonner
mée, Borgella ayant reconnu la
démarrésistance. Ce général tenta une nouvelle
aucune
seul à l'arsenal, en éloignait
che auprès de Toureaux qui,
inutilement. Il lui
tout le monde par la crainte de périr
fatale
affectueuse
le détournerde sa
écrivit une lettre
pour
idée; ce bravey répondit en ces termes :
la mène manie de Meyrèles, citoyen recom4 Au Port-an-Prince, on se rappolle
mandable qui devint fou.
ésistance. Ce général tenta une nouvelle
aucune
seul à l'arsenal, en éloignait
che auprès de Toureaux qui,
inutilement. Il lui
tout le monde par la crainte de périr
fatale
affectueuse
le détournerde sa
écrivit une lettre
pour
idée; ce bravey répondit en ces termes :
la mène manie de Meyrèles, citoyen recom4 Au Port-an-Prince, on se rappolle
mandable qui devint fou. --- Page 307 ---
CHAPITRE VI.
4 Mon général, vos bontés me font baisser
suis sensible à tout ce
la tète ; je
que vous me dites
)) de ce jour. Je conviens
parvotre lettre
que ma résolution
)) rée, mais elle est prise.
est désespé-
))
Pardonnez-moi,
vous
vous savez que vous régnez dans
je
prie;
mon
)) gnerez encore sur mes cendres.
âme, et vous réJe vous respectejusqu'an tombeau !
La
Signé : TOUREAUX.,
journée se passa ainsi, et l'on avait
rait par céder. Le général
espoir qu'il finiSolages et
ses amis, s'exposérent même à
lecolonelCharlavoine,
pénétrer auprès de lui
l'y engager : il fut sourd à leurs
pour
poudre,
représentations. Entouré de
ayant ses pistolets à la main, il ne pouvait
être
contraint. Une demi-heurea
y
après.qu'ils furent sortis de l'arsenal, vers sept lieures, Toureaux mit le feu
et périt. Les flammes de ce bâtiment
aux poudres
feu aux maisons
communiquérent le
voisines, mais la ville eut le bonheur d'échapper à l'incendie ..
Par une lettre du 10 février, écrite à
nuit, de la main du
onze heures de la
Président, il disaitau général
qu'ily venait
Borgella
d'apprendre que ( des
a être en relations intimes
individus, connus pour
avec les
(( le 24 régiment du
révoltés, avaient suivi
Pelil-Goave, comme
(. garde nationale,
dragons de la
sans doute avec de
( Prenezgardeà eux.La
perfides intentions.
prudence
((
à
commande de lesmetire
l'écart, en sûreté; ) c'est-à-dire en
Messieurs Félix Poisson,
prison. C'étaient
Edouard Lochard,
six autres désignés dans
Bonnecase et
Borgella
une note annexée à la lettre. Mais
n'avait pas cru devoir incarcérer
lorsqu'il s'agit
ces citoyens; et
d'envoyer rune députation de ceux des Cayes
11 Par un décret dn chef d'exécution, du 12
meubles de Toureaux sont séquestrés pour étre mars, ( tous les biens, meubles et imsouffrent de cet acte de vandalisme de la
vendus au profit des familles
nie, etc. n
part de .cct infàme suppôt de la tyran- qui
n'avait pas cru devoir incarcérer
lorsqu'il s'agit
ces citoyens; et
d'envoyer rune députation de ceux des Cayes
11 Par un décret dn chef d'exécution, du 12
meubles de Toureaux sont séquestrés pour étre mars, ( tous les biens, meubles et imsouffrent de cet acte de vandalisme de la
vendus au profit des familles
nie, etc. n
part de .cct infàme suppôt de la tyran- qui --- Page 308 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI,
au devantdel'larmée
populaire, il avait fait
toutes les personnes qui étaient
mettre en liberté
détenues
le début del'insurrection
par. ses ordres dès
et successivement. En
C respect pour les personnes et les
demandant
de traiter del la paix, il
propriétés, > au moment
en traçait
Le chef d'exécution
l'exemple.
qui avait eu ses raisons
traiter sur ces bases, dès son entrée
pour ne pas
l'arrestation et
aux Cayes, ordonna
l'emprisommement de plusieurs officiers
Reiehw périeurs; 1o du général Riché
suqui n'avait eu
en ces circonstances,
d'autres torts
que d'avoir montré une grande activil6,commemilitaine,a exécuterlesordres de
mais qui payait ainsi la mauvaise
sessupérieurs;
faite sous le règne affreux de H.
réputation qu'il s'était
Solages etles autres
Christophe: : car, pourquoi
généraux qui icombattirentà la
des-Sables et au
RavineNuméro-Deux, ne furent-ils
nés? 20 du chef de bataillon
pas emprisonétél'un des
Lambert qui, en 1842, avait
signataires de la protestation
élections de la capitale,
dirigée contre les
et qui se distinguait
ment au gouvernement
par sondévouel'étranger.
quil'avait accueilli à son arrivée de
Nous ne citons que ces deux hommes, et
trons encore l'acte le plus
nous enregisplus impolitique
inconséquent, le plus injuste et le
que le général R. Hérard ait
tant d'autres, dans l'exercice de
rendu, parmi
son
le décret du 10 mars
pouvoirdietatorial:
ration
par lequel, après avoir ouï la
du ( comité
délibérégénérateur, ) il déclara
a mis tous brevets,
nuls et non avecommissions, diplômes,
( vice délivrés
lettres de serpar Boyer, à partir du 15
K comme
janvier dernier,
impopulaires et liberticides. ) Nous nous
nons de
abstereproduire le A considérant ) qui
acte étrange, dans le temps où les
accompagnait cet
élevés étaienta
grades militaires les
accordés avec profusion à des
plus
hommes, à des
, ) il déclara
a mis tous brevets,
nuls et non avecommissions, diplômes,
( vice délivrés
lettres de serpar Boyer, à partir du 15
K comme
janvier dernier,
impopulaires et liberticides. ) Nous nous
nons de
abstereproduire le A considérant ) qui
acte étrange, dans le temps où les
accompagnait cet
élevés étaienta
grades militaires les
accordés avec profusion à des
plus
hommes, à des --- Page 309 ---
CHAPITRE VI.
[1845]
n'avaient jamais servile pays parles armes,
jeunes gens qui
excepté depuis le 27 janvier 1.
du
porte la même date
Un autre acte révolutionnaire
histoire est,
de la ville des Cayes. Mais l'indiscrète
101 mars,
elle constate ici que cet acte fut
de sa nature, investigatrice :
celui qui déclara
le 24 mars. C'est
rédigé au Port-au-Prince,
de l'office de Présidu
J.-P. Boyer
(
la déchéance
général
de lèse-nation, )) et le
( dent d'Haiti, comme coupable
considérées
avec sept autres personnes
mit en accusation
un jury nacomme ses ( complices, ) pour être jugées par
tional.
citons aussi un trait du caractère de
A côté de ces actes,
auquel on doit applaudir :
Hérard Dumesle,!
En 1841, il avait eu maille à partir avocladministratenr
de duel entre eux avait
Céligny Ardouin; une proposition
tribunal correctionnel des Cayes.
succédé à un procès au
du chef
les députés de cette ville allèrent auprès
Lorsque
l'un d'eux de direà C. Ard'exécution, H. Dumesle chargea
sincèrement désiré de lui prouver qu'il
douin : qu'il aurait
ressentiment contre
aucune rancune, aucun
ne conservait
le couvrir de toute sa prolui, à raison de ces faits, et de
de
mais
était entouré
tection en entrant aux Cayes ;
qu'il
de sentimens de vengeance à son égard, et par
gens animés
l'administration des finances
rapport à sa conduite dans
gérait avec trop de rigueur, et parce qu'ils l'accusaient
qu'il
dans
des actes du général Borgella
d'avoir été l'instigateur
le
n'étant pas sûr de pouvoir
ces derniers temps; que,
Comment! vous vous êtes mis en insurrection le 27 janvier, et vous avez déclaré
les brevets délivrés tardivement, par un chef qui gouvernait le pays
nuls, dès le 45,
officiers de l'armée, vieux militaires qui l'avaient scrvi avec
depuis 25 ans, à d'anciens
du grade de général de division qui vous fut
honnenr, tandis que vous vous prévaliez d'nne abstraction ! Et une tclle faute, dans un
décerné par de simples citoyens au nom
dont vous alliez avoir tant besoin
pays toujours soumis an régime militaire, à ce régime
pour vous soutenir 1.ate
pays
nuls, dès le 45,
officiers de l'armée, vieux militaires qui l'avaient scrvi avec
depuis 25 ans, à d'anciens
du grade de général de division qui vous fut
honnenr, tandis que vous vous prévaliez d'nne abstraction ! Et une tclle faute, dans un
décerné par de simples citoyens au nom
dont vous alliez avoir tant besoin
pays toujours soumis an régime militaire, à ce régime
pour vous soutenir 1.ate --- Page 310 ---
ÈTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
il T'engageait à quitter les
soustraire à des vexations,
Cayes 1.
Il profita
C.Ardouin fut sensibleà ce procédé généreux.
général Borgella, de deux gardedu retourordonné parleg
élaient venus aux Cayes sapporterd -
des habillemens
côtes qui
etil
surl'un
de troupes, etc., par ordre du Président,
partit Port-aud'eux dans la soirée du 8 mars pour se rendre au
à
Prince. Il y arriva le 15 dans laprès-midi, et annonça
Boyer la capitulation des Cayes.
déchues dedroit
Toutes les autorités de cette ville étaient
Le colonel Fabre
l'entrée de l'armée révolutionnaire.
par
de T'arrondissement.
Geffrard fut nommé commandant
lui tousles
promisà Borgella, il eut pour
Ainsi qu'ill'avait
au malheur
égards dus à son rang, à ses anciens services,
inses
actuelle, à son grand âge (70ans)età
de sa position
dont il était affecté; et si
firmités résultant de la paralysie
à Geffrard
fut
alors mis en prison, il dut
ce général ne
pas
lui. Ce colonel ne poucette considération qu'on eut pour
de toute son
avait honoré Borgella
vait oublier queson père
parmi les officiers
amitié, qu'il l'avait toujours distingué
son
oublier non plus, qu'à
de cette époque; il ne pouvait
affection et de
Borgella T'honorait lui-même de son
tour,
son estime.
d'apprécier la défection de
C'est ici le lieu, pour nous,
Nous avons dit commentelle
Fabre Geffrard au 28j janvier.
la
motifs ils'y détermina :
parole
eut lieu, et par quels
bataillon R. Hérard, l'end'honneur qu'il donna au chefde
de se dévouerà l'entreprise
gagement pris, sous serment,
d'après ses proindiquée dans le Manifeste révolutionnaire,
pres convictions.
comment il se conduisit. Il ne tarda
On a vu plus avant
1 Le chef de l'Opposition reconnaissait ainsi, dès lors, qu'il était débordé.
j janvier.
la
motifs ils'y détermina :
parole
eut lieu, et par quels
bataillon R. Hérard, l'end'honneur qu'il donna au chefde
de se dévouerà l'entreprise
gagement pris, sous serment,
d'après ses proindiquée dans le Manifeste révolutionnaire,
pres convictions.
comment il se conduisit. Il ne tarda
On a vu plus avant
1 Le chef de l'Opposition reconnaissait ainsi, dès lors, qu'il était débordé. --- Page 311 ---
CHAPITRE VI.
[1845]
de l'arrondissement
pas à ètre relevé du commandement
dans l'Ouest et contribuer à achedes Cayes pour se porter
de
de
révolution; et l'on sait qu'il ne cessa
jouir
ver la
comme dans le Sud,
l'estimepublique dans ce département
des divers emplois qu'il y remplit',
à l'occasion
écrivons ces lignes, nous nous voyons
Al'époque où nous
dans l'expression de nos idées,
gêné, en quelque sorte,
notre
par tout ce que nous pourpour motiver
appréciation Geffrard; la pudeur nous rerions dire en faveur de Fabre
la
le temps a marché; il a prouvé que
tient. Cependant,
étendue dans les débonne réputation de ce citoyen s'était
ct du Nord, comme dans les deux
partemens del'Artibonite
autres.
la cause ? C'est que, dans toutes les cirEn sa vez-vous
vie
il a montré une grandeintelconstances de sa
publique,
modérades choses et des affaires de son pays, une
ligencè
un amour vrai pour
tion digne d'éloges, un dévouement,
suns distinction. En Haiti,
tous ses concitoyens, ses frères,
tout
du succès pour
ce sont les conditions indispensables
l'hisveut être honoré de son vivant et vénéré parl
chef qui
quel a été le sort de ceux qui
toire et la postérité. Voyez
eurent des sentimens contraires !
des
desantécédens de Pétion, depuis l'affaire
En parlant
et de sa défecSuisses dont il prit la juste défense en 1791,
1799 et de celle de 1802, nous eroyons avoir pronvé
tion en
destinées de ce chef et de son
que ces actes influens sur les
de frateront eu pour mobile ce profond sentiment
pays,
elle était magnifique, et sa quene, vue de
1 Pendant l'insurrection, une snd-onest. comète parut; Si le peuple vit dans son apparition tiu présage
la capitale, se prolongeait au la faveur dont il entourait déjà le colonel Fabre Geffrard
de la chute infaillible de Boyer,
de Guffrard p On sait, que les révolnle porta à dire de la comète : . C'est le blanc panache à leurs chapeaux. Et n'est-il pas eurietix
tionnaires portaient alors un panache
de la eapitale, ait été envisagée par
qu'une autre comète, vue en 1858 la au nord-onest qui a renversé le singulior Empereur
le peuple comme le précurseur de révolation
d'Haiti?
chute infaillible de Boyer,
de Guffrard p On sait, que les révolnle porta à dire de la comète : . C'est le blanc panache à leurs chapeaux. Et n'est-il pas eurietix
tionnaires portaient alors un panache
de la eapitale, ait été envisagée par
qu'une autre comète, vue en 1858 la au nord-onest qui a renversé le singulior Empereur
le peuple comme le précurseur de révolation
d'Haiti? --- Page 312 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
succès dans sa carrière politinité; il lui a dû ses éclatans
défections ont été
On sait du reste combien ses deux
que.
utiles à la patrie.
en faveur
nous avons parlé de celle de Borgella
Lorsque
avons dit
fut entrainé à ce
de la scission du Sud, nous
qu'il
mais
monvementirélléchi contre sa propre conviction,
que
heureux qu'ils s'y,fit jeté, parce qu'il
le pays a été ensuite
sauva la
de la réconciliation qui
devint l'auteur principal
n'aurait pas eu lieu
patrie en 1812; et cette réconciliation
fût montré
manière aussi I admirable, si Borgella ne se
d'une
dans le Sud.
l'ami, le protecteur de tous ses concitoyens
que de grands événemens se sont
Eh bien! aujourd'hui
ainsi
la Révolution de 1845 a, pour
accomplis en Haiti, que
le rajeunissedire, terminé sa course par la restauration,
ne doit-on pas voir dans la défection
ment de la République,
celles de Pétion et de Borde Fabre Geffrard, comme dans
divine Procette
gella, une de ces résolutions inspirées par
vidence qui veille au salut des peuples?
dans une situation politique
Un homme se trouve-t-il
conduite
s'il a du bon sens il règle sa
grave ou périlleuse,
il se sent entrainé,
le raisonnement, ou, le plus souvent,
par
quelles que doivent
malgrélui, à prendre un parti décisif,
Cependant, sa
de sa détermination.
être les conséquences
sur le sort de son pays:
détermination influe grandement
alors de reconnaitre ou de penser qu'il
n'est-il pas permis
dans les mains de Dieu?
n'a été qu'un instrumenti intelligent
tout
comme la religion, nous enseigne que
La philosophie,
choses de ce monde; mais il faut le
est mystère dans les
constater ce qui est
concours du temps pour apercevoir ou
et c'est là l'oeuvre de l'histoire qui enregistre
bien ou mal,
les actions des hommes.
Nous savons bien qu'il y a eu, dans ces derniers temps,
reconnaitre ou de penser qu'il
n'est-il pas permis
dans les mains de Dieu?
n'a été qu'un instrumenti intelligent
tout
comme la religion, nous enseigne que
La philosophie,
choses de ce monde; mais il faut le
est mystère dans les
constater ce qui est
concours du temps pour apercevoir ou
et c'est là l'oeuvre de l'histoire qui enregistre
bien ou mal,
les actions des hommes.
Nous savons bien qu'il y a eu, dans ces derniers temps, --- Page 313 ---
'CHAPITRE vI.
[1845]
mais
hommes qui ont fixé l'attention publique;
plusieurs
Fabre Geffrard était mieux placé
quel autre que le général
de l'armée surtout, pour
dans T'esprit des populations et
comme
la récente révolution qui a fait disparaitre,
opérer
qu'un égoisme
enchantement, cet Empire tyrannique
par
des
qu'un stupide fétisanguinaire fonda sur
cadavres,
joignit la désuchisme dirigeait, et qui, pour se perpétuer,
et à la
des
et la force brutale, àla corruption
nion
citoyens
des deniers publics?
honteuse dilapidation
que cet Empire a eu unelongue
On objectera, peut-être,
dans l'intérêt de notre
durée, trop longue certainement
:
d'avance à cette objection
pays. Mais nous répondons
entrentdans lesdesc'estencore un deces mystères qui
que
Les nations, comme les individus,
seins del la Providence.
pour leur expérience.
ont besoin de grands enseignemens
Haïti devait faire la sienne au prix de tous les malheurs.
pour parler
Mais cessons ces réflexions philosophiques,
dernière
de la Révolution de 1845.
de la
phase
-être,
dans l'intérêt de notre
durée, trop longue certainement
:
d'avance à cette objection
pays. Mais nous répondons
entrentdans lesdesc'estencore un deces mystères qui
que
Les nations, comme les individus,
seins del la Providence.
pour leur expérience.
ont besoin de grands enseignemens
Haïti devait faire la sienne au prix de tous les malheurs.
pour parler
Mais cessons ces réflexions philosophiques,
dernière
de la Révolution de 1845.
de la
phase --- Page 314 ---
CHAPITRE Vli.
r'insarrection de Praslin;son
Sentimens éprouvés par le président Boyer, en intime apprenant influe sur les mesures qu'il ordonne.
dégoit du pouvoir. - Cette disposition La défection des troupes à lAnse-à-Vean
Promotions dans les rangs militaires.
de cette ville soit ct marche
occasionne l'alarme au Port-an-Prince. - marche La garnison de nouveau pour attaquer Léogane.
sur Léogane. - Elle revient à Gressier et
Disposition de Boyer à abdiquer le
de T'arrondissement de Jacmel.
B.
-
Défection
offres Iui fait à cet effct le Consul de S. M.
pouvoir et à se retirer à Tétranger ;
que
Ja garde du Président. - Acte
à
; défection des troupes, excepté
- Combat Léogane
du comité permanent du Sénat. - Boyers'embarque
d'abdication remis au présideut
du Sénat dresse procès-verbal de la
sur la corvette Scylla. - Le comité permanent
d'Etat Pilié. - Ce grand foncréception de l'acte susdit et l'envoie au secrétaire Haîtiens. - Deux aetes révolutiontionnaire le fait publier avee une adresse aux
sur co chef. - Résumé de la
naires rendus après le départ de Boyer. - - Jugement
sixième Epoque.
dc l'inon a vu, qu'informé
Dans le chapitre précédent,
le
Boyer prit certainement
surrection de Praslin, président
nous
s'opposer à sa réussite. Cependant,
des mesures pour
dans le
aurait du, ce nous semble, se porter
avonsdit qu'il
dans
insurgés eussent étéimpuissans
Sud; car, bien queles
d'abord
des Cayes, le Président n'ayant eu
T'arrondissement
de la Grande-Anse où ils se réfugièrent,
aucune nouvelle
généraux Lazare et Segreltier
mais ayant St ensuite queles
prit
il était encore temps qu'il
avaient pactisé avec eux,
absont
être les motifs de son
cette résolution. Quels
pu
T'histoire
intéresse assez
tention? C'est une question qui
qu'on devra porter sur ce
de notre pays et le jugement --- Page 315 ---
[1845]
CHAPITRE VII. chef, pour que nous disions au lecteur ce
à ce sujet. que nous savons
Lorsqu'il reçut du général Borgella la
27 janvier qui lui
dépêche du
annonçait la prise
il
une lettre de C. Ardouin
d'armes, m'envoya
Mon frère
qu'elle renfermait sous son pli 1,
m'entretenait de bien des
avaient précédé
particularités qui
l'événement et qui l'avaient
Je crus qu'il était de mon devoir
accompagné.
eur ce
à ce sujet. que nous savons
Lorsqu'il reçut du général Borgella la
27 janvier qui lui
dépêche du
annonçait la prise
il
une lettre de C. Ardouin
d'armes, m'envoya
Mon frère
qu'elle renfermait sous son pli 1,
m'entretenait de bien des
avaient précédé
particularités qui
l'événement et qui l'avaient
Je crus qu'il était de mon devoir
accompagné. Président : il fut satisfait de
d'apporter cette lettre au
cette
me donna à lire la
communication, et il
dépêche du général Borgella
plus concise, et une autre
lui
qui était
général
que
avait adressée aussi le
Solages, lui disant qu'il allait se rendre
selon la réquisition de Borgella. aux Cayes
à l'arrivée de
Je continuai à agir ainsi
chaque" courrier, car je recevais en
temps de nouvelles lettres'de
même
mon frère. En me voyant, Boyer me
)) les
ditd'unairpénétné: Ehbien! opposans ont enfin levé le
)) à ce qu'ils méditaient
masque; ils sont arrivés
depuis
) gouvernement. Ils
longtemps contre mon
ne le trouvent
)
le pays! Les malheureux! plus convenable pour
)) donç rien
eux! l'expérience du passé n'est
pour
Etc'est aux
I Sud qu'ils osent faireun
Cayes, c'est dans le
appel aux
> quele général Borgella réussiraà armes'Mais, j'espère
Je lui appris alors
dissiper cette révolte. )
que, dans le mois de
le général Solages m'avait écrit
décembre 1842,
une lettre dans
me disait : qu'il venait d'apprendre
laquelle il
fait imprimerau Port
que l'Opposition avait
au-Prince un
le
Manileste dirigé contre
gouveriement, et que ce pouvait être un bruit
tant d'autres que les opposans faisaient
comme
cireuler. (( Mais,
1 J'anrai à citer mon nom si souvent
de permettre que, dès à présent, je parle dans de moi ce chapitre, que je prie le Jecteur
gulicr. à la première personne du sinT. XI. --- Page 316 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI. ne m'en a point avisé, et
))
me dit le Président, Solages
ne m'en avez rien dit? - N'étant pas plus
) vous-mème
fait
je ne vous en ai
lui de ce
prétendu,
)) certain que
Président. ))
D point parlé,
appris aussi, que les opposans
J'ajoutai que j'avais
beaucoup sur le général Bonnet pour participer
comptaient
entreprendraient, et qu'ils dià tout mouvement qu'ils
d'accord avec lui. ( J'isaient que le colonel Rigaud était
étaient fondés; mais
Président, si tous ces bruits
)) gnore,
commandant de la place de
)) maintenant que ce colonel,
Bonnet
remplace provisoirement le général
) Saint-Marc,
nécesne vous semble-t-il pas
)) dans cet arrondissement,
des Hérard et
de le révoquer ? Rigaud est le parent
D saire
seconder
intime ami; je crois qu'il ne pourra pas
D leur
-vous ordonneriez; car,
les mesures que
D franchement
ferez venir à la capitale les troupes
vous
)) probablement,
les
besoin:
et du Nord pour
employerau
)) de l'Artibonite
influence à Saint-Marc, répondit
D - Rigaud n'a aucune
contrarier mes
il ne pourrait rien faire pour
) le Président;
) ordres.
est le parent
D saire
seconder
intime ami; je crois qu'il ne pourra pas
D leur
-vous ordonneriez; car,
les mesures que
D franchement
ferez venir à la capitale les troupes
vous
)) probablement,
les
besoin:
et du Nord pour
employerau
)) de l'Artibonite
influence à Saint-Marc, répondit
D - Rigaud n'a aucune
contrarier mes
il ne pourrait rien faire pour
) le Président;
) ordres. )
après, jesus que le sénateur
Cependant, quelquesjours
Saint-Marc, afin de remcolonel Dalzon était parti pour
Président avait fait
Rigaud, Avant son départ, le
placer
là le chef de bataillon Cazimir Vincent, commismanderde
s'enquérir de la conduite de
saire des guerres, pour
II avaitappris
Rigaud depuis la nouvelle de l'insurrection. du 2 féen faisant publier la proclamation
que ce colonel,
jeunes hommes.
ès, jesus que le sénateur
Cependant, quelquesjours
Saint-Marc, afin de remcolonel Dalzon était parti pour
Président avait fait
Rigaud, Avant son départ, le
placer
là le chef de bataillon Cazimir Vincent, commismanderde
s'enquérir de la conduite de
saire des guerres, pour
II avaitappris
Rigaud depuis la nouvelle de l'insurrection. du 2 féen faisant publier la proclamation
que ce colonel,
jeunes hommes. vrier, en avait plaisanté avec quelques
mission
de suite à Saint-Marc, avec
Cazimir fut renvoyé
des régimens de cette ville,
auprès des officiers supérieurs
s'il ordonnait tle moinRigaud,
d'arrèter et d'emprisonner
due au gouvercontraire à l'obéissance
dre mouvement --- Page 317 ---
[1845)
CHAPITRE VII.
nement. Arrivé à minuit,
réunis; ; ils
Cazimir trouva ces officiers
veillaient, à raison de ce qui s'élait
la journée. - - Vers 2 heures de
passé dans
monté pardeuxj jeunes
l'après-midi, un canot
gens étaitentré à
de Jérémie. Ces marins étaient
Saint-Marc, venant
porteurs d'une
remirent au colonel
lettre qu'ils
Rigaud, et à laquelle il répondit immédiatement; puis, le canot repartit. Dans la
colonel, escorté de ceux avec
soirée, ce
la
lesquels il avait plaisanté de
proclamation du Président, visita les postes de la
mais, parvenu à l'arsenal et voulant
ville;
garde s'y
y entrer, l'officier de
opposa, parce que les officiers
place lui en avaient donnél
supérieurs de la
ils
l'ordre, dès l'arrivée du canot :
suspectaient le colonel Rigaud de trahison. Ces officiers
engagèrent Cazimirà repartir de suite pour la
d'informer le Président de
capitale, afin
ces faits. C'est alors
le colonel Dalzon
qu'il envoya
remplacer Rigaud 1. Dalzon avait
instructions : de le livrer au jugement d'une
pour
militaire, s'il tentaitde faire la moindre
commission
écrit de remettrele
résistance à l'ordre
le faire arrèter
commandement; et, s'il y obéissait, de
et emprisonner. Mais,
sans murmurer, Dalzon
Rigaud ayant obéi
seborna à lui dire, qu'il ne
pas sortir de la ville de Saint-Mare
fallait
Dalzon
: ce que fit
en informa le Président, à quiil
Rigaud.
la surveillance qu'il avait
répondit de lui, par
ordonnée à son égard 2,
Tous ces faits me furent racontés
Il était encore
par Boyer lui-mème.
indigné de la conduite du colonel
bien qu'il ne renouvelat
Rigaud,
pas l'ordre relatifà son emprison1 Le 8 février.
2 On sait cependant quelles vexations Dalzon subit de
pour avoir remplacé Rigand à Saint-Marc. Ces
la part du général R. Ilérard,
conduite que tint Dalzon daus la même année. injustices Ce ont dû contribner à la
me je présente pour sa mémoire; mais je dois être
n'est pas une jnstification
toyeus.
impartial envers tous mes conci
ne renouvelat
Rigaud,
pas l'ordre relatifà son emprison1 Le 8 février.
2 On sait cependant quelles vexations Dalzon subit de
pour avoir remplacé Rigand à Saint-Marc. Ces
la part du général R. Ilérard,
conduite que tint Dalzon daus la même année. injustices Ce ont dû contribner à la
me je présente pour sa mémoire; mais je dois être
n'est pas une jnstification
toyeus.
impartial envers tous mes conci --- Page 318 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
nement; et à cette occasion, 1l me dit comment il lui
parlé affectueusement en lui donnantle
avait
la place de
commandement de
Saint-Marc: : il avait voulu que cet
sous les ordres du général
officier fut
Bonnet qui, ayant été aide de
camp d'André Rigaud, aurait eu naturellement
gards pour lui que tout autre
plus d'écommandant
ment.
d'arrondisseJ'appris aussi du Président, que de Jérémie il
un canot à la Saline,
était arrivé
avec des paquets de
d'actes révolutionnaires
dépêches et
adressés au général Guerrier
colonel Cincinnatus
et au
du
Lecomte, commandant de la place
Cap-Haitien, à qui un brevet de ( général de
était envoyé par R. Hérard,
le
brigade )
faveur de
pour porter à se déclarer en
l'insurrection, de même que le
dont on espérait le concours. Le
général Guerrier
la Saline
commandant du poste de
expédia ces paquets au Président, après avoir fait
arrêteret emprisonner les émissaires, contre
n'ordonna rien de plus.
lesquels Boyer
Evidemment, il ne voulait pas sévir avec
à
gard des personnes
rigueur l'éreconnues complices de
etje vais le prouver.
l'insurrection,
Le général Borgella lui ayant appris l'arrestation
hommes qui furent
des
les faire
emprisonnés aux Cayes, lui proposa de
juger à la capitale, s'il le croyait
avoir obtenu du
nécessaire, après
tribunal de cassation un arrêt de
pour cause de sûreté publique.
renvoi
Président lui
Mais, le 10 février le
répondit:
(( Lorsque la révolte éclate dans
un
nace de le plonger dans
pays et qu'elle mel'anarchie et la
la justice civile doit être
guerre, l'action de
suspendue et
tion militaire dont
remplacée par l'acl'énergie, dégagée de toutes
lentes ou évasives, peut seule
formes
sauver la chose publique.
cause de sûreté publique.
renvoi
Président lui
Mais, le 10 février le
répondit:
(( Lorsque la révolte éclate dans
un
nace de le plonger dans
pays et qu'elle mel'anarchie et la
la justice civile doit être
guerre, l'action de
suspendue et
tion militaire dont
remplacée par l'acl'énergie, dégagée de toutes
lentes ou évasives, peut seule
formes
sauver la chose publique. --- Page 319 ---
CHAPITRE Vit.
[1845]
ne doit livrer à la justice des
Mais il est bien entendu qu'on
combatcommissions militaires que ceux qui seront pris,
ou qui seront reconnus être les
tant contre la République,
individus
de la révolte. Quant aux
chefs ou provocateurs
mais qui ne se trouvent
qui ont pu y avoir quelque part,
il vaut mieux les
dans les deux cas ci-dessus exprimés,
pas
leur avoir fait subir les interrogadétenir en prison, après
devant
et ajourner leur mise en jugement
toires nécessaires,
où le retour du calme
le tribunal civil jusqu'à l'époque
du délit dont ils se
de mieux apprécier la nature
permettra
seront rendus coupables... )
de sa propre main : ( N'envoyez
Et, en post-scriptum,
les
dont il est question. )
)) pas ici
prisonniers
il donna l'ordre d'éJ'étais auprès du Président, quand
l'absénateur S. Villevaleix qui, vu
crire cette lettre, au
Inginac, avait été appelé pour
sence du secrétaire général
: elle n'avait
diriger la correspondance du gouvernement
dans ces circonstances 1. Après
jamais été plus active que
le Président
sénateur se fût retiré dans les bureaux,
que ce
fasse juger qui que ce soit
me dit : ( Il est inutile que je
Borgella d'ence moment, ni que je dise au général
) en
ajouta-t t-il en
ici. D'ailleurs,
) voyer ces prisonniers
me garantr que
et d'un ton calme, qui peut
D souriant
deviendra pas une révolution, que
) cette insurrection ne
Je vois parmi mes
serai
renversé du pouvoir?
D je ne
pas
conviction du devoir qu'ils ont à
)) concitoyens si peu de
a réussi à égaenvers la patrie; cette Opposition
) remplir
pas leurs véritant de
qui ne comprennent
)) rer déjà
gens
qu'elle réussisse
qu'il est fort possible
)) tables intérêts,
tous ceux qui sont
dans ses desseins. S'il en arrive ainsi,
D
des missions sur divers points dn pays.
1 Bien des officiers remplirent
serai
renversé du pouvoir?
D je ne
pas
conviction du devoir qu'ils ont à
)) concitoyens si peu de
a réussi à égaenvers la patrie; cette Opposition
) remplir
pas leurs véritant de
qui ne comprennent
)) rer déjà
gens
qu'elle réussisse
qu'il est fort possible
)) tables intérêts,
tous ceux qui sont
dans ses desseins. S'il en arrive ainsi,
D
des missions sur divers points dn pays.
1 Bien des officiers remplirent --- Page 320 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
) actuellement détenns seront mis
) surrection est
en liberté; mais si l'inétouffée, pourrai-je faire
) tous autres qui sont dans
punir, eux ou
ses rangs el
> Il; y aurait alors
de
que l'on arrêterait?
trop
coupables pour en
D seul. Non, je ne le ferai
frapper un
pas. Quand
) code pénal
le
j'ai fait rédiger le
pour soumettre à la
) voulu que] la peine de la
législature, je n'ai pas
D
déportation y fit
comme dans le code français,
comprise
D politique, d'accord
puisque notre constante
avec la raison et nos
)) toujours à accueillir
intérêts, tendait
nos frères venant de
D pendant, si l'insurrection
l'étranger. CeD commettre
est vaincue, 3 j'aimerai mieux
un acte arbitraire quede faire
D en déportant tous ceux qui
verser du sang,
seraient reconnus
) mieux vaudrait qu'ils fussent
coupables :
éloignés du
D temps plus ou moins long,
pays pour un
)) chef à ma place. Au
quej'abrégerais, ou toutautre
fait, les opposans à mon
) ment sont des insensés
gouvernequi ne comprennent ni la
> réelle de notre pays, ni leurs véritables
situation
) perverti l'esprit
intérêts; ils ont
public, et je ne leur souhaite
)) de mal qu'ils s'en feraient
pas autant
eux-mêmes
) Oh! ils s'en
par leur succès.
repentiraient, et en bien peu de
Les sentimens exprimés
temps! >
par Boyer en ce moment étaient
troplouables, pour que je
Je lui dis que la
n'approuvasse pas sa résolution.
déportation ou l'exil était
une
assez redoutable, bien
déjà
peine
qu'elle laisse toujours
rentrer dans la patrie, et
l'espoir de
qu'il vaudrait mieux, en effet,
l'appliquer arbitrairement à l'égard des
échéant.
insurgés, le cas
Il me semble que le lecteur doit conclure de
viens de dire : que le Président
ce que je
dans la durée de
lui-même n'avait plus foi
son gouvernement, et que s'il ne se
pas avec les troupes dans le Sud, c'est
porta
que son dégoût du
toujours
rentrer dans la patrie, et
l'espoir de
qu'il vaudrait mieux, en effet,
l'appliquer arbitrairement à l'égard des
échéant.
insurgés, le cas
Il me semble que le lecteur doit conclure de
viens de dire : que le Président
ce que je
dans la durée de
lui-même n'avait plus foi
son gouvernement, et que s'il ne se
pas avec les troupes dans le Sud, c'est
porta
que son dégoût du --- Page 321 ---
CHAPITRE VII.
[1845]
quelques années, lui fit
pouvoir, qu'il éprouvait depuis
juger inutile cette mesure.
envers
Sans doute, tout gouvernement est responsable
des résolutions qu'il prend; il doit
le pays qu'il dirige,
efficacement pour
veiller à sa propre conservation, agir
lui
dans l'intérèt même de la société qui
atteindre ce but,
le juger
le
mais il faut aussi, pour
a confié
pouvoir;
considération les circonstances
équitablement, prendre en
L'excuse qu'on peut offrir pour le présioà il se trouve.
dans
dent Boyer, en 1845, et en supposant que sa présence
la révolution, cette excuse est tout
le Sud eût empêché
et dans les tracasentière dans l'âge où il était parvenu
de lOpposition. Mais au point de vue
series incessantes
lui reprocher de
rigoureux de Thistoire, on peut encore
de manière à avoir
n'avoir pas organisé son gouvernement
le stimuler en
des conseillers officiels autour de lui, pour
fonetionnaires étaient des homquelque sorte. Les grands
laissait
lui, et auxquels, d'ailleurs, il ne
mes aussi âgés que
de lui seul, et son
point d'initiative; car tout dépendait
caractère le voulait ainsi.
de
arrivé
un moment où je me permis
Il est
cependant
n'eût pas été dans le
lui dire, qu'il était à regrelter qu'il
ici était nécessaire,
Sud. Il me répondit : ( Ma présence
il fallait
ai envoyées;
)) par rapport aux troupes que j'y
d'armes quileur manquaient,
) les faire habiller, pourvoir
d'officiers supérieurs
) pourvoir aussi au remplacément
dans plusieurs corps s'; et puis, qui
)) qui manquaient moi-mème à la capitale, en présence
)) m'aurait remplacé
règne ? Personne! ))
d'insnbordination qui y
> del T'esprit
été inutile?
Tout conseil à ce sujet eût donc
JLe Lo
des
du Nord qui était commandé par un
1 2 On a vit arriver a la capitale un d'y régimens nommer colonel et chefs de bataillon. C'était
capitaine. Le Président avait négligé anssi fit-il défection aux insurgés.
détrnire tonte émnlation dans Ce corps;
- a0
Lere
règne ? Personne! ))
d'insnbordination qui y
> del T'esprit
été inutile?
Tout conseil à ce sujet eût donc
JLe Lo
des
du Nord qui était commandé par un
1 2 On a vit arriver a la capitale un d'y régimens nommer colonel et chefs de bataillon. C'était
capitaine. Le Président avait négligé anssi fit-il défection aux insurgés.
détrnire tonte émnlation dans Ce corps;
- a0
Lere --- Page 322 ---
ÉTUDES SUR L'ISTOIRE D'IATTI.
Ce même jour, je hasardai encôre
tion sur la nécessité de faire des
d'appeler son attenpromotions dans les
supérieurs de l'armée, afin d'éviter des défections
rangs
des insurgés qui, se targuant du
en faveur
neté
principe de la souverainationale, délivraient des brevets et en offraient
officiers du gouvernement.
aux
C'était le 15
le Président était informé de la
février, alors que
colonel Cazeau.
tentative faite auprès du
( Oui, me dit-il, je vais
D anciens servicès de
récompenser les
beaucoup d'officiers;
) pas qu'ils croient
mais il ne faut
que je redoute leur
D
défection :
dois
agir avec mesure. Vous
je
voyez sur cette
D colonel Méreaux qui m'attend.
galerie, le
Je l'ai
)) pour lui donner son brevet de
fait appeler
général de
)) c'est un brave qui, même
brigade :
b
sans cela, ne me trahirait
jamais. D)
Et quatre jours après, le Président
pour autoriser le général
m'envoya aux Cayes
Borgella à faire aussi des
motions, s'il le jugeait convenable,
pronéral. Ma mission
même au grade de g6était de
situation des
m'enquérir, en outre, de la
esprits dans cette ville et de ce
Borgella de l'insurrection. En
que pensait
18 au soir,
prenant mes instructions le
Boyer me fit voir les brevets
voyer : aux généraux Riché,
qu'il devait envisionnaires;
Obas et Carrié, comme di-
; aux colonels Lamarre,
Alain, Cadet Antoine,
Souffrant, Dalzon,
Hogu, comme
( Puisque je vais
généraux de brigade.
aux Cayes, lui
)) brevets de Riché et de
dis-je, j'apporterai les
J)
Souffrant, etje
au général
pourrai remettre
Inginac, au Pétit-Goave, celui
) nés à Lamarre : il le lui
qui est desti-
) enverrai.
enverra. >
(
D
Deux
Non, je les
jours après, ceux de Riché
marre furent expédiés,
et de Lale 21
trop tard pour ce colonel qui
février, à Lesieur.
périt
Riché et de
dis-je, j'apporterai les
J)
Souffrant, etje
au général
pourrai remettre
Inginac, au Pétit-Goave, celui
) nés à Lamarre : il le lui
qui est desti-
) enverrai.
enverra. >
(
D
Deux
Non, je les
jours après, ceux de Riché
marre furent expédiés,
et de Lale 21
trop tard pour ce colonel qui
février, à Lesieur.
périt --- Page 323 ---
[1843]
CHAPITRE VII.
On sait du reste que les généraux Voltaire
furent faits
et Vietor Poil
divisionnaires, les colonels Lamitié, Denis
méré et Bertrand Jean,
Trégénéraux de brigade;
d'autres promotions eurent lieu dans les
que bien
ceux-là. Le colonel
grades inférieurs à
Frémont fut aussi nommé général de
brigade; mais son brevet fut confiéà sa famille
être remis en temps
pour lui
opportun.
Dès le commencement de
vait
l'insurrection, alors
n'aaucune nouvelle de la
qu'il
expédier à Jérémie
Grande-Anse, le Président fit
destinés
une barge pour y apporter des fonds
aux appointemens des fonctionnaires
la solde des
publics et à
troupes. Ces fonds leur profitèrent dans leur
insurrectiont, La marine militaire ne consistait
deux petites goëlettes et la
plus qu'en
Pacification. Le
à acheter un ou deux navires de
Président pensa
offertsà la capitale,
commerce qui lui furent
lesquels étant armés
porter des troupes qui auraient
pouvaient servir à
ral, afin de concourir
été débarquées sur le littole
aux opérations militaires de celles
général Borgella envoya à
que
nonça à ce projet, et
TAnse-d'Eynand. Mais il reparce qu'ila apprit tla retraite du
Cazeau de cebourg, et
colonel
par rapport au prix
pour la vente de ces navires.
qu'on demandait
La nouvellede la mort de Lamarre et de la défection
partie de ses troupes
d'une
parvint all général
dans
journée du 25 février,
Borgella
la
par une lettre que lui
Baradères, le citoyen Bance
adressa, des
que le Président
en missionàI Lesieur.Je
avait envoyé
partis des Cayes le lendemain matin
pour rendre comptede la mienne au Président.
Bazelais me trouva au Petit-Goavele
Le colonel
nous continuâmes
25 dans la soirée, et
immédiatement notre route.
1Unantre T'Ansn-à-Vean, envoi de fonds et de provisions profita anx insurgés le jour on ils
entrèrent
le citoyen Bance
adressa, des
que le Président
en missionàI Lesieur.Je
avait envoyé
partis des Cayes le lendemain matin
pour rendre comptede la mienne au Président.
Bazelais me trouva au Petit-Goavele
Le colonel
nous continuâmes
25 dans la soirée, et
immédiatement notre route.
1Unantre T'Ansn-à-Vean, envoi de fonds et de provisions profita anx insurgés le jour on ils
entrèrent --- Page 324 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'IIAITI,
Le général Inginac ayant appris la défection
àl'Anse-à-Veau età la Petite-Rivière
des troupes
ne
au Petit-Goave où il n'avait ni
pouvait plus rester
soldats ni
il quitta cette ville dans la nuit
gardes nationaux;
mème. Tandis
omen accueilli à Léogane
la
qu'il était mal
par population, par les femmes surtoutquilui reprochèrent la mort de Lamarreetcellede
parens dont on exagérait la
leurs
en sortirde suite
perte, ce qui le contraignit à
pour se rendreau
nel Bazelais et moi arrivions
Port-au-Prince, le coloà 7 heures du
en cette ville le dimanche 26,
matin.
La gardeà chevalétait cantonnée
etles troupes de la
sur l'habitation Le Tort,
garnison rangées surla place Pétion
yI passerla parade. On savait déjà la déconfiture
pour
notre arrivée fit
de Lesieur,
soupconnerà tous ces
tres défections avaient
militaires que d'ausuivi celle-là 1.
Au palais, nous trouvâmes le Président
aller passer
s'habillant pour
l'inspection des troupes. Mon retour
quait par la mission même
s'explicolonel Bazelais
quej'avais reçue; mais celui du
parut extraordinaire à Boyer.
officier lui en dit le motif, il resta
Lorsque cet
femme,
étonné et indigné. Sa
présente à notre entretien, dit: ((
)) le réginent du
Comment! même
Cap-Haîtien vous a abandonné! ) Le Président,s s'animant, nous dit: ( Je ferait
) la générale, afin
itirerl'alarmeet) battre
que toutes les
D l'ennemi qui voudra
troupes marchent contre
envahir
>
gane.- A quoi
l'arrondissement de Léobon? lui répondit le
))
colonel Bazelais,
quej'appuyai. Président, vous pouvez
> soient mises en
ordonner qu'elles
mouvement, sans
))
recourirà ces sinistres
appelsauxa armes qui vont effrayer la
)) croire que le
population et faire
danger est plus grand. )) Mais Boyer fitapméro-Denx. 1 Le 28, on apprit à la capitale la mort de Cazeau et la déroute des
troupes au Nu-
obon? lui répondit le
))
colonel Bazelais,
quej'appuyai. Président, vous pouvez
> soient mises en
ordonner qu'elles
mouvement, sans
))
recourirà ces sinistres
appelsauxa armes qui vont effrayer la
)) croire que le
population et faire
danger est plus grand. )) Mais Boyer fitapméro-Denx. 1 Le 28, on apprit à la capitale la mort de Cazeau et la déroute des
troupes au Nu- --- Page 325 ---
CHAPITRE VII.
[1845]
Victor Poil qui, apprenant les événemens,
pelorle général
Nous
en vain,
exprimal la même idée quelui.
repoussâmes
et
cette mesure militaire; elle fut ordonnée,
de nouveau,
à une fiévreuse agitation :
aussitôt la capitale fut en proie
la garde nationale se réunit,
tous les hommes s'armèrent,
la ville allait être
landis que les familles s'imaginaient que
disl'armée populaire qui, en ce moment, se
attaquée par
posait à marcher contre les Cayes.
alarme,
Le plus mauvais effet que devait produire cette
d'obliger les citoyens de la garde nationale urbaine
c'était
armés à côté des troupes. Ils étaient presque
à se trouver
ses rangs, à metous de l'Opposition ou ils allaient grossir
l'armée
de nouveaux succès pour
sure qu'on apprendrait
encore agiter les campagnes
populaire; et l'alarme devait
à reconvoisines de la capitale. Le Président ne tarda pas
et il
en décidant que la garde
naitre ce résultat,
l'aggrava
envoyait U9
nationale urbaine sortirait avec les troupes qu'on
K
c'était enfermer le loup dans la
pour occuper Léogane :
bergerie'.
Inginac de respirer
Ilne donna pas le temps au général
de l'arl'airde la capitale. En sa qualité de commandant
de Léogane, il fut placé à la tête de cette perondissement
ordres les
Méreaux
tite armée, et il avait sous ses
généraux
aller
Denis Tréméré. Confier à Inginac des troupes pour
-
et
e'étaitl'exposerà peu près au ridicule:20
combattre l'ennemi,
fait la guerre, et depuis sa
il était myope, il n'avait jamais
Mais, conblessure en 1858, il étaitallaibli physiquement.
il reconnut le danger
servant ses facultés intellectuelles,
travailleraient
qu'ilyavaità occuper Léogane oùt les femmes
l'esprit des troupes. Il les plaça sur Phabitation Dampuce,
1 Les tronpes sortirent le 27 février.
'exposerà peu près au ridicule:20
combattre l'ennemi,
fait la guerre, et depuis sa
il était myope, il n'avait jamais
Mais, conblessure en 1858, il étaitallaibli physiquement.
il reconnut le danger
servant ses facultés intellectuelles,
travailleraient
qu'ilyavaità occuper Léogane oùt les femmes
l'esprit des troupes. Il les plaça sur Phabitation Dampuce,
1 Les tronpes sortirent le 27 février. --- Page 326 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
aux portes de celte ville. Malgré lui, les
s'établirent sous tous les
communications
tel,
rapports. Son état maladif
que Madame Inginac,
était
toujours
se tenirauprès de lui dans le
dévouée, fut obligée de
Le Président finit
camp pourlui porter des soins.
par le rappeler au
commandement
Port-au-Prince, et le
passa au général Méreaux
de
qui reçut l'ordre
rétrograder sur l'habitation Gressier.
Là, une active camaraderie s'établit
tionaux et les
entre les gardes natroupes. Les citoyens, bien
visions
pourvus de
alimentaires et de boissons qu'ils
prola capitale, les
faisaient venir de
partageaient avec les officiers et les
quine recevaient du
soldats
Il leur fut facile
gouvernement que la ration en argent.
de corrompre la fidélité
lui
tandis que la marche
qui
était due,
rétrograde sur Gressier ébranlait
esprits et opérait la défection des
les
dissement de
populations dans l'arronLéogane.
Le même effet devait se produire dans celui
quandl'on saurait
de Jacmel,
que les troupes et les
sorties de là, avaient
gardes nationales,
Jacmel
passé aux insurgés du Sud.
à
un
même,
Déjà,
mouvement en leur faveur
sous la direction du
avait eu lieu
ciloyen Modé, jeune
traina les jeunes hommes.
avocat, qui enle
ueugiacolonel
avec
Lamesdetesiolyetgen
Soulouque
une centaine de chasseurs
dont il commandait le
à cheval
l'ordre
régiment. Cet officier y avait rétabli
parl la seule présence des sa troupe et sans
de sévir. Mais il revint
être obligé
au Port-an-Prince,
sous les ordres du colonel
laissant Jacmel
Antoine
de la place et provisoirement
Jérôme, commandant
de l'arrondisement.
lard ne résista
Ce vieilpas longtemps aux séductionsde Modé.
lui-ci, en apprenant l'entrée de l'armée
Ceaux Cayes, institua un comité
insurrectionnelle
toine Jérôme
populaire qui délivra à Anun brevet de K général de
division, y et à Jui-
Port-an-Prince,
sous les ordres du colonel
laissant Jacmel
Antoine
de la place et provisoirement
Jérôme, commandant
de l'arrondisement.
lard ne résista
Ce vieilpas longtemps aux séductionsde Modé.
lui-ci, en apprenant l'entrée de l'armée
Ceaux Cayes, institua un comité
insurrectionnelle
toine Jérôme
populaire qui délivra à Anun brevet de K général de
division, y et à Jui- --- Page 327 ---
[1845]
CHAPITRE VH,
même le grade de ( colonel commandant
Jacmel. ) Tout cet
de la place de
artondissement
on s'empressa
étantainsien défection,
d'envoyer à Léogane un
patriotes, pour aider à la résistance de fortdétachementde
Le Président tfuti informé
ceux de celte ville.
aussitôt de ces événemens.
En faisant sortir les troupes, même
cheval, il avait ordonné
sa garde à pied età
des travauxde
de la place du
fortifications autour
Port-au-Prince,
cette ville. Mais les officiers
particulièrement au Sud de
du génie et
à ces travaux, n'étaient
darilerieemployés
de leur
pas plus convaincus quelui-mème
efficacité, La meilleure défense
fidélité et le dévouement des
consistait dans la
défenseurs du
et au point où l'on était arrivé, il
gouvernement,
compter.
n'y avait guère à y
Ici, je demande encore. au lecteurla
quelques
permission de relater
particularités qui me sont
qu'il est nécessaire qu'il sache,
personnelles, mais
qui concerne le
parce qu'elles se lient à ce
président Boyer.
Dès le 27 février, M. Simonisse,
comme
avocat et
presque tous ses confrères, mais lié d'amitié opposant
moi, vint me voir. Il me demanda
avec
tuation des
mon opinion sur la sichoses, et sije pensais que le Président
résister efficacement à l'entrainement
pourrait
qui gagnait
esprits en faveur d'une complète
tous les
révolution.Je
queje voyais avec douleur
luirépondis
et
que touty marchait
que ce serait un grand malheur
rapidement,
conséquences
pour le pays, par les
qui en résulteraient. ( En
(( Président
ce cas, me dit-il, le
quitterait Haïti, sans doute.
))
Que
vous-mème? - Je me soumettrais
feriez-vous,
)) choses, à la révolution
au nouvel ordre de
: n'est-ce pas le
) citoyen ?
devoir de tout
Mais, vous avez de
) les rangs de l'Opposition,
puissans ennemis dans
pour avoir défendu le gouver-
conséquences
pour le pays, par les
qui en résulteraient. ( En
(( Président
ce cas, me dit-il, le
quitterait Haïti, sans doute.
))
Que
vous-mème? - Je me soumettrais
feriez-vous,
)) choses, à la révolution
au nouvel ordre de
: n'est-ce pas le
) citoyen ?
devoir de tout
Mais, vous avez de
) les rangs de l'Opposition,
puissans ennemis dans
pour avoir défendu le gouver- --- Page 328 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
)) nement. Vous seriez exposé à des
> chose de pire,
vexations, à quelque
d'après tout ce
)) vous. Il serait done
que j'ai entendu dire de
prudent de vous
)) au moins pour
éloigner du pays,
quelque temps. - Je serais
n vous, je serais exposé à autre
vexé, diteschose?
) done de tous les grands
Que feriez-vous
principes
vous
) clamés en face du pays?
que
tous avez proVous ne
) convictions, la liberté de
respecteriez pas mes
mes
))
opinions
lorsque vous plaidiez pour les vôtres ? Et politiques,
) soumettrais à votre
alors que je me
triomphe, j'aurais à
> persécutions ? En ce cas, vous feriez de supporter VOS
> Haiti! ) M. Simonisse
belles choses en
ne put obtenir rien de
ces paroles.
plus que
Deux: joursaprès, M. Thomas
Ussher, consul de
me fitl'honneur de venir aussi
S. M.B.,
me voir.
2, tais dans les meilleurs
Depuis 1850,1'6rapports avec
il
son estime et son amitié, et
lu; m'accordait
sentimens.
j'y répondais par les mêmes
Il me fitdes questions et réflexions semblables
cellesde M.Simonisse,
à
etjeluirépondis dela
Mais il ajouta l'offre
mèmemanière.
obligeante de me recevoirà bord de la
goëlette de
rade avec la
était dans la
emodteretehieid
corvette Scylla, et de me faire conduire à la
Jamaique, si je me décidais à sortir d'Haiti
temps : je l'en remerciai.
pour quelque
le
Après cela, il me demanda si
présidentBoyer n'avait rien dit dans mes entretiens
lui, sur ses intentions en cas d'une révolution
avec
lui répondis
complète. Je
que non, et que je ne pouvais
chercher à le pressentir à cet
pas même
position actuelle.
égard, par respect pour sa
( Eh bien ! me dit M.
)) sident lui-mème
Ussher, si le Prévous en parle, s'il vous
) intention de sortir du
témoigne son
pays, veuillez lui
D
dire
trais à sa disposition la corvette
que je metanglaise pour le porter
d'une révolution
avec
lui répondis
complète. Je
que non, et que je ne pouvais
chercher à le pressentir à cet
pas même
position actuelle.
égard, par respect pour sa
( Eh bien ! me dit M.
)) sident lui-mème
Ussher, si le Prévous en parle, s'il vous
) intention de sortir du
témoigne son
pays, veuillez lui
D
dire
trais à sa disposition la corvette
que je metanglaise pour le porter --- Page 329 ---
CHAPITRE VII.
[1845]
Voahev
voudrait aller. En cela, je suis certain que je fe-
)) où il
Je vous ai tou- haad
à ma souveraine.
)) rais une chose agréable
entièrement l'ad-
> jours dit que je n'approuvais pas
ému 8
du Président; mais aujourd'hui jesuis
N ministration
trouve envers Haiti qu'il a gou- oril
) de la position où il se
e
avec tant de talent, et je vondrais pouvoir
)) vernée
haute estime: ne
oublier qu'il
ma
je
puis
)) lui prouver
la Reine de la Grande-Breta-
) a signé un traité avec
D gne. ))
et dis à M. Ussher que, le
J'applaudis à ces sentimens
offre
communiquerais au Président son
cas échéant, je
délicatesse. Ce moment survint
empreinte de tant de
ce fut le S mars, jour où le Président apprit
bientôt :
la défection de Jacmel et de son arrondissement.
Il
où je le trouvai sous le péristyle.
J'allai au palais
nouvelle
venait de receà voix basse de la
qu'il
me parla
étaitsurtout étonné que des hommes
voir, etil me dit qu'il
consenti
de bien, tels que M. P. Carriès et d'autres, eussent
comité
de Jacmel. Je lui réà faire partie du
populaire
s'étonner de cet
pondis qu'il ne devait pas, selon moi,
réentrainement général des esprits; que dans les
les hommes qui jouissent de la considération
volutions,
souscrire pour les modérer par leur
publique doivent y
nécessite la situation 1. ; et que je
concouts aux actes que
M. P. Carriès et les autres agissaient
me persuadais que
dans cette intention. S'apercevant que notre conversation
entendue des personnes qui étaient sous le pépouvait être
fit
avec lui dans le salon
tistyle, le Président me
passer
des généraux.
votre avis sur la situation
Là, il me dit: ( Donnez-moi
Parlez-moi franchement comme vous
)) où est le pays.
: Président je
fait. Jc lui répondis i
1 l'avez toujours
P. Carriès et les autres agissaient
me persuadais que
dans cette intention. S'apercevant que notre conversation
entendue des personnes qui étaient sous le pépouvait être
fit
avec lui dans le salon
tistyle, le Président me
passer
des généraux.
votre avis sur la situation
Là, il me dit: ( Donnez-moi
Parlez-moi franchement comme vous
)) où est le pays.
: Président je
fait. Jc lui répondis i
1 l'avez toujours --- Page 330 ---
ÉTUDES SUR L'MISTOIRE D'HATTI.
vous ne pouvez plus vous mainte-
)) vois avec peine que
du Sud a dû passer
Tout le département
( nir au pouvoir.
déterminé la déet c'est ce qui aura
) à l'insurrection,
comme celui
deJacmel et de son arrondissement,
) fection
vous ne devez guère compter
) de Léogane. Je crois que
à Gressier : elles sedes troupes qui sont
1) sur la fidélité
toutes les autres,
entrainées comme
) ront probablement
fort
à la capitale me parait anjourd'hui
> etl'esprit public
Ehbien!j je pourrais me re-
)) hostile à votre personne.
aussitôt, oui,
à Saint-Marc...
Oui, repris-je
) tirer
rendre; et si vous faiNR Président, vous pourriez vous y
T'Artibonite
aux populations de
)) siez un appel énergique
auprès de
crois qu'elles se réuniraient
)) etdu Nord, je
qui
les troupes de ces départemens
)) vous, et peut-être
de votre côté. Mais ce
> ont fait défection repasseraient
rallumer dans le
aux
ce serait
)) serait un appel
passions,
la
civile que vous avez si heureusement
)) pays
guerre
Président, que l'idée
1820. Rappelez-vous,
)) éteinte en
d'exister dans le Nord; l'and'une scission n'a cessé
cilarse
ils'agissait de cela au Cap-Hai-
) née dernière encore,
de terre vint emau moment où le tremblement
milh
) tien
Irez-vous réveiller cette idée, servir
) pècher cete folie.
se réunirait tauà sa réalisation ? Car, on ne
) d'instrument
cel
))
imbatamcsteaniseree
tourdevonsquedans
Président, pour conserver un pouvoir
) Le ferez-vous,
plusieurs années ? Ce
vous êtes dégoûté depuis
)) dont
et
contrairementà votre dignité personnelle
) serait agir
Il a vingt-cinq ans que
bonheur de votre pays.
y
)) au
selon qu'il vous a paru convenable à
D vous le gouvernez
vous aliéa réussià
) ses vrais intérêts; ; maislOpposition
déposez
et les coeurs. Eh bien! Président,
)) nerles esprits
à son tour; la nation
laissez-la gouverner
) le pouvoir,
goûté depuis
)) dont
et
contrairementà votre dignité personnelle
) serait agir
Il a vingt-cinq ans que
bonheur de votre pays.
y
)) au
selon qu'il vous a paru convenable à
D vous le gouvernez
vous aliéa réussià
) ses vrais intérêts; ; maislOpposition
déposez
et les coeurs. Eh bien! Président,
)) nerles esprits
à son tour; la nation
laissez-la gouverner
) le pouvoir, --- Page 331 ---
CHAPITRE VII.
[1845]
elle. Nous sommes dans le siècle
entre vous et
D jugera
il y en a eu de célèbres dans les deux
D des abdications;
d'atténuer votre mérite, le
la vôtre, loin
)) mondes :
Votre adaux yeux de VOS concitoyens.
D rehaussera
trop de grands événeministration a été signalée par
n'avez
les oublient, lorsque vous
) mens, pour qu'ils
Comptez sur la réaction
été d'ailleurs un tyran.
)) jamais
dans les sentimens du peuinfailliblement
) qui s'opérera
à l'oeuvre. Vous con-
)) ple, dès qu'il verra l'Opposition
sont à la tête du
moi les hommes qui
) naissez mieux que
mieux faire
révolutionnaire : pourront-ils
) mouvement
))
))
que vous, Président?
il parla de se retirer
Boyer, qui avait paru animé quand
mon
devint calme pendant queje lui exposais
à Saint-Marc,
il sourit, évidemment
opinion. A mes dernières paroles,
à son administration,
parl'espoir d'un jugement favorable
Il
des chefs révolutionnaires.
que lui donnait l'inaptitude
j'abdiquerai, s'il y a
me dit alors : (( Vous avez raison,
le moment n'est pas encore venu. Mais, sijele
)) lieu; car
doive me rendre en quittant
D fais, où pensez-vous que je
me donner VOS conseils. )
) Haiti? Continuezà
serait le pays
Jelui dis que la République de Venezuela
choisir, sila mission de Chande l'Amérique qu'il pourrait
les goulatte à Bogota, en 1824, n'avait pas prouvé que
oublié
de la Côte-Ferme avaient entièrement
verneurs
Pétion leur rendit; et qu'il ne serait
l'important service que
allâty chercher
de sa dignité, ni de celle d'Haiti, qu'il
pas
il
vivre n
la
pourrait
un refuge; - qu'à
Jamaique, conviendrait; mais que
toute sécurité, que le climat lui
révolutionnaires
cette ile était trop voisine d'Haiti, que les
Aucune autre
inquiets de sa présence là.
seraient toujours
à son séjour, et à plus
colonie anglaise ne me parut propre
T. XI.
service que
allâty chercher
de sa dignité, ni de celle d'Haiti, qu'il
pas
il
vivre n
la
pourrait
un refuge; - qu'à
Jamaique, conviendrait; mais que
toute sécurité, que le climat lui
révolutionnaires
cette ile était trop voisine d'Haiti, que les
Aucune autre
inquiets de sa présence là.
seraient toujours
à son séjour, et à plus
colonie anglaise ne me parut propre
T. XI. --- Page 332 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
Président,
les Etats-Unis. ( Je crois donc,
forte raison,
faudrait choisir un séjour.
vous
1)
que c'esten Europe qu'il
le midi de la
et avec votre tempérament,
) A votre àge
êtes très-frileux; ;
convenable, car vous
)) France serait
difficultés entre la France et Haiti,
) mais s'il survient des
ils
mauvaise administration des révolntionnaires,
)) par la
vous avez contribué.
de croire que
y
)) seraient capables
vous deviez habiter,
> L'Italie me parait le seul pays que
où la vie est à bon marché.
))
en Toscane, par exemple,
offrirait en outre
est la
des arts : elle vous
) L'Italie
patrie
Là,
dans votre retraite philosophique.
D mille agrémens
écrire VOS mémoires,
sous un ciel clément, vous pourriez
d'après
continuer ceux que vous avez déjà commencés,
puemselede
ai entendu dire une fois. )
Boyeh, )) ce queje vous
cette idée. C Mais, comment me
Le Président approuva
sortir
au moment où il me faudrait
) rendre en Italie,
n d'ici?,
nu
Président, lui répondis-je, d'a-
(t Vous me pardonnerez,
étrande cette
personnage
))
voir causé
éventnalitéavecun
de vous faire des offres à ce sujet,
n ger, qui m'a chargé
d'estime
vous.-
et
pour
))
debienveillance
avec beaucoup
le consul anglais. ) Et je lui dis
M. Ussher,
> Quidone?
de
conversation avec ce consul. e Cela ne m'étonne pas
ma
et je lui en sais d'autant
)) sa part, me répondit Boyer,
j'ai
justifie ainsi la bonne opinion que
) plus gré, qu'il
distingué parmiles agents
toujours
1) conçue delui: jel'ai
bien
verrai plus tard si
sontici. C'est
: je
D étrangers qui
ses offres. >
)) je devrai accepter
conseil de
fut tenu au
Le 10 mars, une sorte de
guerre
concourus. L'objet en était plutôt politique,
palais, et j'y
l'attitude du Président. Il était inselon quej j'enj jugeai par
révolutionnaires
active propagande d'idées
formé qu'une
1) conçue delui: jel'ai
bien
verrai plus tard si
sontici. C'est
: je
D étrangers qui
ses offres. >
)) je devrai accepter
conseil de
fut tenu au
Le 10 mars, une sorte de
guerre
concourus. L'objet en était plutôt politique,
palais, et j'y
l'attitude du Président. Il était inselon quej j'enj jugeai par
révolutionnaires
active propagande d'idées
formé qu'une --- Page 333 ---
CHAPITRE VII.
[1843]
de Gressier, et que des désertions
se faisait dans le camp
à Léogane.
avaient lieu parmi les militaires quiscrendaient
n'étaitEn faisant revenir ces troupes au Port-an-Prince,
à les voir se déclarer en faveur de linsurce pas - s'exposer
à
elles pouvaient
rection ? En les laissant encore Gressier,
Mieux
s'ameuter et marcher contre la capitale.
peut-être
marcher contre Léogane qu'elles attavalait donc les faire
à l'ordre du Président;
queraient, si elles obéissaient
fois et décider
leur défection pourrait s'y opérer une
sinon,
del'abdication. Ce fut dans ce sens quej'ode la question
toutefois avouer mon motif,
pinai pour cette mesure, sans
entretien avec
n'avais communiqué à personne mon
car je
résolutla marche contre Léogane : lePréBoyer. Le conseil
Méreaux, je crois par
sident envoya ses ordres au général
avait placés
Messieurs S. Faubert et N. Brouard qu'il
Vilauprès de ce général. Le sénateur S.
comme secrétaires
et c'est pent-être
levaleix fut aussi envoyé à Gressier,
après avoir fait partie du conlui qui apporta ces ordres,
seil.
Présidentme dit que, puisque M. Ussher
Lemémejour,lel
àlui offrir un passage sur la corvette anglaise,
avait pensé
lettre; car, jusque-la,
il pourrait lui faire cette offre parune
verbales.
intermédiaire chargé de paroles
je n'étais qu'un
mais je reconnus aussi
Boyer avait certainement raison; ;
soin de sauvegarder, non- ut t.
qu'il voulait en cela prendre
mais celle de sa hautel
seulement sa dignité, personnelle,
en- Ca cinf
de chef de l'Etat : ce qu'il n'oubliait jamais
position
étrangers. Je lui donnai l'assurance que
vers les agents
cette lettre, tant j'étais sûr
M. Ussher écrirait volontiers
de ses sentimens.
de S. M. B. vers une heure de
J'allai donc au consulat
nomM. Ussher était à table avec un certain
Paprès-midi.
celle de sa hautel
seulement sa dignité, personnelle,
en- Ca cinf
de chef de l'Etat : ce qu'il n'oubliait jamais
position
étrangers. Je lui donnai l'assurance que
vers les agents
cette lettre, tant j'étais sûr
M. Ussher écrirait volontiers
de ses sentimens.
de S. M. B. vers une heure de
J'allai donc au consulat
nomM. Ussher était à table avec un certain
Paprès-midi. --- Page 334 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
bre de personnes, notamment M.
de
Levasseur, consul
France, et le commandant du
général
l'Oreste,
brig de guerre français
qui venait d'arriver dans la rade. Je
M. Ussher à quije dis ledésirda
fis appeler
Président: :
sans hésitation, et il prit la
ily consentit
dans sa
précaution d'écrire cette lettre
chambre, au lieu de la faire dans son bureau
consulat. Après qu'il m'eut soumis
du
sa
me
éviter,
dit-il, de se servir d'aucune rédaction, pour
français, quipdt blesser et la
expression, en
dignité du Président
situation où il se trouvait, et
dans la
il
son amour-propre
copiait cette lettre quand M. Levasseur
personnel,
et me dit : ( Je suis bien
vint au bureau
aise de vous
) M. Ardouin. Dans les
rencontrer ici,
circonstances où se
)) pays, le Président fait
trouve votre
sans doute des
)) son départ avec sa famille. Veuillez dispositions pour
bien lui
)) part que je mettrai volontiers
dire de ma
le
))
ordres,
le
brig l'Oreste à ses
pour porler où il voudra aller. ) Je
sais assez l'esprit
connaiscaustique de M.
ce
Levasseur,
que ses paroles contenaient
pour sentir
d'ironie;
( J'ignore, Monsieur le
etje lui répondis :
consul général,
))
sile Président
aucune disposition à cet égard;
s'il
fait
I)
lui
mais,
m'en parle, je
rapporterai votre proposition. Je ne
(l consulat
suis venu à ce
que pour ce qui m'est
))
se
retira, et je pris la lettre de M. personnel. M.Levasseur
Ussher
Président: il en fut satisfait. Je lui fis quej'apportai au
tion de M.
savoir la proposiLevasseur, et il me dit : .( J'aurais mieux aimé
m'embarquer sur un navire
>
vire français offert
américain, que sur un napar M. Levasseur. 1 ))
Dans la journée du 11 mars, j'arrétai
les mesures relatives
avec M. Ussher
au départ du Président.
devait 1 On être doit se rappeler ici la conduite de M. Levasseur
Arnous. relevé de son poste, d'après l'entretien
à Ia fn de 1841, et qu'il
que Boyer avait en avec l'amiral
quer sur un navire
>
vire français offert
américain, que sur un napar M. Levasseur. 1 ))
Dans la journée du 11 mars, j'arrétai
les mesures relatives
avec M. Ussher
au départ du Président.
devait 1 On être doit se rappeler ici la conduite de M. Levasseur
Arnous. relevé de son poste, d'après l'entretien
à Ia fn de 1841, et qu'il
que Boyer avait en avec l'amiral --- Page 335 ---
CHAPITRE VI1.
[1843]
les ordres du général Méreaux
Le 12, les troupes sous
dirigée contre
étaient rendues devant Léogane. L'attaque
la gardeà pied du Président,
cette ville ne fut pas sérieuse;
Tréméré et le chef clt e e
commandée par le général Denis
seule,
soutint un instantce combat. Toute
debataillon Terlonge,
du côté des inla garde nationale du Port-an-Prince passa
Le sénateur la i -
avec les autres régimens de ligne.
surgés,
une bravoure inutile. La
S. Villevaleix se distingua par
les
et à cheval fut ramenée à la capitale, par
garde à pied
le colonel Balancé
généraux Méreaux et Denis Tréméré,
honorables
le chef de bataillon Terlonge : ces officiers
et
subordonnés le sentiment du devoir
surent inspirer à leurs
le chef de l'État qu'il
imposé à ce corps d'élite envers
défendait spécialement.
12 mars, Boyer
de
du dimanche
A 2 heures l'après-midi
devant Léogane 1 . Le
fut informé de tout ce qui avait lieu
il
étant obtenu par l'issue du combat,
de L
résultat politique
de son embarn'avait plus qu'à procéder aux préparatifs
où je le e
sur la corvette anglaise. J'allai au palais
quement
fonctionnaire public n'y était
trouvai presque seul; pas un
sinon triste
jours. C'est un eurieux,
venu depuis quelques
politiqne qui tombe
spectacle, que celui d'un pouvoir l'abandon de l'opidevant tune révolution accomplie par
Chacun cherche à s'effacer le mieux posnion publique.
envers le nouveau
sible, pour ne pas se compromettre
alors plus
qui va s'élever : le soleil levant parait
pouvoir
radieux que celui qui se couche.
il me dit ce
Le Président était calme quand je le vis;
de rédiger l'acte
qu'il venait d'apprendre et me chargea
et d'aller faire savoir à M. Ussher qu'il
de son abdication,
fut le premier qni vint donner cette Don1 Je crois que le lientenant Legendre une balle avait traversé son chapean.
velle à Boyer; il avait pris part au combat,
lever : le soleil levant parait
pouvoir
radieux que celui qui se couche.
il me dit ce
Le Président était calme quand je le vis;
de rédiger l'acte
qu'il venait d'apprendre et me chargea
et d'aller faire savoir à M. Ussher qu'il
de son abdication,
fut le premier qni vint donner cette Don1 Je crois que le lientenant Legendre une balle avait traversé son chapean.
velle à Boyer; il avait pris part au combat, --- Page 336 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
s'embarqueraitle lendemain dans la
de sa famille; car il
soirée, avecune partie
pensait que les autres
pourraient rester dans le
membres
pays, sans être
que ne l'avaient été les familles de
plus inquiétés
Christophe. Il se
Dessalines et de H.
trompait a cet égard, son
hommes n'était
expérience des
pas complète.
Vers 7 heures du soir, je retournai
rendre
de
au palais pour lui
compte
ma mission auprès de M. Ussher.
étions convenus qu'un canot et une
Nous
se rendraient au coucher
chaloupe de la Scylla
du soleil, le 15, derrière
nal, avec le commandant
l'arseM. Ussher
Sharpe et des officiers, et
s'y trouverait aussi. Le Président
que
mandé sij'avais rédigé l'acte
m'ayant dedis
d'abdication, je lui
que je l'avais commencé chez
réponverais s'il,me donnait
moi, etqueje l'achèMadame
une plume et de l'encre. Sa femme,
Joute
m'assis
Lachenais, me fournit ces objets. Je
près d'un guéridon qui était dansle
nord du palais, tandis
petit salon au
que Boyer était à
sur un canapé: : il était atteintd'un
moitié couché
peu de fièvre. Quand
gros rhume et avait un
lecture de
j'eus achevé d'écrire, je lui donnai
ce qui suit :
( Au Sénat de la République d'Haiti,
)) Citoyens Sénateurs,
> Vingt-cing années se sont écoulées depuis
appelé à remplacer l'illustre
que j'ai été
que la mort venail
fondateur de la République
d'enlever à la patrie. Durant
riode de temps, des événemens
cette péaccomplis. Dans toutes les
mémorables se sont
toujours efforcé de
circonstances, je me suis
remplirles vues de l'immortel
que, mieux que personne,
Pétion,
naitre. Ainsi,
j'étais en position de conj'ai été assez heureux de voir successive-
acer l'illustre
que j'ai été
que la mort venail
fondateur de la République
d'enlever à la patrie. Durant
riode de temps, des événemens
cette péaccomplis. Dans toutes les
mémorables se sont
toujours efforcé de
circonstances, je me suis
remplirles vues de l'immortel
que, mieux que personne,
Pétion,
naitre. Ainsi,
j'étais en position de conj'ai été assez heureux de voir successive- --- Page 337 ---
[1845]
CHAPITRE VIT.
ment disparaitre du sol, et la guerre civile et les
sions de territoire qui faisaient du
divination sans force,
peuple haîtien une
sans unité. J'ai pu ensuite voir
connaître solennellement
resa souveraineté
garantie par des traités dont la foi
nationale,
l'exécution.
publique prescrivait
)) Les efforts de mon administration
tendu vers un système de
ont constamment
mo
sage économie des
leco.
blics. En ce moment, la situation du
deniers pula preuve de ma constante
trésor national offre
de
sollicitude : environ un million
piastres y est placé en réserve.
Leale
> De récens événemens,
que je ne dois
ici, ayant amené pour moi des
pas qualifier
devais
déceptions auxquelles je ne
pas m'attendre, je crois qu'il est de ma
comme de mon devoir envers la
dignité,
patrie, de
cette
donner, dans
circonstance, une preuve de mon entière
personnelle, en abdiquant solennellement
abnégation
j'ai été revêtu.
le pouvoir dont
) En me condamnant en outre à un ostracisme
taire, je veux ôter toute chance à la
volonprétexte à la malveillance. Je
guerre civile, tout
c'est qu'Haiti soit
ne forme plus qu'un voeu :
heureuse. ))
Le Président approuva cette rédaction,
concerne la mention du million de
exceptéen ce qui
piastres
au trésor. (( Pourquoi
placéen réserve
parler de cela dans
> dit-il.
Pourquoi,
cet acte, me
Président? C'est
)) commence
que la postérité
pour vous; c'est qu'il faut mettre
1) mesure d'affirmer dans quelle
l'histoire en
situation
)) les finances de l'Etat; c'est
vous aurez laissé
qu'il faut
)) le moyen de
donner à la nation
juger entre vous et les révolutionnaires.
vous accusent d'avoir dilapidé les deniers
Ils
soyez certain qu'ils vont bientôt
publics, et
gaspiller ces fonds des-
ésident? C'est
)) commence
que la postérité
pour vous; c'est qu'il faut mettre
1) mesure d'affirmer dans quelle
l'histoire en
situation
)) les finances de l'Etat; c'est
vous aurez laissé
qu'il faut
)) le moyen de
donner à la nation
juger entre vous et les révolutionnaires.
vous accusent d'avoir dilapidé les deniers
Ils
soyez certain qu'ils vont bientôt
publics, et
gaspiller ces fonds des- --- Page 338 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATTI.
)) tinés spécialement au
payementde la dette
D faut aussi les mettre dans
étrangère. Il
l'heureuse
D mentir à la France, les
impuissance de
obliger à
)) mens envers elle : la streté
remplir nos engageextérieure de
)) l'exige. >
notre pays
Ces réflexions plurent à Boyer, qui
ajouta ensuite au
paragraphe : ( D'autres fonds
sont, en
)) la caisse des
outre, déposés à
dépôts et
à
)
consignations,
Paris,
compte de la
pour
République; ) ce que
difia la dernière
j'ignorais. Il mophrase du 4" paragraphe en
op/ainsi: ( Je ne forme plus
l'écrivant
qu'un voeu :
))
aussi heureuse
c'est qu'Haiti soit
que mon coeurl'a toujours
Je quittai le Président
désiré. )
après 8 heures du soir. Les
taires de sa garde, rentrés à la
milicapitale,
du palais : on les voyait observer
occupèrent la cour
de leur
un silence qui témoignait
respect pour le chef de l'Etat 1. En ville,
sumait bien
on préque Boyer allait quitter le pays; ; mais s'il
entbeaucoup desalisfaction
y
aucun
parmiles opposans, ils nefirent
mouvement.
Vers 2 heures de l'après-midi du
15, les deux
venant des Cayes entrèrent dans le
goëlettes
teur C. Ardouin,
port. L'administradéjà fait chefd'escadron par le
arriva au palais où il me trouva seul
Président,
nonça la capitulation
avec lui; il lui andes Cayes. Boyer lui
D néral
dit: ( Le
Borgella a bien agi en évitant
gé-
))
ila d'ailleurs
l'elfusion du sang;
justifié la confiance
)) pars ce soir
que j'avais en lui. Je
pour l'étranger : je quitte sans regret ie
1 A l'arrivée de Terlonge, le Président lui remit
pied. Il l'embrassa avec émotion et lui dit : a le brevet de colonel de la garde a
fit croire vous avoir apprécié trop tard. D C'est tout un Je regrette, mon cher Terlonge, de
à Boyer qu'il lincliuait en faveur de éloge pour cet oficier dont la franchise
en cette circonstance des témoignages d'estime r'Opposition. de la
Il ne fotpas le seul qui reçut
plusieurs un titre à la persécution des révolationnaires, part du Présideut, et ce fut pour
dit : a le brevet de colonel de la garde a
fit croire vous avoir apprécié trop tard. D C'est tout un Je regrette, mon cher Terlonge, de
à Boyer qu'il lincliuait en faveur de éloge pour cet oficier dont la franchise
en cette circonstance des témoignages d'estime r'Opposition. de la
Il ne fotpas le seul qui reçut
plusieurs un titre à la persécution des révolationnaires, part du Présideut, et ce fut pour --- Page 339 ---
(1845]
CHAPITRE VII.
)) pays, et je le laisse aux mains de
ceux
)) de le
qui se proposent
régénérer. > Il prononça ce dernier mot
sourire expressif, et nous
avec un
l'incrédulité
partageâmes, - - je l'avoue, -
quile motivait.
A la veille des'expatrier de son
si longtemps,
pays qu'ilavait gouverné
an
Boyer ne
po
me parut
sité à l'égard de ses nombreux éprouver aucune animoas
ennemis
tant de calomnies contre lui. Le
qui répandaient
secrétaire d'Elat
10 ou 11 mars, il dit au
Pilié avec
me
(t Je crois devoir faire
quije
trouvais près de lui :
payer aux
))
autour de
militaires qui sont encore
moi, une solde en monnaie
D vais en donner l'ordre. Vous
d'Espagne : je
ferez
) cette
payer également en
monnaie, un mois
)) naires publics
d'appointemens aux fonctionque je ne vois plus à ce
> depuis quelques
palais national
jours. ) Il y avait de
cette observation; mais le Président
l'amertume dans
la faire
était bien autorisé à
pour constater cette faiblesse des âmes
conçoit, on peut justifier l'abandon
: car on
tomber du haut de sa
d'un tyran qui va
mais
puissance fondée sur
non pas celui d'un chef qui fut
l'injustice,
l'exercice de son
toujours modéré dans
pouvoir, alors même qu'il se
indigné de ce qui lui
montrait
déplaisait, et qu'il mettait la
grande énergie dans ses mesures
plus
l'ordre public.
pour le maintien de
En proie à ce sentiment de
dit
déplaisir, le Président
encore : a Mes ennemis ont égaré le
nous
> dantmille absurdes
peuple, en répancalomnies contre moi.
)) ils m'accusent de
Par exemple,
dilapidation des deniers
( pendant, à la mortde
publics. CePétion,
)
ture
j'ai proposé à la
une loi qu'elle a rendue,
législa-
)) rension
pour accorderà Célie une
viagère de qualre mille
J) voulu que la nation
gourdes par an : j'ai
s'honorât par cel acte de recon-
mille absurdes
peuple, en répancalomnies contre moi.
)) ils m'accusent de
Par exemple,
dilapidation des deniers
( pendant, à la mortde
publics. CePétion,
)
ture
j'ai proposé à la
une loi qu'elle a rendue,
législa-
)) rension
pour accorderà Célie une
viagère de qualre mille
J) voulu que la nation
gourdes par an : j'ai
s'honorât par cel acte de recon- --- Page 340 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATTI.
la mémoire du Père de la patrie. Mais
p naissance envers
la
bilie
de faire toucher cette pension par
) je me suis gardé
considérais comme ma
I/
)) mère de cette enfant, que je
L
amitié
Pétion, ma gratitude envers
E - : lerw pupille. Mon
pour
de prendre soin
la douce obligation
)) lui, m'imposaient
et de l'élever comme
d'en faire la mienne,
) de sa fille,
vingt-cinq ans, et mes
lepays depuis
> telle. J'aigouvernél
étonnés de savoir le peu
ennemis eux-mèmes seraient
en numéraire 1. ))
))
queje possède réellement
la
M. Pilié était aussi étonné que moi, d'apprendre que
n'avait jamais été payée. Je dis au Prépension de Célie
d'avoir privé la
sident, qu'il n'était pas juste de sa part,
de cette enfant de la somme annuelle qu'elle aurait
mère
nation avait sanctionné de tout son
dû recevoir; que la
la loi rendue à cet effet, et qu'il était encore temps
coeur
d'Élat
mon opinion,
de l'exécuter. Le secrétaire
appuya
décidâmes Boyer à signer un ordre en conséet nous
la somme totale à environ
quence. Je l'écrivis, en portant
Célie
les sept années et plus que
29 mille gourdes, pour
comme
vécu
Pétion : cette somme fut payée,
avait
après
la monnaie
de droit, en monnaie d'Espagne, parce que
était au pair de celle-là.
nationale, à cette époque,
vers
le moment du départ arriva. Le 13 mars,
Enfin,
Madame
6 heures du soir, le sénateur Madiou accompagna
les
derrière l'arsenal, où se trouvaient
Joute Lachenais
2, Le président Boyer
embarcations dela corvette anglaise
entouré d'une forte escorte d'officiers et
monta à cheval,
mille
et que d'indignes imputations sous ce
23,0-00 11 11 n'avait pas même 25
piastres;
rapport!
de-Mars où clle passa, fut appelée ensuite Rue du 13 Mars, par le
21 La rue du Champ
mois après. Cette dénomination n'a pas plus subsisté
du conseil communal institué quelques donnée à la rue du Port, parce que le général R. Hérard
Fue
que celle de Rue de Praslin,
qui est situé.
39nad occupa l'ancien logement de Boyer y
ations sous ce
23,0-00 11 11 n'avait pas même 25
piastres;
rapport!
de-Mars où clle passa, fut appelée ensuite Rue du 13 Mars, par le
21 La rue du Champ
mois après. Cette dénomination n'a pas plus subsisté
du conseil communal institué quelques donnée à la rue du Port, parce que le général R. Hérard
Fue
que celle de Rue de Praslin,
qui est situé.
39nad occupa l'ancien logement de Boyer y --- Page 341 ---
CHAPITRE VIL.
[1845]
les ordres du général Méde cavaliers de la garde sous
s'il faisait une
Il
dans plusieurs rues comme
reaux. passa
donner le temps à M. Coquière et
tournée en ville, afin de
à
rendre aux embarcations : je me joignis
sa famille de se
Nous étions sur le riM. Ussher pour les y accompagner.
mit
à terre.
Boyer arriva sur les lieux et
pied
vage, quand
adieux à son escorte et félicita le
En ce moment, il fit ses
avec la
Méreaux de sa conduite; mais il s'exprima
général
à
contre ceux qui l'obligeaient
colère de l'indignation
trois mois, dit-il, ils se repentiront
quitter Haîti. ( Avant
leur
leur mauvaise foiet de ce qui cause aujourd'hui
) de
)) joie 1. D
s'étaient rendues sur
Un certain nombre de personnes
troudistinguai plusieurs jeunes gens qui se
le rivage ; je
les pièces d'acavaient sur le passage du Président, parmi
probablement par ce
jou déposées là ; ils se découvrirent,
leur dis de se rantonjoursf'auioritésjel
respect qu'impose
firent. Aucune parole
le laisser passer; ce qu'ils
ger pour
curieux. La famille de Boyer entra
ne fut prononcée par ces
et lui dans le canot
dans la chaloupe qui portait ses effets,
l'aida de la main à y monter.
du commandant Scharpe qui
continuait à parM. Ussher et moi y entrâmes aussi. Boyer
Lol
à se calmer, à se mettre
ler avec colère; nousl'engagelmes:
commune à tant
au-dessus de son infortune politique,
chefs d'État. Il nous dit : ( Vous avez raison, car
d'autres
malheureux que moi. ) Eti il
mes ennemis seront plus
que s'il
devint aussi calme, aussi gai dans sa conversation,
allait d'un port d'Haitià à l'autre.
il monta à bord de la corvette. La troupe y
A 8 heures,
dans le mois de mai 1843, un monvement insurrectionnel eut
1 On sait, en effet, que de Jérémie : les chefs furent fusillés. Aux mois d'août et de
lieu dans l'arrondissement événemens se passèrent aux Cayes et au Port-au-Prince; ils commens
septembre, d'autres dans les idèes.
cèrent une réaction
d'Haitià à l'autre.
il monta à bord de la corvette. La troupe y
A 8 heures,
dans le mois de mai 1843, un monvement insurrectionnel eut
1 On sait, en effet, que de Jérémie : les chefs furent fusillés. Aux mois d'août et de
lieu dans l'arrondissement événemens se passèrent aux Cayes et au Port-au-Prince; ils commens
septembre, d'autres dans les idèes.
cèrent une réaction --- Page 342 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
les matelots rangés sur toute la lonétait au port d'armes,
tous dans le
du navire. Les ofliciers l'avaient reçu,
gueur
Un moment après, la chaloupe
silence et avec respect.
accueillies avec courarriva à bord, et les dames furent
toisie.
me
du Président et de sa famille, pour
Je pris congé
Scharpe.
rendre à terre avec M. Ussher et le commandant
del'avoir
dans ses bras, en me remerciant
Boyer me pressa
dernier moassisté et d'être resté auprès de luijusqu'au
ment. J'avais rempli mon devoir.
Boyer avait remis au sénaDans la journée du 15 mars,
Sénat,l'acte
teurBazelais, président ducomité permanentdu
Le 14, dans la matinée, ce sénateur
portant sa démission.
du comité, MM. J. Daconvoqua les six autres membres
etJ. Paul.
N. Viallet, Gayot, Bouchereau, Madiou
guerre,
du Sénat, dressèrent procès-verIls se réunirent au palais
copie, par
bal de la réception de cetacte, et en envoyèrent
secrétaire d'État Pilié, en l'invitant à se
un message, au
exécutif, en vertu de
charger des attributions du pouvoir
et à donner publicité au
l'article 147 de la constitution,
contenant l'acte de démission 1.
procès-verbal
M. Piliéaccusa réception de ce document,
Le mèmejour,
et fit paraitre l'acte suivant:
d'Etat provisoire
( Le Secrétaire
le Président
savoir officiellement au public que
) Fait
est dans cet acte sonleva la colère du a chefd'exécution D à l'ins- n
1 Le mot abdiquer qui provisoire. a L'insensé! dit-il, se croyait-il donc souverain? de la
tallation du gouvernement
mais il exerçait les plus précieuses prérogatives
Non, Boyer ne le croyait pas; la constitution de 1816; il a pu dire : J'abdique le
souveraineté nationale, d'après
Rome, on abdiquaitle consulat et d'autres
ponvoir dont j'étais revêtn. D Dans l'ancienne romain était au moius aussi souverain que le
magistratnres, et cependant le penple
peuple haîtien.
ation du gouvernement
mais il exerçait les plus précieuses prérogatives
Non, Boyer ne le croyait pas; la constitution de 1816; il a pu dire : J'abdique le
souveraineté nationale, d'après
Rome, on abdiquaitle consulat et d'autres
ponvoir dont j'étais revêtn. D Dans l'ancienne romain était au moius aussi souverain que le
magistratnres, et cependant le penple
peuple haîtien. --- Page 343 ---
1845]
CHAPITRE VI1.
d'Haiti vient de déposerau Sénat
de la
portant sa démission.
République, l'acte
)) Haitiens ! dans les circonstances
notre
actuelles où se trouve
pays, nous devons donner
la modération.
l'exemple du calme et de
Que les personnes et les propriétés
entièrement respectées,
soient
que tous les fonetionnaires de
capitale se pénètrent de
la
l'autorité
l'importance de concourir avec
supérieure au maintien de l'ordre.
vant cette marche,
C'est en suique toutes les garanties
fertes aux citoyens et aux chefs
seront ofpitale.
qui commandent la Ca-
>Donné au palais national du
Port-au-Prince, le
1843, an 40'del l'indépendance.
14 mars
Signé : PILIÉ.
Tous ces actes furent insérés dans le
15 mars1,
Télégraphe du
Après eux, je produis également celui
fut
qui suit et
signé au Port-au-Prince, le 14 ou 15
qui
infinité de citoyens, tant dans l'ordre
mars, par une
Il faut le sauver de l'oubli
civil que militaire.
: c'est la mission
toire.
de l'hisLiberté,
ou la Mort.
République Haïtienne.
Au nom du peuple souverain,
(( Nous, soussignés, déclarons devant
donner notre adhésion libre, sincère
TEtre-Saprème,
lution
et entière, à la révoinaugurée le 27 janvier, dont le but est de
le gouvernement immoral et
renverser
corrupteur 1 de l'ex-Président
1 Ce fut le dernier numéro de ce journal qui avait
2 Ces deur mots sont écrits en grosses lettres dans paru l'acte. en 1813.
.
Au nom du peuple souverain,
(( Nous, soussignés, déclarons devant
donner notre adhésion libre, sincère
TEtre-Saprème,
lution
et entière, à la révoinaugurée le 27 janvier, dont le but est de
le gouvernement immoral et
renverser
corrupteur 1 de l'ex-Président
1 Ce fut le dernier numéro de ce journal qui avait
2 Ces deur mots sont écrits en grosses lettres dans paru l'acte. en 1813. --- Page 344 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
les institutions civiles et politiques
Boyer, et de régénérer
de la République.
de prèet
sur notre honneur,
n Nous jurons promettons,
à cetteglo-,
ter notre franc etloyal concours pour coopérer
rieuse régénération. ))
sauver del'oubli l'acte suivant :
Il faut encore
ou la Mort.
Liberté,
Acte de déchéance.
( Au nom du peuple souverain.
volontés du
Hérard ainé, chefd'exécution des
) Charles
peuple souverain et de ses résolutions,
lui ont été conférés, au nom
) En vertu des pouvoirs qui
l'acte du 21 novembre 1842, en exécution
du peuple, par
et déclaratif de la redu manifeste expositif de ses griefs
vendication de ses droits;
Boyer a violé
le général Jean-Pierre
D Considérant que
l'office de Présila constitution en vertu de laquelle
d'Haïti lui avait été confié pour exercer le pouvoir
dent
exécutif;
nombreux attentats qu'il a portés à l'invio-
)) 1°Par les
décimant ses
labilité de la représentation nationale, en
dans les sessions de 1822, 1835, 1839 et 1842,
membres
et la forcer à trahir son
pour lui ravir son indépendance
mandat;
a fait de la faculté de proposer des
) 2o Par l'abus qu'il
des
soit à l'occasion de la formation
candidats au Sénat,
ou
des membres de sa famille
és à l'invio-
)) 1°Par les
décimant ses
labilité de la représentation nationale, en
dans les sessions de 1822, 1835, 1839 et 1842,
membres
et la forcer à trahir son
pour lui ravir son indépendance
mandat;
a fait de la faculté de proposer des
) 2o Par l'abus qu'il
des
soit à l'occasion de la formation
candidats au Sénat,
ou
des membres de sa famille listes, soit en y portant
titre à cette dignité,
des favoris qui n'avaient aucun
docile à ses VOA
afin de faire de ce corps un instrument
a
welilontés; --- Page 345 ---
[1843]
APITRE VII.
D 5°
Parl'usurpation de pouvoirs qui ine lui étaient
attribués, notamment ceux de faire
point
papier-monnaie;
grâce et de créer un
)) 4° Par la délégation qu'il s'est fait
législature illégale et
donner, par une
corrompue, de pouvoirs
titution lui refusait
que la consimpérativement, tels que ceux
mer et
de fororganiserlarmce, de changerou modifier
monétaire, de suspendre les lois civiles
lesystèmé
res extraordinaires,
par des mesuau moyen des commissions
dans toutes les villes, sous le
créées
prétexte de
public;
consoliderl'ordre
D 50 Par l'initiative
qu'il a prise dans les
aux impôts publics;
lois relatives
D 6o Par l'altération qu'il a faite au texte des
refus de promulguer celles
lois, et le
législature;
quiavaient été décrétées par la
) 70 Par la distraction des
citoyens de leurs
rels, en les livrant à l'arbitraire
juges natude commissions
ou militaires,
ou civiles
composées d'agents à ses
D 80 Par la révocation,
ordres;
vibles,
sans jugement, de juges inamopour leur substituer des hommes
dévouésà ses caprices;
ou corrompus ou
)) 9o Par la destitution arbitraire
et de fonctionnaires
d'employés honorables
qu'il n'avait pas le droit de révoquer;
)) Considérant que par tous ces faits, calculés
profonde perversité, il a renversé
avec une
tous les droits,
tous les principes, violé
détruit toutes les garanties,
celles du jury et de la liberté de la
notamment
les règles et les formes
presse;
qu'il a violé
protectrices de la justice, au
qu'il n'y a plus de streté ni
les
point
les
pour
propriétés ni pour
personnes;
que, tout en écrasant le
peupled'impôts
faits, calculés
profonde perversité, il a renversé
avec une
tous les droits,
tous les principes, violé
détruit toutes les garanties,
celles du jury et de la liberté de la
notamment
les règles et les formes
presse;
qu'il a violé
protectrices de la justice, au
qu'il n'y a plus de streté ni
les
point
les
pour
propriétés ni pour
personnes;
que, tout en écrasant le
peupled'impôts --- Page 346 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
les finances et l'administration publique
odieux, il a plongé
de masquer la dilapidadans le désordre et Panarchie, afin
établir sa
tion qu'il a faite des deniers publics; 1 que pour il s'est
domination et façonner le peuple à la servitude,
efforcéd'ôteindre en lui toutsentiment de digniténationale,
ces deux moyens de despoen cherchant à l'abrutir par
la misère et l'ignorance; - - que, par un système
gmotone tisme:
et de délation, il a
combiné de mensonge, d'espionnage
semé la
hvteng
l'opinion, corrompu la morale publique,
perverti
les citoyens, et jeté la défiance
division et la haine parmi
fois entré dans cette
etl'effroi dans les familles;- - qu'une
il s'est livré à la tyrannie la plus odieuse,
voie d'iniquité,
le seul arbitre du pays; qu'enfin,
en s'imposant comme
du droit des gens et sa maupar une ignorance profonde internationales, il a compromis
vaise foi dans les relations
l'honneur etle caractère haîtien, et exposé T'indépendance
nationale;
ayant été mise en péla République
e Considérant que
désespérant d'une
ril par un tel état de choses, le peuple,
ses
en vain et tant de fois réclamée par
réforme qu'ilavait
réduit à
les armes pour
légitimes, s'est vu
prendre
organes
constitutionnel qu'il avait consenti, et
révoquer le mandat
ressaisir l'exercice de sa souveraineté;
tous cerc qui ont coopéré aux actes
( Considérant que
Boyer, ou qui,
d'usurpation et de tyrannie du Président
l'ont
des actions déloyales ou des conseils perfides,
par
liberticides, soit comme foncsecondé dans des mesures
doivent
soit comme exécuteurs de ses volontés,
tionnaires,
elrm Hio être réputés ses complices; ;
suit :
déclare et arrète cequi
> A ces causes,
Boyerest déchude l'ofa Art. 1", Le général Jean-Pierre
d'Haiti, comme coupable de lèse-nation.
fice de Président --- Page 347 ---
[1845]
CHAPITRE VII. Art. 2. Sont mis en état
du Président
d'accusation, comme complices
Boyer et traitres à la patrie :
Joseph-Balthazar Inginac, général de division
taire général près du
et secré-. Présidentd'Tfaiti;
Aleais Beaubrun Ardouin,
ex-sénateur;
Charles Céligny Ardouin, administrateur
Jean-Jacques
des Cayes;
Saint-Victor Poil, général de
commandant l'arrondissement
brigade et
du Porl-au-Prince;
Jerdne-Hlazimilien Borgella, général de
mandant
division, coml'arrondissement des Cayes et provisoirement
département du Sud;
le
Jean-Baptiste Riché, général de brigade;
Lnvis-lemin-Seguy Villevaleia, sénateur et
cipal des bureaux du Président
ex-chefprind'Haiti1,
Art.
ques
des Cayes;
Saint-Victor Poil, général de
commandant l'arrondissement
brigade et
du Porl-au-Prince;
Jerdne-Hlazimilien Borgella, général de
mandant
division, coml'arrondissement des Cayes et provisoirement
département du Sud;
le
Jean-Baptiste Riché, général de brigade;
Lnvis-lemin-Seguy Villevaleia, sénateur et
cipal des bureaux du Président
ex-chefprind'Haiti1,
Art. 5. Tous les individus
ci-dessus,
compris dans les art. 1* et 2
seront livrés à un jury national et
forme qui sera déterminée. jugés dans la
Art. 4. Toute autorité cessant
peuple
devant la volonté du
souverain, il sera pourvu à toutes les fonctions
bliques dontPutilité sera reconnue et dans la
puprescrite par la nouvelle constitution. forme quisera
Art. 5. Provisoirement, les
citoyens
ment de fonctions
chargés actuellepubliques, civiles et
nueront à les
militaires, contiexercer, sous l'autorité du
populaire, jusqu'à révocation
gouvernement
ou
Art. 6. Le présent acte
remplacement. sera imprimé, luet
toute l'étendue du territoire
affiché dans
de la République. Donné au quartier-général des
Cayes (du Port-au1 Si tous ceuz qui avaient coopéré aux actes
complices, pour êtrejuste, il fallait mettre en reprochés au président Boyer, étaient ses
Guerrier et cette foule de sénatenrs, de accnsation J. C. Imhert, Voltaire,
civil et de l'ordre militaire. Le a Chef représentans, de fonctionnaires publics Segrettier, de l'ordre
d'accusation, comme officier très-zelé avant d'exécution 1842 : je n n'en anrait dis dà se mettre aussi en état
T. XI. pas davantage. --- Page 348 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI. et
le 10 (24) mars 1845, an 40€ de l'indépendance
Prince),
le 4er de la régénération. Signé : C. HÉRARD ainé. Par le chef d'exécution:
de l'armée populaire,
Le chef de l'état-major général
igné: HÉRARD-DEXESLE E1. D
J'ai terminé la tâche que j'ai entreprise, et j'en rends
grâce à Dieu. de l'un des véJe voulais écrire seulement la biographie
Ce sujet m'a en quelque sorte imposé
térans de mon pays. d'uneg
de parler de tous ces hommes
génération
l'obligation
de la justice de ses
qui, pénétrée de sa dignité originelle,
del la sainteté de sa cause, s'est levée spondroits naturels,
la France en faveur de l'hutanément aux cris poussés par
revendiquer sa part dans l'héritage
manité entière, pour
s'est illustrée dans sa
commun; 1 de cette génération qui
ensuite
le vieux système colonial, qui is'est vue
lutte contre
de combattre contre cette génédansl'impériense nécessité
elle-mème, livrée à une regrettable réaction,
reuse France
pour toute
afin de fonder une patrie pour ses descendans,
la race noire.
,
la France en faveur de l'hutanément aux cris poussés par
revendiquer sa part dans l'héritage
manité entière, pour
s'est illustrée dans sa
commun; 1 de cette génération qui
ensuite
le vieux système colonial, qui is'est vue
lutte contre
de combattre contre cette génédansl'impériense nécessité
elle-mème, livrée à une regrettable réaction,
reuse France
pour toute
afin de fonder une patrie pour ses descendans,
la race noire. à
classe
de
quelque
Gloire à tous ces enfans
l'Afrique,
dans le régime colonial renversé par
qu'ils aient appartenu
au triomle sol d'Haiti! ! Car ils ont tous contribué
eux sur
leur mirent les armes à la main. phe des idées qui
les événemens accomplis en Hfaiti depuis 1843, que les aul
1 On concevra facilement, que commune, toujours chère au ceur des opposans
malhenrs éprouvés par cette patrie comme à celui des hommes qui le défendirent, que
gouvernement du présideut Boyer,
aujourd'hai l'obligation de ne
Pinfortune politique des uns et des autres, ci-dessus, m'imposent en ce qui concerne les accusés de comdiscuter ni réfuter l'acte d'accusation
plicité, même le président Boyer. --- Page 349 ---
CHAPITRE VII.
[1843]
Honneur à leur mémoire ! Car ils dorment tous aujourd'hui dans la tombe.
ont succédé ne rempliraient pas
Les générations quileur
un proleur devoir envers eux, si elles n'éprouvaient pas
les services qu'ils ont
fond sentiment de gratitude pour
del leur vénérarendus à la patrie, sielles n'entouraient pas
tion la mémoire des plus illustres parmi eux.
désisuis efforcé de distinguer ces derniers, de les
Je me
hésiter toutefois à dire ce qui
gnerà mes concitoyens, sans
dans leur conduite (à l'exception
m'a paru reprochable
qui les animaient
d'un seul d'entre eux) soit parles passions
cémaitriser ; soit qu'ils
et qu'ils ne surent ou ne purent
soit
dassent trop aux circonstances qui les entouraient;
la situation réelle de notre pays
qu'ils ne comprissent pas
enfin, que les début
la nation ; soit,
ou le
que poursuivait
obstacle au désir du bien
fauts de leur caractère fussent un
qu'ils avaient.
celuiqui doit être
Leprésident Boyer est, sans contredit,
Le
ligne dans cette dernière catégorie.
placé en première
combien de fois j'ai exprimé le
lecteur a pu remarquer
caractère
fut cause
ce chef distingué eût un
qui
regret que
justement lui faire, dans
de bien des reproches qu'on peut
main.
l'exercice du pouvoir qu'il a eu si longtemps en
autre ne m'a offert, - - sij'ai bien jugé, 1 plus
Aucun
à côté de tant d'autres où j'ai dà le
d'occasions de blâme
malheureux de ce qui
louer. Je l'ai vu souvent contrarié,
de l'inlui déplaisait, sans se rendre compte, peut-être,
caractère dans le jugement qu'il portait sur
fluence de son
il eût désiré de
les choses et sur les hommes de son pays:
dans
la part de ceux-ci uue sorte de perfection impossible l'exemet dont lui-même n'offrait pas
la nature humaine,
ple.
à côté de tant d'autres où j'ai dà le
d'occasions de blâme
malheureux de ce qui
louer. Je l'ai vu souvent contrarié,
de l'inlui déplaisait, sans se rendre compte, peut-être,
caractère dans le jugement qu'il portait sur
fluence de son
il eût désiré de
les choses et sur les hommes de son pays:
dans
la part de ceux-ci uue sorte de perfection impossible l'exemet dont lui-même n'offrait pas
la nature humaine,
ple. --- Page 350 ---
ÉTUDES SUR L'IISTOIRE D'HATTI.
lui le sentiment de la justice
Personnen'avait plus que
de ses actes le
tous ses concitoyens; la plupart
envers
dans Tapplication particulière qu'il
prouvent, et cependant, souvent d'être injuste par ce senen faisait, il lui est arrivé
à l'ètre par la vivacité
timent même. Mais, s'il était prompt
il était
signe ordinaire d'un bon coeur,
de son caractère,
une décision injuste, tant sa
aussi prompt à revenir sur
du
à la fin sur sa passion
haute raison savait l'emporter
Il avait l'amour de l'ordre à un degré supérieur,
moment.
successive de toutes les parties du service
etl'organisation
chef du
de notre
public le justifie. Aucun
gouvernement lui, de la part
n'a obtenu autant de régularité que
pays
civile et militaire;
de l'administration
des fonctionnaires
deson caractère qu'ils
et il a dû ce succès par les exigences
connaissaient.
d'économie dont il avait
Malhoureusement, le système
sorte le programme de son administration,
fait en quelque
loin, l'a empêché de comprendre, peut-être,
poussé trop
de rajeunir progressivequ'il était nécessaire cependant
l'adjonction
ment le corps des fonctionnaires publics, par
la
hommes éclairés que produisait
successive des jeunes
nationale,
nouvelle génération née depuis l'indépendance
dignement la vieille
afin qu'ils fussent aptes à remplacer
avait fondé la patrie et qui était au pouvoir.
génération qui
leur offrant pas une carrière
En les tenant écartés, en ne
de s'en procurer
assurée dans un pays où il est si difficile
les
ainsi dire, à toutes
une convenable, il les livra, pour
formée contre son gouverneobsessions de l'Opposition
leurs familles
ment dès son origine; à eux se joignirent
avec
embarrassées de leur trouver un emploi en rapport
leurs lumières acquisesénumérés souvent, n'étant
L'agriculture, pardes motifs
qui
leur offrant pas une carrière
En les tenant écartés, en ne
de s'en procurer
assurée dans un pays où il est si difficile
les
ainsi dire, à toutes
une convenable, il les livra, pour
formée contre son gouverneobsessions de l'Opposition
leurs familles
ment dès son origine; à eux se joignirent
avec
embarrassées de leur trouver un emploi en rapport
leurs lumières acquisesénumérés souvent, n'étant
L'agriculture, pardes motifs --- Page 351 ---
CHAPITRE VII.
11845]
des classes éclairées, 1 ce qui est represque plus le fait
leur procurer s'est
le bien-ètre qu'elle eût pul
grettable,
faveur de celles qui s'en occupent. -
trouvé déplacé et en
de quelques arts et métiers,
L'industrie, réduiteàl'evercice
instruction. Le
n'a
été de leur goût, à cause de leur
pas
restait comme un moyen de gagner leur
commerce, seul,
il était difficile de surexistence; mais, par cela même,
naturellement.
monter la concurrence qui s'y développait
leur inclination à se jeter dans les emplois publics
De là
classes
enles jeunes hommes de ces
aspiraient
auxquels
le désir qu'ils éprouvaient de
core par leur instruction, par devanciers. En les trouvant en
servir! la patrie comme leurs
ils
fermés à leur désir, à leur ambition,
quelque sorte
et la pousser,
devaient grossir les rangs de l'Opposition
dans la faavec toute l'ardeur de leur âge inexpérimenté,
tale voie qu'elle a parcourue.
à l'insuffisance
La carrière militaire aurait pu suppléer
mais elle tendait chaque jour à n'en
des emplois publics;
successive de l'armée depuis
être plus une, parl la réduction
la
extéintérieure était assurée, et que
paix
que la paix
Au reste, cette carrière était
rieure n'était plus menacée.
de la franchir
soumise à des règles qui ne permettaient pas
arriver aux grades supérieurs qui propromptement, pour
dans la vie, et l'on a vu comment
curent quelque aisance
les
anciens serBoyer fut avare de promotions envers
plus était évidemviteurs dela patrie. Sa résolution à cet égard
il voulait arriverà une situation telle, que
ment calculée :
excessivement le réle régime militaire ne dominât pas
gime civil, comme par le passé.
la Révolution
Ce plan a été singulièrement dérangé résultat par
qu'elle a
le
de 1845; mais je ne puis apprécier
mon inproduit sous ce rapport, comme sous tous autres,
les
anciens serBoyer fut avare de promotions envers
plus était évidemviteurs dela patrie. Sa résolution à cet égard
il voulait arriverà une situation telle, que
ment calculée :
excessivement le réle régime militaire ne dominât pas
gime civil, comme par le passé.
la Révolution
Ce plan a été singulièrement dérangé résultat par
qu'elle a
le
de 1845; mais je ne puis apprécier
mon inproduit sous ce rapport, comme sous tous autres, --- Page 352 ---
ÉTUDES SUR L'TISTOIRE D'HAYTI.
de poursuivre mes Études historiques
tention n'étant pas
au-delà du renversement du président Boyer. l'histoire de la
Au fait, je n'ai voulu qu'essayerd'érire et dont il a été le
génération qui prit les armes en 1790,
dernier etl'un des plus illustres représentans.
achevé avec talent, l'oeuvre glorieuse
Boyer a conduit,
par les grands faits de son gouvernede cette génération
de l'ile d'Haiti
toutes les parties
ment : 1 - en réunissant
en consles mêmes lois, sous le même pavillon;
sous
de la nation haïtienne par
tituant ainsi l'unité politique
pu-
- -
l'administration
l'unité territoriale;
en organisant
sous ce
d'une manière assez régulière, quoique,
blique
ce
devait la parfaire; - - en
rapport, il laissât à désirer qui
une complète législation, par l'adoption
donnant au pays
une infinité de lois sur
des codes d'un peuple civilisé, par
France la
enfin, en obtenant de la
toutes matières;
et de la souconsécration solennelle de l'indépendance
des
veraineté nationale, par des traités que précédèrent
intelligentes, où il fit preuve d'autant de dinégociations
gnité que de patriotisme.
la
De tels faits suffisent sans doute pour recommander
à la
Et si l'on a suivi avec
mémoire de Boyer
postérité.
attention ceux où il a paru reprochable, on reconnaitra,
que les défauts de son caractère en
j'aimea l'espérer,
furent toujours
furent l'unique cause, car ses intentions
désir du bien incontestable. En lui, le temdroites, son
la raison, mais celle-ci fipérament dominait souvent
la bonté du
nissait par l'emporter après réflexion et par
de
Il a
cette bonté par une infinité d'actes
cceur.
prouvé
bienfaisance exercés envers une foule de personnes qu'il
des secours en argent tirés de sa cassette parassistait par
montrait si économe des deniers
ticulière, alors qu'il se
ir du bien incontestable. En lui, le temdroites, son
la raison, mais celle-ci fipérament dominait souvent
la bonté du
nissait par l'emporter après réflexion et par
de
Il a
cette bonté par une infinité d'actes
cceur.
prouvé
bienfaisance exercés envers une foule de personnes qu'il
des secours en argent tirés de sa cassette parassistait par
montrait si économe des deniers
ticulière, alors qu'il se --- Page 353 ---
CHAPITRE VII.
[1845]
tant il mettait de la
publics; mais on ignorait ces actes,
y
situation
délicatesse; et c'est ce qui explique sa modeste
abdiqua le pouvoir.
pécuniaire au moment qu'il
occasions où il fallait
Ardent, énergique dans certaines
modépuissance de l'autorité, Boyer savait se
déployerla
l'attendre d'un esprit aussi éclairé;
rer comme on pouvait
Privé d'une
la clémence dont il usa souvent le prouve.
tous les Haïtiens de
instruction classique, comme presque
des lule système colonial, il sut acquérir
son àge, par
l'étude. Doué d'une grande pémières par son goût pour
élégante, il se fit renétration et d'une élocution facile,
sous ce rapport entre tous ses contemporains,
marquer
trop convaincu; car, étant en
et il n'en futlui-même que
il abusa souvent de cet avantage
outre très-spirituel,
des traits acérés
durant son pouvoir 9 en lançant
savait être opposans à son gouvernecontre ceux qu'il
de
assez les susceptibilités
ment, en ne ménageant pas
des fonctionnaires publics, des magistrats
l'amour-propre
défaut:
là, il irritait ses adsurtout, qu'il trouvait en
par
il vouil s'aliénait bien des coeurs. Mais, quand
versaires,
n'était plus séduisant
lait captiver quelqu'un, personne
les formes caressantes qu'il employait, parle
que lui, par
langage exquis dont il se servait.
certitude
facilité
avait à s'exprimer, jointe à la
La
qu'il
de ses conintellectuelle sur beaucoup
de sa supériorité
et les premiers succès de son administration,
temporains,
à l'obstination qu'il a mise à ne
n'ont que trop contribué
réclamations de l'opinion
céder en quoi que ce soit aux
se fit l'organe. Il n'aimait pas
publique dont T'Opposition
le devancer dans la conception
d'ailleurs qu'on parût
alors mille
d'une chose utile au bien public, eti il trouvait
adopter ce qu'on lui proposait. Une
raisons pour ne pas
et les premiers succès de son administration,
temporains,
à l'obstination qu'il a mise à ne
n'ont que trop contribué
réclamations de l'opinion
céder en quoi que ce soit aux
se fit l'organe. Il n'aimait pas
publique dont T'Opposition
le devancer dans la conception
d'ailleurs qu'on parût
alors mille
d'une chose utile au bien public, eti il trouvait
adopter ce qu'on lui proposait. Une
raisons pour ne pas --- Page 354 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
manière d'agir peut être attribuée à cette regretlable
telle
dont les
supérieurs ne sont pas toujours
vanité
esprits
très-étendu
exempts. En outre, exerçant un pouvoir déjà
donnait l'initiative des lois au Prépar la constitution qui
fonctions
d'Haiti, ets ts'étant réservé encore les hautes
sidentd
la loi de 1819, les grands fonctionnaires
ministérielles par
pas inde droit, ne pouvaient
eux-mêmes, ses conseillers
S'il en fut ainsi, on conçoit que
fluer sur ses résolutions.
moins obtenir
parlementaire pouvait encore
lOpposition
l'éclat même qu'elle donnait à ses
ce qu'elle réclamait, par
le
de son autorité
idées. Boyer eût cru perdre tout prestige
et de ce qu'il n'estimait pas les hommes qui
s'il lui cédait;
ilsecroyaitd'autête de cette Opposition,
se trouvaientàla
des amélioraautorisé à dédaigner la réclamation
tant plus
à leur conformulaient dans un langage propre:
tions qu'ils
Il est si difficile d'abandonnerune
cilier l'opinion pablique.
route qui a conduit au succès!
ila aurait dus'aCe fut une grande faute desa part; car
avaient changé, que les idées en
percevoir que les temps
avaient fait
matière de gouvernement et d'administration
l'instruction qui était plus répandes progrès réels, par
la Répudue dans la société, par les relations qu'entretenait
nations civilisées dont les livres et les jourblique avec les
éclairés. Ces derétaient aux mains de tous les gens
naux
naturellement en les lisant, en reniers se passionnaient
marchait lentement par rapport
connaissant combien Haïti
de sa sinations et sans tenir compte des difficultés
à ces
;
qu'elle avait néanmoins
tuation particulière, des progrès
aurait
de plus grands. Boyer
accomplis, ils en désiraient
tracées
des observations suivantes,
dû, enfin, se pénétrer
la main d'un habile politique 1 :
par
Discours sur la première Décade de Tite-Live, 3€ partie.
1 Machiavel,
marchait lentement par rapport
connaissant combien Haïti
de sa sinations et sans tenir compte des difficultés
à ces
;
qu'elle avait néanmoins
tuation particulière, des progrès
aurait
de plus grands. Boyer
accomplis, ils en désiraient
tracées
des observations suivantes,
dû, enfin, se pénétrer
la main d'un habile politique 1 :
par
Discours sur la première Décade de Tite-Live, 3€ partie.
1 Machiavel, --- Page 355 ---
CHAPITRE VII.
11845]
la cause du succès ou du
(t J'ai souvent observé que
leur manière d'ac
succès des hommes dépendaitde
) non
On voit les uns proleur conduite aux temps.
)) commoder
les autres avec prudence et cir1) céder avec impétuosité,
l'une etl'autre de ces mé-
: or, comme dans
) conspection
la véritable route, on erre dans
)) thodes on ne suit pas
moins,
les deux également. Celui qui se trompele
) toutes
sourit, est celui qui fait concorder,
) et à quila fortune
avec le temps et les
l'ai dit, ses résolutions
)) commeje
décide
qu'entrainé
mais on ne se
jamais
) circonstances ;
> par la force de son naturel...
existence plus slonassure aux républiques une
) Ce qui
et plus soutenue qu'aux
)) gue et une santé plus vigoureuse
la variété et la difféc'est de pouvoir, par
I) monarchies,
s'accommoder bien plus
de
de leurs citoyens,
n rence
génie
opérés par le
celles-ci aux changemens
) facilement que
habitué à une certaine ligne de conD temps '. Un homme
l'avons dit; il faut né-
)) duite ne saurait en changer, nous
s'accorder
les temps ne peuvent
)) cessairement, quand
qu'il succombe...
) avec ses principes,
changemens : d'a-
) Deux choses s'opposent à depareils
de résister à
où nous sommes
D bord, c'est T'impossibilité
ensuite, la diffidu naturel qui nous entraine;
1) la pente
avoir eu les plus grands
) culté de se persuader qu'après
réusde telle manière, on pourra
)) succès en se conduisant
de conduite.
en suivant une autre ligne
)) sir également
traite
toujours égace
fait que la fortune ne
pas
) C'est qui
elle change les circonshomme; en effet,
)) lement un
méthode. Les États
etlui ne change point sa
)) tances,
nous l'avons expliqué plus
comme
) eux-mèmes périssent,
fait exception à cette règle. Il cst vrai que
1 La monarchie de la Grande-Bretagne influence dans ce pays.
Yélément démocratique exerce une grande
ant une autre ligne
)) sir également
traite
toujours égace
fait que la fortune ne
pas
) C'est qui
elle change les circonshomme; en effet,
)) lement un
méthode. Les États
etlui ne change point sa
)) tances,
nous l'avons expliqué plus
comme
) eux-mèmes périssent,
fait exception à cette règle. Il cst vrai que
1 La monarchie de la Grande-Bretagne influence dans ce pays.
Yélément démocratique exerce une grande --- Page 356 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI,
D haut, faute - de changer avec les
)) gemens sont
temps; ; mais ces chanplus lents dans les
) s'y font plus
républiques, parce qn'ils
difficilement... D
Voilà, sije ne me trompe, ce qui est
duite de Boyer, dans
applicable à la conles dernières années de
dence.
sa présiSij'examine aussi ce qui peut être appliquéà celle
adversaires et de la plupart des
deses
jeunesse qu'ils
hommes, et surtout de la
enrolèrent sous leur
core
citerle même
bannière, je puis enauteur:
a En recherchant, dit-il, les causes de
)) caractères (il s'agit de
ces oppositions de
Scipion et
)) plusieurs,
d'Annibal), on en trouve
puisées dans la nature même des
)) La première de ces causes est fondée
événemens.
)) hommes pour la
sur l'amour des
nouveauté, Cette
)) souvent avec autant
passion agit le plus
d'activité sur ceux
)) heureux
dont le sort est
que sur ceux qui souffrent de leur
: comme nous l'avons dit et
position; car,
avec
les
))
lassent du bien-être
vérité,
hommes se
comme ils
))
contraire.
s'affligent d'une situation
Cette disposition des
D ainsi dire, ouvrir
esprits fait donc, pour
toutes les portes à
)) une innovation. S'il vient du
quiconque proclame
dehors, on court
)) de lui; s'il est du
au devant
pays, on
on
)
favorise
l'environne,
grossit, on
son parti; quelles que soient sa
)) conduite, il fait des
marche et Sa
progrès rapides... D
En résumé, ce qu'on peut justement
c'est de n'avoir
fait
reprocher à Boyer,
pas
tout le bien dont il était
et
que favorisait lalongue paix qu'il
capable
) gouvernemens doivent
procura au pays. (( Les
se constituer en
)) nente pour satisfaire aux besoins de la révolution permadire, qu'ils doivent
société. D C'est-àeux-mêmes opérer les réformes que réclamefdtatdelasocieis sans attendre que les exigences de
'on peut justement
c'est de n'avoir
fait
reprocher à Boyer,
pas
tout le bien dont il était
et
que favorisait lalongue paix qu'il
capable
) gouvernemens doivent
procura au pays. (( Les
se constituer en
)) nente pour satisfaire aux besoins de la révolution permadire, qu'ils doivent
société. D C'est-àeux-mêmes opérer les réformes que réclamefdtatdelasocieis sans attendre que les exigences de --- Page 357 ---
CHAPITRE VII.
11845]
obligation : ils
l'opinion leur en fassent une impérieuse
sont placés, organisés pour cela.
situation
une
Il ne suffit pas non plus qu'ils procurent
une certaine aisance aux peuples
matérielle supportable,
dans l'ordre moral et inqu'ils dirigent; il ya également
etl'homme
tellectuel, des besoins auxquels il fautsatislaire,
Lorsque la conscience publique
d'État doit les apprécier.
des institutions nales réclame pour le perfectionnement
mal avisé en
le
est d'autant plus
tionales,
gouvernement
atteinte.
ou souffrant qu'on y porte
violant ces institutions
de la Révolution de
Sil'on recherche la cause principale
sucon la trouvera sans doute dans les expulsions
1845,
qui, dans la Chambre des comcessives des représentans
pourdemander
del'Opposition,
munes, se firentles organes
désirait.
les réformes qu'à tort ou à raison l'opinion
De leur côté, ces représentans ne sont-ils pas reprochadonné une-trop libre carrière à leur imaginables d'avoir
de leurs voeux ? Sesont-ils assez pétion, dans l'expression
des difficultés qu'elle
nétrés de la situation réelle du pays,
dans leur
présentait? N'ont-ils pas été trop systématiques
? On sait toutes les concessions qu'il faut faire
opposition
il est froissé à un haut
à l'amour-propre des hommes, quand
de leur part, de ne
degré; mais il y avait lieu, peut-être,
saisir ce qui leur était personnel, pour pousserinvariapas
dont ils pouvaient préblement la nation à une révolution
suites. Quelle que fût l'ambition qu'ils
voir les funestes
ils auraient dû
avaient de servir la patrie qu'ils aimaient,
si
d'enseignemens, et ne pas
se rappeler son passé plein
heureuse où elle
compromettre la situation relativement
était parvenue, après tant d'orages politiques.
advenu de la Révolution de 1845?Cest
Enfin, qu'est-il
Chef
: Chef du gouvernement, Chef de l'Opposition,
que
volution
suites. Quelle que fût l'ambition qu'ils
voir les funestes
ils auraient dû
avaient de servir la patrie qu'ils aimaient,
si
d'enseignemens, et ne pas
se rappeler son passé plein
heureuse où elle
compromettre la situation relativement
était parvenue, après tant d'orages politiques.
advenu de la Révolution de 1845?Cest
Enfin, qu'est-il
Chef
: Chef du gouvernement, Chef de l'Opposition,
que --- Page 358 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'UAîTI.
d'exécution des volontés du peuple
tous trois mêler leurs cendres
souverain, sont allés
sur la terre
avoir souffert des douleurs de
étrangère, après
de voir leur
l'exil et gémi encore
pays natal livré aux horreurs d'une
plus
barbare tyrannie...
odieuse et
Cette pénible expérience sera-t-elle
Tous ses citoyens éclairés,
perdue pour Haiti?
quelle que soit la nuance
séparé leurs opinions
qui a
politiques, ne sentiront-ils
cessité de s'unir entre
pas la néeux pour ne plus déchirer
cette patrie
le sein de
commune, pour travailler de
traire, au maintien dela
concert, au contime
paix publique ? L'union la
entre tous ses enfans est le devoir
plus inaient à remplir
lej plus sacré qu'ils
envers elle. L'union, c'est la force, c'estle
moyen pour eux d'être heureux sur cette terre de
leuse fertilité : elle seule
merveilpeut garantir
tionale, la possession de tous les
l'indépendance nabertés du
droits, de toutes les lipeuple.
Que tous les citoyens doués de
blient jamais,
quelques lumières n'oul'états
néanmoins, qu'il n'est pas un seul droit
social qui n'ait un devoir corrélatif
dans
sans accomplir les
: réclamerles uns
autres, c'est vouloirjeter la
dans l'ordre matériel et dans l'ordre
perturbation
triment de tous. Ils
moral, au grand déne sont pas moins tenus à se
idées de perfectionnement
défierdes
incessant dans les
parce que ce serait agiter inutilement
institutions,
les esprits
n'y substituer le plus souvent
de
pour
que
vaines théories.
Lorsque le pays a le bonheur de posséder
ment éclairé, modéré
un gouvernepar ses lumières
la modestie de le croire aussi
mêmes, ayons tous
lui le temps de mettre
patriote que nous, et laissonsen pratique le système
tion qu'ilajugé convenable
d'administraaux circonstances et
rêts généraux de la société.
aux inté. --- Page 359 ---
11845]
CHAPITRE VII.
La Révolution de 1843 a parcouru l'orbite qu'elle s'était
tracée instinctivement. Toutes les conquêtes légitimes auxquelles elle avait aspiré sont aujourd'hui assurées, garanties par une constitution qui donne au gouvernement
qu'elle a organisé, la force nécessaire à son existence et les
moyens de produire le plus grand bien possibledla nation.
Sachons tous l'entourer du respect que réclame toujours
l'autorité publique, pour bcillerfacompiaement de ses
devoirs.
Tels sont mes voeux en terminant mon ceuvre.
ite qu'elle s'était
tracée instinctivement. Toutes les conquêtes légitimes auxquelles elle avait aspiré sont aujourd'hui assurées, garanties par une constitution qui donne au gouvernement
qu'elle a organisé, la force nécessaire à son existence et les
moyens de produire le plus grand bien possibledla nation.
Sachons tous l'entourer du respect que réclame toujours
l'autorité publique, pour bcillerfacompiaement de ses
devoirs.
Tels sont mes voeux en terminant mon ceuvre. --- Page 360 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
RÉSUMÉ DE LA SIXIÈME
ÉPOQUE.
Immédiatement après la conclusion des traités
France, la session législative eut lieu.
avec la
mentaire qui s'était
L'Opposition parledes
organisée, en 1837, dans la Chambre
communes, tirant parti de cet heureux
porta cette Chambreà voter uneadresse
événement,
exécutif, dans
au chef du pouvoir
laquelle elle formula ses voeux au nom
nation. Cet acte
de la
remarquable, et par sa rédaction et
convenances observées à l'égard de
par les
gente nécessité d'une révision de la Boyer, exposa l'urafin de rajeunir les institutions
constitution de 1816,
le pays, et de plusieurs lois
politiques qui régissaient
sur différentes
tamment sur la
matières, noréorganisation du système judiciaire et de
l'administration publique en général, pour rendre
sables les grands fonctionnaires de l'Etat
responcommandans
et les principaux
militaires.
Par cette adroite tactique, où elleenlevaitau
tiative quelui attribuait la
Sénatliniet sur
constitution, et sur la révision
l'administration, l'Opposition voulut mettre
en demeure de se prononcer sur les améliorations Boyer
réclamait incessamment
qu'elle
pour assurer le bonheur du
qui, selon elle, était en proie à la misère.
peuple
Mais l'éclat donné à l'adresse de la Chambre
devint en
ilitaires.
Par cette adroite tactique, où elleenlevaitau
tiative quelui attribuait la
Sénatliniet sur
constitution, et sur la révision
l'administration, l'Opposition voulut mettre
en demeure de se prononcer sur les améliorations Boyer
réclamait incessamment
qu'elle
pour assurer le bonheur du
qui, selon elle, était en proie à la misère.
peuple
Mais l'éclat donné à l'adresse de la Chambre
devint en --- Page 361 ---
CHAPITRE VII.
[1843]
ourdie
sorte la cause motrice d'une conspiration
quelque
d'Hati, par des gens obscurs
contre la vie du Président
résistance à la réalisation
affectèrent de voir en lui une
qui
l'atteindre, ils imaginèrent
du bien public; ne pouvant
trouver
l'assassinat du secrétaire général Inginac pour
de parvenir à l'exécution de leur
une meilleure occasion
ils firent éclater une révolteàmain
projet. En même temps,
armée sur un point voisin dela capitale.
l'indielle-mème de ces faits qui soulevèrent
Effrayée
se calma; mais elle trouva
gnation générale, l'Opposition
la Chambre et le Sél'occasion d'opérer de l'aigreur entre
adresse et de ces attentats contre la paix
natà propos de son
pablique.
des intrigues eurent lieu ; elles
Dans ces circonstances,
d'en être l'auportèrent Boyer à soupconner un sénateur
le Sénat à l'exclure de son sein, en violation outeur, et
En même temps, un projet fut
verte de la constitution.
de la
exclure les membres de l'Opposition
conçu pour
Chambre; mais Boyerle fit avorter.
fut la stérilité de la sesLe résultatde toutes ces menées
loi
laquelle il n'y eut qu'une
sion législative pendant
avait scindéle projet
votée sur les douanes. La Chambre
le Sénat le rétablit tout entier, et ce
du pouvoir exécutif,
entre les deux
fait fut la cause d'une rupture complète
corps.
exécutif ajourna la session
L'année suivante, le pouvoir
à
motif
Un refus d'impôts,
législative sans
apparent.
la naissance d'une opposition au gouJérémie, constata
même
des négociavernement dans cette ville. En
temps,
la
un traité entre Haiti et
tions se poursnivaient pour
aboutir, et des arranGrande-Bretagne, lequel ne put
à Paris, entre la Répugemens nouveaux se concluaient
corps.
exécutif ajourna la session
L'année suivante, le pouvoir
à
motif
Un refus d'impôts,
législative sans
apparent.
la naissance d'une opposition au gouJérémie, constata
même
des négociavernement dans cette ville. En
temps,
la
un traité entre Haiti et
tions se poursnivaient pour
aboutir, et des arranGrande-Bretagne, lequel ne put
à Paris, entre la Répugemens nouveaux se concluaient --- Page 362 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HATTI.
contracté
des titres de son emprunt
blique et les porteurs
en 1825.
législative, lOpposition
A l'ouverture de la session
la Chambre des communes à voter une nouporta encore
exécutif oùt les voeux exprimés
velle adresse au pouvoir
réclamation fut consiétaient rappelés, où une
en 1858
l'élection de plusieurs sénateurs qui
gnée à propos de
dont les fonctions allaient
d'autres
devaient en remplacer
la constitution exiexpirer. La Chambre prétendit que
d'une
par le pouvoir exécutif,
geait la présentation,
au lieu des listes
liste générale et unique de candidats,
voulait
chaqué sénateur à élire, et qu'elle
partielles pour
du Sénat. Le Président d'Haïti
le renouvellement intégral
et la Chambre persistant
n'adoptant pas ces innovations,
il consulta le Sénat
dans son refus de listes partielles,
Loin
et ce corps se rangea à son opinion.
à ce sujet,
constitutionnelle donnée sur
de céder à l'interprétation
exécutif et le Sénat, r'Opcette question par le pouvoir
à
des termes violens et fit un appel
position protesta en
l'armée.
à la capitale par les opposans porta
L'agitation produite
contre leur violence
trente-un représentans à protester
à adresser leur protestation au pouvoir
perturbatrice, et
et con via l'armée à soutenir
exécutif. Celui-ci s'en prévalut
des desticontre les factieux; il prononça
le gouvernement
liés à l'Opposition. Alors,
tutions d'employés publics
formembres de la Chambre des communes,
trente-sept
reconstituèrent son bumant la majorité dans ce corps,
Ce fut
élirent un sénateur sur une liste partielle.
reau et
d'une réconciliation entre
l'occasion d'un rapprochement,
le Sénat et la Chambre.
d'adhérer à
La Chambre somma ses membres opposans
des desticontre les factieux; il prononça
le gouvernement
liés à l'Opposition. Alors,
tutions d'employés publics
formembres de la Chambre des communes,
trente-sept
reconstituèrent son bumant la majorité dans ce corps,
Ce fut
élirent un sénateur sur une liste partielle.
reau et
d'une réconciliation entre
l'occasion d'un rapprochement,
le Sénat et la Chambre.
d'adhérer à
La Chambre somma ses membres opposans --- Page 363 ---
CHAPITRE VII.
[1843]
d'être éliminés de son
l'élection du sénateur, sous peine
éliminacontre cette décision, et leur
sein. Ils protestèrent
tion fut prononcée.
de tous rangs
De nouvelles destitutions de fonctionnaires
à la
aux Cayes et à Jérémie, où :
suivirent cet acte,
capitale,
décernant une mélOpposition se manifesta le plus, en
H. Dumesle. De nombreuses
daille en or à son chef,
toutes ces meadresses d'adhésion parvinrent à Boyer sur
officiers
de l'armée, des
sures, de la part des
supérieurs
magistrats et des fonctionnaires publics.
débarrassée des opposans,
La Chambre des communes,
exéeutif, et
rendit diverses lois proposées par le pouvoir
consulta le Sénat sur les moyens à employer pour
celui-ci
monétaire de la République : des meaméliorer le système
sures lui furent indiquées.
l'année 1840, le chef de l'Etat en prit plusieurs
Dans
national. Penfavoriser l'agriculture et le commerce
pour
diverses lois furent rendues,
dant la session législative,
devait recenotamment sur l'érection d'une chapelle qui
les restes de Pétion, et sur des modifications introvoir
furent conclus avec la
duites au code civil. Des traités
faciliter la
et la France, dans le but de
Grande-Bretagne
une loi promulrépression de la traite des noirs, qui, par
avait été assimilée à la piraterie.
guée précédemment,
fut signé entre
L'année suivante, un traité politique
il contenait des dispositions, quantau
Haiti et la Belgique:
fait à la nation la
commerce, qui assuraient le traitement
ainsi qu'il en avait été par les traités conplus favorisée,
Mais le Roi des Belges ne le ratifia
clus avec la France.
sur la récipoint, parce qu'il eût désiré des stipulations
d'avantages, et pour le commerce et pour la navigaprocité
tion des deux pays.
T.
ment,
fut signé entre
L'année suivante, un traité politique
il contenait des dispositions, quantau
Haiti et la Belgique:
fait à la nation la
commerce, qui assuraient le traitement
ainsi qu'il en avait été par les traités conplus favorisée,
Mais le Roi des Belges ne le ratifia
clus avec la France.
sur la récipoint, parce qu'il eût désiré des stipulations
d'avantages, et pour le commerce et pour la navigaprocité
tion des deux pays.
T. --- Page 364 ---
ÉTUDES SUR L'HISTOIRE D'HAYTI.
La session législative fut féconde
lois rendues
par une douzaine de
sur diyerses matières.
fondé plusieurs
L'Opposition ayant
journaux, les délits commis
la presse furent mieux
par la voie de
précisés qu'auparavant, et
gement dut avoir lieu par les tribunaux
leur jujury, de même que d'autres
sans assistance du
crimes contre la
contre les personnes et les
paix publique,
propriétés.
haute cour de justice fut enfin
L'organisation de la
ganisation des
décrétée; une nouvelle ortroupes de ligne et des
velles sur leur
dispositions nourecrutement, et sur les
solde des militaires de tous
appointemens et la
rangs, la police
furent également décrétées.
urbaine, etc.,
A propos d'une affaire de fausse monnaie
çais fut l'auteur, le consul
dont un Frangénéral de France
relations avec le
rompit ses
gouvernement; il se retira à
corvette de sa nation et
bord d'une
requit l'amiral de la
Antilles de venir lui
station des
prêter son assistance. Mais cet
blâma sa conduite et ses actes, et promit à
amiral
seiller son
Boyer de conrappel au gonvernement français,
obtenu que ce consul général
après en avoir
reprit ses fonctions.
L'époque du renouvellement intégral des
des communes arriva en 1842. Les éliminés de représentans
réélus, et avec eux une vingtaine d'autres
furent
l'Opposition. Pendant
membres de
que le gouvernement fondait un
journal pour en combattre les doctrines, et
blissait un autre dans le but de les
qu'elle en étaSaint-Père le
soutenir, un légat du
Pape signait un concordat provisoire afin de
régler les matières
religieuses : ce projet n'eut
de
suite, par les événemens politiques
pas
année.
survenus dans la même
L'opposition secrète que faisait au gouvernement le
crétaire d'Etat Imbert,
seporta Boyer à le révoquer de ses
les doctrines, et
blissait un autre dans le but de les
qu'elle en étaSaint-Père le
soutenir, un légat du
Pape signait un concordat provisoire afin de
régler les matières
religieuses : ce projet n'eut
de
suite, par les événemens politiques
pas
année.
survenus dans la même
L'opposition secrète que faisait au gouvernement le
crétaire d'Etat Imbert,
seporta Boyer à le révoquer de ses --- Page 365 ---
CRAPITRE VII.
]1845]
ilfit - quelques promotions parmi
fonctions. En mêmetemps,
officiers militaires, mais insuffisamment pour
les anciens
d'autres aussi méritans ; et il desatisfaire au juste désir
la convocation de ce
comité
du Sénat
manda au
permanent
corps.
exécutif lui posa la question de
A sa réunion, le pouvoir
1859, réélus par
savoir, si les représentans éliminés en
Champouvaient siéger dans la nouvelle
leurs communes,
dangele
à une perturbation
bre, sans exposer
pays
sans désavouer l'approbation
reuse pour la paix publique,
de leur élimigénérale qui avait été exprimée au moment
nation.
mit le Sénat dans une fausse posiCettegrave question
et de veiller à
tion. Chargé de la garde de la constitution
forcé néanmoins d'opiner contre
son maintien, il se vit
occasionner une rél'admission des éliminés, pour ne pas
qui eût été la suite d'une opinion convolution politique
dès lors le prestraire, puisque le chef del'Etateût perdu
tige de la raison et du pouvoir qu'il exerçait.
d'Haiti
Mais cet accord entre le Sénat et le Président
eurent
souleva lOpposition; des condamationsjsdiciaires
la
citoyens élus représentans, et
lieu contre plusieurs
admit les éliminés de 1859 et
Chambre, en se constituant,
de reprétousles autres membres opposans. Une vingtaine
à la cause du gouvernesentans furent - gagnés cependant
occasionna
ment. La dissidence survenue dans la Chambre
tumultuense à la suite delaquelle tous les oppoune scène
appuyé la masans s'en retirèrent, la force publique ayant
jorité qui se forma sous l'impulsion du gouvernement.
éles somma d'adhérer à ses décisions, sinon
Cette majorité
démissionnaires. Leur refus
ils seraient considérés comme
entraina cette mesure violente.
la cause du gouvernesentans furent - gagnés cependant
occasionna
ment. La dissidence survenue dans la Chambre
tumultuense à la suite delaquelle tous les oppoune scène
appuyé la masans s'en retirèrent, la force publique ayant
jorité qui se forma sous l'impulsion du gouvernement.
éles somma d'adhérer à ses décisions, sinon
Cette majorité
démissionnaires. Leur refus
ils seraient considérés comme
entraina cette mesure violente. --- Page 366 ---
ETUDES SUR L'HISTOIRE D'HAITI.
C'était, pour le pouvoir exécutif, l'occasion de
à la tête des réformes demandées
se mettre
sirées par l'opinion
par l'Opposition et dépublique. Mais Boyer ne
cette situation grave des esprits; il
comprit pas
majorité de la Chambre
mécontenta même la
qui avaitsacrifié les
titutionnels au repos
principes conspublic, en -la laissant dans
tion pénible à sa dignité. Lej
une inacprétexte dont il se
se conduire ainsi fut la
servit pour
catastrophe produite
freux tremblementde
par un afterre.
Le 7 mai, toute l'ile d'Haïti éprouva
ce fléau
ses ravages surtout dans sa bande
qui porta
villes furent reny versées et des septentrionale: plusieurs
milliers de
rentsous leurs décombres.
personnes périVers la fin de cette année, la
bâtimens
capture illégale de deux
espagnols parun garde-côtes del'Etat
une affaire
occasionna
désagréable au gouvernement,
refusa
bord toute indemnité
qui
d'aaux capitaines qui en
pour avoir été détournés de leur route.
réclamaient
mation faite
le
Mais, sur la réclapar
gouverneur de Cuba, cette
fut payée par le trésor public.
indemnité
L'Opposition exploita cette allaire, pendant
dans
département du Sud, elle se préparait à
que
le
contre le
une prise d'armes
gouvernement.
L'incendie d'une partie de la capitale,
en futle signal. Les
en janvier 1843,
opposans de cette ville provoquèrent
cetteinsurrection, en assurant ceux des Cayes
cendieavait excité une nouvelle
que cet inLe 27 janvier,
indignation contre Boyer.
l'insurrection fut proclamée dans
plaine des Cayes, par le chef de bataillon
la
ainé, de l'artillerie,
Charles Hérard
reconnu (( chef
))
lontés du
d'exécution des VOpeuple souverain et de ses
près le manifeste
résolutions, )) d'arévolutionnaire rédigé par la ( société --- Page 367 ---
[1843]
CHAPITRE VII.
" des droits de l'homme et du citoyen ) dont Hérard Dumesle était lej président.
Réduite à une impuissance absolue dans l'arrondissement des Cayes, par la vigilance et la fermeté du général
Borgella, l'insurrection se porta dans ceux de Tiburon
et de Jérémie où elle avait pareillement éclaté avec
succès.
Malgré toutes les mesures prises par le gouvernement
pour la combattre, elle réussilà conquérir toutl le département du Sud, au moyen de la défection successive des
corps de troupes envoyés contre elle.
Convaincu de l'impossibilité de se maintenir encore au
pouvoir, Boyer se décida à abdiquer et à se retirer à l'étranger.
l'insurrection se porta dans ceux de Tiburon
et de Jérémie où elle avait pareillement éclaté avec
succès.
Malgré toutes les mesures prises par le gouvernement
pour la combattre, elle réussilà conquérir toutl le département du Sud, au moyen de la défection successive des
corps de troupes envoyés contre elle.
Convaincu de l'impossibilité de se maintenir encore au
pouvoir, Boyer se décida à abdiquer et à se retirer à l'étranger. --- Page 368 ---
TABLE DES
MATIÈRES
CONTENUES DANS CE VOLUME
PERIODE HAITIENNE
SIXIÈME ÉPOQUE
LIVRE SIXIÈME
CHAPITRE FREMIER.
1838. - - La session
Président
législative est ouverte. - La Chambre
d'Haiti qu'elle répondra à son discours
des communes déclare au
sénateur, quoique le Sénat n'ait
par une adresse. Election d'un
- H. Dumesle
pas avisé la Chambre de cette vacance
prononce un discours
dans son sein.
adresse, - La Chambre ajourne
pour préparer la Chambre au vote de son
Sénat ne lui a pas donné avis de l'élection d'un nouvean sénateur, parce qne le
et la fait porter au Président
cette vacance. Le 27 avril, elle vote son adresse
d'Haiti
- Examen de cet acte. Pétition par une députation; Boyer promet d'y répondre.
qui, de Paris, demandent
adressée à la Chambre par trois jeunes Haitiens
en considération et
l'érection d'nne statue à Pétion. La Chambre la
snite à
charge son président d'en entretenir
prend
ce projet. Complot formé
Boyer; il promet de donner
le 2 mai, le général
pour assassiner Boyer à la fête de
Inginac est assassiné,
l'agriculture;
elle est étouffée, - Les assassins
Révolte dans la commune de
peine de mort, et les
sont arrêtés et jugés; six d'entre eux Léogane;
autres sont condamnés a la
subissent la
munes envoie a Boyer une
réclusion. - La Chambre des comau palais avec une antre députation à cette occasion; cette députation se rencontre
Boyer la fait
envoyée par le Sénat. Discussion entre leurs
cesser, les invite à se modérer et
membres :
H. Dumesle en rend compte à la
à garder le silence sur eet incident.
de Boyer à ce sujet.
Chambre qui fait publier son rapport, Irritation
Projet d'expulsion de
Boyer. - La Chambre s'ajourne
quelques représentans, déjoué par
rend compte de la discussion
pendant huit jours. La dépntation du Sénat lui
Le général Inginac tente survenne au palais ; le Sénat fait publier son rapport.
bre. Lettres
vainement de rétablir l'harmonie entre le Sénat et la
anonymes adressées au
Cham-
- II sompconne le sénateur
consul français et à la Chambre contre
Pierre André
Boyer.
ment. - Le Sénat
d'en être l'anteur, et le dénonce
acte afin qu'il soit prononce son expulsion et informe Boyer et la Chambre publique- de cet
nne poursuite judiciaire remplacé. Boyer s'abstient de proposer des candidats, et arrête
de sénateur.
dirigée contre Pierre André; il lui paye ses
Proposition et discours de D. Saint-Preux à la appointemens
Chambre, pour
et à la Chambre contre
Pierre André
Boyer.
ment. - Le Sénat
d'en être l'anteur, et le dénonce
acte afin qu'il soit prononce son expulsion et informe Boyer et la Chambre publique- de cet
nne poursuite judiciaire remplacé. Boyer s'abstient de proposer des candidats, et arrête
de sénateur.
dirigée contre Pierre André; il lui paye ses
Proposition et discours de D. Saint-Preux à la appointemens
Chambre, pour --- Page 369 ---
TABLE DES MATIÈRES. Le Président propuse un projet de loi
l'envoi d'une députation auprès de Boyer. si elle émanait de son initiative. Le
les
la Chambre vote la loi comme
comsur donanes;
rétablissant le fait par la formule d'usage : la rupture est
Sénat décrète la loi, en
circulaires adressées aux autorités, et arrèté
plète entre les deux corps. Diverses
du Président d'Haiti. . CHAPITRE II. au 12 août. Refus d'impôts à Jérémie. 1839. Prorogation de la session législative
de
entre la Grande-Breun traité de commerce et navigation
1 Négociations pour
des arrangemens avec les porteurs de titres
tagne et Haiti. - La République prend
H. Dumesle et
de 1825. Ouverture de la session législative. dc son emprunt
et insérées dans l'adresse de
David Saint-Prenx font deux motions qui sont adoptées sénatoriat. Son message au
des candidats au
la Chambre. - Boyer lui propose
Sénat
le sénateur Pierre Anle
monétaire du pays. Le
rêintègre
Sénat sur système
de l'adresse de la Chambre; elle lenvoie au Prédré dans ses fonctions. Discussion
qu'elle a reçu. - La
de la
sur l'accueil
-
sident d'Haiti. Compte-rendu
députation H. Duinesle fait pablier un article
cause de décès. Chambre élit un sénateur pour
fait rectifier le compte-rendi de la
sur la question de la loi des douanes. Boyer
candijats au sénatoriat. dépatation de la Chambre. Hl lui propose trois nouveaux
cinq sénal'élection et demande une liste générale des candidats pour
- Elle refuse
Sénat. Son message et celui du Sénat
teurs à élire. Boyer soumet la question au
des bruits sinistres et insistant ponr
à ce sujet. - Message de la Chambre concernant
sur ces bruits; ensuite il
Boyer lui demande des explications
avoir la liste générale.-
du message du Séla
de la liste générale, en lui envoyant copie
lui répond sur question
4 octobre, la Chambre
de toute cette correspondance.-Le
nat à ce sujet.-Pablication
de candidature ; discours véhément de D. Saintdiscute de nouveau la question des listes
a l'élection des
cette occasion. - La Cambre décide de protester préalablement
Preux à
contre cette décision; ils adressénateurs.-31de: ses membres font scission et protestent
Séance orageuse
à Boyer ct en demandent la publication. sent leur protestatiou
allocution de Boyer aux officiers milidu 6 octobre au palais de la présidence,
reconstituent le burean de la
taires, destitutions prononcées. 37 représentans
Une députation va
Chambre, et élisent un sénateur sur une liste de trois candidats.
protester préalablement
Preux à
contre cette décision; ils adressénateurs.-31de: ses membres font scission et protestent
Séance orageuse
à Boyer ct en demandent la publication. sent leur protestatiou
allocution de Boyer aux officiers milidu 6 octobre au palais de la présidence,
reconstituent le burean de la
taires, destitutions prononcées. 37 représentans
Une députation va
Chambre, et élisent un sénateur sur une liste de trois candidats. du
à
; elle se rencontre au palais avec nne députation
annoncer ce résultat Boyer
rétablissent ainsi l'haraccord et félicitations entre les deux députations qui
Sénat;
Chambre. La Chambre somme six représentans op20monie entre le Sénat et la
Ils
dans leurs
rétracter. sinon ils seront éliminés de son sein. persévèrant
sans de se
motivée. - Le 9 octobre, la Chambre déclare
opinions et envoient leur déclaration
d'Haiti et le Sénat de cette résoluqu'ils sont éliminés. Elle informe le Président
et a Jérémie, dans
de
publics au Port-au-Prince
tion. - - Destitations fonctionnaires
à H. Dumesle. - Boyer rétablit
ce dernier lieu à cause d'une médaille en or décernée H. Dumesle et D. Saint-Prenx
dans leurs emplois ceux qui font leur soumission. fait relaxer. - Sa proclamation
les
sont arrêtés et emprisonués au Petit-Goave; Boyer
du Port-au Prince,
les officiers supérieurs
du 10 octobre. - Adresse à Boyer par
sur tous les faits
d'autres dans toule la Répablique. - Réflexions
suivie de beaucoup --- Page 370 ---
TABLE DES MATIÈRES. du Sénat au Présiden
La Chambre rend diverses lois. Message
l'améliorer. précédens. monétaire, et mesures qu'il propose pour
d'Haîti sur le système
commandant. àJérémie ; le colonel Frémont en devient
Mission envoyée
CHAPITRE 111. de
et du commerce national. en faveur l'agriculture
1840, - Mesures adminstratives
destinée à recevoir les restes
Session législative : loi sur l'érection d'une chapelle
du Président d'Haiti
loi
modifications au code civil. Message
d'A. Pélion ; portant modifications : leur examen. Le Sénat reçoit communiexposant les motifs de ces
et la France, pour faciliter la
cation des traités conclus avec la Grande-Bretagne Smith, anglais qui prétend être
de la traite. 1841. - Affaire de T. B. les
tépresion
d'une commission a ce snjet. - Le Sénat sauctionne
citoyen d'Haiti : rapport
de traité entre Haiti et la Belgique ; pourtraités ci-dessus qui sont publiés. - Projet
lois rendues sur diférentes maquoi il n'aboutit pas. - Session législative: ; diverses
la
urbaine, etc.,
les délits commis par la voie de la presse, sur police
tières; sur
- M. Granier de Cassagnac arrive
Publication du journal le Manifeste et d'autres. Charles Touzalin. ; ce qni s'ensuit. - Affaire du faux monnayeur
Le Maniau Port-au-Prince
consul général de France, à cette occasion. Conduite de M. Levasseur,
contre
contre lui un article outrageant; . condamnation prononcée
feste publie
du
et auteur de l'article. - Ce qu'exigeait
M. Dumai_Lespinasse, rédacteur journal
avec le gouvernement et se
1 Il rompt toutes relations officielles
la
M.
Touzalin. ; ce qni s'ensuit. - Affaire du faux monnayeur
Le Maniau Port-au-Prince
consul général de France, à cette occasion. Conduite de M. Levasseur,
contre
contre lui un article outrageant; . condamnation prononcée
feste publie
du
et auteur de l'article. - Ce qu'exigeait
M. Dumai_Lespinasse, rédacteur journal
avec le gouvernement et se
1 Il rompt toutes relations officielles
la
M. Levasseur
l'amiral commandant
retire à bord de la corvette le Berceau. - 11 requiert que
des forces mnaricolonies françaises vienne au Port-au-Prince avec
station des
timess . CHAPITRE IV. d'Haiti
convoque les électears ponr le renouvel1842. - Proclaniation du Président
qui Publications à ce sujet par le Manifesle. -
lement de la Chambre des communes. Imbert, et réponses. - Arrivée de pluLettres dè M. Lartigue au secrétaire d'État
appelé par M. Levasseur. sieurs navires de guerre et de l'amiral Amons-Dcssaussays, la conduite du consul géEntrevue de cet amiral avec Boyer. - Il désapprouve
consent, sous la
sollicite du Président la reprise de ses fonctions. Boyer y
-
néral et
l'amiral de conseiller son rappel au gouvernement français. promesse que lui fait
sont élus représentans. - DisposiElections générales : un grand nombre d'opposans donnés. Pablication des journaux
tions où se trouve Boyer ; conseils qui lui sont
il arrête un projet de condu Pape;
le Temps et le Patriote. - Arrivée d'un légat
à Rome : ce qui en empèche la
régler les affaires religieuses, et se read
cordat pour
de la charge de secrétaire d'État et remplacé
conclusion. M. Imbert est révoqué
réfexions à ce sujet. - - Convocation expar M. Pilié. - Promotions de généraux Président ;
d'Haiti à ce corps, à propos de la
traordinaire dn Sénat. - Message du
en 4839. 1 Réflexions à ce sujet. éliminés de la Chambre
réélection des représentans
sur ia situation politique. Projet
Sénat, suivie de considérations
- Réponse du
combattu en conseil ; Boyer y renonce. intégral des billets de caisse,
du retrait
MM. Devimeux Rinclère et David SaiutCondamnations judieiaires contre
Preux. a --- Page 371 ---
TABLE DES NATIÈRES. CHAPITRE V. de
y relatives. Réunion des rePort-au-Prince. - Ordonnances police
Agitation au
eux contre l'admission des éliminés de 1839. présentans. Protestation de 20 d'entre
des pouvoirs, et élit président
les admet dans la vérification
La Chambre, en majorité,
majorité annule cette élection et nommc
M. Laudun. Le 12 avril, une nouvelle
retirent de l'assemblée. La Champrésident M. J.-B. Tassy. Tous les opposans se
et de leurs
des éliminés de 1839 et de six autres représentans
bre prononce l'exclusion
les travaux de la session. - La Chambrc acsuppléans. Le Président d'Haiti ouvre
revenir dans sonsein, sinon ils seront
corde nn délai'de vingtjonrs aux opposans pour
Elle appelle leurs supils n'optempèrent pas. considérés comme démissionuaires;
M. Dumai Lespinasse, qui,est
ceux-ci refusent de siéger.
leurs
des éliminés de 1839 et de six autres représentans
bre prononce l'exclusion
les travaux de la session. - La Chambrc acsuppléans. Le Président d'Haiti ouvre
revenir dans sonsein, sinon ils seront
corde nn délai'de vingtjonrs aux opposans pour
Elle appelle leurs supils n'optempèrent pas. considérés comme démissionuaires;
M. Dumai Lespinasse, qui,est
ceux-ci refusent de siéger. Elle fait poursuivre
pléans ;
et qui part pour la Jamaique. Rélexions
condamné à une année d'emprisounement
publique, retiré bientôt par
de ces actes. Projet de loi sur T'instruction
au sujet
sont rendues et sept sénateurs élus par la Chambre; fin
Deux lois
Boyer ; pourquoi?-
du 7 mai; son effet dans l'Artibonite, le Nord
de la session. - Tremblement de terro
occasion. Capture illégale de
Nord-Est. - Reproches faits à Boyer en cette
et le
s'ensuit. Manceuvres de T'Opposition sur divers
deux bâtimens espagnols, et ce qui
ordonnée par Boyer. - Décès de plupoints de la République. Mesure intempestive
207. sieurs généraux. e
CHAPITRE VI. concernant les patentes des étrangers. Décès
1843. 1 Articlo officiel du Télégraphe
A cette occasion,
Bonnet à Saint-Marc. Incendie au Port-au-Prince. du général
aux Cayes. Manifeste révoles opposans de cette ville provoquent une insurrection et du
D Elle nomme
des droits de Thomme
citoyen. lutionnaire de la a Société
des volontés du peuple souverain et
Charles Hérard ainé (Rivière), a chefd'exécution Le
Borgella veut en vain
n en lui confant la dictature. général
de ses résolutions,
le
Le 27 janvier, les
ses conseils, un attentat contre gonvernement. prévenir, par
sur l'habitation Praslin. R. Hérard
opposans des Cayes se réunissent en armes
d'Haiti et prend des mesuécrit à Borgella à ce sujet ; celui-ci en informe le Président
qui investit Borgella
Proclamation du Président
res militaires contre les insurgés. Rélexions à ce sujet. Ordres
du commandement du Sud; paroles qu'il prononce. dans la Grande-Anse. Insurdu jonr de Borgella. Les insurgés en fuite, se rendent
Fabre Geffrard sur les
Suite des événemens. - Influence de
rection dans cette partie. révolutionnaire, grossie par la défection des trousuccès de l'insurrection. L'armée
faites pour sa soumission et
marche contre la ville des Cayes. - Propositions
de deux
pes,
Borgella ; elles ne sont pas acceptées. La défection
conditions posées par
révolntionnaire. Conduite de R. Hérard:
régimens facilite l'entrée de l'armée
sauter l'arsenal. - Appréciation
proclame.
de
rection dans cette partie. révolutionnaire, grossie par la défection des trousuccès de l'insurrection. L'armée
faites pour sa soumission et
marche contre la ville des Cayes. - Propositions
de deux
pes,
Borgella ; elles ne sont pas acceptées. La défection
conditions posées par
révolntionnaire. Conduite de R. Hérard:
régimens facilite l'entrée de l'armée
sauter l'arsenal. - Appréciation
proclame. Le colonel Toureaux fait
actes qu'il
de Tinsorrection. 239. de la défection de Fabre Geffrard en faveur
CHAPITRE VIL. linsurrection de Praslin;son
Sentimens éprouvés par le président Boyer, en apprenant --- Page 372 ---
TABLE DES. MATIÈRES.
dégoût du pouvoir. Cette disposition intime influe sur les mesures qu'il ordonne
Promotions dans les rangs militaires. - La défection des troupes àl T'Anse-à-Veau.
occasionne l'alarme au Port-au-Prince. La garnison de cette ville sort et marche
sur Léogane. - Elle revient à Gressier et marche de nouveau pour attaquer Léogane.
Défection de l'arrondissement de Jacmel. Disposition de Boyer à abdiquer le
pouvoir et à se retirer à l'étranger; offres que lui fait à cet effet le Consul de S. M. B.
défection des
la
du Président. - Acte
- Combat à Léogane ;
trompes, excepté garde
d'abdication romis au président du comité permanent du Sénat. Boyer s'embarque
sur la corvette Scylla. - Le comité permanent du Sénat dresse procès-verhal de la
réception de l'acte susdit et l'envoie au secrétaire d'Etat Pilié. Ce grand fonctionnaire le fait publier avec une adresse aux Haitiens. - Deux actes révolutionnaires rendus après le départ de Boyer. Jugement sur ce chef. Résumé de la
304.
sixième Epoque. e
FIN DE LA TABLE DES NATIÈRES DU TONE ONZIÈME. --- Page 373 --- --- Page 374 --- --- Page 375 --- --- Page 376 ---